diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 4548-0.txt | 11675 | ||||
| -rw-r--r-- | 4548-0.zip | bin | 0 -> 200274 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 4548-h.zip | bin | 0 -> 205176 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 4548-h/4548-h.htm | 16509 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/4548-8.txt | 12263 | ||||
| -rw-r--r-- | old/4548-8.zip | bin | 0 -> 199021 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/7cinq10.txt | 12229 | ||||
| -rw-r--r-- | old/7cinq10.zip | bin | 0 -> 194604 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/8cinq10.txt | 12228 | ||||
| -rw-r--r-- | old/8cinq10.zip | bin | 0 -> 198293 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/8cinq10h.htm | 6157 | ||||
| -rw-r--r-- | old/8cinq10h.zip | bin | 0 -> 200996 bytes |
15 files changed, 71077 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/4548-0.txt b/4548-0.txt new file mode 100644 index 0000000..debc09f --- /dev/null +++ b/4548-0.txt @@ -0,0 +1,11675 @@ +The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548] +[Most recently updated: April 18, 2023] + +Language: French + +Produced by: Charles Aldarondo + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + + + + + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel +Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un fataliste +convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la +séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. +Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une +importante communication dans un discours fréquemment interrompu par +les applaudissements. + +Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines +périodes: + +« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, +les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), « +par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes +géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, +l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes +parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!) +reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie +africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!), +elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du +génie humain! (Trépignements frénétiques.) » + +--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus +expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans +toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna +singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances +en fut ébranlée. + +Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides +voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du +monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient +échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux +casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la +Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs +pendant le discours de sir Francis M..., et, de mémoire humaine, ce fut +là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale +géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en +tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore +que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une +indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du +docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Société interpella le président sur la question +de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement +présenté. + +« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses +propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave +Société. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M +... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le +moins du monde ému d'ailleurs. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de +constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une +coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits +réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme +prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que +hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient +longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand +marcheur. + +La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée +ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus +innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où +le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se +dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout, +fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main +droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot: + +« Excelsior! » + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais +demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les +rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de +sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la +fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la +situation: + +« Excelsior! » + +Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama +l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of +the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société +Royale Géographique de Londres.]. + +Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer? + +Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, +avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux +aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais +connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence +de chercheur, une propension remarquable vers les travaux +scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se +tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se +servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu +en général. + +Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva +la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et +même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui +paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui +dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du +matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût +fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais, +chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était +heureux comme un roi sans sujets....; non, quand il se fût agi de +devenir premier lord de l'amirauté! + +Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa +jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et +en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et +d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, +avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des +ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette +existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander, +il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant, +moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et +la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 +à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer +Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent +américain du détroit de Behring au cap Farewel. + +En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son +aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute +heure de la nuit. + +Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des +frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses +observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un +penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par +jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le +connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune +institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres, +de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des +Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami +le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, +dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle +fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou +bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la +tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près? + +Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de +l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où +l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par +hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac; +la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il +songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté +du lac de Genève. + +Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant +ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, +d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons +de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très +orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait +poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde, +semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route +dirige. + +« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. » + +On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les +applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces +misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait +toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir +Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle +produisit. + +Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall +Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la +dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait +pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même. + +Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres +voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur +santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très +anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, +Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, +Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, +Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, +Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, +Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, +Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, +Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, +Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, +Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John +Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, +Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et +enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, +devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des +découvertes africaines. + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + +Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi conçu: + +« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe +moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante +siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, +fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une +irréalisable chimère. » + +« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte +des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation +moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu +parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre +tous les efforts. » + +« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être +renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. » + +« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien +informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de +Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la +Providence seule il est réservé de le connaître. » + +« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier +officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + +« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans précédents dans les fastes géographiques. » + +Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva +d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour +un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après +avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles +Britanniques. + +Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « +Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement +la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon +phénoménal. + +Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, +réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann +connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant +de l'intrépidité de son audacieux ami + +Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du +voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une +commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat; +enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur +le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations +éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les +Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable +fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie, +de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail +minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le +docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage, +ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages +du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point +de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où +James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur +Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire +réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en +plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il +serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques » +jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de +la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, +» qui ne relatât le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° +sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le +voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait +entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il +réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les +improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes +énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les +yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter +qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements +précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus +naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait +partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans +donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des +ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet +égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des préparatifs de son voyage. + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe peu +consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages d'un +aérostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter +ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même +cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près +d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » +[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, +mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant +de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des +montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la +carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de +couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les +pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »; +sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force +herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et +noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon +et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous +deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre +et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun +pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint +la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de +défenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni +de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La +destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours. + +Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les +lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua, +jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de +lui-même à son ami l'Écossais. + +Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en +avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, +une placidité parfaite, celle de Kennedy. + +Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que +l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des +anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la +gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans +des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont +personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée +fermentait dans son cerveau. + +« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut +quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + +« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en +ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait +depuis deux ans! » + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing +solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice +auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que +ce pourrait bien être une mystification: + +« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà +jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai +bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour +pour la lune! » + +Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le +chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à +Londres. + +Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + +« Dick? fit-il sans trop d`étonnement. + +--Dick lui-même, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, à Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empêcher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le +numéro du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets! +Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre +ce voyage? + +--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je... + +--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils +que j’en fasse des morceaux » + +Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère. + +« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans +t'écrire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. » + +L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué. + +« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à +l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.] + +--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à +l’exclusion de bien d'autres. » + +Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. + +« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement +le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles sérieusement? + +--Très sérieusement. + +--Et si je refuse de t’accompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. +» + +Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme + +« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est +impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé. + +--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plaît? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour +être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout +est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant +sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs +considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le +présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus +éloigné. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas +de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe +d'Angleterre: + +« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! » + +Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre +une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter +ici + +« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, +pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné +sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à +Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en +morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de +Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont +été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les +éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux +féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible! +Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris +d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il +faut passer à côté ou passer dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de +manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à +me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions +normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y +faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon +arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible; +sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une +pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les +tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux +sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je +monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un +précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le +domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue, +je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités +nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut +des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule +sous mes yeux dans le grand atlas du monde! » + +Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle +évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel +avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé +dans l'espace. + +« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le +moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est +constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés.... +certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été +convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois +au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon +ballon, et de là nous nous élancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami +Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu +comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, +tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici +d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les +longues pérégrinations dans l'atmosphère. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas +un atome de gaz, pas une molécule. + +--Et tu descendras à volonté + +--Je descendrai à volonté. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit +la tienne: « Excelcior! » + +--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot +de latin. + +Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, +au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se +contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts. + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + +La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas +été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et +ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de +Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se +trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente +milles géographiques au-dessous de l'équateur. + +De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les +Grands Lacs à la découverte des sources du Nil. + +Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson +espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de +l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire +que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles +[Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique. + +Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de +Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, +jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à +Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du +Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans +l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. +Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, +leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le +docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la +ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12 +décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois +voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient +à force de patience et en payant des tributs considérables. + +Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un +seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le +lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. +Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le +Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il +apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il +arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au +bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir +quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter +le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville +d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite +extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans +l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il +s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il +s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive +enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des +vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la +présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps +tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte +donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente +trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en +novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après +quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et +rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons. + +Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de +latitude nord et à 17° de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du +médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les +auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° +parallèles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le +Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de +Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et +d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade +à Karthoum, où il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit +steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir +d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, contournant les +cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e +parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin +encore son excursion sur le Nil--ne purent franchir l'infranchissable +limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement +français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil +avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put +dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des +nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de +Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron +avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en +dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent +soixante milles géographiques. + +Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique. + +De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie, +parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où +elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en +compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de +la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et +Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti +avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il +fut assassiné pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à +l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de +Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest. + +Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs +porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des +trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune; +là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre +3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et +visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart +cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton +épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord +une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il +aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de +latitude. + +Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre, +et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le +2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est. + +Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à +celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de +pays de plus de douze degrés. + + + + +CHAPITRE V + +Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les deux +pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Krapf, de +Decken, de Heuglin. + + +Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ; +il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant +certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu. + +Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe +et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progrès. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il +craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il +lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne +persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications +pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait +glisser entre ses doigts. + +Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus +la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des +balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir +d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de +son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson +une forte contusion qu'il se fit à la tête. + +« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas +plus! et une bosse pareille! Juge donc! » + +Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur. + +« Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. » + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre. + +Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait +faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le +considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon +aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un +intolérable abus du pronom pluriel de la première personne. + +« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons +le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + +« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration... + +Et du pluriel donc! + +« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre +bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques +vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux +désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des +échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de +l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du +Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement travaillé +pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du compte, les +peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus +heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût +pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- Et d'abord ne pouvait-on +attendre encore?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite +un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix +mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le +docteur frémissait d'impatience. + +« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer +devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches +hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la +Société Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au +succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. » + +Dick les jeta avec résignation. + +« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'Écossais. + +--Arrive à Gondokoro. + +--J'y suis. » + +Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la +carte. + +« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la +sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac +Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les +renseignements donnés par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de +latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de +l'équateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui +doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. + +--Voilà qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac +Oukéréoué. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire +rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le +capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une +expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de +remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un +subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des +soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à +la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, +consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents +livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le +charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il +attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la +ravitailler. + +--Bien imaginé, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces +travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au cœur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située +sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours à pied, ou à dos de mulet. + +--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à +Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En +1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui +s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia +pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent +qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres +lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent, +d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement +un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est +formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami +Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les +frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants; +M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même +temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le +pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les +opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors +l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du +docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de +certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à +son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien, +qu'allons-nous faire là-bas? » + +Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les +épaules. + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick +et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.--Joe +Wellington.--Il reçoit une demi-couronne. + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son +maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant +même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès +qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à +lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et +honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût +est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les +chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand +Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il +pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui +vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard +de son maître. + +Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les +airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès +l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était +arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir +jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. +Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et +possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se +distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant; +il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il +ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer. + +Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de +vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de +Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, +dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas +plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à +l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux. + +Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas +s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et +le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et +la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de +l'autre. + +« Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garçon? + +--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour +la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi +loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de +MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre +aise là-dedans! + +--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître? + +--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand +nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand +il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un +précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick, +Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du +docteur Fergusson + +--Brave garçon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour +empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main +d'un ami l’arrête dans son projet insensé. + +--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. +Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il +veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait +bien qui l'en ferait démordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend +enfin à l'évidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec +fermeté. + +--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là; +mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick, +j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en +réponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait +cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son +aise. + +« Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que +vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une +de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait +effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour +établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à +mi-voix: + +« C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre +sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger, +cela fera compensation. » + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans +l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et +fut magnifique; sans bouclier. + +« Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + +« A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + +« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres. + +--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre +expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres +en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton +aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. » + + + + +CHAPITRE VII + +Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + +Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de +son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule +destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante +sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à +l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est +quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les +expériences aérostatiques. + +Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, +par conséquent, quelle en serait la capacité. + +Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air +de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 +mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres +environ. + +En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz +hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux +cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une +différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette +différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de +l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que +le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il +renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On +ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut +de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait +emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double. + +Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être +préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le +diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un +aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000 +kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait +en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de +réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale. + +Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition +ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les +renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus +petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre +horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de +ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du +grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure, +comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi +dégonflés. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon +extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. + +Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une +imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et +aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du +globe, où se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du +ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son +enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant +neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent +dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était +construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue +à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les +chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre +vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux +lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux +munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre +environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur, +mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus +courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le +moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus +tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique +de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne +pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq +gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale. + +Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, +deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains +et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la +disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de +faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa +direction, et déterminer la position des principales rivières, +montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une +échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en +thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation +qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. +Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux +caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à +peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le +poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un +ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un +poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très +appréciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la +nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, +ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles. + +Voici le résumé de ses différents calculs: + +Fergusson. 135 livres. Kennedy... 153 +-- Joe 120 -- Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 -- Tente, +ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 -- +Café, eau-de-vie, Eau... 400 -- Appareil + 700 -- Poids de l'hydrogène. 276 -- Lest + 200 -- ------------- Total. 4000 livres + +Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson +se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest, +pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien +n'en pas user, grâce à son appareil. + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21 +février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence. + + +Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats +renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient +subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve +donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins +apportés à leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street +aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, +donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en +demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître. +Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les +plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre +entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna +quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien +le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses +contemporains. + +Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était +un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui +fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux +régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, +il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il +appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un +soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades, +qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à +produire les bruits les plus pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y +fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 +février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout +accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les +vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut +arrimé sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille +ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était +plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. +L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de +barils, fut mis à fond de cale. + +Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux +cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et +son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se +rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents +fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à +toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg; +avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à +deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y +joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa +poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité +suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le +docteur. + +Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 +février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine +et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé +de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe +bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le +loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé. + +Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à +Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni +en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand +nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires. +Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, mais pleine de +dignité. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la +gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. » + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de +l'entreprise. + +Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » + +A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de +mains, les convives se séparèrent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich, + +A une heure, chacun dormait à bord. + +Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent +uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à +l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, +personne ne mit en question le succès de son entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un +véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes +gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans +en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de +Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de +toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune +Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs. +Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se +préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se +croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait +toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en +compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne +se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les +secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans. + +L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur +fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent +vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement +dans la discussion. + +En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea +le docteur à cet égard + +« Cela vous surprend, répondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] +de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent +lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au +degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos +chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours +pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements +géographiques, ni reconnaître le pays. + +--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je +monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, +surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure. + +--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour +aller se coucher à Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné +par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, répondit Fergusson. + +--Et le ballon a résisté? + +--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. +L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon +qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25 +frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie +VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient +le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne +romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, +un ballon peut résister à de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport +à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse +de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la +flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin +n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens +pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher +pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne +m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de +vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du +gibier en abondance quand nous prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un +Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une +grande gloire. + +--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour +l’arrêter au dernier moment. » + +Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. + +« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il +partira. + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste... + +--N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre, +tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. » + +Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit +plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se +tut. + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants +atmosphériques.--Eupnxa. + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps +se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de +la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un +amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et +bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y +relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le +lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe +méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique. + +Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à +se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa +bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître +rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se +trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans +le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait +de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus +grands historiens de tous les temps. + +Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la +peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais +aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée +par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là +on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue +série d'entreprises surhumaines. + +« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on +ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu +d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le +monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est +obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en +fioles, pour peu qu'on tienne à respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont +mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter +Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme +est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est +donc le diable, votre maître? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire. + +--Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de +pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce +qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple, +durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus +que six mois à vivre. + +Ça prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta +maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un +bambin de quatre ans et demi. + +--Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule +voix. + +--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui +ne sont pas commodes! » + +Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune +où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires +prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à +Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se +ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les +distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment +enchanteur. + +« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable +conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la +boutonnière du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur +allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut +sollicité de donner son avis à cet égard. + +« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les +ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a +réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me +préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour +moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les +connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un +moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et +encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance! +Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que +le ballon. C'est une faute. + +--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat +et un navire, que l'on dirige à volonté. + +Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air +est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est +submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans +l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant. + +--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut +diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes +qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la +principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son +souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se +placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon +cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les +voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +aériennes. + +--Et la raison, s'il vous plaît? + +--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne +descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos +provisions de gaz et de lest seront vite épuisées. + +--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté +que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les +ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz +qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas +encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. + +--Je vous demande pardon, il est trouvé. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette +traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais été à sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, +et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre +davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » + +L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur +prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + +CHAPITRE X + +Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à +gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain. + + +« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, +sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. +Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une +capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen +d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été +insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus +par ses divers moyens ont été insignifiants. + +« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord +je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force +majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de +m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu. + +« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater +ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans +l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage +vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq. + +« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz +hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. + +« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif +dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, +et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle +négatif. + +« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse +de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la +décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est +environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés]. + +« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni +d'un robinet. + +« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris +est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la +chaleur dépasse celle des feux de forge. + +« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. + +« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, +sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre +au milieu des couches inférieures. + +« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux +oscillations de l'aérostat. + +« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une +caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. +Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même +métal. + +« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette +boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors +la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent +presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin +se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte +sphérique, est dirigée en bas. + +« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon. + +« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond +de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité +de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte. + +« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué +avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire +là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. + +« En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé, +l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de +l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions +inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé; +il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant +extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se +surchauffant sans cesse. + +« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. +Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. +Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], +l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent +quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera +donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui +augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela +revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la +température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se +dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds +cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents +livres. + +« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été +calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids +d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la +nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de +gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni +ne descend. + +« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure +à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de +chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le +ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène. + +« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera +donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là +une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre +rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très +prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en +haut. + +« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de +lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient +nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus +qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge +d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce +milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et +de descente. + +« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. + +« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau +produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie +inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec +soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par +conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe +d'elle même. + +« Voici maintenant des chiffres très exacts. + +« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. +Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent +quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du +premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent +quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six +cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes]. + +« Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept +pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois +plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne +donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne +brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre +cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent +trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six +jours. + +« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. + +« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction +du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes +embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes +changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est +ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions +sérieuses de succès. » + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon +cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et +résolu. + +« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. + +--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + +CHAPITRE XI + +Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + +Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le +lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer +de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et +voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson. + +Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île +du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber +l'ancre dans le port + +L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et +de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port +reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes. + +L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus +grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car +Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce +butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se +livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte +orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu +faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du +Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la +disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les +journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait +partie de la nombreuse phalange des incrédules. + +« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. » + +Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement +au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il +avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient +eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant +d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême +difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs +nouvelles. + +« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le +docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du +consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar; +il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès +d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette +grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel +la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et +sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de +garnisaires fainéants et braillards. + +Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la +population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle +que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui +devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres, +plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles +à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la +lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les +peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition +sacrilège. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. + +« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires +mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher +commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup +pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait +compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions. + +--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous +rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au +delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles, +entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque +à courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos +préparatifs. + +Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île +de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en +sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est +hérissé. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur +extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal; +il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait +rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme +lui. + +C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène. + +La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le +gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition +de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en +présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans +une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là +il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette +façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement +déterminée. + +Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux +cent cinquante litres]. + +Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, +recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la +tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place +qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les +deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés +au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main. + +Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations +du Resolute sillonnaient le canal. + +Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques +essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement. + +Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de +pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et +les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à +leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les +arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant +que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le +cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils +en furent pour leur mouton et leurs grimaces. + +Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « +tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement +capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, +mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la +nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il +ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait +à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis +voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis +au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que +devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au +milieu de déserts immenses? + +Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, +assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson, +toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais +en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne +put y parvenir. + +Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du +Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient à l'île de Koumbeni. + +Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs +de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le +commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit: + +« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon +cher Dick. + +--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage? + +--Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne. + +--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide émotion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers +embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le +digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part +des poignées de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière +à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en +parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. +Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La +nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds. + +« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et +ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte +bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! » + +Un hourra formidable retentit: + +«Vive la reine! Vive l'Angleterre!» + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à +leur amis. + +« Lâchez tout! s'écria le docteur. » + +Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre +caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + +CHAPITRE XII + +Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont +Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + +L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque +perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par +une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La +dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation] +dans la colonne barométrique. + +A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des +voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se +détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les +champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de +gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis. + +Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras +et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de +canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de +l'aérostat. + +« Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la +première fois. + +Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations barométriques et de prendre note des divers détails de son +ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte +africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume. + +« Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le +continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. » + +Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh! +les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres. + +Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus +grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans +l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée +de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir +pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu +plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de +se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le +ballon descendit à 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en +protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs +épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui +formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et +le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des +hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement +dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement +au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée +par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient +mutuellement leurs phrases admiratives. + +« Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse +les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et +la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un +hamac! + +--Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. + +--C'est une idée mon garçon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande +conservée. + +--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter +un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon +nous n'aurons point à craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à +terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre +aérostat est hermétiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un café dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose +d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire +connaître. + +--Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien +vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties +égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. » + +Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et +terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des +convives; puis chacun se remit à son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux +et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait +au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine +maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs +fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes +cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. +Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de +nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de +stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés +autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs +de leurs vaines imprécations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue +du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, +de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe +trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait +de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne +demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été +de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier. + +Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure, +et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village +de Tounda. + +« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres +violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et +cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la +fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. » + +En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur +n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus +des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les +émanations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en +attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de +vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants +s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les +tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se +disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus +près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein. + +« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un +point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe. + +--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste +déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que +doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils +ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus +rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette +latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines +montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de +ce côté. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer +la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous +sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds. + +--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, +dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un +robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est +très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt. + +--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici +un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est +peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au +pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha +la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français +avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer +du meurtrier, mais il n'a pu y réussir. + +--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître, +montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant +nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept +heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on +le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il +faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le +plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez +donc aux géographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. » + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont +Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille +pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de +dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait +véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles +à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était +plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha +fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit +avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il +remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des +vents de l’est. + +Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade +aérienne, firent une large brèche à leurs provisions + +« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant +des morceaux inquiétants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta +l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas +« der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami +Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir +au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de +Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le +bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le +docteur Baikie. + +Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul +corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The +sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river +and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by +Charles Beke, th. D. » + +Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins +de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées +découvertes ne devait lui échapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux +degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnaître les traces de ses devanciers. + +Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que +chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur +dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe +celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur +Fergusson. + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont Rubeho.--A six +mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner +pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut +continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois +de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; au-dessous +d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents +momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de +buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement +ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton. + +« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un +cadavre est caché derrière chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir passé la nuit. + +--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y +resterons pas longtemps. En route. » + +Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au +moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement +le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en +Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des +contrées parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature +vigoureuse. + +« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant +de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et +tu seras guéri rapidement. + +--Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque +drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je +l'avalerai les yeux fermés. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un +fébrifuge qui ne coûtera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.» + +« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient +dépassé la zone humide. + +« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du +soleil. + +--En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune. + +--Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à +l’aise. + +--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » + +C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées +en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les +autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant +les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une hauteur de quatre mille +pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la +température; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles +dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante; il formait +la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait +avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne +sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse, +n'ayant pas même le sentiment de la locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec +appétit. + +« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux +jours. » + +Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les +nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement. +Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord +est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait +accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans +l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude. + +Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. +Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant +aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément. + +« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe. + +En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-térité. + +« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous +traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la +moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous +aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous +serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à +leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, +accablante! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de +certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus +épaisse, et qui rendent fou! Et tout cela sans parler des bêtes et des +peuplades féroces! + +--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. + +--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les +larmes vous viendraient aux yeux. » + +Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses +sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il +arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le +Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des +montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le +premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales; +ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le +sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus +roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar; les pentes +occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions +de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la +végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est, +et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de +sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras + +« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont +le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous +ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si +ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de +cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +supérieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre +relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas, +notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. » + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de +l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le +baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une +élévation de six mille pieds. + +« Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le +docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. +Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche +et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années, +deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans +les hautes régions; mais leur ballon se déchira... + +--Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute; +mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un +milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être +ambitieux. + +A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le +son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus +que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les animaux, +deviennent absolument invisibles: les routes sont des lacets, et les +lacs, des étangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un +courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des +montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige +étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque +travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces +cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui +sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et +dont la plus septentrionale est la plus allongée. + +Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant +une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis +vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui +précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes, +torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de +buissons épineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le +docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles +s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver +à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en +l'air. Le vent s'était presque subitement calmé. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, +l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles +tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner. + +--En chasse! » s'écria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de +branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le +docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre +entièrement son chalumeau. + +» N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe. + +--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, +de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je +tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement. + +--Convenu, » répondit le chasseur. + + + + +CHAPITRE XIV + +La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un +assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le +Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivée à Kazeh. + + +Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait +à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de +caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, +et confondus dans la même poussière. + +Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une +forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil +On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe +maniait adroitement une arme à feu. + +« Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz +dont il était parsemé. + +Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de +Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier. + +Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se +désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, +flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur +jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles +l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile; +il parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin +d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait +foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie. + +C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur +le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de +neige. + +« Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très +rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier +un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les +avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais +m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des +bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, +je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de +l'abattre. + +--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un +fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je +ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons +ardents. + +--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. + +Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et +les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt +en grillades savoureuses. + +« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous +ne retrouvions plus l'aérostat. + +--Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait à se détacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre +avec son ballon; il le manœuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, tout +peut arriver, donc il faut tout prévoir... » + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + +« Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa détonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-être, répliqua Joe. + +--En route! » + +Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et +ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy +avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le +Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés. + +Un second coup de feu se fit entendre. + +« Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre détonation. + +--Cela m'a l'air d'une défense personnelle. + +--Hâtons-nous. » + +Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la +nacelle. + +« Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'écria Joe. + +--Que vois tu? + +--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! » + +En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient +en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. +Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les +branches les plus élevées. Le danger semblait imminent. + +« Mon maître est perdu, s'écria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! » + +Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba +de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du +sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air. + +« Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue! +c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se +précipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et +brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans +les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, +et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria +s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un +vent modéré. + +« En voilà un assaut! dit Joe. + +--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes. + +--Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur + +--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni même de près, répliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait +avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous +leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu +préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en +appétit. + +--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point à dédaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe +la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la +digestion » + +Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec +recueillement. + +« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Très bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le chasseur +avec un air résolu. + +Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant +plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne +barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de +la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une +dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le +docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles +d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent à des meules de foin. + +Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa +vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, +et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un +courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il +résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il +s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait immobile. La nuit +magnifiquement étoilée se fit en silence. + +Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci +fut remplacé par l'Écossais. + +« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à +nous autres! » + +La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de +différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres +avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur voix +de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse +imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la +nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles +depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays +pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé +de roches en dos d'âne; des masses coniques, semblables aux rochers de +Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques; de +nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là; +il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous +lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, +apparut comme une immense carapace. + +« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà +Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants. +Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de +mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part. + +--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. » + +Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de +terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans +une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son +chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé +au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, et se +trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à +descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc le soutenir par +une certaine dilatation du gaz. Dans le cas seulement où, en l'absence +de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre, +l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu +sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir +une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non +loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en +moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce +n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit même choir dans l'une +d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre +très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson +attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide +sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes. + +L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque +au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès +de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria +reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important +établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette +journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la +conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il suivit +donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa +de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie +de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus +grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent +gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la +ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte. + +« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur +Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée +nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques +[Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent +quatre mois et demi à faire le même chemin! + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les +fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé +royal.--Les femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment +on danse dans la Lune.--Revirement.--Deux lunes au +firmament.--Instabilité des grandeurs divine. + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; à +vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un +ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des +huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, +soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles et +champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et +splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, +une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles +d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans +l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves; +leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont +encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces +marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, +mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la +plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes +emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de +beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. + +Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs +esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un +brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des +ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de +rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans cette +symphonie pastorale. + +Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes +voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents +de requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés +les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs +qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait +majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la +verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et +nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les +huttes. + +« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de +pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations +commerciales avec ces gens-là. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une +grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper +des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par +curiosité. + +--Vous croyez, mon maître? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est +donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se +trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je +me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de +l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une +de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la +population reparaissait en ce moment hors de ses trous; les têtes +sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à +leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment; +c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de +petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie, +d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale. + +Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les +entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se +choquèrent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait +pas. » + +En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute +cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques +paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques +mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue. + +L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très +écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil. +Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous +les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se +montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se +gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs +besoins et leurs vœux. + +Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade +depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait +les fils de la Lune à se rendre auprès de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. + +« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est +calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à craindre +pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en +tirerai. » + +Puis, s'adressant à la foule: + +« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à +nous recevoir! » + +Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute +cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir +nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +maintiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement +assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe +m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous +suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse +la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste +que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, répondit le chasseur. + +--Veille à la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. » + +Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement +l'intervention céleste. + +« Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur +bonne Lune et ses divins Fils. » + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé +de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de +l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie +de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, +escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « +tembé royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ +trois heures, et le soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins +pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel +du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du +pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des +enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci +le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout +le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée +arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et +situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le +toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois +qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile +rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures +d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que +ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement +sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement; d'ailleurs, +pas de fenêtres, et à peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et +les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des +populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et +bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites +tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire. ou +bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche. +Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en +bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de toiles +brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la +flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du « +sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes. + +Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du +sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au +linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, +suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes +de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite +avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour +de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel +deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant +le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient +bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « +kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture. + +Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique +placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le +distraire pendant l'éternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup +d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme +d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de +toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se +prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce +royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque +du monde ne l’aurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant +cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent +cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un +mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence +depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement +de cris en l'honneur du médecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers +le Victoria. Il était six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle; +la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la +Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un +assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines, +qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs +d'aimables discours. + +« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de déesse! » + +On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les +« mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « +pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte; +mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter +la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un +sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée +traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui. + +« Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec vous, +et je vais vous montrer une danse de mon pays » + +Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se +déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se +développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en +grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée +de la manière dont les dieux dansent dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt +fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils +ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut +alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de +donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le +docteur. + +Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et +désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On +entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait. + +Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il +maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde +de retenue, impatient de s'élever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit +avec agilité. + +« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à +décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main. + +--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! » + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un +fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés; +des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa +dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et +d'amener la machine à terre. + +Joe s'élança une hachette à la main. + +« Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, répondit le docteur. + +--Mais ce nègre!... + +--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera +toujours temps de couper. » + +Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches +il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par +l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval +sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'élancer dans l'espace. + +« Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda Joe. + +--Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement à +terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien +s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. + +Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le +nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. +Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la +flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le +nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et +se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria +remontait dans les airs. + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé. + + +« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! Est-ce +que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par +votre médecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne +se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les +honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût. + +--Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu à sa +fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et toute rouge, +ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! » + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des +nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de +gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent +assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le Victoria +vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, +mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de +longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous +l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de +trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les +plaines ondulées et fertiles de Mfuto. Le spectacle en était admirable, +et fut admiré. + +« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car +il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la +lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, +et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles +choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir s'y +porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à +nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère +les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même +conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il +pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est +fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où +poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son +sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune +et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa +fertilité se perd; ses facultés productrices diminuent chaque jour; ces +maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la +terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela +est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement +prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux +nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas +inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se +fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; +son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop +demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une +sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles +dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les +assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un lit +commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous +planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra +quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes +encore que la vapeur et l'électricité. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es levé trop matin, mon garçon. + +--D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse +époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force +d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me +suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque +immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter +notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les +derniers à travailler à la machine! + +--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! Mais, +sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous +d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. +» + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout +avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement +ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de +montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies +impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où +s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les +entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches +coralliformes des arbustes. + +Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à +serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux +cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs +creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, +c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du +pays. + +Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans +ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour +échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait +ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres +cédant à ses cornes d'ivoire. + +« Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle lancée à +tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle! +Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée +d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol +est disposé comme une immense batterie électrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose. + +--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout +être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des +éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants +atmosphériques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte. + +--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter +vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être +apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou +même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous +nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au +delà de l'équateur. + +--Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc +ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair +sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et +comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel! +monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs +pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint +pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que +puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, +répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut +pas trop leur en vouloir. »; + +Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il +semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; +l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue +couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les +symptômes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; +parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait +des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le +regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, +des sycomores et des euphorbes gigantesques. + +« J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus +possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti à prendre. + +--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont +très haut. + +--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait +monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons. + +--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut +entraînés loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans +leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un +autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si +nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls +de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité +suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont +intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je +vous réveillerai si cela est nécessaire. + +--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +même, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et +si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement à la même place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. » + +Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait +insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire +s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser. + +Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre +ébranlait le profondeurs du ciel. + +« Alerte!» s'écria Fergusson. + +Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses +ordres. + +« Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se +résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! » + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à +leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin +autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui +grésillaient sous les larges gouttes de la pluie. + +« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions +vite déchirés aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. » + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel +est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette +atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le +souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de +l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs +dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein +feu. + +« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses +mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même +à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. » + +La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des +éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le +feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout +d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les +effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une +vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle. + +C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à +l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages +irrités. + +Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds +d'élévation. Il était onze heures du soir. + +« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous +maintenir à cette hauteur. + +C'était effrayant! répondit Kennedy. + +--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je +ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli +spectacle! » + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure. + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de +l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces +première lueurs matinales. + +La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine +dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de +saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches +furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en vue des +célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour +de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, peu accidentée, se +détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une fortification +naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique; +quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles. + +Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine Burton +s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces +montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke +son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce +dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me +ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du +Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires. + +Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. +Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + +« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances +heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le capitaine Speke, +en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en +droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du +Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la +limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir +les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche. + +--Dès que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous +ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc +prendre trop de précautions. » + +A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' de +latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on +ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus +civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le +despotisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue la +province de Karagwah. + +Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre +au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, +et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du +chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle +vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense prairie; d'une +certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en +réalité ce gazon avait de sept à huit pieds d'épaisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon +gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure +sans un seul brisant. + +« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse +me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes +plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. » + +C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur +cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au +souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre +des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs +s'échappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux; les +ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se +refermait derrière elles, comme le sillage d'un vaisseau. + +Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu +sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque. + +« Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur. + +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, +et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de +la bouche des trois voyageurs. + +« Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a dérapé. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme +allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles. + +« Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant. + +--Un éléphant, Samuel! » + +Et Kennedy, ce disant, épaula son arme. + +« Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon côté, Joe, du bon côté. » + +L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à +une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; il +portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui +pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre étaient +fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait à la nacelle. + +« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son +mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de +voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît. + +--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui +brillait les mains. + +--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse, +s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! » + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et +de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à +la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la +corde s'il y avait lieu. + +« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier +moment. » + +Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie; +l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes +peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on +les retrouve à des distances immenses, comme les baleines dont ils ont +la masse et la rapidité. + +« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et +nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs +pêches. » + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à +trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût +séparé de son conducteur. + +Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula +sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre +l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit +comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé; +au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle +d'un cheval lancé au galop. + +« Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tête dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au +défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec soin, +et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + +« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous +aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. » + +Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête. + +L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à +couler à flots de ses blessures. + +« Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt +toises du bois! » + +Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; la +secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il +s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au +chasseur. + +« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois +la carabine. + +L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de +tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort. + +« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre +vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de +l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? Sommes-nous +venus ici pour faire fortune? » + +Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée +intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à +demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal. + +La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais vu +dans l'Inde un éléphant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de +L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, +où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de +celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de +cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel +va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je vais faire +la cuisine. + +--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté +que Joe a daigné m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas. + +--Sois tranquille. » + +Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui +couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois par +les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa +au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises +du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de +deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus +délicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en +effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de +l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à +l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit +une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de +feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, et +recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher sur le +tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à point. + +Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande +appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du +café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans +être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses +heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! » + +De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de +l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente; +le taffetas et la gutta-percha avaient merveilleusement résisté; en +prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force +ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène +était en même quantité; l’enveloppe jusque-là demeurait entièrement +imperméable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le +pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de +viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que +la réserve d'eau à renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à +leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les +oscillations de l’aérostat. + +Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre. +Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la +longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon +immobile sur le corps du monstrueux éléphant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix +grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce +la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de +provisions. + +« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à +l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour +la première fois cette contrée charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; il +proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette +forêt, d'y construire une cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût +proposé pour remplir le rôle de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut +de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade +indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les couguars, les +chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux +alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger sa carabine sur +des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit s'acheva sans incident +fâcheux. + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une +île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue du pays.--Les +sources du Nil.--L'île Benga.--La signature d'Andres.--Debono.--Le +pavillon aux armes d'Angleterre. + + +Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. +Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les +défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, entraîna les +voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit milles. + +Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des +étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude +au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles géographiques; il +traversa de nombreux villages sans se préoccuper des cris provoqués par +son apparition; il prit note de la conformation des lieux avec des vues +sommaires; il franchit les rampes du Rubemhé, presque aussi roides que +les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les +premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent +nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la légende ancienne qui +faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité, +puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du +grand fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à +l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 +août 1858. + +Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des points +principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait +pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait +ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques +ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, +se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge remplaçaient +les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, +et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La réunion d'une +cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs, +constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au +teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié, +s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à une +heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un +groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien +reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est +gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, +qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, +hérissés de buissons épineux et de broussailles enchevêtrées, +disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un brun +clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait des +troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut +dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives pour que +des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les, tempêtes y +sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé +et découvert. + +Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être entraîné +vers l’est; mais heureusement un courant le porta directement au nord, +et, à six heures du soir, le Victoria s'établit dans une petite île +déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles +de la côte. + +Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé +vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne +pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du Nyanza, des +légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais Joe même +revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha pas, tant il +trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec +un murmure inquiétant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept +cent cinquante pieds. + +« Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se rompre +les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces +aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant. + +---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne +sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais nous +sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont +habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous +prépare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce +secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je ne +saurais dormir. » + +Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas +à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du +docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du matin +par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, +qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent +dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant quelques +minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + +« Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous +verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur! nous +entrons dans notre hémisphère! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par ici? + +--Ici même mon brave garçon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une +manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et +peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de +l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente milles à +l'heure. + +Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues +d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après +les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande +profondeur A peine une ou deux barques grossières furent-elles +entrevues pendant cette rapide traversée. + +« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le +réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le ciel +lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me +paraît certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à se +terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à +cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante. + +Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays +d'un regard avide. + +« Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes étaient +exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se +déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, +et il coule avec une rapidité comparable à notre propre vitesse! Et +cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds va certainement se +confondre avec les flots de la Méditerranée! C'est le Nil! + +--C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose +quand il était en joie. + +Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette +mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et des +cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des +montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents, écumants +dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On voyait sourdre du +sol de minces filets d'eau éparpillés, se croisant, se confondant, +luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière naissante, qui se +faisait fleuve après les avoir absorbés. + +« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O +70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu importe, +après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette +rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, +répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. » + +Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à +des champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les +tribus de ces contrées se montraient agitées, hostiles; elles +semblaient plus près de la colère que de l'adoration; elles +pressentaient des étrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose. Le +Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne +fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +résultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le +coup de fusil! + +--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat. + +Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à un +savant français, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le +méridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration +exacte du pays. » + +L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria planait +à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol. + +On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve +recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, entre les +collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + +« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint +par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec +précaution. » + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + +« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard. + +--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe. + +--Bien! » + +Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied +peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène +s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. +Au deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur +environ, et par conséquent infranchissable. + +« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur. + +Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel +Fergusson dévorait du regard; il semblait chercher un point de repère +qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, +Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les +obligea à regagner la rive au plus vite. + +« Bon voyage! leur souhaita Joe; à leur place, je ne me hasardera pas à +revenir! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre +à volonté. » + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une île couchée au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas! » + +En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité. + +C'est l'île de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, après? demanda Dick. + +--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu! + +--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une +vingtaine d'indigènes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur. + +Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l'île. + +Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris +énergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy +le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats. + +Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le +fleuve et le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une grêle +de balles et une pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat +dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler à +terre. + +« L'échelle! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un témoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout. + +« Viens, Dick! » dit le docteur en mettant pied à terre. + +Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à +la pointe de l'île; là, il chercha quelque temps, fureta dans les +broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + +« Regarde, dit-il. + +--Des lettres! » s'écria Kennedy. + +En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute +leur netteté. On lisait distinctement: + +A. D. + +« A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature même +du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil! + +--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. » + +Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il +prit exactement la forme et les dimensions. + +« Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser +le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons +la main de nos compatriotes! » + +Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant que +le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux +armes d'Angleterre. + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le Victoria court +des bordées.--Les ascensions aérostatiques.--Madame Blanchard. + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami consulter +la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les explorations +de l'est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre.» + +Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil. + +« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude +que les plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser! Voilà bien +ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, +et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des +meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, +sont immergées dans un lac grand comme une mer; c'est là qu'il prend +naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi +des fleuves une origine céleste; les anciens l'appelaient du nom +d'Océan, et l'on n'était pas éloigné de croire qu'il découlait +directement du soleil! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en +temps ce que la science nous enseigne; il n'y aura peut-être pas +toujours des savants, il y aura toujours des poètes. + +--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien +n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le +cours du Nil! + +--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une +montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute cette +contrée a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de +Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une +guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû +affronter. » + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné. + +« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous +commençons véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu désormais. Le courage ne nous fera pas défaut? + +--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! » + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages +dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, +dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq +lieues]. + +Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une +impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils à cette traversée au milieu de régions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mêlé à de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe seul montrait une +insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne fût pas +là du moment qu'elle était absente; mais il respecta le silence de +Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il faisait +un joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un déjeuner, fort +égayé par Joe, acheva de remettre les esprits en belle humeur. + +La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être +le royaume d'Usoga; des géographes ont prétendu qu'il existait au +centre de l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous +verrons si ce système a quelque apparence de vérité. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop +conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands +Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées centrales, ils les ont +interrogés sur leur pays, ils ont réuni un faisceau de ces documents +divers, et en ont déduit des systèmes. Au fond de tout cela, il y a +toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne se trompait pas +sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, répondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été +tentés. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette région est habitée? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habitée. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée; il reproduit +le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu +ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupèdes; mais on a bientôt +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont +revêtus. + +--Tant pis! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut reléguer cela au rang des fables, +tout comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à +certaines peuplades. + +--Des têtes de chiens? Commode pour aboyer et même pour être +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, +très avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un +moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon +maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous +comptons sur toi à l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! » + +Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets +terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, +le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurité. + +La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du +ballon; s’agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, manœuvre +dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait +hermétiquement fermé. + +« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous ne +laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous +finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick. + +--Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous +descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute +française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant +des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas +tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une cheminée, d'où +elle fut jetée à terre. + +--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs, +ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la +mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs +milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents +ayant causé la mort. En général, ce sont les attérissements et les +départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil cas, ne +devons-nous négliger aucune précaution. + +--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de viande +conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de +nous régaler d'un bon morceau de venaison. + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. » +L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + +Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de +véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + +« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, +dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne +disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a l'air de se +précipiter au-devant de nous! + +--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. + +--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. +Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies! + +--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la +première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de +monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de +grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront; +si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! » + +Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser +en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs +hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'écria: + +« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en haut, +et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les +autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur +lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour +y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein +champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. » + +En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +séculaires. + +« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien de +beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick; +et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus élevés? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » + +Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la +grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et +les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre +mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit quatre +mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? » + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt +avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement +disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et +Joe de s'écrier à sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles +fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. » + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en +entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe +étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés +dans l'écorce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens enlèvent +la peau du crâne, les Africains la tête entière. + +--Affaire de mode, » dit Joe. + +Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; un +autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des cadavres +à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres +humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux +chacals. + +« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui +achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. +C'est plus sale, voilà tout. + +--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle en +même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec Kennedy +que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. » + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques +bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. + +« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la +lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le +notre. + +--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec; +heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés +par notre machine. + +--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par +douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, +nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans +les airs! + +--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je le +crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait avec +des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils iraient à +droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes +aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » + +Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une +allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait +plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des +voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte +un spectacle fait pour les émouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils +étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mêlée; +la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans lequel ils se +vautraient, formaient un ensemble hideux à voir. + +A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les hurlements +redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une +d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main. + +« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis » + +Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de +sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait +de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient +les têtes sanglantes et les empilaient à chaque extrémité du champ de +bataille; souvent elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée. + +« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un +uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce qui +nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la +Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si les grands +capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils +finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes! » + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa +lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont il +trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant +à sa bouche, il y mordit à pleines dents. + +« Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! » + +Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort +surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, +et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des +combattants. + +« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. » + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, +se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair +encore chaude, et s'en repaître avidement. + +« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! » + +Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde en +délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, ramené +vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours +d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute dans ces +affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume +Lejean a donné de si curieux détails. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20' +de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles. + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en français.--Le +matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + +La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le +pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à +peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son habitude, il prit le +quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le remplacer. + +« Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de +nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de prudence ne +peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. + +--Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre alerte, ne +manque pas de nous réveiller. + +--Sois tranquille. » + +Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. + +Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en +activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, et, +comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait +parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de +distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus +rien. + +C'était sans doute l’une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit +dans les profondes obscurités. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand +un sifflement aigu traversa les airs. + +Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de lèvres +humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point +d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et, avec +sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans l'espace. + +Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers l’arbre; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair +entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe d'individus +s'agitant dans l’ombre. + +L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main sur +l’épaule du docteur. + +Celui-ci se réveilla aussitôt. + +« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, réveillons Joe. » + +Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + +« Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'échelle. + +--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de +manière à pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le +docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages. » + +Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'Écossais. + +« N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--J’aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +répugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce côté, je me charge de l'autre. + +--Bien. » + +Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d’une maîtresse +branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu’on appelle un +baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde; +cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la +partie inférieure de l'arbre, dit: + +« Des nègres. » + +Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe épaula son fusil. + +« Attends, » dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient de +toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par les +émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte. + +Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau même de la branche qu'ils occupaient. + +« Attention, dit Kennedy, feu! » + +La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré ces +mots en français: + +« A moi! à moi! » + +Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi! + +--Un Français aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-être! + +--Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le martyrise! +» + +Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. + +« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre +les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait +tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un +secours inespéré, une intervention providentielle. Nous ne mentirons +pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t’obéir. + +--Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à +l'enlever. + +--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda Kennedy. + +--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont +déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons donc +profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant d'agir, +et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la disposition des +lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... + +--A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, +s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font mourir +leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce +malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à +votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus +encore à celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés! +Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si, par +hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond! +Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont été +abusés, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger: + +« Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! » + +Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du +prisonnier. + +« On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre intervention +n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette +obscurité? + +--Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à +terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix +haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus grande +serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à +tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec +beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à +feu, ton projet réussirait peut-être; mais s'il échouait, tu serais +perdu, et nous aurions deux personnes à sauver au lieu d'une. Non, il +faut mettre toutes les chances de notre côté et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. + +--Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier +savant du monde. » + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses deux +compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient surexcités par +cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole: + +« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts. J'admets +que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse +autant que l'un de nous; il nous restera encore une soixantaine de +livres à jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc manœuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, +et que je jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien +changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux obtenir une +ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, il me put +employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or, en +précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain de +m'enlever avec une grande rapidité. + +--Cela est évident. + +--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît +de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse; mais on ne +peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. + +--Mais cette obscurité? + +--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront +terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. +Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous avons pour la +carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers +douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés en un quart de minute. +Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de recourir à tout ce fracas. +Etes-vous prêts? + +--Nous sommes prêts, » répondit Joe. + +Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. + +« Bien; fit le docteur. Ayez l’œil à tout. Joe sera chargé de +précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien ne +se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. » + +Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante +quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le +chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à +l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux fils conducteurs +parfaitement isolés qui servaient à la décomposition de l'eau; puis, +fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon +taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu +de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et en +rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un +insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe immense +de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit. + +« Oh! fit Joe, mon maître! + +--Pas un mot, » dit le docteur. + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon de +lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du docteur.--Une +vie d'abnégation.--Passage d'un volcan. + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon +de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent +entendre. Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile +s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de sésame et de +cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et +coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce +poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au +plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, +couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ +en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la +place d'une tonsure à demi effacée. + +« Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe. + +--Pauvre malheureux! répondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! » + +La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète +énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante +facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux +brillèrent d’un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se +passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inespérés. + +« Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces sauvages sont +plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, +mes amis. + +--Nous sommes prêts Samuel. + +--Joe, éteins le chalumeau. » + +L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait +doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il +s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix +minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. +Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait +ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous +l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses +huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc +eu raison de compter sur l'apparition fantastique du Victoria qui +projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent +avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui +ordonna de ne point tirer. + +Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans +la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les deux +cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais, +contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois +à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + +« Qui nous retient? » s’écria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. + +« Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroché au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! » + +Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau +qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord. + +Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans +les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le +prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. + +« Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille +pieds d'élévation. + +« Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. + +« Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les +mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant contre +terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et +l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin. + +Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. + +« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. + +--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une +mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont +comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre! » + +Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. + +« Il se meurt, s'écria Dick. + +--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien +faible; couchons-le sous la tente. » + +Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, +couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et +le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le +docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les +plaies après les avoir lavées; ces soins, il les donna adroitement avec +l'habileté d'un médecin; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il +en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre. + +Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la +force de dire: « Merci! merci! » + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena +les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été +délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer +pendant quelques instants le prêtre assoupi. + +« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit +le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il +faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu +de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. + +Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du +malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, entrecoupé +de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter +Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest. +La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, +et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + +« Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce qui +s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés +dans ma dernière prière? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons tenté +de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons +eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses héros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. + +--Vous êtes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie était +fait! Mais vous venez d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France! +Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy. + +--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. » + +Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le +pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe +dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara quelques +tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force de se +relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur! + +« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre +audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, votre +patrie, vous!... » + +La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre +si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa de nouveau +les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie +de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il +l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le +malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, +sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. + +« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la comprends, et +cela vous fatiguera moins. » + +Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, +en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la +carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut encore +joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la +Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; à vingt +ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de l'Afrique. +Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant les privations, +marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des tribus qui habitent +les affluents du Nil supérieur; pendant deux ans, sa religion fut +repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés; il +demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, +en butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il +instruisait, il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort +après un de ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de +retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique. Son +temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou, il s'était +familiarisé avec les idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin, +pendant deux longues années encore, il parcourut ces régions barbares, +poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il +résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus +sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis +quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé le +docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit +des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! » s'écria-t-il, +et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des +paroles de consolation. + +« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie +est Dieu! + +--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné! Béni +soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des +mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. » + +Le missionnaire s’affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre +l’espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à +l’écart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager +son précieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale; le +ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phénomène. + +« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » + +Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude; +devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, +et projetait des quartiers de roches à une grande élévation; il y avait +des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. +Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité +constante, portait le ballon vers cette atmosphère incendiée. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois +cents toises. + +De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en +feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. + +« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! » + +Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne +d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du ballon +resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait jusqu'à la +nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse +situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à +l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage dans +une zone moins élevée. + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colère de Joe.--La mort d’un juste.--La veillée du corps.--Aridité. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de Joe.--Un +lest précieux.--Relèvement des montagnes aurifères.--Commencement des +désespoirs de Joe. + + +Une nuit magnifique s’étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans +une prostration paisible. + +« Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans à +peine! + +--Il s’éteindra dans nos bras! dit le docteur avec désespoir. Sa +respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour +le sauver! + +--Les infâmes gueux! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient +de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des +paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit +peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. » + +Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassée; il demandait +de l'air; les rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec +délices les souffles légers de cette nuit transparente; les étoiles lui +adressaient leur tremblante lumière, et la lune l'enveloppait dans le +blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu qui +récompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma dette de +reconnaissance! + +--Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement +passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par cette belle nuit +d'été. + +--La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi la +regarder en face! La mort, commencement des choses éternelles, n'est +que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je +vous en prie! » + +Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + +« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi! » + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu +les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces +clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans +une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence +nouvelle. + +Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de +grosses larmes. + +« Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! » + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en +silence. + +« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrosée de son sang. » + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; là des cratères +éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces crêtes +desséchées; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières +blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde. + +Vers midi, le docteur, pour procéder à l’ensevelissement du corps, +résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de +formation primitive, les montagnes environnantes devaient l’abriter et +lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun +arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre +maintenant qu'à la condition de lâcher une quantité proportionnelle de +gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, +et le Victoria s'abaissa tranquillement vers le ravin. + +Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et +de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt +remplacèrent son propre poids; alors il put employer ses deux mains, et +il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents livres de +pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre à leur tour. Le +Victoria se trouvait équilibré, et sa force ascensionnelle était +impuissante à l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces +pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur +extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses. + +« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin +encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait +d'aplomb ses rayons brûlants. + +Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément pour que +les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut déposé avec respect. + +La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposés comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. +Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec +eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + +« A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. +Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur +a été enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'Écossais. + +--Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une +mine d'or! + +--Une mine d'or! s'écrièrent Kennedy et Joe. + +--Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous +foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une +grande pureté. + +--Impossible! impossible! répéta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. » + +Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était +pas loin de l’imiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. + +--Monsieur, vous en parlez à votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse +nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hésitais même à te faire +part de cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous! bien à +nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t’a pas enseigné la +vanité des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisément dans la poche. + +--Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne +peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! J’y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le +bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout cela +soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors +depuis des siècles; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers! +Une Australie et une Californie réunies au fond d'un désert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-être! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me résigne, +puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle +de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours +autant de gagné. + +Et Joe se mit à l'ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt +entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or +se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il prit +ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire +22° 23’ de longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle. + +Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau +abandonné au milieu des déserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + +« Dieu la reconnaîtra, » dit-il. + +Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse +pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était chose impossible dans ces +terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiéter; obligé +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne négliger +aucune occasion de renouveler sa réserve. + +De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les trésors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'échauffa, le courant +d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais +le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot. + +« Joe, » fit le docteur. + +Joe ne répondit pas. + +« Joe, m'entends-tu? » + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + +« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine +quantité de ce minerai à terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert! » + +Il jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais le chasseur prit l'air +d’un homme qui n'y pouvait rien. + +« Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entêté. + +--Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlèvera que lorsque tu l'auras délesté un peu. » + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de +tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'était un +poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + +« Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, répondit le docteur. Continue. » + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe pâlit. + +« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si +je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il nous +remplaçait. + +--Quatre cents livres à jeter! s'écria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! » + +Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le +ballon. De temps en temps il s'arrêtait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, répétait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sûr. + +--Va toujours, » répliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'éleva d'une centaine de pieds, et, +le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes. + +« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du +voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. » + +Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai. + +« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de +ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que +d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. » + +Au soir, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles +de Zanzibar. + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Désert.--Le décompte de la provision +d'eau.--Les nuits de l'Équateur.--Inquiétudes de Samuel Fergusson.--La +situation telle qu'elle est.--Énergique réponses de Kennedy et de +Joe.--Encore une nuit. + + +Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa +la nuit dans une tranquillité parfaite; les voyageurs purent goûter un +peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les émotions des +journées précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le +ballon s'éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux, il +rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + +« Nous n'avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous avons +accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours; mais, au +train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. +Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer +d'eau. + +--Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible de ne pas +rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette +vaste étendue de pays. + +--Je le désire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? » + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraître, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il +songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent +un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse +attention les moindres dépressions du sol. + +Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié +la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient moins; ils +s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées. + +Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé +dans cet océan d'or; il se taisait; il considérait avec avidité ces +pierres entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables +demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le +désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de +quelques huttes; La végétation se retirait. A peine quelques plantes +rabougries comme dans les terrains bruyéreux de l'Écosse, un +commencement de sables blanchâtres et des pierres de feu, quelques +lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette stérilité, la +carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches vives +et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur +Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée +déserte; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on +sentait que bientôt une immensité de sable s'emparerait de cette région +désolée. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le docteur +ne demandait pas mieux; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait +delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin de cette journée, le +Victoria n’avait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manqué! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de côté un gallon +destiné à étancher la soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix +degrés [50° centigrades] rendait intolérable; deux gallons restaient +donc pour alimenter le chalumeau; ils ne pouvaient produire que quatre +cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; or le chalumeau en dépensait +neuf pieds cubes par heure environ; on ne pouvait donc plus marcher que +pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était rigoureusement +mathématique. + +« Cinquante-quatre heures! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis +bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, +une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous +reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai +cru devoir vous prévenir de cette situation grave, mes amis, car je ne +réserve qu'un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre +à une ration sévère. + +--Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n'est pas encore temps +de se désespérer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours +il sera temps de prendre un parti; jusque-là redoublons de vigilance. » + +Au repas du soir, l’eau fut donc strictement mesurée; la quantité +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se défier de +cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait +une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds +au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir +au docteur; elle lui rappela les présomptions des géographes sur +l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si +ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas un changement ne se +faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; dès ses premières lueurs, la +température devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna +le signal du départ, et pendant un temps, assez long le Victoria +demeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb. + +Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans +des zones supérieures; mais il fallait dépenser une plus grande +quantité d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son aérostat à cent pieds du sol; là, un courant faible le +poussait vers l’horizon occidental. + +Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers +midi, le Victoria avait à peine fait quelques milles. + +« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons +pas, nous obéissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où +un propulseur ne serait pas à dédaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau +pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement +la même; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. +Les ballons en sont encore au point où se trouvaient les navires avant +l'invention de la vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes +et les hélices; nous avons donc le temps d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, +car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins +forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de +liquide, nous n'aurions pas à l'économiser. Ah! maudit sauvage qui nous +a coûté cette précieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort +horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous +seraient bien utiles; c'étaient encore douze ou treize jours de marche +assurés, et de quoi traverser certainement ce désert. + +--Nous avons fait au moins la moitié du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or +il a une tendance à diminuer tout à fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous nous +en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est +impossible de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui +vous le dis. + +Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations des +montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c'étaient les +derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient +les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une verdure altérée +luttaient encore contre l'envahissement des sables; les grandes roches +tombées des sommets lointains, écrasées dans leur chute, +s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient sable +grossier, puis poussière impalpable. + +« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe; j'avais raison +de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins! de +la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre chose +dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais +pas confiance dans vos forêts et vos prairies; c'est un contre-sens! ce +n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne +d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois en Afrique, et je +ne suis pas fâché d'en goûter un peu. » + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagné +vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude +l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé +avec la netteté d'une ligne droite. + +Le lendemain était le 1er mai, un jeudi; mais les jours se succédaient +avec une monotonie désespérante; le matin valait le matin qui l'avait +précédé; midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours +inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur éparse +que le jour suivant devait léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à +peine sensible, devenait plutôt une expiration qu'un souffle, et l'on +pouvait pressentir le moment où cette haleine s'éteindrait elle-même. + +Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la +main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait décroître +insensiblement les dernières collines et s'effacer la dernière +végétation; devant lui s'étendait toute l'immensité du désert. + +La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il +n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis +tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de +l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit? N'était-ce pas tenter les +voies défendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de franchir les +limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas réservé à des siècles plus +reculés la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se +multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association +d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. +Après avoir constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce +qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses +pas? N'existait-il pas des courants supérieurs qui le repousseraient +vers des contrées moins arides. Sûr du pays passé, il ignorait le pays +à venir; aussi, sa conscience parlant haut, il résolut de s'expliquer +franchement avec ses deux compagnons; il leur exposa nettement la +situation; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait à +faire; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins; quelle +était leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il +souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer; personne +n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise; mais je n'ai plus +voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi +corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est que nous devons +persévérer, aller jusqu'au bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent +aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur +nous. + +--Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je +m'attendais à tant de dévouement; mais il me fallait ces encourageantes +paroles. Encore une fois, merci. » + +Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion. + +« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D’après mes relèvements, nous ne +sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée; le désert +ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et +reconnue jusqu'à une certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, +nous nous dirigerons vers cette côte, et il est impossible que nous ne +rencontrions pas quelque oasis, quelque puits où renouveler notre +provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec résignation, » dit le chasseur. + +Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journée; rien n'apparut qui pût faire naître une +espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues lignes +de feu sur cette plate immensité. C'était le désert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de +gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d’eau sur huit durent +être sacrifiées à l'étanchement d'une soif ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit pas. + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage à l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu du +désert. + + +Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. Le +Victoria s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds; mais c'est à +peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest. + +« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de +sable! Quel étrange spectacle! Quelle singulière disposition de la +nature! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême +aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes rayons de +soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy; la +raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; à peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes +de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, répondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis + +--Eh bien! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes +prétentions. + +--Je le désire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'épongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en été, il ne faut +pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +températures beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise +intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois de cent +cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe ne paraît pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue +perçante défiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement +au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme boursouflée; +c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient +invariablement leur forme première, d'où le docteur conclut qu'il +n'existait aucun courant d'air dans leur agglomération. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derrière cet épais rideau; à ce moment même, la bande +inférieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en +pleine lumière. + +« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins. + +--C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas +crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur; +ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. +Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger; nous allons +monter. » + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales +du serpentin; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon +s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette +élévation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait même dépourvu d'humidité, et les objets exposés à +son contact furent à peine humectés. Le Victoria, enveloppé dans cette +vapeur, y gagna peut-être une marche plus sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa +manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus +vive surprise: + +« Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon maître! Monsieur Kennedy! voilà qui est étrange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a volé +notre invention! + +--Devient-il fou? » demanda Kennedy. + +Joe représentait la statue de la stupéfaction! Il restait immobile + +« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon? dit +le docteur en se tournant vers lui. + +« Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, répondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! d’autres voyageurs comme nous! » + +En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa +nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la même route que le +Victoria. + +« Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux; +prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même +moment la même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le +même salut dans une main qui l'agitait de la même façon. + +« Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, s’écria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te +fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mêmes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement +notre Victoria. + +--Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le +ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. » + +Joe obéit: il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits. + +« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose; +un simple phénomène d'optique; il est du à la réfraction inégale des +couches de l'air, et voilà tout. + +--C'est merveilleux! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses expériences à tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est +un singulier effet tout de même. » + +Mais bientôt cette image s'effaça graduellement; les nuages s'élevèrent +à une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n’essaya plus de +les suivre, et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel. + +Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré +se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations +retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur +dévorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers +s'élevaient à une distance peu éloignée. + +« Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits? +» + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + +« Enfin, répéta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvés, car, +si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par +arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air est +vraiment étouffant. + +--Buvons, mon garçon. » + +Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la +provision à trois pintes et demie seulement. + +« Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bière de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne +jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la +condition de n'en être jamais privé » + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considéra avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits; mais +ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former +qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le +cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses +compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirèrent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable; les +plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur +ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regardèrent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y a +pas là une goutte d'eau à recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la +nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il y a +eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids +de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits +et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que +poussière. La source paraissait tarie depuis de longues années. Ils +creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables; il +n'y avait pas trace d'humidité. + +Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits +couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés. + +Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait, il ne dit +rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage +et de l'énergie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colère au milieu des ossements dispersés sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs; +ils mangeaient avec répugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les +tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir. + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche désespérée.--Le +chalumeau s'éteint.--Cent vingt-deux degrés.--La contemplation du +désert.--Une promenade dans la nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets +de Joe.--Il se donne un jour encore. + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente +n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent +soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ. + +« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six +heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul +sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, maître! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, +ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui +dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur +devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua +cent treize degrés [45° centigrades]. + +Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le +sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à +plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une +occupation matérielle; mais ici, rien à surveiller; à tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer. + +Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement; +l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au +contraire, et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui +donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un +liquide échauffé. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si +précieuses, et personne n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau, +au milieu d'un désert! + +Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il +avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau +qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphère? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus +avancé! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette +latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? Le vent, +s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici +même, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel en avant! Et +cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, c'était de quoi +suffire à neuf jours de halte dans ce désert! Et quels changements +pouvaient se produire en neuf jours! Peut-être aussi, tout en +conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à +perdre du gaz pour redescendre après! Mais le gaz de son ballon, +c'était son sang, c'était sa vie! + +Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses +mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas. + +« Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du matin. +Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique +qui nous emporte! Il faut risquer nos dernières ressources. » + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute +température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément +au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu’au, dernières +limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau d’alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit faute de +gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la +nacelle y avait creusée. + +Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51’ de +latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre +cents milles des côtes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arrêtons, dit l'Écossais. + +--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le ballon +se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de +sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses pensées, +et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le +souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on toucha à peine; +une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La +chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n’y +toucher qu'à la dernière extrémité. + +« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble! Cela ne m'étonne +pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés +[60° centigrades]! + +--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s’il sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est à devenir fou! + +--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces grandes chaleurs +succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité du +ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère +tendance à baisser. + +--Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un +oiseau dont les ailes sont brisées. + +--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espère bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un ruisseau, +à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont suffisants, et +avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! Mais la soif est +une cruelle chose. » + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de +sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et +donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L’impassibilité de +ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par +effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait +vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; l'esprit se +désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison +pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une +sorte d'éternité. + +Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, +commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette +disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais +pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous +fera du bien. + +--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez +donc contre cette torpeur. Voyons, venez. » + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la +transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les +pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; mais il reconnut +bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il s'avança de plusieurs +milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout +d'un coup, il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il +sentit ses genoux plier; cette vaste solitude l'effraya; il était le +point mathématique, le centre d'une circonférence infinie, +c'est-à-dire, rien! Le Victoria disparaissait entièrement dans l'ombre. +Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, +l'audacieux voyageur! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il +appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans +l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha +défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé +sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait trouvé +évanoui. + +« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous +sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + +« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez +pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons +sérieusement. + +--Parle, je t'écoute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous +sommes perdus. » + +Le docteur ne répondit pas. + +« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est +tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant +moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. +Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne +m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un +village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que +vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y +laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, +à la rigueur, je puis réussir! + +--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée +aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très +probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons +avec résignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous +ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet irrévocablement +décidé. » + +Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y +prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence +absolu qui ne devait pas être le sommeil. + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes +d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une +dépression appréciable. + +« Rien! se dit-il, rien! » + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même +dureté, même implacabilité. + +« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation +inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son. + +Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, chacun y +pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n'osait faire un +pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout +chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces +intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au +délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les +poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang. + +« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du +désespoir! » + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que le +sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. + +Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol +enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de +poussière. + +« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! » + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques +gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s'avança +vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la +bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la +saisit et la porta à ses lèvres. + +En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés avec un +accent déchirant. + +C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait +pitié, il demandait à genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière +goutte, Kennedy en épuisa le contenu. + +« Merci, » fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi +matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés +sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se +lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à +exécution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, +les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il +balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine +dont la crosse dépassait le bord de la nacelle. + +« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers +sa bouche. + +« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + +« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans +que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute; dans +la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le +docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'écrie: + +« Là! là! là-bas! » + +Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se +séparèrent, et tous deux regardèrent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des +vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une +poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant +avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage +opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu’au Victoria; les +grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, +et cette marée montante gagnait peu à peu. + +Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + +« Le simoun! s'écria-t-il. + +--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent +place à ses côtés. + +« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! » + +Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret +rapide. Le ballon s'enleva. + +« Il était temps, » s'écria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus +le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe +allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable. + +« Encore du lest! cria le docteur à Joe. + +--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé +dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer écumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient, +rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait +une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillité première. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île +couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. + +« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur. + +Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à +l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent +quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança +sur le sol. + +« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » + +Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. +Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette +fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes; ils ne +prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui +marquaient çà et là le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. + +« Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! On est +fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +dépend la vie de tous. » + +Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la +carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme +lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché +terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort. + +« Hourra! hourra! » s'écria Joe. + +Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et +s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres +avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de +langue des animaux qui se désaltèrent. + +« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! » + +Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses +mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + +« Et monsieur Fergusson? » dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille qu'il +avait apportée, et s'élança sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en fermait +l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + +« Nous sommes enfermés! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... » + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel +nouvel ennemi il avait affaire. + +« Un autre lion! s'écria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en +rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + +« En avant! s'écria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son corps +eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre +nous qui paraîtra, et celui-là est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. » + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se +précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui +fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et +le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et +fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son +maître la bouteille pleine d'eau. + +La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauvés. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le +baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de +départ.--L'ouragan. + + +La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, +après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent pas ménagés. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait +fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de +ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs couvertures et +passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs +passées. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait +des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet +endroit un vent favorable. + +Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une +foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une +insouciante prodigalité. + +« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria +Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à +cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en +train de discourir sur l'instabilité des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas +de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se laisser +abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet +élément soit bien nécessaire à la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus +longtemps que les gens privés de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester +longtemps sur le cœur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la +viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait! + +--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique; +ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande +crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces +circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, dit +Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. + +--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, +de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la +recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, où il +publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec +une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux +nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us +et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres +détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique +orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde +contre lui. Il pouvait en parler à son aise! on n'irait point voir! +Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes +l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d’Édimbourg, un +Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, +et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose +n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien; il sortit, et rentra +quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de +poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant +d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la +croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le +prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou +vous me rendrez raison de vos paroles. » + +L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant même +que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du +moins, qu'elle est impossible. » + +--Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, +on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et +sans poivre! » + +Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la +sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une +providentielle rapidité. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le +royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son maître +lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux +qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de longitude et 8° +32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +bêtes féroces. + +« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. +Et ce lion, et cette lionne? + +--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que +nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles. + +--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considérables; pendant la nuit +prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et +d'allumer des feux. + +--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on le +fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui +nous a été si utile. + +--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au +milieu du désert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas +te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous +le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des sauvages +avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? Par exemple, +voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le +beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. » + +Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la +nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent +heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond +sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau +avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vînt trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement +dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un changement +prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses préparatifs de +départ pour profiter de la première occasion; la caisse d'alimentation +et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux. + +Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut +obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la +santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus d'une +grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui démontra qu'il ne +pouvait enlever un poids aussi considérable; il lui donna à choisir +entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une +forte quantité de ses précieux cailloux + +« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien +étonnés de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces +échantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne +publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des +sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. » + +L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et +le fit sourire. + +Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua +au soleil cent quarante-neuf degrés [69° centigrades]. Une véritable +pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut +encore été observée. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts +du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité +augmenta. + +« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! voici +le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! Au +Victoria! au Victoria! » + +Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, +une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, +et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis +que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le +docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès +de poids. + +Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui +pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à deux +cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d’un auteur français.--Pays +magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de Speke et Burton +reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le fleuve Benoué.--La +ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif. + + +Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une +grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli +leur être si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan. + +Des collines encore peu élevées ondulaient à l’horizon; leur profil, +estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, +comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier: + +« Terre! terre! » + +Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect +encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur. + +--Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit pas +encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus +dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord pour les +rencontrer. + +--C'est fâcheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à la +nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été +exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un +roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des +chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et +traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la +haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion. + +Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha +quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas et se +remit à examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un +amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler +des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et +leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; l'élaïs dominait +cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa +tige hérissée d'épines aiguës; le bombax chargeait le vent à son +passage du fin duvet de ses semences; les parfums actifs du pendanus, +ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que +traversait le Victoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier +qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient +cette flore luxuriante des régions intertropicales. + +« Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te dédommageras +plus tard. » + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; le +cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient +sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait +dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; des +éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient +comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant, +marquant leur passage par une dévastation; sur le versant boisé des +collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le +nord; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des +lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur +les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de +lait. + +C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + +« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris la +piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité, mes amis; +nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et +Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons quitté des Anglais +pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point +extrême atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une +vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait. + +--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke. + +--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. + +--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth +parvint, comment est-elle située? + +--Sur le douzième degré de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers +l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du +lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du siècle, ces +contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur +en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à +l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. » + +Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins de +la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, +paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts +Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied +européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize +cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de +toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan; ce sont les +montagnes de la Lune de cette région. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses +fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un +des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « +Source des eaux. » + +Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie +naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie; sous le +commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat la Pléiade +l’a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que nous sommes en +pays de connaissance. » + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui filait +comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et +devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont +Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu’à le coucher +horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle +extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, +souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir +devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de +l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la curiosité de Fergusson; néanmoins il fallut se +résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l’est. + +Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais les +mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups +de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le docteur à +continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de +massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et +dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus +atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre +les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs +violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient +derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines +rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit +plusieurs fois la remarque. + +En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, +vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages; les hauts +sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac +Tchad. + +Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses +flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une +température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près +de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la +plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température +s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à +leurs couvertures. + +Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se +tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que +de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux +donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y +avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait doucement +les pentes de la montagne, et s’arrêtait dans une vaste clairière +éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, les +précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son +fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il ne tarda pas à +revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de +bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas fut agréable, et la +nuit se passa dans un repos profond. + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale +du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa +cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + +Le lendemain, 1er mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; les +voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de +descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré +avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi, +sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes +sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de +fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères +précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à +tout venant et à toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence +encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans +une position inexpugnable; une route étroite entre un marais et un bois +y donnait seule accès. + +En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de +vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de +coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son +entrée dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés; +mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une +profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de +toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et +attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se +prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire +de son adoration. + +« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour +des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens +parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik +parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec +toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce +que les légendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de +la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela +donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, +qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une +intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont +exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît? + +--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major +Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara; +il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition +contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista +bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les +troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à +pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et +sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de +fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans +Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel était ce major Denham? + +--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans +le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. +Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la +capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre +le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février +1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans +le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce +temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur +Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait +de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large +tribut de victimes à la science! + +--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le +Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé +pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous +deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du +pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de +reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait +encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où +il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, +pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais +il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela +dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du +docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a +causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que +Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le +rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand +il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce +jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des +lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de +Vogel]. » + +Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara +développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec +les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes +herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va +se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son +cours impétueux. + +Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth. + +« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême +précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et +peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre +Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un jeune Anglais, +enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le +major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah! +l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des +Européens! » + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine +force, tendit à diminuer. + +« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +désert à craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous +ne tarderons pas à descendre. » + +Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents +pieds du sol. + +« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de +Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons +voir à notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? » + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, +comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des +maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une vaste place +se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande affluence de +chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême +petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore: +d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent +abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs +demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail +de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son +étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout +rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire +entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque +aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria +la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers courir dans toutes +les directions; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur +se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut +beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun +résultat. + +Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça +un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de l'arabe mêlé +de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, +une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé, +mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra +le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le +monstre à s'enfuir. + +C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq +ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des ventres +énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses +compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au +sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces +gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui +devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa +récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la +cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui +produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de +flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se +gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa +l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus +vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura +absolument déserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester +immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans +l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un piège. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut +comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des +fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme. + +« Voilà qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie +monte et s'approche de nous. » + +En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des +mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se +prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication +de ce phénomène. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, +avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en +traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire +une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; mais que +pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons environnaient +la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière, +semblaient enveloppées dans un réseau de feu. + +Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, +on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur +nombre diminua, et ils s'éteignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les +chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus +haut que leurs volatiles incendiaires! + +Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, répliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. » + + + + +CHAPITRE XXXI + +Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + +Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se +déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy et le +docteur se réveillèrent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le +vent les portait vers le nord-nord-est. + +« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous découvrirons +le lac Tchad aujourd'hui même. + +--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa plus +grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est très +varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront +couru aucun danger sérieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une +dizaine de jours, et nous serons arrivés. + +--Où! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On n'a +pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde! + +--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait. + +--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq +jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés +peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas +fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est bien +important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à +terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger subit, +imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le dis +franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de +chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette +fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions; d'ailleurs, +avant notre départ, tu m’as fait entrevoir toute une série de chasses +superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des +Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie +t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du menu +gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la +conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de près, +tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidité du vent? + +--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de +plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il +s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le +comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais une +antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de +tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après +tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu +distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant +une balle dans le cœur. » + +Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur +rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se +défier de périls inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les bords +charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux +nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de +toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. +Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les +eaux avec une vivacité de lézard; en se jouant, ils accostaient les +nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le +district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson +et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad. + +C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si +longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle +parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente +déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est impossible à +tracer; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables, +dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à l'autre, ces marais, +couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac +lui-même; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi +submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les +hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient +les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et +au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut +salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et +la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut +goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup +de fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir +d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci, qui +respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la +balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + +« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le docteur. +L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau du +Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +réussi. + +--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait +propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac; là, +Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à +son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame! Je +voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel +de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et +de perdrix comme en Angleterre! » + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les +inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu des +airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La côte +septentrionale du lac. + + +Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant +qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient alors la +chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste +étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais +cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les terres pendant +l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à +s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale +du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles +d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières s'élevaient +lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les +maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques +poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un +dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces +immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, +et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le +« dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de +piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses +cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, triste +assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente +population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui +s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +déterminées. + +Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec +la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent +contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine +de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles +nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir +courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais +celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabée gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il +lui dit: + +« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà +justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que +le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter! + +--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-là loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils nous +attaquent... + +--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal pour les +recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables! + +--Qui sait? » répondit le docteur. + +Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil; ces +quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; ils +s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence. + +« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très +sérieux. + +Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se +rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le ciel dans +une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un +boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et +hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour +échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l'hydrogène du ballon, qui +ne tarda pas à monter. + +Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner. + +« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à +cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy. + +« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter à nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement à bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les +atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une +troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour des +aéronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu sérieusement, Samuel? + +--Très sérieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans +mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur +crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait +avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur corps dépassait +trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches +resplendissait au soleil; on eut dit des requins ailés, avec lesquels +ils avaient une formidable ressemblance. + +« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et +nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous +encore! + +--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy. + +Le docteur ne répondit pas. + +« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; nous +avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos +armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser? Je me +charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète, +pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne +pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, +et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! » + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à +déchirer. + +« Feu! feu! » s'écria le docteur. + +Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre. + +Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant; mais +ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. +Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe +fracassa l'aile de l'autre. + +« Plus que onze, » dit-il. + +Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord +ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut +un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit +entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua +sous les pieds des trois voyageurs. + +« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le +baromètre qui montait avec rapidité. » + +Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! » + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + +« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe entends-tu?.. +Nous sommes précipités dans le lac! » + +Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une +marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil; la nacelle +n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad. + +« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + +« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + +« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait sa +marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le +vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les +côtes septentrionales du lac. + +« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir. + +--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace +du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin. + +« Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. » + +Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une côte +déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu +élevé, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant +de sommeil. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Rétablissement de l’équilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration complète +du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie +de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au +milieu d'un immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide +s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui +s'étendaient à perte de vue. + +Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du Victoria; +il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste nappe d'eau +allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à +l'horizon, ni continent ni îles. + +Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné +compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au +docteur. + +« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser +le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je +l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner +l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous d'abord. +Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette enveloppe +extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer d'un poids +considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. » + +Le docteur et Kennedy se mirent à l’ouvrage; ils éprouvèrent de grandes +difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très +résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles +du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie +s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez +sensible pour étonner Kennedy. + +« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutumée. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous +ne devions pas être éloignés d'une île. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers; +ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et +si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le +protège, que deviendra-t-il? + +--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +t’éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont +la plus grande partie a été sacrifiée. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. » + +Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes +vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations apprirent +bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets +conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat; +il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de +thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à +eau parfaitement vide; toute la viande sèche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, +sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres +environ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer +son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept mille pieds et +renfermait trente-trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de +gaz; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état; ni la pile +ni le serpentin n'avaient été endommagés. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille +livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, +de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en +embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le +docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il +pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas +imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air +ambiant + +Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids +de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces +divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le +chasseur avait fait bonne chasse; il apportait une véritable charge +d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de +pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque +pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un +foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy, +qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se +composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir +donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart +interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; mais, +hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy + +« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans +l'air. + +--Mais si le vent nous entraîne? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur +le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice +aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette +vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de +nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être +même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes +n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le +but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, --si +nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son +passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous +maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera +certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir +tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, » répondit le chasseur. + +Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il +allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se +trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village +d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, +Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les +marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins +et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces +énormes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre +Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le +gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans +l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris +dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut +emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure. + +Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux +cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. +Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, +fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où +quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à +leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui +sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau +et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins +dissimulées. + +« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être +éloignés du lieu de l'accident. » + +A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles; +il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, +le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait +au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea +devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il +s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant, +l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; prisonnier, en +renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait +bientôt rejoint ses amis; mais rien ne parut, rien ne bougea! C'était à +se désespérer. + +Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village +situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême +atteint par Denham à l'époque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se +sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers +d'interminables déserts. + +« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans +l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. » + +Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria +dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds +un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il +eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence; peut-être +l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, +quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien +une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les +caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un ni l'autre n'eut +le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si +manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule: + +« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu +dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs +attaques » + +Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette +terrible possibilité. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les +habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de +roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère +dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au +docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à +son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la +nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de +l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du +marais et d'une résistance considérable + +Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le +vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque +désespérés. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes +réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son +poste. + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans +danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de +déchirer. + +« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à cent +milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la +sûreté de tous. + +--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à +toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité? + +--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. » + +Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément +engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens +inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à +l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait +fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne +l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. +Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit +directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras +et s'absorba dans ses tristes réflexions. + +Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + +« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des +hommes d'entreprendre un pareil voyage! » + +Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine. + +« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous +félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la +main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un +moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de +ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte +avec une irrésistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus +du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées +avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul +et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en +envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés +et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter +des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que +devienne notre infortuné compagnon? C'est horrible à penser, et voilà +l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand +il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en +communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir +conservé un mauvais souvenir des premiers Européens. + +--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe +s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! » + +Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils +se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se +jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais +c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur +un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el +Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans +le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la +dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à +l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie +de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres +magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe, +des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable +leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa +comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante +milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa +course. + +« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas +un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le +Sahara? Décidément le ciel est contre nous! » + +Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord +les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et +tournoyer sous l'impulsion des courants opposés. + +Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane +entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle +poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des +hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un +vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le +mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction. + +Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère +s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe +immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; ils +ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des +courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du +gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une +rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les +instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les +tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se +déplaçaient avec fracas; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne +pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages; +ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits +de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens +inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale. + +« Où allons-nous? s'écria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de douter +d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici +retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. » + +Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme +les flots après la tempête; une suite de petits monticules à peine +fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le +Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils +avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de +retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre +devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hésiterai pas à m'y arrêter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le +ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces +malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont +autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les +périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et +des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière +des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon +s'éclaircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que +pas un point n'échappe à notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que +tu n'en sois prévenu. » + +Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle. + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--L’île +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un dernier +cri. + + +Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître? + +Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, déjà fort +élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, +pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son +maître, ses amis étaient sauvés. + +« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans +le Tchad; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et +certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien +naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est +mathématique.» + +Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu +d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement +féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur +lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient +conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon; +il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes +ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être débarrassé de +la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne s'embarrassait guère +d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, tant qu'il fut en plein +lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se +trouvait fort diminuée. + +Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, +tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac +sont hantées par d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de +ces animaux. + +Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne +garçon se sentait invinciblement ému; il craignait que la chair blanche +ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc +qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à +une centaine de brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une +bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui. + +« Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n'est pas loin. +» + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un +corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se crut +perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée; il revint à la +surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d +heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put +surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste +mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus +doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le +milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à +lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, +ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur +proie, mais à la surface même. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux +nègres d'un noir d’ébène; ces Africains le tenaient vigoureusement et +poussaient des cris étranges. + +« Tiens! ne put s'empêcher de s’écrier Joe! des nègres au lieu de +caïmans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages! » + +Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans +se préoccuper de leur présence; les amphibies de ce lac ont +particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu’il ne pouvait +faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer +aucune crainte. + +« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins éloignés +de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme +tombé du ciel! Laissons-les faire! » + +Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une +foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. +Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. +Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son costume; il se +trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il +ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne +laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la +mémoire. + +« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas +le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le Victoria +vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à +mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. » + +Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle +devenait familière; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un +festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, +le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des +meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la +façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions. + +Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case +entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez +inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de ce +sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position +quand il fut enfermé dans sa cabane. + +Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de +fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des chœurs hurlés +accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée +de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles +de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre +circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges +cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort +déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait +stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée sauvage, au +milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur +patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. +D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet! +Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs +humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas +jusqu'à manger l'adoré! + +Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, +la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil +assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, +si une humidité inattendue n'eût réveillé le dormeur. + +Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe +en eut jusqu'à mi-corps. + +« Qu'est-ce là? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau supplice +de ces nègres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou! » + +Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva +où? en plein lac! D'île, il n'y en avait plus! Submergée pendant la +nuit! A sa place l'immensité du Tchad! + +« Triste pays pour les propriétaires! » se dit Joe, et il reprit avec +vigueur l’exercice de ses facultés natatoires. + +Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le +brave garçon; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la +solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent +recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes. + +Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était +une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies +s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide, +se laissa dériver. + +« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son +métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me +venir en aide. » + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux +qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre +poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y +grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les +premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions +équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches +de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de +caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; on eût +dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des reptiles; sous +les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe +éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s'élança à terre +au milieu des sifflements de la bande. + +« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il. + +Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient +fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de +voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant +sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il +évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un +mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine. + +Que de fois ses regards se portèrent en l'air! Il espérait apercevoir +le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette +journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître; il +lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si +philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à +le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou +des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme; et cependant, +suivant son estime, il s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. +Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'épines +dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et +ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. +Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il +résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes: mouches, +moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la +terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du +peu de vêtements qui le couvraient; les insectes avaient tout dévoré! +Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au +voyageur fatigué; pendant ce temps, les sangliers, les buffles +sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez dangereux faisaient rage +dans les buissons et sous les eaux du lac; le concert des bêtes féroces +retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa résignation et +sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du +dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa +couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête +monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe +sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa +répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce +bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir +mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un +entêtement dont il ne pouvait se rendre compte; il n'avait plus le +sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une puissance +supérieure au désespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins résigné +que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement une liane +autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque +pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un +bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin. + +« Où peut être le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du nord! +Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura procédé à une +nouvelle installation pour rétablir l'équilibre; mais la journée d'hier +a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas impossible +qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. +Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je +me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a +parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux? Il y en a +qui en sont revenus, que diable!... Allons! courage! » + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en +pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages; il s'arrêta à +temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs +flèches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de +ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, +lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut +le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent +pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre! +impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance: +son maître était à sa recherche! son maître ne l'abandonnait pas! Il +lui fallut attendre le départ des noirs; il put alors quitter sa +retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de +l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, mais +plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! Un vent +violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse! + +Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de +l'infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour; il +n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt +sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où la +force lui manquerait et où il faudrait mourir. + +En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue +depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue tenace; +malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit +enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques minutes +plus tard il en avait jusqu'à mi-corps. + +« Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... » + +Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour +le retenir!.. Il comprit que c'en était fait de lui!... Ses yeux se +fermèrent. + +« Mon maître! mon maître! à moi!... » s'écria-t-il. + +Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la +nuit. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement à l’horizon.--Une troupe d’arabes.--La +poursuite.--C’est lui!--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une balle +de Kennedy.--Manœuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé. + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant +de la nacelle, il ne cessait d’observer l'horizon avec une grande +attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + +« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou +animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils +s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui +viendrait nous repousser au nord? » + +Il se leva pour examiner l'horizon. + +« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de bœufs sauvages. + +--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis +rien reconnaître. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose +d’extraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une manœuvre +de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des cavaliers! +regarde! » + +Le docteur observa avec attention le groupe indiqué. + +« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou +de Tibbous; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais nous +avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. » + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des +cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d’entre eux +s'isolaient. + +« C’est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien +savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les +dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous marchons +avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux +qui puissent soutenir un pareil train. » + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit: + +« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se +gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur chef les +précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela +est nécessaire, je m'élèverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque +chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à +l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre +que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une chasse à +l'homme! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec émotion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. » + +Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui +filaient cependant avec une prodigieuse vélocité. + +« Samuel! Samuel! s'écria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à +regarder. + +« Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! » s'écria ce dernier. + +« Lui » disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + +« C'est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans quinze, +nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prévenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas +éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? » + +Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à +terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre. + +« Il nous a vus, s'écria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le courageux +garçon! Hourra! » fit le chasseur qui ne se contenait plus. + +Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus +rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une +panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à leur +poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas derrière +eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils n'étaient pas à +vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de +sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une +balle et le précipita à terre. + +Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit +sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du Victoria; +l'autre continua sa poursuite. + +« Mais que fait Joe? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient dans +la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence! Ah! le +brave garçon! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes! Nous ne +sommes plus qu'à deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de côté. + +--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. » + +Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de +Kennedy. + +« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! » + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de +la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa. + +« Attention! dit Samuel à Kennedy. + +--Je suis prêt. + +--Joe! garde à toi!... » cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière +du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné; +l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait + +« Jette, cria le docteur à Kennedy. + +--C'est fait » + +Et le Victoria, délesté d’un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à +cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations +qu'elle eut à décrire; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, +et grimpant avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons +qui le reçurent dans leurs bras. + +Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait +de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait rapidement. + +« Mon maître! Monsieur Dick! » avait dit Joe. + +Et succombant à l’émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant +que Kennedy, presque en délire, s'écriait: + +« Sauvé! sauvé! + +--Parbleu! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilité. + +Joe était presque nu; ses bras ensanglantés, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses +blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, il +serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à raconter son +histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un +profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, +au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête; et après +avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis +l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de +longitude. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de l’ouest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit prés d’Agbadès. + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le docteur +et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir +vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures. + +Voilà le remède qu’il lui faut, dit Fergusson; la nature se chargera de +sa guérison. » + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le Victoria +fut entraîné vers l'ouest. + +Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs cultivés, +sur de petits échafaudages destinés à les préserver de l'invasion des +souris et des termites. + +Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste +place des exécutions; au centre se dresse l’arbre de mort; le bourreau +veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immédiatement +pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire: + +« Voilà que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute +réjouie à travers les rideaux de la tente. + +--Voilà notre brave ami! s'écria le chasseur, notre sauveur! Comment +cela va-t-il? + +--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement! Jamais +je ne me suis si bien porté! Rien qui vous rapproche un homme comme un +petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad! n'est-ce pas, +mon maître? + +--Digne cœur! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre +sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette +façon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy. + +--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car le +Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en +tirer. + +--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, +vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà +tous les trois en bonne santé? Par conséquent, dans tout cela, nous +n'avons rien à nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a pas +à y revenir. + +--Entêté! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie +grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu +son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac européen. » + +L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, +dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé +depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie +habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs fois +la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son +maître que du sien; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, +il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans +le marais, il jeta un dernier cri de désespoir. + +« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient +à vous. Je me mis à me débattre. Comment? je ne vous le dirai pas; +j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, +quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout de corde +fraîchement coupée; je me permets de faire un dernier effort, et, tant +bien que mal, j'arrive au câble; je tire; cela résiste; je me hale, et +finalement me voilà en terre ferme! Au bout de la corde je trouve une +ancre!... Ah! mon maître! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du +salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je la reconnais! +une ancre du Victoria! vous aviez pris terre en cet endroit! Je suis la +direction de la corde qui me donne votre direction, et, après de +nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes forces +avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en +m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. +Là dans un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des +moments dans l'existence où tout le monde sait monter à cheval, +n'est-il pas vrai? Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur +le dos de l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à +toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas +vues, ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs +ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève! J'arrive à la limite des +terres cultivées. Bon! le désert! cela me va; je verrai mieux devant +moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le Victoria +m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois heures, +je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! quelle +chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce +qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même! Et cependant, s'il le +peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer! Mon cheval tombait +de lassitude; on me serre de prés; je m'abats; je saute en croupe d'un +Arabe! Je ne lui en voulais pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas +rancune de l'avoir étranglé! Mais je vous avais vus!.. et vous savez le +reste. Le Victoria court sur mes traces, et vous me ramassez au vol, +comme un cavalier fait d’une bague. N'avais-je pas raison de compter +sur vous? Eh bien! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est +simple. Rien de plus naturel au monde! Je suis prêt à recommencer, si +cela peut vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc +pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire +d'affaire! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses +comme elles se présentent. » + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une +longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un +amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une ville. Le +docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le +Damerghou. + +« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se +sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait +suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous +rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit +l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquiète pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand +désert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espère. + +--Mais où prétends-tu t'arrêter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville +mystérieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième +degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse +nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à +parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, répondit Joe; vous-même, mon maître, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller +d'une façon indiscrète. » + +Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la fatigue +avait peu de prise, demeura à son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême +rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes +nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient même quatre +mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les autruches +bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts +d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; après l'aridité du +désert, la végétation reprenait son empire. C'était le pays des +Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi +que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée; +quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un blanc +rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et reconnut +qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en +ruines à l'époque où la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles +au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez +tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un +vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John et Richard +Lander. + + +La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait sur +le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées +infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait vers le sud. +Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à Mourzouk, souvent +battue par le pied des chameaux, arrivèrent au soir par 16° de latitude +et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent quatre-vingts milles +d'une longue monotonie. + +Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui +n'avaient reçu qu'une préparation sommaire; il servit au souper des +brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le +docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune, +presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria s'éleva à +une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traversée nocturne +de soixante milles environ, le léger sommeil d'un enfant n'eût même pas +été troublé. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, +vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement +éloignée. + +La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée +des deux ballons. + +« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu; elle +ne vaut pas le bâtiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit que +le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit +fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition +de gaz; ce n'est pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est +appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me maintenir, +je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien de +nous presser, en évitant même les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la côte? demanda Joe. + +--Quelle côte, mon garçon? Savons-nous donc où le hasard nous conduira; +tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à +quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir? + +--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville +mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui +serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette +caravane.» + +Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste +agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit sac +destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on +puisse compter dans le désert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent +rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec +intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les +connaît dans le pays sous le nom de « mehari. » + +Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses +compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine +contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons +chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, +et à gagner les puits épars dans cette immense solitude. + +« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux +instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen serait +désorienté, ils n'hésitent jamais; une pierre insignifiante, un +caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur +suffit pour marcher sûrement; pendant la nuit, ils se guident sur +l'étoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se +reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi jugez du temps +qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents +milles. » + +Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui +devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de +longitude [Le zéro du méridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degré. + +Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber avec +une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui +composaient uniquement la surface du pays; la végétation y reparaissait +avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme +des bonnets arméniens; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce +qu’il fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que +les pintades et les bécassines sillonnaient de leur vol; çà et là un +torrent impétueux coupait les routes; les indigènes le traversaient en +se cramponnant à une liane tendue d'un arbre à un autre; les forêts +faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators, +hippopotames et rhinocéros. + +« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur; la contrée se +métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la +végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard. +Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le Niger a +semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de +la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer +les fleuves au milieu des grandes villes! » + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de +huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale. + +« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, +auquel la superstition païenne donna une origine céleste; comme lui, il +préoccupa l’attention des géographes de tous les temps; comme celle du +Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les voyageurs +entraînés purent à peine en saisir les curieux contours. + +« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin +de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, +et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait +presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « +le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés +au-dessous de Gao; puis il pénétra au sein de ces contrées inexplorées +que le Niger renferme dans son coude, et, après huit mois de nouvelles +fatigues, il parvint à Tembouctou; ce que nous ferons en trois jours à +peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et +de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous +indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve +et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les +déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui +assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant +d'autres infortunés. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de +Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la Société +africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq +cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de +Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 +avec son beau-frère Anderson, Scott le dessinateur et une troupe +d’ouvriers; il arrive à Gorée; s'adjoint un détachement de trente-cinq +soldats, revoit le Niger le 19 août; mais alors, par suite des +fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclémences du +ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze vivants de +quarante Européens; le 16 novembre, les dernières lettres de Mungo-Park +parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un +trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre +l’infortuné voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du +fleuve, et que lui-même fut massacré par les indigènes. + +--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître le +fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une +expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre +résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique +occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva +le premier aux sources du Niger; d'après ses documents, la source de ce +fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur. + +--Facile à sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est +immédiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par +une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer +au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à +quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger +à se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je veux +parler du Français René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et +en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; le 3 +août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne put +reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après; il se joignit +alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, atteignit le +Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, s'embarqua sur le +fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 avril. Un +autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, +avaient peut-être vu cette ville curieuse; mais René Caillié devait +être le premier Européen qui en ait rapporté des données exactes; le 4 +mai, il quitta cette reine du désert; le 9, il reconnut l'endroit même +où fut assassiné le major Laing; le 19, il arriva à El-Araouan et +quitta cette ville commerçante pour franchir, à travers mille dangers, +les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les régions +septentrionales de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28 +septembre, il s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgré cent +quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest +au nord. Ah! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le +plus intrépide voyageur des temps modernes; à l'égal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être; néanmoins, nous +devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, parmi les +voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de son courage]. + +--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie +en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre! +Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais +concevait la même entreprise et la tentait avec autant de courage, +sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de +Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la côte ouest dans le golfe +de Bénin; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans +Boussa les documents relatifs à la mort du premier, arriva le 20 août à +Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les +mains de son fidèle domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intéressé. + +--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; il +offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frère John, second enfant +de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à 1831, ils +redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son embouchure, le +décrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun? demanda Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle +inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, +ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui +n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense! » + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur Barth.--Décadence.--Où +le Ciel voudra. + + +Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à +donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. +Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du nord-est qui +soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de Tembouctou. + +Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit +comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe +largement épanouie; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une +fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême aridité; les plaines +incultes succèdent aux champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes +terrains couverts de genêts; toutes les espèces d'oiseaux d'humeur +aquatique, pélicans, sarcelles martins-pêcheurs, vivent en troupes +nombreuses sur les bords des torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs +tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, +trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux +cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un +magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne +des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence +basaltique; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le +ciel assombri; on eut dit les ruines légendaires d'une immense ville du +moyen âge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers +glaciales en présentent au regard étonné. + +« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir +dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si +lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur +les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. +Mais il me semble que notre direction change. Bon! les lutins de +l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit vent de +sud-est qui va nous remettre en bon chemin. » + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de +torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du +Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, +ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la route +de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre +jusqu’à Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici +entre deux rives riches en crucifères et en tamarins; les troupeaux +bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes +herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence. + +De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de +Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres; bientôt un amphithéâtre de +maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses et les +toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les contrées +environnantes. + +« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici! + +Alors vous êtes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchanté, mon garçon. + +--Bon, tout est pour le mieux, » + +En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, +qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de +philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth +lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +désert; rien aux alentours; à peine quelques graminées, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant à l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement de +billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau; les +rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de huttes +de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là carrées; sur les +terrasses sont nonchalamment étendus quelques habitants drapés dans +leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à la main; de femmes +point, à cette heure du jour. + +« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours +des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est +bien déchue de son ancienne splendeur! Au sommet du triangle s'élève la +mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries soutenues par des +arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du quartier de +Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons à deux étages. +Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant, +et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés. + +--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville était +plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de +convoitise générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux +Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand centre de +civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle +une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrepôt +de commerce de l'Afrique centrale. » + +La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie; elle +accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont; d'immenses +décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la +colline du marché les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps +d’observer ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par le vent +du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou +ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + +« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! répliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, +et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garçon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte +jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes +trop lourds. + +--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître! A rester toute +la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et +l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au +retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur; mais +attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous réserve? Nous sommes +encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte +d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la merci +de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive +entre Sierra-Leone et Portendick; il y a là une certaine étendue le +pays où nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantée nous portons au +sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles +n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui +en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. +» + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, +pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à soixante milles +dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les +bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + +CHAPITRE XL + +Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de Ségo.--Changement +de vent.--Regrets de Joe. + + +Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches +étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient +quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en faire un +relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait toujours. +Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en +quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il +abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la +déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées de +l'aérostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent +à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses +calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! Là, on serait +perdu. + +D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le +sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra +que la fin de la pluie amènerait un changement dans les courants +atmosphériques. + +Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par +cette réflexion de Joe: + +« Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, +ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! répondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au +cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! c’est une nuée! + +--Eh bien? + +--Mais une nuée de sauterelles. + +--Ça, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et +tu en jugeras par tes propres yeux. » + +Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur +le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces +sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés, +les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de +plonger la campagne dans la plus profonde stérilité. + +« Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une +sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore +que la grêle par ses dévastations. + +--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson; quelque. +fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons +même pour arrêter le vol de ces insectes; mais les premiers rangs, se +précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le +reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces +contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages; les +indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec +plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» +ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter. + +Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place +des bouquets d'arbres isolés; sur les bords du fleuve, on distinguait +quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une +grande île apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa +mosquée de terre, et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de +nids d'hirondelles accumulés sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, +de mimosas et de dattiers perçaient entre les maisons; même à la nuit, +l'activité paraissait très grande. Jenné est en effet une ville fort +commerçante; elle fournit à tous les besoins de Tembouctou; ses barques +sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, y transportent +les diverses productions de son industrie. + +« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais +tenté de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver plus d'un +Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de +locomotion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent. + +--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère +tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun +usage; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus favorable +à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil +éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable +aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées mauresques, et au +va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les +divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne +virent; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et +les inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu. + +« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sénégal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout à fait encore; à la rigueur, si le Victoria venait à nous +manquer, nous pourrions gagner des établissements français! Mais +puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte +occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'était le plaisir +de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de +l'Afrique; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté. + +--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous +n'avons pas traversé! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai +plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voilà qui aurait donné du +poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme +d'or par auditeur, je me serais composé une jolie foule pour m'entendre +et même pour m'admirer! + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, Vincent, +Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes difficiles.--Les armes de +Kennedy.--Une manœuvre de Joe.--Halte au-dessus d'un forêt. + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement étendues se changeaient en +collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à +franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du Sénegal +et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, soit à la +baie du cap Vert. + +Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces nègres barbares; ce climat funeste dévora la +plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc +plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée +inhospitalière. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +manière sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua à monter et à +descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient déjà; +il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son +enveloppe détendue. + +Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque. + +« Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le +taffetas. + +--Comment empêcher cette fuite + +--C'est impossible. Allégeons-nous; c’est le seul moyen; jetons tout ce +qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort +dégarnie. + +--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.» + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait +les cordes du filet; de là, il vint facilement à bout de détacher les +épais rideaux de la tente, et il les précipita au dehors. + +« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il y +a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez +discrets sur l'étoffe. » + +Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il +se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette +enveloppe. + +--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable; +je veux à tout prix éviter une halte dans ces parages; les forêts dont +nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sûres. + +--Quoi! des lions, des hyènes? fit Joe avec mépris. + +--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient +en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont précédés; puis les Français, qui +occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les +peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des +reconnaissances ont été poussées fort avant dans le pays; des +officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapporté des +documents précieux de leurs expéditions. Ils ont exploré ces contrées +formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le pillage n'ont +plus laissé que des ruines. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se +disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre +contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la +destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent la +Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent le pays +de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la ville +de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus au nord +et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords +du fleuve; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui +pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint +jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et +ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta +continuer leurs rapines et leurs massacres; or, voici les contrées dans +lesquelles il s'est enfui et réfugié avec ses hordes de bandits, et je +vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je +prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà. + +--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela +de gagné. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, une +chose m'inquiète. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque +je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en +produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son +navire; je ne m'en séparerai pas sans peine! Il n'est plus ce qu'il +était au départ, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! Il nous a +rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur de +l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il +nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. +Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont +tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa +lunette; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les +franchir. + +--Ne pourrait-on les éviter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu’elles occupent: près +de la moitié de l'horizon! + +--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; elles +gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. » + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité +extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le Victoria +vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les +heurter. + +« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le +nécessaire pour un jour. + +--Voilà! dit Joe + +--Le ballon se relève-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne +quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. » + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire +qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les dominer; il +s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on n'en +conserva que quelques pintes; mais cela fut encore insuffisant. + +« Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voilà! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour! +Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. » + +Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la +crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez +droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle +s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs. + +« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre +ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pèse. » + +Le ballon fut encore délesté d’une cinquantaine de livres; il s'éleva +très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de +la ligne des montagnes. La situation était effrayante; le Victoria +courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il allait se mettre en +pièces; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle était presque vide. + +« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! répondit le chasseur avec émotion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter +la vie. + +--Nous approchons! s'écria Joe, nous approchons! » + +Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire +à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb. + +Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur +s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un +peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait +inévitablement se briser. + +« Kennedy! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes +perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! » + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle. + +« Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! » fit le docteur. + +La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de +pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre +déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni; +elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui criaient sous son +passage, + +« Nous passons! nous passons! nous sommes passés! » cria une voix qui +fit bondir le cœur de Fergusson. + +L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la +nacelle; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de +la totalité de son poids; il était même obligé de le retenir fortement, +car il tendait à lui échapper. + +Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons. + +« Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous; +c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela depuis +l'affaire de l'Arabe! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous +sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de +prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous voir vous en séparer. » + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu'à descendre; cela lui était facile; il se +retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. +Le terrain semblait convulsionné; il présentait de nombreux accidents +fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait +plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le +docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au lendemain. + +« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il. + +--Ah! répondit Kennedy, tu te décides enfin? + +--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à +exécution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. » + +Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + +« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous répète qu’il serait dangereux de nous séparer. +D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. » + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à +s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises; le vent tomba avec le +soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de +verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores. + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le quart +de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors de +portée. + + +Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la +hauteur des étoiles; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du +Sénégal. + +« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé +sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni pont ni +barques, il faut à tout prix le passer en ballon; pour cela, nous +devons nous alléger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se +décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je +réclame cet honneur. + +--Par exemple! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la +côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! répliqua Joe. + +--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voilà qui est parlé, fit Joe; une petite promenade ne nous fera pas +de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier +moyen pour alléger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaître. + +--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons là près de neuf cents livres bien +lourdes à traîner par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne l’obtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste +de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous transporter tous +les trois avec le peu d'objets qui nous restent; nous ferons à peine un +poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je +tiens à conserver. + +--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous +en pareille matière; tu es le seul juge de la situation; dis-nous ce +que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon maître. + +--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, +il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! répliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! » fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce par +pièce; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, +et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau; il ne fallut +pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour arracher les +récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils étaient fortement +encastrés; mais Kennedy était si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si +ingénieux, qu'ils en vinrent à bout; ces diverses pièces furent +successivement jetées au dehors, et elles disparurent en faisant de +vastes trouées dans le feuillage des sycomores. + +« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! » + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se +rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant aux +tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur +extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même de +la soupape. + +Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse; les pieds nus, +pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et +malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de +l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à cette +surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui retenaient les +tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et furent retirés par +l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement refermé au moyen d'une +forte ligature. + +Le Victoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air +et tendit fortement la corde de l’ancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de +grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + +« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais prendre +le premier quart; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à quatre +heures, Kennedy réveillera Joe; à six heures, nous partirons, et que le +ciel veille encore sur nous pendant cette dernière journée! » + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi +rapide que profond. + +La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier +quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine +l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait +ses regards autour de lui; il surveillait avec attention le sombre +rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la +vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait à +s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté +tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus +vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble fuir devant +les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne +comptait plus sur son ballon d'une façon absolue; le temps était passé +où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indéterminées dans ces vastes forêts; il crut même voir un feu rapide +briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa lunette de +nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se fit même comme +un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination; il écouta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart étant alors écoulé, +il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit +place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il +avait de la peine à tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, et se mit +à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu régnait autour de loi; un vent léger agitait +la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le +chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui; il voulut y +résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans la nuit +quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant à +la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie? Il ne put s'en +rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un +pétillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur +sa figure. La forêt était en flammes. + +« Au feu! au feu! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement. + +Ses deux compagnons se relevèrent. + +« Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... » + +En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment +illuminé. + +« Ah! les sauvages! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour +nous incendier plus sûrement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! » dit le docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois mort se +mêlaient aux gémissements des branches vertes; les lianes, les +feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans +l'élément destructeur; le regard ne saisissait qu'un océan de flammes; +les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs +branches couvertes de charbons incandescents; cet amas enflammé, cet +embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se +crurent enveloppés dans une sphère de feu. + +« Fuyons! s'écria Kennedy! à terre! c'est notre seule chance de salut! +» + +Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées; mais +le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans +les airs. + +Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes +détonations d'armes à feu; le ballon, pris par un courant qui se levait +avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il était quatre heures du matin. + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dévasté.--Vent modéré.--Le +Victoria baisse--Les dernières provisions.--Les bonds du +Victoria.--Défense à coups de fusil.--Le vent fraîchit,--Le fleuve du +Sénégal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversée du fleuve. + + +« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, +dit le docteur, nous étions perdus sans ressources. + +Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe; on se +sauve alors, et rien n’est plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas descendre +sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! » + +La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent +apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du +burnous flottant; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de +longs mousquets; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et +ardents la direction du Victoria, qui marchait avec une vitesse +modérée. + +A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colère et les menaces se lisaient sur leurs +figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais +hérissée; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces +rampes adoucies qui descendent au Sénégal. + +« Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches +marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au +milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de +ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux +gaillards! + +--Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées! +voilà leur ouvrage; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont +apporté l'aridité et la dévastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous +parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur +en portant ses yeux sur le baromètre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer +nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien de +ne pas les avoir semées sur notre route. + +--Ma carabine! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. » + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantité suffisante. + +« A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il à Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes à la merci du ballon. + +--Cela est fâcheux, reprit Kennedy; le vent est assez médiocre, et si +nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, +depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue. + +--Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les +démonter les uns après les autres. + +--Oui-da! répondit Fergusson; mais ils seraient à bonne portée aussi, +et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de leurs +longs mousquets; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle +serait notre situation. » + +La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du +matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans +l'ouest. + +Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait à baisser sensiblement; depuis son départ, il avait déjà +perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné +d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui fallait +compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces +hurlements: + +« Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, répondit Fergusson. + +--Diable! » pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de +mousquets éclata dans les airs. + +« Trop loin, imbéciles! s'écria Joe; il me paraît bon de tenir ces +gredins-là à distance. » + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu; le Talibas +roula à terre; ses compagnons s'arrêtèrent et le Victoria gagna sur +eux. + +« Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur; +et ils y réussiront, si nous descendons encore! Il faut absolument nous +relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous débarrasserons! + +--Voilà, Monsieur! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris +des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria redescendait +avec rapidité; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe. + +Bientôt la nacelle vint raser le sol; les nègres d'Al-Hadji se +précipitèrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, à peine eut-il touché terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + +« Nous n'échapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre +dernière ancre, puisqu'il le faut! » + +Joe arracha les baromètres, les thermomètres; mais tout cela était peu +de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la +terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents +pas de lui. + +« Jette les deux fusils! s'écria le docteur. + +Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le +Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une énorme +étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol. + +Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des +enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient +reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. Le +Victoria s'épuisait, se vidait, s’allongeait; son enveloppe devenait +flasque et flottante; les plis du taffetas distendu grinçaient les uns +sur les autres. + +« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! » + +Joe ne répondit pas, il regardait son maître. + +« Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à +jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous pouvons +nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de +la nacelle; elle tomba au moment où l'aérostat allait définitivement +s'abattre. + +« Hourra! hourra! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté +remontait à trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre à terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila +rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut +une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la +dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre par le +nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accrochés au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria: + +« Le fleuve! le fleuve! le Sénégal! » + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +étendue; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite +et un endroit favorable pour opérer la descente. + +« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés! » + +Mais il ne devait pas en être ainsi; le ballon vide retombait peu à peu +sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de +longues pentes et des plaines rocailleuses; à peine quelques buissons, +une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'étendue; au dernier, il s'accrocha par la +partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre +isolé au milieu de ce pays désert. + +« C'est fini, fit le chasseur. + +--Et à cent pas du fleuve, » dit Joe. + +Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses +deux compagnons vers le Sénégal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé; +arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas une +barque sur la rive; pas un être animé. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens +pétrifiés au milieu des eaux. + +L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente; Kennedy ne put +retenir un geste de désespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria: + +« Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il +ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée +hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat. + +« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; ne +perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette +herbe sèche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de l'air +chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut +empilée prés du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en +le coupant dans sa partie inférieure; il eut soin préalablement de +chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape; puis il +empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; une +chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à +diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +raréfiant; aussi le Victoria commença à reprendre sensiblement sa forme +arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les soins du +docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil. + +Il était alors une heure moins le quart. + +En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas; +on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse. + +« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein +air! + +--Voilà, Monsieur. » + +Le Victoria était aux deux tiers gonflé. + +« Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà. + +--C'est fait, » répondit le chasseur. » + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa +tendance à s'enlever. Les Talibas approchaient; ils étaient à peine à +cinq cents pas. + +« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon maître! n'ayez pas peur! » + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité +d'herbe. + +Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, +s'envola en frôlant les branches du baobab. + +« En route! » cria Joe. + +Une décharge de mousquets lui répondit; une balle même lui laboura +l'épaule; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus à terre. + +Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de +l'aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il décrivit d'inquiétantes oscillations, pendant que +l'intrépide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides +voyageurs descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve. + +Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur +étonnement quand ils virent ce ballon s'élever de la rive droite du +fleuve. Ils n'étaient pas éloignés de croire à un phénomène céleste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de vaisseau, +connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse tentative du +docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite compte de +l'événement. + +Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis +aéronautes retenus à son filet; mais il était douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le fleuve, +et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où le +Victoria s'abattait à quelques toises de la rive gauche du Sénégal. + +« Le docteur Fergusson! s'écria le lieutenant. + +--Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. » + +Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le +ballon à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme +une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les +cataractes de Gouina. + +« Pauvre Victoria! » fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses deux +amis s'y précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le procès-verbal.--Les établissements français.--Le poste +de Médine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frégate anglaise.--Retour à +Londres. + + +L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée +par le gouverneur du Sénégal; elle se composait de deux officiers, MM. +Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de +vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils +s'occupaient de reconnaître la situation la plus favorable pour +l'établissement d'un poste à Gouina, lorsqu'ils furent témoins de +l'arrivée du docteur Fergusson. + +On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont +furent accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler +par eux mêmes l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les +témoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrivée aux cataractes de Gouina. + +« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, » répondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du +fleuve; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions +en abondance. Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal +qui figure aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de +Londres: + +« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de +Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombé à quelques +pas de nous dans le lit même du fleuve, et, entraîné par le courant, +s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi nous avons +signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus nommés, +pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de Gouina, le 24 mai +1862. + +« SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. » + +Ici finit l’étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves +compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages; ils se trouvaient +avec des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les +rapports sont fréquents avec les établissements français. + +Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même +mois, ils atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord +sur le fleuve. + +Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux +toutes les ressources de leur hospitalité; le docteur et ses compagnons +purent s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur +le Basilic, qui descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure. + +Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le +gouverneur les reçut magnifiquement; ils étaient complètement remis de +leurs émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui +voulait l'entendre: + +« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est +avide d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; cela +devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du +Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts d'ennui! » + +Une frégate anglaise était en partance; les trois voyageurs prirent +passage à bord; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le +lendemain à Londres. + +Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de +Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy repartit +aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine; il avait hâte de +rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que +nous avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à +leur insu. + +Ils étaient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de +Géographie le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour +lui et ses deux compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la +plus remarquable exploration de l'année 1862. + +-------- + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de +constater de la manière la plus précise les faits et les relèvements +géographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce +aux expéditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de l’Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les propres +découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise +entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for +copies of this eBook, complying with the trademark license is very +easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation +of derivative works, reports, performances and research. Project +Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may +do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected +by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg™ electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the +person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph +1.E.8. + +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this +agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ +electronic works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the +Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United +States. If an individual work is unprotected by copyright law in the +United States and you are located in the United States, we do not +claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, +displaying or creating derivative works based on the work as long as +all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope +that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting +free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ +works in compliance with the terms of this agreement for keeping the +Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily +comply with the terms of this agreement by keeping this work in the +same format with its attached full Project Gutenberg™ License when +you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are +in a constant state of change. If you are outside the United States, +check the laws of your country in addition to the terms of this +agreement before downloading, copying, displaying, performing, +distributing or creating derivative works based on this work or any +other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no +representations concerning the copyright status of any work in any +country other than the United States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work +on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the +phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: + + This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and + most other parts of the world at no cost and with almost no + restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it + under the terms of the Project Gutenberg License included with this + eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the + United States, you will have to check the laws of the country where + you are located before using this eBook. + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is +derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not +contain a notice indicating that it is posted with permission of the +copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in +the United States without paying any fees or charges. If you are +redistributing or providing access to a work with the phrase “Project +Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply +either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or +obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ +trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any +additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms +will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works +posted with the permission of the copyright holder found at the +beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg™. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg™ License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format +other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg™ website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain +Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works +provided that: + +• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed + to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has + agreed to donate royalties under this paragraph to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid + within 60 days following each date on which you prepare (or are + legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty + payments should be clearly marked as such and sent to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in + Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg + Literary Archive Foundation.” + +• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ + License. You must require such a user to return or destroy all + copies of the works possessed in a physical medium and discontinue + all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ + works. + +• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of + any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days of + receipt of the work. + +• You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg™ works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project +Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than +are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing +from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of +the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set +forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ +electronic works, and the medium on which they may be stored, may +contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate +or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or +cannot be read by your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right +of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium +with your written explanation. The person or entity that provided you +with the defective work may elect to provide a replacement copy in +lieu of a refund. If you received the work electronically, the person +or entity providing it to you may choose to give you a second +opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If +the second copy is also defective, you may demand a refund in writing +without further opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you “AS-IS”, WITH NO +OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of +damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement +violates the law of the state applicable to this agreement, the +agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or +limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or +unenforceability of any provision of this agreement shall not void the +remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in +accordance with this agreement, and any volunteers associated with the +production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ +electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, +including legal fees, that arise directly or indirectly from any of +the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this +or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or +additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any +Defect you cause. + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ + +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™'s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation's website +and official page at www.gutenberg.org/contact + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without +widespread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular +state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + +Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our website which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + diff --git a/4548-0.zip b/4548-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bef5640 --- /dev/null +++ b/4548-0.zip diff --git a/4548-h.zip b/4548-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0df17b9 --- /dev/null +++ b/4548-h.zip diff --git a/4548-h/4548-h.htm b/4548-h/4548-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a660a10 --- /dev/null +++ b/4548-h/4548-h.htm @@ -0,0 +1,16509 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +.no-break {page-break-before: avoid;} /* for epubs */ + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.center {text-align: center; + text-indent: 0em; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.letter {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +</style> +</head> +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Cinq Semaines En Ballon</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Verne</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548]<br /> +[Most recently updated: April 18, 2023]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Charles Aldarondo</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div> + +<h1>CINQ SEMAINES<br/> +<small>EN</small><br/> +BALLON</h1> + +<p class="center"> +VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE<br/> +<i>PAR TROIS ANGLAIS</i> +</p> + +<p class="center"> +ILLUSTRATIONS PAR MM. RIOU ET DE MONTAUT +</p> + +<p class="center"> +BIBLIOTHÉQUE<br/> +D'EDUCATION ET DE RÉCREATION<br/> +J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB<br/> +<br/> +PARIS<br/> +</p> + +<hr /> + +<h2>CHAPITRE I</h2> + +<p class="letter"> +La fin d'un discours très applaudi.—Présentation du docteur Samuel +Fergusson—« Excelsior. »—Portrait en pied du docteur.—Un fataliste +convaincu.—Dîner au Traveller's club.—Nombreux toasts de circonstance +</p> + +<p> +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de +la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, sir +Francis M , faisait à ses honorables collègues une importante communication +dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements. +</p> + +<p> +Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes +dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes ; +</p> + +<p> +« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, les +nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par +l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes géographiques. +-(Assentiments nombreux.) <i>Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux +enfants, ne faillira pas à son origine.</i> (De toutes parts : Non ! non !) +<i>Cette tentative, si elle réussit</i> (elle réussira !) <i>reliera, en les +complétant, les notions éparses de la cartologie africaine</i> (véhémente +approbation)<i>, et si elle échoue</i> (jamais ! jamais !)<i>, elle restera du +moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du génie humain !</i> +(Trépignements frénétiques.) » +</p> + +<p> +—Hourra ! hourra ! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes paroles. +</p> + +<p> +—Hourra pour l'intrépide Fergusson !» s'écria l'un des membres les plus +expansifs de l'auditoire. +</p> + +<p> +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans toutes les +bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna singulièrement à passer par +des gosiers anglais. La salle des séances en fut ébranlée. +</p> + +<p> +Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides voyageurs +que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du monde ! Tous, plus +ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux +incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer les +battements de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de +mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire de la +Société royale géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne +s'en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que +le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité +d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et +s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq +cents francs.]. L'importance de la somme se proportionnait à l'importance de +l'entreprise. +</p> + +<p> +L'un des membres de la Société interpella le président sur la question de +savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement présenté. +</p> + +<p> +« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir Francis M +</p> + +<p> +—Qu'il entre ! s'écria-t-on, qu'il entre ! Il est bon de voir par ses propres +yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire ! +</p> + +<p> +—Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore apoplectique, +n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier ! +</p> + +<p> +—Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix malicieuse. +</p> + +<p> +—Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave Société. +</p> + +<p> +—Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M ... +</p> + +<p> +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le moins du +monde ému d'ailleurs. +</p> + +<p> +C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de constitution +ordinaires ; son tempérament sanguin se trahissait par une coloration forcée du +visage, il avait une figure froide, aux traits réguliers, avec un nez fort, le +nez en proue de vaisseau de l'homme prédestiné aux découvertes ; ses yeux fort +doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie +; ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du +grand marcheur. +</p> + +<p> +La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée ne +venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus innocente +mystification. +</p> + +<p> +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où le +docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers +le fauteuil préparé pour sa présentation ; puis, debout, fixe, le regard +énergique, il leva vers le ciel l'index de la main droite ; ouvrit la bouche et +prononça ce seul mot : +</p> + +<p> +« Excelsior ! » +</p> + +<p> +Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais demande +de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les rochers de +l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de sir Francis M... +était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la fois sublime, grand, +sobre et mesuré ; il avait dit le mot de la situation : +</p> + +<p> +« Excelsior ! » +</p> + +<p> +Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama +l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans <i>the Proceedings of the +Royal Geographical Society of London</i> [Bulletins de la Société Royale +Géographique de Londres.]. +</p> + +<p> +Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer ? +</p> + +<p> +Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, avait +associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux aventures de sa +profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais connu la crainte, +annonça promptement un esprit vif, une intelligence de chercheur, une +propension remarquable vers les travaux scientifiques ; il montrait, en outre, +une adresse peu commune à se tirer d'affaire ; il ne fut jamais embarrassé de +rien, pas même de se servir de sa première fourchette, à quoi les enfants +réussissent si peu en général. +</p> + +<p> +Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises hardies, des +explorations maritimes ; il suivit avec passion les découvertes qui signalèrent +la première partie du XlXe siècle ; il rêva la gloire des Mungo-Park, des +Bruce, des Caillié, des Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, +le Robinson Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien +occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez ! Il approuva souvent +les idées du matelot abandonné ; parfois il discuta ses plans et ses projets ; +il eût fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr ! Mais, +chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était heureux +comme un roi sans sujets.... ; non, quand il se fût agi de devenir premier lord +de l'amirauté ! +</p> + +<p> +Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa jeunesse +aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en homme instruit, ne +manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive intelligence par des études +sérieuses en hydrographie, en physique et en mécanique, avec une légère +teinture de botanique, de médecine et d'astronomie. +</p> + +<p> +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, avait +déjà fait son tour du monde ; il s'enrôla dans le corps des ingénieurs +bengalais, et se distingua en plusieurs affaires ; mais cette existence de +soldat ne lui convenait pas ; se souciant peu de commander, il n'aimait pas à +obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant, moitié herborisant, il +remonta vers le nord de la péninsule indienne et la traversa de Calcutta à +Surate. Une simple promenade d'amateur. +</p> + +<p> +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 à +l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer Caspienne que +l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande. +</p> + +<p> +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais possédé du +démon des découvertes, il accompagna jusqu'en 1853 le capitaine Mac Clure dans +l'expédition qui contourna le continent américain du détroit de Behring au cap +Farewel. +</p> + +<p> +En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la constitution +de Fergusson résistait merveilleusement ; il vivait à son aise au milieu des +plus complètes privations ; c'était le type du parfait voyageur, dont l'estomac +se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s'allongent ou se +raccourcissent suivant la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour +et se réveille à toute heure de la nuit. +</p> + +<p> +Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable voyageur +visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des frères +Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses observations +d'ethnographie. +</p> + +<p> +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le plus actif +et le plus intéressant du <i>Daily Telegraph</i>, ce journal à un penny, dont +le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par jour, et suffit à +peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce +docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés +royales géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de <i>Royal Polytechnic +Institution</i>, où trônait son ami le statisticien Kokburn. +</p> + +<p> +Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, dans le but +de lui être agréable : Étant donné le nombre de milles parcourus par le docteur +autour du monde, combien sa tête en a-t-elle fait de plus que ses pieds, par +suite de la différence des rayons ? Ou bien, étant connu ce nombre de milles +parcourus par les pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à +une ligne près ? +</p> + +<p> +Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de l'église +militante et non bavardante ; il trouvait le temps mieux employé à chercher +qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir. +</p> + +<p> +On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de visiter le +lac ; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où l'on s'asseyait +de côté comme dans les omnibus : or il advint que, par hasard, notre Anglais +fut placé de manière à présenter le dos au lac ; la voiture accomplit +paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il songeât à se retourner une seule +fois, et il revint à Londres, enchanté du lac de Genève. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant ses +voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, d'ailleurs, il +obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il était un +peu fataliste, mais d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même +sur la Providence ;`il se disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et +parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que +la route dirige. +</p> + +<p> +« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin qui me +poursuit. » +</p> + +<p> +On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les +applaudissements de la Société Royale ; il était au-dessus de ces misères, +n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité ; il trouvait toute simple la +proposition qu'il avait adressée au président sir Francis M ... et ne s'aperçut +même pas de l'effet immense qu'elle produisit. +</p> + +<p> +Après la séance, le docteur fut conduit au <i>Traveller's club</i>, dans Pall +Mall ; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention ; la dimension des +pièces servies fut en rapport avec l'importance du personnage, et l'esturgeon +qui figura dans ce splendide repas n'avait pas trois pouces de moins en +longueur que Samuel Fergusson lui-même. +</p> + +<p> +Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres +voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur santé +ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très anglais : à +Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, +Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, +Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, +Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, +Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, Dickson ; Dochard, +Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, +Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, +Hecquart, Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, +Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar, +Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans, +Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, +Prax, Raffenel, Rath, Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, +Rongâwi, Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, Vincent, +Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au docteur +Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier les travaux +de ces voyageurs et compléter la série des découvertes africaines. +</p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="letter"> +Un article du « Daily Telegraph. »—Guerre de journaux savants. —M. Petermann +soutient son ami le docteur Fergusson.—Réponse du savant Koner. —Paris engagés. +—Diverses propositions faites au docteur. +</p> + +<p> +Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le <i>Daily Telegraph</i> publiait +un article ainsi conçu : +</p> + +<p> +« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes ; un Œdipe +moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles +n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, <i>fontes Nili +quœrere</i>, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable +chimère. » +</p> + +<p> +« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par Denham et +Clapperton ; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrépides +investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au bassin du Zambezi ; +les capitaines Burton et Speke, par la découverte des Grands Lacs intérieurs, +ont ouvert trois chemins à la civilisation moderne ; leur point d'intersection, +où nul voyageur n'a encore pu parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là +que doivent tendre tous les efforts. » +</p> + +<p> +« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être renoués par +l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont nos lecteurs ont +souvent apprécié les belles explorations. » +</p> + +<p> +« Cet intrépide découvreur <i>(discoverer)</i> se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien informés, le +point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de Zanzibar sur la côte +orientale. Quant au point d'arrivée, à la Providence seule il est réservé de le +connaître. » +</p> + +<p> +« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier +officiellement à la Société Royale de Géographie ; une somme de deux mille cinq +cents livres est votée pour subvenir aux frais de l'entreprise. +</p> + +<p> +« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est sans +précédents dans les fastes géographiques. » +</p> + +<p> +Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement ; il souleva +d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour un être +purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après avoir travaillé +aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles Britanniques. +</p> + +<p> +Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « Bulletins +de la Société Géographique », elle raillait spirituellement la Société Royale +de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phénoménal. +</p> + +<p> +Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, réduisit au +silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann connaissait +personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant de l'intrépidité de +son audacieux ami +</p> + +<p> +Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible ; les préparatifs du voyage se +faisaient à Londres ; les fabriques de Lyon avaient reçu une commande +importante de taffetas pour la construction de l'aérostat ; enfin le +gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur le transport <i>le +Resolute</i>, capitaine Pennet +</p> + +<p> +Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations éclatèrent. +Les détails de l'entreprise parurent tout au long dans les Bulletins de la +Société Géographique de Paris ; un article remarquable fut imprimé dans les « +Nouvelles Annales des voyages , de la géographie, de l'histoire et de +l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun » ; un travail minutieux publié dans « +Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra +victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la nature des +obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion par la voie aérienne ; +il blâma seulement le point de départ ; il indiquait plutôt Masuah, petit port +de l'Abyssinie, d'où James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des +sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du +docteur Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. +</p> + +<p> +Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire +réservée à l'Angleterre ; il tourna la proposition du docteur en plaisanterie, +et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il serait en si bon +chemin. +</p> + +<p> +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de recueil +scientifique, depuis le « Journal des Missions évangéliques » jusqu'à la « +Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de la propagation de la +foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, » qui ne relatât le fait +sous toutes ses formes. +</p> + +<p> +Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° sur +l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson ; 2° sur le voyage +lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait entrepris suivant +les autres ; 3° sur la question de savoir s'il réussirait ou s'il ne réussirait +pas ; 4° sur les probabilités ou les improbabilités du retour du docteur +Fergusson. On engagea des sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût +agi des courses d'Epsom. +</p> + +<p> +Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les yeux +fixés sur le docteur ; il devint le lion du jour sans se douter qu'il portât +une crinière. Il donna volontiers des renseignements précis sur son expédition. +Il fut aisément abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un +aventurier hardi se présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de +sa tentative ; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. +</p> + +<p> +De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des ballons +vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter aucun. A qui lui +demanda s'il avait découvert quelque chose à cet égard, il refusa constamment +de s'expliquer, et s'occupa plus activement que jamais des préparatifs de son +voyage. +</p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<p class="letter"> +L'ami du docteur. —D'où datait leur amitié. —Dick Kennedy à Londres.— +Proposition inattendue, mais point rassurante.—Proverbe peu consolant.—Quelques +mots du martyrologe africain —Avantages d'un aérostat. —Le secret du docteur +Fergusson +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter ego ; +l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement identiques. +</p> + +<p> +Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament distincts, +Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même cœur, et cela ne +les gênait pas trop. Au contraire. +</p> + +<p> +Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, ouvert, +résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près d'Édimbourg, une +véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » [Sobriquet d'Édimbourg, Auld +Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, mais partout et toujours un chasseur +déterminé : rien de moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie, +quelque peu coureur des montagnes des Highlands. On le citait comme un +merveilleux tireur à la carabine ; non seulement il tranchait des balles sur +une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les +pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable. +</p> + +<p> +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning, +telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére » ; sa taille dépassait +six pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.] ; plein de grâce et +d'aisance, il paraissait doué d'une force herculéenne ; une figure fortement +hâlée par le soleil, des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très +décidée, enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne +prévenait en faveur de l'Écossais. +</p> + +<p> +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous deux +appartenaient au même régiment ; pendant que Dick chassait au tigre et à +l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte ; chacun pouvait se dire +adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur, +qui valut à conquérir autant qu'une paire de défenses en ivoire. +</p> + +<p> +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni de se +rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La destinée les +éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours. +</p> + +<p> +Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les +lointaines expéditions du docteur ; mais, de retour, celui-ci ne manqua, jamais +d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de lui-même à son ami +l'Écossais. +</p> + +<p> +Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir : l'un regardait en avant, +l'autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, une placidité +parfaite, celle de Kennedy. +</p> + +<p> +Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans parler +d'explorations nouvelles ; Dick supposa que ses instincts de voyage, ses +appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela, pensait-il, devait +finir mal un jour ou l'autre ; quelque habitude que l'on ait des hommes, on ne +voyage pas impunément au milieu des anthropophages et des bêtes féroces ; +Kennedy engageait donc Samuel à enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la +science, et trop pour la gratitude humaine. +</p> + +<p> +A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre ; il demeurait pensif, +puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans des travaux de +chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont personne ne pouvait se +rendre compte. On sentait qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau. +</p> + +<p> +« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut quitté +pour retourner à Londres, au mois de janvier. +</p> + +<p> +Il l'apprit un matin par l'article du <i>Daily Telegraph</i>. +</p> + +<p> +« Miséricorde ! s'écria-t-il. Le fou ! l'insensé traverser l'Afrique en ballon +! Il ne manquait plus que cela ! Voilà donc ce qu'il méditait depuis deux ans ! +» +</p> + +<p> +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing +solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice auquel +se livrait le brave Dick en parlant ainsi . +</p> + +<p> +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que ce +pourrait bien être une mystification : +</p> + +<p> +« Allons donc ! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme ? +</p> + +<p> +Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager à travers les airs ! Le voilà jaloux +des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera pas ! je saurai bien +l'empêcher ! Eh ! si on le laissait faire, il partirait un beau jour pour la +lune ! » +</p> + +<p> +Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le chemin de +fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à Londres. +</p> + +<p> +Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du docteur, +Soho square, Greek street ; il en franchit le perron, et s'annonça en frappant +à la porte cinq coups solidement appuyés. +</p> + +<p> +Fergusson lui ouvrit en personne. +</p> + +<p> +« Dick ? fit-il sans trop d`étonnement. +</p> + +<p> +—Dick lui-même, riposta Kennedy. +</p> + +<p> +—Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver ? +</p> + +<p> +—Moi, à Londres. +</p> + +<p> +—Et qu'y viens-tu faire ? +</p> + +<p> +—Empêcher une folie sans nom ! +</p> + +<p> +—Une folie ? dit le docteur. +</p> + +<p> +—Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le numéro +du <i>Daily Telegraph</i>. +</p> + +<p> +—Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets ! Mais +asseois-toi donc, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage +? +</p> + +<p> +—Parfaitement ; mes préparatifs vont bon train, et je +</p> + +<p> +—Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs ? Où sont-ils que j'en +fasse des morceaux » +</p> + +<p> +Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère. +</p> + +<p> +« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation. +</p> + +<p> +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets. +</p> + +<p> +—Il appelle cela de nouveaux projets ! +</p> + +<p> +—J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort +à faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'écrire +</p> + +<p> +—Eh ! je me moque bien. +</p> + +<p> +—Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. » +</p> + +<p> +L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué. +</p> + +<p> +« Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à l'hôpital +de Betlehem ! l'hôpital de fous à Londres.] +</p> + +<p> +—J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à +l'exclusion de bien d'autres. » +</p> + +<p> +Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. +</p> + +<p> +« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le +docteur, tu me remercieras +</p> + +<p> +—Tu parles sérieusement ? +</p> + +<p> +—Très sérieusement. +</p> + +<p> +—Et si je refuse de t'accompagner ? +</p> + +<p> +—Tu ne refuseras pas. +</p> + +<p> +—Mais enfin, si je refuse ? +</p> + +<p> +—Je partirai seul. +</p> + +<p> +—Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne +plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. +</p> + +<p> +—Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. » +</p> + +<p> +Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table, +entre une pile de sandwichs et une théière énorme +</p> + +<p> +« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé ! il est impossible +! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable ! +</p> + +<p> +—C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé. +</p> + +<p> +—Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela, s'il te plaît ? +</p> + +<p> +—Et les dangers, et les obstacles de toute nature ! +</p> + +<p> +—Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être +vaincus ; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger +dans la vie ; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de +mettre son chapeau sur sa tête ; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit +arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car +l'avenir n'est qu'un présent un peu plus éloigné. +</p> + +<p> +—Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste ! +</p> + +<p> +—Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que +le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre : +</p> + +<p> +« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé ! » +</p> + +<p> +Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre une +série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter ici +</p> + +<p> +« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux absolument +traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, pourquoi ne pas +prendre les routes ordinaires ? +</p> + +<p> +—Pourquoi ? répondit le docteur en s'animant ; parce que jusqu'ici toutes les +tentatives ont échoué ! Parce que depuis Mungo-Park assassiné sur le Niger +jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton +mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis le major +Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement +de l860, de nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain ! +Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, +contre les animaux féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est +impossible ! Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris +d'une autre ! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il faut +passer à côté ou passer dessus ! +</p> + +<p> +—S'il ne s'agissait que de passer dessus ! répliqua Kennedy ; mais passer +par-dessus ! +</p> + +<p> +—Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je à +redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de manière à ne pas +craindre une chute de mon ballon ; si donc il vient à me faire défaut, je me +retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs ; mais mon +ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter. +</p> + +<p> +—-Il faut y compter, au contraire. +</p> + +<p> +—Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon arrivée à +la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible ; sans lui, je +retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expédition ; +avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les +climats insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre ! +Si j'ai trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends ; une montagne, je la +dépasse ; un précipice, je le franchis ; un fleuve, je le traverse ; un orage, +je le domine ; un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue, +je m'arrête sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cités nouvelles ! Je +vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent +pieds du sol, et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand +atlas du monde ! » +</p> + +<p> +Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle évoqué +devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration, +mais avec crainte aussi ; il se sentait déjà balancé dans l'espace. +</p> + +<p> +« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le moyen de +diriger les ballons ? +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. C'est une utopie. +</p> + +<p> +—Mais alors tu iras +</p> + +<p> +—Où voudra la Providence ; mais cependant de l'est à l'ouest. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela ? +</p> + +<p> +—Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est +constante. +</p> + +<p> +—Oh ! vraiment ! fit Kennedy en réfléchissant : les vents alizés.... +certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose... +</p> + +<p> +—S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement +anglais a mis un transport à ma disposition ; il a été convenu également que +trois ou quatre navires iraient croiser sur la côte occidentale vers l'époque +présumée de mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar, où +j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là nous nous élancerons +</p> + +<p> +—Nous ! fit Dick. +</p> + +<p> +—Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire ? Parle, ami Kennedy. +</p> + +<p> +—Une objection ! j'en aurais mille ; mais, entre autres, dis-moi : si tu +comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, tu ne le +pourras faire sans perdre ton gaz ; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens +de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les longues pérégrinations dans +l'atmosphère. +</p> + +<p> +—Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose : je ne perdrai pas un atome +de gaz, pas une molécule. +</p> + +<p> +—Et tu descendras à volonté +</p> + +<p> +—Je descendrai à volonté. +</p> + +<p> +—Et comment feras-tu ? +</p> + +<p> +—Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne +: « Excelcior ! » +</p> + +<p> +—Va pour « Excelsior ! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot de +latin. +</p> + +<p> +Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, au départ +de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se contenta d'observer. +Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts. +</p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="letter"> +Explorations africaines.—Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet, Pency, +Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann, Maizan, +Roscher, Burton et Speke. +</p> + +<p> +La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas été +choisie au hasard ; son point de départ fut sérieusement étudié, et ce ne fut +pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette île, +située près de la côte orientale d'Afrique, se trouve par 6° de latitude +australe, c'est-à-dire à quatre cent trente milles géographiques au-dessous de +l'équateur [Cent soixante-douze lieues.]. +</p> + +<p> +De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les Grands +Lacs à la découverte des sources du Nil. +</p> + +<p> +Mais il est bon d'indiquer quelles explorations le docteur Fergusson espérait +rattacher entre elles. Il y en a deux principales : celle du docteur Barth en +1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858. +</p> + +<p> +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg et +pour lui la permission de se joindre à l'expédition de l'Anglais Richardson ; +celui-ci était chargé d'une mission dans le Soudan. +</p> + +<p> +Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire que, +pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent +vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique +</p> + +<p> +Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de +Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de +pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à Tripoli, comme +leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan. +</p> + +<p> +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans l'ouest +vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. Après mille scènes +de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, leur caravane arrive en +octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses +compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, +qui se remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou ; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la route de +Kano, où il parvient à force de patience et en payant des tributs +considérables. +</p> + +<p> +Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul +domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le lac Tchad, +dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. Il s'avance donc +vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau +du grand empire central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué +par la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur +les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et +demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou. +</p> + +<p> +Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter le +royaume d'Adamaoua, au sud du lac ; il parvient jusqu'à la ville d'Yola, un peu +au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite extrême atteinte au +sud par ce hardi voyageur. +</p> + +<p> +Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le Mandara, le +Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans l'est la ville de +Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais, +qui passe par l'observatoire de Greenwich.]. +</p> + +<p> +Le 25 novembre l852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il +s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin à +Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du +cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la présence d'un chrétien +dans la ville ne peut être plus longtemps tolérée ; les Foullannes menacent de +l'assiéger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la +frontière, où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet, +revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, +après quatre mois d'attente ; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et +rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons. +</p> + +<p> +Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de latitude +nord et à l7° de longitude ouest. +</p> + +<p> +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans l'Afrique +orientale. +</p> + +<p> +Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais parvenir aux +sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du médecin allemand +Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali, +s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord. +</p> + +<p> +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le Soudan +oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de Karthoum, et +sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint à +Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade à Karthoum, où il mourut en +1837. +</p> + +<p> +Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit steamer +atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir d'épuisement à +Karthoum, — ni le Venitien Miani, qui, contournant les cataractes situées +au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallèle, — ni le négociant maltais +Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil — ne purent +franchir l'infranchissable limite. +</p> + +<p> +En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement +français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec +vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats ; mais il ne put dépasser +Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des nègres en pleine +révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également +d'arriver aux fameuses sources. +</p> + +<p> +Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs ; les envoyés de Néron +avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude ; on ne gagna donc en dix +huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent soixante +milles géographiques. +</p> + +<p> +Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un +point de départ sur la côte orientale de l'Afrique. +</p> + +<p> +De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l'Abyssinie, +parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où elles +n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux. +</p> + +<p> +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement à +Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en compagnie du révérend +Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de la côte ; ce sont les monts +Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en +partie. +</p> + +<p> +En l845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de Zanzibar, et +parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr dans de cruels +supplices. +</p> + +<p> +En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec une +caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il fut assassiné +pendant son sommeil. +</p> + +<p> +Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à l'armée +du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de Londres pour +explorer les Grands Lacs africains ; le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et +s'enfoncèrent directement dans l'ouest. +</p> + +<p> +Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs porteurs +assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des trafiquants et des +caravanes ; ils étaient en pleine terre de la Lune ; là ils recueillirent des +documents précieux sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la +flore du pays ; puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le +Tanganayika situé entre 3° et 8° de latitude australe ; ils y parvinrent le 14 +février 1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart +cannibales. +</p> + +<p> +Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton épuisé +resta plusieurs mois malade ; pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de +plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août ; +mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude. +</p> + +<p> +Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le chemin de +Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année suivante. Ces deux hardis +explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Société de Géographie de +Paris leur décerna son prix annuel. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e degré +de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est. +</p> + +<p> +Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à celles du +docteur Barth ; c'était s'engager à franchir une étendue de pays de plus de +douze degrés. +</p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="letter"> +Rêves de Kennedy.—Articles et pronoms au pluriel.—Insinuations de +Dick.—Promenade sur la carte d'Afrique —Ce qui reste entre les deux pointes du +compas.—Expéditions actuelles.—Speke et Grant.—Kraff, de Decken, de Heuglin. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ ; il +dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant certaines +modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu. +</p> + +<p> +Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe et de +divers idiomes mandingues ; grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de +rapides progrès. +</p> + +<p> +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle ; il +craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire ; il lui +tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient +pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications pathétiques, dont +celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait glisser entre ses doigts. +</p> + +<p> +Le pauvre Écossais était réellement à plaindre ; il ne considérait plus la +voûte azurée sans de sombres terreurs ; il éprouvait, en dormant, des +balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables +hauteurs. +</p> + +<p> +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son lit +une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson une forte +contusion qu'il se fit à la tête. +</p> + +<p> +« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur ! pas plus ! +et une bosse pareille ! Juge donc ! » +</p> + +<p> +Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur. +</p> + +<p> +« Nous ne tomberons pas, fit-il. +</p> + +<p> +—Mais enfin, si nous tombons ? +</p> + +<p> +—Nous ne tomberons pas. » +</p> + +<p> +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre. +</p> + +<p> +Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait faire +une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy ; il le considérait +comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était plus +l'objet d'un doute. Samuel faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la +première personne. +</p> + +<p> +« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons le +</p> + +<p> +Et de l'adjectif possessif au singulier : +</p> + +<p> +« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration... +</p> + +<p> +Et du pluriel donc ! +</p> + +<p> +« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions... +</p> + +<p> +Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir ; mais il ne voulait pas +trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre bien compte, il +avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques vêtements assortis et ses +meilleurs fusils de chasse. +</p> + +<p> +Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir une +chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux désirs du docteur ; +mais, pour reculer le voyage, il entama la série des échappatoires les plus +variées. Il se rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité. +Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire ?... +Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité ?... Quand, au +bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en +seraient-elles plus heureuses ?... Était-on certain, d'ailleurs, que la +civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe — Peut-être. — Et d'abord ne +pouvait-on attendre encore ?... La traversée de l'Afrique serait certainement +faite un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, +avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute... +</p> + +<p> +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le docteur +frémissait d'impatience. +</p> + +<p> +« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire +profite à un autre ? Faut-il donc mentir à mon passé ? reculer devant des +obstacles qui ne sont pas sérieux ? reconnaître par de lâches hésitations ce +qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale de +Londres ? +</p> + +<p> +—Mais , reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction. +</p> + +<p> +—Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succès +des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent +vers le centre de l'Afrique +</p> + +<p> +—Cependant... +</p> + +<p> +—Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. » +</p> + +<p> +Dick les jeta avec résignation. +</p> + +<p> +« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. +</p> + +<p> +—Je le remonte, dit docilement l'Écossais. +</p> + +<p> +—Arrive à Gondokoro. +</p> + +<p> +—J'y suis. » +</p> + +<p> +Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte. +</p> + +<p> +« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur +cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. +</p> + +<p> +—J'appuie. +</p> + +<p> +—Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud. +</p> + +<p> +—Je la tiens. +</p> + +<p> +—Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. +</p> + +<p> +—C'est fait. +</p> + +<p> +—Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à +l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. +</p> + +<p> +—M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac. +</p> + +<p> +—Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements +donnés par les peuplades riveraines ? +</p> + +<p> +—Je ne m'en doute pas. +</p> + +<p> +—C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit +s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur. +</p> + +<p> +—Vraiment ! +</p> + +<p> +—Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit +nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. +</p> + +<p> +—Voilà qui est curieux. +</p> + +<p> +—Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac +Oukéréoué. +</p> + +<p> +—C'est fait, ami Fergusson +</p> + +<p> +—Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes ? +</p> + +<p> +—A peine deux. +</p> + +<p> +—Et sais-tu ce que cela fait, Dick ? +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. +</p> + +<p> +—Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien. +</p> + +<p> +—Presque rien, Samuel. +</p> + +<p> +—Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ? +</p> + +<p> +—Non, sur ma vie ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante +l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, +aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des +Indes ; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement +subventionnée ; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à +Gondokoro ; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le +gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition ; ils sont +partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John +Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents +livres environ ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de +provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro ; là il attendra la caravane +du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler. +</p> + +<p> +—Bien imaginé, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux +d'exploration. Et ce n'est pas tout ; pendant que l'on marche d'un pas sûr à la +découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de +l'Afrique. +</p> + +<p> +—A pied, fit Kennedy +</p> + +<p> +—A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se +propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le +baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de +Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. +</p> + +<p> +—A pied toujours ? +</p> + +<p> +—Toujours à pied, ou à dos de mulet. +</p> + +<p> +—C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à Karthoum, +vient d'organiser une expédition très importante, dont le premier but est de +rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour +s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et +résolut d'explorer ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le +Darfour. Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin +1860 à Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï +; mais d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, +disent, d'après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement +un prisonnier à Wara ; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est formé +sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha ; mon ami Petermann en +est le secrétaire ; une souscription nationale a fait les frais de +l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants ; M. de Heuglin est +parti de Masuah dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le +Tchad, c'est-à-dire relier les opérations du capitaine Speke à celles du +docteur Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis +le départ du docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de +certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à son +expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.]. +</p> + +<p> +—Eh bien ! reprit l'Écossais, puisque tout cela s'emmanche si bien, +qu'allons-nous faire là-bas ? » +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les épaules. +</p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="letter"> +Un domestique Impossible. — Il aperçoit les satellites de Jupiter.—Dick et Joe +aux prises.—Le doute et la croyance.—Le pesage. Joe Wellington.— Il reçoit une +demi-couronne. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson avait un domestique ; il répondait avec empressement au +nom de Joe ; une excellente nature ; ayant voué à son maître une confiance +absolue et un dévouement sans bornes ; devançant même ses ordres, toujours +interprétés d'une façon intelligente ; un Caleb pas grognon et d'une éternelle +bonne humeur ; on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson +s'en rapportait entièrement à lui pour les détails de son existence, et il +avait raison. Rare et honnête Joe ! un domestique qui commande votre dîner, et +dont le goût est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les +chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas ! +</p> + +<p> +Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe ! avec quel respect et +quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand Fergusson avait parlé, fou +qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il pensait était juste ; tout ce qu'il +disait, sensé ; tout ce qu'il commandait, faisable ; tout ce qu'il +entreprenait, possible ; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé +Joe en morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé +d'avis à l'égard de son maître. +</p> + +<p> +Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les airs, +ce fut pour Joe chose faite ; il n'existait plus d'obstacles ; dès l'instant +que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était arrivé — avec son +fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien +qu'il serait du voyage. +</p> + +<p> +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence et +sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique +pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe +aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille +tours impossibles, il s'en faisait un jeu. +</p> + +<p> +Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. Il +avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et possédait +quelque teinture de science appropriée à sa façon ; mais il se distinguait +surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant ; il trouvait tout +facile, logique, naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se +plaindre ou de maugréer. +</p> + +<p> +Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de vision +étonnantes ; il partageait avec Moestlin, le professeur de Képler, la rare +faculté de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter +dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, dont les dernières sont de +neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela ; au contraire : +il vous saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de +ses yeux. +</p> + +<p> +Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas +s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et le digne +serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. +</p> + +<p> +L'un doutait, l'autre croyait ; l'un était la prudence clairvoyante, l'autre la +confiance aveugle ; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance ! je +dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de l'autre. +</p> + +<p> +« Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon garçon ? +</p> + +<p> +—Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune. +</p> + +<p> +—Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi loin ; +mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. +</p> + +<p> +—Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson ! +</p> + +<p> +—Je ne voudrais pas t'enlever tes illusions, mon cher Joe ; mais ce qu'il +entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé : il ne partira pas. +</p> + +<p> +—Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de MM. +Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.]. +</p> + +<p> +—Je me garderais bien de l'aller voir. +</p> + +<p> +—Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle chose ! quelle jolie +coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons à notre aise là-dedans ! +</p> + +<p> +—Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître ? +</p> + +<p> +—Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il voudra ! Il +ne manquerait plus que cela ! le laisser aller seul, quand nous avons couru le +monde ensemble ! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigué ? qui lui +tendrait une main vigoureuse pour sauter un précipice ? qui le soignerait s'il +tombait malade ? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du +docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson +</p> + +<p> +—Brave garçon ! +</p> + +<p> +—D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. +</p> + +<p> +—Sans doute ! fit Kennedy ; c'est-à-dire je vous accompagne pour empêcher +jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie ! Je le suivrai +même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main d'un ami l'arrête dans son +projet insensé. +</p> + +<p> +—Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon +maître n'est point un cerveau brûlé ; il médite longuement ce qu'il veut +entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait bien qui l'en +ferait démordre. +</p> + +<p> +—C'est ce que nous verrons ! +</p> + +<p> +—Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous +veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi, +de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage. +</p> + +<p> +—Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend enfin à +l'évidence. +</p> + +<p> +—A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. +</p> + +<p> +—Comment, le pesage ? +</p> + +<p> +—Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous peser. +</p> + +<p> +—Comme des jockeys ! +</p> + +<p> +—Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si +vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. +</p> + +<p> +—Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec fermeté. +</p> + +<p> +—Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine +</p> + +<p> +—Eh bien ! sa machine s'en passera +</p> + +<p> +—Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n'allions pas pouvoir +monter ! +</p> + +<p> +—Eh parbleu ! je ne demande que cela ! +</p> + +<p> +—Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous chercher +</p> + +<p> +—Je n'irai pas. +</p> + +<p> +—Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. +</p> + +<p> +—Je la lui ferai. +</p> + +<p> +—Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là ; mais +quand il vous dira face à face : « Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin +de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en réponds. +</p> + +<p> +—Je n'irai pas. +</p> + +<p> +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait cette +conversation ; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son aise. +</p> + +<p> +« Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir ce que vous +pesez tous les deux. +</p> + +<p> +—Mais... +</p> + +<p> +—Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » +</p> + +<p> +Et Kennedy y alla. +</p> + +<p> +Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une de ces +balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le +docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son +aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance ; celui-ci, +sans faire de résistance, disait à mi-voix : +</p> + +<p> +« C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage à rien. +</p> + +<p> +—Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son +carnet. +</p> + +<p> +—Suis-je trop lourd ? +</p> + +<p> +—Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe ; d'ailleurs, je suis léger, cela +fera compensation. » +</p> + +<p> +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur ; il faillit même +renverser la balance dans son emportement ; il se posa dans l'attitude du +Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et fut magnifique ; sans +bouclier. +</p> + +<p> +« Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. +</p> + +<p> +Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ? Il +n'eut jamais pu le dire. +</p> + +<p> +« A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son +propre compte. +</p> + +<p> +—A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres. +</p> + +<p> +—Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expédition, +je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas. +</p> + +<p> +—C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur ; tu peux manger à ton aise, et +voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. » +</p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="letter"> +Détails géométriques.—Calcul de la capacité du ballon. l'aérostat +double.—L'enveloppe.—La nacelle. l'appareil mystérieux.—Les vivres.—L'addition +finale. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son +expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le +transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude. +</p> + +<p> +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat, il +résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie +plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a +donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques. +</p> + +<p> +Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que, pour les objets +indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids +de quatre mille livres ; il fallut donc rechercher quelle serait la force +ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait +la capacité. +</p> + +<p> +Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de +quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres +cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres environ. +</p> + +<p> +En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz +hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent +soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de +trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le +poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. +</p> + +<p> +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit +cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement +rempli ; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les +couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne +tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons +qu'aux deux tiers. +</p> + +<p> +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne +remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter +quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'hydrogène, de +donner à son ballon une capacité à peu près double. +</p> + +<p> +Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable ; le +diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de +soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire : en 1784, à Lyon, +M. Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds +cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, +soit 20,000 kilogrammes] ; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité +s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. +</p> + +<p> +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de réussite +se seraient accrues ; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans l'air, on +peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de +deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une +force d'ascension égale. +</p> + +<p> +Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse, +réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients ; il en +construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l'autre. Son +ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus +haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n'eût que quarante-cinq +pieds de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La +capacité de ce ballon intérieur n'était donc que de soixante-sept mille pieds +cubes ; il devait nager dans le fluide qui l'entourait ; une soupape s'ouvrait +d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre +eux. +</p> + +<p> +Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz +pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon ; dût-on +même le vider entièrement, le petit resterait intact ; on pouvait alors se +débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second +aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons +à demi dégonflés. +</p> + +<p> +De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon +extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. +</p> + +<p> +Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit de +: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité +absolue ; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas +fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout +l'effort. +</p> + +<p> +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle +pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur +étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent +cinquante livres. L'enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds +carrés de surface ne pesait que cinq cent dix livres : soit donc, en tout, onze +cent soixante livres. +</p> + +<p> +Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une très +grande solidité ; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme +l'eut été le gouvernail d'un navire. +</p> + +<p> +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était +construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la +partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son +poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres. +</p> + +<p> +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes +d'épaisseur ; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de +robinets ; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se +terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus +grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds +seulement. +</p> + +<p> +Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins +d'espace possible ; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut +emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet +appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept +cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une +caisse spéciale. +</p> + +<p> +Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux +thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon +artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles. +L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci +d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique ; il +voulait seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des +principales rivières, montagnes et villes. +</p> + +<p> +Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de +soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds. +</p> + +<p> +Il calcula également ]e poids exact de ses vivres ; ils consistèrent en thé, en +café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un +mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépendamment d'une +suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient +chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8 +pintes, vaut 4 litres 453]. +</p> + +<p> +La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids +enlevé par l'aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un ballon dans +l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque +insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable. +</p> + +<p> +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, +ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du +chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles. +</p> + +<p> +Voici le résumé de ses différents calculs : +</p> + +<table width="60%"> + +<tr> +<td>Fergusson.</td><td>135 </td><td>livres.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Kennedy...</td><td>153</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Joe</td><td>120</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du premier ballon...</td><td>650</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du second ballon</td><td>510</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nacelle et filet.</td><td>280</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ancres, instruments,<br/> +Fusils, couvertures,<br/> +Tente, ustensiles divers,</td><td>190</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Viande, pemmican,<br/> +Biscuits, thé,<br/> +Café, eau-de-vie,</td><td>386</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Eau...</td><td>400</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Appareil</td><td>700</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids de l'hydrogène.</td><td>276</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Lest</td><td>200</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> <td align="center">Total.</td><td>4000</td><td>livres</td> +</tr> + +</table> + +<p> +Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se +proposait d'enlever ; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les +cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce +à son appareil. +</p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="letter"> +Importance de Joe. —Le commandant de la Resolute.—L'arsenal de +Kennedy.—Aménagements.—Le dîner d'adieu.—Le départ du 21 février.—Séances +scientifiques du docteur. —Duveyrier, Livingstone. —Détails du voyage +aérien.—Kennedy réduit au silence. +</p> + +<p> +Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats +renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés ; ils avaient subi une +forte pression d'air refoulé dans leurs flancs ; cette épreuve donnait bonne +opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction. +</p> + +<p> +Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux +ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant +volontiers des détails sur l'affaire aux gens qui ne lui en demandaient point, +fier entre toutes choses d'accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer +l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser +apercevoir celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les +rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes ; il ne faut pas lui en +vouloir ; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la +curiosité de ses contemporains. +</p> + +<p> +Le 16 février, le <i>Resolute</i> vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était +un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut +chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions +polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait +particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce +Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment +de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et +servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde. +</p> + +<p> +La cale du <i>Resolute</i> fut aménagée de manière à loger l'aérostat ; il y +fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février +; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident ; la +nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à +eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de +Fergusson. +</p> + +<p> +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille +ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que +suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à +développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de +cale. +</p> + +<p> +Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines +confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy. +Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un +véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant +par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore +et Dickson d'Edimbourg ; avec une pareille arme le chasseur n'était pas +embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un +chamois ; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins +imprévus ; sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en +quantité suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le +docteur. +</p> + +<p> +Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février ; ils +furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le +docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému +sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques ; +il devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait : +été réservé. +</p> + +<p> +Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par +la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers +assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations +flatteuses ; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à +tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M présidait avec +une émotion contenue, mais pleine de dignité. +</p> + +<p> +A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations +bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de « +l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux +compagnon. » +</p> + +<p> +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie : les applaudissements +redoublèrent Dick rougit encore davantage. +</p> + +<p> +Un message de la reine arriva au dessert ; elle présentait ses compliments aux +deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise. +</p> + +<p> +Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » +</p> + +<p> +A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains, les +convives se séparèrent. +</p> + +<p> +Les embarcations du <i>Resolute</i> attendaient au pont de Westminster ; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et +le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich, +</p> + +<p> +A une heure, chacun dormait à bord. +</p> + +<p> +Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient ; à +cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, le +<i>Resolute</i> fila vers l'embouchure de la Tamise. +</p> + +<p> +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent +uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre, +il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en +question le succès de son entreprise. +</p> + +<p> +Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable +cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se +passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il +leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur +dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de +la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à +Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux +expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se +croiseraient à Tembouctou. Au sud, l'infatigable Livingstone s'avançait +toujours vers l'équateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de +Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait +certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son +sein depuis six mille ans. +</p> + +<p> +L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit +connaître en détail les préparatifs de son voyage ; ils voulurent vérifier ses +calculs ; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion. +</p> + +<p> +En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres +qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à +cet égard +</p> + +<p> +« Cela vous surprend, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Sans doute. +</p> + +<p> +—Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ? +C'est une grande erreur ; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous +n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents, +mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] de Zanzibar à la côte du +Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte +toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui +n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. +</p> + +<p> +—Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements géographiques, +ni reconnaître le pays. +</p> + +<p> +—Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou +descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque +des courants trop violents menaceront de m'entraîner. +</p> + +<p> +—Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet ; il y a des ouragans qui +font plus de deux cent quatre milles à l'heure. +</p> + +<p> +—Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait +l'Afrique en douze heures ; on se lèverait à Zanzibar pour aller se coucher à +Saint-Louis. +</p> + +<p> +—Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une +vitesse pareille ? +</p> + +<p> +—Cela s'est vu, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Et le ballon a résisté ? +</p> + +<p> +—Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. +L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui +portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or : « Paris, 25 frimaire an +XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain +matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer +au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le +lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles +vitesses. +</p> + +<p> +—Un ballon, oui ; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. +</p> + +<p> +—Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air +qui l'environne ; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air +elle-même ; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne +vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement +souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une +semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre +ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur +de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre. +</p> + +<p> +—Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune +midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie. +</p> + +<p> +—Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande +gloire. +</p> + +<p> +—Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments... +mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . +</p> + +<p> +—Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas ? +</p> + +<p> +—Je ne partirai pas. +</p> + +<p> +—Vous n'accompagnerez pas le docteur Fergusson ? +</p> + +<p> +—Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour +l'arrêter au dernier moment. » +</p> + +<p> +Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. +</p> + +<p> +« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne +faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira. +</p> + +<p> +—Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j'atteste +</p> + +<p> +—N'atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé , toi, ta poudre, tes +fusils et tes balles ; ainsi n'en parlons plus. » +</p> + +<p> +Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la +bouche ; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut. +</p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="letter"> +On double le cap.—Le gaillard d'avant—Cours de cosmographie par le progrès +Joe.—Do direction des ballons.—De la recherche des courants atmosphériques. +</p> + +<p> +Le <i>Resolute</i> filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance ; le temps +se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. +</p> + +<p> +Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la +Table se profila sur l'horizon ; la ville du Cap, située au pied d'un +amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt le +<i>Resolute</i> jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que +pour prendre du charbon ; ce fut l'affaire d'un jour ; le lendemain, le navire +donnait dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer +dans le canal de Mozambique. +</p> + +<p> +Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer ; il n'avait pas tardé à se +trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur. +Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On +l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre. +</p> + +<p> +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le +carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de +l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands +historiens de tous les temps. +</p> + +<p> +Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à +faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants ; mais aussi, la +chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de +Joe, ne connut plus rien d'impossible. +</p> + +<p> +L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en +ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série +d'entreprises surhumaines. +</p> + +<p> +« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne peut +plus s'en passer ; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de +côté, nous irons droit devant nous en montant toujours. +</p> + +<p> +—Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. +</p> + +<p> +—Dans la lune ! riposta Joe ; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y +va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter +des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on +tienne à respirer. +</p> + +<p> +—Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette boisson. +</p> + +<p> +—Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune ; mais nous nous promènerons +dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé +si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne... +</p> + +<p> +—Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître. +</p> + +<p> +—Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est +devenue ! +</p> + +<p> +—Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait. C'est donc le +diable, votre maître ? +</p> + +<p> +—Le diable ! il est trop bon pour cela ! +</p> + +<p> +—Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire. +</p> + +<p> +—Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter ; un drôle de pays, +allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode +pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est +avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre. +</p> + +<p> +Ça prolonge un peu leur existence ! +</p> + +<p> +—Douze ans ? reprit le mousse. +</p> + +<p> +—Oui, mon petit ; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta maman, et +le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans +et demi. +</p> + +<p> +—Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix. +</p> + +<p> +—Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à +végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un +marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la +tenue là-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! » +</p> + +<p> +Et l'on riait, mais on le croyait à demi ; et il leur parlait de Neptune où les +marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du +pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien +que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux +autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus +un tableau vraiment enchanteur. +</p> + +<p> +« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable conteur, on +nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la boutonnière du bon +Dieu. +</p> + +<p> +—Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots. +</p> + +<p> +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant. Et +pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur +train. +</p> + +<p> +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut +sollicité de donner son avis à cet égard. +</p> + +<p> +« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je +connais tous les systèmes essayés ou proposés ; pas un n'a réussi, pas un n'est +praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui +devait avoir un si grand intérêt pour moi ; mais je n'ai pu la résoudre avec +les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait +découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté +impossible ! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque +importance ! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la +nacelle que le ballon. C'est une faute. +</p> + +<p> +—Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un +navire, que l'on dirige à volonté. +</p> + +<p> +Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est +infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à +moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste +immobile par rapport au fluide environnant. +</p> + +<p> +—Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot ? +</p> + +<p> +—Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger +un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A +mesure que l'on s'élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont +constants dans leur direction ; ils ne sont plus troublés par les vallées et +les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la +principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or, +une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les +courants qui lui conviendront. +</p> + +<p> +—Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra +constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur. +</p> + +<p> +—Et pourquoi, mon cher commandant ? +</p> + +<p> +—Entendons-nous : ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages +de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes. +</p> + +<p> +—Et la raison, s'il vous plaît ? +</p> + +<p> +—Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez +qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos provisions de gaz et +de lest seront vite épuisées. +</p> + +<p> +—Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la +science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons ; il +s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, +son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi. +</p> + +<p> +—Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore +résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. +</p> + +<p> +—Je vous demande pardon, il est trouvé. +</p> + +<p> +— Par qui ? +</p> + +<p> +—Par moi ! +</p> + +<p> +—Par vous ? +</p> + +<p> +—Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de +l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz +! +</p> + +<p> +—Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre ! +</p> + +<p> +—Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait +inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été +satisfait ; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ? +</p> + +<p> +—Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » +</p> + +<p> +L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit +tranquillement la parole en ces termes : +</p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<p class="letter"> +Essais antérieurs.—Les cinq caisses du docteur.—Le chalumeau à gaz.—Le +calorifère.—Manière de manœuvrer.—Succès certain. +</p> + +<p> +« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans +perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait +atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure. Un belge, +M. le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force +verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants. +</p> + +<p> +« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je +supprime complètement le lest, si ce n'est pour les cas de force majeure, tels +que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour +éviter un obstacle imprévu. +</p> + +<p> +« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater ou à +contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de +l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat. +</p> + +<p> +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est +inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq. +</p> + +<p> +« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute +quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la +décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se +compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. +</p> + +<p> +« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une +seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité +double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif. +</p> + +<p> +« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer +ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange. Là, en +effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La +capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes +[Un mètre 50 centimètres carrés]. +</p> + +<p> +« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un +robinet. +</p> + +<p> +« Vous l'avez déjà compris, Messieurs : l'appareil que je vous décris est tout +bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse +celle des feux de forge. +</p> + +<p> +« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. +</p> + +<p> +« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent +deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des +couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches +inférieures. +</p> + +<p> +« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en +caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse de +fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à +ses deux extrémités par deux forts disques de même métal. +</p> + +<p> +« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite +cylindrique par le disque du bas ; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un +serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la +hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit +cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas. +</p> + +<p> +« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend, comme +je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon. +</p> + +<p> +« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre sous +l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en fer, +au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme viendra +légèrement lécher cette calotte. +</p> + +<p> +« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les +appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de +passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or, +ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. +</p> + +<p> +« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène du +serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui +le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et +il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est +continuellement remplacé ; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin +un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se +surchauffant sans cesse. +</p> + +<p> +« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si donc +je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz augmentent +de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se +dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres +cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante +livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la +température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera +de, 180/480 : il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, +et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres. +</p> + +<p> +« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures +d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle +façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exactement égal à +celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et +de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en +équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend. +</p> + +<p> +« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la +température ambiante au moyen de mon chalumeau ; par cet excès de chaleur, il +obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte +d'autant plus que je dilate l'hydrogène. +</p> + +<p> +« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et en +laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement +beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance ; +je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c'est au contraire par une +marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont +en bas et non en haut. +</p> + +<p> +« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui me +permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma soupape, +située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le +ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène ; les variations de +température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous +ses mouvements de montée et de descente. +</p> + +<p> +« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. +</p> + +<p> +« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau produit +uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse +cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins de +deux atmosphères de pression ; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette +tension, la vapeur s'échappe d'elle même. +</p> + +<p> +« Voici maintenant des chiffres très exacts. +</p> + +<p> +« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent deux +cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à la +tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix +mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts +pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq +mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres +cubes]. +</p> + +<p> +« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds +cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte +que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me +maintenir à une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds +cubes à l'heure [Un tiers de mètre cube] ; mes vingt-cinq gallons d'eau me +représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus +de vingt-six jours. +</p> + +<p> +« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur +la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. +</p> + +<p> +« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il +ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de +l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur +mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un +chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc +avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès. » +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur. +Il n'y avait pas une objection à lui faire ; tout était prévu et résolu. +</p> + +<p> +« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. +</p> + +<p> +—Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable ? +</p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="letter"> +Arrivée à Zanzibar,—Le consul anglais.—Mauvaises dispositions des habitants. +—L'île Koumbeni.—Les faiseurs de pluie —Gonflement du ballon.—Départ du 18 +avril.— Dernier adieu.—Le Victoria. +</p> + +<p> +Un vent constamment favorable avait hâté la marche du <i>Resolute</i> vers le +lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la +traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre +la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du même +nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l'laissa tomber l'ancre dans le +port +</p> + +<p> +L'île de Zanzibar appartient à l'imam de Mascate, allié de la France et de +l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un +grand nombre de navires des contrées avoisinantes. +</p> + +<p> +L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande +largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie]. +</p> + +<p> +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car +Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin +conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent +incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque +sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite +sous pavillon français. Dès l'arrivée du <i>Resolute</i>, le +consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur, +des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au +courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des +incrédules. +</p> + +<p> +« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je +ne doute plus. » +</p> + +<p> +Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au +brave Joe. +</p> + +<p> +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait +reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir +terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo ; +ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir +donner promptement de leurs nouvelles. +</p> + +<p> +« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur. +</p> + +<p> +Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se +disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar ; il y avait près du +mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'une énorme construction qui +l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé +sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, +servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de +lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards. +</p> + +<p> +Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la +population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les +passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait +s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation ; les nègres, plus émus que +les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion ; ils +se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont +un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de +s'opposer à cette expédition sacrilège. +</p> + +<p> +Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson +et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces ; +mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. +</p> + +<p> +« Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il ; les garnisaires mêmes +de l'iman nous prêteraient main-forte ; au besoin ; mais, mon cher commandant, +un accident est vite arrivé ; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au +ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise ; il +faut donc agir avec de grandes précautions. +</p> + +<p> +—Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons +les mêmes difficultés ! Que faire ? +</p> + +<p> +—Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au delà du +port ; débarquez votre aérostat dans l'une d'elles, entourez-vous d'une +ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir : +</p> + +<p> +—Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos +préparatifs. +</p> + +<p> +Le commandant se rendit à ce conseil. Le <i>Resolute</i> s'approcha de l'île de +Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu +d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé. +</p> + +<p> +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille +distance l'un de l'autre ; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit +d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal ; il était alors +entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du +ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui. +</p> + +<p> +C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux +d'introduction de l'hydrogène. +</p> + +<p> +La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz ; il +se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se +faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une +grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale +après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat +par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait +d'une quantité de gaz parfaitement déterminée. +</p> + +<p> +Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons +[Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille +cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six +gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres]. +</p> + +<p> +Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ; +elle dura près de huit heures. Le lendemain, l'aérostat, recouvert de son +filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand +nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, +et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. +</p> + +<p> +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, +les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était +assignée ; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux cents livres de +lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais +cependant à portée de la main. +</p> + +<p> +Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir ; des sentinelles +veillaient sans cesse autour de l'île, et les embarcations du <i>Resolute</i> +sillonnaient le canal. +</p> + +<p> +Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et +des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant +sur toute cette irritation ; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à +la nage, mais on les éloigna facilement. +</p> + +<p> +Alors les sortilèges et les incantations commencèrent ; les faiseurs de pluie, +qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses +de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours ; pour +cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays ; ils +les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui +enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, +le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces. +</p> + +<p> +Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,» +liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée +« togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très +juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit. +</p> + +<p> +Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du +commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, +murmurait tout bas des paroles insaisissables ; il ne quittait pas des yeux le +docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous +de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs ? Se +retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ? +Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades +féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses ? +</p> + +<p> +Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient +alors les imaginations surexcitées ; Le docteur Fergusson, toujours froid, +toujours impassible, causa de choses et d'autres ; mais en vain chercha-t-il à +dissiper cette tristesse communicative ; il ne put y parvenir. +</p> + +<p> +Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de +ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du <i>Resolute</i>. A six +heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de +Koumbeni. +</p> + +<p> +Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de +terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant +Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel. +</p> + +<p> +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit : +</p> + +<p> +« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? Cela est très décidé, mon cher +Dick. +</p> + +<p> +—J'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ? +</p> + +<p> +—Tout. +</p> + +<p> +—-Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne. +</p> + +<p> +—J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une +rapide émotion. +</p> + +<p> +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers +embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne +Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées +de main du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le +docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une +chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, +commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer +un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de +pieds. +</p> + +<p> +« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son +chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il +soit baptisé le <i>Victoria</i> ! » +</p> + +<p> +Un hourra formidable retentit : +</p> + +<p> +«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !» +</p> + +<p> +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur +amis. +</p> + +<p> +« Lâchez tout ! s'écria le docteur. » +</p> + +<p> +Et le <i>Victoria</i> s'éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre +caronades du <i>Resolute</i> tonnaient en son honneur. +</p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="letter"> +Traversée du détroit.—Le Mrima.—Propos de Dick et proposition de Joe.— Recette +pour le café.—L'Uzaramo.—L'infortuné Maizan.—Le mont Duthumi.—Les cartes du +docteur—Nuit sur un nopal. +</p> + +<p> +L'air était pur, le vent modéré ; le <i>Victoria</i> monta presque +perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une +dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression +est à peu prés d'un centimètre par cent mètres d'élévation] dans la colonne +barométrique. +</p> + +<p> +A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest. +Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs ! +</p> + +<p> +L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur +plus foncée, comme sur un vaste planisphère ; les champs prenaient une +apparence d'échantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d'arbres +indiquaient les bois et les taillis. +</p> + +<p> +Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les +cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire +vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première +fois. +</p> + +<p> +Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations +barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension. +</p> + +<p> +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. +</p> + +<p> +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. +Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de 2,500 pieds. +</p> + +<p> +Le <i>Resolute</i> apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte +africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume. +</p> + +<p> +« Vous ne parlez pas ? fit Joe. +</p> + +<p> +—Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent. +</p> + +<p> +—Pour mon compte, il faut que je parle. +</p> + +<p> +—A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. » +</p> + +<p> +Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh ! les ah +! les hein ! éclataient entre ses lèvres. +</p> + +<p> +Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à +cette élévation ; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue ; le +thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente +entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue ; un second +baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit. +</p> + +<p> +Au bout de deux heures, le <i>Victoria</i>, poussé avec une vitesse d'un peu +plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se +rapprocher de terre ; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon +descendit à 300 pieds du sol. +</p> + +<p> +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte +orientale de l'Afrique ; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les +bords ; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par +la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière +s'arrondissaient à l'horizon ; et le mont Nguru dressait son pic dans le +nord-ouest. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements +de colère et de crainte ; des flèches furent vainement dirigées contre ce +monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces +fureurs impuissantes. +</p> + +<p> +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction ; +elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines +Burton et Speke. +</p> + +<p> +Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient +mutuellement leurs phrases admiratives. +</p> + +<p> +« Fi des diligences ! disait l'un. +</p> + +<p> +—Fi des steamers ! disait l'autre. +</p> + +<p> +—Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays +sans les voir ! +</p> + +<p> +—Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la +nature prend la peine de se dérouler à vos yeux ! +</p> + +<p> +—Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve dans un hamac ! +</p> + +<p> +—Si nous déjeunions ? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. +</p> + +<p> +—C'est une idée mon garçon. +</p> + +<p> +—Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit et de la viande +conservée. +</p> + +<p> +—Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu +de chaleur à mon chalumeau ; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons +point à craindre d'incendie. +</p> + +<p> +—Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons +au-dessus de nous. +</p> + +<p> +—Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il +se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous +désobligerait ; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement +clos. +</p> + +<p> +—Mangeons donc, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un +café dont vous me direz des nouvelles. +</p> + +<p> +—Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent +remarquable pour préparer ce délicieux breuvage ; il le compose d'un mélange de +diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous +confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka, +de bourbon et de rio-nunez. » +</p> + +<p> +Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient +un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives ; puis +chacun se remit à son poste d'observation. +</p> + +<p> +Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et +étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des +champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine maturité ; ça et là de +vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine. +</p> + +<p> +On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages +élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une +végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux +villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du +<i>Victoria</i>, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés +des flèches ; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, +poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations. +</p> + +<p> +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus +du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La +campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers, +au-dessus desquels le <i>Victoria</i> paraissait se jouer. Joe trouvait cette +végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy +apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de +recevoir un coup de fusil ; mais c'eût été de la poudre perdue, attendu +l'impossibilité de ramasser le gibier. +</p> + +<p> +Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l'heure, et se +trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda. +</p> + +<p> +« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres +violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et cependant ils +étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les privations +se faisaient rudement sentir. » +</p> + +<p> +En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle ; le docteur n'en +put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de +cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations. +</p> + +<p> +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en +attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes +emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non +seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la +contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du +<i>Victoria</i>. Kennedy désirait les contempler de plus près ; mais Samuel +s'opposa constamment à ce dessein. +</p> + +<p> +« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de +mire trop facile pour y loger une balle. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Immédiatement, non ; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par +laquelle s'envolerait tout notre gaz +</p> + +<p> +—Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que +doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont +envie de nous adorer. +</p> + +<p> +Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. +Voyez, le pays change déjà d'aspect ; les villages sont plus rares ; les +manguiers ont disparu ; leur végétation s'arrête a cette latitude.Le sol +devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes. +</p> + +<p> +—En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté. +</p> + +<p> +—Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi, +sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais +donner plus d'activité à la flamme du chalumeau : nous sommes obligés de nous +tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds. +</p> + +<p> +—C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe ; +la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est +dit. +</p> + +<p> +—Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé ; la +réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable. +</p> + +<p> +—Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe ; quoique très naturel, c'est très beau +! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt. +</p> + +<p> +—Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson ; tenez, en voici un dont +le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce +même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du +village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul ; il fut saisi par le chef de +cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa +lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre ; puis +il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la +tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait +vingt-six ans ! +</p> + +<p> +—Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—La France a réclamé ; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du +meurtrier, mais il n'a pu y réussir. +</p> + +<p> +—Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe ; montons, mon maître, +montons, si vous m'en croyez. +</p> + +<p> +—D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous. Si +mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir. +</p> + +<p> +—Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Non, autant que possible ; avec des précautions et de la vigilance, on le +ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la +voir. +</p> + +<p> +—Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus +cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert ! Croyez donc aux +géographes ! +</p> + +<p> +—Attendons, Joe, attendons ; nous verrons plus tard. » +</p> + +<p> +Vers six heures et demie du soir, le <i>Victoria</i> se trouva en face du mont +Duthumi ; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et +pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10° +centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main. +Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le <i>Victoria</i> volait +par les airs en rasant la montagne. +</p> + +<p> +A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus +adoucie ; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, +rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt +Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande +solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat +demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l'est. +</p> + +<p> +Le repas du soir fut préparé ; les voyageurs, excités par leur promenade +aérienne, firent une large brèche à leurs provisions +</p> + +<p> +« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda Kennedy en avalant des +morceaux inquiétants. +</p> + +<p> +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta +l'excellente carte qui lui servait de guide ; elle appartenait à l'atlas « der +Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et +que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier +du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, +le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et +le delta du Niger par le docteur Baikie. +</p> + +<p> +Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul corps +toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé : « The sources of the Nil, +being a general survey of the basin of that river and of its head stream with +the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. » +</p> + +<p> +Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la +Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne +devait lui échapper. +</p> + +<p> +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés, +ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. +</p> + +<p> +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction +satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les +traces de ses devanciers. +</p> + +<p> +Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à +son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart +de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin. +</p> + +<p> +Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la +tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<p class="letter"> +Changement de temps,—Fièvre de Kennedy. — La médecine du docteur—Voyage par +terre.—Le bassin d'Imengé. — Le mont Rubeho.—A six mille pieds.—Joe. Une halte +de jour. +</p> + +<p> +La nuit fut paisible ; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se +plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait ; le ciel +couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un +triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être +pendant une quinzaine de jours du mois de janvier. +</p> + +<p> +Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux, +les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés, +devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de +lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène +sulfuré dont parle le capitaine Burton. +</p> + +<p> +« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre est +caché derrière chaque hallier. +</p> + +<p> +—Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas +bien pour y avoir passé la nuit. +</p> + +<p> +—En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. +</p> + +<p> +—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des +régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n'y resterons pas +longtemps. En route. » +</p> + +<p> +Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de +l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le +<i>Victoria</i> reprit son vol, poussé par un vent assez fort. +</p> + +<p> +Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard pestilentiel. +Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique qu'une région +malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement salubres. +</p> + +<p> +Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse. +</p> + +<p> +« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa +couverture et se couchant sous la tente. +</p> + +<p> +—Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras +guéri rapidement. +</p> + +<p> +—Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue +qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux +fermés. +</p> + +<p> +—J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge +qui ne coûtera rien. +</p> + +<p> +—Et comment feras-tu ? +</p> + +<p> +—C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui +nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande +dix minutes pour dilater l'hydrogène. » +</p> + +<p> +« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la +zone humide. +</p> + +<p> +« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil. +</p> + +<p> +—En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux +</p> + +<p> +—Non ! c'est tout naturel. +</p> + +<p> +—Oh ! pour naturel, je n'en doute pas. +</p> + +<p> +—J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et +comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la +Martinique] pour fuir la fièvre jaune. +</p> + +<p> +—Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l'aise +</p> + +<p> +—En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » +</p> + +<p> +C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce +moment au-dessous de la nacelle ; elles roulaient les unes sur les autres, et +se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. +Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre +indiquait un certain abaissement dans la température ; On ne voyait plus la +terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa +tête étincelante ; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais +les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité ; ils n'éprouvaient aucune +secousse, n'ayant pas même le sentiment de la locomotion. +</p> + +<p> +—Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne +sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit. +</p> + +<p> +« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. +</p> + +<p> +—Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. » +</p> + +<p> +Vers dix heures l'atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les nuages, +la terre reparut ; le <i>Victoria</i> s'en approchait insensiblement. Le +docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le +rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même. +Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de +cette latitude. +</p> + +<p> +Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques +pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus +qui semblaient surgir inopinément. +</p> + +<p> +« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. +</p> + +<p> +—Jolie manière de voyager, tout de même ! » répliqua Joe. +</p> + +<p> +En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dextérité. +</p> + +<p> +« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous +traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié +de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de +spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte +incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein. +Le jour, une chaleur humide, insupportable, accablante ! La nuit, un froid +souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules +percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler +des bêtes et des peuplades féroces ! +</p> + +<p> +—Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. +</p> + +<p> +—Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs +qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous +viendraient aux yeux. » +</p> + +<p> +Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé ; les tribus éparses sur ces +collines menaçaient vainement le <i>Victoria</i> de leurs armes ; il arrivait +enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho ; elles +forment la troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara. +</p> + +<p> +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique +du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon, +sont séparées par de vastes plaines longitudinales ; ces croupes élevées se +composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs +erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face +à la côte de Zanzibar ; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux +inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et +fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers +l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de +sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras +</p> + +<p> +« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom +signifie dans la langue du pays : « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en +doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous +allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures ? +</p> + +<p> +—Rarement ; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre +relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en tout cas, notre +<i>Victoria</i> ne serait pas embarrassé de les franchir. » +</p> + +<p> +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon +prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène +n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat +n'était remplie qu'aux trois quarts ; le baromètre, par une dépression de près +de huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds. +</p> + +<p> +« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe +</p> + +<p> +—L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur. +Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et +Gay-Lussac ; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles. +L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM. +Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions ; mais leur +ballon se déchira... +</p> + +<p> +—Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy. +</p> + +<p> +—Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute ; mais +pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête, +ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux. +</p> + +<p> +A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement ; le son s'y +transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des +objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez +indéterminées ; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles : les +routes sont des lacets, et les lacs, des étangs. +</p> + +<p> +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal ; un courant +atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes +arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le +regard ; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des +premiers jours du monde. +</p> + +<p> +Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes +désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de +quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus +septentrionale est la plus allongée. +</p> + +<p> +Bientôt le <i>Victoria</i> descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant +une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre ; puis vinrent des +crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo ; +plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et +là de plantes salines et de buissons épineux. +</p> + +<p> +Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur +s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha +bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. +</p> + +<p> +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre ; assujettit l'ancre avec précaution ; +le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une +certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque +subitement calmé. +</p> + +<p> +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l'autre +pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches +d'antilope. Ce sera pour notre dîner. +</p> + +<p> +—En chasse ! » s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de branche +en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé du +poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau. +</p> + +<p> +N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe +</p> + +<p> +—Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes +notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste, +j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de +carabine. Ce sera le signal de ralliement. +</p> + +<p> +—Convenu, » répondit le chasseur. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="letter"> +La forêt de gommiers.—L'antilope bleue.—Le signa de ralliement.—Un assaut +inattendu.—Le Kanyenye.—Une nuit en plein air.—Le Mabunguru.—Jihoue la +Mkoa.—Provision d'eau. —Arrivée à Kazeh. +</p> + +<p> +Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la +chaleur, paraissait désert ; ça et là, quelques traces de caravanes, des +ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la +même poussière. +</p> + +<p> +Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de +gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas +à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une +arme à feu +</p> + +<p> +Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est +pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz dont il était +parsemé +</p> + +<p> +Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait +savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait +avoir le nez d'un braque ou d'un lévrier. +</p> + +<p> +Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait +une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger, +paraissaient inquiets ; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec +vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs. +</p> + +<p> +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile ; il +parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin d'œil ; +seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée. +Kennedy se précipita sur sa proie. +</p> + +<p> +C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le gris, +avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige. +</p> + +<p> +Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare +d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver. +</p> + +<p> +—Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick ! +</p> + +<p> +—Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage. +</p> + +<p> +—Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge. +</p> + +<p> +—Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel +animal ! +</p> + +<p> +—Tout entier ! non pas, monsieur Dick ; nous allons en tirer tous les avantages +nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi +bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres. +</p> + +<p> +—A ton aise, mon ami ; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne +suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre. +</p> + +<p> +—J'en suis sûr, monsieur Dick ; alors ne vous gênez pas pour établir un +fourneau sur trois pierres ; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous +demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents. +</p> + +<p> +—Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques +instants plus tard. +</p> + +<p> +Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les +morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades +savoureuses. +</p> + +<p> +« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ? +</p> + +<p> +—Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne +retrouvions plus l'aérostat. +</p> + +<p> +—Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne ? +</p> + +<p> +—Non ; mais si son ancre venait à se détacher ? +</p> + +<p> +—Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son +ballon ; il le manœuvre assez proprement. +</p> + +<p> +—Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous +</p> + +<p> +—Voyons, Joe, trêve à tes suppositions ; elles n'ont rien de plaisant. +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut +arriver, donc il faut tout prévoir... » +</p> + +<p> +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. +</p> + +<p> +« Hein ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Ma carabine ! je reconnais sa détonation. +</p> + +<p> +—Un signal ! +</p> + +<p> +—Un danger pour nous ! +</p> + +<p> +—Pour lui peut-être, répliqua Joe. +</p> + +<p> +—En route ! » +</p> + +<p> +Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils +reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites. +L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le <i>Victoria</i>, dont ils +ne pouvaient être bien éloignés. +</p> + +<p> +Un second coup de feu se fit entendre. +</p> + +<p> +« Cela presse, fit Joe. +</p> + +<p> +—Bon ! encore une autre détonation. +</p> + +<p> +—Cela m'a l'air d'une défense personnelle. +</p> + +<p> +—Hâtons-nous. » +</p> + +<p> +Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent tout +d'abord le <i>Victoria</i> à sa place, et le docteur dans la nacelle. +</p> + +<p> +« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Grand Dieu ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Que vois tu ? +</p> + +<p> +—Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon ! » +</p> + +<p> +En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en +gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, +grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le +danger semblait imminent. +</p> + +<p> +« Mon maître est perdu, s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de +ces moricauds dans nos mains. En ayant ! » +</p> + +<p> +Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup +de fusil partit de la nacelle ; il atteignit un grand diable qui se hissait par +la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta +suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se +balançant dans l'air. +</p> + +<p> +« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal ? +</p> + +<p> +Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons ! +</p> + +<p> +—Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire : par sa queue ! c'est +par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes. +</p> + +<p> +—Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au +milieu de la bande hurlante. +</p> + +<p> +C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux, +horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil +en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant +plusieurs des siens à terre. +</p> + +<p> +En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle ; Joe se hissait dans les +sycomores et détachait l'ancre ; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y +rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le <i>Victoria</i> s'élevait +dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré. +</p> + +<p> +« En voilà un assaut ! dit Joe. +</p> + +<p> +—Nous t'avions cru assiégé par des indigènes. +</p> + +<p> +—Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur +</p> + +<p> +—De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. +</p> + +<p> +—Ni même de près, répliqua Joe. +</p> + +<p> +—Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir +les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses +réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné ! +</p> + +<p> +—Que vous disais-je, monsieur Kennedy ! +</p> + +<p> +—Tu avais raison, Joe ; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais +des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit. +</p> + +<p> +—Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise. +</p> + +<p> +—Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. +</p> + +<p> +—Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui +n'est point à dédaigner. +</p> + +<p> +—Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche +pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion » +</p> + +<p> +Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement. +</p> + +<p> +« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. +</p> + +<p> +—Très bien, riposta Kennedy. +</p> + +<p> +—Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés ? +</p> + +<p> +—J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché ! » répondit le chasseur avec un +air résolu. +</p> + +<p> +Il était alors quatre heures du soir ; le <i>Victoria</i> rencontra un courant +plus rapide ; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique +indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur +fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de gaz assez +forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse. +</p> + +<p> +Vers sept heures, le <i>Victoria</i> planait sur le bassin de Kanyemé ; le +docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec +ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la +résidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est +peut-être moins arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille ; +mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans +charpente, et qui ressemblent à des meules de foin. +</p> + +<p> +Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux ; mais, au bout d'une +heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à +quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère +semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes +hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les +airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le +<i>Victoria</i> demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en +silence. +</p> + +<p> +Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un +profond sommeil pendant le quart du docteur ; à minuit, celui-ci fut remplacé +par l'Écossais. +</p> + +<p> +« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il ; et surtout ne +perds pas le baromètre des yeux. C'est notre boussole, à nous autres ! » +</p> + +<p> +La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de différence +entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le +concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires +; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du glapissement +des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de +cet orchestre vivant. +</p> + +<p> +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et +s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. Le +<i>Victoria</i> dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux +heures environ ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de +blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne ; des +masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme +autant de dolmens druidiques ; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants +blanchissaient ça et là ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois +profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. +</p> + +<p> +Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut +comme une immense carapace. +</p> + +<p> +« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa, où +nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la +provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous +accrocher quelque part. +</p> + +<p> +—Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Essayons cependant ; Joe, jette les ancres. » +</p> + +<p> +Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre ; +les ancres coururent ; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de +rocher, et le <i>Victoria</i> demeura immobile. +</p> + +<p> +Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau +pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer +; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700 +pieds, le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol +lui-même ; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans +le cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la +nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, +se serait maintenu sans le secours du chalumeau. +</p> + +<p> +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une +dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un +petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois +quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses +trappes à éléphant ; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une +carcasse à demi-rongée. +</p> + +<p> +Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient +avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur +la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une +certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière +lui inspirait toujours des craintes. +</p> + +<p> +L'eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau +du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître. +Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le <i>Victoria</i> reprit la route des +airs. +</p> + +<p> +Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement +de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs +pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée ; ils marchaient avec une +vitesse de 14 milles à l'heure ; la conduite de l'aérostat devint alors assez +difficile ; on ne pouvait s'élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car +le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc +fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les +villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, +magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre +autres les cactus, qui deviennent gigantesques. +</p> + +<p> +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait +le moindre courant d'air, le <i>Victoria</i> planait au-dessus de la ville de +Kazeh, située à 330 milles de la côte. +</p> + +<p> +« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur +Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons +parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux +cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à +faire le même chemin ! +</p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="letter"> +Kazeh.—Le marché bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la +Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le tembé royal.—Les femmes du +sultan.—Une ivresse royale.—Joe adoré.—Comment on danse dans la +Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilité des grandeurs divine. +</p> + +<p> +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai +dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six +vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec +de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés ; oignons, +patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y +poussent à ravir. +</p> + +<p> +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et +splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une +contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui +sont des Arabes d'origine très pure. +</p> + +<p> +Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans l'Arabie +; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves ; leurs +caravanes sillonnaient ces régions équatoriales ; elles vont encore chercher à +la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et +ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée +charmante l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, +riant, fumant ou dormant. +</p> + +<p> +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes +emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux +arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. +</p> + +<p> +Là est le rendez-vous général des caravanes : celles du Sud avec leurs esclaves +et leurs chargements d'ivoire ; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et +les verroteries aux tribus des Grands Lacs. +</p> + +<p> +Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha sans +nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets, des +hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes, +piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane] +, qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale. +</p> + +<p> +Là s'étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes +voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de +requins, le miel, le tabac, le coton ; là se pratiquent les marchés les plus +étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le +<i>Victoria</i> venait d'apparaître dans les airs ; il planait majestueusement +et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes, +enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans +les « tembés » et sous les huttes. +</p> + +<p> +« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils +effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces +gens-là. +</p> + +<p> +—Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande +simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les +marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On +s'enrichirait. +</p> + +<p> +—Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais +ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité. +</p> + +<p> +—Vous croyez, mon maître ? +</p> + +<p> +—Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le +<i>Victoria</i> n'est pas un ballon blindé ni cuirassé ; il n'est donc à l'abri +ni d'une balle, ni d'une flèche. +</p> + +<p> +—Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ? +</p> + +<p> +—Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il doit se trouver à +Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que +MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la +ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une +de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la +population reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les têtes sortaient +avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de +coquillages coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers de +l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute +doctorale. +</p> + +<p> +Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les +entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et +furent tendues vers le ciel. +</p> + +<p> +C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe, +nous allons être appelés à jouer un grand rôle. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Monsieur, jouez-le. +</p> + +<p> +—Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. » +</p> + +<p> +En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette +clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux +voyageurs, mais dans une langue inconnue. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots +d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue. +</p> + +<p> +L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée ; le +docteur ne tarda pas à reconnaître que le <i>Victoria</i> était tout bonnement +pris pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné +s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais +oublié dans cette terre aimée du Soleil. Le docteur répondit avec une grande +dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale, +éprouvant le besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs ; il les priait +donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître +leurs besoins et leurs vœux. +</p> + +<p> +Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de +longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la +Lune à se rendre auprès de lui. +</p> + +<p> +Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. +</p> + +<p> +« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés ; l'atmosphère est calme ; +il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien à craindre pour le +<i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Mais que feras-tu ? +</p> + +<p> +Sois tranquille, mon cher Dick ; avec un peu de médecine je m'en tirerai. » +</p> + +<p> +Puis, s'adressant à la foule : +</p> + +<p> +« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous +a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir ! » +</p> + +<p> +Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette vaste +fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. +</p> + +<p> +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous +pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera +donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il maintiendra une force +ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie ; il n'y a rien à +craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera ; seulement il restera +au pied de l'échelle. +</p> + +<p> +—Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive +jusqu'au bout ! +</p> + +<p> +—Non ; j'irai seul ; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune +est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition ; ainsi, +n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne. +</p> + +<p> +—Puisque tu le veux, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Veille à la dilatation du gaz. +</p> + +<p> +—C'est convenu. » +</p> + +<p> +Les cris des indigènes redoublaient ; ils réclamaient énergiquement +l'intervention céleste. +</p> + +<p> +« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne +Lune et ses divins Fils. » +</p> + +<p> +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de Joe. +Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle, les +jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura +d'un cercle respectueux. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escorté +par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé royal, » +situé assez loin hors de la ville ; il était environ trois heures, et le soleil +resplendissait ; il ne pouvait faire moins pour la circonstance +</p> + +<p> +Le docteur marchait avec dignité ; les « Waganga » l'entouraient et contenaient +la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune +garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était le seul +héritier des biens paternels, à l'exclusion des enfants légitimes ; il se +prosterna devant le Fils de la Lune ; celui-ci le releva d'un geste gracieux. +</p> + +<p> +Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe +d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais du +sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une +colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à +l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être +sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à +reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux +réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas +immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement ; +d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les +favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de +l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs +cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs +épaules ; au moyen d'incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues +depuis les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal ; ils étaient +vêtus de toiles brillamment peintes ; les soldats, armés de la sagaie, de +l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, +du « sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes. +</p> + +<p> +Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le +vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la +porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de +talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords +harmonieux de « l'upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et +; au fracas du « kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing. +</p> + +<p> +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le +tabac et le thang dans de grandes pipes noires ; elles semblaient bien faites +sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de +calebasse, fixé autour de leur ceinture. +</p> + +<p> +Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées à +l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient +être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle +solitude. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil, +s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d'une +quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et +dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des +années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près +perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur +pied +</p> + +<p> +Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette +visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le +docteur ranima un instant ce corps abruti ; le sultan fit un mouvement, et, +pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, +ce symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin. +</p> + +<p> +Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs +trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le <i>Victoria</i>. +Il était six heures du soir. +</p> + +<p> +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle ; la +foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se +laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas +fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le +contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. +</p> + +<p> +« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable, +quoique fils de déesse ! » +</p> + +<p> +On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les « mzimu +» ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe se +crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte ; mais son palais, quoique +fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse +grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable. +</p> + +<p> +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante, +exécutèrent une danse grave autour de lui. +</p> + +<p> +« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et je +vais vous montrer une danse de mon pays » +</p> + +<p> +Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se déjetant, +dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se développant en +contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles, +donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont les dieux +dansent dans la Lune. +</p> + +<p> +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de +reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements ; ils ne perdaient +pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude ; ce fut alors un tohubohu, un +remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible. +Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur. +</p> + +<p> +Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et désordonnée. +Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On entourait le docteur ; on +le pressait, on le menaçait. +</p> + +<p> +Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le sultan avait-il maladroitement +succombé entre les mains de son médecin céleste ? +</p> + +<p> +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon, +fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue, +impatient de s'élever dans les airs. +</p> + +<p> +Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait +encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne +; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité. +</p> + +<p> +« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher +l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi ! +</p> + +<p> +—Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle. +</p> + +<p> +—Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la main. +</p> + +<p> +—Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. +</p> + +<p> +—Eh bien ! demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Eh bien ! la lune ! » +</p> + +<p> +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond +d'azur. C'était bien elle ! Elle et le <i>Victoria</i>! +</p> + +<p> +Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des +intrigants, des faux dieux ! +</p> + +<p> +Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le revirement. +</p> + +<p> +Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, comprenant +que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés ; des arcs, des +mousquets furent dirigés vers le ballon. +</p> + +<p> +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent ; il grimpa dans +l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine +à terre. +</p> + +<p> +Joe s'élança une hachette à la main. +</p> + +<p> +« Faut-il couper ? dit-il. +</p> + +<p> +—Attends, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Mais ce nègre !... +</p> + +<p> +—Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera toujours +temps de couper. » +</p> + +<p> +Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il +parvint à décrocher l'ancre ; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat, +attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe +inattendu, partit pour les régions de l'air. +</p> + +<p> +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans +l'espace. +</p> + +<p> +« Hurrah ! s'écria Joe pendant que le <i>Victoria</i>, grâce à sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. +</p> + +<p> +—Il se tient bien, dit Kennedy ; un petit voyage ne lui fera pas de mal. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement à terre, et +je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra +singulièrement dans l'esprit de ses contemporains. +</p> + +<p> +—Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre +se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux +demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest +poussait le ballon au-delà de la ville. +</p> + +<p> +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme +du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit +rapidement son parti ; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers +Kazeh, tandis que, subitement délesté, le <i>Victoria</i> remontait dans les +airs +</p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="letter"> +Symptômes d'orage.—Le pays de la Lune.—L'avenir du continent africain.—La +machine de la dernière heure.—Vue du pays au soleil couchant —Flore et +Faune.—L'orage.—La zone de feu.—Le ciel étoilé. +</p> + +<p> +« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission +! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour ! Est-ce que, par hasard, +mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine +</p> + +<p> +—Au fait, dit le chasseur, qu'était ce sultan de Kazzeb ? +</p> + +<p> +—Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera +pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont +éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût. +</p> + +<p> +—Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa +fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce +qui prouve bien qu'elle était fâchée ! » +</p> + +<p> +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à +un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le +nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois +cents pieds du sol, poussait le <i>Victoria</i> vers le nord-nord-est. +Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde +</p> + +<p> +Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude +et 4° 17' de latitude ; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un +orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à +l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles +de Mfuto. Le spectacle en était admirable, et fut admiré. +</p> + +<p> +« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a +conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut +adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on +rencontrerait difficilement une végétation plus belle. +</p> + +<p> +—Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe ; +mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle +réservées à des pays aussi barbares ? +</p> + +<p> +—Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra +pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront +peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs +habitants. +</p> + +<p> +—Tu crois cela ? fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements ; considère les +migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que +moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant +quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et +puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées +d'Homère, ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille +ans. Mais déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent +chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les +produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout +cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement +prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais encore +inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges +tomberont sous la hache de l'industrie ; son sol s'affaiblira pour avoir trop +produit ce qu'on lui aura trop demandé ; là où deux moissons s'épanouissaient +chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. +Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des +siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les +assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun +pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus +fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand +royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur +et l'électricité. +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. +</p> + +<p> +—Tu t'es levé trop matin, mon garçon. +</p> + +<p> +—D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que +celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! A force d'inventer des +machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré +que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à +trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe ! +</p> + +<p> +—Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à +travailler à la machine ! +</p> + +<p> +—En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans +nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d'admirer +cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. » +</p> + +<p> +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés, +ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol : arbres gigantesques, +herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette +effluve lumineuse ; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en +petites collines coniques ; pas de montagnes à l'horizon ; d'immenses +palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux +séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages ; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux +branches coralliformes des arbustes. +</p> + +<p> +Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à +serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile à ces nombreux cours +d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans +la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de +cascades jeté sur toute la face occidentale du pays. +</p> + +<p> +Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes ; les forêts, aux essences magnifiques, +s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets ; mais dans ces bouquets, lions, +léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs +du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on +entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire. +</p> + +<p> +« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé ; une balle lancée à tout +hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne +pourrait pas en essayer un peu ? +</p> + +<p> +—Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un +orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé +comme une immense batterie électrique. +</p> + +<p> +—Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent +est complètement qu'il se prépare quelque chose. +</p> + +<p> +—L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur ; tout être +vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et +j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point. +</p> + +<p> +—Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ? +</p> + +<p> +—Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être +entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques +. +</p> + +<p> +—Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte. +</p> + +<p> +—Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au +nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai de remonter vers des latitudes +présumées des sources du Nil ; peut-être apercevrons-nous quelques traces de +l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes +calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je +voudrais monter droit au delà de l'équateur. +</p> + +<p> +—Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces +hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair +sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air ! +</p> + +<p> +—Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante de voyager, et comme on +méprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy ! +voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien +deux cents ; ce sont des loups. +</p> + +<p> +—Non, Joe, mais des chiens sauvages ; une fameuse race, qui ne craint pas de +s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un +voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. +</p> + +<p> +—Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, +répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop +leur en vouloir. » ; +</p> + +<p> +Le silence se faisait peu à peu sous l'influence de l'orage ; il semblait que +l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons ; l'atmosphère paraissait +ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. +L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les +moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait +les symptômes d'un cataclysme prochain. +</p> + +<p> +A neuf heures du soir, le <i>Victoria</i> demeurait immobile au-dessus de +Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre ; parfois la +réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués +régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme +calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes +gigantesques. +</p> + +<p> +« J'étouffe ! dit l'Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de +cet air raréfié ; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ? +</p> + +<p> +—Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet. +</p> + +<p> +—Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre +parti à prendre. +</p> + +<p> +—L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe ; les nuages sont très +haut. +</p> + +<p> +—C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser ; il faudrait monter à une +grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si +nous avançons et de quel côté nous avançons. +</p> + +<p> +—Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. +</p> + +<p> +—Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe ; il nous eut entraînés loin +de l'orage. +</p> + +<p> +—Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous ; ils +renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs +tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la +force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au +sommet d'un arbre +</p> + +<p> +—Alors que faire ? +</p> + +<p> +—Il faut maintenir le <i>Victoria</i> dans une zone moyenne entre les périls de +la terre et les périls du ciel. Nous avons de l'eau en quantité suffisante pour +le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je +m'en servirais. +</p> + +<p> +—Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Non, mes amis ; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous ; je vous +réveillerai si cela est nécessaire. +</p> + +<p> +—Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même, +puisque rien ne nous menace encore ! +</p> + +<p> +—Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les +circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même +place. +</p> + +<p> +—Bonsoir, Monsieur. +</p> + +<p> +—Bonne nuit, si c'est possible. » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul +dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et +l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe +terrestre comme pour l'écraser. +</p> + +<p> +Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre ; sa déchirure +n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs +du ciel. +</p> + +<p> +« Alerte !» s'écria Fergusson. +</p> + +<p> +Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres. +</p> + +<p> +« Descendons-nous ? fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se résolvent +en eau et que le vent ne se déchaîne ! » +</p> + +<p> +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin. +</p> + +<p> +Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur +violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres +immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous +les larges gouttes de la pluie. +</p> + +<p> +« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser +une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable ! +</p> + +<p> +—Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy. +</p> + +<p> +—Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite +déchirés aux branches des arbres ! +</p> + +<p> +—Nous montons, monsieur Samuel ! +</p> + +<p> +—Plus vite ! plus vite encore. » +</p> + +<p> +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il n'est pas +rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel est littéralement en +feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas. +</p> + +<p> +Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère +embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eut dit le souffle d'un +ventilateur immense qui activait tout cet incendie. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se +dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les +rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les +voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes +cavités dans l'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence, +et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un +bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le <i>Victoria</i>. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle ; les éclairs +dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence ; il était plein feu. +</p> + +<p> +« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains +lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie +; notre chute peut n'être pas rapide. » +</p> + +<p> +La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons ; mais ils +pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs ; il +regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui +voltigeait sur le filet de l'aérostat. +</p> + +<p> +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d'un +quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences +électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de +feux d'artifices suspendus à sa nacelle. +</p> + +<p> +C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l'homme. +En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la +lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson consulta le baromètre ; il donna douze mille pieds +d'élévation. Il était onze heures du soir. +</p> + +<p> +« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il ; il nous suffit de nous +maintenir à cette hauteur. +</p> + +<p> +C'était effrayant ! répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis +pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="letter"> +Les montagnes de la Lune.—Un océan de verdure.—On jette l'ancre.—L'éléphant +remorqueur.— Feu nourri.—Mort du pachyderme.—Le four de campagne.—Repas sur +l'herbe.—Une nuit +</p> + +<p> +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon +; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces première lueurs +matinales. +</p> + +<p> +La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant +sur place au milieu des courants opposés, avait à peine dérivé ; le docteur, +laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus +septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines ; le vent l'entraîna +dans l'ouest, jusqu'en vue des célèbres montagnes de la Lune, qui +s'arrondissent en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur +chaîne, peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre ; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique +; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles. +</p> + +<p> +Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré ; le capitaine Burton s'est +avancé fort avant dans l'ouest ; mais il n'a pu atteindre ces montagnes +célèbres ; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon ; il +prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier ; pour nous, mes +amis, il n'y a plus de doute possible +</p> + +<p> +—Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Non pas, s'il plaît à Dieu ; j'espère trouver un vent favorable qui me +ramènera à l'équateur ; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du +<i>Victoria</i> comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires. +</p> + +<p> +Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. Après +avoir essayé différentes hauteurs, le <i>Victoria</i> fila dans le nord-est +avec une vitesse moyenne. +</p> + +<p> +« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et à +peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour +reconnaître ces régions nouvelles ; le capitaine Speke, en allant à la +découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l'est, en droite ligne au dessus de +Kazeh. +</p> + +<p> +—Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy +</p> + +<p> +—Peut-être ; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du Nil, et +nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la limite extrême +atteinte par les explorateurs venus du Nord. +</p> + +<p> +—Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir les jambes +? +</p> + +<p> +—Si vraiment ; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin faisant, mon +brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche. +</p> + +<p> +—Dès que tu le voudras, ami Samuel. +</p> + +<p> +—Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d'eau. Qui sait si nous ne serons +pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc prendre trop de +précautions. » +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 29° l5, de longitude et 3° 15' de +latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite septentrionale de +l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on ne pouvait encore +apercevoir. +</p> + +<p> +Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus civilisées, +et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le despotisme est sans +bornes ; leur réunion la plus compacte constitue la province de Karagwah. +</p> + +<p> +Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au +premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, et +l'aérostat serait soigneusement passé en revue ; la flamme du chalumeau fut +modérée ; les ancres lancées au dehors de la nacelle vinrent bientôt raser les +hautes herbes d'une immense prairie ; d'une certaine hauteur, elle paraissait +couverte d'un gazon ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds +d'épaisseur. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon +gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure sans un +seul brisant. +</p> + +<p> +« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy ; je n'aperçois pas +un arbre dont nous puissions nous approcher ; la chasse me parait compromise +</p> + +<p> +—Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus +hautes que toi ; nous finirons par trouver une place favorable. » +</p> + +<p> +C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur cette +mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du +vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, à cela +près qu'une volée d'oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois des +hautes herbes avec mille cris joyeux ; les ancres plongeaient dans ce lac de +fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le +sillage d'un vaisseau. +</p> + +<p> +Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse ; l'ancre avait mordu sans +doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque. +</p> + +<p> +« Nous sommes pris, fit Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! jette l'échelle, » répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et les +phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de la bouche des +trois voyageurs. +</p> + +<p> +« Qu'est cela ? +</p> + +<p> +—Un cri singulier ! +</p> + +<p> +—Tiens ! nous marchons ! +</p> + +<p> +—L'ancre a dérapé. +</p> + +<p> +—Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. +</p> + +<p> +—C'est le rocher qui marche ! +</p> + +<p> +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme allongée et +sinueuse s'éleva au-dessus d'elles. +</p> + +<p> +« Un serpent ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Un serpent ! s'écria Kennedy en armant sa carabine. +</p> + +<p> +—Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant. +</p> + +<p> +—Un éléphant, Samuel ! » +</p> + +<p> +Et Kennedy, ce disant, épaula son arme. +</p> + +<p> +« Attends, Dick, attends ! +</p> + +<p> +—Sans doute ! L'animal nous remorque. +</p> + +<p> +—Et du bon côté, Joe, du bon côté. » +</p> + +<p> +L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité ; il arriva bientôt à une +clairière, où l'on put le voir tout entier ; à sa taille gigantesque, le +docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce ; il portait deux défenses +blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de +long ; les pattes de l'ancre étaient fortement prises entre elles. +</p> + +<p> +L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la corde qui le +rattachait à la nacelle. +</p> + +<p> +« En avant ! hardi ! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux +cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de voyager ! Plus que +cela de cheval ! un éléphant, s'il vous plaît. +</p> + +<p> +—Mais où nous mène-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait +les mains. +</p> + +<p> +—Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick ! Un peu de patience ! +</p> + +<p> +—« Wig a more ! Wig a more ! » comme disent les paysans d'Écosse, s'écriait le +joyeux Joe. En avant ! en avant ! » +</p> + +<p> +L'animal prit un galop fort rapide ; il projetait sa trompe de droite et de +gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à la nacelle. +Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la corde s'il y avait lieu. +</p> + +<p> +« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier moment. » +</p> + +<p> +Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie ; +l'animal ne paraissait aucunement fatigué ; ces énormes pachydermes peuvent +fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à +des distances immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la +rapidité. +</p> + +<p> +« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne +faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. » +</p> + +<p> +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à modifier son +moyen de locomotion. +</p> + +<p> +Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à trois +milles environ ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût séparé de +son conducteur. +</p> + +<p> +Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course ; il épaula sa +carabine ; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre l'animal avec +succès ; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de +tôle ; l'animal n'en parut aucunement troublé ; au bruit de la décharge, son +pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop. +</p> + +<p> +« Diable ! dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Quelle tête dure ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au défaut de +l'épaule, » reprit Dick en chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu. +</p> + +<p> +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. +</p> + +<p> +« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide, +Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. » +</p> + +<p> +Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête. +</p> + +<p> +L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa course vers +le bois ; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à couler à flots de +ses blessures +</p> + +<p> +Continuons notre feu, Monsieur Dick. +</p> + +<p> +—Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt toises du bois +! » +</p> + +<p> +Dix coups retentirent encore. l'éléphant fit un bond effrayant ; la nacelle et +le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé ; la secousse fit +tomber la hache des mains du docteur sur le sol. +</p> + +<p> +La situation devenait terrible alors ; le câble de l'ancre fortement assujetti +ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des voyageurs ; le +ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal reçut une balle dans l'œil +au moment où il relevait la tête ; il s'arrêta, hésita ; ses genoux plièrent ; +il présenta son flanc au chasseur. +</p> + +<p> +« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois la +carabine. +</p> + +<p> +L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie ; il se redressa un +instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur +une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort. +</p> + +<p> +« Sa défense est brisée ! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre +vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres ! +</p> + +<p> +—Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de l'ancre. +</p> + +<p> +—A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? répondit le docteur Fergusson. +Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous venus ici pour +faire fortune ? » +</p> + +<p> +Joe visita l'ancre ; elle était solidement retenue à la défense demeurée +intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à demi +dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal. +</p> + +<p> +La magnifique bête ! s'écria Kennedy. Quelle masse ! Je n'ai jamais vu dans +l'Inde un éléphant de cette taille ! +</p> + +<p> +—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick ; les éléphants du centre de L'Afrique +sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chassés aux +environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, où nous les rencontrerons +souvent en troupes nombreuses. +</p> + +<p> +—En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de celui-là ! +Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de cet animal. M. +Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection +du <i>Victoria</i> , et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine. +</p> + +<p> +—Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise. +</p> + +<p> +—Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté que Joe a +daigné m'octroyer. +</p> + +<p> +—Va, mon ami ; mais pas d'imprudence. Ne t'éloigne pas. +</p> + +<p> +—Sois tranquille. » +</p> + +<p> +Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois. +</p> + +<p> +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou +profond de deux pieds ; il le remplit de branches sèches qui couvraient le sol, +et provenaient des trouées faites dans le bois par les éléphants dont on voyait +les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, +et il y mit le feu. +</p> + +<p> +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises du bois à +peine ; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de deux pieds de +largeur à sa naissance ; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit +un des pieds spongieux de l'animal ; ce sont en effet les morceaux par +excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. +</p> + +<p> +Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à l'extérieur, le +trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit une température très +élevée ; les morceaux de l'éléphant, entourés de feuilles aromatiques, furent +déposés au fond de ce four improvisé, et recouverts de cendres chaudes ; puis, +Joe éleva un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande +était cuite à point. +</p> + +<p> +Alors Joe retira le dîner de la fournaise ; il déposa cette viande appétissante +sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une magnifique +pelouse ; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du café, et puisa une eau +fraîche et limpide à un ruisseau voisin. +</p> + +<p> +Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans être trop +fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger. +</p> + +<p> +Un voyage sans fatigue et sans danger ! répétait-il. Un repas à ses heures ! un +hamac perpétuel ! qu'est-ce que l'on peut demander de plus ? +</p> + +<p> +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! » +</p> + +<p> +De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de l'aérostat. +Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente ; le taffetas et la +gutta-percha avaient merveilleusement résisté ; en prenant la hauteur actuelle +du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il vit avec +satisfaction que l'hydrogène était en même quantité ; l'enveloppe jusque-là +demeurait entièrement imperméable. +</p> + +<p> +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar ; le +pemmican n'était pas encore entamé ; les provisions de biscuit et de viande +conservée suffisaient pour un long voyage ; il n'y eut donc que la réserve +d'eau à renouveler. +</p> + +<p> +Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état ; grâce à leurs +articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les oscillations de +l'aérostat. +</p> + +<p> +Son examen terminé, le docteur s'occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit +une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la longue prairie à +perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du +monstrueux éléphant. +</p> + +<p> +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix grasses, +et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce la plus agile +des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de provisions. +</p> + +<p> +« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix. +</p> + +<p> +Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte ; les pieds +et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis ; on but à l'Angleterre comme +toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour la première fois cette +contrée charmante. +</p> + +<p> +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre ; il était enivré ; il proposa +sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette forêt, d'y construire +une cabane de feuillage, et d'y commencer la dynastie des Robinsons africains. +</p> + +<p> +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût proposé pour +remplir le rôle de Vendredi. +</p> + +<p> +La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut de +passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade indispensable +contre les bêtes féroces ; les hyènes, les couguars, les chacals, attirés par +l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs +reprises décharger sa carabine sur des visiteurs trop audacieux ; mais enfin la +nuit s'acheva sans incident fâcheux. +</p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<p class="letter"> +Le Karagwah.—Le lac Ukéréoué.—Une nuit dans une île.—L'Équateur.—Traversée du +lac.—Les cascades.—Vue du pays.—Les sources du Nil.—L'île Benga.—La signature +d'Andres.—Debono.—Le pavillon aux armes d'Angleterre. +</p> + +<p> +Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. Joe, avec +la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les défenses de l'éléphant. +Le <i>Victoria</i>, rendu à la liberté, entraîna les voyageurs vers le nord-est +avec une vitesse de dix-huit milles. +</p> + +<p> +Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des étoiles +pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude au-dessous de +l'équateur, soit à cent soixante milles géographiques ; il traversa de nombreux +villages sans se préoccuper des cris provoqués par son apparition ; il prit +note de la conformation des lieux avec des vues sommaires ; il franchit les +rampes du Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de l'Ousagara, et +rencontra plus tard, à Tenga, les premiers ressauts des chaînes de Karagwah, +qui, selon lui, dérivent nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la +légende ancienne qui faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de +la vérité, puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux +du grand fleuve. +</p> + +<p> +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à l'horizon +ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 août 1858. +</p> + +<p> +Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l'un des points +principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait pas un +coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait ainsi : +</p> + +<p> +Au-dessous de lui, une terre généralement effritée ; à peine quelques ravins +cultivés ; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, se faisait plat +aux approches du lac ; les champs d'orge remplaçaient les rizières ; là +croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, et le « mwani », plante +sauvage qui sert de café. La réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires +recouvertes d'un chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah. : +</p> + +<p> +On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au teint +jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se traînaient dans les +plantations, et le docteur étonna bien ses compagnons en leur apprenant que cet +embonpoint, très apprécié, s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé. +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 1° 45' de latitude australe ; à une +heure, le vent le poussait sur le lac. +</p> + +<p> +Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] <i>Victoria</i> par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix milles de +largeur ; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un groupe d'îles, +qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Muanza, +sur la côte de l'est, où il fut bien reçu par le sultan. Il fit la +triangulation de cette partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni +pour le traverser, ni pour visiter la grande île d'Ukéréoué ; cette île, très +populeuse, est gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à +marée basse. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, +qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, hérissés de +buissons épineux et de broussailles enchevêtrées, disparaissaient littéralement +sous des myriades de moustiques d'un brun clair ; ce pays devait être +inhabitable et inhabité ; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans +des forêts de roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac. +</p> + +<p> +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut dit une +mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour que des +communications ne puissent s'établir ; d'ailleurs les, tempêtes y sont fortes +et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé et découvert. +</p> + +<p> +Le docteur eut de la peine à se diriger ; il craignait d'être entraîné vers +l'est ; mais heureusement un courant le porta directement au nord, et, à six +heures du soir, le <i>Victoria</i> s'établit dans une petite île déserte, par +0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles de la côte. +</p> + +<p> +Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé vers le +soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne pouvait songer à +prendre terre ; ici, comme sur les bords du Nyanza, des légions de moustiques +couvraient le sol d'un nuage épais Joe même revint de l'arbre couvert de +piqûres ; mais il ne se fâcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part des +moustiques. +</p> + +<p> +Néanmoins, le docteur, moins optimiste ; fila le plus de corde qu'il put, afin +d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec un murmure +inquiétant. +</p> + +<p> +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, telle que +l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept cent cinquante +pieds. +</p> + +<p> +« Nous voici donc dans une île ! dit Joe, qui se grattait à se rompre les +poignets. +</p> + +<p> +—Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces aimables +insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant. +</p> + +<p> +—-Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne sont, à +vrai dire, que des sommets de collines immergées ; mais nous sommes heureux d'y +avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont habitées par des tribus +féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous prépare une nuit tranquille. +</p> + +<p> +—Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ? +</p> + +<p> +—Non ; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout sommeil. +Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons droit au nord, et +nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce secret demeuré impénétrable. +Si prés des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas à ce +point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du docteur. +</p> + +<p> +Le mercredi 23 avril, le <i>Victoria</i> appareillait à quatre heures du matin +par un ciel grisâtre ; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, qu'un +épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent dissipa toute cette +brume. Le <i>Victoria</i> fut balancé pendant quelques minutes en sens divers +et enfin remonta directement vers le nord. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. +</p> + +<p> +« Nous sommes en bon chemin ! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous verrons +le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur ! nous entrons dans +notre hémisphère ! +</p> + +<p> +—Oh ! fit Joe ; vous pensez, mon maître, que l'équateur passe par ici ? +</p> + +<p> +—Ici même mon brave garçon ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser sans perdre +de temps. +</p> + +<p> +—Va pour un verre de grog ! répondit le docteur en riant ; tu as une manière +d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. +</p> + +<p> +Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et peu +accidentée ; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de l'Usoga. La +vitesse du vent devenait excessive : près de trente milles à l'heure. +</p> + +<p> +Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues d'une +mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après les +accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande profondeur A +peine une ou deux barques grossières furent-elles entrevues pendant cette +rapide traversée. +</p> + +<p> +« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le réservoir +naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique ; le ciel lui rend en +pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me paraît certain que le +Nil doit y prendre sa source. +</p> + +<p> +—Nous verrons bien, » répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha ; elle paraissait déserte et +boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put entrevoir l'autre rive +du lac. Elle se courbait de manière à se terminer par un angle très ouvert, +vers 2°40' de latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs +pics arides à cette extrémité du Nyanza ; mais entre elles une gorge profonde +et sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante. +</p> + +<p> +Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays d'un +regard avide. +</p> + +<p> +« Voyez ! s'écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits des Arabes étaient exacts +! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se déchargeait vers le +nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidité +comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos +pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée ! C'est le +Nil ! +</p> + +<p> +—C'est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à l'enthousiasme de +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +—Vive le Nil ! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose quand il +était en joie. +</p> + +<p> +Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette mystérieuse +rivière. L'eau écumait ; il se faisait des rapides et des cataractes qui +confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des montagnes environnantes se +déversaient de nombreux torrents, écumants dans leur chute ; l'œil les comptait +par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière +naissante, qui se faisait fleuve après les avoir absorbés. +</p> + +<p> +« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de son nom a +passionné les savants comme l'origine de ses eaux ; on l'a fait venir du grec, +du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait dans Neilos un nom +arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O 70, S 200 : ce qui fait le +nombre des jours de l'année] ; peu importe, après tout, puisqu'il a dû livrer +enfin le secret de ses sources ! +</p> + +<p> +—Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette rivière et de +celle que les voyageurs du nord ont reconnue ! +</p> + +<p> +—Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, répondit +Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. » +</p> + +<p> +Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à des +champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les tribus de ces +contrées se montraient agitées, hostiles ; elles semblaient plus près de la +colère que de l'adoration ; elles pressentaient des étrangers, et non des +dieux. Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler +quelque chose. Le <i>Victoria</i> dut se tenir hors de la portée des mousquets. +</p> + +<p> +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. +</p> + +<p> +—Eh bien ! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes ; nous les priverons du +charme de notre conversation. +</p> + +<p> +—Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne fût-ce +qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les résultats de notre +exploration. +</p> + +<p> +—C'est donc indispensable, Samuel ? +</p> + +<p> +—Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le coup de +fusil ! +</p> + +<p> +—La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine. +</p> + +<p> +—Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat. +</p> + +<p> +Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura fait de la +science les armes à la main ; pareille chose est arrivée à un savant français, +dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le méridien terrestre. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps. +</p> + +<p> +—Y sommes-nous, Monsieur ? +</p> + +<p> +—Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration exacte +du pays. » +</p> + +<p> +L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le <i>Victoria</i> planait +à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol. +</p> + +<p> +On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve recevait +dans son lit ; il en venait davantage de l'ouest, entre les collines +nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. +</p> + +<p> +« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le docteur en +pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint par les +explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec précaution. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'abaissa de plus de deux mille pieds. +</p> + +<p> +« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard. +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe. +</p> + +<p> +- -Bien ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied +peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène +s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. Au +deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur environ, et +par conséquent infranchissable. +</p> + +<p> +« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel +Fergusson dévorait du regard ; il semblait chercher un point de repère qu'il +n'apercevait pas encore. +</p> + +<p> +Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, Kennedy +les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les obligea à regagner +la rive au plus vite. +</p> + +<p> +« Bon voyage ! leur souhaita Joe ; à leur place, je ne me hasardera pas à +revenir ! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre à +volonté. » +</p> + +<p> +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la braqua vers +une île couchée au milieu du fleuve. +</p> + +<p> +Quatre arbres! s'écria-t-il ; voyez, là-bas ! » +</p> + +<p> +En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité. +</p> + +<p> +C'est l'île de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il. +</p> + +<p> +—Eh bien, après ? demanda Dick. +</p> + +<p> +—C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu ! +</p> + +<p> +—Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel ! +</p> + +<p> +—Joe a raison ; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une vingtaine +d'indigènes. +</p> + +<p> +—Nous les mettrons en fuite ; cela ne sera pas difficile, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Va comme il est dit, » répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +Le soleil était au zénith. Le <i>Victoria</i> se rapprocha de l'île. +</p> + +<p> +Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris énergiques. +L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy le prit pour point de +mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats. +</p> + +<p> +Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le fleuve et +le traversèrent à la nage ; des deux rives, il vint une grêle de balles et une +pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat dont l'ancre avait mordu une +fissure de roc. Joe se laissa couler à terre. +</p> + +<p> +« L'échelle ! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy +</p> + +<p> +—Que veux-tu faire ? +</p> + +<p> +—Descendons ; il me faut un témoin. +</p> + +<p> +—Me voici. +</p> + +<p> +—Joe, fais bonne garde. +</p> + +<p> +—Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout. +</p> + +<p> +« Viens, Dick ! » dit le docteur en mettant pied à terre. +</p> + +<p> +Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la +pointe de l'île ; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, +et se mit les mains en sang. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. +</p> + +<p> +« Regarde, dit-il. +</p> + +<p> +—Des lettres ! » s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur +netteté. On lisait distinctement : +</p> + +<p> + A. D. +</p> + +<p> +« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature même du +voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil ! +</p> + +<p> +—Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. +</p> + +<p> +—Es-tu convaincu maintenant ! +</p> + +<p> +—C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. » +</p> + +<p> +Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il prit +exactement la forme et les dimensions. +</p> + +<p> +« Et maintenant, dit-il, au ballon ! +</p> + +<p> +—Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser le +fleuve. +</p> + +<p> +—Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord pendant +quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos +compatriotes ! » +</p> + +<p> +Dix minutes après, le <i>Victoria</i> s'enlevait majestueusement, pendant que +le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes +d'Angleterre. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIX</h2> + +<p class="letter"> +Le Nil.—La Montagne tremblante.—Souvenir du pays.—Les récits des Arahes.—Les +Nyam-Nyam.—Réflexions sensées de Joe.—Le <i>Victoria</i> court des bordées.—Les +ascensions aérostatiques.—Madame Blanchard. +</p> + +<p> +Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la +boussole. +</p> + +<p> +—Nord-nord-ouest. +</p> + +<p> +—Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela ! +</p> + +<p> +—Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner Gondokoro ; je le +regrette, mais enfin nous avons relié les explorations de l'est à celles du +nord ; il ne faut pas se plaindre. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'éloignait peu à peu du Nil. +</p> + +<p> +« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude que les +plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser ! Voilà bien ces +intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, et ce jeune +voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le +haut Nil. +</p> + +<p> +—Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les pressentiments +de la science +</p> + +<p> +—Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont +immergées dans un lac grand comme une mer ; c'est là qu'il prend naissance ; la +poésie y perdra sans doute ; on aimait à supposer à ce roi des fleuves une +origine céleste ; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas +éloigné de croire qu'il découlait directement du soleil ! Mais il faut en +rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne ; il n'y +aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes. +</p> + +<p> +—On aperçoit encore des cataractes, dit Joe. +</p> + +<p> +—Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien n'est +plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil +! +</p> + +<p> +—Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une montagne. +</p> + +<p> +—C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes ; toute cette contrée +a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi. +Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d'extermination. +Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû affronter. » +</p> + +<p> +Le vent portait alors le <i>Victoria</i> vers le nord-ouest. Pour éviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné. +</p> + +<p> +« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous commençons +véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les +traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l'inconnu désormais. Le +courage ne nous fera pas défaut ? +</p> + +<p> +—Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe. +</p> + +<p> +—En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! » +</p> + +<p> +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages +dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, dont +ils longeaient les rampes adoucies. +</p> + +<p> +En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze heures, +ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une distance de plus +de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq lieues]. +</p> + +<p> +Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une impression +triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson +était-il absorbé par ses découvertes ? Ses deux compagnons songeaient-ils à +cette traversée au milieu de régions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans +doute, mêlé à de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe +seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie +ne fût pas là du moment qu'elle était absente ; mais il respecta le silence de +Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. +</p> + +<p> +A dix heures du soir, le <i>Victoria</i> « mouillait » par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un musulman y +pose le pied] ; on prit un repas substantiel, et tous s'endormirent +successivement sous la garde de chacun. +</p> + +<p> +Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil ; il faisait un joli +temps, et le vent soufflait du bon côté ; un déjeuner, fort égayé par Joe, +acheva de remettre les esprits en belle humeur. +</p> + +<p> +La contrée parcourue en ce moment est immense ; elle confiné aux montagnes de +la Lune et aux montagnes du Darfour ; quelque chose de grand comme l'Europe. +</p> + +<p> +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être le +royaume d'Usoga ; des géographes ont prétendu qu'il existait au centre de +l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous verrons si ce +système a quelque apparence de vérité. +</p> + +<p> +—Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop conteurs +peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des +esclaves venus des contrées centrales, ils les ont interrogés sur leur pays, +ils ont réuni un faisceau de ces documents divers, et en ont déduit des +systèmes. Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu +le vois, on ne se trompait pas sur l'origine du Nil. +</p> + +<p> +—Rien de plus juste, répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été tentés. Aussi +vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la rectifier au besoin. +</p> + +<p> +—Est-ce que toute cette région est habitée ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Sans doute, et mal habitée. +</p> + +<p> +—Je m'en doutais. +</p> + +<p> +—Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de Nyam-Nyam, +et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée ; il reproduit le bruit de la +mastication. +</p> + +<p> +—Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam ! +</p> + +<p> +—Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu ne +trouverais pas cela parfait. +</p> + +<p> +— Que voulez-vous dire ? +</p> + +<p> +— Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages. +</p> + +<p> +— Cela est-il certain ? +</p> + +<p> +—Très certain ; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient pourvus d'une +queue comme de simples quadrupèdes ; mais on a bientôt reconnu que cet +appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont revêtus. +</p> + +<p> +—Tant pis ! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques. +</p> + +<p> +—C'est possible, Joe ; mais il faut reléguer cela au rang des fables, tout +comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à certaines +peuplades. +</p> + +<p> +—Des têtes de chiens ? Commode pour aboyer et même pour être anthropophage ! +</p> + +<p> +—Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, très +avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion. +</p> + +<p> +—Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu. +</p> + +<p> +—Voyez-vous cela ! dit le chasseur. +</p> + +<p> +—C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un moment de +disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître ! Mais +nourrir ces moricauds, fi donc ! j'en mourrais de honte ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous comptons sur +toi à l'occasion. +</p> + +<p> +—A votre service, Messieurs. +</p> + +<p> +—Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions soin de +lui, en l'engraissant bien. +</p> + +<p> +—Peut-être ! répondit Joe ; l'homme est un animal si égoïste ! » +</p> + +<p> +Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du sol +; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets terrestres ; aussi, +craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, le docteur donna vers cinq +heures le signal d'arrêt. +</p> + +<p> +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance par +cette profonde obscurité. +</p> + +<p> +La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du lendemain ; +le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du ballon ; s'agitait +violemment l'appendice par lequel pénétraient les tuyaux de dilatation ; on dut +les assujettir par des cordes, manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. +</p> + +<p> +Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait hermétiquement +fermé. +</p> + +<p> +« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson ; nous +évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux ; ensuite, nous ne laissons +point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous finirions par +mettre le feu. +</p> + +<p> +—Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous serions précipités à terre ? demanda Dick. +</p> + +<p> +—Précipités, non ! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous descendrions peu à +peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute française, madame Blanchard ; +elle mit le feu à son ballon en lançant des pièces d'artifice, mais elle ne +tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût +heurtée à une cheminée, d'où elle fut jetée à terre. +</p> + +<p> +—Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur ; jusqu'ici +notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui +nous empêche d'arriver à notre but. +</p> + +<p> +—Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick ; les accidents, d'ailleurs, ont +toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la mauvaise +construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions +aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant causé la mort. En +général, ce sont les attérissements et les départs qui offrent le plus de +dangers. Aussi, en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution. +</p> + +<p> +—Voici l'heure du déjeuner, dit Joe ; nous nous contenterons de viande +conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de nous +régaler d'un bon morceau de venaison. +</p> + +<h2>CHAPITRE XX</h2> + +<p class="letter"> +La bouteille céleste.—Les figuiers-palmiers.—Les « mammoth trees. » L'arbre de +guerre.—L'attelage ailé.—Combats de deux peuplades.—Massacre.—Intervention +divine. +</p> + +<p> +Le vent devenait violent et irrégulier. Le <i>Victoria</i> courait de +véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt dans le +sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. +</p> + +<p> +« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant les +fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, +</p> + +<p> +—Le <i>Victoria</i> file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, +dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparaît +rapidement sous nos pieds. Tenez ! cette forêt a l'air de se précipiter +au-devant de nous ! +</p> + +<p> +—La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. +Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies ! +</p> + +<p> +—C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la première +apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de monstres aériens ; +il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux. +</p> + +<p> +—Ma foi! dit Joe, pendant que le <i>Victoria</i> rasait un village à cent pied +du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon +maître ; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront ; si elle se casse ils +se feront des talismans avec les morceaux! » +</p> + +<p> +Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser en mille +pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs hutte rondes, en +poussant de grands cris. +</p> + +<p> +Un peu plus loin, Kennedy s'écria : +</p> + +<p> +« Regardez donc cet arbre singulier ! il est d'une espèce par en haut, et d'une +autre par en bas. +</p> + +<p> +—Bon ! fit Joe ; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les autres. +</p> + +<p> +—C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur lequel il +s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour y a jeté une +graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein champ. +</p> + +<p> +—Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre ; cela fera bien +dans les parcs de Londres ; sans compter que ce serait un moyen de multiplier +les arbres à fruit ; on aurait des jardins en hauteur ; voilà qui sera goûté de +tous les petits propriétaires. » +</p> + +<p> +En ce moment, il fallut élever le <i>Victoria</i> pour franchir une forêt +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians séculaires. +</p> + +<p> +« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy ; je ne connais rien de beau +comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. +</p> + +<p> +—La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick ; et +cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du Nouveau-Monde. +</p> + +<p> +—Comment ! il existe des arbres plus élevés ? +</p> + +<p> +—Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » +</p> + +<p> +Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent cinquante +pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la grande pyramide +d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et les couches concentriques +de son bois lui donnaient plus de quatre mille ans d'existence. +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors ! Quand on vit quatre mille ans, +quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille ? » +</p> + +<p> +Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt avait déjà +fait place à une grande réunion de huttes circulairement disposées autour d'une +place. Au milieu croissait un arbre unique, et Joe de s'écrier à sa vue : +</p> + +<p> +Eh bien ! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles fleurs, +je ne lui en fais pas mon compliment. » +</p> + +<p> +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en entier +sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe étaient des têtes +fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés dans l'écorce. +</p> + +<p> +L'arbre de guerre des cannibales ! dit le docteur. Les Indiens enlèvent la peau +du crâne, les Africains la tête entière. +</p> + +<p> +—Affaire de mode, » dit Joe. +</p> + +<p> +Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon ; un autre +plus loin offrait un spectacle non moins repoussant ; des cadavres à demi +dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres humains épars çà et +là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux chacals. +</p> + +<p> +« Ce sont sans doute les corps des criminels ; ainsi que cela se pratique dans +l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui achèvent de les dévorer à +leur aise, après les avoir étranglés d'un coup de dent. +</p> + +<p> +—Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. C'est plus +sale, voilà tout. +</p> + +<p> +—Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se contente de +renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux, et peut-être sa +famille ; on y met le feu, et tout brûle en même temps. J'appelle cela de la +cruauté, mais j'avoue avec Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle +est aussi barbare. » +</p> + +<p> +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques bandes +d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. +</p> + +<p> +« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la +lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le notre. +</p> + +<p> +—Le ciel nous préserve de leurs attaques ! dit le docteur ; ils sont plutôt à +craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus sauvages. +</p> + +<p> +—Bah ! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. +</p> + +<p> +—J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse ; le taffetas de +notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec ; heureusement, je +crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés par notre machine. +</p> + +<p> +— Eh mais ! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par +douzaines ; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, nous les +attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans les airs ! +</p> + +<p> +—Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur ; mais je le crois +peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel. +</p> + +<p> +—On les dresserait, reprit Joe ; au lieu de mors, on les guiderait avec des +œillères qui leur intercepteraient la vue ; borgnes, ils iraient à droite ou à +gauche ; aveugles, ils s'arrêteraient. +</p> + +<p> +—Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes aigles attelés +; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. +</p> + +<p> +—Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » +</p> + +<p> +Il était midi ; le <i>Victoria</i>, depuis quelque temps, se tenait à une +allure plus modérée ; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait plus. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des +voyageurs ; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte un +spectacle fait pour les émouvoir +</p> + +<p> +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient voler des +nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de s'entre-tuer, ne +s'apercevaient pas de l'arrivée du <i>Victoria</i> ; ils étaient environ trois +cents, se choquant dans une inextricable mêlée ; la plupart d'entre eux, rouges +du sang des blessés dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux +à voir. +</p> + +<p> +A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt ; les hurlements +redoublèrent ; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une +d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main. +</p> + +<p> +« Montons hors de leur portée ! s'écria le docteur Fergusson! Pas d'imprudence +! cela ne nous est pas permis » +</p> + +<p> +Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de sagaies ; +dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait de lui couper la +tête ; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient les têtes sanglantes et +les empilaient à chaque extrémité du champ de bataille ; souvent elles se +battaient pour conquérir ce hideux trophée. +</p> + +<p> +« L'affreuse scène ! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. +</p> + +<p> +—Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un +uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. +</p> + +<p> +—J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur en +brandissant sa carabine. +</p> + +<p> +—Non pas répondit vivement le docteur ! non pas ! mêlons-nous de ce qui nous +regarde ? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la Providence ? +Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant ! Si les grands capitaines pouvaient +dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre +le goût du sang et des conquêtes ! » +</p> + +<p> +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa lance dans +les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y faisait de grandes +trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de +sang, se précipita sur un blessé dont il trancha le bras d'un seul coup, prit +ce bras d'une main, et, le portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents. +</p> + +<p> +« Ah ! dit Kennedy, l'horrible bête! je n'y tiens plus ! » +</p> + +<p> +Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. +</p> + +<p> +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers ; cette mort +surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, et en une +seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des combattants. +</p> + +<p> +« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le docteur. Je +suis écœuré de ce spectacle. » +</p> + +<p> +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, se +précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair encore +chaude, et s'en repaître avidement. +</p> + +<p> +« Pouah ! fit Joe, cela est repoussant ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'élevait en se dilatant ; les hurlements de cette horde en +délire le poursuivirent pendant quelques instants ; mais enfin, ramené vers le +sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme. +</p> + +<p> +Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours d'eau qui +s'écoulaient vers l'est ; ils se jetaient sans doute dans ces affluents du lac +Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume Lejean a donné de si +curieux détails. +</p> + +<p> +La nuit venue, le <i>Victoria</i> jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20' +de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXI</h2> + +<p class="letter"> +Rumeurs étranges.—Une attaque nocturne.—Kennedy et Joe dans l'arbre.—Deux coups +de feu.— A moi ! à moi !—Réponse en français.—Le matin.—Le missionnaire.—Le +plan de sauvetage. +</p> + +<p> +La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le pays ; il +s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à peine la masse +confuse dans l'ombre. +</p> + +<p> +Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le +remplacer. +</p> + +<p> +« Veille bien, Dick, veille avec grand soin. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau +</p> + +<p> +—Non ! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de nous ; je +ne sais trop où le vent nous a portés ; un excès de prudence ne peut pas nuire. +</p> + +<p> +—Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. +</p> + +<p> +—Non ! cela m'a semblé tout autre chose ; enfin, à la moindre alerte, ne manque +pas de nous réveiller. +</p> + +<p> +—Sois tranquille. » +</p> + +<p> +Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, n'entendant +rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. +</p> + +<p> +Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait l'air. Le +<i>Victoria</i>, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune oscillation. +</p> + +<p> +Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en +activité, considérait ce calme obscur ; il interrogeait l'horizon, et, comme il +arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait parfois surprendre +de vagues lueurs. +</p> + +<p> +Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de distance +; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus rien. +</p> + +<p> +C'était sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit dans +les profondes obscurités. +</p> + +<p> +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand un +sifflement aigu traversa les airs. +</p> + +<p> +Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit ? Sortait-il de lèvres +humaines ? +</p> + +<p> +Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point d'éveiller +ses compagnons ; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou bêtes se trouvaient +hors de portée ; il visita donc ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il +plongea de nouveau son regard dans l'espace. +</p> + +<p> +Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se glissaient +vers l'arbre ; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair entre deux nuages, +il reconnut distinctement un groupe d'individus s'agitant dans l'ombre. +</p> + +<p> +L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit ; il mit la main sur l'épaule +du docteur. +</p> + +<p> +Celui-ci se réveilla aussitôt. +</p> + +<p> +« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. +</p> + +<p> +—Il y a quelque chose ? +</p> + +<p> +—Oui, réveillons Joe. » +</p> + +<p> +Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. +</p> + +<p> +« Encore ces maudits singes ? dit Joe. +</p> + +<p> +—C'est possible ; mais il faut prendre ses précautions. +</p> + +<p> +—Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'échelle. +</p> + +<p> +—Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de manière à +pouvoir nous enlever rapidement. +</p> + +<p> +—C'est convenu. +</p> + +<p> +—Descendons, dit Joe. +</p> + +<p> +—Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le docteur ; il +est inutile de révéler notre présence dans ces parages. » +</p> + +<p> +Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans bruit vers +l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes branches que l'ancre +avait mordue. +</p> + +<p> +Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le feuillage. A +un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe saisit la main de +l'Écossais. +</p> + +<p> +« N'entendez-vous pas ? +</p> + +<p> +—Oui, cela approche. +</p> + +<p> +—Si c'était un serpent ? Ce sifflement que vous avez surpris... +</p> + +<p> +—Non ! il avait quelque chose d'humain. +</p> + +<p> +—J'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me répugnent. +</p> + +<p> +—Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. +</p> + +<p> +—Oui ! on monte, on grimpe. +</p> + +<p> +—Veille de ce côté, je me charge de l'autre. +</p> + +<p> +—Bien. » +</p> + +<p> +Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d'une maîtresse branche, +poussée droit au milieu de cette forêt qu'on appelle un baobab ; l'obscurité +accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde ; cependant Joe, se penchant +à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit : +</p> + +<p> +« Des nègres. » +</p> + +<p> +Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux voyageurs. +</p> + +<p> +Joe épaula son fusil. +</p> + +<p> +« Attends, » dit Kennedy. +</p> + +<p> +Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab ; ils surgissaient de toutes +parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement, +mais sûrement ; ils se trahissaient alors par les émanations de leurs corps +frottés d'une graisse infecte. +</p> + +<p> +Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au niveau même +de la branche qu'ils occupaient. +</p> + +<p> +« Attention, dit Kennedy, feu ! » +</p> + +<p> +La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au milieu des +cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu. +</p> + +<p> +Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, inattendu, +impossible ! Une voix humaine avait manifestement proféré ces mots en français +: +</p> + +<p> +« A moi ! à moi ! » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. +</p> + +<p> +Avez-vous entendu ? leur dit le docteur. +</p> + +<p> +—Sans doute ! ce cri surnaturel : A moi ! à moi! +</p> + +<p> +—Un Français aux mains de ces barbares ! +</p> + +<p> +—Un voyageur ! +</p> + +<p> +—Un missionnaire, peut-être ! +</p> + +<p> +—Le malheureux, s'écria le chasseur ? on l'assassine, on le martyrise ! » +</p> + +<p> +Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. +</p> + +<p> +« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre les +mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait tout au monde +pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un secours inespéré, une +intervention providentielle. Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance. +Est-ce votre avis ? +</p> + +<p> +—C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t'obéir. +</p> + +<p> +—Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à l'enlever. +</p> + +<p> +—Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres ? Demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont déguerpi, +qu'ils ne connaissent pas les armes à feu ; nous devrons donc profiter de leur +épouvante ; mais il faut attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre +plan de sauvetage d'après la disposition des lieux. +</p> + +<p> +Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... +</p> + +<p> +—A moi ! à moi ! répéta la voix plus affaiblie. +</p> + +<p> +—Les barbares ! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit ? +</p> + +<p> +—Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, s'ils le +tuent cette nuit ? +</p> + +<p> +—Ce n'est pas probable, mes amis ; ces peuplades sauvages font mourir leurs +prisonniers au grand jour ; il leur faut du soleil ! +</p> + +<p> +—Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce malheureux +? +</p> + +<p> +—Je vous accompagne, Monsieur Dick +</p> + +<p> +—Arrêtez mes amis ! arrêtez ! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à votre +courage ; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus encore à celui +que nous voulons sauver. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela ? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés ! Ils ne +reviendront pas. +</p> + +<p> +Dick, je t'en supplie, obéis-moi ; j'agis pour le salut commun ; si, par +hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu ! +</p> + +<p> +—Mais cet infortuné qui attend, qui espère ! Rien ne lui répond ! Personne ne +vient à son secours ! Il doit croire que ses sens ont été abusés, qu'il n'a +rien entendu !... +</p> + +<p> +—On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un porte-voix, il +s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger : +</p> + +<p> +« Qui que vous soyez, ayez confiance ! Trois amis veillent sur vous ! » +</p> + +<p> +Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du +prisonnier. +</p> + +<p> +« On l'égorge ! on va l'égorger ! s'écria Kennedy. Notre intervention n'aura +servi qu'à hâter l'heure de son supplice ! Il faut agir ! +</p> + +<p> +—Mais comment, Dick ! Que prétends-tu faire au milieu de cette obscurité ? +</p> + +<p> +—Oh ! s'il faisait jour ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien, s'il faisait jour ? demanda le docteur d'un ton singulier. +</p> + +<p> +—Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à terre et +je disperserais cette canaille à coups de fusil. +</p> + +<p> +—Et toi, Joe ? demanda Fergusson. +</p> + +<p> +—Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au prisonnier de +s'enfuir dans une direction convenue. +</p> + +<p> +—Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis ? +</p> + +<p> +—Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle j'attacherais +un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix haute, puisque ces nègres +ne comprennent pas notre langue. +</p> + +<p> +—Vos plans sont impraticables, mes amis ; la difficulté la plus grande serait +pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à tromper la +vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace, +et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait +peut-être ; mais s'il échouait, tu serais perdu, et nous aurions deux personnes +à sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de notre côté et +agir autrement. +</p> + +<p> +—Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +—Peut-être ! répondit Samuel en insistant sur ce mot. +</p> + +<p> +—Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres ! +</p> + +<p> +—Qui sait, Joe ? +</p> + +<p> +—Ah ! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier savant du +monde. » +</p> + +<p> +Le docteur se tut pendant quelques instants ; il réfléchissait. Ses deux +compagnons le considéraient avec émotion ; ils étaient surexcités par cette +situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole : +</p> + +<p> +« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, puisque les +sacs que nous avons emportés : sont encore intacts. J'admets que ce prisonnier, +un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse autant que l'un de nous ; +il nous restera encore une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus +rapidement +</p> + +<p> +—Comment comptes-tu donc manœuvrer ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Voici, Dick : tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je +jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien changé à l'équilibre +du ballon ; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à +cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques que le +chalumeau ; or, en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis +certain de m'enlever avec une grande rapidité. +</p> + +<p> +—Cela est évident. +</p> + +<p> +—Oui, mais il y a un inconvénient ; c'est que, pour descendre plus tard, je +devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît de lest que +j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse ; mais on ne peut en regretter la +perte, quand il s'agit du salut d'un homme. +</p> + +<p> +—Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver ! +</p> + +<p> +—Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de façon à ce +qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. +</p> + +<p> +—Mais cette obscurité ? +</p> + +<p> +—Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront terminés +Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. Peut-être +faudra-t-il faire le coup de feu ; or nous avons pour la carabine un coup, pour +les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui +peuvent être tirés en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas +besoin de recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts ? +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts, » répondit Joe. +</p> + +<p> +Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. +</p> + +<p> +« Bien ; fit le docteur. Ayez l'œil à tout. Joe sera chargé de précipiter le +lest, et Dick d'enlever le prisonnier ; mais que rien ne se fasse avant mes +ordres. Joe, va d'abord ; détacher l'ancre, et remonte promptement dans la +nacelle. » +</p> + +<p> +Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques instants Le +<i>Victoria</i> rendu libre flottait dans l'air, à peu près immobile. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante quantité +de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le chalumeau sans +qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à l'action de la pile de +Bunzen ; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient +à la décomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en +retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de +chaque fil. +</p> + +<p> +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient ; lorsque +le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle ; +il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes +</p> + +<p> +Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un insoutenable +éclat entre les deux pointes de charbon ; une gerbe immense de lumière +électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit. +</p> + +<p> +« Oh ! fit Joe, mon maître ! +</p> + +<p> +—Pas un mot, » dit le docteur +</p> + +<h2>CHAPITRE XXII</h2> + +<p class="letter"> +La gerbe de lumière. — Le missionnaire.—Enlèvement dans un rayon de lumière.—Le +prêtre lazariste.—Peu d'espoir.—Soins du docteur.—Une vie d'abnégation.—Passage +d'un volcan. +</p> + +<p> +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de +lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent entendre. +Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. +</p> + +<p> +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le <i>Victoria</i> presque immobile +s'élevait au centre d'une clairière ; entre des champs de sésame et de cannes à +sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour +desquelles fourmillait une tribu nombreuse +</p> + +<p> +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce poteau +gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de +longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la +tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix. +</p> + +<p> +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la place +d'une tonsure à demi effacée. +</p> + +<p> +« Un missionnaire ! un prêtre ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Pauvre malheureux ! répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! » +</p> + +<p> +La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète énorme +avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante facile à +concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d'un +rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains +vers ces sauveurs inespérés. +</p> + +<p> +« Il vit ! il vit ! s'écria Fergusson ; Dieu soit loué ! Ces sauvages sont +plongés dans un magnifique effroi ! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes +amis. +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts Samuel. +</p> + +<p> +—Joe, éteins le chalumeau. » +</p> + +<p> +L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait +doucement le <i>Victoria</i> au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il +s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes +environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait +sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait ça et là de rapides et vives +plaques de lumière. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, +disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du +<i>Victoria</i> qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurité. +</p> + +<p> +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus audacieux, +comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands +cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer. +</p> + +<p> +Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'était pas +même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où +la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le +prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l'instant même où Joe +précipitait brusquement les deux cents livres de lest. +</p> + +<p> +Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême ; mais, contrairement +à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois à quatre pieds +au-dessus du sol, demeura immobile ! +</p> + +<p> +« Qui nous retient ? » s'écria-t-il avec l'accent la terreur. +</p> + +<p> +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. +</p> + +<p> +« Oh ! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est +accroché au-dessous de la nacelle ! +</p> + +<p> +—Dick ! Dick ! s'écria le docteur, la caisse à eau ! » +</p> + +<p> +Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui +pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans +les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier +échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. +</p> + +<p> +« Hurrah ! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. +</p> + +<p> +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds +d'élévation. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. +</p> + +<p> +« Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit tranquillement +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains +étendues, tournoyant dans l'espace, et bientôt se brisant contre terre. Le +docteur écarta alors les deux fils électriques, et l'obscurité redevint +profonde. Il était une heure du matin. +</p> + +<p> +Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. +</p> + +<p> +« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. +</p> + +<p> +—Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une mort +cruelle ! Mes frères, je vous remercie ; mais mes jours sont comptés, mes +heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre ! » +</p> + +<p> +Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. +</p> + +<p> +« Il se meurt, s'écria Dick. +</p> + +<p> +—Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible ; +couchons-le sous la tente. » +</p> + +<p> +Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert +de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient +laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un +mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées +; ces soins, il les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin ; puis, +prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +lèvres du prêtre. +</p> + +<p> +Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de +dire : « Merci ! merci ! » +</p> + +<p> +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu ; il ramena les +rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon. +</p> + +<p> +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de +prés de cent quatre-vingts livres ; il se maintenait donc sans l'aide du +chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers +l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le +prêtre assoupi. +</p> + +<p> +« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit le +chasseur. As-tu quelque espoir ? +</p> + +<p> +—Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. +</p> + +<p> +—Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il faisait là +des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades ! +</p> + +<p> +—Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du +malheureux fut interrompu ; c'était un long assoupissement, entrecoupé de +quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter Fergusson. +</p> + +<p> +Vers le soir, le <i>Victoria</i> demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux +côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous. +</p> + +<p> +Le lendemain au matin, le <i>Victoria</i> avait à peine dérivé dans l'ouest. La +journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis +d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec +bonheur l'air vif du matin. +</p> + +<p> +« Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson . +</p> + +<p> +—Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus +que dans un rêve ! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est passé ! Qui +êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière ? +</p> + +<p> +—Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel ; nous avons tenté de +traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le +bonheur de vous sauver. +</p> + +<p> +—La science a ses héros, dit le missionnaire +</p> + +<p> +—Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. +</p> + +<p> +—Vous êtes missionnaire ? demanda le docteur. +</p> + +<p> +—Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers +moi, le ciel en soit loué ! Le sacrifice de ma vie était fait ! Mais vous venez +d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France ! Je suis sans nouvelles depuis +cinq ans ? +</p> + +<p> +—Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +—Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères ignorants et +barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. » +</p> + +<p> +Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint longuement de +la France. +</p> + +<p> +Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le pauvre +jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe dans les +siennes, brûlantes de fièvre ; le docteur lui prépara quelques tasses de thé +qu'il but avec plaisir ; il eut alors la force de se relever un peu et de +sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur ! +</p> + +<p> +« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre +audacieuse entreprise ; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous +!... » +</p> + +<p> +La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de +nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains +de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion ; il sentait cette +existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient +arraché au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut +sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses +membres brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le +sentiment, sinon la vie. +</p> + +<p> +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. +</p> + +<p> +« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends, et cela +vous fatiguera moins. » +</p> + +<p> +Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en +plein Morbihan ; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la carrière +ecclésiastique ; à cette vie d'abnégation il voulut encore joindre la vie de +danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la Mission, dont saint Vincent +de Paul fut le glorieux fondateur ; à vingt ans, il quittait son pays pour les +plages inhospitalières de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les +obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au +sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur ; pendant deux ans, +sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés ; +il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en +butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, +il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de ces +combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible fut celui où +on le prit pour un fou, il s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées +; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore, il parcourut ces +régions barbares, poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu ; depuis +un an, il résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des +plus sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on +attribua cette mort inattendue ; on résolut de l'immoler ; depuis quarante +heures déjà durait son supplice ; ainsi que l'avait supposé le docteur, il +devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes à feu, la +nature l'emporta : « A moi ! à moi ! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, +lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation. +</p> + +<p> +« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu +! +</p> + +<p> +—Espérez encore, lui répondit le docteur ; nous sommes près de vous ; nous vous +sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au supplice. +</p> + +<p> +—Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné ! Béni soit Dieu +de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et +d'entendre la langue de mon pays. » +</p> + +<p> +Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre +l'espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à l'écart. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager +son précieux fardeau. +</p> + +<p> +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes +plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale ; le ciel paraissait en +feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phénomène. +</p> + +<p> +« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. +</p> + +<p> +—Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » +</p> + +<p> +Trois heures après le <i>Victoria</i> se trouvait en pleines montagnes ; sa +position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude ; devant +lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, et projetait des +quartiers de roches à une grande élévation ; il y avait des coulées de feu +liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et dangereux +spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait le ballon vers cette +atmosphère incendiée. +</p> + +<p> +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le chalumeau +fut développé à toute flamme, et le <i>Victoria</i> parvint à six mille pieds, +laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises. +</p> + +<p> +De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en feu d'où +s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. +</p> + +<p> +« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans +ses plus terribles manifestations ! » +</p> + +<p> +Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne d'un +véritable tapis de flammes ; l'hémisphère inférieur du ballon resplendissait +dans la nuit ; une chaleur torride montait jusqu'à la nacelle, et le docteur +Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse situation. +</p> + +<p> +Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à +l'horizon, et le <i>Victoria</i> poursuivait tranquillement son voyage dans une +zone moins élevée. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIII</h2> + +<p class="letter"> +Colère de Joe.—La mort d'un juste.—La veillée du corps.—Aridité. - +L'ensevelissement.—Les blocs de quartz.—Hallucination de Joe.—Un lest +précieux.—Relèvement des montagnes aurifères.—Commencement des désespoirs de +Joe. +</p> + +<p> +Une nuit magnifique s'étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans une +prostration paisible. « Il n'en reviendra pas, dit Joe ! Pauvre jeune homme ! +trente ans à peine ! +</p> + +<p> +—Il s'éteindra dans nos bras ! dit le docteur avec désespoir. Sa respiration +déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour le sauver ! +</p> + +<p> +—Les infâmes gueux ! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient de temps +à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des paroles pour les +plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner ! +</p> + +<p> +—Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit peut-être. Il +souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un paisible sommeil. » +</p> + +<p> +Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées ; le docteur s'approcha ; la +respiration du malade devenait embarrassée ; il demandait de l'air ; les +rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec délices les souffles +légers de cette nuit transparente ; les étoiles lui adressaient leur tremblante +lumière, et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. +</p> + +<p> +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui +récompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette de +reconnaissance ! +</p> + +<p> +—Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement passager. +Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d'été. +</p> + +<p> +—La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder +en face ! La mort, commencement des choses éternelles, n'est que la fin des +soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie ! » +</p> + +<p> +Kennedy le souleva ; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier +sous lui. +</p> + +<p> +« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi ! » +</p> + +<p> +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu les +joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés, sur le +chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans une assomption +miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence nouvelle. +</p> + +<p> +Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d'un jour. +</p> + +<p> +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses +larmes. +</p> + +<p> +« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! » +</p> + +<p> +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en silence. +</p> + +<p> +« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans cette terre +d'Afrique arrosée de son sang. » +</p> + +<p> +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le docteur, +Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence ; chacun +pleurait. +</p> + +<p> +Le lendemain, le vent venait du sud, et le <i>Victoria</i> marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes ; là des cratères éteints, +ici des ravins incultes ; pas une goutte d'eau sur ces crêtes desséchées ; des +rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières blanchâtres, tout dénotait +une stérilité profonde. +</p> + +<p> +Vers midi, le docteur, pour procéder à l'ensevelissement du corps, résolut de +descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation +primitive, les montagnes environnantes devaient l'abriter et lui permettre +d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun arbre qui pût lui +offrir un point d'arrêt. +</p> + +<p> +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa perte de +lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre maintenant qu'à la +condition de lâcher une quantité proportionnelle de gaz ; il ouvrit donc la +soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, et le <i>Victoria</i> s'abaissa +tranquillement vers le ravin. +</p> + +<p> +Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape ; Joe sauta sur +le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et de l'autre, il +ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt remplacèrent son propre poids +; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la +nacelle plus de cinq cents livres de pierres ; alors le docteur et Kennedy +purent descendre à leur tour. Le <i>Victoria</i> se trouvait équilibré, et sa +force ascensionnelle était impuissante à l'enlever. +</p> + +<p> +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces pierres, car +les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur extrême, ce qui éveilla un +instant l'attention de Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches +porphyriteuses. +</p> + +<p> +« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un emplacement +pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin encaissé comme une +sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d'aplomb ses rayons brûlants. +</p> + +<p> +Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui l'encombraient ; +puis une fosse fut creusée assez profondément pour que les animaux féroces ne +pussent déterrer le cadavre. +</p> + +<p> +Le corps du martyr y fut déposé avec respect. +</p> + +<p> +La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments +de roches furent disposés comme un tombeau. +</p> + +<p> +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. Il +n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher +un abri contre la chaleur du jour. +</p> + +<p> +« A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. +Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur a été +enseveli ? +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'Écossais. +</p> + +<p> +—Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine +d'or ! +</p> + +<p> +—Une mine d'or ! s'écrièrent Kennedy et Joe. +</p> + +<p> +—Une mine d'or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez +aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une grande pureté. +</p> + +<p> +—Impossible ! impossible! répéta Joe. +</p> + +<p> +—Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans +rencontrer des pépites importantes. » +</p> + +<p> +Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était pas loin +de l'imiter. +</p> + +<p> +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. +</p> + +<p> +—Monsieur, vous en parlez à votre aise. +</p> + +<p> +—Comment ! un philosophe de ta trempe... +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. +</p> + +<p> +—Voyons ! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse nous ne +pouvons pas l'emporter. +</p> + +<p> +—Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple ! +</p> + +<p> +—C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hésitais même à te faire part de +cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. +</p> + +<p> +—Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous ! bien à nous ! +la laisser ! +</p> + +<p> +—Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait ? est-ce que +ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigné la vanité des choses +humaines ? +</p> + +<p> +—Tout cela est vrai, répondit Joe ; mais enfin, de l'or ! Monsieur Kennedy, +est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces millions ? +</p> + +<p> +—Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empêcher de +sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons +pas la rapporter. +</p> + +<p> +—C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas +aisément dans la poche. +</p> + +<p> +—Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne peut-on, +au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest ? +</p> + +<p> +—Eh bien ! J'y consens, dit Fergusson ; mais tu ne feras pas trop la grimace, +quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord. +</p> + +<p> +—Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de +l'or ! +</p> + +<p> +—Oui, mon ami ; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors depuis +des siècles ; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers ! Une Australie +et une Californie réunies au fond d'un désert ! +</p> + +<p> +—Et tout cela demeurera inutile ! +</p> + +<p> +—Peut-être ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. +</p> + +<p> +—Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit. +</p> + +<p> +—Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai, +et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes concitoyens, si tu crois +que tant d'or puisse faire leur bonheur. +</p> + +<p> +—Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison ; je me résigne, +puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce +précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours autant de +gagné. +</p> + +<p> +Et Joe se mit à l'ouvrage ; il y allait de bon cœur ; il eut bientôt entassé +près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or se trouve +renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté. +</p> + +<p> +Le docteur le regardait faire en souriant ; pendant ce travail, il prit ses +hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22° 23' de +longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale. +</p> + +<p> +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le +corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle. +</p> + +<p> +Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau abandonné au +milieu des déserts de l'Afrique ; mais pas un arbre ne croissait aux environs. +</p> + +<p> +« Dieu la reconnaîtra, » dit-il. +</p> + +<p> +Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de Fergusson ; +il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu d'eau ; il voulait +remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse pendant l'enlèvement du nègre, +mais c'était chose impossible dans ces terrains arides ; cela ne laissait pas +de l'inquiéter ; obligé d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à +se trouver à court pour les besoins de la soif ; il se promit donc de ne +négliger aucune occasion de renouveler sa réserve. +</p> + +<p> +De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de l'avide Joe ; +il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit +tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trésors du ravin. +</p> + +<p> +Le docteur alluma son chalumeau ; le serpentin s'échauffa, le courant +d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le +ballon ne bougea pas. +</p> + +<p> +Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot. +</p> + +<p> +« Joe, » fit le docteur. +</p> + +<p> +Joe ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Joe, m'entends-tu ? » +</p> + +<p> +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. +</p> + +<p> +« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantité +de ce minerai à terre. +</p> + +<p> +—Mais, Monsieur, vous m'avez permis +</p> + +<p> +—Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout. +</p> + +<p> +—Cependant. +</p> + +<p> +—Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert ! » +</p> + +<p> +Il jeta un regard désespéré vers Kennedy ; mais le chasseur prit l'air d'un +homme qui n'y pouvait rien. +</p> + +<p> +« Eh bien, Joe ? +</p> + +<p> +—Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entêté. +</p> + +<p> +—Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien ! mais le ballon ne s'enlèvera que +lorsque tu l'auras délesté un peu. » +</p> + +<p> +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le +pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains ; c'était un poids de trois ou +quatre livres ; il le jeta. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> ne bougea pas. +</p> + +<p> +« Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore +</p> + +<p> +—Pas encore, répondit le docteur. Continue. » +</p> + +<p> +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait +toujours immobile. Joe pâlit. +</p> + +<p> +« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me +trompe, environ quatre cents livres ; il faut donc te débarrasser d'un poids au +moins égal au notre, puisqu'il nous remplaçait. +</p> + +<p> +—Quatre cents livres à jeter ! s'écria Joe piteusement. +</p> + +<p> +—Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! » +</p> + +<p> +Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le ballon. De +temps en temps il s'arrêtait : +</p> + +<p> +Nous montons ! disait-il. +</p> + +<p> +—Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu. +</p> + +<p> +—Il remue, dit-il enfin. +</p> + +<p> +—Va encore, répétait Fergusson. +</p> + +<p> +— Il monte ! j'en suis sûr. +</p> + +<p> +—Va toujours, » répliquait Kennedy. +</p> + +<p> +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en dehors de la +nacelle. Le <i>Victoria</i> s'éleva d'une centaine de pieds, et, le chalumeau +aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes. +</p> + +<p> +« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si +nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du voyage, et tu seras +riche pour le reste de tes jours. » +</p> + +<p> +Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai. +</p> + +<p> +« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce métal +sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que d'avidités, que de crimes +enfanterait la connaissance d'une pareille mine ! Cela est attristant. » +</p> + +<p> +Au soir, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest ; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles de +Zanzibar. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIV</h2> + +<p class="letter"> +Le vent tombe.—Les approches du Désert.—Le décompte de la provision d'eau.—Les +nuits de l'Équateur.—Inquiétudes de Samuel Fergusson.—La situation telle +qu'elle est. Énergique réponses de Kennedy et de Joe.—Encore une nuit. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa la +nuit dans une tranquillité parfaite ; les voyageurs purent goûter un peu de ce +sommeil dont ils avaient si grand besoin ; les émotions des journées +précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs. +</p> + +<p> +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le ballon +s'éleva dans les airs ; après plusieurs essais infructueux, il rencontra un +courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest. +</p> + +<p> +« Nous n'avançons plus, dit le docteur ; si je ne me trompe, nous avons +accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours ; mais, au train +dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d'autant +plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer d'eau. +</p> + +<p> +—Mais nous en trouverons, répondit Dick ; il est impossible de ne pas +rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette vaste +étendue de pays. +</p> + +<p> +—Je le désire. +</p> + +<p> +—Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche ? » +</p> + +<p> +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon ; il le faisait d'autant +plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les hallucinations de Joe ; +mais, n'en ayant rien fait paraître, il se posait en esprit fort ; le tout en +riant, du reste. +</p> + +<p> +Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il +songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara ; là, +des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits où se +désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres +dépressions du sol. +</p> + +<p> +Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié la +disposition d'esprit des trois voyageurs ; ils parlaient moins ; ils +s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées. +</p> + +<p> +Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé dans +cet océan d'or ; il se taisait ; il considérait avec avidité ces pierres +entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables demain. +</p> + +<p> +L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le désert se +faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de quelques huttes ; +La végétation se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les +terrains bruyéreux de l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des +pierres de feu, quelques lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette +stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches +vives et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur +Fergusson. +</p> + +<p> +Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée déserte ; +elle aurait laissé des traces visibles de campement, les ossements blanchis de +ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on sentait que bientôt une +immensité de sable s'emparerait de cette région désolée. +</p> + +<p> +Cependant on ne pouvait reculer ; il fallait aller en avant ; le docteur ne +demandait pas mieux ; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait delà de +ce pays. Et pas un nuage au ciel ! A la fin de cette journée, le +<i>Victoria</i> n'avait pas franchi trente milles. +</p> + +<p> +Si l'eau n'eut pas manqué ! Mais il en restait en tout trois gallons [Treize +litres et demi environ] ! Fergusson mit de côté un gallon destiné à étancher la +soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades] +rendait intolérable ; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau ; +ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; or +le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ ; on ne pouvait +donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était +rigoureusement mathématique. +</p> + +<p> +« Cinquante-quatre heures ! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis bien +décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source, +une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant +lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de +cette situation grave, mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour notre +soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère. +</p> + +<p> +—Rationne-nous, répondit le chasseur ; mais il n'est pas encore temps de se +désespérer ; nous avons trois jours devant nous, dis-tu ? +</p> + +<p> +—Oui, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours il sera +temps de prendre un parti ; jusque-là redoublons de vigilance. » +</p> + +<p> +Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesurée ; la quantité d'eau-de-vie +s'accrut dans les grogs ; mais il fallait se défier de cette liqueur plus +propre à altérer qu'à rafraîchir. +</p> + +<p> +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait une +forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds au-dessus du +niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur ; elle +lui rappela les présomptions des géographes sur l'existence d'une vaste étendue +d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ; +or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile. +</p> + +<p> +A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour immuable et +les rayons ardents du soleil ; dès ses premières lueurs, la température +devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du +départ, et pendant un temps, assez long le <i>Victoria</i> demeura sans +mouvement dans une atmosphère de plomb. +</p> + +<p> +Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans des +zones supérieures ; mais il fallait dépenser une plus grande quantité d'eau, +chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent +pieds du sol ; là, un courant faible le poussait vers l'horizon occidental. +</p> + +<p> +Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers midi, le +<i>Victoria</i> avait à peine fait quelques milles. +</p> + +<p> +« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous +obéissons. +</p> + +<p> +—Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où un +propulseur ne serait pas à dédaigner. +</p> + +<p> +—Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau pour se +mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la même ; +jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. Les ballons en +sont encore au point où se trouvaient les navires avant l'invention de la +vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes et les hélices ; nous avons +donc le temps d'attendre. +</p> + +<p> +—Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant. +</p> + +<p> +—Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle +dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins forte dans le +serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de liquide, nous +n'aurions pas à l'économiser. Ah ! maudit sauvage qui nous a coûté cette +précieuse caisse ! +</p> + +<p> +—Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ? +</p> + +<p> +—Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort horrible. +Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous seraient bien utiles ; +c'étaient encore douze ou treize jours de marche assurés, et de quoi traverser +certainement ce désert. +</p> + +<p> +—Nous avons fait au moins la moitié du voyage ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Comme distance, oui ; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or il a une +tendance à diminuer tout à fait. +</p> + +<p> +—Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre ; nous nous en +sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est impossible +de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui vous le dis. +</p> + +<p> +Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille ; les ondulations des +montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine ; c'étaient les derniers +ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient les beaux arbres +de l'est ; quelques bandes d'une verdure altérée luttaient encore contre +l'envahissement des sables ; les grandes roches tombées des sommets lointains, +écrasées dans leur chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se +feraient sable grossier, puis poussière impalpable. +</p> + +<p> +« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe ; j'avais raison de te +dire : Prends patience ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins ! de la +chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher autre chose dans un +pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais pas confiance +dans vos forêts et vos prairies ; c'est un contre-sens ! ce n'est pas la peine +de venir si loin pour rencontrer la campagne d'Angleterre. Voici la première +fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu. » +</p> + +<p> +Vers le soir, le docteur constata que le <i>Victoria</i> n'avait pas gagné +vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude l'enveloppa +dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé avec la netteté d'une +ligne droite. +</p> + +<p> +Le lendemain était le 1er mai, un jeudi ; mais les jours se succédaient avec +une monotonie désespérante ; le matin valait le matin qui l'avait précédé ; +midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit +condensait dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait +léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt +une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment où cette +haleine s'éteindrait elle-même. +</p> + +<p> +Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation ; il conservait le +calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la main, il interrogeait +tous les points de l'horizon ; il voyait décroître insensiblement les dernières +collines et s'effacer la dernière végétation ; devant lui s'étendait toute +l'immensité du désert. +</p> + +<p> +La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il n'en +laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, +il les avait entraînés au loin, presque par la force de l'amitié ou du devoir. +Avait-il bien agit ? N'était-ce pas tenter les voies défendues ? N'essayait-il +pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il +pas réservé à des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat ! +</p> + +<p> +Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se +multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association d'idées, +Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. Après avoir +constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce qu'il fallait faire +alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des +courants supérieurs qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr +du pays passé, il ignorait le pays à venir ; aussi, sa conscience parlant haut, +il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux compagnons ; il leur exposa +nettement la situation ; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait +à faire ; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins ; quelle était +leur opinion ? +</p> + +<p> +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il +souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai. +</p> + +<p> +—Et toi, Kennedy ! +</p> + +<p> +—Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer ; personne +n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise ; mais je n'ai plus voulu +les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi corps et âme. Dans +la situation présente, mon avis est que nous devons persévérer, aller jusqu'au +bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi +donc, en avant, tu peux compter sur nous. +</p> + +<p> +—Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je m'attendais +à tant de dévouement ; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore +une fois, merci. » +</p> + +<p> +Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion. +</p> + +<p> +« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D'après mes relèvements, nous ne sommes pas à +plus de trois cents milles du golfe de Guinée ; le désert ne peut donc +s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et reconnue jusqu'à une +certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers +cette côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, +quelque puits où renouveler notre provision d'eau. +</p> + +<p> +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en +calme plat au milieu des airs. +</p> + +<p> +—Attendons avec résignation, » dit le chasseur. +</p> + +<p> +Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette interminable +journée ; rien n'apparut qui pût faire naître une espérance. Les derniers +mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux +s'allongèrent en longues lignes de feu sur cette plate immensité. C'était le +désert. +</p> + +<p> +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant +dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de gaz pour +alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit durent être sacrifiées à +l'étanchement d'une soif ardente. +</p> + +<p> +La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit pas. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXV</h2> + +<p class="letter"> +Un peu de philosophie.—Un nuage à l'horizon.—Au milieu d'un brouillard.—Le +ballon inattendu.—Les signaux.—Vue exacte du Victoria.—Les palmiers.—Traces +d'une caravane.—Le puits au milieu du désert. +</p> + +<p> +Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds ; mais c'est +à peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest. +</p> + +<p> +« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de sable ! +Quel étrange spectacle ! Quelle singulière disposition de la nature ! Pourquoi +là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême aridité, et cela, par la +même latitude, sous les mêmes rayons de soleil ! +</p> + +<p> +—Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy ; la raison me +préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà l'important. +</p> + +<p> +—Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick ; cela ne peut pas faire de mal +</p> + +<p> +—Philosophons, je le veux bien ; nous en avons le temps ; à peine si nous +marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. +</p> + +<p> +—Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes de nuages +dans l'est. +</p> + +<p> +—Joe a raison, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage ; avec une bonne +pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage ! +</p> + +<p> +—Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. +</p> + +<p> +—C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis +</p> + +<p> +—Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes prétentions. +</p> + +<p> +—Je le désire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'épongeant le visage, la chaleur est +une bonne chose, en hiver surtout ; mais en été, il ne faut pas en abuser. +</p> + +<p> +—Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon demanda +Kennedy au docteur. +</p> + +<p> +—Non ; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des températures +beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise intérieurement au moyen +du serpentin a été quelquefois de cent cinquante-huit degrés [70° centigrades] +et l'enveloppe ne paraît pas avoir souffert. +</p> + +<p> +—Un nuage ! un vrai nuage ! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue perçante +défiait toutes les lunettes. +</p> + +<p> +En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement +au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursouflée ; +c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement leur +forme première, d'où le docteur conclut qu'il n'existait aucun courant d'air +dans leur agglomération. +</p> + +<p> +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze heures +seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut tout entier +derrière cet épais rideau ; à ce moment même, la bande inférieure du nuage +abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en pleine lumière. +</p> + +<p> +« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop compter sur +lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle qu'il avait ce matin. +</p> + +<p> +—En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins. +</p> + +<p> +—C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas crever sur +nous ? +</p> + +<p> +—J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur ; ce sera +une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. Mais, dans notre +situation, il ne faut rien négliger ; nous allons monter. » +</p> + +<p> +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin ; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon s'éleva +sous l'action de son hydrogène dilaté. +</p> + +<p> +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du nuage, et +entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette élévation ; mais il n'y +trouva pas le moindre souffle de vent ; ce brouillard paraissait même dépourvu +d'humidité, et les objets exposés à son contact furent à peine humectés. Le +<i>Victoria</i>, enveloppé dans cette vapeur, y gagna peut-être une marche plus +sensible, mais ce fut tout. +</p> + +<p> +Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa +manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus vive +surprise : +</p> + +<p> +« Ah ! par exemple ! +</p> + +<p> +—Qu'est-ce donc, Joe ? +</p> + +<p> +—Mon maître ! Monsieur Kennedy ! voilà qui est étrange ! +</p> + +<p> +—Qu'y a-t-il donc ? +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a volé notre +invention ! +</p> + +<p> +—Devient-il fou ? » demanda Kennedy. +</p> + +<p> +Joe représentait la statue de la stupéfaction ! Il restait immobile +</p> + +<p> +« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon ? dit le +docteur en se tournant vers lui. +</p> + +<p> +« Me diras-tu ?... dit-il. +</p> + +<p> +—Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, +</p> + +<p> +—Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas croyable ! +Samuel, Samuel, vois donc ! +</p> + +<p> +—Je vois, répondit tranquillement le docteur. +</p> + +<p> +—Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! » +</p> + +<p> +En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa nacelle +et ses voyageurs ; il suivait exactement la même route que le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +« Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux ; +prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. +</p> + +<p> +Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même moment la +même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le même salut dans une +main qui l'agitait de la même façon. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Ce sont des singes, s'écria Joe, ils se moquent de nous ! +</p> + +<p> +—Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te fais ce +signal, mon cher Dick ; cela veut dire que nous-mêmes nous sommes dans cette +seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement notre <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le ferez +jamais croire. +</p> + +<p> +—Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. » +</p> + +<p> +Joe obéit : il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits. +</p> + +<p> +« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose ; un +simple phénomène d'optique ; il est du à la réfraction inégale des couches de +l'air, et voilà tout. +</p> + +<p> +—C'est merveilleux ! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et multipliait ses +expériences à tour de bras. +</p> + +<p> +—Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir notre brave +<i>Victoria</i> ! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement ! +</p> + +<p> +—Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est un +singulier effet tout de même. » +</p> + +<p> +Mais bientôt cette image s'effaça graduellement ; les nuages s'élevèrent à une +plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n'essaya plus de les suivre, +et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel. +</p> + +<p> +Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré se +rapprocha du sol. +</p> + +<p> +Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations +retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur dévorante. +</p> + +<p> +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de +sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient à une distance +peu éloignée. +</p> + +<p> +« Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits ? » +</p> + +<p> +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas. +</p> + +<p> +« Enfin, répéta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et nous sommes sauvés, car, si peu +que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par arriver ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air est vraiment +étouffant. +</p> + +<p> +—Buvons, mon garçon. » +</p> + +<p> +Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la +provision à trois pintes et demie seulement. +</p> + +<p> +« Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bière de Perkins ne +m'a fait autant de plaisir +</p> + +<p> +—Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais +éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la condition de n'en +être jamais privé » +</p> + +<p> +A six heures, le <i>Victoria</i> planait au-dessus des palmiers. +</p> + +<p> +C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres d'arbres sans +feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considéra avec effroi. +</p> + +<p> +A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits ; mais ces +pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une +impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le cœur de Samuel +se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses compagnons, quand les +exclamations de ceux-ci attirèrent son attention. +</p> + +<p> +A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements blanchis ; +des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait poussé +jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire ; les plus faibles étaient +tombés peu à peu sur le sable ; les plus forts, parvenus à cette source tant +désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible. +</p> + +<p> +Les voyageurs se regardèrent en palissant. +</p> + +<p> +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y a pas là +une goutte d'eau à recueillir. +</p> + +<p> +—Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici +qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond ; il y a eu là une source +; peut-être en reste-t-il quelque chose. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> prit terre ; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids +de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et +pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que poussière. La +source paraissait tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable +sec et friable, le plus aride des sables ; il n'y avait pas trace d'humidité. +</p> + +<p> +Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits couverts +d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés. +</p> + +<p> +Il comprit l'inutilité de leurs recherches ; il s'y attendait, il ne dit rien. +Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'énergie +pour trois. +</p> + +<p> +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colère au +milieu des ossements dispersés sur le sol. +</p> + +<p> +Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs ; ils +mangeaient avec répugnance. +</p> + +<p> +Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les tourments de la +soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVI</h2> + +<p class="letter"> +Cent treize degrés.—Réflexions du docteur.—Recherche désespérée.—Le chalumeau +s'éteint. Cent vingt-deux degrés.—La contemplation du désert.—Une promenade +dans la nuit.—Solitude.—Défaillance.—Projets de Joe.—Il se donne un jour +encore. +</p> + +<p> +La route parcourue par le <i>Victoria</i> pendant la journée précédente +n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent +soixante-deux pieds cubes de gaz. +</p> + +<p> +Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ. +</p> + +<p> +« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures +nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous +deviendrons. +</p> + +<p> +—Peu de vent ce matin, maître ! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, +ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson. +</p> + +<p> +Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans +les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur devint +intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua cent treize +degrés [45° centigrades]. +</p> + +<p> +Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le +sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivité +forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à plaindre qui ne +peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une occupation matérielle ; mais +ici, rien à surveiller ; à tenter, pas davantage ; il fallait subir la +situation sans pouvoir l'améliorer. +</p> + +<p> +Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement ; +l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au contraire, +et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui donnent les naturels de +l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait +du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses +lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert ! +</p> + +<p> +Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il avait +prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait +décomposée en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphère ? +</p> + +<p> +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus avancé ! Quand +il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette latitude, +qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu ? Le vent, s'il se levait +enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici même, s'il venait de l'est +! Mais l'espoir poussait Samuel en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau +dépensés en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert +! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours ! Peut-être aussi, +tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à +perdre du gaz pour redescendre après ! Mais le gaz de son ballon, c'était son +sang, c'était sa vie ! +</p> + +<p> +Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses mains, +et pendant des heures entières il ne la relevait pas. +</p> + +<p> +« Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut +tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique qui nous +emporte ! Il faut risquer nos dernières ressources. » +</p> + +<p> +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute température +l'hydrogène de l'aérostat ; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et +monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha +vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu'à cinq milles ; son point +de départ demeura obstinément au-dessous de lui ; un calme absolu semblait +régner jusqu'au, dernières limites de l'air respirable. +</p> + +<p> +Enfin l'eau d'alimentation s'épuisa ; le chalumeau s'éteignit faute de gaz ; la +pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le <i>Victoria</i>, se contractant, +descendit doucement sur le sable à la place même que la nacelle y avait +creusée. +</p> + +<p> +Il était midi ; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51' de latitude, +à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre cents milles des +côtes occidentales de l'Afrique. +</p> + +<p> +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. +</p> + +<p> +Nous nous arrêtons, dit l'Écossais. +</p> + +<p> +—Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave. +</p> + +<p> +Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de +la mer, par suite de sa constante dépression ; aussi le ballon se maintint-il +dans un équilibre parfait et une immobilité absolue. +</p> + +<p> +Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de sable, et ils +mirent pied à terre ; chacun s'absorba dans ses pensées, et, pendant plusieurs +heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le souper, composé de biscuit et de +pemmican, auquel on toucha à peine ; une gorgée d'eau brûlante compléta ce +triste repas. +</p> + +<p> +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La chaleur fut +étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau ; le +docteur la mit en réserve, et on résolut de n'y toucher qu'à la dernière +extrémité. +</p> + +<p> +« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble ! Cela ne m'étonne pas, +dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés [60° +centigrades] ! +</p> + +<p> +—Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s'il sortait d'un four. Et +pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est à devenir fou ! +</p> + +<p> +—Ne nous désespérons pas, dit le docteur ; à ces grandes chaleurs succèdent +inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la +rapidité de l'éclair ; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y +produire de grands changements en moins d'une heure. +</p> + +<p> +—Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance +à baisser. +</p> + +<p> +—Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau +dont les ailes sont brisées. +</p> + +<p> +—Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et +j'espère bien nous en servir encore. +</p> + +<p> +—Ah ! du vent ! du vent ! s'écria Joe ! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un +puits, et il ne nous manquera rien ; nos vivres sont suffisants, et avec de +l'eau nous attendrons un mois sans souffrir ! Mais la soif est une cruelle +chose. » +</p> + +<p> +La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit ; +il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un +caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise +qu'on appelle le mal du désert. L'impassibilité de ce bleu aride du ciel et de +ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère +incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer +incandescent ; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et +n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car +l'immensité est une sorte d'éternité. +</p> + +<p> +Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent +à ressentir des symptômes d'hallucination ; leurs yeux s'agrandissaient, leur +regard devenait trouble. +</p> + +<p> +Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition +inquiétante par une marche rapide ; il voulut parcourir cette plaine de sable +pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher. +</p> + +<p> +« Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien. +</p> + +<p> +—Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. +</p> + +<p> +—J'aime encore mieux dormir, fit Joe. +</p> + +<p> +—Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc +contre cette torpeur. Voyons, venez. » +</p> + +<p> +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la +transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un +homme affaibli et déshabitué de la marche ; mais il reconnut bientôt que cet +exercice lui serait salutaire ; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, +et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de +vertige ; il se crut penché sur un abîme ; il sentit ses genoux plier ; cette +vaste solitude l'effraya ; il était le point mathématique, le centre d'une +circonférence infinie, c'est-à-dire, rien ! Le <i>Victoria</i> disparaissait +entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, +lui, l'impassible, l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais +en vain ; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans +l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant +sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert. +</p> + +<p> +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe ; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses +traces nettement imprimées dans la plaine ; il l'avait trouvé évanoui. +</p> + +<p> +« Qu'avez-vous eu, mon maître ? demanda-t-il. +</p> + +<p> +—Ce ne sera rien, mon brave Joe ; un moment de faiblesse, voilà tout. +</p> + +<p> +—Ce ne sera rien, en effet, Monsieur ; mais relevez-vous ; appuyez-vous sur +moi, et regagnons le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. +</p> + +<p> +« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être +dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement. +</p> + +<p> +—Parle, je t'écoute ! +</p> + +<p> +—Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de +quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. » +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Eh bien ! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout +naturel que ce soit moi ! +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? quel est ton projet ? +</p> + +<p> +—Un projet bien simple : prendre des vivres, et marcher toujours devant moi +jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, +si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous +partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire +avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous +ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein +? +</p> + +<p> +—Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne +nous quitteras pas. +</p> + +<p> +—Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous nuire en +rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je +puis réussir ! +</p> + +<p> +—Non, Joe ! non ! ne nous séparons pas ! ce serait une douleur ajoutée aux +autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit +qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation. +</p> + +<p> +—Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose : je vous donne encore un +jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt +lundi, car il est une heure du matin ; si mardi nous ne partons pas, je +tenterai l'aventure ; c'est un projet irrévocablement décidé. » +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas ; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit +place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne +devait pas être le sommeil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVII</h2> + +<p class="letter"> +Chaleur effrayante.—Hallucinations.—Les dernières gouttes d'eau.—Nuit de +désespoir.—Tentative de suicide.—Le simoun.—L'oasis.—Lion et lionne. +</p> + +<p> +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est +à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable. +</p> + +<p> +« Rien ! se dit-il, rien ! » +</p> + +<p> +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps ; même chaleur, même dureté, +même implacabilité. +</p> + +<p> +« Faut-il donc désespérer ! » s'écria-t-il. +</p> + +<p> +Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet +d'exploration. +</p> + +<p> +Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il +souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient +à peine articuler un son. +</p> + +<p> +Il y avait encore là quelques gouttes d'eau ; chacun le savait, chacun y +pensait et se sentait attiré vers elles ; mais personne n'osait faire un pas. +</p> + +<p> +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec +un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy ; sa +puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations ; +pendant toute la journée, il fut en proie au délire ; il allait et venait, +poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines +pour en boire le sang. +</p> + +<p> +« Ah! s'écria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien nommé pays du désespoir ! +» +</p> + +<p> +Puis il tomba dans une prostration profonde ; on n'entendit plus que le +sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. +</p> + +<p> +Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie ; ce vaste +oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et +limpides ; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à +même, et il se relevait la bouche pleine de poussière. +</p> + +<p> +« Malédiction ! dit-il avec colère ! c'est de l'eau salée ! » +</p> + +<p> +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il +fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en +réserve. Ce fut plus fort que lui ; il s'avança vers la nacelle en se traînant +sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y +jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres. +</p> + +<p> +En ce moment, ces mots : « A boire ! à boire ! » furent prononcés avec un +accent déchirant. +</p> + +<p> +C'était Kennedy qui se traînait près de lui ; le malheureux faisait pitié, il +demandait à genoux, il pleurait. +</p> + +<p> +Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte, +Kennedy en épuisa le contenu. +</p> + +<p> +« Merci, » fit-il. +</p> + +<p> +Mais Joe ne l'entendit pas ; il était comme lui retombé sur le sable. +</p> + +<p> +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, +sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs +membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut +impossible ; il ne put mettre son projet à exécution. +</p> + +<p> +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras +croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une +fixité idiote. Kennedy était effrayant ; il balançait la tête de droite et de +gauche comme une bête féroce en cage. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la +crosse dépassait le bord de la nacelle. +</p> + +<p> +« Ah ! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. +</p> + +<p> +Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa +bouche. +</p> + +<p> +« Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se précipitant sur lui. +</p> + +<p> +—Laisse-moi ! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. +</p> + +<p> +Tous les deux luttaient avec acharnement. +</p> + +<p> +« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. +</p> + +<p> +Mais Joe s'accrochait à lui avec force ; ils se débattirent ainsi, sans que le +docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute ; dans la lutte, la +carabine partit soudain ; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit +comme un spectre ; il regarda autour de lui. +</p> + +<p> +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers +l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie : +</p> + +<p> +« Là ! là ! là-bas ! » +</p> + +<p> +Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, +et tous deux regardèrent. +</p> + +<p> +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête ; des vagues +de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense +; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité +; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée +s'allongeait jusqu'au <i>Victoria</i> ; les grains de sable fin glissaient avec +la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu. +</p> + +<p> +Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. +</p> + +<p> +« Le simoun ! s'écria-t-il. +</p> + +<p> +—Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre. +</p> + +<p> +—Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée ! tant mieux ! nous +allons mourir ! +</p> + +<p> +—Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire ! +</p> + +<p> +Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. +</p> + +<p> +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses +côtés. +</p> + +<p> +« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de +livres de ton minerai ! » +</p> + +<p> +Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. +Le ballon s'enleva. +</p> + +<p> +« Il était temps, » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le +<i>Victoria</i> était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait +l'atteindre ; il fut couvert d'une grêle de sable. +</p> + +<p> +« Encore du lest ! cria le docteur à Joe. +</p> + +<p> +—Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> monta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, enveloppé +dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable +au-dessus de cette mer écumante. +</p> + +<p> +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas ; ils regardaient, ils espéraient, +rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. +</p> + +<p> +A trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une +innombrable quantité de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillité +première. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte +d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. +</p> + +<p> +« L'eau ! l'eau est là ! s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et +descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. +</p> + +<p> +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante +milles [Cent lieues]. +</p> + +<p> +La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le +sol. +</p> + +<p> +« Vos fusils ! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » +</p> + +<p> +Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils +s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche +verdure qui leur annonçait des sources abondantes ; ils ne prirent pas garde à +de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol +humide. +</p> + +<p> +Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. +</p> + +<p> +« Le rugissement d'un lion ! dit Joe. +</p> + +<p> +—Tant mieux ! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons ! On est fort +quand il ne s'agit que de se battre. +</p> + +<p> +—De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un dépend la +vie de tous. » +</p> + +<p> +Mais Kennedy ne l'écoutait pas ; il s'avançait, l'œil flamboyant, la carabine +armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière +noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur +qu'il bondit ; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le +foudroyait ; il tomba mort. +</p> + +<p> +« Hourra ! hourra ! » s'écria Joe. +</p> + +<p> +Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala +devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement ; Joe +l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui +se désaltèrent. +</p> + +<p> +« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas ! » +</p> + +<p> +Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains +dans cette eau bienfaisante ; il s'enivrait. +</p> + +<p> +« Et monsieur Fergusson ? » dit Joe. +</p> + +<p> +Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même ! il remplit une bouteille qu'il avait +apportée, et s'élança sur les marches du puits. +</p> + +<p> +Mais quelle fut sa stupéfaction ! Un corps opaque, énorme, en fermait +l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. +</p> + +<p> +« Nous sommes enfermés ! +</p> + +<p> +—C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... » +</p> + +<p> +Dick n'acheva pas ; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel +ennemi il avait affaire. +</p> + +<p> +« Un autre lion ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Non pas, une lionne ! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en +rechargeant prestement sa carabine. +</p> + +<p> +Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. +</p> + +<p> +« En avant ! s'écria-t-il. +</p> + +<p> +—Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup ; son corps eut roulé +jusqu'ici ; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui +paraîtra, et celui-là est perdu ! +</p> + +<p> +—Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend ! +</p> + +<p> +—Attirons l'animal ; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine +</p> + +<p> +—Quel est ton projet ? +</p> + +<p> +—Vous allez voir. » +</p> + +<p> +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta +comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus ; +Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La +lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà +sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde +détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à +la main et fumant encore. +</p> + +<p> +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître +la bouteille pleine d'eau. +</p> + +<p> +La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire d'un +instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la Providence qui +les avait si miraculeusement sauvés. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVIII</h2> + +<p class="letter"> +Soirée délicieuse.—La cuisine de Joe.—Dissertation sur la viande crue.—Histoire +de James Bruce.—Le bivouac.—Les rêves de Joe.—Le baromètre baisse.—Le baromètre +remonte.—Préparatifs de départ.—L'ouragan. +</p> + +<p> +La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, après un +repas réconfortant ; le thé et le grog n'y furent pas ménagés. +</p> + +<p> +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouillé +les buissons ; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de ce paradis +terrestre ; ils s'étendirent sur leurs couvertures et passèrent une nuit +paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passées. +</p> + +<p> +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses rayons ne +pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en +suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet endroit un vent +favorable. +</p> + +<p> +Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une foule de +combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une insouciante prodigalité. +</p> + +<p> +« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs ! s'écria Kennedy ; +cette abondance après cette privation ! ce luxe succédant à cette misère ! Ah ! +j'ai été bien près de devenir fou ! +</p> + +<p> +—Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en train de +discourir sur l'instabilité des choses humaines. +</p> + +<p> +—Brave ami ! fit Dick en tendant la main à Joe. +</p> + +<p> +—Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick, +en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas de me rendre la +pareille ! +</p> + +<p> +—C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser abattre +pour si peu ! +</p> + +<p> +—Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet élément soit +bien nécessaire à la vie ! +</p> + +<p> +—Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus longtemps que les +gens privés de boire. +</p> + +<p> +—Je le crois ; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, même son +semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester longtemps sur le +cœur ! +</p> + +<p> +—Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande +crue ; voilà une coutume qui me répugnerait ! +</p> + +<p> +—Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait +ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique ; ceux-ci rapportèrent +que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa +généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une +singulière aventure à James Bruce. +</p> + +<p> +—Contez-nous cela, Monsieur ; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en +s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. +</p> + +<p> +—Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, de 1768 à +1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la recherche des +sources du Nil ; puis, il revint en Angleterre, où il publia ses voyages en +1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec une incrédulité extrême, +incrédulité qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes des +Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais, que personne +ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva +tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise ! on n'irait point +voir ! Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes +l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d'Édimbourg, un Écossais +reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit +de la viande crue, il déclara nettement que la chose n'était ni possible ni +vraie. Bruce ne dit rien ; il sortit, et rentra quelques instants après avec un +beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « Monsieur, +dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait +une injure grave ; en la croyant impraticable, vous vous êtes complètement +trompé. Et, pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce +beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. » +</p> + +<p> +L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le +plus grand sang-froid, James Bruce ajouta : « En admettant même que la chose ne +soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est +impossible. » +</p> + +<p> +—Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu +que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, on met notre voyage +en doute... +</p> + +<p> +—Eh bien ! que feras-tu ? Joe. +</p> + +<p> +—Je ferai manger aux incrédules les morceaux du <i>Victoria</i>, sans sel et +sans poivre ! » +</p> + +<p> +Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la sorte, en +agréables propos ; avec la force revenait l'espoir ; avec l'espoir, l'audace. +Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une providentielle rapidité. +</p> + +<p> +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur ; c'était le royaume de +ses rêves ; il se sentait chez lui ; il fallut que son maître lui en donnât le +relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux qu'il inscrivit sur ses +tablettes de voyage : 15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude. +</p> + +<p> +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette +forêt en miniature ; selon lui, la situation manquait un peu de bêtes féroces. +</p> + +<p> +« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce +lion, et cette lionne ? +</p> + +<p> +— Ça ! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu ! Mais, au +fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas +très éloignés de contrées plus fertiles. +</p> + +<p> +—Preuve médiocre, Dick ; ces animaux-là, pressés par la faim ou la soif, +franchissent souvent des distances considérables ; pendant la nuit prochaine, +nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux. +</p> + +<p> +—Par cette température, fit Joe ! Enfin, si cela est nécessaire, on le fera. +Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui nous a été si +utile. +</p> + +<p> +—Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le docteur, afin +que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du désert ! +</p> + +<p> +—On y veillera, Monsieur ; mais pensez-vous que cette oasis soit connue ? +</p> + +<p> +—Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent le +centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ? +</p> + +<p> +—Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous le même +climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles. +</p> + +<p> +—Pouah ! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel ! Si des sauvages avaient +les goûts des gentlemen, où serait la différence ? Par exemple, voilà des +braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de +l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. » +</p> + +<p> +Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la nuit, les +faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent heureusement +inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond sommeil. +</p> + +<p> +Le lendemain, le temps ne changea pas encore ; il se maintenait au beau avec +obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vînt +trahir un souffle de vent. +</p> + +<p> +Le docteur recommençait à s'inquiéter : si le voyage devait ainsi se prolonger, +les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli succomber faute d'eau, en +serait-on réduit à mourir de faim ? +</p> + +<p> +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement dans le +baromètre ; il y avait des signes évidents d'un changement prochain dans +l'atmosphère ; il résolut donc de faire ses préparatifs de départ pour profiter +de la première occasion ; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent +entièrement remplies toutes les deux. +</p> + +<p> +Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut obligé de +sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la santé, les idées +d'ambition lui étaient revenues ; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son +maître ; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi +considérable ; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or ; Joe n'hésita plus, +et il jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux +</p> + +<p> +« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il ; ils seront bien étonnés de +trouver la fortune en pareil lieu. +</p> + +<p> +—Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces +échantillons ?... +</p> + +<p> +—Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie +sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque jour d'un +merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des sables de l'Afrique. +</p> + +<p> +—Et c'est Joe qui en sera la cause. » +</p> + +<p> +L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et le fit +sourire. +</p> + +<p> +Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un changement +dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les ombrages de l'oasis, +elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf +degrés [69° centigrades]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut +la plus haute chaleur qui eut encore été observée. +</p> + +<p> +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du +docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau. +</p> + +<p> +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température s'abaissa +subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité augmenta. +</p> + +<p> +« Alerte ! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons ! alerte ! voici le +vent. +</p> + +<p> +—Enfin ! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête ! Au +<i>Victoria</i> ! au <i>Victoria</i> ! » +</p> + +<p> +Il était temps d'y arriver. Le <i>Victoria</i> se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une +partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, et tout +espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. +</p> + +<p> +Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis que +l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le docteur prit +sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès de poids. +</p> + +<p> +Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui pliaient +sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d'est à deux cents pieds du sol, +ils disparurent dans la nuit. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIX</h2> + +<p class="letter"> +Symptômes de végétation.—Idée fantaisiste d'un auteur français.—Pays +magnifique.—Royaume d'Adamova.—Les explorations de Speke et Burton reliées à +celles de Barth.—Les monts Atlantika.—Le fleuve Benoué.—La ville d'Yola.—Le +Bagélé.—Le mont Mendif. +</p> + +<p> +Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande +rapidité ; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si +funeste. +</p> + +<p> +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent +entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à +Christophe Colomb, la proximité de la terre ; des pousses vertes pointaient +timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de +cet Océan. +</p> + +<p> +Des collines encore peu élevées ondulaient à l'horizon ; leur profil, estompé +par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur +saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était +sur le point de s'écrier : +</p> + +<p> +« Terre ! terre ! » +</p> + +<p> +Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore +sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel +gris. +</p> + +<p> +Nous sommes donc en pays civilisé ? dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Civilisé ? Monsieur Dick ; c'est une manière de parler ; on ne voit pas encore +d'habitants. +</p> + +<p> +—Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel ? +</p> + +<p> +—Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. +</p> + +<p> +—Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ? +</p> + +<p> +—Non, sans chameaux ; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans +ces contrées ; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer. +</p> + +<p> +—C'est fâcheux. +</p> + +<p> +—Et pourquoi, Joe +</p> + +<p> +—Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir. +</p> + +<p> +—Comment ? +</p> + +<p> +—Monsieur, c'est une idée qui me vient : on pourrait les atteler à la nacelle +et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ? +</p> + +<p> +—Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi ; elle a été exploitée +par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai. +Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux ; arrive un lion qui +dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place ; ainsi de +suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun +avec notre genre de locomotion. +</p> + +<p> +Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel +animal aurait pu dévorer le lion ; mais il ne trouva pas et se remit à examiner +le pays. +</p> + +<p> +Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre +de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes ; là, +serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables +fouillis d'arbres les plus variés ; l'élaïs dominait cette masse, portant des +feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës ; le +bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences ; les +parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs +jusqu'à la zone que traversait le <i>Victoria</i> ; le papayer aux feuilles +palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les +bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales. +</p> + +<p> +« Le pays est superbe, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Voici les animaux, fit Joe ; les hommes ne sont pas loin. +</p> + +<p> +—Ah ! les magnifiques éléphants ! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas +moyen de chasser un peu ? +</p> + +<p> +—Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ? +Non, goûte un peu le supplice de Tantale ! Tu te dédommageras plus tard. » +</p> + +<p> +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur ; le cœur de +Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de +son Purdey. +</p> + +<p> +La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une +herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier ; des éléphants gris, +noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu +des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une +dévastation ; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des +cours d'eau entraînés vers le nord ; là, les hippopotames se baignaient à grand +bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, +s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles +gonflées de lait. +</p> + +<p> +C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux +sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes +arborescentes. +</p> + +<p> +A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume +d'Adamova. +</p> + +<p> +« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes ; j'ai repris la piste +interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalité, mes amis ; nous allons +pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations +du docteur Barth ; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un +Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant +audacieux. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste +étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait. +</p> + +<p> +—C'est facile à calculer ; prends la carte et vois quelle est la longitude de +la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke. +</p> + +<p> +—Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. +</p> + +<p> +—Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint, +comment est-elle située ? +</p> + +<p> +—Sur le douzième degré de longitude environ. +</p> + +<p> +—Cela fait donc vingt-cinq degrés ; à soixante milles chaque, soit quinze cents +milles [Six cent vingt-cinq lieues]. +</p> + +<p> +—Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied. +</p> + +<p> +—Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers +l'intérieur ; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac +Tanganayka, reconnu par Burton ; avant la fin du siècle, ces contrées immenses +seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa +boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest ; j'aurais voulu +remonter au nord. » +</p> + +<p> +Après douze heures de marche, le <i>Victoria</i> se trouva sur les confins de +la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, +paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika +passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore +foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur +pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de +l'Afrique vers l'Océan ; ce sont les montagnes de la Lune de cette région. +</p> + +<p> +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses +fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands +affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. » +</p> + +<p> +Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle +de communication avec l'intérieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un +de nos braves capitaines, le steamboat <i>la Pléiade</i> l'a déjà remonté +jusqu'à la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. » +</p> + +<p> +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de +millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides étonnements +se succédaient au passage du <i>Victoria</i>, qui filait comme un météore. Le +soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se +dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif. +</p> + +<p> +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé ; +mais un vent très dur ballottait le <i>Victoria</i> jusqu'à le coucher +horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement +dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le +point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la +tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien +d'inquiétant. +</p> + +<p> +Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de +la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la +curiosité de Fergusson ; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le +nord, et même un peu dans l'est. +</p> + +<p> +Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prétendait que +le besoin de viande fraîche se faisait sentir ; mais les mœurs sauvages de ce +pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la +direction du <i>Victoria</i>, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On +traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les +luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur +royaume au milieu des plus atroces carnages. +</p> + +<p> +Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands +pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes ; les huttes, +semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées. +Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres +d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. +</p> + +<p> +En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le +mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces +montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad. +</p> + +<p> +Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs, +comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle +pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble ; les ravins, se +montraient couverts de champs de riz et d'arachides. +</p> + +<p> +A trois heures, le <i>Victoria</i> se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une +température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades] , +donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres +; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation +obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur +et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures. +</p> + +<p> +Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à +rompre ; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la +montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De +grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif +l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de +tout le Royaume-Uni. +</p> + +<p> +A cinq heures, le <i>Victoria</i>, abrité des vents du sud, longeait doucement +les pentes de la montagne, et s'arrêtait dans une vaste clairière éloignée de +toute habitation ; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises +pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la +plaine inclinée ; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards +sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas +fut agréable, et la nuit se passa dans un repos profond. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXX</h2> + +<p class="letter"> +Mosfeia.—Le cheik.—Denham, Clapperton, Oudney.—Vogel.—La capitale du +Loggoum.—Toole.—Calme au-dessus du Kernak.—Le gouverneur et sa +cour.—L'attaque.—Les pigeons incendiaires. +</p> + +<p> +Le lendemain, 1er mai, le <i>Victoria</i> reprit sa course aventureuse ; les +voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire. +</p> + +<p> +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de +descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec +bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste ; aussi, sans +connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue +du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence +l'obligeait à prendre les plus sévères précautions ; il recommanda donc à ses +compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure. +</p> + +<p> +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent +la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre +deux hautes montagnes ; elle était située dans une position inexpugnable ; une +route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès. +</p> + +<p> +En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements +aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui +écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville. +</p> + +<p> +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés ; mais, à +mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde +terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse +de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux. +</p> + +<p> +Seul, le cheik ne bougea pas ; il prit son long mousquet, l'arma et attendit +fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus +belle voix, il lui adressa le salut en arabe. +</p> + +<p> +Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna +sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration. +</p> + +<p> +« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des +êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils +les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette +rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources +d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de +nous quelque jour. +</p> + +<p> +—Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur ; au point de vue de la +civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes ; cela donnerait +à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne. +</p> + +<p> +—D'accord, mon cher Dick ; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais +longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient +te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle. +</p> + +<p> +—Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré +ce pays ; quels sont-ils donc, s'il vous plaît ? +</p> + +<p> +—Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham ; c'est +à Mosfeia même qu'il fut reçu par le sultan du Mandara ; il avait quitté le +Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il +assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux +balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik ; tout cela n'était que +prétexte à meurtres, à pillages, à razzias ; le major fut complètement +dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et +qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais +rentré dans Kouka, la capitale du Bornou. +</p> + +<p> +—Mais quel était ce major Denham ? +</p> + +<p> +—Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans le +Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent +de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, +suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en +Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham +fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac ; pendant ce temps, le l5 décembre 1823, le capitaine +Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, +et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur. +</p> + +<p> +—Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de +victimes à la science ! +</p> + +<p> +—Oui, cette contrée est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de +Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a +disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux +travaux du docteur Barth ; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854 +; puis Vogel commença les explorations du pays ; vers 1856, il annonça dans ses +dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel +aucun Européen n'avait encore pénétré ; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, +la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les +autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs ; mais +il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense +d'aller à leur recherche ; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth +n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une +légitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu +prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans +se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous +savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, +s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement +fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du +docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l'expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ] +. » +</p> + +<p> +Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait +sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts +d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs +de cotonniers et d'indigotiers ; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles +plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux. +</p> + +<p> +Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth. +</p> + +<p> +« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision +; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur +Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de +vingt-deux ans : c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait +depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas +à y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contrée +le cimetière des Européens ! » +</p> + +<p> +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari ; le +<i>Victoria</i>, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes +; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à +diminuer. +</p> + +<p> +« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat ? dit le docteur. +</p> + +<p> +—Bon, mon maître ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à +craindre. +</p> + +<p> +—Non, mais des populations plus redoutables encore. +</p> + +<p> +—Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville. +</p> + +<p> +—C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous +convient, nous pourrons en lever le plan exact. +</p> + +<p> +—Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Rien n'est plus facile, Dick ; nous sommes droit au-dessus de la ville ; +permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas +à descendre. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents +pieds du sol. +</p> + +<p> +« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres +un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre +aise. +</p> + +<p> +—Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés ? » +</p> + +<p> +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux +tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes +troncs d'arbres. +</p> + +<p> +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme +sur un plan déroulé ; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et +des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un marché +d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux +pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent +avantageusement. +</p> + +<p> +A la vue du <i>Victoria</i>, l'effet si souvent produit se reproduisit encore : +d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde ; les affaires furent +abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient +dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse +cité ; ils descendirent même à soixante pieds du sol. +</p> + +<p> +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard +vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté +leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour +de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir. +</p> + +<p> +Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin, +paraissait fière et intelligente ; mais la présence du <i>Victoria</i> la +troublait singulièrement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les +directions ; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se +rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer +des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat. +</p> + +<p> +Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un +discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe mêlé de baghirmi +; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation +expresse de s'en aller ; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela +devenait impossible. Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans +se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir. +</p> + +<p> +C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six +chemises bariolées sur le corps ; ils avaient des ventres énormes, dont +quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur +apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de +l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et +criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses +hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des +singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras +</p> + +<p> +A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent +d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent +en ordre de bataille ; mais déjà le <i>Victoria</i> se gonflait et s'élevait +tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un +mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une +balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik. +</p> + +<p> +A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale ; chacun rentra au plus vite +dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument +déserte. +</p> + +<p> +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester +immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre ; il +régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence ; ce calme pouvait +cacher un piège. +</p> + +<p> +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme +embrasée ; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées, +formant un enchevêtrement de lignes de flamme. +</p> + +<p> +« Voilà qui est singulier ! fit le docteur. +</p> + +<p> +—Mais, Dieu me pardonne ! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et +s'approche de nous. » +</p> + +<p> +En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette +masse de feu s'élevait vers le <i>Victoria</i>. Joe se prépara à jeter du lest. +Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène. +</p> + +<p> +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été +lancés contre le <i>Victoria</i> ; effrayés, ils montaient en traçant dans +l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de +toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une +innombrable armée ! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont +les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau +de feu. +</p> + +<p> +Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors +des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut +courant çà et là dans la nuit ; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils +s'éteignirent +</p> + +<p> +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Pas mal imaginé pour des sauvages ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes +des villages ; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs +volatiles incendiaires ! +</p> + +<p> +Décidément un ballon n'a pas d'ennemis à craindre, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Si fait, répliqua le docteur. +</p> + +<p> +—Lesquels, donc ? +</p> + +<p> +—Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle ; ainsi, mes amis, de la vigilance +partout, de la vigilance toujours. » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXI</h2> + +<p class="letter"> +Départ dans la nuit.—Tous les trois.—Les instincts de Kennedy.—Précautions.—Le +cours du Shari.—Le lac Tchad.—L'eau du lac.—L'hippopotame.—Une balle perdue. +</p> + +<p> +Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer +sous ses pieds. Le <i>Victoria</i> reprenait sa marche. Kennedy et le docteur +se réveillèrent. +</p> + +<p> +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les +portait vers le nord-nord-est. +</p> + +<p> +« Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous réussit ; nous découvrirons le lac +Tchad aujourd'hui même. +</p> + +<p> +—Est-ce une grande étendue d'eau ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Considérable, mon cher Dick ; dans sa plus grande longueur et sa plus grande +largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. +</p> + +<p> +—Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide. +</p> + +<p> +—Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre ; il est très varié, et +surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles. +</p> + +<p> +—Sans doute, Samuel ; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun +danger sérieux. +</p> + +<p> +—Il est certain que notre brave <i>Victoria</i> s'est toujours merveilleusement +comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est +donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons +arrivés. +</p> + +<p> +—Où ! +</p> + +<p> +—Je n'en sais rien ; mais que nous importe ? +</p> + +<p> +—Tu as raison, Samuel ; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et +de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà ! On n'a pas l'air d'avoir +traversé les pays les plus pestilentiels du monde ! +</p> + +<p> +—Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait. +</p> + +<p> +—Vivent les voyages aériens ! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq jours, +bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes +jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir +pendant une trentaine de milles +</p> + +<p> +—Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe ; mais, pour +conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme +Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois +nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous +séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, le <i>Victoria</i> devait +s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions +jamais ! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne +sous prétexte de chasse. +</p> + +<p> +—Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette +fantaisie ; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant +notre départ, tu m'as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et +jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming. +</p> + +<p> +—Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à +oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as +déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience. +</p> + +<p> +—Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les +animaux de la création au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette +troupe de girafes ! +</p> + +<p> +—Ça, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing ! +</p> + +<p> +—Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles ; mais, de près, tu +verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. +</p> + +<p> +—Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches +qui fuient avec la rapidité du vent ? +</p> + +<p> +—Ça ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus +poules ! +</p> + +<p> +—Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ? +</p> + +<p> +—On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès lors, +frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité ? S'il s'agissait de +détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais ; ce serait +toujours une bête dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans +autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en +vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à +cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras +plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur +rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de +périls inattendus. +</p> + +<p> +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari ; les bords +charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances +variées ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et +produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles +s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de +lézard ; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient +le courant du fleuve. +</p> + +<p> +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district +de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis +atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad. +</p> + +<p> +C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps +reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent +seulement les expéditions de Denham et de Barth. +</p> + +<p> +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de +celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer ; il est +entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth +pensa périr ; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de +papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même ; souvent aussi, les villes +étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en +1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes +où s'élevaient les habitations du Bornou. +</p> + +<p> +Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord +les deux éléments se confondaient dans un même horizon. +</p> + +<p> +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée ; +il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle +vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance. +</p> + +<p> +Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine ; cette eau fut goûtée et +trouvée peu potable, avec un certain goût de natron. +</p> + +<p> +Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de +fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une +balle à un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement, +disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut +pas le troubler autrement. +</p> + +<p> +« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. +</p> + +<p> +—Et comment ! +</p> + +<p> +—Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal. +</p> + +<p> +—Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée.. +</p> + +<p> +—Que je vous prie de ne pas mettre à exécution ! répliqua le docteur. L'animal +nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire. +</p> + +<p> +—Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l'eau du Tchad. +Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson ? +</p> + +<p> +—Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes ; +sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les +tribus riveraines du lac. +</p> + +<p> +—Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi. +</p> + +<p> +—Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses ; la balle de +Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous +nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac ; là, Kennedy se trouvera +en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise. +</p> + +<p> +—Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame ! Je +voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de +pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix +comme en Angleterre ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXII</h2> + +<p class="letter"> +La capitale du Bornou.—Les îles des Biddiomahs.—Les gypaètes.—Les inquiétudes +du docteur.— Ses précautions.—Une attaque au milieu des airs.—L'enveloppe +déchirée.—La chute.—Dévouement sublime.—La côte septentrionale du lac. +</p> + +<p> +Depuis son arrivée au lac Tchad, le <i>Victoria</i> avait rencontré un courant +qui s'inclinait plus à l'ouest ; quelques nuages tempéraient alors la chaleur +du jour ; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau ; +mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac, +s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles. +</p> + +<p> +Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en +plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou ; il +put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche ; quelques +mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude +de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et +sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, +couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit +observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons +solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence. +</p> + +<p> +Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le « +dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et +de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées +; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et +coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni +industrielle. +</p> + +<p> +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans +une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées. +</p> + +<p> +Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la +mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les +saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le +Tchad. +</p> + +<p> +Ce fut alors un nouveau spectacle ; ils pouvaient compter les îles nombreuses +du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et +dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces +sauvages se préparaient à recevoir courageusement le <i>Victoria</i> à coups de +flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur +lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque. +</p> + +<p> +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit : +</p> + +<p> +« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà +justement votre affaire. +</p> + +<p> +—Qu'est-ce donc, Joe ? +</p> + +<p> +—Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil. +</p> + +<p> +—Mais qu'y a-t-il ? +</p> + +<p> +—Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ? +</p> + +<p> +—Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette. +</p> + +<p> +—Je les vois, répliqua Kennedy ; ils sont au moins une douzaine +</p> + +<p> +—Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe. +</p> + +<p> +—Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre +Samuel n'ait rien à m'objecter ! +</p> + +<p> +—Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces +oiseaux-là loin de nous ! +</p> + +<p> +Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous +attaquent... +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous nous défendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les +recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables ! +</p> + +<p> +—Qui sait ? » répondit le docteur. +</p> + +<p> +Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil ; ces quatorze +oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques ; ils s'avançaient vers +le <i>Victoria</i>, plus irrités qu'effrayés de sa présence. +</p> + +<p> +« Comme ils crient ! fit Joe ; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement +pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se permette de voler comme +eux ? +</p> + +<p> +—A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les +croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore ! +</p> + +<p> +—Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux. +</p> + +<p> +Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se +rétrécissaient peu à peu autour du <i>Victoria</i> ; ils rayaient le ciel dans +une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, +et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et +hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans +l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage ; il dilata l'hydrogène du +ballon, qui ne tarda pas à monter. +</p> + +<p> +Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner. +</p> + +<p> +« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine. +</p> + +<p> +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds +à peine, semblait braver les armes de Kennedy. +</p> + +<p> +« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. +</p> + +<p> +—Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les +exciter à nous attaquer. +</p> + +<p> +—Mais j'en viendrai facilement à bout. +</p> + +<p> +—Tu te trompes, Dick. +</p> + +<p> +—Nous avons une balle pour chacun d'eux. +</p> + +<p> +—Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les +atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de +lions sur terre, ou de requins en plein Océan ! Pour des aéronautes, la +situation est aussi dangereuse. +</p> + +<p> +—Parles-tu sérieusement, Samuel ? +</p> + +<p> +—Très sérieusement, Dick. +</p> + +<p> +—Attendons alors. +</p> + +<p> +—Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre. +</p> + +<p> +Les oiseaux se massaient alors à une faible distance ; on distinguait +parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête +cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils +étaient de la plus forte taille ; leur corps dépassait trois pieds en longueur, +et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil ; on eut dit des +requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. +</p> + +<p> +« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous +aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore ! +</p> + +<p> +—Eh bien, que faire ? » demanda Kennedy. +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Écoute, Samuel, reprit le chasseur : ces oiseaux sont quatorze ; nous avons +dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y +a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser ? Je me charge d'un +certain nombre d'entre eux. +</p> + +<p> +—Je ne doute pas de ton adresse, Dick ; je regarde volontiers comme morts ceux +qui passeront devant ta carabine ; mais, je te le répète, pour peu qu'ils +s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ; +ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille +pieds de hauteur ! » +</p> + +<p> +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +<i>Victoria</i>, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer. +</p> + +<p> +« Feu ! feu ! » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant +dans l'espace. +</p> + +<p> +Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre. +</p> + +<p> +Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant ; mais ils +revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une +première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de +l'autre. +</p> + +<p> +« Plus que onze, » dit-il. +</p> + +<p> +Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils +s'élevèrent au-dessus du <i>Victoria</i>, Kennedy regarda Fergusson. +</p> + +<p> +Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un +moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme +celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois +voyageurs. +</p> + +<p> +« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre +qui montait avec rapidité. » +</p> + +<p> +Puis il ajouta : « Dehors le lest, dehors ! » +</p> + +<p> +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. +</p> + +<p> +« Nous tombons toujours !.. Videz les caisses à eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous +sommes précipités dans le lac ! » +</p> + +<p> +Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée +montante ; les objets grossissaient à vue d'œil ; la nacelle n'était pas à deux +cents pieds de la surface du Tchad. +</p> + +<p> +« Les provisions ! les provisions! » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace. +</p> + +<p> +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours ! +</p> + +<p> +« Jetez ! jetez encore ! s'écria une dernière fois le docteur. +</p> + +<p> +—Il n'y a plus rien, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. +</p> + +<p> +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle +</p> + +<p> +« Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié. +</p> + +<p> +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le <i>Victoria</i> délesté reprenait sa +marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent +s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes +septentrionales du lac. +</p> + +<p> +« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir. +</p> + +<p> +—Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson. +</p> + +<p> +Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. +Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe, +mais ils étaient déjà loin. +</p> + +<p> +« Quel parti prendre ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. » +</p> + +<p> +Après une marche de soixante milles, le <i>Victoria</i> s'abattit sur une côte +déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et +le chasseur les assujettit fortement. +</p> + +<p> +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de +sommeil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIII</h2> + +<p class="letter"> +Conjectures.—Rétablissement de l'équilibre du <i>Victoria</i>.—Nouveaux calculs +du docteur Fergusson.—Chasse de Kennedy.—Exploration complète du lac +Tchad.—Tangalia.—Retour. Lari. +</p> + +<p> +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la +côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un +immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux +grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue. +</p> + +<p> +Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du <i>Victoria</i> ; +il fallait seulement surveiller le côté du lac ; la vaste nappe d'eau allait +s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni +continent ni îles. +</p> + +<p> +Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon. +Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur. +</p> + +<p> +« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur +comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of +Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de +notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre. +</p> + +<p> +—Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au +monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, +débarrassons le <i>Victoria</i> de cette enveloppe extérieure, qui n'est plus +utile ; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante +livres, ce qui en vaut la peine. » +</p> + +<p> +Le docteur et Kennedy se mirent à l'ouvrage ; ils éprouvèrent de grandes +difficultés ; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très +résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du +filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une +longueur de plusieurs pieds. +</p> + +<p> +Cette opération prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intérieur, +entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le <i>Victoria</i> était +alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner +Kennedy. +</p> + +<p> +« Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur. +</p> + +<p> +—Ne crains rien à cet égard, Dick ; je rétablirai l'équilibre, et si notre +pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route +accoutumée. +</p> + +<p> +—Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne +devions pas être éloignés d'une île. +</p> + +<p> +—Je me le rappelle en effet ; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est +sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages +auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre +leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il ? +</p> + +<p> +—Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète ; j'ai confiance dans son +adresse et son intelligence. +</p> + +<p> +—Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'éloigner +toutefois ; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande +partie a été sacrifiée. +</p> + +<p> +—Bien, Samuel ; je ne serai pas longtemps absent. » +</p> + +<p> +Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un +taillis assez rapproché ; de fréquentes détonations apprirent bientôt au +docteur que sa chasse serait fructueuse. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés +dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat ; il restait une +trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ +un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide ; toute la +viande sèche avait disparu. +</p> + +<p> +Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force +ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ ; il dut donc +se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveau +<i>Victoria</i> cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente-trois +mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation +paraissait être en bon état ; ni la pile ni le serpentin n'avaient été +endommagés. +</p> + +<p> +La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres +environ ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision +d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons +d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux +mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors +équilibré avec l'air ambiant +</p> + +<p> +Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe +par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers +préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le chasseur avait +fait bonne chasse ; il apportait une véritable charge d'oies, de canards +sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer +ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut +suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut +convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans +la nacelle. +</p> + +<p> +Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements. +</p> + +<p> +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa +de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné +l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les +ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hélas, elle était bien +loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre ! +</p> + +<p> +Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy +</p> + +<p> +« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour +retrouver notre compagnon. +</p> + +<p> +—Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle. +</p> + +<p> +—Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. +</p> + +<p> +—Sans doute ! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons ! +</p> + +<p> +—Lui ! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit ; +mais il faut qu'il apprenne où nous sommes. +</p> + +<p> +—Comment cela ? +</p> + +<p> +—Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air. +</p> + +<p> +—Mais si le vent nous entraîne ? +</p> + +<p> +—Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick ; la brise nous ramène sur le lac, +et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos +efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau +pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards +doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer +du lieu de sa retraite. +</p> + +<p> +—S'il est seul et libre, il le fera certainement. +</p> + +<p> +—Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant +pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos +recherches. +</p> + +<p> +—Mais enfin, reprit Kennedy, — car il faut prévoir tous les cas, — si nous ne +trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que +ferons-nous ? +</p> + +<p> +—Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous +maintenant le plus en vue possible ; là, nous attendrons, nous explorerons les +rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de +parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le +retrouver. +</p> + +<p> +—Partons donc, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait +quitter ; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord +du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux +par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements +de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de +rencontrer un seul de ces énormes animaux. +</p> + +<p> +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe +savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata +et le nouveau <i>Victoria</i> parvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita +d'abord en tournant sur lui-même ; mais enfin, pris dans un courant assez vif, +il s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles +à l'heure. +</p> + +<p> +Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents +et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des +îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les +taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque +anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient +près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se +précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de +crainte les moins dissimulées. +</p> + +<p> +« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches. +</p> + +<p> +—Attendons, Dick, et ne perdons pas courage ; nous ne devons pas être éloignés +du lieu de l'accident. » +</p> + +<p> +A onze heures, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles ; +il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le +poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une +île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se +trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque +buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté ; +prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait +bientôt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'était à se +désespérer. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village +situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint +par Denham à l'époque de son exploration. +</p> + +<p> +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait +rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables +déserts. +</p> + +<p> +« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre ; dans +l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac ; mais, auparavant, +tâchons de trouver un courant opposé. » +</p> + +<p> +Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le <i>Victoria</i> +dérivait toujours sur la terre ferme ; mais, heureusement, à mille pieds un +souffle très violent le ramena dans le nord-ouest. +</p> + +<p> +Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac ; il eût +certainement trouvé moyen de manifester sa présence ; peut-être l'avait-on +entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la +rive septentrionale du Tchad. +</p> + +<p> +Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une +idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy : les caïmans +sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de +formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur +pensée, que le docteur dit sans autre préambule : +</p> + +<p> +« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac ; Joe +aura assez d'adresse pour les éviter ; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et +les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques » +</p> + +<p> +Kennedy ne répondit pas ; il préférait se taire à discuter cette terrible +possibilité. +</p> + +<p> +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants +travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au +milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus. +</p> + +<p> +Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de +terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent +portait plus avant qu'il ne convenait au docteur ; mais il changea une seconde +fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île +ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les +branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase +épaisse du marais et d'une résistance considérable +</p> + +<p> +Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat ; mais enfin le vent +tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIV</h2> + +<p class="letter"> +L'ouragan.—Départ forcé.—Perte d'une ancre.—Tristes réflexions.—Résolution +prise.—La trombe.—La caravane engloutie.—Vent contraire et favorable.—Retour au +sud.—Kennedy à son poste. +</p> + +<p> +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence +telle que le <i>Victoria</i> ne pouvait demeurer près de terre sans danger ; +les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer. +</p> + +<p> +« Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette +situation. +</p> + +<p> +—Mais Joe, Samuel ? +</p> + +<p> +—Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles +dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous. +</p> + +<p> +—Partir sans lui ! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur. +</p> + +<p> +—Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ? +Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité ? +</p> + +<p> +—Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. » +</p> + +<p> +Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément +engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, +accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher ; d'ailleurs, +dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le +<i>Victoria</i> risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. +</p> + +<p> +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais +dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. Le <i>Victoria</i> +fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du +nord. +</p> + +<p> +Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente ; il se croisa les bras et +s'absorba dans ses tristes réflexions. +</p> + +<p> +Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non +moins taciturne. +</p> + +<p> +« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes +d'entreprendre un pareil voyage ! » +</p> + +<p> +Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine. +</p> + +<p> +« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions +d'avoir échappé à bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois! +</p> + +<p> +—Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! cœur brave et franc ! Un moment +ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors ! +Le voilà maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une +irrésistible vitesse ! +</p> + +<p> +—Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, +ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme +Denham, comme Barth ? Ceux là ont revu leur pays. +</p> + +<p> +—Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et +sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant +aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour +ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des +tribulations de la pire espèce ! Que veux-tu que devienne notre infortuné +compagnon ? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins +qu'il m'ait été donné de ressentir ! +</p> + +<p> +—Mais nous reviendrons, Samuel. +</p> + +<p> +—Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le <i>Victoria</i>, quand il +nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication +avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais +souvenir des premiers Européens. +</p> + +<p> +—Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur +moi ! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage ! Joe s'est dévoué pour +nous, nous nous sacrifierons pour lui ! » +</p> + +<p> +Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se +sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans +un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad ; mais c'était impossible +alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par +un ouragan de cette violence. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el +Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le +désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes ; la dernière +ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional, +non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les +cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques ; mais il fut +impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, +quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette +solitude ; mais le <i>Victoria</i> passa comme une étoile filante, et parcourut +ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson +parvînt à maîtriser sa course. +</p> + +<p> +« Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un +arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ? +Décidément le ciel est contre nous ! » +</p> + +<p> +Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les +sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer +sous l'impulsion des courants opposés. +</p> + +<p> +Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière +disparaissait sous l'avalanche de sable ; les chameaux pêle-mêle poussaient des +gémissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce +brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces +couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette +scène de destruction. +</p> + +<p> +Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la +plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane +engloutie. +</p> + +<p> +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne +pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants +contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans +ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse ; la +nacelle décrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la +tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se +rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l'un de +l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée +s'accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de +l'ouragan. +</p> + +<p> +Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son +audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes +émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le <i>Victoria</i> se +trouva subitement arrêté dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris +le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une +rapidité non moins égale. +</p> + +<p> +« Où allons-nous ? s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +—Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ; +ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les +lieux que nous n'espérions plus revoir. » +</p> + +<p> +Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme les flots +après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le +désert ; le vent soufflait avec violence, et le <i>Victoria</i> volait dans +l'espace. +</p> + +<p> +La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils avaient +prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du +Tchad, ils virent encore le désert s'étendre devant eux. +</p> + +<p> +Kennedy en fit l'observation. +</p> + +<p> +Peu importe, répondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous +rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hésiterai pas à +m'y arrêter. +</p> + +<p> +—Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur ; mais fasse le ciel que +nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes ! +Ce que nous avons vu est horrible. +</p> + +<p> +—Et se reproduit fréquemment ? Dick. Les traversées du désert sont autrement +dangereuses que celles de l'Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même +l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer ; la poussière des +sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'éclaircit +</p> + +<p> +—Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un +point n'échappe à notre vue ! +</p> + +<p> +—Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que tu n'en +sois prévenu. » +</p> + +<p> +Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXV</h2> + +<p class="letter"> +L'histoire de Joe.—L'île des Biddiomahs.—L'adoration.—L'île engloutie.—Les +rives du lac.—L'arbre aux serpents.—Voyage à pied.—Souffrances.—Moustiques et +fourmis.—La faim.—Passage du <i>Victoria</i>.—Disparition du +<i>Victoria</i>.—Désespoir.—Le marais.—Un dernier cri. +</p> + +<p> +Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ? +</p> + +<p> +Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut +de lever les yeux en l'air ; il vit le <i>Victoria</i>, déjà fort élevé +au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt +par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient +sauvés. +</p> + +<p> +« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans le +Tchad ; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et certes il +n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se +sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathématique.» +</p> + +<p> +Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d'un lac +immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de +plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s'effraya donc +pas autrement. +</p> + +<p> +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient conduits comme +de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon ; il résolut donc de se +diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l'art de +la natation, après s'être débarrassé de la partie la plus gênante de ses +vêtements ; il ne s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles ; +aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et +directement. +</p> + +<p> +Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se trouvait +fort diminuée. +</p> + +<p> +Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, tenace +alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par +d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces animaux. +</p> + +<p> +Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se +sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût +particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc qu'avec une +extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à une centaine de +brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de +l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui. +</p> + +<p> +« Bon, se dit-il ! voilà ce que je craignais ! le caïman n'est pas loin. » +</p> + +<p> +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un corps +énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage ; il se crut perdu, et se +mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l'eau, +respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d'heure d'une indicible +angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre +derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait +alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir +par un bras, puis par le milieu du corps. +</p> + +<p> +Pauvre Joe ! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter +avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les +crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface +même. +</p> + +<p> +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux nègres +d'un noir d'ébène ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des +cris étranges. +</p> + +<p> +« Tiens! ne put s'empêcher de s'écrier Joe! des nègres au lieu de caïmans ! Ma +foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se +baigner dans ces parages ! » +</p> + +<p> +Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de noirs, +plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans se préoccuper de +leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation +assez mérité de sauriens inoffensifs. +</p> + +<p> +Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce +qu'il donna aux événements à décider, et puisqu'il ne pouvait faire autrement, +il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte. +</p> + +<p> +« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le <i>Victoria</i> raser les +eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont été les témoins éloignés de ma +chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme tombé du ciel +! Laissons-les faire ! » +</p> + +<p> +Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule +hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se +trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut même +pas à rougir de la légèreté de son costume ; il se trouvait « déshabillé » à la +dernière mode du pays. +</p> + +<p> +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se +méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le +rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la mémoire. +</p> + +<p> +« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh +bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il +importe, c'est de gagner du temps. Si le <i>Victoria</i> vient à repasser, je +profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle +d'une ascension miraculeuse. » +</p> + +<p> +Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait autour de lui +; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ; +mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé +de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, le digne garçon, prenant son parti +de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son +peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes +occasions. +</p> + +<p> +Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent respectueusement +par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans ; +avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux +d'ossements qui s'élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le +temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane. +</p> + +<p> +Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les +retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour +des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d'interminables +danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs +grimaces. +</p> + +<p> +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue +et de roseau de la case ; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris +un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies ; mais son esprit fut bientôt +tourmenté d'une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon +côté, il trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur +patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. D'ailleurs +pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de +bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines ! Il se demanda si, +dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu'à manger l'adoré ! +</p> + +<p> +Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la +fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez +profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidité +inattendue n'eût réveillé le dormeur. +</p> + +<p> +Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut +jusqu'à mi-corps. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce là ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de +ces nègres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! » +</p> + +<p> +Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva où ? en +plein lac ! D'île, il n'y en avait plus ! Submergée pendant la nuit ! A sa +place l'immensité du Tchad ! +</p> + +<p> +« Triste pays pour les propriétaires ! » se dit Joe, et il reprit avec vigueur +l'exercice de ses facultés natatoires. +</p> + +<p> +Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave +garçon ; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du +roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux +échappés à ces terribles catastrophes. +</p> + +<p> +Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il +avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était une sorte de tronc +d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et +Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa dériver. +</p> + +<p> +« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son métier +d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide. » +</p> + +<p> +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il +prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort +importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour +lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et +attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour. +</p> + +<p> +Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe +jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité pendant la nuit ; un +spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient +littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage +disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d'une nouvelle +espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout +cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de +dégoût, et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande. +</p> + +<p> +« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il. +</p> + +<p> +Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait +connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus +nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de voir, Joe résolut +d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en +marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin +cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de +réceptacle à la race humaine. +</p> + +<p> +Que de fois ses regards se portèrent en l'air ! Il espérait apercevoir le +<i>Victoria</i>, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette +journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui +fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa +situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de +moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on ne +refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avança d'une +trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les +traces des milliers d'épines dont les roseaux du lac, les acacias et les +mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche +extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, +le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad. +</p> + +<p> +Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes : mouches, +moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. +Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements +qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré ! Ce fut une nuit +terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant +ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert +des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa +résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille +situation. +</p> + +<p> +Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût +qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un +crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, +repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se +soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands +pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui +le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route +avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte ; il +n'avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une +puissance supérieure au désespoir. +</p> + +<p> +Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui, +se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps +; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant +les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les +tourments de cet impérieux besoin. +</p> + +<p> +« Où peut être le <i>Victoria</i> ? se demandait-il... Le vent souffle du nord +! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procédé à une +nouvelle installation pour rétablir l'équilibre ; mais la journée d'hier a dû +suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais +agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à +gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas +d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons ! +courage ! » +</p> + +<p> +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en pleine +forêt au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrêta à temps et ne fut +pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de +l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait +avec une sorte de cérémonie solennelle. +</p> + +<p> +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, +lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le +<i>Victoria</i>, le <i>Victoria</i> lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent +pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de +se faire voir ! +</p> + +<p> +Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance : son +maître était à sa recherche ! son maître ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut +attendre le départ des noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers +les bords du Tchad. +</p> + +<p> +Mais alors le <i>Victoria</i> se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de +l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus à +l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent +en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse ! +</p> + +<p> +Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de l'infortuné +; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n'osait plus +penser, il ne voulait plus réfléchir. +</p> + +<p> +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute +cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, +tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et +où il faudrait mourir. +</p> + +<p> +En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutôt de ce +qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques +heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré +sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce +terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps. +</p> + +<p> +« Voilà donc la mort ! se dit-il ; et quelle mort !... » +</p> + +<p> +Il se débattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu'à l'ensevelir +davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un +morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit +que c'en était fait de lui !... Ses yeux se fermèrent. +</p> + +<p> +« Mon maître ! mon maître ! à moi !... » s'écria-t-il. +</p> + +<p> +Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la nuit. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVI</h2> + +<p class="letter"> +Un rassemblement à l'horizon.—Une troupe d'arabes.—La poursuite.—C'est lui +!—Chute de cheval.—L'Arabe étranglé.—Une balle de Kennedy.—Manœuvre.—Enlèvement +au vol.—Joe sauvé. +</p> + +<p> +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la +nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention. +</p> + +<p> +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit : +</p> + +<p> +« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux ; +il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent +violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière. +</p> + +<p> +—Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui +viendrait nous repousser au nord ? » +</p> + +<p> +Il se leva pour examiner l'horizon. +</p> + +<p> +« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy ; c'est un troupeau de gazelles ou +de bœufs sauvages. +</p> + +<p> +—Peut-être, Dick ; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de +nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis rien reconnaître. +</p> + +<p> +—En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a là quelque chose +d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une manœuvre de +cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! » +</p> + +<p> +Le docteur observa avec attention le groupe indiqué. +</p> + +<p> +« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou de +Tibbous ; ils s'enfuient dans la même direction que nous ; mais nous avons plus +de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à +portée de voir et de juger ce qu'il faudra faire. » +</p> + +<p> +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des +cavaliers se faisait plus visible ; quelques-uns d'entre eux s'isolaient. +</p> + +<p> +« C'est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse. +</p> + +<p> +—On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir +ce qui en est. +</p> + +<p> +—Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les +dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route ; nous marchons avec +une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent +soutenir un pareil train. » +</p> + +<p> +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit : +</p> + +<p> +« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils +sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. +C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les précède à cent pas, et ils se +précipitent sur ses traces. +</p> + +<p> +—Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est +nécessaire, je m'élèverai. +</p> + +<p> +—Attends ! attends encore, Samuel ! +</p> + +<p> +—C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont +je ne me rends pas compte ; à leurs efforts et à l'irrégularité de leur ligne, +ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre que de suivre. +</p> + +<p> +—En es-tu certain, Dick, +</p> + +<p> +—Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse à l'homme +! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif. +</p> + +<p> +—Un fugitif ! dit Samuel avec émotion. +</p> + +<p> +—Oui ! +</p> + +<p> +—Ne le perdons pas de vue et attendons. » +</p> + +<p> +Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient +cependant avec une prodigieuse vélocité. +</p> + +<p> +« Samuel ! Samuel ! s'écria Kennedy d'une voix tremblante. +</p> + +<p> +—Qu'as-tu, Dick ? +</p> + +<p> +—Est-ce une hallucination ? est-ce possible ? +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? +</p> + +<p> +—Attends. +</p> + +<p> +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à +regarder. +</p> + +<p> +« Eh bien ? fit le docteur. +</p> + +<p> +—C'est lui, Samuel ! +</p> + +<p> +—Lui ! » s'écria ce dernier. +</p> + +<p> +« Lui » disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer ! +</p> + +<p> +« C'est lui à cheval ! à cent pas à peine de ses ennemis ! il fuit ! +</p> + +<p> +—C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. +</p> + +<p> +—Il ne peut nous voir dans sa fuite ! +</p> + +<p> +—Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau. +</p> + +<p> +—Mais comment ? +</p> + +<p> +—Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous +serons au-dessus de lui. +</p> + +<p> +—Il faut le prévenir par un coup de fusil ! +</p> + +<p> +—Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé. +</p> + +<p> +—Que faire alors ? +</p> + +<p> +—Attendre. +</p> + +<p> +—Attendre ! Et ces Arabes ? +</p> + +<p> +—Nous les atteindrons ! Nous les dépasserons ! Nous ne sommes pas éloignés de +deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore +</p> + +<p> +—Grand Dieu ! fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Qu'y-a-t-il ? » +</p> + +<p> +Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son +cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre. +</p> + +<p> +« Il nous a vus, s'écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe ! +</p> + +<p> +—Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garçon ! +Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus. +</p> + +<p> +Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus rapides +cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l'évitait par +un écart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe à la gorge, de ses mains +nerveuses, de ses doigts de fer, il l'étranglait, le renversait sur le sable, +et continuait sa course effrayante. +</p> + +<p> +Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air ; mais, tout entiers à leur +poursuite, ils n'avaient pas vu le <i>Victoria</i> à cinq cents pas derrière +eux, et à trente pieds du sol à peine ; eux-mêmes, ils n'étaient pas à vingt +longueurs de cheval du fugitif. +</p> + +<p> +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa +lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une balle et le +précipita à terre. +</p> + +<p> +Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa +course, et tomba la face dans la poussière à la vue du <i>Victoria</i> ; +l'autre continua sa poursuite. +</p> + +<p> +« Mais que fait Joe ? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas ! +</p> + +<p> +—Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la +direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave +garçon ! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu'à +deux cents pas. +</p> + +<p> +—Que faut-il faire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Laisse ton fusil de côté. +</p> + +<p> +—Voilà, fit le chasseur en déposant son arme. +</p> + +<p> +—Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ? +</p> + +<p> +—Plus encore. +</p> + +<p> +—Non, cela suffira. » +</p> + +<p> +Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de Kennedy. +</p> + +<p> +« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d'un seul +coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre ! +</p> + +<p> +—Sois tranquille ! +</p> + +<p> +—Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu ! +</p> + +<p> +—Compte sur moi ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de la +nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu. Joe avait +maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. Le +<i>Victoria</i> les dépassa. +</p> + +<p> +« Attention ! dit Samuel à Kennedy. +</p> + +<p> +—Je suis prêt. +</p> + +<p> +—Joe ! garde à toi ! » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant +l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol. +</p> + +<p> +A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné ; +l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait +</p> + +<p> +« Jette, cria le docteur à Kennedy. +</p> + +<p> +—C'est fait » +</p> + +<p> +Et le <i>Victoria</i>, délesté d'un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à +cent cinquante pieds dans les airs. +</p> + +<p> +Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations qu'elle +eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant +avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent +dans leurs bras. +</p> + +<p> +Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur +être enlevé au vol, et le <i>Victoria</i> s'éloignait rapidement. +</p> + +<p> +« Mon maître ! Monsieur Dick ! » avait dit Joe. +</p> + +<p> +Et succombant à l'émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant que +Kennedy, presque en délire, s'écriait : +</p> + +<p> +« Sauvé ! sauvé ! +</p> + +<p> +—Parbleu ! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilité. +</p> + +<p> +Joe était presque nu ; ses bras ensanglantés, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures +et le coucha sous la tente. +</p> + +<p> +Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que +le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'étant pas un homme à traiter +comme tout le monde. Après avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et +se déclara prêt à raconter son histoire. +</p> + +<p> +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un profond +sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, au-dessus +des palmiers courbés ou arrachés par la tempête ; et après avoir fourni une +marche de près de deux cents milles depuis l'enlèvement de Joe, il dépassa vers +le soir le dixième degré de longitude. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVII</h2> + +<p class="letter"> +La route de l'ouest.—Le réveil de Joe.—Son entêtement.—Fin de l'histoire de +Joe.—Tagelel.—Inquiétudes de Kennedy.—Route au nord.—Une nuit prés d'Agbadès. +</p> + +<p> +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +<i>Victoria</i> demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore ; le docteur +et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir +vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures. +</p> + +<p> +Voilà le remède qu'il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa +guérison. » +</p> + +<p> +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux ; il se jetait brusquement +dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le <i>Victoria</i> fut entraîné +vers l'ouest. +</p> + +<p> +Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain +onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses villages faites de +longs roseaux entremêlés des branchages de l'asclepia ; les meules de grains +s'élevaient, dans les champs cultivés, sur de petits échafaudages destinés à +les préserver de l'invasion des souris et des termites. +</p> + +<p> +Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste place des +exécutions ; au centre se dresse l'arbre de mort ; le bourreau veille au pied, +et quiconque passe sous son ombre est immédiatement pendu ! +</p> + +<p> +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire : +</p> + +<p> +« Voilà que nous reprenons encore la route du nord ! +</p> + +<p> +—Qu'importe ? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas ! +Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de meilleures circonstances !... +</p> + +<p> +—Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute réjouie +à travers les rideaux de la tente. +</p> + +<p> +—Voilà notre brave ami ! s'écria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela +va-t-il ? +</p> + +<p> +—Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement ! Jamais je ne +me suis si bien porté ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage +d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon maître ? +</p> + +<p> +—Digne cœur ! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et +d'inquiétudes tu nous a causées ! +</p> + +<p> +—Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre sort ? +Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur ! +</p> + +<p> +—Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette façon. +</p> + +<p> +—Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy. +</p> + +<p> +—Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés ; car le +<i>Victoria</i> tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en +tirer. +</p> + +<p> +—Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, vous a +sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà tous les trois +en bonne santé ? Par conséquent, dans tout cela, nous n'avons rien à nous +reprocher. +</p> + +<p> +—On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus parler de +cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas à y revenir. +</p> + +<p> +—Entêté ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton +histoire ? +</p> + +<p> +—Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse +en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps +</p> + +<p> +—Comme tu dis, Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un +estomac européen. » +</p> + +<p> +L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, dévorée. Joe +en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé depuis plusieurs jours. +Après le thé et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures ; +il parla avec une certaine émotion, tout en envisageant les événements avec sa +philosophie habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son +maître que du sien ; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, il lui +expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad. +</p> + +<p> +Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans le +marais, il jeta un dernier cri de désespoir. +</p> + +<p> +« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient à vous. +Je me mis à me débattre. Comment ? je ne vous le dirai pas ; j'étais bien +décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, à deux pas de moi, +je distingue, quoi ? un bout de corde fraîchement coupée ; je me permets de +faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble ; je tire ; +cela résiste ; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme ! Au bout de +la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon maître ! j'ai bien le droit de +l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je +la reconnais ! une ancre du <i>Victoria</i> ! vous aviez pris terre en cet +endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et, +après de nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes +forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en +m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans +un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans +l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne +perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de l'un de ces +quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute vitesse. Je ne vous +parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai +évités. Non. Je traverse les champs ensemencés, je franchis les halliers, +j'escalade les palissades, je pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève ! +J'arrive à la limite des terres cultivées. Bon ! le désert ! cela me va ; je +verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le +<i>Victoria</i> m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois +heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse +!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une +chasse, s'il n'a été chassé lui-même ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne +le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre +de prés ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais +pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé ! Mais +je vous avais vus !.. et vous savez le reste. Le <i>Victoria</i> court sur mes +traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague. +N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous +voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis +prêt à recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs, +comme je vous le disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler. +</p> + +<p> +—Mon brave Joe ! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc pas tort +de nous fier à ton intelligence et à ton adresse ! +</p> + +<p> +—Bah ! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire d'affaire ! +Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se +présentent. » +</p> + +<p> +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue +étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un amas de cases qui +se présentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et +reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou. +</p> + +<p> +« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se sépara de +ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de +Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois +voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe. +</p> + +<p> +—Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +<i>Victoria</i>, nous remontons directement vers le nord ? +</p> + +<p> +—Directement, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Et cela ne t'inquiète pas un peu ? +</p> + +<p> +—Pourquoi ? +</p> + +<p> +—C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand désert. +</p> + +<p> +—Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espère. +</p> + +<p> +—Mais où prétends-tu t'arrêter ? +</p> + +<p> +—Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. +</p> + +<p> +—Tembouctou ? +</p> + +<p> +—Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en +Afrique sans visiter Tembouctou ! +</p> + +<p> +—Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville mystérieuse +! +</p> + +<p> +—Va pour Tembouctou ! +</p> + +<p> +—Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième degré de +latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers +l'ouest. +</p> + +<p> +—Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à +parcourir dans le nord ? +</p> + +<p> +—Cent cinquante milles au moins. +</p> + +<p> +—Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu. +</p> + +<p> +—Dormez, Monsieur, répondit Joe ; vous-même, mon maître, imitez M. Kennedy ; +vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une façon +indiscrète. » +</p> + +<p> +Le chasseur s'étendit sous la tente ; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait +peu de prise, demeura à son poste d'observation. +</p> + +<p> +Au bout de trois heures, le <i>Victoria</i> franchissait avec une extrême +rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à +base granitique ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de +hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une +merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et +de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. +C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,. +</p> + +<p> +A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent cinquante +milles, le <i>Victoria</i> s'arrêta au-dessus d'une ville importante ; la lune +en laissait entrevoir une partie à demi ruinée ; quelques pointes de mosquées +s'élançaient çà et là frappées d'un blanc rayon de lumière ; le docteur prit la +hauteur des étoiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés. +</p> + +<p> +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en ruines +à l'époque où la visita le docteur Barth. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles +au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez +tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent léger +sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud. +</p> + +<p> +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et +s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVIII</h2> + +<p class="letter"> +Traversée rapide.—Résolutions prudentes.—Caravanes.—Averses +continuelles.—Gao.—Le Niger.—Golberry, Geoffroy, Gray.—Mungo-Park.—Laing.—René +Caillié.—Clapperton.—John et Richard Lander. +</p> + +<p> +La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident ; le désert +recommençait ; un vent moyen ramenait le <i>Victoria</i> dans le sud-ouest ; il +ne déviait ni à droite ni à gauche ; son ombre traçait sur le sable une ligne +rigoureusement droite. +</p> + +<p> +Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision d'eau ; il +craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées infestées par les +Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit cents pieds au-dessus du +niveau de la mer, se déprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route +d'Aghadès à Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au +soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent +quatre-vingts milles d'une longue monotonie. +</p> + +<p> +Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui +n'avaient reçu qu'une préparation sommaire ; il servit au souper des brochette +de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le docteur résolut de +continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait +resplendissante. Le <i>Victoria</i> s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, +et, pendant cette traversée nocturne de soixante milles environ, le léger +sommeil d'un enfant n'eût même pas été troublé. +</p> + +<p> +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent ; il porta vers +le nord-ouest ; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon, +une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement éloignée. +</p> + +<p> +La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée des deux +ballons. +</p> + +<p> +« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon, +c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la +prendre pour se sauver. +</p> + +<p> +—Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu ; elle ne vaut +pas le bâtiment. +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Je veux dire que le nouveau <i>Victoria</i> ne vaut pas l'ancien ; soit que le +tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit fondue à la +chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition de gaz ; ce n'est +pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est appréciable ; nous avons une +tendance à baisser, et, pour me maintenir, je suis forcé de donner plus de +dilatation à l'hydrogène. +</p> + +<p> +—Diable ! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela. +</p> + +<p> +—Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous +presser, en évitant même les haltes de nuit. +</p> + +<p> +—Sommes-nous encore loin de la côte ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Quelle côte, mon garçon ? Savons-nous donc où le hasard nous conduira ; tout +ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à quatre cents +milles dans l'ouest. +</p> + +<p> +—Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ? +</p> + +<p> +—Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi +vers le soir. +</p> + +<p> +—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui +serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.» +</p> + +<p> +Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération +d'êtres de toute espèce ; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de +ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à +Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous +la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur +lequel on puisse compter dans le désert. +</p> + +<p> +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce ; ils peuvent rester de +trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est +supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du +khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de « +mehari. » +</p> + +<p> +Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons +considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec +peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des +herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas +presque instantanément. +</p> + +<p> +Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à +gagner les puits épars dans cette immense solitude. +</p> + +<p> +« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct +pour reconnaître leur route ; là où un Européen serait désorienté, ils +n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, +la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la +nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles +à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du +temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents +milles. » +</p> + +<p> +Mais le <i>Victoria</i> avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui +devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le +zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus +d'un degré. +</p> + +<p> +Le lundi, le temps changea complètement ; la pluie se mit à tomber avec une +grande violence ; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids +dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perpétuelle averse expliquait +les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la +végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. +</p> + +<p> +Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme des +bonnets arméniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu'il +fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que les pintades +et les bécassines sillonnaient de leur vol ; çà et là un torrent impétueux +coupait les routes ; les indigènes le traversaient en se cramponnant à une +liane tendue d'un arbre à un autre ; les forêts faisaient place aux jungles +dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros. +</p> + +<p> +« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur ; la contrée se +métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent, +suivant une juste expression, ont d'abord apporté la végétation avec eux, comme +ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux +mille cinq cents milles ? le Niger a semé sur ses bords les plus importantes +cités de l'Afrique. +</p> + +<p> +—Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la +Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves +au milieu des grandes villes ! » +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de +huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale. +</p> + +<p> +« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de Tembouctou +: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, auquel la +superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa +l'attention des géographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus +encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes. +</p> + +<p> +Le Niger coulait entre deux rives largement séparées ; ses eaux roulaient vers +le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entraînés purent à peine +en saisir les curieux contours. +</p> + +<p> +« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin de nous +! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres +encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait presque de +longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « le fleuve », +suivant les contrées qu'il traverse. +</p> + +<p> +—Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Non, Dick ; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du +Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés au-dessous de Gao ; puis il +pénétra au sein de ces contrées inexplorées que le Niger renferme dans son +coude, et, après huit mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou ; ce +que nous ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses +affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les +principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve et visite Gorée ; de +1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les déserts de la Sénégambie et +remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, +Riley, Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la +Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq +cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de Gambie et +revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère +Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive à Gorée ; +s'adjoint un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août ; : +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements, +des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze +vivants de quarante Européens ; le 16 novembre, les dernières lettres de +Mungo-Park parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un +trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l'infortuné +voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et que lui-même +fut massacré par les indigènes. +</p> + +<p> +—Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs ? +</p> + +<p> +—Au contraire, Dick ; car alors on avait non seulement à reconnaître le fleuve, +mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une expédition s'organise à +Londres, à laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sénégal, pénètre +dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et +revient en Angleterre sans autre résultat. En 1822, le major Laing explore +toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et +ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'après ses documents, +la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur. +</p> + +<p> +—Facile à sauter, dit Joe. +</p> + +<p> +—Eh ! eh ! facile ! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la tradition, +quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immédiatement +englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par une main invisible. +</p> + +<p> +—Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer au +travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à quelques +milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger à se faire +musulman. +</p> + +<p> +—Encore une victime ! dit le chasseur. +</p> + +<p> +—C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources +et accomplit le plus étonnant des voyages modernes ; je veux parler du Français +René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit à +nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 août, il arriva tellement épuisé +et malade à Timé, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six +mois après ; il se joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement +oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 +avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, +avaient peut-être vu cette ville curieuse ; mais René Caillié devait être le +premier Européen qui en ait rapporté des données exactes ; le 4 mai, il quitta +cette reine du désert ; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le +major Laing ; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville commerçante +pour franchir, à travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le +Soudan et les régions septentrionales de l'Afrique ; enfin il entra à Tanger, +et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgré cent +quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. +Ah ! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus intrépide +voyageur des temps modernes ; à l'égal de Mungo-Park. Mais, en France, il n'est +pas apprécié à sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualité d'Anglais, +exagère peut-être ; néanmoins, nous devons reconnaître que René Caillié ne +jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son +dévouement et de son courage ] . +</p> + +<p> +—C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ? +</p> + +<p> +—Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues ; on crut avoir +assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie en 1828 ; les +plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre ! Au reste, tandis +qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la même +entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est +le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la côte ouest dans le golfe de Bénin ; il reprit les traces de Mungo-Park +et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs à la mort du premier, +arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir +entre les mains de son fidèle domestique Richard Lander. +</p> + +<p> +—Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intéressé. +</p> + +<p> +—Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les papiers du +capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses +services au gouvernement pour compléter la reconnaissance du Niger ; il +s'adjoignit son frère John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et +tous les deux, de 1829 à 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa +jusqu'à son embouchure, le décrivant village par village, mille par mille. +</p> + +<p> +—Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un +troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle inconnue prés de +l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous +traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui n'ont eu trop souvent que +la mort pour récompense ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIX</h2> + +<p class="letter"> +Le pays dans le coude du Niger.—Vue fantastique des monts +Hombori.—Kabra.—Tembouctou. — Plan du docteur Barth.—Décadence.—Où le Ciel +voudra. +</p> + +<p> +Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à donner +à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils traversaient. Le sol assez +plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. Le seul souci du docteur était +causé par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de +la latitude de Tembouctou. +</p> + +<p> +Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit comme un +immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe largement +épanouie ; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une fertilité +luxuriante, tantôt d'une extrême aridité ; les plaines incultes succèdent aux +champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts ; +toutes les espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles +martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et +des marigots. +</p> + +<p> +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs tentes de +cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, trayant leurs +chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux +cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un magnifique +spectacle. +</p> + +<p> +Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et, +glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne des monts Hombori. +Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique ; elles se +profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les +ruines légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les nuits +sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné. +</p> + +<p> +« Voilà un site des <i>Mystères d'Udolphe</i>, dit le docteur ; Ann Radcliff +n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. +</p> + +<p> +—Ma foi ! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir dans ce +pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si lourd, +j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur les bords du lac +Lomond, et les touristes y courraient en foule. +</p> + +<p> +—Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il +me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort +aimables ; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en +bon chemin. » +</p> + +<p> +En effet, le <i>Victoria</i> reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de torrents, de +rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de +ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, ressemblaient à de grasses +prairies. Là, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua +sur le fleuve pour le descendre jusqu'à Tembouctou. Large de huit cents toises, +le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins ; les +troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes +herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence. +</p> + +<p> +De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de Jenné, +s'enfonçaient sous les beaux arbres ; bientôt un amphithéâtre de maisons basses +apparut à un détour du fleuve ; sur les terrasses et les toits était amoncelé +tout le fourrage recueilli dans les contrées environnantes. +</p> + +<p> +« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur ; c'est le port de Tembouctou ; +la ville n'est pas à cinq milles d'ici ! +</p> + +<p> +Alors vous êtes satisfait, Monsieur ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Enchanté, mon garçon. +</p> + +<p> +—Bon, tout est pour le mieux, » +</p> + +<p> +En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, qui +eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de +philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs. +</p> + +<p> +Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth lui-même, +il en reconnut l'extrême exactitude. +</p> + +<p> +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc +; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du désert ; rien aux +alentours ; à peine quelques graminées, des mimosas nains et des arbrisseaux +rabougris. +</p> + +<p> +Quant à l'aspect de Tembouctou , que l'on se figure un entassement de billes et +de dés à jour ; voilà l'effet produit à vol d'oiseau ; les rues, assez +étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, construites +en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci +coniques, celles-là carrées ; sur les terrasses sont nonchalamment étendus +quelques habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à +la main ; de femmes point, à cette heure du jour. +</p> + +<p> +« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des +trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est bien déchue +de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'élève la mosquée de Sankore +avec ses rangées de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur ; +plus loin, près du quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques +maisons à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés. +</p> + +<p> +—Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826 ; alors la ville était plus +grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de convoitise +générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, +aux Foullannes ; et ce grand centre de civilisation, où un savant comme +Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, +n'est plus qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. » +</p> + +<p> +La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie ; elle accusait la +nonchalance épidémique des cités qui s'en vont ; d'immenses décombres +s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du marché les +seuls accidents du terrain. +</p> + +<p> +Au passage du <i>Victoria</i>, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut +battu ; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer +ce nouveau phénomène ; les voyageurs ; repoussés par le vent du désert, +reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou ne fut plus qu'un +des souvenirs rapides de leur voyage. +</p> + +<p> +« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui plaira ! +</p> + +<p> +—Pourvu que ce soit dans l'ouest ! répliqua Kennedy ! +</p> + +<p> +—Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, et de +traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère ! +</p> + +<p> +—Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. +</p> + +<p> +—Et que nous manque-t-il pour cela ! +</p> + +<p> +—Du gaz, mon garçon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement, +et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte jusqu'à la côte. Je +vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes trop lourds. +</p> + +<p> +—Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître ! A rester toute la +journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et l'on devient +pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous +trouvera affreusement gros et gras. +</p> + +<p> +—Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur ; mais attends +donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous réserve ? Nous sommes encore loin du +terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte d'Afrique, Samuel ? +</p> + +<p> +—Je serais fort empêché de te répondre, Dick ; nous sommes à la merci de vents +très variables ; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre +Sierra-Leone et Portendick ; il y a là une certaine étendue le pays où nous +rencontrerons des amis. +</p> + +<p> +—Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la +direction voulue ! +</p> + +<p> +—Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimantée nous portons au sud, et +nous remontons le Niger vers ses sources. +</p> + +<p> +—Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles n'étaient déjà +connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ? +</p> + +<p> +—Non, Joe ; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. » +</p> + +<p> +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; le +<i>Victoria</i> se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, +pouvait à peine le maintenir ; il se trouvait alors à soixante milles dans le +sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les bords du Niger, +non loin du lac Debo. +</p> + +<h2>CHAPITRE XL</h2> + +<p class="letter"> +Inquiétudes du docteur Fergusson.—Direction persistante vers le sud.—Un nuage +de sauterelles.—Vue de Jenné.—Vue de Ségo.—Changement de vent.—Regrets de Joe. +</p> + +<p> +Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches étroites +d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient quelques cases de +bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relèvement exact, car la vitesse +du <i>Victoria</i> s'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore +plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo. +</p> + +<p> +Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa dilatation, +d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il abandonna promptement +cette manœuvre, qui augmentait encore la déperdition de son gaz, en le pressant +contre les parois fatiguées de l'aérostat. +</p> + +<p> +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent à le +rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses calculs. Il ne +savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires +anglais ou français, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les +côtes de Guinée ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ? +Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi +les peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! Là, on serait perdu. +</p> + +<p> +D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait +lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra que la fin de la +pluie amènerait un changement dans les courants atmosphériques. +</p> + +<p> +Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par cette +réflexion de Joe : +</p> + +<p> +« Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce +sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance ! +</p> + +<p> +—Encore un nuage ! dit Fergusson. +</p> + +<p> +—Et un fameux ! répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au cordeau. +</p> + +<p> +—Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage +</p> + +<p> +—Par exemple ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Non ! c'est une nuée ! +</p> + +<p> +—Eh bien ? +</p> + +<p> +—Mais une nuée de sauterelles. +</p> + +<p> +—Ça, des sauterelles ! +</p> + +<p> +—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et +malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté ! +</p> + +<p> +—Je voudrais bien voir cela ! +</p> + +<p> +—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en +jugeras par tes propres yeux. » +</p> + +<p> +Fergusson disait vrai ; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs +milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre +immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a +donné le nom de criquets. A cent pas du <i>Victoria</i>, elles s'abattirent sur +un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et +les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons +entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité. +</p> + +<p> +« Eh bien, Joe ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une +sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. +</p> + +<p> +—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la +grêle par ses dévastations. +</p> + +<p> +—Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson ; quelque. fois les +habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter +le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les +flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait +irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de +compensation à leurs ravages ; les indigènes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. +</p> + +<p> +—Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» +ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter. +</p> + +<p> +Le pays devint plus marécageux vers le soir ; les forêts firent place des +bouquets d'arbres isolés ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques +plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande île +apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa mosquée de terre , +et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés +sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimosas et de dattiers perçaient +entre les maisons ; même à la nuit, l'activité paraissait très grande. Jenné +est en effet une ville fort commerçante ; elle fournit à tous les besoins de +Tembouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, +y transportent les diverses productions de son industrie. +</p> + +<p> +« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tenté +de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a +voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomotion n'est +peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent. +</p> + +<p> +—Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant, +</p> + +<p> +—D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère tendance à +souffler de l'est ; il ne faut pas perdre une pareille occasion. » Le docteur +jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de +viande qui n'était plus d'aucun usage ; il réussit à maintenir le +<i>Victoria</i> dans une zone plus favorable à ses projets. A quatre heures du +matin, les premiers rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées +mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants +dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne +virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les +inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu. +</p> + +<p> +« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sénégal. +</p> + +<p> +—Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Pas tout à fait encore ; à la rigueur, si le <i>Victoria</i> venait à nous +manquer, nous pourrions gagner des établissements français ! Mais puisse-t-il +tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues, +sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte occidentale. +</p> + +<p> +—Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'était le plaisir de +raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre ! Pensez-vous qu'on +ajoute foi à nos récits, mon maître ? +</p> + +<p> +—Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; +mille témoins nous auront vu partir d'un côté de l'Afrique ; mille témoins nous +verront arriver à l'autre côté. +</p> + +<p> +—En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous n'avons +pas traversé ! +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus +d'une fois mes cailloux en or massif ! Voilà qui aurait donné du poids à nos +histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme d'or par auditeur, +je me serais composé une jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer ! +</p> + +<h2>CHAPITRE XLI</h2> + +<p class="letter"> +Les approches du Sénégal.—Le <i>Victoria</i> baisse de plus en plus.—On jette, +on jette toujours.—Le marabout El-Hadji.—MM. Pascal, Vincent, Lambert.—Un rival +de Mahomet. —Les montagnes difficiles.—Les armes de Kennedy.—Une manœuvre de +Joe.—Halte au-dessus d'un forêt. +</p> + +<p> +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un nouvel aspect +: les rampes longuement étendues se changeaient en collines qui faisaient +présager de prochaines montagnes ; on aurait à franchir la chaîne qui sépare le +bassin du Niger du bassin du Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au +golfe de Guinée, soit à la baie du cap Vert. +</p> + +<p> +Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme dangereuse. Le +docteur Fergusson le savait par les récits de ses devanciers ; ils avaient +souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces nègres +barbares ; ce climat funeste dévora la plus grande partie des compagnons de +Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur +cette contrée inhospitalière. +</p> + +<p> +Mais il n'eut pas un moment de repos ; le <i>Victoria</i> baissait d'une +manière sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins +inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut ainsi pendant plus +de cent vingt milles ; on se fatigua à monter et à descendre ; le ballon, ce +nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'aérostat +peu gonflé s'efflanquaient déjà ; il s'allongeait, et le vent creusait de +vastes poches dans son enveloppe détendue. +</p> + +<p> +Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque. +</p> + +<p> +« Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il. +</p> + +<p> +—Non, répondit le docteur ; mais la gutta-percha s'est évidemment ramollie ou +fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le taffetas. +</p> + +<p> +—Comment empêcher cette fuite +</p> + +<p> +—C'est impossible. Allégeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on +peut jeter. +</p> + +<p> +—Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort dégarnie. +</p> + +<p> +—Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.» +</p> + +<p> +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait les +cordes du filet ; de là, il vint facilement à bout de détacher les épais +rideaux de la tente, et il les précipita au dehors. +</p> + +<p> +« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il ; il y a là de +quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe. +» +</p> + +<p> +Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il se +rapprochait encore du sol. +</p> + +<p> +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette enveloppe. +</p> + +<p> +—Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer. +</p> + +<p> +—Alors comment ferons-nous ? +</p> + +<p> +—Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable ; je veux +à tout prix éviter une halte dans ces parages ; les forêts dont nous rasons la +cime en ce moment ne sont rien moins que sûres. +</p> + +<p> +—Quoi ! des lions, des hyènes ? fit Joe avec mépris. +</p> + +<p> +—Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient en +Afrique. +</p> + +<p> +—Comment le sait-on ? +</p> + +<p> +—Par les voyageurs qui nous ont précédés ; puis les Français, qui occupent la +colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades +environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances +ont été poussées fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal, +Vincent, Lambert, ont rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils +ont exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le +pillage n'ont plus laissé que des ruines. +</p> + +<p> +—Que s'est-il donc passé ? +</p> + +<p> +—Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se disant +inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre contre les +infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la destruction et la désolation +entre le fleuve Sénégal et son affluent la Falémé. Trois hordes de fanatiques +guidées par lui sillonnèrent le pays de façon à n'épargner ni un village ni une +hutte, pillant et massacrant ; il s'avança même dans la vallée du Niger, +jusqu'à la ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords +du fleuve ; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui pendant +plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment +où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent +alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs +massacres ; or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber +entre ses mains. +</p> + +<p> +—Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu'à nos +chaussures pour relever le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur ; mais je prévois que +notre ballon ne pourra nous porter au-delà. +</p> + +<p> +—Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela de gagné. +</p> + +<p> +—C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur ; seulement, une chose +m'inquiète. +</p> + +<p> +—Laquelle ? +</p> + +<p> +—Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis +augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en produisant la plus +grande chaleur possible. +</p> + +<p> +—Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. +</p> + +<p> +—Pauvre <i>Victoria</i> ! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son +navire ; je ne m'en séparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il était au +départ, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers +services, et ce sera pour moi un crève-cœur de l'abandonner. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il nous +servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore +vingt-quatre heures. +</p> + +<p> +—Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre +ballon ! +</p> + +<p> +—Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont tu +parlais, Samuel. +</p> + +<p> +—Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa lunette ; +elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les franchir. +</p> + +<p> +—Ne pourrait-on les éviter ? +</p> + +<p> +—Je ne pense pas, Dick ; vois l'immense espace qu'elles occupent : près de la +moitié de l'horizon ! +</p> + +<p> +—Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe ; elles gagnent +sur la droite et sur la gauche. +</p> + +<p> +—Il faut absolument passer par-dessus. » +</p> + +<p> +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité extrême, +ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le <i>Victoria</i> vers des +pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les heurter. +</p> + +<p> +« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson ; ne réservons que le nécessaire +pour un jour. +</p> + +<p> +—Voilà ! dit Joe +</p> + +<p> +—Le ballon se relève-t-il ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne quittait pas +le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. » +</p> + +<p> +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire qu'elles +se précipitaient sur eux ; ils étaient loin de les dominer ; il s'en fallait de +plus de cinq cents pieds encore. +</p> + +<p> +La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors ; on n'en +conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant. +</p> + +<p> +« Il faut pourtant passer, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Jetez-les. +</p> + +<p> +—Voilà ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. +</p> + +<p> +—Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour ! Quoi +qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. +</p> + +<p> +—Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la +crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez droite qui +terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle s'élevait encore de plus de +deux cents pieds au-dessus des voyageurs. +</p> + +<p> +« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre ces +roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe. +</p> + +<p> +—Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui +pèse. » +</p> + +<p> +Le ballon fut encore délesté d'une cinquantaine de livres ; il s'éleva très +sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des +montagnes. La situation était effrayante ; le <i>Victoria</i> courait avec une +grande rapidité ; on sentait qu'il allait se mettre en pièces ; le choc serait +terrible en effet. +</p> + +<p> +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. +</p> + +<p> +Elle était presque vide. +</p> + +<p> +« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes. +</p> + +<p> +—Sacrifier mes armes ! répondit le chasseur avec émotion. +</p> + +<p> +—Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire. +</p> + +<p> +—Samuel ! Samuel ! +</p> + +<p> +—Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter la vie. +</p> + +<p> +—Nous approchons ! s'écria Joe, nous approchons ! » +</p> + +<p> +Dix toises! La montagne dépassait le <i>Victoria</i> de dix toises encore. +</p> + +<p> +Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire à +Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb. +</p> + +<p> +Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur +s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu +au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait inévitablement se +briser. +</p> + +<p> +« Kennedy ! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes +perdus. +</p> + +<p> +—Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! » +</p> + +<p> +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle. +</p> + +<p> +« Joe ! Joe! cria-t-il. +</p> + +<p> +—Le malheureux ! » fit le docteur. +</p> + +<p> +La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de +largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre déclivité. La +nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol +composé de cailloux aigus qui criaient sous son passage, +</p> + +<p> +« Nous passons ! nous passons ! nous sommes passés ! » cria une voix qui fit +bondir le cœur de Fergusson. +</p> + +<p> +L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la nacelle ; +il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de la totalité de son +poids ; il était même obligé de le retenir fortement, car il tendait à lui +échapper. +</p> + +<p> +Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta devant lui, +Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux +cordages, il remonta auprès de ses compagnons. +</p> + +<p> +« Pas plus difficile que cela, fit-il. +</p> + +<p> +—Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion. +</p> + +<p> +—Oh ! ce que j'en ai fait ; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous ; c'est +pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de +l'Arabe ! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes, +ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu +trop de peine à vous voir vous en séparer. » +</p> + +<p> +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> n'avait plus qu'à descendre ; cela lui était facile ; il se +retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. Le +terrain semblait convulsionné ; il présentait de nombreux accidents fort +difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait plus. Le +soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le docteur dut se +résoudre à faire halte jusqu'au lendemain. +</p> + +<p> +« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il. +</p> + +<p> +—Ah ! répondit Kennedy, tu te décides enfin ? +</p> + +<p> +—Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à exécution ; il +n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres, +Joe. » +</p> + +<p> +Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. +</p> + +<p> +« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur ; nous allons courir au-dessus de +leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. Pour rien au monde, je +ne consentirais à passer la nuit à terre. +</p> + +<p> +—Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—A quoi bon ? Je vous répète qu'il serait dangereux de nous séparer. +D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à +s'arrêter brusquement ; ses ancres étaient prises ; le vent tomba avec le soir, +et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure formé par +la cime d'une forêt de sycomores. +</p> + +<h2>CHAPITRE XLII</h2> + +<p class="letter"> +Combat de générosité.—Dernier sacrifice.—L'appareil de dilatation.—Adresse de +Joe.—Minuit.—Le quart du docteur.—Le quart de Kennedy.—Il +s'endort.—L'incendie.—Les hurlements.—Hors de portée. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la hauteur des +étoiles ; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du Sénégal. +</p> + +<p> +« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé sa carte, +c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut à +tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous alléger encore. +</p> + +<p> +—Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le chasseur qui +craignait pour ses armes ; à moins que l'un de nous se décide à se sacrifier, +de rester en arrière... et, à mon tour, je réclame cet honneur. +</p> + +<p> +—Par exemple ! répondit Joe ; est-ce que je n'ai pas l'habitude... +</p> + +<p> +—Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la côte +d'Afrique ; je suis bon marcheur, bon chasseur... +</p> + +<p> +—Je ne consentirai jamais ! répliqua Joe. +</p> + +<p> +—Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ; +j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité ; d'ailleurs, s'il le +fallait, loin de nous séparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays. +</p> + +<p> +—Voilà qui est parlé, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal. +</p> + +<p> +—Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour +alléger notre <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connaître. +</p> + +<p> +—Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du +serpentin ; nous avons là près de neuf cents livres bien lourdes à traîner par +les airs. +</p> + +<p> +—Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ? +</p> + +<p> +—Je ne l'obtiendrai pas ; nous nous en passerons. +</p> + +<p> +—Mais enfin... +</p> + +<p> +—Écoutez-moi, mes amis ; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste de +force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois +avec le peu d'objets qui nous restent ; nous ferons à peine un poids de cinq +cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens à conserver. +</p> + +<p> +—Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous en +pareille matière ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous +devons faire, et nous le ferons. +</p> + +<p> +—A vos ordres, mon maître. +</p> + +<p> +—Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, il faut +sacrifier notre appareil. +</p> + +<p> +—Sacrifions le ! répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—A l'ouvrage ! » fit Joe. +</p> + +<p> +Ce ne fut pas un petit travail ; il fallut démonter l'appareil pièce par pièce +; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, et enfin la +caisse où s'opérait la décomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la +force réunie des trois voyageurs pour arracher les récipients du fond de la +nacelle dans laquelle ils étaient fortement encastrés ; mais Kennedy était si +vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout ; ces +diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles disparurent en +faisant de vastes trouées dans le feuillage des sycomores. +</p> + +<p> +« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans +les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! » +</p> + +<p> +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se +rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds au-dessus de +la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus +difficile, car ils étaient retenus par leur extrémité supérieure et fixés par +des fils de laiton au cercle même de la soupape. +</p> + +<p> +Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne +pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et malgré les +oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de l'aérostat ; et là, après +mille difficultés, accroché d'une main à cette surface glissante, il détacha +les écrous extérieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent +aisément, et furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement +refermé au moyen d'une forte ligature. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> , délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air +et tendit fortement la corde de l'ancre. +</p> + +<p> +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des +fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car +le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la disposition de Joe. +</p> + +<p> +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. +</p> + +<p> +« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le +premier quart ; à deux heures, je réveillerai Kennedy ; à quatre heures, +Kennedy réveillera Joe ; à six heures, nous partirons, et que le ciel veille +encore sur nous pendant cette dernière journée ! » +</p> + +<p> +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'étendirent au +fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond. +</p> + +<p> +La nuit était paisible ; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier +quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine l'obscurité. +Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de +lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui +s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la vue du sol ; le moindre bruit lui +semblait suspect, et il cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des +feuilles. +</p> + +<p> +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus +sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au +cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté tant d'obstacles, au +moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les émotions plus +fortes, le point d'arrivée semble fuir devant les yeux. +</p> + +<p> +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un +pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en définitive, pouvait faire +défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une +façon absolue ; le temps était passé où il le manœuvrait avec audace parce +qu'il était sûr de lui. +</p> + +<p> +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indéterminées dans ces vastes forêts ; il crut même voir un feu rapide briller +entre les arbres ; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette +direction ; mais rien n'apparut, et il se fit même comme un silence plus +profond. +</p> + +<p> +Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination ; il écouta sans +surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart étant alors écoulé, il +réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit place aux côtés +de Joe qui dormait de toutes ses forces. +</p> + +<p> +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait +de la peine à tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit à fumer +vigoureusement pour chasser le sommeil. +</p> + +<p> +Le silence le plus absolu régnait autour de loi ; un vent léger agitait la cime +des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil +qui l'envahissait malgré lui ; il voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les +paupières, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, +et enfin, succombant à la fatigue, il s'endormit. +</p> + +<p> +Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie ? Il ne put s'en rendre +compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un pétillement inattendu. +</p> + +<p> +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa +figure. La forêt était en flammes. +</p> + +<p> +« Au feu ! au feu ! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement. +</p> + +<p> +Ses deux compagnons se relevèrent. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce donc ! demanda Samuel. +</p> + +<p> +—L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... » +</p> + +<p> +En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé. +</p> + +<p> +« Ah ! les sauvages ! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous +incendier plus sûrement ! +</p> + +<p> +—Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! » dit le docteur. +</p> + +<p> +Un cercle de feu entourait le <i>Victoria</i> ; les craquements du bois mort se +mêlaient aux gémissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute +la partie vivante de cette végétation se tordait dans l'élément destructeur ; +le regard ne saisissait qu'un océan de flammes ; les grands arbres se +dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de +charbons incandescents ; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait +dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu. +</p> + +<p> +« Fuyons ! s'écria Kennedy ! à terre ! c'est notre seule chance de salut ! » +</p> + +<p> +Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la corde de +l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le +ballon, léchaient déjà ses parois illuminées ; mais le <i>Victoria</i>, +débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs. +</p> + +<p> +Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations +d'armes à feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se +porta vers l'ouest +</p> + +<p> +Il était quatre heures du matin. +</p> + +<h2>CHAPITRE XLIII</h2> + +<p class="letter"> +Les Talibas.—La poursuite.—Un pays dévasté.—Vent modéré.—Le <i>Victoria</i> +baisse—Les dernières provisions.—Les bonds du Victoria.—Défense à coups de +fusil.—Le vent fraîchit,—Le fleuve du Sénégal.—Les cataractes de Gouina.—L'air +chaud.—Traversée du fleuve. +</p> + +<p> +« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le +docteur, nous étions perdus sans ressources. +</p> + +<p> +Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe ; on se sauve +alors, et rien n'est plus naturel. +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson. +</p> + +<p> +—Que crains-tu donc ? demanda Dick. Le <i>Victoria</i> ne peut pas descendre +sans ta permission, et quand il descendrait ? +</p> + +<p> +—Quand il descendrait ! Dick, regarde ! » +</p> + +<p> +La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent +apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous +flottant ; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets +; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du +<i>Victoria</i>, qui marchait avec une vitesse modérée. +</p> + +<p> +A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs +armes ; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées, +rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée ; ils traversaient sans +peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent au Sénégal. +</p> + +<p> +« Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches +marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu +d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits. +</p> + +<p> +—Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux +gaillards ! +</p> + +<p> +—Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe ; c'est toujours +quelque chose +</p> + +<p> +—Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées ! voilà +leur ouvrage ; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont apporté +l'aridité et la dévastation. +</p> + +<p> +—Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous parvenons à +mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté. +</p> + +<p> +—Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur en +portant ses yeux sur le baromètre +</p> + +<p> +—En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer nos +armes. +</p> + +<p> +—Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas +les avoir semées sur notre route. +</p> + +<p> +—Ma carabine ! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. » +</p> + +<p> +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin ; il lui restait de la poudre et +des balles en quantité suffisante. +</p> + +<p> +« A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il à Fergusson. +</p> + +<p> +—A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la faculté de +chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes à +la merci du ballon. +</p> + +<p> +—Cela est fâcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez médiocre, et si nous +avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, depuis +longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue. +</p> + +<p> +—Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop ; une vraie +promenade. +</p> + +<p> +—Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les démonter +les uns après les autres. +</p> + +<p> +—Oui-da ! répondit Fergusson ; mais ils seraient à bonne portée aussi, et notre +<i>Victoria</i> offrirait un but trop facile aux balles de leurs longs +mousquets ; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle serait notre +situation. » +</p> + +<p> +La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin, +les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l'ouest. +</p> + +<p> +Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait toujours un +changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté vers le Niger, que +deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser +sensiblement ; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents +pieds, et le Sénégal devait être éloigné d'une douzaine de milles ; avec la +vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage. +</p> + +<p> +En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri ; les Talibas +s'agitaient en pressant leurs chevaux. +</p> + +<p> +Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements : +</p> + +<p> +« Nous descendons, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Diable ! » pensa Joe. +</p> + +<p> +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante pieds du +sol, mais le vent soufflait avec plus de force. +</p> + +<p> +Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets +éclata dans les airs. +</p> + +<p> +« Trop loin, imbéciles ! s'écria Joe ; il me paraît bon de tenir ces gredins-là +à distance. » +</p> + +<p> +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu ; le Talibas roula à +terre ; ses compagnons s'arrêtèrent et le <i>Victoria</i> gagna sur eux. +</p> + +<p> +« Ils sont prudents ; dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur ; et ils +y réussiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever ! +</p> + +<p> +—Que jeter ! demanda Joe. +</p> + +<p> +—Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de +livres dont nous nous débarrasserons ! +</p> + +<p> +—Voilà, Monsieur ! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître. +</p> + +<p> +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des +Talibas ; mais, une demi-heure plus tard, le <i>Victoria</i> redescendait avec +rapidité ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe. +</p> + +<p> +Bientôt la nacelle vint raser le sol ; les nègres d'Al-Hadji se précipitèrent +vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, à peine eut-il +touché terre, que le <i>Victoria</i> se releva d'un bond pour s'abattre de +nouveau un mille plus loin. +</p> + +<p> +« Nous n'échapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage. +</p> + +<p> +—Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos instruments, +tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernière ancre, +puisqu'il le faut ! » +</p> + +<p> +Joe arracha les baromètres, les thermomètres ; mais tout cela était peu de +chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la terre. Les +Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents pas de lui. +</p> + +<p> +« Jette les deux fusils ! s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers ; quatre +Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le +<i>Victoria</i> se releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une énorme +étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol. +</p> + +<p> +Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des +enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient reprendre une +force nouvelle dès qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette +situation eut une fin. Il était près de midi. Le <i>Victoria</i> s'épuisait, se +vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis +du taffetas distendu grinçaient les uns sur les autres. +</p> + +<p> +« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! » +</p> + +<p> +Joe ne répondit pas, il regardait son maître. +</p> + +<p> +« Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à jeter. +</p> + +<p> +—Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. +</p> + +<p> +—La nacelle ! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous +retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite ! +</p> + +<p> +Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de salut. Ils +se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqué le docteur, et +Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au +moment où l'aérostat allait définitivement s'abattre. +</p> + +<p> +« Hourra ! hourra ! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté remontait à +trois cents pieds dans l'air. +</p> + +<p> +Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre à terre ; mais le +<i>Victoria</i>, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila rapidement +vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance +favorable pour les voyageurs, car ils purent la dépasser, tandis que la horde +d'Al Hadji était forcée de prendre par le nord pour tourner ce dernier +obstacle. +</p> + +<p> +Les trois amis se tenaient accrochés au filet ; ils avaient pu le rattacher +au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. +</p> + +<p> +Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria : +</p> + +<p> +« Le fleuve ! le fleuve ! le Sénégal ! » +</p> + +<p> +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort étendue ; la +rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite et un endroit +favorable pour opérer la descente. +</p> + +<p> +« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés ! » +</p> + +<p> +Mais il ne devait pas en être ainsi ; le ballon vide retombait peu à peu sur un +terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de longues pentes +et des plaines rocailleuses ; à peine quelques buissons, une herbe épaisse et +desséchée sous l'ardeur du soleil. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> toucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'étendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie +supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre isolé au +milieu de ce pays désert. +</p> + +<p> +« C'est fini, fit le chasseur. +</p> + +<p> +—Et à cent pas du fleuve, » dit Joe. +</p> + +<p> +Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses deux +compagnons vers le Sénégal. +</p> + +<p> +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé ; arrivé sur +les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive +; pas un être animé. +</p> + +<p> +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une hauteur de +cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de l'est à l'ouest, et +la ligne de rochers qui barrait son cours s'étendait du nord au sud. Au milieu +de la chute se dressaient des rochers aux formes étranges, comme d'immenses +animaux antédiluviens pétrifiés au milieu des eaux. +</p> + +<p> +L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente ; Kennedy ne put retenir +un geste de désespoir. +</p> + +<p> +Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria : +</p> + +<p> +« Tout n'est pas fini ! +</p> + +<p> +—Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il ne +pouvait jamais perdre. +</p> + +<p> +La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée hardie. +C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers +l'enveloppe de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons +pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche ; il +m'en faut cent livres au moins. +</p> + +<p> +—Pourquoi faire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Je n'ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud ! +</p> + +<p> +—Ah ! mon brave ! Samuel ! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme ! +</p> + +<p> +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut empilée +prés du baobab. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en le +coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui +pouvait rester d'hydrogène par la soupape ; puis il empila une certaine +quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y mit le feu. +</p> + +<p> +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur +de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à diminuer de moitié la +pesanteur de l'air qu'il renferme en le raréfiant ; aussi le <i>Victoria</i> +commença à reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ; +le feu s'activait par les soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue +d'œil. +</p> + +<p> +Il était alors une heure moins le quart. +</p> + +<p> +En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on +entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse. +</p> + +<p> +« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air ! +</p> + +<p> +—Voilà, Monsieur. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> était aux deux tiers gonflé. +</p> + +<p> +« Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà. +</p> + +<p> +—C'est fait, » répondit le chasseur. » +</p> + +<p> +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa tendance à +s'enlever. Les Talibas approchaient ; ils étaient à peine à cinq cents pas. +</p> + +<p> +« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson. +</p> + +<p> +—N'ayez pas peur, mon maître ! n'ayez pas peur ! » +</p> + +<p> +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité d'herbe. +</p> + +<p> +Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, s'envola en +frôlant les branches du baobab. +</p> + +<p> +« En route ! » cria Joe. +</p> + +<p> +Une décharge de mousquets lui répondit ; une balle même lui laboura l'épaule ; +mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une main, jeta un ennemi +de plus à terre. +</p> + +<p> +Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de l'aérostat, +qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le saisit, et il décrivit +d'inquiétantes oscillations, pendant que l'intrépide docteur et ses compagnons +contemplaient le gouffre des cataractes ouvert sous leurs yeux. +</p> + +<p> +Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides voyageurs +descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve. +</p> + +<p> +Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine d'hommes +qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur étonnement quand ils +virent ce ballon s'élever de la rive droite du fleuve. Ils n'étaient pas +éloignés de croire à un phénomène céleste. Mais leurs chefs, un lieutenant de +marine et un enseigne de vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe +l'audacieuse tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'événement. +</p> + +<p> +Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis aéronautes +retenus à son filet ; mais il était douteux qu'il put atteindre la terre, aussi +les Français se précipitèrent dans le fleuve, et reçurent les trois Anglais +entre leurs bras, au moment où le <i>Victoria</i> s'abattait à quelques toises +de la rive gauche du Sénégal. +</p> + +<p> +« Le docteur Fergusson ! s'écria le lieutenant. +</p> + +<p> +—Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. » +</p> + +<p> +Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le ballon +à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme une bulle +immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les cataractes de Gouina. +</p> + +<p> +« Pauvre <i>Victoria</i> ! » fit Joe. +</p> + +<p> +Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s'y +précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion +</p> + +<h2>CHAPITRE XLIV</h2> + +<p class="letter"> +Conclusion.—Le procès-verbal.—Les établissements français.—Le poste de +Médine.—Le Basilic.—Saint-Louis.—La frégate anglaise.—Retour à Londres. +</p> + +<p> +L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée par le +gouverneur du Sénégal ; elle se composait de deux officiers, MM. Dufraisse, +lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de vaisseau ; d'un +sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils s'occupaient de reconnaître +la situation la plus favorable pour l'établissement d'un poste à Gouina, +lorsqu'ils furent témoins de l'arrivée du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont furent +accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler par eux mêmes +l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les témoins naturels de +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater officiellement son +arrivée aux cataractes de Gouina. +</p> + +<p> +« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal ? demanda-t-il au lieutenant +Dufraisse. +</p> + +<p> +—A vos ordres, » répondit ce dernier. +</p> + +<p> +Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du fleuve +; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions en abondance. +Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal qui figure +aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de Londres : +</p> + +<p> +« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver suspendus au +filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux compagnons Richard Kennedy +et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de Richard, et Joe celui de Joseph.] ; +lequel ballon est tombé à quelques pas de nous dans le lit même du fleuve, et, +entraîné par le courant, s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de +quoi nous avons signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus +nommés, pour valoir ce que de droit. +</p> + +<p> + Fait aux cataractes de Gouina, +le 24 mai 1862. +</p> + +<p> + « SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON +</p> + +<p> + DUFRAISSE, lieutenant d'infanterie de +marine ; RODAMEL, +</p> + +<p> + enseigne de vaisseau ; DUFAYS, sergent ; +FLIPPEAU, MAYOR, +</p> + +<p> + PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, GUILLON, +LEBEL, soldats. » +</p> + +<p> +Ici finit l'étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves +compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages ; ils se trouvaient avec +des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les rapports sont +fréquents avec les établissements français. +</p> + +<p> +Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même mois, ils +atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord sur le fleuve. +</p> + +<p> +Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux toutes +les ressources de leur hospitalité ; le docteur et ses compagnons purent +s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur le Basilic, qui +descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure. +</p> + +<p> +Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le +gouverneur les reçut magnifiquement ; ils étaient complètement remis de leurs +émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui voulait l'entendre : +</p> + +<p> +« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est avide +d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre ; cela devient fastidieux +à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sénégal, je crois +véritablement que nous serions morts d'ennui ! » +</p> + +<p> +Une frégate anglaise était en partance ; les trois voyageurs prirent passage à +bord ; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le lendemain à Londres. +</p> + +<p> +Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de +Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet ; Kennedy repartit +aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine ; il avait hâte de rassurer sa +vieille gouvernante. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous +avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à leur insu. +</p> + +<p> +Ils étaient devenus deux amis. +</p> + +<p> +Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les audacieux +explorateurs, et le <i>Daily Telegraph</i> fit un tirage de neuf cent +soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un extrait du voyage. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de Géographie +le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour lui et ses deux +compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la plus remarquable +exploration de l'année 1862. +</p> + +<p> +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de constater de +la manière la plus précise les faits et les relèvements géographiques reconnus +par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce aux expéditions actuelles de MM. +Speke et Grant, de Heuglin et Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se +dirigent vers le centre de l'Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les +propres découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise +entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. +</p> + +<p class="center"> +—Fin du Voyage— +</p> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for +copies of this eBook, complying with the trademark license is very +easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation +of derivative works, reports, performances and research. Project +Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may +do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected +by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person +or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this +agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ +electronic works. See paragraph 1.E below. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the +Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United +States. If an individual work is unprotected by copyright law in the +United States and you are located in the United States, we do not +claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, +displaying or creating derivative works based on the work as long as +all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope +that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting +free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ +works in compliance with the terms of this agreement for keeping the +Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily +comply with the terms of this agreement by keeping this work in the +same format with its attached full Project Gutenberg™ License when +you share it without charge with others. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are +in a constant state of change. If you are outside the United States, +check the laws of your country in addition to the terms of this +agreement before downloading, copying, displaying, performing, +distributing or creating derivative works based on this work or any +other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no +representations concerning the copyright status of any work in any +country other than the United States. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work +on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the +phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: +</div> + +<blockquote> + <div style='display:block; margin:1em 0'> + This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most + other parts of the world at no cost and with almost no restrictions + whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms + of the Project Gutenberg License included with this eBook or online + at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you + are not located in the United States, you will have to check the laws + of the country where you are located before using this eBook. + </div> +</blockquote> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is +derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not +contain a notice indicating that it is posted with permission of the +copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in +the United States without paying any fees or charges. If you are +redistributing or providing access to a work with the phrase “Project +Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply +either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or +obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ +trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any +additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms +will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works +posted with the permission of the copyright holder found at the +beginning of this work. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg™. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg™ License. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format +other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg™ website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain +Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works +provided that: +</div> + +<div style='margin-left:0.7em;'> + <div style='text-indent:-0.7em'> + • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed + to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has + agreed to donate royalties under this paragraph to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid + within 60 days following each date on which you prepare (or are + legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty + payments should be clearly marked as such and sent to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in + Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg + Literary Archive Foundation.” + </div> + + <div style='text-indent:-0.7em'> + • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ + License. You must require such a user to return or destroy all + copies of the works possessed in a physical medium and discontinue + all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ + works. + </div> + + <div style='text-indent:-0.7em'> + • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of + any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days of + receipt of the work. + </div> + + <div style='text-indent:-0.7em'> + • You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg™ works. + </div> +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project +Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than +are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing +from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of +the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set +forth in Section 3 below. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ +electronic works, and the medium on which they may be stored, may +contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate +or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or +cannot be read by your equipment. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right +of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium +with your written explanation. The person or entity that provided you +with the defective work may elect to provide a replacement copy in +lieu of a refund. If you received the work electronically, the person +or entity providing it to you may choose to give you a second +opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If +the second copy is also defective, you may demand a refund in writing +without further opportunities to fix the problem. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO +OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of +damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement +violates the law of the state applicable to this agreement, the +agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or +limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or +unenforceability of any provision of this agreement shall not void the +remaining provisions. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in +accordance with this agreement, and any volunteers associated with the +production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ +electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, +including legal fees, that arise directly or indirectly from any of +the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this +or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or +additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any +Defect you cause. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state +visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Please check the Project Gutenberg web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..8613d8c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #4548 (https://www.gutenberg.org/ebooks/4548) diff --git a/old/4548-8.txt b/old/4548-8.txt new file mode 100644 index 0000000..df000ae --- /dev/null +++ b/old/4548-8.txt @@ -0,0 +1,12263 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4548] +Release Date: October, 2003 +First Posted: February 7, 2002 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + + + + +Produced by Charles Aldarondo + + + + + + + + + + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours trs applaudi.--Prsentation du docteur Samuel +Fergusson-- Excelsior. --Portrait en pied du docteur.--Un +fataliste convaincu.--Dner au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + + + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, +la sance de la Socit royale gographique de Londres, Waterloo +place, 3. Le prsident, sir Francis M..., faisait ses honorables +collgues une importante communication dans un discours frquemment +interrompu par les applaudissements. + +Ce rare morceau d'loquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se dversait pleines +priodes: + + L'Angleterre a toujours la tte des nations (car, on l'a +remarqu, les nations marchent universellement la tte les unes +des autres), par l'intrpidit de ses voyageurs dans la voie des +dcouvertes gographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur +Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas +son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle +russit (elle russira!) reliera, en les compltant, les notions +parses de la cartologie africaine (vhmente approbation), et si +elle choue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un +des plus audacieuses conceptions du gnie humain! (Trpignements +frntiques.) + +--Hourra! hourra! fit l'assemble lectrise par ces mouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrpide Fergusson! s'cria l'un des membres les +plus expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson clata dans +toutes les bouches, et nous sommes fonds croire qu'il gagna +singulirement passer par des gosiers anglais. La salle des +sances en fut branle. + +Ils taient l pourtant, nombreux, vieillis, fatigus, ces +intrpides voyageurs que leur temprament mobile promena dans les +cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou +moralement, ils avaient chapp aux naufrages, aux incendies. aux +tomahawks de l'Indien, aux casse-ttes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynsie! Mais rien ne put comprimer +les battements de leurs curs pendant le discours de sir Francis +M..., et, de mmoire humaine, ce fut l certainement le plus beau +succs oratoire de la Socit royale gographique de Londres Mais, +en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux +paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de +the Royal Mint [La Monnaie Londres.]. Une indemnit +d'encouragement fut vote, sance tenante, en faveur du docteur +Fergusson, et s'leva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Socit interpella le prsident sur la +question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas +officiellement prsent. + + Le docteur se tient la disposition de l'assemble, rpondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'cria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par +ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-tre cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix +malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, rpondit un membre plaisant de cette grave +Socit. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, dit simplenlent sir Francis +M ... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas +le moins du monde mu d'ailleurs. + +C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, de taille et de +constitution ordinaires; son temprament sanguin se trahissait par +une coloration force du visage, il avait une figure froide, aux +traits rguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de +l'homme prdestin aux dcouvertes; ses yeux fort doux, plus +intelligents que hardis, donnaient un grand charme sa physionomie; +ses bras taient longs, et ses pieds se posaient terre avec +l'aplomb du grand marcheur. + +La gravit calme respirait dans toute la personne du docteur, et +l'ide ne venait pas l'esprit qu'il put tre l'instrument de la +plus innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessrent qu'au moment +o le docteur Fergusson rclama le silence par un geste aimable. Il +se dirigea vers le fauteuil prpar pour sa prsentation; puis, +debout, fixe, le regard nergique, il leva vers le ciel l'index de +la main droite; ouvrit la bouche et pronona ce seul mot: + + Excelsior! + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, +jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour +cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succs. +Le discours de sir Francis M... tait dpass, et de haut. Le +docteur se montrait la fois sublime, grand, sobre et mesur; il +avait dit le mot de la situation: + + Excelsior! + +Le vieux commodore, compltement ralli cet homme trange, rclama +l'insertion intgrale du discours Fergusson dans the Proceedings +of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Socit +Royale Gographique de Londres.]. + +Qu'tait donc ce docteur, et quelle entreprise allait-il se +dvouer? + +Le pre du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine +anglaise, avait associ son fils, ds son plus jeune ge, aux +dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui +parat n'avoir jamais connu la crainte, annona promptement un +esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension +remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre, +une adresse peu commune se tirer d'affaire; il ne fut jamais +embarrass de rien, pas mme de se servir de sa premire fourchette, + quoi les enfants russissent si peu en gnral. + +Bientt son imagination s'enflamma la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +dcouvertes qui signalrent la premire partie du XlXe sicle; il +rva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Cailli, des +Levaillant, et mme un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson +Cruso, qui ne lui paraissait pas infrieure. Que d'heures bien +occupes il passa avec lui dans son le de Juan Fernandez! Il +approuva souvent les ides du matelot abandonn; parfois il discuta +ses plans et ses projets; il et fait autrement, mieux peut-tre, +tout aussi bien, coup sr! Mais, chose certaine, il n'et jamais +fui cette bienheureuse le, o il tait heureux comme un roi sans +sujets....; non, quand il se ft agi de devenir premier lord de +l'amiraut! + +Je vous laisse penser si ces tendances se dvelopprent pendant sa +jeunesse aventureuse jete aux quatre coins du monde. Son pre, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des tudes srieuses en hydrographie, en physique +et en mcanique, avec une lgre teinture de botanique, de mdecine +et d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, g de vingt-deux +ans, avait dj fait son tour du monde; il s'enrla dans le corps +des ingnieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; +mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu +de commander, il n'aimait pas obir. Il donna sa dmission, et, +moiti chassant, moiti herborisant, il remonta vers le nord de la +pninsule indienne et la traversa de Calcutta Surate. Une simple +promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en +1845 l'expdition du capitaine Sturt, charg de dcouvrir cette +mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la +Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possd du dmon des dcouvertes, il accompagna jusquen 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expdition qui contourna le continent +amricain du dtroit de Behring au cap Farewel. + +En dpit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson rsistait merveilleusement; il vivait +son aise au milieu des plus compltes privations; c'tait le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate volont, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvise, qui s'endort toute heure du jour et se rveille +toute heure de la nuit. + +Rien de moins tonnant, ds lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie +des frres Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de +curieuses observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus intressant du Daily Telegraph, ce journal +un penny, dont le tirage monte jusqu' cent quarante mille +exemplaires par jour, et suffit peine plusieurs millions de +lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne ft +membre d'aucune institution savante, ni des Socits royales +gographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Ptersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni mme de Royal +Polytechnic Institution, o trnait son ami le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa mme un jour de rsoudre le problme suivant, +dans le but de lui tre agrable: tant donn le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tte en +a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la diffrence des +rayons? Ou bien, tant connu ce nombre de milles parcourus par les +pieds et par la tte du docteur, calculer sa taille exacte une +ligne prs? + +Mais Fergusson se tenait toujours loign des corps savants, tant +de l'glise militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employ chercher qu' discuter, dcouvrir qu' discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour Genve avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures +o l'on s'asseyait de ct comme dans les omnibus: or il advint que, +par hasard, notre Anglais fut plac de manire prsenter le dos au +lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans +qu'il songet se retourner une seule fois, et il revint Londres, +enchant du lac de Genve. + +Le docteur Fergusson s'tait retourn, lui, et plus d'une fois +pendant ses voyages, et si bien retourn qu'il avait beaucoup vu. En +cela, d'ailleurs, il obissait sa nature, et nous avons de bonnes +raisons de croire qu'il tait un peu fataliste, mais d'un fatalisme +trs orthodoxe, comptant sur lui, et mme sur la Providence; `il se +disait pouss plutt qu'attir dans ses voyages, et parcourait le +monde, semblable une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la +route dirige. + + Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. + +On ne s'tonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit +les applaudissements de la Socit Royale; il tait au-dessus de ces +misres, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanit; il +trouvait toute simple la proposition qu'il avait adresse au +prsident sir Francis M ... et ne s'aperut mme pas de leffet +immense qu'elle produisit. + +Aprs la sance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans +Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dress son intention; +la dimension des pices servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas +n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson +lui-mme. + +Des toasts nombreux furent ports avec les vins de France aux +clbres voyageurs qui s'taient illustrs sur la terre d'Afrique. +On but leur sant ou leur mmoire, et par ordre alphabtique, ce +qui est trs anglais: Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, +Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, +Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, +Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Cailli, +Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, +Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, +Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroul, Duveyrier, +Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, +Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, +Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, +Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprire, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Hricourt, Rongwi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, +Veyssire, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, +Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son +incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et +complter la srie des dcouvertes africaines. + + + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + + + + +Le lendemain, dans son numro du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi conu: + + L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un +dipe moderne nous donnera le mot de cette nigme que les savants de +soixante sicles n'ont pu dchiffrer. Autrefois, rechercher les +sources du Nil, fontes Nili qurere, tait regard comme une +tentative insense, une irralisable chimre. + + Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route trace par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrpides investigations depuis le cap de Bonne-Esprance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la dcouverte +des Grands Lacs intrieurs, ont ouvert trois chemins la +civilisation moderne; leur point d'intersection, o nul voyageur n'a +encore pu parvenir, est le cur mme de l'Afrique. C'est l que +doivent tendre tous les efforts. + + Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont tre +renous par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprci les belles explorations. + + Cet intrpide dcouvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est l'ouest. Si nous sommes bien +informs, le point de dpart de ce surprenant voyage serait l'le de +Zanzibar sur la cte orientale. Quant au point d'arrive, la +Providence seule il est rserv de le connatre. + + La proposition de cette exploration scientifique a t faite hier +officiellement la Socit Royale de Gographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est vote pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + + Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans prcdents dans les fastes gographiques. + +Comme on le pense, cet article eut un norme retentissement; il +souleva d'abord les temptes de l'incrdulit, le docteur Fergusson +passa pour un tre purement chimrique, de l'invention de M. Barnum, +qui, aprs avoir travaill aux tats-Unis, s'apprtait faire +les Iles Britanniques. + +Une rponse plaisante parut Genve dans le numro de fvrier des +Bulletins de la Socit Gographique , elle raillait +spirituellement la Socit Royale de Londres, le Traveller's club et +l'esturgeon phnomnal. + +Mais M. Petermann, dans ses Mittheilungen, publis Gotha, +rduisit au silence le plus absolu le journal de Genve. M. +Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se +rendait garant de l'intrpidit de son audacieux ami + +Bientt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les prparatifs du +voyage se faisaient Londres; les fabriques de Lyon avaient reu +une commande importante de taffetas pour la construction de +l'arostat; enfin le gouvernement britannique mettait la +disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitt mille encouragements se firent jour, mille flicitations +clatrent. Les dtails de lentreprise parurent tout au long dans +les Bulletins de la Socit Gographique de Paris; un article +remarquable fut imprim dans les Nouvelles Annales des voyages, +de la gographie, de l'histoire et de l'archologie de M. V.-A. +Malte-Brun ; un travail minutieux publi dans Zeitschrift fr +Allgemeine Erdkunde, par le docteur W. Koner, dmontra +victorieusement la possibilit du voyage, ses chances de succs, la +nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion +par la voie arienne; il blma seulement le point de dpart; il +indiquait plutt Masuah, petit port de l'Abyssinie, do James +Bruce, en 1768, s'tait lanc la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans rserve cet esprit nergique du docteur +Fergusson, et ce cur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le North American Review ne vit pas sans dplaisir une telle +gloire rserve l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur +en plaisanterie, et l'engagea pousser jusqu'en Amrique, pendant +qu'il serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le Journal des Missions vangliques + jusqu' la Revue algrienne et coloniale, depuis les Annales +de la propagation de la foi jusqu'au Church missionnary +intelligencer, qui ne relatt le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considrables s'tablirent Londres et dans l'Angleterre, +1 sur l'existence relle ou suppose du docteur Fergusson; 2 sur +le voyage lui-mme, qui ne serait pas tent suivant les uns, qui +serait entrepris suivant les autres; 3 sur la question de savoir +s'il russirait ou s'il ne russirait pas; 4 sur les probabilits +ou les improbabilits du retour du docteur Fergusson On engagea des +sommes normes au livre des paris, comme s'il se ft agi des courses +d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incrdules, ignorants et savants, tous eurent +les yeux fixs sur le docteur; il devint le lion du jour sans se +douter qu'il portt une crinire. Il donna volontiers des +renseignements prcis sur son expdition. Il fut aisment abordable +et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se +prsenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa +tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mcanismes applicables la direction des +ballons vinrent lui proposer leur systme. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait dcouvert quelque chose cet +gard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des prparatifs de son voyage. + + + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'o datait leur amiti.--Dick Kennedy +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe +peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages +d'un arostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-mme, un +alter ego; l'amiti ne saurait exister entre deux tres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possdaient des qualits, des aptitudes, un temprament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et +mme cur, et cela ne les gnait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy tait un cossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, rsolu, entt. Il habitait la petite ville de Leith, prs +d'dimbourg, une vritable banlieue de la Vieille Enfume +[Sobriquet d'dimbourg, Auld Reekie,]. C'tait quelquefois un +pcheur, mais partout et toujours un chasseur dtermin: rien de +moins tonnant de la part d'un enfant de la Caldonie, quelque peu +coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un +merveilleux tireur la carabine; non seulement il tranchait des +balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitis +si gales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de +diffrence apprciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans le Monastre +; sa taille dpassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grce et d'aisance, il paraissait dou d'une +force herculenne; une figure fortement hle par le soleil, des +yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle trs dcide, enfin +quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prvenait +en faveur de l'cossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, l'poque o tous +deux appartenaient au mme rgiment; pendant que Dick chassait au +tigre et l'lphant, Samuel chassait la plante et l'insecte; +chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante +rare devint la proie du docteur, qui valut conqurir autant qu'une +paire de dfenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, +ni de se rendre un service quelconque. De l une amiti inaltrable. +La destine les loigna parfois, mais la sympathie les runit +toujours. + +Depuis leur rentre en Angleterre, ils furent souvent spars par +les lointaines expditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne +manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques +semaines de lui-mme son ami l'cossais. + +Dick causait du pass, Samuel prparait l'avenir: l'un regardait en +avant, lautre en arrire. De l un esprit inquiet, celui de +Fergusson, une placidit parfaite, celle de Kennedy. + +Aprs son voyage au Tibet, le docteur resta prs de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses apptits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude +que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunment au milieu des +anthropophages et des btes froces; Kennedy engageait donc Samuel +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour +la gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien rpondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait de secrets calculs, passant ses nuits +dans des travaux de chiffres, exprimentant mme des engins +singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait +qu'une grande pense fermentait dans son cerveau. + + Qu'a-t-il pu ruminer ainsi? se demanda Kennedy, quand son ami +l'eut quitt pour retourner Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + + Misricorde! s'cria-t-il. Le fou! l'insens traverser l'Afrique +en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voil donc ce qu'il +mditait depuis deux ans! + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de +poing solidement appliqus sur la tte, et vous aurez une ide de +l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer +que ce pourrait bien tre une mystification: + + Allons donc! rpondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon +homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager travers les airs! Le +voil jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! +je saurai bien l'empcher! Eh! si on le laissait faire, il +partirait un beau jour pour la lune! + +Le soir mme, Kennedy, moiti inquiet, moiti exaspr, prenait le +chemin de fer General Railway station, et le lendemain il arrivait + Londres. + +Trois quarts d'heure aprs un cab le dposait la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annona en frappant la porte cinq coups solidement appuys. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + + Dick? fit-il sans trop d`tonnement. + +--Dick lui-mme, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empcher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, rpondit Kennedy en tendant +le numro du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien +indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention +d'entreprendre ce voyage? + +--Parfaitement; mes prparatifs vont bon train, et je... + +--O sont-ils que je les mette en pices, tes prparatifs? O +sont-ils que jen fasse des morceaux + +Le digne cossais se mettait trs srieusement en colre. + + Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conois ton +irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai t fort occup, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti +sans t'crire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. + +L'cossais fit un bond qu'un chamois n'et pas dsavou. + + Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux + lhpital de Betlehem! [Hpital de fous Londres.] + +--J'ai positivement compt sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi + lexclusion de bien d'autres. + +Kennedy demeurait en pleine stupfaction. + + Quand tu m'auras cout pendant dix minutes, rpondit +tranquillement le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles srieusement? + +--Trs srieusement. + +--Et si je refuse de taccompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en djeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher +Dick. + +Les deux amis se placrent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une thire norme + + Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insens! il est +impossible! il ne ressemble rien de srieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien aprs avoir essay. + +--Mais ce que prcisment il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plat? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, rpondit srieusement Fergusson, sont invents pour +tre vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? +Tout est danger dans la vie; il peut tre trs dangereux de +s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tte; il +faut d'ailleurs considrer ce qui doit arriver comme arriv dj, et +ne voir que le prsent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un +prsent un peu plus loign. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les paules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous proccupons donc +pas de ce que le sort nous rserve et n'oublions jamais notre bon +proverbe d'Angleterre: + + L'homme n pour tre pendu ne sera jamais noy! + +Il n'y avait rien rpondre, ce qui n'empcha pas Kennedy de +reprendre une srie d'arguments faciles imaginer, mais trop longs + rapporter ici + + Mais enfin, dit-il aprs une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est ncessaire ton +bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? rpondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont chou! Parce que depuis Mungo-Park +assassin sur le Niger jusqu' Yogel disparu dans le Wada, depuis +Oudney mort Murmur, Clapperton mort Sackatou, jusqu'au Franais +Maizan coup en morceaux, depuis le major Laing tu par les Touaregs +jusqu' Roscher de Hambourg massacr au commencement de 1860, de +nombreuses victimes ont t inscrites au martyrologe africain! +Parce que lutter contre les lments, contre la faim, la soif, la +fivre, contre les animaux froces et contre des peuplades plus +froces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut tre fait +d'une faon doit tre entrepris d'une autre! Enfin parce que, l o +l'on ne peut passer au milieu, il faut passer ct ou passer +dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! rpliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes +prcautions de manire ne pas craindre une chute de mon ballon; si +donc il vient me faire dfaut, je me retrouverai sur terre dans +les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me +manquera pas, il n'y faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en sparer avant +mon arrive la cte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est +possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles +naturels d'une pareille expdition; avec lui, ni la chaleur, ni les +torrents, ni les temptes, ni le simoun, ni les climats insalubres, +ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont craindre! Si j'ai +trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je +la dpasse; un prcipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; +un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je +marche sans fatigue, je m'arrte sans avoir besoin de repos! Je +plane sur les cits nouvelles! Je vole avec la rapidit de +l'ouragan tantt au plus haut des airs, tantt cent pieds du sol, +et la carte africaine se droule sous mes yeux dans le grand atlas +du monde! + +Le brave Kennedy commenait se sentir mu, et cependant le +spectacle voqu devant ses yeux lui donnait le vertige. Il +contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se +sentait dj balanc dans l'espace. + + Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouv +le moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--O voudra la Providence; mais cependant de l'est l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizs, dont la direction +est constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en rflchissant: les vents alizs.... +certainement... on peut la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport ma disposition; il a t +convenu galement que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +cte occidentale vers l'poque prsume de mon arrive. Dans trois +mois au plus, je serai Zanzibar, o j'oprerai le gonflement de +mon ballon, et de l nous nous lancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection me faire? Parle, +ami Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si +tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre ta +volont, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu +jusqu'ici d'autres moyens de procder, et c'est ce qui a toujours +empch les longues prgrinations dans l'atmosphre. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai +pas un atome de gaz, pas une molcule. + +--Et tu descendras volont + +--Je descendrai volont. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise +soit la tienne: Excelcior! + +--Va pour Excelsior! rpondit le chasseur, qui ne savait pas un +mot de latin. + +Mais il tait bien dcid s'opposer, par tous les moyens +possibles, au dpart de son ami Il fit donc mine d'tre de son avis +et se contenta d'observer. Quant Samuel, il alla surveiller ses +apprts. + + + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + + + + +La ligne arienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait +pas t choisie au hasard; son point de dpart fut srieusement +tudi, et ce ne fut pas sans raison qu'il rsolut de s'lever de +l'le de Zanzibar. Cette le, situe prs de la cte orientale +d'Afrique, se trouve par 6 de latitude australe, cest--dire +quatre cent trente milles gographiques au-dessous de l'quateur. + +De cette le venait de partir la dernire expdition envoye par les +Grands Lacs la dcouverte des sources du Nil. + +Mais il est bon dindiquer quelles explorations le docteur Fergusson +esprait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en +1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre l'expdition de +l'Anglais Richardson; celui-ci tait charg d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situ entre 15 et 10 de latitude nord, +c'est--dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de +quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intrieur de +l'Afrique. + +Jusque-l, cette contre n'tait connue que par le voyage de Denham, +de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 1824. Richardson, Barth et +Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent + Tunis et Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent +Mourzouk, capitale du Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet +dans l'ouest vers Ght, guids, non sans difficults, par les +Touaregs. Aprs mille scnes de pillage, de vexations, d'attaques +main arme, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de +l'Asben. Le docteur Barth se dtache de ses compagnons, fait une +excursion la ville d'Agbads, et rejoint l'expdition, qui se +remet en marche le 12 dcembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou; l, les trois voyageurs se sparent, et Barth prend la +route de Kano, o il parvient force de patience et en payant des +tributs considrables. + +Malgr une fivre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi +d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de +reconnatre le lac Tchad, dont il est encore spar par trois cent +cinquante milles. Il savance donc vers l'est et atteint la ville de +Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central +de l'Afrique. L il apprend la mort de Richardson, tu par la +fatigue et les privations. Il arrive Kouka, capitale du Bornou, +sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, +douze mois et demi aprs avoir quitt Tripoli, il atteint la ville +de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour +visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu' la +ville d'Yola, un peu au-dessous du 9 degr de latitude nord. C'est +la limite extrme atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'aot Kouka, de l parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrme dans +l'est la ville de Masena, situe par 17 20' de longitude ouest [Il +s'agit du mridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, aprs la mort d'Overweg, son dernier compagnon, +il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et +arrive enfin Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au +milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la +misre. Mais la prsence d'un chrtien dans la ville ne peut tre +plus longtemps tolre; les Foullannes menacent de l'assiger. Le +docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se rfugie sur la frontire, +o il demeure trente trois jours dans le dnment le plus complet, +revient Kano en novembre, rentre Kouka, d'o il reprend la route +de Denham, aprs quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la +fin d'aot 1855, et rentre Londres le 6 septembre, seul de ses +compagnons. + +Voil ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'tait arrt 4 de +latitude nord et 17 de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expditions qui remontrent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mystrieuses de ce fleuve. D'aprs la relation +du mdecin allemand Ferdinand Werne, l'expdition tente en 1840, +sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrta Gondokoro, entre les 4 +et 5 parallles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nomm consul de Sardaigne dans +le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort la peine, +partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de +gomme et d'ivoire, il parvint Belenia, au-del du 4e degr, et +retourna malade Karthoum, o il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service mdical gyptien, qui sur un +petit steamer atteignit un degr au-dessous de Gondokoro, et revint +mourir d'puisement Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, +contournant les cataractes situes au-dessous de Gondokoro, +atteignit le 2e parallle,--ni le ngociant maltais Andrea Debono, +qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent +franchir l'infranchissable limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, charg d'une mission par le +gouvernement franais, se rendit Karthoum par la mer Rouge, +s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'quipage et vingt +soldats; mais il ne put dpasser Gondokoro, et courut les plus +grands dangers au milieu des ngres en pleine rvolte. L'expdition +dirige par M. d'Escayrac de Lauture tenta galement d'arriver aux +fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arrta toujours les voyageurs; les envoys de +Nron avaient atteint autrefois le 9e degr de latitude; on ne gagna +donc en dix huit sicles que 5 ou 6 degrs, soit de trois cents +trois cent soixante milles gographiques. + +Plusieurs voyageurs tentrent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de dpart sur la cte orientale de l'Afrique. + +De 1768 1772, l'cossais Bruce partit de Masuah, port de +lAbyssinie, parcourut le Tigr, visita les ruines d'Axum, vit les +sources du Nil o elles n'taient pas, et n'obtint aucun rsultat +srieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +tablissement Monbaz sur la cte de Zanguebar, et dcouvrait, en +compagnie du rvrend Rebmann, deux montagnes trois cents milles +de la cte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de +Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Franais Maizan dbarquait seul Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait Deje-la-Mhora, o le chef le faisait prir +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'aot, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg +parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac +Nyassa, o il fut assassin pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers + l'arme du Bengale, furent envoys par la Socit de Gographie de +Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quittrent Zanzibar et s'enfoncrent directement dans l'ouest. + +Aprs quatre mois de souffrances inoues, leurs bagages pills, +leurs porteurs assomms, ils arrivrent Kazeh, centre de runion +des trafiquants et des caravanes; ils taient en pleine terre de la +Lune; l ils recueillirent des documents prcieux sur les murs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situ +entre 3 et 8 de latitude australe; ils y parvinrent le 14 fvrier +1858, et visitrent les diverses peuplades des rives, pour la +plupart cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrrent Kazeh le 20 juin. L, +Burton puis resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke +fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac +Oukroou, qu'il aperut le 3 aot; mais il n'en put voir que +l'ouverture par 2 30' de latitude. + +Il tait de retour Kazeh le 25 aot, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'anne +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en +Angleterre, et la Socit de Gographie de Paris leur dcerna son +prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni +le 2e degr de latitude australe, ni le 29e degr de longitude est. + +Il s'agissait donc de runir les explorations de Burton et Speke +celles du docteur Barth; c'tait s'engager franchir une tendue de +pays de plus de douze degrs. + + + + + + +CHAPITRE V + +Rves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte dAfrique--Ce qui reste entre les +deux pointes du compas.--Expditions actuelles.--Speke et +Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin. + + + + + +Le docteur Fergusson pressait activement les prparatifs de son +dpart; il dirigeait lui-mme la construction de son arostat, +suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence +absolu. + +Depuis longtemps dj, il s'tait appliqu l'tude de la langue +arabe et de divers idiomes mandingues; grce ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progrs. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; +il craignait sans doute que le docteur ne prt son vol sans rien +dire; il lui tenait encore ce sujet les discours les plus +persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'chappait +en supplications pathtiques, dont celui-ci se montrait peu touch +Dick le sentait glisser entre ses doigts. + +Le pauvre cossais tait rellement plaindre; il ne considrait +plus la vote azure sans de sombres terreurs; il prouvait, en +dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait +choir d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba +de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer +Fergusson une forte contusion qu'il se fit la tte. + + Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! +pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! + +Cette insinuation, pleine de mlancolie, n'mt pas le docteur. + + Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien rpondre. + +Ce qui exasprait particulirement Dick, c'est que le docteur +semblait faire une abngation parfaite de sa personnalit, lui +Kennedy; il le considrait comme irrvocablement destin devenir +son compagnon arien. Cela n'tait plus l'objet d'un doute Samuel +faisait un intolrable abus du pronom pluriel de la premire +personne. + + Nous avanons..., nous serons prts le..., nous +partirons le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + + Notre ballon..., notre nacelle..., notre exploration... + +Et du pluriel donc! + + Nos prparatifs..., nos dcouvertes .., nos +ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique dcid ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons mme que, sans s'en +rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'dimbourg +quelques vtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, aprs avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de russir, il feignit de se rendre aux +dsirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la srie +des chappatoires les plus varies. Il se rejeta sur l'utilit de +l'expdition et sur son opportunit. Cette dcouverte des sources du +Nil tait-elle vraiment ncessaire?... Aurait-on rellement +travaill pour le bonheur de l'humanit?... Quand, au bout du +compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilises, en +seraient-elles plus heureuses?... tait-on certain, d'ailleurs, que +la civilisation ne ft pas plutt l qu'en Europe--Peut-tre.-- +Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traverse de +l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une faon moins +hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque +explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire leur but, et +le docteur frmissait d'impatience. + + Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite un autre? Faut-il donc mentir mon pass? +reculer devant des obstacles qui ne sont pas srieux? reconnatre +par de lches hsitations ce qu'ont fait pour moi, et le +gouvernement anglais, et la Socit Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir +au succs des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--coute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. + +Dick les jeta avec rsignation. + + Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'cossais. + +--Arrive Gondokoro. + +--J'y suis. + +Et Kennedy songeait combien tait facile un pareil voyage... sur la +carte. + + Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et +appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont peine dpasse. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la cte l'le de Zanzibar, par 6 de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallle et arrive Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degr de longitude jusqu' l'ouverture du lac +Oukrou, l'endroit o s'arrta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'aprs les +renseignements donns par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extrmit infrieure est par 2 30' de +latitude, doit s'tendre galement de deux degrs et demi au-dessus +de l'quateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extrmit septentrionale s'chappe un cours d'eau qui +doit ncessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-mme. + +--Voil qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrmit du +lac Oukrou. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degrs entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait peine cent vingt milles [Cinquante lieues], +c'est--dire rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Socit de Gographie a regard comme trs +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associ +le capitaine Grant de l'arme des Indes; ils se sont mis la tte +d'une expdition nombreuse et largement subventionne; ils ont +mission de remonter le lac et de re-venir jusqu' Gondokoro; ils ont +reu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du +Cap a mis des soldats hottentots leur dispo-sition; ils sont +partis de Zanzibar la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, +l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majest Kartoum, a reu du +Foreign-office sept cents livres environ; il doit quiper un bateau + vapeur Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se +rendre Gondokoro; l il attendra la caravane du capitaine Speke et +sera en mesure de la ravitailler. + +--Bien imagin, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer ces +travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +dun pas sr la dcouverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au cur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, rpondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivire situe +sous l'quateur. Le baron de Decken a quitt Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours pied, ou dos de mulet. + +--C'est exactement la mme chose pour moi, rpliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche +Karthoum, vient d'organiser une expdition trs importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoy dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. +En 1856, il quitta le Bornou, et rsolut d'explorer ce pays inconnu +qui s'tend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, +il nia pas reparu. Des lettres arrives en juin 1860 Alexandrie +rapportent qu'il fut assassin par les ordres du roi du Wada; mais +d'autres lettres, adresses par le docteur Hartmann au pre du +voyageur, disent, daprs les rcits d'un fellatah du Bornou, que +Vogel serait seulement un prisonnier Wara; tout espoir n'est donc +pas perdu. Un comit s'est form sous la prsidence du duc rgent de +Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secrtaire; une +souscription nationale a fait les frais de l'expdition, laquelle +se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de +Masuah dans le mois de juin, et en mme temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil +et le Tchad, c'est--dire relier les oprations du capitaine Speke +celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura t traverse de +l'est l'ouest [Depuis le dpart du docteur Fergusson, on a appris +que M. de Heuglin, la suite de certaines discussions, a pris une +route diffrente de celle assigne son expdition, dont le +commandement a t remis M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'cossais, puisque tout cela semmanche si bien, +qu'allons-nous faire l-bas? + +Le docteur Fergusson ne rpondit pas, et se contenta de hausser les +paules. + + + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il aperoit les satellites de +Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le +pesage.--Joe Wellington.--Il reoit une demi-couronne. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il rpondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant vou son +matre une confiance absolue et un dvouement sans bornes; devanant +mme ses ordres, toujours interprts d'une faon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une ternelle bonne humeur; on l'et fait +exprs qu'on n'et pas mieux russi. Fergusson s'en rapportait +entirement lui pour les dtails de son existence, et il avait +raison. Rare et honnte Joe! un do-mestique qui commande votre +dner, et dont le got est le vtre qui fait votre malle et n'oublie +ni les bas ni les chemises, qui possde vos clefs et vos secrets, et +n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme tait le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses dcisions. Quand +Fergusson avait parl, fou qui et voulu rpondre. Tout ce qu'il +pensait tait juste; tout ce qu'il disait, sens; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez dcoup Joe en morceaux, ce +qui vous et rpugn sans doute, qu'il n'aurait pas chang d'avis +l'gard de son matre. + +Aussi, quand le docteur conut ce projet de traverser l'Afrique par +les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus +d'obstacles; ds l'instant que le docteur Fergusson avait rsolu de +partir, il tait arriv--avec son fidle serviteur, car ce brave +garon, sans en avoir jamais parl, savait bien qu'il serait du +voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilit. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien dgourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, excuter mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson tait la tte et Kennedy le bras, Joe devait tre la +main. Il avait dj accompagn son matre pendant plusieurs voyages, +et possdait quelque teinture de science approprie sa faon; mais +il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme +charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par +consquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugrer. + +Entre autres qualits, il possdait une puissance et une tendue de +vision tonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Kpler, la rare facult de distinguer sans lunettes les satellites +de Jupiter et de compter dans le groupe des pliades quatorze +toiles, dont les dernires sont de neuvime grandeur. Il ne s'en +montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de +trs loin, et, l'occasion, il savait joliment se servir de ses +yeux. + +Avec cette confiance que Joe tmoignait au docteur, il ne faut donc +pas s'tonner des incessantes discussions qui s'levaient entre +Kennedy et le digne serviteur, toute dfrence garde d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un tait la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute +et la croyance! je dois dire qu'il ne se proccupait ni de l'une ni +de l'autre. + + Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garon? + +--Voil le moment qui approche il parait que nous nous embarquons +pour la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout fait +aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas tenlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend l est tout bonnement le fait d'un insens: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon l'atelier +de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg mridional de +Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez l un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons +notre aise l-dedans! + +--Tu comptes donc srieusement accompagner ton matre? + +--Moi, rpliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai o il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, +quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait +donc quand il serait fatigu? qui lui tendrait une main vigoureuse +pour sauter un prcipice? qui le soignerait s'il tombait malade? +Non, monsieur Dick, Joe sera toujours son poste auprs du docteur, +que dis-je, autour du docteur Fergusson + +--Brave garon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est--dire je vous accompagne pour +empcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai mme jusqu' Zanzibar, afin que l encore la +main d'un ami larrte dans son projet insens. + +--Vous n'arrterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre +respect. Mon matre n'est point un cerveau brl; il mdite +longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa rsolution est +prise, le diable serait bien qui l'en ferait dmordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute faon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entt se +rend enfin l'vidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon matre, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous tes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'cossais avec +fermet. + +--Mais, Monsieur, il parat que c'est ncessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous nallions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon matre va venir l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas +l; mais quand il vous dira face face: Dick (sauf votre +respect), Dick, j'ai besoin de connatre exactement ton poids, +vous irez, je vous en rponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail o se +tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas +trop son aise. + + Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce +que vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tte. Viens. + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois l'atelier de MM. Mittchell, o +l'une de ces balances dites romaines avait t prpare. Il fallait +effectivement que le docteur connt le poids de ses compagnons pour +tablir l'quilibre de son arostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de rsistance, +disait mi-voix: + + C'est bon! c'est bon! cela n'engage rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce +nombre sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, rpliqua Joe; d'ailleurs, je suis +lger, cela fera compensation. + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit mme renverser la balance dans son emportement; il se posa +dans l'attitude du Wellington qui singe Achille l'entre +d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier. + + Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + + A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + + A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents +livres. + +--Mais, mon matre, reprit Joe, si cela tait ncessaire pour votre +expdition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de +livres en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garon, rpondit le docteur; tu peux manger +ton aise, et voil une demi-couronne pour te lester ta fantaisie. + + + + + + +CHAPITRE VII + +Dtails gomtriques.--Calcul de la capacit du ballon. Larostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--Lappareil mystrieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + + + + +Le docteur Fergusson s'tait proccup depuis longtemps des dtails +de son expdition. On comprend que le ballon, ce merveilleux +vhicule destin le transporter par air, fut l'objet de sa +constante sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions +l'arostat, il rsolut de le gonfler avec du gaz hydrogne, qui est +quatorze fois et demie plus lger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donn les meilleurs rsultats dans +les expriences arostatiques. + +Le docteur, d'aprs des calculs trs-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, +et, par consquent, quelle en serait la capacit. + +Un poids de quatre mille livres est reprsent par un dplacement +d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +[1,661 mtres cubes.], ce qui revient dire que quarante-quatre +mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air psent quatre mille +livres environ. + +En donnant au ballon cette capacit de quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, +de gaz hydrogne, qui, quatorze fois et demie plus lger, ne pse +que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture +d'quilibre, soit une diffrence de trois mille sept cent +vingt-quatre livrs. C'est cette diffrence entre le poids du gaz +contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'arostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entirement rempli; or cela ne doit pas tre, car mesure +que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz +qu'il renferme tend se dilater et ne tarderait pas crever +l'enveloppe. On ne remplit donc gnralement les ballons qu'aux deux +tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, +rsolut de ne remplir son arostat qu' moiti, et puisqu'il lui +fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds +cubes dhydrogne, de donner son ballon une capacit peu prs +double. + +Il le disposa suivant cette forme allonge que l'on sait tre +prfrable; le diamtre horizontal fut de cinquante pieds et le +diamtre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, Lyon, M. Montgolfier construisit un +arostat dont la capacit tait de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +mtres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit +20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphrode dont la capacit +s'levait en chiffres ronds quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances +de russite se seraient accrues; en effet, au cas o l'un vient se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la manuvre de deux arostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension gale. + +Aprs avoir longuement rflchi, Fergusson, par une disposition +ingnieuse, runit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvnients; il en construisit deux d'ingale grandeur et les +renferma l'un dans lautre. Son ballon extrieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons donnes plus haut, en contint un plus +petit, de mme forme, qui net que quarante-cinq pieds de diamtre +horizontal et soixante-huit pieds de diamtre vertical. La capacit +de ce ballon intrieur ntait donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui lentourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition prsentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait chapper d'abord celui du +grand ballon; dt-on mme le vider entirement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se dbarrasser de l'enveloppe extrieure, +comme d'un poids incommode, et le second arostat, demeur seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons demi +dgonfls. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une dchirure arrive au +ballon extrieur, l'autre avait l'avantage d'tre prserv. + +Les deux arostats furent construits avec un taffetas crois de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-rsineuse jouit d'une +impermabilit absolue; elle est entirement inattaquable aux +acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtapos en double au ple +suprieur du globe, o se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimit. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrs. Or, la surface du +ballon extrieur tant d'environ onze mille six cents pieds carrs, +son enveloppe pesa six cent cinquante livres. Lenveloppe du second +ayant neuf mille deux cents pieds carrs de surface ne pesait que +cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destin supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une trs grande solidit; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut t le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamtre de quinze pieds, +tait construite en osier, renforce par une lgre armure de fer, +et revtue la partie infrieure de ressorts lastiques destins +amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dpassaient pas +deux cent quatre vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tle de deux +lignes d'paisseur; elles taient runies entre elles par des +tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces +de diamtre environ qui se terminait par deux branches droites +d'ingale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq +pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tle s'embotaient dans la nacelle de faon occuper +le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster +que plus tard, fut emball sparment, ainsi qu'une trs forte pile +lectrique de Buntzen. Cet appareil avait t si ingnieusement +combin qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y +comprenant mme vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse +spciale. + +Les instruments destins au voyage consistrent en deux baromtres, +deux thermomtres, deux boussoles, un sextant, deux chronomtres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets +lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'tait mis + la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas +de faire des expriences de physique; il voulait seulement +reconnatre sa direction, et dterminer la position des principales +rivires, montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien prouves, ainsi que d'une +chelle de soie lgre et rsistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula galement le poids exact de ses vivres; ils consistrent +en th, en caf, en biscuits, en viande sale et en pemmican, +prparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'lments +nutritifs. Indpen-damment d'une suffisante rserve d'eau-de-vie, il +disposa deux caisses eau qui contenaient chacune vingt-deux +gallons [Cent litres peu prs. Le gallon, qui contient 8 pintes, +vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu peu diminuer le +poids enlev par larostat. Car il faut savoir que l'quilibre +d'un ballon dans l'atmosphre est d'une extrme sensibilit. La +perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un +dplacement trs apprciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de +la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de +voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de +balles. + +Voici le rsum de ses diffrents calculs: + +Fergusson. 135 livres. +Kennedy... 153 -- +Joe 120 -- +Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- +Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, +Fusils, couvertures, 190 -- +Tente, ustensiles divers, +Viande, pemmican, +Biscuits, th, 386 -- +Caf, eau-de-vie, +Eau... 400 -- +Appareil 700 -- +Poids de l'hydrogne. 276 -- +Lest 200 -- + ------------- +Total. 4000 livres + +Tel tait le dcompte des quatre mille livres que le docteur +Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents +livres de lest, pour les cas imprvus seulement, disait-il, car +il comptait bien n'en pas user, grce son appareil. + + + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Amnagements.--Le dner dadieu.--Le dpart du 21 +fvrier.--Sances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Dtails du voyage arien.--Kennedy rduit au silence. + + + + + +Vers le 10 fvrier, les prparatifs touchaient la fin, les +arostats renferms l'un dans l'autre taient entirement termins; +ils avaient subi une forte pression d'air refoul dans leurs flancs; +cette preuve donnait bonne opinion de leur solidit, et tmoignait +des soins apports leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek +street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affair, mais +toujours panoui, donnant volontiers des dtails sur laffaire aux +gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses +daccompagner son matre. Je crois mme qu' montrer l'arostat, +dvelopper les ides et les plans du docteur, laisser apercevoir +celui-ci par une fentre entr'ouverte, ou son passage dans les +rues, le digne garon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas +lui en vouloir; il avait bien le droit de spculer un peu sur +l'admiration et la curiosit de ses contemporains. + +Le 16 fvrier, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. +C'tait un navire hlice du port de huit cents tonneaux, bon +marcheur, et qui fut charg de ravitailler la dernire expdition de +sir James Ross aux rgions polaires. Le commandant Pennet passait +pour un aimable homme, il s'intressait particulirement au voyage +du docteur, qu'il apprciait de longue date. Ce Pennet faisait +plutt un savant qu'un soldat, cela n'empchait pas son btiment de +porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal +personne, et servaient seulement produire les bruits les plus +pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut amnage de manire loger l'arostat; il y +fut transport avec les plus grandes prcautions dans la journe du +18 fvrier; on l'emmagasina au fond du navire, de manire prvenir +tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les +cordes, les vivres, les caisses eau que l'on devait remplir +l'arrive, tout fut arrim sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de +vieille ferraille pour la production du gaz hydrogne. Cette +quantit tait plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes +possibles. L'appareil destin dvelopper le gaz, et compos d'une +trentaine de barils, fut mis fond de cale. + +Ces divers prparatifs se terminrent le 18 fvrier au soir. Deux +cabines confortablement disposes attendaient le docteur Fergusson +et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait +pas, se rendit bord avec un vritable arsenal de chasse, deux +excellents fusil deux coups, se chargeant par la culasse, et une +carabine toute preuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson +d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur ntait pas +embarrass de loger deux mille pas de distance une balle dans +l'il d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt six coups +pour les besoins imprvus; sa poudrire, son sac cartouches, son +plomb et ses balles, en quantit suffisante, ne dpassaient pas les +limites de poids assignes par le docteur. + +Les trois voyageurs s'installrent bord dans la journe du 19 +fvrier; ils furent reus avec une grande distinction par le +capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, +uniquement proccup de son expdition, Dick mu sans trop vouloir +le paratre, Joe bondissant, clatant en propos burlesques; il +devint promptement le loustic du poste des matres, o un cadre lui +avait: t rserv. + +Le 20, un grand dner d'adieu fut donn au docteur Fergusson et +Kennedy par la Socit Royale de Gographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient ce repas, qui fut trs anim et trs +fourni en libations flatteuses; les sants y furent portes en assez +grand nombre pour assurer tous les convives une existence de +centenaires. Sir Francis M... prsidait avec une motion contenue, +mais pleine de dignit. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +flicitations bachiques. Aprs avoir bu l'intrpide Fergusson, +la gloire de l'Angleterre, on dut boire au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublrent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle prsentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des vux pour la russite +de l'entreprise. + +Ce qui ncessita de nouveau toasts Sa Trs Gracieuse Majest. + +A minuit, aprs des adieux mouvants et de chaleureuses poignes de +mains, les convives se sparrent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers +Greenwich, + +A une heure, chacun dormait bord. + +Le lendemain, 21 fvrier, trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son hlice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord +roulrent uniquement sur l'expdition du docteur Fergusson. A le +voir comme l'entendre, il inspirait une telle confiance bientt, +sauf l'cossais, personne ne mit en question le succs de son +entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupes du voyage docteur faisait un +vritable cours de gographie dans le carr des officiers. Ces +jeunes gens se passionnaient pour les dcouvertes faites depuis +quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, +de Burton, de Speke, de Grant, il leur dpeignit cette mystrieuse +contre livre de toutes part aux investigations de la science. Dans +le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait Paris +les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement franais, +deux expditions se prparaient, qui, descendant du nord et venant +l'ouest, se croiseraient Tembouctou. Au sud, linfatigable +Livingstone s'avanait toujours vers l'quateur, et depuis mars +1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivire Rovoonia. +Le dix-neuvime sicle ne se passerait certainement pas sans que +l'Afrique n'et rvl les secrets enfouis dans son sein depuis six +mille ans. + +L'intrt des auditeurs de Fergusson fut excit surtout quand il +leur fit connatre en dtail les prparatifs de son voyage; ils +voulurent vrifier ses calculs; ils discutrent, et le docteur entra +franchement dans la discussion. + +En gnral, on s'tonnait de la quantit relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers +interrogea le docteur cet gard + + Cela vous surprend, rpondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle dure supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 +lieues] de Zanzibar la cte du Sngal. Or, deux cent quarante +milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles +gographiques de 60 au degr] par douze heures, ce qui n'approche +pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relvements +gographiques, ni reconnatre le pays. + +--Aussi, rpondit le docteur, si je suis matre de mon ballon, si je +monte ou descends ma volont, je m'arrterai quand bon me +semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de +m'entraner. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles l'heure. + +--Vous le voyez, rpliqua le docteur, avec une telle rapidit, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se lverait Zanzibar +pour aller se coucher Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait tre +entran par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, rpondit Fergusson. + +--Et le ballon a rsist? + +--Parfaitement. C'tait l'poque du couronnement de Napolon en +1804. L'aronaute Garnerin lana de Paris, onze heures du soir, un +ballon qui portait l'inscription suivante trace en lettres d'or: +Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napolon par +S. S. Pie VII. Le lendemain matin, cinq heures, les habitants de +Rome voyaient le mme ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir +la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. +Ainsi, Messieurs, un ballon peut rsister de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par +rapport l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est +la masse de l'air elle-mme; aussi, allumez une bougie dans votre +nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aronaute montant le +ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. +D'ailleurs, je ne tiens pas exprimenter une semblable rapidit, +et si je puis m'accrocher pendant la nuit quelque arbre ou quelque +accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empchera notre +adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous +prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire l des coups de matre, +dit un Jeune midshipman en regardant l'cossais avec des yeux +d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doubl d'une +grande gloire. + +--Messieurs, rpondit le chasseur, je suis fort sensible vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous cts vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous naccompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que +pour larrter au dernier moment. + +Tous les regards se dirigrent vers le docteur. + + Ne l'coutez pas, rpondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement +qu'il partira. + +--Par saint Patrick! s'cria Kennedy jatteste... + +--Natteste rien, ami Dick; tu es jaug, tu es pes, toi, ta +poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. + +Et de fait, depuis ce jour jusqu' l'arrive Zanzibar, Dick +n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre +chose. Il se tut. + + + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progrs Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des +courants atmosphriques.--Eupnxa. + + + + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Esprance; le +temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours aprs le dpart de Londres, la montagne +de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, situe au +pied d'un amphithtre de collines, apparut au bout des lunettes +marines, et bientt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le +commandant n'y relchait que pour prendre du charbon; ce fut +l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud +pour doubler la pointe mridionale de l'Afrique et entrer dans le +canal de Mozambique. + +Joe n'en tait pas son premier voyage sur mer; il n'avait pas +tard A se trouver chez lui bord. Chacun l'aimait pour sa +franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la clbrit de son +matre rejaillissait sur lui. On l'coutait comme un oracle, et il +ne se trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions +dans le carr des officiers, Joe trnait sur le gaillard d'avant, et +faisait de l'histoire sa manire, procd suivi d'ailleurs par les +plus grands historiens de tous les temps. + +Il tait naturellement question du voyage arien. Joe avait eu de la +peine faire accepter l'entreprise par des esprits rcalcitrants; +mais aussi, la chose une fois accepte, l'imagination des matelots, +stimule par le rcit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'blouissant conteur persuadait son auditoire qu'aprs ce +voyage-l on en ferait bien d'autres. Ce n'tait que le commencement +d'une longue srie d'entreprises surhumaines. + + Voyez-vous, mes amis, quand on a got de ce genre de locomotion, +on ne peut plus s'en passer; aussi, notre prochaine expdition, au +lieu d'aller de ct, nous irons droit devant nous en montant +toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur merveill. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout +le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on +est oblig d'en emporter des provisions normes, et mme de +l'atmosphre en fioles, pour peu qu'on tienne respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promnerons dans ces jolies toiles, dans ces charmantes plantes +dont mon matre m'a parl si souvent. Ainsi, nous commencerons par +visiter Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-matre. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa +femme est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupfait. +C'est donc le diable, votre matre? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais aprs Saturne? demanda l'un des plus impatients de +l'auditoire. + +--Aprs Saturne? Eh bien, nous rendrons visite Jupiter; un drle +de pays, allez, o les journes ne sont que de neuf heures et demie, +ce qui est commode pour les paresseux, et o les annes, par +exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui +n'ont plus que six mois vivre. + +a prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contre-l, tu tterais encore +ta maman, et le vieux l-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait +un bambin de quatre ans et demi. + +--Voil qui n'est pas croyable! s'cria le gaillard d'avant d'une +seule voix. + +--Pure vrit, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste vgter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue l-haut, car il a des satellites +qui ne sont pas commodes! + +Et l'on riait, mais on le croyait demi; et il leur parlait de +Neptune o les marins sont joliment reus, et de Mars o les +militaires prennent le haut du pav, ce qui finit par devenir +assommant. Quant Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et +des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il +est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vnus +un tableau vraiment enchanteur. + + Et quand nous reviendrons de cette expdition-l, dit l'aimable +conteur, on nous dcorera de la croix du Sud, qui brille l-haut +la boutonnire du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagne! dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soires du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du +docteur allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson +fut sollicit de donner son avis cet gard. + + Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir diriger les +ballons. Je connais tous les systmes essays ou proposs; pas un +n'a russi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du +me proccuper de cette question qui devait avoir un si grand intrt +pour moi; mais je n'ai pu la rsoudre avec les moyens fournis par +les connaissances actuelles de la mcanique. Il faudrait dcouvrir +un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une lgret +impossible! Et encore, on ne pourra rsister des courants de +quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutt occup +de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute. + +--Il y a cependant, rpliqua-t-on, de grands rapports entre un +arostat et un navire, que l'on dirige volont. + +Mais non, rpondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. +L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire +n'est submerg qu' moiti, tandis que l'arostat plonge tout entier +dans l'atmosphre, et reste immobile par rapport au fluide +environnant. + +--Vous pensez alors que la science arostatique a dit son dernier +mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne +peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmosphriques favorables. A mesure que l'on slve, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troubls par les valles et les +montagnes qui sillonnent la surface du globe, et l, vous le savez, +est la principale cause des changements du vent et de l'ingalit de +son souffle. Or, une fois ces zones dtermines, le ballon n'aura +qu' se placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. L est la vraie difficult, +mon cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficult et un obstacle que pour +les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +ariennes. + +--Et la raison, s'il vous plat? + +--Parce que vous ne montez qu' la condition de jeter du lest, vous +ne descendez qu' la condition de perdre du gaz, et ce mange-l, +vos provisions de gaz et de lest seront vite puises. + +--Mon cher Pennet, l est toute la question. L est la seule +difficult que la science doive tendre vaincre. Il ne s'agit pas +de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, +sans dpenser ce gaz qui est sa force, son sang, son me, si l'on +peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficult n'est +pas encore rsolue, ce moyen n'est pas encore trouv. + +--Je vous demande pardon, il est trouv. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqu cette +traverse de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais t sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parl de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des expriences +prparatoires, et j'ai t satisfait; je n'avais donc pas besoin +d'en apprendre davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. + +L'attention de l'auditoire fut porte au plus haut point, et le +docteur prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + + + +CHAPITRE X + +Essais antrieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau +gaz.--Le calorifre.--Manire de manuvrer.--Succs certain. + + + + + + On a tent souvent, Messieurs, de s'lever ou de descendre +volont, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aronaute +franais, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de +l'air dans une capacit intrieure Un belge, M le docteur van Hecke, +au moyen d'ailes et de palettes, dployait une force verticale qui +eut t insuffisante dans la plupart des cas. Les rsultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont t insignifiants. + + J'ai donc rsolu d'aborder la question plus franchement. Et +d'abord je supprime compltement le lest, si ce nest pour les cas +de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou +l'obligation de m'lever instantanment pour viter un obstacle +imprvu. + + Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement +dilater ou contracter par des tempratures diverses le gaz +renferm dans l'intrieur de l'arostat. Et voici comment j'obtiens +ce rsultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont +l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq. + + La premire renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilit, et je la dcompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en +gaz hydrogne et d'un volume en gaz oxygne. + + Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son ple positif +dans une seconde caisse Une troisime, place au-dessus de celle-ci, +et d'une capacit double, reoit l'hydrogne qui arrive par le ple +ngatif. + + Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrime, qui s'appelle +caisse de mlange L, en effet, se mlangent ces deux gaz provenant +de la dcomposition de l'eau. La capacit de cette caisse de mlange +est environ de quarante et un pieds cubes [Un mtre 50 centimtres +carrs]. + + A la partie suprieure de cette caisse est un tube en platine, +muni d'un robinet. + + Vous l'avez dj compris, Messieurs: l'appareil que je vous dcris +est tout bonnement un chalumeau gaz oxygne et hydrogne, dont la +chaleur dpasse celle des feux de forge. + + Ceci tabli, je passe la seconde partie de l'appareil. + + De la partie infrieure de mon ballon, qui est hermtiquement +clos, sortent deux tubes spars par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches suprieures du gaz hydrogne, +l'autre au milieu des couches infrieures. + + Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prter aux +oscillations de l'arostat. + + Ils descendent tous deux jusqu' la nacelle, et se perdent dans +une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de +chaleur. Elle est ferme ses deux extrmits par deux forts +disques de mme mtal. + + Le tuyau parti de la rgion infrieure du ballon se rend dans +cette boite cylindrique par le disque du bas; il y pntre, et +adopte alors la forme d'un serpentin hlicodal dont les anneaux +superposs occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant +d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cne, dont la base +concave, en forme de calotte sphrique, est dirige en bas. + + C'est par le sommet de ce cne que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches suprieures du +ballon. + + La calotte sphrique du petit cne est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est plac sur le +fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hlicodal, et +l'extrmit de sa flamme vien-dra lgrement lcher cette calotte. + + Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifre destin +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est forc de passer par les tuyaux, et il est restitu +avec une temprature plus leve. Or, ce que je viens de vous +dcrire l n'est, vrai dire, qu'un calorifre. + + En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allum, +l'hydrogne du serpentin et du cne concave s'chauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mne aux rgions suprieures de +l'arostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des +rgions infrieures qui se chauffe son tour, et est +continuellement remplac; il s'tablit ainsi dans les tuyaux et le +serpentin un courant extrmement rapide de gaz, sortant du ballon, y +retournant et se surchauffant sans cesse. + + Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degr de +chaleur. Si donc je force la temprature de dix-huit degrs [10 +centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1 +centigrade], l'hydrogne de l'arostat se dilatera de 18/480, ou de +seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mtres cubes +environ], il dplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent +soixante livres. Cela revient donc jeter ce mme poids de lest. Si +j'augmente la temprature de cent quatre-vingt degrs [100 +centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il dplacera seize +mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force +ascensionnelle s'accrotra de seize cents livres. + + Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'quilibre considrables. Le volume de l'arostat a t +calcul de telle faon, qu'tant demi gonfl, il dplace un poids +d'air exacte-ment gal celui de l'enveloppe du gaz hydrogne et de +la nacelle charge de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce +point de gonflement, il est exactement en quilibre dans l'air, il +ne monte ni ne descend. + + Pour oprer l'ascension, je porte le gaz une temprature +suprieure la temprature ambiante au moyen de mon chalumeau; par +cet excs de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle +davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate +l'hydrogne. + + La descente se fait naturellement en modrant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la temprature se refroidir. L'ascension +sera donc gnralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais +c'est l une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intrt +descendre rapidement, et cest au contraire par une marche +ascensionnelle trs prompte que j'vite les obstacles. Les dangers +sont en bas et non en haut. + + D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantit de +lest qui me permettra de m'lever plus vite encore, si cela devient +ncessaire. Ma soupape, situe au ple suprieur du ballon, n'est +plus qu'une soupape de sret. Le ballon garde toujours sa mme +charge d'hydrogne; les varia-tions de temprature que je produis +dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules tous ses mouvements +de monte et de descente. + + Maintenant, Messieurs, comme dtail pratique, j'ajouterai ceci. + + La combustion de l'hydrogne et de l'oxygne la pointe du +chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la +partie infrieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de +dgagement avec soupape fonctionnant moins de deux atmosphres de +pression; par consquent, ds qu'elle a atteint cette tension, la +vapeur s'chappe d'elle mme. + + Voici maintenant des chiffres trs exacts. + + Vingt-cinq gallons d'eau dcompose en ses lments constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygne et vingt-cinq livres +d'hydrogne. Cela reprsente, la tension atmosphrique, dix-huit +cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mtres cubes +d'oxygne] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds +cubes [Cent quarante mtres cubes d'hydrogne] du second, en tout +cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mlange [Deux cent +dix mtres cubes]. + + Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dpense +vingt-sept pieds cubes [Un mtre cube] l'heure avec une flamme au +moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes +d'clairage. En moyenne donc, et pour me maintenir une hauteur peu +considrable, je ne brlerai pas plus de neuf pieds cubes l'heure +[Un tiers de mtre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me +reprsentent donc six cent trente heures de navigation arienne, ou +un peu plus de vingt-six jours. + + Or, comme je puis descendre volont, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une dure indfinie. + + Voil mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de russir. La dilatation et la +contraction du gaz de l'arostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni +ailes embarrassantes, ni moteur mcanique. Un calorifre pour +produire mes changements de temprature, un chalumeau pour le +chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir +runi toutes les conditions srieuses de succs. + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de +bon cur. Il n'y avait pas une objection lui faire; tout tait +prvu et rsolu. + + Cependant, dit le commandant, cela peut tre dangereux. + +--Qu'importe, rpondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + + + +CHAPITRE XI + +Arrive Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'le Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Dpart du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + + + + +Un vent constamment favorable avait ht la marche du Resolute vers +le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulirement paisible. La traverse maritime faisait bien +augurer de la traverse arienne Chacun aspirait au moment de +l'arrive, et voulait mettre la dernire main aux prparatifs du +docteur Fergusson. + +Enfin le btiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situe sur +l'le du mme nom, et le 15 avril, onze heures du matin, l laissa +tomber l'ancre dans le port + +L'le de Zanzibar appartient limam de Mascate, alli de la France +et de l'Angleterre, et c'est coup sr sa plus belle colonie. Le +port reoit un grand nombre de navires des contres avoisinantes. + +L'le n'est spare de la cte africaine que par un canal dont la +plus grande largeur n'excde pas trente milles [Douze lieues et +demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'bne, +car Zanzibar est le grand march d'esclaves. L vient se concentrer +tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de +l'intrieur se livrent incessamment. Ce trafic s'tend aussi sur +toute la cte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M +G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon franais. +Ds l'arrive du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint bord +se mettre la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un +mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais +jusque-l il faisait partie de la nombreuse phalange des incrdules. + + Je doutais, dit-il en tendant la main Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. + +Il offrit sa propre maison au docteur, Dick Kennedy, et +naturellement au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres +qu'il avait reues du capitaine Speke. Le capitaine et ses +compagnons avaient eu souffrir terriblement de la faim et du +mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avanaient +qu'avec une extrme difficult et ne pensaient plus pouvoir donner +promptement de leurs nouvelles. + + Voil des prils et des privations que nous saurons viter, dit +le docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transports la maison du +consul. On se disposait dbarquer le ballon sur la plage de +Zanzibar; il y avait prs du mt des signaux un emplacement +favorable, auprs d'unenorme construction qui l'eut abrit des +vents d'est. Cette grosse tour, semblable un tonneau dress sur sa +base, et prs duquel la tonne d'Heidelberg n'eut t qu'un simple +baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des +Beloutchis arms de lances, sorte de garnisaires fainants et +braillards. + +Mais, lors du dbarquement de l'arostat, le consul fut averti que +la population de l'le s'y opposerait par la force. Rien de plus +aveugle que les passions fanatises. La nouvelle de l'arrive d'un +chrtien qui devait s'enlever dans les airs fut reue avec +irritation; les ngres, plus mus que les Arabes, virent dans ce +projet des intentions hostiles leur religion; ils se. figuraient +qu'on en voulait au soleil et la lune. Or, ces deux astres sont un +objet de vnration pour les peuplades africaines. On rsolut donc +de s'opposer cette expdition sacrilge. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en confra avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison ce sujet. + + Nous finirons certainement par lemporter lui dit-il; les +garnisaires mmes de l'iman nous prteraient main-forte; au besoin; +mais, mon cher commandant, un accident est vite arriv; il suffirait +d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irrparable, et +le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de +grandes prcautions. + +--Mais que faire? Si nous dbarquons sur la cte d'Afrique, nous +rencontrerons les mmes difficults! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, rpondit. le consul. Voyez ces les +situes au del du port; dbarquez votre arostat dans lune +d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez +aucun risque courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons notre aise pour achever +nos prparatifs. + +Le commandant se rendit ce conseil. Le Resolute s'approcha de +l'le de Koumbeni. Pendant la matine du 16 avril, le ballon fut mis +en sret au milieu d'une clairire, entre les grands bois dont le +sol est hriss. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placs une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixes leur +extrmit permit d'enlever l'arostat au moyen d'un cble +transversal; il tait alors entirement dgonfl. Le ballon +intrieur se trouvait rattach au sommet du ballon extrieur de +manire tre soulev comme lui. + +C'est l'appendice infrieur de chaque ballon que furent fixs les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogne. + +La journe du 17 se passa disposer l'appareil destin produire +le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la +dcomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide +sulfurique mis en prsence dans une grande quantit d'eau. +L'hydrogne se rendait dans une vaste tonne centrale aprs avoir t +lav son passage, et de l il passait dans chaque arostat par les +tuyaux d'introduction. De cette faon, chacun d'eux se remplissait +dune quantit de gaz parfaitement dtermine. + +Il fallut employer, pour cette opration, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prs de quarante et un mille +deux cent cinquante litres]. + +Cette opration commena dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura prs de huit heures. Le lendemain, larostat, +recouvert de son filet, se balanait gracieusement au-dessus de-l +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut mont avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'arostat furent adapts la bote cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, +la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la +place qui leur tait assigne; la provision d'eau fut faite +Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent rparties dans +cinquante sacs placs au fond de la nacelle, mais cependant porte +de la main. + +Ces prparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de lle, et les +embarcations du Resolute sillonnaient le canal. + +Les ngres continuaient manifester leur colre par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrits, en soufflant sur toute cette irritation; quelques +fanatiques essayrent de ga-gner l'le la nage, mais on les +loigna facilement. + +Alors les sortilges et les incantations commencrent; les faiseurs +de pluie, qui prtendent commander aux nuages, appelrent les +ouragans et les averses de pierres [Nom que les Ngres donnent +la grle] leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles +de tous les arbres diffrents du pays; ils les firent bouillir +petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonant une +longue aiguille dans le cur. Mais, en dpit de leurs crmonies, le +ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs +grimaces. + +Les ngres se livrrent alors de furieuses orgies, s'enivrant du +tembo, liqueur ardente tire du cocotier, ou d'une bire +extrmement capiteuse appele togwa. Leurs chants, sans mlodie +apprciable, mais dont le rythme est trs juste, se poursuivirent +fort avant dans la nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dner runit les voyageurs la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; +il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprme +inspirait tous de pnibles rflexions. Que rservait la destine +ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de +leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport +venaient manquer, que devenir au sein de peuplades froces, dans +ces contres inexplores, au milieu de dserts immenses? + +Ces ides, parses jusque-l, et auxquelles on s'attachait peu, +assigeaient alors les imaginations surexcites; Le docteur +Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et +d'autres; mais en vain chercha-t-il dissiper cette tristesse +communicative; il ne put y parvenir. + +Comme on craignait quelques dmonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils couchrent tous les trois bord +du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient l'le de Koumbeni. + +Le ballon se balanait lgrement au souffle du vent de l'est. Les +sacs de terre qui le retenaient avaient t remplacs par vingt +matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient ce +dpart solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et +dit: + + Il est bien dcid, Samuel, que tu pars? Cela est trs dcid, +mon cher Dick. + +--Jai bien fait tout ce qui dpendait de moi pour empcher ce +voyage? + +--'Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille cet gard, et je +t'accompagne. + +--J'en tais sr, rpondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide motion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses +officiers embrassrent avec effusion leurs intrpides amis, sans en +excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut +prendre sa part des poignes de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de +manire produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait + terre en parfait quilibre, commena se soulever au bout de +quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le +retenaient. La nacelle s'leva d'une vingtaine de pieds. + + Mes amis, s'cria le docteur debout entre ses deux compagnons et +tant son chapeau, donnons notre navire arien un nom qui lui +porte bonheur! qu'il soit baptis le Victoria! + +Un hourra formidable retentit: + +Vive la reine! Vive l'Angleterre! + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'arostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancrent un dernier +adieu leur amis. + + Lchez tout! s'cria le docteur. + +Et le Victoria sleva rapidement dans les airs, tandis que les +quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + + + +CHAPITRE XII + +Traverse du dtroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le caf.--L'Uzaramo.--L'infortun Maizan.--Le +mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + + + + +L'air tait pur, le vent modr; le Victoria monta presque +perpendiculairement une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indique +par une dpression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq +centimtres. La dpression est peu prs dun centimtre par cent +mtres dlvation] dans la colonne baromtrique. + +A cette lvation, un courant plus marqu porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se droulait aux yeux des +voyageurs! L'le de Zanzibar s'offrait tout entire la vue et se +dtachait en couleur plus fonce, comme sur un vaste planisphre; +les champs prenaient une apparence d'chantillons de diverses +couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les +taillis. + +Les habitants de l'le apparaissaient comme des insectes. Les +hourras et les cris s'teignaient peu peu dans l'atmosphre, et +les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavit +infrieure de l'arostat. + + Que tout cela est beau! s'cria Joe en rompant le silence pour +la premire fois. + +Il n'obtint pas de rponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations baromtriques et de prendre note des divers dtails de +son ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la +cte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure +d'cume. + + Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, rpondit le docteur en dirigeant sa lunette vers +le continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. + +Et Joe fit lui seul une terrible consommation d'onomatopes. Les +oh! les ah! les hein! clataient entre ses lvres. + +Pendant la traverse de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir cette lvation; il pouvait observer la cte sur une +plus grande tendue; le thermomtre et le baromtre, suspendus dans +l'intrieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse +porte de sa vue; un second baromtre, plac extrieurement, devait +servir pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, pouss avec une vitesse d'un +peu plus de huit milles, gagna sensiblement la cte. Le docteur +rsolut de se rapprocher de terre; il modra la flamme du chalumeau, +et bientt le ballon descendit 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +cte orientale de l'Afrique; d'paisses bordures de mangliers en +protgeaient les bords; la mare basse laissait apercevoir leurs +paisses racines ronges par la dent de l'Ocan Indien. Les dunes +qui formaient autrefois la ligne ctire s'arrondissaient +l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa prs d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut tre le Kaole. Toute la population rassemble poussait des +hurlements de colre et de crainte; des flches furent vainement +diriges contre ce monstre des airs, qui se balanait +majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquita pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route +trace par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy tait enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se +renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives. + + Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on +traverse les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, +et la nature prend la peine de se drouler vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rve dans +un hamac! + +--Si nous djeunions? fit Joe, que le grand air mettait en apptit. + +--C'est une ide mon garon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue faire! du biscuit et de la +viande conserve. + +--Et du caf discrtion, ajouta le docteur. Je te permets +d'emprunter un peu de chaleur mon chalumeau; il en a de reste. Et +de cette faon nous n'aurons point craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrire que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout fait, rpondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu peu, et nous descendrions +terre, ce qui nous dsobligerait; mais soyez sans crainte, notre +arostat est hermtiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voil, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un caf dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour prparer ce dlicieux breuvage; il le +compose d'un mlange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu +me faire connatre. + +--Eh bien! mon matre, puisque nous sommes en plein air, je peux +bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mlange en +parties gales de moka, de bourbon et de rio-nunez. + +Quelques instants aprs, trois tasses fumantes taient servies et +terminaient un djeuner substantiel assaisonn par la bonne humeur +des convives; puis chacun se remit son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extrme fertilit. Des sentiers +sinueux et troits s'enfonaient sous des votes de verdure. On +passait au-dessus des champs cultivs de tabac de mas, d'orge, en +pleine maturit; a et l de vastes rizires avec leurs tiges +droites et leurs fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chvres renferms dans de grandes +cages leves sur pilotis, ce qui les prservait de la dent du +lopard. Une vgtation luxuriante s'chevelait sur ce sol prodigue. +Dans de nombreux villages se reproduisaient des scnes de cris et de +stupfaction la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la ports des flches; les habitants, attroups +autour de leurs huttes contigus, poursuivaient longtemps les +voyageurs de leurs vaines imprcations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contre dans la +langue du pays]. La campagne se montrait hrisse de cocotiers, de +papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait +se jouer. Joe trouvait cette vgtation toute naturelle, du moment +qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des livres et des +cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de +fusil; mais cet t de la poudre perdue, attendu limpossibilit +de ramasser le gibier. + +Les aronautes marchaient avec une vitesse de douze milles +lheure, et se trouvrent bientt par 38 2` de longitude au-dessus +du village de Tounda. + + C'est l, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de +fivres violentes et crurent un instant leur expdition compromise +Et cependant ils taient encore peu loigns de la cte, mais dj +la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. + +En effet, dans cette contre rgne une malaria perptuelle; le +docteur n'en put mme viter les atteintes qu'en levant le ballon +au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent +pompait les manations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un kraal +en attendant la fracheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont +de vastes emplacements entours de haies et de jungles, o les +trafiquants s'abritent non seulement contre les btes fauves, mais +aussi contre les tribus pillardes de la contre. On voyait les +indignes courir, se disperser la vue du Victoria. Kennedy +dsirait les contempler de plus prs; mais Samuel s'opposa +constamment ce dessein. + + Les chefs sont arms de mousquets, dit-il, et notre ballon serait +un point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amnerait une chute? demanda Joe. + +--Immdiatement, non; mais bientt ce trou deviendrait une vaste +dchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous une distance respectueuse de ces mcrants. +Que doivent-ils penser nous voir planer dans les airs? Je suis +sur qu'ils ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, rpondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change dj d'aspect; les villages sont +plus rares; les manguiers ont disparu; leur vgtation s'arrte a +cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de +prochaines montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs +de ce ct. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premires chanes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derrire lequel j'espre nous abriter pour +passer la nuit. Je vais donner plus d'activit la flamme du +chalumeau: nous sommes obligs de nous tenir une hauteur de cinq +six cents pieds. + +--C'est tout de mme une fameuse ide que vous avez eue l, +Monsieur, dit Joe; la manuvre n'est difficile ni fatigante, on +tourne un robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +lev; la rflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'cria Joe; quoique trs naturel, +c'est trs beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une +fort. + +--Ce sont des baobabs, rpondit le docteur Fergusson; tenez, en +voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonfrence. C'est +peut-tre au pied de ce mme arbre que prit le Franais Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, o il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contre, attach +au pied d'un baobab, et ce ngre froce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arrta pour aiguiser son couteau mouss, et +arracha la tte du malheureux avant qu'elle ne ft coupe! Ce +pauvre Franais avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tir vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a rclam; le sad de Zanzibar a tout fait pour +s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y russir. + +--Je demande ne pas m'arrter en route, dit Joe; montons, mon +matre, montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse +devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dpass avant +sept heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des prcautions et de la vigilance, +on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser +l'Afrique, il faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas nous plaindre, mon matre, Le pays le +plus cultiv et le plus fertile du monde, au lieu d'un dsert! +Croyez donc aux gographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du +mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'lever plus de trois +mille pieds, et pour cela le docteur n'eut lever la temprature +que de dix-huit degrs [10 centigrades]. On peut dire qu'il +manuvrait vritablement son ballon la main. Kennedy lui indiquait +les obstacles surmonter, et le Victoria volait par les airs en +rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant oppos, dont la pente tait +plus adoucie; les ancres furent lances au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal norme, s'y +accrocha fortement. Aussitt Joe se laissa glisser par la cord et +l'assujettit avec la plus grande so-lidit. L'chelle de soie lui +fut tendue, et il remonta lestement. L'arostat demeurait presque +immobile, l'abri des vents de lest. + +Le repas du soir fut prpar; les voyageurs, excits par leur +promenade arienne, firent une large brche leurs provisions + + Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? demanda Kennedy en +avalant des morceaux inquitants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et +consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle +appartenait l'atlas der Neuester Entedekungen Afrika , publi +Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait +adress. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, +car il contenait l'itinraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le +Soudan d'aprs le docteur Barth, le bas Sngal d'aprs Guillaume +Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie. + +Fergusson s'tait galement muni d'un ouvrage. qui runissait en un +seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitul: +The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that +river and of its heab stream with the history of the Nilotic +discovery by Charles Beke, th. D. + +Il possdait aussi les excellentes cartes publies dans les +Bulletins de la Socit de Gographie de Londres, et aucun point +des contres dcouvertes ne devait lui chapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale tait de +deux degrs, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnatre les traces de ses devanciers. + +Il fut dcid que la nuit serait divise en trois quarts, afin que +chacun pt son tour veiller la sret des deux autres. Le +docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit +et Joe celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, envelopps de leurs couvertures, s'tendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le +docteur Fergusson. + + + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fivre de Kennedy.--La mdecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imeng.--Le mont +Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + + + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se rveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fivre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages pais semblait s'approvisionner +pour un nouveau dluge. Un triste pays que ce Zungomero, o il pleut +continuellement, sauf peut-tre pendant une quinzaine de jours du +mois de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas assaillir les voyageurs; +au-dessous d'eux, les chemins coups par des nullabs , sortes de +torrents momentans, devenaient impraticables, embarrasss +d'ailleurs de buissons pineux et de lianes gigantesques. On +saisissait distinctement ces manations d'hydrogne sulfur dont +parle le capitaine Burton. + + D'aprs lui, dit le docteur, et il a raison, c'est croire qu'un +cadavre est cach derrire chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir pass la nuit. + +--En effet, j'ai une fivre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des rgions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous ny +resterons pas longtemps. En route. + +Grce une manuvre adroite de Joe, l'ancre fut dcroche, et, au +moyen de l'chelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata +vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, pouss par un vent +assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive frquemment en +Afrique qu'une rgion malsaine et de peu d'tendue confine des +contres parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fivre accablait sa nature +vigoureuse. + + Ce n'est pourtant pas le cas d'tre malade, fit-il en +s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, rpondit le docteur Fergusson, +et tu seras guri rapidement. + +--Guri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage +quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans +retard Je l'avalerai les yeux ferms. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner +un fbrifuge qui ne cotera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'loigner de cette atmosphre +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater lhydrogne. + + Les dix minutes n'taient pas couls que les voyageurs avaient +dpass la zone humide. + + Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et +du soleil. + +--En voil un remde! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +leve de la Martinique] pour fuir la fivre jaune. + +--Ah a! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy dj plus + laise. + +--En tout cas, il y mne, rpondit srieusement Joe. + +C'tait un curieux spectacle que celui des masses de nuages +agglomres en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient +les unes sur les autres, et se confondaient dans un clat magnifique +en rflchissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une +hauteur de quatre mille pieds. Le thermomtre indiquait un certain +abaissement dans la temprature; On ne voyait plus la terre. A une +cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tte +tincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles +l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidit; ils +n'prouvaient aucune secousse, n'ayant pas mme le sentiment de la +locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prdiction du docteur se ralisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fivre, et djeuna avec +apptit. + + Voil qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Prcisment, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes +vieux jours. + +Vers dix heures latmosphre s'claircit. Il se fit une troue dans +les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait +insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le +portt plus au nord est, et il le rencontra six cents pieds du +sol. Le pays devenait accident, montueux mme. Le district du +Zungomero s'effaait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette +latitude. + +Bientt les crtes d'une montagne prirent une taille plus arrte. +Quelques pics s'levaient a et l. Il fallut veiller chaque +instant aux cnes aigus qui semblaient surgir inopinment. + + Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie manire de voyager, tout de mme! rpliqua Joe. + +En effet, le docteur manuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-trit. + + S'il nous fallait marcher sur ce terrain dtremp, dit-il nous +nous tranerions dans une boue malsaine. Depuis notre dpart de +Zanzibar, la moiti de nos btes de somme seraient dj mortes de +fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le dsespoir nous +prendrait au cur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, +nos porteurs, exposs leur brutalit sans frein. Le jour, une +chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid +souvent intolrable, et les piqres de certaines mouches, dont les +mandibules percent la toile la plus paisse, et qui rendent fou! Et +tout cela sans parler des btes et des peuplades froces! + +--Je demande ne pas en essayer, rpliqua simplement Joe. + +--Je n'exagre rien, reprit le docteur Fergusson, car, au rcit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contres, les +larmes vous viendraient aux yeux. + +Vers onze heures, on dpassait le bassin d'Imeng; les tribus +parses sur ces collines menaaient vainement le Victoria de leurs +armes; il arrivait enfin aux dernires ondulations de terrain qui +prcdent le Rubeho; elles forment la troisime chane et la plus +leve des montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme +le premier chelon, sont spares par de vastes plaines +longitudinales; ces croupes leves se composent de cnes arrondis, +entre lesquels le sol est parsem de blocs erratiques et de galets. +La dclivit la plus roide de ces montagnes fait face la cte de +Zanzibar; les pentes occidentales ne sont gure que des plateaux +inclins. Les dpressions de terrain sont couvertes d'une terre +noire et fertile, o la vgtation est vigoureuse. Divers cours +d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au +milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de +calebassiers et de palmyras + + Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, +dont le nom signifie dans la langue du pays: Passage des vents. +Nous ferons bien d'en doubler les artes aigus une certaine +hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter une +lvation de plus de cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +suprieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait tre +mdiocre relativement aux sommets de l'Europe et de lAsie. Mais, en +tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrass de les franchir. + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle trs marque. La dilatation de +l'hydrogne n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacit de l'arostat n'tait remplie qu'aux trois quarts; le +baromtre, par une dpression de prs de huit pouces, indiqua une +lvation de six mille pieds. + + Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphre terrestre a une hauteur de six mille toises, rpondit +le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont +fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par +la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a +quelques annes, deux hardis Franais, MM. Barral et Bixio, +s'aventurrent aussi dans les hautes rgions; mais leur ballon se +dchira... + +--Et ils tombrent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre vous de recommencer leur +chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je prfre rester +dans un milieu honnte, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point +tre ambitieux. + +A six mille pieds, la densit de l'air a dj diminu sensiblement; +le son s'y transporte avec difficult, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne peroit +plus que de grandes masses assez indtermines; les hommes, les +animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des +lacets, et les lacs, des tangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un tat anormal; un +courant atmosphrique d'une extrme vlocit les entranait au-del +des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de +neige tonnaient le regard; leur aspect convulsionn dmontrait +quelque travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au znith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur +ces cimes dsertes. Le docteur prit un dessin exact de ces +montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en +ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allonge. + +Bientt le Victoria descendit le versant oppos du Rubeho, en +longeant une cte boise et parseme d'arbres d'un vert trs sombre; +puis vinrent des crtes et des ravins, dans une sorte de dsert qui +prcdait le pays d'Ugogo; plus bas s'talaient des plaines jaunes, +torrfies, craqueles, jonches a et l de plantes salines et de +buissons pineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forts, embellirent l'horizon. +Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lances, et l'une +d'elles s'accrocha bientt dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +prcaution; le docteur laissa son chalumeau en activit pour +conserver l'arostat une certaine force ascensionnelle qui le +maintint en l'air. Le vent s'tait presque subitement calm. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour +toi, lautre pour Joe, et tchez, vous deux, de rapporter quelques +belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dner. + +--En chasse! s'cria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'tait laiss dgringoler +de branche en branche et l'attendait en se dtirant les membres. Le +docteur, allg du poids de ses deux compagnons, put teindre +entirement son chalumeau. + + N'allez pas vous envoler, mon matre! s'cria Joe. + +--Sois tranquille, mon garon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. +D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, la moindre +chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de +ralliement. + +--Convenu, rpondit le chasseur. + + + + + + +CHAPITRE XIV + +La fort de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de +ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein +air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrive +Kazeh. + + + + + +Le pays, aride, dessch, fait d'une terre argileuse qui se +fendillait la chaleur, paraissait dsert; a et l, quelques +traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de btes, +demi rongs, et confondus dans la mme poussire. + +Aprs une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonaient dans une +fort de gommiers, l'il aux aguets et le doigt sur la dtente du +fusil On ne savait pas qui on aurait affaire. Sans tre un +rifleman, Joe maniait adroitement une arme feu. + + Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +l n'est pas trop commode, fit-il en heurtant les fragments de +quartz dont il tait parsem. + +Kennedy fit signe son compagnon de se taire et de s'arrter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que ft l'agilit de +Joe, il ne pouvait avoir le nez dun braque ou d'un lvrier. + +Dans le lit d'un torrent o stagnaient encore quelques mares, se +dsaltrait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux +animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque +lampe, leur jolie tte se redressait avec vivacit, humant de ses +narines mobiles l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait +immobile; il parvint porte de fusil et fit feu La troupe disparut +en un clin d'il; seule, une antilope mle, frappe au dfaut de +l'paule, tombait foudroye. Kennedy se prcipita sur sa proie. + +C'tait un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu ple tirant +sur le gris, avec le ventre et l'intrieur des jambes d'une +blancheur de neige. + + Le beau coup de fusil! s'cria le chasseur. C'est une espce trs +rare d'antilope, et j'espre bien prparer sa peau de manire la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille +surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fcheux d'abandonner tout +entier un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous +les avantages nutritifs qu'il possde, et, si vous le permettez, je +vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable +corporation des bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualit de +chasseur, je ne suis pas plus embarrass de dpouiller une pice de +gibier que de l'abattre. + +--J'en suis sr, monsieur Dick; alors ne vous gnez pas pour tablir +un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantit, +et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos +charbons ardents. + +--Ce ne sera pas long, rpliqua Kennedy. + +Il procda aussitt la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retir du corps de l'antilope une douzaine de ctelettes +et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformrent +bientt en grillades savoureuses. + + Voil qui fera plaisir l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais ce que tu fais, sans doute, tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense la figure que nous ferions si +nous ne retrouvions plus l'arostat. + +--Bon! quelle ide! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait se dtacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrass de +redescendre avec son ballon; il le manuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, trve tes suppositions; elles n'ont rien de +plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, +tout peut arriver, donc il faut tout prvoir... + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + + Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa dtonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-tre, rpliqua Joe. + +--En route! + +Les chasseurs avaient rapidement ramass le produit de leur chasse, +et ils reprirent le chemin en se guidant sur des brises que +Kennedy avait faites. L'paisseur du fourr les empchait +d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient tre bien loigns. + +Un second coup de feu se fit entendre. + + Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre dtonation. + +--Cela m'a l'air d'une dfense personnelle. + +--Htons-nous. + +Et ils coururent toutes jambes. Arrivs la lisire du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria sa place, et le docteur dans la +nacelle. + + Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'cria Joe. + +--Que vois tu? + +--L-bas, une troupe de ngres qui assigent le ballon! + +En effet, deux milles de l, une trentaine d'individus se +pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du +sycomore. Quelques-uns, grimps dans l'arbre, s'avanaient jusque +sur les branches les plus leves. Le danger semblait imminent. + + Mon matre est perdu, s'cria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'il. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! + +Ils avaient franchi un mille avec une extrme rapidit, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie +tomba de branches en branches, et resta suspendu une vingtaine de +pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balanant dans +l'air. + + Hein! fit Joe en s'arrtant, par o diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, rpondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'cria Joe, en clatant de rire: par sa +queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--a vaut encore mieux que des hommes, rpliqua Kennedy en se +prcipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'tait une troupe de cynocphales assez redoutables, froces et +brutaux, horribles voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimaante s'chappa, laissant plusieurs des siens terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait l'chelle; Joe se hissait dans +les sycomores et dtachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu' +lui, et il y rentrait sans difficult. Quelques minutes aprs, le +Victoria s'levait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous +l'impulsion d'un vent modr. + + En voil un assaut! dit Joe. + +--Nous tavions cru assig par des indignes. + +--Ce n'taient que des singes, heureusement! rpondit le docteur + +--De loin, la diffrence n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni mme de prs, rpliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqu de singes +pouvait avoir les plus graves consquences. Si l'ancre avait perdu +prise sous leurs secousses ritres, qui sait o le vent m'et +entran! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, ce moment-l +tu prparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait dj +en apptit. + +--Je le crois bien, rpondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point ddaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu' la fin de mes jours rpondit +Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en +faciliter la digestion + +Joe prpara le breuvage en question, qui fut dgust avec +recueillement. + + Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Trs bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagns? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en et empch! rpondit le +chasseur avec un air rsolu. + +Il tait alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un +courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientt la +colonne baromtrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du +niveau de la mer. Le docteur fut alors oblig de soutenir son +arostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau +fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyem; le +docteur reconnut aussitt ce vaste dfrichement de dix milles +d'tendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. L est la rsidence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, o la civilisation est peut-tre moins arrire, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, btes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent des meules de foin. + +Aprs Kanyem, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une dpression fertile, la vgtation reprit toute +sa vigueur, quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le +jour, et l'atmosphre semblait s'endormir. Le docteur chercha +vainement un courant diffrentes hauteurs en voyant ce calme de la +nature, il rsolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de +sret, il s'leva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait +immobile. La nuit magnifiquement toile se fit en silence. + +Dick et Joe s'tendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; minuit, celui-ci +fut remplac par l'cossais. + + S'il survenait le moindre incident, rveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le baromtre des yeux. Cest notre boussole, +nous autres! + +La nuit fut froide, il y eut jusqu' 27 degrs [14 centigrades] de +diffrence entre sa temprature et celle du jour. Avec les tnbres +avait clat le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur +voix de soprano, double du glapissement des chacals, pendant que la +basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre +vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'aperut que la direction du vent avait chang pendant +la nuit. Le Victoria drivait dans le nord-est d'une trentaine de +milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du +Mabunguru, pays pierreux, parsem de blocs de synite d'un beau +poli, et tout bossel de roches en dos d'ne; des masses coniques, +semblables aux rochers de Karnak, hrissaient le sol comme autant de +dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'lphants +blanchissaient a et l; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, +des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de prs de deux milles d'tendue, +apparut comme une immense carapace. + + Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voil +Jihoue-la-Mkoa, o nous allons faire halte pendant quelques +instants. Je vais renouveler la provision d'eau ncessaire +l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque +part. + +--Il y a peu d'arbres, rpondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. + +Le ballon, perdant peu peu de sa force ascensionnelle, s'approcha +de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea +dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur pt teindre compltement son +chalumeau pendant ses haltes. L'quilibre du ballon avait t +calcul au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, +et se trouvant lev de 600 700 pieds, le ballon aurait eu une +tendance descendre plus bas que le sol lui-mme; il fallait donc +le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas +seulement o, en l'absence de tout vent, le docteur et laiss la +nacelle reposer sur terre, l'arostat, alors dlest d'un poids +considrable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait +contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit +indiqu, non loin d'un petit village dsert, fit sa provision d'eau, +et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de +particulier, si ce n'est d'immenses trappes lphant; il faillit +mme choir dans l'une d'elles, o gisait une carcasse demi-ronge. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nfles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du mbenbu, +arbre trs abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. +Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un sjour +mme rapide sur cette terre inhospitalire lui inspirait toujours +des craintes. + +Leau fut embarque sans difficult, car la nacelle descendit +presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta +lestement auprs de son matre. Aussitt celui-ci raviva sa flamme, +et le Victoria reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors une centaine de milles de Kazeh, important +tablissement de l'intrieur de l'Afrique, o, grce un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient esprer de parvenir pendant cette +journe; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles l'heure; la +conduite de l'arostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +slever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait dj une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur prfrait ne pas forcer sa dilatation; il +suivit donc fort adroitement les sinuosits d'une pente assez roide, +et rasa de prs les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier +fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contre o les arbres +atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui +deviennent gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +dvorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de +la ville de Kazeh, situe 330 milles de la cte. + + Nous sommes partis de Zauzibar neuf heures du matin, dit le +docteur Fergusson en consultant ses notes, et aprs deux jours de +traverse nous avons parcouru par nos dviations prs de 500 milles +gographiques [Prs de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et +Speke mirent quatre mois et demi faire le mme chemin! + + + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le march bruyant.--Apparition du Victoria.--Les +Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du +docteur.--Population.--Le temb royal.--Les femmes du sultan.--Une +ivresse royale.--Joe ador.--Comment on danse dans la +Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilit des +grandeurs divine. + + + + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; + vrai dire, il n'y a pas de ville l'intrieur. Kazeh n'est +qu'un ensemble de six vastes excavations. L sont renfermes des +cases, des huttes esclaves, avec de petites cours et de petits +jardins, soigneusement cultivs; oignons, patates, aubergines, +citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile +et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de +l'Unyanemb, une contre dlicieuse, o vivent paresseusement +quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine trs pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce l'intrieur de l'Afrique et +dans l'Arabie; ils ont trafiqu de gommes, d'ivoire, d'indienne, +d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces rgions quatoriales; +elles vont encore chercher la ct les objets de luxe et de +plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes +et de serviteurs, mnent dans cette contre charmante l'existence la +moins agite et la plus horizontale, toujours tendus, riant, fumant +ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indignes, de +vastes emplacements pour les marchs, des champs de cannabis et de +datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voil Kazeh. + +L est le rendez-vous gnral des caravanes: celles du Sud avec +leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marchs, rgne-t-il une agitation perptuelle, un +brouhaha sans nom, compos du cri des porteurs mtis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement +des nes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups +de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat l mesure dans +cette symphonie pastorale. + +L stalent sans ordre, et mme avec un dsordre charmant, les +toffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de +rhinocros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; l se +pratiquent les marchs les plus tranges, o chaque objet n'a de +valeur que par les dsirs qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparatre dans les airs; il +planait majestueusement et descendait peu peu, sans s'carter de +la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes +et ngres, tout disparut et se glissa dans les tembs et sous +les huttes. + + Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons produire de +pareils effets, nous aurons de la peine tablir des relations +commerciales avec ces gens-l. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une opration commerciale d'une +grande simplicit faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus prcieuses, sans nous +proccuper des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! rpliqua le docteur, ces indignes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas revenir par superstition ou par +curiosit. + +--Vous croyez, mon matre? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blind ni cuirass; il +n'est donc l'abri ni d'une balle, ni d'une flche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? rpondit le docteur; il doit se +trouver Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. +Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu' se louer de +l'hospitalit des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'tant insensiblement rapproch de terre, accrocha +l'une de ses ancres au sommet d'un arbre prs de la place du march. +Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous; +les ttes sortaient avec circonspection. Plusieurs Waganga, +reconnaissables leurs insignes de coquillages coniques, +s'avancrent hardiment; c'taient les sorciers de l'endroit. Ils +portaient leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malpropret d'ailleurs +toute doctorale. + +Peu peu, la foule se fit leurs cts, les femmes et les enfants +les entourrent, les tambours rivalisrent de fracas, les mains se +choqurent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur manire de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons tre appels jouer un grand rle. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-mme, mon brave Joe, tu vas peut-tre devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquite gure, et l'encens ne me dplait +pas. + +En ce moment, un des sorciers, un Myanga fit un geste, et toute +cette clameur s'teignit dans un profond silence. Il adressa +quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lana tout hasard +quelques mots d'arabe, et il lui fut immdiatement rpondu dans +cette langue. + +L'orateur se livra une abondante harangue, trs fleurie, trs +coute; le docteur ne tarda pas reconnatre que le Victoria tait +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +desse avait daign s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oubli dans cette terre aime du +Soleil. Le docteur rpondit avec une grande dignit que la Lune +faisait tous les mille ans sa tourne dpartementale, prouvant le +besoin de se montrer de plus prs ses adorateurs; il les priait +donc de ne pas se gner et d'abuser de sa divine prsence pour faire +connatre leurs besoins et leurs vux. + +Le sorcier rpondit son tour que le sultan, le Mwani, malade +depuis de longues annes, rclamait les secours du ciel, et il +invitait les fils de la Lune se rendre auprs de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation ses compagnons. + + Et tu vas te rendre auprs de ce roi ngre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-l me paraissent bien disposs; l'atmosphre +est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien +craindre pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de mdecine je men +tirerai. + +Puis, s'adressant la foule: + + La Lune, prenant en piti le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confi le soin de sa gurison. Qu'il se prpare + nous recevoir! + +Les clameurs, les chants, les dmonstrations redoublrent, et toute +cette vaste fourmilire de ttes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prvoir +nous pouvons, un moment donn, tre forcs de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est +solidement assujettie; il n'y a rien craindre. Je vais descendre +terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de +l'chelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'cria Joe, vous ne voulez pas que je +vous suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande +desse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protg par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au +poste que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, rpondit le chasseur. + +--Veille la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. + +Les cris des indignes redoublaient; ils rclamaient nergiquement +l'intervention cleste. + + Voil! voil! fit Joe. Je les trouve un peu imprieux envers +leur bonne Lune et ses divins Fils. + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit terre, +prcd de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit +au pied de l'chelle, les jambes croises sous lui la faon arabe, +et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des +instruments, escort par des pyrrhiques religieuses, s'avana +lentement vers le temb royal, situ assez loin hors de la +ville; il tait environ trois heures, et le soleil resplendissait; +il ne pouvait faire moins pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignit; les Waganga l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientt rejoint par le fils +naturel du sultan, jeune garon assez bien tourn, qui, suivant la +coutume du pays, tait le seul hritier des biens paternels, +l'exclusion des enfants lgitimes; il se prosterna devant le Fils de +la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure aprs, par des sentiers ombreux, au milieu de +tout le luxe d'une vgtation tropicale, cette procession +enthousiasme arriva au palais du sultan, sorte d'difice carr, +appel Ititnya, et situ au versant d'une colline. Une espce de +verandah, forme par le toit de chaume, rgnait l'extrieur, +appuye sur des poteaux de bois qui avaient la prtention d'tre +sculpts. De longues lignes d'argile rougetre ornaient les murs, +cherchant reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci +naturellement mieux russis que ceux-l. La toiture de cette +habitation ne reposait pas immdiatement sur les murailles, et l'air +pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fentres, et +peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut reu avec de grands honneurs par les gardes +et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur +des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits +et bien portants. Leurs cheveux diviss en un grand nombre de +petites tresses retombaient sur leurs paules; au moyen dincisions +noire. ou bleues, ils zbraient leurs joues depuis les tempes +jusqu' la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils +taient vtus de toiles brillamment peintes; les soldats, arms de +la sagaie, de l'arc, de la flche barbele et empoisonne du suc de +l'euphorbe, du coutelas, du sime , long sabre dents de scie, et +de petites haches d'armes. + +Le docteur pntra dans le palais. L, en dpit de la maladie du +sultan, le vacarme dj terrible redoubla son arrive. Il remarqua +au linteau de la porte des queues de livre, des crinires de zbre, +suspendues en manire de talisman. Il fut reu par la troupe des +femmes de Sa Majest, aux accords harmonieux de lupatu , de +cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du +kilindo , tambour de cinq pieds de haut creus dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient coups de +poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en +riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles +semblaient bien faites sous leur longue robe drape avec grce, et +portaient le kilt en fibres de calebasse, fix autour de leur +ceinture. + +Six d'entre elles n'taient pas les moins gaies de la bande, quoique +places l'cart et rserves un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient tre enterres vivantes auprs de lui, pour +le distraire pendant l'ternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, aprs avoir embrass tout cet ensemble d'un +coup d'il, s'avana jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit l un +homme dune quarantaine d'annes, parfaitement abruti par les orgies +de toutes sortes et dont il n'y avait rien faire. Cette maladie, +qui se prolongeait depuis des annes, n'tait qu'une ivresse +perptuelle. Ce royal ivrogne avait peu prs perdu connaissance, +et tout l'ammoniaque du monde ne laurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, flchissant le genou, se courbaient +pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un +violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le +sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus +signe d'existence depuis quelques heures, ce symptme fut accueilli +par un redoublement de cris en l'honneur du mdecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, carta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop dmonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea +vers le Victoria. Il tait six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de +l'chelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En +vritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinit, +il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier mme avec +les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il +leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. + + Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de desse! + +On lui prsenta les dons propitiatoires, ordinairement dposs dans +les mzimu ou huttes-ftiches. Cela consistait en pis d'orge et +en pomb. Joe se crut oblig de goter cette espce de bire +forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en +supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance +prit pour un sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mlope +tranante, excutrent une danse grave autour de lui. + + Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec +vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays + +Et il entama une gigue tourdissante, se contournant, se dtirant, +se djetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des +mains, se dveloppant en contorsions extravagantes, en poses +incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi ces +populations une trange ide de la manire dont les dieux dansent +dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientt +fait de reproduire ses manires, ses gambades, ses trmoussements; +ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce +fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est +difficile de donner une ide, mme faible. Au plus beau de la fte, +Joe aperut le docteur. + +Celui-ci revenait en toute hte, au milieu d'une foule hurlante et +dsordonne. Les sorciers et les chefs semblaient fort anims On +entourait le docteur; on le pressait, on le menaait. + +trange revirement! Que s'tait-il pass? Le sultan avait-il +maladroitement succomb entre les mains de son mdecin cleste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicit par la dilatation du gaz, tendait sa +corde de retenue, impatient de s'lever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'chelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empchait de se porter des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les chelons, et Joe le +suivit avec agilit. + + Pas un instant perdre, lui dit son matre. Ne cherche pas +dcrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arriv? fit Kennedy, sa carabine la main. + +--Regardez, rpondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur +un fond d'azur. C'tait bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les trangers n'taient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient t les rflexions naturelles de la foule. De l le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense clat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui chappait, poussa des hurlements +prolongs; des arcs, des mousquets furent dirigs vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissrent; il +grimpa dans larbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, +et d'amener la machine terre. + +Joe s'lana une hachette la main. + + Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, rpondit le docteur. + +--Mais ce ngre!... + +--Nous pourrons peut-tre sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera +toujours temps de couper. + +Le sorcier, arriv dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les +branches il parvint dcrocher l'ancre; celle-ci, violemment +attire par l'arostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et +celui-ci, cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les +rgions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'lancer dans l'espace. + + Hurrah! s'cria Joe pendant que le Victoria, grce sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidit. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lcher ce ngre tout d'un coup? demanda +Joe. + +--Fi donc! rpliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement + terre, et je crois qu'aprs une telle aventure, son pouvoir de +magicien s'accrotra singulirement dans l'esprit de ses +contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, s'cria Joe. + +Le Victoria tait parvenu une hauteur de mille pieds environ. Le +ngre se cramponnait la corde avec une nergie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mlait +d'tonnement. Un lger vent d'ouest poussait le ballon au-del de la +ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays dsert, modra +la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du +sol, le ngre prit rapidement son parti; il s'lana, tomba sur les +jambes, et se mit fuir vers Kazeh, tandis que, subitement dlest, +le Victoria remontait dans les airs. + + + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptmes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la dernire heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel +toil. + + + + + + Voil ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer l un vilain tour! +Est-ce que, par hasard, mon matre, vous auriez compromis sa +rputation par votre mdecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qutait ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne demi-mort, rpondit le docteur et dont la perte +ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est +que les honneurs sont phmres, et il ne faut pas trop y prendre +got. + +--Tant pis, rpliqua Joe. Cela m'allait! tre ador! faire le dieu + sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montre, et +toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle tait fche! + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre +des nuits un point de vue entirement nouveau le ciel se chargeait +de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un +vent assez vif, ramass trois cents pieds du sol, poussait le +Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la vote azure +tait pure, mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouvrent, vers huit heures du soir, par 32 40' +de longitude et 4 17' de latitude; les courants atmosphriques, +sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une +vitesse de trente cinq milles l'heure. Sous leurs pieds passaient +rapidement les plaines ondules et fertiles de Mtuto Le spectacle en +tait admirable, et fut admir. + + Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, +car il a conserv ce nom que lui donna l'antiquit, sans doute parce +que la lune y fut adore de tout temps. C'est vraiment une contre +magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une vgtation plus +belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +rpondit Joe; mais ce serait fort agrable! Pourquoi ces belles +choses-l sont-elle rserves des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, rpliqua le docteur, si quelque jour cette contre ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir +s'y porteront peut-tre, quand les rgions de l'Europe se seront +puises nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des vnements; +considre les migrations successives des peuples, et tu arriveras +la mme conclusion que moi. L'Asie est la premire nourrice du +monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-tre, elle +travaille, elle est fconde, elle produit, et puis quand les +pierres ont pouss l o poussaient les moissons dores d'Homre, +ses enfants abandonnent son sein puis et fltri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis +deux mille ans. Mais dj sa fertilit se perd; ses facults +productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont +sont frapps chaque anne les produits de la terre, ces fausses +rcoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe +certain d'une vitalit qui s'altre, d'un puisement prochain. Aussi +voyons-nous dj les peuples se prcipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amrique, comme une source non pas inpuisable, mais +encore inpuise. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, +ses forts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol +s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demand; +l o deux moissons s'panouissaient chaque anne, peine une +sortira-t-elle de ces terrains bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les trsors accumuls depuis des sicles +dans son sein. Ces climats fatals aux trangers s'pureront par les +assolements et les drainages; ces eaux parses se runiront dans un +lit commun pour former une artre navigable. Et ce pays sur lequel +nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, +deviendra quelque grand royaume, o se produiront des dcouvertes +plus tonnantes encore que la vapeur et l'lectricit. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es lev trop matin, mon garon. + +--Dailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-tre une fort ennuyeuse +poque que celle o l'industrie absorbera tout son profit! A +force d'inventer des machines, les hommes se feront dvorer par +elles! Je me suistoujours figur que le dernier jour du monde sera +celui o quelque im-mense chaudire chauffe trois milliards +d'atmosphres fera sauter notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Amricains n'auront pas t les +derniers travailler la machine! + +--En effet, rpondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! +Mais, sans nous laisser emporter de semblables discussions, +contentons-nous dadmirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est +donn de la voir. + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amoncels, ornait d'une crte d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses ras de terre, +tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, +lgrement ondul, ressautait a et l en petites collines coniques; +pas de montagnes l'horizon; d'immenses palissades broussailles, +des haies impntrables, des jungles pineux sparaient les +clairires o s'talaient de nombreux villages; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en +s'entremlant aux branches coralliformes des arbustes. + +Bientt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit + serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile ces +nombreux cours d'eau, ns de torrents gonfls l'poque des crues, +ou d'tangs creuss dans la couche argileuse du sol. Pour +observateurs levs, c'tait un rseau de cascades jet sur toute la +face occidentale du pays. + +Des bestiaux grosses bosses pturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forts, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais +dans ces bouquets, lions, lopards, hynes, tigres, se rfugiaient +pour chapper aux dernires chaleurs du jour. Parfois un lphant +faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement +des arbres cdant ses cornes d'ivoire. + + Quel pays de chasse! s'cria Kennedy enthousiasm; une balle +lauce tout hasard, en pleine fort, rencontrerait un gibier digne +d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaante, +escorte d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette +contre, o le sol est dispos comme une immense batterie +lectrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +touffante, le vent est compltement qu'il se prpare quelque chose. + +--L'atmosphre est surcharge d'lectricit, rpondit le docteur; +tout tre vivant est sensible cet tat de l'air qui prcde la +lutte des lments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprgn ce +point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de +descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'tre entran au del de ma route pendant ces croisements de +courants atmosphriques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la +cte. + +--Si cela m'est possible, rpondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept huit degrs; j'essayerai de +remonter vers des latitudes prsumes des sources du Nil; peut-tre +apercevrons-nous quelques traces de l'expdition du capitaine Speke, +ou mme la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, +nous nous trouvons par 32 40' de longitude, et je voudrais monter +droit au del de l'quateur. + +--Vois donc! s'cria Kennedy en interrompant son compagnon, vois +donc ces hippopotames qui se glissent hors des tangs, ces masses de +chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils touffent! fit Joe. Ah! quelle manire charmante de voyager, +et comme on mprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur +Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui +marchent en rangs presss! Ils sont bien deux cents; ce sont des +loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne +craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre +que puisse faire un voyageur. Il est immdiatement mis en pices. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une +muselire, rpondit l'aimable garon. Aprs ca, si c'est leur +naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. ; + +Le silence se faisait peu peu sous linfluence de l'orage; il +semblait que l'air paissi devint impropre transmettre les sons; +l'atmosphre paraissait ouate et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorit. L'oiseau rameur, la grue +couronne, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entire offrait +les symptmes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Msn, vaste runion de villages peine distincts dans l'ombre; +parfois la rverbration d'un rayon gar dans l'eau morne indiquait +des fosss distribus rgulirement, et, par une dernire claircie, +le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des +tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques. + + J'touffe! dit lcossais en aspirant pleins poumons le plus +possible de cet air rarfi; nous ne bougeons plus! +Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'tre entran par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti prendre. + +--L'orage n'clatera peut-tre cette nuit, reprit Joe; les nuages +sont trs haut. + +--C'est une raison qui me fait hsiter les dpasser; il faudrait +monter une grande lvation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avanons et de quel ct nous +avanons. + +--Dcide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est fcheux que le vent soit tomb, reprit Joe; il nous eut +entrans loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposs qui peuvent nous enlacer +dans leurs tourbillons, et des clairs capables de nous incendier. +D'un autre ct, la force, de la rafale peut nous prcipiter +terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les +prils de la terre et les prils du ciel. Nous avons de leau en +quantit suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de +lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions l'abri et couchez-vous; je +vous rveillerai si cela est ncessaire. + +--Mais, mon matre, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +mme, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garon je prfre veiller. Nous sommes immobiles, +et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement la mme place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. + +Kennedy et Joe s'allongrent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensit. Cependant le dme de nuages +s'abaissait insensiblement, et l'obscurit se faisait profonde. La +vote noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour +l'craser. + +Tout d'un coup un clair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +dchirure n'tait pas referme qu'un effrayant clat de tonnerre +branlait le profondeurs du ciel. + + Alerte! s'cria Fergusson. + +Les deux dormeurs, rveills ce bruit pouvantable, se tenaient +ses ordres. + + Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y rsisterait pas. Montons avant que ces nuages +se rsolvent en eau et que le vent ne se dchane! + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se dveloppent avec une rapidit comparable + leur violence. Un second clair dchira la nue, et fut suivi de +vin autres immdiats. Le ciel tait zbr d'tincelles lectriques +qui grsillaient sous les larges gouttes de la pluie. + + Nous nous sommes attards, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais terre! terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'tre foudroy serait presque le mme, et nous serions +vite dchirs aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages quatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq clairs par minute Le ciel +est littralement en feu, et les clats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se dchanait avec une violence effrayante dans cette +atmosphre embrase; il tordait les nuages incandescents; on eut dit +le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquitantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavits dans l'enveloppe de +l'arostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +dtonait sous sa pression. Une sorte de grle, prcde d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphre et crpitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les +clairs dessinaient des tangentes enflammes sa circonfrence; il +tait plein feu. + + A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre +ses mains lui seul peut nous sauver. Prparons-nous tout +vnement, mme un incendie; notre chute peut n'tre pas rapide. + +La voix du docteur parvenait peine l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement +des clairs; il regardait les phnomnes de phosphorescence produits +par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'arostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au +bout d'un quart d'heure, il avait dpass la zone des nuages +orageux, les effluences lectriques se dveloppaient au-dessous de +lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus sa +nacelle. + +C'tait l l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner +lhomme. En bas, l'orage. En haut le ciel toil, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces +nuages irrits. + +Le docteur Fergusson consulta le baromtre; il donna douze mille +pieds d'lvation. Il tait onze heures du soir. + + Grce au ciel, tout danger est pass, dit-il; il nous suffit de +nous maintenir cette hauteur. + +C'tait effrayant! rpondit Kennedy. + +--Bon, rpliqua Joe, cela jette de la diversit dans le voyage, et +je ne suis pas fch d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un +joli spectacle! + + + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un ocan de verdure. + + + + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'levait au-dessus de +lhorizon; les nuages se dissiprent, et un joli vent rafrachit ces +premire lueurs matinales. + +La terre, toute parfume, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposs, avait peine +driv; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin +de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses +recherches furent vaines; le vent l'entrana dans l'ouest, jusqu'en +vue des clbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en +demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chane, +peu accidente, se dtachait sur l'horizon bleutre; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre +de l'Afrique; quelques cnes isols portaient la trace des neiges +ternelles. + +Nous voil, dit le docteur, dans un pays inexplor; le capitaine +Burton s'est avanc fort avant dans louest; mais il n'a pu +atteindre ces montagnes clbres; il en a mme ni l'existence, +affirme par Speke son compagnon; il prtend qu'elles sont nes dans +l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de +doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plat Dieu; j'espre trouver un vent favorable qui +me ramnera l'quateur; j'attendrai mme, s'il le faut, et je +ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents +contraires. + +Mais les prvisions du docteur ne devaient pas tarder se raliser. +Aprs avoir essay diffrentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + + Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et peine deux cents pieds de terre, toutes +circonstances heureuses pour reconnatre ces rgions nouvelles; le +capitaine Speke, en allant la dcouverte du lac Ukrou remontait +plus lest, en droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-tre; notre but est de pousser une pointe du ct des sources +du Nil, et nous avons plus de six cents milles parcourir, jusqu' +la limite extrme atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied terre, fit Joe, histoire de se +dgourdir les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs mnager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande frache. + +--Ds que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi renouveler notre rserve deau. Qui sait si +nous ne serons pas entrans vers des contres arides. On ne saurait +donc prendre trop de prcautions. + +A midi, le Victoria se trouvait par 29 15, de longitude et 3 15' +de latitude. Il dpassait le village d'Uyofu, dernire limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukrou, que +l'on ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapproches de l'quateur semblent tre un peu plus +civilises, et sont gouvernes par des monarques absolus, dont le +despo-tisme est sans bornes; leur runion la plus compacte constitue +la province de Karagwah. + +Il fut dcid entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la +terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte +prolonge, et l'arostat serait soigneusement pass en revue; la +flamme du chalumeau fut modre; les ancres lances au dehors de la +nacelle vinrent bientt raser les hautes herbes d'une immense +prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon +ras, mais en ralit ce gazon avait de sept huit pieds +d'paisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un +papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'tait comme un ocan +de verdure sans un seul brisant. + + Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'aperois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la +chasse me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces +herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place +favorable. + +C'tait en vrit une promenade charmante, une vritable navigation +sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces +ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, +et semblait fendre des flots, cela prs qu'une vole doiseaux aux +splendides couleurs s'chappait parfois des hautes herbes avec mille +cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et +traaient un sillon qui se refermait derrire elles, comme le +sillage d'un vaisseau. + +Tout coup, le ballon prouva une forte secousse; l'ancre avait +mordu sans doute une fissure de roc cache sous ce gazon +gigantesque. + + Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'chelle, rpliqua le chasseur. + +Ces paroles n'taient pas acheves, qu'un cri aigu retentit dans +l'air, et les phrases suivantes, entrecoupes d'exclamations, +s'chapprent de la bouche des trois voyageurs. + + Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a drap. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientt une forme +allonge et sinueuse sleva au-dessus d'elles. + + Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'cria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'lphant. + +--Un lphant, Samuel! + +Et Kennedy, ce disant, paula son arme. + + Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon ct, Joe, du bon ct. + +L'lphant s'avanait avec une certaine rapidit; il arriva bientt + une clairire, o l'on put le voir tout entier; sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un mle d'une magnifique espce; +il portait deux dfenses blanchtres, d'une courbure admirable, et +qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre +taient fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se dbarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait la nacelle. + + En avant! hardi! s'cria Joe au comble de la joie, excitant de +son mieux cet trange quipage. Voil encore une nouvelle manire de +voyager! Plus que cela de cheval! un lphant, s'il vous plat. + +--Mais o nous mne-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui +lui brillait les mains. + +--Il nous mne o nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +-- Wig a more! Wig a more! comme disent les paysans d'cosse, +s'criait le joyeux Joe. En avant! en avant! + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite +et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes +secousses la nacelle. Le docteur, la hache la main, tait prt +couper la corde s'il y avait lieu. + + Mais, dit-il, nous ne nous sparerons de notre ancre qu'au dernier +moment. + +Cette course, la suite d'un lphant, dura prs d'une heure et +demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigu; ces normes +pachydermes peuvent fournir des trottes considrables, et, d'un jour + l'autre, on les retrouve des distances immenses, comme les +baleines dont ils ont la masse et la rapidit. + + Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponne, +et nous ne faisons qu'imiter la manuvre des baleiniers pendant +leurs pches. + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois pais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et +trois milles environ; il devenait ds lors ncessaire que le ballon +ft spar de son conducteur. + +Kennedy fut donc charg d'arrter l'lphant dans sa course; il +paula sa carabine; mais sa position n'tait pas favorable pour +atteindre l'animal avec succs; une premire balle, tire au crne, +s'aplatit comme sur une plaque de tle; l'animal n'en parut +aucunement troubl; au bruit de la dcharge, son pas s'acclra, et +sa vitesse fut celle d'un cheval lanc au galop. + + Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tte dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au dfaut dor au +dfaut de lpaule, reprit Dick en chargeant; sa carabine avec +soin, et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + + Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je +vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. + +Et deux balles allrent se loger dans les flancs de la bte. + +L'lphant s'arrta, dressa sa trompe, et reprit toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tte, et le sang +commenait couler flots de ses blessures. + + Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas vingt +toises du bois! + +Dix coups retentirent encore. Llphant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craqurent faire croire que tout tait bris; +la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le cble de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait tre ni dtach, ni entam par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +reut une balle dans l'il au moment o il relevait la tte; il +s'arrta, hsita; ses genoux plirent; il prsenta son flanc au +chasseur. + + Une balle au cur, dit celui-ci, en dchargeant une dernire +fois la carabine. + +L'lphant poussa un rugissement de dtresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba +de tout son poids sur une de ses dfenses qu'il brisa net. Il tait +mort. + + Sa dfense est brise! s'cria Kennedy. De l'ivoire qui en +Angleterre vaudrait trente-cinq guines les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu' terre par la corde +de l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? rpondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? +Sommes-nous venus ici pour faire fortune? + +Joe visita l'ancre; elle tait solidement retenue la dfense +demeure intacte. Samuel et Dick sautrent sur le sol, tandis que +l'arostat demi dgonfl se balanait au-dessus du corps de +l'animal. + +La magnifique bte! s'cria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais +vu dans l'Inde un lphant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick; les lphants du centre +de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chasss aux environs du Cap, qu'ils migrent vers +l'quateur, o nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, rpondit Joe, j'espre que nous goterons un peu de +celui-l! Je m'engage vous procurer un repas succulent aux dpens +de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. +Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je +vais faire la cuisine. + +--Voil qui est bien ordonn, rpondit le docteur. Fais ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de +libert que Joe a daign m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas dimprudence. Ne tloigne pas. + +--Sois tranquille. + +Et Dick, arm de son fusil, s'enfona dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sches qui +couvraient le sol, et provenaient des troues faites dans le bois +par les lphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il +entassa au-dessus du bcher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'lphant, tomb dix +toises du bois peine; il dtacha adroitement la trompe qui +mesurait prs de deux pieds de largeur sa naissance; il en choisit +la partie la plus dlicate, et y joignit un des pieds spongieux de +l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la +bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bcher fut entirement consum l'intrieur et +l'extrieur, le trou, dbarrass des cendres et des charbons, offrit +une temprature trs leve; les morceaux de l'lphant, entours de +feuilles aromatiques, furent dposs au fond de ce four improvis, +et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe leva un second bcher +sur le tout, et quand le bois fut consum, la viande tait cuite +point. + +Alors Joe retira le dner de la fournaise; il dposa cette viande +apptissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, +du caf, et puisa une eau frache et limpide un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dress faisait plaisir voir, et Joe pensait, sans +tre trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! rptait-il. Un repas ses +heures! un hamac perptuel! qu'est-ce que l'on peut demander de +plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! + +De son ct, le docteur Fergusson se livrait un examen srieux de +larostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la +tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement +rsist; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la +force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que +l'hydrogne tait en mme quantit; lenveloppe Jusque-l demeurait +entirement impermable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitt Zanzibar; +le pemmican n'tait pas encore entam; les provisions de biscuit et +de viande conserve suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc +que la rserve d'eau renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient tre en parfait tat; grce + leurs articulations de caoutchouc, ils s'taient prts toutes +les oscillations de larostat. + +Son examen termin, le docteur soccupa de mettre ses notes en +ordre. Il fit une esquisse trs russie de la campagne environnante, +avec la longue prairie perte de vue, la fort de camaldores, et le +ballon immobile sur le corps du monstrueux lphant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de +perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant + l'espce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de prparer +ce surcrot de provisions. + + Le dner est servi, s'cria-t-il bientt de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu' s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'lphant furent dclars exquis; on but +l'Angleterre comme toujours, et de dlicieux havanes parfumrent +pour la premire fois cette contre charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il tait enivr; +il proposa srieusement son ami le docteur de s'tablir dans cette +fort, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se ft +propos pour remplir le rle de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si dserte, que le docteur +rsolut de passer la nuit terre. Joe dressa un cercle de feux, +barricade indispensable contre les btes froces; les hynes, les +couguars, les chacals, attirs par l'odeur de la chair d'lphant, +rodrent aux alentours. Kennedy dut plusieurs reprises dcharger +sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit +s'acheva sans incident fcheux. + + + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukrou.--Une nuit dans une +le.--L'quateur.--Traverse du lac.--Les cascades.--Vue du +pays.--Les sources du Nil.--L'le Benga.--La signature +d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre. + + + + + +Le lendemain ds cinq heures, commenaient les prparatifs du +dpart. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouve, brisa +les dfenses de l'lphant. Le Victoria, rendu la libert, +entrana les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit +milles. + +Le docteur avait soigneusement relev sa position par la hauteur des +toiles pendant la soire prcdente. Il tait par 2 40' de +latitude au-dessous de lquateur, soit cent soixante milles +gographiques; il traversa de nombreux villages sans se proccuper +des cris provoqus par son apparition; il prit note de la +conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les +rampes du Rubemh, presque aussi roides que les sommets de +l'Ousagara, et rencontra plus tard, Tenga, les premiers ressauts +des chanes de Karagwah, qui, selon lui, drivent ncessairement des +montagnes de la Lune Or, la lgende ancienne qui faisait de ces +montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vrit, puisqu'elles +confinent au lac Ukrou, rservoir prsum des eaux du grand +fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperut enfin +l'horizon ce lac tant cherch, que le capitaine Speke entrevit le 3 +aot 1858. + +Samuel Fergusson se sentait mu, il touchait presque lun des +points principaux de son exploration, et, la lunette l'il, il ne +perdait pas un coin de cette contre mystrieuse que son regard +dtaillait ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre gnralement effrite; peine quelques +ravins cultivs; le terrain, parsem de cnes d'une altitude +moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge +remplaaient les rizires; l croissaient ce plantain d'o se lire +le vin du pays, et le mwani , plante sauvage qui sert de caf. La +runion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un +chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures bahies d'une race assez belle, +au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +tranaient dans les plantations, et le docteur tonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, trs apprci, +s'obtenait par un rgime obligatoire de lait caill. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1 45' de latitude australe; +une heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a t nomm Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; son extrmit mridionale, le capitaine trouva +un groupe d'les, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu' Muanza, sur la cte de l'est, o il fut bien +reu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande le dUkrou; cette le, trs populeuse, est +gouverne par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'le mare +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du +docteur, qui aurait voulu en dterminer les contours infrieurs. Les +bords, hrisss de boissons pineux et de broussailles enchevtres, +disparaissaient littralement sous des myriades de moustiques d'un +brun clair; ce pays devait tre inhabitable et inhabit; on voyait +des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forts de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchtres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on +eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives +pour que des communications ne puissent s'tablir; d'ailleurs les, +temptes y sont fortes et frquentes, car les vents font rage dans +ce bassin lev et dcouvert. + +Le docteur eut de la peine se diriger; il craignait d'tre +entran vers lest; mais heureusement un courant le porta +directement au nord, et, six heures du soir, le Victoria s'tablit +dans une petite le dserte, par 0 30' de latitude, et 32 52' de +longitude vingt milles de la cte. + +Les voyageurs purent s'accrocher un arbre, et, le vent s'tant +calm vers le soir, ils demeurrent tranquillement sur leur ancre. +On ne pouvait songer prendre terre; ici, comme sur les bords du +Nyanza, des lgions de moustiques couvraient le sol d'un nuage pais +Joe mme revint de l'arbre couvert de piqres; mais il ne se fcha +pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Nanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'chapper ces impitoyables insectes qui s'levaient +avec un murmure inquitant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait dtermine le capitaine Speke, soit trois mille +sept cent cinquante pieds. + + Nous voici donc dans une le! dit Joe, qui se grattait se +rompre les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, rpondit le chasseur, et, sauf +ces aimables insectes, on n'y aperoit pas un tre vivant. + +---Les les dont le lac est parsem, rpondit le docteur Fergusson, +ne sont, vrai dire, que des sommets de collines immerges; mais +nous sommes heureux d'y avoir rencontr un abri, car les rives du +lac sont habites par des tribus froces. Dormez donc, puisque le +ciel nous prpare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'il. Mes penses chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous dcouvrirons peut-tre les sources du Nil, ce +secret demeur impntrable. Si prs des sources du grand fleuve, je +ne saurais dormir. + +Kennedy et Joe, que les proccupations scientifiques ne troublaient +pas ce point, ne tardrent pas s'endormir profondment sous la +garde du docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait quatre heures du +matin par un ciel gristre; la nuit quittait difficilement les eaux +du lac, qu'un pais brouillard enveloppait, mais bientt un vent +violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balanc pendant +quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le +nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + + Nous sommes en bon chemin! s'cria-t-il. Aujourd'hui ou jamais +nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons +l'quateur! nous entrons dans notre hmisphre! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon matre, que lquateur passe par +ici? + +--Ici mme mon brave garon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me parat convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! rpondit le docteur en riant; tu as une +manire d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voil comment fut clbr le passage de la ligne bord du +Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la cte basse +et peu accidente; au fond, les plateaux plus levs de l'Uganda et +de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: prs de trente +milles l'heure. + +Les eaux du Nyanza, souleves avec violence, cumaient comme les +vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balanaient +longtemps aprs les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait +avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossires +furent-elles entrevues pendant cette rapide traverse. + + Le lac, dit le docteur, est videmment, par sa position leve, le +rservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le +ciel lui rend en pluie ce qu'il enlve en vapeurs ses effluents Il +me parat certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, rpliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la cte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +dserte et boise. Le vent s'leva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manire +se terminer par un angle trs ouvert, vers 240' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides +cette extrmit du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage une rivire bouillonnante. + +Tout en manuvrant son arostat, le docteur Fergusson examinait le +pays d'un regard avide. + + Voyez! s'cria-t-il, voyez, mes amis! les rcits des Arabes +taient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac +Ukrou se dchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous +le descendons, et il coule avec une rapidit comparable notre +propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds +va certainement se confondre avec les flots de la Mditerrane! +C'est le Nil! + +--C'est le Nil! rpta Kennedy, qui se laissait prendre +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'criait volontiers vive quelque chose +quand il tait en joie. + +Des rochers normes embarrassaient et l le cours de cette +mystrieuse rivire. L'eau cumait; il se faisait des rapides et +des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prvisions. Des +montagnes environnantes se dversaient de nombreux torrents, +cumants dans leur chute; lil les comptait par centaines. On +voyait sourdre du sol de minces filets d'eau parpills, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient +cette rivire naissante, qui se faisait fleuve aprs les avoir +absorbs. + + Voil bien le Nil, rpta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionn les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmtique. N reprsentait 50, E 5, I 10, L 30, +O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'anne]; peu +importe, aprs tout, puisqu'il a d livrer enfin le secret de ses +sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identit de cette +rivire et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrcusables, infaillibles, +rpondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. + +Les montagnes se sparaient, faisant place des villages nombreux, + des champs cultivs de ssame, de dourrah, de cannes sucre. Les +tribus de ces contres se montraient agites, hostiles; elles +semblaient plus prs de la colre que de l'adoration; elles +pressentaient des trangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le +Victoria dut se tenir hors de la porte des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! rpliqua Joe, tant pis pour ces indignes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, rpondit le docteur Fergusson, +ne ft-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +rsultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand mme nous devrions faire +le coup de fusil! + +--La chose me va, rpondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon matre, dit Joe en se prparant au combat. + +Ce ne sera pas la premire fois, rpondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes la main; pareille chose est arrive +un savant franais, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait +le mridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi tes deux gards du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons mme nous lever pour saisir la +configuration exacte du pays. + +L'hydrogne se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria +planait une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du +sol. + +On distinguait de l un inextricable rseau de rivires que le +fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, +entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + + Nous ne sommes pas quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tte, et moins de cinq milles du point +atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de +terre avec prcaution. + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + + Maintenant, mes amis, soyez prts tout hasard. + +--Nous sommes prts, rpondirent Dick et Joe. + +--Bien! + +Le Victoria marcha bientt en suivant le lit du fleuve, et cent +pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les +indigne s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient +ses rives. Au deuxime degr, il forme une cascade pic de dix +pieds de hauteur environ, et par consquent infranchissable. + + Voil bien la cascade indique par M. Debono, s'cria le +docteur. + +Le bassin du fleuve s'largissait, parsem d'les nombreuses que +Samuel Fergusson dvorait du regard; il semblait chercher un point +de repre qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques ngres s'tant avancs dans une barque au-dessous du +ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les +atteindre, les obligea regagner la rive au plus vite. + + Bon voyage! leur souhaita Joe; leur place, je ne me hasardera +pas revenir! j'aurais singulirement peur d'un monstre qui lance +la foudre volont. + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une le couche au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'cria-t-il; voyez, l-bas! + +En effet, quatre arbres isols s'levaient son extrmit. + +C'est l'le de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, aprs? demanda Dick. + +--C'est l que nous descendrons, s'il plat Dieu! + +--Mais elle parat habite, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voil un rassemblement d'une +vingtaine d'indignes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, rpondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, rpliqua le chasseur. + +Le soleil tait au znith. Le Victoria se rapprocha de l'le. + +Les ngres, appartenant la tribu de Makado, poussrent des cris +nergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'corce. +Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en +clats. + +Ce fut une droute gnrale. Les indignes se prcipitrent dans le +fleuve et le traversrent la nage; des deux rives, il vint une +grle de balles et une pluie de flches, mais sans danger pour +l'arostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se +laissa couler terre. + + L'chelle! s'cria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un tmoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je rponds de tout. + + Viens, Dick! dit le docteur en mettant pied terre. + +Il entrana son compagnon vers un groupe de rochers qui se +dressaient la pointe de l'le; l, il chercha quelque temps, +fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + + Regarde, dit-il. + +--Des lettres! s'cria Kennedy. + +En effet, deux lettres graves sur le roc apparaissaient dans toute +leur nettet. On lisait distinctement: + +A. D. + + A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature +mme du voyageur qui a remont le plus avant le cours du Nil! + +--Voil qui est irrcusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. + +Le docteur regarda une dernire fois ces prcieuses initiales, dont +il prit exactement la forme et les dimensions. + + Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indignes qui se prparent +repasser le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous +presserons la main de nos compatriotes! + +Dix minutes aprs, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant +que le docteur Fergusson, en signe de succs, dployait le pavillon +aux armes d'Angleterre. + + + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les rcits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Rflexions senses de Joe.--Le Victoria +court des bordes.--Les ascensions arostatiques.--Madame Blanchard. + + + + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami +consulter la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons reli les +explorations de l'est celles du nord; il ne faut pas se plaindre. + +Le Victoria s'loignait peu peu du Nil. + + Un dernier regard, fit le docteur, cette infranchissable +latitude que les plus intrpides voyageurs n'ont jamais pu dpasser! +Voil bien ces intraitables tribus signales par MM. Petherick, +d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes +redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos dcouvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du +Bahr-el-Abiad, sont immerges dans un lac grand comme une mer; c'est +l qu'il prend naissance; la posie y perdra sans doute; on aimait +supposer ce roi des fleuves une origine cleste; les anciens +l'appelaient du nom d'Ocan, et l'on n'tait pas loign de croire +qu'il dcoulait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et +accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y +aura peut-tre pas toujours des savants, il y aura toujours des +potes. + +--On aperoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrs de latitude. +Rien n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques +heures le cours du Nil! + +--Et l-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperois le sommet +d'une montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute +cette contre a t visite par M. Debono, qui la parcourait sous le +nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se +font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des prils, +qu'il a d affronter. + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour viter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus inclin. + + Mes amis, dit le docteur ses deux compagnons, voici que nous +commenons vritablement notre traverse africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu dsormais. Le courage ne nous fera pas dfaut? + +--Jamais, s'crirent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forts, des +villages disperss, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne +tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette mmorable journe du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent +vingt-cinq lieues]. + +Mais cette dernire partie du voyage les avait laisss sous une +impression triste. Un silence complet rgnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson tait-il absorb par ses dcouvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils cette traverse au milieu de rgions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, ml de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis loigns. Joe seul montrait +une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne +ft pas l du moment qu'elle tait absente; mais il respecta le +silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria mouillait par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble ds qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des ides plus sereines revinrent au rveil; il +faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon ct; un +djeuner, fort gay par Joe, acheva de remettre les esprits en +belle humeur. + +La contre parcourue en ce moment est immense; elle confin aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose +tre le royaume d'Usoga; des gographes ont prtendu qu'il existait +au centre de l'Afrique une vaste dpression, un immense lac central. +Nous verrons si ce systme a quelque apparence de vrit. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les rcits des Arabes. Ces gens-l sont trs conteurs, trop +conteurs peut-tre. Quelques voyageurs, arrivs Kazeh ou aux +Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contres centrales, ils +les ont interrogs sur leur pays, ils ont runi un faisceau de ces +documents divers, et en ont dduit des systmes. Au fond de tout +cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne +se trompait pas sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, rpondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont t +tents. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette rgion est habite? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habite. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus parses sont comprises sous la dnomination gnrale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatope; il +reproduit le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu tais la cause immdiate de cette onomatope, +tu ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considres comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Trs certain; on avait aussi prtendu que ces indignes taient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupdes; mais on a bientt +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bte dont ils +sont revtus. + +--Tant pis! une queue est fort agrable pour chasser les +moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut relguer cela au rang des +fables, tout comme les ttes de chiens que le voyageur Brun-Rollet +attribuait certaines peuplades. + +--Des ttes de chiens? Commode pour aboyer et mme pour tre +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avr, c'est la frocit de ces +peuples, trs avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec +passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois tre mang dans un +moment de disette, je veux que ce soit votre profit et celui de +mon matre! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de +honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voil qui est entendu, nous +comptons sur toi l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, rpliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-tre! rpondit Joe; l'homme est un animal si goste! + +Dans l'aprs-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait peine de distinguer les +objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic +imprvu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrt. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurit. + +La mousson souffla avec une violence extrme pendant la matine du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavits infrieures du +ballon; sagitait violemment l'appendice par lequel pntraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, +manuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en mme temps que l'orifice de l'arostat demeurait +hermtiquement ferm. + + Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous vitons d'abord la dperdition d'un gaz prcieux; ensuite, nous +ne laissons point autour de nous une trane inflammable, laquelle +nous finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un fcheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions prcipits terre? demanda Dick. + +--Prcipits, non! Le gaz brlerait tranquillement, et nous +descendrions peu peu. Pareil accident est arriv une aronaute +franaise, madame Blanchard; elle mit le feu son ballon en lanant +des pices d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait +pas tue, sans doute, si sa nacelle ne se ft heurte une +chemine, d'o elle fut jete terre. + +--Esprons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traverse ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empche d'arriver notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, +d'ailleurs, ont toujours t causs par l'imprudence des aronautes +ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur +plusieurs milliers d'ascensions arostatiques, on ne compte pas +vingt accidents ayant caus la mort. En gnral, ce sont les +attrissements et les dparts qui offrent le plus de dangers. Aussi, +en pareil cas, ne devons-nous ngliger aucune prcaution. + +--Voici l'heure du djeuner, dit Joe; nous nous contenterons de +viande conserve et de caf, jusqu' ce que M. Kennedy ait trouv +moyen de nous rgaler d'un bon morceau de venaison. + + + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille cleste.--Les figuiers-palmiers.--Les mammoth trees. + L'arbre de guerre.--L'attelage ail.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + + + + +Le vent devenait violent et irrgulier. Le Victoria courait de +vritables bordes dans les airs. Rejet tantt dans le nord, tantt +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + + Nous marchons trs vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les frquentes oscillations de l'aiguille aimante, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues +l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la +campagne disparat rapidement sous nos pieds. Tenez! cette fort a +l'air de se prcipiter au-devant de nous! + +--La fort est dj devenue une clairire, rpondit le chasseur. + +--Et la clairire un village, riposta Joe, quelques instants plus +tard. Voil-t-il des faces de ngres assez bahies! + +--C'est bien naturel, rpondit le docteur. Les paysans de France, +la premire apparition des ballons, ont tir dessus, les prenant +pour de monstres ariens; il est donc permis un ngre du Soudan +d'ouvrir de grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon matre; si elle arrive saine et sauve, ils +l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les +morceaux! + +Et, ce disant, il lana une bouteille, qui ne manqua pas de se +briser en mille pices, tandis que les indignes se prcipitaient +dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'cria: + + Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espce par en +haut, et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voil un pays o les arbres poussent les uns sur +les autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, rpondit le docteur, +sur lequel il s'est rpandu un peu de terre vgtale. Le vent un +beau jour y a jet une graine de palmier, et le palmier a pouss +comme en plein champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voil qui sera got de tous les petits propritaires. + +En ce moment, il fallut lever le Victoria pour franchir une fort +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +sculaires. + + Voil de magnifiques arbres, s'cria Kennedy; je ne connais rien +de beau comme l'aspect de ces vnrables forts. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher +Dick; et cependant elle n'aurait rien d'tonnant dans les forts du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus levs? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les mammouth trees. + +Ainsi, en Californie, on a trouv un cdre lev de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui dpasse la tour du Parlement, et mme +la grande pyramide d'gypte. La base avait cent vingt pieds de tour, +et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de +quatre mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'tonnant alors! Quand on vit +quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la rponse de Joe, la fort +avait dj fait place une grande runion de huttes circulairement +disposes autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, +et Joe de s'crier sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-l produit de +pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait +en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait +Joe taient des ttes frachement coupes, suspendues des +poignards fixs dans l'corce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens +enlvent la peau du crne, les Africains la tte entire. + +--Affaire de mode, dit Joe. + +Mais dj le village aux ttes sanglantes disparaissait l'horizon; +un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des +cadavres demi dvors, des squelettes tombant en poussire, des +membres humains pars et l, taient laisss en pture aux hynes +et aux chacals. + + Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux btes froces, qui +achvent de les dvorer leur aise, aprs les avoir trangls d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'cossais. +C'est plus sale, voil tout. + +--Dans les rgions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-tre sa famille; on y met le feu, et tout brle +en mme temps. J'appelle cela de la cruaut, mais j'avoue avec +Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi +barbare. + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala +quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient l'horizon. + + Ce sont des aigles, s'cria Kennedy, aprs les avoir reconnus avec +la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que +le notre. + +--Le ciel nous prserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutt craindre pour nous que les btes froces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! rpondit le chasseur, nous les carterions coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne rsisterait pas un de leurs coups de +bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrays +qu'attirs par notre machine. + +--Eh mais! une ide, dit Joe, car aujourd'hui les ides me +poussent par douzaines; si nous parvenions prendre un attelage +d'aigles vivants, nous les attacherions notre nacelle, et ils nous +traneraient dans les airs! + +--Le moyen a t srieusement propos, rpondit le docteur; mais je +le crois peu praticable avec des animaux assez rtifs de leur +naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait +avec des illres qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils +iraient droite ou gauche; aveugles, ils s'arrteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de prfrer un vent favorable tes +aigles attels; cela cote moins cher nourrir, et c'est plus sr. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon ide. + +Il tait midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait une +allure plus modre; le pays marchait au-dessous de lui, il ne +fuyait plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles +des voyageurs; ceux-ci se penchrent et aperurent dans une plaine +ouverte un spectacle fait pour les mouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nues de flches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrive du Victoria; ils +taient environ trois cents, se choquant dans une inextricable +mle; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blesss dans +lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux voir. + +A l'apparition de l'arostat, il y eut un temps d'arrt; les +hurlements redoublrent; quelques flches furent lances vers la +nacelle, et l'une d'elles assez prs pour que Joe l'arrtt de la +main. + + Montons hors de leur porte! s'cria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis + +Le massacre continuait de part et d'autre, coups de haches et de +sagaies; ds qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se +htait de lui couper la tte; les femmes, mles cette cohue, +ramassaient les ttes sanglantes et les empilaient chaque +extrmit du champ de bataille; souvent elles se battaient pour +conqurir ce hideux trophe. + + L'affreuse scne! s'cria Kennedy avec un profond dgot. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Aprs cela, s'ils avaient +un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas rpondit vivement le docteur! non pas! mlons-nous de ce +qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rle +de la Providence? Fuyons au plus tt ce spectacle repoussant! Si +les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le thtre de leurs +exploits, ils finiraient peut-tre par perdre le got du sang et des +conqutes! + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athltique, jointe une force d'hercule D'une main il plongeait sa +lance dans les ranges compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes troues coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se prcipita sur un bless dont +il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le +portant sa bouche, il y mordit pleines dents. + + Ah! dit Kennedy, lhorrible bte! je n'y tiens plus! + +Et le guerrier, frapp d'une balle au front, tomba en arrire. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette +mort surnaturelle les pouvanta en ranimant l'ardeur de leurs +adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonn de +la moiti des combattants. + + Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis cur de ce spectacle. + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pt voir la tribu +victorieuse, se prcipitant sur les morts et les blesss, se +disputer cette chair encore chaude, et s'en repatre avidement. + + Pouah! fit Joe, cela est repoussant! + +Le Victoria s'levait en se dilatant; les hurlements de cette horde +en dlire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, +ramen vers le sud, il s'loigna de cette scne de carnage et de +cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents varis, avec de nombreux +cours d'eau qui s'coulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute +dans ces affluents du lac N ou du fleuve des Gazelles, sur lequel +M. Guillaume Lejean a donn de si curieux dtails. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27 de longitude, et 4 +20' de latitude septentrionale, aprs une traverse de 150 milles. + + + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs tranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! moi!--Rponse en +franais.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + + + + +La nuit se faisait trs obscure. Le docteur n'avait pu reconnatre +le pays; il s'tait accroch un arbre fort lev, dont il +distinguait peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son +habitude, il prit le quart de neuf heures, et minuit Dick vint le +remplacer. + + Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous +de nous; je ne sais trop o le vent nous a ports; un excs de +prudence ne peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques btes sauvages. + +--Non! cela m'a sembl tout autre chose; enfin, la moindre +alerte, ne manque pas de nous rveiller. + +--Sois tranquille. + +Aprs avoir cout attentivement une dernire fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientt. + +Le ciel tait couvert d'pais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'prouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoud sur la nacelle de manire surveiller le chalumeau +en activit, considrait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, +et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prvenus, son regard +croyait parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment mme il crut distinctement en saisir une deux cents pas +de distance; mais ce ne fut qu'un clair, aprs lequel il ne vit +plus rien. + +C'tait sans doute lune de ces sensations lumineuses que l'il +peroit dans les profondes obscurits. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indcise, +quand un sifflement aigu traversa les airs. + +tait-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de +lvres humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravit de la situation, fut sur le point +d'veiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +btes se trouvaient hors de porte; il visita donc ses armes, et, +avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans +l'espace. + +Il crut bientt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers larbre; un rayon de lune qui filtra comme un +clair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe +d'individus s'agitant dans lombre. + +L'aventure des cynocphales lui revint l'esprit; il mit la main +sur lpaule du docteur. + +Celui-ci se rveilla aussitt. + + Silence, fit Kennedy, parlons voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, rveillons Joe. + +Ds que Joe se fut lev, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + + Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses prcautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'chelle. + +--Et pendant ce temps, rpartit le docteur, je prendrai mes mesures +de manire pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu' la dernire extrmit, dit le +docteur; il est inutile de rvler notre prsence dans ces parages. + + +Dick et Joe rpondirent par un signe. Ils se laissrent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minuts, ils coutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'corce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'cossais. + + N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'tait un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--Jaime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +rpugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants aprs. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce ct, je me charge de l'autre. + +--Bien. + +Ils se trouvaient tous les deux isols au sommet dune matresse +branche, pousse droit au milieu de cette fort quon appelle un +baobab; l'obscurit accrue par l'paisseur du feuillage tait +profonde; cependant Joe, se penchant l'oreille de Kennedy et lui +indiquant la partie infrieure de l'arbre, dit: + + Des ngres. + +Quelques mots changs voix basse parvinrent mme jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe paula son fusil. + + Attends, dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escalad le baobab; ils surgissaient +de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais srement; ils se trahissaient alors par +les manations de leurs corps frotts d'une graisse infecte. + +Bientt deux ttes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau mme de la branche qu'ils occupaient. + + Attention, dit Kennedy, feu! + +La double dtonation retentit comme un tonnerre, et s'teignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait +disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'tait produit un cri trange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement profr +ces mots en franais: + + A moi! moi! + +Kennedy et Joe, stupfaits, regagnrent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! moi! + +--Un Franais aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-tre! + +--Le malheureux, s'cria le chasseur? on l'assassine, on le +martyrise! + +Le docteur cherchait vainement dguiser son motion. + + On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Franais est tomb +entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans +avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il +aura reconnu un secours inespr, une intervention providentielle. +Nous ne mentirons pas cette dernire esprance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prts tobir. + +--Combinons donc nos manuvres, et ds le matin, nous chercherons +l'enlever. + +--Mais comment carterons-nous ces misrables ngres? Demanda +Kennedy. + +--Il est vident pour moi, dit le docteur, la manire dont ils ont +dguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes feu; nous devrons +donc profiter de leur pouvante; mais il faut attendre le jour avant +d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'aprs la +disposition des lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas tre loin, dit Joe, car... + +--A moi! moi! rpta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'cria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette +nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du +docteur, s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font +mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'cossais, pour me glisser vers +ce malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arrtez mes amis! arrtez! Ce dessein fait honneur votre cur +et votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez +plus encore celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrays, +disperss! Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obis-moi; j'agis pour le salut commun; si, +par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortun qui attend, qui espre! Rien ne lui rpond! +Personne ne vient son secours! Il doit croire que ses sens ont +t abuss, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurit, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'cria avec nergie dans la langue de l'tranger: + + Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! + +Un hurlement terrible lui rpondit, touffant sans doute la rponse +du prisonnier. + + On l'gorge! on va l'gorger! s'cria Kennedy. Notre +intervention n'aura servi qu' hter l'heure de son supplice! Il +faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que prtends-tu faire au milieu de cette +obscurit? + +--Oh! s'il faisait jour! s'cria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton +singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, rpondit le chasseur. Je descendrais + terre et je disperserais cette canaille coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon matre, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette flche que j'ai ramasse au vol, et laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant voix +haute, puisque ces ngres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficult la plus +grande serait pour cet infortun de se sauver, en admettant qu'il +parvint tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant toi, mon +cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'pouvante +jete par nos armes feu, ton projet russirait peut-tre; mais +s'il chouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes +sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de +notre ct et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, rpliqua le chasseur. + +--Peut-tre! rpondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon matre, tes-vous donc capable de dissiper ces tnbres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le +premier savant du monde. + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il rflchissait. Ses +deux compagnons le considraient avec motion; ils taient +surexcits par cette situation extraordinaire. Bientt Fergusson +reprit la parole: + + Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emports: sont encore intacts. +J'admets que ce prisonnier, un homme videmment puis par les +souffrances, pse autant que l'un de nous; il nous restera encore +une soixantaine de livres jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc manuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au +prisonnier, et que je jette une quantit de lest gale son poids, +je n'ai rien chang l'quilibre du ballon; mais alors, si je veux +obtenir une ascension rapide pour chapper cette tribu de ngres, +il me put employer des moyens plus nergiques que le chalumeau; or, +en prcipitant cet excdant de lest au moment voulu, je suis certain +de m'enlever avec une grande rapidit. + +--Cela est vident. + +--Oui, mais il y a un inconvnient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantit de gaz proportionnelle au +surcrot de lest que j'aurai jet. Or, ce gaz est chose prcieuse; +mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un +homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +faon ce qu'ils puissent tre prcipits d'un seul coup. + +--Mais cette obscurit? + +--Elle cache nos prparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils +seront termins Ayez soin de tenir toutes les armes porte de +notre main. Peut-tre faudra-t-il faire le coup de feu; or nous +avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour +les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent tre tirs +en un quart de minute. Mais peut-tre n'aurons-nous pas besoin de +recourir tout ce fracas. Etes-vous prts? + +--Nous sommes prts, rpondit Joe. + +Les sacs taient disposs, les armes taient en tat. + + Bien; fit le docteur. Ayez lil tout. Joe sera charg de +prcipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien +ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; dtacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. + +Joe se laissa glisser par le cble, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, peu prs +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la prsence d'une +suffisante quantit de gaz dans la caisse de mlange pour alimenter +au besoin le chalumeau sans qu'il ft ncessaire de recourir pendant +quelque temps l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux +fils conducteurs parfaitement isols qui servaient la +dcomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il +en retira deux morceaux de charbon taills en pointe, qu'il fixa +l'extrmit de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut termin son travail, il se tint debout au +milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et +en rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et blouissante lueur fut produite avec un +insoutenable clat entre les deux pointes de charbon; une gerbe +immense de lumire lectrique brisait littralement l'obscurit de +la nuit. + + Oh! fit Joe, mon matre! + +--Pas un mot, dit le docteur. + + + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumire.--Le missionnaire.--Enlvement dans un rayon +de lumire.--Le prtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du +docteur.--Une vie d'abngation.--Passage d'un volcan. + + + + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant +rayon de lumire et l'arrta sur un endroit o des cris d'pouvante +se firent entendre Ses deux compagnons y jetrent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque +immobile s'levait au centre d'une clairire; entre des champs de +ssame et de cannes sucre, on distinguait une cinquantaine de +huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu +nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de +ce poteau gisait une crature humaine, un jeune homme de trente ans +au plus, avec de longs cheveux noirs, demi nu, maigre, +ensanglant, couvert de blessures, la tte incline sur la poitrine, +comme le Christ en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crne indiquaient encore +la place d'une tonsure demi efface. + + Un missionnaire! un prtre! s cria Joe. + +--Pauvre malheureux! rpondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! + +La foule des ngres, en apercevant le ballon, semblable une comte +norme avec une queue de lumire clatante, fut prise d'une +pouvante facile concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la +tte. Ses yeux brillrent dun rapide espoir, et sans trop +comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs +inesprs. + + Il vit! il vit! s'cria Fergusson; Dieu soit lou! Ces +sauvages sont plongs dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! +Vous tes prts, mes amis. + +--Nous sommes prts Samuel. + +--Joe, teins le chalumeau. + +L'ordre du docteur fut excut. Une brise peine saisissable +poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en mme +temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. +Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes +lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau tincelant +qui dessinait a et l de rapides et vives plaques de lumire. La +tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu +peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique +du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurit. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques ngres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur chapper, +revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le +docteur lui ordonna de ne point tirer. + +Le prtre, agenouill, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'tait pas mme li ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment o la nacelle arriva prs du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le prtre bras-le-corps, le dposa +dans la nacelle, l'instant mme o Joe prcipitait brusquement les +deux cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait monter avec une rapidit extrme; mais, +contrairement ses prvisions, le ballon, aprs s'tre lev de +trois quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + + Qui nous retient? scria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris froces. + + Oh! s'cria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroch au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'cria le docteur, la caisse eau! + +Dick comprit la pense de son ami, et soulevant une des caisses +eau qui pesait plus de cent livres, il la prcipita par-dessus le +bord. + +Le Victoria, subitement dlest, fit un bond de trois cents pieds +dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, laquelle le +prisonnier chappait dans un rayon d'une blouissante lumire. + + Hurrah! s'crirent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta plus de mille +pieds d'lvation. + + Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'quilibre. + + Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lche, rpondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, +les mains tendues, tournoyant dans lespace, et bientt se brisant +contre terre. Le docteur carta alors les deux fils lectriques, et +l'obscurit redevint profonde. Il tait une heure du matin. + +Le Franais vanoui ouvrit enfin les yeux. + + Vous tes sauv, lui dit le docteur. + +--Sauv, rpondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauv d'une +mort cruelle! Mes frres, je vous remercie; mais mes jours sont +compts, mes heures mme, et je n'ai plus beaucoup de temps +vivre! + +Et le missionnaire, puis, retomba dans son assoupissement. + + Il se meurt, s'cria Dick. + +--Non, non, rpondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est +bien faible; couchons-le sous la tente. + +Ils tendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps +amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, o +le fer et le feu avaient laiss en vingt endroits leurs traces +douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie +qu'il tendit sur les plaies aprs les avoir laves; ces soins, il +les donna adroitement avec l'habilet d'un mdecin; puis, prenant un +cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +lvres du prtre. + +Celui-ci pressa faiblement ses lvres compatissantes et eut peine +la force de dire: Merci! merci! + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il +ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du +ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hte, avait t +dlest de prs de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla +considrer pendant quelques instants le prtre assoupi. + + Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoy +dit le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec motion Savez-vous qu'il +faisait l des choses plus hardies que nous, en venant seul au +milieu de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, rpondit le chasseur. + +Pendant toute cette journe, le docteur ne voulut pas que le sommeil +du malheureux fut interrompu; ctait un long assoupissement, +entrecoup de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas +d'inquiter Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurit, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux cts du malade, Fergusson veillait la sret de +tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait peine driv dans l'ouest +La journe s'annonait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la +tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + + Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-tre, rpondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un rve! A peine puis-je me rendre compte de ce +qui s'est pass! Qui tes-vous, afin que vos noms ne soient pas +oublis dans ma dernire prire? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, rpondit Samuel; nous avons +tent de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, +nous avons eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses hros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, rpondit l'cossais. + +--Vous tes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un prtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoys vers moi, le ciel en soit lou! Le sacrifice de ma vie +tait fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la +France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'cria Kennedy. + +--Ce sont des mes racheter, dit le jeune prtre, des frres +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. + +Samuel Fergusson, rpondant au dsir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'coutait avidement et des larmes coulrent de ses yeux. +Le pauvre jeune homme prenait tour tour les mains de Kennedy et de +Joe dans les siennes, brlantes de fivre; le docteur lui prpara +quelques tasses de th qu'il but avec plaisir; il eut alors la force +de se relever un peu et de sourire en se voyant emport dans ce ciel +si pur! + + Vous tes de hardis voyageurs, dit-il, et vous russirez dans +votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, +votre patrie, vous!... + +La faiblesse du jeune prtre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +motion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc +perdre si vite celui qu'ils avaient arrach au supplice? Il pansa +de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus +grande partie de sa provision d'eau pour rafrachir ses membres +brlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu peu entre ses bras, et +reprenait le sentiment, sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupes. + + Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la +comprends, et cela vous fatiguera moins. + +Le missionnaire tait un pauvre jeune du village d'Aradon, en +Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entranrent +vers la carrire ecclsiastique; cette vie d'abngation il voulut +encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prtres +de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; + vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalires de +l'Afrique. Et de l peu peu, franchissant les obstacles, bravant +les privations, marchant et priant, il s'avana jusqu'au sein des +tribus qui habitent les affluents du Nil suprieur; pendant deux +ans, sa religion fut repousse, son zle fut mconnu, ses charits +furent malaiss; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles +peuplades du Nyambarra, en butte mille mauvais traitements. Mais +toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu +disperse et lui laiss pour mort aprs un de ces combats si +frquents de peuplade peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son plerinage vanglique. Son temps le plus paisible +fut celui o on le prit pour un fou il s'tait familiaris avec les +idiomes de ces contres; il catchisait. Enfin, pendant deux longues +annes encore, il parcourut ces rgions barbares, pouss par cette +force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il rsidait dans +cette tribu des Nyam-Nyam, nomme Barafri, l'une des plus sauvages. +Le chef tant mort il y a quelques jours, ce fut lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on rsolut de l'immoler; depuis +quarante heures dj durait son supplice; ainsi que l'avait suppos +le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le +bruit des armes feu, la nature l'emporta: A moi! moi! +s'cria-t-il, et il crut avoir rv, lorsqu'une voix venue du ciel +lui lana des paroles de consolation. + + Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma +vie est Dieu! + +--Esprez encore, lui rpondit le docteur; nous sommes prs de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arrach au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, rpondit le prtre rsign! +Bni soit Dieu de m'avoir donn avant de mourir cette joie de +presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. + +Le missionnaire saffaiblit de nouveau. La journe se passa ainsi +entre lespoir et la crainte, Kennedy trs mu et Joe s'essuyant les +yeux lcart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir +mnager son prcieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus leves, on et pu croire une vaste aurore borale; +le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phnomne. + + Ce ne peut tre qu'un volcan en activit, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, rpliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons une hauteur rassurante. + +Trois heures aprs le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte tait par 24 15' de longitude et 4 42' de latitude; +devant lui, un ciel embras dversait des torrents de lave en +fusion, et projetait des quartiers de roches une grande lvation; +il y avait des coules de feu liquide qui retombaient en cascades +blouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec +une fixit constante, portait le ballon vers cette atmosphre +incendie. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut dvelopp toute flamme, et le Victoria parvint six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de +trois cents toises. + +De son lit de douleur, le prtre mourant put contempler ce cratre +en feu d'o s'chappaient avec fracas mille gerbes blouissantes. + + Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! + +Cet panchement de laves en ignition revtait les flancs de la +montagne d'un vritable tapis de flammes; l'hmisphre infrieur du +ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait +jusqu' la nacelle, et le docteur Fergusson eut hte de fuir cette +prilleuse situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'tait plus qu'un point rouge + l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage +dans une zone moins leve. + + + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colre de Joe.--La mort dun juste.--La veille du corps.--Aridit. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de +Joe.--Un lest prcieux.--Relvement des montagnes +aurifres.--Commencement des dsespoirs de Joe. + + + + + +Une nuit magnifique stendait sur la terre. Le prtre s'endormit +dans une prostration paisible. + + Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans +peine! + +--Il steindra dans nos bras! dit le docteur avec dsespoir. Sa +respiration dj si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien +pour le sauver! + +--Les infmes gueux! s'criait Joe, que ces subites colres +prenaient de temps autre. Et penser que ce digne prtre a trouv +encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur +pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernire nuit +peut-tre. Il souffrira peu dsormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. + +Le mourant pronona quelques paroles entrecoupes; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrasse; il +demandait de l'air; les rideaux furent entirement retirs, et il +aspira avec dlices les souffles lgers de cette nuit transparente; +les toiles lui adressaient leur tremblante lumire, et la lune +l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu +qui rcompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma +dette de reconnaissance! + +--Esprez encore, lui rpondit Kennedy. Ce n'est qu'un +affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par +cette belle nuit d't. + +--La mort est l, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi +la regarder en face! La mort, commencement des choses ternelles, +n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi genoux, mes +frres, je vous en prie! + +Kennedy le souleva; ce fut piti de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + + Mon Dieu! mon Dieu! s'cria l'aptre mourant, ayez piti de moi! + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais +connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus +douces clarts, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'levait +comme dans une assomption miraculeuse, il semblait dj revivre de +l'existence nouvelle. + +Son dernier geste fut une bndiction suprme ses amis dun jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait +de grosses larmes. + + Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillrent pour prier en +silence. + + Demain matin, reprit bientt Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrose de son sang. + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veill tour tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; l des cratres +teints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces +crtes dessches; des rocs amoncels, des blocs erratiques, des +marnires blanchtres, tout dnotait une strilit profonde. + +Vers midi, le docteur, pour procder lensevelissement du corps, +rsolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques +de formation primitive, les montagnes environnantes devaient +labriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il +n'existait aucun arbre qui pt lui offrir un point d'arrt. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlvement du prtre, il ne pouvait +descendre maintenant qu' la condition de lcher une quantit +proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon +extrieur. L'hydrogne fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement +vers le ravin. + +Ds que la nacelle toucha terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extrieur, +et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientt +remplacrent son propre poids; alors il put employer ses deux +mains, et il eut bientt entass dans la nacelle plus de cinq cents +livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre +leur tour. Le Victoria se trouvait quilibr, et sa force +ascensionnelle tait impuissante l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantit de ces +pierres, car les blocs ramasss par Joe taient d'une pesanteur +extrme, ce qui veilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +tait parsem de quartz et de roches porphyriteuses. + + Voil une singulire dcouverte, se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allrent quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrme dans ce +ravin encaiss comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y +versait d'aplomb ses rayons brlants. + +Il fallut d'abord dblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creuse assez profondment pour +que les animaux froces ne pussent dterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut dpos avec respect. + +La terre retomba sur ces dpouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposs comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses +rflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne +revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + + A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, un singulier effet du +hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abngation, ce +pauvre de cur a t enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'cossais. + +--Ce prtre, qui avait fait vu de pauvret, repose maintenant dans +une mine d'or! + +--Une mine d'or! s'crirent Kennedy et Joe. + +--Une mine dor, rpondit tranquillement le docteur. Ces blocs que +vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai +d'une grande puret. + +--Impossible! impossible! rpta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardois sans rencontrer des ppites importantes. + +Joe se prcipita comme un fou sur ces fragments pars. Kennedy +n'tait pas loin de limiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son matre. + +--Monsieur, vous en parlez votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! rflchis un peu. A quoi nous servirait toute cette +richesse nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hsitais mme te faire +part de cette dcouverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces trsors! Une fortune nous! +bien nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fivre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne ta pas enseign la +vanit des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, rpondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisment dans la poche. + +--Mais enfin, rpondit Joe, pouss dans ses derniers retranchements +ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! Jy consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus +le bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout +cela soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un rservoir o la nature a entass ses +trsors depuis des sicles; il y a l de quoi enrichir des pays tout +entiers! Une Australie et une Californie runies au fond d'un +dsert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-tre! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, rpliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, ton retour en Angleterre, tu en feras part tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon matre, je vois bien que vous avez raison; je me +rsigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons +notre nacelle de ce prcieux minerai. Ce qui restera la fin du +voyage sera toujours autant de gagn. + +Et Joe se mit l'ouvrage; il y allait de bon cur; il eut bientt +entass prs de mille livres de fragments de quartz, dans lequel +l'or se trouve renferm comme dans une gangue d'une grande duret. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il +prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du +missionnaire 22 23 de longitude, et 4 55'de latitude +septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Franais, il revint vers la nacelle. + +Il et voulu dresser une croix modeste et grossire sur ce tombeau +abandonn au milieu des dserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + + Dieu la reconnatra, dit-il. + +Une proccupation assez srieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donn beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jete avec la caisse +pendant l'enlvement du ngre, mais c'tait chose impossible dans +ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiter; oblig +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commenait se trouver +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne ngliger +aucune occasion de renouveler sa rserve. + +De retour la nacelle, il la trouva encombre par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les trsors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'chauffa, le courant +d'hydrogne se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, +mais le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquitude et ne disait mot. + + Joe, fit le docteur. + +Joe ne rpondit pas. + + Joe, m'entends-tu? + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + + Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une +certaine quantit de ce minerai terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voil tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions ternellement dans ce dsert! + +Il jeta un regard dsespr vers Kennedy; mais le chasseur prit +l'air dun homme qui n'y pouvait rien. + + Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entt. + +--Mon chalumeau est allum, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlvera que lorsque tu l'auras dlest un peu. + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit +de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'tait +un poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + + Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, rpondit le docteur. Continue. + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe plit. + + Mon pauvre garon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, +si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +dbarrasser d'un poids au moins gal au notre, puisqu'il nous +remplaait. + +--Quatre cents livres jeter! s'cria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! + +Le digne garon, poussant de profonds soupirs, se mit dlester le +ballon. De temps en temps il s'arrtait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui tait-il invariablement rpondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, rptait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sr. + +--Va toujours, rpliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec dsespoir, le prcipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'leva d'une centaine de pieds, +et, le chalumeau aidant, il dpassa bientt les cimes environnantes. + + Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons garder cette provision jusqu' la fin +du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. + +Joe ne rpondit rien et s'tendit moelleusement sur son lit de +minerai. + + Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance +de ce mtal sur le meilleur garon du monde. Que de passions, que +d'avidits, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. + +Au soir, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne quatorze cents +milles de Zanzibar. + + + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Dsert.--Le dcompte de la +provision d'eau.--Les nuits de l'quateur.--Inquitudes de Samuel +Fergusson.--La situation telle qu'elle est.--nergique rponses de +Kennedy et de Joe.--Encore une nuit. + + + + + +Le Victoria, accroch un arbre solitaire et presque dessch, +passa la nuit dans une tranquillit parfaite; les voyageurs purent +goter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les +motions des journes prcdentes leur avaient laiss de tristes +souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidit brillante et sa chaleur. +Le ballon s'leva dans les airs; aprs plusieurs essais infructueux, +il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + + Nous n'avanons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous +avons accompli la moiti de notre voyage peu prs en dix jours; +mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le +terminer. Cela est d'autant plus fcheux que nous sommes menacs de +manquer d'eau. + +--Mais nous en trouverons, rpondit Dick; il est impossible de ne +pas rencontrer quelque rivire, quelque ruisseau, quelque tang, +dans cette vaste tendue de pays. + +--Je le dsire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant prouv les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paratre, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lana un coup d'il piteux. Mais le docteur ne rpondit pas. +Il songeait, non sans de secrtes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; l, des semaines se passant sans que les caravanes +rencontrent un puits o se dsaltrer. Aussi surveillait-il avec la +plus soigneuse attention les moindres dpressions du sol. + +Ces prcautions et les derniers incidents avaient sensiblement +modifi la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient +moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres penses. + +Le digne Joe n'tait plus le mme depuis que ses regards avaient +plong dans cet ocan d'or; il se taisait; il considrait avec +avidit ces pierres entasses dans la nacelle. sans valeur +aujourd'hui, inestimables demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique tait inquitant d'ailleurs. +Le dsert se faisait peu peu. Plus un village, pas mme une +runion de quelques huttes; La vgtation se retirait. A peine +quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyreux de +l'cosse, un commencement de sables blanchtres et des pierres de +feu, quelques lentisques et des boissons pineux. Au milieu de cette +strilit, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en artes +de roches vives et tranchantes. Ces symptmes d'aridit donnaient +penser au docteur Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane et jamais affront cette contre +dserte; elle aurait laiss des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses btes. Mais rien Et l'on +sentait que bientt une immensit de sable s'emparerait de cette +rgion dsole. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le +docteur ne demandait pas mieux; il eut souhait une tempte pour +l'entranerait del de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin +de cette journe, le Victoria navait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manqu! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de ct un gallon +destin tancher la soif ardente qu'une chaleur de +quatre-vingt-dix degrs [50 centigrades] rendait intolrable; deux +gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne +pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; +or le chalumeau en dpensait neuf pieds cubes par heure environ; on +ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. +Tout cela tait rigoureusement mathmatique. + + Cinquante-quatre heures! dit-il ses compagnons. Or, comme je +suis bien dcid ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un +ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage +qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau +tout prix. J'ai cru devoir vous prvenir de cette situation grave, +mes amis, car je ne rserve qu'un seul gallon pour notre soif, et +nous devrons nous mettre une ration svre. + +--Rationne-nous, rpondit le chasseur; mais il n'est pas encore +temps de se dsesprer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois +jours il sera temps de prendre un parti; jusque-l redoublons de +vigilance. + +Au repas du soir, leau fut donc strictement mesure; la quantit +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se dfier de +cette liqueur plus propre altrer qu' rafrachir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui +prsentait une forte dpression. Sa hauteur tait peine de huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit +quelque espoir au docteur; elle lui rappela les prsomptions des +gographes sur l'existence d'une vaste tendue d'eau au centre de +l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas +un changement ne se faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, sa magnificence toile, succdrent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; ds ses premires lueurs, +la temprature devenait brlante. A cinq heures du matin, le docteur +donna le signal du dpart, et pendant un temps, assez long le +Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphre de plomb. + +Le docteur aurait pu chapper cette chaleur intense en s'levant +dans des zones suprieures; mais il fallait dpenser une plus grande +quantit d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son arostat cent pieds du sol; l, un courant faible +le poussait vers lhorizon occidental. + +Le djeuner se composa d'un peu de viande sche et de pemmican. +Vers midi, le Victoria avait peine fait quelques milles. + + Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne +commandons pas, nous obissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voil une de ces occasions +o un propulseur ne serait pas ddaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dpenst pas +d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait +exactement la mme; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien invent qui +ft praticable. Les ballons en sont encore au point o se trouvaient +les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans +imaginer les aubes et les hlices; nous avons donc le temps +d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque +service, car elle dilate l'hydrogne de l'arostat et ncessite une: +flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous +n'tions pas bout de liquide, nous n'aurions pas l'conomiser. +Ah! maudit sauvage qui nous a cot cette prcieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortun une +mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetes nous +seraient bien utiles; c'taient encore douze ou treize jours de +marche assurs, et de quoi traverser certainement ce dsert. + +--Nous avons fait au moins la moiti du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme dure, non, si le vent nous abandonne. +Or il a une tendance diminuer tout fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous +nous en sommes assez bien tirs jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il +m'est impossible de me dsesprer. Nous trouverons de l'eau, c'est +moi qui vous le dis. + +Le sol, cependant, se dprimait de mille en mille; les ondulations +des montagnes aurifres venaient mourir sur la plaine; c'taient les +derniers ressauts d'une nature puise. Les herbes parses +remplaaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une +verdure altre luttaient encore contre l'envahissement des sables; +les grandes roches tombes des sommets lointains, crases dans leur +chute, s'parpillaient en cailloux aigus, qui bientt se feraient +sable grossier, puis poussire impalpable. + + Voici l'Afrique, telle que tu te la reprsentais, Joe; j'avais +raison de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, rpliqua Joe, voil qui est naturel, au moins! +de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre +chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je +n'avais pas confiance dans vos forts et vos prairies; c'est un +contre-sens! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer +la campagne d'Angleterre. Voici la premire fois que je me crois en +Afrique, et je ne suis pas fch d'en goter un peu. + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagn +vingt milles pendant cette journe brlante. Une obscurit chaude +l'enveloppa ds que le soleil eut disparu derrire, un horizon trac +avec la nettet d'une ligne droite. + +Le lendemain tait le ler mai, un jeudi; mais les jours se +succdaient avec une monotonie dsesprante; le matin valait le +matin qui l'avait prcd; midi jetait profusion ses mmes rayons +toujours inpuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette +chaleur parse que le jour suivant devait lguer encore la nuit +suivante. Le vent, peine sensible, devenait plutt une expiration +qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment o cette haleine +s'teindrait elle-mme. + +Le docteur ragissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un cur aguerri. Sa lunette +la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait +dcrotre insensiblement les dernires collines et s'effacer la +dernire vgtation; devant lui s'tendait toute l'immensit du +dsert. + +La responsabilit qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien +qu'il n'en laisst rien paratre. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux +amis tous les deux, il les avait entrans au loin, presque par la +force de l'amiti ou du devoir. Avait-il bien agit? N'tait-ce pas +tenter les voies dfendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de +franchir les limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas rserv +des sicles plus reculs la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces penses, comme il arrive aux heures de dcouragement, se +multiplirent dans sa tte, et, par une irrsistible association +d'ides, Samuel s'emportait au-del de la logique et du +raisonnement. Aprs avoir constat ce qu'il n'et pas d faire. il +se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de +retourner sur ses pas? N'existait-il pas des courants suprieurs +qui le repousseraient vers des contres moins arides. Sr du pays +pass, il ignorait le pays venir; aussi, sa conscience parlant +haut, il rsolut de s'expliquer franchement avec ses deux +compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce +qui avait t fait et ce qui restait faire; la rigueur on +pouvait revenir, le tenter du moins; quelle tait leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon matre, rpondit Joe. Ce +qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui o il ira, +j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme me dsesprer; +personne n'ignorait moins que moi les prils de l'entreprise; mais +je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis +donc toi corps et me. Dans la situation prsente, mon avis est +que nous devons pers-vrer, aller jusqu'au bout. Les dangers, +d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en +avant, tu peux compter sur nous. + +--Merci, mes dignes amis, rpondit le docteur vritablement mu. Je +m'attendais tant de dvouement; mais il me fallait ces +encourageantes paroles. Encore une fois, merci. + +Et ces trois hommes se serrrent la main avec effusion. + + coutez-moi, reprit Fergusson. Daprs mes relvements, nous ne +sommes pas plus de trois cents milles du golfe de Guine; le +dsert ne peut donc s'tendre indfiniment, puisque la cte est +habite et reconnue jusqu' une certaine profondeur dans les terres. +S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette cte, et il est +impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits +o renouveler notre provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec rsignation, dit le chasseur. + +Mais chacun son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journe; rien n'apparut qui pt faire natre une +esprance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongrent en longues +lignes de feu sur cette plate immensit. C'tait le dsert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant dpens, ainsi que le jour prcdent, cent trente pieds cube +de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes deau sur huit +durent tre sacrifies l'tanchement d'une soit ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit +pas. + + + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu +du dsert. + + + + + +Le lendemain, mme puret du ciel, mme immobilit de l'atmosphre. +Le Victoria s'leva jusqu' une hauteur de cinq cents pieds; mais +c'est peine s'il se dplaa sensiblement dans l'ouest. + + Nous sommes en plein dsert, dit le docteur. Voici l'immensit de +sable! Quel trange spectacle! Quelle singulire disposition de la +nature! Pourquoi l-bas cette vgtation excessive, ici cette +extrme aridit, et cela, par la mme latitude, sous les mmes +rayons de soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquite peu, rpondit Kennedy; la +raison me proccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voil +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques +bandes de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, rpondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon matre, et je me dfie des vendredis + +--Eh bien! j'espre qu'aujourd'hui mme tu reviendras de tes +prtentions. + +--Je le dsire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'pongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en t, il ne +faut pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +tempratures beaucoup plus leves. Celle laquelle je l'ai soumise +intrieurement au moyen du serpentin a t quelquefois de cent +cinquante-huit degrs [70 centigrades] et l'enveloppe ne parat pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! s'cria en ce moment Joe, dont la vue +perante dfiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande paisse et maintenant distincte s'levait +lentement au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme +boursoufle; c'tait un amoncellement de petits nuages qui +conservaient invariablement leur forme premire, d'o le docteur +conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur +agglomration. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derrire cet pais rideau; ce moment mme, la bande +infrieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui clatait +en pleine lumire. + + Ce n'est qu'un nuage isol, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a l ni pluie ni vent, pour nous du +moins. + +--C'est craindre, car il se maintient une trs grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut +pas crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, rpondit le +docteur; ce sera une dpense de gaz et par consquent d'eau plus +considrable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien ngliger; +nous allons monter. + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les +spirales du serpentin; une violente chaleur se dveloppa, et bientt +le ballon s'leva sous l'action de son hydrogne dilat. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un pais brouillard, se maintenant cette +lvation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait mme dpourvu d'humidit, et les objets +exposs son contact furent peine humects. Le Victoria, +envelopp dans cette vapeur, y gagna peut-tre une marche plus +sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le mdiocre rsultat obtenu par +sa manuvre, quand il entendit Joe s'crier avec les accents de la +plus vive surprise: + + Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon matre! Monsieur Kennedy! voil qui est trange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a +vol notre invention! + +--Devient-il fou? demanda Kennedy. + +Joe reprsentait la statue de la stupfaction! Il restait immobile + + Est-ce que le soleil aurait drang l'esprit de ca pauvre garon? +dit le docteur en se tournant vers lui. + + Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'cria Kennedy son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, rpondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! dautres voyageurs comme nous! + +En effet, deux cents pieds, un arostat flottait dans l'air avec +sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la mme route que +le Victoria. + + Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu' lui faire des +signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il parat que les voyageurs du second arostat avaient eu au mme +moment la mme pense, car le mme drapeau rptait identiquement le +mme salut dans une main qui l'agitait de la mme faon. + + Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, scria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, rpondit Fergusson en riant, que c'est toi-mme qui +te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mmes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout +bonnement notre Victoria. + +--Quant cela, mon matre, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me +le ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. + +Joe obit: il vit ses gestes exactement et instantanment +reproduits. + + Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre +chose; un simple phnomne d'optique; il est du la rfraction +ingale des couches de l'air, et voil tout. + +--C'est merveilleux! rptait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses expriences tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose votre faon, rpliqua Joe, +c'est un singulier effet tout de mme. + +Mais bientt cette image s'effaa graduellement; les nuages +s'levrent une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui +nessaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils +disparurent en plein ciel. + +Le vent, peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur +dsespr se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arrachs leurs +proccupations retombrent dans de tristes penses, accabls par une +chaleur dvorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientt que deux palmiers +s'levaient une distance peu loigne. + + Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un +puits? + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + + Enfin, rpta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvs, +car, si peu que nous marchions, nous avanons toujours et nous +finirons par arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air +est vraiment touffant. + +--Buvons, mon garon. + +Personne ne se fit prier. Une pinte entire y passa, ce qui rduisit +la provision trois pintes et demie seulement. + + Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bire de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voil les avantages de la privation, rpondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais +ne jamais prouver de plaisir boire de l'eau, j'y consentirais +la condition de n'en tre jamais priv + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'taient deux maigres arbres, chtifs, desschs, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considra avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres demi ronges d'un puits; +mais ces pierres, effrites sous les ardeurs du soleil, semblaient +ne former qu'une impalpable poussire. Il n'y avait pas apparence +d'humidit. Le cur de Samuel se serra, et il allait faire part de +ses craintes ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci +attirrent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'tendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait pouss jusque-l, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles taient tombs peu peu sur le sable; +les plus forts, parvenus cette source tant dsire, avaient trouv +sur ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regardrent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y +a pas l une goutte d'eau recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer +la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il +y a eu l une source; peut-tre en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un +poids de sable quivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent +au puits et pntrrent l'intrieur par un escalier qui n'tait +plus que poussire. La source paraissait tarie depuis de longues +annes. Ils creusrent dans un sable sec et friable, le plus aride +des sables; il n'y avait pas trace d'humidit. + +Le docteur les vit remonter la surface du dsert, suants, dfaits +couverts d'une poussire fine, abattus, dcourags, dsesprs. + +Il comprit l'inutilit de leurs recherches; il s'y attendait, il ne +dit rien. Il sentait qu' partir de ce moment il devrait avoir du +courage et de l'nergie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colre au milieu des ossements disperss sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut change entre les +voyageurs; ils mangeaient avec rpugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore vritablement endur les +tourments de la soif, et ils ne se dsespraient que pour l'avenir. + + + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degrs.--Rflexions du docteur.--Recherche +dsespre.--Le chalumeau s'teint.--Cent vingt-deux degrs.--La +contemplation du dsert.--Une promenade dans la +nuit.--Solitude.--Dfaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour +encore. + + + + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journe prcdente +n'excdait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dpens +cent soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du dpart. + + Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans +six heures nous n'avons dcouvert ni un puits, ni une source, Dieu +seul sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, matre! dit Joe, mais il se lvera +peut-tre, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimule de +Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes +qui dans les mers tropicales enchanent obstinment les navires. La +chaleur devint intolrable, et le thermomtre l'ombre, sous la +tente, marqua cent treize degrs [45 centigrades]. + +Joe et Kennedy, tendus l'un prs de l'autre, cherchaient sinon dans +le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivit force leur faisait de pnibles loisirs L'homme est plus + plaindre qui ne peut s'arracher sa pense par un travail ou une +occupation matrielle; mais ici, rien surveiller; tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'amliorer. + +Les souffrances de la soif commencrent se faire sentir +cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin imprieux, +l'accroissait au contraire, et mritait bien ce nom de lait de +tigres que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait +peine deux pintes d'un liquide chauff. Chacun couvait du regard +ces quelques gouttes si prcieuses, et personne n'osai y tremper ses +lvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un dsert! + +Alors le docteur Fergusson, plong dans ses rflexions, se demanda +s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette +eau qu'il avait dcompose en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphre? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en tait-il plus +avanc! Quand il se trouverait de soixante milles en arrire sous +cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? +Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait l-bas comme ici, moins +vite ici mme, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel +en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau dpenss en vain, +c'tait de quoi suffire neuf jours de halte dans ce dsert! Et +quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-tre +aussi, tout en conservant cette eau, eut-il d s'lever en jetant du +lest, quitte perdre du gaz pour redescendre aprs! Mais le gaz de +son ballon, c'tait son sang, c'tait sa vie! + +Ces mille rflexions se heurtaient dans sa tte qu'il prenait dans +ses mains, et pendant des heures entires il ne la relevait pas. + + Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du +matin. Il faut tenter une dernire fois. de dcouvrir un courant +atmosphrique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernires +ressources. + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta une haute +temprature l'hydrogne de l'arostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu' cinq milles; son point de dpart demeura obstinment +au-dessous de lui; un calme absolu semblait rgner jusquau, +dernires limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau dalimentation s'puisa; le chalumeau s'teignit faute +de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable la place mme que la +nacelle y avait creuse. + +Il tait midi; le relvement donna 19 35' de longitude et 6 51 de +latitude, prs de cinq cents milles du lac Tchad, plus de quatre +cents milles des ctes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arrtons, dit l'cossais. + +--Il le faut, rpondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante dpression; aussi le +ballon se maintint-il dans un quilibre parfait et une immobilit +absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplac par une charge quivalente de +sable, et ils mirent pied terre; chacun s'absorba dans ses +penses, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlrent pas. Joe +prpara le souper, compos de biscuit et de pemmican, auquel on +toucha peine; une gorge d'eau brlante complta ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La +chaleur fut touffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en rserve, et on rsolut de ny +toucher qu' la dernire extrmit. + + J'touffe, s'cria bientt Joe, la chaleur redouble! Cela ne +m'tonne pas, dit-il aprs avoir consult le thermomtre, cent +quarante degrs [60 centigrades]! + +--Le sable vous brle, rpondit le chasseur, comme sil sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est devenir fou! + +--Ne nous dsesprons pas, dit le docteur; ces grandes chaleurs +succdent invitablement des temptes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidit de l'clair; malgr l'accablante srnit +du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une +heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromtre a une +lgre tendance baisser. + +--Le ciel tentende! Samuel, car nous voici clous ce sol comme +un oiseau dont les ailes sont brises. + +--Avec cette diffrence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espre bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'cria Joe! De quoi nous rendre un +ruisseau, un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont +suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! +Mais la soif est une cruelle chose. + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du dsert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule +de sable, pas un caillou pour arrter le regard. Cette planit +curait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du dsert. +Limpassibilit de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du +sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphre incendie, la +chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; +l'esprit se dsesprait voir ce calme immense, et n'entrevoyait +aucune raison pour qu'un tel tat de choses vint cesser, car +l'immensit est une sorte d'ternit. + +Aussi les malheureux, privs d'eau sous cette temprature torride, +commencrent ressentir des symptmes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur rsolut de combattre cette +disposition inquitante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, +mais pour marcher. Venez, dit-il ses compagnons, croyez-moi, +cela vous fera du bien. + +--Impossible, rpondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. +Ragissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de +la transparence toile de la nuit. Ses premiers pas furent +pnibles, les pas d'un homme affaibli et dshabitu de la marche; +mais il reconnut bientt que cet exercice lui serait salutaire; il +s'avana de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se +rconfortait dj, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; +il se crut pench sur un abme; il sentit ses genoux plier; cette +vaste solitude l'effraya; il tait le point mathmatique, le centre +d'une circonfrence infinie, c'est--dire, rien! Le Victoria +disparaissait entirement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un +insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il +voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas mme un +cho pour lui rpondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une +pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha dfaillant sur le +sable, seul, au milieu des grands silences du dsert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidle Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolonge de son matre, s'tait +lanc sur ses traces nettement imprimes dans la plaine; il l'avait +trouv vanoui. + + Qu'avez-vous eu, mon matre? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voil +tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; +appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + + C'tait imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous +auriez pu tre dvalis, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, +parlons srieusement. + +--Parle, je t'coute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, +nous sommes perdus. + +Le docteur ne rpondit pas. + + Eh bien! il faut que quelqu'un se dvoue au sort commun, et il +est tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours +devant moi jusqu' ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut +manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, +vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon ct, si je parviens + un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe +que vous me donnerez par crit, et je vous ramnerai du secours, ou +j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insens, mais digne de ton brave cur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le rpte, vous ne m'attendrez pas, +et, la rigueur, je puis russir! + +--Non, Joe! non! ne nous sparons pas! ce serait une douleur +ajoute aux autres. Il tait crit qu'il en serait ainsi, et il est +trs probablement crit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, +attendons avec rsignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous prviens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutt lundi, car il est une heure du matin; si mardi +nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet +irrvocablement dcid. + +Le docteur ne rpondit pas; bientt il rejoignait la nacelle, et il +y prit place auprs de Kennedy. Celui-ci tait plong dans un +silence absolu qui ne devait pas tre le sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernires gouttes +d'eau.--Nuit de dsespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + + + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +baromtre. C'est peine si la colonne de mercure avait subi une +dpression apprciable. + + Rien! se dit-il, rien! + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; mme chaleur, +mme duret, mme implacabilit. + + Faut-il donc dsesprer! s'cria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorb dans sa pense, et mditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie une surexcitation +inquitante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +lvres tumfies pouvaient peine articuler un son. + +Il y avait encore l quelques gouttes d'eau; chacun le savait, +chacun y pensait et se sentait attir vers elles; mais personne +n'osait faire un pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidit bestiale, qui se dcelait +surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite + ces intolrables privations; pendant toute la journe, il fut en +proie au dlire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se +mordant les poings, prt s'ouvrir les veines pour en boire le +sang. + + Ah! s'cria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nomm pays du +dsespoir! + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que +le sifflement de sa respiration entre ses lvres altres. + +Vers le soir, Joe fut pris son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un tang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se prcipita sur ce sol +enflamm pour boire mme, et il se relevait la bouche pleine de +poussire. + + Maldiction! dit-il avec colre! c'est de l'eau sale! + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient tendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pense d'puiser les +quelques gouttes d'eau mises en rserve. Ce fut plus fort que lui; +il s'avana vers la nacelle en se tranant sur les genoux, il couva +des yeux la bouteille o s'agitait ce liquide, il y jeta un regard +dmesur, il la saisit et la porta ses lvres. + +En ce moment, ces mots: A boire! boire! furent prononcs +avec un accent dchirant. + +C'tait Kennedy qui se tranait prs de lui; le malheureux faisait +piti, il demandait genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui prsenta la bouteille, et jusqu' la +dernire goutte, Kennedy en puisa le contenu. + + Merci, fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il tait comme lui retomb sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le +mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les +infortuns sentirent leurs membres se desscher peu peu. Quand Joe +voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son +projet excution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accabl, +les bras croiss sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixit idiote. Kennedy tait effrayant; il +balanait la tte de droite et de gauche comme une bte froce en +cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portrent sur sa carabine +dont la crosse dpassait le bord de la nacelle. + + Ah! s'cria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se prcipita sur l'arme, perdu, fou, et il en dirigea le canon +vers sa bouche. + + Monsieur! Monsieur! fit Joe, se prcipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, dit en rlant l'cossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + + Va-t-en, ou je te tue, rpta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait lui avec force; ils se dbattirent ainsi, +sans que le docteur part les apercevoir, et pendant prs d'une +minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la +dtonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda +autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'tend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'crie: + + L! l! l-bas! + +Il y avait une telle nergie dans son geste, que Joe et Kennedy se +sparrent, et tous deux regardrent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempte; +des vagues de sable dferlaient les unes sur les autres au milieu +d'une poussire intense; une immense colonne venait du sud-est en +tournoyant avec une extrme rapidit; le soleil disparaissait +derrire un nuage opaque dont l'ombre dmesure s'allongeait +jusquau Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la +facilit de molcules liquides, et cette mare montante gagnait peu + peu. + +Un regard nergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + + Le simoun! s'cria-t-il. + +--Le simoun! rpta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'cria Kennedy avec une rage dsespre! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! rpliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent lui, et prirent +place ses cts. + + Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! + +Joe n'hsita pas, et cependant il prouva quelque chose comme un +regret rapide. Le ballon s'enleva. + + Il tait temps, s'cria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidit de la foudre. Un peu +plus le Victoria tait cras, mis en pices, ananti. L'immense +trombe allait l'atteindre; il fut couvert dune grle de sable. + + Encore du lest! cria le docteur Joe. + +--Voil, rpondit ce dernier en prcipitant un norme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, envelopp +dans l'immense dplacement d'air, il fut entran avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer cumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils +espraient, rafrachis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, +formait une innombrable quantit de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillit premire. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, le +couverte d'arbres verts et remonte la surface de cet ocan. + + L'eau! l'eau est l! s'cria le docteur. + +Aussitt, ouvrant la soupape suprieure, il donna passage +l'hydrogne, et descendit doucement deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux +cent quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitt quilibre, et Kennedy, suivi de Joe, +s'lana sur le sol. + + Vos fusils! s'cria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. + +Dick se prcipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des +fusils. Ils s'avancrent rapidement jusqu'aux arbres et pntrrent +sous cette frache verdure qui leur annonait des sources +abondantes; ils ne prirent pas garde de larges pitinements, des +traces fraches qui marquaient et l le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit vingt pas d'eux. + + Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! rpliqua le chasseur exaspr, nous nous battrons! +On est fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +dpend la vie de tous. + +Mais Kennedy ne l'coutait pas; il s'avanait, lil flamboyant, la +carabine arme, terrible dans son audace. Sous un palmier, un norme +lion crinire noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il aperu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touch +terre qu'une balle au cur le foudroyait; il tomba mort. + + Hourra! hourra! s'cria Joe. + +Kennedy se prcipita vers le puits, glissa sur les marches humides, +et s'tala devant une source frache, dans laquelle il trempa ses +lvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces +clappements de langue des animaux qui se dsaltrent. + + Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! + +Mais Dick, sans rpondre, buvait toujours. Il plongeait sa tte et +ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + + Et monsieur Fergusson? dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy lui-mme! il remplit une bouteille +qu'il avait apporte, et s'lana sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupfaction! Un corps opaque, norme, en +fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + + Nous sommes enferms! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre quel +nouvel ennemi il avait affaire. + + Un autre lion! s'cria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bte, attends, dit le chasseur +en rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant aprs, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + + En avant! s'cria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tue du coup; son +corps eut roul jusqu'ici; elle est l prte bondir sur le premier +d'entre nous qui paratra, et celui-l est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +prsenta comme appt au-dessus de l'ouverture. La bte furieuse se +prcipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il +lui fracassa l'paule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait dj sentir les normes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde dtonation retentit, +et le docteur Fergusson apparut l'ouverture, son fusil la main +et fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bte, et passa +son matre la bouteille pleine d'eau. + +La porter ses lvres, la vider demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercirent du fond du cur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauvs. + + + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soire dlicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rves de Joe.--Le +baromtre baisse.--Le baromtre remonte.--Prparatifs de +dpart.--L'ouragan. + + + + + +La soire fut charmante et se passa sous de frais ombrages de +mimosas, aprs un repas rconfortant; le th et le grog n'y furent +pas mnags. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en +avait fouill les buissons; les voyageurs taient les seuls tres +anims de ce paradis terrestre; ils s'tendirent sur leurs +couvertures et passrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli +des douleurs passes. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son clat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'pais rideau d'ombrage. Comme il +avait des vivres en suffisante quantit, le docteur rsolut +d'attendre en cet endroit un vent favorable. + +Joe y avait transport sa cuisine portative, et il se livrait une +foule de combinaisons culinaires, en dpensant l'eau avec une +insouciante prodigalit. + + Quelle trange succession de chagrins et de plaisirs! s'cria +Kennedy; cette abondance aprs cette privation! ce luxe succdant +cette misre! Ah! j'ai t bien prs de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas l +en train de discourir sur l'instabilit des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, rpondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en prfrant toutefois que l'occasion ne se prsente +pas de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se +laisser abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon matre! Il faut que cet +lment soit bien ncessaire la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens privs de manger rsistent plus +longtemps que les gens privs de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +mme son semblable, quoique cela doive faire un repas vous rester +longtemps sur le cur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitus manger de +la viande crue; voil une coutume qui me rpugnerait! + +--Cela est assez rpugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajout foi aux rcits des premiers voyageurs en +Afrique; ceux-ci rapportrent que plusieurs peuplades se +nourrissaient de viande crue, et on refusa gnralement d'admettre +le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulire +aventure James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, +dit Joe en s'talant voluptueusement sur l'herbe frache. + +--Volontiers. James Bruce tait un cossais du comt de Stirling, +qui, de 1768 1772, parcourut toute lAbyssinie jusqu'au lac Tyana, + la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, +o il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses rcits furent +accueillis avec une incrdulit extrme, incrdulit qui sans doute +est rserve aux ntres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si +diffrentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y +croire. Entre autres dtails, James Bruce avait avanc que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait +souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler son aise! +on n'irait point voir! Bruce tait un homme trs courageux et trs +rageur. Ces doutes l'irritaient au suprme degr. Un jour, dans un +salon ddimbourg, un cossais reprit en sa prsence le thme des +plaisanteries quotidiennes, et l'endroit de la viande crue, il +dclara nettement que la chose n'tait ni possible ni vraie. Bruce +ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants aprs avec un +beefsteack cru, saupoudr de sel et de poivre l mode africaine. +Monsieur, dit-il l'cossais, en doutant d'une chose que j'ai +avance, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant +impraticable, vous vous tes compltement tromp. Et, pour le +prouver tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, +ou vous me rendrez raison de vos paroles. + +L'cossais eut peur, et il obit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: En admettant +mme que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez +plus, du moins, qu'elle est impossible. + +--Bien ripost, fit Joe Si l'cossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il mritait. Et si, notre retour en +Angleterre, on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incrdules les morceaux du Victoria, sans sel +et sans poivre! + +Et chacun de rire des expdients de Joe. La journe se passa de la +sorte, en agrables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le pass s'effaait devant l'avenir avec une +providentielle rapidit. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'tait le +royaume de ses rves; il se sentait chez lui; il fallut que son +matre lui en donnt le relvement exact, et ce fut avec un grand +srieux quil inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15 43' de +longitude et 8 32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette fort en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +btes froces. + + Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies +promptement. Et ce lion, et cette lionne? + +--a! fit-il avec le ddain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur prsence dans cette oasis peut faire supposer +que nous ne sommes pas trs loigns de contres plus fertiles. + +--Preuve mdiocre, Dick; ces animaux-l, presss par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considrables pendant la +nuit prochaine, nous ferons mme bien de veiller avec plus de +vigilance et d'allumer des feux. + +--Par cette temprature, fit Joe! Enfin, si cela est ncessaire, on +le fera. Mais j'prouverai une vritable peine brler ce joli +bois, qui nous a t si utile. + +--Nous ferons surtout attention ne pas l'incendier, rpondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge +au milieu du dsert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +frquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne +pas te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom gnral de toutes ces populations, et, +sous le mme climat, les mmes races doivent avoir des habitudes +pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Aprs tout, cela est bien naturel! Si des +sauvages avaient les gots des gentlemen, o serait la diffrence? +Par exemple, voil des braves gens qui ne se seraient pas fait prier +pour avaler le beefsteak de l'cossais, et mme l'cossais +par-dessus le march. + +Sur cette rflexion trs sense, Joe alla dresser ses bchers pour +la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces prcautions +furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour tour dans +un profond sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au +beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vnt trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommenait s'inquiter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Aprs avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on rduit mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser trs +sensiblement dans le baromtre; il y avait des signes vidents d'un +changement prochain dans l'atmosphre; il rsolut donc de faire ses +prparatifs de dpart pour profiter de la premire occasion; la +caisse d'alimentation et la caisse eau furent entirement remplies +toutes les deux. + +Fergusson dut rtablir ensuite l'quilibre de l'arostat, et Joe fut +oblig de sacrifier une notable partie de son prcieux minerai. Avec +la sant, les ides d'ambition lui taient revenues; il fit plus +d'une grimace avant d'obir son matre; mais celui-ci lui +dmontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considrable; il +lui donna choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hsita plus, et il +jeta sur le sable une forte quantit de ses prcieux cailloux + + Voil pour ceux qui viendront aprs nous, dit-il; ils seront bien +tonns de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient rencontrer +ces chantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il +ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifre au milieu +des sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. + +L'ide de mystifier peut-tre quelque savant consola le brave garon +et le fit sourire. + +Pendant le reste de la journe, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphre. La temprature s'leva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut t insoutenable. Le thermomtre +marqua au soleil cent quarante-neuf degrs [50]. Une vritable pluie +de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore +t observe. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les +quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident +nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la temprature +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurit +augmenta. + + Alerte! s'cria Joe en rveillant ses deux compagnons! alerte! +voici le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considrant le ciel, c'est une tempte! +Au Victoria! au Victoria! + +Il tait temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entranait la nacelle qui rayait le sable. Si, par +hasard, une partie du lest eut t prcipite terre, le ballon +serait parti, et tout espoir de le retrouver eut t jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut toutes jambes et arrta la nacelle, +tandis que l'arostat se couchait sur le sable au risque de se +dchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, +et jeta l'excs de poids. + +Les voyageurs regardrent une dernire fois les arbres de l'oasis +qui pliaient sous la tempte, et bientt, ramassant le vent dest +deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptmes de vgtation.--Ide fantaisiste dun auteur +franais.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de +Speke et Burton relies celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le +fleuve Benou.--La ville d'Yola.--Le Bagl.--Le mont Mendif. + + + + + +Depuis le moment de leur dpart, les voyageurs marchrent avec une +grande rapidit; il leur tardait de quitter ce dsert qui avait +failli leur tre si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptmes de vgtation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annonant, comme Christophe Colomb, la proximit de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-mmes redevenir les rochers de cet Ocan. + +Des collines encore peu leves ondulaient lhorizon; leur profil, +estomp par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contre nouvelle, +et, comme un marin en vigie, il tait sur le point de s'crier: + + Terre! terre! + +Une heure plus tard, le continent s'talait sous ses yeux, d'un +aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilis? dit le chasseur. + +--Civilis? Monsieur Dick; c'est une manire de parler; on ne voit +pas encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, rpondit Fergusson, au train dont nous +marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des ngres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire +inconnus dans ces contres; il faut remonter quelques degrs au nord +pour les rencontrer. + +--C'est fcheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous +servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une ide qui me vient: on pourrait les atteler +la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette ide, un autre l'a eue avant toi; elle a t +exploite par un trs spirituel auteur franais [M. Mry] ... dans +un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traner en ballon par +des chameaux; arrive un lion qui dvore les chameaux, avale la +remorque, et trane leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout +ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre +genre de locomotion. + +Joe, un peu humili la pense que son ide avait dj servi, +chercha quel animal aurait pu dvorer le lion; mais il ne trouva pas +et se remit examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne tendue s'tendait sous ses regards, avec un +amphithtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de +s'appeler des montagnes; l, serpentaient des valles nombreuses et +fcondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus varis; +l'las dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds +de longueur sur sa tige hrisse d'pines aigus; le bombax +chargeait le vent son passage du fin duvet de ses semences; les +parfums actifs du pendanus, ce kenda des Arabes, embaumaient les +airs jusqu' la zone que traversait le Victoria; le papayer aux +feuilles palmes, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le +baobab et les bananiers compltaient cette flore luxuriante des +rgions intertropicales. + + Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques lphants! s'cria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arrter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, gote un peu le supplice de Tantale! Tu te +ddommageras plus tard. + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; +le cur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se +crispaient sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le buf sauvage se vautrait +dans une herbe paisse sous laquelle il disparaissait tout entier; +des lphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, +passaient comme une trombe au milieu des forts, brisant, rongeant, +saccageant, marquant leur passage par une dvastation; sur le +versant bois des collines suintaient des cascades et des cours +d'eau entrans vers le nord; l, les hippopotames se baignaient +grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps +pisciforme, s'talaient sur les rives, en dressant vers le ciel +leurs rondes mamelles gonfles de lait. + +C'tait toute une mnagerie rare dans une serre merveilleuse, o des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalit de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + + Nous empitons, dit-il, sur les dcouvertes modernes; j'ai repris +la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalit, +mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines +Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons +quitt des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientt nous +arriverons au point extrme atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a +une vaste tendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons +fait. + +--C'est facile calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe mridionale du lac Ukrou atteinte par +Speke. + +--Elle se trouve peu prs sur le trente-septime degr. + +--Et la ville d'Yola, que nous relverons ce soir, et laquelle +Barth parvint, comment est-elle situe? + +--Sur le douzime degr de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degrs; soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient +pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours +vers l'intrieur; le Nyassa, qu'ils ont dcouvert, n'est pas trs +loign du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du +sicle, ces contres immenses seront certainement explores Mais, +ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent +nous porte tant l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. + +Aprs douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins +de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes +Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des +monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul +pied europen n'a encore foules, et dont l'altitude est estime +treize cents toises environ. Leur pente occidentale dtermine +l'coulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers +l'Ocan; ce sont les montagnes de la Lune de cette rgion. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux +immenses fourmilires qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le +Bnou, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indignes +ont nomm la Source des eaux. + +Ce fleuve, dit le docteur ses compagnons, deviendra un jour la +voie naturelle de communication avec l'intrieur de la Nigritie; +sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat +la Pliade la dj remont jusqu' la ville d'Yola; vous voyez que +nous sommes en pays de connaissance. + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides tonnements se succdaient au passage du Victoria, qui +filait comme un mtore. Le soir, il s'arrtait quarante milles +d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cnes +aigus du mont Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +lev; mais un vent trs dur ballottait le Victoria jusqu le +coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la +nacelle extrmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'il de la +nuit, souvent il fut sur le point de couper le cble d'attache et de +fuir devant la tourmente. Enfin la tempte se calma, et les +oscillations de l'arostat n'eurent plus rien d'inquitant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modr, mais il loignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la cutiosit de Fergusson; nanmoins il fallut +se rsigner s'lever dans le nord, et mme un peu dans lest. + +Kennedy proposa d faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +prtendait que le besoin de viande frache se faisait sentir; mais +les murs sauvages de ce pays, l'attitude de l population, quelques +coups de fusil tirs dans la direction du Victoria, engagrent le +docteur continuer son voyage. On traversait alors une contre, +thtre de massacres et d'incendies, o les luttes guerrires sont +incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au +milieu des plus atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, longues cases, s'tendaient entre +les grands pturages, dont l'herbe paisse tait seme de fleurs +violettes; les huttes, semblables de vastes ruches, s'abritaient +derrire des palissades hrisses. Les versants sauvages des +collines rappelaient les glen des hautes terres d'cosse, et +Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. + +En dpit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le +nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des +nuages; les hauts sommets de ces montagnes sparent le bassin du +Niger du bassin du lac Tchad. + +Bientt apparut le Bagel, avec ses dix-huit villages accrochs +ses flancs, comme toute une niche d'enfants au sein de leur mre, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'viter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen +d'une temprature qu'il accrut de cent quatre-vingts degrs [100 +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de +prs de seize cents livres; il s'leva plus de huit mille pieds. +Ce fut la plus grande lvation obtenue pendant le voyage, et la +temprature s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons +durent recourir leurs couvertures. + +Fergusson eut hte de descendre, car l'enveloppe de l'arostat se +tendait rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les cratres teints ne sont plus +que de profonds abmes. De grandes agglomrations de fientes +d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches +calcaires, et il y avait l de quoi fumer les terres de tout le +Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrit des vents du sud, longeait +doucement les pentes de la montagne, et sarrtait dans une vaste +clairire loigne de toute habitation; ds qu'il eut touch le sol, +les prcautions furent prises pour l'y retenir fortement, et +Kennedy, son fusil la main, s'lana dans la plaine incline; il +ne tarda pas revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et +une sorte de bcassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas +fut agrable, et la nuit se; passa dans un repos profond + + + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La +capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le +gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + + + + +Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; +les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son +navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de dparts dangereux, +de descentes plus dangereuses encore, il s'tait partout et toujours +tir avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; +aussi, sans connatre le point d'arrive, le docteur n'avait plus de +craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares +et de fanatiques, la prudence l'obligeait prendre les plus svres +prcautions; il recommanda donc ses compagnons d'avoir l'il +ouvert tout venant et toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, btie sur une minence +encaisse elle-mme entre deux hautes montagnes; elle tait situe +dans une position inexpugnable; une route troite entre un marais +et un bois y donnait seule accs. + +En ce moment, un cheik, accompagn d'une escorte cheval, revtu de +vtements aux couleurs vives, prcd de joueurs de trompette et de +coureurs qui cartaient les branches sur son passage, faisait son +entre dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indignes de plus prs; +mais, mesure que le ballon grossissait leurs yeux, les signes +d'une profonde terreur se manifestrent, et ils ne tardrent pas +dtaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs +chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, larma et +attendit firement. Le docteur s'approcha cent cinquante pieds +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied terre, +se prosterna sur la poussire du chemin, et le docteur ne put le +distraire de son adoration. + + Il est impossible, dit-il, que ces gens-l ne nous prennent pas +pour des tres surnaturels, puisque, l'arrive des premiers +Europens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand +ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier +le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez +donc un peu de ce que les lgendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-tre fcheux, rpondit le chasseur; au point de vue +de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; +cela donnerait ces ngres une bien autre ide de la puissance +europenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mcanisme d'un +arostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient +toujours l une intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parl des premiers Europens qui +ont explor ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plat? + +--Mon cher garon, nous sommes prcisment sur la route du major +Denham; c'est Mosfeia mme quil fut reu par le sultan du +Mandara; il avait quitt le Bornou, il accompagnait le cheik dans +une expdition contre les Fellatahs, il assista l'attaque de la +ville, qui rsista bravement avec ses flches aux balles arabes et +mit en fuite les troupes du cheik; tout cela ntait que prtexte +meurtres, pillages, razzias; le major fut compltement +dpouill, mis nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se +glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop +effrn, il ne ft jamais rentr dans Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel tait ce major Denham? + +--Un intrpide Anglais, qui de 1822 1821 commanda une expdition +dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur +Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent +Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard +devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils +arrivrent le 16 fvrier 1823 Kouka, prs du lac Tchad. Denham fit +diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac; pendant ce temps, le 15 dcembre 1823, le +capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonaient dans le +Soudan jusqu' Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et +d'puisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc pay un large +tribut de victimes la science! + +--Oui, cette contre est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pntrer dans +le Wada, o il a disparu. Ce jeune homme, vingt-trois ans, tait +envoy pour cooprer aux travaux du docteur Barth; ils se +rencontrrent tous deux le ler dcembre 1854; puis Vogel commena +les explorations du pays; vers 1856, il annona dans ses dernires +lettres son intention de reconnatre le royaume du Wada, dans +lequel aucun Europen n'avait encore pntr; il parait qu'il +parvint jusqu' Wara, la capitale, o il fut fait prisonnier suivant +les uns, mis mort suivant les autres, pour avoir tent l'ascension +d'une montagne sacre des environs; mais il ne faut pas admettre +lgrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller leur +recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle +pas t officiellement rpandue, ce qui lui a caus souvent une +lgitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit +retenu prisonnier par le sultan du Wada, qui espre le ranonner. +Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wada, quand il +mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expdition envoye de Leipzig, s'est lanc sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons tre prochainement fixs sur le sort de ce +jeune et intressant voyageur [ Depuis le dpart du docteur, des +lettres adresses d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +lexpdition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort +de Vogel]. + +Mosfeia avait depuis longtemps dj disparu l'horizon. Le Mandara +dveloppait sous les regards des voyageurs son tonnante fertilit +avec les forts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les +plantes herbaces des champs de cotonniers et d'indigotiers; le +Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, +roulait son cours imptueux. + +Le docteur le fit suivre ses compagnons sur les cartes de Barth. + + Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une +extrme prcision; nous nous dirigeons droit sur le district au +Loggoum, et peut-tre mme sur Kernak, sa capitale. C'est l que +mourut le pauvre Toole, peine Ag de vingt-deux ans: c'tait un +jeune Anglais, enseigne au 80e rgiment, qui avait depuis quelques +semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas y +rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense +contre le cimetire des Europens! + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indignes; mais le vent, qui jusque-l soufflait avec une +certaine force, tendit diminuer. + + Est-ce que nous allons encore tre pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon matre! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +dsert craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et +nous ne tarderons pas descendre. + +Le Victoria, une demi-heure aprs, se maintenait immobile deux +cents pieds du sol. + + Nous voici plus prs de Kernak, dit le docteur, que ne le serait +de Londres un homme juch dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous +pouvons voir notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous cts? + + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit tait produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son +ensemble, comme sur un plan droul; c'tait une vritable ville, +avec des maisons alignes et des rues assez larges; au milieu d'une +vaste place se tenait un march d'esclaves; il y avait grande +affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains +d'une extrme petitesse, sont fort recherches et se placent +avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit +encore: d'abord des cris, puis une stupfaction profonde; les +affaires furent abandonnes, les travaux suspendus, le bruit cessa. +Les voyageurs demeuraient dans une immobilit parfaite et ne +perdaient pas un dtail de cette populeuse cit; ils descendirent +mme soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, dployant son +tendard vert, et accompagn de ses musiciens qui soufflaient tout +rompre, except leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se +faire entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux boucls, au nez presque +aquilin, paraissait fire et intelligente; mais la prsence du +Victoria la troublait singulirement; on voyait des cavaliers +courir dans toutes les directions; bientt il devint vident que +les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi +si extraordinaire Joe eut beau dployer des mouchoirs de toutes les +couleurs, il n'obtint aucun rsultat. + +Cependant le cheik, entour de sa cour, rclama le silence et +pronona un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de +l'arabe ml de baghirmi; seulement il reconnut, la langue +universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il +n'eut pas mieux demand, mais, faute de vent, cela devenait +impossible Son immobilit exaspra le gouverneur, et ses courtisans +se prirent hurler pour obliger le monstre s'enfuir. + +C'taient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs +cinq ou six chemises barioles sur le corps; ils avaient des +ventres normes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur +tonna ses compagnons en leur apprenant que c'tait la manire de +faire sa cour au sultan. La rotondit de l'abdomen indiquait +l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un +d'entre eux surtout, qui devait tre premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa rcompense. La foule des ngres unissait +ses hurlements aux cris de la cour, rptant ses gesticulations la +manire des singes, ce qui produisait un mouvement unique et +instantan de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent jugs insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats arms d'arcs et de +flches se rangrent en ordre de bataille; mais dj le Victoria se +gonflait et s'levait tranquillement hors de leur porte. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il +brisa l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une droute gnrale; chacun rentra au +plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville +demeura absolument dserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se rsoudre +rester immobile trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait +dans l'ombre; il rgnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un pige. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville +parut comme embrase; des centaines de raies de feu se croisaient +comme des fuses, formant un enchevtrement de lignes de flamme. + + Voil qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! rpliqua Kennedy, on dirait que +l'incendie monte et s'approche de nous. + +En effet, au bruit de cris effroyables et des dtonations des +mousquets, cette masse de feu s'levait vers le Victoria. Joe se +prpara jeter du lest. Fergusson ne tarda pas avoir +l'explication de ce phnomne. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matires combustibles, +avaient t lancs contre le Victoria; effrays, ils montaient en +traant dans l'atmosphre leurs zigzags de feu. Kennedy se mit +faire une dcharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; +mais que pouvait-il contre une innombrable arme! Dj les pigeons +environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, rflchissant +cette lumire, semblaient enveloppes dans un rseau de feu. + +Le docteur n'hsita pas, et prcipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux +heures, on les aperut courant et l dans la nuit; puis peu peu +leur nombre diminua, et ils s'teignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imagin pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communment ces pigeons pour incendier +les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore +plus haut que leurs volatiles incendiaires! + +Dcidment un ballon n'a pas dennemis craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, rpliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. + + + + + + +CHAPITRE XXXI + +Dpart dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Prcautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + + + + +Vers trois heures du matin, Joe, tant de quart, vit enfin la ville +se dplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy +et le docteur se rveillrent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que +le vent les portait vers le nord-nord-est. + + Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous russit; nous +dcouvrirons le lac Tchad aujourd'hui mme. + +--Est-ce une grande tendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considrable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa +plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas nous plaindre; il est +trs vari, et surtout il se passe dans les meilleures conditions +possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du dsert, nous n'auront +couru aucun danger srieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comport. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore +une dizaine de jours, et nous serons arrivs. + +--O! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne sant, comme nous voil! On +n'a pas l'air d'avoir travers les pays les plus pestilentiels du +monde! + +--Nous tions mme de nous lever, et c'est ce que nous avons +fait. + +--Vivent les voyages ariens! s'cria Joe. Nous voici, aprs +vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposs, trop +reposs peut-tre, car mes jambes commencent se rouiller, et je ne +serais pas fch de les dgourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras. ce plaisir-l dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est +bien important de ne pas nous sparer. Si pendant que l'un de nous +est terre, le Victoria devait s'enlever pour viter un danger +subit, imprvu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le +dis franchement Kennedy, je n'aime pas qu'il s'loigne sous +prtexte de chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore +cette fantaisie; il n'y a pas de mal renouveler nos provisions; +d'ailleurs, avant notre dpart, tu mas fait entrevoir toute une +srie de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie +des Anderson et des Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la mmoire te fait dfaut, ou ta modestie +t'engage oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du +menu gibier, tu as dj une antilope, un lphant et deux lions sur +la conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la cration au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--a, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes mille pieds au-dessus d'elles; mais, de +prs, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidit du vent? + +--a! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y +a de plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, ds +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilit? S'il +s'agissait de dtruire un lion, un chat-tigre, une hyne, je le +comprendrais; ce serait toujours une bte dangereuse de moins; mais +une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine +satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment +pas la peine. Aprs tout, mon ami, nous allons nous maintenir cent +pieds du sol, et si tu distingues quelque animal froce, tu nous +feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cur. + +Le Victoria descendit peu peu, et se maintint nanmoins une +hauteur rassurante. Dans cette contre sauvage et trs peuple, il +fallait se dfier de prils inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les +bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages +d'arbres aux nuances varies; des lianes et des plantes grimpantes +serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux +enchevtrements de couleurs. Les crocodiles s'battaient en plein +soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacit de lzard; en +se jouant, ils accostaient les nombreuses les vertes qui rompaient +le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa +le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur +Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive mridionale du lac +Tchad. + +C'tait donc l cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut +si longtemps relgue au rang des fables, cette mer intrieure +laquelle parvinrent seulement les expditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien +diffrente dj de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est +impossible tracer; il est entour de marais fangeux et presque +infranchissables, dans lesquels Barth pensa prir; d'une anne +l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze +pieds, deviennent le lac lui-mme; souvent aussi, les villes +tales sur ses bords sont demi submerges, comme il arriva +Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators +plongent aux lieux mmes o s'levaient les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons blouissants sur cette eau tranquille, +et au nord les deux lments se confondaient dans un mme horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on +crut sale; il n'y avait aucun danger s'approcher de la surface +du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau cinq pieds de +distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena demi pleine; cette eau fut +gote et trouve peu potable, avec un certain got de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le rsultat de son exprience, un +coup de fusil clata ses cts Kennedy n'avait pu rsister au +dsir d'envoyer une balle un monstrueux hippopotame; celui-ci, +qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la dtonation, et +la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + + Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'et t un hameon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une ide.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre excution! rpliqua le +docteur. L'animal nous aurait vite entrans o nous n'avons que +faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixs sur la qualit de leau +du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-l, Monsieur +Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifre du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +russi. + +--Cet animal n'est vulnrable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas mme entam. Mais, si le terrain me +parait propice, nous nous arrterons l'extrmit septentrionale du +lac; l, Kennedy se trouvera en pleine mnagerie, et il pourra se +ddommager son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu l'hippopotame! +Je voudrais goter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas +naturel de pntrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de +bcassines et de perdrix comme en Angleterre! + + + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les les des Biddiomahs.--Les gypates.--Les +inquitudes du docteur.--Ses prcautions.--Une attaque au milieu +des airs.--L'enveloppe dchire.--La chute.--Dvouement sublime.--La +cte septentrionale du lac. + + + + + +Depuis son arrive au lac Tchad, le Victoria avait rencontr un +courant qui s'inclinait plus l'ouest; quelques nuages tempraient +alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur +cette vaste tendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant +coup de biais cette partie du lac, s'avana de nouveau dans les +terres pendant l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fch d'abord de cette direction, ne pensa plus +s'en plaindre quand il aperut la ville de Kouka, la clbre +capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses +murailles d'argile blanche; quelques mosques assez grossires +s'levaient lourdement au-dessus de cette multitude de ds jouer +qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur +les places publiques poussaient des palmiers et des arbres +caoutchouc, couronns par un dme de feuillage large de plus de cent +pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols taient en rapport +avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions +fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose rellement de deux villes distinctes, spares par +le dendal, large boulevard de trois cents toises, alors encombr +de pitons et de cavaliers. D'un ct se carre la ville riche avec +ses cases hautes et ares; de l'autre se presse la ville pauvre, +triste assemblage de huttes basses et coniques, o vgte une +indigente population, car Kouka n'est ni commerante ni +industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un dimbourg qui +s'talerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +dtermines. + +Mais peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'il, car, +avec la mobilit qui caractrise les courants de cette contre, un +vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une +quarantaine de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les les +nombreuses du lac, habites par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +trs redouts, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se prparaient recevoir +courageusement le Victoria coups de flches et de pierres, mais +celui-ci eut bientt fait de dpasser ces les, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabe gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant Kennedy, il +lui dit: + + A la foi, Monsieur Dick, vous qui tes toujours rver chasse, +voil justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon matre ne s'opposera pas vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous l-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, rpliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, rpondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espce assez malfaisante pour +que le tendre Samuel n'ait rien m'objecter! + +--Je n'aurai rien dire, rpondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-l loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypates, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils +nous attaquent... + +--Eh bien! nous nous dfendrons, Samuel! Nous avons un arsenal +pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-l soient bien +redoutables! + +--Qui sait? rpondit le docteur. + +Dix minutes aprs, la troupe s'tait approche porte de fusil; +ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; +ils s'avanaient vers le Victoria, plus irrits qu'effrays de sa +prsence. + + Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empite sur leurs domaines, et `que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la vrit, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils taient arms d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, rpondit Fergusson qui devenait trs +srieux. + +Les gypates volaient en traant d'immenses cercles, et leurs orbes +se rtrcissaient peu peu autour du Victoria; ils rayaient le +ciel dans une fantastique rapidit, se prcipitant parfois avec la +vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un +angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, rsolut de s'lever +dans l'atmosphre pour chapper ce dangereux voisinage; il dilata +l'hydrogne du ballon, qui ne tarda pas monter. + +Mais les gypates montrent avec lui, peu disposs l'abandonner. + + Ils ont l'air de nous en vouloir, dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant +cinquante pieds peine, semblait braver les armes de Kennedy. + + J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'lancent vers la partie suprieure du ballon, comment +les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en prsence +d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Ocan! Pour +des aronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu srieusement, Samuel? + +--Trs srieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi prt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu +sans mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pele tendue sous l'effort de leurs cris, +leur crte cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se +dressait avec fureur. Ils taient de la plus forte taille; leur +corps dpassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs +ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins +ails, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. + + Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'lever avec lui, +et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que +nous encore! + +--Eh bien, que faire? demanda Kennedy. + +Le docteur ne rpondit pas. + + coute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; +nous avons dix-sept coups notre disposition, en faisant feu de +toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les dtruire ou de les +disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le rpte, +pour peu qu'ils s'attaquent l'hmisphre suprieur du ballon, tu +ne pourras plus les voir; ils crveront cette enveloppe qui nous +soutient, et nous sommes trois mille pieds de hauteur! + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, prt mordre, prt +dchirer. + + Feu! feu! s'cria le docteur. + +Il avait peine achev, que l'oiseau, frapp mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils deux coups. Joe paulait +l'autre. + +Effrays de la dtonation, les gypates s'cartrent un instant; +mais ils revinrent presque aussitt la charge avec une rage +extrme. Kennedy d'une premire balle coupa net le cou du plus +rapproch. Joe fracassa l'aile de l'autre. + + Plus que onze, dit-il. + +Mais alors les oiseaux changrent de tactique, et d'un commun accord +ils s'levrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgr son nergie et son impassibilit, celui-ci devint pale. Il y +eut un moment de silence effrayant. Puis un dchirement strident se +fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle +manqua sous les pieds des trois voyageurs. + + Nous sommes perdus, s'cria Fergusson en portant les yeux sur le +baromtre qui montait avec rapidit. + +Puis il ajouta: Dehors le lest, dehors! + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + + Nous tombons toujours!.. Videz les caisses eau!.. Joe +entends-tu?.. Nous sommes prcipits dans le lac! + +Joe obit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir lui comme +une mare montante; les objets grossissaient vue d'il; la +nacelle n'tait pas deux cents pieds de la surface du Tchad. + + Les provisions! les provisions! s'cria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jete dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + + Jetez! jetez encore! s'cria une dernire fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! rpondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + + Joe! Joe! fit le docteur terrifi. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria dlest reprenait +sa marche ascensionnelle, remontait mille pieds dans les airs, et +le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dgonfle l'entranait vers +les ctes septentrionales du lac. + + Perdu! dit le chasseur avec un geste de dsespoir. + +--Perdu pour nous sauver! rpondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrpides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se penchrent, en cherchant distinguer quelque +trace du malheureux Joe, mais ils taient dj loin. + + Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre terre, ds que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. + +Aprs une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une +cte dserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochrent dans un +arbre peu lev, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un +instant de sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Rtablissement de lquilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration +complte du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + + + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la +partie de la cte qu'ils occupaient. C'tait une sorte d'le de +terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de +terrain solide s'levaient des roseaux grands comme des arbres +d'Europe et qui s'tendaient perte de vue. + +Ces marcages infranchissables rendaient sre la position du +Victoria; il fallait seulement surveiller le ct du lac; la vaste +nappe d'eau allait s'largissant, surtout dans l'est, et rien ne +paraissait l'horizon, ni continent ni les. + +Les deux amis n'avaient pas encore os parler de leur infortun +compagnon. Kennedy fut le premier faire part de ses conjectures au +docteur. + + Joe n'est peut-tre pas perdu, dit-il. C'est un garon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'tait pas embarrass de +traverser le Frith of Forth dimbourg. Nous le reverrons, quand et +comment, je l'ignore; mais, de notre ct, ne ngligeons rien pour +lui donner l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, rpondit le docteur d'une voix mue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous +d'abord. Mais, avant tout, dbarrassons le Victoria de cette +enveloppe extrieure, qui n'est plus utile; ce sera nous dlivrer +d'un poids considrable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut +la peine. + +Le docteur et Kennedy se mirent louvrage; ils prouvrent de +grandes difficults; il fallut arracher morceau par morceau ce +taffetas trs rsistant, et le dcouper en minces bandes pour le +dgager des mailles du filet. La dchirure produite par le bec des +oiseaux de proie s'tendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette opration prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +intrieur, entirement dgag, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria tait alors diminu d'un cinquime. Cette diffrence fut +assez sensible pour tonner Kennedy. + + Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien cet gard, Dick; je rtablirai l'quilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutume. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, +nous ne devions pas tre loigns d'une le. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette le, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habite par une race de pirates et de +meurtriers; ces sauvages auront t certainement tmoins de notre +catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, moins que la +superstition ne le protge, que deviendra-t-il? + +--Il est homme se tirer d'affaire, je te le rpte; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espre. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +tloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, +dont la plus grande partie a t sacrifie. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. + +Kennedy prit un fusil deux coups et s'avana dans les grandes +herbes vers un taillis assez rapproch; de frquentes dtonations +apprirent bientt au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relev des objets +conservs dans la nacelle et d'tablir l'quilibre du second +arostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques +provisions de th et de caf, environ un gallon et demi +d'eau-de-vie, une caisse eau parfaitement vide; toute la viande +sche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogne du premier +ballon, sa force ascensionnelle se trouvait rduite de neuf cents +livres environ; il dut donc se baser sur cette diffrence pour +reconstituer son quilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept +mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent +quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation +paraissait tre en bon tat; ni la pile ni le serpentin n'avaient +t endommags. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon tait donc de trois mille +livres environ; en runissant les poids de l'appareil, des +voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses +accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de +viande frache, le docteur arrivait un total de deux mille huit +cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprvus, et l'arostat se trouverait +alors quilibr avec l'air ambiant + +Ses dispositions furent prises en consquence, et il remplaa le +poids de Joe par un supplment de lest. Il employa la journe +entire ces divers prparatifs, et ceux-ci se terminaient au +retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait +une vritable charge d'oies, de canards sauvages, de bcassines, de +sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de prparer ce gibier et de le +fumer. Chaque pice, embroche par une mince baguette, fut suspendue +au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la prparation parut +convenable Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut +emmagasin dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait complter ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper +se composa de pemmican, de biscuits et de th. La fatigue aprs leur +avoir donn l'apptit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son +quart interrogea les tnbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; +mais, hlas, elle tait bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu +entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur rveilla Kennedy + + J'ai longuement mdit, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connat trop! Jamais pareille ide ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne o nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous lever +dans l'air. + +--Mais si le vent nous entrane? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramne +sur le lac, et cette circonstance, qui eut t fcheuse hier, est +propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc nous maintenir +sur cette vaste tendue d'eau pendant toute la journe. Joe ne +pourra manquer de nous voir l o ses regards doivent se diriger +sans cesse. Peut-tre mme parviendra-t-il nous informer du lieu +de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des +indignes n'tant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et +comprendra le but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prvoir tous les cas, +--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laiss une trace +de son passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en +nous maintenant le plus en vue possible; l, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe +tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place +sans avoir tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, rpondit le chasseur. + +Le docteur prit le relvement exact de ce morceau de terre ferme +qu'il allait quitter; il estima, d'aprs sa carte et son point, +qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le +village d'Ingemini, visits tous deux par le major Denham. Pendant +ce temps, Kennedy complta ses approvisionnements de viande frache. +Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinocros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion +de rencontrer un seul de ces normes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficults dont le +pauvre Joe savait se tirer merveille, l'ancre fut dtache de +l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint deux +cents pieds dans l'air. Il hsita d'abord en tournant sur lui-mme; +mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avana sur le lac +et bientt fut emport avec une vitesse de vingt milles l'heure. + +Le docteur se maintint constamment une hauteur qui variait entre +deux cents et cinq cents pieds. Kennedy dchargeait souvent sa +carabine. Au-dessus des les, les voyageurs se rapprochaient mme +imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les +halliers, partout o quelque ombrage, quelque anfractuosit de roc +et pu donner asile leur compagnon. Ils descendaient prs des +longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pcheurs, leur vue, +se prcipitaient l'eau et regagnaient leur le avec les +dmonstrations de crainte les moins dissimules. + + Nous ne voyons rien, dit Kennedy aprs deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas +tre loigns du lieu de l'accident. + +A onze heures, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix +milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle +presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de +milles. Il planait au-dessus d'une le trs vaste et trs peuple +que le docteur jugea devoir tre Farram, o se trouve la capitale +des Biddiomahs. Il s'attendait voir Joe surgir de chaque buisson, +s'chappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlev sans difficult; +prisonnier, en renouvelant la manuvre employe pour le +missionnaire, il aurait bientt rejoint ses amis; mais rien ne +parut, rien ne bougea! C'tait se dsesprer. + +Le Victoria arrivait deux heures et demie en vue de Tangalia, +village situ sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point +extrme atteint par Denham l'poque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il +se sentait rejet vers l'est, repouss dans le centre de l'Afrique, +vers d'interminables dserts. + + Il faut absolument nous arrter, dit-il, et mme prendre terre; +dans l'intrt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tchons de trouver un courant oppos. + +Pendant plus d'une heure, il chercha diffrentes zones. Le +Victoria drivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, +mille pieds un souffle trs violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'tait pas possible que Joe ft retenu sur une des les du lac; +il et certainement trouv moyen de manifester sa prsence; +peut-tre l'avait-on entran sur terre. Ce fut ainsi que raisonna +le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant penser que Joe se ft noy, c'tait inadmissible. Il y eut +bien une ide horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de +Kennedy: les camans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un +ni l'autre n'eut le courage de formuler cette apprhension. +Cependant elle vint si manifestement leur pense, que le docteur +dit sans autre prambule: + + Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des les ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les viter; d'ailleurs, ils sont +peu dangereux, et les Africains se baignent impunment sans craindre +leurs attaques + +Kennedy ne rpondit pas; il prfrait se taire discuter cette +terrible possibilit. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. +Les habitants travaillaient la rcolte du coton devant des cabanes +de roseaux tresss, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette runion d'une cinquantaine de cases occupait une lgre +dpression de terrain dans une valle tendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait +au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena +prcisment son point de dpart, dans cette sorte d'le ferme o +il avait pass la nuit prcdente. L'ancre, au lieu de rencontrer +les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mls +la vase paisse du marais et d'une rsistance considrable + +Le docteur eut beaucoup de peine contenir l'arostat; mais enfin +le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillrent ensemble, +presque dsesprs. + + + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Dpart forc.--Perte dune ancre.--Tristes +rflexions.--Rsolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy +son poste. + + + + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer prs de terre +sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils +menaaient de dchirer. + + Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter +cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous +compromettons la sret de tous. + +--Partir sans lui! s'cria l'cossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cur ne me saigne pas +comme toi? Est-ce que je n'obis pas une imprieuse ncessit? + +--Je suis tes ordres, rpondit le chasseur. Partons. + +Mais le dpart prsentait de grandes difficults. L'ancre, +profondment engage, rsistait tous les efforts, et le ballon, +tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put +parvenir l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa +manuvre devenait fort prilleuse, car le Victoria risquait de +s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'cossais dans la nacelle, et se rsigna couper la corde de +l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans lair, et +prit directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obir cette tourmente; il se croisa les +bras et s'absorba dans ses tristes rflexions. + +Aprs quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + + Nous avons peut-tre tent Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas +des hommes d'entreprendre un pareil voyage! + +Et un soupir de douleur s'chappa de sa poitrine. + + Il y a quelques jours peine, rpondit le chasseur, nous nous +flicitions d'avoir chapp bien des dangers! Nous nous serrions +la main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cur brave et franc! Un +moment bloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice +de ses trsors! Le voil maintenant loin de nous! Et le vent nous +emporte avec une irrsistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouv asile parmi les +tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont +visites avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux l ont revu +leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est +seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne +s'avanaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux prsents, au +milieu d'une escorte, arms et prpars pour ces expditions. Et +encore, ils ne pouvaient viter des souffrances et des tribulations +de la pire espce! Que veux-tu que devienne notre infortun +compagnon? C'est horrible penser, et voil l'un des plus grands +chagrins qu'il m'ait t donn de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, +quand il nous faudrait regagner pied le lac Tchad, et nous mettre +en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent +avoir conserv un mauvais souvenir des premiers Europens. + +--Je te suivrai, Samuel, rpondit le chasseur avec nergie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutt terminer ce voyage! Joe +s'est dvou pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! + +Cette rsolution ramena quelque courage au cur de ces deux hommes. +Ils se sentirent forts de la mme ide. Fergusson mit tout en uvre +pour se jeter dans un courant contraire qui pt le rapprocher du +Tchad; mais c'tait impossible alors, et la descente mme devenait +impraticable sur un terrain dnud et par un ouragan de cette +violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le +Belad el Djrid, dsert pineux qui forme la lisire du Soudan, et +pntra dans le dsert de sable, sillonn par de longues traces de +caravanes; la dernire ligne de vgtation se confondit bientt avec +le ciel l'horizon mridional, non loin de la principale oasis de +cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombrags +par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrter. Un +campement arabe, des tentes d'toffes rayes, quelques chameaux +allongeant sur le sable leur tte de vipre, animaient cette +solitude; mais le Victoria passa comme une toile filante, et +parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, +sans que Fergusson parvnt matriser sa course. + + Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! +pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc +franchir le Sahara? Dcidment le ciel est contre nous! + +Il parlait ainsi avec une rage de dsespr, quand il vit dans le +nord les sables du dsert se soulever au milieu d'une paisse +poussire, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposs. + +Au milieu du tourbillon, brise, rompue, renverse, une caravane +entire disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux +ple-mle poussaient des gmissements sourds et lamentables; des +cris, des hurlements sortaient de ce brouillard touffant. +Quelquefois, un vtement bariol tranchait avec ces couleurs vives +dans ce chaos, et le mugissement de la tempte dominait cette scne +de destruction. + +Bientt le sable s'accumula en masses compactes, et l o nagure +s'tendait la plaine unie, s'levait une colline encore agite, +tombe immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient ce terrible spectacle; +ils ne pouvaient plus manuvrer leur ballon, qui tournoyait au +milieu des courants contraires et n'obissait plus aux diffrentes +dilatations du gaz. Enlac dans ces remous de l'air, il +tourbillonnait avec une rapidit vertigineuse; la nacelle dcrivait +de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente +s'entrechoquaient se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient + se rompre, les caisses eau se dplaaient avec fracas; deux +pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et +d'une main crispe s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se +maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux pars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses +traits de ses violentes motions, pas mme quand, aprs un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrt dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en +sens inverse sur la route du matin avec une rapidit non moins +gale. + + O allons-nous? s'cria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de +douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et +nous voici retournant vers les lieux que nous n'esprions plus +revoir. + +Le sol si plat, si gal pendant l'aller, tait alors boulevers +comme les flots aprs la tempte; une suite de petits monticules +peine fixs jalonnaient le dsert; le vent soufflait avec violence, +et le Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs diffrait un peu de celle +qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu +de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le dsert +s'tendre devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, rpondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hsiterai pas m'y arrter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, rpondit le chasseur; mais fasse +le ciel que nous ne soyons pas rduits traverser le dsert comme +ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit frquemment? Dick. Les traverses du dsert sont +autrement dangereuses que celles de l'Ocan; le dsert a tous les +prils de la mer, mme l'engloutissement, et de plus, des fatigues +et des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend se calmer; la +poussire des sables est moins compacte, leurs ondulations +diminuent, l'horizon s'claircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et +que pas un point n'chappe notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparatra pas sans +que tu n'en sois prvenu. + +Et Kennedy, la lunette la main, se plaa sur le devant de la +nacelle. + + + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'le des Biddiomahs.--L'adoration.--Lle +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Dsespoir.--Le marais.--Un +dernier cri. + + + + + +Qu'tait devenu Joe pendant les vaines recherches de son matre? + +Lorsqu'il se fut prcipit dans le lac, son premier mouvement la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, dj +fort lev au-dessus du lac, remonter avec rapidit, diminuer peu +peu, et, pris bientt par un courant rapide, disparatre vers le +nord. Son matre, ses amis taient sauvs. + + Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pense de me jeter +dans le Tchad; elle n'et pas manqu de venir l'esprit de M. +Kennedy, et certes il n'aurait pas hsit faire comme moi, car il +est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. +C'est mathmatique. + +Rassur sur ce point, Joe se mit songer lui; il tait au milieu +d'un lac immense, entour de peuplades inconnues, et probablement +froces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que +sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'taient +conduits comme de vrais gypates, il avait avis une le l'horizon; +il rsolut donc de se diriger vers elle, et se mit dployer +toutes ses connaissances dans l'art de la natation, aprs s'tre +dbarrass de la partie la plus gnante de ses vtements; il ne +s'embarrassait gure d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, +tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu' nager vigoureusement +et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance quile sparait de l'le +se trouvait fort diminue. + +Mais mesure qu'il s'approchait de terre, une pense d'abord +fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les +rives du lac sont hantes par d'normes alligators, et il +connaissait la voracit de ces animaux. + +Quelle que ft sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le +digne garon se sentait invinciblement mu; il craignait que la +chair blanche ne ft particulirement du got des crocodiles, et il +ne s'avana donc qu'avec une extrme prcaution, l'il aux aguets. +Il n'tait plus qu' une centaine de brasses d'un rivage ombrag +d'arbres verts, quand une bouffe d'air charg de l'odeur pntrante +du musc arriva jusqu' lui. + + Bon, se dit-il! voil ce que je craignais! le caman n'est pas +loin. + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour viter le contact d'un +corps norme dont l'piderme cailleux l'corcha au passage; il se +crut perdu, et se mit nager avec une vitesse dsespre; il +revint la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut +l un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa +philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrire lui le +bruit de cette vaste mchoire prte le happer. Il filait alors +entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit +saisir par un bras, puis par le milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une dernire pense pour son matre, et se prit + lutter avec dsespoir, en se sentant attir non vers le fond du +lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dvorer +leur proie, mais la surface mme. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre +deux ngres d'un noir dbne; ces Africains le tenaient +vigoureusement et poussaient des cris tranges. + + Tiens! ne put s'empcher de scrier Joe! des ngres au lieu de +camans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-l osent-ils se baigner dans ces parages! + +Joe ignorait que les habitants des les du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunment dans les eaux infestes d'alligators, +sans se proccuper de leur prsence; les amphibies de ce lac ont +particulirement une rputation assez mrit de sauriens +inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il vit un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux vnements dcider, et puisquil ne +pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans +montrer aucune crainte. + + videmment, se disait-il, ces gens-l ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont t les tmoins +loigns de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des gards +pour un homme tomb du ciel! Laissons-les faire! + +Joe en tait l de ses rflexions, quand il prit terre au milieu +d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout ge, mais non de toutes +couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un +noir superbe. Il n'eut mme pas rougir de la lgret de son +costume; il se trouvait dshabill la dernire mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, +il ne put se mprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela +ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui +revint la mmoire. + + Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce mtier-l qu'un autre quand on n'a +pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le +Victoria vient repasser, je profiterai de ma nouvelle position +pour donner mes adorateurs le spectacle d'une ascension +miraculeuse. + +Pendant que Joe rflchissait de la sorte, l foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, +elle devenait familire; mais, au moins, elle eut la pense de lui +offrir un festin magnifique, compos de lait aigre avec du riz pil +dans du miel, le digne garon, prenant son parti de toutes choses, +fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna son peuple une +haute ide de la faon dont les dieux dvorent dans les grandes +occasions. + +Lorsque le soir fut arriv, les sorciers de l'le le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent une espce de +case entoure de talismans; avant d'y pntrer, Joe jeta un regard +assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'levaient autour de +ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de rflchir sa +position quand il fut enferm dans sa cabane. + +Pendant la soire et une partie de la nuit, il entendit des chants +de fte, les retentissements d'une espce de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des churs hurls +accompagnrent d'interminables danses qui enlaaient la cabane +sacre de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant travers les +murailles de boue et de roseau de la case; peut-tre, en toute autre +circonstance, et-il pris un plaisir assez vif ces tranges +crmonies; mais son esprit fut bientt tourment d'une ide fort +dplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon ct, il +trouvait stupide et mme triste d'tre perdu dans cette contre +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient +revu leur patrie, de ceux qui osrent s'aventurer jusqu' ces +contres. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se +voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire la vanit +des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration +n'allait pas jusqu' manger l'ador! + +Malgr cette fcheuse perspective, aprs quelques heures de +rflexion, la fatigue l'emporta sur les ides noires, et Joe tomba +dans un sommeil assez profond, qui se ft prolong sans doute +jusqu'au lever du jour, si une humidit inattendue n'et rveill le +dormeur. + +Bientt cette humidit se fit eau, et cette eau monta si bien que +Joe en eut jusqu' mi-corps. + + Qu'est-ce l? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau +supplice de ces ngres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir +jusqu'au cou! + +Et ce disant, il enfona la muraille d'un coup d'paule et se trouva +o? en plein lac! D'le, il n'y en avait plus! Submerge pendant +la nuit! A sa place l'immensit du Tchad! + + Triste pays pour les propritaires! se dit Joe, et il reprit +avec vigueur lexercice de ses facults natatoires. + +Un de ces phnomnes assez frquents sur le lac Tchad avait dlivr +le brave garon; plus d'une le a disparu ainsi, qui paraissait +avoir la solidit du roc, et souvent les populations riveraines +durent recueillir les malheureux chapps ces terribles +catastrophes. + +Joe ignorait cette particularit, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. +C'tait une sorte de tronc d'arbre grossirement creus une paire de +pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant +assez rapide, se laissa driver. + + Orientons-nous, dit-il. L'toile polaire, qui fait honntement son +mtier d'indiquer la route du nord tout le monde, voudra bien me +venir en aide. + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux pineux +qui parurent fort importuns, mme un philosophe; mais un arbre +poussait l tout exprs pour lui offrir un lit dans ses branches. +Joe y grimpa pour plus de sret, et attendit l, sans trop dormir, +les premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidit particulire aux rgions +quatoriales, Joe jeta un coup d'il sur l'arbre qui l'avait abrit +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les +branches de cet arbre taient littralement couvertes de serpents et +de camlons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; +on et dit un arbre d'une nouvelle espce qui produisait des +reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et +se tordait. Joe prouva un vif sentiment de terreur ml de dgot, +et s'lana terre au milieu des sifflements de la bande. + + Voil une chose qu'on ne voudra jamais croire, dit-il. + +Il ne savait pas que les dernires lettres du docteur Vogel avaient +fait connatre cette singularit des rives du Tchad, o les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Aprs ce qu'il venait +de voir, Joe rsolut d'tre plus circonspect l'avenir, et, +s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers +le nord-est. Il vitait avec le plus grand soin cabanes, cases, +huttes, tanires, en un mot tout ce qui peut servir de rceptacle +la race humaine. + +Que de fois ses regards se portrent en l'air! Il esprait +apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherch +pendant toute cette journe de marche, cela ne diminua pas sa +confiance en son matre; il lui fallait une grande nergie de +caractre pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se +joignait la fatigue, car le nourrir de racines, de moelle +d'arbustes, tels que le ml, ou des fruits du palmier doum, on +ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il +s'avana d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait +en vingt endroits les traces des milliers d'pines dont les roseaux +du lac, les acacias et les mimosas sont hrisss, et ses pieds +ensanglants rendaient sa marche extrmement douloureuse. Mais enfin +il put ragir contre ses souffrances, et, le soir venu, il rsolut +de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +L, il eut subir les atroces piqres de myriades d'insectes: +mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent +littralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas +Joe un lambeau du peu de vtements qui le couvraient; les insectes +avaient tout dvor! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une +heure de sommeil au voyageur fatigu; pendant ce temps, les +sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac; +le concert des btes froces retentissait au milieu de la nuit. Joe +n'osa remuer. Sa rsignation et sa patience eurent de la peine +tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva prcipitamment, et que l'on juge +du dgot qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait +partag sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de +large, une bte monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des +yeux ronds. Joe sentit son cur se soulever, et, reprenant quelque +force dans sa rpugnance, il courut grands pas se plonger dans les +eaux du lac. Ce bain calma un peu les dmangeaisons qui le +torturaient, et, aprs avoir mch quelques feuilles, il reprit sa +route avec une obstination, un enttement dont il ne pouvait se +rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et +nanmoins il sentait. en lui une puissance suprieure au dsespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins +rsign que lui, se plaignait; il fut oblig de serrer fortement +une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait +s'tancher chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du +dsert, il trouvait un bonheur relatif ne pas subir les tourments +de cet imprieux besoin. + + O peut tre le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du +nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura +procd une nouvelle installation pour rtablir l'quilibre; mais +la journe d'hier a d suffire ces travaux; il ne serait donc pas +impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais +jamais le revoir. Aprs tout, si je parvenais gagner une des +grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon matre nous a parl. Pourquoi ne me tirerais-je +pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!... +Allons! courage! + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrpide Joe tomba +en pleine fort au milieu d'un attroupement de sauvages; il +s'arrta temps et ne fut pas vu. Les ngres s'occupaient +empoisonner leurs flches avec le suc de l'euphorbe, grande +occupation des peuplades de ces contres, et qui se fait avec une +sorte de crmonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un +fourr, lorsqu'en levant les yeux, par une claircie du feuillage, +il aperut le Victoria, le Victoria lui-mme, se dirigeant vers le +lac, cent pieds peine au-dessus de lui. Impossible de se faire +entendre! impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de dsespoir, mais de +reconnaissance: son matre tait sa recherche! son matre ne +l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le dpart des noirs; il +put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe rsolut +de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, +mais plus l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! +Un vent violent en-tranait le ballon avec une irrsistible vitesse! + +Pour la premire fois, l'nergie, l'esprance manqurent au cur de +l'infortun; il se vit perdu; il crut son matre parti sans retour; +il n'osait plus penser, il ne voulait plus rflchir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journe et une partie de la nuit. Il se tranait, tantt +sur les genoux, tantt sur les mains; il voyait venir le moment o +la force lui manquerait et o il faudrait mourir. + +En avanant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutt de ce qu'il sut bientt tre un marais, car la nuit tait +venue depuis quelques heures; il tomba inopinment dans une boue +tenace; malgr ses efforts, malgr sa rsistance dsespre, il se +sentit enfoncer peu peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques +minutes plus tard il en avait jusqu' mi-corps. + + Voil donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... + +Il se dbattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu' +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-mme. Pas un morceau de bois qui pt l'arrter, pas un roseau +pour le retenir!.. Il comprit que c'en tait fait de lui!... Ses +yeux se fermrent. + + Mon matre! mon matre! moi!... s'cria-t-il. + +Et cette voix dsespre, isole, touffe dj, se perdit dans la +nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement lhorizon.--Une troupe darabes.--La +poursuite.--Cest lui!--Chute de cheval.--L'Arabe trangl.--Une +balle de Kennedy.--Manuvre.--Enlvement au vol.--Joe sauv. + + + + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le +devant de la nacelle, il ne cessait dobserver l'horizon avec une +grande attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + + Si je ne me trompe, voici l-bas une troupe en mouvement, hommes +ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, +ils s'agitent violemment, car ils soulvent un nuage de poussire. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe +qui viendrait nous repousser au nord? + +Il se leva pour examiner l'horizon. + + Je ne crois pas, Samuel, rpondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de bufs sauvages. + +--Peut-tre, Dick; mais ce rassemblement est au moins neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, mme avec la lunette, je n'y +puis rien reconnatre. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a l quelque chose +dextraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une +manuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des +cavaliers! regarde! + +Le docteur observa avec attention le groupe indiqu. + + Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un dtachement d'Arabes +ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la mme direction que nous; mais +nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons porte de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse +des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns dentre eux +s'isolaient. + + Cest videmment, reprit Kennedy, une manuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-l poursuivent quelque chose. Je voudrais +bien savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous +les dpasserons mme, s'ils continuent de suivre cette route; nous +marchons avec une rapidit de vingt milles l'heure, et il n'y a +pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes aprs, il dit: + + Ce sont des Arabes lancs toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui +se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur +chef les prcde cent pas, et ils se prcipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas redouter, et, si cela +est ncessaire, je m'lverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick aprs un nouvel examen, il y a +quelque chose dont je ne me rends pas compte; leurs efforts et +l'irrgularit de leur ligne, ces Arabes ont plutt l'air de +poursuivre que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une +chasse l'homme! Ce n'est point un chef qui les prcde, mais un +fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec motion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. + +Trois ou quatre milles furent promptement gagns sur ces cavaliers +qui filaient cependant avec une prodigieuse vlocit. + + Samuel! Samuel! s'cria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit + regarder. + + Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! s'cria ce dernier. + + Lui disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + + C'est lui cheval! cent pas peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, rpondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons cinquante pieds du sol; dans +quinze, nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prvenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coup. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les dpasserons! Nous ne sommes pas +loigns de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne +encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? + +Kennedy avait pouss un cri de dsespoir en voyant Joe prcipit +terre. Son cheval, videmment rendu, puis, venait de s'abattre. + + Il nous a vus, s'cria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le +courageux garon! Hourra! fit le chasseur qui ne se contenait +plus. + +Joe, immdiatement relev aprs sa chute, l'instant o l'un des +plus rapides cavaliers se prcipitait sur lui, bondissait comme une +panthre, lvitait par un cart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'tranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'leva dans l'air; mais, tout entiers +leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria cinq cents pas +derrire eux, et trente pieds du sol peine; eux-mmes, ils +n'taient pas vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer +de sa lance, quand Kennedy, l'il fixe, la main ferme, l'arrta net +d'une balle et le prcipita terre. + +Joe ne se retourna pas mme au bruit. Une partie de la troupe +suspendit sa course, et tomba la face dans la poussire la vue du +Victoria; l'autre continua sa poursuite. + + Mais que fait Joe? s'cria Kennedy, il ne s'arrte pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient +dans la direction de l'arostat. Il compte sur notre intelligence! +Ah! le brave garon! Nous l'enlverons la barbe de ces Arabes! +Nous ne sommes plus qu' deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de ct. + +--Voil, fit le chasseur en dposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. + +Et des sacs de sable furent empils par le docteur entre les bras de +Kennedy. + + Tiens-toi l'arrire de la nacelle, et sois prt jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'lanaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, l'avant +de la nacelle, tenait l'chelle dploye, prt la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les dpassa. + + Attention! dit Samuel Kennedy. + +--Je suis prt. + +--Joe! garde toi!... cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'chelle, dont les premiers chelons soulevrent la +poussire du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arrter son cheval, s'tait retourn; +l'chelle arriva prs de lui, et au moment o il s'y accrochait + + Jette, cria le docteur Kennedy. + +--C'est fait + +Et le Victoria, dlest dun poids suprieur celui de Joe, s'leva + cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement l'chelle pendant les vastes +oscillations qu'elle eut dcrire; puis faisant un geste +indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilit d'un clown, il +arriva jusqu' ses compagnons qui le reurent dans leurs bras. + +Les Arabes poussrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif +venait de leur tre enlev au vol, et le Victoria s'loignait +rapidement. + + Mon matre! Monsieur Dick! avait dit Joe. + +Et succombant lmotion, la fatigue, il s'tait vanoui, pendant +que Kennedy, presque en dlire, s'criait: + + Sauv! sauv! + +--Parbleu! fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilit. + +Joe tait presque nu; ses bras ensanglants, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa +ses blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientt de son vanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'tant pas un homme traiter comme tout le monde. Aprs avoir bu, +il serra la main de ses deux compagnons et se dclara prt +raconter son histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garon retomba dans +un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisire du dsert pineux, +au-dessus des palmiers courbs ou arrachs par la tempte; et aprs +avoir fourni une marche de prs de deux cents milles depuis +l'enlvement de Joe, il dpassa vers le soir le dixime degr de +longitude. + + + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de louest.--Le rveil de Joe.--Son enttement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquitudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit prs dAgbads. + + + + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le +docteur et Kennedy veillrent tour de rle, et Joe en profita pour +dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre +heures. + +Voil le remde quil lui faut, dit Fergusson; la nature se +chargera de sa gurison. + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le +Victoria fut entran vers; l'ouest. + +Le docteur, la carte la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilit, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremls des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'levaient, dans les champs +cultivs, sur de petits chafaudages destins les prserver de +l'invasion des souris et des termites. + +Bientt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable sa vaste +place des excutions; au centre se dresse larbre de mort; le +bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est +immdiatement pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empcher de dire: + + Voil que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mne Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura t accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure sant, riposta Joe, qui passait sa bonne figure +toute rjouie travers les rideaux de la tente. + +--Voil notre brave ami! s'cria le chasseur, notre sauveur! +Comment cela va-t-il? + +--Mais trs naturellement, Monsieur Kennedy, trs naturellement! +Jamais je ne me suis si bien port! Rien qui vous rapproche un +homme comme un petit voyage d'agrment prcd d'un bain dans le +Tchad! n'est-ce pas, mon matre? + +--Digne cur! rpondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquitudes tu nous a causes! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'tais tranquille sur +votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fire peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de +cette faon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas chang, ajouta Kennedy. + +--Ton dvouement a t sublime, mon garon, et il nous a sauvs; car +le Victoria tombait dans le lac, et une fois l, personne n'et pu +l'en tirer. + +--Mais si mon dvouement, comme il vous plat d'appeler ma culbute, +vous a sauvs, est-ce qu'il ne m'a pas sauv aussi, puisque nous +voil tous les trois en bonne sant? Par consquent, dans tout +cela, nous n'avons rien nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garon-l, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, rpliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a +pas y revenir. + +--Entt! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette +oie grasse en tat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas +perdu son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac europen. + +L'oie fut bientt grille la flamme du chalumeau, et, peu aprs, +dvore. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mang +depuis plusieurs jours. Aprs le th et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +motion, tout en envisageant les vnements avec sa philosophie +habituelle Le docteur ne put s'empcher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus proccup du +salut de son matre que du sien; propos de la submersion de l'le +des Biddiomahs, il lui expliqua la frquence de ce phnomne sur le +lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son rcit, arriva au moment o, plong +dans le marais, il jeta un dernier cri de dsespoir. + + Je me croyais perdu, mon matre, dit-il, et mes penses +s'adressaient vous. Je me mis me dbattre. Comment? je ne vous +le dirai pas; j'tais bien dcid ne pas me laisser engloutir sans +discussion, quand, deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout +de corde frachement coupe; je me permets de faire un dernier +effort, et, tant bien que mal, j'arrive au cble; je tire; cela +rsiste; je me hale, et finalement me voil en terre ferme! Au bout +de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon matre! j'ai bien le +droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas +d'inconvnient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez +pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me +donne votre direction, et, aprs de nouveaux efforts, je me tire de +la fondrire. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je +marchai pendant une partie de la nuit, en m'loignant du lac. +J'arrivai enfin la lisire d'une immense fort. L dans un enclos +des chevaux paissaient sans songer mal. Il y a des moments dans +l'existence o tout le monde sait monter cheval, n'est-il pas vrai? +Je ne perds pas une minute rflchir, je saute sur le dos de +l'un de ces quadrupdes, et nous voil filant vers le nord toute +vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, +ni des villages que j'ai vits. Non. Je traverse les champs +ensemencs, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bte, je l'excite, je l'enlve! J'arrive la limite des +terres cultives. Bon! le dsert! cela me va; je verrai mieux +devant moi, et de plus loin. J'esprais toujours apercevoir le +Victoria m'attendant en courant des bordes. Mais rien. Au bout de +trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! +quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne +sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a t chass lui-mme! Et +cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en +essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prs; je +m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas, +et j'espre bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir trangl! +Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court +sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait +dune bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien! +Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de +plus naturel au monde! Je suis prt recommencer, si cela peut +vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon matre, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! rpondit le docteur avec motion. Nous n'avions +donc pas tort de nous fier ton intelligence et ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu' suivre les vnements, et on se tire +d'affaire! Le plus sr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les +choses comme elles se prsentent. + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi +une longue tendue de pays. Kennedy fit bientt remarquer +l'horizon un amas de cases qui se prsentait avec l'apparence d'une +ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de +Tagelel dans le Damerghou. + + Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est l qu'il se +spara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier +devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous +vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui +revit l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquite pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-l nous mne Tripoli et au-dessus du grand +dsert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espre. + +--Mais o prtends-tu t'arrter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquime ou sixime Europen qui aura vu cette ville +mystrieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septime et le dix-huitime +degr de latitude, et l nous chercherons un vent favorable qui +puisse nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, rpondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue +route parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, rpliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, rpondit Joe; vous-mme, mon matre, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait +veiller d'une faon indiscrte. + +Le chasseur s'tendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la +fatigue avait peu de prise, demeura son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrme +rapidit un terrain caillouteux, avec des ranges de hautes +montagnes nues base granitique; certains pics isols atteignaient +mme quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les +autruches bondissaient avec une merveilleuse agilit au milieu des +forts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; aprs +l'aridit du dsert, la vgtation reprenait son empire. C'tait le +pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, aprs une superbe traverse de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arrta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie demi ruine; +quelques pointes de mosques s'lanaient et l frappes d'un +blanc rayon de lumire; le docteur prit la hauteur des toiles, et +reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghads. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait dj +en ruines l'poque o la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'tant pas aperu dans l'ombre, prit terre deux +milles au-dessus d'Agbads, dans un vaste champ de millet. La nuit +fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, +pendant qu'un vent lger sollicitait le ballon vers l'ouest, et mme +un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue trane des rayons du soleil. + + + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traverse rapide.--Rsolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--Ren Cailli.--Clapperton.--John +et Richard Lander. + + + + + +La journe du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +dsert recommenait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne dviait ni droite ni gauche; son ombre traait +sur le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son dpart, le docteur avait renouvel prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contres +infestes par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, lev de +dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se dprimait +vers le sud. Les voyageurs, ayant coup la route d'Aghads +Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivrent au +soir par 16 de latitude et 4 55' de longitude, aprs avoir franchi +cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie. + +Pendant cette journe, Joe apprta les dernires pices de gibier, +qui n'avaient reu qu'une prparation sommaire; il servit au souper +des brochette de bcassines fort apptissantes. Le vent tant bon, +le docteur rsolut de continuer sa route pendant une nuit que la +lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria +s'leva une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette +traverse nocturne de soixante milles environ, le lger sommeil d'un +enfant n'et mme pas t troubl. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, +et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort +heureusement loigne. + +La vue de ces oiseaux amena Joe complimenter son matre sur son +ide des deux ballons. + + O en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquite un peu; +elle ne vaut pas le btiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit +que le tissu en ait t trop prouv, soit que la gutta-percha se +soit fondue la chaleur du serpentin, je constate une certaine +dperdition de gaz; ce n'est pas grandchose jusqu'ici, mais enfin +c'est apprciable; nous avons une tendance baisser, et, pour me +maintenir, je suis forc de donner plus de dilatation l'hydrogne. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois gure de remde cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien +de nous presser, en vitant mme les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la cte? demanda Joe. + +--Quelle cte, mon garon? Savons-nous donc o le hasard nous +conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se +trouve encore quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous y parvenir? + +--Si le vent ne nous carte pas trop, je compte rencontrer cette +ville mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de btes et d'hommes +qui serpentait en plein dsert, nous arriverons plus vite que cette +caravane. + +Fergusson et Kennedy se penchrent et aperurent une vaste +agglomration d'tres de toute espce; il y avait l plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit +sac destin recevoir leurs excrments, seul combustible sur lequel +on puisse compter dans le dsert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espce; ils peuvent +rester de trois sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est suprieure celle des chevaux, et ils obissent +avec intelligence la voix du khabir, le guide de la caravane. On +les connat dans le pays sous le nom de mehari. + +Tels furent les dtails donns par le docteur, pendant que ses +compagnons considraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable demi mouvant, peine +contenu par quelques chardons, des herbes fltries et des buissons +chtifs. Le vent effaait la trace de leurs pas presque +instantanment. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient se diriger dans le +dsert, et gagner les puits pars dans cette immense solitude. + + Les Arabes, rpondit Fergusson, ont reu de la nature un +merveilleux instinct pour reconnatre leur route; l o un Europen +serait dsorient, ils n'hsitent jamais; une pierre insignifiante, +un caillou, une touffe d'herbe, la nuance diffrente des sables, +leur suffit pour marcher srement; pendant la nuit, ils se guident +sur l'toile polaire; ils ne font pas plus de deux milles +l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi +jugez du temps qu'ils mettent traverser le Sahara, un dsert de +plus de neuf cents milles. + +Mais le Victoria avait dj disparu aux yeux tonns des Arabes, qui +devaient envier sa rapidit. Au soir, il passait par 2 20' de +longitude [Le zro du mridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degr. + +Le lundi, le temps changea compltement; la pluie se mit tomber +avec une grande violence; il fallut rsister ce dluge et +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perptuelle averse expliquait les marais et les marcages qui +composaient uniquement la surface du pays; la vgtation y +reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel tait le Sonray avec ses villages coiffs de toits renverss +comme des bonnets armniens; il y avait peu de montagnes, mais +seulement ce quil fallait de collines pour faire des ravins et des +rservoirs, que les pintades et les bcassines sillonnaient de leur +vol; et l un torrent imptueux coupait les routes; les +indignes le traversaient en se cramponnant une liane tendue d'un +arbre un autre; les forts faisaient place aux jungles dans +lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocros. + + Nous ne tarderons pas voir le Niger, dit le docteur; la contre +se mtamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apport la +vgtation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus +tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le +Niger a sem sur ses bords les plus importantes cits de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur +de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire +passer les fleuves au milieu des grandes villes! + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une runion de +huttes assez misrables, qui fut autrefois une grande capitale. + + C'est l, dit le docteur, Barth traversa le Niger son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquit, le rival du +Nil, auquel la superstition paenne donna une origine cleste; +comme lui, il proccupa lattention des gographes de tous les +temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a cot +de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement spares; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les +voyageurs entrans purent peine en saisir les curieux contours. + + Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est dj +loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de +Quorra, et autres encore, il parcourt une tendue immense de pays, +et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient +tout simplement le fleuve , suivant les contres qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger Say, quatre degrs +au-dessous de Gao; puis il pntra au sein de ces contres +inexplores que le Niger renferme dans son coude, et, aprs huit +mois de nouvelles fatigues, il parvint Tembouctou; ce que nous +ferons en trois jours peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a dcouvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, rpondit le docteur. La reconnaissance du Niger +et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis +vous indiquer les principales. De 1749 1758, Adamson reconnat le +fleuve et visite Gore; de 1785 1788, Golberry et Geoffroy +parcourent les dserts de la Sngambie et remontent jusqu'au pays +des Maures, qui assassinrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, +Cochelet, et tant d'autres infortuns. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, cossais comme lui. Envoy en +1795 par la Socit africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit +le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, +reconnat la rivire de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il +repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frre Anderson, Scott le +dessinateur et une troupe douvriers; il arrive Gore; s'adjoint +un dtachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 aot; +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais +traitements, des inclmences du ciel, de l'insalubrit du pays, il +ne reste plus que onze vivants de quarante Europens; le 16 +novembre, les dernires lettres de Mungo-Park parvenaient sa +femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays +qu'arriv Boussa, sur le Niger, le 23 dcembre linfortun +voyageur vit sa barque renverse par les cataractes du fleuve, et +que lui-mme fut massacr par les indignes. + +--Et cette fin terrible n'arrta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement reconnatre +le fleuve, mais retrouver les papier du voyageur. Ds 1816, une +expdition s'organise Londres, laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Sngal, pntre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans +autre rsultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de +l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut +lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'aprs ses +documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de +largeur. + +--Facile sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! rpliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant +est immdiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent +repouss par une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait +s'lancer au travers du Sahara, pntrer jusqu' Tembouctou, et +mourir trangl quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, +qui voulaient l'obliger se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus tonnant des voyages modernes; je +veux parler du Franais Ren Cailli Aprs diverses tentatives en +1819 et en 1824, il partit nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; +le 3 aot, il arriva tellement puis et malade Tim, qu'il ne +put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois aprs; il se +joignit alors une caravane, protg par son vtement oriental, +atteignit le Niger le 10 mars, pntra dans la ville de Jenn, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu' Tembouctou, o il +arriva le 30 avril. Un autre Franais, Imbert, en 1670, un Anglais, +Robert Adams, en 1810, avaient peut-tre vu cette ville curieuse; +mais Ren Cailli devait tre le premier Europen qui en ait +rapport des donnes exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du +dsert; le 9, il reconnut l'endroit mme o fut assassin le major +Laing; le 19, il arriva El-Araouan et quitta cette ville +commerante pour franchir, travers mille dangers, les vastes +solitudes comprises entre le Soudan et les rgions septentrionales +de l'Afrique; enfin il entra Tanger, et, le 28 septembre, il +s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgr cent quatre-vingts +jours de maladie, il avait travers l'Afrique de l'ouest au nord. Ah! +si Cailli ft n en Angleterre, on l'eut honor comme le plus +intrpide voyageur des temps modernes; l'gal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprci sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualit d'Anglais, exagre peut-tre; nanmoins, +nous devons reconnatre que Ren Cailli ne jouit pas en France, +parmi les voyageurs, d'une clbrit digne de son dvouement et de +son courage]. + +--C'tait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui dcernant le prix de la Socit de +gographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent t rendus +en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux +voyage, un Anglais concevait la mme entreprise et la tentait avec +autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine +Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la cte ouest dans le golfe de Bnin; il reprit les traces de +Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs + la mort du premier, arriva le 20 aot Sakcatou o, retenu +prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son +fidle domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intress. + +--Il parvint regagner la cte et revint Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; +il offrit alors ses services au gouvernement pour complter la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frre John, second +enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 +1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu' son +embouchure, le dcrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux frres chapprent au sort commun? demanda +Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisime voyage au Niger, et prit frapp d'une balle +inconnue prs de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes +amis, ce pays, que nous traversons, a t tmoin de nobles +dvouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour rcompense! + + + + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur +Barth.--Dcadence.--O le Ciel voudra. + + + + + +Pendant cette maussade journe du lundi, le docteur Fergusson se +plut donner ses compagnons mille dtails sur la contre qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle leur +marche. Le seul souci du docteur tait caus par ce maudit vent du +nord-est qui soufflait avec rage et l'loignait de la latitude de +Tembouctou. + +Le Niger, aprs avoir remont au nord jusqu' cette ville, +s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocan +Atlantique en gerbe largement panouie; dans ce coude, le pays est +trs vari, tantt d'une fertilit luxuriante, tantt d'une extrme +aridit; les plaines incultes succdent aux champs de mas, qui +sont remplacs par de vastes terrains couverts de gents; toutes les +espces d'oiseaux d'humeur aquatique, plicans, sarcelles +martins-pcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des +torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrits sous +leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux +extrieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes gros +foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'tait avanc de plus de +doux cents milles l'ouest, et les voyageurs furent alors tmoins +d'un magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayrent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombrent sur la +chane des monts Hombori. Rien de plus trange que ces crtes +d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes +fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines +lgendaires d'une immense ville du moyen ge, telles que, par les +nuits sombres, les banquises des mers glaciales en prsentent au +regard tonn. + + Voil un site des Mystres d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas dcoup ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! rpondit Joe, je n'aimerais pas me promener seul le +soir dans ce pays de fantmes. Voyez-vous, mon matre, si ce n'tait +pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en cosse. Cela ferait +bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en +foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette +fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les +lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit +vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable rseau de canaux, de +torrents, de rivires, tout l'enchevtrement complet des affluents +du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe paisse, +ressemblaient de grasses prairies. L, le docteur retrouva la +route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le +descendre jusqu Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger +coulait ici entre deux rives riches en crucifres et en tamarins; +les troupeaux bondissants des gazelles mlaient leurs cornes +anneles aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les +guettait en silence. + +De longues files d'nes et de chameaux, chargs des marchandises de +Jenn, s'enfonaient sous les beaux arbres; bientt un amphithtre +de maisons basses apparut un dtour du fleuve; sur les terrasses +et les toits tait amoncel tout le fourrage recueilli dans les +contres environnantes. + + C'est Kabra, s'cria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas cinq milles d'ici! + +Alors vous tes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchant, mon garon. + +--Bon, tout est pour le mieux, + +En effet, deux heures, la reine du dsert, la mystrieuse +Tembouctou, qui eut, comme Athnes et Rome, ses coles de savants et +ses chaires de philosophie, se dploya sous les regards des +voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres dtails sur le plan trac par +Barth lui-mme, il en reconnut l'extrme exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +dsert; rien aux alentours; peine quelques gramines, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement +de billes et de ds jour; voil l'effet produit vol d'oiseau; +les rues, assez troites, sont bordes de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chausse, construites en briques cuites au soleil, et de +huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-l +carres; sur les terrasses sont nonchalamment tendus quelques +habitants draps dans leur robe clatante, la lance ou le mousquet +la main; de femmes point, cette heure du jour. + + Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois +tours des trois mosques, restes seules entre un grand nombre. La +ville est bien dchue de son ancienne splendeur! Au sommet du +triangle s'lve la mosque de Sankore avec ses ranges de galeries +soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, prs du +quartier de Sane-Gungu, la mosque de Sidi-Yahia et quelques maisons + deux tages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts demi +renverss. + +--Ils ont t dtruits par les Foullannes en 1826; alors la ville +tait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe sicle, +objet de convoitise gnrale, a successivement appartenu aux +Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand +centre de civilisation, o un savant comme Ahmed-Baba possdait au +XVIe sicle une bibliothque de seize cents manuscrits, n'est plus +qu'un entrept de commerce de l'Afrique centrale. + +La ville paraissait livre, en effet, une grande incurie; elle +accusait la nonchalance pidmique des cits qui s'en vont; +d'immenses dcombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient +avec la colline du march les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais peine si le dernier savant de l'endroit eut le +temps dobserver ce nouveau phnomne; les voyageurs; repousss par +le vent du dsert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientt +Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + + Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise o il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! rpliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir Zanzibar par le mme +chemin, et de traverser l'Ocan jusqu'en Amrique, cela ne +m'effrayerait gure! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands mnagements pour qu'il nous +porte jusqu' la cte. Je vais mme tre forc de jeter du lest. +Nous sommes trop lourds. + +--Voil ce que c'est que de ne rien faire, mon matre! A rester +toute la journe tendu comme un fainant dans son hamac, on +engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que +le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voil bien des rflexions dignes de Joe, rpondit le chasseur; +mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous rserve? +Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. O crois-tu +rencontrer la cte d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empch de te rpondre, Dick; nous sommes la +merci de vents trs variables; mais enfin je m'estimerai heureux si +j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a l une certaine +tendue le pays o nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimante nous +portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les dcouvrir, riposta Joe, si elles +n'taient dj connues. Est-ce qu' la rigueur on ne pourrait pas +lui en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espre bien ne pas aller +jusque-l. + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant pleine +flamme, pouvait peine le maintenir; il se trouvait alors +soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se +rveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + + + +CHAPITRE XL + +Inquitudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenn.--Vue de +Sgo.--Changement de vent.--Regrets de Joe. + + + + + +Le lit du fleuve tait alors partag par de grandes les en branches +troites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles +s'levaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en +faire un relvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait +toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et +franchit en quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha diverses lvations, en forant extrmement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphre, mais en vain. Il +abandonna promptement cette manuvre, qui augmentait encore la +dperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatigues +de l'arostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du +vent le rejeter vers la partie mridionale de l'Afrique djouait +ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou franais, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les ctes de Guine? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, la merci d'un roi qui, dans les ftes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! L, on +serait perdu. + +D'un autre ct, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur +le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il +espra que la fin de la pluie amnerait un changement dans les +courants atmosphriques. + +Il fut donc dsagrablement ramen au sentiment de la situation par +cette rflexion de Joe: + + Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette +fois, ce sera le dluge, s'il faut en juger par ce nuage qui +s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! rpondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, rpliqua Joe, avec des artes tires +au cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en dposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! cest une nue! + +--Eh bien? + +--Mais une nue de sauterelles. + +--a, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur lui, car si elles s'abattent, il sera dvast! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints +et tu en jugeras par tes propres yeux. + +Fergusson disait vrai; ce nuage pais, opaque, d'une tendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant +sur le sol son ombre immense, c'tait une innombrable lgion de ces +sauterelles auxquelles on a donn le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entirement +dnuds, les prairies comme fauches. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde strilit. + + Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce +qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible +encore que la grle par ses dvastations. + +--Et il est impossible de s'en prserver, rpondit Fergusson; +quelque. fois les habitants ont eu l'ide d'incendier des forts, +des moissons mme pour arrter le vol de ces insectes; mais les +premiers rangs, se prcipitant dans les flammes, les teignaient +sous leur masse, et le reste de la bande passait irrsistiblement. +Heureusement, dans ces contres, il y a une sorte de compensation +leurs ravages; les indignes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, dit Joe, qui, pour +s'instruire, ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goter. + +Le pays devint plus marcageux vers le soir; les forts firent place +des bouquets d'arbres isols; sur les bords du fleuve, on +distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de +fourrages. Dans une grande le apparut alors la ville de Jenn, avec +les deux tours de sa mosque de terre, et l'odeur infecte qui +s'chappait de millions de nids d'hirondelles accumuls sur ses +murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers peraient +entre les maisons; mme la nuit, l'activit paraissait trs +grande. Jenn est en effet une ville fort commerante; elle fournit + tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses +caravanes par les chemins ombrags, y transportent les diverses +productions de son industrie. + + Si cela n'et pas d prolonger notre voyage, dit le docteur, +j'aurais tent de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver +plus d'un Arabe qui a voyag en France ou en Angleterre, et auquel +notre genre de locomo-tion n'est peut-tre pas tranger. Mais ce ne +serait pas prudent. + +--Remettons cette visite notre prochaine excursion, dit Joe en +riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une lgre +tendance souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'tait plus d'aucun +usage; il russit maintenir le Victoria dans une zone plus +favorable ses projets. A quatre heures du matin, les premiers +rayons du soleil clairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, +ses mosques mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui +transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les +voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient +rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquitudes du +docteur se calmaient peu peu. + + Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sngal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout fait encore; la rigueur, si le Victoria venait +nous manquer, nous pourrions gagner des tablissements franais! +Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu' la +cte occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'tait le +plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi nos rcits, mon matre? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille tmoins nous auront vu partir d'un ct de +l'Afrique; mille tmoins nous verront arriver l'autre ct. + +--En ce cas, rpondit Kennedy, il me parat difficile de dire que +nous n'avons pas travers! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je +regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voil qui +aurait donn du poids nos histoires et de la vraisemblance nos +rcits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais compos une +jolie foule pour m'entendre et mme pour m'admirer! + + + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Sngal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, +Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes +difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manuvre de Joe.--Halte +au-dessus d'un fort. + + + + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se prsenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement tendues se changeaient en +collines qui faisaient prsager de prochaines montagnes; on aurait +franchir la chane qui spare le bassin du Niger du bassin du +Snegal et dtermine l'coulement des eaux soit au golfe de Guine, +soit la baie du cap Vert. + +Jusqu'au Sngal, cette partie de l'Afrique est signale comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les rcits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces ngres barbares; ce climat funeste dvora +la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut +donc plus que jamais dcid ne pas prendre pied sur cette contre +inhospitalire. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +manire sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crte. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua monter et + descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'arostat peu gonfl s'efflanquaient +dj; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans +son enveloppe dtendue. + +Kennedy ne put s'empcher d'en faire la remarque. + + Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, rpondit le docteur; mais la gutta-percha s'est videmment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogne fuit travers le +taffetas. + +--Comment empcher cette fuite + +--C'est impossible. Allgeons-nous; cest le seul moyen; jetons +tout ce qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle dj fort +dgarnie. + +--Dbarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez +considrable. + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui +runissait les cordes du filet; de l, il vint facilement bout de +dtacher les pais rideaux de la tente, et il les prcipita au +dehors. + + Voil qui fera le bonheur de toute une tribu de ngres, dit-il; il +y a l de quoi habiller un millier d'indignes, car ils sont assez +discrets sur l'toffe. + +Le ballon s'tait relev un peu, mais bientt il devint vident +qu'il se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire cette +enveloppe. + +--Je te le rpte, Dick, nous n'avons aucun moyen de la rparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas compltement +indispensable; je veux tout prix viter une halte dans ces +parages; les forts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont +rien moins que sres. + +--Quoi! des lions, des hynes? fit Joe avec mpris. + +--Mieux que cela, mon garon, des hommes, et des plus cruels qui +soient en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont prcds; puis les Franais, qui +occupent la colonie du Sngal, ont eu forcment des rapports avec +les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel +Faidherbe, des reconnaissances ont t pousses fort avant dans le +pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont +rapport des documents prcieux de leurs expditions. Ils ont +explor ces contres formes par le coude du Sngal, l o la +guerre et le pillage n'ont plus laiss que des ruines. + +--Que s'est-il donc pass? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sngalais, Al-Hadji, se +disant inspir comme Mahomet, poussa toutes les tribus la guerre +contre les infidles, c'est--dire les Europens. Il porta la +destruction et la dsolation entre le fleuve Sngal et son affluent +la Falm. Trois hordes de fanatiques guides par lui sillonnrent +le pays de faon n'pargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avana mme dans la valle du Niger, jusqu' la +ville de Sego, qui fut longtemps menace. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Mdine, bti par les Franais sur +les bords du fleuve; cet tablissement fut dfendu par un hros, +Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans +munitions presque, tint jusqu'au moment o le colonel Faidherbe vint +le dlivrer. Al-Hadji et ses bandes repassrent alors le Sngal, et +revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres; +or, voici les contres dans lesquelles il s'est enfui et rfugi +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas +bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu' nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas loigns du fleuve, dit le docteur; mais je +prvois que notre ballon ne pourra nous porter au-del. + +--Arrivons toujours sur les bords, rpliqua le chasseur, ce sera +cela de gagn. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, +une chose m'inquite. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes dpasser, et ce sera difficile, +puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'arostat, +mme en produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attach comme le marin +son navire; je ne m'en sparerai pas sans peine! Il n'est plus ce +qu'il tait au dpart, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! +Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crve-cur +de l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgr nous. +Il nous servira jusqu' ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'puise, fit Joe en le considrant, il maigrit, sa vie s'en +va. Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici l'horizon les montagnes +dont tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur aprs les avoir examines avec +sa lunette; elles me paraissent fort leves, nous aurons du mal +les franchir. + +--Ne pourrait-on les viter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace quelles occupent: +prs de la moiti de l'horizon! + +--Elles ont mme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; +elles gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidit +extrme, ou, pour mieux dire, le vent trs fort prcipitait le +Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'lever tout prix, sous +peine de les heurter. + + Vidons notre caisse eau, dit Fergusson; ne rservons que le +ncessaire pour un jour. + +--Voil! dit Joe + +--Le ballon se relve-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, rpondit le docteur, qui ne +quittait pas le baromtre des yeux. Mais ce n'est pas assez. + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs faire +croire qu'elles se prcipitaient sur eux; ils taient loin de les +dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut galement jete au dehors; on +n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore +insuffisant. + + Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons vides, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voil! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dvouement de l'autre jour! +Quoi quil arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon matre, nous ne nous quitterons pas. + +Le Victoria avait regagn en hauteur une vingtaine de toises, mais +la crte de la montagne le dominait toujours. C'tait une arte +assez droite qui terminait une vritable muraille coupe pic. Elle +s'levait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des +voyageurs. + + Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brise +contre ces roches, si nous ne parvenons pas les dpasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pse. + +Le ballon fut encore dlest dune cinquantaine de livres; il +s'leva trs sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas +au-dessus de la ligne des montagnes. La situation tait effrayante; +le Victoria courait avec une grande rapidit; on sentait qu'il +allait se mettre en pices; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle tait presque vide. + + S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prt sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! rpondit le chasseur avec motion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera ncessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous +coter la vie. + +--Nous approchons! s'cria Joe, nous approchons! + +Dix toises! La montagne dpassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les prcipita au dehors. Sans en rien +dire Kennedy, il lana galement plusieurs sacs de balles et de +plomb. + +Le ballon remonta, il dpassa la cime dangereuse, et son ple +suprieur s'claira des rayons du soleil. Mais la nacelle se +trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre +lesquels elle allait invitablement se briser. + + Kennedy! Kennedy! s'cria le docteur, jette tes armes, ou nous +sommes perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparatre au dehors de la +nacelle. + + Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! fit le docteur. + +La crte de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine +de pieds de largeur, et de l'autre ct, la pente prsentait une +moindre dclivit. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau +assez uni; elle glissa sur un sol compos de cailloux aigus qui +criaient sous son passage, + + Nous passons! nous passons! nous sommes passs! cria une voix +qui fit bondir le cur de Fergusson. + +L'intrpide garon se soutenait par les mains au bord infrieur de +la nacelle; il courait pied sur la crte, dlestant ainsi le +ballon de la totalit de son poids; il tait mme oblig de le +retenir fortement, car il tendait lui chapper. + +Lorsqu'il fut arriv au versant oppos, et que l'abme se prsenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta auprs de ses compagnons. + + Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; rpondit celui-ci, ce n'est pas pour +vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela +depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime payer mes dettes, et +maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en prsentant au +chasseur son arme de prdilection. J'aurais eu trop de peine vous +voir vous en sparer. + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu' descendre; cela lui tait facile; il +se retrouva bientt deux cents pieds du sol, et fut alors en +quilibre. Le terrain semblait convulsionn; il prsentait de +nombreux accidents fort difficiles viter pendant la nuit avec un +ballon qui n'obissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgr +ses rpugnances, le docteur dut se rsoudre faire halte jusqu'au +lendemain. + + Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrter, dit-il. + +--Ah! rpondit Kennedy, tu te dcides enfin? + +--Oui, j'ai mdit longuement un projet que nous allons mettre +excution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. + +Joe obit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + + J'aperois de vastes forts, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais passer la nuit terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous rpte quil serait dangereux de nous +sparer. D'ailleurs, je rclame votre aide pour un travail +difficile. + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forts immenses, ne tarda pas +s'arrter brusquement; ses ancres taient prises; le vent tomba +avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste +champ de verdure form par la cime d'une fort de sycomores. + + + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de gnrosit.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le +quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors +de porte. + + + + + +Le docteur Fergusson commena par relever sa position d'aprs la +hauteur des toiles; il se trouvait vingt-cinq milles peine du +Sngal. + + Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il aprs avoir +point sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni +pont ni barques, il faut tout prix le passer en ballon; pour +cela, nous devons nous allger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, rpondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; moins que l'un de nous se +dcide se sacrifier, de rester en arrire... et, mon tour, je +rclame cet honneur. + +--Par exemple! rpondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner pied la +cte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! rpliqua Joe. + +--Votre combat de gnrosit est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espre que nous n'en arriverons pas cette extrmit; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous sparer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voil qui est parl, fit Joe; une petite promenade ne nous fera +pas de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un +dernier moyen pour allger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connatre. + +--Il faut nous dbarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons l prs de neuf cents livres +bien lourdes traner par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne lobtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--coutez-moi, mes amis; j'ai calcul fort exactement ce qui nous +reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous +transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent; +nous ferons peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant +nos deux ancres que je tiens conserver. + +--Mon cher Samuel, rpondit le chasseur, tu es plus comptent que +nous en pareille matire; tu es le seul juge de la situation; +dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon matre. + +--Je vous rpte, mes amis, quelque grave que soit cette +dtermination, il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! rpliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut dmonter l'appareil pice +par pice; on enleva d'abord la caisse de mlange, puis celle du +chalumeau, et enfin la caisse o s'oprait la dcomposition de l'eau; +il ne fallut pas moins de la force runie des trois voyageurs pour +arracher les rcipients du fond de la nacelle dans laquelle ils +taient fortement encastrs; mais Kennedy tait si vigoureux, Joe +si adroit, Samuel si ingnieux, qu'ils en vinrent bout; ces +diverses pices furent successivement jetes au dehors, et elles +disparurent en faisant de vastes troues dans le feuillage des +sycomores. + + Les ngres seront bien tonns, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engags dans le ballon, et qui +se rattachaient au serpentin. Joe parvint couper quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant +aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils taient retenus par leur +extrmit suprieure et fixs par des fils de laiton au cercle mme +de la soupape. + +Ce fut alors que Joe dploya une merveilleuse adresse; les pieds +nus, pour ne pas railler l'enveloppe, il parvint l'aide du filet, +et malgr les oscillations, grimper jusqu'au sommet extrieur de +l'arostat; et l, aprs mille difficults, accroch d'une main +cette surface glissante, il dtacha les crous extrieurs qui +retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se dtachrent aisment, et +furent retirs par l'appendice infrieur, qui fut hermtiquement +referm au moyen d'une forte ligature. + +Le Victoria, dlivr de ce poids considrable, se redressa dans +l'air et tendit fortement la corde de lancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et +de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur mettre la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + + Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais +prendre le premier quart; deux heures, je rveillerai Kennedy; +quatre heures, Kennedy rveillera Joe; six heures, nous +partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette +dernire journe! + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'tendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil +aussi rapide que profond. + +La nuit tait paisible; quelques nuages s'crasaient contre le +dernier quartier de la lune, dont les rayons indcis rompaient +peine l'obscurit. Fergusson, accoud sur le bord de la nacelle, +promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention +le sombre rideau de feuillage qui s'tendait sous ses pieds en lui +drobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il +cherchait s'expliquer jusqu'au lger frmissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, aprs avoir +surmont tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes +sont plus vives, les motions plus fortes, le point d'arrive semble +fuir devant les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +dfinitive, pouvait faire dfaut d'un moment l'autre. Le docteur +ne comptait plus sur son ballon d'une faon absolue; le temps tait +pass o il le manuvrait avec audace parce qu'il tait sr de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indtermines dans ces vastes forts; il crut mme voir un feu +rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa +lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se +fit mme comme un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute prouv une hallucination; il couta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart tant alors +coul, il rveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrme, +et prit place aux cts de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, +qu'il avait de la peine tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, +et se mit fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu rgnait autour de loi; un vent lger +agitait la cime des arbres et balanait doucement la nacelle, +invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgr lui; il +voulut y rsister, ouvrit plusieurs fois les paupires, plongea dans +la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, +succombant la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plong dans cet tat d'inertie? Il ne put +s'en rendre compte son rveil, qui fut brusquement provoqu par un +ptillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait +sur sa figure. La fort tait en flammes. + + Au feu! au feu! s'cria-t-il, sans trop comprendre +l'vnement. + +Ses deux compagnons se relevrent. + + Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... + +En ce moment des hurlements clatrent sous le feuillage violemment +illumin. + + Ah! les sauvages! s'cria Joe. Ils ont mis le feu la fort +pour nous incendier plus srement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! dit le +docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois +mort se mlaient aux gmissements des branches vertes; les lianes, +les feuilles, toute la partie vivante de cette vgtation se tordait +dans l'lment destructeur; le regard ne saisissait qu'un ocan de +flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la +fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; +cet amas enflamm, cet embrasement se rflchissait dans les nuages, +et les voyageurs se crurent envelopps dans une sphre de feu. + + Fuyons! s'cria Kennedy! terre! c'est notre seule chance de +salut! + +Mais Fergusson l'arrta d'une main ferme, et, se prcipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, lchaient dj ses parois illumines; +mais le Victoria, dbarrass de ses liens, monta de plus de mille +pieds dans les airs. + +Des cris pouvantables clatrent sous la fort, avec de violentes +dtonations d'armes feu; le ballon, pris par un courant qui se +levait avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il tait quatre heures du matin. + + + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dvast.--Vent modr.--Le +Victoria baisse--Les dernires provisions.--Les bonds du +Victoria.--Dfense coups de fusil.--Le vent frachit,--Le fleuve +du Sngal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traverse du +fleuve. + + + + + + Si nous n'avions pas pris la prcaution de nous allger hier soir, +dit le docteur, nous tions perdus sans ressources. + +Voil ce que c'est que de faire les choses temps, rpliqua Joe; +on se sauve alors, et rien nest plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, rpliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas +descendre sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! + +La lisire de la fort venait d'tre dpasse, et les voyageurs +purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revtus du large +pantalon et du burnous flottant; ils taient arms, les uns de +lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop +de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui +marchait avec une vitesse modre. + +A la vue des voyageurs, ils poussrent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colre et les menaces se lisaient sur +leurs figures basanes, rendues plus froces par une barbe rare, +mais hrisse; ils traversaient sans peine ces plateaux abaisss et +ces rampes adoucies qui descendent an Sngal. + + Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les +farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en +pleine fort, au milieu d'un cercle de btes fauves, que de tomber +entre les mains de ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de +vigoureux gaillards! + +--Heureusement, ces btes-l, a ne vole pas, rpondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes +incendies! voil leur ouvrage; et l o s'tendaient de vastes +cultures, ils ont apport l'aridit et la dvastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, rpliqua Kennedy, et si nous +parvenons mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en +sret. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, rpondit Le +docteur en portant ses yeux sur le baromtre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de +prparer nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien +de ne pas les avoir semes sur notre route. + +--Ma carabine! s'cria le chasseur, j'espre ne m'en sparer +jamais. + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantit suffisante. + + A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +facult de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes la merci du ballon. + +--Cela est fcheux, reprit Kennedy; le vent est assez mdiocre, et +si nous avions rencontr un ouragan pareil celui des jours +prcdents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de +vue. + +--Ces coquins-l nous suivent sans se gner, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous tions bonne porte, dit le chasseur, je m'amuserais +les dmonter les uns aprs les autres. + +--Oui-da! rpondit Fergusson; mais ils seraient bonne porte +aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de +leurs longs mousquets; or, s'ils le dchiraient, je te laisse +juger quelle serait notre situation. + +La poursuite des Talibas continua toute la matine. Vers onze heures +du matin, les voyageurs avaient peine gagn une quinzaine de +milles dans l'ouest. + +Le docteur piait les moindres nuages l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphre. S'il venait tre rejet +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait baisser sensiblement; depuis son dpart, il avait +dj perdu plus de trois cents pieds, et le Sngal devait tre +loign d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui +fallait compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attire par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le baromtre, et comprit la cause de ces +hurlements: + + Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, rpondit Fergusson. + +--Diable! pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'tait pas cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enlevrent leurs chevaux, et bientt une dcharge de +mousquets clata dans les airs. + + Trop loin, imbciles! s'cria Joe; il me parat bon de tenir ces +gredins-l distance. + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancs, il fit feu; le +Talibas roula terre; ses compagnons s'arrtrent et le Victoria +gagna sur eux. + + Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assurs de nous prendre, rpondit le +docteur; et ils y russiront, si nous descendons encore! Il faut +absolument nous relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous dbarrasserons! + +--Voil, Monsieur! fit Joe en obissant aux ordres de son matre. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des +cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria +redescendait avec rapidit; le gaz fuyait par les pores de +l'enveloppe. + +Bientt la nacelle vint raser le sol; les ngres d'Al-Hadji se +prcipitrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, peine eut-il touch terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + + Nous n'chapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre rserve d'eau-de-vie, Joe, s'cria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et +notre dernire ancre, puisqu'il le faut! + +Joe arracha les baromtres, les thermomtres; mais tout cela tait +peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientt +vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'taient qu' +deux cents pas de lui. + + Jette les deux fusils! s'cria le docteur. + +Pas avant de les avoir dchargs, du moins, rpondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frapprent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tombrent au milieu des cris frntiques de la bande. +Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une norme +tendue, comme une immense balle lastique rebondissant sur le sol. + +trange spectacle que celui de ces infortuns cherchant fuir par +des enjambes gigantesques, et qui, semblables Ante, paraissaient +reprendre une force nouvelle ds qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il tait prs de midi. Le +Victoria s'puisait, se vidait, sallongeait; son enveloppe +devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu +grinaient les uns sur les autres. + + Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! + +Joe ne rpondit pas, il regardait son matre. + + Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante +livres jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! rpondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous +pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hsitrent pas tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indiqu le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes +de la nacelle; elle tomba au moment o l'arostat allait +dfinitivement s'abattre. + + Hourra! hourra! s'cria-t-il, pendant que le ballon dlest +remontait trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devana et +fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. +Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent +la dpasser, tandis que la horde d'Al Hadji tait force de prendre +par le nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accrochs au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, aprs avoir franchi la colline, le docteur s'cria: + + Le fleuve! le fleuve! le Sngal! + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +tendue; la rive oppose, basse et fertile, offrait une sre +retraite et un endroit favorable pour oprer la descente. + + Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvs! + +Mais il ne devait pas en tre ainsi; le ballon vide retombait peu +peu sur un terrain presque entirement dpourvu de vgtation. +C'taient de longues pentes et des plaines rocailleuses; peine +quelques buissons, une herbe paisse et dessche sous l'ardeur du +soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'tendue; au dernier, il s'accrocha par +la partie suprieure du filet aux branches leves d'un baobab, seul +arbre isol au milieu de ce pays dsert. + + C'est fini, fit le chasseur. + +--Et cent pas du fleuve, dit Joe. + +Les trois infortuns mirent pied terre, et le docteur entrana ses +deux compagnons vers le Sngal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolong; +arriv sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas +une barque sur la rive; pas un tre anim. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sngal se prcipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'tendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes tranges, comme d'immenses animaux antdiluviens +ptrifis au milieu des eaux. + +L'impossibilit de traverser ce gouffre tait vidente; Kennedy ne +put retenir un geste de dsespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un nergique accent d'audace, +s'cria: + + Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, fit Joe avec cette confiance en son matre +qu'il ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe dessche avait inspir au docteur une ide +hardie. C'tait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'arostat. + + Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; +ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantit de +cette herbe sche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de +l'air chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'cria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientt une norme meule fut +empile prs du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'arostat +en le coupant dans sa partie infrieure; il eut soin pralablement +de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogne par la soupape; puis il +empila une certaine quantit d'herbe sche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; +une chaleur de cent quatre-vingts degrs [100 centigrades,] suffit + diminuer de moiti la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +rarfiant; aussi le Victoria commena reprendre sensiblement sa +forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les +soins du docteur, et l'arostat grossissait vue d'il. + +Il tait alors une heure moins le quart. + +En ce moment, deux milles dans le nord, apparut la bande des +Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancs +toute vitesse. + + Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en +plein air! + +--Voil, Monsieur. + +Le Victoria tait aux deux tiers gonfl. + + Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait dj. + +--C'est fait, rpondit le chasseur. + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiqurent sa +tendance s'enlever. Les Talibas approchaient; ils taient peine + cinq cents pas. + + Tenez-vous bien, s'cria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon matre! n'ayez pas peur! + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantit +d'herbe. + +Le ballon, entirement dilat par l'accroissement de temprature, +s'envola en frlant les branches du baobab. + + En route! cria Joe. + +Une dcharge de mousquets lui rpondit; une balle mme lui laboura +l'paule; mais Kennedy, se penchant et dchargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus terre. + +Des cris de rage impossibles rendre accueillirent l'enlvement de +l'arostat, qui monta plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il dcrivit d'inquitantes oscillations, pendant que +l'intrpide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes aprs, sans avoir chang une parole, les intrpides +voyageurs descendaient peu peu vers l'autre rive du fleuve. + +L, surpris, merveill, effray, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme franais. Qu'on juge de leur +tonnement quand ils virent ce ballon s'lever de la rive droite du +fleuve. Ils n'taient pas loigns de croire un phnomne cleste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de +vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse +tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'vnement. + +Le ballon, se dgonflant peu peu, retombait avec les hardis +aronautes retenus son filet; mais il tait douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Franais se prcipitrent dans le +fleuve, et reurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment o +le Victoria s'abattait quelques toises de la rive gauche du +Sngal. + + Le docteur Fergusson! s'cria le lieutenant. + +--Lui-mme, rpondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. + +Les Franais emportrent les voyageurs au del du fleuve, tandis que +le ballon demi dgonfl, entran par un courant rapide, s'en alla +comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sngal dans +les cataractes de Gouina. + + Pauvre Victoria! fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses +deux amis s'y prcipitrent sous l'empire d'une grande motion + + + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le procs-verbal.--Les tablissements franais.--Le +poste de Mdine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frgate +anglaise.--Retour Londres. + + + + + +L'expdition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait t envoye +par le gouverneur du Sngal; elle se composait de deux officiers, +MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, +enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux +jours, ils s'occupaient de reconnatre la situation la plus +favorable pour l'tablissement d'un poste Gouina, lorsqu'ils +furent tmoins de l'arrive du docteur Fergusson. + +On se figure aisment les flicitations et les embrassements dont +furent accabls les trois voyageurs. Les Franais, ayant pu +contrler par eux mmes l'accomplissement de cet audacieux projet, +devenaient les tmoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrive aux cataractes de Gouina. + + Vous ne refuserez pas de signer un procs-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, rpondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits un poste provisoire tabli sur le bord +du fleuve; ils y trouvrent les soins les plus attentifs et des +provisions en abondance. Et c'est l que fut rdig en ces termes le +procs-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Socit +Gographique de Londres: + + Nous, soussigns, dclarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif +de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tomb +quelques pas de nous dans le lit mme du fleuve, et, entran par le +courant, s'est abm dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi +nous avons sign le prsent procs-verbal, contradictoirement avec +les sus nomms, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de +Gouina, le 24 mai 1862. + + SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. + +Ici finit ltonnante traverse du docteur Fergusson et de ses +braves compagnons, constate par d'irrcusables tmoignages; ils se +trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalires et +dont les rapports sont frquents avec les tablissements franais. + +Ils taient arrivs au Sngal le samedi 24 mai, et, le 27 du mme +mois, ils atteignaient le poste de Mdine, situ un peu plus au nord +sur le fleuve. + +L les franais les reurent bras ouverts, et dployrent envers +eux toutes les ressources de leur hospitalit; le docteur et ses +compagnons purent s'embarquer presque immdiatement sur le petit +bateau vapeur le Basilic, qui descendait le Sngal jusqu' son +embouchure. + +Quatorze jours aprs, le 10 juin, ils arrivrent Saint-Louis, o +le gouverneur les reut magnifiquement; ils taient compltement +remis de leurs motions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait + qui voulait l'entendre: + + C'est un pitre voyage que le notre, aprs tout, et si quelqu'un +est avide d'motions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; +cela devient fastidieux la fin, et, sans les aventures du lac +Tchad et du Sngal, je crois vritablement que nous serions morts +d'ennui! + +Une frgate anglaise tait en partance; les trois voyageurs prirent +passage bord; le 26 juin, ils arrivaient Portsmouth, et le +lendemain Londres. + +Nous ne dcrirons pas l'accueil qu'ils reurent la Socit Royale +de Gographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy +repartit aussitt pour dimbourg avec sa fameuse carabine; il avait +hte de rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidle Joe demeurrent les mmes hommes +que nous avons connus. Cependant il s'tait fait en eux un +changement leur insu. + +Ils taient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entire ne tarirent pas en loges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour o il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en sance publique la Socit Royale de +Gographie le rcit de son expdition aronautique, et il obtint +pour lui et ses deux compagnons la mdaille d'or destine +rcompenser la plus remarquable exploration de l'anne 1862. + +-------- + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour rsultat de +constater de la manire la plus prcise les faits et les relvements +gographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grce +aux expditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de .lAfrique, nous pourrons avant peu contrler les propres +dcouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contre comprise +entre les quatorzime et trente-troisime degrs de longitude. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + +***** This file should be named 4548-8.txt or 4548-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/4548/ + +Produced by Charles Aldarondo + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/4548-8.zip b/old/4548-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e8c50fb --- /dev/null +++ b/old/4548-8.zip diff --git a/old/7cinq10.txt b/old/7cinq10.txt new file mode 100644 index 0000000..ffb014c --- /dev/null +++ b/old/7cinq10.txt @@ -0,0 +1,12229 @@ +The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne +(#20 in our series by Jules Verne) + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Release Date: October, 2003 [Etext #4548] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 7, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne +******This file should be named 7cinq10.txt or 7cinq10.zip****** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 7cinq11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7cinq10a.txt + +This etext was created by Charles Aldarondo (Aldarondo@yahoo.com) + +Project Gutenberg Etexts are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep etexts in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our etexts one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any Etext before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext +files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+ +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +should reach over 300 billion Etexts given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext +Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion] +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +At our revised rates of production, we will reach only one-third +of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need +funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain +or increase our production and reach our goals. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of November, 2001, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Arkansas, Connecticut, Delaware, +Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, +Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon, +Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee, +Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin, +and Wyoming. + +*In Progress + +We have filed in about 45 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +All donations should be made to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fundraising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this etext, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this etext if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +etext, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this etext by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this etext on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS +This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this etext +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these etexts, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's etexts and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other etext medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this etext within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this etext, +[2] alteration, modification, or addition to the etext, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this etext electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + etext or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this etext in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The etext may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the etext (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart +and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.] +[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales +of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or +software or any other related product without express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END* + + + + +This etext was created by Charles Aldarondo (Aldarondo@yahoo.com) + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DECOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours tres applaudi.--Presentation du docteur Samuel +Fergusson--" Excelsior. "--Portrait en pied du docteur.--Un +fataliste convaincu.--Dener au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + + + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, a +la seance de la Societe royale geographique de Londres, Waterloo +place, 3. Le president, sir Francis M..., faisait a ses honorables +collegues une importante communication dans un discours frequemment +interrompu par les applaudissements. + +Ce rare morceau d'eloquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se deversait a pleines +periodes: + +" L'Angleterre a toujours a la tete des nations (car, on l'a +remarque, les nations marchent universellement a la tete les unes +des autres), " par l'intrepidite de ses voyageurs dans la voie des +decouvertes geographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur +Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas a +son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle +reussit (elle reussira!) reliera, en les completant, les notions +eparses de la cartologie africaine (vehemente approbation), et si +elle echoue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un +des plus audacieuses conceptions du genie humain! (Trepignements +frenetiques.) " + +--Hourra! hourra! fit l'assemblee electrisee par ces emouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrepide Fergusson!" s'ecria l'un des membres les +plus expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson eclata dans +toutes les bouches, et nous sommes fondes a croire qu'il gagna +singulierement a passer par des gosiers anglais. La salle des +seances en fut ebranlee. + +Ils etaient la pourtant, nombreux, vieillis, fatigues, ces +intrepides voyageurs que leur temperament mobile promena dans les +cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou +moralement, ils avaient echappe aux naufrages, aux incendies. aux +tomahawks de l'Indien, aux casse-tetes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynesie! Mais rien ne put comprimer +les battements de leurs ceurs pendant le discours de sir Francis +M..., et, de memoire humaine, ce fut la certainement le plus beau +succes oratoire de la Societe royale geographique de Londres Mais, +en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux +paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de " +the Royal Mint [La Monnaie a Londres.]. " Une indemnite +d'encouragement fut votee, seance tenante, en faveur du docteur +Fergusson, et s'eleva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait a l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Societe interpella le president sur la +question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas +officiellement presente. + +" Le docteur se tient a la disposition de l'assemblee, repondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'ecria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par +ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-etre cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix +malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, repondit un membre plaisant de cette grave +Societe. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, " dit simplenlent sir Francis +M ... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas +le moins du monde emu d'ailleurs. + +C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, de taille et de +constitution ordinaires; son temperament sanguin se trahissait par +une coloration forcee du visage, il avait une figure froide, aux +traits reguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de +l'homme predestine aux decouvertes; ses yeux fort doux, plus +intelligents que hardis, donnaient un grand charme a sa physionomie; +ses bras etaient longs, et ses pieds se posaient a terre avec +l'aplomb du grand marcheur. + +La gravite calme respirait dans toute la personne du docteur, et +l'idee ne venait pas a l'esprit qu'il put etre l'instrument de la +plus innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cesserent qu'au moment +ou le docteur Fergusson reclama le silence par un geste aimable. Il +se dirigea vers le fauteuil prepare pour sa presentation; puis, +debout, fixe, le regard energique, il leva vers le ciel l'index de +la main droite; ouvrit la bouche et prononca ce seul mot: + +" Excelsior! " + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, +jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour +cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succes. +Le discours de sir Francis M... etait depasse, et de haut. Le +docteur se montrait a la fois sublime, grand, sobre et mesure; il +avait dit le mot de la situation: + +" Excelsior! " + +Le vieux commodore, completement rallie a cet homme etrange, reclama +l'insertion " integrale " du discours Fergusson dans the Proceedings +of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Societe +Royale Geographique de Londres.]. + +Qu'etait donc ce docteur, et a quelle entreprise allait-il se +devouer? + +Le pere du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine +anglaise, avait associe son fils, des son plus jeune age, aux +dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui +paraet n'avoir jamais connu la crainte, annonca promptement un +esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension +remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre, +une adresse peu commune a se tirer d'affaire; il ne fut jamais +embarrasse de rien, pas meme de se servir de sa premiere fourchette, +a quoi les enfants reussissent si peu en general. + +Bientot son imagination s'enflamma a la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +decouvertes qui signalerent la premiere partie du XlXe siecle; il +reva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillie, des +Levaillant, et meme un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson +Crusoe, qui ne lui paraissait pas inferieure. Que d'heures bien +occupees il passa avec lui dans son ele de Juan Fernandez! Il +approuva souvent les idees du matelot abandonne; parfois il discuta +ses plans et ses projets; il eut fait autrement, mieux peut-etre, +tout aussi bien, a coup sur! Mais, chose certaine, il n'eut jamais +fui cette bienheureuse ele, ou il etait heureux comme un roi sans +sujets....; non, quand il se fut agi de devenir premier lord de +l'amiraute! + +Je vous laisse a penser si ces tendances se developperent pendant sa +jeunesse aventureuse jetee aux quatre coins du monde. Son pere, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des etudes serieuses en hydrographie, en physique +et en mecanique, avec une legere teinture de botanique, de medecine +et d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, age de vingt-deux +ans, avait deja fait son tour du monde; il s'enrola dans le corps +des ingenieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; +mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu +de commander, il n'aimait pas a obeir. Il donna sa demission, et, +moitie chassant, moitie herborisant, il remonta vers le nord de la +peninsule indienne et la traversa de Calcutta a Surate. Une simple +promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en +1845 a l'expedition du capitaine Sturt, charge de decouvrir cette +mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la +Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possede du demon des decouvertes, il accompagna jusqu'en 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expedition qui contourna le continent +americain du detroit de Behring au cap Farewel. + +En depit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson resistait merveilleusement; il vivait a +son aise au milieu des plus completes privations; c'etait le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate a volonte, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvisee, qui s'endort a toute heure du jour et se reveille a +toute heure de la nuit. + +Rien de moins etonnant, des lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 a 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie +des freres Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de +curieuses observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus interessant du Daily Telegraph, ce journal a +un penny, dont le tirage monte jusqu'a cent quarante mille +exemplaires par jour, et suffit a peine a plusieurs millions de +lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fut +membre d'aucune institution savante, ni des Societes royales +geographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Petersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni meme de Royal +Polytechnic Institution, ou tronait son ami le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa meme un jour de resoudre le probleme suivant, +dans le but de lui etre agreable: Etant donne le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tete en +a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la difference des +rayons? Ou bien, etant connu ce nombre de milles parcourus par les +pieds et par la tete du docteur, calculer sa taille exacte a une +ligne pres? + +Mais Fergusson se tenait toujours eloigne des corps savants, etant +de l'eglise militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employe a chercher qu'a discuter, a decouvrir qu'a discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour a Geneve avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures +ou l'on s'asseyait de cote comme dans les omnibus: or il advint que, +par hasard, notre Anglais fut place de maniere a presenter le dos au +lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans +qu'il songeat a se retourner une seule fois, et il revint a Londres, +enchante du lac de Geneve. + +Le docteur Fergusson s'etait retourne, lui, et plus d'une fois +pendant ses voyages, et si bien retourne qu'il avait beaucoup vu. En +cela, d'ailleurs, il obeissait a sa nature, et nous avons de bonnes +raisons de croire qu'il etait un peu fataliste, mais d'un fatalisme +tres orthodoxe, comptant sur lui, et meme sur la Providence; `il se +disait pousse plutot qu'attire dans ses voyages, et parcourait le +monde, semblable a une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la +route dirige. + +" Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. " + +On ne s'etonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit +les applaudissements de la Societe Royale; il etait au-dessus de ces +miseres, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanite; il +trouvait toute simple la proposition qu'il avait adressee au +president sir Francis M ... et ne s'apercut meme pas de l'effet +immense qu'elle produisit. + +Apres la seance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans +Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dresse a son intention; +la dimension des pieces servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas +n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson +lui-meme. + +Des toasts nombreux furent portes avec les vins de France aux +celebres voyageurs qui s'etaient illustres sur la terre d'Afrique. +On but a leur sante ou a leur memoire, et par ordre alphabetique, ce +qui est tres anglais: a Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, +Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, +Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, +Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillie, +Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, +Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, +Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroule, Duveyrier, +Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, +Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, +Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, +Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lampriere, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Hericourt, Rongawi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, +Veyssiere, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, +Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son +incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et +completer la serie des decouvertes africaines. + + + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + + + + +Le lendemain, dans son numero du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi concu: + +" L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un +idipe moderne nous donnera le mot de cette enigme que les savants de +soixante siecles n'ont pu dechiffrer. Autrefois, rechercher les +sources du Nil, fontes Nili querere, etait regarde comme une +tentative insensee, une irrealisable chimere. " + +" Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracee par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrepides investigations depuis le cap de Bonne-Esperance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la decouverte +des Grands Lacs interieurs, ont ouvert trois chemins a la +civilisation moderne; leur point d'intersection, ou nul voyageur n'a +encore pu parvenir, est le ceur meme de l'Afrique. C'est la que +doivent tendre tous les efforts. " + +" Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont etre +renoues par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprecie les belles explorations. " + +" Cet intrepide decouvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est a l'ouest. Si nous sommes bien +informes, le point de depart de ce surprenant voyage serait l'ele de +Zanzibar sur la cote orientale. Quant au point d'arrivee, a la +Providence seule il est reserve de le connaetre. " + +" La proposition de cette exploration scientifique a ete faite hier +officiellement a la Societe Royale de Geographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est votee pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + +" Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans precedents dans les fastes geographiques. " + +Comme on le pense, cet article eut un enorme retentissement; il +souleva d'abord les tempetes de l'incredulite, le docteur Fergusson +passa pour un etre purement chimerique, de l'invention de M. Barnum, +qui, apres avoir travaille aux Etats-Unis, s'appretait a " faire " +les Iles Britanniques. + +Une reponse plaisante parut a Geneve dans le numero de fevrier des " +Bulletins de la Societe Geographique ", elle raillait +spirituellement la Societe Royale de Londres, le Traveller's club et +l'esturgeon phenomenal. + +Mais M. Petermann, dans ses " Mittheilungen, " publies a Gotha, +reduisit au silence le plus absolu le journal de Geneve. M. +Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se +rendait garant de l'intrepidite de son audacieux ami + +Bientot d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les preparatifs du +voyage se faisaient a Londres; les fabriques de Lyon avaient recu +une commande importante de taffetas pour la construction de +l'aerostat; enfin le gouvernement britannique mettait a la +disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitot mille encouragements se firent jour, mille felicitations +eclaterent. Les details de l'entreprise parurent tout au long dans +les Bulletins de la Societe Geographique de Paris; un article +remarquable fut imprime dans les " Nouvelles Annales des voyages, +de la geographie, de l'histoire et de l'archeologie de M. V.-A. +Malte-Brun "; un travail minutieux publie dans " Zeitschrift fur +Allgemeine Erdkunde, " par le docteur W. Koner, demontra +victorieusement la possibilite du voyage, ses chances de succes, la +nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion +par la voie aerienne; il blama seulement le point de depart; il +indiquait plutot Masuah, petit port de l'Abyssinie, d'ou James +Bruce, en 1768, s'etait elance a la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans reserve cet esprit energique du docteur +Fergusson, et ce ceur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le " North American Review " ne vit pas sans deplaisir une telle +gloire reservee a l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur +en plaisanterie, et l'engagea a pousser jusqu'en Amerique, pendant +qu'il serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le *" Journal des Missions evangeliques +" jusqu'a la " Revue algerienne et coloniale, " depuis les " Annales +de la propagation de la foi " jusqu'au " Church missionnary +intelligencer, " qui ne relatat le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considerables s'etablirent a Londres et dans l'Angleterre, +1 degrees sur l'existence reelle ou supposee du docteur Fergusson; 2 degrees sur +le voyage lui-meme, qui ne serait pas tente suivant les uns, qui +serait entrepris suivant les autres; 3 degrees sur la question de savoir +s'il reussirait ou s'il ne reussirait pas; 4 degrees sur les probabilites +ou les improbabilites du retour du docteur Fergusson On engagea des +sommes enormes au livre des paris, comme s'il se fut agi des courses +d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incredules, ignorants et savants, tous eurent +les yeux fixes sur le docteur; il devint le lion du jour sans se +douter qu'il portat une criniere. Il donna volontiers des +renseignements precis sur son expedition. Il fut aisement abordable +et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se +presenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa +tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mecanismes applicables a la direction des +ballons vinrent lui proposer leur systeme. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait decouvert quelque chose a cet +egard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des preparatifs de son voyage. + + + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'ou datait leur amitie.--Dick Kennedy a +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe +peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages +d'un aerostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-meme, un +alter ego; l'amitie ne saurait exister entre deux etres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possedaient des qualites, des aptitudes, un temperament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et +meme ceur, et cela ne les genait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy etait un Ecossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, resolu, entete. Il habitait la petite ville de Leith, pres +d'Edimbourg, une veritable banlieue de la " Vieille Enfumee " +[Sobriquet d'Edimbourg, Auld Reekie,]. C'etait quelquefois un +pecheur, mais partout et toujours un chasseur determine: rien de +moins etonnant de la part d'un enfant de la Caledonie, quelque peu +coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un +merveilleux tireur a la carabine; non seulement il tranchait des +balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moities +si egales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de +difference appreciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans " le Monastere +"; sa taille depassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grace et d'aisance, il paraissait doue d'une +force herculeenne; une figure fortement halee par le soleil, des +yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle tres decidee, enfin +quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prevenait +en faveur de l'Ecossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, a l'epoque ou tous +deux appartenaient au meme regiment; pendant que Dick chassait au +tigre et a l'elephant, Samuel chassait a la plante et a l'insecte; +chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante +rare devint la proie du docteur, qui valut a conquerir autant qu'une +paire de defenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, +ni de se rendre un service quelconque. De la une amitie inalterable. +La destinee les eloigna parfois, mais la sympathie les reunit +toujours. + +Depuis leur rentree en Angleterre, ils furent souvent separes par +les lointaines expeditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne +manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques +semaines de lui-meme a son ami l'Ecossais. + +Dick causait du passe, Samuel preparait l'avenir: l'un regardait en +avant, l'autre en arriere. De la un esprit inquiet, celui de +Fergusson, une placidite parfaite, celle de Kennedy. + +Apres son voyage au Tibet, le docteur resta pres de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses appetits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude +que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunement au milieu des +anthropophages et des betes feroces; Kennedy engageait donc Samuel a +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour +la gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien repondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait a de secrets calculs, passant ses nuits +dans des travaux de chiffres, experimentant meme des engins +singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait +qu'une grande pensee fermentait dans son cerveau. + +" Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?" se demanda Kennedy, quand son ami +l'eut quitte pour retourner a Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + +" Misericorde! s'ecria-t-il. Le fou! l'insense traverser l'Afrique +en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voila donc ce qu'il +meditait depuis deux ans! " + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de +poing solidement appliques sur la tete, et vous aurez une idee de +l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer +que ce pourrait bien etre une mystification: + +" Allons donc! repondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon +homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager a travers les airs! Le +voila jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! +je saurai bien l'empecher! Eh! si on le laissait faire, il +partirait un beau jour pour la lune! " + +Le soir meme, Kennedy, moitie inquiet, moitie exaspere, prenait le +chemin de fer a General Railway station, et le lendemain il arrivait +a Londres. + +Trois quarts d'heure apres un cab le deposait a la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annonca en frappant a la porte cinq coups solidement appuyes. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + +" Dick? fit-il sans trop d`etonnement. + +--Dick lui-meme, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi a Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, a Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empecher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, repondit Kennedy en tendant +le numero du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien +indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention +d'entreprendre ce voyage? + +--Parfaitement; mes preparatifs vont bon train, et je... + +--Ou sont-ils que je les mette en pieces, tes preparatifs? Ou +sont-ils que j'en fasse des morceaux " + +Le digne Ecossais se mettait tres serieusement en colere. + +" Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je concois ton +irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai ete fort occupe, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort a faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti +sans t'ecrire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. " + +L'Ecossais fit un bond qu'un chamois n'eut pas desavoue. + +" Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux +a l'hopital de Betlehem! [Hopital de fous a Londres.] + +--J'ai positivement compte sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi +a l'exclusion de bien d'autres. " + +Kennedy demeurait en pleine stupefaction. + +" Quand tu m'auras ecoute pendant dix minutes, repondit +tranquillement le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles serieusement? + +--Tres serieusement. + +--Et si je refuse de t'accompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en dejeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher +Dick. " + +Les deux amis se placerent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une theiere enorme + +" Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insense! il est +impossible! il ne ressemble a rien de serieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien apres avoir essaye. + +--Mais ce que precisement il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plaet? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, repondit serieusement Fergusson, sont inventes pour +etre vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? +Tout est danger dans la vie; il peut etre tres dangereux de +s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tete; il +faut d'ailleurs considerer ce qui doit arriver comme arrive deja, et +ne voir que le present dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un +present un peu plus eloigne. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les epaules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous preoccupons donc +pas de ce que le sort nous reserve et n'oublions jamais notre bon +proverbe d'Angleterre: + +" L'homme ne pour etre pendu ne sera jamais noye! " + +Il n'y avait rien a repondre, ce qui n'empecha pas Kennedy de +reprendre une serie d'arguments faciles a imaginer, mais trop longs +a rapporter ici + +" Mais enfin, dit-il apres une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est necessaire a ton +bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? repondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont echoue! Parce que depuis Mungo-Park +assassine sur le Niger jusqu'a Yogel disparu dans le Wadai, depuis +Oudney mort a Murmur, Clapperton mort a Sackatou, jusqu'au Francais +Maizan coupe en morceaux, depuis le major Laing tue par les Touaregs +jusqu'a Roscher de Hambourg massacre au commencement de 1860, de +nombreuses victimes ont ete inscrites au martyrologe africain! +Parce que lutter contre les elements, contre la faim, la soif, la +fievre, contre les animaux feroces et contre des peuplades plus +feroces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut etre fait +d'une facon doit etre entrepris d'une autre! Enfin parce que, la ou +l'on ne peut passer au milieu, il faut passer a cote ou passer +dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! repliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je a redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes +precautions de maniere a ne pas craindre une chute de mon ballon; si +donc il vient a me faire defaut, je me retrouverai sur terre dans +les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me +manquera pas, il n'y faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en separer avant +mon arrivee a la cote occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est +possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles +naturels d'une pareille expedition; avec lui, ni la chaleur, ni les +torrents, ni les tempetes, ni le simoun, ni les climats insalubres, +ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont a craindre! Si j'ai +trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je +la depasse; un precipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; +un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je +marche sans fatigue, je m'arrete sans avoir besoin de repos! Je +plane sur les cites nouvelles! Je vole avec la rapidite de +l'ouragan tantot au plus haut des airs, tantot a cent pieds du sol, +et la carte africaine se deroule sous mes yeux dans le grand atlas +du monde! " + +Le brave Kennedy commencait a se sentir emu, et cependant le +spectacle evoque devant ses yeux lui donnait le vertige. Il +contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se +sentait deja balance dans l'espace. + +" Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouve +le moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--Ou voudra la Providence; mais cependant de l'est a l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizes, dont la direction +est constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en reflechissant: les vents alizes.... +certainement... on peut a la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport a ma disposition; il a ete +convenu egalement que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +cote occidentale vers l'epoque presumee de mon arrivee. Dans trois +mois au plus, je serai a Zanzibar, ou j'opererai le gonflement de +mon ballon, et de la nous nous elancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection a me faire? Parle, +ami Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si +tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre a ta +volonte, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu +jusqu'ici d'autres moyens de proceder, et c'est ce qui a toujours +empeche les longues peregrinations dans l'atmosphere. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai +pas un atome de gaz, pas une molecule. + +--Et tu descendras a volonte + +--Je descendrai a volonte. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise +soit la tienne: " Excelcior! " + +--Va pour " Excelsior! " repondit le chasseur, qui ne savait pas un +mot de latin. + +Mais il etait bien decide a s'opposer, par tous les moyens +possibles, au depart de son ami Il fit donc mine d'etre de son avis +et se contenta d'observer. Quant a Samuel, il alla surveiller ses +apprets. + + + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + + + + +La ligne aerienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait +pas ete choisie au hasard; son point de depart fut serieusement +etudie, et ce ne fut pas sans raison qu'il resolut de s'elever de +l'ele de Zanzibar. Cette ele, situee pres de la cote orientale +d'Afrique, se trouve par 6 degrees de latitude australe, c'est-a-dire a +quatre cent trente milles geographiques au-dessous de l'equateur. + +De cette ele venait de partir la derniere expedition envoyee par les +Grands Lacs a la decouverte des sources du Nil. + +Mais il est bon d'indiquer quelles explorations le docteur Fergusson +esperait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en +1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre a l'expedition de +l'Anglais Richardson; celui-ci etait charge d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situe entre 15 degrees et 10 degrees de latitude nord, +c'est-a-dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de +quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'interieur de +l'Afrique. + +Jusque-la, cette contree n'etait connue que par le voyage de Denham, +de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 a 1824. Richardson, Barth et +Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent +a Tunis et a Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent a +Mourzouk, capitale du Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet +dans l'ouest vers Ghat, guides, non sans difficultes, par les +Touaregs. Apres mille scenes de pillage, de vexations, d'attaques a +main armee, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de +l'Asben. Le docteur Barth se detache de ses compagnons, fait une +excursion a la ville d'Agbades, et rejoint l'expedition, qui se +remet en marche le 12 decembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou; la, les trois voyageurs se separent, et Barth prend la +route de Kano, ou il parvient a force de patience et en payant des +tributs considerables. + +Malgre une fievre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi +d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de +reconnaetre le lac Tchad, dont il est encore separe par trois cent +cinquante milles. Il s'avance donc vers l'est et atteint la ville de +Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central +de l'Afrique. La il apprend la mort de Richardson, tue par la +fatigue et les privations. Il arrive a Kouka, capitale du Bornou, +sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, +douze mois et demi apres avoir quitte Tripoli, il atteint la ville +de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour +visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'a la +ville d'Yola, un peu au-dessous du 9 degrees degre de latitude nord. C'est +la limite extreme atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'aout a Kouka, de la parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extreme dans +l'est la ville de Masena, situee par 17 degrees 20' de longitude ouest [Il +s'agit du meridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, apres la mort d'Overweg, son dernier compagnon, +il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et +arrive enfin a Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au +milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la +misere. Mais la presence d'un chretien dans la ville ne peut etre +plus longtemps toleree; les Foullannes menacent de l'assieger. Le +docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se refugie sur la frontiere, +ou il demeure trente trois jours dans le denument le plus complet, +revient a Kano en novembre, rentre a Kouka, d'ou il reprend la route +de Denham, apres quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la +fin d'aout 1855, et rentre a Londres le 6 septembre, seul de ses +compagnons. + +Voila ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'etait arrete a 4 degrees de +latitude nord et a 17 degrees de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expeditions qui remonterent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mysterieuses de ce fleuve. D'apres la relation +du medecin allemand Ferdinand Werne, l'expedition tentee en 1840, +sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arreta a Gondokoro, entre les 4 degrees +et 5 degrees paralleles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nomme consul de Sardaigne dans +le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort a la peine, +partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de +gomme et d'ivoire, il parvint a Belenia, au-dela du 4e degre, et +retourna malade a Karthoum, ou il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service medical egyptien, qui sur un +petit steamer atteignit un degre au-dessous de Gondokoro, et revint +mourir d'epuisement a Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, +contournant les cataractes situees au-dessous de Gondokoro, +atteignit le 2e parallele,--ni le negociant maltais Andrea Debono, +qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent +franchir l'infranchissable limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, charge d'une mission par le +gouvernement francais, se rendit a Karthoum par la mer Rouge, +s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'equipage et vingt +soldats; mais il ne put depasser Gondokoro, et courut les plus +grands dangers au milieu des negres en pleine revolte. L'expedition +dirigee par M. d'Escayrac de Lauture tenta egalement d'arriver aux +fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arreta toujours les voyageurs; les envoyes de +Neron avaient atteint autrefois le 9e degre de latitude; on ne gagna +donc en dix huit siecles que 5 ou 6 degres, soit de trois cents a +trois cent soixante milles geographiques. + +Plusieurs voyageurs tenterent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de depart sur la cote orientale de l'Afrique. + +De 1768 a 1772, l'Ecossais Bruce partit de Masuah, port de +l'Abyssinie, parcourut le Tigre, visita les ruines d'Axum, vit les +sources du Nil ou elles n'etaient pas, et n'obtint aucun resultat +serieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +etablissement a Monbaz sur la cote de Zanguebar, et decouvrait, en +compagnie du reverend Rebmann, deux montagnes a trois cents milles +de la cote; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de +Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Francais Maizan debarquait seul a Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait a Deje-la-Mhora, ou le chef le faisait perir +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'aout, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg +parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac +Nyassa, ou il fut assassine pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers +a l'armee du Bengale, furent envoyes par la Societe de Geographie de +Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quitterent Zanzibar et s'enfoncerent directement dans l'ouest. + +Apres quatre mois de souffrances inouies, leurs bagages pilles, +leurs porteurs assommes, ils arriverent a Kazeh, centre de reunion +des trafiquants et des caravanes; ils etaient en pleine terre de la +Lune; la ils recueillirent des documents precieux sur les meurs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigerent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situe +entre 3 degrees et 8 degrees de latitude australe; ils y parvinrent le 14 fevrier +1858, et visiterent les diverses peuplades des rives, pour la +plupart cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrerent a Kazeh le 20 juin. La, +Burton epuise resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke +fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac +Oukerooue, qu'il apercut le 3 aout; mais il n'en put voir que +l'ouverture par 2 degrees 30' de latitude. + +Il etait de retour a Kazeh le 25 aout, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'annee +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en +Angleterre, et la Societe de Geographie de Paris leur decerna son +prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni +le 2e degre de latitude australe, ni le 29e degre de longitude est. + +Il s'agissait donc de reunir les explorations de Burton et Speke a +celles du docteur Barth; c'etait s'engager a franchir une etendue de +pays de plus de douze degres. + + + + + + +CHAPITRE V + +Reves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte d'Afrique--Ce qui reste entre les +deux pointes du compas.--Expeditions actuelles.--Speke et +Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin. + + + + + +Le docteur Fergusson pressait activement les preparatifs de son +depart; il dirigeait lui-meme la construction de son aerostat, +suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence +absolu. + +Depuis longtemps deja, il s'etait applique a l'etude de la langue +arabe et de divers idiomes mandingues; grace a ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progres. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; +il craignait sans doute que le docteur ne pret son vol sans rien +dire; il lui tenait encore a ce sujet les discours les plus +persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'echappait +en supplications pathetiques, dont celui-ci se montrait peu touche +Dick le sentait glisser entre ses doigts. + +Le pauvre Ecossais etait reellement a plaindre; il ne considerait +plus la voute azuree sans de sombres terreurs; il eprouvait, en +dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait +choir d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba +de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer a +Fergusson une forte contusion qu'il se fit a la tete. + +" Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! +pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! " + +Cette insinuation, pleine de melancolie, n'emut pas le docteur. + +" Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. " + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien a repondre. + +Ce qui exasperait particulierement Dick, c'est que le docteur +semblait faire une abnegation parfaite de sa personnalite, a lui +Kennedy; il le considerait comme irrevocablement destine a devenir +son compagnon aerien. Cela n'etait plus l'objet d'un doute Samuel +faisait un intolerable abus du pronom pluriel de la premiere +personne. + +" Nous " avancons..., " nous " serons prets le..., " nous " +partirons le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + +" Notre " ballon..., " notre " nacelle..., " notre " exploration... + +Et du pluriel donc! + +" Nos " preparatifs..., " nos " decouvertes .., " nos " +ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique decide a ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons meme que, sans s'en +rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Edimbourg +quelques vetements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, apres avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de reussir, il feignit de se rendre aux +desirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la serie +des echappatoires les plus variees. Il se rejeta sur l'utilite de +l'expedition et sur son opportunite. Cette decouverte des sources du +Nil etait-elle vraiment necessaire?... Aurait-on reellement +travaille pour le bonheur de l'humanite?... Quand, au bout du +compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisees, en +seraient-elles plus heureuses?... Etait-on certain, d'ailleurs, que +la civilisation ne fut pas plutot la qu'en Europe--Peut-etre.-- +Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traversee de +l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une facon moins +hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque +explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire a leur but, et +le docteur fremissait d'impatience. + +" Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite a un autre? Faut-il donc mentir a mon passe? +reculer devant des obstacles qui ne sont pas serieux? reconnaetre +par de laches hesitations ce qu'ont fait pour moi, et le +gouvernement anglais, et la Societe Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir +au succes des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--Ecoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. " + +Dick les jeta avec resignation. + +" Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'Ecossais. + +--Arrive a Gondokoro. + +--J'y suis. " + +Et Kennedy songeait combien etait facile un pareil voyage... sur la +carte. + +" Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et +appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont a peine depassee. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la cote l'ele de Zanzibar, par 6 degrees de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallele et arrive a Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degre de longitude jusqu'a l'ouverture du lac +Oukereoue, a l'endroit ou s'arreta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'apres les +renseignements donnes par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extremite inferieure est par 2 degrees 30' de +latitude, doit s'etendre egalement de deux degres et demi au-dessus +de l'equateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extremite septentrionale s'echappe un cours d'eau qui +doit necessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-meme. + +--Voila qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extremite du +lac Oukereoue. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degres entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait a peine cent vingt milles [Cinquante lieues], +c'est-a-dire rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Societe de Geographie a regarde comme tres +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associe +le capitaine Grant de l'armee des Indes; ils se sont mis a la tete +d'une expedition nombreuse et largement subventionnee; ils ont +mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'a Gondokoro; ils ont +recu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du +Cap a mis des soldats hottentots a leur dispo-sition; ils sont +partis de Zanzibar a la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, +l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majeste a Kartoum, a recu du +Foreign-office sept cents livres environ; il doit equiper un bateau +a vapeur a Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se +rendre a Gondokoro; la il attendra la caravane du capitaine Speke et +sera en mesure de la ravitailler. + +--Bien imagine, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer a ces +travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +d'un pas sur a la decouverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au ceur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, repondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, riviere situee +sous l'equateur. Le baron de Decken a quitte Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours a pied, ou a dos de mulet. + +--C'est exactement la meme chose pour moi, repliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche a +Karthoum, vient d'organiser une expedition tres importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoye dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. +En 1856, il quitta le Bornou, et resolut d'explorer ce pays inconnu +qui s'etend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, +il nia pas reparu. Des lettres arrivees en juin 1860 a Alexandrie +rapportent qu'il fut assassine par les ordres du roi du Wadai; mais +d'autres lettres, adressees par le docteur Hartmann au pere du +voyageur, disent, d'apres les recits d'un fellatah du Bornou, que +Vogel serait seulement un prisonnier a Wara; tout espoir n'est donc +pas perdu. Un comite s'est forme sous la presidence du duc regent de +Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secretaire; une +souscription nationale a fait les frais de l'expedition, a laquelle +se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de +Masuah dans le mois de juin, et en meme temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil +et le Tchad, c'est-a-dire relier les operations du capitaine Speke a +celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura ete traversee de +l'est a l'ouest [Depuis le depart du docteur Fergusson, on a appris +que M. de Heuglin, a la suite de certaines discussions, a pris une +route differente de celle assignee a son expedition, dont le +commandement a ete remis a M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'Ecossais, puisque tout cela s'emmanche si bien, +qu'allons-nous faire la-bas? " + +Le docteur Fergusson ne repondit pas, et se contenta de hausser les +epaules. + + + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il apercoit les satellites de +Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le +pesage.--Joe Wellington.--Il recoit une demi-couronne. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il repondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voue a son +maetre une confiance absolue et un devouement sans bornes; devancant +meme ses ordres, toujours interpretes d'une facon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une eternelle bonne humeur; on l'eut fait +expres qu'on n'eut pas mieux reussi. Fergusson s'en rapportait +entierement a lui pour les details de son existence, et il avait +raison. Rare et honnete Joe! un do-mestique qui commande votre +dener, et dont le gout est le votre qui fait votre malle et n'oublie +ni les bas ni les chemises, qui possede vos clefs et vos secrets, et +n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme etait le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses decisions. Quand +Fergusson avait parle, fou qui eut voulu repondre. Tout ce qu'il +pensait etait juste; tout ce qu'il disait, sense; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez decoupe Joe en morceaux, ce +qui vous eut repugne sans doute, qu'il n'aurait pas change d'avis a +l'egard de son maetre. + +Aussi, quand le docteur concut ce projet de traverser l'Afrique par +les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus +d'obstacles; des l'instant que le docteur Fergusson avait resolu de +partir, il etait arrive--avec son fidele serviteur, car ce brave +garcon, sans en avoir jamais parle, savait bien qu'il serait du +voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilite. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien degourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, executer mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson etait la tete et Kennedy le bras, Joe devait etre la +main. Il avait deja accompagne son maetre pendant plusieurs voyages, +et possedait quelque teinture de science appropriee a sa facon; mais +il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme +charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par +consequent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugreer. + +Entre autres qualites, il possedait une puissance et une etendue de +vision etonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Kepler, la rare faculte de distinguer sans lunettes les satellites +de Jupiter et de compter dans le groupe des pleiades quatorze +etoiles, dont les dernieres sont de neuvieme grandeur. Il ne s'en +montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de +tres loin, et, a l'occasion, il savait joliment se servir de ses +yeux. + +Avec cette confiance que Joe temoignait au docteur, il ne faut donc +pas s'etonner des incessantes discussions qui s'elevaient entre +Kennedy et le digne serviteur, toute deference gardee d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un etait la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute +et la croyance! je dois dire qu'il ne se preoccupait ni de l'une ni +de l'autre. + +" Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garcon? + +--Voila le moment qui approche il parait que nous nous embarquons +pour la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout a fait +aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas t'enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend la est tout bonnement le fait d'un insense: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon a l'atelier +de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg meridional de +Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez la un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons a +notre aise la-dedans! + +--Tu comptes donc serieusement accompagner ton maetre? + +--Moi, repliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai ou il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, +quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait +donc quand il serait fatigue? qui lui tendrait une main vigoureuse +pour sauter un precipice? qui le soignerait s'il tombait malade? +Non, monsieur Dick, Joe sera toujours a son poste aupres du docteur, +que dis-je, autour du docteur Fergusson + +--Brave garcon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est-a-dire je vous accompagne pour +empecher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai meme jusqu'a Zanzibar, afin que la encore la +main d'un ami l'arrete dans son projet insense. + +--Vous n'arreterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre +respect. Mon maetre n'est point un cerveau brule; il medite +longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa resolution est +prise, le diable serait bien qui l'en ferait demordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute facon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entete se +rend enfin a l'evidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon maetre, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous etes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Ecossais avec +fermete. + +--Mais, Monsieur, il paraet que c'est necessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n'allions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon maetre va venir a l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas +la; mais quand il vous dira face a face: " Dick (sauf votre +respect), Dick, j'ai besoin de connaetre exactement ton poids, " +vous irez, je vous en reponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail ou se +tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas +trop a son aise. + +" Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce +que vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tete. Viens. " + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois a l'atelier de MM. Mittchell, ou +l'une de ces balances dites romaines avait ete preparee. Il fallait +effectivement que le docteur connut le poids de ses compagnons pour +etablir l'equilibre de son aerostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de resistance, +disait a mi-voix: + +" C'est bon! c'est bon! cela n'engage a rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce +nombre sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, repliqua Joe; d'ailleurs, je suis +leger, cela fera compensation. " + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit meme renverser la balance dans son emportement; il se posa +dans l'attitude du Wellington qui singe Achille a l'entree +d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier. + +" Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! " fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + +" A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + +" A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents +livres. + +--Mais, mon maetre, reprit Joe, si cela etait necessaire pour votre +expedition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de +livres en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garcon, repondit le docteur; tu peux manger a +ton aise, et voila une demi-couronne pour te lester a ta fantaisie. " + + + + + + +CHAPITRE VII + +Details geometriques.--Calcul de la capacite du ballon. L'aerostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L'appareil mysterieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + + + + +Le docteur Fergusson s'etait preoccupe depuis longtemps des details +de son expedition. On comprend que le ballon, ce merveilleux +vehicule destine a le transporter par air, fut l'objet de sa +constante sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions a +l'aerostat, il resolut de le gonfler avec du gaz hydrogene, qui est +quatorze fois et demie plus leger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donne les meilleurs resultats dans +les experiences aerostatiques. + +Le docteur, d'apres des calculs tres-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables a son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, +et, par consequent, quelle en serait la capacite. + +Un poids de quatre mille livres est represente par un deplacement +d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +[1,661 metres cubes.], ce qui revient a dire que quarante-quatre +mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air pesent quatre mille +livres environ. + +En donnant au ballon cette capacite de quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, +de gaz hydrogene, qui, quatorze fois et demie plus leger, ne pese +que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture +d'equilibre, soit une difference de trois mille sept cent +vingt-quatre livres. C'est cette difference entre le poids du gaz +contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'aerostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entierement rempli; or cela ne doit pas etre, car a mesure +que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz +qu'il renferme tend a se dilater et ne tarderait pas a crever +l'enveloppe. On ne remplit donc generalement les ballons qu'aux deux +tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, +resolut de ne remplir son aerostat qu'a moitie, et puisqu'il lui +fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds +cubes d'hydrogene, de donner a son ballon une capacite a peu pres +double. + +Il le disposa suivant cette forme allongee que l'on sait etre +preferable; le diametre horizontal fut de cinquante pieds et le +diametre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, a Lyon, M. Montgolfier construisit un +aerostat dont la capacite etait de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +metres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit +20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un spheroide dont la capacite +s'elevait en chiffres ronds a quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances +de reussite se seraient accrues; en effet, au cas ou l'un vient a se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la maneuvre de deux aerostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension egale. + +Apres avoir longuement reflechi, Fergusson, par une disposition +ingenieuse, reunit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvenients; il en construisit deux d'inegale grandeur et les +renferma l'un dans l'autre. Son ballon exterieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons donnees plus haut, en contint un plus +petit, de meme forme, qui n'eut que quarante-cinq pieds de diametre +horizontal et soixante-huit pieds de diametre vertical. La capacite +de ce ballon interieur n'etait donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui l'entourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon a l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition presentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait echapper d'abord celui du +grand ballon; dut-on meme le vider entierement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se debarrasser de l'enveloppe exterieure, +comme d'un poids incommode, et le second aerostat, demeure seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons a demi +degonfles. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une dechirure arrivee au +ballon exterieur, l'autre avait l'avantage d'etre preserve. + +Les deux aerostats furent construits avec un taffetas croise de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-resineuse jouit d'une +impermeabilite absolue; elle est entierement inattaquable aux +acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtapose en double au pole +superieur du globe, ou se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimite. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carres. Or, la surface du +ballon exterieur etant d'environ onze mille six cents pieds carres, +son enveloppe pesa six cent cinquante livres. L'enveloppe du second +ayant neuf mille deux cents pieds carres de surface ne pesait que +cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destine a supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une tres grande solidite; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut ete le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diametre de quinze pieds, +etait construite en osier, renforcee par une legere armure de fer, +et revetue a la partie inferieure de ressorts elastiques destines a +amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne depassaient pas +deux cent quatre vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tole de deux +lignes d'epaisseur; elles etaient reunies entre elles par des +tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces +de diametre environ qui se terminait par deux branches droites +d'inegale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq +pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tole s'emboetaient dans la nacelle de facon a occuper +le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster +que plus tard, fut emballe separement, ainsi qu'une tres forte pile +electrique de Buntzen. Cet appareil avait ete si ingenieusement +combine qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y +comprenant meme vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse +speciale. + +Les instruments destines au voyage consisterent en deux barometres, +deux thermometres, deux boussoles, un sextant, deux chronometres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets +lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'etait mis +a la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas +de faire des experiences de physique; il voulait seulement +reconnaetre sa direction, et determiner la position des principales +rivieres, montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien eprouvees, ainsi que d'une +echelle de soie legere et resistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula egalement le poids exact de ses vivres; ils consisterent +en the, en cafe, en biscuits, en viande salee et en pemmican, +preparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'elements +nutritifs. Indepen-damment d'une suffisante reserve d'eau-de-vie, il +disposa deux caisses a eau qui contenaient chacune vingt-deux +gallons [Cent litres a peu pres. Le gallon, qui contient 8 pintes, +vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu a peu diminuer le +poids enleve par l'aerostat. Car il faut savoir que l'equilibre +d'un ballon dans l'atmosphere est d'une extreme sensibilite. La +perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un +deplacement tres appreciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de +la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de +voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de +balles. + +Voici le resume de ses differents calculs: + +Fergusson. 135 livres. +Kennedy... 153 -- +Joe 120 -- +Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- +Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, +Fusils, couvertures, 190 -- +Tente, ustensiles divers, +Viande, pemmican, +Biscuits, the, 386 -- +Cafe, eau-de-vie, +Eau... 400 -- +Appareil 700 -- +Poids de l'hydrogene. 276 -- +Lest 200 -- + ------------- +Total. 4000 livres + +Tel etait le decompte des quatre mille livres que le docteur +Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents +livres de lest, pour " les cas imprevus seulement, " disait-il, car +il comptait bien n'en pas user, grace a son appareil. + + + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Amenagements.--Le dener d'adieu.--Le depart du 21 +fevrier.--Seances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Details du voyage aerien.--Kennedy reduit au silence. + + + + + +Vers le 10 fevrier, les preparatifs touchaient a la fin, les +aerostats renfermes l'un dans l'autre etaient entierement termines; +ils avaient subi une forte pression d'air refoule dans leurs flancs; +cette epreuve donnait bonne opinion de leur solidite, et temoignait +des soins apportes a leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek +street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affaire, mais +toujours epanoui, donnant volontiers des details sur l'affaire aux +gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses +d'accompagner son maetre. Je crois meme qu'a montrer l'aerostat, a +developper les idees et les plans du docteur, a laisser apercevoir +celui-ci par une fenetre entr'ouverte, ou a son passage dans les +rues, le digne garcon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas +lui en vouloir; il avait bien le droit de speculer un peu sur +l'admiration et la curiosite de ses contemporains. + +Le 16 fevrier, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. +C'etait un navire a helice du port de huit cents tonneaux, bon +marcheur, et qui fut charge de ravitailler la derniere expedition de +sir James Ross aux regions polaires. Le commandant Pennet passait +pour un aimable homme, il s'interessait particulierement au voyage +du docteur, qu'il appreciait de longue date. Ce Pennet faisait +plutot un savant qu'un soldat, cela n'empechait pas son batiment de +porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal a +personne, et servaient seulement a produire les bruits les plus +pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut amenagee de maniere a loger l'aerostat; il y +fut transporte avec les plus grandes precautions dans la journee du +18 fevrier; on l'emmagasina au fond du navire, de maniere a prevenir +tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les +cordes, les vivres, les caisses a eau que l'on devait remplir a +l'arrivee, tout fut arrime sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de +vieille ferraille pour la production du gaz hydrogene. Cette +quantite etait plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes +possibles. L'appareil destine a developper le gaz, et compose d'une +trentaine de barils, fut mis a fond de cale. + +Ces divers preparatifs se terminerent le 18 fevrier au soir. Deux +cabines confortablement disposees attendaient le docteur Fergusson +et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait +pas, se rendit a bord avec un veritable arsenal de chasse, deux +excellents fusil a deux coups, se chargeant par la culasse, et une +carabine a toute epreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson +d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur n'etait pas +embarrasse de loger a deux mille pas de distance une balle dans +l'eil d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt a six coups +pour les besoins imprevus; sa poudriere, son sac a cartouches, son +plomb et ses balles, en quantite suffisante, ne depassaient pas les +limites de poids assignees par le docteur. + +Les trois voyageurs s'installerent a bord dans la journee du 19 +fevrier; ils furent recus avec une grande distinction par le +capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, +uniquement preoccupe de son expedition, Dick emu sans trop vouloir +le paraetre, Joe bondissant, eclatant en propos burlesques; il +devint promptement le loustic du poste des maetres, ou un cadre lui +avait: ete reserve. + +Le 20, un grand dener d'adieu fut donne au docteur Fergusson et a +Kennedy par la Societe Royale de Geographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient a ce repas, qui fut tres anime et tres +fourni en libations flatteuses; les santes y furent portees en assez +grand nombre pour assurer a tous les convives une existence de +centenaires. Sir Francis M... presidait avec une emotion contenue, +mais pleine de dignite. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +felicitations bachiques. Apres avoir bu " a l'intrepide Fergusson, +la gloire de " l'Angleterre, " on dut boire " au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. " + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublerent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle presentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des veux pour la reussite +de l'entreprise. + +Ce qui necessita de nouveau toasts " a Sa Tres Gracieuse Majeste. " + +A minuit, apres des adieux emouvants et de chaleureuses poignees de +mains, les convives se separerent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers +Greenwich, + +A une heure, chacun dormait a bord. + +Le lendemain, 21 fevrier, a trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; a cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son helice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord +roulerent uniquement sur l'expedition du docteur Fergusson. A le +voir comme a l'entendre, il inspirait une telle confiance bientot, +sauf l'Ecossais, personne ne mit en question le succes de son +entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupees du voyage docteur faisait un +veritable cours de geographie dans le carre des officiers. Ces +jeunes gens se passionnaient pour les decouvertes faites depuis +quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, +de Burton, de Speke, de Grant, il leur depeignit cette mysterieuse +contree livree de toutes part aux investigations de la science. Dans +le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait a Paris +les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement francais, +deux expeditions se preparaient, qui, descendant du nord et venant a +l'ouest, se croiseraient a Tembouctou. Au sud, l'infatigable +Livingstone s'avancait toujours vers l'equateur, et depuis mars +1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la riviere Rovoonia. +Le dix-neuvieme siecle ne se passerait certainement pas sans que +l'Afrique n'eut revele les secrets enfouis dans son sein depuis six +mille ans. + +L'interet des auditeurs de Fergusson fut excite surtout quand il +leur fit connaetre en detail les preparatifs de son voyage; ils +voulurent verifier ses calculs; ils discuterent, et le docteur entra +franchement dans la discussion. + +En general, on s'etonnait de la quantite relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers +interrogea le docteur a cet egard + +" Cela vous surprend, repondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle duree supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 +lieues] de Zanzibar a la cote du Senegal. Or, a deux cent quarante +milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles +geographiques de 60 au degre] par douze heures, ce qui n'approche +pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relevements +geographiques, ni reconnaetre le pays. + +--Aussi, repondit le docteur, si je suis maetre de mon ballon, si je +monte ou descends a ma volonte, je m'arreterai quand bon me +semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de +m'entraener. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles a l'heure. + +--Vous le voyez, repliqua le docteur, avec une telle rapidite, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se leverait a Zanzibar +pour aller se coucher a Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait etre +entraene par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, repondit Fergusson. + +--Et le ballon a resiste? + +--Parfaitement. C'etait a l'epoque du couronnement de Napoleon en +1804. L'aeronaute Garnerin lanca de Paris, a onze heures du soir, un +ballon qui portait l'inscription suivante tracee en lettres d'or: " +Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoleon par +S. S. Pie VII." Le lendemain matin, a cinq heures, les habitants de +Rome voyaient le meme ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir +la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. +Ainsi, Messieurs, un ballon peut resister a de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda a dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par +rapport a l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est +la masse de l'air elle-meme; aussi, allumez une bougie dans votre +nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aeronaute montant le +ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. +D'ailleurs, je ne tiens pas a experimenter une semblable rapidite, +et si je puis m'accrocher pendant la nuit a quelque arbre ou quelque +accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empechera notre +adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous +prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire la des coups de maetre, +dit un Jeune midshipman en regardant l'Ecossais avec des yeux +d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera double d'une +grande gloire. + +--Messieurs, repondit le chasseur, je suis fort sensible a vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous cotes vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous n'accompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que +pour l'arreter au dernier moment. " + +Tous les regards se dirigerent vers le docteur. + +" Ne l'ecoutez pas, repondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement +qu'il partira. + +--Par saint Patrick! s'ecria Kennedy j'atteste... + +--N'atteste rien, ami Dick; tu es jauge, tu es pese, toi, ta +poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. " + +Et de fait, depuis ce jour jusqu'a l'arrivee a Zanzibar, Dick +n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre +chose. Il se tut. + + + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progres Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des +courants atmospheriques.--Eupnxa. + + + + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Esperance; le +temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours apres le depart de Londres, la montagne +de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, situee au +pied d'un amphitheatre de collines, apparut au bout des lunettes +marines, et bientot le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le +commandant n'y relachait que pour prendre du charbon; ce fut +l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud +pour doubler la pointe meridionale de l'Afrique et entrer dans le +canal de Mozambique. + +Joe n'en etait pas a son premier voyage sur mer; il n'avait pas +tarde A se trouver chez lui a bord. Chacun l'aimait pour sa +franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la celebrite de son +maetre rejaillissait sur lui. On l'ecoutait comme un oracle, et il +ne se trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions +dans le carre des officiers, Joe tronait sur le gaillard d'avant, et +faisait de l'histoire a sa maniere, procede suivi d'ailleurs par les +plus grands historiens de tous les temps. + +Il etait naturellement question du voyage aerien. Joe avait eu de la +peine a faire accepter l'entreprise par des esprits recalcitrants; +mais aussi, la chose une fois acceptee, l'imagination des matelots, +stimulee par le recit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'eblouissant conteur persuadait a son auditoire qu'apres ce +voyage-la on en ferait bien d'autres. Ce n'etait que le commencement +d'une longue serie d'entreprises surhumaines. + +" Voyez-vous, mes amis, quand on a goute de ce genre de locomotion, +on ne peut plus s'en passer; aussi, a notre prochaine expedition, au +lieu d'aller de cote, nous irons droit devant nous en montant +toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur emerveille. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout +le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on +est oblige d'en emporter des provisions enormes, et meme de +l'atmosphere en fioles, pour peu qu'on tienne a respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promenerons dans ces jolies etoiles, dans ces charmantes planetes +dont mon maetre m'a parle si souvent. Ainsi, nous commencerons par +visiter Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maetre. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa +femme est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupefait. +C'est donc le diable, votre maetre? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais apres Saturne? demanda l'un des plus impatients de +l'auditoire. + +--Apres Saturne? Eh bien, nous rendrons visite a Jupiter; un drole +de pays, allez, ou les journees ne sont que de neuf heures et demie, +ce qui est commode pour les paresseux, et ou les annees, par +exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui +n'ont plus que six mois a vivre. + +Ca prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contree-la, tu teterais encore +ta maman, et le vieux la-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait +un bambin de quatre ans et demi. + +--Voila qui n'est pas croyable! s'ecria le gaillard d'avant d'une +seule voix. + +--Pure verite, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste a vegeter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue la-haut, car il a des satellites +qui ne sont pas commodes! " + +Et l'on riait, mais on le croyait a demi; et il leur parlait de +Neptune ou les marins sont joliment recus, et de Mars ou les +militaires prennent le haut du pave, ce qui finit par devenir +assommant. Quant a Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et +des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il +est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Venus +un tableau vraiment enchanteur. + +" Et quand nous reviendrons de cette expedition-la, dit l'aimable +conteur, on nous decorera de la croix du Sud, qui brille la-haut a +la boutonniere du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagnee! " dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirees du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du +docteur allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson +fut sollicite de donner son avis a cet egard. + +" Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir a diriger les +ballons. Je connais tous les systemes essayes ou proposes; pas un +n'a reussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du +me preoccuper de cette question qui devait avoir un si grand interet +pour moi; mais je n'ai pu la resoudre avec les moyens fournis par +les connaissances actuelles de la mecanique. Il faudrait decouvrir +un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une legerete +impossible! Et encore, on ne pourra resister a des courants de +quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutot occupe +de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute. + +--Il y a cependant, repliqua-t-on, de grands rapports entre un +aerostat et un navire, que l'on dirige a volonte. + +Mais non, repondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. +L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire +n'est submerge qu'a moitie, tandis que l'aerostat plonge tout entier +dans l'atmosphere, et reste immobile par rapport au fluide +environnant. + +--Vous pensez alors que la science aerostatique a dit son dernier +mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne +peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmospheriques favorables. A mesure que l'on s'eleve, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troubles par les vallees et les +montagnes qui sillonnent la surface du globe, et la, vous le savez, +est la principale cause des changements du vent et de l'inegalite de +son souffle. Or, une fois ces zones determinees, le ballon n'aura +qu'a se placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. La est la vraie difficulte, +mon cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficulte et un obstacle que pour +les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +aeriennes. + +--Et la raison, s'il vous plaet? + +--Parce que vous ne montez qu'a la condition de jeter du lest, vous +ne descendez qu'a la condition de perdre du gaz, et a ce manege-la, +vos provisions de gaz et de lest seront vite epuisees. + +--Mon cher Pennet, la est toute la question. La est la seule +difficulte que la science doive tendre a vaincre. Il ne s'agit pas +de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, +sans depenser ce gaz qui est sa force, son sang, son ame, si l'on +peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulte n'est +pas encore resolue, ce moyen n'est pas encore trouve. + +--Je vous demande pardon, il est trouve. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risque cette +traversee de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais ete a sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parle de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas a me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des experiences +preparatoires, et j'ai ete satisfait; je n'avais donc pas besoin +d'en apprendre davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. " + +L'attention de l'auditoire fut portee au plus haut point, et le +docteur prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + + + +CHAPITRE X + +Essais anterieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau a +gaz.--Le calorifere.--Maniere de maneuvrer.--Succes certain. + + + + + +" On a tente souvent, Messieurs, de s'elever ou de descendre a +volonte, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aeronaute +francais, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de +l'air dans une capacite interieure Un belge, M le docteur van Hecke, +au moyen d'ailes et de palettes, deployait une force verticale qui +eut ete insuffisante dans la plupart des cas. Les resultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont ete insignifiants. + +" J'ai donc resolu d'aborder la question plus franchement. Et +d'abord je supprime completement le lest, si ce n'est pour les cas +de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou +l'obligation de m'elever instantanement pour eviter un obstacle +imprevu. + +" Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement a +dilater ou a contracter par des temperatures diverses le gaz +renferme dans l'interieur de l'aerostat. Et voici comment j'obtiens +ce resultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont +l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq. + +" La premiere renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, a laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilite, et je la decompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en +gaz hydrogene et d'un volume en gaz oxygene. + +" Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pole positif +dans une seconde caisse Une troisieme, placee au-dessus de celle-ci, +et d'une capacite double, recoit l'hydrogene qui arrive par le pole +negatif. + +" Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrieme, qui s'appelle +caisse de melange La, en effet, se melangent ces deux gaz provenant +de la decomposition de l'eau. La capacite de cette caisse de melange +est environ de quarante et un pieds cubes [Un metre 50 centimetres +carres]. + +" A la partie superieure de cette caisse est un tube en platine, +muni d'un robinet. + +" Vous l'avez deja compris, Messieurs: l'appareil que je vous decris +est tout bonnement un chalumeau a gaz oxygene et hydrogene, dont la +chaleur depasse celle des feux de forge. + +" Ceci etabli, je passe a la seconde partie de l'appareil. + +" De la partie inferieure de mon ballon, qui est hermetiquement +clos, sortent deux tubes separes par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches superieures du gaz hydrogene, +l'autre au milieu des couches inferieures. + +" Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se preter aux +oscillations de l'aerostat. + +" Ils descendent tous deux jusqu'a la nacelle, et se perdent dans +une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de +chaleur. Elle est fermee a ses deux extremites par deux forts +disques de meme metal. + +" Le tuyau parti de la region inferieure du ballon se rend dans +cette boite cylindrique par le disque du bas; il y penetre, et +adopte alors la forme d'un serpentin helicoidal dont les anneaux +superposes occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant +d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cone, dont la base +concave, en forme de calotte spherique, est dirigee en bas. + +" C'est par le sommet de ce cone que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches superieures du +ballon. + +" La calotte spherique du petit cone est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est place sur le +fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin helicoidal, et +l'extremite de sa flamme vien-dra legerement lecher cette calotte. + +" Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifere destine a +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est force de passer par les tuyaux, et il est restitue +avec une temperature plus elevee. Or, ce que je viens de vous +decrire la n'est, a vrai dire, qu'un calorifere. + +" En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allume, +l'hydrogene du serpentin et du cone concave s'echauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mene aux regions superieures de +l'aerostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des +regions inferieures qui se chauffe a son tour, et est +continuellement remplace; il s'etablit ainsi dans les tuyaux et le +serpentin un courant extremement rapide de gaz, sortant du ballon, y +retournant et se surchauffant sans cesse. + +" Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degre de +chaleur. Si donc je force la temperature de dix-huit degres [10 degrees +centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1 degrees +centigrade], l'hydrogene de l'aerostat se dilatera de 18/480, ou de +seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux metres cubes +environ], il deplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent +soixante livres. Cela revient donc a jeter ce meme poids de lest. Si +j'augmente la temperature de cent quatre-vingt degres [100 degrees +centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il deplacera seize +mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force +ascensionnelle s'accroetra de seize cents livres. + +" Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'equilibre considerables. Le volume de l'aerostat a ete +calcule de telle facon, qu'etant a demi gonfle, il deplace un poids +d'air exacte-ment egal a celui de l'enveloppe du gaz hydrogene et de +la nacelle chargee de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce +point de gonflement, il est exactement en equilibre dans l'air, il +ne monte ni ne descend. + +" Pour operer l'ascension, je porte le gaz a une temperature +superieure a la temperature ambiante au moyen de mon chalumeau; par +cet exces de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle +davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate +l'hydrogene. + +" La descente se fait naturellement en moderant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la temperature se refroidir. L'ascension +sera donc generalement beaucoup plus rapide que la descente. Mais +c'est la une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'interet a +descendre rapidement, et c'est au contraire par une marche +ascensionnelle tres prompte que j'evite les obstacles. Les dangers +sont en bas et non en haut. + +" D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantite de +lest qui me permettra de m'elever plus vite encore, si cela devient +necessaire. Ma soupape, situee au pole superieur du ballon, n'est +plus qu'une soupape de surete. Le ballon garde toujours sa meme +charge d'hydrogene; les varia-tions de temperature que je produis +dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules a tous ses mouvements +de montee et de descente. + +" Maintenant, Messieurs, comme detail pratique, j'ajouterai ceci. + +" La combustion de l'hydrogene et de l'oxygene a la pointe du +chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la +partie inferieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de +degagement avec soupape fonctionnant a moins de deux atmospheres de +pression; par consequent, des qu'elle a atteint cette tension, la +vapeur s'echappe d'elle meme. + +" Voici maintenant des chiffres tres exacts. + +" Vingt-cinq gallons d'eau decomposee en ses elements constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygene et vingt-cinq livres +d'hydrogene. Cela represente, a la tension atmospherique, dix-huit +cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix metres cubes +d'oxygene] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds +cubes [Cent quarante metres cubes d'hydrogene] du second, en tout +cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du melange [Deux cent +dix metres cubes]. + +" Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, depense +vingt-sept pieds cubes [Un metre cube] a l'heure avec une flamme au +moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes +d'eclairage. En moyenne donc, et pour me maintenir a une hauteur peu +considerable, je ne brulerai pas plus de neuf pieds cubes a l'heure +[Un tiers de metre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me +representent donc six cent trente heures de navigation aerienne, ou +un peu plus de vingt-six jours. + +" Or, comme je puis descendre a volonte, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une duree indefinie. + +" Voila mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de reussir. La dilatation et la +contraction du gaz de l'aerostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni +ailes embarrassantes, ni moteur mecanique. Un calorifere pour +produire mes changements de temperature, un chalumeau pour le +chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir +reuni toutes les conditions serieuses de succes. " + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de +bon ceur. Il n'y avait pas une objection a lui faire; tout etait +prevu et resolu. + +" Cependant, dit le commandant, cela peut etre dangereux. + +--Qu'importe, repondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + + + +CHAPITRE XI + +Arrivee a Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'ele Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Depart du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + + + + +Un vent constamment favorable avait hate la marche du Resolute vers +le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulierement paisible. La traversee maritime faisait bien +augurer de la traversee aerienne Chacun aspirait au moment de +l'arrivee, et voulait mettre la derniere main aux preparatifs du +docteur Fergusson. + +Enfin le batiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situee sur +l'ele du meme nom, et le 15 avril, a onze heures du matin, l laissa +tomber l'ancre dans le port + +L'ele de Zanzibar appartient a l'imam de Mascate, allie de la France +et de l'Angleterre, et c'est a coup sur sa plus belle colonie. Le +port recoit un grand nombre de navires des contrees avoisinantes. + +L'ele n'est separee de la cote africaine que par un canal dont la +plus grande largeur n'excede pas trente milles [Douze lieues et +demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ebene, +car Zanzibar est le grand marche d'esclaves. La vient se concentrer +tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de +l'interieur se livrent incessamment. Ce trafic s'etend aussi sur +toute la cote orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M +G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon francais. +Des l'arrivee du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint a bord +se mettre a la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un +mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais +jusque-la il faisait partie de la nombreuse phalange des incredules. + +" Je doutais, dit-il en tendant la main a Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. " + +Il offrit sa propre maison au docteur, a Dick Kennedy, et +naturellement au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres +qu'il avait recues du capitaine Speke. Le capitaine et ses +compagnons avaient eu a souffrir terriblement de la faim et du +mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avancaient +qu'avec une extreme difficulte et ne pensaient plus pouvoir donner +promptement de leurs nouvelles. + +" Voila des perils et des privations que nous saurons eviter, " dit +le docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transportes a la maison du +consul. On se disposait a debarquer le ballon sur la plage de +Zanzibar; il y avait pres du mat des signaux un emplacement +favorable, aupres d'uneenorme construction qui l'eut abrite des +vents d'est. Cette grosse tour, semblable a un tonneau dresse sur sa +base, et pres duquel la tonne d'Heidelberg n'eut ete qu'un simple +baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des +Beloutchis armes de lances, sorte de garnisaires faineants et +braillards. + +Mais, lors du debarquement de l'aerostat, le consul fut averti que +la population de l'ele s'y opposerait par la force. Rien de plus +aveugle que les passions fanatisees. La nouvelle de l'arrivee d'un +chretien qui devait s'enlever dans les airs fut recue avec +irritation; les negres, plus emus que les Arabes, virent dans ce +projet des intentions hostiles a leur religion; ils se. figuraient +qu'on en voulait au soleil et a la lune. Or, ces deux astres sont un +objet de veneration pour les peuplades africaines. On resolut donc +de s'opposer a cette expedition sacrilege. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en confera avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison a ce sujet. + +" Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il; les +garnisaires memes de l'iman nous preteraient main-forte; au besoin; +mais, mon cher commandant, un accident est vite arrive; il suffirait +d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irreparable, et +le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de +grandes precautions. + +--Mais que faire? Si nous debarquons sur la cote d'Afrique, nous +rencontrerons les memes difficultes! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, repondit. le consul. Voyez ces eles +situees au dela du port; debarquez votre aerostat dans l'une +d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez +aucun risque a courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons a notre aise pour achever +nos preparatifs. + +Le commandant se rendit a ce conseil. Le Resolute s'approcha de +l'ele de Koumbeni. Pendant la matinee du 16 avril, le ballon fut mis +en surete au milieu d'une clairiere, entre les grands bois dont le +sol est herisse. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et places a une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixees a leur +extremite permit d'enlever l'aerostat au moyen d'un cable +transversal; il etait alors entierement degonfle. Le ballon +interieur se trouvait rattache au sommet du ballon exterieur de +maniere a etre souleve comme lui. + +C'est a l'appendice inferieur de chaque ballon que furent fixes les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogene. + +La journee du 17 se passa a disposer l'appareil destine a produire +le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la +decomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide +sulfurique mis en presence dans une grande quantite d'eau. +L'hydrogene se rendait dans une vaste tonne centrale apres avoir ete +lave a son passage, et de la il passait dans chaque aerostat par les +tuyaux d'introduction. De cette facon, chacun d'eux se remplissait +d'une quantite de gaz parfaitement determinee. + +Il fallut employer, pour cette operation, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Pres de quarante et un mille +deux cent cinquante litres]. + +Cette operation commenca dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura pres de huit heures. Le lendemain, l'aerostat, +recouvert de son filet, se balancait gracieusement au-dessus de-la +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut monte avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'aerostat furent adaptes a la boete cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, +la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la +place qui leur etait assignee; la provision d'eau fut faite a +Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent reparties dans +cinquante sacs places au fond de la nacelle, mais cependant a portee +de la main. + +Ces preparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de l'ele, et les +embarcations du Resolute sillonnaient le canal. + +Les negres continuaient a manifester leur colere par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrites, en soufflant sur toute cette irritation; quelques +fanatiques essayerent de ga-gner l'ele a la nage, mais on les +eloigna facilement. + +Alors les sortileges et les incantations commencerent; les faiseurs +de pluie, qui pretendent commander aux nuages, appelerent les +ouragans et les " averses de pierres [Nom que les Negres donnent a +la grele] " a leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles +de tous les arbres differents du pays; ils les firent bouillir a +petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfoncant une +longue aiguille dans le ceur. Mais, en depit de leurs ceremonies, le +ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs +grimaces. + +Les negres se livrerent alors a de furieuses orgies, s'enivrant du " +tembo," liqueur ardente tiree du cocotier, ou d'une biere +extremement capiteuse appelee " togwa. " Leurs chants, sans melodie +appreciable, mais dont le rythme est tres juste, se poursuivirent +fort avant dans la nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dener reunit les voyageurs a la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; +il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment supreme +inspirait a tous de penibles reflexions. Que reservait la destinee a +ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de +leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport +venaient a manquer, que devenir au sein de peuplades feroces, dans +ces contrees inexplorees, au milieu de deserts immenses? + +Ces idees, eparses jusque-la, et auxquelles on s'attachait peu, +assiegeaient alors les imaginations surexcitees; Le docteur +Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et +d'autres; mais en vain chercha-t-il a dissiper cette tristesse +communicative; il ne put y parvenir. + +Comme on craignait quelques demonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils coucherent tous les trois a bord +du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient a l'ele de Koumbeni. + +Le ballon se balancait legerement au souffle du vent de l'est. Les +sacs de terre qui le retenaient avaient ete remplaces par vingt +matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient a ce +depart solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et +dit: + +" Il est bien decide, Samuel, que tu pars? Cela est tres decide, +mon cher Dick. + +--J'ai bien fait tout ce qui dependait de moi pour empecher ce +voyage? + +--'Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille a cet egard, et je +t'accompagne. + +--J'en etais sur, " repondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide emotion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses +officiers embrasserent avec effusion leurs intrepides amis, sans en +excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut +prendre sa part des poignees de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de +maniere a produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait +a terre en parfait equilibre, commenca a se soulever au bout de +quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le +retenaient. La nacelle s'eleva d'une vingtaine de pieds. + +" Mes amis, s'ecria le docteur debout entre ses deux compagnons et +otant son chapeau, donnons a notre navire aerien un nom qui lui +porte bonheur! qu'il soit baptise le Victoria! " + +Un hourra formidable retentit: + +"Vive la reine! Vive l'Angleterre!" + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aerostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancerent un dernier +adieu a leur amis. + +" Lachez tout! s'ecria le docteur. " + +Et le Victoria s'eleva rapidement dans les airs, tandis que les +quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + + + +CHAPITRE XII + +Traversee du detroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le cafe.--L'Uzaramo.--L'infortune Maizan.--Le +mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + + + + +L'air etait pur, le vent modere; le Victoria monta presque +perpendiculairement a une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquee +par une depression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq +centimetres. La depression est a peu pres d'un centimetre par cent +metres d'elevation] dans la colonne barometrique. + +A cette elevation, un courant plus marque porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se deroulait aux yeux des +voyageurs! L'ele de Zanzibar s'offrait tout entiere a la vue et se +detachait en couleur plus foncee, comme sur un vaste planisphere; +les champs prenaient une apparence d'echantillons de diverses +couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les +taillis. + +Les habitants de l'ele apparaissaient comme des insectes. Les +hourras et les cris s'eteignaient peu a peu dans l'atmosphere, et +les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavite +inferieure de l'aerostat. + +" Que tout cela est beau! "s'ecria Joe en rompant le silence pour +la premiere fois. + +Il n'obtint pas de reponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations barometriques et de prendre note des divers details de +son ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la +cote africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure +d'ecume. + +" Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, repondit le docteur en dirigeant sa lunette vers +le continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. " + +Et Joe fit a lui seul une terrible consommation d'onomatopees. Les +oh! les ah! les hein! eclataient entre ses levres. + +Pendant la traversee de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir a cette elevation; il pouvait observer la cote sur une +plus grande etendue; le thermometre et le barometre, suspendus dans +l'interieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse a +portee de sa vue; un second barometre, place exterieurement, devait +servir pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, pousse avec une vitesse d'un +peu plus de huit milles, gagna sensiblement la cote. Le docteur +resolut de se rapprocher de terre; il modera la flamme du chalumeau, +et bientot le ballon descendit a 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +cote orientale de l'Afrique; d'epaisses bordures de mangliers en +protegeaient les bords; la maree basse laissait apercevoir leurs +epaisses racines rongees par la dent de l'Ocean Indien. Les dunes +qui formaient autrefois la ligne cotiere s'arrondissaient a +l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa pres d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut etre le Kaole. Toute la population rassemblee poussait des +hurlements de colere et de crainte; des fleches furent vainement +dirigees contre ce monstre des airs, qui se balancait +majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquieta pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route +tracee par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy etait enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se +renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives. + +" Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on +traverse les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, +et la nature prend la peine de se derouler a vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un reve dans +un hamac! + +--Si nous dejeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appetit. + +--C'est une idee mon garcon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue a faire! du biscuit et de la +viande conservee. + +--Et du cafe a discretion, ajouta le docteur. Je te permets +d'emprunter un peu de chaleur a mon chalumeau; il en a de reste. Et +de cette facon nous n'aurons point a craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudriere que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout a fait, repondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu a peu, et nous descendrions a +terre, ce qui nous desobligerait; mais soyez sans crainte, notre +aerostat est hermetiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voila, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un cafe dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour preparer ce delicieux breuvage; il le +compose d'un melange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu +me faire connaetre. + +--Eh bien! mon maetre, puisque nous sommes en plein air, je peux +bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un melange en +parties egales de moka, de bourbon et de rio-nunez. " + +Quelques instants apres, trois tasses fumantes etaient servies et +terminaient un dejeuner substantiel assaisonne par la bonne humeur +des convives; puis chacun se remit a son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extreme fertilite. Des sentiers +sinueux et etroits s'enfoncaient sous des voutes de verdure. On +passait au-dessus des champs cultives de tabac de mais, d'orge, en +pleine maturite; ca et la de vastes rizieres avec leurs tiges +droites et leurs fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chevres renfermes dans de grandes +cages elevees sur pilotis, ce qui les preservait de la dent du +leopard. Une vegetation luxuriante s'echevelait sur ce sol prodigue. +Dans de nombreux villages se reproduisaient des scenes de cris et de +stupefaction a la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la portes des fleches; les habitants, attroupes +autour de leurs huttes contigues, poursuivaient longtemps les +voyageurs de leurs vaines imprecations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contree dans la +langue du pays]. La campagne se montrait herissee de cocotiers, de +papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait +se jouer. Joe trouvait cette vegetation toute naturelle, du moment +qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lievres et des +cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de +fusil; mais c'eut ete de la poudre perdue, attendu l'impossibilite +de ramasser le gibier. + +Les aeronautes marchaient avec une vitesse de douze milles a +l'heure, et se trouverent bientot par 38 degrees 2` de longitude au-dessus +du village de Tounda. + +" C'est la, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de +fievres violentes et crurent un instant leur expedition compromise +Et cependant ils etaient encore peu eloignes de la cote, mais deja +la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. " + +En effet, dans cette contree regne une malaria perpetuelle; le +docteur n'en put meme eviter les atteintes qu'en elevant le ballon +au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent +pompait les emanations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un " kraal " +en attendant la fraecheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont +de vastes emplacements entoures de haies et de jungles, ou les +trafiquants s'abritent non seulement contre les betes fauves, mais +aussi contre les tribus pillardes de la contree. On voyait les +indigenes courir, se disperser a la vue du Victoria. Kennedy +desirait les contempler de plus pres; mais Samuel s'opposa +constamment a ce dessein. + +" Les chefs sont armes de mousquets, dit-il, et notre ballon serait +un point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amenerait une chute? demanda Joe. + +--Immediatement, non; mais bientot ce trou deviendrait une vaste +dechirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous a une distance respectueuse de ces mecreants. +Que doivent-ils penser a nous voir planer dans les airs? Je suis +sur qu'ils ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, repondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change deja d'aspect; les villages sont +plus rares; les manguiers ont disparu; leur vegetation s'arrete a +cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de +prochaines montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs +de ce cote. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premieres chaenes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derriere lequel j'espere nous abriter pour +passer la nuit. Je vais donner plus d'activite a la flamme du +chalumeau: nous sommes obliges de nous tenir a une hauteur de cinq a +six cents pieds. + +--C'est tout de meme une fameuse idee que vous avez eue la, +Monsieur, dit Joe; la maneuvre n'est difficile ni fatigante, on +tourne un robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus a l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +eleve; la reflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'ecria Joe; quoique tres naturel, +c'est tres beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une +foret. + +--Ce sont des baobabs, repondit le docteur Fergusson; tenez, en +voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonference. C'est +peut-etre au pied de ce meme arbre que perit le Francais Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, ou il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contree, attache +au pied d'un baobab, et ce negre feroce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arreta pour aiguiser son couteau emousse, et +arracha la tete du malheureux avant qu'elle ne fut coupee! Ce +pauvre Francais avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tire vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a reclame; le said de Zanzibar a tout fait pour +s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y reussir. + +--Je demande a ne pas m'arreter en route, dit Joe; montons, mon +maetre, montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse +devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons depasse avant +sept heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des precautions et de la vigilance, +on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser +l'Afrique, il faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas a nous plaindre, mon maetre, Le pays le +plus cultive et le plus fertile du monde, au lieu d'un desert! +Croyez donc aux geographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. " + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du +mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'elever a plus de trois +mille pieds, et pour cela le docteur n'eut a elever la temperature +que de dix-huit degres [10 degrees centigrades]. On peut dire qu'il +maneuvrait veritablement son ballon a la main. Kennedy lui indiquait +les obstacles a surmonter, et le Victoria volait par les airs en +rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant oppose, dont la pente etait +plus adoucie; les ancres furent lancees au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal enorme, s'y +accrocha fortement. Aussitot Joe se laissa glisser par la corde et +l'assujettit avec la plus grande so-lidite. L'echelle de soie lui +fut tendue, et il remonta lestement. L'aerostat demeurait presque +immobile, a l'abri des vents de l'est. + +Le repas du soir fut prepare; les voyageurs, excites par leur +promenade aerienne, firent une large breche a leurs provisions + +" Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? " demanda Kennedy en +avalant des morceaux inquietants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et +consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle +appartenait a l'atlas " der Neuester Entedekungen Afrika ", publie a +Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait +adresse. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, +car il contenait l'itineraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le +Soudan d'apres le docteur Barth, le bas Senegal d'apres Guillaume +Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie. + +Fergusson s'etait egalement muni d'un ouvrage. qui reunissait en un +seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitule: " +The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that +river and of its heab stream with the history of the Nilotic +discovery by Charles Beke, th. D. " + +Il possedait aussi les excellentes cartes publiees dans les " +Bulletins de la Societe de Geographie de Londres, " et aucun point +des contrees decouvertes ne devait lui echapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale etait de +deux degres, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnaetre les traces de ses devanciers. + +Il fut decide que la nuit serait divisee en trois quarts, afin que +chacun put a son tour veiller a la surete des deux autres. Le +docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit +et Joe celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, enveloppes de leurs couvertures, s'etendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le +docteur Fergusson. + + + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fievre de Kennedy.--La medecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imenge.--Le mont +Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + + + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se reveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fievre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages epais semblait s'approvisionner +pour un nouveau deluge. Un triste pays que ce Zungomero, ou il pleut +continuellement, sauf peut-etre pendant une quinzaine de jours du +mois de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas a assaillir les voyageurs; +au-dessous d'eux, les chemins coupes par des " nullabs ", sortes de +torrents momentanes, devenaient impraticables, embarrasses +d'ailleurs de buissons epineux et de lianes gigantesques. On +saisissait distinctement ces emanations d'hydrogene sulfure dont +parle le capitaine Burton. + +" D'apres lui, dit le docteur, et il a raison, c'est a croire qu'un +cadavre est cache derriere chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir passe la nuit. + +--En effet, j'ai une fievre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'etonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des regions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n'y +resterons pas longtemps. En route. " + +Grace a une maneuvre adroite de Joe, l'ancre fut decrochee, et, au +moyen de l'echelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata +vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, pousse par un vent +assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient a peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive frequemment en +Afrique qu'une region malsaine et de peu d'etendue confine a des +contrees parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fievre accablait sa nature +vigoureuse. + +" Ce n'est pourtant pas le cas d'etre malade, fit-il en +s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, repondit le docteur Fergusson, +et tu seras gueri rapidement. + +--Gueri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage +quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans +retard Je l'avalerai les yeux fermes. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner +un febrifuge qui ne coutera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'eloigner de cette atmosphere +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l'hydrogene." + +" Les dix minutes n'etaient pas ecoules que les voyageurs avaient +depasse la zone humide. + +" Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et +du soleil. + +--En voila un remede! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme a la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +elevee de la Martinique] pour fuir la fievre jaune. + +--Ah ca! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy deja plus +a l'aise. + +--En tout cas, il y mene, repondit serieusement Joe. " + +C'etait un curieux spectacle que celui des masses de nuages +agglomerees en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient +les unes sur les autres, et se confondaient dans un eclat magnifique +en reflechissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une +hauteur de quatre mille pieds. Le thermometre indiquait un certain +abaissement dans la temperature; On ne voyait plus la terre. A une +cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tete +etincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36 degrees 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles a +l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidite; ils +n'eprouvaient aucune secousse, n'ayant pas meme le sentiment de la +locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prediction du docteur se realisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fievre, et dejeuna avec +appetit. + +" Voila qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Precisement, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes +vieux jours. " + +Vers dix heures l'atmosphere s'eclaircit. Il se fit une trouee dans +les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait +insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le +portat plus au nord est, et il le rencontra a six cents pieds du +sol. Le pays devenait accidente, montueux meme. Le district du +Zungomero s'effacait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette +latitude. + +Bientot les cretes d'une montagne prirent une taille plus arretee. +Quelques pics s'elevaient ca et la. Il fallut veiller a chaque +instant aux cones aigus qui semblaient surgir inopinement. + +" Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie maniere de voyager, tout de meme! " repliqua Joe. + +En effet, le docteur maneuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-terite. + +" S'il nous fallait marcher sur ce terrain detrempe, dit-il nous +nous traenerions dans une boue malsaine. Depuis notre depart de +Zanzibar, la moitie de nos betes de somme seraient deja mortes de +fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le desespoir nous +prendrait au ceur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, +nos porteurs, exposes a leur brutalite sans frein. Le jour, une +chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid +souvent intolerable, et les piqures de certaines mouches, dont les +mandibules percent la toile la plus epaisse, et qui rendent fou! Et +tout cela sans parler des betes et des peuplades feroces! + +--Je demande a ne pas en essayer, repliqua simplement Joe. + +--Je n'exagere rien, reprit le docteur Fergusson, car, au recit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrees, les +larmes vous viendraient aux yeux. " + +Vers onze heures, on depassait le bassin d'Imenge; les tribus +eparses sur ces collines menacaient vainement le Victoria de leurs +armes; il arrivait enfin aux dernieres ondulations de terrain qui +precedent le Rubeho; elles forment la troisieme chaene et la plus +elevee des montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme +le premier echelon, sont separees par de vastes plaines +longitudinales; ces croupes elevees se composent de cones arrondis, +entre lesquels le sol est parseme de blocs erratiques et de galets. +La declivite la plus roide de ces montagnes fait face a la cote de +Zanzibar; les pentes occidentales ne sont guere que des plateaux +inclines. Les depressions de terrain sont couvertes d'une terre +noire et fertile, ou la vegetation est vigoureuse. Divers cours +d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au +milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de +calebassiers et de palmyras + +" Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, +dont le nom signifie dans la langue du pays: " Passage des vents. " +Nous ferons bien d'en doubler les aretes aigues a une certaine +hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter a une +elevation de plus de cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +superieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait etre +mediocre relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en +tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrasse de les franchir. " + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle tres marquee. La dilatation de +l'hydrogene n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacite de l'aerostat n'etait remplie qu'aux trois quarts; le +barometre, par une depression de pres de huit pouces, indiqua une +elevation de six mille pieds. + +" Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphere terrestre a une hauteur de six mille toises, repondit +le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont +fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par +la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a +quelques annees, deux hardis Francais, MM. Barral et Bixio, +s'aventurerent aussi dans les hautes regions; mais leur ballon se +dechira... + +--Et ils tomberent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre a vous de recommencer leur +chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je prefere rester +dans un milieu honnete, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point +etre ambitieux. + +A six mille pieds, la densite de l'air a deja diminue sensiblement; +le son s'y transporte avec difficulte, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne percoit +plus que de grandes masses assez indeterminees; les hommes, les +animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des +lacets, et les lacs, des etangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un etat anormal; un +courant atmospherique d'une extreme velocite les entraenait au-dela +des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de +neige etonnaient le regard; leur aspect convulsionne demontrait +quelque travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au zenith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur +ces cimes desertes. Le docteur prit un dessin exact de ces +montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en +ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allongee. + +Bientot le Victoria descendit le versant oppose du Rubeho, en +longeant une cote boisee et parsemee d'arbres d'un vert tres sombre; +puis vinrent des cretes et des ravins, dans une sorte de desert qui +precedait le pays d'Ugogo; plus bas s'etalaient des plaines jaunes, +torrefiees, craquelees, jonchees ca et la de plantes salines et de +buissons epineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forets, embellirent l'horizon. +Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancees, et l'une +d'elles s'accrocha bientot dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +precaution; le docteur laissa son chalumeau en activite pour +conserver a l'aerostat une certaine force ascensionnelle qui le +maintint en l'air. Le vent s'etait presque subitement calme. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour +toi, l'autre pour Joe, et tachez, a vous deux, de rapporter quelques +belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dener. + +--En chasse! " s'ecria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'etait laisse degringoler +de branche en branche et l'attendait en se detirant les membres. Le +docteur, allege du poids de ses deux compagnons, put eteindre +entierement son chalumeau. + +" N'allez pas vous envoler, mon maetre! s'ecria Joe. + +--Sois tranquille, mon garcon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. +D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, a la moindre +chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de +ralliement. + +--Convenu, " repondit le chasseur. + + + + + + +CHAPITRE XIV + +La foret de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de +ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein +air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivee a +Kazeh. + + + + + +Le pays, aride, desseche, fait d'une terre argileuse qui se +fendillait a la chaleur, paraissait desert; ca et la, quelques +traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de betes, a +demi ronges, et confondus dans la meme poussiere. + +Apres une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfoncaient dans une +foret de gommiers, l'eil aux aguets et le doigt sur la detente du +fusil On ne savait pas a qui on aurait affaire. Sans etre un +rifleman, Joe maniait adroitement une arme a feu. + +" Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +la n'est pas trop commode," fit-il en heurtant les fragments de +quartz dont il etait parseme. + +Kennedy fit signe a son compagnon de se taire et de s'arreter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fut l'agilite de +Joe, il ne pouvait avoir le nez d'un braque ou d'un levrier. + +Dans le lit d'un torrent ou stagnaient encore quelques mares, se +desalterait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux +animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque +lampee, leur jolie tete se redressait avec vivacite, humant de ses +narines mobiles l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait +immobile; il parvint a portee de fusil et fit feu La troupe disparut +en un clin d'eil; seule, une antilope male, frappee au defaut de +l'epaule, tombait foudroyee. Kennedy se precipita sur sa proie. + +C'etait un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pale tirant +sur le gris, avec le ventre et l'interieur des jambes d'une +blancheur de neige. + +" Le beau coup de fusil! s'ecria le chasseur. C'est une espece tres +rare d'antilope, et j'espere bien preparer sa peau de maniere a la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille +surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant facheux d'abandonner tout +entier un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous +les avantages nutritifs qu'il possede, et, si vous le permettez, je +vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable +corporation des bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualite de +chasseur, je ne suis pas plus embarrasse de depouiller une piece de +gibier que de l'abattre. + +--J'en suis sur, monsieur Dick; alors ne vous genez pas pour etablir +un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantite, +et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos +charbons ardents. + +--Ce ne sera pas long, " repliqua Kennedy. + +Il proceda aussitot a la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retire du corps de l'antilope une douzaine de cotelettes +et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformerent +bientot en grillades savoureuses. + +" Voila qui fera plaisir a l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous a quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais a ce que tu fais, sans doute, a tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense a la figure que nous ferions si +nous ne retrouvions plus l'aerostat. + +--Bon! quelle idee! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait a se detacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrasse de +redescendre avec son ballon; il le maneuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, treve a tes suppositions; elles n'ont rien de +plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, +tout peut arriver, donc il faut tout prevoir... " + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + +" Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa detonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-etre, repliqua Joe. + +--En route! " + +Les chasseurs avaient rapidement ramasse le produit de leur chasse, +et ils reprirent le " chemin " en se guidant sur des brisees que +Kennedy avait faites. L'epaisseur du fourre les empechait +d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient etre bien eloignes. + +Un second coup de feu se fit entendre. + +" Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre detonation. + +--Cela m'a l'air d'une defense personnelle. + +--Hatons-nous. " + +Et ils coururent a toutes jambes. Arrives a la lisiere du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria a sa place, et le docteur dans la +nacelle. + +" Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'ecria Joe. + +--Que vois tu? + +--La-bas, une troupe de negres qui assiegent le ballon! " + +En effet, a deux milles de la, une trentaine d'individus se +pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du +sycomore. Quelques-uns, grimpes dans l'arbre, s'avancaient jusque +sur les branches les plus elevees. Le danger semblait imminent. + +" Mon maetre est perdu, s'ecria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'eil. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! " + +Ils avaient franchi un mille avec une extreme rapidite, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie +tomba de branches en branches, et resta suspendu a une vingtaine de +pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balancant dans +l'air. + +" Hein! fit Joe en s'arretant, par ou diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, repondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'ecria Joe, en eclatant de rire: par sa +queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--Ca vaut encore mieux que des hommes, " repliqua Kennedy en se +precipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'etait une troupe de cynocephales assez redoutables, feroces et +brutaux, horribles a voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimacante s'echappa, laissant plusieurs des siens a terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait a l'echelle; Joe se hissait dans +les sycomores et detachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'a +lui, et il y rentrait sans difficulte. Quelques minutes apres, le +Victoria s'elevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous +l'impulsion d'un vent modere. + +" En voila un assaut! dit Joe. + +--Nous t'avions cru assiege par des indigenes. + +--Ce n'etaient que des singes, heureusement! repondit le docteur + +--De loin, la difference n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni meme de pres, repliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaque de singes +pouvait avoir les plus graves consequences. Si l'ancre avait perdu +prise sous leurs secousses reiterees, qui sait ou le vent m'eut +entraene! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, a ce moment-la +tu preparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait deja +en appetit. + +--Je le crois bien, repondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point a dedaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'a la fin de mes jours repondit +Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en +faciliter la digestion " + +Joe prepara le breuvage en question, qui fut deguste avec +recueillement. + +" Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Tres bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnes? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en eut empeche! " repondit le +chasseur avec un air resolu. + +Il etait alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un +courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientot la +colonne barometrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du +niveau de la mer. Le docteur fut alors oblige de soutenir son +aerostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau +fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyeme; le +docteur reconnut aussitot ce vaste defrichement de dix milles +d'etendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. La est la residence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, ou la civilisation est peut-etre moins arrieree, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, betes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent a des meules de foin. + +Apres Kanyeme, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une depression fertile, la vegetation reprit toute +sa vigueur, a quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le +jour, et l'atmosphere semblait s'endormir. Le docteur chercha +vainement un courant a differentes hauteurs en voyant ce calme de la +nature, il resolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de +surete, il s'eleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait +immobile. La nuit magnifiquement etoilee se fit en silence. + +Dick et Joe s'etendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; a minuit, celui-ci +fut remplace par l'Ecossais. + +" S'il survenait le moindre incident, reveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le barometre des yeux. C'est notre boussole, a +nous autres! " + +La nuit fut froide, il y eut jusqu'a 27 degrees degres [14 degrees centigrades] de +difference entre sa temperature et celle du jour. Avec les tenebres +avait eclate le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur +voix de soprano, doublee du glapissement des chacals, pendant que la +basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre +vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'apercut que la direction du vent avait change pendant +la nuit. Le Victoria derivait dans le nord-est d'une trentaine de +milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du +Mabunguru, pays pierreux, parseme de blocs de syenite d'un beau +poli, et tout bossele de roches en dos d'ane; des masses coniques, +semblables aux rochers de Karnak, herissaient le sol comme autant de +dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'elephants +blanchissaient ca et la; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, +des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de pres de deux milles d'etendue, +apparut comme une immense carapace. + +" Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voila +Jihoue-la-Mkoa, ou nous allons faire halte pendant quelques +instants. Je vais renouveler la provision d'eau necessaire a +l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque +part. + +--Il y a peu d'arbres, repondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. " + +Le ballon, perdant peu a peu de sa force ascensionnelle, s'approcha +de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea +dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur put eteindre completement son +chalumeau pendant ses haltes. L'equilibre du ballon avait ete +calcule au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, +et se trouvant eleve de 600 a 700 pieds, le ballon aurait eu une +tendance a descendre plus bas que le sol lui-meme; il fallait donc +le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas +seulement ou, en l'absence de tout vent, le docteur eut laisse la +nacelle reposer sur terre, l'aerostat, alors deleste d'un poids +considerable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait +contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit +indique, non loin d'un petit village desert, fit sa provision d'eau, +et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de +particulier, si ce n'est d'immenses trappes a elephant; il faillit +meme choir dans l'une d'elles, ou gisait une carcasse a demi-rongee. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nefles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du " mbenbu," +arbre tres abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. +Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un sejour +meme rapide sur cette terre inhospitaliere lui inspirait toujours +des craintes. + +L'eau fut embarquee sans difficulte, car la nacelle descendit +presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta +lestement aupres de son maetre. Aussitot celui-ci raviva sa flamme, +et le Victoria reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors a une centaine de milles de Kazeh, important +etablissement de l'interieur de l'Afrique, ou, grace a un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient esperer de parvenir pendant cette +journee; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles a l'heure; la +conduite de l'aerostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +s'elever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait deja a une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur preferait ne pas forcer sa dilatation; il +suivit donc fort adroitement les sinuosites d'une pente assez roide, +et rasa de pres les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier +fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contree ou les arbres +atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui +deviennent gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +devorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de +la ville de Kazeh, situee a 330 milles de la cote. + +" Nous sommes partis de Zauzibar a neuf heures du matin, dit le +docteur Fergusson en consultant ses notes, et apres deux jours de +traversee nous avons parcouru par nos deviations pres de 500 milles +geographiques [Pres de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et +Speke mirent quatre mois et demi a faire le meme chemin! + + + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le marche bruyant.--Apparition du Victoria.--Les +Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du +docteur.--Population.--Le tembe royal.--Les femmes du sultan.--Une +ivresse royale.--Joe adore.--Comment on danse dans la +Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilite des +grandeurs divine. + + + + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; +a vrai dire, il n'y a pas de ville a l'interieur. Kazeh n'est +qu'un ensemble de six vastes excavations. La sont renfermees des +cases, des huttes a esclaves, avec de petites cours et de petits +jardins, soigneusement cultives; oignons, patates, aubergines, +citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent a ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile +et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de +l'Unyanembe, une contree delicieuse, ou vivent paresseusement +quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine tres pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce a l'interieur de l'Afrique et +dans l'Arabie; ils ont trafique de gommes, d'ivoire, d'indienne, +d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces regions equatoriales; +elles vont encore chercher a la cote les objets de luxe et de +plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes +et de serviteurs, menent dans cette contree charmante l'existence la +moins agitee et la plus horizontale, toujours etendus, riant, fumant +ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigenes, de +vastes emplacements pour les marches, des champs de cannabis et de +datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voila Kazeh. + +La est le rendez-vous general des caravanes: celles du Sud avec +leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marches, regne-t-il une agitation perpetuelle, un +brouhaha sans nom, compose du cri des porteurs metis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement +des anes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups +de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat la mesure dans +cette symphonie pastorale. + +La s'etalent sans ordre, et meme avec un desordre charmant, les +etoffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de +rhinoceros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; la se +pratiquent les marches les plus etranges, ou chaque objet n'a de +valeur que par les desirs qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparaetre dans les airs; il +planait majestueusement et descendait peu a peu, sans s'ecarter de +la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes +et negres, tout disparut et se glissa dans les " tembes " et sous +les huttes. + +" Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons a produire de +pareils effets, nous aurons de la peine a etablir des relations +commerciales avec ces gens-la. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une operation commerciale d'une +grande simplicite a faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus precieuses, sans nous +preoccuper des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! repliqua le docteur, ces indigenes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas a revenir par superstition ou par +curiosite. + +--Vous croyez, mon maetre? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blinde ni cuirasse; il +n'est donc a l'abri ni d'une balle, ni d'une fleche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? repondit le docteur; il doit se +trouver a Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. +Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'a se louer de +l'hospitalite des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'etant insensiblement rapproche de terre, accrocha +l'une de ses ancres au sommet d'un arbre pres de la place du marche. +Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous; +les tetes sortaient avec circonspection. Plusieurs " Waganga, " +reconnaissables a leurs insignes de coquillages coniques, +s'avancerent hardiment; c'etaient les sorciers de l'endroit. Ils +portaient a leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malproprete d'ailleurs +toute doctorale. + +Peu a peu, la foule se fit a leurs cotes, les femmes et les enfants +les entourerent, les tambours rivaliserent de fracas, les mains se +choquerent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur maniere de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons etre appeles a jouer un grand role. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-meme, mon brave Joe, tu vas peut-etre devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquiete guere, et l'encens ne me deplait +pas. " + +En ce moment, un des sorciers, un " Myanga " fit un geste, et toute +cette clameur s'eteignit dans un profond silence. Il adressa +quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lanca a tout hasard +quelques mots d'arabe, et il lui fut immediatement repondu dans +cette langue. + +L'orateur se livra a une abondante harangue, tres fleurie, tres +ecoutee; le docteur ne tarda pas a reconnaetre que le Victoria etait +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +deesse avait daigne s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oublie dans cette terre aimee du +Soleil. Le docteur repondit avec une grande dignite que la Lune +faisait tous les mille ans sa tournee departementale, eprouvant le +besoin de se montrer de plus pres a ses adorateurs; il les priait +donc de ne pas se gener et d'abuser de sa divine presence pour faire +connaetre leurs besoins et leurs veux. + +Le sorcier repondit a son tour que le sultan, le " Mwani, " malade +depuis de longues annees, reclamait les secours du ciel, et il +invitait les fils de la Lune a se rendre aupres de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation a ses compagnons. + +" Et tu vas te rendre aupres de ce roi negre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-la me paraissent bien disposes; l'atmosphere +est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien a +craindre pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de medecine je m'en +tirerai. " + +Puis, s'adressant a la foule: + +" La Lune, prenant en pitie le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confie le soin de sa guerison. Qu'il se prepare +a nous recevoir! " + +Les clameurs, les chants, les demonstrations redoublerent, et toute +cette vaste fourmiliere de tetes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prevoir +nous pouvons, a un moment donne, etre forces de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est +solidement assujettie; il n'y a rien a craindre. Je vais descendre a +terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de +l'echelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'ecria Joe, vous ne voulez pas que je +vous suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande +deesse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protege par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au +poste que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, repondit le chasseur. + +--Veille a la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. " + +Les cris des indigenes redoublaient; ils reclamaient energiquement +l'intervention celeste. + +" Voila! voila! fit Joe. Je les trouve un peu imperieux envers +leur bonne Lune et ses divins Fils. " + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit a terre, +precede de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit +au pied de l'echelle, les jambes croisees sous lui a la facon arabe, +et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des +instruments, escorte par des pyrrhiques religieuses, s'avanca +lentement vers le " tembe royal, " situe assez loin hors de la +ville; il etait environ trois heures, et le soleil resplendissait; +il ne pouvait faire moins pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignite; les " Waganga " l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientot rejoint par le fils +naturel du sultan, jeune garcon assez bien tourne, qui, suivant la +coutume du pays, etait le seul heritier des biens paternels, a +l'exclusion des enfants legitimes; il se prosterna devant le Fils de +la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure apres, par des sentiers ombreux, au milieu de +tout le luxe d'une vegetation tropicale, cette procession +enthousiasmee arriva au palais du sultan, sorte d'edifice carre, +appele Ititenya, et situe au versant d'une colline. Une espece de +verandah, formee par le toit de chaume, regnait a l'exterieur, +appuyee sur des poteaux de bois qui avaient la pretention d'etre +sculptes. De longues lignes d'argile rougeatre ornaient les murs, +cherchant a reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci +naturellement mieux reussis que ceux-la. La toiture de cette +habitation ne reposait pas immediatement sur les murailles, et l'air +pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fenetres, et a +peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut recu avec de grands honneurs par les gardes +et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur +des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits +et bien portants. Leurs cheveux divises en un grand nombre de +petites tresses retombaient sur leurs epaules; au moyen d'incisions +noire. ou bleues, ils zebraient leurs joues depuis les tempes +jusqu'a la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils +etaient vetus de toiles brillamment peintes; les soldats, armes de +la sagaie, de l'arc, de la fleche barbelee et empoisonnee du suc de +l'euphorbe, du coutelas, du " sime ", long sabre a dents de scie, et +de petites haches d'armes. + +Le docteur penetra dans le palais. La, en depit de la maladie du +sultan, le vacarme deja terrible redoubla a son arrivee. Il remarqua +au linteau de la porte des queues de lievre, des crinieres de zebre, +suspendues en maniere de talisman. Il fut recu par la troupe des +femmes de Sa Majeste, aux accords harmonieux de " l'upatu ", de +cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du " +kilindo ", tambour de cinq pieds de haut creuse dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient a coups de +poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en +riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles +semblaient bien faites sous leur longue robe drapee avec grace, et +portaient le " kilt " en fibres de calebasse, fixe autour de leur +ceinture. + +Six d'entre elles n'etaient pas les moins gaies de la bande, quoique +placees a l'ecart et reservees a un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient etre enterrees vivantes aupres de lui, pour +le distraire pendant l'eternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, apres avoir embrasse tout cet ensemble d'un +coup d'eil, s'avanca jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit la un +homme d'une quarantaine d'annees, parfaitement abruti par les orgies +de toutes sortes et dont il n'y avait rien a faire. Cette maladie, +qui se prolongeait depuis des annees, n'etait qu'une ivresse +perpetuelle. Ce royal ivrogne avait a peu pres perdu connaissance, +et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, flechissant le genou, se courbaient +pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un +violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le +sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus +signe d'existence depuis quelques heures, ce symptome fut accueilli +par un redoublement de cris en l'honneur du medecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, ecarta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop demonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea +vers le Victoria. Il etait six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de +l'echelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En +veritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinite, +il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier meme avec +les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il +leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. + +" Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de deesse! " + +On lui presenta les dons propitiatoires, ordinairement deposes dans +les " mzimu " ou huttes-fetiches. Cela consistait en epis d'orge et +en " pombe. " Joe se crut oblige de gouter a cette espece de biere +forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en +supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance +prit pour un sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une melopee +traenante, executerent une danse grave autour de lui. + +" Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec +vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays " + +Et il entama une gigue etourdissante, se contournant, se detirant, +se dejetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des +mains, se developpant en contorsions extravagantes, en poses +incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi a ces +populations une etrange idee de la maniere dont les dieux dansent +dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientot +fait de reproduire ses manieres, ses gambades, ses tremoussements; +ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce +fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est +difficile de donner une idee, meme faible. Au plus beau de la fete, +Joe apercut le docteur. + +Celui-ci revenait en toute hate, au milieu d'une foule hurlante et +desordonnee. Les sorciers et les chefs semblaient fort animes On +entourait le docteur; on le pressait, on le menacait. + +Etrange revirement! Que s'etait-il passe? Le sultan avait-il +maladroitement succombe entre les mains de son medecin celeste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicite par la dilatation du gaz, tendait sa +corde de retenue, impatient de s'elever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'echelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empechait de se porter a des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les echelons, et Joe le +suivit avec agilite. + +" Pas un instant a perdre, lui dit son maetre. Ne cherche pas a +decrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arrive? fit Kennedy, sa carabine a la main. + +--Regardez, repondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! " + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur +un fond d'azur. C'etait bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les etrangers n'etaient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient ete les reflexions naturelles de la foule. De la le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense eclat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui echappait, poussa des hurlements +prolonges; des arcs, des mousquets furent diriges vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaisserent; il +grimpa dans l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, +et d'amener la machine a terre. + +Joe s'elanca une hachette a la main. + +" Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, repondit le docteur. + +--Mais ce negre!... + +--Nous pourrons peut-etre sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera +toujours temps de couper. " + +Le sorcier, arrive dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les +branches il parvint a decrocher l'ancre; celle-ci, violemment +attiree par l'aerostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et +celui-ci, a cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les +regions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'elancer dans l'espace. + +" Hurrah! s'ecria Joe pendant que le Victoria, grace a sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidite. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lacher ce negre tout d'un coup? demanda +Joe. + +--Fi donc! repliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement +a terre, et je crois qu'apres une telle aventure, son pouvoir de +magicien s'accroetra singulierement dans l'esprit de ses +contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, " s'ecria Joe. + +Le Victoria etait parvenu a une hauteur de mille pieds environ. Le +negre se cramponnait a la corde avec une energie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se melait +d'etonnement. Un leger vent d'ouest poussait le ballon au-dela de la +ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays desert, modera +la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du +sol, le negre prit rapidement son parti; il s'elanca, tomba sur les +jambes, et se mit a fuir vers Kazeh, tandis que, subitement deleste, +le Victoria remontait dans les airs. + + + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptomes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la derniere heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel +etoile. + + + + + +" Voila ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer la un vilain tour! +Est-ce que, par hasard, mon maetre, vous auriez compromis sa +reputation par votre medecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qu'etait ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne a demi-mort, repondit le docteur et dont la perte +ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est +que les honneurs sont ephemeres, et il ne faut pas trop y prendre +gout. + +--Tant pis, repliqua Joe. Cela m'allait! Etre adore! faire le dieu +a sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montree, et +toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle etait fachee! " + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre +des nuits a un point de vue entierement nouveau le ciel se chargeait +de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un +vent assez vif, ramasse a trois cents pieds du sol, poussait le +Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voute azuree +etait pure, mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouverent, vers huit heures du soir, par 32 degrees 40' +de longitude et 4 degrees 17' de latitude; les courants atmospheriques, +sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une +vitesse de trente cinq milles a l'heure. Sous leurs pieds passaient +rapidement les plaines ondulees et fertiles de Mtuto Le spectacle en +etait admirable, et fut admire. + +" Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, +car il a conserve ce nom que lui donna l'antiquite, sans doute parce +que la lune y fut adoree de tout temps. C'est vraiment une contree +magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une vegetation plus +belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +repondit Joe; mais ce serait fort agreable! Pourquoi ces belles +choses-la sont-elle reservees a des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, repliqua le docteur, si quelque jour cette contree ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir +s'y porteront peut-etre, quand les regions de l'Europe se seront +epuisees a nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des evenements; +considere les migrations successives des peuples, et tu arriveras a +la meme conclusion que moi. L'Asie est la premiere nourrice du +monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-etre, elle +travaille, elle est fecondee, elle produit, et puis quand les +pierres ont pousse la ou poussaient les moissons dorees d'Homere, +ses enfants abandonnent son sein epuise et fletri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis +deux mille ans. Mais deja sa fertilite se perd; ses facultes +productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont +sont frappes chaque annee les produits de la terre, ces fausses +recoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe +certain d'une vitalite qui s'altere, d'un epuisement prochain. Aussi +voyons-nous deja les peuples se precipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amerique, comme a une source non pas inepuisable, mais +encore inepuisee. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, +ses forets vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol +s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demande; +la ou deux moissons s'epanouissaient chaque annee, a peine une +sortira-t-elle de ces terrains a bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les tresors accumules depuis des siecles +dans son sein. Ces climats fatals aux etrangers s'epureront par les +assolements et les drainages; ces eaux eparses se reuniront dans un +lit commun pour former une artere navigable. Et ce pays sur lequel +nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, +deviendra quelque grand royaume, ou se produiront des decouvertes +plus etonnantes encore que la vapeur et l'electricite. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es leve trop matin, mon garcon. + +--D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-etre une fort ennuyeuse +epoque que celle ou l'industrie absorbera tout a son profit! A +force d'inventer des machines, les hommes se feront devorer par +elles! Je me suistoujours figure que le dernier jour du monde sera +celui ou quelque im-mense chaudiere chauffee a trois milliards +d'atmospheres fera sauter notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Americains n'auront pas ete les +derniers a travailler a la machine! + +--En effet, repondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! +Mais, sans nous laisser emporter a de semblables discussions, +contentons-nous d'admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est +donne de la voir. " + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amonceles, ornait d'une crete d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses a ras de terre, +tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, +legerement ondule, ressautait ca et la en petites collines coniques; +pas de montagnes a l'horizon; d'immenses palissades broussaillees, +des haies impenetrables, des jungles epineux separaient les +clairieres ou s'etalaient de nombreux villages; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en +s'entremelant aux branches coralliformes des arbustes. + +Bientot le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit +a serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile a ces +nombreux cours d'eau, nes de torrents gonfles a l'epoque des crues, +ou d'etangs creuses dans la couche argileuse du sol. Pour +observateurs eleves, c'etait un reseau de cascades jete sur toute la +face occidentale du pays. + +Des bestiaux a grosses bosses paturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forets, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais +dans ces bouquets, lions, leopards, hyenes, tigres, se refugiaient +pour echapper aux dernieres chaleurs du jour. Parfois un elephant +faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement +des arbres cedant a ses cornes d'ivoire. + +" Quel pays de chasse! s'ecria Kennedy enthousiasme; une balle +laucee a tout hasard, en pleine foret, rencontrerait un gibier digne +d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menacante, +escortee d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette +contree, ou le sol est dispose comme une immense batterie +electrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +etouffante, le vent est completement qu'il se prepare quelque chose. + +--L'atmosphere est surchargee d'electricite, repondit le docteur; +tout etre vivant est sensible a cet etat de l'air qui precede la +lutte des elements, et j'avoue que je n'en fus jamais impregne a ce +point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de +descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'etre entraene au dela de ma route pendant ces croisements de +courants atmospheriques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la +cote. + +--Si cela m'est possible, repondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept a huit degres; j'essayerai de +remonter vers des latitudes presumees des sources du Nil; peut-etre +apercevrons-nous quelques traces de l'expedition du capitaine Speke, +ou meme la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, +nous nous trouvons par 32 degrees 40' de longitude, et je voudrais monter +droit au dela de l'equateur. + +--Vois donc! s'ecria Kennedy en interrompant son compagnon, vois +donc ces hippopotames qui se glissent hors des etangs, ces masses de +chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils etouffent! fit Joe. Ah! quelle maniere charmante de voyager, +et comme on meprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur +Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui +marchent en rangs presses! Ils sont bien deux cents; ce sont des +loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne +craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre +que puisse faire un voyageur. Il est immediatement mis en pieces. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une +museliere, repondit l'aimable garcon. Apres ca, si c'est leur +naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. "; + +Le silence se faisait peu a peu sous l'influence de l'orage; il +semblait que l'air epaissi devint impropre a transmettre les sons; +l'atmosphere paraissait ouatee et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorite. L'oiseau rameur, la grue +couronnee, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entiere offrait +les symptomes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Msene, vaste reunion de villages a peine distincts dans l'ombre; +parfois la reverberation d'un rayon egare dans l'eau morne indiquait +des fosses distribues regulierement, et, par une derniere eclaircie, +le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des +tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques. + +" J'etouffe! dit l'Ecossais en aspirant a pleins poumons le plus +possible de cet air rarefie; nous ne bougeons plus! +Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'etre entraene par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti a prendre. + +--L'orage n'eclatera peut-etre cette nuit, reprit Joe; les nuages +sont tres haut. + +--C'est une raison qui me fait hesiter a les depasser; il faudrait +monter a une grande elevation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avancons et de quel cote nous +avancons. + +--Decide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est facheux que le vent soit tombe, reprit Joe; il nous eut +entraenes loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposes qui peuvent nous enlacer +dans leurs tourbillons, et des eclairs capables de nous incendier. +D'un autre cote, la force, de la rafale peut nous precipiter a +terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les +perils de la terre et les perils du ciel. Nous avons de l'eau en +quantite suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de +lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions a l'abri et couchez-vous; je +vous reveillerai si cela est necessaire. + +--Mais, mon maetre, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +meme, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garcon je prefere veiller. Nous sommes immobiles, +et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement a la meme place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. " + +Kennedy et Joe s'allongerent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensite. Cependant le dome de nuages +s'abaissait insensiblement, et l'obscurite se faisait profonde. La +voute noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour +l'ecraser. + +Tout d'un coup un eclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +dechirure n'etait pas refermee qu'un effrayant eclat de tonnerre +ebranlait le profondeurs du ciel. + +" Alerte!" s'ecria Fergusson. + +Les deux dormeurs, reveilles a ce bruit epouvantable, se tenaient a +ses ordres. + +" Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y resisterait pas. Montons avant que ces nuages +se resolvent en eau et que le vent ne se dechaene! " + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se developpent avec une rapidite comparable +a leur violence. Un second eclair dechira la nue, et fut suivi de +vin autres immediats. Le ciel etait zebre d'etincelles electriques +qui gresillaient sous les larges gouttes de la pluie. + +" Nous nous sommes attardes, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais a terre! a terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'etre foudroye serait presque le meme, et nous serions +vite dechires aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. " + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages equatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq eclairs par minute Le ciel +est litteralement en feu, et les eclats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se dechaenait avec une violence effrayante dans cette +atmosphere embrasee; il tordait les nuages incandescents; on eut dit +le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau a pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; a genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait a +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquietantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavites dans l'enveloppe de +l'aerostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +detonait sous sa pression. Une sorte de grele, precedee d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphere et crepitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les +eclairs dessinaient des tangentes enflammees a sa circonference; il +etait plein feu. + +" A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre +ses mains lui seul peut nous sauver. Preparons-nous a tout +evenement, meme a un incendie; notre chute peut n'etre pas rapide. " + +La voix du docteur parvenait a peine a l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement +des eclairs; il regardait les phenomenes de phosphorescence produits +par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aerostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au +bout d'un quart d'heure, il avait depasse la zone des nuages +orageux, les effluences electriques se developpaient au-dessous de +lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus a sa +nacelle. + +C'etait la l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner a +l'homme. En bas, l'orage. En haut le ciel etoile, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces +nuages irrites. + +Le docteur Fergusson consulta le barometre; il donna douze mille +pieds d'elevation. Il etait onze heures du soir. + +" Grace au ciel, tout danger est passe, dit-il; il nous suffit de +nous maintenir a cette hauteur. + +C'etait effrayant! repondit Kennedy. + +--Bon, repliqua Joe, cela jette de la diversite dans le voyage, et +je ne suis pas fache d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un +joli spectacle! " + + + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un ocean de verdure. + + + + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'elevait au-dessus de +l'horizon; les nuages se dissiperent, et un joli vent rafraechit ces +premiere lueurs matinales. + +La terre, toute parfumee, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposes, avait a peine +derive; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin +de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses +recherches furent vaines; le vent l'entraena dans l'ouest, jusqu'en +vue des celebres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en +demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chaene, +peu accidentee, se detachait sur l'horizon bleuatre; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre +de l'Afrique; quelques cones isoles portaient la trace des neiges +eternelles. + +Nous voila, dit le docteur, dans un pays inexplore; le capitaine +Burton s'est avance fort avant dans l'ouest; mais il n'a pu +atteindre ces montagnes celebres; il en a meme nie l'existence, +affirmee par Speke son compagnon; il pretend qu'elles sont nees dans +l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de +doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plaet a Dieu; j'espere trouver un vent favorable qui +me ramenera a l'equateur; j'attendrai meme, s'il le faut, et je +ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents +contraires. + +Mais les previsions du docteur ne devaient pas tarder a se realiser. +Apres avoir essaye differentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + +" Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et a peine a deux cents pieds de terre, toutes +circonstances heureuses pour reconnaetre ces regions nouvelles; le +capitaine Speke, en allant a la decouverte du lac Ukereoue remontait +plus a l'est, en droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-etre; notre but est de pousser une pointe du cote des sources +du Nil, et nous avons plus de six cents milles a parcourir, jusqu'a +la limite extreme atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied a terre, fit Joe, histoire de se +degourdir les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs menager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraeche. + +--Des que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi a renouveler notre reserve d'eau. Qui sait si +nous ne serons pas entraenes vers des contrees arides. On ne saurait +donc prendre trop de precautions. " + +A midi, le Victoria se trouvait par 29 degrees 15, de longitude et 3 degrees 15' +de latitude. Il depassait le village d'Uyofu, derniere limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukereoue, que +l'on ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapprochees de l'equateur semblent etre un peu plus +civilisees, et sont gouvernees par des monarques absolus, dont le +despo-tisme est sans bornes; leur reunion la plus compacte constitue +la province de Karagwah. + +Il fut decide entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la +terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte +prolongee, et l'aerostat serait soigneusement passe en revue; la +flamme du chalumeau fut moderee; les ancres lancees au dehors de la +nacelle vinrent bientot raser les hautes herbes d'une immense +prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon +ras, mais en realite ce gazon avait de sept a huit pieds +d'epaisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un +papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'etait comme un ocean +de verdure sans un seul brisant. + +" Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'apercois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la +chasse me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces +herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place +favorable. " + +C'etait en verite une promenade charmante, une veritable navigation +sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces +ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, +et semblait fendre des flots, a cela pres qu'une volee d'oiseaux aux +splendides couleurs s'echappait parfois des hautes herbes avec mille +cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et +tracaient un sillon qui se refermait derriere elles, comme le +sillage d'un vaisseau. + +Tout a coup, le ballon eprouva une forte secousse; l'ancre avait +mordu sans doute une fissure de roc cachee sous ce gazon +gigantesque. + +" Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'echelle, " repliqua le chasseur. + +Ces paroles n'etaient pas achevees, qu'un cri aigu retentit dans +l'air, et les phrases suivantes, entrecoupees d'exclamations, +s'echapperent de la bouche des trois voyageurs. + +" Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a derape. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientot une forme +allongee et sinueuse s'eleva au-dessus d'elles. + +" Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'ecria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'elephant. + +--Un elephant, Samuel! " + +Et Kennedy, ce disant, epaula son arme. + +" Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon cote, Joe, du bon cote. " + +L'elephant s'avancait avec une certaine rapidite; il arriva bientot +a une clairiere, ou l'on put le voir tout entier; a sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un male d'une magnifique espece; +il portait deux defenses blanchatres, d'une courbure admirable, et +qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre +etaient fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se debarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait a la nacelle. + +" En avant! hardi! s'ecria Joe au comble de la joie, excitant de +son mieux cet etrange equipage. Voila encore une nouvelle maniere de +voyager! Plus que cela de cheval! un elephant, s'il vous plaet. + +--Mais ou nous mene-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui +lui brillait les mains. + +--Il nous mene ou nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +--" Wig a more! Wig a more! " comme disent les paysans d'Ecosse, +s'ecriait le joyeux Joe. En avant! en avant! " + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite +et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes +secousses a la nacelle. Le docteur, la hache a la main, etait pret a +couper la corde s'il y avait lieu. + +" Mais, dit-il, nous ne nous separerons de notre ancre qu'au dernier +moment. " + +Cette course, a la suite d'un elephant, dura pres d'une heure et +demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigue; ces enormes +pachydermes peuvent fournir des trottes considerables, et, d'un jour +a l'autre, on les retrouve a des distances immenses, comme les +baleines dont ils ont la masse et la rapidite. + +" Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnee, +et nous ne faisons qu'imiter la maneuvre des baleiniers pendant +leurs peches. " + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur a +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois epais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et a +trois milles environ; il devenait des lors necessaire que le ballon +fut separe de son conducteur. + +Kennedy fut donc charge d'arreter l'elephant dans sa course; il +epaula sa carabine; mais sa position n'etait pas favorable pour +atteindre l'animal avec succes; une premiere balle, tiree au crane, +s'aplatit comme sur une plaque de tole; l'animal n'en parut +aucunement trouble; au bruit de la decharge, son pas s'accelera, et +sa vitesse fut celle d'un cheval lance au galop. + +" Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tete dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au defaut dore au +defaut de l'epaule, " reprit Dick en chargeant; sa carabine avec +soin, et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + +" Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je +vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. " + +Et deux balles allerent se loger dans les flancs de la bete. + +L'elephant s'arreta, dressa sa trompe, et reprit a toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tete, et le sang +commencait a couler a flots de ses blessures. + +" Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas a vingt +toises du bois! " + +Dix coups retentirent encore. L'elephant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craquerent a faire croire que tout etait brise; +la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le cable de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait etre ni detache, ni entame par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +recut une balle dans l'eil au moment ou il relevait la tete; il +s'arreta, hesita; ses genoux plierent; il presenta son flanc au +chasseur. + +" Une balle au ceur, " dit celui-ci, en dechargeant une derniere +fois la carabine. + +L'elephant poussa un rugissement de detresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba +de tout son poids sur une de ses defenses qu'il brisa net. Il etait +mort. + +" Sa defense est brisee! s'ecria Kennedy. De l'ivoire qui en +Angleterre vaudrait trente-cinq guinees les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'a terre par la corde +de l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? repondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? +Sommes-nous venus ici pour faire fortune? " + +Joe visita l'ancre; elle etait solidement retenue a la defense +demeuree intacte. Samuel et Dick sauterent sur le sol, tandis que +l'aerostat a demi degonfle se balancait au-dessus du corps de +l'animal. + +La magnifique bete! s'ecria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais +vu dans l'Inde un elephant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'etonnant, mon cher Dick; les elephants du centre +de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chasses aux environs du Cap, qu'ils emigrent vers +l'equateur, ou nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, repondit Joe, j'espere que nous gouterons un peu de +celui-la! Je m'engage a vous procurer un repas succulent aux depens +de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. +Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je +vais faire la cuisine. + +--Voila qui est bien ordonne, repondit le docteur. Fais a ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de +liberte que Joe a daigne m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas d'imprudence. Ne t'eloigne pas. + +--Sois tranquille. " + +Et Dick, arme de son fusil, s'enfonca dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches seches qui +couvraient le sol, et provenaient des trouees faites dans le bois +par les elephants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il +entassa au-dessus du bucher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'elephant, tombe a dix +toises du bois a peine; il detacha adroitement la trompe qui +mesurait pres de deux pieds de largeur a sa naissance; il en choisit +la partie la plus delicate, et y joignit un des pieds spongieux de +l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la +bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bucher fut entierement consume a l'interieur et a +l'exterieur, le trou, debarrasse des cendres et des charbons, offrit +une temperature tres elevee; les morceaux de l'elephant, entoures de +feuilles aromatiques, furent deposes au fond de ce four improvise, +et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe eleva un second bucher +sur le tout, et quand le bois fut consume, la viande etait cuite a +point. + +Alors Joe retira le dener de la fournaise; il deposa cette viande +appetissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, +du cafe, et puisa une eau fraeche et limpide a un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dresse faisait plaisir a voir, et Joe pensait, sans +etre trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir a manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! repetait-il. Un repas a ses +heures! un hamac perpetuel! qu'est-ce que l'on peut demander de +plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! " + +De son cote, le docteur Fergusson se livrait a un examen serieux de +l'aerostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la +tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement +resiste; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la +force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que +l'hydrogene etait en meme quantite; l'enveloppe Jusque-la demeurait +entierement impermeable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitte Zanzibar; +le pemmican n'etait pas encore entame; les provisions de biscuit et +de viande conservee suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc +que la reserve d'eau a renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient etre en parfait etat; grace +a leurs articulations de caoutchouc, ils s'etaient pretes a toutes +les oscillations de l'aerostat. + +Son examen termine, le docteur s'occupa de mettre ses notes en +ordre. Il fit une esquisse tres reussie de la campagne environnante, +avec la longue prairie a perte de vue, la foret de camaldores, et le +ballon immobile sur le corps du monstrueux elephant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de +perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant +a l'espece la plus agile des antilopes. Joe se chargea de preparer +ce surcroet de provisions. + +" Le dener est servi, " s'ecria-t-il bientot de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu'a s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'elephant furent declares exquis; on but a +l'Angleterre comme toujours, et de delicieux havanes parfumerent +pour la premiere fois cette contree charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il etait enivre; +il proposa serieusement a son ami le docteur de s'etablir dans cette +foret, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fut +propose pour remplir le role de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si deserte, que le docteur +resolut de passer la nuit a terre. Joe dressa un cercle de feux, +barricade indispensable contre les betes feroces; les hyenes, les +couguars, les chacals, attires par l'odeur de la chair d'elephant, +roderent aux alentours. Kennedy dut a plusieurs reprises decharger +sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit +s'acheva sans incident facheux. + + + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukereoue.--Une nuit dans une +ele.--L'Equateur.--Traversee du lac.--Les cascades.--Vue du +pays.--Les sources du Nil.--L'ele Benga.--La signature +d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre. + + + + + +Le lendemain des cinq heures, commencaient les preparatifs du +depart. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvee, brisa +les defenses de l'elephant. Le Victoria, rendu a la liberte, +entraena les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit +milles. + +Le docteur avait soigneusement releve sa position par la hauteur des +etoiles pendant la soiree precedente. Il etait par 2 degrees 40' de +latitude au-dessous de l'equateur, soit a cent soixante milles +geographiques; il traversa de nombreux villages sans se preoccuper +des cris provoques par son apparition; il prit note de la +conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les +rampes du Rubemhe, presque aussi roides que les sommets de +l'Ousagara, et rencontra plus tard, a Tenga, les premiers ressauts +des chaenes de Karagwah, qui, selon lui, derivent necessairement des +montagnes de la Lune Or, la legende ancienne qui faisait de ces +montagnes le berceau du Nil s'approchait de la verite, puisqu'elles +confinent au lac Ukereoue, reservoir presume des eaux du grand +fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il apercut enfin a +l'horizon ce lac tant cherche, que le capitaine Speke entrevit le 3 +aout 1858. + +Samuel Fergusson se sentait emu, il touchait presque a l'un des +points principaux de son exploration, et, la lunette a l'eil, il ne +perdait pas un coin de cette contree mysterieuse que son regard +detaillait ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre generalement effritee; a peine quelques +ravins cultives; le terrain, parseme de cones d'une altitude +moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge +remplacaient les rizieres; la croissaient ce plantain d'ou se lire +le vin du pays, et le " mwani ", plante sauvage qui sert de cafe. La +reunion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un +chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures ebahies d'une race assez belle, +au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +traenaient dans les plantations, et le docteur etonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, tres apprecie, +s'obtenait par un regime obligatoire de lait caille. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1 degrees 45' de latitude australe; a +une heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a ete nomme Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; a son extremite meridionale, le capitaine trouva +un groupe d'eles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu'a Muanza, sur la cote de l'est, ou il fut bien +recu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande ele d'Ukereoue; cette ele, tres populeuse, est +gouvernee par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'ele a maree +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du +docteur, qui aurait voulu en determiner les contours inferieurs. Les +bords, herisses de boissons epineux et de broussailles enchevetrees, +disparaissaient litteralement sous des myriades de moustiques d'un +brun clair; ce pays devait etre inhabitable et inhabite; on voyait +des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forets de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchatres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on +eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives +pour que des communications ne puissent s'etablir; d'ailleurs les, +tempetes y sont fortes et frequentes, car les vents font rage dans +ce bassin eleve et decouvert. + +Le docteur eut de la peine a se diriger; il craignait d'etre +entraene vers l'est; mais heureusement un courant le porta +directement au nord, et, a six heures du soir, le Victoria s'etablit +dans une petite ele deserte, par 0 degrees 30' de latitude, et 32 degrees 52' de +longitude a vingt milles de la cote. + +Les voyageurs purent s'accrocher a un arbre, et, le vent s'etant +calme vers le soir, ils demeurerent tranquillement sur leur ancre. +On ne pouvait songer a prendre terre; ici, comme sur les bords du +Nyanza, des legions de moustiques couvraient le sol d'un nuage epais +Joe meme revint de l'arbre couvert de piqures; mais il ne se facha +pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Neanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'echapper a ces impitoyables insectes qui s'elevaient +avec un murmure inquietant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait determinee le capitaine Speke, soit trois mille +sept cent cinquante pieds. + +" Nous voici donc dans une ele! dit Joe, qui se grattait a se +rompre les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, repondit le chasseur, et, sauf +ces aimables insectes, on n'y apercoit pas un etre vivant. + +---Les eles dont le lac est parseme, repondit le docteur Fergusson, +ne sont, a vrai dire, que des sommets de collines immergees; mais +nous sommes heureux d'y avoir rencontre un abri, car les rives du +lac sont habitees par des tribus feroces. Dormez donc, puisque le +ciel nous prepare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'eil. Mes pensees chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous decouvrirons peut-etre les sources du Nil, ce +secret demeure impenetrable. Si pres des sources du grand fleuve, je +ne saurais dormir. " + +Kennedy et Joe, que les preoccupations scientifiques ne troublaient +pas a ce point, ne tarderent pas a s'endormir profondement sous la +garde du docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait a quatre heures du +matin par un ciel grisatre; la nuit quittait difficilement les eaux +du lac, qu'un epais brouillard enveloppait, mais bientot un vent +violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balance pendant +quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le +nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + +" Nous sommes en bon chemin! s'ecria-t-il. Aujourd'hui ou jamais +nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons +l'Equateur! nous entrons dans notre hemisphere! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maetre, que l'equateur passe par +ici? + +--Ici meme mon brave garcon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me paraet convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! repondit le docteur en riant; tu as une +maniere d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voila comment fut celebre le passage de la ligne a bord du +Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la cote basse +et peu accidentee; au fond, les plateaux plus eleves de l'Uganda et +de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: pres de trente +milles a l'heure. + +Les eaux du Nyanza, soulevees avec violence, ecumaient comme les +vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balancaient +longtemps apres les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait +avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossieres +furent-elles entrevues pendant cette rapide traversee. + +" Le lac, dit le docteur, est evidemment, par sa position elevee, le +reservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le +ciel lui rend en pluie ce qu'il enleve en vapeurs a ses effluents Il +me paraet certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, " repliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la cote de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +deserte et boisee. Le vent s'eleva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de maniere a +se terminer par un angle tres ouvert, vers 2 degrees40' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides a +cette extremite du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage a une riviere bouillonnante. + +Tout en maneuvrant son aerostat, le docteur Fergusson examinait le +pays d'un regard avide. + +" Voyez! s'ecria-t-il, voyez, mes amis! les recits des Arabes +etaient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac +Ukereoue se dechargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous +le descendons, et il coule avec une rapidite comparable a notre +propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds +va certainement se confondre avec les flots de la Mediterranee! +C'est le Nil! + +--C'est le Nil! repeta Kennedy, qui se laissait prendre a +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'ecriait volontiers vive quelque chose +quand il etait en joie. + +Des rochers enormes embarrassaient ca et la le cours de cette +mysterieuse riviere. L'eau ecumait; il se faisait des rapides et +des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses previsions. Des +montagnes environnantes se deversaient de nombreux torrents, +ecumants dans leur chute; l'eil les comptait par centaines. On +voyait sourdre du sol de minces filets d'eau eparpilles, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient a +cette riviere naissante, qui se faisait fleuve apres les avoir +absorbes. + +" Voila bien le Nil, repeta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionne les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmetique. N representait 50, E 5, I 10, L 30, +O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'annee]; peu +importe, apres tout, puisqu'il a du livrer enfin le secret de ses +sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identite de cette +riviere et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrecusables, infaillibles, +repondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. " + +Les montagnes se separaient, faisant place a des villages nombreux, +a des champs cultives de sesame, de dourrah, de cannes a sucre. Les +tribus de ces contrees se montraient agitees, hostiles; elles +semblaient plus pres de la colere que de l'adoration; elles +pressentaient des etrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le +Victoria dut se tenir hors de la portee des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! repliqua Joe, tant pis pour ces indigenes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, repondit le docteur Fergusson, +ne fut-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +resultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand meme nous devrions faire +le coup de fusil! + +--La chose me va, repondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon maetre, dit Joe en se preparant au combat. + +Ce ne sera pas la premiere fois, repondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes a la main; pareille chose est arrivee a +un savant francais, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait +le meridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi a tes deux gardes du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons meme nous elever pour saisir la +configuration exacte du pays. " + +L'hydrogene se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria +planait a une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du +sol. + +On distinguait de la un inextricable reseau de rivieres que le +fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, +entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + +" Nous ne sommes pas a quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tete, et a moins de cinq milles du point +atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de +terre avec precaution. " + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + +" Maintenant, mes amis, soyez prets a tout hasard. + +--Nous sommes prets, repondirent Dick et Joe. + +--Bien! " + +Le Victoria marcha bientot en suivant le lit du fleuve, et a cent +pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les +indigene s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient +ses rives. Au deuxieme degre, il forme une cascade a pic de dix +pieds de hauteur environ, et par consequent infranchissable. + +" Voila bien la cascade indiquee par M. Debono, " s'ecria le +docteur. + +Le bassin du fleuve s'elargissait, parseme d'eles nombreuses que +Samuel Fergusson devorait du regard; il semblait chercher un point +de repere qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques negres s'etant avances dans une barque au-dessous du +ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les +atteindre, les obligea a regagner la rive au plus vite. + +" Bon voyage! leur souhaita Joe; a leur place, je ne me hasardera +pas a revenir! j'aurais singulierement peur d'un monstre qui lance +la foudre a volonte. " + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une ele couchee au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'ecria-t-il; voyez, la-bas! " + +En effet, quatre arbres isoles s'elevaient a son extremite. + +C'est l'ele de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, apres? demanda Dick. + +--C'est la que nous descendrons, s'il plaet a Dieu! + +--Mais elle paraet habitee, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voila un rassemblement d'une +vingtaine d'indigenes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, repondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, " repliqua le chasseur. + +Le soleil etait au zenith. Le Victoria se rapprocha de l'ele. + +Les negres, appartenant a la tribu de Makado, pousserent des cris +energiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'ecorce. +Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en +eclats. + +Ce fut une deroute generale. Les indigenes se precipiterent dans le +fleuve et le traverserent a la nage; des deux rives, il vint une +grele de balles et une pluie de fleches, mais sans danger pour +l'aerostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se +laissa couler a terre. + +" L'echelle! s'ecria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un temoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je reponds de tout. + +" Viens, Dick! " dit le docteur en mettant pied a terre. + +Il entraena son compagnon vers un groupe de rochers qui se +dressaient a la pointe de l'ele; la, il chercha quelque temps, +fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + +" Regarde, dit-il. + +--Des lettres! " s'ecria Kennedy. + +En effet, deux lettres gravees sur le roc apparaissaient dans toute +leur nettete. On lisait distinctement: + +A. D. + +" A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature +meme du voyageur qui a remonte le plus avant le cours du Nil! + +--Voila qui est irrecusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. " + +Le docteur regarda une derniere fois ces precieuses initiales, dont +il prit exactement la forme et les dimensions. + +" Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indigenes qui se preparent a +repasser le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous +presserons la main de nos compatriotes! " + +Dix minutes apres, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant +que le docteur Fergusson, en signe de succes, deployait le pavillon +aux armes d'Angleterre. + + + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les recits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Reflexions sensees de Joe.--Le Victoria +court des bordees.--Les ascensions aerostatiques.--Madame Blanchard. + + + + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami +consulter la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine a gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relie les +explorations de l'est a celles du nord; il ne faut pas se plaindre." + +Le Victoria s'eloignait peu a peu du Nil. + +" Un dernier regard, fit le docteur, a cette infranchissable +latitude que les plus intrepides voyageurs n'ont jamais pu depasser! +Voila bien ces intraitables tribus signalees par MM. Petherick, +d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes +redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos decouvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout a fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du +Bahr-el-Abiad, sont immergees dans un lac grand comme une mer; c'est +la qu'il prend naissance; la poesie y perdra sans doute; on aimait a +supposer a ce roi des fleuves une origine celeste; les anciens +l'appelaient du nom d'Ocean, et l'on n'etait pas eloigne de croire +qu'il decoulait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et +accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y +aura peut-etre pas toujours des savants, il y aura toujours des +poetes. + +--On apercoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degres de latitude. +Rien n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques +heures le cours du Nil! + +--Et la-bas, devant nous, dit le chasseur, j'apercois le sommet +d'une montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute +cette contree a ete visitee par M. Debono, qui la parcourait sous le +nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se +font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des perils, +qu'il a du affronter. " + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour eviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incline. + +" Mes amis, dit le docteur a ses deux compagnons, voici que nous +commencons veritablement notre traversee africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu desormais. Le courage ne nous fera pas defaut? + +--Jamais, s'ecrierent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! " + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forets, des +villages disperses, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne +tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette memorable journee du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent +vingt-cinq lieues]. + +Mais cette derniere partie du voyage les avait laisses sous une +impression triste. Un silence complet regnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson etait-il absorbe par ses decouvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils a cette traversee au milieu de regions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mele a de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis eloignes. Joe seul montrait +une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne +fut pas la du moment qu'elle etait absente; mais il respecta le +silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria " mouillait " par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble des qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des idees plus sereines revinrent au reveil; il +faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon cote; un +dejeuner, fort egaye par Joe, acheva de remettre les esprits en +belle humeur. + +La contree parcourue en ce moment est immense; elle confine aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose +etre le royaume d'Usoga; des geographes ont pretendu qu'il existait +au centre de l'Afrique une vaste depression, un immense lac central. +Nous verrons si ce systeme a quelque apparence de verite. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les recits des Arabes. Ces gens-la sont tres conteurs, trop +conteurs peut-etre. Quelques voyageurs, arrives a Kazeh ou aux +Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contrees centrales, ils +les ont interroges sur leur pays, ils ont reuni un faisceau de ces +documents divers, et en ont deduit des systemes. Au fond de tout +cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne +se trompait pas sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, repondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont ete +tentes. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette region est habitee? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habitee. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus eparses sont comprises sous la denomination generale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopee; il +reproduit le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu etais la cause immediate de cette onomatopee, +tu ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considerees comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Tres certain; on avait aussi pretendu que ces indigenes etaient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupedes; mais on a bientot +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bete dont ils +sont revetus. + +--Tant pis! une queue est fort agreable pour chasser les +moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut releguer cela au rang des +fables, tout comme les tetes de chiens que le voyageur Brun-Rollet +attribuait a certaines peuplades. + +--Des tetes de chiens? Commode pour aboyer et meme pour etre +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avere, c'est la ferocite de ces +peuples, tres avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec +passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois etre mange dans un +moment de disette, je veux que ce soit a votre profit et a celui de +mon maetre! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de +honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voila qui est entendu, nous +comptons sur toi a l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, repliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-etre! repondit Joe; l'homme est un animal si egoiste! " + +Dans l'apres-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait a peine de distinguer les +objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic +imprevu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arret. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurite. + +La mousson souffla avec une violence extreme pendant la matinee du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavites inferieures du +ballon; s'agitait violemment l'appendice par lequel penetraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, +maneuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en meme temps que l'orifice de l'aerostat demeurait +hermetiquement ferme. + +" Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous evitons d'abord la deperdition d'un gaz precieux; ensuite, nous +ne laissons point autour de nous une traenee inflammable, a laquelle +nous finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un facheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions precipites a terre? demanda Dick. + +--Precipites, non! Le gaz brulerait tranquillement, et nous +descendrions peu a peu. Pareil accident est arrive a une aeronaute +francaise, madame Blanchard; elle mit le feu a son ballon en lancant +des pieces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait +pas tuee, sans doute, si sa nacelle ne se fut heurtee a une +cheminee, d'ou elle fut jetee a terre. + +--Esperons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traversee ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empeche d'arriver a notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, +d'ailleurs, ont toujours ete causes par l'imprudence des aeronautes +ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur +plusieurs milliers d'ascensions aerostatiques, on ne compte pas +vingt accidents ayant cause la mort. En general, ce sont les +atterissements et les departs qui offrent le plus de dangers. Aussi, +en pareil cas, ne devons-nous negliger aucune precaution. + +--Voici l'heure du dejeuner, dit Joe; nous nous contenterons de +viande conservee et de cafe, jusqu'a ce que M. Kennedy ait trouve +moyen de nous regaler d'un bon morceau de venaison. + + + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille celeste.--Les figuiers-palmiers.--Les " mammoth trees. +" L'arbre de guerre.--L'attelage aile.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + + + + +Le vent devenait violent et irregulier. Le Victoria courait de +veritables bordees dans les airs. Rejete tantot dans le nord, tantot +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + +" Nous marchons tres vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les frequentes oscillations de l'aiguille aimantee, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues a +l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la +campagne disparaet rapidement sous nos pieds. Tenez! cette foret a +l'air de se precipiter au-devant de nous! + +--La foret est deja devenue une clairiere, repondit le chasseur. + +--Et la clairiere un village, riposta Joe, quelques instants plus +tard. Voila-t-il des faces de negres assez ebahies! + +--C'est bien naturel, repondit le docteur. Les paysans de France, a +la premiere apparition des ballons, ont tire dessus, les prenant +pour de monstres aeriens; il est donc permis a un negre du Soudan +d'ouvrir de grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village a cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon maetre; si elle arrive saine et sauve, ils +l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les +morceaux! " + +Et, ce disant, il lanca une bouteille, qui ne manqua pas de se +briser en mille pieces, tandis que les indigenes se precipitaient +dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'ecria: + +" Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espece par en +haut, et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voila un pays ou les arbres poussent les uns sur +les autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, repondit le docteur, +sur lequel il s'est repandu un peu de terre vegetale. Le vent un +beau jour y a jete une graine de palmier, et le palmier a pousse +comme en plein champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres a fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voila qui sera goute de tous les petits proprietaires. " + +En ce moment, il fallut elever le Victoria pour franchir une foret +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +seculaires. + +" Voila de magnifiques arbres, s'ecria Kennedy; je ne connais rien +de beau comme l'aspect de ces venerables forets. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher +Dick; et cependant elle n'aurait rien d'etonnant dans les forets du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus eleves? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les " mammouth trees. " + +Ainsi, en Californie, on a trouve un cedre eleve de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui depasse la tour du Parlement, et meme +la grande pyramide d'Egypte. La base avait cent vingt pieds de tour, +et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de +quatre mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'etonnant alors! Quand on vit +quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? " + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la reponse de Joe, la foret +avait deja fait place a une grande reunion de huttes circulairement +disposees autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, +et Joe de s'ecrier a sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-la produit de +pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. " + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait +en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait +Joe etaient des tetes fraechement coupees, suspendues a des +poignards fixes dans l'ecorce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens +enlevent la peau du crane, les Africains la tete entiere. + +--Affaire de mode, " dit Joe. + +Mais deja le village aux tetes sanglantes disparaissait a l'horizon; +un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des +cadavres a demi devores, des squelettes tombant en poussiere, des +membres humains epars ca et la, etaient laisses en pature aux hyenes +et aux chacals. + +" Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux betes feroces, qui +achevent de les devorer a leur aise, apres les avoir etrangles d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Ecossais. +C'est plus sale, voila tout. + +--Dans les regions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-etre sa famille; on y met le feu, et tout brule +en meme temps. J'appelle cela de la cruaute, mais j'avoue avec +Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi +barbare. " + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala +quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient a l'horizon. + +" Ce sont des aigles, s'ecria Kennedy, apres les avoir reconnus avec +la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que +le notre. + +--Le ciel nous preserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutot a craindre pour nous que les betes feroces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! repondit le chasseur, nous les ecarterions a coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir a ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne resisterait pas a un de leurs coups de +bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayes +qu'attires par notre machine. + +--Eh mais! une idee, dit Joe, car aujourd'hui les idees me +poussent par douzaines; si nous parvenions a prendre un attelage +d'aigles vivants, nous les attacherions a notre nacelle, et ils nous +traeneraient dans les airs! + +--Le moyen a ete serieusement propose, repondit le docteur; mais je +le crois peu praticable avec des animaux assez retifs de leur +naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait +avec des eilleres qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils +iraient a droite ou a gauche; aveugles, ils s'arreteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de preferer un vent favorable a tes +aigles atteles; cela coute moins cher a nourrir, et c'est plus sur. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idee. " + +Il etait midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait a une +allure plus moderee; le pays marchait au-dessous de lui, il ne +fuyait plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles +des voyageurs; ceux-ci se pencherent et apercurent dans une plaine +ouverte un spectacle fait pour les emouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nuees de fleches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivee du Victoria; ils +etaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable +melee; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blesses dans +lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux a voir. + +A l'apparition de l'aerostat, il y eut un temps d'arret; les +hurlements redoublerent; quelques fleches furent lancees vers la +nacelle, et l'une d'elles assez pres pour que Joe l'arretat de la +main. + +" Montons hors de leur portee! s'ecria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis " + +Le massacre continuait de part et d'autre, a coups de haches et de +sagaies; des qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se +hatait de lui couper la tete; les femmes, melees a cette cohue, +ramassaient les tetes sanglantes et les empilaient a chaque +extremite du champ de bataille; souvent elles se battaient pour +conquerir ce hideux trophee. + +" L'affreuse scene! s'ecria Kennedy avec un profond degout. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Apres cela, s'ils avaient +un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas repondit vivement le docteur! non pas! melons-nous de ce +qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le role +de la Providence? Fuyons au plus tot ce spectacle repoussant! Si +les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le theatre de leurs +exploits, ils finiraient peut-etre par perdre le gout du sang et des +conquetes! " + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athletique, jointe a une force d'hercule D'une main il plongeait sa +lance dans les rangees compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes trouees a coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se precipita sur un blesse dont +il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le +portant a sa bouche, il y mordit a pleines dents. + +" Ah! dit Kennedy, l'horrible bete! je n'y tiens plus! " + +Et le guerrier, frappe d'une balle au front, tomba en arriere. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette +mort surnaturelle les epouvanta en ranimant l'ardeur de leurs +adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonne de +la moitie des combattants. + +" Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis eceure de ce spectacle. " + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne put voir la tribu +victorieuse, se precipitant sur les morts et les blesses, se +disputer cette chair encore chaude, et s'en repaetre avidement. + +" Pouah! fit Joe, cela est repoussant! " + +Le Victoria s'elevait en se dilatant; les hurlements de cette horde +en delire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, +ramene vers le sud, il s'eloigna de cette scene de carnage et de +cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents varies, avec de nombreux +cours d'eau qui s'ecoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute +dans ces affluents du lac Nu ou du fleuve des Gazelles, sur lequel +M. Guillaume Lejean a donne de si curieux details. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27 degrees de longitude, et 4 degrees +20' de latitude septentrionale, apres une traversee de 150 milles. + + + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs etranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! a moi!--Reponse en +francais.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + + + + +La nuit se faisait tres obscure. Le docteur n'avait pu reconnaetre +le pays; il s'etait accroche a un arbre fort eleve, dont il +distinguait a peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son +habitude, il prit le quart de neuf heures, et a minuit Dick vint le +remplacer. + +" Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous +de nous; je ne sais trop ou le vent nous a portes; un exces de +prudence ne peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques betes sauvages. + +--Non! cela m'a semble tout autre chose; enfin, a la moindre +alerte, ne manque pas de nous reveiller. + +--Sois tranquille. " + +Apres avoir ecoute attentivement une derniere fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientot. + +Le ciel etait couvert d'epais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'eprouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoude sur la nacelle de maniere a surveiller le chalumeau +en activite, considerait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, +et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prevenus, son regard +croyait parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment meme il crut distinctement en saisir une a deux cents pas +de distance; mais ce ne fut qu'un eclair, apres lequel il ne vit +plus rien. + +C'etait sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l'eil +percoit dans les profondes obscurites. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indecise, +quand un sifflement aigu traversa les airs. + +Etait-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de +levres humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravite de la situation, fut sur le point +d'eveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +betes se trouvaient hors de portee; il visita donc ses armes, et, +avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans +l'espace. + +Il crut bientot entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers l'arbre; a un rayon de lune qui filtra comme un +eclair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe +d'individus s'agitant dans l'ombre. + +L'aventure des cynocephales lui revint a l'esprit; il mit la main +sur l'epaule du docteur. + +Celui-ci se reveilla aussitot. + +" Silence, fit Kennedy, parlons a voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, reveillons Joe. " + +Des que Joe se fut leve, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + +" Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses precautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'echelle. + +--Et pendant ce temps, repartit le docteur, je prendrai mes mesures +de maniere a pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu'a la derniere extremite, dit le +docteur; il est inutile de reveler notre presence dans ces parages. +" + +Dick et Joe repondirent par un signe. Ils se laisserent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minutes, ils ecoutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'ecorce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'Ecossais. + +" N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'etait un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--J'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +repugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants apres. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce cote, je me charge de l'autre. + +--Bien. " + +Ils se trouvaient tous les deux isoles au sommet d'une maetresse +branche, poussee droit au milieu de cette foret qu'on appelle un +baobab; l'obscurite accrue par l'epaisseur du feuillage etait +profonde; cependant Joe, se penchant a l'oreille de Kennedy et lui +indiquant la partie inferieure de l'arbre, dit: + +" Des negres. " + +Quelques mots echanges a voix basse parvinrent meme jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe epaula son fusil. + +" Attends, " dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escalade le baobab; ils surgissaient +de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais surement; ils se trahissaient alors par +les emanations de leurs corps frottes d'une graisse infecte. + +Bientot deux tetes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau meme de la branche qu'ils occupaient. + +" Attention, dit Kennedy, feu! " + +La double detonation retentit comme un tonnerre, et s'eteignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait +disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'etait produit un cri etrange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement profere +ces mots en francais: + +" A moi! a moi! " + +Kennedy et Joe, stupefaits, regagnerent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! a moi! + +--Un Francais aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-etre! + +--Le malheureux, s'ecria le chasseur? on l'assassine, on le +martyrise! " + +Le docteur cherchait vainement a deguiser son emotion. + +" On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Francais est tombe +entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans +avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il +aura reconnu un secours inespere, une intervention providentielle. +Nous ne mentirons pas a cette derniere esperance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prets a t'obeir. + +--Combinons donc nos maneuvres, et des le matin, nous chercherons a +l'enlever. + +--Mais comment ecarterons-nous ces miserables negres? Demanda +Kennedy. + +--Il est evident pour moi, dit le docteur, a la maniere dont ils ont +deguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes a feu; nous devrons +donc profiter de leur epouvante; mais il faut attendre le jour avant +d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'apres la +disposition des lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas etre loin, dit Joe, car... + +--A moi! a moi! repeta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'ecria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette +nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du +docteur, s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font +mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'Ecossais, pour me glisser vers +ce malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arretez mes amis! arretez! Ce dessein fait honneur a votre ceur +et a votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez +plus encore a celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayes, +disperses! Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obeis-moi; j'agis pour le salut commun; si, +par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortune qui attend, qui espere! Rien ne lui repond! +Personne ne vient a son secours! Il doit croire que ses sens ont +ete abuses, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, " dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurite, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'ecria avec energie dans la langue de l'etranger: + +" Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! " + +Un hurlement terrible lui repondit, etouffant sans doute la reponse +du prisonnier. + +" On l'egorge! on va l'egorger! s'ecria Kennedy. Notre +intervention n'aura servi qu'a hater l'heure de son supplice! Il +faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que pretends-tu faire au milieu de cette +obscurite? + +--Oh! s'il faisait jour! s'ecria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton +singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, repondit le chasseur. Je descendrais +a terre et je disperserais cette canaille a coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon maetre, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette fleche que j'ai ramassee au vol, et a laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant a voix +haute, puisque ces negres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulte la plus +grande serait pour cet infortune de se sauver, en admettant qu'il +parvint a tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant a toi, mon +cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'epouvante +jetee par nos armes a feu, ton projet reussirait peut-etre; mais +s'il echouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes a +sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de +notre cote et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, repliqua le chasseur. + +--Peut-etre! repondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon maetre, etes-vous donc capable de dissiper ces tenebres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le +premier savant du monde. " + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il reflechissait. Ses +deux compagnons le consideraient avec emotion; ils etaient +surexcites par cette situation extraordinaire. Bientot Fergusson +reprit la parole: + +" Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emportes: sont encore intacts. +J'admets que ce prisonnier, un homme evidemment epuise par les +souffrances, pese autant que l'un de nous; il nous restera encore +une soixantaine de livres a jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc maneuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au +prisonnier, et que je jette une quantite de lest egale a son poids, +je n'ai rien change a l'equilibre du ballon; mais alors, si je veux +obtenir une ascension rapide pour echapper a cette tribu de negres, +il me put employer des moyens plus energiques que le chalumeau; or, +en precipitant cet excedant de lest au moment voulu, je suis certain +de m'enlever avec une grande rapidite. + +--Cela est evident. + +--Oui, mais il y a un inconvenient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantite de gaz proportionnelle au +surcroet de lest que j'aurai jete. Or, ce gaz est chose precieuse; +mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un +homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +facon a ce qu'ils puissent etre precipites d'un seul coup. + +--Mais cette obscurite? + +--Elle cache nos preparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils +seront termines Ayez soin de tenir toutes les armes a portee de +notre main. Peut-etre faudra-t-il faire le coup de feu; or nous +avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour +les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent etre tires +en un quart de minute. Mais peut-etre n'aurons-nous pas besoin de +recourir a tout ce fracas. Etes-vous prets? + +--Nous sommes prets, " repondit Joe. + +Les sacs etaient disposes, les armes etaient en etat. + +" Bien; fit le docteur. Ayez l'eil a tout. Joe sera charge de +precipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien +ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; detacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. " + +Joe se laissa glisser par le cable, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, a peu pres +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la presence d'une +suffisante quantite de gaz dans la caisse de melange pour alimenter +au besoin le chalumeau sans qu'il fut necessaire de recourir pendant +quelque temps a l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux +fils conducteurs parfaitement isoles qui servaient a la +decomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il +en retira deux morceaux de charbon tailles en pointe, qu'il fixa a +l'extremite de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut termine son travail, il se tint debout au +milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et +en rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et eblouissante lueur fut produite avec un +insoutenable eclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe +immense de lumiere electrique brisait litteralement l'obscurite de +la nuit. + +" Oh! fit Joe, mon maetre! + +--Pas un mot, " dit le docteur. + + + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumiere.--Le missionnaire.--Enlevement dans un rayon +de lumiere.--Le pretre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du +docteur.--Une vie d'abnegation.--Passage d'un volcan. + + + + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant +rayon de lumiere et l'arreta sur un endroit ou des cris d'epouvante +se firent entendre Ses deux compagnons y jeterent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque +immobile s'elevait au centre d'une clairiere; entre des champs de +sesame et de cannes a sucre, on distinguait une cinquantaine de +huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu +nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de +ce poteau gisait une creature humaine, un jeune homme de trente ans +au plus, avec de longs cheveux noirs, a demi nu, maigre, +ensanglante, couvert de blessures, la tete inclinee sur la poitrine, +comme le Christ en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crane indiquaient encore +la place d'une tonsure a demi effacee. + +" Un missionnaire! un pretre! s ecria Joe. + +--Pauvre malheureux! repondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! " + +La foule des negres, en apercevant le ballon, semblable a une comete +enorme avec une queue de lumiere eclatante, fut prise d'une +epouvante facile a concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la +tete. Ses yeux brillerent d'un rapide espoir, et sans trop +comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs +inesperes. + +" Il vit! il vit! s'ecria Fergusson; Dieu soit loue! Ces +sauvages sont plonges dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! +Vous etes prets, mes amis. + +--Nous sommes prets Samuel. + +--Joe, eteins le chalumeau. " + +L'ordre du docteur fut execute. Une brise a peine saisissable +poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en meme +temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. +Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes +lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau etincelant +qui dessinait ca et la de rapides et vives plaques de lumiere. La +tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu a +peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique +du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurite. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques negres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur echapper, +revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le +docteur lui ordonna de ne point tirer. + +Le pretre, agenouille, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'etait pas meme lie a ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment ou la nacelle arriva pres du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le pretre a bras-le-corps, le deposa +dans la nacelle, a l'instant meme ou Joe precipitait brusquement les +deux cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait a monter avec une rapidite extreme; mais, +contrairement a ses previsions, le ballon, apres s'etre eleve de +trois a quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + +" Qui nous retient? " s'ecria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris feroces. + +" Oh! s'ecria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroche au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'ecria le docteur, la caisse a eau! " + +Dick comprit la pensee de son ami, et soulevant une des caisses a +eau qui pesait plus de cent livres, il la precipita par-dessus le +bord. + +Le Victoria, subitement deleste, fit un bond de trois cents pieds +dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, a laquelle le +prisonnier echappait dans un rayon d'une eblouissante lumiere. + +" Hurrah! " s'ecrierent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta a plus de mille +pieds d'elevation. + +" Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'equilibre. + +" Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lache, " repondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, +les mains etendues, tournoyant dans l'espace, et bientot se brisant +contre terre. Le docteur ecarta alors les deux fils electriques, et +l'obscurite redevint profonde. Il etait une heure du matin. + +Le Francais evanoui ouvrit enfin les yeux. + +" Vous etes sauve, lui dit le docteur. + +--Sauve, repondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauve d'une +mort cruelle! Mes freres, je vous remercie; mais mes jours sont +comptes, mes heures meme, et je n'ai plus beaucoup de temps a +vivre! " + +Et le missionnaire, epuise, retomba dans son assoupissement. + +" Il se meurt, s'ecria Dick. + +--Non, non, repondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est +bien faible; couchons-le sous la tente. " + +Ils etendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps +amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, ou +le fer et le feu avaient laisse en vingt endroits leurs traces +douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie +qu'il etendit sur les plaies apres les avoir lavees; ces soins, il +les donna adroitement avec l'habilete d'un medecin; puis, prenant un +cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +levres du pretre. + +Celui-ci pressa faiblement ses levres compatissantes et eut a peine +la force de dire: " Merci! merci! " + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il +ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du +ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hote, avait ete +deleste de pres de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla +considerer pendant quelques instants le pretre assoupi. + +" Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoye +dit le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec emotion Savez-vous qu'il +faisait la des choses plus hardies que nous, en venant seul au +milieu de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, " repondit le chasseur. + +Pendant toute cette journee, le docteur ne voulut pas que le sommeil +du malheureux fut interrompu; c'etait un long assoupissement, +entrecoupe de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas +d'inquieter Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurite, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux cotes du malade, Fergusson veillait a la surete de +tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait a peine derive dans l'ouest +La journee s'annoncait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la +tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + +" Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-etre, repondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un reve! A peine puis-je me rendre compte de ce +qui s'est passe! Qui etes-vous, afin que vos noms ne soient pas +oublies dans ma derniere priere? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, repondit Samuel; nous avons +tente de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, +nous avons eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses heros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, repondit l'Ecossais. + +--Vous etes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un pretre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoyes vers moi, le ciel en soit loue! Le sacrifice de ma vie +etait fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la +France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'ecria Kennedy. + +--Ce sont des ames a racheter, dit le jeune pretre, des freres +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. " + +Samuel Fergusson, repondant au desir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'ecoutait avidement et des larmes coulerent de ses yeux. +Le pauvre jeune homme prenait tour a tour les mains de Kennedy et de +Joe dans les siennes, brulantes de fievre; le docteur lui prepara +quelques tasses de the qu'il but avec plaisir; il eut alors la force +de se relever un peu et de sourire en se voyant emporte dans ce ciel +si pur! + +" Vous etes de hardis voyageurs, dit-il, et vous reussirez dans +votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, +votre patrie, vous!... " + +La faiblesse du jeune pretre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +emotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc +perdre si vite celui qu'ils avaient arrache au supplice? Il pansa +de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus +grande partie de sa provision d'eau pour rafraechir ses membres +brulants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu a peu entre ses bras, et +reprenait le sentiment, sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupees. + +" Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la +comprends, et cela vous fatiguera moins. " + +Le missionnaire etait un pauvre jeune du village d'Aradon, en +Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraenerent +vers la carriere ecclesiastique; a cette vie d'abnegation il voulut +encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des pretres +de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; +a vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalieres de +l'Afrique. Et de la peu a peu, franchissant les obstacles, bravant +les privations, marchant et priant, il s'avanca jusqu'au sein des +tribus qui habitent les affluents du Nil superieur; pendant deux +ans, sa religion fut repoussee, son zele fut meconnu, ses charites +furent malaises; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles +peuplades du Nyambarra, en butte a mille mauvais traitements. Mais +toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu +dispersee et lui laisse pour mort apres un de ces combats si +frequents de peuplade a peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son pelerinage evangelique. Son temps le plus paisible +fut celui ou on le prit pour un fou il s'etait familiarise avec les +idiomes de ces contrees; il catechisait. Enfin, pendant deux longues +annees encore, il parcourut ces regions barbares, pousse par cette +force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il residait dans +cette tribu des Nyam-Nyam, nommee Barafri, l'une des plus sauvages. +Le chef etant mort il y a quelques jours, ce fut a lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on resolut de l'immoler; depuis +quarante heures deja durait son supplice; ainsi que l'avait suppose +le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le +bruit des armes a feu, la nature l'emporta: " A moi! a moi! " +s'ecria-t-il, et il crut avoir reve, lorsqu'une voix venue du ciel +lui lanca des paroles de consolation. + +" Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma +vie est Dieu! + +--Esperez encore, lui repondit le docteur; nous sommes pres de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arrache au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, repondit le pretre resigne! +Beni soit Dieu de m'avoir donne avant de mourir cette joie de +presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. " + +Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journee se passa ainsi +entre l'espoir et la crainte, Kennedy tres emu et Joe s'essuyant les +yeux a l'ecart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir +menager son precieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus elevees, on eut pu croire une vaste aurore boreale; +le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phenomene. + +" Ce ne peut etre qu'un volcan en activite, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, repliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons a une hauteur rassurante. " + +Trois heures apres le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte etait par 24 degrees 15' de longitude et 4 degrees 42' de latitude; +devant lui, un ciel embrase deversait des torrents de lave en +fusion, et projetait des quartiers de roches a une grande elevation; +il y avait des coulees de feu liquide qui retombaient en cascades +eblouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec +une fixite constante, portait le ballon vers cette atmosphere +incendiee. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut developpe a toute flamme, et le Victoria parvint a six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de +trois cents toises. + +De son lit de douleur, le pretre mourant put contempler ce cratere +en feu d'ou s'echappaient avec fracas mille gerbes eblouissantes. + +" Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! " + +Cet epanchement de laves en ignition revetait les flancs de la +montagne d'un veritable tapis de flammes; l'hemisphere inferieur du +ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait +jusqu'a la nacelle, et le docteur Fergusson eut hate de fuir cette +perilleuse situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'etait plus qu'un point rouge +a l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage +dans une zone moins elevee. + + + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colere de Joe.--La mort d'un juste.--La veillee du corps.--Aridite. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de +Joe.--Un lest precieux.--Relevement des montagnes +auriferes.--Commencement des desespoirs de Joe. + + + + + +Une nuit magnifique s'etendait sur la terre. Le pretre s'endormit +dans une prostration paisible. + +" Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans a +peine! + +--Il s'eteindra dans nos bras! dit le docteur avec desespoir. Sa +respiration deja si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien +pour le sauver! + +--Les infames gueux! s'ecriait Joe, que ces subites coleres +prenaient de temps a autre. Et penser que ce digne pretre a trouve +encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur +pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa derniere nuit +peut-etre. Il souffrira peu desormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. " + +Le mourant prononca quelques paroles entrecoupees; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassee; il +demandait de l'air; les rideaux furent entierement retires, et il +aspira avec delices les souffles legers de cette nuit transparente; +les etoiles lui adressaient leur tremblante lumiere, et la lune +l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu +qui recompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma +dette de reconnaissance! + +--Esperez encore, lui repondit Kennedy. Ce n'est qu'un +affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par +cette belle nuit d'ete. + +--La mort est la, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi +la regarder en face! La mort, commencement des choses eternelles, +n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi a genoux, mes +freres, je vous en prie! " + +Kennedy le souleva; ce fut pitie de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + +" Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria l'apotre mourant, ayez pitie de moi! " + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais +connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus +douces clartes, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'elevait +comme dans une assomption miraculeuse, il semblait deja revivre de +l'existence nouvelle. + +Son dernier geste fut une benediction supreme a ses amis d'un jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait +de grosses larmes. + +" Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! " + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillerent pour prier en +silence. + +" Demain matin, reprit bientot Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrosee de son sang. " + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veille tour a tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; la des crateres +eteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces +cretes dessechees; des rocs amonceles, des blocs erratiques, des +marnieres blanchatres, tout denotait une sterilite profonde. + +Vers midi, le docteur, pour proceder a l'ensevelissement du corps, +resolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques +de formation primitive, les montagnes environnantes devaient +l'abriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il +n'existait aucun arbre qui put lui offrir un point d'arret. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre a Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlevement du pretre, il ne pouvait +descendre maintenant qu'a la condition de lacher une quantite +proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon +exterieur. L'hydrogene fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement +vers le ravin. + +Des que la nacelle toucha a terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord exterieur, +et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientot +remplacerent son propre poids; alors il put employer ses deux +mains, et il eut bientot entasse dans la nacelle plus de cinq cents +livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre a +leur tour. Le Victoria se trouvait equilibre, et sa force +ascensionnelle etait impuissante a l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantite de ces +pierres, car les blocs ramasses par Joe etaient d'une pesanteur +extreme, ce qui eveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +etait parseme de quartz et de roches porphyriteuses. + +" Voila une singuliere decouverte, " se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allerent a quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extreme dans ce +ravin encaisse comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y +versait d'aplomb ses rayons brulants. + +Il fallut d'abord deblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creusee assez profondement pour +que les animaux feroces ne pussent deterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut depose avec respect. + +La terre retomba sur ces depouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposes comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses +reflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne +revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + +" A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, a un singulier effet du +hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnegation, ce +pauvre de ceur a ete enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'Ecossais. + +--Ce pretre, qui avait fait veu de pauvrete, repose maintenant dans +une mine d'or! + +--Une mine d'or! s'ecrierent Kennedy et Joe. + +--Une mine d'or, repondit tranquillement le docteur. Ces blocs que +vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai +d'une grande purete. + +--Impossible! impossible! repeta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardoise sans rencontrer des pepites importantes. " + +Joe se precipita comme un fou sur ces fragments epars. Kennedy +n'etait pas loin de l'imiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maetre. + +--Monsieur, vous en parlez a votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! reflechis un peu. A quoi nous servirait toute cette +richesse nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hesitais meme a te faire +part de cette decouverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces tresors! Une fortune a nous! +bien a nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fievre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigne la +vanite des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, repondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas a ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empecher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisement dans la poche. + +--Mais enfin, repondit Joe, pousse dans ses derniers retranchements +ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! J'y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus +le bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout +cela soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un reservoir ou la nature a entasse ses +tresors depuis des siecles; il y a la de quoi enrichir des pays tout +entiers! Une Australie et une Californie reunies au fond d'un +desert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-etre! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, repliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, a ton retour en Angleterre, tu en feras part a tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon maetre, je vois bien que vous avez raison; je me +resigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons +notre nacelle de ce precieux minerai. Ce qui restera a la fin du +voyage sera toujours autant de gagne. + +Et Joe se mit a l'ouvrage; il y allait de bon ceur; il eut bientot +entasse pres de mille livres de fragments de quartz, dans lequel +l'or se trouve renferme comme dans une gangue d'une grande durete. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il +prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du +missionnaire 22 degrees 23' de longitude, et 4 degrees 55'de latitude +septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Francais, il revint vers la nacelle. + +Il eut voulu dresser une croix modeste et grossiere sur ce tombeau +abandonne au milieu des deserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + +" Dieu la reconnaetra, " dit-il. + +Une preoccupation assez serieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donne beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetee avec la caisse +pendant l'enlevement du negre, mais c'etait chose impossible dans +ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquieter; oblige +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commencait a se trouver a +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne negliger +aucune occasion de renouveler sa reserve. + +De retour a la nacelle, il la trouva encombree par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les tresors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'echauffa, le courant +d'hydrogene se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, +mais le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquietude et ne disait mot. + +" Joe, " fit le docteur. + +Joe ne repondit pas. + +" Joe, m'entends-tu? " + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + +" Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une +certaine quantite de ce minerai a terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voila tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions eternellement dans ce desert! " + +Il jeta un regard desespere vers Kennedy; mais le chasseur prit +l'air d'un homme qui n'y pouvait rien. + +" Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entete. + +--Mon chalumeau est allume, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlevera que lorsque tu l'auras deleste un peu. " + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit +de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'etait +un poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + +" Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, repondit le docteur. Continue. " + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe palit. + +" Mon pauvre garcon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, +si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +debarrasser d'un poids au moins egal au notre, puisqu'il nous +remplacait. + +--Quatre cents livres a jeter! s'ecria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! " + +Le digne garcon, poussant de profonds soupirs, se mit a delester le +ballon. De temps en temps il s'arretait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui etait-il invariablement repondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, repetait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sur. + +--Va toujours, " repliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec desespoir, le precipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'eleva d'une centaine de pieds, +et, le chalumeau aidant, il depassa bientot les cimes environnantes. + +" Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons a garder cette provision jusqu'a la fin +du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. " + +Joe ne repondit rien et s'etendit moelleusement sur son lit de +minerai. + +" Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance +de ce metal sur le meilleur garcon du monde. Que de passions, que +d'avidites, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. " + +Au soir, le Victoria s'etait avance de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne a quatorze cents +milles de Zanzibar. + + + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Desert.--Le decompte de la +provision d'eau.--Les nuits de l'Equateur.--Inquietudes de Samuel +Fergusson.--La situation telle qu'elle est.--Energique reponses de +Kennedy et de Joe.--Encore une nuit. + + + + + +Le Victoria, accroche a un arbre solitaire et presque desseche, +passa la nuit dans une tranquillite parfaite; les voyageurs purent +gouter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les +emotions des journees precedentes leur avaient laisse de tristes +souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidite brillante et sa chaleur. +Le ballon s'eleva dans les airs; apres plusieurs essais infructueux, +il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + +" Nous n'avancons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous +avons accompli la moitie de notre voyage a peu pres en dix jours; +mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le +terminer. Cela est d'autant plus facheux que nous sommes menaces de +manquer d'eau. + +--Mais nous en trouverons, repondit Dick; il est impossible de ne +pas rencontrer quelque riviere, quelque ruisseau, quelque etang, +dans cette vaste etendue de pays. + +--Je le desire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? " + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garcon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant eprouve les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraetre, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lanca un coup d'eil piteux. Mais le docteur ne repondit pas. +Il songeait, non sans de secretes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; la, des semaines se passant sans que les caravanes +rencontrent un puits ou se desalterer. Aussi surveillait-il avec la +plus soigneuse attention les moindres depressions du sol. + +Ces precautions et les derniers incidents avaient sensiblement +modifie la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient +moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres pensees. + +Le digne Joe n'etait plus le meme depuis que ses regards avaient +plonge dans cet ocean d'or; il se taisait; il considerait avec +avidite ces pierres entassees dans la nacelle. sans valeur +aujourd'hui, inestimables demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique etait inquietant d'ailleurs. +Le desert se faisait peu a peu. Plus un village, pas meme une +reunion de quelques huttes; La vegetation se retirait. A peine +quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyereux de +l'Ecosse, un commencement de sables blanchatres et des pierres de +feu, quelques lentisques et des boissons epineux. Au milieu de cette +sterilite, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en aretes +de roches vives et tranchantes. Ces symptomes d'aridite donnaient a +penser au docteur Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane eut jamais affronte cette contree +deserte; elle aurait laisse des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses betes. Mais rien Et l'on +sentait que bientot une immensite de sable s'emparerait de cette +region desolee. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le +docteur ne demandait pas mieux; il eut souhaite une tempete pour +l'entraenerait dela de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin +de cette journee, le Victoria n'avait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manque! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de cote un gallon +destine a etancher la soif ardente qu'une chaleur de +quatre-vingt-dix degres [50 degrees centigrades] rendait intolerable; deux +gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne +pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; +or le chalumeau en depensait neuf pieds cubes par heure environ; on +ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. +Tout cela etait rigoureusement mathematique. + +" Cinquante-quatre heures! dit-il a ses compagnons. Or, comme je +suis bien decide a ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un +ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage +qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau a +tout prix. J'ai cru devoir vous prevenir de cette situation grave, +mes amis, car je ne reserve qu'un seul gallon pour notre soif, et +nous devrons nous mettre a une ration severe. + +--Rationne-nous, repondit le chasseur; mais il n'est pas encore +temps de se desesperer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois +jours il sera temps de prendre un parti; jusque-la redoublons de +vigilance. " + +Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesuree; la quantite +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se defier de +cette liqueur plus propre a alterer qu'a rafraechir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui +presentait une forte depression. Sa hauteur etait a peine de huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit +quelque espoir au docteur; elle lui rappela les presomptions des +geographes sur l'existence d'une vaste etendue d'eau au centre de +l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas +un changement ne se faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, a sa magnificence etoilee, succederent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; des ses premieres lueurs, +la temperature devenait brulante. A cinq heures du matin, le docteur +donna le signal du depart, et pendant un temps, assez long le +Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphere de plomb. + +Le docteur aurait pu echapper a cette chaleur intense en s'elevant +dans des zones superieures; mais il fallait depenser une plus grande +quantite d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son aerostat a cent pieds du sol; la, un courant faible +le poussait vers l'horizon occidental. + +Le dejeuner se composa d'un peu de viande sechee et de pemmican. +Vers midi, le Victoria avait a peine fait quelques milles. + +" Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne +commandons pas, nous obeissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voila une de ces occasions +ou un propulseur ne serait pas a dedaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne depensat pas +d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait +exactement la meme; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien invente qui +fut praticable. Les ballons en sont encore au point ou se trouvaient +les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans a +imaginer les aubes et les helices; nous avons donc le temps +d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque +service, car elle dilate l'hydrogene de l'aerostat et necessite une: +flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous +n'etions pas a bout de liquide, nous n'aurions pas a l'economiser. +Ah! maudit sauvage qui nous a coute cette precieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortune a une +mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetees nous +seraient bien utiles; c'etaient encore douze ou treize jours de +marche assures, et de quoi traverser certainement ce desert. + +--Nous avons fait au moins la moitie du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme duree, non, si le vent nous abandonne. +Or il a une tendance a diminuer tout a fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous +nous en sommes assez bien tires jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il +m'est impossible de me desesperer. Nous trouverons de l'eau, c'est +moi qui vous le dis. + +Le sol, cependant, se deprimait de mille en mille; les ondulations +des montagnes auriferes venaient mourir sur la plaine; c'etaient les +derniers ressauts d'une nature epuisee. Les herbes eparses +remplacaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une +verdure alteree luttaient encore contre l'envahissement des sables; +les grandes roches tombees des sommets lointains, ecrasees dans leur +chute, s'eparpillaient en cailloux aigus, qui bientot se feraient +sable grossier, puis poussiere impalpable. + +" Voici l'Afrique, telle que tu te la representais, Joe; j'avais +raison de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, repliqua Joe, voila qui est naturel, au moins! +de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre +chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je +n'avais pas confiance dans vos forets et vos prairies; c'est un +contre-sens! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer +la campagne d'Angleterre. Voici la premiere fois que je me crois en +Afrique, et je ne suis pas fache d'en gouter un peu. " + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagne +vingt milles pendant cette journee brulante. Une obscurite chaude +l'enveloppa des que le soleil eut disparu derriere, un horizon trace +avec la nettete d'une ligne droite. + +Le lendemain etait le ler mai, un jeudi; mais les jours se +succedaient avec une monotonie desesperante; le matin valait le +matin qui l'avait precede; midi jetait a profusion ses memes rayons +toujours inepuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette +chaleur eparse que le jour suivant devait leguer encore a la nuit +suivante. Le vent, a peine sensible, devenait plutot une expiration +qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment ou cette haleine +s'eteindrait elle-meme. + +Le docteur reagissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un ceur aguerri. Sa lunette a +la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait +decroetre insensiblement les dernieres collines et s'effacer la +derniere vegetation; devant lui s'etendait toute l'immensite du +desert. + +La responsabilite qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien +qu'il n'en laissat rien paraetre. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux +amis tous les deux, il les avait entraenes au loin, presque par la +force de l'amitie ou du devoir. Avait-il bien agit? N'etait-ce pas +tenter les voies defendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de +franchir les limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas reserve a +des siecles plus recules la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces pensees, comme il arrive aux heures de decouragement, se +multiplierent dans sa tete, et, par une irresistible association +d'idees, Samuel s'emportait au-dela de la logique et du +raisonnement. Apres avoir constate ce qu'il n'eut pas du faire. il +se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de +retourner sur ses pas? N'existait-il pas des courants superieurs +qui le repousseraient vers des contrees moins arides. Sur du pays +passe, il ignorait le pays a venir; aussi, sa conscience parlant +haut, il resolut de s'expliquer franchement avec ses deux +compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce +qui avait ete fait et ce qui restait a faire; a la rigueur on +pouvait revenir, le tenter du moins; quelle etait leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maetre, repondit Joe. Ce +qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui ou il ira, +j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme a me desesperer; +personne n'ignorait moins que moi les perils de l'entreprise; mais +je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis +donc a toi corps et ame. Dans la situation presente, mon avis est +que nous devons perse-verer, aller jusqu'au bout. Les dangers, +d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en +avant, tu peux compter sur nous. + +--Merci, mes dignes amis, repondit le docteur veritablement emu. Je +m'attendais a tant de devouement; mais il me fallait ces +encourageantes paroles. Encore une fois, merci. " + +Et ces trois hommes se serrerent la main avec effusion. + +" Ecoutez-moi, reprit Fergusson. D'apres mes relevements, nous ne +sommes pas a plus de trois cents milles du golfe de Guinee; le +desert ne peut donc s'etendre indefiniment, puisque la cote est +habitee et reconnue jusqu'a une certaine profondeur dans les terres. +S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette cote, et il est +impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits +ou renouveler notre provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec resignation, " dit le chasseur. + +Mais chacun a son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journee; rien n'apparut qui put faire naetre une +esperance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongerent en longues +lignes de feu sur cette plate immensite. C'etait le desert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant depense, ainsi que le jour precedent, cent trente pieds cube +de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit +durent etre sacrifiees a l'etanchement d'une soit ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit +pas. + + + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage a l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu +du desert. + + + + + +Le lendemain, meme purete du ciel, meme immobilite de l'atmosphere. +Le Victoria s'eleva jusqu'a une hauteur de cinq cents pieds; mais +c'est a peine s'il se deplaca sensiblement dans l'ouest. + +" Nous sommes en plein desert, dit le docteur. Voici l'immensite de +sable! Quel etrange spectacle! Quelle singuliere disposition de la +nature! Pourquoi la-bas cette vegetation excessive, ici cette +extreme aridite, et cela, par la meme latitude, sous les memes +rayons de soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiete peu, repondit Kennedy; la +raison me preoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voila +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; a peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques +bandes de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, repondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon maetre, et je me defie des vendredis + +--Eh bien! j'espere qu'aujourd'hui meme tu reviendras de tes +pretentions. + +--Je le desire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'epongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en ete, il ne +faut pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +temperatures beaucoup plus elevees. Celle a laquelle je l'ai soumise +interieurement au moyen du serpentin a ete quelquefois de cent +cinquante-huit degres [70 degrees centigrades] et l'enveloppe ne paraet pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! " s'ecria en ce moment Joe, dont la vue +percante defiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande epaisse et maintenant distincte s'elevait +lentement au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme +boursouflee; c'etait un amoncellement de petits nuages qui +conservaient invariablement leur forme premiere, d'ou le docteur +conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur +agglomeration. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et a onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derriere cet epais rideau; a ce moment meme, la bande +inferieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui eclatait +en pleine lumiere. + +" Ce n'est qu'un nuage isole, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a la ni pluie ni vent, pour nous du +moins. + +--C'est a craindre, car il se maintient a une tres grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut +pas crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, repondit le +docteur; ce sera une depense de gaz et par consequent d'eau plus +considerable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien negliger; +nous allons monter. " + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les +spirales du serpentin; une violente chaleur se developpa, et bientot +le ballon s'eleva sous l'action de son hydrogene dilate. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un epais brouillard, se maintenant a cette +elevation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait meme depourvu d'humidite, et les objets +exposes a son contact furent a peine humectes. Le Victoria, +enveloppe dans cette vapeur, y gagna peut-etre une marche plus +sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le mediocre resultat obtenu par +sa maneuvre, quand il entendit Joe s'ecrier avec les accents de la +plus vive surprise: + +" Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon maetre! Monsieur Kennedy! voila qui est etrange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a +vole notre invention! + +--Devient-il fou? " demanda Kennedy. + +Joe representait la statue de la stupefaction! Il restait immobile + +" Est-ce que le soleil aurait derange l'esprit de ca pauvre garcon? +dit le docteur en se tournant vers lui. + +" Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'ecria Kennedy a son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, repondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! d'autres voyageurs comme nous! " + +En effet, a deux cents pieds, un aerostat flottait dans l'air avec +sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la meme route que +le Victoria. + +" Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu'a lui faire des +signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il paraet que les voyageurs du second aerostat avaient eu au meme +moment la meme pensee, car le meme drapeau repetait identiquement le +meme salut dans une main qui l'agitait de la meme facon. + +" Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, s'ecria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, repondit Fergusson en riant, que c'est toi-meme qui +te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-memes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout +bonnement notre Victoria. + +--Quant a cela, mon maetre, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me +le ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. " + +Joe obeit: il vit ses gestes exactement et instantanement +reproduits. + +" Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre +chose; un simple phenomene d'optique; il est du a la refraction +inegale des couches de l'air, et voila tout. + +--C'est merveilleux! repetait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses experiences a tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose a votre facon, repliqua Joe, +c'est un singulier effet tout de meme. " + +Mais bientot cette image s'effaca graduellement; les nuages +s'eleverent a une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui +n'essaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils +disparurent en plein ciel. + +Le vent, a peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur +desespere se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arraches a leurs +preoccupations retomberent dans de tristes pensees, accables par une +chaleur devorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientot que deux palmiers +s'elevaient a une distance peu eloignee. + +" Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un +puits? " + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + +" Enfin, repeta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauves, +car, si peu que nous marchions, nous avancons toujours et nous +finirons par arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air +est vraiment etouffant. + +--Buvons, mon garcon. " + +Personne ne se fit prier. Une pinte entiere y passa, ce qui reduisit +la provision a trois pintes et demie seulement. + +" Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais biere de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voila les avantages de la privation, repondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais +ne jamais eprouver de plaisir a boire de l'eau, j'y consentirais a +la condition de n'en etre jamais prive " + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'etaient deux maigres arbres, chetifs, desseches, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considera avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres a demi rongees d'un puits; +mais ces pierres, effritees sous les ardeurs du soleil, semblaient +ne former qu'une impalpable poussiere. Il n'y avait pas apparence +d'humidite. Le ceur de Samuel se serra, et il allait faire part de +ses craintes a ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci +attirerent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'etendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait pousse jusque-la, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles etaient tombes peu a peu sur le sable; +les plus forts, parvenus a cette source tant desiree, avaient trouve +sur ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regarderent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y +a pas la une goutte d'eau a recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer +la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il +y a eu la une source; peut-etre en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un +poids de sable equivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent +au puits et penetrerent a l'interieur par un escalier qui n'etait +plus que poussiere. La source paraissait tarie depuis de longues +annees. Ils creuserent dans un sable sec et friable, le plus aride +des sables; il n'y avait pas trace d'humidite. + +Le docteur les vit remonter a la surface du desert, suants, defaits +couverts d'une poussiere fine, abattus, decourages, desesperes. + +Il comprit l'inutilite de leurs recherches; il s'y attendait, il ne +dit rien. Il sentait qu'a partir de ce moment il devrait avoir du +courage et de l'energie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colere au milieu des ossements disperses sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut echangee entre les +voyageurs; ils mangeaient avec repugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore veritablement endure les +tourments de la soif, et ils ne se desesperaient que pour l'avenir. + + + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degres.--Reflexions du docteur.--Recherche +desesperee.--Le chalumeau s'eteint.--Cent vingt-deux degres.--La +contemplation du desert.--Une promenade dans la +nuit.--Solitude.--Defaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour +encore. + + + + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journee precedente +n'excedait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait depense +cent soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du depart. + +" Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans +six heures nous n'avons decouvert ni un puits, ni une source, Dieu +seul sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, maetre! dit Joe, mais il se levera +peut-etre, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulee de +Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes +qui dans les mers tropicales enchaenent obstinement les navires. La +chaleur devint intolerable, et le thermometre a l'ombre, sous la +tente, marqua cent treize degres [45 degrees centigrades]. + +Joe et Kennedy, etendus l'un pres de l'autre, cherchaient sinon dans +le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivite forcee leur faisait de penibles loisirs L'homme est plus +a plaindre qui ne peut s'arracher a sa pensee par un travail ou une +occupation materielle; mais ici, rien a surveiller; a tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'ameliorer. + +Les souffrances de la soif commencerent a se faire sentir +cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin imperieux, +l'accroissait au contraire, et meritait bien ce nom de " lait de +tigres " que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait a +peine deux pintes d'un liquide echauffe. Chacun couvait du regard +ces quelques gouttes si precieuses, et personne n'osai y tremper ses +levres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un desert! + +Alors le docteur Fergusson, plonge dans ses reflexions, se demanda +s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette +eau qu'il avait decomposee en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphere? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en etait-il plus +avance! Quand il se trouverait de soixante milles en arriere sous +cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? +Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait la-bas comme ici, moins +vite ici meme, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel +en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau depenses en vain, +c'etait de quoi suffire a neuf jours de halte dans ce desert! Et +quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-etre +aussi, tout en conservant cette eau, eut-il du s'elever en jetant du +lest, quitte a perdre du gaz pour redescendre apres! Mais le gaz de +son ballon, c'etait son sang, c'etait sa vie! + +Ces mille reflexions se heurtaient dans sa tete qu'il prenait dans +ses mains, et pendant des heures entieres il ne la relevait pas. + +" Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du +matin. Il faut tenter une derniere fois. de decouvrir un courant +atmospherique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernieres +ressources. " + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta a une haute +temperature l'hydrogene de l'aerostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu'a cinq milles; son point de depart demeura obstinement +au-dessous de lui; un calme absolu semblait regner jusqu'au, +dernieres limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau d'alimentation s'epuisa; le chalumeau s'eteignit faute +de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable a la place meme que la +nacelle y avait creusee. + +Il etait midi; le relevement donna 19 degrees 35' de longitude et 6 degrees 51' de +latitude, a pres de cinq cents milles du lac Tchad, a plus de quatre +cents milles des cotes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arretons, dit l'Ecossais. + +--Il le faut, " repondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante depression; aussi le +ballon se maintint-il dans un equilibre parfait et une immobilite +absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplace par une charge equivalente de +sable, et ils mirent pied a terre; chacun s'absorba dans ses +pensees, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlerent pas. Joe +prepara le souper, compose de biscuit et de pemmican, auquel on +toucha a peine; une gorgee d'eau brulante completa ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La +chaleur fut etouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en reserve, et on resolut de n'y +toucher qu'a la derniere extremite. + +" J'etouffe, s'ecria bientot Joe, la chaleur redouble! Cela ne +m'etonne pas, dit-il apres avoir consulte le thermometre, cent +quarante degres [60 degrees centigrades]! + +--Le sable vous brule, repondit le chasseur, comme s'il sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est a devenir fou! + +--Ne nous desesperons pas, dit le docteur; a ces grandes chaleurs +succedent inevitablement des tempetes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidite de l'eclair; malgre l'accablante serenite +du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une +heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le barometre a une +legere tendance a baisser. + +--Le ciel t'entende! Samuel, car nous voici cloues a ce sol comme +un oiseau dont les ailes sont brisees. + +--Avec cette difference pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espere bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'ecria Joe! De quoi nous rendre a un +ruisseau, a un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont +suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! +Mais la soif est une cruelle chose. " + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du desert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule +de sable, pas un caillou pour arreter le regard. Cette planite +eceurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du desert. +L'impassibilite de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du +sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphere incendiee, la +chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; +l'esprit se desesperait a voir ce calme immense, et n'entrevoyait +aucune raison pour qu'un tel etat de choses vint a cesser, car +l'immensite est une sorte d'eternite. + +Aussi les malheureux, prives d'eau sous cette temperature torride, +commencerent a ressentir des symptomes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur resolut de combattre cette +disposition inquietante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, +mais pour marcher. " Venez, dit-il a ses compagnons, croyez-moi, +cela vous fera du bien. + +--Impossible, repondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. +Reagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. " + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de +la transparence etoilee de la nuit. Ses premiers pas furent +penibles, les pas d'un homme affaibli et deshabitue de la marche; +mais il reconnut bientot que cet exercice lui serait salutaire; il +s'avanca de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se +reconfortait deja, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; +il se crut penche sur un abeme; il sentit ses genoux plier; cette +vaste solitude l'effraya; il etait le point mathematique, le centre +d'une circonference infinie, c'est-a-dire, rien! Le Victoria +disparaissait entierement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un +insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il +voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas meme un +echo pour lui repondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une +pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha defaillant sur le +sable, seul, au milieu des grands silences du desert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidele Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongee de son maetre, s'etait +lance sur ses traces nettement imprimees dans la plaine; il l'avait +trouve evanoui. + +" Qu'avez-vous eu, mon maetre? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voila +tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; +appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + +" C'etait imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous +auriez pu etre devalise, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, +parlons serieusement. + +--Parle, je t'ecoute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, +nous sommes perdus. " + +Le docteur ne repondit pas. + +" Eh bien! il faut que quelqu'un se devoue au sort commun, et il +est tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours +devant moi jusqu'a ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut +manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, +vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon cote, si je parviens +a un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe +que vous me donnerez par ecrit, et je vous ramenerai du secours, ou +j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insense, mais digne de ton brave ceur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le repete, vous ne m'attendrez pas, +et, a la rigueur, je puis reussir! + +--Non, Joe! non! ne nous separons pas! ce serait une douleur +ajoutee aux autres. Il etait ecrit qu'il en serait ainsi, et il est +tres probablement ecrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, +attendons avec resignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous previens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutot lundi, car il est une heure du matin; si mardi +nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet +irrevocablement decide. " + +Le docteur ne repondit pas; bientot il rejoignait la nacelle, et il +y prit place aupres de Kennedy. Celui-ci etait plonge dans un +silence absolu qui ne devait pas etre le sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernieres gouttes +d'eau.--Nuit de desespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + + + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +barometre. C'est a peine si la colonne de mercure avait subi une +depression appreciable. + +" Rien! se dit-il, rien! " + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; meme chaleur, +meme durete, meme implacabilite. + +" Faut-il donc desesperer! " s'ecria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorbe dans sa pensee, et meditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie a une surexcitation +inquietante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +levres tumefiees pouvaient a peine articuler un son. + +Il y avait encore la quelques gouttes d'eau; chacun le savait, +chacun y pensait et se sentait attire vers elles; mais personne +n'osait faire un pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidite bestiale, qui se decelait +surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite +a ces intolerables privations; pendant toute la journee, il fut en +proie au delire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se +mordant les poings, pret a s'ouvrir les veines pour en boire le +sang. + +" Ah! s'ecria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nomme pays du +desespoir! " + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que +le sifflement de sa respiration entre ses levres alterees. + +Vers le soir, Joe fut pris a son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un etang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se precipita sur ce sol +enflamme pour boire a meme, et il se relevait la bouche pleine de +poussiere. + +" Malediction! dit-il avec colere! c'est de l'eau salee! " + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient etendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pensee d'epuiser les +quelques gouttes d'eau mises en reserve. Ce fut plus fort que lui; +il s'avanca vers la nacelle en se traenant sur les genoux, il couva +des yeux la bouteille ou s'agitait ce liquide, il y jeta un regard +demesure, il la saisit et la porta a ses levres. + +En ce moment, ces mots: " A boire! a boire! " furent prononces +avec un accent dechirant. + +C'etait Kennedy qui se traenait pres de lui; le malheureux faisait +pitie, il demandait a genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui presenta la bouteille, et jusqu'a la +derniere goutte, Kennedy en epuisa le contenu. + +" Merci, " fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il etait comme lui retombe sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le +mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les +infortunes sentirent leurs membres se dessecher peu a peu. Quand Joe +voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son +projet a execution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accable, +les bras croises sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixite idiote. Kennedy etait effrayant; il +balancait la tete de droite et de gauche comme une bete feroce en +cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se porterent sur sa carabine +dont la crosse depassait le bord de la nacelle. + +" Ah! " s'ecria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se precipita sur l'arme, eperdu, fou, et il en dirigea le canon +vers sa bouche. + +" Monsieur! Monsieur! fit Joe, se precipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, " dit en ralant l'Ecossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + +" Va-t-en, ou je te tue, " repeta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait a lui avec force; ils se debattirent ainsi, +sans que le docteur parut les apercevoir, et pendant pres d'une +minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la +detonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda +autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'etend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'ecrie: + +" La! la! la-bas! " + +Il y avait une telle energie dans son geste, que Joe et Kennedy se +separerent, et tous deux regarderent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempete; +des vagues de sable deferlaient les unes sur les autres au milieu +d'une poussiere intense; une immense colonne venait du sud-est en +tournoyant avec une extreme rapidite; le soleil disparaissait +derriere un nuage opaque dont l'ombre demesuree s'allongeait +jusqu'au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la +facilite de molecules liquides, et cette maree montante gagnait peu +a peu. + +Un regard energique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + +" Le simoun! s'ecria-t-il. + +--Le simoun! repeta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'ecria Kennedy avec une rage desesperee! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! repliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit a rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent a lui, et prirent +place a ses cotes. + +" Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! " + +Joe n'hesita pas, et cependant il eprouva quelque chose comme un +regret rapide. Le ballon s'enleva. + +" Il etait temps, " s'ecria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidite de la foudre. Un peu +plus le Victoria etait ecrase, mis en pieces, aneanti. L'immense +trombe allait l'atteindre; il fut couvert d'une grele de sable. + +" Encore du lest! cria le docteur a Joe. + +--Voila, " repondit ce dernier en precipitant un enorme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppe +dans l'immense deplacement d'air, il fut entraene avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer ecumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils +esperaient, rafraechis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, +formait une innombrable quantite de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillite premiere. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, ele +couverte d'arbres verts et remontee a la surface de cet ocean. + +" L'eau! l'eau est la! s'ecria le docteur. + +Aussitot, ouvrant la soupape superieure, il donna passage a +l'hydrogene, et descendit doucement a deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux +cent quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitot equilibree, et Kennedy, suivi de Joe, +s'elanca sur le sol. + +" Vos fusils! s'ecria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. " + +Dick se precipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des +fusils. Ils s'avancerent rapidement jusqu'aux arbres et penetrerent +sous cette fraeche verdure qui leur annoncait des sources +abondantes; ils ne prirent pas garde a de larges pietinements, a des +traces fraeches qui marquaient ca et la le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit a vingt pas d'eux. + +" Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! repliqua le chasseur exaspere, nous nous battrons! +On est fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +depend la vie de tous. " + +Mais Kennedy ne l'ecoutait pas; il s'avancait, l'eil flamboyant, la +carabine armee, terrible dans son audace. Sous un palmier, un enorme +lion a criniere noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il apercu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touche +terre qu'une balle au ceur le foudroyait; il tomba mort. + +" Hourra! hourra! " s'ecria Joe. + +Kennedy se precipita vers le puits, glissa sur les marches humides, +et s'etala devant une source fraeche, dans laquelle il trempa ses +levres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces +clappements de langue des animaux qui se desalterent. + +" Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! " + +Mais Dick, sans repondre, buvait toujours. Il plongeait sa tete et +ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + +" Et monsieur Fergusson? " dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy a lui-meme! il remplit une bouteille +qu'il avait apportee, et s'elanca sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupefaction! Un corps opaque, enorme, en +fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + +" Nous sommes enfermes! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... " + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre a quel +nouvel ennemi il avait affaire. + +" Un autre lion! s'ecria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bete, attends, " dit le chasseur +en rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant apres, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + +" En avant! s'ecria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuee du coup; son +corps eut roule jusqu'ici; elle est la prete a bondir sur le premier +d'entre nous qui paraetra, et celui-la est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. " + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +presenta comme appat au-dessus de l'ouverture. La bete furieuse se +precipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il +lui fracassa l'epaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait deja sentir les enormes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde detonation retentit, +et le docteur Fergusson apparut a l'ouverture, son fusil a la main +et fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bete, et passa a +son maetre la bouteille pleine d'eau. + +La porter a ses levres, la vider a demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercierent du fond du ceur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauves. + + + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soiree delicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les reves de Joe.--Le +barometre baisse.--Le barometre remonte.--Preparatifs de +depart.--L'ouragan. + + + + + +La soiree fut charmante et se passa sous de frais ombrages de +mimosas, apres un repas reconfortant; le the et le grog n'y furent +pas menages. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en +avait fouille les buissons; les voyageurs etaient les seuls etres +animes de ce paradis terrestre; ils s'etendirent sur leurs +couvertures et passerent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli +des douleurs passees. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son eclat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'epais rideau d'ombrage. Comme il +avait des vivres en suffisante quantite, le docteur resolut +d'attendre en cet endroit un vent favorable. + +Joe y avait transporte sa cuisine portative, et il se livrait a une +foule de combinaisons culinaires, en depensant l'eau avec une +insouciante prodigalite. + +" Quelle etrange succession de chagrins et de plaisirs! s'ecria +Kennedy; cette abondance apres cette privation! ce luxe succedant a +cette misere! Ah! j'ai ete bien pres de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas la +en train de discourir sur l'instabilite des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main a Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, repondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en preferant toutefois que l'occasion ne se presente +pas de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se +laisser abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maetre! Il faut que cet +element soit bien necessaire a la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens prives de manger resistent plus +longtemps que les gens prives de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +meme son semblable, quoique cela doive faire un repas a vous rester +longtemps sur le ceur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitues a manger de +la viande crue; voila une coutume qui me repugnerait! + +--Cela est assez repugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajoute foi aux recits des premiers voyageurs en +Afrique; ceux-ci rapporterent que plusieurs peuplades se +nourrissaient de viande crue, et on refusa generalement d'admettre +le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singuliere +aventure a James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, +dit Joe en s'etalant voluptueusement sur l'herbe fraeche. + +--Volontiers. James Bruce etait un Ecossais du comte de Stirling, +qui, de 1768 a 1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, +a la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, +ou il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses recits furent +accueillis avec une incredulite extreme, incredulite qui sans doute +est reservee aux notres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si +differentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y +croire. Entre autres details, James Bruce avait avance que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait +souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler a son aise! +on n'irait point voir! Bruce etait un homme tres courageux et tres +rageur. Ces doutes l'irritaient au supreme degre. Un jour, dans un +salon d'Edimbourg, un Ecossais reprit en sa presence le theme des +plaisanteries quotidiennes, et a l'endroit de la viande crue, il +declara nettement que la chose n'etait ni possible ni vraie. Bruce +ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants apres avec un +beefsteack cru, saupoudre de sel et de poivre a la mode africaine. " +Monsieur, dit-il a l'Ecossais, en doutant d'une chose que j'ai +avancee, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant +impraticable, vous vous etes completement trompe. Et, pour le +prouver a tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, +ou vous me rendrez raison de vos paroles. " + +L'Ecossais eut peur, et il obeit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: " En admettant +meme que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez +plus, du moins, qu'elle est impossible. " + +--Bien riposte, fit Joe Si l'Ecossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il meritait. Et si, a notre retour en +Angleterre, on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incredules les morceaux du Victoria, sans sel +et sans poivre! " + +Et chacun de rire des expedients de Joe. La journee se passa de la +sorte, en agreables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le passe s'effacait devant l'avenir avec une +providentielle rapidite. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'etait le +royaume de ses reves; il se sentait chez lui; il fallut que son +maetre lui en donnat le relevement exact, et ce fut avec un grand +serieux qu'il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15 degrees 43' de +longitude et 8 degrees 32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette foret en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +betes feroces. + +" Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies +promptement. Et ce lion, et cette lionne? + +--Ca! fit-il avec le dedain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur presence dans cette oasis peut faire supposer +que nous ne sommes pas tres eloignes de contrees plus fertiles. + +--Preuve mediocre, Dick; ces animaux-la, presses par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considerables pendant la +nuit prochaine, nous ferons meme bien de veiller avec plus de +vigilance et d'allumer des feux. + +--Par cette temperature, fit Joe! Enfin, si cela est necessaire, on +le fera. Mais j'eprouverai une veritable peine a bruler ce joli +bois, qui nous a ete si utile. + +--Nous ferons surtout attention a ne pas l'incendier, repondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge +au milieu du desert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +frequentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne +pas te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom general de toutes ces populations, et, +sous le meme climat, les memes races doivent avoir des habitudes +pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Apres tout, cela est bien naturel! Si des +sauvages avaient les gouts des gentlemen, ou serait la difference? +Par exemple, voila des braves gens qui ne se seraient pas fait prier +pour avaler le beefsteak de l'Ecossais, et meme l'Ecossais +par-dessus le marche. " + +Sur cette reflexion tres sensee, Joe alla dresser ses buchers pour +la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces precautions +furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour a tour dans +un profond sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au +beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vent trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommencait a s'inquieter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Apres avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on reduit a mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser tres +sensiblement dans le barometre; il y avait des signes evidents d'un +changement prochain dans l'atmosphere; il resolut donc de faire ses +preparatifs de depart pour profiter de la premiere occasion; la +caisse d'alimentation et la caisse a eau furent entierement remplies +toutes les deux. + +Fergusson dut retablir ensuite l'equilibre de l'aerostat, et Joe fut +oblige de sacrifier une notable partie de son precieux minerai. Avec +la sante, les idees d'ambition lui etaient revenues; il fit plus +d'une grimace avant d'obeir a son maetre; mais celui-ci lui +demontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considerable; il +lui donna a choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hesita plus, et il +jeta sur le sable une forte quantite de ses precieux cailloux + +" Voila pour ceux qui viendront apres nous, dit-il; ils seront bien +etonnes de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient a rencontrer +ces echantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il +ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifere au milieu +des sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. " + +L'idee de mystifier peut-etre quelque savant consola le brave garcon +et le fit sourire. + +Pendant le reste de la journee, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphere. La temperature s'eleva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut ete insoutenable. Le thermometre +marqua au soleil cent quarante-neuf degres [50]. Une veritable pluie +de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore +ete observee. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les +quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident +nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la temperature +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurite +augmenta. + +" Alerte! s'ecria Joe en reveillant ses deux compagnons! alerte! +voici le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considerant le ciel, c'est une tempete! +Au Victoria! au Victoria! " + +Il etait temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraenait la nacelle qui rayait le sable. Si, par +hasard, une partie du lest eut ete precipitee a terre, le ballon +serait parti, et tout espoir de le retrouver eut ete a jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut a toutes jambes et arreta la nacelle, +tandis que l'aerostat se couchait sur le sable au risque de se +dechirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, +et jeta l'exces de poids. + +Les voyageurs regarderent une derniere fois les arbres de l'oasis +qui pliaient sous la tempete, et bientot, ramassant le vent d'est a +deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptomes de vegetation.--Idee fantaisiste d'un auteur +francais.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de +Speke et Burton reliees a celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le +fleuve Benoue.--La ville d'Yola.--Le Bagele.--Le mont Mendif. + + + + + +Depuis le moment de leur depart, les voyageurs marcherent avec une +grande rapidite; il leur tardait de quitter ce desert qui avait +failli leur etre si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptomes de vegetation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annoncant, comme a Christophe Colomb, la proximite de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-memes redevenir les rochers de cet Ocean. + +Des collines encore peu elevees ondulaient a l'horizon; leur profil, +estompe par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contree nouvelle, +et, comme un marin en vigie, il etait sur le point de s'ecrier: + +" Terre! terre! " + +Une heure plus tard, le continent s'etalait sous ses yeux, d'un +aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilise? dit le chasseur. + +--Civilise? Monsieur Dick; c'est une maniere de parler; on ne voit +pas encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, repondit Fergusson, au train dont nous +marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des negres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire +inconnus dans ces contrees; il faut remonter quelques degres au nord +pour les rencontrer. + +--C'est facheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous +servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une idee qui me vient: on pourrait les atteler a +la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette idee, un autre l'a eue avant toi; elle a ete +exploitee par un tres spirituel auteur francais [M. Mery] ... dans +un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traener en ballon par +des chameaux; arrive un lion qui devore les chameaux, avale la +remorque, et traene a leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout +ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre +genre de locomotion. + +Joe, un peu humilie a la pensee que son idee avait deja servi, +chercha quel animal aurait pu devorer le lion; mais il ne trouva pas +et se remit a examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne etendue s'etendait sous ses regards, avec un +amphitheatre de collines qui n'avaient pas encore le droit de +s'appeler des montagnes; la, serpentaient des vallees nombreuses et +fecondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus varies; +l'elais dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds +de longueur sur sa tige herissee d'epines aigues; le bombax +chargeait le vent a son passage du fin duvet de ses semences; les +parfums actifs du pendanus, ce " kenda " des Arabes, embaumaient les +airs jusqu'a la zone que traversait le Victoria; le papayer aux +feuilles palmees, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le +baobab et les bananiers completaient cette flore luxuriante des +regions intertropicales. + +" Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques elephants! s'ecria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arreter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, goute un peu le supplice de Tantale! Tu te +dedommageras plus tard. " + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; +le ceur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se +crispaient sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le beuf sauvage se vautrait +dans une herbe epaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; +des elephants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, +passaient comme une trombe au milieu des forets, brisant, rongeant, +saccageant, marquant leur passage par une devastation; sur le +versant boise des collines suintaient des cascades et des cours +d'eau entraenes vers le nord; la, les hippopotames se baignaient a +grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps +pisciforme, s'etalaient sur les rives, en dressant vers le ciel +leurs rondes mamelles gonflees de lait. + +C'etait toute une menagerie rare dans une serre merveilleuse, ou des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient a travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalite de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + +" Nous empietons, dit-il, sur les decouvertes modernes; j'ai repris +la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalite, +mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines +Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons +quitte des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientot nous +arriverons au point extreme atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a +une vaste etendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons +fait. + +--C'est facile a calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe meridionale du lac Ukereoue atteinte par +Speke. + +--Elle se trouve a peu pres sur le trente-septieme degre. + +--Et la ville d'Yola, que nous releverons ce soir, et a laquelle +Barth parvint, comment est-elle situee? + +--Sur le douzieme degre de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degres; a soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient a +pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours +vers l'interieur; le Nyassa, qu'ils ont decouvert, n'est pas tres +eloigne du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du +siecle, ces contrees immenses seront certainement explorees Mais, +ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent +nous porte tant a l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. " + +Apres douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins +de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes +Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des +monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul +pied europeen n'a encore foulees, et dont l'altitude est estimee a +treize cents toises environ. Leur pente occidentale determine +l'ecoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers +l'Ocean; ce sont les montagnes de la Lune de cette region. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux +immenses fourmilieres qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le +Benoue, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigenes +ont nomme la " Source des eaux. " + +Ce fleuve, dit le docteur a ses compagnons, deviendra un jour la +voie naturelle de communication avec l'interieur de la Nigritie; +sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat +la Pleiade l'a deja remonte jusqu'a la ville d'Yola; vous voyez que +nous sommes en pays de connaissance. " + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides etonnements se succedaient au passage du Victoria, qui +filait comme un meteore. Le soir, il s'arretait a quarante milles +d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cones +aigus du mont Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +eleve; mais un vent tres dur ballottait le Victoria jusqu'a le +coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la +nacelle extremement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'eil de la +nuit, souvent il fut sur le point de couper le cable d'attache et de +fuir devant la tourmente. Enfin la tempete se calma, et les +oscillations de l'aerostat n'eurent plus rien d'inquietant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modere, mais il eloignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la cutiosite de Fergusson; neanmoins il fallut +se resigner a s'elever dans le nord, et meme un peu dans l'est. + +Kennedy proposa de faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +pretendait que le besoin de viande fraeche se faisait sentir; mais +les meurs sauvages de ce pays, l'attitude de la population, quelques +coups de fusil tires dans la direction du Victoria, engagerent le +docteur a continuer son voyage. On traversait alors une contree, +theatre de massacres et d'incendies, ou les luttes guerrieres sont +incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au +milieu des plus atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, a longues cases, s'etendaient entre +les grands paturages, dont l'herbe epaisse etait semee de fleurs +violettes; les huttes, semblables a de vastes ruches, s'abritaient +derriere des palissades herissees. Les versants sauvages des +collines rappelaient les " glen " des hautes terres d'Ecosse, et +Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. + +En depit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le +nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des +nuages; les hauts sommets de ces montagnes separent le bassin du +Niger du bassin du lac Tchad. + +Bientot apparut le Bagele, avec ses dix-huit villages accroches a +ses flancs, comme toute une nichee d'enfants au sein de leur mere, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'eviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen +d'une temperature qu'il accrut de cent quatre-vingts degres [100 degrees +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de +pres de seize cents livres; il s'eleva a plus de huit mille pieds. +Ce fut la plus grande elevation obtenue pendant le voyage, et la +temperature s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons +durent recourir a leurs couvertures. + +Fergusson eut hate de descendre, car l'enveloppe de l'aerostat se +tendait a rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les crateres eteints ne sont plus +que de profonds abemes. De grandes agglomerations de fientes +d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches +calcaires, et il y avait la de quoi fumer les terres de tout le +Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrite des vents du sud, longeait +doucement les pentes de la montagne, et s'arretait dans une vaste +clairiere eloignee de toute habitation; des qu'il eut touche le sol, +les precautions furent prises pour l'y retenir fortement, et +Kennedy, son fusil a la main, s'elanca dans la plaine inclinee; il +ne tarda pas a revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et +une sorte de becassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas +fut agreable, et la nuit se; passa dans un repos profond + + + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La +capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le +gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + + + + +Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; +les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son +navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de departs dangereux, +de descentes plus dangereuses encore, il s'etait partout et toujours +tire avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; +aussi, sans connaetre le point d'arrivee, le docteur n'avait plus de +craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares +et de fanatiques, la prudence l'obligeait a prendre les plus severes +precautions; il recommanda donc a ses compagnons d'avoir l'eil +ouvert a tout venant et a toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, batie sur une eminence +encaissee elle-meme entre deux hautes montagnes; elle etait situee +dans une position inexpugnable; une route etroite entre un marais +et un bois y donnait seule acces. + +En ce moment, un cheik, accompagne d'une escorte a cheval, revetu de +vetements aux couleurs vives, precede de joueurs de trompette et de +coureurs qui ecartaient les branches sur son passage, faisait son +entree dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigenes de plus pres; +mais, a mesure que le ballon grossissait a leurs yeux, les signes +d'une profonde terreur se manifesterent, et ils ne tarderent pas a +detaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs +chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l'arma et +attendit fierement. Le docteur s'approcha a cent cinquante pieds a +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, a ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied a terre, +se prosterna sur la poussiere du chemin, et le docteur ne put le +distraire de son adoration. + +" Il est impossible, dit-il, que ces gens-la ne nous prennent pas +pour des etres surnaturels, puisque, a l'arrivee des premiers +Europeens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand +ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier +le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez +donc un peu de ce que les legendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-etre facheux, repondit le chasseur; au point de vue +de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; +cela donnerait a ces negres une bien autre idee de la puissance +europeenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mecanisme d'un +aerostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient +toujours la une intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parle des premiers Europeens qui +ont explore ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaet? + +--Mon cher garcon, nous sommes precisement sur la route du major +Denham; c'est a Mosfeia meme qu'il fut recu par le sultan du +Mandara; il avait quitte le Bornou, il accompagnait le cheik dans +une expedition contre les Fellatahs, il assista a l'attaque de la +ville, qui resista bravement avec ses fleches aux balles arabes et +mit en fuite les troupes du cheik; tout cela n'etait que pretexte a +meurtres, a pillages, a razzias; le major fut completement +depouille, mis a nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se +glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop +effrene, il ne fut jamais rentre dans Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel etait ce major Denham? + +--Un intrepide Anglais, qui de 1822 a 1821 commanda une expedition +dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur +Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent a +Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard +devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils +arriverent le 16 fevrier 1823 a Kouka, pres du lac Tchad. Denham fit +diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac; pendant ce temps, le 15 decembre 1823, le +capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfoncaient dans le +Soudan jusqu'a Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et +d'epuisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc paye un large +tribut de victimes a la science! + +--Oui, cette contree est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour penetrer dans +le Wadai, ou il a disparu. Ce jeune homme, a vingt-trois ans, etait +envoye pour cooperer aux travaux du docteur Barth; ils se +rencontrerent tous deux le ler decembre 1854; puis Vogel commenca +les explorations du pays; vers 1856, il annonca dans ses dernieres +lettres son intention de reconnaetre le royaume du Wadai, dans +lequel aucun Europeen n'avait encore penetre; il parait qu'il +parvint jusqu'a Wara, la capitale, ou il fut fait prisonnier suivant +les uns, mis a mort suivant les autres, pour avoir tente l'ascension +d'une montagne sacree des environs; mais il ne faut pas admettre +legerement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller a leur +recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle +pas ete officiellement repandue, ce qui lui a cause souvent une +legitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit +retenu prisonnier par le sultan du Wadai, qui espere le ranconner. +Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadai, quand il +mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expedition envoyee de Leipzig, s'est lance sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons etre prochainement fixes sur le sort de ce +jeune et interessant voyageur [ Depuis le depart du docteur, des +lettres adressees d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l'expedition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort +de Vogel]. " + +Mosfeia avait depuis longtemps deja disparu a l'horizon. Le Mandara +developpait sous les regards des voyageurs son etonnante fertilite +avec les forets d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les +plantes herbacees des champs de cotonniers et d'indigotiers; le +Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, +roulait son cours impetueux. + +Le docteur le fit suivre a ses compagnons sur les cartes de Barth. + +" Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une +extreme precision; nous nous dirigeons droit sur le district au +Loggoum, et peut-etre meme sur Kernak, sa capitale. C'est la que +mourut le pauvre Toole, a peine Age de vingt-deux ans: c'etait un +jeune Anglais, enseigne au 80e regiment, qui avait depuis quelques +semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas a y +rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense +contree le cimetiere des Europeens! " + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, a l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indigenes; mais le vent, qui jusque-la soufflait avec une +certaine force, tendit a diminuer. + +" Est-ce que nous allons encore etre pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon maetre! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +desert a craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble a une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et +nous ne tarderons pas a descendre. " + +Le Victoria, une demi-heure apres, se maintenait immobile a deux +cents pieds du sol. + +" Nous voici plus pres de Kernak, dit le docteur, que ne le serait +de Londres un homme juche dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous +pouvons voir a notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous cotes? +" + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit etait produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son +ensemble, comme sur un plan deroule; c'etait une veritable ville, +avec des maisons alignees et des rues assez larges; au milieu d'une +vaste place se tenait un marche d'esclaves; il y avait grande +affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains +d'une extreme petitesse, sont fort recherchees et se placent +avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit +encore: d'abord des cris, puis une stupefaction profonde; les +affaires furent abandonnees, les travaux suspendus, le bruit cessa. +Les voyageurs demeuraient dans une immobilite parfaite et ne +perdaient pas un detail de cette populeuse cite; ils descendirent +meme a soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, deployant son +etendard vert, et accompagne de ses musiciens qui soufflaient a tout +rompre, excepte leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se +faire entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux boucles, au nez presque +aquilin, paraissait fiere et intelligente; mais la presence du +Victoria la troublait singulierement; on voyait des cavaliers +courir dans toutes les directions; bientot il devint evident que +les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi +si extraordinaire Joe eut beau deployer des mouchoirs de toutes les +couleurs, il n'obtint aucun resultat. + +Cependant le cheik, entoure de sa cour, reclama le silence et +prononca un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de +l'arabe mele de baghirmi; seulement il reconnut, a la langue +universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il +n'eut pas mieux demande, mais, faute de vent, cela devenait +impossible Son immobilite exaspera le gouverneur, et ses courtisans +se prirent a hurler pour obliger le monstre a s'enfuir. + +C'etaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs +cinq ou six chemises bariolees sur le corps; ils avaient des +ventres enormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur +etonna ses compagnons en leur apprenant que c'etait la maniere de +faire sa cour au sultan. La rotondite de l'abdomen indiquait +l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un +d'entre eux surtout, qui devait etre premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa recompense. La foule des negres unissait +ses hurlements aux cris de la cour, repetant ses gesticulations a la +maniere des singes, ce qui produisait un mouvement unique et +instantane de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent juges insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armes d'arcs et de +fleches se rangerent en ordre de bataille; mais deja le Victoria se +gonflait et s'elevait tranquillement hors de leur portee. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il +brisa l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une deroute generale; chacun rentra au +plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville +demeura absolument deserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se resoudre a +rester immobile a trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait +dans l'ombre; il regnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un piege. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville +parut comme embrasee; des centaines de raies de feu se croisaient +comme des fusees, formant un enchevetrement de lignes de flamme. + +" Voila qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! repliqua Kennedy, on dirait que +l'incendie monte et s'approche de nous. " + +En effet, au bruit de cris effroyables et des detonations des +mousquets, cette masse de feu s'elevait vers le Victoria. Joe se +prepara a jeter du lest. Fergusson ne tarda pas a avoir +l'explication de ce phenomene. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matieres combustibles, +avaient ete lances contre le Victoria; effrayes, ils montaient en +tracant dans l'atmosphere leurs zigzags de feu. Kennedy se mit a +faire une decharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; +mais que pouvait-il contre une innombrable armee! Deja les pigeons +environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, reflechissant +cette lumiere, semblaient enveloppees dans un reseau de feu. + +Le docteur n'hesita pas, et precipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux +heures, on les apercut courant ca et la dans la nuit; puis peu a peu +leur nombre diminua, et ils s'eteignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imagine pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communement ces pigeons pour incendier +les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore +plus haut que leurs volatiles incendiaires! + +Decidement un ballon n'a pas d'ennemis a craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, repliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. " + + + + + + +CHAPITRE XXXI + +Depart dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Precautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + + + + +Vers trois heures du matin, Joe, etant de quart, vit enfin la ville +se deplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy +et le docteur se reveillerent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que +le vent les portait vers le nord-nord-est. + +" Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous reussit; nous +decouvrirons le lac Tchad aujourd'hui meme. + +--Est-ce une grande etendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considerable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa +plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas a nous plaindre; il est +tres varie, et surtout il se passe dans les meilleures conditions +possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du desert, nous n'auront +couru aucun danger serieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comporte. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore +une dizaine de jours, et nous serons arrives. + +--Ou! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous a la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne sante, comme nous voila! On +n'a pas l'air d'avoir traverse les pays les plus pestilentiels du +monde! + +--Nous etions a meme de nous elever, et c'est ce que nous avons +fait. + +--Vivent les voyages aeriens! s'ecria Joe. Nous voici, apres +vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposes, trop +reposes peut-etre, car mes jambes commencent a se rouiller, et je ne +serais pas fache de les degourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras. ce plaisir-la dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est +bien important de ne pas nous separer. Si pendant que l'un de nous +est a terre, le Victoria devait s'enlever pour eviter un danger +subit, imprevu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le +dis franchement a Kennedy, je n'aime pas qu'il s'eloigne sous +pretexte de chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore +cette fantaisie; il n'y a pas de mal a renouveler nos provisions; +d'ailleurs, avant notre depart, tu m'as fait entrevoir toute une +serie de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie +des Anderson et des Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la memoire te fait defaut, ou ta modestie +t'engage a oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du +menu gibier, tu as deja une antilope, un elephant et deux lions sur +la conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la creation au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--Ca, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes a mille pieds au-dessus d'elles; mais, de +pres, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidite du vent? + +--Ca! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y +a de plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, des +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilite? S'il +s'agissait de detruire un lion, un chat-tigre, une hyene, je le +comprendrais; ce serait toujours une bete dangereuse de moins; mais +une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine +satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment +pas la peine. Apres tout, mon ami, nous allons nous maintenir a cent +pieds du sol, et si tu distingues quelque animal feroce, tu nous +feras plaisir en lui envoyant une balle dans le ceur. " + +Le Victoria descendit peu a peu, et se maintint neanmoins a une +hauteur rassurante. Dans cette contree sauvage et tres peuplee, il +fallait se defier de perils inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les +bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages +d'arbres aux nuances variees; des lianes et des plantes grimpantes +serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux +enchevetrements de couleurs. Les crocodiles s'ebattaient en plein +soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacite de lezard; en +se jouant, ils accostaient les nombreuses eles vertes qui rompaient +le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa +le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur +Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive meridionale du lac +Tchad. + +C'etait donc la cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut +si longtemps releguee au rang des fables, cette mer interieure a +laquelle parvinrent seulement les expeditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien +differente deja de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est +impossible a tracer; il est entoure de marais fangeux et presque +infranchissables, dans lesquels Barth pensa perir; d'une annee a +l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze +pieds, deviennent le lac lui-meme; souvent aussi, les villes +etalees sur ses bords sont a demi submergees, comme il arriva a +Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators +plongent aux lieux memes ou s'elevaient les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons eblouissants sur cette eau tranquille, +et au nord les deux elements se confondaient dans un meme horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on +crut salee; il n'y avait aucun danger a s'approcher de la surface +du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau a cinq pieds de +distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena a demi pleine; cette eau fut +goutee et trouvee peu potable, avec un certain gout de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le resultat de son experience, un +coup de fusil eclata a ses cotes Kennedy n'avait pu resister au +desir d'envoyer une balle a un monstrueux hippopotame; celui-ci, +qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la detonation, et +la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + +" Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'eut ete un hamecon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idee.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre a execution! repliqua le +docteur. L'animal nous aurait vite entraenes ou nous n'avons que +faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixes sur la qualite de l'eau +du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-la, Monsieur +Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifere du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +reussi. + +--Cet animal n'est vulnerable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas meme entame. Mais, si le terrain me +parait propice, nous nous arreterons a l'extremite septentrionale du +lac; la, Kennedy se trouvera en pleine menagerie, et il pourra se +dedommager a son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu a l'hippopotame! +Je voudrais gouter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas +naturel de penetrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de +becassines et de perdrix comme en Angleterre! " + + + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les eles des Biddiomahs.--Les gypaetes.--Les +inquietudes du docteur.--Ses precautions.--Une attaque au milieu +des airs.--L'enveloppe dechiree.--La chute.--Devouement sublime.--La +cote septentrionale du lac. + + + + + +Depuis son arrivee au lac Tchad, le Victoria avait rencontre un +courant qui s'inclinait plus a l'ouest; quelques nuages temperaient +alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur +cette vaste etendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant +coupe de biais cette partie du lac, s'avanca de nouveau dans les +terres pendant l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fache d'abord de cette direction, ne pensa plus a +s'en plaindre quand il apercut la ville de Kouka, la celebre +capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses +murailles d'argile blanche; quelques mosquees assez grossieres +s'elevaient lourdement au-dessus de cette multitude de des a jouer +qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur +les places publiques poussaient des palmiers et des arbres a +caoutchouc, couronnes par un dome de feuillage large de plus de cent +pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols etaient en rapport +avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions +fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose reellement de deux villes distinctes, separees par +le " dendal, " large boulevard de trois cents toises, alors encombre +de pietons et de cavaliers. D'un cote se carre la ville riche avec +ses cases hautes et aerees; de l'autre se presse la ville pauvre, +triste assemblage de huttes basses et coniques, ou vegete une +indigente population, car Kouka n'est ni commercante ni +industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Edimbourg qui +s'etalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +determinees. + +Mais a peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'eil, car, +avec la mobilite qui caracterise les courants de cette contree, un +vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une +quarantaine de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les eles +nombreuses du lac, habitees par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +tres redoutes, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se preparaient a recevoir +courageusement le Victoria a coups de fleches et de pierres, mais +celui-ci eut bientot fait de depasser ces eles, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabee gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant a Kennedy, il +lui dit: + +" A la foi, Monsieur Dick, vous qui etes toujours a rever chasse, +voila justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon maetre ne s'opposera pas a vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous la-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, repliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, repondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espece assez malfaisante pour +que le tendre Samuel n'ait rien a m'objecter! + +--Je n'aurai rien a dire, repondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-la loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypaetes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils +nous attaquent... + +--Eh bien! nous nous defendrons, Samuel! Nous avons un arsenal +pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-la soient bien +redoutables! + +--Qui sait? " repondit le docteur. + +Dix minutes apres, la troupe s'etait approchee a portee de fusil; +ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; +ils s'avancaient vers le Victoria, plus irrites qu'effrayes de sa +presence. + +" Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empiete sur leurs domaines, et `que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la verite, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils etaient armes d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, " repondit Fergusson qui devenait tres +serieux. + +Les gypaetes volaient en tracant d'immenses cercles, et leurs orbes +se retrecissaient peu a peu autour du Victoria; ils rayaient le +ciel dans une fantastique rapidite, se precipitant parfois avec la +vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un +angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, resolut de s'elever +dans l'atmosphere pour echapper a ce dangereux voisinage; il dilata +l'hydrogene du ballon, qui ne tarda pas a monter. + +Mais les gypaetes monterent avec lui, peu disposes a l'abandonner. + +" Ils ont l'air de nous en vouloir, " dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant a +cinquante pieds a peine, semblait braver les armes de Kennedy. + +" J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter a nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement a bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'elancent vers la partie superieure du ballon, comment +les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en presence +d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Ocean! Pour +des aeronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu serieusement, Samuel? + +--Tres serieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi pret en cas d'attaque, mais ne fais pas feu +sans mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors a une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pelee tendue sous l'effort de leurs cris, +leur crete cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se +dressait avec fureur. Ils etaient de la plus forte taille; leur +corps depassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs +ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins +ailes, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. + +" Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'elever avec lui, +et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que +nous encore! + +--Eh bien, que faire? " demanda Kennedy. + +Le docteur ne repondit pas. + +" Ecoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; +nous avons dix-sept coups a notre disposition, en faisant feu de +toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les detruire ou de les +disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le repete, +pour peu qu'ils s'attaquent a l'hemisphere superieur du ballon, tu +ne pourras plus les voir; ils creveront cette enveloppe qui nous +soutient, et nous sommes a trois mille pieds de hauteur! " + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, pret a mordre, pret a +dechirer. + +" Feu! feu! " s'ecria le docteur. + +Il avait a peine acheve, que l'oiseau, frappe a mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils a deux coups. Joe epaulait +l'autre. + +Effrayes de la detonation, les gypaetes s'ecarterent un instant; +mais ils revinrent presque aussitot a la charge avec une rage +extreme. Kennedy d'une premiere balle coupa net le cou du plus +rapproche. Joe fracassa l'aile de l'autre. + +" Plus que onze, " dit-il. + +Mais alors les oiseaux changerent de tactique, et d'un commun accord +ils s'eleverent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgre son energie et son impassibilite, celui-ci devint pale. Il y +eut un moment de silence effrayant. Puis un dechirement strident se +fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle +manqua sous les pieds des trois voyageurs. + +" Nous sommes perdus, s'ecria Fergusson en portant les yeux sur le +barometre qui montait avec rapidite. " + +Puis il ajouta: " Dehors le lest, dehors! " + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + +" Nous tombons toujours!.. Videz les caisses a eau!.. Joe +entends-tu?.. Nous sommes precipites dans le lac! " + +Joe obeit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir a lui comme +une maree montante; les objets grossissaient a vue d'eil; la +nacelle n'etait pas a deux cents pieds de la surface du Tchad. + +" Les provisions! les provisions! " s'ecria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jetee dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + +" Jetez! jetez encore! s'ecria une derniere fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! " repondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + +" Joe! Joe! " fit le docteur terrifie. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria deleste reprenait +sa marche ascensionnelle, remontait a mille pieds dans les airs, et +le vent s'engouffrant dans l'enveloppe degonflee l'entraenait vers +les cotes septentrionales du lac. + +" Perdu! dit le chasseur avec un geste de desespoir. + +--Perdu pour nous sauver! " repondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrepides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se pencherent, en cherchant a distinguer quelque +trace du malheureux Joe, mais ils etaient deja loin. + +" Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre a terre, des que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. " + +Apres une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une +cote deserte, au nord du lac. Les ancres s'accrocherent dans un +arbre peu eleve, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un +instant de sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Retablissement de l'equilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration +complete du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + + + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la +partie de la cote qu'ils occupaient. C'etait une sorte d'ele de +terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de +terrain solide s'elevaient des roseaux grands comme des arbres +d'Europe et qui s'etendaient a perte de vue. + +Ces marecages infranchissables rendaient sure la position du +Victoria; il fallait seulement surveiller le cote du lac; la vaste +nappe d'eau allait s'elargissant, surtout dans l'est, et rien ne +paraissait a l'horizon, ni continent ni eles. + +Les deux amis n'avaient pas encore ose parler de leur infortune +compagnon. Kennedy fut le premier a faire part de ses conjectures au +docteur. + +" Joe n'est peut-etre pas perdu, dit-il. C'est un garcon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'etait pas embarrasse de +traverser le Frith of Forth a Edimbourg. Nous le reverrons, quand et +comment, je l'ignore; mais, de notre cote, ne negligeons rien pour +lui donner l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, repondit le docteur d'une voix emue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous +d'abord. Mais, avant tout, debarrassons le Victoria de cette +enveloppe exterieure, qui n'est plus utile; ce sera nous delivrer +d'un poids considerable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut +la peine. " + +Le docteur et Kennedy se mirent a l'ouvrage; ils eprouverent de +grandes difficultes; il fallut arracher morceau par morceau ce +taffetas tres resistant, et le decouper en minces bandes pour le +degager des mailles du filet. La dechirure produite par le bec des +oiseaux de proie s'etendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette operation prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +interieur, entierement degage, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria etait alors diminue d'un cinquieme. Cette difference fut +assez sensible pour etonner Kennedy. + +" Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien a cet egard, Dick; je retablirai l'equilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutumee. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, +nous ne devions pas etre eloignes d'une ele. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette ele, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habitee par une race de pirates et de +meurtriers; ces sauvages auront ete certainement temoins de notre +catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, a moins que la +superstition ne le protege, que deviendra-t-il? + +--Il est homme a se tirer d'affaire, je te le repete; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espere. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +t'eloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, +dont la plus grande partie a ete sacrifiee. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. " + +Kennedy prit un fusil a deux coups et s'avanca dans les grandes +herbes vers un taillis assez rapproche; de frequentes detonations +apprirent bientot au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le releve des objets +conserves dans la nacelle et d'etablir l'equilibre du second +aerostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques +provisions de the et de cafe, environ un gallon et demi +d'eau-de-vie, une caisse a eau parfaitement vide; toute la viande +seche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogene du premier +ballon, sa force ascensionnelle se trouvait reduite de neuf cents +livres environ; il dut donc se baser sur cette difference pour +reconstituer son equilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept +mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent +quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation +paraissait etre en bon etat; ni la pile ni le serpentin n'avaient +ete endommages. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon etait donc de trois mille +livres environ; en reunissant les poids de l'appareil, des +voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses +accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de +viande fraeche, le docteur arrivait a un total de deux mille huit +cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprevus, et l'aerostat se trouverait +alors equilibre avec l'air ambiant + +Ses dispositions furent prises en consequence, et il remplaca le +poids de Joe par un supplement de lest. Il employa la journee +entiere a ces divers preparatifs, et ceux-ci se terminaient au +retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait +une veritable charge d'oies, de canards sauvages, de becassines, de +sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de preparer ce gibier et de le +fumer. Chaque piece, embrochee par une mince baguette, fut suspendue +au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la preparation parut +convenable a Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut +emmagasine dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait completer ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper +se composa de pemmican, de biscuits et de the. La fatigue apres leur +avoir donne l'appetit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son +quart interrogea les tenebres, croyant parfois saisir la voix de Joe; +mais, helas, elle etait bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu +entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur reveilla Kennedy + +" J'ai longuement medite, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garcon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connaet trop! Jamais pareille idee ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne ou nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous elever +dans l'air. + +--Mais si le vent nous entraene? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramene +sur le lac, et cette circonstance, qui eut ete facheuse hier, est +propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc a nous maintenir +sur cette vaste etendue d'eau pendant toute la journee. Joe ne +pourra manquer de nous voir la ou ses regards doivent se diriger +sans cesse. Peut-etre meme parviendra-t-il a nous informer du lieu +de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des +indigenes n'etant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et +comprendra le but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prevoir tous les cas, +--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laisse une trace +de son passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en +nous maintenant le plus en vue possible; la, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe +tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place +sans avoir tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, " repondit le chasseur. + +Le docteur prit le relevement exact de ce morceau de terre ferme +qu'il allait quitter; il estima, d'apres sa carte et son point, +qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le +village d'Ingemini, visites tous deux par le major Denham. Pendant +ce temps, Kennedy completa ses approvisionnements de viande fraeche. +Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinoceros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion +de rencontrer un seul de ces enormes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultes dont le +pauvre Joe savait se tirer a merveille, l'ancre fut detachee de +l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint a deux +cents pieds dans l'air. Il hesita d'abord en tournant sur lui-meme; +mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avanca sur le lac +et bientot fut emporte avec une vitesse de vingt milles a l'heure. + +Le docteur se maintint constamment a une hauteur qui variait entre +deux cents et cinq cents pieds. Kennedy dechargeait souvent sa +carabine. Au-dessus des eles, les voyageurs se rapprochaient meme +imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les +halliers, partout ou quelque ombrage, quelque anfractuosite de roc +eut pu donner asile a leur compagnon. Ils descendaient pres des +longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pecheurs, a leur vue, +se precipitaient a l'eau et regagnaient leur ele avec les +demonstrations de crainte les moins dissimulees. + +" Nous ne voyons rien, dit Kennedy apres deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas +etre eloignes du lieu de l'accident. " + +A onze heures, le Victoria s'etait avance de quatre-vingt-dix +milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle +presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de +milles. Il planait au-dessus d'une ele tres vaste et tres peuplee +que le docteur jugea devoir etre Farram, ou se trouve la capitale +des Biddiomahs. Il s'attendait a voir Joe surgir de chaque buisson, +s'echappant, l'appelant. Libre, on l'eut enleve sans difficulte; +prisonnier, en renouvelant la maneuvre employee pour le +missionnaire, il aurait bientot rejoint ses amis; mais rien ne +parut, rien ne bougea! C'etait a se desesperer. + +Le Victoria arrivait a deux heures et demie en vue de Tangalia, +village situe sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point +extreme atteint par Denham a l'epoque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il +se sentait rejete vers l'est, repousse dans le centre de l'Afrique, +vers d'interminables deserts. + +" Il faut absolument nous arreter, dit-il, et meme prendre terre; +dans l'interet de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tachons de trouver un courant oppose. " + +Pendant plus d'une heure, il chercha a differentes zones. Le +Victoria derivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, a +mille pieds un souffle tres violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'etait pas possible que Joe fut retenu sur une des eles du lac; +il et certainement trouve moyen de manifester sa presence; +peut-etre l'avait-on entraene sur terre. Ce fut ainsi que raisonna +le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant a penser que Joe se fut noye, c'etait inadmissible. Il y eut +bien une idee horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de +Kennedy: les caimans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un +ni l'autre n'eut le courage de formuler cette apprehension. +Cependant elle vint si manifestement a leur pensee, que le docteur +dit sans autre preambule: + +" Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des eles ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les eviter; d'ailleurs, ils sont +peu dangereux, et les Africains se baignent impunement sans craindre +leurs attaques " + +Kennedy ne repondit pas; il preferait se taire a discuter cette +terrible possibilite. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. +Les habitants travaillaient a la recolte du coton devant des cabanes +de roseaux tresses, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette reunion d'une cinquantaine de cases occupait une legere +depression de terrain dans une vallee etendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait +au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena +precisement a son point de depart, dans cette sorte d'ele ferme ou +il avait passe la nuit precedente. L'ancre, au lieu de rencontrer +les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux meles a +la vase epaisse du marais et d'une resistance considerable + +Le docteur eut beaucoup de peine a contenir l'aerostat; mais enfin +le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillerent ensemble, +presque desesperes. + + + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Depart force.--Perte d'une ancre.--Tristes +reflexions.--Resolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy a +son poste. + + + + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer pres de terre +sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils +menacaient de dechirer. + +" Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter a +cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous +compromettons la surete de tous. + +--Partir sans lui! s'ecria l'Ecossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le ceur ne me saigne pas +comme a toi? Est-ce que je n'obeis pas a une imperieuse necessite? + +--Je suis a tes ordres, repondit le chasseur. Partons. " + +Mais le depart presentait de grandes difficultes. L'ancre, +profondement engagee, resistait a tous les efforts, et le ballon, +tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put +parvenir a l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa +maneuvre devenait fort perilleuse, car le Victoria risquait de +s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'Ecossais dans la nacelle, et se resigna a couper la corde de +l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et +prit directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obeir a cette tourmente; il se croisa les +bras et s'absorba dans ses tristes reflexions. + +Apres quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + +" Nous avons peut-etre tente Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas a +des hommes d'entreprendre un pareil voyage! " + +Et un soupir de douleur s'echappa de sa poitrine. + +" Il y a quelques jours a peine, repondit le chasseur, nous nous +felicitions d'avoir echappe a bien des dangers! Nous nous serrions +la main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! ceur brave et franc! Un +moment ebloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice +de ses tresors! Le voila maintenant loin de nous! Et le vent nous +emporte avec une irresistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouve asile parmi les +tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont +visitees avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux la ont revu +leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est +seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne +s'avancaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux presents, au +milieu d'une escorte, armes et prepares pour ces expeditions. Et +encore, ils ne pouvaient eviter des souffrances et des tribulations +de la pire espece! Que veux-tu que devienne notre infortune +compagnon? C'est horrible a penser, et voila l'un des plus grands +chagrins qu'il m'ait ete donne de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, +quand il nous faudrait regagner a pied le lac Tchad, et nous mettre +en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent +avoir conserve un mauvais souvenir des premiers Europeens. + +--Je te suivrai, Samuel, repondit le chasseur avec energie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutot a terminer ce voyage! Joe +s'est devoue pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! " + +Cette resolution ramena quelque courage au ceur de ces deux hommes. +Ils se sentirent forts de la meme idee. Fergusson mit tout en euvre +pour se jeter dans un courant contraire qui put le rapprocher du +Tchad; mais c'etait impossible alors, et la descente meme devenait +impraticable sur un terrain denude et par un ouragan de cette +violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le +Belad el Djerid, desert epineux qui forme la lisiere du Soudan, et +penetra dans le desert de sable, sillonne par de longues traces de +caravanes; la derniere ligne de vegetation se confondit bientot avec +le ciel a l'horizon meridional, non loin de la principale oasis de +cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombrages +par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arreter. Un +campement arabe, des tentes d'etoffes rayees, quelques chameaux +allongeant sur le sable leur tete de vipere, animaient cette +solitude; mais le Victoria passa comme une etoile filante, et +parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, +sans que Fergusson parvent a maetriser sa course. + +" Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! +pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc +franchir le Sahara? Decidement le ciel est contre nous! " + +Il parlait ainsi avec une rage de desespere, quand il vit dans le +nord les sables du desert se soulever au milieu d'une epaisse +poussiere, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposes. + +Au milieu du tourbillon, brisee, rompue, renversee, une caravane +entiere disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux +pele-mele poussaient des gemissements sourds et lamentables; des +cris, des hurlements sortaient de ce brouillard etouffant. +Quelquefois, un vetement bariole tranchait avec ces couleurs vives +dans ce chaos, et le mugissement de la tempete dominait cette scene +de destruction. + +Bientot le sable s'accumula en masses compactes, et la ou naguere +s'etendait la plaine unie, s'elevait une colline encore agitee, +tombe immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient a ce terrible spectacle; +ils ne pouvaient plus maneuvrer leur ballon, qui tournoyait au +milieu des courants contraires et n'obeissait plus aux differentes +dilatations du gaz. Enlace dans ces remous de l'air, il +tourbillonnait avec une rapidite vertigineuse; la nacelle decrivait +de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente +s'entrechoquaient a se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient +a se rompre, les caisses a eau se deplacaient avec fracas; a deux +pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et +d'une main crispee s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se +maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux epars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses +traits de ses violentes emotions, pas meme quand, apres un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrete dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en +sens inverse sur la route du matin avec une rapidite non moins +egale. + +" Ou allons-nous? s'ecria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de +douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et +nous voici retournant vers les lieux que nous n'esperions plus +revoir. " + +Le sol si plat, si egal pendant l'aller, etait alors bouleverse +comme les flots apres la tempete; une suite de petits monticules a +peine fixes jalonnaient le desert; le vent soufflait avec violence, +et le Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs differait un peu de celle +qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu +de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le desert +s'etendre devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, repondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hesiterai pas a m'y arreter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, repondit le chasseur; mais fasse +le ciel que nous ne soyons pas reduits a traverser le desert comme +ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit frequemment? Dick. Les traversees du desert sont +autrement dangereuses que celles de l'Ocean; le desert a tous les +perils de la mer, meme l'engloutissement, et de plus, des fatigues +et des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend a se calmer; la +poussiere des sables est moins compacte, leurs ondulations +diminuent, l'horizon s'eclaircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et +que pas un point n'echappe a notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaetra pas sans +que tu n'en sois prevenu. " + +Et Kennedy, la lunette a la main, se placa sur le devant de la +nacelle. + + + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'ele des Biddiomahs.--L'adoration.--L'ele +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage a +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Desespoir.--Le marais.--Un +dernier cri. + + + + + +Qu'etait devenu Joe pendant les vaines recherches de son maetre? + +Lorsqu'il se fut precipite dans le lac, son premier mouvement a la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, deja +fort eleve au-dessus du lac, remonter avec rapidite, diminuer peu a +peu, et, pris bientot par un courant rapide, disparaetre vers le +nord. Son maetre, ses amis etaient sauves. + +" Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensee de me jeter +dans le Tchad; elle n'eut pas manque de venir a l'esprit de M. +Kennedy, et certes il n'aurait pas hesite a faire comme moi, car il +est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. +C'est mathematique." + +Rassure sur ce point, Joe se mit a songer a lui; il etait au milieu +d'un lac immense, entoure de peuplades inconnues, et probablement +feroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que +sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'etaient +conduits comme de vrais gypaetes, il avait avise une ele a l'horizon; +il resolut donc de se diriger vers elle, et se mit a deployer +toutes ses connaissances dans l'art de la natation, apres s'etre +debarrasse de la partie la plus genante de ses vetements; il ne +s'embarrassait guere d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, +tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'a nager vigoureusement +et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance quile separait de l'ele +se trouvait fort diminuee. + +Mais a mesure qu'il s'approchait de terre, une pensee d'abord +fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les +rives du lac sont hantees par d'enormes alligators, et il +connaissait la voracite de ces animaux. + +Quelle que fut sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le +digne garcon se sentait invinciblement emu; il craignait que la +chair blanche ne fut particulierement du gout des crocodiles, et il +ne s'avanca donc qu'avec une extreme precaution, l'eil aux aguets. +Il n'etait plus qu'a une centaine de brasses d'un rivage ombrage +d'arbres verts, quand une bouffee d'air charge de l'odeur penetrante +du musc arriva jusqu'a lui. + +" Bon, se dit-il! voila ce que je craignais! le caiman n'est pas +loin. " + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour eviter le contact d'un +corps enorme dont l'epiderme ecailleux l'ecorcha au passage; il se +crut perdu, et se mit a nager avec une vitesse desesperee; il +revint a la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut +la un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa +philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derriere lui le +bruit de cette vaste machoire prete a le happer. Il filait alors +entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit +saisir par un bras, puis par le milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une derniere pensee pour son maetre, et se prit +a lutter avec desespoir, en se sentant attire non vers le fond du +lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour devorer +leur proie, mais a la surface meme. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre +deux negres d'un noir d'ebene; ces Africains le tenaient +vigoureusement et poussaient des cris etranges. + +" Tiens! ne put s'empecher de s'ecrier Joe! des negres au lieu de +caimans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-la osent-ils se baigner dans ces parages! " + +Joe ignorait que les habitants des eles du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunement dans les eaux infestees d'alligators, +sans se preoccuper de leur presence; les amphibies de ce lac ont +particulierement une reputation assez merite de sauriens +inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il evite un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux evenements a decider, et puisqu'il ne +pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans +montrer aucune crainte. + +" Evidemment, se disait-il, ces gens-la ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont ete les temoins +eloignes de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des egards +pour un homme tombe du ciel! Laissons-les faire! " + +Joe en etait la de ses reflexions, quand il prit terre au milieu +d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout age, mais non de toutes +couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un +noir superbe. Il n'eut meme pas a rougir de la legerete de son +costume; il se trouvait " deshabille " a la derniere mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, +il ne put se meprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela +ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui +revint a la memoire. + +" Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce metier-la qu'un autre quand on n'a +pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le +Victoria vient a repasser, je profiterai de ma nouvelle position +pour donner a mes adorateurs le spectacle d'une ascension +miraculeuse. " + +Pendant que Joe reflechissait de la sorte, la foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, +elle devenait familiere; mais, au moins, elle eut la pensee de lui +offrir un festin magnifique, compose de lait aigre avec du riz pile +dans du miel, le digne garcon, prenant son parti de toutes choses, +fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna a son peuple une +haute idee de la facon dont les dieux devorent dans les grandes +occasions. + +Lorsque le soir fut arrive, les sorciers de l'ele le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent a une espece de +case entouree de talismans; avant d'y penetrer, Joe jeta un regard +assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'elevaient autour de +ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de reflechir a sa +position quand il fut enferme dans sa cabane. + +Pendant la soiree et une partie de la nuit, il entendit des chants +de fete, les retentissements d'une espece de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des cheurs hurles +accompagnerent d'interminables danses qui enlacaient la cabane +sacree de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant a travers les +murailles de boue et de roseau de la case; peut-etre, en toute autre +circonstance, eut-il pris un plaisir assez vif a ces etranges +ceremonies; mais son esprit fut bientot tourmente d'une idee fort +deplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon cote, il +trouvait stupide et meme triste d'etre perdu dans cette contree +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient +revu leur patrie, de ceux qui oserent s'aventurer jusqu'a ces +contrees. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se +voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire a la vanite +des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration +n'allait pas jusqu'a manger l'adore! + +Malgre cette facheuse perspective, apres quelques heures de +reflexion, la fatigue l'emporta sur les idees noires, et Joe tomba +dans un sommeil assez profond, qui se fut prolonge sans doute +jusqu'au lever du jour, si une humidite inattendue n'eut reveille le +dormeur. + +Bientot cette humidite se fit eau, et cette eau monta si bien que +Joe en eut jusqu'a mi-corps. + +" Qu'est-ce la? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau +supplice de ces negres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir +jusqu'au cou! " + +Et ce disant, il enfonca la muraille d'un coup d'epaule et se trouva +ou? en plein lac! D'ele, il n'y en avait plus! Submergee pendant +la nuit! A sa place l'immensite du Tchad! + +" Triste pays pour les proprietaires! " se dit Joe, et il reprit +avec vigueur l'exercice de ses facultes natatoires. + +Un de ces phenomenes assez frequents sur le lac Tchad avait delivre +le brave garcon; plus d'une ele a disparu ainsi, qui paraissait +avoir la solidite du roc, et souvent les populations riveraines +durent recueillir les malheureux echappes a ces terribles +catastrophes. + +Joe ignorait cette particularite, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. +C'etait une sorte de tronc d'arbre grossierement creuse une paire de +pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant +assez rapide, se laissa deriver. + +" Orientons-nous, dit-il. L'etoile polaire, qui fait honnetement son +metier d'indiquer la route du nord a tout le monde, voudra bien me +venir en aide. " + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux epineux +qui parurent fort importuns, meme a un philosophe; mais un arbre +poussait la tout expres pour lui offrir un lit dans ses branches. +Joe y grimpa pour plus de surete, et attendit la, sans trop dormir, +les premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidite particuliere aux regions +equatoriales, Joe jeta un coup d'eil sur l'arbre qui l'avait abrite +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les +branches de cet arbre etaient litteralement couvertes de serpents et +de cameleons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; +on eut dit un arbre d'une nouvelle espece qui produisait des +reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et +se tordait. Joe eprouva un vif sentiment de terreur mele de degout, +et s'elanca a terre au milieu des sifflements de la bande. + +" Voila une chose qu'on ne voudra jamais croire, " dit-il. + +Il ne savait pas que les dernieres lettres du docteur Vogel avaient +fait connaetre cette singularite des rives du Tchad, ou les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Apres ce qu'il venait +de voir, Joe resolut d'etre plus circonspect a l'avenir, et, +s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers +le nord-est. Il evitait avec le plus grand soin cabanes, cases, +huttes, tanieres, en un mot tout ce qui peut servir de receptacle a +la race humaine. + +Que de fois ses regards se porterent en l'air! Il esperait +apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherche +pendant toute cette journee de marche, cela ne diminua pas sa +confiance en son maetre; il lui fallait une grande energie de +caractere pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se +joignait a la fatigue, car a le nourrir de racines, de moelle +d'arbustes, tels que le " mele, " ou des fruits du palmier doum, on +ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il +s'avanca d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait +en vingt endroits les traces des milliers d'epines dont les roseaux +du lac, les acacias et les mimosas sont herisses, et ses pieds +ensanglantes rendaient sa marche extremement douloureuse. Mais enfin +il put reagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il resolut +de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +La, il eut a subir les atroces piqures de myriades d'insectes: +mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent +litteralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas a +Joe un lambeau du peu de vetements qui le couvraient; les insectes +avaient tout devore! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une +heure de sommeil au voyageur fatigue; pendant ce temps, les +sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac; +le concert des betes feroces retentissait au milieu de la nuit. Joe +n'osa remuer. Sa resignation et sa patience eurent de la peine a +tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva precipitamment, et que l'on juge +du degout qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait +partage sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de +large, une bete monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des +yeux ronds. Joe sentit son ceur se soulever, et, reprenant quelque +force dans sa repugnance, il courut a grands pas se plonger dans les +eaux du lac. Ce bain calma un peu les demangeaisons qui le +torturaient, et, apres avoir mache quelques feuilles, il reprit sa +route avec une obstination, un entetement dont il ne pouvait se +rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et +neanmoins il sentait. en lui une puissance superieure au desespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins +resigne que lui, se plaignait; il fut oblige de serrer fortement +une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait +s'etancher a chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du +desert, il trouvait un bonheur relatif a ne pas subir les tourments +de cet imperieux besoin. + +" Ou peut etre le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du +nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura +procede a une nouvelle installation pour retablir l'equilibre; mais +la journee d'hier a du suffire a ces travaux; il ne serait donc pas +impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais +jamais le revoir. Apres tout, si je parvenais a gagner une des +grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon maetre nous a parle. Pourquoi ne me tirerais-je +pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!... +Allons! courage! " + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrepide Joe tomba +en pleine foret au milieu d'un attroupement de sauvages; il +s'arreta a temps et ne fut pas vu. Les negres s'occupaient a +empoisonner leurs fleches avec le suc de l'euphorbe, grande +occupation des peuplades de ces contrees, et qui se fait avec une +sorte de ceremonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un +fourre, lorsqu'en levant les yeux, par une eclaircie du feuillage, +il apercut le Victoria, le Victoria lui-meme, se dirigeant vers le +lac, a cent pieds a peine au-dessus de lui. Impossible de se faire +entendre! impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de desespoir, mais de +reconnaissance: son maetre etait a sa recherche! son maetre ne +l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le depart des noirs; il +put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe resolut +de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, +mais plus a l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! +Un vent violent en-traenait le ballon avec une irresistible vitesse! + +Pour la premiere fois, l'energie, l'esperance manquerent au ceur de +l'infortune; il se vit perdu; il crut son maetre parti sans retour; +il n'osait plus penser, il ne voulait plus reflechir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journee et une partie de la nuit. Il se traenait, tantot +sur les genoux, tantot sur les mains; il voyait venir le moment ou +la force lui manquerait et ou il faudrait mourir. + +En avancant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutot de ce qu'il sut bientot etre un marais, car la nuit etait +venue depuis quelques heures; il tomba inopinement dans une boue +tenace; malgre ses efforts, malgre sa resistance desesperee, il se +sentit enfoncer peu a peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques +minutes plus tard il en avait jusqu'a mi-corps. + +" Voila donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... " + +Il se debattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'a +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-meme. Pas un morceau de bois qui put l'arreter, pas un roseau +pour le retenir!.. Il comprit que c'en etait fait de lui!... Ses +yeux se fermerent. + +" Mon maetre! mon maetre! a moi!... " s'ecria-t-il. + +Et cette voix desesperee, isolee, etouffee deja, se perdit dans la +nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement a l'horizon.--Une troupe d'arabes.--La +poursuite.--C'est lui!--Chute de cheval.--L'Arabe etrangle.--Une +balle de Kennedy.--Maneuvre.--Enlevement au vol.--Joe sauve. + + + + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le +devant de la nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une +grande attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + +" Si je ne me trompe, voici la-bas une troupe en mouvement, hommes +ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, +ils s'agitent violemment, car ils soulevent un nuage de poussiere. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe +qui viendrait nous repousser au nord? " + +Il se leva pour examiner l'horizon. + +" Je ne crois pas, Samuel, repondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de beufs sauvages. + +--Peut-etre, Dick; mais ce rassemblement est au moins a neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, meme avec la lunette, je n'y +puis rien reconnaetre. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a la quelque chose +d'extraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une +maneuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des +cavaliers! regarde! " + +Le docteur observa avec attention le groupe indique. + +" Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un detachement d'Arabes +ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la meme direction que nous; mais +nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons a portee de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. " + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse +des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d'entre eux +s'isolaient. + +" C'est evidemment, reprit Kennedy, une maneuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-la poursuivent quelque chose. Je voudrais +bien savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous +les depasserons meme, s'ils continuent de suivre cette route; nous +marchons avec une rapidite de vingt milles a l'heure, et il n'y a +pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. " + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes apres, il dit: + +" Ce sont des Arabes lances a toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui +se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur +chef les precede a cent pas, et ils se precipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas a redouter, et, si cela +est necessaire, je m'eleverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick apres un nouvel examen, il y a +quelque chose dont je ne me rends pas compte; a leurs efforts et a +l'irregularite de leur ligne, ces Arabes ont plutot l'air de +poursuivre que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une +chasse a l'homme! Ce n'est point un chef qui les precede, mais un +fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec emotion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. " + +Trois ou quatre milles furent promptement gagnes sur ces cavaliers +qui filaient cependant avec une prodigieuse velocite. + +" Samuel! Samuel! s'ecria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit +a regarder. + +" Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! " s'ecria ce dernier. + +" Lui " disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + +" C'est lui a cheval! a cent pas a peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, repondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons a cinquante pieds du sol; dans +quinze, nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prevenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupe. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les depasserons! Nous ne sommes pas +eloignes de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne +encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? " + +Kennedy avait pousse un cri de desespoir en voyant Joe precipite a +terre. Son cheval, evidemment rendu, epuise, venait de s'abattre. + +" Il nous a vus, s'ecria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le +courageux garcon! Hourra! " fit le chasseur qui ne se contenait +plus. + +Joe, immediatement releve apres sa chute, a l'instant ou l'un des +plus rapides cavaliers se precipitait sur lui, bondissait comme une +panthere, l'evitait par un ecart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe a la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'etranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'eleva dans l'air; mais, tout entiers a +leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria a cinq cents pas +derriere eux, et a trente pieds du sol a peine; eux-memes, ils +n'etaient pas a vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer +de sa lance, quand Kennedy, l'eil fixe, la main ferme, l'arreta net +d'une balle et le precipita a terre. + +Joe ne se retourna pas meme au bruit. Une partie de la troupe +suspendit sa course, et tomba la face dans la poussiere a la vue du +Victoria; l'autre continua sa poursuite. + +" Mais que fait Joe? s'ecria Kennedy, il ne s'arrete pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient +dans la direction de l'aerostat. Il compte sur notre intelligence! +Ah! le brave garcon! Nous l'enleverons a la barbe de ces Arabes! +Nous ne sommes plus qu'a deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de cote. + +--Voila, fit le chasseur en deposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. " + +Et des sacs de sable furent empiles par le docteur entre les bras de +Kennedy. + +" Tiens-toi a l'arriere de la nacelle, et sois pret a jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! " + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'elancaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, a l'avant +de la nacelle, tenait l'echelle deployee, pret a la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les depassa. + +" Attention! dit Samuel a Kennedy. + +--Je suis pret. + +--Joe! garde a toi!... " cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'echelle, dont les premiers echelons souleverent la +poussiere du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arreter son cheval, s'etait retourne; +l'echelle arriva pres de lui, et au moment ou il s'y accrochait + +" Jette, cria le docteur a Kennedy. + +--C'est fait " + +Et le Victoria, deleste d'un poids superieur a celui de Joe, s'eleva +a cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement a l'echelle pendant les vastes +oscillations qu'elle eut a decrire; puis faisant un geste +indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilite d'un clown, il +arriva jusqu'a ses compagnons qui le recurent dans leurs bras. + +Les Arabes pousserent un cri de surprise et de rage. Le fugitif +venait de leur etre enleve au vol, et le Victoria s'eloignait +rapidement. + +" Mon maetre! Monsieur Dick! " avait dit Joe. + +Et succombant a l'emotion, a la fatigue, il s'etait evanoui, pendant +que Kennedy, presque en delire, s'ecriait: + +" Sauve! sauve! + +--Parbleu! " fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilite. + +Joe etait presque nu; ses bras ensanglantes, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa +ses blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientot de son evanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'etant pas un homme a traiter comme tout le monde. Apres avoir bu, +il serra la main de ses deux compagnons et se declara pret a +raconter son histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garcon retomba dans +un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisiere du desert epineux, +au-dessus des palmiers courbes ou arraches par la tempete; et apres +avoir fourni une marche de pres de deux cents milles depuis +l'enlevement de Joe, il depassa vers le soir le dixieme degre de +longitude. + + + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de l'ouest.--Le reveil de Joe.--Son entetement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquietudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit pres d'Agbades. + + + + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le +docteur et Kennedy veillerent a tour de role, et Joe en profita pour +dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre +heures. + +Voila le remede qu'il lui faut, dit Fergusson; la nature se +chargera de sa guerison. " + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le +Victoria fut entraene vers; l'ouest. + +Le docteur, la carte a la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilite, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremeles des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'elevaient, dans les champs +cultives, sur de petits echafaudages destines a les preserver de +l'invasion des souris et des termites. + +Bientot on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable a sa vaste +place des executions; au centre se dresse l'arbre de mort; le +bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est +immediatement pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empecher de dire: + +" Voila que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mene a Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura ete accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure sante, riposta Joe, qui passait sa bonne figure +toute rejouie a travers les rideaux de la tente. + +--Voila notre brave ami! s'ecria le chasseur, notre sauveur! +Comment cela va-t-il? + +--Mais tres naturellement, Monsieur Kennedy, tres naturellement! +Jamais je ne me suis si bien porte! Rien qui vous rapproche un +homme comme un petit voyage d'agrement precede d'un bain dans le +Tchad! n'est-ce pas, mon maetre? + +--Digne ceur! repondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquietudes tu nous a causees! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'etais tranquille sur +votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fiere peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de +cette facon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas change, ajouta Kennedy. + +--Ton devouement a ete sublime, mon garcon, et il nous a sauves; car +le Victoria tombait dans le lac, et une fois la, personne n'eut pu +l'en tirer. + +--Mais si mon devouement, comme il vous plaet d'appeler ma culbute, +vous a sauves, est-ce qu'il ne m'a pas sauve aussi, puisque nous +voila tous les trois en bonne sante? Par consequent, dans tout +cela, nous n'avons rien a nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garcon-la, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, repliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a +pas a y revenir. + +--Entete! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette +oie grasse en etat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas +perdu son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac europeen. " + +L'oie fut bientot grillee a la flamme du chalumeau, et, peu apres, +devoree. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mange +depuis plusieurs jours. Apres le the et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +emotion, tout en envisageant les evenements avec sa philosophie +habituelle Le docteur ne put s'empecher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus preoccupe du +salut de son maetre que du sien; a propos de la submersion de l'ele +des Biddiomahs, il lui expliqua la frequence de ce phenomene sur le +lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son recit, arriva au moment ou, plonge +dans le marais, il jeta un dernier cri de desespoir. + +" Je me croyais perdu, mon maetre, dit-il, et mes pensees +s'adressaient a vous. Je me mis a me debattre. Comment? je ne vous +le dirai pas; j'etais bien decide a ne pas me laisser engloutir sans +discussion, quand, a deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout +de corde fraechement coupee; je me permets de faire un dernier +effort, et, tant bien que mal, j'arrive au cable; je tire; cela +resiste; je me hale, et finalement me voila en terre ferme! Au bout +de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon maetre! j'ai bien le +droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas +d'inconvenient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez +pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me +donne votre direction, et, apres de nouveaux efforts, je me tire de +la fondriere. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je +marchai pendant une partie de la nuit, en m'eloignant du lac. +J'arrivai enfin a la lisiere d'une immense foret. La dans un enclos +des chevaux paissaient sans songer a mal. Il y a des moments dans +l'existence ou tout le monde sait monter a cheval, n'est-il pas vrai? +Je ne perds pas une minute a reflechir, je saute sur le dos de +l'un de ces quadrupedes, et nous voila filant vers le nord a toute +vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, +ni des villages que j'ai evites. Non. Je traverse les champs +ensemences, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bete, je l'excite, je l'enleve! J'arrive a la limite des +terres cultivees. Bon! le desert! cela me va; je verrai mieux +devant moi, et de plus loin. J'esperais toujours apercevoir le +Victoria m'attendant en courant des bordees. Mais rien. Au bout de +trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! +quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne +sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a ete chasse lui-meme! Et +cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en +essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de pres; je +m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas, +et j'espere bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir etrangle! +Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court +sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait +d'une bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien! +Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de +plus naturel au monde! Je suis pret a recommencer, si cela peut +vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon maetre, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! repondit le docteur avec emotion. Nous n'avions +donc pas tort de nous fier a ton intelligence et a ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu'a suivre les evenements, et on se tire +d'affaire! Le plus sur, voyez-vous, c'est encore d'accepter les +choses comme elles se presentent. " + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi +une longue etendue de pays. Kennedy fit bientot remarquer a +l'horizon un amas de cases qui se presentait avec l'apparence d'une +ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de +Tagelel dans le Damerghou. + +" Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est la qu'il se +separa de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier +devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous +vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui +revit l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquiete pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-la nous mene a Tripoli et au-dessus du grand +desert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espere. + +--Mais ou pretends-tu t'arreter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquieme ou sixieme Europeen qui aura vu cette ville +mysterieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septieme et le dix-huitieme +degre de latitude, et la nous chercherons un vent favorable qui +puisse nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, repondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue +route a parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, repliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, repondit Joe; vous-meme, mon maetre, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait +veiller d'une facon indiscrete. " + +Le chasseur s'etendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la +fatigue avait peu de prise, demeura a son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extreme +rapidite un terrain caillouteux, avec des rangees de hautes +montagnes nues a base granitique; certains pics isoles atteignaient +meme quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les +autruches bondissaient avec une merveilleuse agilite au milieu des +forets d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; apres +l'aridite du desert, la vegetation reprenait son empire. C'etait le +pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, apres une superbe traversee de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arreta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie a demi ruinee; +quelques pointes de mosquees s'elancaient ca et la frappees d'un +blanc rayon de lumiere; le docteur prit la hauteur des etoiles, et +reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghades. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait deja +en ruines a l'epoque ou la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'etant pas apercu dans l'ombre, prit terre a deux +milles au-dessus d'Agbades, dans un vaste champ de millet. La nuit +fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, +pendant qu'un vent leger sollicitait le ballon vers l'ouest, et meme +un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue traenee des rayons du soleil. + + + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traversee rapide.--Resolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--Rene Caillie.--Clapperton.--John +et Richard Lander. + + + + + +La journee du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +desert recommencait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne deviait ni a droite ni a gauche; son ombre tracait +sur le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son depart, le docteur avait renouvele prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrees +infestees par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, eleve de +dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se deprimait +vers le sud. Les voyageurs, ayant coupe la route d'Aghades a +Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arriverent au +soir par 16 degrees de latitude et 4 degrees 55' de longitude, apres avoir franchi +cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie. + +Pendant cette journee, Joe appreta les dernieres pieces de gibier, +qui n'avaient recu qu'une preparation sommaire; il servit au souper +des brochette de becassines fort appetissantes. Le vent etant bon, +le docteur resolut de continuer sa route pendant une nuit que la +lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria +s'eleva a une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette +traversee nocturne de soixante milles environ, le leger sommeil d'un +enfant n'eut meme pas ete trouble. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, +et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort +heureusement eloignee. + +La vue de ces oiseaux amena Joe a complimenter son maetre sur son +idee des deux ballons. + +" Ou en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiete un peu; +elle ne vaut pas le batiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit +que le tissu en ait ete trop eprouve, soit que la gutta-percha se +soit fondue a la chaleur du serpentin, je constate une certaine +deperdition de gaz; ce n'est pas grand'chose jusqu'ici, mais enfin +c'est appreciable; nous avons une tendance a baisser, et, pour me +maintenir, je suis force de donner plus de dilatation a l'hydrogene. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois guere de remede a cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien +de nous presser, en evitant meme les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la cote? demanda Joe. + +--Quelle cote, mon garcon? Savons-nous donc ou le hasard nous +conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se +trouve encore a quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous a y parvenir? + +--Si le vent ne nous ecarte pas trop, je compte rencontrer cette +ville mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de betes et d'hommes +qui serpentait en plein desert, nous arriverons plus vite que cette +caravane." + +Fergusson et Kennedy se pencherent et apercurent une vaste +agglomeration d'etres de toute espece; il y avait la plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou a Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit +sac destine a recevoir leurs excrements, seul combustible sur lequel +on puisse compter dans le desert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espece; ils peuvent +rester de trois a sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est superieure a celle des chevaux, et ils obeissent +avec intelligence a la voix du khabir, le guide de la caravane. On +les connaet dans le pays sous le nom de " mehari. " + +Tels furent les details donnes par le docteur, pendant que ses +compagnons consideraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable a demi mouvant, a peine +contenu par quelques chardons, des herbes fletries et des buissons +chetifs. Le vent effacait la trace de leurs pas presque +instantanement. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient a se diriger dans le +desert, et a gagner les puits epars dans cette immense solitude. + +" Les Arabes, repondit Fergusson, ont recu de la nature un +merveilleux instinct pour reconnaetre leur route; la ou un Europeen +serait desoriente, ils n'hesitent jamais; une pierre insignifiante, +un caillou, une touffe d'herbe, la nuance differente des sables, +leur suffit pour marcher surement; pendant la nuit, ils se guident +sur l'etoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles a +l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi +jugez du temps qu'ils mettent a traverser le Sahara, un desert de +plus de neuf cents milles. " + +Mais le Victoria avait deja disparu aux yeux etonnes des Arabes, qui +devaient envier sa rapidite. Au soir, il passait par 2 degrees 20' de +longitude [Le zero du meridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degre. + +Le lundi, le temps changea completement; la pluie se mit a tomber +avec une grande violence; il fallut resister a ce deluge et a +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perpetuelle averse expliquait les marais et les marecages qui +composaient uniquement la surface du pays; la vegetation y +reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel etait le Sonray avec ses villages coiffes de toits renverses +comme des bonnets armeniens; il y avait peu de montagnes, mais +seulement ce qu'il fallait de collines pour faire des ravins et des +reservoirs, que les pintades et les becassines sillonnaient de leur +vol; ca et la un torrent impetueux coupait les routes; les +indigenes le traversaient en se cramponnant a une liane tendue d'un +arbre a un autre; les forets faisaient place aux jungles dans +lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinoceros. + +" Nous ne tarderons pas a voir le Niger, dit le docteur; la contree +se metamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporte la +vegetation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus +tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le +Niger a seme sur ses bords les plus importantes cites de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur +de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire +passer les fleuves au milieu des grandes villes! " + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une reunion de +huttes assez miserables, qui fut autrefois une grande capitale. + +" C'est la, dit le docteur, Barth traversa le Niger a son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquite, le rival du +Nil, auquel la superstition paienne donna une origine celeste; +comme lui, il preoccupa l'attention des geographes de tous les +temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coute +de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement separees; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les +voyageurs entraenes purent a peine en saisir les curieux contours. + +" Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est deja +loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de +Quorra, et autres encore, il parcourt une etendue immense de pays, +et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient +tout simplement " le fleuve ", suivant les contrees qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger a Say, quatre degres +au-dessous de Gao; puis il penetra au sein de ces contrees +inexplorees que le Niger renferme dans son coude, et, apres huit +mois de nouvelles fatigues, il parvint a Tembouctou; ce que nous +ferons en trois jours a peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a decouvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, repondit le docteur. La reconnaissance du Niger +et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis +vous indiquer les principales. De 1749 a 1758, Adamson reconnaet le +fleuve et visite Goree; de 1785 a 1788, Golberry et Geoffroy +parcourent les deserts de la Senegambie et remontent jusqu'au pays +des Maures, qui assassinerent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, +Cochelet, et tant d'autres infortunes. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Ecossais comme lui. Envoye en +1795 par la Societe africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit +le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, +reconnaet la riviere de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il +repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frere Anderson, Scott le +dessinateur et une troupe d'ouvriers; il arrive a Goree; s'adjoint +un detachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 aout; +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais +traitements, des inclemences du ciel, de l'insalubrite du pays, il +ne reste plus que onze vivants de quarante Europeens; le 16 +novembre, les dernieres lettres de Mungo-Park parvenaient a sa +femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays +qu'arrive a Boussa, sur le Niger, le 23 decembre l'infortune +voyageur vit sa barque renversee par les cataractes du fleuve, et +que lui-meme fut massacre par les indigenes. + +--Et cette fin terrible n'arreta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement a reconnaetre +le fleuve, mais a retrouver les papier du voyageur. Des 1816, une +expedition s'organise a Londres, a laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Senegal, penetre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans +autre resultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de +l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut +lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'apres ses +documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de +largeur. + +--Facile a sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! repliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte a la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant +est immediatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent +repousse par une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait +s'elancer au travers du Sahara, penetrer jusqu'a Tembouctou, et +mourir etrangle a quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, +qui voulaient l'obliger a se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus etonnant des voyages modernes; je +veux parler du Francais Rene Caillie Apres diverses tentatives en +1819 et en 1824, il partit a nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; +le 3 aout, il arriva tellement epuise et malade a Time, qu'il ne +put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois apres; il se +joignit alors a une caravane, protege par son vetement oriental, +atteignit le Niger le 10 mars, penetra dans la ville de Jenne, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'a Tembouctou, ou il +arriva le 30 avril. Un autre Francais, Imbert, en 1670, un Anglais, +Robert Adams, en 1810, avaient peut-etre vu cette ville curieuse; +mais Rene Caillie devait etre le premier Europeen qui en ait +rapporte des donnees exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du +desert; le 9, il reconnut l'endroit meme ou fut assassine le major +Laing; le 19, il arriva a El-Araouan et quitta cette ville +commercante pour franchir, a travers mille dangers, les vastes +solitudes comprises entre le Soudan et les regions septentrionales +de l'Afrique; enfin il entra a Tanger, et, le 28 septembre, il +s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgre cent quatre-vingts +jours de maladie, il avait traverse l'Afrique de l'ouest au nord. Ah! +si Caillie fut ne en Angleterre, on l'eut honore comme le plus +intrepide voyageur des temps modernes; a l'egal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprecie a sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualite d'Anglais, exagere peut-etre; neanmoins, +nous devons reconnaetre que Rene Caillie ne jouit pas en France, +parmi les voyageurs, d'une celebrite digne de son devouement et de +son courage]. + +--C'etait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort a trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui decernant le prix de la Societe de +geographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent ete rendus +en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux +voyage, un Anglais concevait la meme entreprise et la tentait avec +autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine +Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la cote ouest dans le golfe de Benin; il reprit les traces de +Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs +a la mort du premier, arriva le 20 aout a Sakcatou ou, retenu +prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son +fidele domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort interesse. + +--Il parvint a regagner la cote et revint a Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; +il offrit alors ses services au gouvernement pour completer la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frere John, second +enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 a +1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'a son +embouchure, le decrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux freres echapperent au sort commun? demanda +Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisieme voyage au Niger, et perit frappe d'une balle +inconnue pres de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes +amis, ce pays, que nous traversons, a ete temoin de nobles +devouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour recompense! +" + + + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur +Barth.--Decadence.--Ou le Ciel voudra. + + + + + +Pendant cette maussade journee du lundi, le docteur Fergusson se +plut a donner a ses compagnons mille details sur la contree qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle a leur +marche. Le seul souci du docteur etait cause par ce maudit vent du +nord-est qui soufflait avec rage et l'eloignait de la latitude de +Tembouctou. + +Le Niger, apres avoir remonte au nord jusqu'a cette ville, +s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocean +Atlantique en gerbe largement epanouie; dans ce coude, le pays est +tres varie, tantot d'une fertilite luxuriante, tantot d'une extreme +aridite; les plaines incultes succedent aux champs de mais, qui +sont remplaces par de vastes terrains couverts de genets; toutes les +especes d'oiseaux d'humeur aquatique, pelicans, sarcelles +martins-pecheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des +torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrites sous +leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux +exterieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes a gros +foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'etait avance de plus de +doux cents milles a l'ouest, et les voyageurs furent alors temoins +d'un magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayerent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tomberent sur la +chaene des monts Hombori. Rien de plus etrange que ces cretes +d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes +fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines +legendaires d'une immense ville du moyen age, telles que, par les +nuits sombres, les banquises des mers glaciales en presentent au +regard etonne. + +" Voila un site des Mysteres d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas decoupe ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! repondit Joe, je n'aimerais pas a me promener seul le +soir dans ce pays de fantomes. Voyez-vous, mon maetre, si ce n'etait +pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en Ecosse. Cela ferait +bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en +foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette +fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les +lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit +vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. " + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable reseau de canaux, de +torrents, de rivieres, tout l'enchevetrement complet des affluents +du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe epaisse, +ressemblaient a de grasses prairies. La, le docteur retrouva la +route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le +descendre jusqu'a Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger +coulait ici entre deux rives riches en cruciferes et en tamarins; +les troupeaux bondissants des gazelles melaient leurs cornes +annelees aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les +guettait en silence. + +De longues files d'anes et de chameaux, charges des marchandises de +Jenne, s'enfoncaient sous les beaux arbres; bientot un amphitheatre +de maisons basses apparut a un detour du fleuve; sur les terrasses +et les toits etait amoncele tout le fourrage recueilli dans les +contrees environnantes. + +" C'est Kabra, s'ecria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas a cinq milles d'ici! + +Alors vous etes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchante, mon garcon. + +--Bon, tout est pour le mieux, " + +En effet, a deux heures, la reine du desert, la mysterieuse +Tembouctou, qui eut, comme Athenes et Rome, ses ecoles de savants et +ses chaires de philosophie, se deploya sous les regards des +voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres details sur le plan trace par +Barth lui-meme, il en reconnut l'extreme exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +desert; rien aux alentours; a peine quelques graminees, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant a l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement +de billes et de des a jour; voila l'effet produit a vol d'oiseau; +les rues, assez etroites, sont bordees de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chaussee, construites en briques cuites au soleil, et de +huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-la +carrees; sur les terrasses sont nonchalamment etendus quelques +habitants drapes dans leur robe eclatante, la lance ou le mousquet a +la main; de femmes point, a cette heure du jour. + +" Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois +tours des trois mosquees, restees seules entre un grand nombre. La +ville est bien dechue de son ancienne splendeur! Au sommet du +triangle s'eleve la mosquee de Sankore avec ses rangees de galeries +soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, pres du +quartier de Sane-Gungu, la mosquee de Sidi-Yahia et quelques maisons +a deux etages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts a demi +renverses. + +--Ils ont ete detruits par les Foullannes en 1826; alors la ville +etait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siecle, +objet de convoitise generale, a successivement appartenu aux +Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand +centre de civilisation, ou un savant comme Ahmed-Baba possedait au +XVIe siecle une bibliotheque de seize cents manuscrits, n'est plus +qu'un entrepot de commerce de l'Afrique centrale. " + +La ville paraissait livree, en effet, a une grande incurie; elle +accusait la nonchalance epidemique des cites qui s'en vont; +d'immenses decombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient +avec la colline du marche les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais a peine si le dernier savant de l'endroit eut le +temps d'observer ce nouveau phenomene; les voyageurs; repousses par +le vent du desert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientot +Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + +" Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise ou il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! repliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir a Zanzibar par le meme +chemin, et de traverser l'Ocean jusqu'en Amerique, cela ne +m'effrayerait guere! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garcon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands menagements pour qu'il nous +porte jusqu'a la cote. Je vais meme etre force de jeter du lest. +Nous sommes trop lourds. + +--Voila ce que c'est que de ne rien faire, mon maetre! A rester +toute la journee etendu comme un faineant dans son hamac, on +engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que +le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voila bien des reflexions dignes de Joe, repondit le chasseur; +mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous reserve? +Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. Ou crois-tu +rencontrer la cote d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empeche de te repondre, Dick; nous sommes a la +merci de vents tres variables; mais enfin je m'estimerai heureux si +j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a la une certaine +etendue le pays ou nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantee nous +portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les decouvrir, riposta Joe, si elles +n'etaient deja connues. Est-ce qu'a la rigueur on ne pourrait pas +lui en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espere bien ne pas aller +jusque-la. " + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant a pleine +flamme, pouvait a peine le maintenir; il se trouvait alors a +soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se +reveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + + + +CHAPITRE XL + +Inquietudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenne.--Vue de +Sego.--Changement de vent.--Regrets de Joe. + + + + + +Le lit du fleuve etait alors partage par de grandes eles en branches +etroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles +s'elevaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en +faire un relevement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait +toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et +franchit en quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha a diverses elevations, en forcant extremement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphere, mais en vain. Il +abandonna promptement cette maneuvre, qui augmentait encore la +deperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguees +de l'aerostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du +vent a le rejeter vers la partie meridionale de l'Afrique dejouait +ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou francais, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les cotes de Guinee? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, a la merci d'un roi qui, dans les fetes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! La, on +serait perdu. + +D'un autre cote, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur +le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il +espera que la fin de la pluie amenerait un changement dans les +courants atmospheriques. + +Il fut donc desagreablement ramene au sentiment de la situation par +cette reflexion de Joe: + +" Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette +fois, ce sera le deluge, s'il faut en juger par ce nuage qui +s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! repondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, repliqua Joe, avec des aretes tirees +au cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en deposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! c'est une nuee! + +--Eh bien? + +--Mais une nuee de sauterelles. + +--Ca, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur a lui, car si elles s'abattent, il sera devaste! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints +et tu en jugeras par tes propres yeux. " + +Fergusson disait vrai; ce nuage epais, opaque, d'une etendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant +sur le sol son ombre immense, c'etait une innombrable legion de ces +sauterelles auxquelles on a donne le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entierement +denudes, les prairies comme fauchees. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde sterilite. + +" Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce +qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible +encore que la grele par ses devastations. + +--Et il est impossible de s'en preserver, repondit Fergusson; +quelque. fois les habitants ont eu l'idee d'incendier des forets, +des moissons meme pour arreter le vol de ces insectes; mais les +premiers rangs, se precipitant dans les flammes, les eteignaient +sous leur masse, et le reste de la bande passait irresistiblement. +Heureusement, dans ces contrees, il y a une sorte de compensation a +leurs ravages; les indigenes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, " dit Joe, qui, " pour +s'instruire," ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en gouter. + +Le pays devint plus marecageux vers le soir; les forets firent place +des bouquets d'arbres isoles; sur les bords du fleuve, on +distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de +fourrages. Dans une grande ele apparut alors la ville de Jenne, avec +les deux tours de sa mosquee de terre, et l'odeur infecte qui +s'echappait de millions de nids d'hirondelles accumules sur ses +murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers percaient +entre les maisons; meme a la nuit, l'activite paraissait tres +grande. Jenne est en effet une ville fort commercante; elle fournit +a tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses +caravanes par les chemins ombrages, y transportent les diverses +productions de son industrie. + +" Si cela n'eut pas du prolonger notre voyage, dit le docteur, +j'aurais tente de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver +plus d'un Arabe qui a voyage en France ou en Angleterre, et auquel +notre genre de locomo-tion n'est peut-etre pas etranger. Mais ce ne +serait pas prudent. + +--Remettons cette visite a notre prochaine excursion, dit Joe en +riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une legere +tendance a souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. " Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'etait plus d'aucun +usage; il reussit a maintenir le Victoria dans une zone plus +favorable a ses projets. A quatre heures du matin, les premiers +rayons du soleil eclairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, a +ses mosquees mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui +transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les +voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient +rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquietudes du +docteur se calmaient peu a peu. + +" Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Senegal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout a fait encore; a la rigueur, si le Victoria venait a +nous manquer, nous pourrions gagner des etablissements francais! +Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'a la +cote occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'etait le +plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied a terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi a nos recits, mon maetre? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille temoins nous auront vu partir d'un cote de +l'Afrique; mille temoins nous verront arriver a l'autre cote. + +--En ce cas, repondit Kennedy, il me paraet difficile de dire que +nous n'avons pas traverse! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je +regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voila qui +aurait donne du poids a nos histoires et de la vraisemblance a nos +recits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais compose une +jolie foule pour m'entendre et meme pour m'admirer! + + + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Senegal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, +Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes +difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une maneuvre de Joe.--Halte +au-dessus d'un foret. + + + + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se presenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement etendues se changeaient en +collines qui faisaient presager de prochaines montagnes; on aurait a +franchir la chaene qui separe le bassin du Niger du bassin du +Senegal et determine l'ecoulement des eaux soit au golfe de Guinee, +soit a la baie du cap Vert. + +Jusqu'au Senegal, cette partie de l'Afrique est signalee comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les recits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces negres barbares; ce climat funeste devora +la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut +donc plus que jamais decide a ne pas prendre pied sur cette contree +inhospitaliere. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +maniere sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crete. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua a monter et +a descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'aerostat peu gonfle s'efflanquaient +deja; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans +son enveloppe detendue. + +Kennedy ne put s'empecher d'en faire la remarque. + +" Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, repondit le docteur; mais la gutta-percha s'est evidemment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogene fuit a travers le +taffetas. + +--Comment empecher cette fuite + +--C'est impossible. Allegeons-nous; c'est le seul moyen; jetons +tout ce qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle deja fort +degarnie. + +--Debarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez +considerable." + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui +reunissait les cordes du filet; de la, il vint facilement a bout de +detacher les epais rideaux de la tente, et il les precipita au +dehors. + +" Voila qui fera le bonheur de toute une tribu de negres, dit-il; il +y a la de quoi habiller un millier d'indigenes, car ils sont assez +discrets sur l'etoffe. " + +Le ballon s'etait releve un peu, mais bientot il devint evident +qu'il se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire a cette +enveloppe. + +--Je te le repete, Dick, nous n'avons aucun moyen de la reparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas completement +indispensable; je veux a tout prix eviter une halte dans ces +parages; les forets dont nous rasons la cime en ce moment ne sont +rien moins que sures. + +--Quoi! des lions, des hyenes? fit Joe avec mepris. + +--Mieux que cela, mon garcon, des hommes, et des plus cruels qui +soient en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont precedes; puis les Francais, qui +occupent la colonie du Senegal, ont eu forcement des rapports avec +les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel +Faidherbe, des reconnaissances ont ete poussees fort avant dans le +pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont +rapporte des documents precieux de leurs expeditions. Ils ont +explore ces contrees formees par le coude du Senegal, la ou la +guerre et le pillage n'ont plus laisse que des ruines. + +--Que s'est-il donc passe? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta senegalais, Al-Hadji, se +disant inspire comme Mahomet, poussa toutes les tribus a la guerre +contre les infideles, c'est-a-dire les Europeens. Il porta la +destruction et la desolation entre le fleuve Senegal et son affluent +la Faleme. Trois hordes de fanatiques guidees par lui sillonnerent +le pays de facon a n'epargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avanca meme dans la vallee du Niger, jusqu'a la +ville de Sego, qui fut longtemps menacee. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Medine, bati par les Francais sur +les bords du fleuve; cet etablissement fut defendu par un heros, +Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans +munitions presque, tint jusqu'au moment ou le colonel Faidherbe vint +le delivrer. Al-Hadji et ses bandes repasserent alors le Senegal, et +revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres; +or, voici les contrees dans lesquelles il s'est enfui et refugie +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas +bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu'a nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas eloignes du fleuve, dit le docteur; mais je +prevois que notre ballon ne pourra nous porter au-dela. + +--Arrivons toujours sur les bords, repliqua le chasseur, ce sera +cela de gagne. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, +une chose m'inquiete. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes a depasser, et ce sera difficile, +puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aerostat, +meme en produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attache comme le marin a +son navire; je ne m'en separerai pas sans peine! Il n'est plus ce +qu'il etait au depart, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! +Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un creve-ceur +de l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgre nous. +Il nous servira jusqu'a ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'epuise, fit Joe en le considerant, il maigrit, sa vie s'en +va. Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici a l'horizon les montagnes +dont tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur apres les avoir examinees avec +sa lunette; elles me paraissent fort elevees, nous aurons du mal a +les franchir. + +--Ne pourrait-on les eviter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu'elles occupent: +pres de la moitie de l'horizon! + +--Elles ont meme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; +elles gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. " + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidite +extreme, ou, pour mieux dire, le vent tres fort precipitait le +Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'elever a tout prix, sous +peine de les heurter. + +" Vidons notre caisse a eau, dit Fergusson; ne reservons que le +necessaire pour un jour. + +--Voila! dit Joe + +--Le ballon se releve-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, repondit le docteur, qui ne +quittait pas le barometre des yeux. Mais ce n'est pas assez. " + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs a faire +croire qu'elles se precipitaient sur eux; ils etaient loin de les +dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut egalement jetee au dehors; on +n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore +insuffisant. + +" Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons videes, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voila! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton devouement de l'autre jour! +Quoi qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon maetre, nous ne nous quitterons pas. " + +Le Victoria avait regagne en hauteur une vingtaine de toises, mais +la crete de la montagne le dominait toujours. C'etait une arete +assez droite qui terminait une veritable muraille coupee a pic. Elle +s'elevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des +voyageurs. + +" Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisee +contre ces roches, si nous ne parvenons pas a les depasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pese. " + +Le ballon fut encore deleste d'une cinquantaine de livres; il +s'eleva tres sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas +au-dessus de la ligne des montagnes. La situation etait effrayante; +le Victoria courait avec une grande rapidite; on sentait qu'il +allait se mettre en pieces; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle etait presque vide. + +" S'il le faut, Dicks, tu te tiendras pret a sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! repondit le chasseur avec emotion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera necessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous +couter la vie. + +--Nous approchons! s'ecria Joe, nous approchons! " + +Dix toises! La montagne depassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les precipita au dehors. Sans en rien +dire a Kennedy, il lanca egalement plusieurs sacs de balles et de +plomb. + +Le ballon remonta, il depassa la cime dangereuse, et son pole +superieur s'eclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se +trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre +lesquels elle allait inevitablement se briser. + +" Kennedy! Kennedy! s'ecria le docteur, jette tes armes, ou nous +sommes perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! " + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaetre au dehors de la +nacelle. + +" Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! " fit le docteur. + +La crete de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine +de pieds de largeur, et de l'autre cote, la pente presentait une +moindre declivite. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau +assez uni; elle glissa sur un sol compose de cailloux aigus qui +criaient sous son passage, + +" Nous passons! nous passons! nous sommes passes! " cria une voix +qui fit bondir le ceur de Fergusson. + +L'intrepide garcon se soutenait par les mains au bord inferieur de +la nacelle; il courait a pied sur la crete, delestant ainsi le +ballon de la totalite de son poids; il etait meme oblige de le +retenir fortement, car il tendait a lui echapper. + +Lorsqu'il fut arrive au versant oppose, et que l'abeme se presenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta aupres de ses compagnons. + +" Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; repondit celui-ci, ce n'est pas pour +vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela +depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime a payer mes dettes, et +maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en presentant au +chasseur son arme de predilection. J'aurais eu trop de peine a vous +voir vous en separer. " + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu'a descendre; cela lui etait facile; il +se retrouva bientot a deux cents pieds du sol, et fut alors en +equilibre. Le terrain semblait convulsionne; il presentait de +nombreux accidents fort difficiles a eviter pendant la nuit avec un +ballon qui n'obeissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgre +ses repugnances, le docteur dut se resoudre a faire halte jusqu'au +lendemain. + +" Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arreter, dit-il. + +--Ah! repondit Kennedy, tu te decides enfin? + +--Oui, j'ai medite longuement un projet que nous allons mettre a +execution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. " + +Joe obeit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + +" J'apercois de vastes forets, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons a quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais a passer la nuit a terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous repete qu'il serait dangereux de nous +separer. D'ailleurs, je reclame votre aide pour un travail +difficile. " + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forets immenses, ne tarda pas a +s'arreter brusquement; ses ancres etaient prises; le vent tomba +avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste +champ de verdure forme par la cime d'une foret de sycomores. + + + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de generosite.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le +quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors +de portee. + + + + + +Le docteur Fergusson commenca par relever sa position d'apres la +hauteur des etoiles; il se trouvait a vingt-cinq milles a peine du +Senegal. + +" Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il apres avoir +pointe sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni +pont ni barques, il faut a tout prix le passer en ballon; pour +cela, nous devons nous alleger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, repondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; a moins que l'un de nous se +decide a se sacrifier, de rester en arriere... et, a mon tour, je +reclame cet honneur. + +--Par exemple! repondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner a pied la +cote d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! repliqua Joe. + +--Votre combat de generosite est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espere que nous n'en arriverons pas a cette extremite; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous separer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voila qui est parle, fit Joe; une petite promenade ne nous fera +pas de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un +dernier moyen pour alleger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaetre. + +--Il faut nous debarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons la pres de neuf cents livres +bien lourdes a traener par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne l'obtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--Ecoutez-moi, mes amis; j'ai calcule fort exactement ce qui nous +reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous +transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent; +nous ferons a peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant +nos deux ancres que je tiens a conserver. + +--Mon cher Samuel, repondit le chasseur, tu es plus competent que +nous en pareille matiere; tu es le seul juge de la situation; +dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon maetre. + +--Je vous repete, mes amis, quelque grave que soit cette +determination, il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! repliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! " fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut demonter l'appareil piece +par piece; on enleva d'abord la caisse de melange, puis celle du +chalumeau, et enfin la caisse ou s'operait la decomposition de l'eau; +il ne fallut pas moins de la force reunie des trois voyageurs pour +arracher les recipients du fond de la nacelle dans laquelle ils +etaient fortement encastres; mais Kennedy etait si vigoureux, Joe +si adroit, Samuel si ingenieux, qu'ils en vinrent a bout; ces +diverses pieces furent successivement jetees au dehors, et elles +disparurent en faisant de vastes trouees dans le feuillage des +sycomores. + +" Les negres seront bien etonnes, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! " + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engages dans le ballon, et qui +se rattachaient au serpentin. Joe parvint a couper a quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant +aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils etaient retenus par leur +extremite superieure et fixes par des fils de laiton au cercle meme +de la soupape. + +Ce fut alors que Joe deploya une merveilleuse adresse; les pieds +nus, pour ne pas erailler l'enveloppe, il parvint a l'aide du filet, +et malgre les oscillations, a grimper jusqu'au sommet exterieur de +l'aerostat; et la, apres mille difficultes, accroche d'une main a +cette surface glissante, il detacha les ecrous exterieurs qui +retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se detacherent aisement, et +furent retires par l'appendice inferieur, qui fut hermetiquement +referme au moyen d'une forte ligature. + +Le Victoria, delivre de ce poids considerable, se redressa dans +l'air et tendit fortement la corde de l'ancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et +de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur a mettre a la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + +" Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais +prendre le premier quart; a deux heures, je reveillerai Kennedy; a +quatre heures, Kennedy reveillera Joe; a six heures, nous +partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette +derniere journee! " + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'etendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil +aussi rapide que profond. + +La nuit etait paisible; quelques nuages s'ecrasaient contre le +dernier quartier de la lune, dont les rayons indecis rompaient a +peine l'obscurite. Fergusson, accoude sur le bord de la nacelle, +promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention +le sombre rideau de feuillage qui s'etendait sous ses pieds en lui +derobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il +cherchait a s'expliquer jusqu'au leger fremissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, apres avoir +surmonte tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes +sont plus vives, les emotions plus fortes, le point d'arrivee semble +fuir devant les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +definitive, pouvait faire defaut d'un moment a l'autre. Le docteur +ne comptait plus sur son ballon d'une facon absolue; le temps etait +passe ou il le maneuvrait avec audace parce qu'il etait sur de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indeterminees dans ces vastes forets; il crut meme voir un feu +rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa +lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se +fit meme comme un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute eprouve une hallucination; il ecouta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart etant alors +ecoule, il reveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extreme, +et prit place aux cotes de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, +qu'il avait de la peine a tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, +et se mit a fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu regnait autour de loi; un vent leger +agitait la cime des arbres et balancait doucement la nacelle, +invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgre lui; il +voulut y resister, ouvrit plusieurs fois les paupieres, plongea dans +la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, +succombant a la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plonge dans cet etat d'inertie? Il ne put +s'en rendre compte a son reveil, qui fut brusquement provoque par un +petillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait +sur sa figure. La foret etait en flammes. + +" Au feu! au feu! s'ecria-t-il, " sans trop comprendre +l'evenement. + +Ses deux compagnons se releverent. + +" Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... " + +En ce moment des hurlements eclaterent sous le feuillage violemment +illumine. + +" Ah! les sauvages! s'ecria Joe. Ils ont mis le feu a la foret +pour nous incendier plus surement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! " dit le +docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois +mort se melaient aux gemissements des branches vertes; les lianes, +les feuilles, toute la partie vivante de cette vegetation se tordait +dans l'element destructeur; le regard ne saisissait qu'un ocean de +flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la +fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; +cet amas enflamme, cet embrasement se reflechissait dans les nuages, +et les voyageurs se crurent enveloppes dans une sphere de feu. + +" Fuyons! s'ecria Kennedy! a terre! c'est notre seule chance de +salut! " + +Mais Fergusson l'arreta d'une main ferme, et, se precipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, lechaient deja ses parois illuminees; +mais le Victoria, debarrasse de ses liens, monta de plus de mille +pieds dans les airs. + +Des cris epouvantables eclaterent sous la foret, avec de violentes +detonations d'armes a feu; le ballon, pris par un courant qui se +levait avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il etait quatre heures du matin. + + + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays devaste.--Vent modere.--Le +Victoria baisse--Les dernieres provisions.--Les bonds du +Victoria.--Defense a coups de fusil.--Le vent fraechit,--Le fleuve +du Senegal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversee du +fleuve. + + + + + +" Si nous n'avions pas pris la precaution de nous alleger hier soir, +dit le docteur, nous etions perdus sans ressources. + +Voila ce que c'est que de faire les choses a temps, repliqua Joe; +on se sauve alors, et rien n'est plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, repliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas +descendre sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! " + +La lisiere de la foret venait d'etre depassee, et les voyageurs +purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revetus du large +pantalon et du burnous flottant; ils etaient armes, les uns de +lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop +de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui +marchait avec une vitesse moderee. + +A la vue des voyageurs, ils pousserent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colere et les menaces se lisaient sur +leurs figures basanees, rendues plus feroces par une barbe rare, +mais herissee; ils traversaient sans peine ces plateaux abaisses et +ces rampes adoucies qui descendent an Senegal. + +" Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les +farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en +pleine foret, au milieu d'un cercle de betes fauves, que de tomber +entre les mains de ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de +vigoureux gaillards! + +--Heureusement, ces betes-la, ca ne vole pas, repondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes +incendiees! voila leur ouvrage; et la ou s'etendaient de vastes +cultures, ils ont apporte l'aridite et la devastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, repliqua Kennedy, et si nous +parvenons a mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en +surete. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, repondit Le +docteur en portant ses yeux sur le barometre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de +preparer nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien +de ne pas les avoir semees sur notre route. + +--Ma carabine! s'ecria le chasseur, j'espere ne m'en separer +jamais. " + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantite suffisante. + +" A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il a Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +faculte de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes a la merci du ballon. + +--Cela est facheux, reprit Kennedy; le vent est assez mediocre, et +si nous avions rencontre un ouragan pareil a celui des jours +precedents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de +vue. + +--Ces coquins-la nous suivent sans se gener, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous etions a bonne portee, dit le chasseur, je m'amuserais a +les demonter les uns apres les autres. + +--Oui-da! repondit Fergusson; mais ils seraient a bonne portee +aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de +leurs longs mousquets; or, s'ils le dechiraient, je te laisse a +juger quelle serait notre situation. " + +La poursuite des Talibas continua toute la matinee. Vers onze heures +du matin, les voyageurs avaient a peine gagne une quinzaine de +milles dans l'ouest. + +Le docteur epiait les moindres nuages a l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphere. S'il venait a etre rejete +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait a baisser sensiblement; depuis son depart, il avait +deja perdu plus de trois cents pieds, et le Senegal devait etre +eloigne d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui +fallait compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attiree par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le barometre, et comprit la cause de ces +hurlements: + +" Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, repondit Fergusson. + +--Diable! " pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'etait pas a cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enleverent leurs chevaux, et bientot une decharge de +mousquets eclata dans les airs. + +" Trop loin, imbeciles! s'ecria Joe; il me paraet bon de tenir ces +gredins-la a distance. " + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avances, il fit feu; le +Talibas roula a terre; ses compagnons s'arreterent et le Victoria +gagna sur eux. + +" Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assures de nous prendre, repondit le +docteur; et ils y reussiront, si nous descendons encore! Il faut +absolument nous relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous debarrasserons! + +--Voila, Monsieur! " fit Joe en obeissant aux ordres de son maetre. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des +cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria +redescendait avec rapidite; le gaz fuyait par les pores de +l'enveloppe. + +Bientot la nacelle vint raser le sol; les negres d'Al-Hadji se +precipiterent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, a peine eut-il touche terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + +" Nous n'echapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre reserve d'eau-de-vie, Joe, s'ecria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et +notre derniere ancre, puisqu'il le faut! " + +Joe arracha les barometres, les thermometres; mais tout cela etait +peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientot +vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'etaient qu'a +deux cents pas de lui. + +" Jette les deux fusils! s'ecria le docteur. + +Pas avant de les avoir decharges, du moins, " repondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frapperent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tomberent au milieu des cris frenetiques de la bande. +Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une enorme +etendue, comme une immense balle elastique rebondissant sur le sol. + +Etrange spectacle que celui de ces infortunes cherchant a fuir par +des enjambees gigantesques, et qui, semblables a Antee, paraissaient +reprendre une force nouvelle des qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il etait pres de midi. Le +Victoria s'epuisait, se vidait, s'allongeait; son enveloppe +devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu +grincaient les uns sur les autres. + +" Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! " + +Joe ne repondit pas, il regardait son maetre. + +" Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante +livres a jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! repondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous +pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hesiterent pas a tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indique le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes +de la nacelle; elle tomba au moment ou l'aerostat allait +definitivement s'abattre. + +" Hourra! hourra! " s'ecria-t-il, pendant que le ballon deleste +remontait a trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre a terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devanca et +fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. +Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent +la depasser, tandis que la horde d'Al Hadji etait forcee de prendre +par le nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accroches au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, apres avoir franchi la colline, le docteur s'ecria: + +" Le fleuve! le fleuve! le Senegal! " + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +etendue; la rive opposee, basse et fertile, offrait une sure +retraite et un endroit favorable pour operer la descente. + +" Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauves! " + +Mais il ne devait pas en etre ainsi; le ballon vide retombait peu a +peu sur un terrain presque entierement depourvu de vegetation. +C'etaient de longues pentes et des plaines rocailleuses; a peine +quelques buissons, une herbe epaisse et dessechee sous l'ardeur du +soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'etendue; au dernier, il s'accrocha par +la partie superieure du filet aux branches elevees d'un baobab, seul +arbre isole au milieu de ce pays desert. + +" C'est fini, fit le chasseur. + +--Et a cent pas du fleuve, " dit Joe. + +Les trois infortunes mirent pied a terre, et le docteur entraena ses +deux compagnons vers le Senegal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolonge; +arrive sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas +une barque sur la rive; pas un etre anime. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Senegal se precipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est a l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'etendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes etranges, comme d'immenses animaux antediluviens +petrifies au milieu des eaux. + +L'impossibilite de traverser ce gouffre etait evidente; Kennedy ne +put retenir un geste de desespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un energique accent d'audace, +s'ecria: + +" Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, " fit Joe avec cette confiance en son maetre +qu'il ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe dessechee avait inspire au docteur une idee +hardie. C'etait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'aerostat. + +" Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; +ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantite de +cette herbe seche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de +l'air chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'ecria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientot une enorme meule fut +empilee pres du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aerostat +en le coupant dans sa partie inferieure; il eut soin prealablement +de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogene par la soupape; puis il +empila une certaine quantite d'herbe seche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; +une chaleur de cent quatre-vingts degres [100 degrees centigrades,] suffit +a diminuer de moitie la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +rarefiant; aussi le Victoria commenca a reprendre sensiblement sa +forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les +soins du docteur, et l'aerostat grossissait a vue d'eil. + +Il etait alors une heure moins le quart. + +En ce moment, a deux milles dans le nord, apparut la bande des +Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lances a +toute vitesse. + +" Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en +plein air! + +--Voila, Monsieur. " + +Le Victoria etait aux deux tiers gonfle. + +" Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait deja. + +--C'est fait, " repondit le chasseur. " + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquerent sa +tendance a s'enlever. Les Talibas approchaient; ils etaient a peine +a cinq cents pas. + +" Tenez-vous bien, s'ecria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon maetre! n'ayez pas peur! " + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantite +d'herbe. + +Le ballon, entierement dilate par l'accroissement de temperature, +s'envola en frolant les branches du baobab. + +" En route! " cria Joe. + +Une decharge de mousquets lui repondit; une balle meme lui laboura +l'epaule; mais Kennedy, se penchant et dechargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus a terre. + +Des cris de rage impossibles a rendre accueillirent l'enlevement de +l'aerostat, qui monta a plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il decrivit d'inquietantes oscillations, pendant que +l'intrepide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes apres, sans avoir echange une parole, les intrepides +voyageurs descendaient peu a peu vers l'autre rive du fleuve. + +La, surpris, emerveille, effraye, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme francais. Qu'on juge de leur +etonnement quand ils virent ce ballon s'elever de la rive droite du +fleuve. Ils n'etaient pas eloignes de croire a un phenomene celeste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de +vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse +tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'evenement. + +Le ballon, se degonflant peu a peu, retombait avec les hardis +aeronautes retenus a son filet; mais il etait douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Francais se precipiterent dans le +fleuve, et recurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment ou +le Victoria s'abattait a quelques toises de la rive gauche du +Senegal. + +" Le docteur Fergusson! s'ecria le lieutenant. + +--Lui-meme, repondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. " + +Les Francais emporterent les voyageurs au dela du fleuve, tandis que +le ballon a demi degonfle, entraene par un courant rapide, s'en alla +comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Senegal dans +les cataractes de Gouina. + +" Pauvre Victoria! " fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses +deux amis s'y precipiterent sous l'empire d'une grande emotion + + + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le proces-verbal.--Les etablissements francais.--Le +poste de Medine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La fregate +anglaise.--Retour a Londres. + + + + + +L'expedition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait ete envoyee +par le gouverneur du Senegal; elle se composait de deux officiers, +MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, +enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux +jours, ils s'occupaient de reconnaetre la situation la plus +favorable pour l'etablissement d'un poste a Gouina, lorsqu'ils +furent temoins de l'arrivee du docteur Fergusson. + +On se figure aisement les felicitations et les embrassements dont +furent accables les trois voyageurs. Les Francais, ayant pu +controler par eux memes l'accomplissement de cet audacieux projet, +devenaient les temoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrivee aux cataractes de Gouina. + +" Vous ne refuserez pas de signer un proces-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, " repondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits a un poste provisoire etabli sur le bord +du fleuve; ils y trouverent les soins les plus attentifs et des +provisions en abondance. Et c'est la que fut redige en ces termes le +proces-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Societe +Geographique de Londres: + +" Nous, soussignes, declarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif +de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombe a +quelques pas de nous dans le lit meme du fleuve, et, entraene par le +courant, s'est abeme dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi +nous avons signe le present proces-verbal, contradictoirement avec +les sus nommes, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de +Gouina, le 24 mai 1862. + +" SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PELISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. " + +Ici finit l'etonnante traversee du docteur Fergusson et de ses +braves compagnons, constatee par d'irrecusables temoignages; ils se +trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalieres et +dont les rapports sont frequents avec les etablissements francais. + +Ils etaient arrives au Senegal le samedi 24 mai, et, le 27 du meme +mois, ils atteignaient le poste de Medine, situe un peu plus au nord +sur le fleuve. + +La les francais les recurent a bras ouverts, et deployerent envers +eux toutes les ressources de leur hospitalite; le docteur et ses +compagnons purent s'embarquer presque immediatement sur le petit +bateau a vapeur le Basilic, qui descendait le Senegal jusqu'a son +embouchure. + +Quatorze jours apres, le 10 juin, ils arriverent a Saint-Louis, ou +le gouverneur les recut magnifiquement; ils etaient completement +remis de leurs emotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait +a qui voulait l'entendre: + +" C'est un pietre voyage que le notre, apres tout, et si quelqu'un +est avide d'emotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; +cela devient fastidieux a la fin, et, sans les aventures du lac +Tchad et du Senegal, je crois veritablement que nous serions morts +d'ennui! " + +Une fregate anglaise etait en partance; les trois voyageurs prirent +passage a bord; le 26 juin, ils arrivaient a Portsmouth, et le +lendemain a Londres. + +Nous ne decrirons pas l'accueil qu'ils recurent a la Societe Royale +de Geographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy +repartit aussitot pour Edimbourg avec sa fameuse carabine; il avait +hate de rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidele Joe demeurerent les memes hommes +que nous avons connus. Cependant il s'etait fait en eux un +changement a leur insu. + +Ils etaient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entiere ne tarirent pas en eloges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour ou il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en seance publique a la Societe Royale de +Geographie le recit de son expedition aeronautique, et il obtint +pour lui et ses deux compagnons la medaille d'or destinee a +recompenser la plus remarquable exploration de l'annee 1862. + +________ + + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour resultat de +constater de la maniere la plus precise les faits et les relevements +geographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grace +aux expeditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de .l'Afrique, nous pourrons avant peu controler les propres +decouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contree comprise +entre les quatorzieme et trente-troisieme degres de longitude. + + +End of The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne + diff --git a/old/7cinq10.zip b/old/7cinq10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..627e337 --- /dev/null +++ b/old/7cinq10.zip diff --git a/old/8cinq10.txt b/old/8cinq10.txt new file mode 100644 index 0000000..dc8b1a3 --- /dev/null +++ b/old/8cinq10.txt @@ -0,0 +1,12228 @@ +The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne +(#20 in our series by Jules Verne) + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Release Date: October, 2003 [Etext #4548] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 7, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO8859-1 + +The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne +******This file should be named 8cinq10.txt or 8cinq10.zip****** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8cinq11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cinq10a.txt + +This etext was created by Charles Aldarondo (Aldarondo@yahoo.com) + +Project Gutenberg Etexts are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep etexts in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our etexts one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +etexts, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any Etext before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2001 as we release over 50 new Etext +files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 4000+ +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +should reach over 300 billion Etexts given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext +Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion] +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +At our revised rates of production, we will reach only one-third +of that goal by the end of 2001, or about 4,000 Etexts. We need +funding, as well as continued efforts by volunteers, to maintain +or increase our production and reach our goals. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of November, 2001, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Arkansas, Connecticut, Delaware, +Florida, Georgia, Idaho, Illinois, Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, +Louisiana, Maine, Michigan, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Oklahoma, Oregon, +Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee, +Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, Wisconsin, +and Wyoming. + +*In Progress + +We have filed in about 45 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +All donations should be made to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fundraising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fundraising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this etext, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this etext if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +etext, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this etext by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this etext on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS +This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-tm etexts, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this etext +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these etexts, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's etexts and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other etext medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this etext within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this etext, +[2] alteration, modification, or addition to the etext, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this etext electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + etext or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this etext in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The etext may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the etext (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart +and may be reprinted only when these Etexts are free of all fees.] +[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales +of Project Gutenberg Etexts or other materials be they hardware or +software or any other related product without express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.10/04/01*END* + + + + +This etext was created by Charles Aldarondo (Aldarondo@yahoo.com) + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours trs applaudi.--Prsentation du docteur Samuel +Fergusson-- Excelsior. --Portrait en pied du docteur.--Un +fataliste convaincu.--Dner au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + + + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, +la sance de la Socit royale gographique de Londres, Waterloo +place, 3. Le prsident, sir Francis M..., faisait ses honorables +collgues une importante communication dans un discours frquemment +interrompu par les applaudissements. + +Ce rare morceau d'loquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se dversait pleines +priodes: + + L'Angleterre a toujours la tte des nations (car, on l'a +remarqu, les nations marchent universellement la tte les unes +des autres), par l'intrpidit de ses voyageurs dans la voie des +dcouvertes gographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur +Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas +son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle +russit (elle russira!) reliera, en les compltant, les notions +parses de la cartologie africaine (vhmente approbation), et si +elle choue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un +des plus audacieuses conceptions du gnie humain! (Trpignements +frntiques.) + +--Hourra! hourra! fit l'assemble lectrise par ces mouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrpide Fergusson! s'cria l'un des membres les +plus expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson clata dans +toutes les bouches, et nous sommes fonds croire qu'il gagna +singulirement passer par des gosiers anglais. La salle des +sances en fut branle. + +Ils taient l pourtant, nombreux, vieillis, fatigus, ces +intrpides voyageurs que leur temprament mobile promena dans les +cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou +moralement, ils avaient chapp aux naufrages, aux incendies. aux +tomahawks de l'Indien, aux casse-ttes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynsie! Mais rien ne put comprimer +les battements de leurs curs pendant le discours de sir Francis +M..., et, de mmoire humaine, ce fut l certainement le plus beau +succs oratoire de la Socit royale gographique de Londres Mais, +en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux +paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de +the Royal Mint [La Monnaie Londres.]. Une indemnit +d'encouragement fut vote, sance tenante, en faveur du docteur +Fergusson, et s'leva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Socit interpella le prsident sur la +question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas +officiellement prsent. + + Le docteur se tient la disposition de l'assemble, rpondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'cria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par +ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-tre cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix +malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, rpondit un membre plaisant de cette grave +Socit. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, dit simplenlent sir Francis +M ... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas +le moins du monde mu d'ailleurs. + +C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, de taille et de +constitution ordinaires; son temprament sanguin se trahissait par +une coloration force du visage, il avait une figure froide, aux +traits rguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de +l'homme prdestin aux dcouvertes; ses yeux fort doux, plus +intelligents que hardis, donnaient un grand charme sa physionomie; +ses bras taient longs, et ses pieds se posaient terre avec +l'aplomb du grand marcheur. + +La gravit calme respirait dans toute la personne du docteur, et +l'ide ne venait pas l'esprit qu'il put tre l'instrument de la +plus innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessrent qu'au moment +o le docteur Fergusson rclama le silence par un geste aimable. Il +se dirigea vers le fauteuil prpar pour sa prsentation; puis, +debout, fixe, le regard nergique, il leva vers le ciel l'index de +la main droite; ouvrit la bouche et pronona ce seul mot: + + Excelsior! + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, +jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour +cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succs. +Le discours de sir Francis M... tait dpass, et de haut. Le +docteur se montrait la fois sublime, grand, sobre et mesur; il +avait dit le mot de la situation: + + Excelsior! + +Le vieux commodore, compltement ralli cet homme trange, rclama +l'insertion intgrale du discours Fergusson dans the Proceedings +of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Socit +Royale Gographique de Londres.]. + +Qu'tait donc ce docteur, et quelle entreprise allait-il se +dvouer? + +Le pre du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine +anglaise, avait associ son fils, ds son plus jeune ge, aux +dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui +parat n'avoir jamais connu la crainte, annona promptement un +esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension +remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre, +une adresse peu commune se tirer d'affaire; il ne fut jamais +embarrass de rien, pas mme de se servir de sa premire fourchette, + quoi les enfants russissent si peu en gnral. + +Bientt son imagination s'enflamma la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +dcouvertes qui signalrent la premire partie du XlXe sicle; il +rva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Cailli, des +Levaillant, et mme un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson +Cruso, qui ne lui paraissait pas infrieure. Que d'heures bien +occupes il passa avec lui dans son le de Juan Fernandez! Il +approuva souvent les ides du matelot abandonn; parfois il discuta +ses plans et ses projets; il et fait autrement, mieux peut-tre, +tout aussi bien, coup sr! Mais, chose certaine, il n'et jamais +fui cette bienheureuse le, o il tait heureux comme un roi sans +sujets....; non, quand il se ft agi de devenir premier lord de +l'amiraut! + +Je vous laisse penser si ces tendances se dvelopprent pendant sa +jeunesse aventureuse jete aux quatre coins du monde. Son pre, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des tudes srieuses en hydrographie, en physique +et en mcanique, avec une lgre teinture de botanique, de mdecine +et d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, g de vingt-deux +ans, avait dj fait son tour du monde; il s'enrla dans le corps +des ingnieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; +mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu +de commander, il n'aimait pas obir. Il donna sa dmission, et, +moiti chassant, moiti herborisant, il remonta vers le nord de la +pninsule indienne et la traversa de Calcutta Surate. Une simple +promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en +1845 l'expdition du capitaine Sturt, charg de dcouvrir cette +mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la +Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possd du dmon des dcouvertes, il accompagna jusquen 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expdition qui contourna le continent +amricain du dtroit de Behring au cap Farewel. + +En dpit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson rsistait merveilleusement; il vivait +son aise au milieu des plus compltes privations; c'tait le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate volont, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvise, qui s'endort toute heure du jour et se rveille +toute heure de la nuit. + +Rien de moins tonnant, ds lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie +des frres Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de +curieuses observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus intressant du Daily Telegraph, ce journal +un penny, dont le tirage monte jusqu' cent quarante mille +exemplaires par jour, et suffit peine plusieurs millions de +lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne ft +membre d'aucune institution savante, ni des Socits royales +gographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Ptersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni mme de Royal +Polytechnic Institution, o trnait son ami le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa mme un jour de rsoudre le problme suivant, +dans le but de lui tre agrable: tant donn le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tte en +a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la diffrence des +rayons? Ou bien, tant connu ce nombre de milles parcourus par les +pieds et par la tte du docteur, calculer sa taille exacte une +ligne prs? + +Mais Fergusson se tenait toujours loign des corps savants, tant +de l'glise militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employ chercher qu' discuter, dcouvrir qu' discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour Genve avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures +o l'on s'asseyait de ct comme dans les omnibus: or il advint que, +par hasard, notre Anglais fut plac de manire prsenter le dos au +lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans +qu'il songet se retourner une seule fois, et il revint Londres, +enchant du lac de Genve. + +Le docteur Fergusson s'tait retourn, lui, et plus d'une fois +pendant ses voyages, et si bien retourn qu'il avait beaucoup vu. En +cela, d'ailleurs, il obissait sa nature, et nous avons de bonnes +raisons de croire qu'il tait un peu fataliste, mais d'un fatalisme +trs orthodoxe, comptant sur lui, et mme sur la Providence; `il se +disait pouss plutt qu'attir dans ses voyages, et parcourait le +monde, semblable une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la +route dirige. + + Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. + +On ne s'tonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit +les applaudissements de la Socit Royale; il tait au-dessus de ces +misres, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanit; il +trouvait toute simple la proposition qu'il avait adresse au +prsident sir Francis M ... et ne s'aperut mme pas de leffet +immense qu'elle produisit. + +Aprs la sance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans +Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dress son intention; +la dimension des pices servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas +n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson +lui-mme. + +Des toasts nombreux furent ports avec les vins de France aux +clbres voyageurs qui s'taient illustrs sur la terre d'Afrique. +On but leur sant ou leur mmoire, et par ordre alphabtique, ce +qui est trs anglais: Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, +Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, +Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, +Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Cailli, +Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, +Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, +Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroul, Duveyrier, +Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, +Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, +Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, +Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprire, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Hricourt, Rongwi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, +Veyssire, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, +Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son +incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et +complter la srie des dcouvertes africaines. + + + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + + + + +Le lendemain, dans son numro du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi conu: + + L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un +dipe moderne nous donnera le mot de cette nigme que les savants de +soixante sicles n'ont pu dchiffrer. Autrefois, rechercher les +sources du Nil, fontes Nili qurere, tait regard comme une +tentative insense, une irralisable chimre. + + Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route trace par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrpides investigations depuis le cap de Bonne-Esprance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la dcouverte +des Grands Lacs intrieurs, ont ouvert trois chemins la +civilisation moderne; leur point d'intersection, o nul voyageur n'a +encore pu parvenir, est le cur mme de l'Afrique. C'est l que +doivent tendre tous les efforts. + + Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont tre +renous par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprci les belles explorations. + + Cet intrpide dcouvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est l'ouest. Si nous sommes bien +informs, le point de dpart de ce surprenant voyage serait l'le de +Zanzibar sur la cte orientale. Quant au point d'arrive, la +Providence seule il est rserv de le connatre. + + La proposition de cette exploration scientifique a t faite hier +officiellement la Socit Royale de Gographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est vote pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + + Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans prcdents dans les fastes gographiques. + +Comme on le pense, cet article eut un norme retentissement; il +souleva d'abord les temptes de l'incrdulit, le docteur Fergusson +passa pour un tre purement chimrique, de l'invention de M. Barnum, +qui, aprs avoir travaill aux tats-Unis, s'apprtait faire +les Iles Britanniques. + +Une rponse plaisante parut Genve dans le numro de fvrier des +Bulletins de la Socit Gographique , elle raillait +spirituellement la Socit Royale de Londres, le Traveller's club et +l'esturgeon phnomnal. + +Mais M. Petermann, dans ses Mittheilungen, publis Gotha, +rduisit au silence le plus absolu le journal de Genve. M. +Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se +rendait garant de l'intrpidit de son audacieux ami + +Bientt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les prparatifs du +voyage se faisaient Londres; les fabriques de Lyon avaient reu +une commande importante de taffetas pour la construction de +l'arostat; enfin le gouvernement britannique mettait la +disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitt mille encouragements se firent jour, mille flicitations +clatrent. Les dtails de lentreprise parurent tout au long dans +les Bulletins de la Socit Gographique de Paris; un article +remarquable fut imprim dans les Nouvelles Annales des voyages, +de la gographie, de l'histoire et de l'archologie de M. V.-A. +Malte-Brun ; un travail minutieux publi dans Zeitschrift fr +Allgemeine Erdkunde, par le docteur W. Koner, dmontra +victorieusement la possibilit du voyage, ses chances de succs, la +nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion +par la voie arienne; il blma seulement le point de dpart; il +indiquait plutt Masuah, petit port de l'Abyssinie, do James +Bruce, en 1768, s'tait lanc la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans rserve cet esprit nergique du docteur +Fergusson, et ce cur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le North American Review ne vit pas sans dplaisir une telle +gloire rserve l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur +en plaisanterie, et l'engagea pousser jusqu'en Amrique, pendant +qu'il serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le Journal des Missions vangliques + jusqu' la Revue algrienne et coloniale, depuis les Annales +de la propagation de la foi jusqu'au Church missionnary +intelligencer, qui ne relatt le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considrables s'tablirent Londres et dans l'Angleterre, +1 sur l'existence relle ou suppose du docteur Fergusson; 2 sur +le voyage lui-mme, qui ne serait pas tent suivant les uns, qui +serait entrepris suivant les autres; 3 sur la question de savoir +s'il russirait ou s'il ne russirait pas; 4 sur les probabilits +ou les improbabilits du retour du docteur Fergusson On engagea des +sommes normes au livre des paris, comme s'il se ft agi des courses +d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incrdules, ignorants et savants, tous eurent +les yeux fixs sur le docteur; il devint le lion du jour sans se +douter qu'il portt une crinire. Il donna volontiers des +renseignements prcis sur son expdition. Il fut aisment abordable +et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se +prsenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa +tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mcanismes applicables la direction des +ballons vinrent lui proposer leur systme. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait dcouvert quelque chose cet +gard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des prparatifs de son voyage. + + + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'o datait leur amiti.--Dick Kennedy +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe +peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages +d'un arostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-mme, un +alter ego; l'amiti ne saurait exister entre deux tres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possdaient des qualits, des aptitudes, un temprament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et +mme cur, et cela ne les gnait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy tait un cossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, rsolu, entt. Il habitait la petite ville de Leith, prs +d'dimbourg, une vritable banlieue de la Vieille Enfume +[Sobriquet d'dimbourg, Auld Reekie,]. C'tait quelquefois un +pcheur, mais partout et toujours un chasseur dtermin: rien de +moins tonnant de la part d'un enfant de la Caldonie, quelque peu +coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un +merveilleux tireur la carabine; non seulement il tranchait des +balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitis +si gales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de +diffrence apprciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans le Monastre +; sa taille dpassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grce et d'aisance, il paraissait dou d'une +force herculenne; une figure fortement hle par le soleil, des +yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle trs dcide, enfin +quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prvenait +en faveur de l'cossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, l'poque o tous +deux appartenaient au mme rgiment; pendant que Dick chassait au +tigre et l'lphant, Samuel chassait la plante et l'insecte; +chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante +rare devint la proie du docteur, qui valut conqurir autant qu'une +paire de dfenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, +ni de se rendre un service quelconque. De l une amiti inaltrable. +La destine les loigna parfois, mais la sympathie les runit +toujours. + +Depuis leur rentre en Angleterre, ils furent souvent spars par +les lointaines expditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne +manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques +semaines de lui-mme son ami l'cossais. + +Dick causait du pass, Samuel prparait l'avenir: l'un regardait en +avant, lautre en arrire. De l un esprit inquiet, celui de +Fergusson, une placidit parfaite, celle de Kennedy. + +Aprs son voyage au Tibet, le docteur resta prs de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses apptits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude +que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunment au milieu des +anthropophages et des btes froces; Kennedy engageait donc Samuel +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour +la gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien rpondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait de secrets calculs, passant ses nuits +dans des travaux de chiffres, exprimentant mme des engins +singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait +qu'une grande pense fermentait dans son cerveau. + + Qu'a-t-il pu ruminer ainsi? se demanda Kennedy, quand son ami +l'eut quitt pour retourner Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + + Misricorde! s'cria-t-il. Le fou! l'insens traverser l'Afrique +en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voil donc ce qu'il +mditait depuis deux ans! + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de +poing solidement appliqus sur la tte, et vous aurez une ide de +l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer +que ce pourrait bien tre une mystification: + + Allons donc! rpondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon +homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager travers les airs! Le +voil jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! +je saurai bien l'empcher! Eh! si on le laissait faire, il +partirait un beau jour pour la lune! + +Le soir mme, Kennedy, moiti inquiet, moiti exaspr, prenait le +chemin de fer General Railway station, et le lendemain il arrivait + Londres. + +Trois quarts d'heure aprs un cab le dposait la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annona en frappant la porte cinq coups solidement appuys. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + + Dick? fit-il sans trop d`tonnement. + +--Dick lui-mme, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empcher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, rpondit Kennedy en tendant +le numro du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien +indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention +d'entreprendre ce voyage? + +--Parfaitement; mes prparatifs vont bon train, et je... + +--O sont-ils que je les mette en pices, tes prparatifs? O +sont-ils que jen fasse des morceaux + +Le digne cossais se mettait trs srieusement en colre. + + Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conois ton +irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai t fort occup, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti +sans t'crire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. + +L'cossais fit un bond qu'un chamois n'et pas dsavou. + + Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux + lhpital de Betlehem! [Hpital de fous Londres.] + +--J'ai positivement compt sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi + lexclusion de bien d'autres. + +Kennedy demeurait en pleine stupfaction. + + Quand tu m'auras cout pendant dix minutes, rpondit +tranquillement le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles srieusement? + +--Trs srieusement. + +--Et si je refuse de taccompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en djeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher +Dick. + +Les deux amis se placrent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une thire norme + + Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insens! il est +impossible! il ne ressemble rien de srieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien aprs avoir essay. + +--Mais ce que prcisment il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plat? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, rpondit srieusement Fergusson, sont invents pour +tre vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? +Tout est danger dans la vie; il peut tre trs dangereux de +s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tte; il +faut d'ailleurs considrer ce qui doit arriver comme arriv dj, et +ne voir que le prsent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un +prsent un peu plus loign. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les paules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous proccupons donc +pas de ce que le sort nous rserve et n'oublions jamais notre bon +proverbe d'Angleterre: + + L'homme n pour tre pendu ne sera jamais noy! + +Il n'y avait rien rpondre, ce qui n'empcha pas Kennedy de +reprendre une srie d'arguments faciles imaginer, mais trop longs + rapporter ici + + Mais enfin, dit-il aprs une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est ncessaire ton +bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? rpondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont chou! Parce que depuis Mungo-Park +assassin sur le Niger jusqu' Yogel disparu dans le Wada, depuis +Oudney mort Murmur, Clapperton mort Sackatou, jusqu'au Franais +Maizan coup en morceaux, depuis le major Laing tu par les Touaregs +jusqu' Roscher de Hambourg massacr au commencement de 1860, de +nombreuses victimes ont t inscrites au martyrologe africain! +Parce que lutter contre les lments, contre la faim, la soif, la +fivre, contre les animaux froces et contre des peuplades plus +froces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut tre fait +d'une faon doit tre entrepris d'une autre! Enfin parce que, l o +l'on ne peut passer au milieu, il faut passer ct ou passer +dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! rpliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes +prcautions de manire ne pas craindre une chute de mon ballon; si +donc il vient me faire dfaut, je me retrouverai sur terre dans +les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me +manquera pas, il n'y faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en sparer avant +mon arrive la cte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est +possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles +naturels d'une pareille expdition; avec lui, ni la chaleur, ni les +torrents, ni les temptes, ni le simoun, ni les climats insalubres, +ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont craindre! Si j'ai +trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je +la dpasse; un prcipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; +un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je +marche sans fatigue, je m'arrte sans avoir besoin de repos! Je +plane sur les cits nouvelles! Je vole avec la rapidit de +l'ouragan tantt au plus haut des airs, tantt cent pieds du sol, +et la carte africaine se droule sous mes yeux dans le grand atlas +du monde! + +Le brave Kennedy commenait se sentir mu, et cependant le +spectacle voqu devant ses yeux lui donnait le vertige. Il +contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se +sentait dj balanc dans l'espace. + + Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouv +le moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--O voudra la Providence; mais cependant de l'est l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizs, dont la direction +est constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en rflchissant: les vents alizs.... +certainement... on peut la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport ma disposition; il a t +convenu galement que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +cte occidentale vers l'poque prsume de mon arrive. Dans trois +mois au plus, je serai Zanzibar, o j'oprerai le gonflement de +mon ballon, et de l nous nous lancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection me faire? Parle, +ami Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si +tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre ta +volont, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu +jusqu'ici d'autres moyens de procder, et c'est ce qui a toujours +empch les longues prgrinations dans l'atmosphre. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai +pas un atome de gaz, pas une molcule. + +--Et tu descendras volont + +--Je descendrai volont. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise +soit la tienne: Excelcior! + +--Va pour Excelsior! rpondit le chasseur, qui ne savait pas un +mot de latin. + +Mais il tait bien dcid s'opposer, par tous les moyens +possibles, au dpart de son ami Il fit donc mine d'tre de son avis +et se contenta d'observer. Quant Samuel, il alla surveiller ses +apprts. + + + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + + + + +La ligne arienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait +pas t choisie au hasard; son point de dpart fut srieusement +tudi, et ce ne fut pas sans raison qu'il rsolut de s'lever de +l'le de Zanzibar. Cette le, situe prs de la cte orientale +d'Afrique, se trouve par 6 de latitude australe, cest--dire +quatre cent trente milles gographiques au-dessous de l'quateur. + +De cette le venait de partir la dernire expdition envoye par les +Grands Lacs la dcouverte des sources du Nil. + +Mais il est bon dindiquer quelles explorations le docteur Fergusson +esprait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en +1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre l'expdition de +l'Anglais Richardson; celui-ci tait charg d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situ entre 15 et 10 de latitude nord, +c'est--dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de +quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intrieur de +l'Afrique. + +Jusque-l, cette contre n'tait connue que par le voyage de Denham, +de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 1824. Richardson, Barth et +Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent + Tunis et Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent +Mourzouk, capitale du Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet +dans l'ouest vers Ght, guids, non sans difficults, par les +Touaregs. Aprs mille scnes de pillage, de vexations, d'attaques +main arme, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de +l'Asben. Le docteur Barth se dtache de ses compagnons, fait une +excursion la ville d'Agbads, et rejoint l'expdition, qui se +remet en marche le 12 dcembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou; l, les trois voyageurs se sparent, et Barth prend la +route de Kano, o il parvient force de patience et en payant des +tributs considrables. + +Malgr une fivre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi +d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de +reconnatre le lac Tchad, dont il est encore spar par trois cent +cinquante milles. Il savance donc vers l'est et atteint la ville de +Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central +de l'Afrique. L il apprend la mort de Richardson, tu par la +fatigue et les privations. Il arrive Kouka, capitale du Bornou, +sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, +douze mois et demi aprs avoir quitt Tripoli, il atteint la ville +de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour +visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu' la +ville d'Yola, un peu au-dessous du 9 degr de latitude nord. C'est +la limite extrme atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'aot Kouka, de l parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrme dans +l'est la ville de Masena, situe par 17 20' de longitude ouest [Il +s'agit du mridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, aprs la mort d'Overweg, son dernier compagnon, +il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et +arrive enfin Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au +milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la +misre. Mais la prsence d'un chrtien dans la ville ne peut tre +plus longtemps tolre; les Foullannes menacent de l'assiger. Le +docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se rfugie sur la frontire, +o il demeure trente trois jours dans le dnment le plus complet, +revient Kano en novembre, rentre Kouka, d'o il reprend la route +de Denham, aprs quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la +fin d'aot 1855, et rentre Londres le 6 septembre, seul de ses +compagnons. + +Voil ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'tait arrt 4 de +latitude nord et 17 de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expditions qui remontrent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mystrieuses de ce fleuve. D'aprs la relation +du mdecin allemand Ferdinand Werne, l'expdition tente en 1840, +sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrta Gondokoro, entre les 4 +et 5 parallles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nomm consul de Sardaigne dans +le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort la peine, +partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de +gomme et d'ivoire, il parvint Belenia, au-del du 4e degr, et +retourna malade Karthoum, o il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service mdical gyptien, qui sur un +petit steamer atteignit un degr au-dessous de Gondokoro, et revint +mourir d'puisement Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, +contournant les cataractes situes au-dessous de Gondokoro, +atteignit le 2e parallle,--ni le ngociant maltais Andrea Debono, +qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent +franchir l'infranchissable limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, charg d'une mission par le +gouvernement franais, se rendit Karthoum par la mer Rouge, +s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'quipage et vingt +soldats; mais il ne put dpasser Gondokoro, et courut les plus +grands dangers au milieu des ngres en pleine rvolte. L'expdition +dirige par M. d'Escayrac de Lauture tenta galement d'arriver aux +fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arrta toujours les voyageurs; les envoys de +Nron avaient atteint autrefois le 9e degr de latitude; on ne gagna +donc en dix huit sicles que 5 ou 6 degrs, soit de trois cents +trois cent soixante milles gographiques. + +Plusieurs voyageurs tentrent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de dpart sur la cte orientale de l'Afrique. + +De 1768 1772, l'cossais Bruce partit de Masuah, port de +lAbyssinie, parcourut le Tigr, visita les ruines d'Axum, vit les +sources du Nil o elles n'taient pas, et n'obtint aucun rsultat +srieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +tablissement Monbaz sur la cte de Zanguebar, et dcouvrait, en +compagnie du rvrend Rebmann, deux montagnes trois cents milles +de la cte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de +Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Franais Maizan dbarquait seul Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait Deje-la-Mhora, o le chef le faisait prir +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'aot, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg +parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac +Nyassa, o il fut assassin pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers + l'arme du Bengale, furent envoys par la Socit de Gographie de +Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quittrent Zanzibar et s'enfoncrent directement dans l'ouest. + +Aprs quatre mois de souffrances inoues, leurs bagages pills, +leurs porteurs assomms, ils arrivrent Kazeh, centre de runion +des trafiquants et des caravanes; ils taient en pleine terre de la +Lune; l ils recueillirent des documents prcieux sur les murs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situ +entre 3 et 8 de latitude australe; ils y parvinrent le 14 fvrier +1858, et visitrent les diverses peuplades des rives, pour la +plupart cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrrent Kazeh le 20 juin. L, +Burton puis resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke +fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac +Oukroou, qu'il aperut le 3 aot; mais il n'en put voir que +l'ouverture par 2 30' de latitude. + +Il tait de retour Kazeh le 25 aot, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'anne +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en +Angleterre, et la Socit de Gographie de Paris leur dcerna son +prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni +le 2e degr de latitude australe, ni le 29e degr de longitude est. + +Il s'agissait donc de runir les explorations de Burton et Speke +celles du docteur Barth; c'tait s'engager franchir une tendue de +pays de plus de douze degrs. + + + + + + +CHAPITRE V + +Rves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte dAfrique--Ce qui reste entre les +deux pointes du compas.--Expditions actuelles.--Speke et +Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin. + + + + + +Le docteur Fergusson pressait activement les prparatifs de son +dpart; il dirigeait lui-mme la construction de son arostat, +suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence +absolu. + +Depuis longtemps dj, il s'tait appliqu l'tude de la langue +arabe et de divers idiomes mandingues; grce ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progrs. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; +il craignait sans doute que le docteur ne prt son vol sans rien +dire; il lui tenait encore ce sujet les discours les plus +persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'chappait +en supplications pathtiques, dont celui-ci se montrait peu touch +Dick le sentait glisser entre ses doigts. + +Le pauvre cossais tait rellement plaindre; il ne considrait +plus la vote azure sans de sombres terreurs; il prouvait, en +dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait +choir d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba +de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer +Fergusson une forte contusion qu'il se fit la tte. + + Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! +pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! + +Cette insinuation, pleine de mlancolie, n'mt pas le docteur. + + Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien rpondre. + +Ce qui exasprait particulirement Dick, c'est que le docteur +semblait faire une abngation parfaite de sa personnalit, lui +Kennedy; il le considrait comme irrvocablement destin devenir +son compagnon arien. Cela n'tait plus l'objet d'un doute Samuel +faisait un intolrable abus du pronom pluriel de la premire +personne. + + Nous avanons..., nous serons prts le..., nous +partirons le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + + Notre ballon..., notre nacelle..., notre exploration... + +Et du pluriel donc! + + Nos prparatifs..., nos dcouvertes .., nos +ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique dcid ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons mme que, sans s'en +rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'dimbourg +quelques vtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, aprs avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de russir, il feignit de se rendre aux +dsirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la srie +des chappatoires les plus varies. Il se rejeta sur l'utilit de +l'expdition et sur son opportunit. Cette dcouverte des sources du +Nil tait-elle vraiment ncessaire?... Aurait-on rellement +travaill pour le bonheur de l'humanit?... Quand, au bout du +compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilises, en +seraient-elles plus heureuses?... tait-on certain, d'ailleurs, que +la civilisation ne ft pas plutt l qu'en Europe--Peut-tre.-- +Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traverse de +l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une faon moins +hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque +explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire leur but, et +le docteur frmissait d'impatience. + + Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite un autre? Faut-il donc mentir mon pass? +reculer devant des obstacles qui ne sont pas srieux? reconnatre +par de lches hsitations ce qu'ont fait pour moi, et le +gouvernement anglais, et la Socit Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir +au succs des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--coute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. + +Dick les jeta avec rsignation. + + Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'cossais. + +--Arrive Gondokoro. + +--J'y suis. + +Et Kennedy songeait combien tait facile un pareil voyage... sur la +carte. + + Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et +appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont peine dpasse. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la cte l'le de Zanzibar, par 6 de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallle et arrive Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degr de longitude jusqu' l'ouverture du lac +Oukrou, l'endroit o s'arrta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'aprs les +renseignements donns par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extrmit infrieure est par 2 30' de +latitude, doit s'tendre galement de deux degrs et demi au-dessus +de l'quateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extrmit septentrionale s'chappe un cours d'eau qui +doit ncessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-mme. + +--Voil qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrmit du +lac Oukrou. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degrs entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait peine cent vingt milles [Cinquante lieues], +c'est--dire rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Socit de Gographie a regard comme trs +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associ +le capitaine Grant de l'arme des Indes; ils se sont mis la tte +d'une expdition nombreuse et largement subventionne; ils ont +mission de remonter le lac et de re-venir jusqu' Gondokoro; ils ont +reu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du +Cap a mis des soldats hottentots leur dispo-sition; ils sont +partis de Zanzibar la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, +l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majest Kartoum, a reu du +Foreign-office sept cents livres environ; il doit quiper un bateau + vapeur Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se +rendre Gondokoro; l il attendra la caravane du capitaine Speke et +sera en mesure de la ravitailler. + +--Bien imagin, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer ces +travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +dun pas sr la dcouverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au cur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, rpondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivire situe +sous l'quateur. Le baron de Decken a quitt Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours pied, ou dos de mulet. + +--C'est exactement la mme chose pour moi, rpliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche +Karthoum, vient d'organiser une expdition trs importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoy dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. +En 1856, il quitta le Bornou, et rsolut d'explorer ce pays inconnu +qui s'tend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, +il nia pas reparu. Des lettres arrives en juin 1860 Alexandrie +rapportent qu'il fut assassin par les ordres du roi du Wada; mais +d'autres lettres, adresses par le docteur Hartmann au pre du +voyageur, disent, daprs les rcits d'un fellatah du Bornou, que +Vogel serait seulement un prisonnier Wara; tout espoir n'est donc +pas perdu. Un comit s'est form sous la prsidence du duc rgent de +Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secrtaire; une +souscription nationale a fait les frais de l'expdition, laquelle +se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de +Masuah dans le mois de juin, et en mme temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil +et le Tchad, c'est--dire relier les oprations du capitaine Speke +celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura t traverse de +l'est l'ouest [Depuis le dpart du docteur Fergusson, on a appris +que M. de Heuglin, la suite de certaines discussions, a pris une +route diffrente de celle assigne son expdition, dont le +commandement a t remis M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'cossais, puisque tout cela semmanche si bien, +qu'allons-nous faire l-bas? + +Le docteur Fergusson ne rpondit pas, et se contenta de hausser les +paules. + + + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il aperoit les satellites de +Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le +pesage.--Joe Wellington.--Il reoit une demi-couronne. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il rpondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant vou son +matre une confiance absolue et un dvouement sans bornes; devanant +mme ses ordres, toujours interprts d'une faon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une ternelle bonne humeur; on l'et fait +exprs qu'on n'et pas mieux russi. Fergusson s'en rapportait +entirement lui pour les dtails de son existence, et il avait +raison. Rare et honnte Joe! un do-mestique qui commande votre +dner, et dont le got est le vtre qui fait votre malle et n'oublie +ni les bas ni les chemises, qui possde vos clefs et vos secrets, et +n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme tait le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses dcisions. Quand +Fergusson avait parl, fou qui et voulu rpondre. Tout ce qu'il +pensait tait juste; tout ce qu'il disait, sens; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez dcoup Joe en morceaux, ce +qui vous et rpugn sans doute, qu'il n'aurait pas chang d'avis +l'gard de son matre. + +Aussi, quand le docteur conut ce projet de traverser l'Afrique par +les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus +d'obstacles; ds l'instant que le docteur Fergusson avait rsolu de +partir, il tait arriv--avec son fidle serviteur, car ce brave +garon, sans en avoir jamais parl, savait bien qu'il serait du +voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilit. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien dgourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, excuter mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson tait la tte et Kennedy le bras, Joe devait tre la +main. Il avait dj accompagn son matre pendant plusieurs voyages, +et possdait quelque teinture de science approprie sa faon; mais +il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme +charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par +consquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugrer. + +Entre autres qualits, il possdait une puissance et une tendue de +vision tonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Kpler, la rare facult de distinguer sans lunettes les satellites +de Jupiter et de compter dans le groupe des pliades quatorze +toiles, dont les dernires sont de neuvime grandeur. Il ne s'en +montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de +trs loin, et, l'occasion, il savait joliment se servir de ses +yeux. + +Avec cette confiance que Joe tmoignait au docteur, il ne faut donc +pas s'tonner des incessantes discussions qui s'levaient entre +Kennedy et le digne serviteur, toute dfrence garde d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un tait la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute +et la croyance! je dois dire qu'il ne se proccupait ni de l'une ni +de l'autre. + + Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garon? + +--Voil le moment qui approche il parait que nous nous embarquons +pour la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout fait +aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas tenlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend l est tout bonnement le fait d'un insens: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon l'atelier +de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg mridional de +Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez l un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons +notre aise l-dedans! + +--Tu comptes donc srieusement accompagner ton matre? + +--Moi, rpliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai o il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, +quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait +donc quand il serait fatigu? qui lui tendrait une main vigoureuse +pour sauter un prcipice? qui le soignerait s'il tombait malade? +Non, monsieur Dick, Joe sera toujours son poste auprs du docteur, +que dis-je, autour du docteur Fergusson + +--Brave garon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est--dire je vous accompagne pour +empcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai mme jusqu' Zanzibar, afin que l encore la +main d'un ami larrte dans son projet insens. + +--Vous n'arrterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre +respect. Mon matre n'est point un cerveau brl; il mdite +longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa rsolution est +prise, le diable serait bien qui l'en ferait dmordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute faon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entt se +rend enfin l'vidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon matre, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous tes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'cossais avec +fermet. + +--Mais, Monsieur, il parat que c'est ncessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous nallions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon matre va venir l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas +l; mais quand il vous dira face face: Dick (sauf votre +respect), Dick, j'ai besoin de connatre exactement ton poids, +vous irez, je vous en rponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail o se +tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas +trop son aise. + + Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce +que vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tte. Viens. + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois l'atelier de MM. Mittchell, o +l'une de ces balances dites romaines avait t prpare. Il fallait +effectivement que le docteur connt le poids de ses compagnons pour +tablir l'quilibre de son arostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de rsistance, +disait mi-voix: + + C'est bon! c'est bon! cela n'engage rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce +nombre sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, rpliqua Joe; d'ailleurs, je suis +lger, cela fera compensation. + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit mme renverser la balance dans son emportement; il se posa +dans l'attitude du Wellington qui singe Achille l'entre +d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier. + + Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + + A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + + A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents +livres. + +--Mais, mon matre, reprit Joe, si cela tait ncessaire pour votre +expdition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de +livres en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garon, rpondit le docteur; tu peux manger +ton aise, et voil une demi-couronne pour te lester ta fantaisie. + + + + + + +CHAPITRE VII + +Dtails gomtriques.--Calcul de la capacit du ballon. Larostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--Lappareil mystrieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + + + + +Le docteur Fergusson s'tait proccup depuis longtemps des dtails +de son expdition. On comprend que le ballon, ce merveilleux +vhicule destin le transporter par air, fut l'objet de sa +constante sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions +l'arostat, il rsolut de le gonfler avec du gaz hydrogne, qui est +quatorze fois et demie plus lger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donn les meilleurs rsultats dans +les expriences arostatiques. + +Le docteur, d'aprs des calculs trs-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, +et, par consquent, quelle en serait la capacit. + +Un poids de quatre mille livres est reprsent par un dplacement +d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +[1,661 mtres cubes.], ce qui revient dire que quarante-quatre +mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air psent quatre mille +livres environ. + +En donnant au ballon cette capacit de quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, +de gaz hydrogne, qui, quatorze fois et demie plus lger, ne pse +que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture +d'quilibre, soit une diffrence de trois mille sept cent +vingt-quatre livrs. C'est cette diffrence entre le poids du gaz +contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'arostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entirement rempli; or cela ne doit pas tre, car mesure +que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz +qu'il renferme tend se dilater et ne tarderait pas crever +l'enveloppe. On ne remplit donc gnralement les ballons qu'aux deux +tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, +rsolut de ne remplir son arostat qu' moiti, et puisqu'il lui +fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds +cubes dhydrogne, de donner son ballon une capacit peu prs +double. + +Il le disposa suivant cette forme allonge que l'on sait tre +prfrable; le diamtre horizontal fut de cinquante pieds et le +diamtre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, Lyon, M. Montgolfier construisit un +arostat dont la capacit tait de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +mtres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit +20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphrode dont la capacit +s'levait en chiffres ronds quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances +de russite se seraient accrues; en effet, au cas o l'un vient se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la manuvre de deux arostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension gale. + +Aprs avoir longuement rflchi, Fergusson, par une disposition +ingnieuse, runit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvnients; il en construisit deux d'ingale grandeur et les +renferma l'un dans lautre. Son ballon extrieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons donnes plus haut, en contint un plus +petit, de mme forme, qui net que quarante-cinq pieds de diamtre +horizontal et soixante-huit pieds de diamtre vertical. La capacit +de ce ballon intrieur ntait donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui lentourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition prsentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait chapper d'abord celui du +grand ballon; dt-on mme le vider entirement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se dbarrasser de l'enveloppe extrieure, +comme d'un poids incommode, et le second arostat, demeur seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons demi +dgonfls. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une dchirure arrive au +ballon extrieur, l'autre avait l'avantage d'tre prserv. + +Les deux arostats furent construits avec un taffetas crois de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-rsineuse jouit d'une +impermabilit absolue; elle est entirement inattaquable aux +acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtapos en double au ple +suprieur du globe, o se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimit. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrs. Or, la surface du +ballon extrieur tant d'environ onze mille six cents pieds carrs, +son enveloppe pesa six cent cinquante livres. Lenveloppe du second +ayant neuf mille deux cents pieds carrs de surface ne pesait que +cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destin supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une trs grande solidit; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut t le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamtre de quinze pieds, +tait construite en osier, renforce par une lgre armure de fer, +et revtue la partie infrieure de ressorts lastiques destins +amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dpassaient pas +deux cent quatre vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tle de deux +lignes d'paisseur; elles taient runies entre elles par des +tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces +de diamtre environ qui se terminait par deux branches droites +d'ingale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq +pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tle s'embotaient dans la nacelle de faon occuper +le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster +que plus tard, fut emball sparment, ainsi qu'une trs forte pile +lectrique de Buntzen. Cet appareil avait t si ingnieusement +combin qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y +comprenant mme vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse +spciale. + +Les instruments destins au voyage consistrent en deux baromtres, +deux thermomtres, deux boussoles, un sextant, deux chronomtres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets +lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'tait mis + la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas +de faire des expriences de physique; il voulait seulement +reconnatre sa direction, et dterminer la position des principales +rivires, montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien prouves, ainsi que d'une +chelle de soie lgre et rsistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula galement le poids exact de ses vivres; ils consistrent +en th, en caf, en biscuits, en viande sale et en pemmican, +prparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'lments +nutritifs. Indpen-damment d'une suffisante rserve d'eau-de-vie, il +disposa deux caisses eau qui contenaient chacune vingt-deux +gallons [Cent litres peu prs. Le gallon, qui contient 8 pintes, +vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu peu diminuer le +poids enlev par larostat. Car il faut savoir que l'quilibre +d'un ballon dans l'atmosphre est d'une extrme sensibilit. La +perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un +dplacement trs apprciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de +la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de +voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de +balles. + +Voici le rsum de ses diffrents calculs: + +Fergusson. 135 livres. +Kennedy... 153 -- +Joe 120 -- +Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- +Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, +Fusils, couvertures, 190 -- +Tente, ustensiles divers, +Viande, pemmican, +Biscuits, th, 386 -- +Caf, eau-de-vie, +Eau... 400 -- +Appareil 700 -- +Poids de l'hydrogne. 276 -- +Lest 200 -- + ------------- +Total. 4000 livres + +Tel tait le dcompte des quatre mille livres que le docteur +Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents +livres de lest, pour les cas imprvus seulement, disait-il, car +il comptait bien n'en pas user, grce son appareil. + + + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Amnagements.--Le dner dadieu.--Le dpart du 21 +fvrier.--Sances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Dtails du voyage arien.--Kennedy rduit au silence. + + + + + +Vers le 10 fvrier, les prparatifs touchaient la fin, les +arostats renferms l'un dans l'autre taient entirement termins; +ils avaient subi une forte pression d'air refoul dans leurs flancs; +cette preuve donnait bonne opinion de leur solidit, et tmoignait +des soins apports leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek +street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affair, mais +toujours panoui, donnant volontiers des dtails sur laffaire aux +gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses +daccompagner son matre. Je crois mme qu' montrer l'arostat, +dvelopper les ides et les plans du docteur, laisser apercevoir +celui-ci par une fentre entr'ouverte, ou son passage dans les +rues, le digne garon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas +lui en vouloir; il avait bien le droit de spculer un peu sur +l'admiration et la curiosit de ses contemporains. + +Le 16 fvrier, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. +C'tait un navire hlice du port de huit cents tonneaux, bon +marcheur, et qui fut charg de ravitailler la dernire expdition de +sir James Ross aux rgions polaires. Le commandant Pennet passait +pour un aimable homme, il s'intressait particulirement au voyage +du docteur, qu'il apprciait de longue date. Ce Pennet faisait +plutt un savant qu'un soldat, cela n'empchait pas son btiment de +porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal +personne, et servaient seulement produire les bruits les plus +pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut amnage de manire loger l'arostat; il y +fut transport avec les plus grandes prcautions dans la journe du +18 fvrier; on l'emmagasina au fond du navire, de manire prvenir +tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les +cordes, les vivres, les caisses eau que l'on devait remplir +l'arrive, tout fut arrim sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de +vieille ferraille pour la production du gaz hydrogne. Cette +quantit tait plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes +possibles. L'appareil destin dvelopper le gaz, et compos d'une +trentaine de barils, fut mis fond de cale. + +Ces divers prparatifs se terminrent le 18 fvrier au soir. Deux +cabines confortablement disposes attendaient le docteur Fergusson +et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait +pas, se rendit bord avec un vritable arsenal de chasse, deux +excellents fusil deux coups, se chargeant par la culasse, et une +carabine toute preuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson +d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur ntait pas +embarrass de loger deux mille pas de distance une balle dans +l'il d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt six coups +pour les besoins imprvus; sa poudrire, son sac cartouches, son +plomb et ses balles, en quantit suffisante, ne dpassaient pas les +limites de poids assignes par le docteur. + +Les trois voyageurs s'installrent bord dans la journe du 19 +fvrier; ils furent reus avec une grande distinction par le +capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, +uniquement proccup de son expdition, Dick mu sans trop vouloir +le paratre, Joe bondissant, clatant en propos burlesques; il +devint promptement le loustic du poste des matres, o un cadre lui +avait: t rserv. + +Le 20, un grand dner d'adieu fut donn au docteur Fergusson et +Kennedy par la Socit Royale de Gographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient ce repas, qui fut trs anim et trs +fourni en libations flatteuses; les sants y furent portes en assez +grand nombre pour assurer tous les convives une existence de +centenaires. Sir Francis M... prsidait avec une motion contenue, +mais pleine de dignit. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +flicitations bachiques. Aprs avoir bu l'intrpide Fergusson, +la gloire de l'Angleterre, on dut boire au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublrent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle prsentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des vux pour la russite +de l'entreprise. + +Ce qui ncessita de nouveau toasts Sa Trs Gracieuse Majest. + +A minuit, aprs des adieux mouvants et de chaleureuses poignes de +mains, les convives se sparrent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers +Greenwich, + +A une heure, chacun dormait bord. + +Le lendemain, 21 fvrier, trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son hlice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord +roulrent uniquement sur l'expdition du docteur Fergusson. A le +voir comme l'entendre, il inspirait une telle confiance bientt, +sauf l'cossais, personne ne mit en question le succs de son +entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupes du voyage docteur faisait un +vritable cours de gographie dans le carr des officiers. Ces +jeunes gens se passionnaient pour les dcouvertes faites depuis +quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, +de Burton, de Speke, de Grant, il leur dpeignit cette mystrieuse +contre livre de toutes part aux investigations de la science. Dans +le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait Paris +les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement franais, +deux expditions se prparaient, qui, descendant du nord et venant +l'ouest, se croiseraient Tembouctou. Au sud, linfatigable +Livingstone s'avanait toujours vers l'quateur, et depuis mars +1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivire Rovoonia. +Le dix-neuvime sicle ne se passerait certainement pas sans que +l'Afrique n'et rvl les secrets enfouis dans son sein depuis six +mille ans. + +L'intrt des auditeurs de Fergusson fut excit surtout quand il +leur fit connatre en dtail les prparatifs de son voyage; ils +voulurent vrifier ses calculs; ils discutrent, et le docteur entra +franchement dans la discussion. + +En gnral, on s'tonnait de la quantit relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers +interrogea le docteur cet gard + + Cela vous surprend, rpondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle dure supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 +lieues] de Zanzibar la cte du Sngal. Or, deux cent quarante +milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles +gographiques de 60 au degr] par douze heures, ce qui n'approche +pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relvements +gographiques, ni reconnatre le pays. + +--Aussi, rpondit le docteur, si je suis matre de mon ballon, si je +monte ou descends ma volont, je m'arrterai quand bon me +semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de +m'entraner. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles l'heure. + +--Vous le voyez, rpliqua le docteur, avec une telle rapidit, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se lverait Zanzibar +pour aller se coucher Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait tre +entran par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, rpondit Fergusson. + +--Et le ballon a rsist? + +--Parfaitement. C'tait l'poque du couronnement de Napolon en +1804. L'aronaute Garnerin lana de Paris, onze heures du soir, un +ballon qui portait l'inscription suivante trace en lettres d'or: +Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napolon par +S. S. Pie VII. Le lendemain matin, cinq heures, les habitants de +Rome voyaient le mme ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir +la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. +Ainsi, Messieurs, un ballon peut rsister de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par +rapport l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est +la masse de l'air elle-mme; aussi, allumez une bougie dans votre +nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aronaute montant le +ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. +D'ailleurs, je ne tiens pas exprimenter une semblable rapidit, +et si je puis m'accrocher pendant la nuit quelque arbre ou quelque +accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empchera notre +adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous +prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire l des coups de matre, +dit un Jeune midshipman en regardant l'cossais avec des yeux +d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doubl d'une +grande gloire. + +--Messieurs, rpondit le chasseur, je suis fort sensible vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous cts vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous naccompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que +pour larrter au dernier moment. + +Tous les regards se dirigrent vers le docteur. + + Ne l'coutez pas, rpondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement +qu'il partira. + +--Par saint Patrick! s'cria Kennedy jatteste... + +--Natteste rien, ami Dick; tu es jaug, tu es pes, toi, ta +poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. + +Et de fait, depuis ce jour jusqu' l'arrive Zanzibar, Dick +n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre +chose. Il se tut. + + + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progrs Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des +courants atmosphriques.--Eupnxa. + + + + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Esprance; le +temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours aprs le dpart de Londres, la montagne +de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, situe au +pied d'un amphithtre de collines, apparut au bout des lunettes +marines, et bientt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le +commandant n'y relchait que pour prendre du charbon; ce fut +l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud +pour doubler la pointe mridionale de l'Afrique et entrer dans le +canal de Mozambique. + +Joe n'en tait pas son premier voyage sur mer; il n'avait pas +tard A se trouver chez lui bord. Chacun l'aimait pour sa +franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la clbrit de son +matre rejaillissait sur lui. On l'coutait comme un oracle, et il +ne se trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions +dans le carr des officiers, Joe trnait sur le gaillard d'avant, et +faisait de l'histoire sa manire, procd suivi d'ailleurs par les +plus grands historiens de tous les temps. + +Il tait naturellement question du voyage arien. Joe avait eu de la +peine faire accepter l'entreprise par des esprits rcalcitrants; +mais aussi, la chose une fois accepte, l'imagination des matelots, +stimule par le rcit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'blouissant conteur persuadait son auditoire qu'aprs ce +voyage-l on en ferait bien d'autres. Ce n'tait que le commencement +d'une longue srie d'entreprises surhumaines. + + Voyez-vous, mes amis, quand on a got de ce genre de locomotion, +on ne peut plus s'en passer; aussi, notre prochaine expdition, au +lieu d'aller de ct, nous irons droit devant nous en montant +toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur merveill. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout +le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on +est oblig d'en emporter des provisions normes, et mme de +l'atmosphre en fioles, pour peu qu'on tienne respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promnerons dans ces jolies toiles, dans ces charmantes plantes +dont mon matre m'a parl si souvent. Ainsi, nous commencerons par +visiter Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-matre. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa +femme est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupfait. +C'est donc le diable, votre matre? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais aprs Saturne? demanda l'un des plus impatients de +l'auditoire. + +--Aprs Saturne? Eh bien, nous rendrons visite Jupiter; un drle +de pays, allez, o les journes ne sont que de neuf heures et demie, +ce qui est commode pour les paresseux, et o les annes, par +exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui +n'ont plus que six mois vivre. + +a prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contre-l, tu tterais encore +ta maman, et le vieux l-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait +un bambin de quatre ans et demi. + +--Voil qui n'est pas croyable! s'cria le gaillard d'avant d'une +seule voix. + +--Pure vrit, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste vgter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue l-haut, car il a des satellites +qui ne sont pas commodes! + +Et l'on riait, mais on le croyait demi; et il leur parlait de +Neptune o les marins sont joliment reus, et de Mars o les +militaires prennent le haut du pav, ce qui finit par devenir +assommant. Quant Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et +des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il +est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vnus +un tableau vraiment enchanteur. + + Et quand nous reviendrons de cette expdition-l, dit l'aimable +conteur, on nous dcorera de la croix du Sud, qui brille l-haut +la boutonnire du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagne! dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soires du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du +docteur allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson +fut sollicit de donner son avis cet gard. + + Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir diriger les +ballons. Je connais tous les systmes essays ou proposs; pas un +n'a russi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du +me proccuper de cette question qui devait avoir un si grand intrt +pour moi; mais je n'ai pu la rsoudre avec les moyens fournis par +les connaissances actuelles de la mcanique. Il faudrait dcouvrir +un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une lgret +impossible! Et encore, on ne pourra rsister des courants de +quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutt occup +de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute. + +--Il y a cependant, rpliqua-t-on, de grands rapports entre un +arostat et un navire, que l'on dirige volont. + +Mais non, rpondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. +L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire +n'est submerg qu' moiti, tandis que l'arostat plonge tout entier +dans l'atmosphre, et reste immobile par rapport au fluide +environnant. + +--Vous pensez alors que la science arostatique a dit son dernier +mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne +peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmosphriques favorables. A mesure que l'on slve, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troubls par les valles et les +montagnes qui sillonnent la surface du globe, et l, vous le savez, +est la principale cause des changements du vent et de l'ingalit de +son souffle. Or, une fois ces zones dtermines, le ballon n'aura +qu' se placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. L est la vraie difficult, +mon cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficult et un obstacle que pour +les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +ariennes. + +--Et la raison, s'il vous plat? + +--Parce que vous ne montez qu' la condition de jeter du lest, vous +ne descendez qu' la condition de perdre du gaz, et ce mange-l, +vos provisions de gaz et de lest seront vite puises. + +--Mon cher Pennet, l est toute la question. L est la seule +difficult que la science doive tendre vaincre. Il ne s'agit pas +de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, +sans dpenser ce gaz qui est sa force, son sang, son me, si l'on +peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficult n'est +pas encore rsolue, ce moyen n'est pas encore trouv. + +--Je vous demande pardon, il est trouv. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqu cette +traverse de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais t sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parl de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des expriences +prparatoires, et j'ai t satisfait; je n'avais donc pas besoin +d'en apprendre davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. + +L'attention de l'auditoire fut porte au plus haut point, et le +docteur prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + + + +CHAPITRE X + +Essais antrieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau +gaz.--Le calorifre.--Manire de manuvrer.--Succs certain. + + + + + + On a tent souvent, Messieurs, de s'lever ou de descendre +volont, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aronaute +franais, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de +l'air dans une capacit intrieure Un belge, M le docteur van Hecke, +au moyen d'ailes et de palettes, dployait une force verticale qui +eut t insuffisante dans la plupart des cas. Les rsultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont t insignifiants. + + J'ai donc rsolu d'aborder la question plus franchement. Et +d'abord je supprime compltement le lest, si ce nest pour les cas +de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou +l'obligation de m'lever instantanment pour viter un obstacle +imprvu. + + Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement +dilater ou contracter par des tempratures diverses le gaz +renferm dans l'intrieur de l'arostat. Et voici comment j'obtiens +ce rsultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont +l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq. + + La premire renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilit, et je la dcompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en +gaz hydrogne et d'un volume en gaz oxygne. + + Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son ple positif +dans une seconde caisse Une troisime, place au-dessus de celle-ci, +et d'une capacit double, reoit l'hydrogne qui arrive par le ple +ngatif. + + Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrime, qui s'appelle +caisse de mlange L, en effet, se mlangent ces deux gaz provenant +de la dcomposition de l'eau. La capacit de cette caisse de mlange +est environ de quarante et un pieds cubes [Un mtre 50 centimtres +carrs]. + + A la partie suprieure de cette caisse est un tube en platine, +muni d'un robinet. + + Vous l'avez dj compris, Messieurs: l'appareil que je vous dcris +est tout bonnement un chalumeau gaz oxygne et hydrogne, dont la +chaleur dpasse celle des feux de forge. + + Ceci tabli, je passe la seconde partie de l'appareil. + + De la partie infrieure de mon ballon, qui est hermtiquement +clos, sortent deux tubes spars par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches suprieures du gaz hydrogne, +l'autre au milieu des couches infrieures. + + Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prter aux +oscillations de l'arostat. + + Ils descendent tous deux jusqu' la nacelle, et se perdent dans +une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de +chaleur. Elle est ferme ses deux extrmits par deux forts +disques de mme mtal. + + Le tuyau parti de la rgion infrieure du ballon se rend dans +cette boite cylindrique par le disque du bas; il y pntre, et +adopte alors la forme d'un serpentin hlicodal dont les anneaux +superposs occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant +d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cne, dont la base +concave, en forme de calotte sphrique, est dirige en bas. + + C'est par le sommet de ce cne que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches suprieures du +ballon. + + La calotte sphrique du petit cne est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est plac sur le +fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hlicodal, et +l'extrmit de sa flamme vien-dra lgrement lcher cette calotte. + + Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifre destin +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est forc de passer par les tuyaux, et il est restitu +avec une temprature plus leve. Or, ce que je viens de vous +dcrire l n'est, vrai dire, qu'un calorifre. + + En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allum, +l'hydrogne du serpentin et du cne concave s'chauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mne aux rgions suprieures de +l'arostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des +rgions infrieures qui se chauffe son tour, et est +continuellement remplac; il s'tablit ainsi dans les tuyaux et le +serpentin un courant extrmement rapide de gaz, sortant du ballon, y +retournant et se surchauffant sans cesse. + + Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degr de +chaleur. Si donc je force la temprature de dix-huit degrs [10 +centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1 +centigrade], l'hydrogne de l'arostat se dilatera de 18/480, ou de +seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mtres cubes +environ], il dplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent +soixante livres. Cela revient donc jeter ce mme poids de lest. Si +j'augmente la temprature de cent quatre-vingt degrs [100 +centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il dplacera seize +mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force +ascensionnelle s'accrotra de seize cents livres. + + Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'quilibre considrables. Le volume de l'arostat a t +calcul de telle faon, qu'tant demi gonfl, il dplace un poids +d'air exacte-ment gal celui de l'enveloppe du gaz hydrogne et de +la nacelle charge de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce +point de gonflement, il est exactement en quilibre dans l'air, il +ne monte ni ne descend. + + Pour oprer l'ascension, je porte le gaz une temprature +suprieure la temprature ambiante au moyen de mon chalumeau; par +cet excs de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle +davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate +l'hydrogne. + + La descente se fait naturellement en modrant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la temprature se refroidir. L'ascension +sera donc gnralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais +c'est l une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intrt +descendre rapidement, et cest au contraire par une marche +ascensionnelle trs prompte que j'vite les obstacles. Les dangers +sont en bas et non en haut. + + D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantit de +lest qui me permettra de m'lever plus vite encore, si cela devient +ncessaire. Ma soupape, situe au ple suprieur du ballon, n'est +plus qu'une soupape de sret. Le ballon garde toujours sa mme +charge d'hydrogne; les varia-tions de temprature que je produis +dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules tous ses mouvements +de monte et de descente. + + Maintenant, Messieurs, comme dtail pratique, j'ajouterai ceci. + + La combustion de l'hydrogne et de l'oxygne la pointe du +chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la +partie infrieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de +dgagement avec soupape fonctionnant moins de deux atmosphres de +pression; par consquent, ds qu'elle a atteint cette tension, la +vapeur s'chappe d'elle mme. + + Voici maintenant des chiffres trs exacts. + + Vingt-cinq gallons d'eau dcompose en ses lments constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygne et vingt-cinq livres +d'hydrogne. Cela reprsente, la tension atmosphrique, dix-huit +cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mtres cubes +d'oxygne] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds +cubes [Cent quarante mtres cubes d'hydrogne] du second, en tout +cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mlange [Deux cent +dix mtres cubes]. + + Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dpense +vingt-sept pieds cubes [Un mtre cube] l'heure avec une flamme au +moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes +d'clairage. En moyenne donc, et pour me maintenir une hauteur peu +considrable, je ne brlerai pas plus de neuf pieds cubes l'heure +[Un tiers de mtre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me +reprsentent donc six cent trente heures de navigation arienne, ou +un peu plus de vingt-six jours. + + Or, comme je puis descendre volont, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une dure indfinie. + + Voil mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de russir. La dilatation et la +contraction du gaz de l'arostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni +ailes embarrassantes, ni moteur mcanique. Un calorifre pour +produire mes changements de temprature, un chalumeau pour le +chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir +runi toutes les conditions srieuses de succs. + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de +bon cur. Il n'y avait pas une objection lui faire; tout tait +prvu et rsolu. + + Cependant, dit le commandant, cela peut tre dangereux. + +--Qu'importe, rpondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + + + +CHAPITRE XI + +Arrive Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'le Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Dpart du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + + + + +Un vent constamment favorable avait ht la marche du Resolute vers +le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulirement paisible. La traverse maritime faisait bien +augurer de la traverse arienne Chacun aspirait au moment de +l'arrive, et voulait mettre la dernire main aux prparatifs du +docteur Fergusson. + +Enfin le btiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situe sur +l'le du mme nom, et le 15 avril, onze heures du matin, l laissa +tomber l'ancre dans le port + +L'le de Zanzibar appartient limam de Mascate, alli de la France +et de l'Angleterre, et c'est coup sr sa plus belle colonie. Le +port reoit un grand nombre de navires des contres avoisinantes. + +L'le n'est spare de la cte africaine que par un canal dont la +plus grande largeur n'excde pas trente milles [Douze lieues et +demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'bne, +car Zanzibar est le grand march d'esclaves. L vient se concentrer +tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de +l'intrieur se livrent incessamment. Ce trafic s'tend aussi sur +toute la cte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M +G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon franais. +Ds l'arrive du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint bord +se mettre la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un +mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais +jusque-l il faisait partie de la nombreuse phalange des incrdules. + + Je doutais, dit-il en tendant la main Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. + +Il offrit sa propre maison au docteur, Dick Kennedy, et +naturellement au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres +qu'il avait reues du capitaine Speke. Le capitaine et ses +compagnons avaient eu souffrir terriblement de la faim et du +mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avanaient +qu'avec une extrme difficult et ne pensaient plus pouvoir donner +promptement de leurs nouvelles. + + Voil des prils et des privations que nous saurons viter, dit +le docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transports la maison du +consul. On se disposait dbarquer le ballon sur la plage de +Zanzibar; il y avait prs du mt des signaux un emplacement +favorable, auprs d'unenorme construction qui l'eut abrit des +vents d'est. Cette grosse tour, semblable un tonneau dress sur sa +base, et prs duquel la tonne d'Heidelberg n'eut t qu'un simple +baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des +Beloutchis arms de lances, sorte de garnisaires fainants et +braillards. + +Mais, lors du dbarquement de l'arostat, le consul fut averti que +la population de l'le s'y opposerait par la force. Rien de plus +aveugle que les passions fanatises. La nouvelle de l'arrive d'un +chrtien qui devait s'enlever dans les airs fut reue avec +irritation; les ngres, plus mus que les Arabes, virent dans ce +projet des intentions hostiles leur religion; ils se. figuraient +qu'on en voulait au soleil et la lune. Or, ces deux astres sont un +objet de vnration pour les peuplades africaines. On rsolut donc +de s'opposer cette expdition sacrilge. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en confra avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison ce sujet. + + Nous finirons certainement par lemporter lui dit-il; les +garnisaires mmes de l'iman nous prteraient main-forte; au besoin; +mais, mon cher commandant, un accident est vite arriv; il suffirait +d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irrparable, et +le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de +grandes prcautions. + +--Mais que faire? Si nous dbarquons sur la cte d'Afrique, nous +rencontrerons les mmes difficults! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, rpondit. le consul. Voyez ces les +situes au del du port; dbarquez votre arostat dans lune +d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez +aucun risque courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons notre aise pour achever +nos prparatifs. + +Le commandant se rendit ce conseil. Le Resolute s'approcha de +l'le de Koumbeni. Pendant la matine du 16 avril, le ballon fut mis +en sret au milieu d'une clairire, entre les grands bois dont le +sol est hriss. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placs une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixes leur +extrmit permit d'enlever l'arostat au moyen d'un cble +transversal; il tait alors entirement dgonfl. Le ballon +intrieur se trouvait rattach au sommet du ballon extrieur de +manire tre soulev comme lui. + +C'est l'appendice infrieur de chaque ballon que furent fixs les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogne. + +La journe du 17 se passa disposer l'appareil destin produire +le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la +dcomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide +sulfurique mis en prsence dans une grande quantit d'eau. +L'hydrogne se rendait dans une vaste tonne centrale aprs avoir t +lav son passage, et de l il passait dans chaque arostat par les +tuyaux d'introduction. De cette faon, chacun d'eux se remplissait +dune quantit de gaz parfaitement dtermine. + +Il fallut employer, pour cette opration, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prs de quarante et un mille +deux cent cinquante litres]. + +Cette opration commena dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura prs de huit heures. Le lendemain, larostat, +recouvert de son filet, se balanait gracieusement au-dessus de-l +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut mont avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'arostat furent adapts la bote cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, +la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la +place qui leur tait assigne; la provision d'eau fut faite +Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent rparties dans +cinquante sacs placs au fond de la nacelle, mais cependant porte +de la main. + +Ces prparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de lle, et les +embarcations du Resolute sillonnaient le canal. + +Les ngres continuaient manifester leur colre par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrits, en soufflant sur toute cette irritation; quelques +fanatiques essayrent de ga-gner l'le la nage, mais on les +loigna facilement. + +Alors les sortilges et les incantations commencrent; les faiseurs +de pluie, qui prtendent commander aux nuages, appelrent les +ouragans et les averses de pierres [Nom que les Ngres donnent +la grle] leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles +de tous les arbres diffrents du pays; ils les firent bouillir +petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonant une +longue aiguille dans le cur. Mais, en dpit de leurs crmonies, le +ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs +grimaces. + +Les ngres se livrrent alors de furieuses orgies, s'enivrant du +tembo, liqueur ardente tire du cocotier, ou d'une bire +extrmement capiteuse appele togwa. Leurs chants, sans mlodie +apprciable, mais dont le rythme est trs juste, se poursuivirent +fort avant dans la nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dner runit les voyageurs la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; +il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprme +inspirait tous de pnibles rflexions. Que rservait la destine +ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de +leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport +venaient manquer, que devenir au sein de peuplades froces, dans +ces contres inexplores, au milieu de dserts immenses? + +Ces ides, parses jusque-l, et auxquelles on s'attachait peu, +assigeaient alors les imaginations surexcites; Le docteur +Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et +d'autres; mais en vain chercha-t-il dissiper cette tristesse +communicative; il ne put y parvenir. + +Comme on craignait quelques dmonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils couchrent tous les trois bord +du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient l'le de Koumbeni. + +Le ballon se balanait lgrement au souffle du vent de l'est. Les +sacs de terre qui le retenaient avaient t remplacs par vingt +matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient ce +dpart solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et +dit: + + Il est bien dcid, Samuel, que tu pars? Cela est trs dcid, +mon cher Dick. + +--Jai bien fait tout ce qui dpendait de moi pour empcher ce +voyage? + +--'Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille cet gard, et je +t'accompagne. + +--J'en tais sr, rpondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide motion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses +officiers embrassrent avec effusion leurs intrpides amis, sans en +excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut +prendre sa part des poignes de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de +manire produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait + terre en parfait quilibre, commena se soulever au bout de +quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le +retenaient. La nacelle s'leva d'une vingtaine de pieds. + + Mes amis, s'cria le docteur debout entre ses deux compagnons et +tant son chapeau, donnons notre navire arien un nom qui lui +porte bonheur! qu'il soit baptis le Victoria! + +Un hourra formidable retentit: + +Vive la reine! Vive l'Angleterre! + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'arostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancrent un dernier +adieu leur amis. + + Lchez tout! s'cria le docteur. + +Et le Victoria sleva rapidement dans les airs, tandis que les +quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + + + +CHAPITRE XII + +Traverse du dtroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le caf.--L'Uzaramo.--L'infortun Maizan.--Le +mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + + + + +L'air tait pur, le vent modr; le Victoria monta presque +perpendiculairement une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indique +par une dpression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq +centimtres. La dpression est peu prs dun centimtre par cent +mtres dlvation] dans la colonne baromtrique. + +A cette lvation, un courant plus marqu porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se droulait aux yeux des +voyageurs! L'le de Zanzibar s'offrait tout entire la vue et se +dtachait en couleur plus fonce, comme sur un vaste planisphre; +les champs prenaient une apparence d'chantillons de diverses +couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les +taillis. + +Les habitants de l'le apparaissaient comme des insectes. Les +hourras et les cris s'teignaient peu peu dans l'atmosphre, et +les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavit +infrieure de l'arostat. + + Que tout cela est beau! s'cria Joe en rompant le silence pour +la premire fois. + +Il n'obtint pas de rponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations baromtriques et de prendre note des divers dtails de +son ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la +cte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure +d'cume. + + Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, rpondit le docteur en dirigeant sa lunette vers +le continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. + +Et Joe fit lui seul une terrible consommation d'onomatopes. Les +oh! les ah! les hein! clataient entre ses lvres. + +Pendant la traverse de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir cette lvation; il pouvait observer la cte sur une +plus grande tendue; le thermomtre et le baromtre, suspendus dans +l'intrieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse +porte de sa vue; un second baromtre, plac extrieurement, devait +servir pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, pouss avec une vitesse d'un +peu plus de huit milles, gagna sensiblement la cte. Le docteur +rsolut de se rapprocher de terre; il modra la flamme du chalumeau, +et bientt le ballon descendit 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +cte orientale de l'Afrique; d'paisses bordures de mangliers en +protgeaient les bords; la mare basse laissait apercevoir leurs +paisses racines ronges par la dent de l'Ocan Indien. Les dunes +qui formaient autrefois la ligne ctire s'arrondissaient +l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa prs d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut tre le Kaole. Toute la population rassemble poussait des +hurlements de colre et de crainte; des flches furent vainement +diriges contre ce monstre des airs, qui se balanait +majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquita pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route +trace par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy tait enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se +renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives. + + Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on +traverse les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, +et la nature prend la peine de se drouler vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rve dans +un hamac! + +--Si nous djeunions? fit Joe, que le grand air mettait en apptit. + +--C'est une ide mon garon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue faire! du biscuit et de la +viande conserve. + +--Et du caf discrtion, ajouta le docteur. Je te permets +d'emprunter un peu de chaleur mon chalumeau; il en a de reste. Et +de cette faon nous n'aurons point craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrire que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout fait, rpondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu peu, et nous descendrions +terre, ce qui nous dsobligerait; mais soyez sans crainte, notre +arostat est hermtiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voil, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un caf dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour prparer ce dlicieux breuvage; il le +compose d'un mlange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu +me faire connatre. + +--Eh bien! mon matre, puisque nous sommes en plein air, je peux +bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mlange en +parties gales de moka, de bourbon et de rio-nunez. + +Quelques instants aprs, trois tasses fumantes taient servies et +terminaient un djeuner substantiel assaisonn par la bonne humeur +des convives; puis chacun se remit son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extrme fertilit. Des sentiers +sinueux et troits s'enfonaient sous des votes de verdure. On +passait au-dessus des champs cultivs de tabac de mas, d'orge, en +pleine maturit; a et l de vastes rizires avec leurs tiges +droites et leurs fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chvres renferms dans de grandes +cages leves sur pilotis, ce qui les prservait de la dent du +lopard. Une vgtation luxuriante s'chevelait sur ce sol prodigue. +Dans de nombreux villages se reproduisaient des scnes de cris et de +stupfaction la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la ports des flches; les habitants, attroups +autour de leurs huttes contigus, poursuivaient longtemps les +voyageurs de leurs vaines imprcations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contre dans la +langue du pays]. La campagne se montrait hrisse de cocotiers, de +papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait +se jouer. Joe trouvait cette vgtation toute naturelle, du moment +qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des livres et des +cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de +fusil; mais cet t de la poudre perdue, attendu limpossibilit +de ramasser le gibier. + +Les aronautes marchaient avec une vitesse de douze milles +lheure, et se trouvrent bientt par 38 2` de longitude au-dessus +du village de Tounda. + + C'est l, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de +fivres violentes et crurent un instant leur expdition compromise +Et cependant ils taient encore peu loigns de la cte, mais dj +la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. + +En effet, dans cette contre rgne une malaria perptuelle; le +docteur n'en put mme viter les atteintes qu'en levant le ballon +au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent +pompait les manations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un kraal +en attendant la fracheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont +de vastes emplacements entours de haies et de jungles, o les +trafiquants s'abritent non seulement contre les btes fauves, mais +aussi contre les tribus pillardes de la contre. On voyait les +indignes courir, se disperser la vue du Victoria. Kennedy +dsirait les contempler de plus prs; mais Samuel s'opposa +constamment ce dessein. + + Les chefs sont arms de mousquets, dit-il, et notre ballon serait +un point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amnerait une chute? demanda Joe. + +--Immdiatement, non; mais bientt ce trou deviendrait une vaste +dchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous une distance respectueuse de ces mcrants. +Que doivent-ils penser nous voir planer dans les airs? Je suis +sur qu'ils ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, rpondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change dj d'aspect; les villages sont +plus rares; les manguiers ont disparu; leur vgtation s'arrte a +cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de +prochaines montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs +de ce ct. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premires chanes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derrire lequel j'espre nous abriter pour +passer la nuit. Je vais donner plus d'activit la flamme du +chalumeau: nous sommes obligs de nous tenir une hauteur de cinq +six cents pieds. + +--C'est tout de mme une fameuse ide que vous avez eue l, +Monsieur, dit Joe; la manuvre n'est difficile ni fatigante, on +tourne un robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +lev; la rflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'cria Joe; quoique trs naturel, +c'est trs beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une +fort. + +--Ce sont des baobabs, rpondit le docteur Fergusson; tenez, en +voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonfrence. C'est +peut-tre au pied de ce mme arbre que prit le Franais Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, o il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contre, attach +au pied d'un baobab, et ce ngre froce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arrta pour aiguiser son couteau mouss, et +arracha la tte du malheureux avant qu'elle ne ft coupe! Ce +pauvre Franais avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tir vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a rclam; le sad de Zanzibar a tout fait pour +s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y russir. + +--Je demande ne pas m'arrter en route, dit Joe; montons, mon +matre, montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse +devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dpass avant +sept heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des prcautions et de la vigilance, +on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser +l'Afrique, il faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas nous plaindre, mon matre, Le pays le +plus cultiv et le plus fertile du monde, au lieu d'un dsert! +Croyez donc aux gographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du +mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'lever plus de trois +mille pieds, et pour cela le docteur n'eut lever la temprature +que de dix-huit degrs [10 centigrades]. On peut dire qu'il +manuvrait vritablement son ballon la main. Kennedy lui indiquait +les obstacles surmonter, et le Victoria volait par les airs en +rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant oppos, dont la pente tait +plus adoucie; les ancres furent lances au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal norme, s'y +accrocha fortement. Aussitt Joe se laissa glisser par la cord et +l'assujettit avec la plus grande so-lidit. L'chelle de soie lui +fut tendue, et il remonta lestement. L'arostat demeurait presque +immobile, l'abri des vents de lest. + +Le repas du soir fut prpar; les voyageurs, excits par leur +promenade arienne, firent une large brche leurs provisions + + Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? demanda Kennedy en +avalant des morceaux inquitants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et +consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle +appartenait l'atlas der Neuester Entedekungen Afrika , publi +Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait +adress. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, +car il contenait l'itinraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le +Soudan d'aprs le docteur Barth, le bas Sngal d'aprs Guillaume +Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie. + +Fergusson s'tait galement muni d'un ouvrage. qui runissait en un +seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitul: +The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that +river and of its heab stream with the history of the Nilotic +discovery by Charles Beke, th. D. + +Il possdait aussi les excellentes cartes publies dans les +Bulletins de la Socit de Gographie de Londres, et aucun point +des contres dcouvertes ne devait lui chapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale tait de +deux degrs, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnatre les traces de ses devanciers. + +Il fut dcid que la nuit serait divise en trois quarts, afin que +chacun pt son tour veiller la sret des deux autres. Le +docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit +et Joe celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, envelopps de leurs couvertures, s'tendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le +docteur Fergusson. + + + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fivre de Kennedy.--La mdecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imeng.--Le mont +Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + + + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se rveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fivre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages pais semblait s'approvisionner +pour un nouveau dluge. Un triste pays que ce Zungomero, o il pleut +continuellement, sauf peut-tre pendant une quinzaine de jours du +mois de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas assaillir les voyageurs; +au-dessous d'eux, les chemins coups par des nullabs , sortes de +torrents momentans, devenaient impraticables, embarrasss +d'ailleurs de buissons pineux et de lianes gigantesques. On +saisissait distinctement ces manations d'hydrogne sulfur dont +parle le capitaine Burton. + + D'aprs lui, dit le docteur, et il a raison, c'est croire qu'un +cadavre est cach derrire chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir pass la nuit. + +--En effet, j'ai une fivre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des rgions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous ny +resterons pas longtemps. En route. + +Grce une manuvre adroite de Joe, l'ancre fut dcroche, et, au +moyen de l'chelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata +vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, pouss par un vent +assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive frquemment en +Afrique qu'une rgion malsaine et de peu d'tendue confine des +contres parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fivre accablait sa nature +vigoureuse. + + Ce n'est pourtant pas le cas d'tre malade, fit-il en +s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, rpondit le docteur Fergusson, +et tu seras guri rapidement. + +--Guri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage +quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans +retard Je l'avalerai les yeux ferms. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner +un fbrifuge qui ne cotera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'loigner de cette atmosphre +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater lhydrogne. + + Les dix minutes n'taient pas couls que les voyageurs avaient +dpass la zone humide. + + Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et +du soleil. + +--En voil un remde! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +leve de la Martinique] pour fuir la fivre jaune. + +--Ah a! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy dj plus + laise. + +--En tout cas, il y mne, rpondit srieusement Joe. + +C'tait un curieux spectacle que celui des masses de nuages +agglomres en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient +les unes sur les autres, et se confondaient dans un clat magnifique +en rflchissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une +hauteur de quatre mille pieds. Le thermomtre indiquait un certain +abaissement dans la temprature; On ne voyait plus la terre. A une +cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tte +tincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles +l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidit; ils +n'prouvaient aucune secousse, n'ayant pas mme le sentiment de la +locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prdiction du docteur se ralisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fivre, et djeuna avec +apptit. + + Voil qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Prcisment, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes +vieux jours. + +Vers dix heures latmosphre s'claircit. Il se fit une troue dans +les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait +insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le +portt plus au nord est, et il le rencontra six cents pieds du +sol. Le pays devenait accident, montueux mme. Le district du +Zungomero s'effaait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette +latitude. + +Bientt les crtes d'une montagne prirent une taille plus arrte. +Quelques pics s'levaient a et l. Il fallut veiller chaque +instant aux cnes aigus qui semblaient surgir inopinment. + + Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie manire de voyager, tout de mme! rpliqua Joe. + +En effet, le docteur manuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-trit. + + S'il nous fallait marcher sur ce terrain dtremp, dit-il nous +nous tranerions dans une boue malsaine. Depuis notre dpart de +Zanzibar, la moiti de nos btes de somme seraient dj mortes de +fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le dsespoir nous +prendrait au cur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, +nos porteurs, exposs leur brutalit sans frein. Le jour, une +chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid +souvent intolrable, et les piqres de certaines mouches, dont les +mandibules percent la toile la plus paisse, et qui rendent fou! Et +tout cela sans parler des btes et des peuplades froces! + +--Je demande ne pas en essayer, rpliqua simplement Joe. + +--Je n'exagre rien, reprit le docteur Fergusson, car, au rcit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contres, les +larmes vous viendraient aux yeux. + +Vers onze heures, on dpassait le bassin d'Imeng; les tribus +parses sur ces collines menaaient vainement le Victoria de leurs +armes; il arrivait enfin aux dernires ondulations de terrain qui +prcdent le Rubeho; elles forment la troisime chane et la plus +leve des montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme +le premier chelon, sont spares par de vastes plaines +longitudinales; ces croupes leves se composent de cnes arrondis, +entre lesquels le sol est parsem de blocs erratiques et de galets. +La dclivit la plus roide de ces montagnes fait face la cte de +Zanzibar; les pentes occidentales ne sont gure que des plateaux +inclins. Les dpressions de terrain sont couvertes d'une terre +noire et fertile, o la vgtation est vigoureuse. Divers cours +d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au +milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de +calebassiers et de palmyras + + Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, +dont le nom signifie dans la langue du pays: Passage des vents. +Nous ferons bien d'en doubler les artes aigus une certaine +hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter une +lvation de plus de cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +suprieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait tre +mdiocre relativement aux sommets de l'Europe et de lAsie. Mais, en +tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrass de les franchir. + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle trs marque. La dilatation de +l'hydrogne n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacit de l'arostat n'tait remplie qu'aux trois quarts; le +baromtre, par une dpression de prs de huit pouces, indiqua une +lvation de six mille pieds. + + Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphre terrestre a une hauteur de six mille toises, rpondit +le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont +fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par +la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a +quelques annes, deux hardis Franais, MM. Barral et Bixio, +s'aventurrent aussi dans les hautes rgions; mais leur ballon se +dchira... + +--Et ils tombrent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre vous de recommencer leur +chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je prfre rester +dans un milieu honnte, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point +tre ambitieux. + +A six mille pieds, la densit de l'air a dj diminu sensiblement; +le son s'y transporte avec difficult, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne peroit +plus que de grandes masses assez indtermines; les hommes, les +animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des +lacets, et les lacs, des tangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un tat anormal; un +courant atmosphrique d'une extrme vlocit les entranait au-del +des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de +neige tonnaient le regard; leur aspect convulsionn dmontrait +quelque travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au znith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur +ces cimes dsertes. Le docteur prit un dessin exact de ces +montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en +ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allonge. + +Bientt le Victoria descendit le versant oppos du Rubeho, en +longeant une cte boise et parseme d'arbres d'un vert trs sombre; +puis vinrent des crtes et des ravins, dans une sorte de dsert qui +prcdait le pays d'Ugogo; plus bas s'talaient des plaines jaunes, +torrfies, craqueles, jonches a et l de plantes salines et de +buissons pineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forts, embellirent l'horizon. +Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lances, et l'une +d'elles s'accrocha bientt dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +prcaution; le docteur laissa son chalumeau en activit pour +conserver l'arostat une certaine force ascensionnelle qui le +maintint en l'air. Le vent s'tait presque subitement calm. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour +toi, lautre pour Joe, et tchez, vous deux, de rapporter quelques +belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dner. + +--En chasse! s'cria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'tait laiss dgringoler +de branche en branche et l'attendait en se dtirant les membres. Le +docteur, allg du poids de ses deux compagnons, put teindre +entirement son chalumeau. + + N'allez pas vous envoler, mon matre! s'cria Joe. + +--Sois tranquille, mon garon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. +D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, la moindre +chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de +ralliement. + +--Convenu, rpondit le chasseur. + + + + + + +CHAPITRE XIV + +La fort de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de +ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein +air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrive +Kazeh. + + + + + +Le pays, aride, dessch, fait d'une terre argileuse qui se +fendillait la chaleur, paraissait dsert; a et l, quelques +traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de btes, +demi rongs, et confondus dans la mme poussire. + +Aprs une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonaient dans une +fort de gommiers, l'il aux aguets et le doigt sur la dtente du +fusil On ne savait pas qui on aurait affaire. Sans tre un +rifleman, Joe maniait adroitement une arme feu. + + Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +l n'est pas trop commode, fit-il en heurtant les fragments de +quartz dont il tait parsem. + +Kennedy fit signe son compagnon de se taire et de s'arrter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que ft l'agilit de +Joe, il ne pouvait avoir le nez dun braque ou d'un lvrier. + +Dans le lit d'un torrent o stagnaient encore quelques mares, se +dsaltrait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux +animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque +lampe, leur jolie tte se redressait avec vivacit, humant de ses +narines mobiles l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait +immobile; il parvint porte de fusil et fit feu La troupe disparut +en un clin d'il; seule, une antilope mle, frappe au dfaut de +l'paule, tombait foudroye. Kennedy se prcipita sur sa proie. + +C'tait un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu ple tirant +sur le gris, avec le ventre et l'intrieur des jambes d'une +blancheur de neige. + + Le beau coup de fusil! s'cria le chasseur. C'est une espce trs +rare d'antilope, et j'espre bien prparer sa peau de manire la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille +surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fcheux d'abandonner tout +entier un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous +les avantages nutritifs qu'il possde, et, si vous le permettez, je +vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable +corporation des bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualit de +chasseur, je ne suis pas plus embarrass de dpouiller une pice de +gibier que de l'abattre. + +--J'en suis sr, monsieur Dick; alors ne vous gnez pas pour tablir +un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantit, +et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos +charbons ardents. + +--Ce ne sera pas long, rpliqua Kennedy. + +Il procda aussitt la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retir du corps de l'antilope une douzaine de ctelettes +et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformrent +bientt en grillades savoureuses. + + Voil qui fera plaisir l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais ce que tu fais, sans doute, tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense la figure que nous ferions si +nous ne retrouvions plus l'arostat. + +--Bon! quelle ide! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait se dtacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrass de +redescendre avec son ballon; il le manuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, trve tes suppositions; elles n'ont rien de +plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, +tout peut arriver, donc il faut tout prvoir... + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + + Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa dtonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-tre, rpliqua Joe. + +--En route! + +Les chasseurs avaient rapidement ramass le produit de leur chasse, +et ils reprirent le chemin en se guidant sur des brises que +Kennedy avait faites. L'paisseur du fourr les empchait +d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient tre bien loigns. + +Un second coup de feu se fit entendre. + + Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre dtonation. + +--Cela m'a l'air d'une dfense personnelle. + +--Htons-nous. + +Et ils coururent toutes jambes. Arrivs la lisire du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria sa place, et le docteur dans la +nacelle. + + Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'cria Joe. + +--Que vois tu? + +--L-bas, une troupe de ngres qui assigent le ballon! + +En effet, deux milles de l, une trentaine d'individus se +pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du +sycomore. Quelques-uns, grimps dans l'arbre, s'avanaient jusque +sur les branches les plus leves. Le danger semblait imminent. + + Mon matre est perdu, s'cria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'il. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! + +Ils avaient franchi un mille avec une extrme rapidit, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie +tomba de branches en branches, et resta suspendu une vingtaine de +pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balanant dans +l'air. + + Hein! fit Joe en s'arrtant, par o diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, rpondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'cria Joe, en clatant de rire: par sa +queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--a vaut encore mieux que des hommes, rpliqua Kennedy en se +prcipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'tait une troupe de cynocphales assez redoutables, froces et +brutaux, horribles voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimaante s'chappa, laissant plusieurs des siens terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait l'chelle; Joe se hissait dans +les sycomores et dtachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu' +lui, et il y rentrait sans difficult. Quelques minutes aprs, le +Victoria s'levait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous +l'impulsion d'un vent modr. + + En voil un assaut! dit Joe. + +--Nous tavions cru assig par des indignes. + +--Ce n'taient que des singes, heureusement! rpondit le docteur + +--De loin, la diffrence n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni mme de prs, rpliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqu de singes +pouvait avoir les plus graves consquences. Si l'ancre avait perdu +prise sous leurs secousses ritres, qui sait o le vent m'et +entran! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, ce moment-l +tu prparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait dj +en apptit. + +--Je le crois bien, rpondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point ddaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu' la fin de mes jours rpondit +Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en +faciliter la digestion + +Joe prpara le breuvage en question, qui fut dgust avec +recueillement. + + Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Trs bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagns? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en et empch! rpondit le +chasseur avec un air rsolu. + +Il tait alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un +courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientt la +colonne baromtrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du +niveau de la mer. Le docteur fut alors oblig de soutenir son +arostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau +fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyem; le +docteur reconnut aussitt ce vaste dfrichement de dix milles +d'tendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. L est la rsidence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, o la civilisation est peut-tre moins arrire, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, btes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent des meules de foin. + +Aprs Kanyem, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une dpression fertile, la vgtation reprit toute +sa vigueur, quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le +jour, et l'atmosphre semblait s'endormir. Le docteur chercha +vainement un courant diffrentes hauteurs en voyant ce calme de la +nature, il rsolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de +sret, il s'leva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait +immobile. La nuit magnifiquement toile se fit en silence. + +Dick et Joe s'tendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; minuit, celui-ci +fut remplac par l'cossais. + + S'il survenait le moindre incident, rveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le baromtre des yeux. Cest notre boussole, +nous autres! + +La nuit fut froide, il y eut jusqu' 27 degrs [14 centigrades] de +diffrence entre sa temprature et celle du jour. Avec les tnbres +avait clat le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur +voix de soprano, double du glapissement des chacals, pendant que la +basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre +vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'aperut que la direction du vent avait chang pendant +la nuit. Le Victoria drivait dans le nord-est d'une trentaine de +milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du +Mabunguru, pays pierreux, parsem de blocs de synite d'un beau +poli, et tout bossel de roches en dos d'ne; des masses coniques, +semblables aux rochers de Karnak, hrissaient le sol comme autant de +dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'lphants +blanchissaient a et l; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, +des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de prs de deux milles d'tendue, +apparut comme une immense carapace. + + Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voil +Jihoue-la-Mkoa, o nous allons faire halte pendant quelques +instants. Je vais renouveler la provision d'eau ncessaire +l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque +part. + +--Il y a peu d'arbres, rpondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. + +Le ballon, perdant peu peu de sa force ascensionnelle, s'approcha +de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea +dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur pt teindre compltement son +chalumeau pendant ses haltes. L'quilibre du ballon avait t +calcul au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, +et se trouvant lev de 600 700 pieds, le ballon aurait eu une +tendance descendre plus bas que le sol lui-mme; il fallait donc +le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas +seulement o, en l'absence de tout vent, le docteur et laiss la +nacelle reposer sur terre, l'arostat, alors dlest d'un poids +considrable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait +contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit +indiqu, non loin d'un petit village dsert, fit sa provision d'eau, +et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de +particulier, si ce n'est d'immenses trappes lphant; il faillit +mme choir dans l'une d'elles, o gisait une carcasse demi-ronge. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nfles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du mbenbu, +arbre trs abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. +Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un sjour +mme rapide sur cette terre inhospitalire lui inspirait toujours +des craintes. + +Leau fut embarque sans difficult, car la nacelle descendit +presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta +lestement auprs de son matre. Aussitt celui-ci raviva sa flamme, +et le Victoria reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors une centaine de milles de Kazeh, important +tablissement de l'intrieur de l'Afrique, o, grce un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient esprer de parvenir pendant cette +journe; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles l'heure; la +conduite de l'arostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +slever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait dj une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur prfrait ne pas forcer sa dilatation; il +suivit donc fort adroitement les sinuosits d'une pente assez roide, +et rasa de prs les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier +fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contre o les arbres +atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui +deviennent gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +dvorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de +la ville de Kazeh, situe 330 milles de la cte. + + Nous sommes partis de Zauzibar neuf heures du matin, dit le +docteur Fergusson en consultant ses notes, et aprs deux jours de +traverse nous avons parcouru par nos dviations prs de 500 milles +gographiques [Prs de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et +Speke mirent quatre mois et demi faire le mme chemin! + + + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le march bruyant.--Apparition du Victoria.--Les +Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du +docteur.--Population.--Le temb royal.--Les femmes du sultan.--Une +ivresse royale.--Joe ador.--Comment on danse dans la +Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilit des +grandeurs divine. + + + + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; + vrai dire, il n'y a pas de ville l'intrieur. Kazeh n'est +qu'un ensemble de six vastes excavations. L sont renfermes des +cases, des huttes esclaves, avec de petites cours et de petits +jardins, soigneusement cultivs; oignons, patates, aubergines, +citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile +et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de +l'Unyanemb, une contre dlicieuse, o vivent paresseusement +quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine trs pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce l'intrieur de l'Afrique et +dans l'Arabie; ils ont trafiqu de gommes, d'ivoire, d'indienne, +d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces rgions quatoriales; +elles vont encore chercher la ct les objets de luxe et de +plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes +et de serviteurs, mnent dans cette contre charmante l'existence la +moins agite et la plus horizontale, toujours tendus, riant, fumant +ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indignes, de +vastes emplacements pour les marchs, des champs de cannabis et de +datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voil Kazeh. + +L est le rendez-vous gnral des caravanes: celles du Sud avec +leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marchs, rgne-t-il une agitation perptuelle, un +brouhaha sans nom, compos du cri des porteurs mtis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement +des nes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups +de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat l mesure dans +cette symphonie pastorale. + +L stalent sans ordre, et mme avec un dsordre charmant, les +toffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de +rhinocros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; l se +pratiquent les marchs les plus tranges, o chaque objet n'a de +valeur que par les dsirs qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparatre dans les airs; il +planait majestueusement et descendait peu peu, sans s'carter de +la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes +et ngres, tout disparut et se glissa dans les tembs et sous +les huttes. + + Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons produire de +pareils effets, nous aurons de la peine tablir des relations +commerciales avec ces gens-l. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une opration commerciale d'une +grande simplicit faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus prcieuses, sans nous +proccuper des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! rpliqua le docteur, ces indignes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas revenir par superstition ou par +curiosit. + +--Vous croyez, mon matre? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blind ni cuirass; il +n'est donc l'abri ni d'une balle, ni d'une flche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? rpondit le docteur; il doit se +trouver Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. +Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu' se louer de +l'hospitalit des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'tant insensiblement rapproch de terre, accrocha +l'une de ses ancres au sommet d'un arbre prs de la place du march. +Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous; +les ttes sortaient avec circonspection. Plusieurs Waganga, +reconnaissables leurs insignes de coquillages coniques, +s'avancrent hardiment; c'taient les sorciers de l'endroit. Ils +portaient leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malpropret d'ailleurs +toute doctorale. + +Peu peu, la foule se fit leurs cts, les femmes et les enfants +les entourrent, les tambours rivalisrent de fracas, les mains se +choqurent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur manire de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons tre appels jouer un grand rle. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-mme, mon brave Joe, tu vas peut-tre devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquite gure, et l'encens ne me dplait +pas. + +En ce moment, un des sorciers, un Myanga fit un geste, et toute +cette clameur s'teignit dans un profond silence. Il adressa +quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lana tout hasard +quelques mots d'arabe, et il lui fut immdiatement rpondu dans +cette langue. + +L'orateur se livra une abondante harangue, trs fleurie, trs +coute; le docteur ne tarda pas reconnatre que le Victoria tait +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +desse avait daign s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oubli dans cette terre aime du +Soleil. Le docteur rpondit avec une grande dignit que la Lune +faisait tous les mille ans sa tourne dpartementale, prouvant le +besoin de se montrer de plus prs ses adorateurs; il les priait +donc de ne pas se gner et d'abuser de sa divine prsence pour faire +connatre leurs besoins et leurs vux. + +Le sorcier rpondit son tour que le sultan, le Mwani, malade +depuis de longues annes, rclamait les secours du ciel, et il +invitait les fils de la Lune se rendre auprs de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation ses compagnons. + + Et tu vas te rendre auprs de ce roi ngre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-l me paraissent bien disposs; l'atmosphre +est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien +craindre pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de mdecine je men +tirerai. + +Puis, s'adressant la foule: + + La Lune, prenant en piti le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confi le soin de sa gurison. Qu'il se prpare + nous recevoir! + +Les clameurs, les chants, les dmonstrations redoublrent, et toute +cette vaste fourmilire de ttes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prvoir +nous pouvons, un moment donn, tre forcs de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est +solidement assujettie; il n'y a rien craindre. Je vais descendre +terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de +l'chelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'cria Joe, vous ne voulez pas que je +vous suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande +desse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protg par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au +poste que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, rpondit le chasseur. + +--Veille la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. + +Les cris des indignes redoublaient; ils rclamaient nergiquement +l'intervention cleste. + + Voil! voil! fit Joe. Je les trouve un peu imprieux envers +leur bonne Lune et ses divins Fils. + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit terre, +prcd de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit +au pied de l'chelle, les jambes croises sous lui la faon arabe, +et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des +instruments, escort par des pyrrhiques religieuses, s'avana +lentement vers le temb royal, situ assez loin hors de la +ville; il tait environ trois heures, et le soleil resplendissait; +il ne pouvait faire moins pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignit; les Waganga l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientt rejoint par le fils +naturel du sultan, jeune garon assez bien tourn, qui, suivant la +coutume du pays, tait le seul hritier des biens paternels, +l'exclusion des enfants lgitimes; il se prosterna devant le Fils de +la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure aprs, par des sentiers ombreux, au milieu de +tout le luxe d'une vgtation tropicale, cette procession +enthousiasme arriva au palais du sultan, sorte d'difice carr, +appel Ititnya, et situ au versant d'une colline. Une espce de +verandah, forme par le toit de chaume, rgnait l'extrieur, +appuye sur des poteaux de bois qui avaient la prtention d'tre +sculpts. De longues lignes d'argile rougetre ornaient les murs, +cherchant reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci +naturellement mieux russis que ceux-l. La toiture de cette +habitation ne reposait pas immdiatement sur les murailles, et l'air +pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fentres, et +peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut reu avec de grands honneurs par les gardes +et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur +des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits +et bien portants. Leurs cheveux diviss en un grand nombre de +petites tresses retombaient sur leurs paules; au moyen dincisions +noire. ou bleues, ils zbraient leurs joues depuis les tempes +jusqu' la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils +taient vtus de toiles brillamment peintes; les soldats, arms de +la sagaie, de l'arc, de la flche barbele et empoisonne du suc de +l'euphorbe, du coutelas, du sime , long sabre dents de scie, et +de petites haches d'armes. + +Le docteur pntra dans le palais. L, en dpit de la maladie du +sultan, le vacarme dj terrible redoubla son arrive. Il remarqua +au linteau de la porte des queues de livre, des crinires de zbre, +suspendues en manire de talisman. Il fut reu par la troupe des +femmes de Sa Majest, aux accords harmonieux de lupatu , de +cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du +kilindo , tambour de cinq pieds de haut creus dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient coups de +poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en +riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles +semblaient bien faites sous leur longue robe drape avec grce, et +portaient le kilt en fibres de calebasse, fix autour de leur +ceinture. + +Six d'entre elles n'taient pas les moins gaies de la bande, quoique +places l'cart et rserves un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient tre enterres vivantes auprs de lui, pour +le distraire pendant l'ternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, aprs avoir embrass tout cet ensemble d'un +coup d'il, s'avana jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit l un +homme dune quarantaine d'annes, parfaitement abruti par les orgies +de toutes sortes et dont il n'y avait rien faire. Cette maladie, +qui se prolongeait depuis des annes, n'tait qu'une ivresse +perptuelle. Ce royal ivrogne avait peu prs perdu connaissance, +et tout l'ammoniaque du monde ne laurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, flchissant le genou, se courbaient +pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un +violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le +sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus +signe d'existence depuis quelques heures, ce symptme fut accueilli +par un redoublement de cris en l'honneur du mdecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, carta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop dmonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea +vers le Victoria. Il tait six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de +l'chelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En +vritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinit, +il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier mme avec +les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il +leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. + + Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de desse! + +On lui prsenta les dons propitiatoires, ordinairement dposs dans +les mzimu ou huttes-ftiches. Cela consistait en pis d'orge et +en pomb. Joe se crut oblig de goter cette espce de bire +forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en +supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance +prit pour un sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mlope +tranante, excutrent une danse grave autour de lui. + + Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec +vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays + +Et il entama une gigue tourdissante, se contournant, se dtirant, +se djetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des +mains, se dveloppant en contorsions extravagantes, en poses +incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi ces +populations une trange ide de la manire dont les dieux dansent +dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientt +fait de reproduire ses manires, ses gambades, ses trmoussements; +ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce +fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est +difficile de donner une ide, mme faible. Au plus beau de la fte, +Joe aperut le docteur. + +Celui-ci revenait en toute hte, au milieu d'une foule hurlante et +dsordonne. Les sorciers et les chefs semblaient fort anims On +entourait le docteur; on le pressait, on le menaait. + +trange revirement! Que s'tait-il pass? Le sultan avait-il +maladroitement succomb entre les mains de son mdecin cleste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicit par la dilatation du gaz, tendait sa +corde de retenue, impatient de s'lever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'chelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empchait de se porter des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les chelons, et Joe le +suivit avec agilit. + + Pas un instant perdre, lui dit son matre. Ne cherche pas +dcrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arriv? fit Kennedy, sa carabine la main. + +--Regardez, rpondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur +un fond d'azur. C'tait bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les trangers n'taient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient t les rflexions naturelles de la foule. De l le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense clat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui chappait, poussa des hurlements +prolongs; des arcs, des mousquets furent dirigs vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissrent; il +grimpa dans larbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, +et d'amener la machine terre. + +Joe s'lana une hachette la main. + + Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, rpondit le docteur. + +--Mais ce ngre!... + +--Nous pourrons peut-tre sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera +toujours temps de couper. + +Le sorcier, arriv dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les +branches il parvint dcrocher l'ancre; celle-ci, violemment +attire par l'arostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et +celui-ci, cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les +rgions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'lancer dans l'espace. + + Hurrah! s'cria Joe pendant que le Victoria, grce sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidit. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lcher ce ngre tout d'un coup? demanda +Joe. + +--Fi donc! rpliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement + terre, et je crois qu'aprs une telle aventure, son pouvoir de +magicien s'accrotra singulirement dans l'esprit de ses +contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, s'cria Joe. + +Le Victoria tait parvenu une hauteur de mille pieds environ. Le +ngre se cramponnait la corde avec une nergie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mlait +d'tonnement. Un lger vent d'ouest poussait le ballon au-del de la +ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays dsert, modra +la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du +sol, le ngre prit rapidement son parti; il s'lana, tomba sur les +jambes, et se mit fuir vers Kazeh, tandis que, subitement dlest, +le Victoria remontait dans les airs. + + + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptmes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la dernire heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel +toil. + + + + + + Voil ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer l un vilain tour! +Est-ce que, par hasard, mon matre, vous auriez compromis sa +rputation par votre mdecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qutait ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne demi-mort, rpondit le docteur et dont la perte +ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est +que les honneurs sont phmres, et il ne faut pas trop y prendre +got. + +--Tant pis, rpliqua Joe. Cela m'allait! tre ador! faire le dieu + sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montre, et +toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle tait fche! + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre +des nuits un point de vue entirement nouveau le ciel se chargeait +de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un +vent assez vif, ramass trois cents pieds du sol, poussait le +Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la vote azure +tait pure, mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouvrent, vers huit heures du soir, par 32 40' +de longitude et 4 17' de latitude; les courants atmosphriques, +sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une +vitesse de trente cinq milles l'heure. Sous leurs pieds passaient +rapidement les plaines ondules et fertiles de Mtuto Le spectacle en +tait admirable, et fut admir. + + Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, +car il a conserv ce nom que lui donna l'antiquit, sans doute parce +que la lune y fut adore de tout temps. C'est vraiment une contre +magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une vgtation plus +belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +rpondit Joe; mais ce serait fort agrable! Pourquoi ces belles +choses-l sont-elle rserves des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, rpliqua le docteur, si quelque jour cette contre ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir +s'y porteront peut-tre, quand les rgions de l'Europe se seront +puises nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des vnements; +considre les migrations successives des peuples, et tu arriveras +la mme conclusion que moi. L'Asie est la premire nourrice du +monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-tre, elle +travaille, elle est fconde, elle produit, et puis quand les +pierres ont pouss l o poussaient les moissons dores d'Homre, +ses enfants abandonnent son sein puis et fltri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis +deux mille ans. Mais dj sa fertilit se perd; ses facults +productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont +sont frapps chaque anne les produits de la terre, ces fausses +rcoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe +certain d'une vitalit qui s'altre, d'un puisement prochain. Aussi +voyons-nous dj les peuples se prcipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amrique, comme une source non pas inpuisable, mais +encore inpuise. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, +ses forts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol +s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demand; +l o deux moissons s'panouissaient chaque anne, peine une +sortira-t-elle de ces terrains bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les trsors accumuls depuis des sicles +dans son sein. Ces climats fatals aux trangers s'pureront par les +assolements et les drainages; ces eaux parses se runiront dans un +lit commun pour former une artre navigable. Et ce pays sur lequel +nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, +deviendra quelque grand royaume, o se produiront des dcouvertes +plus tonnantes encore que la vapeur et l'lectricit. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es lev trop matin, mon garon. + +--Dailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-tre une fort ennuyeuse +poque que celle o l'industrie absorbera tout son profit! A +force d'inventer des machines, les hommes se feront dvorer par +elles! Je me suistoujours figur que le dernier jour du monde sera +celui o quelque im-mense chaudire chauffe trois milliards +d'atmosphres fera sauter notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Amricains n'auront pas t les +derniers travailler la machine! + +--En effet, rpondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! +Mais, sans nous laisser emporter de semblables discussions, +contentons-nous dadmirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est +donn de la voir. + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amoncels, ornait d'une crte d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses ras de terre, +tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, +lgrement ondul, ressautait a et l en petites collines coniques; +pas de montagnes l'horizon; d'immenses palissades broussailles, +des haies impntrables, des jungles pineux sparaient les +clairires o s'talaient de nombreux villages; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en +s'entremlant aux branches coralliformes des arbustes. + +Bientt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit + serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile ces +nombreux cours d'eau, ns de torrents gonfls l'poque des crues, +ou d'tangs creuss dans la couche argileuse du sol. Pour +observateurs levs, c'tait un rseau de cascades jet sur toute la +face occidentale du pays. + +Des bestiaux grosses bosses pturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forts, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais +dans ces bouquets, lions, lopards, hynes, tigres, se rfugiaient +pour chapper aux dernires chaleurs du jour. Parfois un lphant +faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement +des arbres cdant ses cornes d'ivoire. + + Quel pays de chasse! s'cria Kennedy enthousiasm; une balle +lauce tout hasard, en pleine fort, rencontrerait un gibier digne +d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaante, +escorte d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette +contre, o le sol est dispos comme une immense batterie +lectrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +touffante, le vent est compltement qu'il se prpare quelque chose. + +--L'atmosphre est surcharge d'lectricit, rpondit le docteur; +tout tre vivant est sensible cet tat de l'air qui prcde la +lutte des lments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprgn ce +point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de +descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'tre entran au del de ma route pendant ces croisements de +courants atmosphriques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la +cte. + +--Si cela m'est possible, rpondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept huit degrs; j'essayerai de +remonter vers des latitudes prsumes des sources du Nil; peut-tre +apercevrons-nous quelques traces de l'expdition du capitaine Speke, +ou mme la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, +nous nous trouvons par 32 40' de longitude, et je voudrais monter +droit au del de l'quateur. + +--Vois donc! s'cria Kennedy en interrompant son compagnon, vois +donc ces hippopotames qui se glissent hors des tangs, ces masses de +chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils touffent! fit Joe. Ah! quelle manire charmante de voyager, +et comme on mprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur +Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui +marchent en rangs presss! Ils sont bien deux cents; ce sont des +loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne +craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre +que puisse faire un voyageur. Il est immdiatement mis en pices. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une +muselire, rpondit l'aimable garon. Aprs ca, si c'est leur +naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. ; + +Le silence se faisait peu peu sous linfluence de l'orage; il +semblait que l'air paissi devint impropre transmettre les sons; +l'atmosphre paraissait ouate et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorit. L'oiseau rameur, la grue +couronne, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entire offrait +les symptmes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Msn, vaste runion de villages peine distincts dans l'ombre; +parfois la rverbration d'un rayon gar dans l'eau morne indiquait +des fosss distribus rgulirement, et, par une dernire claircie, +le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des +tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques. + + J'touffe! dit lcossais en aspirant pleins poumons le plus +possible de cet air rarfi; nous ne bougeons plus! +Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'tre entran par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti prendre. + +--L'orage n'clatera peut-tre cette nuit, reprit Joe; les nuages +sont trs haut. + +--C'est une raison qui me fait hsiter les dpasser; il faudrait +monter une grande lvation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avanons et de quel ct nous +avanons. + +--Dcide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est fcheux que le vent soit tomb, reprit Joe; il nous eut +entrans loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposs qui peuvent nous enlacer +dans leurs tourbillons, et des clairs capables de nous incendier. +D'un autre ct, la force, de la rafale peut nous prcipiter +terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les +prils de la terre et les prils du ciel. Nous avons de leau en +quantit suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de +lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions l'abri et couchez-vous; je +vous rveillerai si cela est ncessaire. + +--Mais, mon matre, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +mme, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garon je prfre veiller. Nous sommes immobiles, +et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement la mme place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. + +Kennedy et Joe s'allongrent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensit. Cependant le dme de nuages +s'abaissait insensiblement, et l'obscurit se faisait profonde. La +vote noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour +l'craser. + +Tout d'un coup un clair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +dchirure n'tait pas referme qu'un effrayant clat de tonnerre +branlait le profondeurs du ciel. + + Alerte! s'cria Fergusson. + +Les deux dormeurs, rveills ce bruit pouvantable, se tenaient +ses ordres. + + Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y rsisterait pas. Montons avant que ces nuages +se rsolvent en eau et que le vent ne se dchane! + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se dveloppent avec une rapidit comparable + leur violence. Un second clair dchira la nue, et fut suivi de +vin autres immdiats. Le ciel tait zbr d'tincelles lectriques +qui grsillaient sous les larges gouttes de la pluie. + + Nous nous sommes attards, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais terre! terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'tre foudroy serait presque le mme, et nous serions +vite dchirs aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages quatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq clairs par minute Le ciel +est littralement en feu, et les clats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se dchanait avec une violence effrayante dans cette +atmosphre embrase; il tordait les nuages incandescents; on eut dit +le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquitantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavits dans l'enveloppe de +l'arostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +dtonait sous sa pression. Une sorte de grle, prcde d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphre et crpitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les +clairs dessinaient des tangentes enflammes sa circonfrence; il +tait plein feu. + + A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre +ses mains lui seul peut nous sauver. Prparons-nous tout +vnement, mme un incendie; notre chute peut n'tre pas rapide. + +La voix du docteur parvenait peine l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement +des clairs; il regardait les phnomnes de phosphorescence produits +par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'arostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au +bout d'un quart d'heure, il avait dpass la zone des nuages +orageux, les effluences lectriques se dveloppaient au-dessous de +lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus sa +nacelle. + +C'tait l l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner +lhomme. En bas, l'orage. En haut le ciel toil, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces +nuages irrits. + +Le docteur Fergusson consulta le baromtre; il donna douze mille +pieds d'lvation. Il tait onze heures du soir. + + Grce au ciel, tout danger est pass, dit-il; il nous suffit de +nous maintenir cette hauteur. + +C'tait effrayant! rpondit Kennedy. + +--Bon, rpliqua Joe, cela jette de la diversit dans le voyage, et +je ne suis pas fch d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un +joli spectacle! + + + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un ocan de verdure. + + + + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'levait au-dessus de +lhorizon; les nuages se dissiprent, et un joli vent rafrachit ces +premire lueurs matinales. + +La terre, toute parfume, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposs, avait peine +driv; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin +de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses +recherches furent vaines; le vent l'entrana dans l'ouest, jusqu'en +vue des clbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en +demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chane, +peu accidente, se dtachait sur l'horizon bleutre; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre +de l'Afrique; quelques cnes isols portaient la trace des neiges +ternelles. + +Nous voil, dit le docteur, dans un pays inexplor; le capitaine +Burton s'est avanc fort avant dans louest; mais il n'a pu +atteindre ces montagnes clbres; il en a mme ni l'existence, +affirme par Speke son compagnon; il prtend qu'elles sont nes dans +l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de +doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plat Dieu; j'espre trouver un vent favorable qui +me ramnera l'quateur; j'attendrai mme, s'il le faut, et je +ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents +contraires. + +Mais les prvisions du docteur ne devaient pas tarder se raliser. +Aprs avoir essay diffrentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + + Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et peine deux cents pieds de terre, toutes +circonstances heureuses pour reconnatre ces rgions nouvelles; le +capitaine Speke, en allant la dcouverte du lac Ukrou remontait +plus lest, en droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-tre; notre but est de pousser une pointe du ct des sources +du Nil, et nous avons plus de six cents milles parcourir, jusqu' +la limite extrme atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied terre, fit Joe, histoire de se +dgourdir les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs mnager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande frache. + +--Ds que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi renouveler notre rserve deau. Qui sait si +nous ne serons pas entrans vers des contres arides. On ne saurait +donc prendre trop de prcautions. + +A midi, le Victoria se trouvait par 29 15, de longitude et 3 15' +de latitude. Il dpassait le village d'Uyofu, dernire limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukrou, que +l'on ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapproches de l'quateur semblent tre un peu plus +civilises, et sont gouvernes par des monarques absolus, dont le +despo-tisme est sans bornes; leur runion la plus compacte constitue +la province de Karagwah. + +Il fut dcid entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la +terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte +prolonge, et l'arostat serait soigneusement pass en revue; la +flamme du chalumeau fut modre; les ancres lances au dehors de la +nacelle vinrent bientt raser les hautes herbes d'une immense +prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon +ras, mais en ralit ce gazon avait de sept huit pieds +d'paisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un +papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'tait comme un ocan +de verdure sans un seul brisant. + + Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'aperois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la +chasse me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces +herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place +favorable. + +C'tait en vrit une promenade charmante, une vritable navigation +sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces +ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, +et semblait fendre des flots, cela prs qu'une vole doiseaux aux +splendides couleurs s'chappait parfois des hautes herbes avec mille +cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et +traaient un sillon qui se refermait derrire elles, comme le +sillage d'un vaisseau. + +Tout coup, le ballon prouva une forte secousse; l'ancre avait +mordu sans doute une fissure de roc cache sous ce gazon +gigantesque. + + Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'chelle, rpliqua le chasseur. + +Ces paroles n'taient pas acheves, qu'un cri aigu retentit dans +l'air, et les phrases suivantes, entrecoupes d'exclamations, +s'chapprent de la bouche des trois voyageurs. + + Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a drap. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientt une forme +allonge et sinueuse sleva au-dessus d'elles. + + Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'cria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'lphant. + +--Un lphant, Samuel! + +Et Kennedy, ce disant, paula son arme. + + Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon ct, Joe, du bon ct. + +L'lphant s'avanait avec une certaine rapidit; il arriva bientt + une clairire, o l'on put le voir tout entier; sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un mle d'une magnifique espce; +il portait deux dfenses blanchtres, d'une courbure admirable, et +qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre +taient fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se dbarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait la nacelle. + + En avant! hardi! s'cria Joe au comble de la joie, excitant de +son mieux cet trange quipage. Voil encore une nouvelle manire de +voyager! Plus que cela de cheval! un lphant, s'il vous plat. + +--Mais o nous mne-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui +lui brillait les mains. + +--Il nous mne o nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +-- Wig a more! Wig a more! comme disent les paysans d'cosse, +s'criait le joyeux Joe. En avant! en avant! + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite +et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes +secousses la nacelle. Le docteur, la hache la main, tait prt +couper la corde s'il y avait lieu. + + Mais, dit-il, nous ne nous sparerons de notre ancre qu'au dernier +moment. + +Cette course, la suite d'un lphant, dura prs d'une heure et +demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigu; ces normes +pachydermes peuvent fournir des trottes considrables, et, d'un jour + l'autre, on les retrouve des distances immenses, comme les +baleines dont ils ont la masse et la rapidit. + + Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponne, +et nous ne faisons qu'imiter la manuvre des baleiniers pendant +leurs pches. + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois pais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et +trois milles environ; il devenait ds lors ncessaire que le ballon +ft spar de son conducteur. + +Kennedy fut donc charg d'arrter l'lphant dans sa course; il +paula sa carabine; mais sa position n'tait pas favorable pour +atteindre l'animal avec succs; une premire balle, tire au crne, +s'aplatit comme sur une plaque de tle; l'animal n'en parut +aucunement troubl; au bruit de la dcharge, son pas s'acclra, et +sa vitesse fut celle d'un cheval lanc au galop. + + Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tte dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au dfaut dor au +dfaut de lpaule, reprit Dick en chargeant; sa carabine avec +soin, et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + + Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je +vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. + +Et deux balles allrent se loger dans les flancs de la bte. + +L'lphant s'arrta, dressa sa trompe, et reprit toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tte, et le sang +commenait couler flots de ses blessures. + + Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas vingt +toises du bois! + +Dix coups retentirent encore. Llphant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craqurent faire croire que tout tait bris; +la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le cble de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait tre ni dtach, ni entam par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +reut une balle dans l'il au moment o il relevait la tte; il +s'arrta, hsita; ses genoux plirent; il prsenta son flanc au +chasseur. + + Une balle au cur, dit celui-ci, en dchargeant une dernire +fois la carabine. + +L'lphant poussa un rugissement de dtresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba +de tout son poids sur une de ses dfenses qu'il brisa net. Il tait +mort. + + Sa dfense est brise! s'cria Kennedy. De l'ivoire qui en +Angleterre vaudrait trente-cinq guines les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu' terre par la corde +de l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? rpondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? +Sommes-nous venus ici pour faire fortune? + +Joe visita l'ancre; elle tait solidement retenue la dfense +demeure intacte. Samuel et Dick sautrent sur le sol, tandis que +l'arostat demi dgonfl se balanait au-dessus du corps de +l'animal. + +La magnifique bte! s'cria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais +vu dans l'Inde un lphant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick; les lphants du centre +de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chasss aux environs du Cap, qu'ils migrent vers +l'quateur, o nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, rpondit Joe, j'espre que nous goterons un peu de +celui-l! Je m'engage vous procurer un repas succulent aux dpens +de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. +Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je +vais faire la cuisine. + +--Voil qui est bien ordonn, rpondit le docteur. Fais ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de +libert que Joe a daign m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas dimprudence. Ne tloigne pas. + +--Sois tranquille. + +Et Dick, arm de son fusil, s'enfona dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sches qui +couvraient le sol, et provenaient des troues faites dans le bois +par les lphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il +entassa au-dessus du bcher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'lphant, tomb dix +toises du bois peine; il dtacha adroitement la trompe qui +mesurait prs de deux pieds de largeur sa naissance; il en choisit +la partie la plus dlicate, et y joignit un des pieds spongieux de +l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la +bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bcher fut entirement consum l'intrieur et +l'extrieur, le trou, dbarrass des cendres et des charbons, offrit +une temprature trs leve; les morceaux de l'lphant, entours de +feuilles aromatiques, furent dposs au fond de ce four improvis, +et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe leva un second bcher +sur le tout, et quand le bois fut consum, la viande tait cuite +point. + +Alors Joe retira le dner de la fournaise; il dposa cette viande +apptissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, +du caf, et puisa une eau frache et limpide un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dress faisait plaisir voir, et Joe pensait, sans +tre trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! rptait-il. Un repas ses +heures! un hamac perptuel! qu'est-ce que l'on peut demander de +plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! + +De son ct, le docteur Fergusson se livrait un examen srieux de +larostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la +tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement +rsist; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la +force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que +l'hydrogne tait en mme quantit; lenveloppe Jusque-l demeurait +entirement impermable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitt Zanzibar; +le pemmican n'tait pas encore entam; les provisions de biscuit et +de viande conserve suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc +que la rserve d'eau renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient tre en parfait tat; grce + leurs articulations de caoutchouc, ils s'taient prts toutes +les oscillations de larostat. + +Son examen termin, le docteur soccupa de mettre ses notes en +ordre. Il fit une esquisse trs russie de la campagne environnante, +avec la longue prairie perte de vue, la fort de camaldores, et le +ballon immobile sur le corps du monstrueux lphant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de +perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant + l'espce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de prparer +ce surcrot de provisions. + + Le dner est servi, s'cria-t-il bientt de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu' s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'lphant furent dclars exquis; on but +l'Angleterre comme toujours, et de dlicieux havanes parfumrent +pour la premire fois cette contre charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il tait enivr; +il proposa srieusement son ami le docteur de s'tablir dans cette +fort, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se ft +propos pour remplir le rle de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si dserte, que le docteur +rsolut de passer la nuit terre. Joe dressa un cercle de feux, +barricade indispensable contre les btes froces; les hynes, les +couguars, les chacals, attirs par l'odeur de la chair d'lphant, +rodrent aux alentours. Kennedy dut plusieurs reprises dcharger +sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit +s'acheva sans incident fcheux. + + + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukrou.--Une nuit dans une +le.--L'quateur.--Traverse du lac.--Les cascades.--Vue du +pays.--Les sources du Nil.--L'le Benga.--La signature +d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre. + + + + + +Le lendemain ds cinq heures, commenaient les prparatifs du +dpart. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouve, brisa +les dfenses de l'lphant. Le Victoria, rendu la libert, +entrana les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit +milles. + +Le docteur avait soigneusement relev sa position par la hauteur des +toiles pendant la soire prcdente. Il tait par 2 40' de +latitude au-dessous de lquateur, soit cent soixante milles +gographiques; il traversa de nombreux villages sans se proccuper +des cris provoqus par son apparition; il prit note de la +conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les +rampes du Rubemh, presque aussi roides que les sommets de +l'Ousagara, et rencontra plus tard, Tenga, les premiers ressauts +des chanes de Karagwah, qui, selon lui, drivent ncessairement des +montagnes de la Lune Or, la lgende ancienne qui faisait de ces +montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vrit, puisqu'elles +confinent au lac Ukrou, rservoir prsum des eaux du grand +fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperut enfin +l'horizon ce lac tant cherch, que le capitaine Speke entrevit le 3 +aot 1858. + +Samuel Fergusson se sentait mu, il touchait presque lun des +points principaux de son exploration, et, la lunette l'il, il ne +perdait pas un coin de cette contre mystrieuse que son regard +dtaillait ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre gnralement effrite; peine quelques +ravins cultivs; le terrain, parsem de cnes d'une altitude +moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge +remplaaient les rizires; l croissaient ce plantain d'o se lire +le vin du pays, et le mwani , plante sauvage qui sert de caf. La +runion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un +chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures bahies d'une race assez belle, +au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +tranaient dans les plantations, et le docteur tonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, trs apprci, +s'obtenait par un rgime obligatoire de lait caill. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1 45' de latitude australe; +une heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a t nomm Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; son extrmit mridionale, le capitaine trouva +un groupe d'les, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu' Muanza, sur la cte de l'est, o il fut bien +reu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande le dUkrou; cette le, trs populeuse, est +gouverne par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'le mare +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du +docteur, qui aurait voulu en dterminer les contours infrieurs. Les +bords, hrisss de boissons pineux et de broussailles enchevtres, +disparaissaient littralement sous des myriades de moustiques d'un +brun clair; ce pays devait tre inhabitable et inhabit; on voyait +des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forts de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchtres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on +eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives +pour que des communications ne puissent s'tablir; d'ailleurs les, +temptes y sont fortes et frquentes, car les vents font rage dans +ce bassin lev et dcouvert. + +Le docteur eut de la peine se diriger; il craignait d'tre +entran vers lest; mais heureusement un courant le porta +directement au nord, et, six heures du soir, le Victoria s'tablit +dans une petite le dserte, par 0 30' de latitude, et 32 52' de +longitude vingt milles de la cte. + +Les voyageurs purent s'accrocher un arbre, et, le vent s'tant +calm vers le soir, ils demeurrent tranquillement sur leur ancre. +On ne pouvait songer prendre terre; ici, comme sur les bords du +Nyanza, des lgions de moustiques couvraient le sol d'un nuage pais +Joe mme revint de l'arbre couvert de piqres; mais il ne se fcha +pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Nanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'chapper ces impitoyables insectes qui s'levaient +avec un murmure inquitant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait dtermine le capitaine Speke, soit trois mille +sept cent cinquante pieds. + + Nous voici donc dans une le! dit Joe, qui se grattait se +rompre les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, rpondit le chasseur, et, sauf +ces aimables insectes, on n'y aperoit pas un tre vivant. + +---Les les dont le lac est parsem, rpondit le docteur Fergusson, +ne sont, vrai dire, que des sommets de collines immerges; mais +nous sommes heureux d'y avoir rencontr un abri, car les rives du +lac sont habites par des tribus froces. Dormez donc, puisque le +ciel nous prpare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'il. Mes penses chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous dcouvrirons peut-tre les sources du Nil, ce +secret demeur impntrable. Si prs des sources du grand fleuve, je +ne saurais dormir. + +Kennedy et Joe, que les proccupations scientifiques ne troublaient +pas ce point, ne tardrent pas s'endormir profondment sous la +garde du docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait quatre heures du +matin par un ciel gristre; la nuit quittait difficilement les eaux +du lac, qu'un pais brouillard enveloppait, mais bientt un vent +violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balanc pendant +quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le +nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + + Nous sommes en bon chemin! s'cria-t-il. Aujourd'hui ou jamais +nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons +l'quateur! nous entrons dans notre hmisphre! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon matre, que lquateur passe par +ici? + +--Ici mme mon brave garon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me parat convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! rpondit le docteur en riant; tu as une +manire d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voil comment fut clbr le passage de la ligne bord du +Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la cte basse +et peu accidente; au fond, les plateaux plus levs de l'Uganda et +de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: prs de trente +milles l'heure. + +Les eaux du Nyanza, souleves avec violence, cumaient comme les +vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balanaient +longtemps aprs les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait +avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossires +furent-elles entrevues pendant cette rapide traverse. + + Le lac, dit le docteur, est videmment, par sa position leve, le +rservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le +ciel lui rend en pluie ce qu'il enlve en vapeurs ses effluents Il +me parat certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, rpliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la cte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +dserte et boise. Le vent s'leva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manire +se terminer par un angle trs ouvert, vers 240' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides +cette extrmit du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage une rivire bouillonnante. + +Tout en manuvrant son arostat, le docteur Fergusson examinait le +pays d'un regard avide. + + Voyez! s'cria-t-il, voyez, mes amis! les rcits des Arabes +taient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac +Ukrou se dchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous +le descendons, et il coule avec une rapidit comparable notre +propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds +va certainement se confondre avec les flots de la Mditerrane! +C'est le Nil! + +--C'est le Nil! rpta Kennedy, qui se laissait prendre +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'criait volontiers vive quelque chose +quand il tait en joie. + +Des rochers normes embarrassaient et l le cours de cette +mystrieuse rivire. L'eau cumait; il se faisait des rapides et +des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prvisions. Des +montagnes environnantes se dversaient de nombreux torrents, +cumants dans leur chute; lil les comptait par centaines. On +voyait sourdre du sol de minces filets d'eau parpills, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient +cette rivire naissante, qui se faisait fleuve aprs les avoir +absorbs. + + Voil bien le Nil, rpta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionn les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmtique. N reprsentait 50, E 5, I 10, L 30, +O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'anne]; peu +importe, aprs tout, puisqu'il a d livrer enfin le secret de ses +sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identit de cette +rivire et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrcusables, infaillibles, +rpondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. + +Les montagnes se sparaient, faisant place des villages nombreux, + des champs cultivs de ssame, de dourrah, de cannes sucre. Les +tribus de ces contres se montraient agites, hostiles; elles +semblaient plus prs de la colre que de l'adoration; elles +pressentaient des trangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le +Victoria dut se tenir hors de la porte des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! rpliqua Joe, tant pis pour ces indignes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, rpondit le docteur Fergusson, +ne ft-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +rsultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand mme nous devrions faire +le coup de fusil! + +--La chose me va, rpondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon matre, dit Joe en se prparant au combat. + +Ce ne sera pas la premire fois, rpondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes la main; pareille chose est arrive +un savant franais, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait +le mridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi tes deux gards du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons mme nous lever pour saisir la +configuration exacte du pays. + +L'hydrogne se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria +planait une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du +sol. + +On distinguait de l un inextricable rseau de rivires que le +fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, +entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + + Nous ne sommes pas quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tte, et moins de cinq milles du point +atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de +terre avec prcaution. + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + + Maintenant, mes amis, soyez prts tout hasard. + +--Nous sommes prts, rpondirent Dick et Joe. + +--Bien! + +Le Victoria marcha bientt en suivant le lit du fleuve, et cent +pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les +indigne s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient +ses rives. Au deuxime degr, il forme une cascade pic de dix +pieds de hauteur environ, et par consquent infranchissable. + + Voil bien la cascade indique par M. Debono, s'cria le +docteur. + +Le bassin du fleuve s'largissait, parsem d'les nombreuses que +Samuel Fergusson dvorait du regard; il semblait chercher un point +de repre qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques ngres s'tant avancs dans une barque au-dessous du +ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les +atteindre, les obligea regagner la rive au plus vite. + + Bon voyage! leur souhaita Joe; leur place, je ne me hasardera +pas revenir! j'aurais singulirement peur d'un monstre qui lance +la foudre volont. + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une le couche au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'cria-t-il; voyez, l-bas! + +En effet, quatre arbres isols s'levaient son extrmit. + +C'est l'le de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, aprs? demanda Dick. + +--C'est l que nous descendrons, s'il plat Dieu! + +--Mais elle parat habite, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voil un rassemblement d'une +vingtaine d'indignes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, rpondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, rpliqua le chasseur. + +Le soleil tait au znith. Le Victoria se rapprocha de l'le. + +Les ngres, appartenant la tribu de Makado, poussrent des cris +nergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'corce. +Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en +clats. + +Ce fut une droute gnrale. Les indignes se prcipitrent dans le +fleuve et le traversrent la nage; des deux rives, il vint une +grle de balles et une pluie de flches, mais sans danger pour +l'arostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se +laissa couler terre. + + L'chelle! s'cria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un tmoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je rponds de tout. + + Viens, Dick! dit le docteur en mettant pied terre. + +Il entrana son compagnon vers un groupe de rochers qui se +dressaient la pointe de l'le; l, il chercha quelque temps, +fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + + Regarde, dit-il. + +--Des lettres! s'cria Kennedy. + +En effet, deux lettres graves sur le roc apparaissaient dans toute +leur nettet. On lisait distinctement: + +A. D. + + A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature +mme du voyageur qui a remont le plus avant le cours du Nil! + +--Voil qui est irrcusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. + +Le docteur regarda une dernire fois ces prcieuses initiales, dont +il prit exactement la forme et les dimensions. + + Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indignes qui se prparent +repasser le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous +presserons la main de nos compatriotes! + +Dix minutes aprs, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant +que le docteur Fergusson, en signe de succs, dployait le pavillon +aux armes d'Angleterre. + + + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les rcits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Rflexions senses de Joe.--Le Victoria +court des bordes.--Les ascensions arostatiques.--Madame Blanchard. + + + + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami +consulter la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons reli les +explorations de l'est celles du nord; il ne faut pas se plaindre. + +Le Victoria s'loignait peu peu du Nil. + + Un dernier regard, fit le docteur, cette infranchissable +latitude que les plus intrpides voyageurs n'ont jamais pu dpasser! +Voil bien ces intraitables tribus signales par MM. Petherick, +d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes +redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos dcouvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du +Bahr-el-Abiad, sont immerges dans un lac grand comme une mer; c'est +l qu'il prend naissance; la posie y perdra sans doute; on aimait +supposer ce roi des fleuves une origine cleste; les anciens +l'appelaient du nom d'Ocan, et l'on n'tait pas loign de croire +qu'il dcoulait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et +accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y +aura peut-tre pas toujours des savants, il y aura toujours des +potes. + +--On aperoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrs de latitude. +Rien n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques +heures le cours du Nil! + +--Et l-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperois le sommet +d'une montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute +cette contre a t visite par M. Debono, qui la parcourait sous le +nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se +font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des prils, +qu'il a d affronter. + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour viter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus inclin. + + Mes amis, dit le docteur ses deux compagnons, voici que nous +commenons vritablement notre traverse africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu dsormais. Le courage ne nous fera pas dfaut? + +--Jamais, s'crirent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forts, des +villages disperss, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne +tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette mmorable journe du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent +vingt-cinq lieues]. + +Mais cette dernire partie du voyage les avait laisss sous une +impression triste. Un silence complet rgnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson tait-il absorb par ses dcouvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils cette traverse au milieu de rgions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, ml de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis loigns. Joe seul montrait +une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne +ft pas l du moment qu'elle tait absente; mais il respecta le +silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria mouillait par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble ds qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des ides plus sereines revinrent au rveil; il +faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon ct; un +djeuner, fort gay par Joe, acheva de remettre les esprits en +belle humeur. + +La contre parcourue en ce moment est immense; elle confin aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose +tre le royaume d'Usoga; des gographes ont prtendu qu'il existait +au centre de l'Afrique une vaste dpression, un immense lac central. +Nous verrons si ce systme a quelque apparence de vrit. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les rcits des Arabes. Ces gens-l sont trs conteurs, trop +conteurs peut-tre. Quelques voyageurs, arrivs Kazeh ou aux +Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contres centrales, ils +les ont interrogs sur leur pays, ils ont runi un faisceau de ces +documents divers, et en ont dduit des systmes. Au fond de tout +cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne +se trompait pas sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, rpondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont t +tents. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette rgion est habite? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habite. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus parses sont comprises sous la dnomination gnrale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatope; il +reproduit le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu tais la cause immdiate de cette onomatope, +tu ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considres comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Trs certain; on avait aussi prtendu que ces indignes taient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupdes; mais on a bientt +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bte dont ils +sont revtus. + +--Tant pis! une queue est fort agrable pour chasser les +moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut relguer cela au rang des +fables, tout comme les ttes de chiens que le voyageur Brun-Rollet +attribuait certaines peuplades. + +--Des ttes de chiens? Commode pour aboyer et mme pour tre +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avr, c'est la frocit de ces +peuples, trs avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec +passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois tre mang dans un +moment de disette, je veux que ce soit votre profit et celui de +mon matre! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de +honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voil qui est entendu, nous +comptons sur toi l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, rpliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-tre! rpondit Joe; l'homme est un animal si goste! + +Dans l'aprs-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait peine de distinguer les +objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic +imprvu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrt. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurit. + +La mousson souffla avec une violence extrme pendant la matine du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavits infrieures du +ballon; sagitait violemment l'appendice par lequel pntraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, +manuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en mme temps que l'orifice de l'arostat demeurait +hermtiquement ferm. + + Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous vitons d'abord la dperdition d'un gaz prcieux; ensuite, nous +ne laissons point autour de nous une trane inflammable, laquelle +nous finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un fcheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions prcipits terre? demanda Dick. + +--Prcipits, non! Le gaz brlerait tranquillement, et nous +descendrions peu peu. Pareil accident est arriv une aronaute +franaise, madame Blanchard; elle mit le feu son ballon en lanant +des pices d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait +pas tue, sans doute, si sa nacelle ne se ft heurte une +chemine, d'o elle fut jete terre. + +--Esprons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traverse ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empche d'arriver notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, +d'ailleurs, ont toujours t causs par l'imprudence des aronautes +ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur +plusieurs milliers d'ascensions arostatiques, on ne compte pas +vingt accidents ayant caus la mort. En gnral, ce sont les +attrissements et les dparts qui offrent le plus de dangers. Aussi, +en pareil cas, ne devons-nous ngliger aucune prcaution. + +--Voici l'heure du djeuner, dit Joe; nous nous contenterons de +viande conserve et de caf, jusqu' ce que M. Kennedy ait trouv +moyen de nous rgaler d'un bon morceau de venaison. + + + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille cleste.--Les figuiers-palmiers.--Les mammoth trees. + L'arbre de guerre.--L'attelage ail.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + + + + +Le vent devenait violent et irrgulier. Le Victoria courait de +vritables bordes dans les airs. Rejet tantt dans le nord, tantt +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + + Nous marchons trs vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les frquentes oscillations de l'aiguille aimante, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues +l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la +campagne disparat rapidement sous nos pieds. Tenez! cette fort a +l'air de se prcipiter au-devant de nous! + +--La fort est dj devenue une clairire, rpondit le chasseur. + +--Et la clairire un village, riposta Joe, quelques instants plus +tard. Voil-t-il des faces de ngres assez bahies! + +--C'est bien naturel, rpondit le docteur. Les paysans de France, +la premire apparition des ballons, ont tir dessus, les prenant +pour de monstres ariens; il est donc permis un ngre du Soudan +d'ouvrir de grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon matre; si elle arrive saine et sauve, ils +l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les +morceaux! + +Et, ce disant, il lana une bouteille, qui ne manqua pas de se +briser en mille pices, tandis que les indignes se prcipitaient +dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'cria: + + Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espce par en +haut, et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voil un pays o les arbres poussent les uns sur +les autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, rpondit le docteur, +sur lequel il s'est rpandu un peu de terre vgtale. Le vent un +beau jour y a jet une graine de palmier, et le palmier a pouss +comme en plein champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voil qui sera got de tous les petits propritaires. + +En ce moment, il fallut lever le Victoria pour franchir une fort +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +sculaires. + + Voil de magnifiques arbres, s'cria Kennedy; je ne connais rien +de beau comme l'aspect de ces vnrables forts. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher +Dick; et cependant elle n'aurait rien d'tonnant dans les forts du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus levs? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les mammouth trees. + +Ainsi, en Californie, on a trouv un cdre lev de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui dpasse la tour du Parlement, et mme +la grande pyramide d'gypte. La base avait cent vingt pieds de tour, +et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de +quatre mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'tonnant alors! Quand on vit +quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la rponse de Joe, la fort +avait dj fait place une grande runion de huttes circulairement +disposes autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, +et Joe de s'crier sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-l produit de +pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait +en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait +Joe taient des ttes frachement coupes, suspendues des +poignards fixs dans l'corce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens +enlvent la peau du crne, les Africains la tte entire. + +--Affaire de mode, dit Joe. + +Mais dj le village aux ttes sanglantes disparaissait l'horizon; +un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des +cadavres demi dvors, des squelettes tombant en poussire, des +membres humains pars et l, taient laisss en pture aux hynes +et aux chacals. + + Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux btes froces, qui +achvent de les dvorer leur aise, aprs les avoir trangls d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'cossais. +C'est plus sale, voil tout. + +--Dans les rgions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-tre sa famille; on y met le feu, et tout brle +en mme temps. J'appelle cela de la cruaut, mais j'avoue avec +Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi +barbare. + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala +quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient l'horizon. + + Ce sont des aigles, s'cria Kennedy, aprs les avoir reconnus avec +la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que +le notre. + +--Le ciel nous prserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutt craindre pour nous que les btes froces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! rpondit le chasseur, nous les carterions coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne rsisterait pas un de leurs coups de +bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrays +qu'attirs par notre machine. + +--Eh mais! une ide, dit Joe, car aujourd'hui les ides me +poussent par douzaines; si nous parvenions prendre un attelage +d'aigles vivants, nous les attacherions notre nacelle, et ils nous +traneraient dans les airs! + +--Le moyen a t srieusement propos, rpondit le docteur; mais je +le crois peu praticable avec des animaux assez rtifs de leur +naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait +avec des illres qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils +iraient droite ou gauche; aveugles, ils s'arrteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de prfrer un vent favorable tes +aigles attels; cela cote moins cher nourrir, et c'est plus sr. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon ide. + +Il tait midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait une +allure plus modre; le pays marchait au-dessous de lui, il ne +fuyait plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles +des voyageurs; ceux-ci se penchrent et aperurent dans une plaine +ouverte un spectacle fait pour les mouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nues de flches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrive du Victoria; ils +taient environ trois cents, se choquant dans une inextricable +mle; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blesss dans +lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux voir. + +A l'apparition de l'arostat, il y eut un temps d'arrt; les +hurlements redoublrent; quelques flches furent lances vers la +nacelle, et l'une d'elles assez prs pour que Joe l'arrtt de la +main. + + Montons hors de leur porte! s'cria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis + +Le massacre continuait de part et d'autre, coups de haches et de +sagaies; ds qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se +htait de lui couper la tte; les femmes, mles cette cohue, +ramassaient les ttes sanglantes et les empilaient chaque +extrmit du champ de bataille; souvent elles se battaient pour +conqurir ce hideux trophe. + + L'affreuse scne! s'cria Kennedy avec un profond dgot. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Aprs cela, s'ils avaient +un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas rpondit vivement le docteur! non pas! mlons-nous de ce +qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rle +de la Providence? Fuyons au plus tt ce spectacle repoussant! Si +les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le thtre de leurs +exploits, ils finiraient peut-tre par perdre le got du sang et des +conqutes! + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athltique, jointe une force d'hercule D'une main il plongeait sa +lance dans les ranges compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes troues coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se prcipita sur un bless dont +il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le +portant sa bouche, il y mordit pleines dents. + + Ah! dit Kennedy, lhorrible bte! je n'y tiens plus! + +Et le guerrier, frapp d'une balle au front, tomba en arrire. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette +mort surnaturelle les pouvanta en ranimant l'ardeur de leurs +adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonn de +la moiti des combattants. + + Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis cur de ce spectacle. + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pt voir la tribu +victorieuse, se prcipitant sur les morts et les blesss, se +disputer cette chair encore chaude, et s'en repatre avidement. + + Pouah! fit Joe, cela est repoussant! + +Le Victoria s'levait en se dilatant; les hurlements de cette horde +en dlire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, +ramen vers le sud, il s'loigna de cette scne de carnage et de +cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents varis, avec de nombreux +cours d'eau qui s'coulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute +dans ces affluents du lac N ou du fleuve des Gazelles, sur lequel +M. Guillaume Lejean a donn de si curieux dtails. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27 de longitude, et 4 +20' de latitude septentrionale, aprs une traverse de 150 milles. + + + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs tranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! moi!--Rponse en +franais.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + + + + +La nuit se faisait trs obscure. Le docteur n'avait pu reconnatre +le pays; il s'tait accroch un arbre fort lev, dont il +distinguait peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son +habitude, il prit le quart de neuf heures, et minuit Dick vint le +remplacer. + + Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous +de nous; je ne sais trop o le vent nous a ports; un excs de +prudence ne peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques btes sauvages. + +--Non! cela m'a sembl tout autre chose; enfin, la moindre +alerte, ne manque pas de nous rveiller. + +--Sois tranquille. + +Aprs avoir cout attentivement une dernire fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientt. + +Le ciel tait couvert d'pais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'prouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoud sur la nacelle de manire surveiller le chalumeau +en activit, considrait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, +et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prvenus, son regard +croyait parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment mme il crut distinctement en saisir une deux cents pas +de distance; mais ce ne fut qu'un clair, aprs lequel il ne vit +plus rien. + +C'tait sans doute lune de ces sensations lumineuses que l'il +peroit dans les profondes obscurits. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indcise, +quand un sifflement aigu traversa les airs. + +tait-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de +lvres humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravit de la situation, fut sur le point +d'veiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +btes se trouvaient hors de porte; il visita donc ses armes, et, +avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans +l'espace. + +Il crut bientt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers larbre; un rayon de lune qui filtra comme un +clair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe +d'individus s'agitant dans lombre. + +L'aventure des cynocphales lui revint l'esprit; il mit la main +sur lpaule du docteur. + +Celui-ci se rveilla aussitt. + + Silence, fit Kennedy, parlons voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, rveillons Joe. + +Ds que Joe se fut lev, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + + Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses prcautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'chelle. + +--Et pendant ce temps, rpartit le docteur, je prendrai mes mesures +de manire pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu' la dernire extrmit, dit le +docteur; il est inutile de rvler notre prsence dans ces parages. + + +Dick et Joe rpondirent par un signe. Ils se laissrent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minuts, ils coutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'corce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'cossais. + + N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'tait un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--Jaime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +rpugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants aprs. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce ct, je me charge de l'autre. + +--Bien. + +Ils se trouvaient tous les deux isols au sommet dune matresse +branche, pousse droit au milieu de cette fort quon appelle un +baobab; l'obscurit accrue par l'paisseur du feuillage tait +profonde; cependant Joe, se penchant l'oreille de Kennedy et lui +indiquant la partie infrieure de l'arbre, dit: + + Des ngres. + +Quelques mots changs voix basse parvinrent mme jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe paula son fusil. + + Attends, dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escalad le baobab; ils surgissaient +de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais srement; ils se trahissaient alors par +les manations de leurs corps frotts d'une graisse infecte. + +Bientt deux ttes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau mme de la branche qu'ils occupaient. + + Attention, dit Kennedy, feu! + +La double dtonation retentit comme un tonnerre, et s'teignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait +disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'tait produit un cri trange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement profr +ces mots en franais: + + A moi! moi! + +Kennedy et Joe, stupfaits, regagnrent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! moi! + +--Un Franais aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-tre! + +--Le malheureux, s'cria le chasseur? on l'assassine, on le +martyrise! + +Le docteur cherchait vainement dguiser son motion. + + On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Franais est tomb +entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans +avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il +aura reconnu un secours inespr, une intervention providentielle. +Nous ne mentirons pas cette dernire esprance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prts tobir. + +--Combinons donc nos manuvres, et ds le matin, nous chercherons +l'enlever. + +--Mais comment carterons-nous ces misrables ngres? Demanda +Kennedy. + +--Il est vident pour moi, dit le docteur, la manire dont ils ont +dguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes feu; nous devrons +donc profiter de leur pouvante; mais il faut attendre le jour avant +d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'aprs la +disposition des lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas tre loin, dit Joe, car... + +--A moi! moi! rpta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'cria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette +nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du +docteur, s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font +mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'cossais, pour me glisser vers +ce malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arrtez mes amis! arrtez! Ce dessein fait honneur votre cur +et votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez +plus encore celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrays, +disperss! Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obis-moi; j'agis pour le salut commun; si, +par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortun qui attend, qui espre! Rien ne lui rpond! +Personne ne vient son secours! Il doit croire que ses sens ont +t abuss, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurit, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'cria avec nergie dans la langue de l'tranger: + + Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! + +Un hurlement terrible lui rpondit, touffant sans doute la rponse +du prisonnier. + + On l'gorge! on va l'gorger! s'cria Kennedy. Notre +intervention n'aura servi qu' hter l'heure de son supplice! Il +faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que prtends-tu faire au milieu de cette +obscurit? + +--Oh! s'il faisait jour! s'cria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton +singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, rpondit le chasseur. Je descendrais + terre et je disperserais cette canaille coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon matre, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette flche que j'ai ramasse au vol, et laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant voix +haute, puisque ces ngres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficult la plus +grande serait pour cet infortun de se sauver, en admettant qu'il +parvint tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant toi, mon +cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'pouvante +jete par nos armes feu, ton projet russirait peut-tre; mais +s'il chouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes +sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de +notre ct et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, rpliqua le chasseur. + +--Peut-tre! rpondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon matre, tes-vous donc capable de dissiper ces tnbres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le +premier savant du monde. + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il rflchissait. Ses +deux compagnons le considraient avec motion; ils taient +surexcits par cette situation extraordinaire. Bientt Fergusson +reprit la parole: + + Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emports: sont encore intacts. +J'admets que ce prisonnier, un homme videmment puis par les +souffrances, pse autant que l'un de nous; il nous restera encore +une soixantaine de livres jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc manuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au +prisonnier, et que je jette une quantit de lest gale son poids, +je n'ai rien chang l'quilibre du ballon; mais alors, si je veux +obtenir une ascension rapide pour chapper cette tribu de ngres, +il me put employer des moyens plus nergiques que le chalumeau; or, +en prcipitant cet excdant de lest au moment voulu, je suis certain +de m'enlever avec une grande rapidit. + +--Cela est vident. + +--Oui, mais il y a un inconvnient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantit de gaz proportionnelle au +surcrot de lest que j'aurai jet. Or, ce gaz est chose prcieuse; +mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un +homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +faon ce qu'ils puissent tre prcipits d'un seul coup. + +--Mais cette obscurit? + +--Elle cache nos prparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils +seront termins Ayez soin de tenir toutes les armes porte de +notre main. Peut-tre faudra-t-il faire le coup de feu; or nous +avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour +les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent tre tirs +en un quart de minute. Mais peut-tre n'aurons-nous pas besoin de +recourir tout ce fracas. Etes-vous prts? + +--Nous sommes prts, rpondit Joe. + +Les sacs taient disposs, les armes taient en tat. + + Bien; fit le docteur. Ayez lil tout. Joe sera charg de +prcipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien +ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; dtacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. + +Joe se laissa glisser par le cble, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, peu prs +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la prsence d'une +suffisante quantit de gaz dans la caisse de mlange pour alimenter +au besoin le chalumeau sans qu'il ft ncessaire de recourir pendant +quelque temps l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux +fils conducteurs parfaitement isols qui servaient la +dcomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il +en retira deux morceaux de charbon taills en pointe, qu'il fixa +l'extrmit de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut termin son travail, il se tint debout au +milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et +en rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et blouissante lueur fut produite avec un +insoutenable clat entre les deux pointes de charbon; une gerbe +immense de lumire lectrique brisait littralement l'obscurit de +la nuit. + + Oh! fit Joe, mon matre! + +--Pas un mot, dit le docteur. + + + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumire.--Le missionnaire.--Enlvement dans un rayon +de lumire.--Le prtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du +docteur.--Une vie d'abngation.--Passage d'un volcan. + + + + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant +rayon de lumire et l'arrta sur un endroit o des cris d'pouvante +se firent entendre Ses deux compagnons y jetrent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque +immobile s'levait au centre d'une clairire; entre des champs de +ssame et de cannes sucre, on distinguait une cinquantaine de +huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu +nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de +ce poteau gisait une crature humaine, un jeune homme de trente ans +au plus, avec de longs cheveux noirs, demi nu, maigre, +ensanglant, couvert de blessures, la tte incline sur la poitrine, +comme le Christ en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crne indiquaient encore +la place d'une tonsure demi efface. + + Un missionnaire! un prtre! s cria Joe. + +--Pauvre malheureux! rpondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! + +La foule des ngres, en apercevant le ballon, semblable une comte +norme avec une queue de lumire clatante, fut prise d'une +pouvante facile concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la +tte. Ses yeux brillrent dun rapide espoir, et sans trop +comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs +inesprs. + + Il vit! il vit! s'cria Fergusson; Dieu soit lou! Ces +sauvages sont plongs dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! +Vous tes prts, mes amis. + +--Nous sommes prts Samuel. + +--Joe, teins le chalumeau. + +L'ordre du docteur fut excut. Une brise peine saisissable +poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en mme +temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. +Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes +lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau tincelant +qui dessinait a et l de rapides et vives plaques de lumire. La +tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu +peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique +du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurit. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques ngres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur chapper, +revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le +docteur lui ordonna de ne point tirer. + +Le prtre, agenouill, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'tait pas mme li ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment o la nacelle arriva prs du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le prtre bras-le-corps, le dposa +dans la nacelle, l'instant mme o Joe prcipitait brusquement les +deux cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait monter avec une rapidit extrme; mais, +contrairement ses prvisions, le ballon, aprs s'tre lev de +trois quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + + Qui nous retient? scria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris froces. + + Oh! s'cria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroch au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'cria le docteur, la caisse eau! + +Dick comprit la pense de son ami, et soulevant une des caisses +eau qui pesait plus de cent livres, il la prcipita par-dessus le +bord. + +Le Victoria, subitement dlest, fit un bond de trois cents pieds +dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, laquelle le +prisonnier chappait dans un rayon d'une blouissante lumire. + + Hurrah! s'crirent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta plus de mille +pieds d'lvation. + + Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'quilibre. + + Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lche, rpondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, +les mains tendues, tournoyant dans lespace, et bientt se brisant +contre terre. Le docteur carta alors les deux fils lectriques, et +l'obscurit redevint profonde. Il tait une heure du matin. + +Le Franais vanoui ouvrit enfin les yeux. + + Vous tes sauv, lui dit le docteur. + +--Sauv, rpondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauv d'une +mort cruelle! Mes frres, je vous remercie; mais mes jours sont +compts, mes heures mme, et je n'ai plus beaucoup de temps +vivre! + +Et le missionnaire, puis, retomba dans son assoupissement. + + Il se meurt, s'cria Dick. + +--Non, non, rpondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est +bien faible; couchons-le sous la tente. + +Ils tendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps +amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, o +le fer et le feu avaient laiss en vingt endroits leurs traces +douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie +qu'il tendit sur les plaies aprs les avoir laves; ces soins, il +les donna adroitement avec l'habilet d'un mdecin; puis, prenant un +cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +lvres du prtre. + +Celui-ci pressa faiblement ses lvres compatissantes et eut peine +la force de dire: Merci! merci! + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il +ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du +ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hte, avait t +dlest de prs de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla +considrer pendant quelques instants le prtre assoupi. + + Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoy +dit le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec motion Savez-vous qu'il +faisait l des choses plus hardies que nous, en venant seul au +milieu de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, rpondit le chasseur. + +Pendant toute cette journe, le docteur ne voulut pas que le sommeil +du malheureux fut interrompu; ctait un long assoupissement, +entrecoup de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas +d'inquiter Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurit, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux cts du malade, Fergusson veillait la sret de +tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait peine driv dans l'ouest +La journe s'annonait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la +tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + + Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-tre, rpondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un rve! A peine puis-je me rendre compte de ce +qui s'est pass! Qui tes-vous, afin que vos noms ne soient pas +oublis dans ma dernire prire? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, rpondit Samuel; nous avons +tent de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, +nous avons eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses hros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, rpondit l'cossais. + +--Vous tes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un prtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoys vers moi, le ciel en soit lou! Le sacrifice de ma vie +tait fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la +France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'cria Kennedy. + +--Ce sont des mes racheter, dit le jeune prtre, des frres +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. + +Samuel Fergusson, rpondant au dsir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'coutait avidement et des larmes coulrent de ses yeux. +Le pauvre jeune homme prenait tour tour les mains de Kennedy et de +Joe dans les siennes, brlantes de fivre; le docteur lui prpara +quelques tasses de th qu'il but avec plaisir; il eut alors la force +de se relever un peu et de sourire en se voyant emport dans ce ciel +si pur! + + Vous tes de hardis voyageurs, dit-il, et vous russirez dans +votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, +votre patrie, vous!... + +La faiblesse du jeune prtre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +motion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc +perdre si vite celui qu'ils avaient arrach au supplice? Il pansa +de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus +grande partie de sa provision d'eau pour rafrachir ses membres +brlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu peu entre ses bras, et +reprenait le sentiment, sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupes. + + Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la +comprends, et cela vous fatiguera moins. + +Le missionnaire tait un pauvre jeune du village d'Aradon, en +Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entranrent +vers la carrire ecclsiastique; cette vie d'abngation il voulut +encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prtres +de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; + vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalires de +l'Afrique. Et de l peu peu, franchissant les obstacles, bravant +les privations, marchant et priant, il s'avana jusqu'au sein des +tribus qui habitent les affluents du Nil suprieur; pendant deux +ans, sa religion fut repousse, son zle fut mconnu, ses charits +furent malaiss; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles +peuplades du Nyambarra, en butte mille mauvais traitements. Mais +toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu +disperse et lui laiss pour mort aprs un de ces combats si +frquents de peuplade peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son plerinage vanglique. Son temps le plus paisible +fut celui o on le prit pour un fou il s'tait familiaris avec les +idiomes de ces contres; il catchisait. Enfin, pendant deux longues +annes encore, il parcourut ces rgions barbares, pouss par cette +force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il rsidait dans +cette tribu des Nyam-Nyam, nomme Barafri, l'une des plus sauvages. +Le chef tant mort il y a quelques jours, ce fut lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on rsolut de l'immoler; depuis +quarante heures dj durait son supplice; ainsi que l'avait suppos +le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le +bruit des armes feu, la nature l'emporta: A moi! moi! +s'cria-t-il, et il crut avoir rv, lorsqu'une voix venue du ciel +lui lana des paroles de consolation. + + Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma +vie est Dieu! + +--Esprez encore, lui rpondit le docteur; nous sommes prs de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arrach au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, rpondit le prtre rsign! +Bni soit Dieu de m'avoir donn avant de mourir cette joie de +presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. + +Le missionnaire saffaiblit de nouveau. La journe se passa ainsi +entre lespoir et la crainte, Kennedy trs mu et Joe s'essuyant les +yeux lcart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir +mnager son prcieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus leves, on et pu croire une vaste aurore borale; +le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phnomne. + + Ce ne peut tre qu'un volcan en activit, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, rpliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons une hauteur rassurante. + +Trois heures aprs le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte tait par 24 15' de longitude et 4 42' de latitude; +devant lui, un ciel embras dversait des torrents de lave en +fusion, et projetait des quartiers de roches une grande lvation; +il y avait des coules de feu liquide qui retombaient en cascades +blouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec +une fixit constante, portait le ballon vers cette atmosphre +incendie. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut dvelopp toute flamme, et le Victoria parvint six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de +trois cents toises. + +De son lit de douleur, le prtre mourant put contempler ce cratre +en feu d'o s'chappaient avec fracas mille gerbes blouissantes. + + Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! + +Cet panchement de laves en ignition revtait les flancs de la +montagne d'un vritable tapis de flammes; l'hmisphre infrieur du +ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait +jusqu' la nacelle, et le docteur Fergusson eut hte de fuir cette +prilleuse situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'tait plus qu'un point rouge + l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage +dans une zone moins leve. + + + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colre de Joe.--La mort dun juste.--La veille du corps.--Aridit. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de +Joe.--Un lest prcieux.--Relvement des montagnes +aurifres.--Commencement des dsespoirs de Joe. + + + + + +Une nuit magnifique stendait sur la terre. Le prtre s'endormit +dans une prostration paisible. + + Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans +peine! + +--Il steindra dans nos bras! dit le docteur avec dsespoir. Sa +respiration dj si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien +pour le sauver! + +--Les infmes gueux! s'criait Joe, que ces subites colres +prenaient de temps autre. Et penser que ce digne prtre a trouv +encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur +pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernire nuit +peut-tre. Il souffrira peu dsormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. + +Le mourant pronona quelques paroles entrecoupes; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrasse; il +demandait de l'air; les rideaux furent entirement retirs, et il +aspira avec dlices les souffles lgers de cette nuit transparente; +les toiles lui adressaient leur tremblante lumire, et la lune +l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu +qui rcompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma +dette de reconnaissance! + +--Esprez encore, lui rpondit Kennedy. Ce n'est qu'un +affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par +cette belle nuit d't. + +--La mort est l, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi +la regarder en face! La mort, commencement des choses ternelles, +n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi genoux, mes +frres, je vous en prie! + +Kennedy le souleva; ce fut piti de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + + Mon Dieu! mon Dieu! s'cria l'aptre mourant, ayez piti de moi! + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais +connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus +douces clarts, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'levait +comme dans une assomption miraculeuse, il semblait dj revivre de +l'existence nouvelle. + +Son dernier geste fut une bndiction suprme ses amis dun jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait +de grosses larmes. + + Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillrent pour prier en +silence. + + Demain matin, reprit bientt Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrose de son sang. + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veill tour tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; l des cratres +teints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces +crtes dessches; des rocs amoncels, des blocs erratiques, des +marnires blanchtres, tout dnotait une strilit profonde. + +Vers midi, le docteur, pour procder lensevelissement du corps, +rsolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques +de formation primitive, les montagnes environnantes devaient +labriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il +n'existait aucun arbre qui pt lui offrir un point d'arrt. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlvement du prtre, il ne pouvait +descendre maintenant qu' la condition de lcher une quantit +proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon +extrieur. L'hydrogne fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement +vers le ravin. + +Ds que la nacelle toucha terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extrieur, +et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientt +remplacrent son propre poids; alors il put employer ses deux +mains, et il eut bientt entass dans la nacelle plus de cinq cents +livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre +leur tour. Le Victoria se trouvait quilibr, et sa force +ascensionnelle tait impuissante l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantit de ces +pierres, car les blocs ramasss par Joe taient d'une pesanteur +extrme, ce qui veilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +tait parsem de quartz et de roches porphyriteuses. + + Voil une singulire dcouverte, se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allrent quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrme dans ce +ravin encaiss comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y +versait d'aplomb ses rayons brlants. + +Il fallut d'abord dblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creuse assez profondment pour +que les animaux froces ne pussent dterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut dpos avec respect. + +La terre retomba sur ces dpouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposs comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses +rflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne +revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + + A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, un singulier effet du +hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abngation, ce +pauvre de cur a t enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'cossais. + +--Ce prtre, qui avait fait vu de pauvret, repose maintenant dans +une mine d'or! + +--Une mine d'or! s'crirent Kennedy et Joe. + +--Une mine dor, rpondit tranquillement le docteur. Ces blocs que +vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai +d'une grande puret. + +--Impossible! impossible! rpta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardois sans rencontrer des ppites importantes. + +Joe se prcipita comme un fou sur ces fragments pars. Kennedy +n'tait pas loin de limiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son matre. + +--Monsieur, vous en parlez votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! rflchis un peu. A quoi nous servirait toute cette +richesse nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hsitais mme te faire +part de cette dcouverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces trsors! Une fortune nous! +bien nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fivre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne ta pas enseign la +vanit des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, rpondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisment dans la poche. + +--Mais enfin, rpondit Joe, pouss dans ses derniers retranchements +ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! Jy consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus +le bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout +cela soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un rservoir o la nature a entass ses +trsors depuis des sicles; il y a l de quoi enrichir des pays tout +entiers! Une Australie et une Californie runies au fond d'un +dsert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-tre! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, rpliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, ton retour en Angleterre, tu en feras part tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon matre, je vois bien que vous avez raison; je me +rsigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons +notre nacelle de ce prcieux minerai. Ce qui restera la fin du +voyage sera toujours autant de gagn. + +Et Joe se mit l'ouvrage; il y allait de bon cur; il eut bientt +entass prs de mille livres de fragments de quartz, dans lequel +l'or se trouve renferm comme dans une gangue d'une grande duret. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il +prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du +missionnaire 22 23 de longitude, et 4 55'de latitude +septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Franais, il revint vers la nacelle. + +Il et voulu dresser une croix modeste et grossire sur ce tombeau +abandonn au milieu des dserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + + Dieu la reconnatra, dit-il. + +Une proccupation assez srieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donn beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jete avec la caisse +pendant l'enlvement du ngre, mais c'tait chose impossible dans +ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiter; oblig +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commenait se trouver +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne ngliger +aucune occasion de renouveler sa rserve. + +De retour la nacelle, il la trouva encombre par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les trsors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'chauffa, le courant +d'hydrogne se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, +mais le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquitude et ne disait mot. + + Joe, fit le docteur. + +Joe ne rpondit pas. + + Joe, m'entends-tu? + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + + Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une +certaine quantit de ce minerai terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voil tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions ternellement dans ce dsert! + +Il jeta un regard dsespr vers Kennedy; mais le chasseur prit +l'air dun homme qui n'y pouvait rien. + + Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entt. + +--Mon chalumeau est allum, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlvera que lorsque tu l'auras dlest un peu. + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit +de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'tait +un poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + + Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, rpondit le docteur. Continue. + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe plit. + + Mon pauvre garon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, +si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +dbarrasser d'un poids au moins gal au notre, puisqu'il nous +remplaait. + +--Quatre cents livres jeter! s'cria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! + +Le digne garon, poussant de profonds soupirs, se mit dlester le +ballon. De temps en temps il s'arrtait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui tait-il invariablement rpondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, rptait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sr. + +--Va toujours, rpliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec dsespoir, le prcipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'leva d'une centaine de pieds, +et, le chalumeau aidant, il dpassa bientt les cimes environnantes. + + Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons garder cette provision jusqu' la fin +du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. + +Joe ne rpondit rien et s'tendit moelleusement sur son lit de +minerai. + + Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance +de ce mtal sur le meilleur garon du monde. Que de passions, que +d'avidits, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. + +Au soir, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne quatorze cents +milles de Zanzibar. + + + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Dsert.--Le dcompte de la +provision d'eau.--Les nuits de l'quateur.--Inquitudes de Samuel +Fergusson.--La situation telle qu'elle est.--nergique rponses de +Kennedy et de Joe.--Encore une nuit. + + + + + +Le Victoria, accroch un arbre solitaire et presque dessch, +passa la nuit dans une tranquillit parfaite; les voyageurs purent +goter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les +motions des journes prcdentes leur avaient laiss de tristes +souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidit brillante et sa chaleur. +Le ballon s'leva dans les airs; aprs plusieurs essais infructueux, +il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + + Nous n'avanons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous +avons accompli la moiti de notre voyage peu prs en dix jours; +mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le +terminer. Cela est d'autant plus fcheux que nous sommes menacs de +manquer d'eau. + +--Mais nous en trouverons, rpondit Dick; il est impossible de ne +pas rencontrer quelque rivire, quelque ruisseau, quelque tang, +dans cette vaste tendue de pays. + +--Je le dsire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant prouv les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paratre, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lana un coup d'il piteux. Mais le docteur ne rpondit pas. +Il songeait, non sans de secrtes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; l, des semaines se passant sans que les caravanes +rencontrent un puits o se dsaltrer. Aussi surveillait-il avec la +plus soigneuse attention les moindres dpressions du sol. + +Ces prcautions et les derniers incidents avaient sensiblement +modifi la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient +moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres penses. + +Le digne Joe n'tait plus le mme depuis que ses regards avaient +plong dans cet ocan d'or; il se taisait; il considrait avec +avidit ces pierres entasses dans la nacelle. sans valeur +aujourd'hui, inestimables demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique tait inquitant d'ailleurs. +Le dsert se faisait peu peu. Plus un village, pas mme une +runion de quelques huttes; La vgtation se retirait. A peine +quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyreux de +l'cosse, un commencement de sables blanchtres et des pierres de +feu, quelques lentisques et des boissons pineux. Au milieu de cette +strilit, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en artes +de roches vives et tranchantes. Ces symptmes d'aridit donnaient +penser au docteur Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane et jamais affront cette contre +dserte; elle aurait laiss des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses btes. Mais rien Et l'on +sentait que bientt une immensit de sable s'emparerait de cette +rgion dsole. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le +docteur ne demandait pas mieux; il eut souhait une tempte pour +l'entranerait del de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin +de cette journe, le Victoria navait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manqu! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de ct un gallon +destin tancher la soif ardente qu'une chaleur de +quatre-vingt-dix degrs [50 centigrades] rendait intolrable; deux +gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne +pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; +or le chalumeau en dpensait neuf pieds cubes par heure environ; on +ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. +Tout cela tait rigoureusement mathmatique. + + Cinquante-quatre heures! dit-il ses compagnons. Or, comme je +suis bien dcid ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un +ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage +qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau +tout prix. J'ai cru devoir vous prvenir de cette situation grave, +mes amis, car je ne rserve qu'un seul gallon pour notre soif, et +nous devrons nous mettre une ration svre. + +--Rationne-nous, rpondit le chasseur; mais il n'est pas encore +temps de se dsesprer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois +jours il sera temps de prendre un parti; jusque-l redoublons de +vigilance. + +Au repas du soir, leau fut donc strictement mesure; la quantit +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se dfier de +cette liqueur plus propre altrer qu' rafrachir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui +prsentait une forte dpression. Sa hauteur tait peine de huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit +quelque espoir au docteur; elle lui rappela les prsomptions des +gographes sur l'existence d'une vaste tendue d'eau au centre de +l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas +un changement ne se faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, sa magnificence toile, succdrent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; ds ses premires lueurs, +la temprature devenait brlante. A cinq heures du matin, le docteur +donna le signal du dpart, et pendant un temps, assez long le +Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphre de plomb. + +Le docteur aurait pu chapper cette chaleur intense en s'levant +dans des zones suprieures; mais il fallait dpenser une plus grande +quantit d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son arostat cent pieds du sol; l, un courant faible +le poussait vers lhorizon occidental. + +Le djeuner se composa d'un peu de viande sche et de pemmican. +Vers midi, le Victoria avait peine fait quelques milles. + + Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne +commandons pas, nous obissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voil une de ces occasions +o un propulseur ne serait pas ddaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dpenst pas +d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait +exactement la mme; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien invent qui +ft praticable. Les ballons en sont encore au point o se trouvaient +les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans +imaginer les aubes et les hlices; nous avons donc le temps +d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque +service, car elle dilate l'hydrogne de l'arostat et ncessite une: +flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous +n'tions pas bout de liquide, nous n'aurions pas l'conomiser. +Ah! maudit sauvage qui nous a cot cette prcieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortun une +mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetes nous +seraient bien utiles; c'taient encore douze ou treize jours de +marche assurs, et de quoi traverser certainement ce dsert. + +--Nous avons fait au moins la moiti du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme dure, non, si le vent nous abandonne. +Or il a une tendance diminuer tout fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous +nous en sommes assez bien tirs jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il +m'est impossible de me dsesprer. Nous trouverons de l'eau, c'est +moi qui vous le dis. + +Le sol, cependant, se dprimait de mille en mille; les ondulations +des montagnes aurifres venaient mourir sur la plaine; c'taient les +derniers ressauts d'une nature puise. Les herbes parses +remplaaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une +verdure altre luttaient encore contre l'envahissement des sables; +les grandes roches tombes des sommets lointains, crases dans leur +chute, s'parpillaient en cailloux aigus, qui bientt se feraient +sable grossier, puis poussire impalpable. + + Voici l'Afrique, telle que tu te la reprsentais, Joe; j'avais +raison de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, rpliqua Joe, voil qui est naturel, au moins! +de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre +chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je +n'avais pas confiance dans vos forts et vos prairies; c'est un +contre-sens! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer +la campagne d'Angleterre. Voici la premire fois que je me crois en +Afrique, et je ne suis pas fch d'en goter un peu. + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagn +vingt milles pendant cette journe brlante. Une obscurit chaude +l'enveloppa ds que le soleil eut disparu derrire, un horizon trac +avec la nettet d'une ligne droite. + +Le lendemain tait le ler mai, un jeudi; mais les jours se +succdaient avec une monotonie dsesprante; le matin valait le +matin qui l'avait prcd; midi jetait profusion ses mmes rayons +toujours inpuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette +chaleur parse que le jour suivant devait lguer encore la nuit +suivante. Le vent, peine sensible, devenait plutt une expiration +qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment o cette haleine +s'teindrait elle-mme. + +Le docteur ragissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un cur aguerri. Sa lunette +la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait +dcrotre insensiblement les dernires collines et s'effacer la +dernire vgtation; devant lui s'tendait toute l'immensit du +dsert. + +La responsabilit qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien +qu'il n'en laisst rien paratre. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux +amis tous les deux, il les avait entrans au loin, presque par la +force de l'amiti ou du devoir. Avait-il bien agit? N'tait-ce pas +tenter les voies dfendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de +franchir les limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas rserv +des sicles plus reculs la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces penses, comme il arrive aux heures de dcouragement, se +multiplirent dans sa tte, et, par une irrsistible association +d'ides, Samuel s'emportait au-del de la logique et du +raisonnement. Aprs avoir constat ce qu'il n'et pas d faire. il +se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de +retourner sur ses pas? N'existait-il pas des courants suprieurs +qui le repousseraient vers des contres moins arides. Sr du pays +pass, il ignorait le pays venir; aussi, sa conscience parlant +haut, il rsolut de s'expliquer franchement avec ses deux +compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce +qui avait t fait et ce qui restait faire; la rigueur on +pouvait revenir, le tenter du moins; quelle tait leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon matre, rpondit Joe. Ce +qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui o il ira, +j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme me dsesprer; +personne n'ignorait moins que moi les prils de l'entreprise; mais +je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis +donc toi corps et me. Dans la situation prsente, mon avis est +que nous devons pers-vrer, aller jusqu'au bout. Les dangers, +d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en +avant, tu peux compter sur nous. + +--Merci, mes dignes amis, rpondit le docteur vritablement mu. Je +m'attendais tant de dvouement; mais il me fallait ces +encourageantes paroles. Encore une fois, merci. + +Et ces trois hommes se serrrent la main avec effusion. + + coutez-moi, reprit Fergusson. Daprs mes relvements, nous ne +sommes pas plus de trois cents milles du golfe de Guine; le +dsert ne peut donc s'tendre indfiniment, puisque la cte est +habite et reconnue jusqu' une certaine profondeur dans les terres. +S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette cte, et il est +impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits +o renouveler notre provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec rsignation, dit le chasseur. + +Mais chacun son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journe; rien n'apparut qui pt faire natre une +esprance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongrent en longues +lignes de feu sur cette plate immensit. C'tait le dsert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant dpens, ainsi que le jour prcdent, cent trente pieds cube +de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes deau sur huit +durent tre sacrifies l'tanchement d'une soit ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit +pas. + + + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu +du dsert. + + + + + +Le lendemain, mme puret du ciel, mme immobilit de l'atmosphre. +Le Victoria s'leva jusqu' une hauteur de cinq cents pieds; mais +c'est peine s'il se dplaa sensiblement dans l'ouest. + + Nous sommes en plein dsert, dit le docteur. Voici l'immensit de +sable! Quel trange spectacle! Quelle singulire disposition de la +nature! Pourquoi l-bas cette vgtation excessive, ici cette +extrme aridit, et cela, par la mme latitude, sous les mmes +rayons de soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquite peu, rpondit Kennedy; la +raison me proccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voil +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques +bandes de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, rpondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon matre, et je me dfie des vendredis + +--Eh bien! j'espre qu'aujourd'hui mme tu reviendras de tes +prtentions. + +--Je le dsire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'pongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en t, il ne +faut pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +tempratures beaucoup plus leves. Celle laquelle je l'ai soumise +intrieurement au moyen du serpentin a t quelquefois de cent +cinquante-huit degrs [70 centigrades] et l'enveloppe ne parat pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! s'cria en ce moment Joe, dont la vue +perante dfiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande paisse et maintenant distincte s'levait +lentement au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme +boursoufle; c'tait un amoncellement de petits nuages qui +conservaient invariablement leur forme premire, d'o le docteur +conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur +agglomration. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derrire cet pais rideau; ce moment mme, la bande +infrieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui clatait +en pleine lumire. + + Ce n'est qu'un nuage isol, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a l ni pluie ni vent, pour nous du +moins. + +--C'est craindre, car il se maintient une trs grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut +pas crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, rpondit le +docteur; ce sera une dpense de gaz et par consquent d'eau plus +considrable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien ngliger; +nous allons monter. + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les +spirales du serpentin; une violente chaleur se dveloppa, et bientt +le ballon s'leva sous l'action de son hydrogne dilat. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un pais brouillard, se maintenant cette +lvation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait mme dpourvu d'humidit, et les objets +exposs son contact furent peine humects. Le Victoria, +envelopp dans cette vapeur, y gagna peut-tre une marche plus +sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le mdiocre rsultat obtenu par +sa manuvre, quand il entendit Joe s'crier avec les accents de la +plus vive surprise: + + Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon matre! Monsieur Kennedy! voil qui est trange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a +vol notre invention! + +--Devient-il fou? demanda Kennedy. + +Joe reprsentait la statue de la stupfaction! Il restait immobile + + Est-ce que le soleil aurait drang l'esprit de ca pauvre garon? +dit le docteur en se tournant vers lui. + + Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'cria Kennedy son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, rpondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! dautres voyageurs comme nous! + +En effet, deux cents pieds, un arostat flottait dans l'air avec +sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la mme route que +le Victoria. + + Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu' lui faire des +signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il parat que les voyageurs du second arostat avaient eu au mme +moment la mme pense, car le mme drapeau rptait identiquement le +mme salut dans une main qui l'agitait de la mme faon. + + Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, scria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, rpondit Fergusson en riant, que c'est toi-mme qui +te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mmes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout +bonnement notre Victoria. + +--Quant cela, mon matre, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me +le ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. + +Joe obit: il vit ses gestes exactement et instantanment +reproduits. + + Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre +chose; un simple phnomne d'optique; il est du la rfraction +ingale des couches de l'air, et voil tout. + +--C'est merveilleux! rptait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses expriences tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose votre faon, rpliqua Joe, +c'est un singulier effet tout de mme. + +Mais bientt cette image s'effaa graduellement; les nuages +s'levrent une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui +nessaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils +disparurent en plein ciel. + +Le vent, peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur +dsespr se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arrachs leurs +proccupations retombrent dans de tristes penses, accabls par une +chaleur dvorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientt que deux palmiers +s'levaient une distance peu loigne. + + Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un +puits? + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + + Enfin, rpta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvs, +car, si peu que nous marchions, nous avanons toujours et nous +finirons par arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air +est vraiment touffant. + +--Buvons, mon garon. + +Personne ne se fit prier. Une pinte entire y passa, ce qui rduisit +la provision trois pintes et demie seulement. + + Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bire de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voil les avantages de la privation, rpondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais +ne jamais prouver de plaisir boire de l'eau, j'y consentirais +la condition de n'en tre jamais priv + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'taient deux maigres arbres, chtifs, desschs, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considra avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres demi ronges d'un puits; +mais ces pierres, effrites sous les ardeurs du soleil, semblaient +ne former qu'une impalpable poussire. Il n'y avait pas apparence +d'humidit. Le cur de Samuel se serra, et il allait faire part de +ses craintes ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci +attirrent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'tendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait pouss jusque-l, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles taient tombs peu peu sur le sable; +les plus forts, parvenus cette source tant dsire, avaient trouv +sur ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regardrent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y +a pas l une goutte d'eau recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer +la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il +y a eu l une source; peut-tre en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un +poids de sable quivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent +au puits et pntrrent l'intrieur par un escalier qui n'tait +plus que poussire. La source paraissait tarie depuis de longues +annes. Ils creusrent dans un sable sec et friable, le plus aride +des sables; il n'y avait pas trace d'humidit. + +Le docteur les vit remonter la surface du dsert, suants, dfaits +couverts d'une poussire fine, abattus, dcourags, dsesprs. + +Il comprit l'inutilit de leurs recherches; il s'y attendait, il ne +dit rien. Il sentait qu' partir de ce moment il devrait avoir du +courage et de l'nergie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colre au milieu des ossements disperss sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut change entre les +voyageurs; ils mangeaient avec rpugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore vritablement endur les +tourments de la soif, et ils ne se dsespraient que pour l'avenir. + + + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degrs.--Rflexions du docteur.--Recherche +dsespre.--Le chalumeau s'teint.--Cent vingt-deux degrs.--La +contemplation du dsert.--Une promenade dans la +nuit.--Solitude.--Dfaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour +encore. + + + + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journe prcdente +n'excdait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dpens +cent soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du dpart. + + Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans +six heures nous n'avons dcouvert ni un puits, ni une source, Dieu +seul sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, matre! dit Joe, mais il se lvera +peut-tre, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimule de +Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes +qui dans les mers tropicales enchanent obstinment les navires. La +chaleur devint intolrable, et le thermomtre l'ombre, sous la +tente, marqua cent treize degrs [45 centigrades]. + +Joe et Kennedy, tendus l'un prs de l'autre, cherchaient sinon dans +le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivit force leur faisait de pnibles loisirs L'homme est plus + plaindre qui ne peut s'arracher sa pense par un travail ou une +occupation matrielle; mais ici, rien surveiller; tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'amliorer. + +Les souffrances de la soif commencrent se faire sentir +cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin imprieux, +l'accroissait au contraire, et mritait bien ce nom de lait de +tigres que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait +peine deux pintes d'un liquide chauff. Chacun couvait du regard +ces quelques gouttes si prcieuses, et personne n'osai y tremper ses +lvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un dsert! + +Alors le docteur Fergusson, plong dans ses rflexions, se demanda +s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette +eau qu'il avait dcompose en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphre? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en tait-il plus +avanc! Quand il se trouverait de soixante milles en arrire sous +cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? +Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait l-bas comme ici, moins +vite ici mme, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel +en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau dpenss en vain, +c'tait de quoi suffire neuf jours de halte dans ce dsert! Et +quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-tre +aussi, tout en conservant cette eau, eut-il d s'lever en jetant du +lest, quitte perdre du gaz pour redescendre aprs! Mais le gaz de +son ballon, c'tait son sang, c'tait sa vie! + +Ces mille rflexions se heurtaient dans sa tte qu'il prenait dans +ses mains, et pendant des heures entires il ne la relevait pas. + + Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du +matin. Il faut tenter une dernire fois. de dcouvrir un courant +atmosphrique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernires +ressources. + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta une haute +temprature l'hydrogne de l'arostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu' cinq milles; son point de dpart demeura obstinment +au-dessous de lui; un calme absolu semblait rgner jusquau, +dernires limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau dalimentation s'puisa; le chalumeau s'teignit faute +de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable la place mme que la +nacelle y avait creuse. + +Il tait midi; le relvement donna 19 35' de longitude et 6 51 de +latitude, prs de cinq cents milles du lac Tchad, plus de quatre +cents milles des ctes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arrtons, dit l'cossais. + +--Il le faut, rpondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante dpression; aussi le +ballon se maintint-il dans un quilibre parfait et une immobilit +absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplac par une charge quivalente de +sable, et ils mirent pied terre; chacun s'absorba dans ses +penses, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlrent pas. Joe +prpara le souper, compos de biscuit et de pemmican, auquel on +toucha peine; une gorge d'eau brlante complta ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La +chaleur fut touffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en rserve, et on rsolut de ny +toucher qu' la dernire extrmit. + + J'touffe, s'cria bientt Joe, la chaleur redouble! Cela ne +m'tonne pas, dit-il aprs avoir consult le thermomtre, cent +quarante degrs [60 centigrades]! + +--Le sable vous brle, rpondit le chasseur, comme sil sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est devenir fou! + +--Ne nous dsesprons pas, dit le docteur; ces grandes chaleurs +succdent invitablement des temptes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidit de l'clair; malgr l'accablante srnit +du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une +heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromtre a une +lgre tendance baisser. + +--Le ciel tentende! Samuel, car nous voici clous ce sol comme +un oiseau dont les ailes sont brises. + +--Avec cette diffrence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espre bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'cria Joe! De quoi nous rendre un +ruisseau, un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont +suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! +Mais la soif est une cruelle chose. + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du dsert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule +de sable, pas un caillou pour arrter le regard. Cette planit +curait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du dsert. +Limpassibilit de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du +sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphre incendie, la +chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; +l'esprit se dsesprait voir ce calme immense, et n'entrevoyait +aucune raison pour qu'un tel tat de choses vint cesser, car +l'immensit est une sorte d'ternit. + +Aussi les malheureux, privs d'eau sous cette temprature torride, +commencrent ressentir des symptmes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur rsolut de combattre cette +disposition inquitante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, +mais pour marcher. Venez, dit-il ses compagnons, croyez-moi, +cela vous fera du bien. + +--Impossible, rpondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. +Ragissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de +la transparence toile de la nuit. Ses premiers pas furent +pnibles, les pas d'un homme affaibli et dshabitu de la marche; +mais il reconnut bientt que cet exercice lui serait salutaire; il +s'avana de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se +rconfortait dj, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; +il se crut pench sur un abme; il sentit ses genoux plier; cette +vaste solitude l'effraya; il tait le point mathmatique, le centre +d'une circonfrence infinie, c'est--dire, rien! Le Victoria +disparaissait entirement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un +insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il +voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas mme un +cho pour lui rpondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une +pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha dfaillant sur le +sable, seul, au milieu des grands silences du dsert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidle Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolonge de son matre, s'tait +lanc sur ses traces nettement imprimes dans la plaine; il l'avait +trouv vanoui. + + Qu'avez-vous eu, mon matre? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voil +tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; +appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + + C'tait imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous +auriez pu tre dvalis, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, +parlons srieusement. + +--Parle, je t'coute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, +nous sommes perdus. + +Le docteur ne rpondit pas. + + Eh bien! il faut que quelqu'un se dvoue au sort commun, et il +est tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours +devant moi jusqu' ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut +manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, +vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon ct, si je parviens + un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe +que vous me donnerez par crit, et je vous ramnerai du secours, ou +j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insens, mais digne de ton brave cur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le rpte, vous ne m'attendrez pas, +et, la rigueur, je puis russir! + +--Non, Joe! non! ne nous sparons pas! ce serait une douleur +ajoute aux autres. Il tait crit qu'il en serait ainsi, et il est +trs probablement crit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, +attendons avec rsignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous prviens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutt lundi, car il est une heure du matin; si mardi +nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet +irrvocablement dcid. + +Le docteur ne rpondit pas; bientt il rejoignait la nacelle, et il +y prit place auprs de Kennedy. Celui-ci tait plong dans un +silence absolu qui ne devait pas tre le sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernires gouttes +d'eau.--Nuit de dsespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + + + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +baromtre. C'est peine si la colonne de mercure avait subi une +dpression apprciable. + + Rien! se dit-il, rien! + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; mme chaleur, +mme duret, mme implacabilit. + + Faut-il donc dsesprer! s'cria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorb dans sa pense, et mditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie une surexcitation +inquitante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +lvres tumfies pouvaient peine articuler un son. + +Il y avait encore l quelques gouttes d'eau; chacun le savait, +chacun y pensait et se sentait attir vers elles; mais personne +n'osait faire un pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidit bestiale, qui se dcelait +surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite + ces intolrables privations; pendant toute la journe, il fut en +proie au dlire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se +mordant les poings, prt s'ouvrir les veines pour en boire le +sang. + + Ah! s'cria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nomm pays du +dsespoir! + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que +le sifflement de sa respiration entre ses lvres altres. + +Vers le soir, Joe fut pris son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un tang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se prcipita sur ce sol +enflamm pour boire mme, et il se relevait la bouche pleine de +poussire. + + Maldiction! dit-il avec colre! c'est de l'eau sale! + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient tendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pense d'puiser les +quelques gouttes d'eau mises en rserve. Ce fut plus fort que lui; +il s'avana vers la nacelle en se tranant sur les genoux, il couva +des yeux la bouteille o s'agitait ce liquide, il y jeta un regard +dmesur, il la saisit et la porta ses lvres. + +En ce moment, ces mots: A boire! boire! furent prononcs +avec un accent dchirant. + +C'tait Kennedy qui se tranait prs de lui; le malheureux faisait +piti, il demandait genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui prsenta la bouteille, et jusqu' la +dernire goutte, Kennedy en puisa le contenu. + + Merci, fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il tait comme lui retomb sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le +mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les +infortuns sentirent leurs membres se desscher peu peu. Quand Joe +voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son +projet excution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accabl, +les bras croiss sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixit idiote. Kennedy tait effrayant; il +balanait la tte de droite et de gauche comme une bte froce en +cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portrent sur sa carabine +dont la crosse dpassait le bord de la nacelle. + + Ah! s'cria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se prcipita sur l'arme, perdu, fou, et il en dirigea le canon +vers sa bouche. + + Monsieur! Monsieur! fit Joe, se prcipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, dit en rlant l'cossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + + Va-t-en, ou je te tue, rpta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait lui avec force; ils se dbattirent ainsi, +sans que le docteur part les apercevoir, et pendant prs d'une +minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la +dtonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda +autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'tend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'crie: + + L! l! l-bas! + +Il y avait une telle nergie dans son geste, que Joe et Kennedy se +sparrent, et tous deux regardrent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempte; +des vagues de sable dferlaient les unes sur les autres au milieu +d'une poussire intense; une immense colonne venait du sud-est en +tournoyant avec une extrme rapidit; le soleil disparaissait +derrire un nuage opaque dont l'ombre dmesure s'allongeait +jusquau Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la +facilit de molcules liquides, et cette mare montante gagnait peu + peu. + +Un regard nergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + + Le simoun! s'cria-t-il. + +--Le simoun! rpta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'cria Kennedy avec une rage dsespre! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! rpliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent lui, et prirent +place ses cts. + + Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! + +Joe n'hsita pas, et cependant il prouva quelque chose comme un +regret rapide. Le ballon s'enleva. + + Il tait temps, s'cria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidit de la foudre. Un peu +plus le Victoria tait cras, mis en pices, ananti. L'immense +trombe allait l'atteindre; il fut couvert dune grle de sable. + + Encore du lest! cria le docteur Joe. + +--Voil, rpondit ce dernier en prcipitant un norme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, envelopp +dans l'immense dplacement d'air, il fut entran avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer cumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils +espraient, rafrachis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, +formait une innombrable quantit de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillit premire. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, le +couverte d'arbres verts et remonte la surface de cet ocan. + + L'eau! l'eau est l! s'cria le docteur. + +Aussitt, ouvrant la soupape suprieure, il donna passage +l'hydrogne, et descendit doucement deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux +cent quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitt quilibre, et Kennedy, suivi de Joe, +s'lana sur le sol. + + Vos fusils! s'cria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. + +Dick se prcipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des +fusils. Ils s'avancrent rapidement jusqu'aux arbres et pntrrent +sous cette frache verdure qui leur annonait des sources +abondantes; ils ne prirent pas garde de larges pitinements, des +traces fraches qui marquaient et l le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit vingt pas d'eux. + + Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! rpliqua le chasseur exaspr, nous nous battrons! +On est fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +dpend la vie de tous. + +Mais Kennedy ne l'coutait pas; il s'avanait, lil flamboyant, la +carabine arme, terrible dans son audace. Sous un palmier, un norme +lion crinire noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il aperu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touch +terre qu'une balle au cur le foudroyait; il tomba mort. + + Hourra! hourra! s'cria Joe. + +Kennedy se prcipita vers le puits, glissa sur les marches humides, +et s'tala devant une source frache, dans laquelle il trempa ses +lvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces +clappements de langue des animaux qui se dsaltrent. + + Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! + +Mais Dick, sans rpondre, buvait toujours. Il plongeait sa tte et +ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + + Et monsieur Fergusson? dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy lui-mme! il remplit une bouteille +qu'il avait apporte, et s'lana sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupfaction! Un corps opaque, norme, en +fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + + Nous sommes enferms! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre quel +nouvel ennemi il avait affaire. + + Un autre lion! s'cria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bte, attends, dit le chasseur +en rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant aprs, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + + En avant! s'cria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tue du coup; son +corps eut roul jusqu'ici; elle est l prte bondir sur le premier +d'entre nous qui paratra, et celui-l est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +prsenta comme appt au-dessus de l'ouverture. La bte furieuse se +prcipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il +lui fracassa l'paule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait dj sentir les normes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde dtonation retentit, +et le docteur Fergusson apparut l'ouverture, son fusil la main +et fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bte, et passa +son matre la bouteille pleine d'eau. + +La porter ses lvres, la vider demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercirent du fond du cur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauvs. + + + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soire dlicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rves de Joe.--Le +baromtre baisse.--Le baromtre remonte.--Prparatifs de +dpart.--L'ouragan. + + + + + +La soire fut charmante et se passa sous de frais ombrages de +mimosas, aprs un repas rconfortant; le th et le grog n'y furent +pas mnags. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en +avait fouill les buissons; les voyageurs taient les seuls tres +anims de ce paradis terrestre; ils s'tendirent sur leurs +couvertures et passrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli +des douleurs passes. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son clat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'pais rideau d'ombrage. Comme il +avait des vivres en suffisante quantit, le docteur rsolut +d'attendre en cet endroit un vent favorable. + +Joe y avait transport sa cuisine portative, et il se livrait une +foule de combinaisons culinaires, en dpensant l'eau avec une +insouciante prodigalit. + + Quelle trange succession de chagrins et de plaisirs! s'cria +Kennedy; cette abondance aprs cette privation! ce luxe succdant +cette misre! Ah! j'ai t bien prs de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas l +en train de discourir sur l'instabilit des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, rpondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en prfrant toutefois que l'occasion ne se prsente +pas de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se +laisser abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon matre! Il faut que cet +lment soit bien ncessaire la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens privs de manger rsistent plus +longtemps que les gens privs de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +mme son semblable, quoique cela doive faire un repas vous rester +longtemps sur le cur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitus manger de +la viande crue; voil une coutume qui me rpugnerait! + +--Cela est assez rpugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajout foi aux rcits des premiers voyageurs en +Afrique; ceux-ci rapportrent que plusieurs peuplades se +nourrissaient de viande crue, et on refusa gnralement d'admettre +le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulire +aventure James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, +dit Joe en s'talant voluptueusement sur l'herbe frache. + +--Volontiers. James Bruce tait un cossais du comt de Stirling, +qui, de 1768 1772, parcourut toute lAbyssinie jusqu'au lac Tyana, + la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, +o il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses rcits furent +accueillis avec une incrdulit extrme, incrdulit qui sans doute +est rserve aux ntres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si +diffrentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y +croire. Entre autres dtails, James Bruce avait avanc que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait +souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler son aise! +on n'irait point voir! Bruce tait un homme trs courageux et trs +rageur. Ces doutes l'irritaient au suprme degr. Un jour, dans un +salon ddimbourg, un cossais reprit en sa prsence le thme des +plaisanteries quotidiennes, et l'endroit de la viande crue, il +dclara nettement que la chose n'tait ni possible ni vraie. Bruce +ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants aprs avec un +beefsteack cru, saupoudr de sel et de poivre l mode africaine. +Monsieur, dit-il l'cossais, en doutant d'une chose que j'ai +avance, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant +impraticable, vous vous tes compltement tromp. Et, pour le +prouver tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, +ou vous me rendrez raison de vos paroles. + +L'cossais eut peur, et il obit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: En admettant +mme que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez +plus, du moins, qu'elle est impossible. + +--Bien ripost, fit Joe Si l'cossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il mritait. Et si, notre retour en +Angleterre, on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incrdules les morceaux du Victoria, sans sel +et sans poivre! + +Et chacun de rire des expdients de Joe. La journe se passa de la +sorte, en agrables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le pass s'effaait devant l'avenir avec une +providentielle rapidit. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'tait le +royaume de ses rves; il se sentait chez lui; il fallut que son +matre lui en donnt le relvement exact, et ce fut avec un grand +srieux quil inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15 43' de +longitude et 8 32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette fort en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +btes froces. + + Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies +promptement. Et ce lion, et cette lionne? + +--a! fit-il avec le ddain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur prsence dans cette oasis peut faire supposer +que nous ne sommes pas trs loigns de contres plus fertiles. + +--Preuve mdiocre, Dick; ces animaux-l, presss par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considrables pendant la +nuit prochaine, nous ferons mme bien de veiller avec plus de +vigilance et d'allumer des feux. + +--Par cette temprature, fit Joe! Enfin, si cela est ncessaire, on +le fera. Mais j'prouverai une vritable peine brler ce joli +bois, qui nous a t si utile. + +--Nous ferons surtout attention ne pas l'incendier, rpondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge +au milieu du dsert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +frquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne +pas te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom gnral de toutes ces populations, et, +sous le mme climat, les mmes races doivent avoir des habitudes +pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Aprs tout, cela est bien naturel! Si des +sauvages avaient les gots des gentlemen, o serait la diffrence? +Par exemple, voil des braves gens qui ne se seraient pas fait prier +pour avaler le beefsteak de l'cossais, et mme l'cossais +par-dessus le march. + +Sur cette rflexion trs sense, Joe alla dresser ses bchers pour +la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces prcautions +furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour tour dans +un profond sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au +beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vnt trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommenait s'inquiter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Aprs avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on rduit mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser trs +sensiblement dans le baromtre; il y avait des signes vidents d'un +changement prochain dans l'atmosphre; il rsolut donc de faire ses +prparatifs de dpart pour profiter de la premire occasion; la +caisse d'alimentation et la caisse eau furent entirement remplies +toutes les deux. + +Fergusson dut rtablir ensuite l'quilibre de l'arostat, et Joe fut +oblig de sacrifier une notable partie de son prcieux minerai. Avec +la sant, les ides d'ambition lui taient revenues; il fit plus +d'une grimace avant d'obir son matre; mais celui-ci lui +dmontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considrable; il +lui donna choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hsita plus, et il +jeta sur le sable une forte quantit de ses prcieux cailloux + + Voil pour ceux qui viendront aprs nous, dit-il; ils seront bien +tonns de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient rencontrer +ces chantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il +ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifre au milieu +des sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. + +L'ide de mystifier peut-tre quelque savant consola le brave garon +et le fit sourire. + +Pendant le reste de la journe, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphre. La temprature s'leva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut t insoutenable. Le thermomtre +marqua au soleil cent quarante-neuf degrs [50]. Une vritable pluie +de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore +t observe. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les +quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident +nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la temprature +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurit +augmenta. + + Alerte! s'cria Joe en rveillant ses deux compagnons! alerte! +voici le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considrant le ciel, c'est une tempte! +Au Victoria! au Victoria! + +Il tait temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entranait la nacelle qui rayait le sable. Si, par +hasard, une partie du lest eut t prcipite terre, le ballon +serait parti, et tout espoir de le retrouver eut t jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut toutes jambes et arrta la nacelle, +tandis que l'arostat se couchait sur le sable au risque de se +dchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, +et jeta l'excs de poids. + +Les voyageurs regardrent une dernire fois les arbres de l'oasis +qui pliaient sous la tempte, et bientt, ramassant le vent dest +deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptmes de vgtation.--Ide fantaisiste dun auteur +franais.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de +Speke et Burton relies celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le +fleuve Benou.--La ville d'Yola.--Le Bagl.--Le mont Mendif. + + + + + +Depuis le moment de leur dpart, les voyageurs marchrent avec une +grande rapidit; il leur tardait de quitter ce dsert qui avait +failli leur tre si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptmes de vgtation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annonant, comme Christophe Colomb, la proximit de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-mmes redevenir les rochers de cet Ocan. + +Des collines encore peu leves ondulaient lhorizon; leur profil, +estomp par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contre nouvelle, +et, comme un marin en vigie, il tait sur le point de s'crier: + + Terre! terre! + +Une heure plus tard, le continent s'talait sous ses yeux, d'un +aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilis? dit le chasseur. + +--Civilis? Monsieur Dick; c'est une manire de parler; on ne voit +pas encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, rpondit Fergusson, au train dont nous +marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des ngres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire +inconnus dans ces contres; il faut remonter quelques degrs au nord +pour les rencontrer. + +--C'est fcheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous +servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une ide qui me vient: on pourrait les atteler +la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette ide, un autre l'a eue avant toi; elle a t +exploite par un trs spirituel auteur franais [M. Mry] ... dans +un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traner en ballon par +des chameaux; arrive un lion qui dvore les chameaux, avale la +remorque, et trane leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout +ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre +genre de locomotion. + +Joe, un peu humili la pense que son ide avait dj servi, +chercha quel animal aurait pu dvorer le lion; mais il ne trouva pas +et se remit examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne tendue s'tendait sous ses regards, avec un +amphithtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de +s'appeler des montagnes; l, serpentaient des valles nombreuses et +fcondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus varis; +l'las dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds +de longueur sur sa tige hrisse d'pines aigus; le bombax +chargeait le vent son passage du fin duvet de ses semences; les +parfums actifs du pendanus, ce kenda des Arabes, embaumaient les +airs jusqu' la zone que traversait le Victoria; le papayer aux +feuilles palmes, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le +baobab et les bananiers compltaient cette flore luxuriante des +rgions intertropicales. + + Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques lphants! s'cria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arrter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, gote un peu le supplice de Tantale! Tu te +ddommageras plus tard. + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; +le cur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se +crispaient sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le buf sauvage se vautrait +dans une herbe paisse sous laquelle il disparaissait tout entier; +des lphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, +passaient comme une trombe au milieu des forts, brisant, rongeant, +saccageant, marquant leur passage par une dvastation; sur le +versant bois des collines suintaient des cascades et des cours +d'eau entrans vers le nord; l, les hippopotames se baignaient +grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps +pisciforme, s'talaient sur les rives, en dressant vers le ciel +leurs rondes mamelles gonfles de lait. + +C'tait toute une mnagerie rare dans une serre merveilleuse, o des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalit de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + + Nous empitons, dit-il, sur les dcouvertes modernes; j'ai repris +la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalit, +mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines +Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons +quitt des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientt nous +arriverons au point extrme atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a +une vaste tendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons +fait. + +--C'est facile calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe mridionale du lac Ukrou atteinte par +Speke. + +--Elle se trouve peu prs sur le trente-septime degr. + +--Et la ville d'Yola, que nous relverons ce soir, et laquelle +Barth parvint, comment est-elle situe? + +--Sur le douzime degr de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degrs; soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient +pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours +vers l'intrieur; le Nyassa, qu'ils ont dcouvert, n'est pas trs +loign du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du +sicle, ces contres immenses seront certainement explores Mais, +ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent +nous porte tant l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. + +Aprs douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins +de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes +Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des +monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul +pied europen n'a encore foules, et dont l'altitude est estime +treize cents toises environ. Leur pente occidentale dtermine +l'coulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers +l'Ocan; ce sont les montagnes de la Lune de cette rgion. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux +immenses fourmilires qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le +Bnou, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indignes +ont nomm la Source des eaux. + +Ce fleuve, dit le docteur ses compagnons, deviendra un jour la +voie naturelle de communication avec l'intrieur de la Nigritie; +sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat +la Pliade la dj remont jusqu' la ville d'Yola; vous voyez que +nous sommes en pays de connaissance. + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides tonnements se succdaient au passage du Victoria, qui +filait comme un mtore. Le soir, il s'arrtait quarante milles +d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cnes +aigus du mont Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +lev; mais un vent trs dur ballottait le Victoria jusqu le +coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la +nacelle extrmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'il de la +nuit, souvent il fut sur le point de couper le cble d'attache et de +fuir devant la tourmente. Enfin la tempte se calma, et les +oscillations de l'arostat n'eurent plus rien d'inquitant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modr, mais il loignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la cutiosit de Fergusson; nanmoins il fallut +se rsigner s'lever dans le nord, et mme un peu dans lest. + +Kennedy proposa d faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +prtendait que le besoin de viande frache se faisait sentir; mais +les murs sauvages de ce pays, l'attitude de l population, quelques +coups de fusil tirs dans la direction du Victoria, engagrent le +docteur continuer son voyage. On traversait alors une contre, +thtre de massacres et d'incendies, o les luttes guerrires sont +incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au +milieu des plus atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, longues cases, s'tendaient entre +les grands pturages, dont l'herbe paisse tait seme de fleurs +violettes; les huttes, semblables de vastes ruches, s'abritaient +derrire des palissades hrisses. Les versants sauvages des +collines rappelaient les glen des hautes terres d'cosse, et +Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. + +En dpit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le +nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des +nuages; les hauts sommets de ces montagnes sparent le bassin du +Niger du bassin du lac Tchad. + +Bientt apparut le Bagel, avec ses dix-huit villages accrochs +ses flancs, comme toute une niche d'enfants au sein de leur mre, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'viter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen +d'une temprature qu'il accrut de cent quatre-vingts degrs [100 +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de +prs de seize cents livres; il s'leva plus de huit mille pieds. +Ce fut la plus grande lvation obtenue pendant le voyage, et la +temprature s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons +durent recourir leurs couvertures. + +Fergusson eut hte de descendre, car l'enveloppe de l'arostat se +tendait rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les cratres teints ne sont plus +que de profonds abmes. De grandes agglomrations de fientes +d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches +calcaires, et il y avait l de quoi fumer les terres de tout le +Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrit des vents du sud, longeait +doucement les pentes de la montagne, et sarrtait dans une vaste +clairire loigne de toute habitation; ds qu'il eut touch le sol, +les prcautions furent prises pour l'y retenir fortement, et +Kennedy, son fusil la main, s'lana dans la plaine incline; il +ne tarda pas revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et +une sorte de bcassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas +fut agrable, et la nuit se; passa dans un repos profond + + + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La +capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le +gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + + + + +Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; +les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son +navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de dparts dangereux, +de descentes plus dangereuses encore, il s'tait partout et toujours +tir avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; +aussi, sans connatre le point d'arrive, le docteur n'avait plus de +craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares +et de fanatiques, la prudence l'obligeait prendre les plus svres +prcautions; il recommanda donc ses compagnons d'avoir l'il +ouvert tout venant et toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, btie sur une minence +encaisse elle-mme entre deux hautes montagnes; elle tait situe +dans une position inexpugnable; une route troite entre un marais +et un bois y donnait seule accs. + +En ce moment, un cheik, accompagn d'une escorte cheval, revtu de +vtements aux couleurs vives, prcd de joueurs de trompette et de +coureurs qui cartaient les branches sur son passage, faisait son +entre dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indignes de plus prs; +mais, mesure que le ballon grossissait leurs yeux, les signes +d'une profonde terreur se manifestrent, et ils ne tardrent pas +dtaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs +chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, larma et +attendit firement. Le docteur s'approcha cent cinquante pieds +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied terre, +se prosterna sur la poussire du chemin, et le docteur ne put le +distraire de son adoration. + + Il est impossible, dit-il, que ces gens-l ne nous prennent pas +pour des tres surnaturels, puisque, l'arrive des premiers +Europens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand +ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier +le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez +donc un peu de ce que les lgendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-tre fcheux, rpondit le chasseur; au point de vue +de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; +cela donnerait ces ngres une bien autre ide de la puissance +europenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mcanisme d'un +arostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient +toujours l une intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parl des premiers Europens qui +ont explor ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plat? + +--Mon cher garon, nous sommes prcisment sur la route du major +Denham; c'est Mosfeia mme quil fut reu par le sultan du +Mandara; il avait quitt le Bornou, il accompagnait le cheik dans +une expdition contre les Fellatahs, il assista l'attaque de la +ville, qui rsista bravement avec ses flches aux balles arabes et +mit en fuite les troupes du cheik; tout cela ntait que prtexte +meurtres, pillages, razzias; le major fut compltement +dpouill, mis nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se +glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop +effrn, il ne ft jamais rentr dans Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel tait ce major Denham? + +--Un intrpide Anglais, qui de 1822 1821 commanda une expdition +dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur +Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent +Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard +devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils +arrivrent le 16 fvrier 1823 Kouka, prs du lac Tchad. Denham fit +diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac; pendant ce temps, le 15 dcembre 1823, le +capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonaient dans le +Soudan jusqu' Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et +d'puisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc pay un large +tribut de victimes la science! + +--Oui, cette contre est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pntrer dans +le Wada, o il a disparu. Ce jeune homme, vingt-trois ans, tait +envoy pour cooprer aux travaux du docteur Barth; ils se +rencontrrent tous deux le ler dcembre 1854; puis Vogel commena +les explorations du pays; vers 1856, il annona dans ses dernires +lettres son intention de reconnatre le royaume du Wada, dans +lequel aucun Europen n'avait encore pntr; il parait qu'il +parvint jusqu' Wara, la capitale, o il fut fait prisonnier suivant +les uns, mis mort suivant les autres, pour avoir tent l'ascension +d'une montagne sacre des environs; mais il ne faut pas admettre +lgrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller leur +recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle +pas t officiellement rpandue, ce qui lui a caus souvent une +lgitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit +retenu prisonnier par le sultan du Wada, qui espre le ranonner. +Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wada, quand il +mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expdition envoye de Leipzig, s'est lanc sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons tre prochainement fixs sur le sort de ce +jeune et intressant voyageur [ Depuis le dpart du docteur, des +lettres adresses d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +lexpdition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort +de Vogel]. + +Mosfeia avait depuis longtemps dj disparu l'horizon. Le Mandara +dveloppait sous les regards des voyageurs son tonnante fertilit +avec les forts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les +plantes herbaces des champs de cotonniers et d'indigotiers; le +Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, +roulait son cours imptueux. + +Le docteur le fit suivre ses compagnons sur les cartes de Barth. + + Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une +extrme prcision; nous nous dirigeons droit sur le district au +Loggoum, et peut-tre mme sur Kernak, sa capitale. C'est l que +mourut le pauvre Toole, peine Ag de vingt-deux ans: c'tait un +jeune Anglais, enseigne au 80e rgiment, qui avait depuis quelques +semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas y +rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense +contre le cimetire des Europens! + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indignes; mais le vent, qui jusque-l soufflait avec une +certaine force, tendit diminuer. + + Est-ce que nous allons encore tre pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon matre! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +dsert craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et +nous ne tarderons pas descendre. + +Le Victoria, une demi-heure aprs, se maintenait immobile deux +cents pieds du sol. + + Nous voici plus prs de Kernak, dit le docteur, que ne le serait +de Londres un homme juch dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous +pouvons voir notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous cts? + + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit tait produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son +ensemble, comme sur un plan droul; c'tait une vritable ville, +avec des maisons alignes et des rues assez larges; au milieu d'une +vaste place se tenait un march d'esclaves; il y avait grande +affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains +d'une extrme petitesse, sont fort recherches et se placent +avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit +encore: d'abord des cris, puis une stupfaction profonde; les +affaires furent abandonnes, les travaux suspendus, le bruit cessa. +Les voyageurs demeuraient dans une immobilit parfaite et ne +perdaient pas un dtail de cette populeuse cit; ils descendirent +mme soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, dployant son +tendard vert, et accompagn de ses musiciens qui soufflaient tout +rompre, except leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se +faire entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux boucls, au nez presque +aquilin, paraissait fire et intelligente; mais la prsence du +Victoria la troublait singulirement; on voyait des cavaliers +courir dans toutes les directions; bientt il devint vident que +les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi +si extraordinaire Joe eut beau dployer des mouchoirs de toutes les +couleurs, il n'obtint aucun rsultat. + +Cependant le cheik, entour de sa cour, rclama le silence et +pronona un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de +l'arabe ml de baghirmi; seulement il reconnut, la langue +universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il +n'eut pas mieux demand, mais, faute de vent, cela devenait +impossible Son immobilit exaspra le gouverneur, et ses courtisans +se prirent hurler pour obliger le monstre s'enfuir. + +C'taient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs +cinq ou six chemises barioles sur le corps; ils avaient des +ventres normes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur +tonna ses compagnons en leur apprenant que c'tait la manire de +faire sa cour au sultan. La rotondit de l'abdomen indiquait +l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un +d'entre eux surtout, qui devait tre premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa rcompense. La foule des ngres unissait +ses hurlements aux cris de la cour, rptant ses gesticulations la +manire des singes, ce qui produisait un mouvement unique et +instantan de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent jugs insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats arms d'arcs et de +flches se rangrent en ordre de bataille; mais dj le Victoria se +gonflait et s'levait tranquillement hors de leur porte. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il +brisa l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une droute gnrale; chacun rentra au +plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville +demeura absolument dserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se rsoudre +rester immobile trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait +dans l'ombre; il rgnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un pige. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville +parut comme embrase; des centaines de raies de feu se croisaient +comme des fuses, formant un enchevtrement de lignes de flamme. + + Voil qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! rpliqua Kennedy, on dirait que +l'incendie monte et s'approche de nous. + +En effet, au bruit de cris effroyables et des dtonations des +mousquets, cette masse de feu s'levait vers le Victoria. Joe se +prpara jeter du lest. Fergusson ne tarda pas avoir +l'explication de ce phnomne. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matires combustibles, +avaient t lancs contre le Victoria; effrays, ils montaient en +traant dans l'atmosphre leurs zigzags de feu. Kennedy se mit +faire une dcharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; +mais que pouvait-il contre une innombrable arme! Dj les pigeons +environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, rflchissant +cette lumire, semblaient enveloppes dans un rseau de feu. + +Le docteur n'hsita pas, et prcipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux +heures, on les aperut courant et l dans la nuit; puis peu peu +leur nombre diminua, et ils s'teignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imagin pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communment ces pigeons pour incendier +les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore +plus haut que leurs volatiles incendiaires! + +Dcidment un ballon n'a pas dennemis craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, rpliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. + + + + + + +CHAPITRE XXXI + +Dpart dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Prcautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + + + + +Vers trois heures du matin, Joe, tant de quart, vit enfin la ville +se dplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy +et le docteur se rveillrent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que +le vent les portait vers le nord-nord-est. + + Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous russit; nous +dcouvrirons le lac Tchad aujourd'hui mme. + +--Est-ce une grande tendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considrable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa +plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas nous plaindre; il est +trs vari, et surtout il se passe dans les meilleures conditions +possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du dsert, nous n'auront +couru aucun danger srieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comport. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore +une dizaine de jours, et nous serons arrivs. + +--O! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne sant, comme nous voil! On +n'a pas l'air d'avoir travers les pays les plus pestilentiels du +monde! + +--Nous tions mme de nous lever, et c'est ce que nous avons +fait. + +--Vivent les voyages ariens! s'cria Joe. Nous voici, aprs +vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposs, trop +reposs peut-tre, car mes jambes commencent se rouiller, et je ne +serais pas fch de les dgourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras. ce plaisir-l dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est +bien important de ne pas nous sparer. Si pendant que l'un de nous +est terre, le Victoria devait s'enlever pour viter un danger +subit, imprvu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le +dis franchement Kennedy, je n'aime pas qu'il s'loigne sous +prtexte de chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore +cette fantaisie; il n'y a pas de mal renouveler nos provisions; +d'ailleurs, avant notre dpart, tu mas fait entrevoir toute une +srie de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie +des Anderson et des Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la mmoire te fait dfaut, ou ta modestie +t'engage oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du +menu gibier, tu as dj une antilope, un lphant et deux lions sur +la conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la cration au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--a, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes mille pieds au-dessus d'elles; mais, de +prs, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidit du vent? + +--a! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y +a de plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, ds +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilit? S'il +s'agissait de dtruire un lion, un chat-tigre, une hyne, je le +comprendrais; ce serait toujours une bte dangereuse de moins; mais +une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine +satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment +pas la peine. Aprs tout, mon ami, nous allons nous maintenir cent +pieds du sol, et si tu distingues quelque animal froce, tu nous +feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cur. + +Le Victoria descendit peu peu, et se maintint nanmoins une +hauteur rassurante. Dans cette contre sauvage et trs peuple, il +fallait se dfier de prils inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les +bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages +d'arbres aux nuances varies; des lianes et des plantes grimpantes +serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux +enchevtrements de couleurs. Les crocodiles s'battaient en plein +soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacit de lzard; en +se jouant, ils accostaient les nombreuses les vertes qui rompaient +le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa +le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur +Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive mridionale du lac +Tchad. + +C'tait donc l cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut +si longtemps relgue au rang des fables, cette mer intrieure +laquelle parvinrent seulement les expditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien +diffrente dj de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est +impossible tracer; il est entour de marais fangeux et presque +infranchissables, dans lesquels Barth pensa prir; d'une anne +l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze +pieds, deviennent le lac lui-mme; souvent aussi, les villes +tales sur ses bords sont demi submerges, comme il arriva +Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators +plongent aux lieux mmes o s'levaient les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons blouissants sur cette eau tranquille, +et au nord les deux lments se confondaient dans un mme horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on +crut sale; il n'y avait aucun danger s'approcher de la surface +du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau cinq pieds de +distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena demi pleine; cette eau fut +gote et trouve peu potable, avec un certain got de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le rsultat de son exprience, un +coup de fusil clata ses cts Kennedy n'avait pu rsister au +dsir d'envoyer une balle un monstrueux hippopotame; celui-ci, +qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la dtonation, et +la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + + Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'et t un hameon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une ide.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre excution! rpliqua le +docteur. L'animal nous aurait vite entrans o nous n'avons que +faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixs sur la qualit de leau +du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-l, Monsieur +Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifre du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +russi. + +--Cet animal n'est vulnrable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas mme entam. Mais, si le terrain me +parait propice, nous nous arrterons l'extrmit septentrionale du +lac; l, Kennedy se trouvera en pleine mnagerie, et il pourra se +ddommager son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu l'hippopotame! +Je voudrais goter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas +naturel de pntrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de +bcassines et de perdrix comme en Angleterre! + + + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les les des Biddiomahs.--Les gypates.--Les +inquitudes du docteur.--Ses prcautions.--Une attaque au milieu +des airs.--L'enveloppe dchire.--La chute.--Dvouement sublime.--La +cte septentrionale du lac. + + + + + +Depuis son arrive au lac Tchad, le Victoria avait rencontr un +courant qui s'inclinait plus l'ouest; quelques nuages tempraient +alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur +cette vaste tendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant +coup de biais cette partie du lac, s'avana de nouveau dans les +terres pendant l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fch d'abord de cette direction, ne pensa plus +s'en plaindre quand il aperut la ville de Kouka, la clbre +capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses +murailles d'argile blanche; quelques mosques assez grossires +s'levaient lourdement au-dessus de cette multitude de ds jouer +qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur +les places publiques poussaient des palmiers et des arbres +caoutchouc, couronns par un dme de feuillage large de plus de cent +pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols taient en rapport +avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions +fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose rellement de deux villes distinctes, spares par +le dendal, large boulevard de trois cents toises, alors encombr +de pitons et de cavaliers. D'un ct se carre la ville riche avec +ses cases hautes et ares; de l'autre se presse la ville pauvre, +triste assemblage de huttes basses et coniques, o vgte une +indigente population, car Kouka n'est ni commerante ni +industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un dimbourg qui +s'talerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +dtermines. + +Mais peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'il, car, +avec la mobilit qui caractrise les courants de cette contre, un +vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une +quarantaine de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les les +nombreuses du lac, habites par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +trs redouts, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se prparaient recevoir +courageusement le Victoria coups de flches et de pierres, mais +celui-ci eut bientt fait de dpasser ces les, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabe gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant Kennedy, il +lui dit: + + A la foi, Monsieur Dick, vous qui tes toujours rver chasse, +voil justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon matre ne s'opposera pas vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous l-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, rpliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, rpondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espce assez malfaisante pour +que le tendre Samuel n'ait rien m'objecter! + +--Je n'aurai rien dire, rpondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-l loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypates, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils +nous attaquent... + +--Eh bien! nous nous dfendrons, Samuel! Nous avons un arsenal +pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-l soient bien +redoutables! + +--Qui sait? rpondit le docteur. + +Dix minutes aprs, la troupe s'tait approche porte de fusil; +ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; +ils s'avanaient vers le Victoria, plus irrits qu'effrays de sa +prsence. + + Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empite sur leurs domaines, et `que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la vrit, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils taient arms d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, rpondit Fergusson qui devenait trs +srieux. + +Les gypates volaient en traant d'immenses cercles, et leurs orbes +se rtrcissaient peu peu autour du Victoria; ils rayaient le +ciel dans une fantastique rapidit, se prcipitant parfois avec la +vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un +angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, rsolut de s'lever +dans l'atmosphre pour chapper ce dangereux voisinage; il dilata +l'hydrogne du ballon, qui ne tarda pas monter. + +Mais les gypates montrent avec lui, peu disposs l'abandonner. + + Ils ont l'air de nous en vouloir, dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant +cinquante pieds peine, semblait braver les armes de Kennedy. + + J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'lancent vers la partie suprieure du ballon, comment +les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en prsence +d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Ocan! Pour +des aronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu srieusement, Samuel? + +--Trs srieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi prt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu +sans mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pele tendue sous l'effort de leurs cris, +leur crte cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se +dressait avec fureur. Ils taient de la plus forte taille; leur +corps dpassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs +ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins +ails, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. + + Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'lever avec lui, +et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que +nous encore! + +--Eh bien, que faire? demanda Kennedy. + +Le docteur ne rpondit pas. + + coute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; +nous avons dix-sept coups notre disposition, en faisant feu de +toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les dtruire ou de les +disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le rpte, +pour peu qu'ils s'attaquent l'hmisphre suprieur du ballon, tu +ne pourras plus les voir; ils crveront cette enveloppe qui nous +soutient, et nous sommes trois mille pieds de hauteur! + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, prt mordre, prt +dchirer. + + Feu! feu! s'cria le docteur. + +Il avait peine achev, que l'oiseau, frapp mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils deux coups. Joe paulait +l'autre. + +Effrays de la dtonation, les gypates s'cartrent un instant; +mais ils revinrent presque aussitt la charge avec une rage +extrme. Kennedy d'une premire balle coupa net le cou du plus +rapproch. Joe fracassa l'aile de l'autre. + + Plus que onze, dit-il. + +Mais alors les oiseaux changrent de tactique, et d'un commun accord +ils s'levrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgr son nergie et son impassibilit, celui-ci devint pale. Il y +eut un moment de silence effrayant. Puis un dchirement strident se +fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle +manqua sous les pieds des trois voyageurs. + + Nous sommes perdus, s'cria Fergusson en portant les yeux sur le +baromtre qui montait avec rapidit. + +Puis il ajouta: Dehors le lest, dehors! + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + + Nous tombons toujours!.. Videz les caisses eau!.. Joe +entends-tu?.. Nous sommes prcipits dans le lac! + +Joe obit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir lui comme +une mare montante; les objets grossissaient vue d'il; la +nacelle n'tait pas deux cents pieds de la surface du Tchad. + + Les provisions! les provisions! s'cria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jete dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + + Jetez! jetez encore! s'cria une dernire fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! rpondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + + Joe! Joe! fit le docteur terrifi. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria dlest reprenait +sa marche ascensionnelle, remontait mille pieds dans les airs, et +le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dgonfle l'entranait vers +les ctes septentrionales du lac. + + Perdu! dit le chasseur avec un geste de dsespoir. + +--Perdu pour nous sauver! rpondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrpides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se penchrent, en cherchant distinguer quelque +trace du malheureux Joe, mais ils taient dj loin. + + Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre terre, ds que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. + +Aprs une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une +cte dserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochrent dans un +arbre peu lev, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un +instant de sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Rtablissement de lquilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration +complte du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + + + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la +partie de la cte qu'ils occupaient. C'tait une sorte d'le de +terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de +terrain solide s'levaient des roseaux grands comme des arbres +d'Europe et qui s'tendaient perte de vue. + +Ces marcages infranchissables rendaient sre la position du +Victoria; il fallait seulement surveiller le ct du lac; la vaste +nappe d'eau allait s'largissant, surtout dans l'est, et rien ne +paraissait l'horizon, ni continent ni les. + +Les deux amis n'avaient pas encore os parler de leur infortun +compagnon. Kennedy fut le premier faire part de ses conjectures au +docteur. + + Joe n'est peut-tre pas perdu, dit-il. C'est un garon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'tait pas embarrass de +traverser le Frith of Forth dimbourg. Nous le reverrons, quand et +comment, je l'ignore; mais, de notre ct, ne ngligeons rien pour +lui donner l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, rpondit le docteur d'une voix mue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous +d'abord. Mais, avant tout, dbarrassons le Victoria de cette +enveloppe extrieure, qui n'est plus utile; ce sera nous dlivrer +d'un poids considrable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut +la peine. + +Le docteur et Kennedy se mirent louvrage; ils prouvrent de +grandes difficults; il fallut arracher morceau par morceau ce +taffetas trs rsistant, et le dcouper en minces bandes pour le +dgager des mailles du filet. La dchirure produite par le bec des +oiseaux de proie s'tendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette opration prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +intrieur, entirement dgag, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria tait alors diminu d'un cinquime. Cette diffrence fut +assez sensible pour tonner Kennedy. + + Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien cet gard, Dick; je rtablirai l'quilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutume. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, +nous ne devions pas tre loigns d'une le. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette le, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habite par une race de pirates et de +meurtriers; ces sauvages auront t certainement tmoins de notre +catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, moins que la +superstition ne le protge, que deviendra-t-il? + +--Il est homme se tirer d'affaire, je te le rpte; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espre. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +tloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, +dont la plus grande partie a t sacrifie. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. + +Kennedy prit un fusil deux coups et s'avana dans les grandes +herbes vers un taillis assez rapproch; de frquentes dtonations +apprirent bientt au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relev des objets +conservs dans la nacelle et d'tablir l'quilibre du second +arostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques +provisions de th et de caf, environ un gallon et demi +d'eau-de-vie, une caisse eau parfaitement vide; toute la viande +sche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogne du premier +ballon, sa force ascensionnelle se trouvait rduite de neuf cents +livres environ; il dut donc se baser sur cette diffrence pour +reconstituer son quilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept +mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent +quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation +paraissait tre en bon tat; ni la pile ni le serpentin n'avaient +t endommags. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon tait donc de trois mille +livres environ; en runissant les poids de l'appareil, des +voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses +accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de +viande frache, le docteur arrivait un total de deux mille huit +cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprvus, et l'arostat se trouverait +alors quilibr avec l'air ambiant + +Ses dispositions furent prises en consquence, et il remplaa le +poids de Joe par un supplment de lest. Il employa la journe +entire ces divers prparatifs, et ceux-ci se terminaient au +retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait +une vritable charge d'oies, de canards sauvages, de bcassines, de +sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de prparer ce gibier et de le +fumer. Chaque pice, embroche par une mince baguette, fut suspendue +au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la prparation parut +convenable Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut +emmagasin dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait complter ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper +se composa de pemmican, de biscuits et de th. La fatigue aprs leur +avoir donn l'apptit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son +quart interrogea les tnbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; +mais, hlas, elle tait bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu +entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur rveilla Kennedy + + J'ai longuement mdit, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connat trop! Jamais pareille ide ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne o nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous lever +dans l'air. + +--Mais si le vent nous entrane? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramne +sur le lac, et cette circonstance, qui eut t fcheuse hier, est +propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc nous maintenir +sur cette vaste tendue d'eau pendant toute la journe. Joe ne +pourra manquer de nous voir l o ses regards doivent se diriger +sans cesse. Peut-tre mme parviendra-t-il nous informer du lieu +de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des +indignes n'tant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et +comprendra le but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prvoir tous les cas, +--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laiss une trace +de son passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en +nous maintenant le plus en vue possible; l, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe +tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place +sans avoir tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, rpondit le chasseur. + +Le docteur prit le relvement exact de ce morceau de terre ferme +qu'il allait quitter; il estima, d'aprs sa carte et son point, +qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le +village d'Ingemini, visits tous deux par le major Denham. Pendant +ce temps, Kennedy complta ses approvisionnements de viande frache. +Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinocros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion +de rencontrer un seul de ces normes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficults dont le +pauvre Joe savait se tirer merveille, l'ancre fut dtache de +l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint deux +cents pieds dans l'air. Il hsita d'abord en tournant sur lui-mme; +mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avana sur le lac +et bientt fut emport avec une vitesse de vingt milles l'heure. + +Le docteur se maintint constamment une hauteur qui variait entre +deux cents et cinq cents pieds. Kennedy dchargeait souvent sa +carabine. Au-dessus des les, les voyageurs se rapprochaient mme +imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les +halliers, partout o quelque ombrage, quelque anfractuosit de roc +et pu donner asile leur compagnon. Ils descendaient prs des +longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pcheurs, leur vue, +se prcipitaient l'eau et regagnaient leur le avec les +dmonstrations de crainte les moins dissimules. + + Nous ne voyons rien, dit Kennedy aprs deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas +tre loigns du lieu de l'accident. + +A onze heures, le Victoria s'tait avanc de quatre-vingt-dix +milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle +presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de +milles. Il planait au-dessus d'une le trs vaste et trs peuple +que le docteur jugea devoir tre Farram, o se trouve la capitale +des Biddiomahs. Il s'attendait voir Joe surgir de chaque buisson, +s'chappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlev sans difficult; +prisonnier, en renouvelant la manuvre employe pour le +missionnaire, il aurait bientt rejoint ses amis; mais rien ne +parut, rien ne bougea! C'tait se dsesprer. + +Le Victoria arrivait deux heures et demie en vue de Tangalia, +village situ sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point +extrme atteint par Denham l'poque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il +se sentait rejet vers l'est, repouss dans le centre de l'Afrique, +vers d'interminables dserts. + + Il faut absolument nous arrter, dit-il, et mme prendre terre; +dans l'intrt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tchons de trouver un courant oppos. + +Pendant plus d'une heure, il chercha diffrentes zones. Le +Victoria drivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, +mille pieds un souffle trs violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'tait pas possible que Joe ft retenu sur une des les du lac; +il et certainement trouv moyen de manifester sa prsence; +peut-tre l'avait-on entran sur terre. Ce fut ainsi que raisonna +le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant penser que Joe se ft noy, c'tait inadmissible. Il y eut +bien une ide horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de +Kennedy: les camans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un +ni l'autre n'eut le courage de formuler cette apprhension. +Cependant elle vint si manifestement leur pense, que le docteur +dit sans autre prambule: + + Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des les ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les viter; d'ailleurs, ils sont +peu dangereux, et les Africains se baignent impunment sans craindre +leurs attaques + +Kennedy ne rpondit pas; il prfrait se taire discuter cette +terrible possibilit. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. +Les habitants travaillaient la rcolte du coton devant des cabanes +de roseaux tresss, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette runion d'une cinquantaine de cases occupait une lgre +dpression de terrain dans une valle tendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait +au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena +prcisment son point de dpart, dans cette sorte d'le ferme o +il avait pass la nuit prcdente. L'ancre, au lieu de rencontrer +les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mls +la vase paisse du marais et d'une rsistance considrable + +Le docteur eut beaucoup de peine contenir l'arostat; mais enfin +le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillrent ensemble, +presque dsesprs. + + + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Dpart forc.--Perte dune ancre.--Tristes +rflexions.--Rsolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy +son poste. + + + + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer prs de terre +sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils +menaaient de dchirer. + + Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter +cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous +compromettons la sret de tous. + +--Partir sans lui! s'cria l'cossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cur ne me saigne pas +comme toi? Est-ce que je n'obis pas une imprieuse ncessit? + +--Je suis tes ordres, rpondit le chasseur. Partons. + +Mais le dpart prsentait de grandes difficults. L'ancre, +profondment engage, rsistait tous les efforts, et le ballon, +tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put +parvenir l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa +manuvre devenait fort prilleuse, car le Victoria risquait de +s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'cossais dans la nacelle, et se rsigna couper la corde de +l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans lair, et +prit directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obir cette tourmente; il se croisa les +bras et s'absorba dans ses tristes rflexions. + +Aprs quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + + Nous avons peut-tre tent Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas +des hommes d'entreprendre un pareil voyage! + +Et un soupir de douleur s'chappa de sa poitrine. + + Il y a quelques jours peine, rpondit le chasseur, nous nous +flicitions d'avoir chapp bien des dangers! Nous nous serrions +la main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cur brave et franc! Un +moment bloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice +de ses trsors! Le voil maintenant loin de nous! Et le vent nous +emporte avec une irrsistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouv asile parmi les +tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont +visites avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux l ont revu +leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est +seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne +s'avanaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux prsents, au +milieu d'une escorte, arms et prpars pour ces expditions. Et +encore, ils ne pouvaient viter des souffrances et des tribulations +de la pire espce! Que veux-tu que devienne notre infortun +compagnon? C'est horrible penser, et voil l'un des plus grands +chagrins qu'il m'ait t donn de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, +quand il nous faudrait regagner pied le lac Tchad, et nous mettre +en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent +avoir conserv un mauvais souvenir des premiers Europens. + +--Je te suivrai, Samuel, rpondit le chasseur avec nergie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutt terminer ce voyage! Joe +s'est dvou pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! + +Cette rsolution ramena quelque courage au cur de ces deux hommes. +Ils se sentirent forts de la mme ide. Fergusson mit tout en uvre +pour se jeter dans un courant contraire qui pt le rapprocher du +Tchad; mais c'tait impossible alors, et la descente mme devenait +impraticable sur un terrain dnud et par un ouragan de cette +violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le +Belad el Djrid, dsert pineux qui forme la lisire du Soudan, et +pntra dans le dsert de sable, sillonn par de longues traces de +caravanes; la dernire ligne de vgtation se confondit bientt avec +le ciel l'horizon mridional, non loin de la principale oasis de +cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombrags +par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrter. Un +campement arabe, des tentes d'toffes rayes, quelques chameaux +allongeant sur le sable leur tte de vipre, animaient cette +solitude; mais le Victoria passa comme une toile filante, et +parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, +sans que Fergusson parvnt matriser sa course. + + Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! +pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc +franchir le Sahara? Dcidment le ciel est contre nous! + +Il parlait ainsi avec une rage de dsespr, quand il vit dans le +nord les sables du dsert se soulever au milieu d'une paisse +poussire, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposs. + +Au milieu du tourbillon, brise, rompue, renverse, une caravane +entire disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux +ple-mle poussaient des gmissements sourds et lamentables; des +cris, des hurlements sortaient de ce brouillard touffant. +Quelquefois, un vtement bariol tranchait avec ces couleurs vives +dans ce chaos, et le mugissement de la tempte dominait cette scne +de destruction. + +Bientt le sable s'accumula en masses compactes, et l o nagure +s'tendait la plaine unie, s'levait une colline encore agite, +tombe immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient ce terrible spectacle; +ils ne pouvaient plus manuvrer leur ballon, qui tournoyait au +milieu des courants contraires et n'obissait plus aux diffrentes +dilatations du gaz. Enlac dans ces remous de l'air, il +tourbillonnait avec une rapidit vertigineuse; la nacelle dcrivait +de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente +s'entrechoquaient se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient + se rompre, les caisses eau se dplaaient avec fracas; deux +pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et +d'une main crispe s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se +maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux pars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses +traits de ses violentes motions, pas mme quand, aprs un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrt dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en +sens inverse sur la route du matin avec une rapidit non moins +gale. + + O allons-nous? s'cria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de +douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et +nous voici retournant vers les lieux que nous n'esprions plus +revoir. + +Le sol si plat, si gal pendant l'aller, tait alors boulevers +comme les flots aprs la tempte; une suite de petits monticules +peine fixs jalonnaient le dsert; le vent soufflait avec violence, +et le Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs diffrait un peu de celle +qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu +de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le dsert +s'tendre devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, rpondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hsiterai pas m'y arrter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, rpondit le chasseur; mais fasse +le ciel que nous ne soyons pas rduits traverser le dsert comme +ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit frquemment? Dick. Les traverses du dsert sont +autrement dangereuses que celles de l'Ocan; le dsert a tous les +prils de la mer, mme l'engloutissement, et de plus, des fatigues +et des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend se calmer; la +poussire des sables est moins compacte, leurs ondulations +diminuent, l'horizon s'claircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et +que pas un point n'chappe notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparatra pas sans +que tu n'en sois prvenu. + +Et Kennedy, la lunette la main, se plaa sur le devant de la +nacelle. + + + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'le des Biddiomahs.--L'adoration.--Lle +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Dsespoir.--Le marais.--Un +dernier cri. + + + + + +Qu'tait devenu Joe pendant les vaines recherches de son matre? + +Lorsqu'il se fut prcipit dans le lac, son premier mouvement la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, dj +fort lev au-dessus du lac, remonter avec rapidit, diminuer peu +peu, et, pris bientt par un courant rapide, disparatre vers le +nord. Son matre, ses amis taient sauvs. + + Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pense de me jeter +dans le Tchad; elle n'et pas manqu de venir l'esprit de M. +Kennedy, et certes il n'aurait pas hsit faire comme moi, car il +est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. +C'est mathmatique. + +Rassur sur ce point, Joe se mit songer lui; il tait au milieu +d'un lac immense, entour de peuplades inconnues, et probablement +froces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que +sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'taient +conduits comme de vrais gypates, il avait avis une le l'horizon; +il rsolut donc de se diriger vers elle, et se mit dployer +toutes ses connaissances dans l'art de la natation, aprs s'tre +dbarrass de la partie la plus gnante de ses vtements; il ne +s'embarrassait gure d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, +tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu' nager vigoureusement +et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance quile sparait de l'le +se trouvait fort diminue. + +Mais mesure qu'il s'approchait de terre, une pense d'abord +fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les +rives du lac sont hantes par d'normes alligators, et il +connaissait la voracit de ces animaux. + +Quelle que ft sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le +digne garon se sentait invinciblement mu; il craignait que la +chair blanche ne ft particulirement du got des crocodiles, et il +ne s'avana donc qu'avec une extrme prcaution, l'il aux aguets. +Il n'tait plus qu' une centaine de brasses d'un rivage ombrag +d'arbres verts, quand une bouffe d'air charg de l'odeur pntrante +du musc arriva jusqu' lui. + + Bon, se dit-il! voil ce que je craignais! le caman n'est pas +loin. + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour viter le contact d'un +corps norme dont l'piderme cailleux l'corcha au passage; il se +crut perdu, et se mit nager avec une vitesse dsespre; il +revint la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut +l un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa +philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrire lui le +bruit de cette vaste mchoire prte le happer. Il filait alors +entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit +saisir par un bras, puis par le milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une dernire pense pour son matre, et se prit + lutter avec dsespoir, en se sentant attir non vers le fond du +lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dvorer +leur proie, mais la surface mme. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre +deux ngres d'un noir dbne; ces Africains le tenaient +vigoureusement et poussaient des cris tranges. + + Tiens! ne put s'empcher de scrier Joe! des ngres au lieu de +camans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-l osent-ils se baigner dans ces parages! + +Joe ignorait que les habitants des les du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunment dans les eaux infestes d'alligators, +sans se proccuper de leur prsence; les amphibies de ce lac ont +particulirement une rputation assez mrit de sauriens +inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il vit un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux vnements dcider, et puisquil ne +pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans +montrer aucune crainte. + + videmment, se disait-il, ces gens-l ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont t les tmoins +loigns de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des gards +pour un homme tomb du ciel! Laissons-les faire! + +Joe en tait l de ses rflexions, quand il prit terre au milieu +d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout ge, mais non de toutes +couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un +noir superbe. Il n'eut mme pas rougir de la lgret de son +costume; il se trouvait dshabill la dernire mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, +il ne put se mprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela +ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui +revint la mmoire. + + Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce mtier-l qu'un autre quand on n'a +pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le +Victoria vient repasser, je profiterai de ma nouvelle position +pour donner mes adorateurs le spectacle d'une ascension +miraculeuse. + +Pendant que Joe rflchissait de la sorte, l foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, +elle devenait familire; mais, au moins, elle eut la pense de lui +offrir un festin magnifique, compos de lait aigre avec du riz pil +dans du miel, le digne garon, prenant son parti de toutes choses, +fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna son peuple une +haute ide de la faon dont les dieux dvorent dans les grandes +occasions. + +Lorsque le soir fut arriv, les sorciers de l'le le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent une espce de +case entoure de talismans; avant d'y pntrer, Joe jeta un regard +assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'levaient autour de +ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de rflchir sa +position quand il fut enferm dans sa cabane. + +Pendant la soire et une partie de la nuit, il entendit des chants +de fte, les retentissements d'une espce de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des churs hurls +accompagnrent d'interminables danses qui enlaaient la cabane +sacre de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant travers les +murailles de boue et de roseau de la case; peut-tre, en toute autre +circonstance, et-il pris un plaisir assez vif ces tranges +crmonies; mais son esprit fut bientt tourment d'une ide fort +dplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon ct, il +trouvait stupide et mme triste d'tre perdu dans cette contre +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient +revu leur patrie, de ceux qui osrent s'aventurer jusqu' ces +contres. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se +voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire la vanit +des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration +n'allait pas jusqu' manger l'ador! + +Malgr cette fcheuse perspective, aprs quelques heures de +rflexion, la fatigue l'emporta sur les ides noires, et Joe tomba +dans un sommeil assez profond, qui se ft prolong sans doute +jusqu'au lever du jour, si une humidit inattendue n'et rveill le +dormeur. + +Bientt cette humidit se fit eau, et cette eau monta si bien que +Joe en eut jusqu' mi-corps. + + Qu'est-ce l? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau +supplice de ces ngres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir +jusqu'au cou! + +Et ce disant, il enfona la muraille d'un coup d'paule et se trouva +o? en plein lac! D'le, il n'y en avait plus! Submerge pendant +la nuit! A sa place l'immensit du Tchad! + + Triste pays pour les propritaires! se dit Joe, et il reprit +avec vigueur lexercice de ses facults natatoires. + +Un de ces phnomnes assez frquents sur le lac Tchad avait dlivr +le brave garon; plus d'une le a disparu ainsi, qui paraissait +avoir la solidit du roc, et souvent les populations riveraines +durent recueillir les malheureux chapps ces terribles +catastrophes. + +Joe ignorait cette particularit, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. +C'tait une sorte de tronc d'arbre grossirement creus une paire de +pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant +assez rapide, se laissa driver. + + Orientons-nous, dit-il. L'toile polaire, qui fait honntement son +mtier d'indiquer la route du nord tout le monde, voudra bien me +venir en aide. + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux pineux +qui parurent fort importuns, mme un philosophe; mais un arbre +poussait l tout exprs pour lui offrir un lit dans ses branches. +Joe y grimpa pour plus de sret, et attendit l, sans trop dormir, +les premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidit particulire aux rgions +quatoriales, Joe jeta un coup d'il sur l'arbre qui l'avait abrit +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les +branches de cet arbre taient littralement couvertes de serpents et +de camlons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; +on et dit un arbre d'une nouvelle espce qui produisait des +reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et +se tordait. Joe prouva un vif sentiment de terreur ml de dgot, +et s'lana terre au milieu des sifflements de la bande. + + Voil une chose qu'on ne voudra jamais croire, dit-il. + +Il ne savait pas que les dernires lettres du docteur Vogel avaient +fait connatre cette singularit des rives du Tchad, o les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Aprs ce qu'il venait +de voir, Joe rsolut d'tre plus circonspect l'avenir, et, +s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers +le nord-est. Il vitait avec le plus grand soin cabanes, cases, +huttes, tanires, en un mot tout ce qui peut servir de rceptacle +la race humaine. + +Que de fois ses regards se portrent en l'air! Il esprait +apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherch +pendant toute cette journe de marche, cela ne diminua pas sa +confiance en son matre; il lui fallait une grande nergie de +caractre pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se +joignait la fatigue, car le nourrir de racines, de moelle +d'arbustes, tels que le ml, ou des fruits du palmier doum, on +ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il +s'avana d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait +en vingt endroits les traces des milliers d'pines dont les roseaux +du lac, les acacias et les mimosas sont hrisss, et ses pieds +ensanglants rendaient sa marche extrmement douloureuse. Mais enfin +il put ragir contre ses souffrances, et, le soir venu, il rsolut +de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +L, il eut subir les atroces piqres de myriades d'insectes: +mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent +littralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas +Joe un lambeau du peu de vtements qui le couvraient; les insectes +avaient tout dvor! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une +heure de sommeil au voyageur fatigu; pendant ce temps, les +sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac; +le concert des btes froces retentissait au milieu de la nuit. Joe +n'osa remuer. Sa rsignation et sa patience eurent de la peine +tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva prcipitamment, et que l'on juge +du dgot qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait +partag sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de +large, une bte monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des +yeux ronds. Joe sentit son cur se soulever, et, reprenant quelque +force dans sa rpugnance, il courut grands pas se plonger dans les +eaux du lac. Ce bain calma un peu les dmangeaisons qui le +torturaient, et, aprs avoir mch quelques feuilles, il reprit sa +route avec une obstination, un enttement dont il ne pouvait se +rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et +nanmoins il sentait. en lui une puissance suprieure au dsespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins +rsign que lui, se plaignait; il fut oblig de serrer fortement +une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait +s'tancher chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du +dsert, il trouvait un bonheur relatif ne pas subir les tourments +de cet imprieux besoin. + + O peut tre le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du +nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura +procd une nouvelle installation pour rtablir l'quilibre; mais +la journe d'hier a d suffire ces travaux; il ne serait donc pas +impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais +jamais le revoir. Aprs tout, si je parvenais gagner une des +grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon matre nous a parl. Pourquoi ne me tirerais-je +pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!... +Allons! courage! + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrpide Joe tomba +en pleine fort au milieu d'un attroupement de sauvages; il +s'arrta temps et ne fut pas vu. Les ngres s'occupaient +empoisonner leurs flches avec le suc de l'euphorbe, grande +occupation des peuplades de ces contres, et qui se fait avec une +sorte de crmonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un +fourr, lorsqu'en levant les yeux, par une claircie du feuillage, +il aperut le Victoria, le Victoria lui-mme, se dirigeant vers le +lac, cent pieds peine au-dessus de lui. Impossible de se faire +entendre! impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de dsespoir, mais de +reconnaissance: son matre tait sa recherche! son matre ne +l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le dpart des noirs; il +put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe rsolut +de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, +mais plus l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! +Un vent violent en-tranait le ballon avec une irrsistible vitesse! + +Pour la premire fois, l'nergie, l'esprance manqurent au cur de +l'infortun; il se vit perdu; il crut son matre parti sans retour; +il n'osait plus penser, il ne voulait plus rflchir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journe et une partie de la nuit. Il se tranait, tantt +sur les genoux, tantt sur les mains; il voyait venir le moment o +la force lui manquerait et o il faudrait mourir. + +En avanant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutt de ce qu'il sut bientt tre un marais, car la nuit tait +venue depuis quelques heures; il tomba inopinment dans une boue +tenace; malgr ses efforts, malgr sa rsistance dsespre, il se +sentit enfoncer peu peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques +minutes plus tard il en avait jusqu' mi-corps. + + Voil donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... + +Il se dbattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu' +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-mme. Pas un morceau de bois qui pt l'arrter, pas un roseau +pour le retenir!.. Il comprit que c'en tait fait de lui!... Ses +yeux se fermrent. + + Mon matre! mon matre! moi!... s'cria-t-il. + +Et cette voix dsespre, isole, touffe dj, se perdit dans la +nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement lhorizon.--Une troupe darabes.--La +poursuite.--Cest lui!--Chute de cheval.--L'Arabe trangl.--Une +balle de Kennedy.--Manuvre.--Enlvement au vol.--Joe sauv. + + + + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le +devant de la nacelle, il ne cessait dobserver l'horizon avec une +grande attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + + Si je ne me trompe, voici l-bas une troupe en mouvement, hommes +ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, +ils s'agitent violemment, car ils soulvent un nuage de poussire. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe +qui viendrait nous repousser au nord? + +Il se leva pour examiner l'horizon. + + Je ne crois pas, Samuel, rpondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de bufs sauvages. + +--Peut-tre, Dick; mais ce rassemblement est au moins neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, mme avec la lunette, je n'y +puis rien reconnatre. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a l quelque chose +dextraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une +manuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des +cavaliers! regarde! + +Le docteur observa avec attention le groupe indiqu. + + Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un dtachement d'Arabes +ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la mme direction que nous; mais +nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons porte de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse +des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns dentre eux +s'isolaient. + + Cest videmment, reprit Kennedy, une manuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-l poursuivent quelque chose. Je voudrais +bien savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous +les dpasserons mme, s'ils continuent de suivre cette route; nous +marchons avec une rapidit de vingt milles l'heure, et il n'y a +pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes aprs, il dit: + + Ce sont des Arabes lancs toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui +se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur +chef les prcde cent pas, et ils se prcipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas redouter, et, si cela +est ncessaire, je m'lverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick aprs un nouvel examen, il y a +quelque chose dont je ne me rends pas compte; leurs efforts et +l'irrgularit de leur ligne, ces Arabes ont plutt l'air de +poursuivre que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une +chasse l'homme! Ce n'est point un chef qui les prcde, mais un +fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec motion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. + +Trois ou quatre milles furent promptement gagns sur ces cavaliers +qui filaient cependant avec une prodigieuse vlocit. + + Samuel! Samuel! s'cria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit + regarder. + + Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! s'cria ce dernier. + + Lui disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + + C'est lui cheval! cent pas peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, rpondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons cinquante pieds du sol; dans +quinze, nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prvenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coup. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les dpasserons! Nous ne sommes pas +loigns de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne +encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? + +Kennedy avait pouss un cri de dsespoir en voyant Joe prcipit +terre. Son cheval, videmment rendu, puis, venait de s'abattre. + + Il nous a vus, s'cria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le +courageux garon! Hourra! fit le chasseur qui ne se contenait +plus. + +Joe, immdiatement relev aprs sa chute, l'instant o l'un des +plus rapides cavaliers se prcipitait sur lui, bondissait comme une +panthre, lvitait par un cart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'tranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'leva dans l'air; mais, tout entiers +leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria cinq cents pas +derrire eux, et trente pieds du sol peine; eux-mmes, ils +n'taient pas vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer +de sa lance, quand Kennedy, l'il fixe, la main ferme, l'arrta net +d'une balle et le prcipita terre. + +Joe ne se retourna pas mme au bruit. Une partie de la troupe +suspendit sa course, et tomba la face dans la poussire la vue du +Victoria; l'autre continua sa poursuite. + + Mais que fait Joe? s'cria Kennedy, il ne s'arrte pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient +dans la direction de l'arostat. Il compte sur notre intelligence! +Ah! le brave garon! Nous l'enlverons la barbe de ces Arabes! +Nous ne sommes plus qu' deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de ct. + +--Voil, fit le chasseur en dposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. + +Et des sacs de sable furent empils par le docteur entre les bras de +Kennedy. + + Tiens-toi l'arrire de la nacelle, et sois prt jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'lanaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, l'avant +de la nacelle, tenait l'chelle dploye, prt la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les dpassa. + + Attention! dit Samuel Kennedy. + +--Je suis prt. + +--Joe! garde toi!... cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'chelle, dont les premiers chelons soulevrent la +poussire du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arrter son cheval, s'tait retourn; +l'chelle arriva prs de lui, et au moment o il s'y accrochait + + Jette, cria le docteur Kennedy. + +--C'est fait + +Et le Victoria, dlest dun poids suprieur celui de Joe, s'leva + cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement l'chelle pendant les vastes +oscillations qu'elle eut dcrire; puis faisant un geste +indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilit d'un clown, il +arriva jusqu' ses compagnons qui le reurent dans leurs bras. + +Les Arabes poussrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif +venait de leur tre enlev au vol, et le Victoria s'loignait +rapidement. + + Mon matre! Monsieur Dick! avait dit Joe. + +Et succombant lmotion, la fatigue, il s'tait vanoui, pendant +que Kennedy, presque en dlire, s'criait: + + Sauv! sauv! + +--Parbleu! fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilit. + +Joe tait presque nu; ses bras ensanglants, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa +ses blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientt de son vanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'tant pas un homme traiter comme tout le monde. Aprs avoir bu, +il serra la main de ses deux compagnons et se dclara prt +raconter son histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garon retomba dans +un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisire du dsert pineux, +au-dessus des palmiers courbs ou arrachs par la tempte; et aprs +avoir fourni une marche de prs de deux cents milles depuis +l'enlvement de Joe, il dpassa vers le soir le dixime degr de +longitude. + + + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de louest.--Le rveil de Joe.--Son enttement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquitudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit prs dAgbads. + + + + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le +docteur et Kennedy veillrent tour de rle, et Joe en profita pour +dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre +heures. + +Voil le remde quil lui faut, dit Fergusson; la nature se +chargera de sa gurison. + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le +Victoria fut entran vers; l'ouest. + +Le docteur, la carte la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilit, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremls des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'levaient, dans les champs +cultivs, sur de petits chafaudages destins les prserver de +l'invasion des souris et des termites. + +Bientt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable sa vaste +place des excutions; au centre se dresse larbre de mort; le +bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est +immdiatement pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empcher de dire: + + Voil que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mne Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura t accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure sant, riposta Joe, qui passait sa bonne figure +toute rjouie travers les rideaux de la tente. + +--Voil notre brave ami! s'cria le chasseur, notre sauveur! +Comment cela va-t-il? + +--Mais trs naturellement, Monsieur Kennedy, trs naturellement! +Jamais je ne me suis si bien port! Rien qui vous rapproche un +homme comme un petit voyage d'agrment prcd d'un bain dans le +Tchad! n'est-ce pas, mon matre? + +--Digne cur! rpondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquitudes tu nous a causes! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'tais tranquille sur +votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fire peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de +cette faon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas chang, ajouta Kennedy. + +--Ton dvouement a t sublime, mon garon, et il nous a sauvs; car +le Victoria tombait dans le lac, et une fois l, personne n'et pu +l'en tirer. + +--Mais si mon dvouement, comme il vous plat d'appeler ma culbute, +vous a sauvs, est-ce qu'il ne m'a pas sauv aussi, puisque nous +voil tous les trois en bonne sant? Par consquent, dans tout +cela, nous n'avons rien nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garon-l, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, rpliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a +pas y revenir. + +--Entt! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette +oie grasse en tat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas +perdu son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac europen. + +L'oie fut bientt grille la flamme du chalumeau, et, peu aprs, +dvore. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mang +depuis plusieurs jours. Aprs le th et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +motion, tout en envisageant les vnements avec sa philosophie +habituelle Le docteur ne put s'empcher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus proccup du +salut de son matre que du sien; propos de la submersion de l'le +des Biddiomahs, il lui expliqua la frquence de ce phnomne sur le +lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son rcit, arriva au moment o, plong +dans le marais, il jeta un dernier cri de dsespoir. + + Je me croyais perdu, mon matre, dit-il, et mes penses +s'adressaient vous. Je me mis me dbattre. Comment? je ne vous +le dirai pas; j'tais bien dcid ne pas me laisser engloutir sans +discussion, quand, deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout +de corde frachement coupe; je me permets de faire un dernier +effort, et, tant bien que mal, j'arrive au cble; je tire; cela +rsiste; je me hale, et finalement me voil en terre ferme! Au bout +de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon matre! j'ai bien le +droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas +d'inconvnient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez +pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me +donne votre direction, et, aprs de nouveaux efforts, je me tire de +la fondrire. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je +marchai pendant une partie de la nuit, en m'loignant du lac. +J'arrivai enfin la lisire d'une immense fort. L dans un enclos +des chevaux paissaient sans songer mal. Il y a des moments dans +l'existence o tout le monde sait monter cheval, n'est-il pas vrai? +Je ne perds pas une minute rflchir, je saute sur le dos de +l'un de ces quadrupdes, et nous voil filant vers le nord toute +vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, +ni des villages que j'ai vits. Non. Je traverse les champs +ensemencs, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bte, je l'excite, je l'enlve! J'arrive la limite des +terres cultives. Bon! le dsert! cela me va; je verrai mieux +devant moi, et de plus loin. J'esprais toujours apercevoir le +Victoria m'attendant en courant des bordes. Mais rien. Au bout de +trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! +quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne +sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a t chass lui-mme! Et +cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en +essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prs; je +m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas, +et j'espre bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir trangl! +Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court +sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait +dune bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien! +Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de +plus naturel au monde! Je suis prt recommencer, si cela peut +vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon matre, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! rpondit le docteur avec motion. Nous n'avions +donc pas tort de nous fier ton intelligence et ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu' suivre les vnements, et on se tire +d'affaire! Le plus sr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les +choses comme elles se prsentent. + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi +une longue tendue de pays. Kennedy fit bientt remarquer +l'horizon un amas de cases qui se prsentait avec l'apparence d'une +ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de +Tagelel dans le Damerghou. + + Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est l qu'il se +spara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier +devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous +vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui +revit l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquite pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-l nous mne Tripoli et au-dessus du grand +dsert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espre. + +--Mais o prtends-tu t'arrter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquime ou sixime Europen qui aura vu cette ville +mystrieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septime et le dix-huitime +degr de latitude, et l nous chercherons un vent favorable qui +puisse nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, rpondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue +route parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, rpliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, rpondit Joe; vous-mme, mon matre, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait +veiller d'une faon indiscrte. + +Le chasseur s'tendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la +fatigue avait peu de prise, demeura son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrme +rapidit un terrain caillouteux, avec des ranges de hautes +montagnes nues base granitique; certains pics isols atteignaient +mme quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les +autruches bondissaient avec une merveilleuse agilit au milieu des +forts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; aprs +l'aridit du dsert, la vgtation reprenait son empire. C'tait le +pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, aprs une superbe traverse de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arrta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie demi ruine; +quelques pointes de mosques s'lanaient et l frappes d'un +blanc rayon de lumire; le docteur prit la hauteur des toiles, et +reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghads. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait dj +en ruines l'poque o la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'tant pas aperu dans l'ombre, prit terre deux +milles au-dessus d'Agbads, dans un vaste champ de millet. La nuit +fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, +pendant qu'un vent lger sollicitait le ballon vers l'ouest, et mme +un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue trane des rayons du soleil. + + + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traverse rapide.--Rsolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--Ren Cailli.--Clapperton.--John +et Richard Lander. + + + + + +La journe du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +dsert recommenait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne dviait ni droite ni gauche; son ombre traait +sur le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son dpart, le docteur avait renouvel prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contres +infestes par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, lev de +dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se dprimait +vers le sud. Les voyageurs, ayant coup la route d'Aghads +Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivrent au +soir par 16 de latitude et 4 55' de longitude, aprs avoir franchi +cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie. + +Pendant cette journe, Joe apprta les dernires pices de gibier, +qui n'avaient reu qu'une prparation sommaire; il servit au souper +des brochette de bcassines fort apptissantes. Le vent tant bon, +le docteur rsolut de continuer sa route pendant une nuit que la +lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria +s'leva une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette +traverse nocturne de soixante milles environ, le lger sommeil d'un +enfant n'et mme pas t troubl. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, +et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort +heureusement loigne. + +La vue de ces oiseaux amena Joe complimenter son matre sur son +ide des deux ballons. + + O en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquite un peu; +elle ne vaut pas le btiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit +que le tissu en ait t trop prouv, soit que la gutta-percha se +soit fondue la chaleur du serpentin, je constate une certaine +dperdition de gaz; ce n'est pas grandchose jusqu'ici, mais enfin +c'est apprciable; nous avons une tendance baisser, et, pour me +maintenir, je suis forc de donner plus de dilatation l'hydrogne. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois gure de remde cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien +de nous presser, en vitant mme les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la cte? demanda Joe. + +--Quelle cte, mon garon? Savons-nous donc o le hasard nous +conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se +trouve encore quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous y parvenir? + +--Si le vent ne nous carte pas trop, je compte rencontrer cette +ville mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de btes et d'hommes +qui serpentait en plein dsert, nous arriverons plus vite que cette +caravane. + +Fergusson et Kennedy se penchrent et aperurent une vaste +agglomration d'tres de toute espce; il y avait l plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit +sac destin recevoir leurs excrments, seul combustible sur lequel +on puisse compter dans le dsert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espce; ils peuvent +rester de trois sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est suprieure celle des chevaux, et ils obissent +avec intelligence la voix du khabir, le guide de la caravane. On +les connat dans le pays sous le nom de mehari. + +Tels furent les dtails donns par le docteur, pendant que ses +compagnons considraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable demi mouvant, peine +contenu par quelques chardons, des herbes fltries et des buissons +chtifs. Le vent effaait la trace de leurs pas presque +instantanment. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient se diriger dans le +dsert, et gagner les puits pars dans cette immense solitude. + + Les Arabes, rpondit Fergusson, ont reu de la nature un +merveilleux instinct pour reconnatre leur route; l o un Europen +serait dsorient, ils n'hsitent jamais; une pierre insignifiante, +un caillou, une touffe d'herbe, la nuance diffrente des sables, +leur suffit pour marcher srement; pendant la nuit, ils se guident +sur l'toile polaire; ils ne font pas plus de deux milles +l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi +jugez du temps qu'ils mettent traverser le Sahara, un dsert de +plus de neuf cents milles. + +Mais le Victoria avait dj disparu aux yeux tonns des Arabes, qui +devaient envier sa rapidit. Au soir, il passait par 2 20' de +longitude [Le zro du mridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degr. + +Le lundi, le temps changea compltement; la pluie se mit tomber +avec une grande violence; il fallut rsister ce dluge et +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perptuelle averse expliquait les marais et les marcages qui +composaient uniquement la surface du pays; la vgtation y +reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel tait le Sonray avec ses villages coiffs de toits renverss +comme des bonnets armniens; il y avait peu de montagnes, mais +seulement ce quil fallait de collines pour faire des ravins et des +rservoirs, que les pintades et les bcassines sillonnaient de leur +vol; et l un torrent imptueux coupait les routes; les +indignes le traversaient en se cramponnant une liane tendue d'un +arbre un autre; les forts faisaient place aux jungles dans +lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocros. + + Nous ne tarderons pas voir le Niger, dit le docteur; la contre +se mtamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apport la +vgtation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus +tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le +Niger a sem sur ses bords les plus importantes cits de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur +de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire +passer les fleuves au milieu des grandes villes! + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une runion de +huttes assez misrables, qui fut autrefois une grande capitale. + + C'est l, dit le docteur, Barth traversa le Niger son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquit, le rival du +Nil, auquel la superstition paenne donna une origine cleste; +comme lui, il proccupa lattention des gographes de tous les +temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a cot +de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement spares; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les +voyageurs entrans purent peine en saisir les curieux contours. + + Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est dj +loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de +Quorra, et autres encore, il parcourt une tendue immense de pays, +et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient +tout simplement le fleuve , suivant les contres qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger Say, quatre degrs +au-dessous de Gao; puis il pntra au sein de ces contres +inexplores que le Niger renferme dans son coude, et, aprs huit +mois de nouvelles fatigues, il parvint Tembouctou; ce que nous +ferons en trois jours peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a dcouvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, rpondit le docteur. La reconnaissance du Niger +et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis +vous indiquer les principales. De 1749 1758, Adamson reconnat le +fleuve et visite Gore; de 1785 1788, Golberry et Geoffroy +parcourent les dserts de la Sngambie et remontent jusqu'au pays +des Maures, qui assassinrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, +Cochelet, et tant d'autres infortuns. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, cossais comme lui. Envoy en +1795 par la Socit africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit +le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, +reconnat la rivire de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il +repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frre Anderson, Scott le +dessinateur et une troupe douvriers; il arrive Gore; s'adjoint +un dtachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 aot; +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais +traitements, des inclmences du ciel, de l'insalubrit du pays, il +ne reste plus que onze vivants de quarante Europens; le 16 +novembre, les dernires lettres de Mungo-Park parvenaient sa +femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays +qu'arriv Boussa, sur le Niger, le 23 dcembre linfortun +voyageur vit sa barque renverse par les cataractes du fleuve, et +que lui-mme fut massacr par les indignes. + +--Et cette fin terrible n'arrta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement reconnatre +le fleuve, mais retrouver les papier du voyageur. Ds 1816, une +expdition s'organise Londres, laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Sngal, pntre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans +autre rsultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de +l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut +lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'aprs ses +documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de +largeur. + +--Facile sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! rpliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant +est immdiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent +repouss par une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait +s'lancer au travers du Sahara, pntrer jusqu' Tembouctou, et +mourir trangl quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, +qui voulaient l'obliger se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus tonnant des voyages modernes; je +veux parler du Franais Ren Cailli Aprs diverses tentatives en +1819 et en 1824, il partit nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; +le 3 aot, il arriva tellement puis et malade Tim, qu'il ne +put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois aprs; il se +joignit alors une caravane, protg par son vtement oriental, +atteignit le Niger le 10 mars, pntra dans la ville de Jenn, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu' Tembouctou, o il +arriva le 30 avril. Un autre Franais, Imbert, en 1670, un Anglais, +Robert Adams, en 1810, avaient peut-tre vu cette ville curieuse; +mais Ren Cailli devait tre le premier Europen qui en ait +rapport des donnes exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du +dsert; le 9, il reconnut l'endroit mme o fut assassin le major +Laing; le 19, il arriva El-Araouan et quitta cette ville +commerante pour franchir, travers mille dangers, les vastes +solitudes comprises entre le Soudan et les rgions septentrionales +de l'Afrique; enfin il entra Tanger, et, le 28 septembre, il +s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgr cent quatre-vingts +jours de maladie, il avait travers l'Afrique de l'ouest au nord. Ah! +si Cailli ft n en Angleterre, on l'eut honor comme le plus +intrpide voyageur des temps modernes; l'gal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprci sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualit d'Anglais, exagre peut-tre; nanmoins, +nous devons reconnatre que Ren Cailli ne jouit pas en France, +parmi les voyageurs, d'une clbrit digne de son dvouement et de +son courage]. + +--C'tait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui dcernant le prix de la Socit de +gographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent t rendus +en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux +voyage, un Anglais concevait la mme entreprise et la tentait avec +autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine +Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la cte ouest dans le golfe de Bnin; il reprit les traces de +Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs + la mort du premier, arriva le 20 aot Sakcatou o, retenu +prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son +fidle domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intress. + +--Il parvint regagner la cte et revint Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; +il offrit alors ses services au gouvernement pour complter la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frre John, second +enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 +1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu' son +embouchure, le dcrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux frres chapprent au sort commun? demanda +Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisime voyage au Niger, et prit frapp d'une balle +inconnue prs de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes +amis, ce pays, que nous traversons, a t tmoin de nobles +dvouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour rcompense! + + + + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur +Barth.--Dcadence.--O le Ciel voudra. + + + + + +Pendant cette maussade journe du lundi, le docteur Fergusson se +plut donner ses compagnons mille dtails sur la contre qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle leur +marche. Le seul souci du docteur tait caus par ce maudit vent du +nord-est qui soufflait avec rage et l'loignait de la latitude de +Tembouctou. + +Le Niger, aprs avoir remont au nord jusqu' cette ville, +s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocan +Atlantique en gerbe largement panouie; dans ce coude, le pays est +trs vari, tantt d'une fertilit luxuriante, tantt d'une extrme +aridit; les plaines incultes succdent aux champs de mas, qui +sont remplacs par de vastes terrains couverts de gents; toutes les +espces d'oiseaux d'humeur aquatique, plicans, sarcelles +martins-pcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des +torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrits sous +leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux +extrieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes gros +foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'tait avanc de plus de +doux cents milles l'ouest, et les voyageurs furent alors tmoins +d'un magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayrent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombrent sur la +chane des monts Hombori. Rien de plus trange que ces crtes +d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes +fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines +lgendaires d'une immense ville du moyen ge, telles que, par les +nuits sombres, les banquises des mers glaciales en prsentent au +regard tonn. + + Voil un site des Mystres d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas dcoup ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! rpondit Joe, je n'aimerais pas me promener seul le +soir dans ce pays de fantmes. Voyez-vous, mon matre, si ce n'tait +pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en cosse. Cela ferait +bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en +foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette +fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les +lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit +vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable rseau de canaux, de +torrents, de rivires, tout l'enchevtrement complet des affluents +du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe paisse, +ressemblaient de grasses prairies. L, le docteur retrouva la +route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le +descendre jusqu Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger +coulait ici entre deux rives riches en crucifres et en tamarins; +les troupeaux bondissants des gazelles mlaient leurs cornes +anneles aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les +guettait en silence. + +De longues files d'nes et de chameaux, chargs des marchandises de +Jenn, s'enfonaient sous les beaux arbres; bientt un amphithtre +de maisons basses apparut un dtour du fleuve; sur les terrasses +et les toits tait amoncel tout le fourrage recueilli dans les +contres environnantes. + + C'est Kabra, s'cria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas cinq milles d'ici! + +Alors vous tes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchant, mon garon. + +--Bon, tout est pour le mieux, + +En effet, deux heures, la reine du dsert, la mystrieuse +Tembouctou, qui eut, comme Athnes et Rome, ses coles de savants et +ses chaires de philosophie, se dploya sous les regards des +voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres dtails sur le plan trac par +Barth lui-mme, il en reconnut l'extrme exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +dsert; rien aux alentours; peine quelques gramines, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement +de billes et de ds jour; voil l'effet produit vol d'oiseau; +les rues, assez troites, sont bordes de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chausse, construites en briques cuites au soleil, et de +huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-l +carres; sur les terrasses sont nonchalamment tendus quelques +habitants draps dans leur robe clatante, la lance ou le mousquet +la main; de femmes point, cette heure du jour. + + Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois +tours des trois mosques, restes seules entre un grand nombre. La +ville est bien dchue de son ancienne splendeur! Au sommet du +triangle s'lve la mosque de Sankore avec ses ranges de galeries +soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, prs du +quartier de Sane-Gungu, la mosque de Sidi-Yahia et quelques maisons + deux tages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts demi +renverss. + +--Ils ont t dtruits par les Foullannes en 1826; alors la ville +tait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe sicle, +objet de convoitise gnrale, a successivement appartenu aux +Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand +centre de civilisation, o un savant comme Ahmed-Baba possdait au +XVIe sicle une bibliothque de seize cents manuscrits, n'est plus +qu'un entrept de commerce de l'Afrique centrale. + +La ville paraissait livre, en effet, une grande incurie; elle +accusait la nonchalance pidmique des cits qui s'en vont; +d'immenses dcombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient +avec la colline du march les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais peine si le dernier savant de l'endroit eut le +temps dobserver ce nouveau phnomne; les voyageurs; repousss par +le vent du dsert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientt +Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + + Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise o il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! rpliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir Zanzibar par le mme +chemin, et de traverser l'Ocan jusqu'en Amrique, cela ne +m'effrayerait gure! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands mnagements pour qu'il nous +porte jusqu' la cte. Je vais mme tre forc de jeter du lest. +Nous sommes trop lourds. + +--Voil ce que c'est que de ne rien faire, mon matre! A rester +toute la journe tendu comme un fainant dans son hamac, on +engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que +le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voil bien des rflexions dignes de Joe, rpondit le chasseur; +mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous rserve? +Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. O crois-tu +rencontrer la cte d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empch de te rpondre, Dick; nous sommes la +merci de vents trs variables; mais enfin je m'estimerai heureux si +j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a l une certaine +tendue le pays o nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimante nous +portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les dcouvrir, riposta Joe, si elles +n'taient dj connues. Est-ce qu' la rigueur on ne pourrait pas +lui en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espre bien ne pas aller +jusque-l. + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant pleine +flamme, pouvait peine le maintenir; il se trouvait alors +soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se +rveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + + + +CHAPITRE XL + +Inquitudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenn.--Vue de +Sgo.--Changement de vent.--Regrets de Joe. + + + + + +Le lit du fleuve tait alors partag par de grandes les en branches +troites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles +s'levaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en +faire un relvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait +toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et +franchit en quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha diverses lvations, en forant extrmement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphre, mais en vain. Il +abandonna promptement cette manuvre, qui augmentait encore la +dperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatigues +de l'arostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du +vent le rejeter vers la partie mridionale de l'Afrique djouait +ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou franais, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les ctes de Guine? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, la merci d'un roi qui, dans les ftes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! L, on +serait perdu. + +D'un autre ct, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur +le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il +espra que la fin de la pluie amnerait un changement dans les +courants atmosphriques. + +Il fut donc dsagrablement ramen au sentiment de la situation par +cette rflexion de Joe: + + Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette +fois, ce sera le dluge, s'il faut en juger par ce nuage qui +s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! rpondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, rpliqua Joe, avec des artes tires +au cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en dposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! cest une nue! + +--Eh bien? + +--Mais une nue de sauterelles. + +--a, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur lui, car si elles s'abattent, il sera dvast! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints +et tu en jugeras par tes propres yeux. + +Fergusson disait vrai; ce nuage pais, opaque, d'une tendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant +sur le sol son ombre immense, c'tait une innombrable lgion de ces +sauterelles auxquelles on a donn le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entirement +dnuds, les prairies comme fauches. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde strilit. + + Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce +qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible +encore que la grle par ses dvastations. + +--Et il est impossible de s'en prserver, rpondit Fergusson; +quelque. fois les habitants ont eu l'ide d'incendier des forts, +des moissons mme pour arrter le vol de ces insectes; mais les +premiers rangs, se prcipitant dans les flammes, les teignaient +sous leur masse, et le reste de la bande passait irrsistiblement. +Heureusement, dans ces contres, il y a une sorte de compensation +leurs ravages; les indignes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, dit Joe, qui, pour +s'instruire, ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goter. + +Le pays devint plus marcageux vers le soir; les forts firent place +des bouquets d'arbres isols; sur les bords du fleuve, on +distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de +fourrages. Dans une grande le apparut alors la ville de Jenn, avec +les deux tours de sa mosque de terre, et l'odeur infecte qui +s'chappait de millions de nids d'hirondelles accumuls sur ses +murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers peraient +entre les maisons; mme la nuit, l'activit paraissait trs +grande. Jenn est en effet une ville fort commerante; elle fournit + tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses +caravanes par les chemins ombrags, y transportent les diverses +productions de son industrie. + + Si cela n'et pas d prolonger notre voyage, dit le docteur, +j'aurais tent de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver +plus d'un Arabe qui a voyag en France ou en Angleterre, et auquel +notre genre de locomo-tion n'est peut-tre pas tranger. Mais ce ne +serait pas prudent. + +--Remettons cette visite notre prochaine excursion, dit Joe en +riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une lgre +tendance souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'tait plus d'aucun +usage; il russit maintenir le Victoria dans une zone plus +favorable ses projets. A quatre heures du matin, les premiers +rayons du soleil clairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, +ses mosques mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui +transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les +voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient +rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquitudes du +docteur se calmaient peu peu. + + Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sngal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout fait encore; la rigueur, si le Victoria venait +nous manquer, nous pourrions gagner des tablissements franais! +Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu' la +cte occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'tait le +plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi nos rcits, mon matre? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille tmoins nous auront vu partir d'un ct de +l'Afrique; mille tmoins nous verront arriver l'autre ct. + +--En ce cas, rpondit Kennedy, il me parat difficile de dire que +nous n'avons pas travers! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je +regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voil qui +aurait donn du poids nos histoires et de la vraisemblance nos +rcits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais compos une +jolie foule pour m'entendre et mme pour m'admirer! + + + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Sngal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, +Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes +difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manuvre de Joe.--Halte +au-dessus d'un fort. + + + + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se prsenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement tendues se changeaient en +collines qui faisaient prsager de prochaines montagnes; on aurait +franchir la chane qui spare le bassin du Niger du bassin du +Snegal et dtermine l'coulement des eaux soit au golfe de Guine, +soit la baie du cap Vert. + +Jusqu'au Sngal, cette partie de l'Afrique est signale comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les rcits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces ngres barbares; ce climat funeste dvora +la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut +donc plus que jamais dcid ne pas prendre pied sur cette contre +inhospitalire. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +manire sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crte. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua monter et + descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'arostat peu gonfl s'efflanquaient +dj; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans +son enveloppe dtendue. + +Kennedy ne put s'empcher d'en faire la remarque. + + Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, rpondit le docteur; mais la gutta-percha s'est videmment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogne fuit travers le +taffetas. + +--Comment empcher cette fuite + +--C'est impossible. Allgeons-nous; cest le seul moyen; jetons +tout ce qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle dj fort +dgarnie. + +--Dbarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez +considrable. + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui +runissait les cordes du filet; de l, il vint facilement bout de +dtacher les pais rideaux de la tente, et il les prcipita au +dehors. + + Voil qui fera le bonheur de toute une tribu de ngres, dit-il; il +y a l de quoi habiller un millier d'indignes, car ils sont assez +discrets sur l'toffe. + +Le ballon s'tait relev un peu, mais bientt il devint vident +qu'il se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire cette +enveloppe. + +--Je te le rpte, Dick, nous n'avons aucun moyen de la rparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas compltement +indispensable; je veux tout prix viter une halte dans ces +parages; les forts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont +rien moins que sres. + +--Quoi! des lions, des hynes? fit Joe avec mpris. + +--Mieux que cela, mon garon, des hommes, et des plus cruels qui +soient en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont prcds; puis les Franais, qui +occupent la colonie du Sngal, ont eu forcment des rapports avec +les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel +Faidherbe, des reconnaissances ont t pousses fort avant dans le +pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont +rapport des documents prcieux de leurs expditions. Ils ont +explor ces contres formes par le coude du Sngal, l o la +guerre et le pillage n'ont plus laiss que des ruines. + +--Que s'est-il donc pass? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sngalais, Al-Hadji, se +disant inspir comme Mahomet, poussa toutes les tribus la guerre +contre les infidles, c'est--dire les Europens. Il porta la +destruction et la dsolation entre le fleuve Sngal et son affluent +la Falm. Trois hordes de fanatiques guides par lui sillonnrent +le pays de faon n'pargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avana mme dans la valle du Niger, jusqu' la +ville de Sego, qui fut longtemps menace. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Mdine, bti par les Franais sur +les bords du fleuve; cet tablissement fut dfendu par un hros, +Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans +munitions presque, tint jusqu'au moment o le colonel Faidherbe vint +le dlivrer. Al-Hadji et ses bandes repassrent alors le Sngal, et +revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres; +or, voici les contres dans lesquelles il s'est enfui et rfugi +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas +bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu' nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas loigns du fleuve, dit le docteur; mais je +prvois que notre ballon ne pourra nous porter au-del. + +--Arrivons toujours sur les bords, rpliqua le chasseur, ce sera +cela de gagn. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, +une chose m'inquite. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes dpasser, et ce sera difficile, +puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'arostat, +mme en produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attach comme le marin +son navire; je ne m'en sparerai pas sans peine! Il n'est plus ce +qu'il tait au dpart, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! +Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crve-cur +de l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgr nous. +Il nous servira jusqu' ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'puise, fit Joe en le considrant, il maigrit, sa vie s'en +va. Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici l'horizon les montagnes +dont tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur aprs les avoir examines avec +sa lunette; elles me paraissent fort leves, nous aurons du mal +les franchir. + +--Ne pourrait-on les viter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace quelles occupent: +prs de la moiti de l'horizon! + +--Elles ont mme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; +elles gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidit +extrme, ou, pour mieux dire, le vent trs fort prcipitait le +Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'lever tout prix, sous +peine de les heurter. + + Vidons notre caisse eau, dit Fergusson; ne rservons que le +ncessaire pour un jour. + +--Voil! dit Joe + +--Le ballon se relve-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, rpondit le docteur, qui ne +quittait pas le baromtre des yeux. Mais ce n'est pas assez. + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs faire +croire qu'elles se prcipitaient sur eux; ils taient loin de les +dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut galement jete au dehors; on +n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore +insuffisant. + + Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons vides, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voil! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dvouement de l'autre jour! +Quoi quil arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon matre, nous ne nous quitterons pas. + +Le Victoria avait regagn en hauteur une vingtaine de toises, mais +la crte de la montagne le dominait toujours. C'tait une arte +assez droite qui terminait une vritable muraille coupe pic. Elle +s'levait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des +voyageurs. + + Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brise +contre ces roches, si nous ne parvenons pas les dpasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pse. + +Le ballon fut encore dlest dune cinquantaine de livres; il +s'leva trs sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas +au-dessus de la ligne des montagnes. La situation tait effrayante; +le Victoria courait avec une grande rapidit; on sentait qu'il +allait se mettre en pices; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle tait presque vide. + + S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prt sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! rpondit le chasseur avec motion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera ncessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous +coter la vie. + +--Nous approchons! s'cria Joe, nous approchons! + +Dix toises! La montagne dpassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les prcipita au dehors. Sans en rien +dire Kennedy, il lana galement plusieurs sacs de balles et de +plomb. + +Le ballon remonta, il dpassa la cime dangereuse, et son ple +suprieur s'claira des rayons du soleil. Mais la nacelle se +trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre +lesquels elle allait invitablement se briser. + + Kennedy! Kennedy! s'cria le docteur, jette tes armes, ou nous +sommes perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparatre au dehors de la +nacelle. + + Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! fit le docteur. + +La crte de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine +de pieds de largeur, et de l'autre ct, la pente prsentait une +moindre dclivit. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau +assez uni; elle glissa sur un sol compos de cailloux aigus qui +criaient sous son passage, + + Nous passons! nous passons! nous sommes passs! cria une voix +qui fit bondir le cur de Fergusson. + +L'intrpide garon se soutenait par les mains au bord infrieur de +la nacelle; il courait pied sur la crte, dlestant ainsi le +ballon de la totalit de son poids; il tait mme oblig de le +retenir fortement, car il tendait lui chapper. + +Lorsqu'il fut arriv au versant oppos, et que l'abme se prsenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta auprs de ses compagnons. + + Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; rpondit celui-ci, ce n'est pas pour +vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela +depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime payer mes dettes, et +maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en prsentant au +chasseur son arme de prdilection. J'aurais eu trop de peine vous +voir vous en sparer. + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu' descendre; cela lui tait facile; il +se retrouva bientt deux cents pieds du sol, et fut alors en +quilibre. Le terrain semblait convulsionn; il prsentait de +nombreux accidents fort difficiles viter pendant la nuit avec un +ballon qui n'obissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgr +ses rpugnances, le docteur dut se rsoudre faire halte jusqu'au +lendemain. + + Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrter, dit-il. + +--Ah! rpondit Kennedy, tu te dcides enfin? + +--Oui, j'ai mdit longuement un projet que nous allons mettre +excution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. + +Joe obit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + + J'aperois de vastes forts, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais passer la nuit terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous rpte quil serait dangereux de nous +sparer. D'ailleurs, je rclame votre aide pour un travail +difficile. + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forts immenses, ne tarda pas +s'arrter brusquement; ses ancres taient prises; le vent tomba +avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste +champ de verdure form par la cime d'une fort de sycomores. + + + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de gnrosit.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le +quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors +de porte. + + + + + +Le docteur Fergusson commena par relever sa position d'aprs la +hauteur des toiles; il se trouvait vingt-cinq milles peine du +Sngal. + + Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il aprs avoir +point sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni +pont ni barques, il faut tout prix le passer en ballon; pour +cela, nous devons nous allger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, rpondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; moins que l'un de nous se +dcide se sacrifier, de rester en arrire... et, mon tour, je +rclame cet honneur. + +--Par exemple! rpondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner pied la +cte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! rpliqua Joe. + +--Votre combat de gnrosit est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espre que nous n'en arriverons pas cette extrmit; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous sparer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voil qui est parl, fit Joe; une petite promenade ne nous fera +pas de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un +dernier moyen pour allger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connatre. + +--Il faut nous dbarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons l prs de neuf cents livres +bien lourdes traner par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne lobtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--coutez-moi, mes amis; j'ai calcul fort exactement ce qui nous +reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous +transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent; +nous ferons peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant +nos deux ancres que je tiens conserver. + +--Mon cher Samuel, rpondit le chasseur, tu es plus comptent que +nous en pareille matire; tu es le seul juge de la situation; +dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon matre. + +--Je vous rpte, mes amis, quelque grave que soit cette +dtermination, il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! rpliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut dmonter l'appareil pice +par pice; on enleva d'abord la caisse de mlange, puis celle du +chalumeau, et enfin la caisse o s'oprait la dcomposition de l'eau; +il ne fallut pas moins de la force runie des trois voyageurs pour +arracher les rcipients du fond de la nacelle dans laquelle ils +taient fortement encastrs; mais Kennedy tait si vigoureux, Joe +si adroit, Samuel si ingnieux, qu'ils en vinrent bout; ces +diverses pices furent successivement jetes au dehors, et elles +disparurent en faisant de vastes troues dans le feuillage des +sycomores. + + Les ngres seront bien tonns, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engags dans le ballon, et qui +se rattachaient au serpentin. Joe parvint couper quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant +aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils taient retenus par leur +extrmit suprieure et fixs par des fils de laiton au cercle mme +de la soupape. + +Ce fut alors que Joe dploya une merveilleuse adresse; les pieds +nus, pour ne pas railler l'enveloppe, il parvint l'aide du filet, +et malgr les oscillations, grimper jusqu'au sommet extrieur de +l'arostat; et l, aprs mille difficults, accroch d'une main +cette surface glissante, il dtacha les crous extrieurs qui +retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se dtachrent aisment, et +furent retirs par l'appendice infrieur, qui fut hermtiquement +referm au moyen d'une forte ligature. + +Le Victoria, dlivr de ce poids considrable, se redressa dans +l'air et tendit fortement la corde de lancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et +de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur mettre la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + + Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais +prendre le premier quart; deux heures, je rveillerai Kennedy; +quatre heures, Kennedy rveillera Joe; six heures, nous +partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette +dernire journe! + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'tendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil +aussi rapide que profond. + +La nuit tait paisible; quelques nuages s'crasaient contre le +dernier quartier de la lune, dont les rayons indcis rompaient +peine l'obscurit. Fergusson, accoud sur le bord de la nacelle, +promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention +le sombre rideau de feuillage qui s'tendait sous ses pieds en lui +drobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il +cherchait s'expliquer jusqu'au lger frmissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, aprs avoir +surmont tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes +sont plus vives, les motions plus fortes, le point d'arrive semble +fuir devant les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +dfinitive, pouvait faire dfaut d'un moment l'autre. Le docteur +ne comptait plus sur son ballon d'une faon absolue; le temps tait +pass o il le manuvrait avec audace parce qu'il tait sr de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indtermines dans ces vastes forts; il crut mme voir un feu +rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa +lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se +fit mme comme un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute prouv une hallucination; il couta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart tant alors +coul, il rveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrme, +et prit place aux cts de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, +qu'il avait de la peine tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, +et se mit fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu rgnait autour de loi; un vent lger +agitait la cime des arbres et balanait doucement la nacelle, +invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgr lui; il +voulut y rsister, ouvrit plusieurs fois les paupires, plongea dans +la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, +succombant la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plong dans cet tat d'inertie? Il ne put +s'en rendre compte son rveil, qui fut brusquement provoqu par un +ptillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait +sur sa figure. La fort tait en flammes. + + Au feu! au feu! s'cria-t-il, sans trop comprendre +l'vnement. + +Ses deux compagnons se relevrent. + + Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... + +En ce moment des hurlements clatrent sous le feuillage violemment +illumin. + + Ah! les sauvages! s'cria Joe. Ils ont mis le feu la fort +pour nous incendier plus srement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! dit le +docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois +mort se mlaient aux gmissements des branches vertes; les lianes, +les feuilles, toute la partie vivante de cette vgtation se tordait +dans l'lment destructeur; le regard ne saisissait qu'un ocan de +flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la +fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; +cet amas enflamm, cet embrasement se rflchissait dans les nuages, +et les voyageurs se crurent envelopps dans une sphre de feu. + + Fuyons! s'cria Kennedy! terre! c'est notre seule chance de +salut! + +Mais Fergusson l'arrta d'une main ferme, et, se prcipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, lchaient dj ses parois illumines; +mais le Victoria, dbarrass de ses liens, monta de plus de mille +pieds dans les airs. + +Des cris pouvantables clatrent sous la fort, avec de violentes +dtonations d'armes feu; le ballon, pris par un courant qui se +levait avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il tait quatre heures du matin. + + + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dvast.--Vent modr.--Le +Victoria baisse--Les dernires provisions.--Les bonds du +Victoria.--Dfense coups de fusil.--Le vent frachit,--Le fleuve +du Sngal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traverse du +fleuve. + + + + + + Si nous n'avions pas pris la prcaution de nous allger hier soir, +dit le docteur, nous tions perdus sans ressources. + +Voil ce que c'est que de faire les choses temps, rpliqua Joe; +on se sauve alors, et rien nest plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, rpliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas +descendre sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! + +La lisire de la fort venait d'tre dpasse, et les voyageurs +purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revtus du large +pantalon et du burnous flottant; ils taient arms, les uns de +lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop +de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui +marchait avec une vitesse modre. + +A la vue des voyageurs, ils poussrent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colre et les menaces se lisaient sur +leurs figures basanes, rendues plus froces par une barbe rare, +mais hrisse; ils traversaient sans peine ces plateaux abaisss et +ces rampes adoucies qui descendent an Sngal. + + Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les +farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en +pleine fort, au milieu d'un cercle de btes fauves, que de tomber +entre les mains de ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de +vigoureux gaillards! + +--Heureusement, ces btes-l, a ne vole pas, rpondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes +incendies! voil leur ouvrage; et l o s'tendaient de vastes +cultures, ils ont apport l'aridit et la dvastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, rpliqua Kennedy, et si nous +parvenons mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en +sret. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, rpondit Le +docteur en portant ses yeux sur le baromtre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de +prparer nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien +de ne pas les avoir semes sur notre route. + +--Ma carabine! s'cria le chasseur, j'espre ne m'en sparer +jamais. + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantit suffisante. + + A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +facult de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes la merci du ballon. + +--Cela est fcheux, reprit Kennedy; le vent est assez mdiocre, et +si nous avions rencontr un ouragan pareil celui des jours +prcdents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de +vue. + +--Ces coquins-l nous suivent sans se gner, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous tions bonne porte, dit le chasseur, je m'amuserais +les dmonter les uns aprs les autres. + +--Oui-da! rpondit Fergusson; mais ils seraient bonne porte +aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de +leurs longs mousquets; or, s'ils le dchiraient, je te laisse +juger quelle serait notre situation. + +La poursuite des Talibas continua toute la matine. Vers onze heures +du matin, les voyageurs avaient peine gagn une quinzaine de +milles dans l'ouest. + +Le docteur piait les moindres nuages l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphre. S'il venait tre rejet +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait baisser sensiblement; depuis son dpart, il avait +dj perdu plus de trois cents pieds, et le Sngal devait tre +loign d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui +fallait compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attire par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le baromtre, et comprit la cause de ces +hurlements: + + Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, rpondit Fergusson. + +--Diable! pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'tait pas cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enlevrent leurs chevaux, et bientt une dcharge de +mousquets clata dans les airs. + + Trop loin, imbciles! s'cria Joe; il me parat bon de tenir ces +gredins-l distance. + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancs, il fit feu; le +Talibas roula terre; ses compagnons s'arrtrent et le Victoria +gagna sur eux. + + Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assurs de nous prendre, rpondit le +docteur; et ils y russiront, si nous descendons encore! Il faut +absolument nous relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous dbarrasserons! + +--Voil, Monsieur! fit Joe en obissant aux ordres de son matre. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des +cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria +redescendait avec rapidit; le gaz fuyait par les pores de +l'enveloppe. + +Bientt la nacelle vint raser le sol; les ngres d'Al-Hadji se +prcipitrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, peine eut-il touch terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + + Nous n'chapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre rserve d'eau-de-vie, Joe, s'cria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et +notre dernire ancre, puisqu'il le faut! + +Joe arracha les baromtres, les thermomtres; mais tout cela tait +peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientt +vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'taient qu' +deux cents pas de lui. + + Jette les deux fusils! s'cria le docteur. + +Pas avant de les avoir dchargs, du moins, rpondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frapprent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tombrent au milieu des cris frntiques de la bande. +Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une norme +tendue, comme une immense balle lastique rebondissant sur le sol. + +trange spectacle que celui de ces infortuns cherchant fuir par +des enjambes gigantesques, et qui, semblables Ante, paraissaient +reprendre une force nouvelle ds qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il tait prs de midi. Le +Victoria s'puisait, se vidait, sallongeait; son enveloppe +devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu +grinaient les uns sur les autres. + + Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! + +Joe ne rpondit pas, il regardait son matre. + + Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante +livres jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! rpondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous +pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hsitrent pas tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indiqu le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes +de la nacelle; elle tomba au moment o l'arostat allait +dfinitivement s'abattre. + + Hourra! hourra! s'cria-t-il, pendant que le ballon dlest +remontait trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devana et +fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. +Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent +la dpasser, tandis que la horde d'Al Hadji tait force de prendre +par le nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accrochs au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, aprs avoir franchi la colline, le docteur s'cria: + + Le fleuve! le fleuve! le Sngal! + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +tendue; la rive oppose, basse et fertile, offrait une sre +retraite et un endroit favorable pour oprer la descente. + + Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvs! + +Mais il ne devait pas en tre ainsi; le ballon vide retombait peu +peu sur un terrain presque entirement dpourvu de vgtation. +C'taient de longues pentes et des plaines rocailleuses; peine +quelques buissons, une herbe paisse et dessche sous l'ardeur du +soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'tendue; au dernier, il s'accrocha par +la partie suprieure du filet aux branches leves d'un baobab, seul +arbre isol au milieu de ce pays dsert. + + C'est fini, fit le chasseur. + +--Et cent pas du fleuve, dit Joe. + +Les trois infortuns mirent pied terre, et le docteur entrana ses +deux compagnons vers le Sngal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolong; +arriv sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas +une barque sur la rive; pas un tre anim. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sngal se prcipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'tendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes tranges, comme d'immenses animaux antdiluviens +ptrifis au milieu des eaux. + +L'impossibilit de traverser ce gouffre tait vidente; Kennedy ne +put retenir un geste de dsespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un nergique accent d'audace, +s'cria: + + Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, fit Joe avec cette confiance en son matre +qu'il ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe dessche avait inspir au docteur une ide +hardie. C'tait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'arostat. + + Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; +ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantit de +cette herbe sche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de +l'air chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'cria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientt une norme meule fut +empile prs du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'arostat +en le coupant dans sa partie infrieure; il eut soin pralablement +de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogne par la soupape; puis il +empila une certaine quantit d'herbe sche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; +une chaleur de cent quatre-vingts degrs [100 centigrades,] suffit + diminuer de moiti la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +rarfiant; aussi le Victoria commena reprendre sensiblement sa +forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les +soins du docteur, et l'arostat grossissait vue d'il. + +Il tait alors une heure moins le quart. + +En ce moment, deux milles dans le nord, apparut la bande des +Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancs +toute vitesse. + + Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en +plein air! + +--Voil, Monsieur. + +Le Victoria tait aux deux tiers gonfl. + + Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait dj. + +--C'est fait, rpondit le chasseur. + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiqurent sa +tendance s'enlever. Les Talibas approchaient; ils taient peine + cinq cents pas. + + Tenez-vous bien, s'cria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon matre! n'ayez pas peur! + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantit +d'herbe. + +Le ballon, entirement dilat par l'accroissement de temprature, +s'envola en frlant les branches du baobab. + + En route! cria Joe. + +Une dcharge de mousquets lui rpondit; une balle mme lui laboura +l'paule; mais Kennedy, se penchant et dchargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus terre. + +Des cris de rage impossibles rendre accueillirent l'enlvement de +l'arostat, qui monta plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il dcrivit d'inquitantes oscillations, pendant que +l'intrpide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes aprs, sans avoir chang une parole, les intrpides +voyageurs descendaient peu peu vers l'autre rive du fleuve. + +L, surpris, merveill, effray, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme franais. Qu'on juge de leur +tonnement quand ils virent ce ballon s'lever de la rive droite du +fleuve. Ils n'taient pas loigns de croire un phnomne cleste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de +vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse +tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'vnement. + +Le ballon, se dgonflant peu peu, retombait avec les hardis +aronautes retenus son filet; mais il tait douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Franais se prcipitrent dans le +fleuve, et reurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment o +le Victoria s'abattait quelques toises de la rive gauche du +Sngal. + + Le docteur Fergusson! s'cria le lieutenant. + +--Lui-mme, rpondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. + +Les Franais emportrent les voyageurs au del du fleuve, tandis que +le ballon demi dgonfl, entran par un courant rapide, s'en alla +comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sngal dans +les cataractes de Gouina. + + Pauvre Victoria! fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses +deux amis s'y prcipitrent sous l'empire d'une grande motion + + + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le procs-verbal.--Les tablissements franais.--Le +poste de Mdine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frgate +anglaise.--Retour Londres. + + + + + +L'expdition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait t envoye +par le gouverneur du Sngal; elle se composait de deux officiers, +MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, +enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux +jours, ils s'occupaient de reconnatre la situation la plus +favorable pour l'tablissement d'un poste Gouina, lorsqu'ils +furent tmoins de l'arrive du docteur Fergusson. + +On se figure aisment les flicitations et les embrassements dont +furent accabls les trois voyageurs. Les Franais, ayant pu +contrler par eux mmes l'accomplissement de cet audacieux projet, +devenaient les tmoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrive aux cataractes de Gouina. + + Vous ne refuserez pas de signer un procs-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, rpondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits un poste provisoire tabli sur le bord +du fleuve; ils y trouvrent les soins les plus attentifs et des +provisions en abondance. Et c'est l que fut rdig en ces termes le +procs-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Socit +Gographique de Londres: + + Nous, soussigns, dclarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif +de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tomb +quelques pas de nous dans le lit mme du fleuve, et, entran par le +courant, s'est abm dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi +nous avons sign le prsent procs-verbal, contradictoirement avec +les sus nomms, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de +Gouina, le 24 mai 1862. + + SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. + +Ici finit ltonnante traverse du docteur Fergusson et de ses +braves compagnons, constate par d'irrcusables tmoignages; ils se +trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalires et +dont les rapports sont frquents avec les tablissements franais. + +Ils taient arrivs au Sngal le samedi 24 mai, et, le 27 du mme +mois, ils atteignaient le poste de Mdine, situ un peu plus au nord +sur le fleuve. + +L les franais les reurent bras ouverts, et dployrent envers +eux toutes les ressources de leur hospitalit; le docteur et ses +compagnons purent s'embarquer presque immdiatement sur le petit +bateau vapeur le Basilic, qui descendait le Sngal jusqu' son +embouchure. + +Quatorze jours aprs, le 10 juin, ils arrivrent Saint-Louis, o +le gouverneur les reut magnifiquement; ils taient compltement +remis de leurs motions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait + qui voulait l'entendre: + + C'est un pitre voyage que le notre, aprs tout, et si quelqu'un +est avide d'motions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; +cela devient fastidieux la fin, et, sans les aventures du lac +Tchad et du Sngal, je crois vritablement que nous serions morts +d'ennui! + +Une frgate anglaise tait en partance; les trois voyageurs prirent +passage bord; le 26 juin, ils arrivaient Portsmouth, et le +lendemain Londres. + +Nous ne dcrirons pas l'accueil qu'ils reurent la Socit Royale +de Gographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy +repartit aussitt pour dimbourg avec sa fameuse carabine; il avait +hte de rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidle Joe demeurrent les mmes hommes +que nous avons connus. Cependant il s'tait fait en eux un +changement leur insu. + +Ils taient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entire ne tarirent pas en loges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour o il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en sance publique la Socit Royale de +Gographie le rcit de son expdition aronautique, et il obtint +pour lui et ses deux compagnons la mdaille d'or destine +rcompenser la plus remarquable exploration de l'anne 1862. + +________ + + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour rsultat de +constater de la manire la plus prcise les faits et les relvements +gographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grce +aux expditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de .lAfrique, nous pourrons avant peu contrler les propres +dcouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contre comprise +entre les quatorzime et trente-troisime degrs de longitude. + + +End of The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne diff --git a/old/8cinq10.zip b/old/8cinq10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1f70d7 --- /dev/null +++ b/old/8cinq10.zip diff --git a/old/8cinq10h.htm b/old/8cinq10h.htm new file mode 100644 index 0000000..3c84c4f --- /dev/null +++ b/old/8cinq10h.htm @@ -0,0 +1,6157 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN" "http://www.w3.org/TR/REC-html40/loose.dtd"> +<html> +<head> +<meta name="generator" content="HTML Tidy, see www.w3.org"> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css"> +<meta name="description" content="Texte integral de 5 semaines en ballon de Jules Verne."> +<title>Cinq semaines en ballon de Jules Verne</title> +</head> +<body bgcolor="#FFFFF0"> + +<h1>The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +<br>by Jules Verne</h1> +<h2>(#20 in our series by Jules Verne)</h2> + +<pre>Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before distributing this or any other +Project Gutenberg file. + +We encourage you to keep this file, exactly as it is, on your +own disk, thereby keeping an electronic path open for future +readers. Please do not remove this. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the etext. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the +information they need to understand what they may and may not +do with the etext. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get etexts, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 + + + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Release Date: October, 2003 [Etext #4548] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on May 29, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO8859-1 + +START OF The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne + +This etext was created by Charles Aldarondo (Aldarondo@yahoo.com) + +</pre> + +<hr size="0"> +<center> +<h4>CINQ SEMAINES<br> +<br> +<small>EN</small><br> +<br> + BALLON</h4> + +<br> +VOYAGE DE DCOUVERTES EN AFRIQUE<br> +<p><i>PAR TROIS ANGLAIS</i></p> + +<p><font size="2">ILLUSTRATIONS PAR MM. RIOU ET DE MONTAUT</font></p> + +<p>BIBLIOTHQUE<br> +D'EDUCATION ET DE RCREATION<br> +<font size="2">J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB<br> +<br> +PARIS</font><br> +</p> + +<hr size="0" width="100%" noshade> +<h4 align="CENTER">CHAPITRE I</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La fin d'un discours trs applaudi.—Prsentation du docteur Samuel Fergusson— Excelsior. —Portrait en pied du docteur.—Un fataliste convaincu.—Dner au Traveller's club.—Nombreux toasts de circonstance</font></p> +</blockquote> +</center> + +<p>Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, la sance de la Socit royale gographique de Londres, Waterloo place, 3. Le prsident, sir Francis M , faisait ses honorables collgues une importante communication dans un discours frquemment interrompu par les applaudissements.</p> + +<p>Ce rare morceau d'loquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes dans lesquelles le patriotisme se dversait pleines priodes ;</p> + +<p> L'Angleterre a toujours la tte des nations (car, on l'a remarqu, les nations marchent universellement la tte les unes des autres), par l'intrpidit de ses voyageurs dans la voie des dcouvertes gographiques. -(Assentiments nombreux.) <i>Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas son origine.</i> (De toutes parts : Non ! non !) <i>Cette tentative, si elle russit</i> (elle russira !) <i>reliera, en les compltant, les notions parses de la cartologie africaine</i> (vhmente approbation)<i>, et si elle choue</i> (jamais ! jamais !)<i>, elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du gnie humain !</i> (Trpignements frntiques.) </p> + +<p>—Hourra ! hourra ! fit l'assemble lectrise par ces mouvantes paroles.</p> + +<p>—Hourra pour l'intrpide Fergusson ! s'cria l'un des membres les plus expansifs de l'auditoire.</p> + +<p>Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson clata dans toutes les bouches, et nous sommes fonds croire qu'il gagna singulirement passer par des gosiers anglais. La salle des sances en fut branle.</p> + +<p>Ils taient l pourtant, nombreux, vieillis, fatigus, ces intrpides voyageurs que leur temprament mobile promena dans les cinq parties du monde ! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient chapp aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux casse-ttes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la Polynsie ! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs coeurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de mmoire humaine, ce fut l certainement le plus beau succs oratoire de la Socit royale gographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de the Royal Mint [La Monnaie Londres.]. Une indemnit d'encouragement fut vote, sance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et s'leva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la somme se proportionnait l'importance de l'entreprise.</p> + +<p>L'un des membres de la Socit interpella le prsident sur la question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement prsent.</p> + +<p> Le docteur se tient la disposition de l'assemble, rpondit sir Francis M</p> + +<p>—Qu'il entre ! s'cria-t-on, qu'il entre ! Il est bon de voir par ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire !</p> + +<p>—Peut-tre cette incroyable proposition, dit un vieux commodore apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier !</p> + +<p>—Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix malicieuse.</p> + +<p>—Il faudrait l'inventer, rpondit un membre plaisant de cette grave Socit.</p> + +<p>—Faites entrer le docteur Fergusson, dit simplen1ent sir Francis M ...</p> + +<p>Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le moins du monde mu d'ailleurs.</p> + +<p>C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, de taille et de constitution ordinaires ; son temprament sanguin se trahissait par une coloration force du visage, il avait une figure froide, aux traits rguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme prdestin aux dcouvertes ; ses yeux fort doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme sa physionomie ; ses bras taient longs, et ses pieds se posaient terre avec l'aplomb du grand marcheur.</p> + +<p>La gravit calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'ide ne venait pas l'esprit qu'il put tre l'instrument de la plus innocente mystification.</p> + +<p>Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessrent qu'au moment o le docteur Fergusson rclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers le fauteuil prpar pour sa prsentation ; puis, debout, fixe, le regard nergique, il leva vers le ciel l'index de la main droite ; ouvrit la bouche et pronona ce seul mot :</p> + +<p> Excelsior ! </p> + +<p>Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succs. Le discours de sir Francis M... tait dpass, et de haut. Le docteur se montrait la fois sublime, grand, sobre et mesur ; il avait dit le mot de la situation :</p> + +<p> Excelsior ! </p> + +<p>Le vieux commodore, compltement ralli cet homme trange, rclama l'insertion intgrale du discours Fergusson dans <i>the Proceedings of the Royal Geographical Society of London</i> [Bulletins de la Socit Royale Gographique de Londres.].</p> + +<p>Qu'tait donc ce docteur, et quelle entreprise allait-il se dvouer ?</p> + +<p>Le pre du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, avait associ son fils, ds son plus jeune ge, aux dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui parat n'avoir jamais connu la crainte, annona promptement un esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension remarquable vers les travaux scientifiques ; il montrait, en outre, une adresse peu commune se tirer d'affaire ; il ne fut jamais embarrass de rien, pas mme de se servir de sa premire fourchette, quoi les enfants russissent si peu en gnral.</p> + +<p>Bientt son imagination s'enflamma la lecture des entreprises hardies, des explorations maritimes ; il suivit avec passion les dcouvertes qui signalrent la premire partie du XlXe sicle ; il rva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Cailli, des Levaillant, et mme un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Cruso, qui ne lui paraissait pas infrieure. Que d'heures bien occupes il passa avec lui dans son le de Juan Fernandez ! Il approuva souvent les ides du matelot abandonn ; parfois il discuta ses plans et ses projets ; il et fait autrement, mieux peut-tre, tout aussi bien, coup sr ! Mais, chose certaine, il n'et jamais fui cette bienheureuse le, o il tait heureux comme un roi sans sujets.... ; non, quand il se ft agi de devenir premier lord de l'amiraut !</p> + +<p>Je vous laisse penser si ces tendances se dvelopprent pendant sa jeunesse aventureuse jete aux quatre coins du monde. Son pre, en homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive intelligence par des tudes srieuses en hydrographie, en physique et en mcanique, avec une lgre teinture de botanique, de mdecine et d'astronomie.</p> + +<p>A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, g de vingt-deux ans, avait dj fait son tour du monde ; il s'enrla dans le corps des ingnieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires ; mais cette existence de soldat ne lui convenait pas ; se souciant peu de commander, il n'aimait pas obir. Il donna sa dmission, et, moiti chassant, moiti herborisant, il remonta vers le nord de la pninsule indienne et la traversa de Calcutta Surate. Une simple promenade d'amateur.</p> + +<p>De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 l'expdition du capitaine Sturt, charg de dcouvrir cette mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.</p> + +<p>Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais possd du dmon des dcouvertes, il accompagna jusqu en 1853 le capitaine Mac Clure dans l'expdition qui contourna le continent amricain du dtroit de Behring au cap Farewel.</p> + +<p>En dpit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la constitution de Fergusson rsistait merveilleusement ; il vivait son aise au milieu des plus compltes privations ; c'tait le type du parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate volont, dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche improvise, qui s'endort toute heure du jour et se rveille toute heure de la nuit.</p> + +<p>Rien de moins tonnant, ds lors, que de retrouver notre infatigable voyageur visitant de 1855 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des frres Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses observations d'ethnographie.</p> + +<p>Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le plus actif et le plus intressant du <i>Daily Telegraph</i>, ce journal un penny, dont le tirage monte jusqu' cent quarante mille exemplaires par jour, et suffit peine plusieurs millions de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne ft membre d'aucune institution savante, ni des Socits royales gographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Ptersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni mme de <i>Royal Polytechnic Institution</i>, o trnait son ami le statisticien Kokburn.</p> + +<p>Ce savant lui proposa mme un jour de rsoudre le problme suivant, dans le but de lui tre agrable : tant donn le nombre de milles parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tte en a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la diffrence des rayons ? Ou bien, tant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la tte du docteur, calculer sa taille exacte une ligne prs ?</p> + +<p>Mais Fergusson se tenait toujours loign des corps savants, tant de l'glise militante et non bavardante ; il trouvait le temps mieux employ chercher qu' discuter, dcouvrir qu' discourir.</p> + +<p>On raconte qu'un Anglais vint un jour Genve avec l'intention de visiter le lac ; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures o l'on s'asseyait de ct comme dans les omnibus : or il advint que, par hasard, notre Anglais fut plac de manire prsenter le dos au lac ; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il songet se retourner une seule fois, et il revint Londres, enchant du lac de Genve.</p> + +<p>Le docteur Fergusson s'tait retourn, lui, et plus d'une fois pendant ses voyages, et si bien retourn qu'il avait beaucoup vu. En cela, d'ailleurs, il obissait sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il tait un peu fataliste, mais d'un fatalisme trs orthodoxe, comptant sur lui, et mme sur la Providence ;`il se disait pouss plutt qu'attir dans ses voyages, et parcourait le monde, semblable une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route dirige.</p> + +<p> Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin qui me poursuit. </p> + +<p>On ne s'tonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les applaudissements de la Socit Royale ; il tait au-dessus de ces misres, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanit ; il trouvait toute simple la proposition qu'il avait adresse au prsident sir Francis M ... et ne s'aperut mme pas de l'effet immense qu'elle produisit.</p> + +<p>Aprs la sance, le docteur fut conduit au <i>Traveller's club</i>, dans Pall Mall ; un superbe festin s'y trouvait dress son intention ; la dimension des pices servies fut en rapport avec l'importance du personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-mme.</p> + +<p>Des toasts nombreux furent ports avec les vins de France aux clbres voyageurs qui s'taient illustrs sur la terre d'Afrique. On but leur sant ou leur mmoire, et par ordre alphabtique, ce qui est trs anglais : Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Cailli, Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, Dickson ; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroul, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprire, John Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Hricourt, Rongwi, Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssire, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et complter la srie des dcouvertes africaines.</p> + +<center> +<h4 align="CENTER">CHAPITRE II</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Un article du Daily Telegraph. —Guerre de journaux savants. —M. Petermann soutient son ami le docteur Fergusson.—Rponse du savant Koner. —Paris engags. —Diverses propositions faites au docteur.</font></p> +</blockquote> +</center> + +<p>Le lendemain, dans son numro du 16 janvier, le <i>Daily Telegraph</i> publiait un article ainsi conu :</p> + +<p> L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes ; un dipe moderne nous donnera le mot de cette nigme que les savants de soixante sicles n'ont pu dchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, <i>fontes Nili qu rere</i>, tait regard comme une tentative insense, une irralisable chimre. </p> + +<p> Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route trace par Denham et Clapperton ; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrpides investigations depuis le cap de Bonne-Esprance jusqu'au bassin du Zambezi ; les capitaines Burton et Speke, par la dcouverte des Grands Lacs intrieurs, ont ouvert trois chemins la civilisation moderne ; leur point d'intersection, o nul voyageur n'a encore pu parvenir, est le coeur mme de l'Afrique. C'est l que doivent tendre tous les efforts. </p> + +<p> Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont tre renous par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont nos lecteurs ont souvent apprci les belles explorations. </p> + +<p> Cet intrpide dcouvreur <i>(discoverer)</i> se propose de traverser en ballon toute l'Afrique de l'est l'ouest. Si nous sommes bien informs, le point de dpart de ce surprenant voyage serait l'le de Zanzibar sur la cte orientale. Quant au point d'arrive, la Providence seule il est rserv de le connatre. </p> + +<p> La proposition de cette exploration scientifique a t faite hier officiellement la Socit Royale de Gographie ; une somme de deux mille cinq cents livres est vote pour subvenir aux frais de l'entreprise.</p> + +<p> Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est sans prcdents dans les fastes gographiques. </p> + +<p>Comme on le pense, cet article eut un norme retentissement ; il souleva d'abord les temptes de l'incrdulit, le docteur Fergusson passa pour un tre purement chimrique, de l'invention de M. Barnum, qui, aprs avoir travaill aux tats-Unis, s'apprtait faire les Iles Britanniques.</p> + +<p>Une rponse plaisante parut Genve dans le numro de fvrier des Bulletins de la Socit Gographique , elle raillait spirituellement la Socit Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phnomnal.</p> + +<p>Mais M. Petermann, dans ses Mittheilungen, publis Gotha, rduisit au silence le plus absolu le journal de Genve. M. Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant de l'intrpidit de son audacieux ami</p> + +<p>Bientt d'ailleurs le doute ne fut plus possible ; les prparatifs du voyage se faisaient Londres ; les fabriques de Lyon avaient reu une commande importante de taffetas pour la construction de l'arostat ; enfin le gouvernement britannique mettait la disposition du docteur le transport <i>le Resolute</i>, capitaine Pennet</p> + +<p>Aussitt mille encouragements se firent jour, mille flicitations clatrent. Les dtails de l'entreprise parurent tout au long dans les Bulletins de la Socit Gographique de Paris ; un article remarquable fut imprim dans les Nouvelles Annales des voyages , de la gographie, de l'histoire et de l'archologie de M. V.-A. Malte-Brun ; un travail minutieux publi dans Zeitschrift fr Allgemeine Erdkunde, par le docteur W. Koner, dmontra victorieusement la possibilit du voyage, ses chances de succs, la nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion par la voie arienne ; il blma seulement le point de dpart ; il indiquait plutt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d'o James Bruce, en 1768, s'tait lanc la recherche des sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans rserve cet esprit nergique du docteur Fergusson, et ce coeur couvert d'un triple airain qui concevait et tentait un pareil voyage.</p> + +<p>Le North American Review ne vit pas sans dplaisir une telle gloire rserve l'Angleterre ; il tourna la proposition du docteur en plaisanterie, et l'engagea pousser jusqu'en Amrique, pendant qu'il serait en si bon chemin.</p> + +<p>Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de recueil scientifique, depuis le Journal des Missions vangliques jusqu' la Revue algrienne et coloniale, depuis les Annales de la propagation de la foi jusqu'au Church missionnary intelligencer, qui ne relatt le fait sous toutes ses formes.</p> + +<p>Des paris considrables s'tablirent Londres et dans l'Angleterre, 1 sur l'existence relle ou suppose du docteur Fergusson ; 2 sur le voyage lui-mme, qui ne serait pas tent suivant les uns, qui serait entrepris suivant les autres ; 3 sur la question de savoir s'il russirait ou s'il ne russirait pas ; 4 sur les probabilits ou les improbabilits du retour du docteur Fergusson On engagea des sommes normes au livre des paris, comme s'il se ft agi des courses d'Epsom.</p> + +<p>Ainsi donc, croyants, incrdules, ignorants et savants, tous eurent les yeux fixs sur le docteur ; il devint le lion du jour sans se douter qu'il portt une crinire. Il donna volontiers des renseignements prcis sur son expdition. Il fut aisment abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se prsenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa tentative ; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.</p> + +<p>De nombreux inventeurs de mcanismes applicables la direction des ballons vinrent lui proposer leur systme. Il n'en voulut accepter aucun. A qui lui demanda s'il avait dcouvert quelque chose cet gard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus activement que jamais des prparatifs de son voyage.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE III</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">L'ami du docteur. —D'o datait leur amiti. —Dick Kennedy Londres.— Proposition inattendue, mais point rassurante.—Proverbe peu consolant.—Quelques mots du martyrologe africain —Avantages d'un arostat. —Le secret du docteur Fergusson</font></p> +</blockquote> + +<p>Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-mme, un alter ego ; l'amiti ne saurait exister entre deux tres parfaitement identiques.</p> + +<p>Mais s'ils possdaient des qualits, des aptitudes, un temprament distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et mme coeur, et cela ne 1es gnait pas trop. Au contraire.</p> + +<p>Ce Dick Kennedy tait un cossais dans toute l'acception du mot, ouvert, rsolu, entt. Il habitait la petite ville de Leith, prs d'dimbourg, une vritable banlieue de la Vieille Enfume [Sobriquet d'dimbourg, Auld Reekie,]. C'tait quelquefois un pcheur, mais partout et toujours un chasseur dtermin : rien de moins tonnant de la part d'un enfant de la Caldonie, quelque peu coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un merveilleux tireur la carabine ; non seulement il tranchait des balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitis si gales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de diffrence apprciable.</p> + +<p>La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans le Monastre ; sa taille dpassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.] ; plein de grce et d'aisance, il paraissait dou d'une force herculenne ; une figure fortement hle par le soleil, des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle trs dcide, enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prvenait en faveur de l'cossais.</p> + +<p>La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, l'poque o tous deux appartenaient au mme rgiment ; pendant que Dick chassait au tigre et l'lphant, Samuel chassait la plante et l'insecte ; chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur, qui valut conqurir autant qu'une paire de dfenses en ivoire.</p> + +<p>Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni de se rendre un service quelconque. De l une amiti inaltrable. La destine les loigna parfois, mais la sympathie les runit toujours.</p> + +<p>Depuis leur rentre en Angleterre, ils furent souvent spars par les lointaines expditions du docteur ; mais, de retour, celui-ci ne manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de lui-mme son ami l'cossais.</p> + +<p>Dick causait du pass, Samuel prparait l'avenir : l'un regardait en avant, l'autre en arrire. De l un esprit inquiet, celui de Fergusson, une placidit parfaite, celle de Kennedy.</p> + +<p>Aprs son voyage au Tibet, le docteur resta prs de deux ans sans parler d'explorations nouvelles ; Dick supposa que ses instincts de voyage, ses apptits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre ; quelque habitude que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunment au milieu des anthropophages et des btes froces ; Kennedy engageait donc Samuel enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la gratitude humaine.</p> + +<p>A cela, le docteur se contentait de ne rien rpondre ; il demeurait pensif, puis il se livrait de secrets calculs, passant ses nuits dans des travaux de chiffres, exprimentant mme des engins singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pense fermentait dans son cerveau.</p> + +<p> Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ? se demanda Kennedy, quand son ami l'eut quitt pour retourner Londres, au mois de janvier.</p> + +<p>Il l'apprit un matin par l'article du <i>Daily Telegraph</i>.</p> + +<p> Misricorde ! s'cria-t-il. Le fou ! l'insens traverser l'Afrique en ballon ! Il ne manquait plus que cela ! Voil donc ce qu'il mditait depuis deux ans ! </p> + +<p>A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing solidement appliqus sur la tte, et vous aurez une ide de l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi .</p> + +<p>Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que ce pourrait bien tre une mystification :</p> + +<p> Allons donc ! rpondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme ?</p> + +<p>Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager travers les airs ! Le voil jaloux des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera pas ! je saurai bien l'empcher ! Eh ! si on le laissait faire, il partirait un beau jour pour la lune ! </p> + +<p>Le soir mme, Kennedy, moiti inquiet, moiti exaspr, prenait le chemin de fer General Railway station, et le lendemain il arrivait Londres.</p> + +<p>Trois quarts d'heure aprs un cab le dposait la petite maison du docteur, Soho square, Greek street ; il en franchit le perron, et s'annona en frappant la porte cinq coups solidement appuys.</p> + +<p>Fergusson lui ouvrit en personne.</p> + +<p> Dick ? fit-il sans trop d`tonnement.</p> + +<p>—Dick lui-mme, riposta Kennedy.</p> + +<p>—Comment, mon cher Dick, toi Londres, pendant les chasses d'hiver ?</p> + +<p>—Moi, Londres.</p> + +<p>—Et qu'y viens-tu faire ?</p> + +<p>—Empcher une folie sans nom !</p> + +<p>—Une folie ? dit le docteur.</p> + +<p>—Est-ce vrai ce que raconte ce journal, rpondit Kennedy en tendant le numro du <i>Daily Telegraph</i>.</p> + +<p>—Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets ! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.</p> + +<p>—Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage ?</p> + +<p>—Parfaitement ; mes prparatifs vont bon train, et je</p> + +<p>—O sont-ils que je les mette en pices, tes prparatifs ? O sont-ils que j'en fasse des morceaux </p> + +<p>Le digne cossais se mettait trs srieusement en colre.</p> + +<p> Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conois ton irritation.</p> + +<p>Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets.</p> + +<p>—Il appelle cela de nouveaux projets !</p> + +<p>—J'ai t fort occup, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'crire</p> + +<p>—Eh ! je me moque bien.</p> + +<p>—Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. </p> + +<p>L'cossais fit un bond qu'un chamois n'et pas dsavou.</p> + +<p> Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux l'hpital de Betlehem ! [Hpital de fous Londres.]</p> + +<p>—J'ai positivement compt sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi l'exclusion de bien d'autres. </p> + +<p>Kennedy demeurait en pleine stupfaction.</p> + +<p> Quand tu m'auras cout pendant dix minutes, rpondit tranquillement le docteur, tu me remercieras</p> + +<p>—Tu parles srieusement ?</p> + +<p>—Trs srieusement.</p> + +<p>—Et si je refuse de t'accompagner ?</p> + +<p>—Tu ne refuseras pas.</p> + +<p>—Mais enfin, si je refuse ?</p> + +<p>—Je partirai seul.</p> + +<p>—Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.</p> + +<p>—Discutons en djeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. </p> + +<p>Les deux amis se placrent l'un en face de l'autre devant une petite table, entre une pile de sandwichs et une thire norme</p> + +<p> Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insens ! il est impossible ! il ne ressemble rien de srieux ni de praticable !</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons bien aprs avoir essay.</p> + +<p>—Mais ce que prcisment il ne faut pas faire, c'est d'essayer.</p> + +<p>—Pourquoi cela, s'il te plat ?</p> + +<p>—Et les dangers, et les obstacles de toute nature !</p> + +<p>—Les obstacles, rpondit srieusement Fergusson, sont invents pour tre vaincus ; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger dans la vie ; il peut tre trs dangereux de s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tte ; il faut d'ailleurs considrer ce qui doit arriver comme arriv dj, et ne voir que le prsent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un prsent un peu plus loign.</p> + +<p>—Que cela ! fit Kennedy en levant les paules. Tu es toujours fataliste !</p> + +<p>—Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous proccupons donc pas de ce que le sort nous rserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre :</p> + +<p> L'homme n pour tre pendu ne sera jamais noy ! </p> + +<p>Il n'y avait rien rpondre, ce qui n'empcha pas Kennedy de reprendre une srie d'arguments faciles imaginer, mais trop longs rapporter ici</p> + +<p> Mais enfin, dit-il aprs une heure de discussion, si tu veux absolument traverser l'Afrique, si cela est ncessaire ton bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires ?</p> + +<p>—Pourquoi ? rpondit le docteur en s'animant ; parce que jusqu'ici toutes les tentatives ont chou ! Parce que depuis Mungo-Park assassin sur le Niger jusqu' Yogel disparu dans le Wada, depuis Oudney mort Murmur, Clapperton mort Sackatou, jusqu'au Franais Maizan coup en morceaux, depuis le major Laing tu par les Touaregs jusqu' Roscher de Hambourg massacr au commencement de l860, de nombreuses victimes ont t inscrites au martyrologe africain ! Parce que lutter contre les lments, contre la faim, la soif, la fivre, contre les animaux froces et contre des peuplades plus froces encore, est impossible ! Parce que ce qui ne peut tre fait d'une faon doit tre entrepris d'une autre ! Enfin parce que, l o l'on ne peut passer au milieu, il faut passer ct ou passer dessus !</p> + +<p>—S'il ne s'agissait que de passer dessus ! rpliqua Kennedy ; mais passer par-dessus !</p> + +<p>—Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes prcautions de manire ne pas craindre une chute de mon ballon ; si donc il vient me faire dfaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs ; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter.</p> + +<p>—-Il faut y compter, au contraire.</p> + +<p>—Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en sparer avant mon arrive la cte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible ; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expdition ; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les temptes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont craindre ! Si j'ai trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends ; une montagne, je la dpasse ; un prcipice, je le franchis ; un fleuve, je le traverse ; un orage, je le domine ; un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue, je m'arrte sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cits nouvelles ! Je vole avec la rapidit de l'ouragan tantt au plus haut des airs, tantt cent pieds du sol, et la carte africaine se droule sous mes yeux dans le grand atlas du monde ! </p> + +<p>Le brave Kennedy commenait se sentir mu, et cependant le spectacle voqu devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi ; il se sentait dj balanc dans l'espace.</p> + +<p> Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouv le moyen de diriger les ballons ?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. C'est une utopie.</p> + +<p>—Mais alors tu iras</p> + +<p>—O voudra la Providence ; mais cependant de l'est l'ouest.</p> + +<p>—Pourquoi cela ?</p> + +<p>—Parce que je compte me servir des vents alizs, dont la direction est constante.</p> + +<p>—Oh ! vraiment ! fit Kennedy en rflchissant : les vents alizs.... certainement... on peut la rigueur... il y a quelque chose...</p> + +<p>—S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement anglais a mis un transport ma disposition ; il a t convenu galement que trois ou quatre navires iraient croiser sur la cte occidentale vers l'poque prsume de mon arrive. Dans trois mois au plus, je serai Zanzibar, o j'oprerai le gonflement de mon ballon, et de l nous nous lancerons</p> + +<p>—Nous ! fit Dick.</p> + +<p>—Aurais-tu encore l'apparence d'une objection me faire ? Parle, ami Kennedy.</p> + +<p>—Une objection ! j'en aurais mille ; mais, entre autres, dis-moi : si tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre ta volont, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz ; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens de procder, et c'est ce qui a toujours empch les longues prgrinations dans l'atmosphre.</p> + +<p>—Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose : je ne perdrai pas un atome de gaz, pas une molcule.</p> + +<p>—Et tu descendras volont</p> + +<p>—Je descendrai volont.</p> + +<p>—Et comment feras-tu ?</p> + +<p>—Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne : Excelcior ! </p> + +<p>—Va pour Excelsior ! rpondit le chasseur, qui ne savait pas un mot de latin.</p> + +<p>Mais il tait bien dcid s'opposer, par tous les moyens possibles, au dpart de son ami Il fit donc mine d'tre de son avis et se contenta d'observer. Quant Samuel, il alla surveiller ses apprts.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE IV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Explorations africaines.—Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet, Pency, Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann, Maizan, Roscher, Burton et Speke.</font></p> +</blockquote> + +<p>La ligne arienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas t choisie au hasard ; son point de dpart fut srieusement tudi, et ce ne fut pas sans raison qu'il rsolut de s'lever de l'le de Zanzibar. Cette le, situe prs de la cte orientale d'Afrique, se trouve par 6 de latitude australe, c'est--dire quatre cent trente milles gographiques au-dessous de l'quateur [Cent soixante-douze lieues.].</p> + +<p>De cette le venait de partir la dernire expdition envoye par les Grands Lacs la dcouverte des sources du Nil.</p> + +<p>Mais il est bon d'indiquer quelles explorations le docteur Fergusson esprait rattacher entre elles. Il y en a deux principales : celle du docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en 1858.</p> + +<p>Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg et pour lui la permission de se joindre l'expdition de l'Anglais Richardson ; celui-ci tait charg d'une mission dans le Soudan.</p> + +<p>Ce vaste pays est situ entre 15 et 10 de latitude nord, c'est--dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intrieur de l'Afrique</p> + +<p>Jusque-l, cette contre n'tait connue que par le voyage de Denham, de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent Tunis et Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent Mourzouk, capitale du Fezzan.</p> + +<p>Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans l'ouest vers Ght, guids, non sans difficults, par les Touaregs. Aprs mille scnes de pillage, de vexations, d'attaques main arme, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se dtache de ses compagnons, fait une excursion la ville d'Agbads, et rejoint l'expdition, qui se remet en marche le 12 dcembre. Elle arrive dans la province du Damerghou ; l, les trois voyageurs se sparent, et Barth prend la route de Kano, o il parvient force de patience et en payant des tributs considrables.</p> + +<p>Malgr une fivre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnatre le lac Tchad, dont il est encore spar par trois cent cinquante milles. Il s'avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. L il apprend la mort de Richardson, tu par la fatigue et les privations. Il arrive Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi aprs avoir quitt Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.</p> + +<p>Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac ; il parvient jusqu' la ville d'Yola, un peu au-dessous du 9 degr de latitude nord. C'est la limite extrme atteinte au sud par ce hardi voyageur.</p> + +<p>Il revient au mois d'aot Kouka, de l parcourt successivement le Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrme dans l'est la ville de Masena, situe par 17 20' de longitude ouest [Il s'agit du mridien anglais, qui passe par l'observatoire de Greenwich.].</p> + +<p>Le 25 novembre l852, aprs la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misre. Mais la prsence d'un chrtien dans la ville ne peut tre plus longtemps tolre ; les Foullannes menacent de l'assiger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se rfugie sur la frontire, o il demeure trente trois jours dans le dnment le plus complet, revient Kano en novembre, rentre Kouka, d'o il reprend la route de Denham, aprs quatre mois d'attente ; il revoit Tripoli vers la fin d'aot 1855, et rentre Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.</p> + +<p>Voil ce que fut ce hardi voyage de Barth.</p> + +<p>Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'tait arrt 4 de latitude nord et l7 de longitude ouest.</p> + +<p>Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans l'Afrique orientale.</p> + +<p>Les diverses expditions qui remontrent le Nil ne purent jamais parvenir aux sources mystrieuses de ce fleuve. D'aprs la relation du mdecin allemand Ferdinand Werne, l'expdition tente en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrta Gondokoro, entre les 4 et 5 parallles nord.</p> + +<p>En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nomm consul de Sardaigne dans le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort la peine, partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint Belenia, au-del du 4e degr, et retourna malade Karthoum, o il mourut en 1837.</p> + +<p>Ni le docteur Peney, chef du service mdical gyptien, qui sur un petit steamer atteignit un degr au-dessous de Gondokoro, et revint mourir d'puisement Karthoum, — ni le Venitien Miani, qui, contournant les cataractes situes au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallle, — ni le ngociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil — ne purent franchir l'infranchissable limite.</p> + +<p>En 1859, M. Guillaume Lejean, charg d'une mission par le gouvernement franais, se rendit Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'quipage et vingt soldats ; mais il ne put dpasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des ngres en pleine rvolte. L'expdition dirige par M. d'Escayrac de Lauture tenta galement d'arriver aux fameuses sources.</p> + +<p>Mais ce terme fatal arrta toujours les voyageurs ; les envoys de Nron avaient atteint autrefois le 9e degr de latitude ; on ne gagna donc en dix huit sicles que 5 ou 6 degrs, soit de trois cents trois cent soixante milles gographiques.</p> + +<p>Plusieurs voyageurs tentrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un point de dpart sur la cte orientale de l'Afrique.</p> + +<p>De 1768 1772, l'cossais Bruce partit de Masuah, port de l'Abyssinie, parcourut le Tigr, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil o elles n'taient pas, et n'obtint aucun rsultat srieux.</p> + +<p>En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un tablissement Monbaz sur la cte de Zanguebar, et dcouvrait, en compagnie du rvrend Rebmann, deux montagnes trois cents milles de la cte ; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie.</p> + +<p>En l845, le Franais Maizan dbarquait seul Bagamayo, en face de Zanzibar, et parvenait Deje-la-Mhora, o le chef le faisait prir dans de cruels supplices.</p> + +<p>En 1859, au mois d'aot, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, o il fut assassin pendant son sommeil.</p> + +<p>Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers l'arme du Bengale, furent envoys par la Socit de Gographie de Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains ; le 17 juin ils quittrent Zanzibar et s'enfoncrent directement dans l'ouest.</p> + +<p>Aprs quatre mois de souffrances inoues, leurs bagages pills, leurs porteurs assomms, ils arrivrent Kazeh, centre de runion des trafiquants et des caravanes ; ils taient en pleine terre de la Lune ; l ils recueillirent des documents prcieux sur les m urs, le gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays ; puis ils se dirigrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situ entre 3 et 8 de latitude australe ; ils y parvinrent le 14 fvrier 1858, et visitrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart cannibales.</p> + +<p>Ils repartirent le 26 mai, et rentrrent Kazeh le 20 juin. L, Burton puis resta plusieurs mois malade ; pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukroou, qu'il aperut le 3 aot ; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2 30' de latitude.</p> + +<p>Il tait de retour Kazeh le 25 aot, et reprenait avec Burton le chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'anne suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Socit de Gographie de Paris leur dcerna son prix annuel.</p> + +<p>Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e degr de latitude australe, ni le 29e degr de longitude est.</p> + +<p>Il s'agissait donc de runir les explorations de Burton et Speke celles du docteur Barth ; c'tait s'engager franchir une tendue de pays de plus de douze degrs.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE V</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Rves de Kennedy.—Articles et pronoms au pluriel.—Insinuations de Dick.—Promenade sur la carte d'Afrique —Ce qui reste entre les deux pointes du compas.—Expditions actuelles.—Speke et Grant.—Kraff, de Decken, de Heuglin.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le docteur Fergusson pressait activement les prparatifs de son dpart ; il dirigeait lui-mme la construction de son arostat, suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.</p> + +<p>Depuis longtemps dj, il s'tait appliqu l'tude de la langue arabe et de divers idiomes mandingues ; grce ses dispositions de polyglotte, il fit de rapides progrs.</p> + +<p>En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle ; il craignait sans doute que le docteur ne prt son vol sans rien dire ; il lui tenait encore ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'chappait en supplications pathtiques, dont celui-ci se montrait peu touch Dick le sentait glisser entre ses doigts.</p> + +<p>Le pauvre cossais tait rellement plaindre ; il ne considrait plus la vote azure sans de sombres terreurs ; il prouvait, en dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables hauteurs.</p> + +<p>Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer Fergusson une forte contusion qu'il se fit la tte.</p> + +<p> Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur ! pas plus ! et une bosse pareille ! Juge donc ! </p> + +<p>Cette insinuation, pleine de mlancolie, n'mt pas le docteur.</p> + +<p> Nous ne tomberons pas, fit-il.</p> + +<p>—Mais enfin, si nous tombons ?</p> + +<p>—Nous ne tomberons pas. </p> + +<p>Ce fut net, et Kennedy n'eut rien rpondre.</p> + +<p>Ce qui exasprait particulirement Dick, c'est que le docteur semblait faire une abngation parfaite de sa personnalit, lui Kennedy ; il le considrait comme irrvocablement destin devenir son compagnon arien. Cela n'tait plus l'objet d'un doute Samuel faisait un intolrable abus du pronom pluriel de la premire personne.</p> + +<p> Nous avanons..., nous serons prts le..., nous partirons le</p> + +<p>Et de l'adjectif possessif au singulier :</p> + +<p> Notre ballon..., notre nacelle..., notre exploration...</p> + +<p>Et du pluriel donc !</p> + +<p> Nos prparatifs..., nos dcouvertes .., nos ascensions...</p> + +<p>Dick en frissonnait, quoique dcid ne point partir ; mais il ne voulait pas trop contrarier son ami. Avouons mme que, sans s'en rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'dimbourg quelques vtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.</p> + +<p>Un jour, aprs avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir une chance sur mille de russir, il feignit de se rendre aux dsirs du docteur ; mais, pour reculer le voyage, il entama la srie des chappatoires les plus varies. Il se rejeta sur l'utilit de l'expdition et sur son opportunit. Cette dcouverte des sources du Nil tait-elle vraiment ncessaire ?... Aurait-on rellement travaill pour le bonheur de l'humanit ?... Quand, au bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilises, en seraient-elles plus heureuses ?... tait-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne ft pas plutt l qu'en Europe — Peut-tre. — Et d'abord ne pouvait-on attendre encore ?... La traverse de l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une faon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute...</p> + +<p>Ces insinuations produisaient un effet tout contraire leur but, et le docteur frmissait d'impatience.</p> + +<p> Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire profite un autre ? Faut-il donc mentir mon pass ? reculer devant des obstacles qui ne sont pas srieux ? reconnatre par de lches hsitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Socit Royale de Londres ?</p> + +<p>—Mais , reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction.</p> + +<p>—Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succs des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—coute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. </p> + +<p>Dick les jeta avec rsignation.</p> + +<p> Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.</p> + +<p>—Je le remonte, dit docilement l'cossais.</p> + +<p>—Arrive Gondokoro.</p> + +<p>—J'y suis. </p> + +<p>Et Kennedy songeait combien tait facile un pareil voyage... sur la carte.</p> + +<p> Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont peine dpasse.</p> + +<p>—J'appuie.</p> + +<p>—Et maintenant cherche sur la cte l'le de Zanzibar, par 6 de latitude sud.</p> + +<p>—Je la tiens.</p> + +<p>—Suis maintenant ce parallle et arrive Kazeh.</p> + +<p>—C'est fait.</p> + +<p>—Remonte par le 33e degr de longitude jusqu' l'ouverture du lac Oukrou, l'endroit o s'arrta le lieutenant Speke.</p> + +<p>—M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac.</p> + +<p>—Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'aprs les renseignements donns par les peuplades riveraines ?</p> + +<p>—Je ne m'en doute pas.</p> + +<p>—C'est que ce lac, dont l'extrmit infrieure est par 2 30' de latitude, doit s'tendre galement de deux degrs et demi au-dessus de l'quateur.</p> + +<p>—Vraiment !</p> + +<p>—Or, de cette extrmit septentrionale s'chappe un cours d'eau qui doit ncessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-mme.</p> + +<p>—Voil qui est curieux.</p> + +<p>—Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrmit du lac Oukrou.</p> + +<p>—C'est fait, ami Fergusson</p> + +<p>—Combien comptes-tu de degrs entre les deux pointes ?</p> + +<p>—A peine deux.</p> + +<p>—Et sais-tu ce que cela fait, Dick ?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Cela fait peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est--dire rien.</p> + +<p>—Presque rien, Samuel.</p> + +<p>—Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ?</p> + +<p>—Non, sur ma vie !</p> + +<p>—Eh bien ! le voici. La Socit de Gographie a regard comme trs importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associ le capitaine Grant de l'arme des Indes ; ils se sont mis la tte d'une expdition nombreuse et largement subventionne ; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu' Gondokoro ; ils ont reu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots leur dispo-sition ; ils sont partis de Zanzibar la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majest Kartoum, a reu du Foreign-office sept cents livres environ ; il doit quiper un bateau vapeur Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se rendre Gondokoro ; l il attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler.</p> + +<p>—Bien imagin, dit Kennedy.</p> + +<p>—Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer ces travaux d'exploration Et ce n'est pas tout ; pendant que l'on marche d'un pas sr la dcouverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au coeur de l'Afrique.</p> + +<p>—A pied, fit Kennedy</p> + +<p>—A pied, rpondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivire situe sous l'quateur. Le baron de Decken a quitt Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.</p> + +<p>—A pied toujours ?</p> + +<p>—Toujours pied, ou dos de mulet.</p> + +<p>—C'est exactement la mme chose pour moi, rpliqua Kennedy.</p> + +<p>—Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche Karthoum, vient d'organiser une expdition trs importante, dont le premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoy dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et rsolut d'explorer ce pays inconnu qui s'tend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrives en juin 1860 Alexandrie rapportent qu'il fut assassin par les ordres du roi du Wada ; mais d'autres lettres, adresses par le docteur Hartmann au pre du voyageur, disent, d'aprs les rcits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement un prisonnier Wara ; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comit s'est form sous la prsidence du duc rgent de Saxe-Cobourg-Gotha ; mon ami Petermann en est le secrtaire ; une souscription nationale a fait les frais de l'expdition, laquelle se sont joints de nombreux savants ; M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en mme temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est--dire relier les oprations du capitaine Speke celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura t traverse de l'est l'ouest [Depuis le dpart du docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, la suite de certaines discussions, a pris une route diffrente de celle assigne son expdition, dont le commandement a t remis M. Munzinger.].</p> + +<p>—Eh bien ! reprit l'cossais, puisque tout cela s'emmanche si bien, qu'allons-nous faire l-bas ? </p> + +<p>Le docteur Fergusson ne rpondit pas, et se contenta de hausser les paules.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE VI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Un domestique Impossible. — Il aperoit les satellites de Jupiter.—Dick et Joe aux prises.—Le doute et la croyance.—Le pesage. Joe Wellington.— Il reoit une demi-couronne.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le docteur Fergusson avait un domestique ; il rpondait avec empressement au nom de Joe ; une excellente nature ; ayant vou son matre une confiance absolue et un dvouement sans bornes ; devanant mme ses ordres, toujours interprts d'une faon intelligente ; un Caleb pas grognon et d'une ternelle bonne humeur ; on l'et fait exprs qu'on n'et pas mieux russi. Fergusson s'en rapportait entirement lui pour les dtails de son existence, et il avait raison. Rare et honnte Joe ! un do-mestique qui commande votre dner, et dont le got est le vtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les chemises, qui possde vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas !</p> + +<p>Mais aussi quel homme tait le docteur pour ce digne Joe ! avec quel respect et quelle confiance il accueillait ses dcisions. Quand Fergusson avait parl, fou qui et voulu rpondre. Tout ce qu'il pensait tait juste ; tout ce qu'il disait, sens ; tout ce qu'il commandait, faisable ; tout ce qu'il entreprenait, possible ; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez dcoup Joe en morceaux, ce qui vous et rpugn sans doute, qu'il n'aurait pas chang d'avis l'gard de son matre.</p> + +<p>Aussi, quand le docteur conut ce projet de traverser l'Afrique par les airs, ce fut pour Joe chose faite ; il n'existait plus d'obstacles ; ds l'instant que le docteur Fergusson avait rsolu de partir, il tait arriv — avec son fidle serviteur, car ce brave garon, sans en avoir jamais parl, savait bien qu'il serait du voyage.</p> + +<p>Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence et sa merveilleuse agilit. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dgourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, excuter mille tours impossibles, il s'en faisait un jeu.</p> + +<p>Si Fergusson tait la tte et Kennedy le bras, Joe devait tre la main. Il avait dj accompagn son matre pendant plusieurs voyages, et possdait quelque teinture de science approprie sa faon ; mais il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant ; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par consquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugrer.</p> + +<p>Entre autres qualits, il possdait une puissance et une tendue de vision tonnantes ; il partageait avec Moestlin, le professeur de Kpler, la rare facult de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter dans le groupe des pliades quatorze toiles, dont les dernires sont de neuvime grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela ; au contraire : il vous saluait de trs loin, et, l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux.</p> + +<p>Avec cette confiance que Joe tmoignait au docteur, il ne faut donc pas s'tonner des incessantes discussions qui s'levaient entre Kennedy et le digne serviteur, toute dfrence garde d'ailleurs.</p> + +<p>L'un doutait, l'autre croyait ; l'un tait la prudence clairvoyante, l'autre la confiance aveugle ; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance ! je dois dire qu'il ne se proccupait ni de l'une ni de l'autre.</p> + +<p> Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe.</p> + +<p>—Eh bien ! mon garon ?</p> + +<p>—Voil le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune.</p> + +<p>—Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout fait aussi loin ; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.</p> + +<p>—Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson !</p> + +<p>—Je ne voudrais pas t'enlever tes illusions, mon cher Joe ; mais ce qu'il entreprend l est tout bonnement le fait d'un insens : il ne partira pas.</p> + +<p>—Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon l'atelier de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg mridional de Londres.].</p> + +<p>—Je me garderais bien de l'aller voir.</p> + +<p>—Vous perdez l un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle chose ! quelle jolie coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons notre aise l-dedans !</p> + +<p>—Tu comptes donc srieusement accompagner ton matre ?</p> + +<p>—Moi, rpliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai o il voudra ! Il ne manquerait plus que cela ! le laisser aller seul, quand nous avons couru le monde ensemble ! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigu ? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un prcipice ? qui le soignerait s'il tombait malade ? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours son poste auprs du docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson</p> + +<p>—Brave garon !</p> + +<p>—D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.</p> + +<p>—Sans doute ! fit Kennedy ; c'est--dire je vous accompagne pour empcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie ! Je le suivrai mme jusqu' Zanzibar, afin que l encore la main d'un ami l'arrte dans son projet insens.</p> + +<p>—Vous n'arrterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon matre n'est point un cerveau brl ; il mdite longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa rsolution est prise, le diable serait bien qui l'en ferait dmordre.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons !</p> + +<p>—Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi, de toute faon, vous ne regretterez point votre voyage.</p> + +<p>—Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entt se rend enfin l'vidence.</p> + +<p>—A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.</p> + +<p>—Comment, le pesage ?</p> + +<p>—Sans doute, mon matre, vous et moi, nous allons tous trois nous peser.</p> + +<p>—Comme des jockeys !</p> + +<p>—Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si vous tes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.</p> + +<p>—Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'cossais avec fermet.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, il parat que c'est ncessaire pour sa machine</p> + +<p>—Eh bien ! sa machine s'en passera</p> + +<p>—Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n allions pas pouvoir monter !</p> + +<p>—Eh parbleu ! je ne demande que cela !</p> + +<p>—Voyons, monsieur Kennedy, mon matre va venir l'instant nous chercher</p> + +<p>—Je n'irai pas.</p> + +<p>—Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.</p> + +<p>—Je la lui ferai.</p> + +<p>—Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas l ; mais quand il vous dira face face : Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin de connatre exactement ton poids, vous irez, je vous en rponds.</p> + +<p>—Je n'irai pas.</p> + +<p>En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail o se tenait cette conversation ; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop son aise.</p> + +<p> Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir ce que vous pesez tous les deux.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Tu pourras garder ton chapeau sur ta tte. Viens. </p> + +<p>Et Kennedy y alla.</p> + +<p>Ils se rendirent tous les trois l'atelier de MM. Mittchell, o l'une de ces balances dites romaines avait t prpare. Il fallait effectivement que le docteur connt le poids de ses compagnons pour tablir l'quilibre de son arostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance ; celui-ci, sans faire de rsistance, disait mi-voix :</p> + +<p> C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage rien.</p> + +<p>—Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son carnet.</p> + +<p>—Suis-je trop lourd ?</p> + +<p>—Mais non, monsieur Kennedy, rpliqua Joe ; d'ailleurs, je suis lger, cela fera compensation. </p> + +<p>Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur ; il faillit mme renverser la balance dans son emportement ; il se posa dans l'attitude du Wellington qui singe Achille l'entre d'Hyde-Park, et fut magnifique ; sans bouclier.</p> + +<p> Cent vingt livres, inscrivit le docteur..</p> + +<p>Eh ! eh ! fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ? Il n'eut jamais pu le dire.</p> + +<p> A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.</p> + +<p>—A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.</p> + +<p>—Mais, mon matre, reprit Joe, si cela tait ncessaire pour votre expdition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas.</p> + +<p>—C'est inutile, mon garon, rpondit le docteur ; tu peux manger ton aise, et voil une demi-couronne pour te lester ta fantaisie. </p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE VII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Dtails gomtriques.—Calcul de la capacit du ballon. l'arostat double.—L'enveloppe.—La nacelle. l'appareil mystrieux.—Les vivres.—L'addition finale.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le docteur Fergusson s'tait proccup depuis longtemps des dtails de son expdition. On comprend que le ballon, ce merveilleux vhicule destin le transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude.</p> + +<p>Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions l'arostat, il rsolut de le gonfler avec du gaz hydrogne, qui est quatorze fois et demie plus lger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a donn les meilleurs rsultats dans les expriences arostatiques.</p> + +<p>Le docteur, d'aprs des calculs trs exacts, trouva que, pour les objets indispensables son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids de quatre mille livres ; il fallut donc rechercher quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par consquent, quelle en serait la capacit.</p> + +<p>Un poids de quatre mille livres est reprsent par un dplacement d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mtres cubes.], ce qui revient dire que quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air psent quatre mille livres environ.</p> + +<p>En donnant au ballon cette capacit de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz hydrogne, qui, quatorze fois et demie plus lger, ne pse que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture d'quilibre, soit une diffrence de trois mille sept cent vingt-quatre livrs. C'est cette diffrence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'arostat.</p> + +<p>Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entirement rempli ; or cela ne doit pas tre, car mesure que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend se dilater et ne tarderait pas crever l'enveloppe. On ne remplit donc gnralement les ballons qu'aux deux tiers.</p> + +<p>Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, rsolut de ne remplir son arostat qu' moiti, et puisqu'il lui fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'hydrogne, de donner son ballon une capacit peu prs double.</p> + +<p>Il le disposa suivant cette forme allonge que l'on sait tre prfrable ; le diamtre horizontal fut de cinquante pieds et le diamtre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire : en 1784, Lyon, M. Montgolfier construisit un arostat dont la capacit tait de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 mtres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000 kilogrammes] ; il obtint ainsi un sphrode dont la capacit s'levait en chiffres ronds quatre-vingt-dix mille pieds cubes.</p> + +<p>Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de russite se seraient accrues ; en effet, au cas o l'un vient se rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la man uvre de deux arostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension gale.</p> + +<p>Aprs avoir longuement rflchi, Fergusson, par une disposition ingnieuse, runit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvnients ; il en construisit deux d'ingale grandeur et les renferma l'un dans l'autre. Son ballon extrieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons donnes plus haut, en contint un plus petit, de mme forme, qui n et que quarante-cinq pieds de diamtre horizontal et soixante-huit pieds de diamtre vertical. La capacit de ce ballon intrieur n tait donc que de soixante-sept mille pieds cubes ; il devait nager dans le fluide qui l'entourait ; une soupape s'ouvrait d'un ballon l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre eux.</p> + +<p>Cette disposition prsentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz pour descendre, on laisserait chapper d'abord celui du grand ballon ; dt-on mme le vider entirement, le petit resterait intact ; on pouvait alors se dbarrasser de l'enveloppe extrieure, comme d'un poids incommode, et le second arostat, demeur seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons demi dgonfls.</p> + +<p>De plus, dans le cas d'un accident, d'une dchirure arrive au ballon extrieur, l'autre avait l'avantage d'tre prserv.</p> + +<p>Les deux arostats furent construits avec un taffetas crois de Lyon enduit de : gutta-percha. Cette substance gommo-rsineuse jouit d'une impermabilit absolue ; elle est entirement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtapos en double au ple suprieur du globe, o se fait presque tout l'effort.</p> + +<p>Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimit. Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrs. Or, la surface du ballon extrieur tant d'environ onze mille six cents pieds carrs, son enveloppe pesa six cent cinquante livres. l'enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds carrs de surface ne pesait que cinq cent dix livres : soit donc, en tout, onze cent soixante livres.</p> + +<p>Le filet destin supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une trs grande solidit ; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme l'eut t le gouvernail d'un navire.</p> + +<p>La nacelle, de forme circulaire et d'un diamtre de quinze pieds, tait construite en osier, renforce par une lgre armure de fer, et revtue la partie infrieure de ressorts lastiques destins amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dpassaient pas deux cent quatre vingt livres.</p> + +<p>Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tle de deux lignes d'paisseur ; elles taient runies entre elles par des tuyaux munis de robinets ; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamtre environ qui se terminait par deux branches droites d'ingale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement.</p> + +<p>Les caisses de tle s'embotaient dans la nacelle de faon occuper le moins d'espace possible ; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut emball sparment, ainsi qu'une trs forte pile lectrique de Buntzen. Cet appareil avait t si ingnieusement combin qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant mme vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse spciale.</p> + +<p>Les instruments destins au voyage consistrent en deux baromtres, deux thermomtres, deux boussoles, un sextant, deux chronomtres, un horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'tait mis la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expriences de physique ; il voulait seulement reconnatre sa direction, et dterminer la position des principales rivires, montagnes et villes.</p> + +<p>Il se munit de trois ancres en fer bien prouves, ainsi que d'une chelle de soie lgre et rsistante, longue d'une cinquantaine de pieds.</p> + +<p>Il calcula galement ]e poids exact de ses vivres ; ils consistrent en th, en caf, en biscuits, en viande sale et en pemmican, prparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'lments nutritifs. Indpen-damment d'une suffisante rserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres peu prs. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].</p> + +<p>La consommation de ces divers aliments devait peu peu diminuer le poids enlev par l'arostat. Car il faut savoir que 1 'quilibre d'un ballon dans l'atmosphre est d'une extrme sensibilit. La perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un dplacement trs apprciable.</p> + +<p>Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.</p> + +<p>Voici le rsum de ses diffrents calculs :</p> + +<center> +<table width="60%"> +<tr> +<td>Fergusson.</td> +<td>135 </td> +<td>livres.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Kennedy...</td> +<td>153</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Joe</td> +<td>120</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du premier ballon...</td> +<td>650</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du second ballon</td> +<td>510</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nacelle et filet.</td> +<td>280</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ancres, instruments,<br> +Fusils, couvertures,<br> +Tente, ustensiles divers,</td> +<td>190</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Viande, pemmican,<br> + Biscuits, th,<br> + Caf, eau-de-vie,</td> +<td>386</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Eau...</td> +<td>400</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Appareil</td> +<td>700</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids de l'hydrogne.</td> +<td>276</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Lest</td> +<td>200</td> +<td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td align="center">Total.</td> +<td>4000</td> +<td>1ivres</td> +</tr> +</table> +</center> + +<p>Tel tait le dcompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se proposait d'enlever ; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour les cas imprvus seulement, disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grce son appareil.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE VIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Importance de Joe. —Le commandant de la Resolute.—L'arsenal de Kennedy.—Amnagements.—Le dner d'adieu.—Le dpart du 21 fvrier.—Sances scientifiques du docteur. —Duveyrier, Livingstone. —Dtails du voyage arien.—Kennedy rduit au silence.</font></p> +</blockquote> + +<p>Vers le 10 fvrier, les prparatifs touchaient la fin, les arostats renferms l'un dans l'autre taient entirement termins ; ils avaient subi une forte pression d'air refoul dans leurs flancs ; cette preuve donnait bonne opinion de leur solidit, et tmoignait des soins apports leur construction.</p> + +<p>Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affair, mais toujours panoui, donnant volontiers des dtails sur l'affaire aux gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses d'accompagner son matre. Je crois mme qu' montrer l'arostat, dvelopper les ides et les plans du docteur, laisser apercevoir celui-ci par une fentre entr'ouverte, ou son passage dans les rues, le digne garon gagna quelques demi-couronnes ; il ne faut pas lui en vouloir ; il avait bien le droit de spculer un peu sur l'admiration et la curiosit de ses contemporains.</p> + +<p>Le 16 fvrier, le <i>Resolute</i> vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'tait un navire hlice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut charg de ravitailler la dernire expdition de sir James Ross aux rgions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intressait particulirement au voyage du docteur, qu'il apprciait de longue date. Ce Pennet faisait plutt un savant qu'un soldat, cela n'empchait pas son btiment de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal personne, et servaient seulement produire les bruits les plus pacifiques du monde.</p> + +<p>La cale du <i>Resolute</i> fut amnage de manire loger l'arostat ; il y fut transport avec les plus grandes prcautions dans la journe du 18 fvrier ; on l'emmagasina au fond du navire, de manire prvenir tout accident ; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses eau que l'on devait remplir l'arrive, tout fut arrim sous les yeux de Fergusson.</p> + +<p>On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille ferraille pour la production du gaz hydrogne. Cette quantit tait plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destin dvelopper le gaz, et compos d'une trentaine de barils, fut mis fond de cale.</p> + +<p>Ces divers prparatifs se terminrent le 18 fvrier au soir. Deux cabines confortablement disposes attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit bord avec un vritable arsenal de chasse, deux excellents fusil deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine toute preuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg ; avec une pareille arme le chasseur n tait pas embarrass de loger deux mille pas de distance une balle dans l' il d'un chamois ; il y joignit deux revolvers Colt six coups pour les besoins imprvus ; sa poudrire, son sac cartouches, son plomb et ses balles, en quantit suffisante, ne dpassaient pas les limites de poids assignes par le docteur.</p> + +<p>Les trois voyageurs s'installrent bord dans la journe du 19 fvrier ; ils furent reus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement proccup de son expdition, Dick mu sans trop vouloir le paratre, Joe bondissant, clatant en propos burlesques ; il devint promptement le loustic du poste des matres, o un cadre lui avait : t rserv.</p> + +<p>Le 20, un grand dner d'adieu fut donn au docteur Fergusson et Kennedy par la Socit Royale de Gographie. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient ce repas, qui fut trs anim et trs fourni en libations flatteuses ; les sants y furent portes en assez grand nombre pour assurer tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M prsidait avec une motion contenue, mais pleine de dignit.</p> + +<p>A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les flicitations bachiques. Aprs avoir bu l'intrpide Fergusson, la gloire de l'Angleterre, on dut boire au non moins courageux Kennedy, son audacieux compagnon. </p> + +<p>Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie : les applaudissements redoublrent Dick rougit encore davantage.</p> + +<p>Un message de la reine arriva au dessert ; elle prsentait ses compliments aux deux voyageurs et faisait des v ux pour la russite de l'entreprise.</p> + +<p>Ce qui ncessita de nouveau toasts Sa Trs Gracieuse Majest. </p> + +<p>A minuit, aprs des adieux mouvants et de chaleureuses poignes de mains, les convives se sparrent.</p> + +<p>Les embarcations du <i>Resolute</i> attendaient au pont de Westminster ; le commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,</p> + +<p>A une heure, chacun dormait bord.</p> + +<p>Le lendemain, 21 fvrier, trois heures du matin, les fourneaux ronflaient ; cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hlice, le <i>Resolute</i> fila vers l'embouchure de la Tamise.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulrent uniquement sur l'expdition du docteur Fergusson. A le voir comme l'entendre, il inspirait une telle confiance bientt, sauf l'cossais, personne ne mit en question le succs de son entreprise.</p> + +<p>Pendant les longues heures inoccupes du voyage docteur faisait un vritable cours de gographie dans le carr des officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les dcouvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dpeignit cette mystrieuse contre livre de toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement franais, deux expditions se prparaient, qui, descendant du nord et venant l'ouest, se croiseraient Tembouctou. Au sud, l'infatigable Livingstone s'avanait toujours vers l'quateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivire Rovoonia. Le dix-neuvime sicle ne se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'et rvl les secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.</p> + +<p>L'intrt des auditeurs de Fergusson fut excit surtout quand il leur fit connatre en dtail les prparatifs de son voyage ; ils voulurent vrifier ses calculs ; ils discutrent, et le docteur entra franchement dans la discussion.</p> + +<p>En gnral, on s'tonnait de la quantit relativement restreinte de vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur cet gard</p> + +<p> Cela vous surprend, rpondit Fergusson.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Mais quelle dure supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ? C'est une grande erreur ; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 1ieues] de Zanzibar la cte du Sngal. Or, deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles gographiques de 60 au degr] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.</p> + +<p>—Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relvements gographiques, ni reconnatre le pays.</p> + +<p>—Aussi, rpondit le docteur, si je suis matre de mon ballon, si je monte ou descends ma volont, je m'arrterai quand bon me semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraner.</p> + +<p>—Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet ; il y a des ouragans qui font plus de deux cent quatre milles l'heure.</p> + +<p>—Vous le voyez, rpliqua le docteur, avec une telle rapidit, on traverserait l'Afrique en douze heures ; on se lverait Zanzibar pour aller se coucher Saint-Louis.</p> + +<p>—Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait tre entran par une vitesse pareille ?</p> + +<p>—Cela s'est vu, rpondit Fergusson.</p> + +<p>—Et le ballon a rsist ?</p> + +<p>—Parfaitement. C'tait l'poque du couronnement de Napolon en 1804. L'aronaute Garnerin lana de Paris, onze heures du soir, un ballon qui portait l'inscription suivante trace en lettres d'or : Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napolon par S. S. Pie VII. Le lendemain matin, cinq heures, les habitants de Rome voyaient le mme ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut rsister de pareilles vitesses.</p> + +<p>—Un ballon, oui ; mais un homme, se hasarda dire Kennedy.</p> + +<p>—Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport l'air qui l'environne ; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air elle-mme ; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas exprimenter une semblable rapidit, et si je puis m'accrocher pendant la nuit quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empchera notre adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre.</p> + +<p>—Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire l des coups de matre, dit un Jeune midshipman en regardant l'cossais avec des yeux d'envie.</p> + +<p>—Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doubl d'une grande gloire.</p> + +<p>—Messieurs, rpondit le chasseur, je suis fort sensible vos compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .</p> + +<p>—Hein ! fit-on de tous cts vous ne partirez pas ?</p> + +<p>—Je ne partirai pas.</p> + +<p>—Vous n accompagnerez pas le docteur Fergusson ?</p> + +<p>—Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour l'arrter au dernier moment. </p> + +<p>Tous les regards se dirigrent vers le docteur.</p> + +<p> Ne l'coutez pas, rpondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira.</p> + +<p>—Par saint Patrick ! s'cria Kennedy j'atteste</p> + +<p>—N atteste rien, ami Dick ; tu es jaug, tu es pes , toi, ta poudre, tes fusils et tes balles ; ainsi n'en parlons plus. </p> + +<p>Et de fait, depuis ce jour jusqu' l'arrive Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la bouche ; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE IX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">On double le cap.—Le gaillard d'avant—Cours de cosmographie par le progrs Joe.—Do direction des ballons.—De la recherche des courants atmosphriques.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le <i>Resolute</i> filait rapidement vers le cap de Bonne-Esprance ; le temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.</p> + +<p>Le 30 mars, vingt-sept jours aprs le dpart de Londres, la montagne de la Table se profila sur l'horizon ; la ville du Cap, situe au pied d'un amphithtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientt le <i>Resolute</i> jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relchait que pour prendre du charbon ; ce fut l'affaire d'un jour ; le lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe mridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.</p> + +<p>Joe n'en tait pas son premier voyage sur mer ; il n'avait pas tard A se trouver chez lui bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la clbrit de son matre rejaillissait sur lui. On l'coutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre.</p> + +<p>Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le carr des officiers, Joe trnait sur le gaillard d'avant, et faisait de l'histoire sa manire, procd suivi d'ailleurs par les plus grands historiens de tous les temps.</p> + +<p>Il tait naturellement question du voyage arien. Joe avait eu de la peine faire accepter l'entreprise par des esprits rcalcitrants ; mais aussi, la chose une fois accepte, l'imagination des matelots, stimule par le rcit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.</p> + +<p>L'blouissant conteur persuadait son auditoire qu'aprs ce voyage-l on en ferait bien d'autres. Ce n'tait que le commencement d'une longue srie d'entreprises surhumaines.</p> + +<p> Voyez-vous, mes amis, quand on a got de ce genre de locomotion, on ne peut plus s'en passer ; aussi, notre prochaine expdition, au lieu d'aller de ct, nous irons droit devant nous en montant toujours.</p> + +<p>—Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur merveill.</p> + +<p>—Dans la lune ! riposta Joe ; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est oblig d'en emporter des provisions normes, et mme de l'atmosphre en fioles, pour peu qu'on tienne respirer.</p> + +<p>—Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette boisson.</p> + +<p>—Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune ; mais nous nous promnerons dans ces jolies toiles, dans ces charmantes plantes dont mon matre m'a parl si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne...</p> + +<p>—Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-matre.</p> + +<p>—Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est devenue !</p> + +<p>—Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupfait. C'est donc le diable, votre matre ?</p> + +<p>—Le diable ! il est trop bon pour cela !</p> + +<p>—Mais aprs Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.</p> + +<p>—Aprs Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite Jupiter ; un drle de pays, allez, o les journes ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode pour les paresseux, et o les annes, par exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois vivre.</p> + +<p>a prolonge un peu leur existence !</p> + +<p>—Douze ans ? reprit le mousse.</p> + +<p>—Oui, mon petit ; ainsi, dans cette contre-l, tu tterais encore ta maman, et le vieux l-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans et demi.</p> + +<p>—Voil qui n'est pas croyable ! s'cria le gaillard d'avant d'une seule voix.</p> + +<p>—Pure vrit, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste vgter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la tenue l-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! </p> + +<p>Et l'on riait, mais on le croyait demi ; et il leur parlait de Neptune o les marins sont joliment reus, et de Mars o les militaires prennent le haut du pav, ce qui finit par devenir assommant. Quant Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vnus un tableau vraiment enchanteur.</p> + +<p> Et quand nous reviendrons de cette expdition-l, dit l'aimable conteur, on nous dcorera de la croix du Sud, qui brille l-haut la boutonnire du bon Dieu.</p> + +<p>—Et vous l'aurez bien gagne ! dirent les matelots.</p> + +<p>Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soires du gaillard d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur train.</p> + +<p>Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut sollicit de donner son avis cet gard.</p> + +<p> Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir diriger les ballons. Je connais tous les systmes essays ou proposs ; pas un n'a russi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me proccuper de cette question qui devait avoir un si grand intrt pour moi ; mais je n'ai pu la rsoudre avec les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mcanique. Il faudrait dcouvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une lgret impossible ! Et encore, on ne pourra rsister des courants de quelque importance ! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutt occup de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute.</p> + +<p>—Il y a cependant, rpliqua-t-on, de grands rapports entre un arostat et un navire, que l'on dirige volont.</p> + +<p>Mais non, rpondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submerg qu' moiti, tandis que l'arostat plonge tout entier dans l'atmosphre, et reste immobile par rapport au fluide environnant.</p> + +<p>—Vous pensez alors que la science arostatique a dit son dernier mot ?</p> + +<p>—Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphriques favorables. A mesure que l'on s'lve, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur direction ; ils ne sont plus troubls par les valles et les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et l, vous le savez, est la principale cause des changements du vent et de l'ingalit de son souffle. Or, une fois ces zones dtermines, le ballon n'aura qu' se placer dans les courants qui lui conviendront.</p> + +<p>—Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra constamment monter ou descendre. L est la vraie difficult, mon cher docteur.</p> + +<p>—Et pourquoi, mon cher commandant ?</p> + +<p>—Entendons-nous : ce ne sera une difficult et un obstacle que pour les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades ariennes.</p> + +<p>—Et la raison, s'il vous plat ?</p> + +<p>—Parce que vous ne montez qu' la condition de jeter du lest, vous ne descendez qu' la condition de perdre du gaz, et ce mange-l, vos provisions de gaz et de lest seront vite puises.</p> + +<p>—Mon cher Pennet, l est toute la question. L est la seule difficult que la science doive tendre vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons ; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dpenser ce gaz qui est sa force, son sang, son me, si l'on peut s'exprimer ainsi.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficult n'est pas encore rsolue, ce moyen n'est pas encore trouv.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, il est trouv.</p> + +<p>— Par qui ?</p> + +<p>—Par moi !</p> + +<p>—Par vous ?</p> + +<p>—Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqu cette traverse de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais t sec de gaz !</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas parl de cela en Angleterre !</p> + +<p>—Non. Je ne tenais pas me faire discuter en public. Cela me paraissait inutile. J'ai fait en secret des expriences prparatoires, et j'ai t satisfait ; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage.</p> + +<p>—Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ?</p> + +<p>—Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. </p> + +<p>L'attention de l'auditoire fut porte au plus haut point, et le docteur prit tranquillement la parole en ces termes :</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE X</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Essais antrieurs.—Les cinq caisses du docteur.—Le chalumeau gaz.—Le calorifre.—Manire de man uvrer.—Succs certain.</font></p> +</blockquote> + +<p> On a tent souvent, Messieurs, de s'lever ou de descendre volont, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aronaute franais, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacit intrieure Un belge, M le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, dployait une force verticale qui eut t insuffisante dans la plupart des cas. Les rsultats pratiques obtenus par ses divers moyens ont t insignifiants.</p> + +<p> J'ai donc rsolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je supprime compltement le lest, si ce n est pour les cas de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'lever instantanment pour viter un obstacle imprvu.</p> + +<p> Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement dilater ou contracter par des tempratures diverses le gaz renferm dans l'intrieur de l'arostat. Et voici comment j'obtiens ce rsultat.</p> + +<p>"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq.</p> + +<p> La premire renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, laquelle j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilit, et je la dcompose au moyen d'une forte pile de Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz hydrogne et d'un volume en gaz oxygne.</p> + +<p> Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son ple positif dans une seconde caisse Une troisime, place au-dessus de celle-ci, et d'une capacit double, reoit l'hydrogne qui arrive par le ple ngatif.</p> + +<p> Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer ces deux caisses avec une quatrime, qui s'appelle caisse de mlange L, en effet, se mlangent ces deux gaz provenant de la dcomposition de l'eau. La capacit de cette caisse de mlange est environ de quarante et un pieds cubes [Un mtre 50 centimtres carrs].</p> + +<p> A la partie suprieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un robinet.</p> + +<p> Vous l'avez dj compris, Messieurs : l'appareil que je vous dcris est tout bonnement un chalumeau gaz oxygne et hydrogne, dont la chaleur dpasse celle des feux de forge.</p> + +<p> Ceci tabli, je passe la seconde partie de l'appareil.</p> + +<p> De la partie infrieure de mon ballon, qui est hermtiquement clos, sortent deux tubes spars par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des couches suprieures du gaz hydrogne, l'autre au milieu des couches infrieures.</p> + +<p> Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prter aux oscillations de l'arostat.</p> + +<p> Ils descendent tous deux jusqu' la nacelle, et se perdent dans une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est ferme ses deux extrmits par deux forts disques de mme mtal.</p> + +<p> Le tuyau parti de la rgion infrieure du ballon se rend dans cette boite cylindrique par le disque du bas ; il y pntre, et adopte alors la forme d'un serpentin hlicodal dont les anneaux superposs occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cne, dont la base concave, en forme de calotte sphrique, est dirige en bas.</p> + +<p> C'est par le sommet de ce cne que sort le second tuyau, et il se rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches suprieures du ballon.</p> + +<p> La calotte sphrique du petit cne est en platine. afin de ne pas fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est plac sur le fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hlicodal, et l'extrmit de sa flamme vien-dra lgrement lcher cette calotte.</p> + +<p> Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifre destin chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forc de passer par les tuyaux, et il est restitu avec une temprature plus leve. Or, ce que je viens de vous dcrire l n'est, vrai dire, qu'un calorifre.</p> + +<p> En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allum, l'hydrogne du serpentin et du cne concave s'chauffe, et monte rapidement par le tuyau qui le mne aux rgions suprieures de l'arostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des rgions infrieures qui se chauffe son tour, et est continuellement remplac ; il s'tablit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant extrmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se surchauffant sans cesse.</p> + +<p> Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degr de chaleur. Si donc je force la temprature de dix-huit degrs [10 centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1 centigrade], l'hydrogne de l'arostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mtres cubes environ], il dplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela revient donc jeter ce mme poids de lest. Si j'augmente la temprature de cent quatre-vingt degrs [100 centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480 : il dplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accrotra de seize cents livres.</p> + +<p> Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures d'quilibre considrables. Le volume de l'arostat a t calcul de telle faon, qu'tant demi gonfl, il dplace un poids d'air exacte-ment gal celui de l'enveloppe du gaz hydrogne et de la nacelle charge de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en quilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend.</p> + +<p> Pour oprer l'ascension, je porte le gaz une temprature suprieure la temprature ambiante au moyen de mon chalumeau ; par cet excs de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogne.</p> + +<p> La descente se fait naturellement en modrant la chaleur du chalumeau, et en laissant la temprature se refroidir. L'ascension sera donc gnralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est l une heureuse circonstance ; je n'ai jamais d'intrt descendre rapidement, et c'est au contraire par une marche ascensionnelle trs prompte que j'vite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en haut.</p> + +<p> D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantit de lest qui me permettra de m'lever plus vite encore, si cela devient ncessaire. Ma soupape, situe au ple suprieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sret. Le ballon garde toujours sa mme charge d'hydrogne ; les varia-tions de temprature que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules tous ses mouvements de monte et de descente.</p> + +<p> Maintenant, Messieurs, comme dtail pratique, j'ajouterai ceci.</p> + +<p> La combustion de l'hydrogne et de l'oxygne la pointe du chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie infrieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dgagement avec soupape fonctionnant moins de deux atmosphres de pression ; par consquent, ds qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'chappe d'elle mme.</p> + +<p> Voici maintenant des chiffres trs exacts.</p> + +<p> Vingt-cinq gallons d'eau dcompose en ses lments constitutifs donnent deux cents livres d'oxygne et vingt-cinq livres d'hydrogne. Cela reprsente, la tension atmosphrique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mtres cubes d'oxygne] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent quarante mtres cubes d'hydrogne] du second, en tout cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mlange [Deux cent dix mtres cubes].</p> + +<p> Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dpense vingt-sept pieds cubes [Un mtre cube] l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes d'clairage. En moyenne donc, et pour me maintenir une hauteur peu considrable, je ne brlerai pas plus de neuf pieds cubes l'heure [Un tiers de mtre cube] ; mes vingt-cinq gallons d'eau me reprsentent donc six cent trente heures de navigation arienne, ou un peu plus de vingt-six jours.</p> + +<p> Or, comme je puis descendre volont, et renouveler ma provision d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une dure indfinie.</p> + +<p> Voil mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il ne peut manquer de russir. La dilatation et la contraction du gaz de l'arostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur mcanique. Un calorifre pour produire mes changements de temprature, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir runi toutes les conditions srieuses de succs. </p> + +<p>Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon coeur. Il n'y avait pas une objection lui faire ; tout tait prvu et rsolu.</p> + +<p> Cependant, dit le commandant, cela peut tre dangereux.</p> + +<p>Enfin le btiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situe sur l'le du mme nom, et le 15 avril, onze heures du matin, il laissa tomber l'ancre dans le port</p> + +<p>L'le de Zanzibar appartient l'imam de Mascate.</p> + +<p>—Qu'importe, rpondit simplement le docteur, si cela est praticable ?</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Arrive Zanzibar,—Le consul anglais.—Mauvaises dispositions des habitants. —L'le Koumbeni.—Les faiseurs de pluie —Gonflement du ballon.—Dpart du 18 avril.— Dernier adieu.—Le Victoria.</font></p> +</blockquote> + +<p>Un vent constamment favorable avait ht la marche du <i>Resolute</i> vers le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut particulirement paisible. La traverse maritime faisait bien augurer de la traverse arienne Chacun aspirait au moment de l'arrive, et voulait mettre la dernire main aux prparatifs du docteur Fergusson.</p> + +<p>Enfin le btiment vint en vue de la ville de Zanzibar, situe sur l'le du mme nom, et le 15 avril, onze heures du matin, l'laissa tomber l'ancre dans le port</p> + +<p>L'le de Zanzibar appartient l'imam de Mascate, alli de la France et de l'Angleterre, et c'est coup sr sa plus belle colonie. Le port reoit un grand nombre de navires des contres avoisinantes.</p> + +<p>L'le n'est spare de la cte africaine que par un canal dont la plus grande largeur n'excde pas trente milles [Douze lieues et demie].</p> + +<p>Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'bne, car Zanzibar est le grand march d'esclaves. L vient se concentrer tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intrieur se livrent incessamment. Ce trafic s'tend aussi sur toute la cte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon franais. Ds l'arrive du <i>Resolute</i>, le consul anglais de Zanzibar vint bord se mettre la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-l il faisait partie de la nombreuse phalange des incrdules.</p> + +<p> Je doutais, dit-il en tendant la main Samuel Fergusson, mais maintenant je ne doute plus. </p> + +<p>Il offrit sa propre maison au docteur, Dick Kennedy, et naturellement au brave Joe.</p> + +<p>Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait reues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo ; ils ne s'avanaient qu'avec une extrme difficult et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs nouvelles.</p> + +<p> Voil des prils et des privations que nous saurons viter, dit le docteur.</p> + +<p>Les bagages des trois voyageurs furent transports la maison du consul. On se disposait dbarquer le ballon sur la plage de Zanzibar ; il y avait prs du mt des signaux un emplacement favorable, auprs d'unenorme construction qui l'eut abrit des vents d'est. Cette grosse tour, semblable un tonneau dress sur sa base, et prs duquel la tonne d'Heidelberg n'eut t qu'un simple baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis arms de lances, sorte de garnisaires fainants et braillards.</p> + +<p>Mais, lors du dbarquement de l'arostat, le consul fut averti que la population de l'le s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les passions fanatises. La nouvelle de l'arrive d'un chrtien qui devait s'enlever dans les airs fut reue avec irritation ; les ngres, plus mus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles leur religion ; ils se. figuraient qu'on en voulait au soleil et la lune. Or, ces deux astres sont un objet de vnration pour les peuplades africaines. On rsolut donc de s'opposer cette expdition sacrilge.</p> + +<p>Le consul, instruit de ces dispositions, en confra avec le docteur Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces ; mais son ami lui fit entendre raison ce sujet.</p> + +<p> Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il ; les garnisaires mmes de l'iman nous prteraient main-forte ; au besoin ; mais, mon cher commandant, un accident est vite arriv ; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irrparable, et le voyage serait compromis sans remise ; il faut donc agir avec de grandes prcautions.</p> + +<p>—Mais que faire ? Si nous dbarquons sur la cte d'Afrique, nous rencontrerons les mmes difficults ! Que faire ?</p> + +<p>—Rien n'est plus simple, rpondit. le consul. Voyez ces les situes au del du port ; dbarquez votre arostat dans l'une d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque courir :</p> + +<p>—Parfait, dit le docteur, et nous serons notre aise pour achever nos prparatifs.</p> + +<p>Le commandant se rendit ce conseil. Le <i>Resolute</i> s'approcha de l'le de Koumbeni. Pendant la matine du 16 avril, le ballon fut mis en sret au milieu d'une clairire, entre les grands bois dont le sol est hriss.</p> + +<p>On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placs une pareille distance l'un de l'autre ; un jeu de poulies fixes leur extrmit permit d'enlever l'arostat au moyen d'un cble transversal ; il tait alors entirement dgonfl. Le ballon intrieur se trouvait rattach au sommet du ballon extrieur de manire tre soulev comme lui.</p> + +<p>C'est l'appendice infrieur de chaque ballon que furent fixs les deux tuyaux d'introduction de l'hydrogne.</p> + +<p>La journe du 17 se passa disposer l'appareil destin produire le gaz ; i1 se composait de trente tonneaux, dans lesquels la dcomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en prsence dans une grande quantit d'eau. L'hydrogne se rendait dans une vaste tonne centrale aprs avoir t lav son passage, et de l il passait dans chaque arostat par les tuyaux d'introduction. De cette faon, chacun d'eux se remplissait d'une quantit de gaz parfaitement dtermine.</p> + +<p>Il fallut employer, pour cette opration, dix-huit cent soixante-six gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prs de quarante et un mille deux cent cinquante litres].</p> + +<p>Cette opration commena dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ; elle dura prs de huit heures. Le lendemain, l'arostat, recouvert de son filet, se balanait gracieusement au-dessus de-l nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut mont avec un grand soin, et les tuyaux sortant de l'arostat furent adapts la bote cylindrique.</p> + +<p>Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur tait assigne ; la provision d'eau fut faite Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent rparties dans cinquante sacs placs au fond de la nacelle, mais cependant porte de la main.</p> + +<p>Ces prparatifs se terminaient vers cinq heures du soir ; des sentinelles veillaient sans cesse autour de l'le, et les embarcations du <i>Resolute</i> sillonnaient le canal.</p> + +<p>Les ngres continuaient manifester leur colre par des cris, des grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrits, en soufflant sur toute cette irritation ; quelques fanatiques essayrent de ga-gner l'le la nage, mais on les loigna facilement.</p> + +<p>Alors les sortilges et les incantations commencrent ; les faiseurs de pluie, qui prtendent commander aux nuages, appelrent les ouragans et les averses de pierres [Nom que les Ngres donnent la grle] leur secours ; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres diffrents du pays ; ils les firent bouillir petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonant une longue aiguille dans le coeur. Mais, en dpit de leurs crmonies, le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces.</p> + +<p>Les ngres se livrrent alors de furieuses orgies, s'enivrant du tembo, liqueur ardente tire du cocotier, ou d'une bire extrmement capiteuse appele togwa. Leurs chants, sans mlodie apprciable, mais dont le rythme est trs juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit.</p> + +<p>Vers six heures du soir un dernier dner runit les voyageurs la table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables ; il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.</p> + +<p>Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprme inspirait tous de pnibles rflexions. Que rservait la destine ces hardis voyageurs ? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ? Si les moyens de transport venaient manquer, que devenir au sein de peuplades froces, dans ces contres inexplores, au milieu de dserts immenses ?</p> + +<p>Ces ides, parses jusque-l, et auxquelles on s'attachait peu, assigeaient alors les imaginations surexcites ; Le docteur Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres ; mais en vain chercha-t-il dissiper cette tristesse communicative ; il ne put y parvenir.</p> + +<p>Comme on craignait quelques dmonstrations contre la personne du docteur et de ses compagnons, ils couchrent tous les trois bord du <i>Resolute</i>. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient l'le de Koumbeni.</p> + +<p>Le ballon se balanait lgrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de terre qui le retenaient avaient t remplacs par vingt matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient ce dpart solennel.</p> + +<p>En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit :</p> + +<p> Il est bien dcid, Samuel, que tu pars ? Cela est trs dcid, mon cher Dick.</p> + +<p>—j'ai bien fait tout ce qui dpendait de moi pour empcher ce voyage ?</p> + +<p>—'Tout.</p> + +<p>—-Alors j'ai la conscience tranquille cet gard, et je t'accompagne.</p> + +<p>—J'en tais sr, rpondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une rapide motion.</p> + +<p>L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers embrassrent avec effusion leurs intrpides amis, sans en excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignes de main du docteur Fergusson.</p> + +<p>A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manire produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait terre en parfait quilibre, commena se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'leva d'une vingtaine de pieds.</p> + +<p> Mes amis, s'cria le docteur debout entre ses deux compagnons et tant son chapeau, donnons notre navire arien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il soit baptis le <i>Victoria</i> ! </p> + +<p>Un hourra formidable retentit :</p> + +<p>Vive la reine ! Vive l'Angleterre !</p> + +<p>En ce moment, la force ascensionnelle de l'arostat s'accroissait prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancrent un dernier adieu leur amis.</p> + +<p> Lchez tout ! s'cria le docteur. </p> + +<p>Et le <i>Victoria</i> s'leva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades du <i>Resolute</i> tonnaient en son honneur.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Traverse du dtroit.—Le Mrima.—Propos de Dick et proposition de Joe.— Recette pour le caf.—L'Uzaramo.—L'infortun Maizan.—Le mont Duthumi.—Les cartes du docteur—Nuit sur un nopal.</font></p> +</blockquote> + +<p>L'air tait pur, le vent modr ; le <i>Victoria</i> monta presque perpendiculairement une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indique par une dpression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimtres. La dpression est peu prs d'un centimtre par cent mtres d'lvation] dans la colonne baromtrique.</p> + +<p>A cette lvation, un courant plus marqu porta le ballon vers le sudouest. Quel magnifique spectacle se droulait aux yeux des voyageurs !</p> + +<p>L'le de Zanzibar s'offrait tout entire la vue et se dtachait en couleur plus fonce, comme sur un vaste planisphre ; les champs prenaient une apparence d'chantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis.</p> + +<p>Les habitants de l'le apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les cris s'teignaient peu peu dans l'atmosphre, et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavit infrieure de l'arostat.</p> + +<p> Que tout cela est beau ! s'cria Joe en rompant le silence pour la premire fois.</p> + +<p>Il n'obtint pas de rponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations baromtriques et de prendre note des divers dtails de son ascension.</p> + +<p>Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.</p> + +<p>Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de 2,500 pieds.</p> + +<p>Le <i>Resolute</i> apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la cte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'cume.</p> + +<p> Vous ne parlez pas ? fit Joe.</p> + +<p>—Nous regardons, rpondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent.</p> + +<p>—Pour mon compte, il faut que je parle.</p> + +<p>—A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. </p> + +<p>Et Joe fit lui seul une terrible consommation d'onomatopes. Les oh ! les ah ! les hein ! clataient entre ses lvres.</p> + +<p>Pendant la traverse de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir cette lvation ; il pouvait observer la cte sur une plus grande tendue ; le thermomtre et le baromtre, suspendus dans l'intrieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse porte de sa vue ; un second baromtre, plac extrieurement, devait servir pendant les quarts de nuit.</p> + +<p>Au bout de deux heures, le <i>Victoria</i>, pouss avec une vitesse d'un peu plus de huit milles, gagna sensiblement la cte. Le docteur rsolut de se rapprocher de terre ; il modra la flamme du chalumeau, et bientt le ballon descendit 300 pieds du sol.</p> + +<p>Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la cte orientale de l'Afrique ; d'paisses bordures de mangliers en protgeaient les bords ; la mare basse laissait apercevoir leurs paisses racines ronges par la dent de l'Ocan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne ctire s'arrondissaient l'horizon ; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> passa prs d'un village que, sur sa carte, le docteur reconnut tre le Kaole. Toute la population rassemble poussait des hurlements de colre et de crainte ; des flches furent vainement diriges contre ce monstre des airs, qui se balanait majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.</p> + +<p>Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquita pas de cette direction ; elle lui permettait au contraire de suivre la route trace par les capitaines Burton et Speke.</p> + +<p>Kennedy tait enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives.</p> + +<p> Fi des diligences ! disait l'un.</p> + +<p>—Fi des steamers ! disait l'autre.</p> + +<p>—Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays sans les voir !</p> + +<p>—Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la nature prend la peine de se drouler vos yeux !</p> + +<p>—Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rve dans un hamac !</p> + +<p>—Si nous djeunions ? fit Joe, que 1e grand air mettait en apptit.</p> + +<p>—C'est une ide mon garon.</p> + +<p>—Oh ! la cuisine ne sera pas longue faire ! du biscuit et de la viande conserve.</p> + +<p>—Et du caf discrtion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu de chaleur mon chalumeau ; il en a de reste. Et de cette faon nous n'aurons point craindre d'incendie.</p> + +<p>—Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrire que nous avons au-dessus de nous.</p> + +<p>—Pas tout fait, rpondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, i1 se consumerait peu peu, et nous descendrions terre, ce qui nous dsobligerait ; mais soyez sans crainte, notre arostat est hermtiquement clos.</p> + +<p>—Mangeons donc, fit Kennedy.</p> + +<p>—Voil, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un caf dont vous me direz des nouvelles.</p> + +<p>—Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent remarquable pour prparer ce dlicieux breuvage ; il le compose d'un mlange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connatre.</p> + +<p>—Eh bien ! mon matre, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mlange en parties gales de moka, de bourbon et de rio-nunez. </p> + +<p>Quelques instants aprs, trois tasses fumantes taient servies et terminaient un djeuner substantiel assaisonn par la bonne humeur des convives ; puis chacun se remit son poste d'observation.</p> + +<p>Le pays se distinguait par une extrme fertilit. Des sentiers sinueux et troits s'enfonaient sous des votes de verdure. On passait au-dessus des champs cultivs de tabac de mas, d'orge, en pleine maturit ; a et l de vastes rizires avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine.</p> + +<p>On apercevait des moutons et des chvres renferms dans de grandes cages leves sur pilotis, ce qui les prservait de la dent du lopard. Une vgtation luxuriante s'chevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se reproduisaient des scnes de cris et de stupfaction la vue du <i>Victoria</i>, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la ports des flches ; les habitants, attroups autour de leurs huttes contigus, poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprcations.</p> + +<p>A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contre dans la langue du pays]. La campagne se montrait hrisse de cocotiers, de papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le <i>Victoria</i> paraissait se jouer. Joe trouvait cette vgtation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des livres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil ; mais c'et t de la poudre perdue, attendu l'impossibilit de ramasser le gibier.</p> + +<p>Les aronautes marchaient avec une vitesse de douze milles l'heure, et se trouvrent bientt par 38 2` de longitude au-dessus du village de Tounda.</p> + +<p> C'est l, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fivres violentes et crurent un instant leur expdition compromise Et cependant ils taient encore peu loigns de la cte, mais dj la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. </p> + +<p>En effet, dans cette contre rgne une malaria perptuelle ; le docteur n'en put mme viter les atteintes qu'en levant le ballon au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les manations.</p> + +<p>Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un kraal en attendant la fracheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes emplacements entours de haies et de jungles, o les trafiquants s'abritent non seulement contre les btes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la contre. On voyait les indignes courir, se disperser la vue du <i>Victoria</i>. Kennedy dsirait les contempler de plus prs ; mais Samuel s'opposa constamment ce dessein.</p> + +<p> Les chefs sont arms de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de mire trop facile pour y loger une balle.</p> + +<p>—Est-ce qu'un trou de balle amnerait une chute ? demanda Joe.</p> + +<p>—Immdiatement, non ; mais bientt ce trou deviendrait une vaste dchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz</p> + +<p>—Alors tenons-nous une distance respectueuse de ces mcrants. Que doivent-ils penser nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont envie de nous adorer.</p> + +<p>Laissons-nous adorer, rpondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. Voyez, le pays change dj d'aspect ; les villages sont plus rares ; les manguiers ont disparu ; leur vgtation s'arrte a cette latitude.Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes.</p> + +<p>—En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce ct.</p> + +<p>—Dans l'ouest..., ce sont les premires chanes d'Ourizara, le mont Duthumi, sans doute, derrire lequel j'espre nous abriter pour passer la nuit. Je vais donner plus d'activit la flamme du chalumeau : nous sommes obligs de nous tenir une hauteur de cinq six cents pieds.</p> + +<p>—C'est tout de mme une fameuse ide que vous avez eue l, Monsieur, dit Joe ; la man uvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est dit.</p> + +<p>—Nous voici plus l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut lev ; la rflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable.</p> + +<p>—Quels arbres magnifiques ! s'cria Joe ; quoique trs naturel, c'est trs beau ! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une fort.</p> + +<p>—Ce sont des baobabs, rpondit le docteur Fergusson ; tenez, en voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonfrence. C'est peut-tre au pied de ce mme arbre que prit le Franais Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, o il s'aventura seul ; il fut saisi par le chef de cette contre, attach au pied d'un baobab, et ce ngre froce lui coupa lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre ; puis il entama la gorge, s'arrta pour aiguiser son couteau mouss, et arracha la tte du malheureux avant qu'elle ne ft coupe ! Ce pauvre Franais avait vingt-six ans !</p> + +<p>—Et la France n'a pas tir vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—La France a rclam ; le sad de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y russir.</p> + +<p>—Je demande ne pas m'arrter en route, dit Joe ; montons, mon matre, montons, si vous m'en croyez.</p> + +<p>—D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dpass avant sept heures du soir.</p> + +<p>—Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur.</p> + +<p>—Non, autant que possible ; avec des prcautions et de la vigilance, on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la voir.</p> + +<p>—Jusqu'ici nous n'avons pas nous plaindre, mon matre, Le pays le plus cultiv et le plus fertile du monde, au lieu d'un dsert ! Croyez donc aux gographes !</p> + +<p>—Attendons, Joe, attendons ; nous verrons plus tard. </p> + +<p>Vers six heures et demie du soir, le <i>Victoria</i> se trouva en face du mont Duthumi ; il dut, pour le franchir, s'lever plus de trois mille pieds, et pour cela le docteur n'eut lever la temprature que de dix-huit degrs [10 centigrades]. On peut dire qu'il man uvrait vritablement son ballon la main. Kennedy lui indiquait les obstacles surmonter, et le <i>Victoria</i> volait par les airs en rasant la montagne.</p> + +<p>A huit heures, il descendait le versant oppos, dont la pente tait plus adoucie ; les ancres furent lances au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal norme, s'y accrocha fortement. Aussitt Joe se laissa glisser par la cord et l'assujettit avec la plus grande so-lidit. L'chelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'arostat demeurait presque immobile, l'abri des vents de l'est.</p> + +<p>Le repas du soir fut prpar ; les voyageurs, excits par leur promenade arienne, firent une large brche leurs provisions</p> + +<p> Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? demanda Kennedy en avalant des morceaux inquitants.</p> + +<p>Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta l'excellente carte qui lui servait de guide ; elle appartenait l'atlas der Neuester Entedekungen Afrika , publi Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait adress. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'aprs le docteur Barth, le bas Sngal d'aprs Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie.</p> + +<p>Fergusson s'tait galement muni d'un ouvrage. qui runissait en un seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitul : The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that river and of its heab stream with the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. </p> + +<p>Il possdait aussi les excellentes cartes publies dans les Bulletins de la Socit de Gographie de Londres, et aucun point des contres dcouvertes ne devait lui chapper.</p> + +<p>En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale tait de deux degrs, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].</p> + +<p>Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnatre les traces de ses devanciers.</p> + +<p>Il fut dcid que la nuit serait divise en trois quarts, afin que chacun pt son tour veiller la sret des deux autres. Le docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.</p> + +<p>Donc, Kennedy et Joe, envelopps de leurs couvertures, s'tendirent sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Changement de temps,—Fivre de Kennedy. — La mdecine du docteur—Voyage par terre.—Le bassin d'Imeng. — Le mont Rubeho.—A six mille pieds.—Joe. Une halte de jour.</font></p> +</blockquote> + +<p>La nuit fut paisible ; cependant le samedi matin, en se rveillant, Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fivre. Le temps changeait ; le ciel couvert de nuages pais semblait s'approvisionner pour un nouveau dluge. Un triste pays que ce Zungomero, o il pleut continuellement, sauf peut-tre pendant une quinzaine de jours du mois de janvier.</p> + +<p>Une pluie violente ne tarda pas assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux, les chemins coups par des nullabs , sortes de torrents momentans, devenaient impraticables, embarrasss d'ailleurs de buissons pineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces manations d'hydrogne sulfur dont parle le capitaine Burton.</p> + +<p> D'aprs lui, dit le docteur, et il a raison, c'est croire qu'un cadavre est cach derrire chaque hallier.</p> + +<p>—Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas bien pour y avoir pass la nuit.</p> + +<p>—En effet, j'ai une fivre assez forte, fit le chasseur.</p> + +<p>—Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des rgions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n y resterons pas longtemps. En route. </p> + +<p>Grce une man uvre adroite de Joe, l'ancre fut dcroche, et, au moyen de l'chelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le <i>Victoria</i> reprit son vol, pouss par un vent assez fort.</p> + +<p>Quelques huttes apparaissaient peine au milieu de ce brouillard pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive frquemment en Afrique qu'une rgion malsaine et de peu d'tendue confine des contres parfaitement salubres.</p> + +<p>Kennedy soufrait visiblement, et la fivre accablait sa nature vigoureuse.</p> + +<p> Ce n'est pourtant pas le cas d'tre malade, fit-il en s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente.</p> + +<p>—Un peu de patience, mon cher Dick, rpondit le docteur Fergusson, et tu seras guri rapidement.</p> + +<p>—Guri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux ferms.</p> + +<p>—J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fbrifuge qui ne cotera rien.</p> + +<p>—Et comment feras-tu ?</p> + +<p>—C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui nous inondent, et m'loigner de cette atmosphre pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l'hydrogne. </p> + +<p> Les dix minutes n'taient pas couls que les voyageurs avaient dpass la zone humide.</p> + +<p> Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil.</p> + +<p>—En voil un remde ! dit Joe. Mais c'est merveilleux</p> + +<p>—Non ! c'est tout naturel.</p> + +<p>—Oh ! pour naturel, je n'en doute pas.</p> + +<p>—J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et comme la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne leve de la Martinique] pour fuir la fivre jaune.</p> + +<p>—Ah a ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy dj plus l'aise</p> + +<p>—En tout cas, il y mne, rpondit srieusement Joe. </p> + +<p>C'tait un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomres en ce moment au-dessous de la nacelle ; elles roulaient les unes sur les autres, et se confondaient dans un clat magnifique en rflchissant les rayons du soleil. Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomtre indiquait un certain abaissement dans la temprature ; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tte tincelante ; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36 20' de longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidit ; ils n'prouvaient aucune secousse, n'ayant pas mme le sentiment de la locomotion.</p> + +<p>—Trois heures plus tard, la prdiction du docteur se ralisait. Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fivre, et djeuna avec apptit.</p> + +<p> Voil qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.</p> + +<p>—Prcisment, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. </p> + +<p>Vers dix heures l'atmosphre s'claircit. Il se fit une troue dans les nuages, la terre reparut ; le <i>Victoria</i> s'en approchait insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portt plus au nord est, et il le rencontra six cents pieds du sol. Le pays devenait accident, montueux mme. Le district du Zungomero s'effaait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude.</p> + +<p>Bientt les crtes d'une montagne prirent une taille plus arrte. Quelques pics s'levaient a et l. Il fallut veiller chaque instant aux cnes aigus qui semb1aient surgir inopinment.</p> + +<p> Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.</p> + +<p>—Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.</p> + +<p>—Jolie manire de voyager, tout de mme ! rpliqua Joe.</p> + +<p>En effet, le docteur man uvrait son ballon avec une merveilleuse dextrit.</p> + +<p> S'il nous fallait marcher sur ce terrain dtremp, dit-il nous nous tranerions dans une boue malsaine. Depuis notre dpart de Zanzibar, la moiti de nos btes de somme seraient dj mortes de fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le dsespoir nous prendrait au coeur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposs leur brutalit sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, acca-blante ! La nuit, un froid souvent intolrable, et les piqres de certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus paisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler des btes et des peuplades froces !</p> + +<p>—Je demande ne pas en essayer, rpliqua simplement Joe.</p> + +<p>—Je n'exagre rien, reprit le docteur Fergusson, car, au rcit des voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contres, les larmes vous viendraient aux yeux. </p> + +<p>Vers onze heures, on dpassait le bassin d'Imeng ; les tribus parses sur ces collines menaaient vainement le <i>Victoria</i> de leurs armes ; il arrivait enfin aux dernires ondulations de terrain qui prcdent le Rubeho ; elles forment la troisime chane et la plus leve des montagnes de l'Usagara.</p> + +<p>Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier chelon, sont spares par de vastes plaines longitudinales ; ces croupes leves se composent de cnes arrondis, entre lesquels le sol est parsem de blocs erratiques et de galets. La dclivit la plus roide de ces montagnes fait face la cte de Zanzibar ; les pentes occidentales ne sont gure que des plateaux inclins. Les dpressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, o la vgtation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras</p> + +<p> Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom signifie dans la langue du pays : Passage des vents. Nous ferons bien d'en doubler les artes aigus une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter une lvation de plus de cinq mille pieds.</p> + +<p>—Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones suprieures ?</p> + +<p>—Rarement ; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait tre mdiocre relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en tout cas, notre <i>Victoria</i> ne serait pas embarrass de les franchir. </p> + +<p>En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon prit une marche ascensionnelle trs marque. La dilatation de l'hydrogne n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacit de l'arostat n'tait remplie qu'aux trois quarts ; le baromtre, par une dpression de prs de huit pouces, indiqua une lvation de six mille pieds.</p> + +<p> Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe</p> + +<p>—L'atmosphre terrestre a une hauteur de six mille toises, rpondit le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et Gay-Lussac ; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques annes, deux hardis Franais, MM. Barral et Bixio, s'aventurrent aussi dans les hautes rgions ; mais leur ballon se dchira...</p> + +<p>—Et ils tombrent ! demanda vivement Kennedy.</p> + +<p>—Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal.</p> + +<p>—Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre vous de recommencer leur chute ; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je prfre rester dans un milieu honnte, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point tre ambitieux.</p> + +<p>A six mille pieds, la densit de l'air a dj diminu sensiblement ; le son s'y transporte avec difficult, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne peroit plus que de grandes masses assez indtermines ; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles : les routes sont des lacets, et les lacs, des tangs.</p> + +<p>Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un tat anormal ; un courant atmosphrique d'une extrme vlocit les entranait au-del des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige tonnaient le regard ; leur aspect convulsionn dmontrait quelque travail neptunien des premiers jours du monde.</p> + +<p>Le soleil brillait au znith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes dsertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allonge.</p> + +<p>Bientt le <i>Victoria</i> descendit le versant oppos du Rubeho, en longeant une cte boise et parseme d'arbres d'un vert trs sombre ; puis vinrent des crtes et des ravins, dans une sorte de dsert qui prcdait le pays d'Ugogo ; plus bas s'talaient des plaines jaunes, torrfies, craqueles, jonches a et l de plantes salines et de buissons pineux.</p> + +<p>Quelques taillis, plus loin devenus forts, embellirent l'horizon. Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lances, et l'une d'elles s'accrocha bientt dans les branches d'un vaste sycomore.</p> + +<p>Joe, se glissant rapidement dans l'arbre ; assujettit l'ancre avec prcaution ; le docteur laissa son chalumeau en activit pour conserver l'arostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'tait presque subitement calm.</p> + +<p>Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l'autre pour Joe, et tchez, vous deux, de rapporter quelques belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dner.</p> + +<p>—En chasse ! s'cria Kennedy.</p> + +<p>Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'tait laiss dgringoler de branche en branche et l'attendait en se dtirant les membres. Le docteur, allg du poids de ses deux compagnons, put teindre entirement son chalumeau.</p> + +<p>N'allez pas vous envoler, mon matre, s'cria Joe</p> + +<p>—Sois tranquille, mon garon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, la moindre chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement.</p> + +<p>—Convenu, rpondit le chasseur.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XIV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La fort de gommiers.—L'antilope bleue.—Le signa de ralliement.—Un assaut inattendu.—Le Kanyenye.—Une nuit en plein air.—Le Mabunguru.—Jihoue la Mkoa.—Provision d'eau. —Arrive Kazeh.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le pays, aride, dessch, fait d'une terre argileuse qui se fendillait la chaleur, paraissait dsert ; a et l, quelques traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de btes, demi rongs, et confondus dans la mme poussire.</p> + +<p>Aprs une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonaient dans une fort de gommiers, l' il aux aguets et le doigt sur la dtente du fusil On ne savait pas qui on aurait affaire. Sans tre un rifleman, Joe maniait adroitement une arme feu</p> + +<p>Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain l n'est pas trop commode, fit-i1 en heurtant les fragments de quartz dont il tait parsem</p> + +<p>Kennedy fit signe son compagnon de se taire et de s'arrter. Il fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que ft l'agilit de Joe, il ne pouvait avoir le nez dun braque ou d'un lvrier.</p> + +<p>Dans le lit d'un torrent o stagnaient encore quelques mares, se dsaltrait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets ; entre chaque lampe, leur jolie tte se redressait avec vivacit, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs.</p> + +<p>Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile ; il parvint porte de fusil et fit feu La troupe disparut en un clin d' il ; seule, une antilope mle, frappe au dfaut de l'paule, tombait foudroye. Kennedy se prcipita sur sa proie.</p> + +<p>C'tait un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu ple tirant sur le gris, avec le ventre et l'intrieur des jambes d'une blancheur de neige.</p> + +<p>Le beau coup de fusil ! s'cria le chasseur. C'est une espce trs rare d'antilope, et j'espre bien prparer sa peau de manire la conserver.</p> + +<p>—Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick !</p> + +<p>—Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage.</p> + +<p>—Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.</p> + +<p>—Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fcheux d'abandonner tout entier un si bel animal !</p> + +<p>—Tout entier ! non pas, monsieur Dick ; nous allons en tirer tous les avantages nutritifs qu'il possde, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres.</p> + +<p>—A ton aise, mon ami ; tu sais pourtant qu'en ma qualit de chasseur, je ne suis pas plus embarrass de dpouiller une pice de gibier que de l'abattre.</p> + +<p>—J'en suis sr, monsieur Dick ; alors ne vous gnez pas pour tablir un fourneau sur trois pierres ; vous aurez du bois mort en quantit, et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents.</p> + +<p>—Ce ne sera pas long, rpliqua Kennedy.</p> + +<p>Il procda aussitt la construction de son foyer, qui flambait quelques instants plus tard.</p> + +<p>Joe avait retir du corps de l'antilope une douzaine de ctelettes et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformrent bientt en grillades savoureuses.</p> + +<p> Voil qui fera plaisir l'ami Samuel, dit le chasseur.</p> + +<p>—Savez-vous quoi je pense, monsieur Dick ?</p> + +<p>—Mais ce que tu fais, sans doute, tes beefsteaks.</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Je pense la figure que nous ferions si nous ne retrouvions plus l'arostat.</p> + +<p>—Bon ! quelle ide ! tu veux que le docteur nous abandonne ?</p> + +<p>—Non ; mais si son ancre venait se dtacher ?</p> + +<p>—Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrass de redescendre avec son ballon ; il le man uvre assez proprement.</p> + +<p>—Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous</p> + +<p>—Voyons, Joe, trve tes suppositions ; elles n'ont rien de plaisant.</p> + +<p>—Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut arriver, donc il faut tout prvoir... </p> + +<p>En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.</p> + +<p> Hein ! fit Joe.</p> + +<p>—Ma carabine ! je reconnais sa dtonation.</p> + +<p>—Un signal !</p> + +<p>—Un danger pour nous !</p> + +<p>—Pour lui peut-tre, rpliqua Joe.</p> + +<p>—En route ! </p> + +<p>Les chasseurs avaient rapidement ramass le produit de leur chasse, et ils reprirent le chemin en se guidant sur des brises que Kennedy avait faites. L'paisseur du fourr les empchait d'apercevoir le <i>Victoria</i>, dont ils ne pouvaient tre bien loigns.</p> + +<p>Un second coup de feu se fit entendre.</p> + +<p> Cela presse, fit Joe.</p> + +<p>—Bon ! encore une autre dtonation.</p> + +<p>—Cela m'a l'air d'une dfense personnelle.</p> + +<p>—Htons-nous. </p> + +<p>Et ils coururent toutes jambes. Arrivs la lisire du bois, ils virent tout d'abord le <i>Victoria</i> sa place, et le docteur dans la nacelle.</p> + +<p> Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy.</p> + +<p>—Grand Dieu ! s'cria Joe.</p> + +<p>—Que vois tu ?</p> + +<p>—L-bas, une troupe de ngres qui assigent le ballon ! </p> + +<p>En effet, deux milles de l, une trentaine d'individus se pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, grimps dans l'arbre, s'avanaient jusque sur les branches les plus leves. Le danger semblait imminent.</p> + +<p> Mon matre est perdu, s'cria Joe.</p> + +<p>—Allons, Joe, du sang-froid et du coup d' il. Nous tenons la vie de quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant ! </p> + +<p>Ils avaient franchi un mille avec une extrme rapidit, quand un nouveau coup de fusil partit de la nacelle ; il atteignit un grand diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta suspendu une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balanant dans l'air.</p> + +<p> Hein ! fit Joe en s'arrtant, par o diable se tient-il donc, cet animal ?</p> + +<p>Peu importe, rpondit Kennedy, courons ! courons !</p> + +<p>—Ah ! monsieur Kennedy, s'cria Joe, en clatant de rire : par sa queue ! c'est par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes.</p> + +<p>—a vaut encore mieux que des hommes, rpliqua Kennedy en se prcipitant au milieu de la bande hurlante.</p> + +<p>C'tait une troupe de cynocphales assez redoutables, froces et brutaux, horribles voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde grimaante s'chappa, laissant plusieurs des siens terre.</p> + +<p>En un instant, Kennedy s'accrochait l'chelle ; Joe se hissait dans les sycomores et dtachait l'ancre ; la nacelle s'abaissait jusqu' lui, et il y rentrait sans difficult. Quelques minutes aprs, le <i>Victoria</i> s'levait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modr.</p> + +<p> En voil un assaut ! dit Joe.</p> + +<p>—Nous t'avions cru assig par des indignes.</p> + +<p>—Ce n'taient que des singes, heureusement ! rpondit le docteur</p> + +<p>—De loin, la diffrence n'est pas grande, mon cher Samuel.</p> + +<p>—Ni mme de prs, rpliqua Joe.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqu de singes pouvait avoir les plus graves consquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses ritres, qui sait o le vent m'et entran !</p> + +<p>—Que vous disais-je, monsieur Kennedy !</p> + +<p>—Tu avais raison, Joe ; mais, tout en ayant raison, ce moment-l tu prparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait dj en apptit.</p> + +<p>—Je le crois bien, rpondit le docteur, la chair d'antilope est exquise.</p> + +<p>—Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.</p> + +<p>—Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui n'est point ddaigner.</p> + +<p>—Bon! je vivrais d'antilope jusqu' la fin de mes jours rpondit Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion </p> + +<p>Joe prpara le breuvage en question, qui fut dgust avec recueillement.</p> + +<p> Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.</p> + +<p>—Trs bien, riposta Kennedy.</p> + +<p>—Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagns ?</p> + +<p>—J'aurais voulu voir qu'on m'en et empch ! rpondit le chasseur avec un air rsolu.</p> + +<p>Il tait alors quatre heures du soir ; le <i>Victoria</i> rencontra un courant plus rapide ; le sol montait insensiblement, et bientt la colonne baromtrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur fut alors oblig de soutenir son arostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.</p> + +<p>Vers sept heures, le <i>Victoria</i> planait sur le bassin de Kanyem ; le docteur reconnut aussitt ce vaste dfrichement de dix milles d'tendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. L est la rsidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, o la civilisation est peut-tre moins arrire, on y vend plus rarement les membres de sa famille ; mais, btes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui ressemblent des meules de foin.</p> + +<p>Aprs Kanyem, le terrain devint aride et rocailleux ; mais, au bout d'une heure, dans une dpression fertile, la vgtation reprit toute sa vigueur, quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphre semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant diffrentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il rsolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sret, il s'leva de 1,000 pieds environ. Le <i>Victoria</i> demeurait immobile. La nuit magnifiquement toile se fit en silence.</p> + +<p>Dick et Joe s'tendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un profond sommeil pendant le quart du docteur ; minuit, celui-ci fut remplac par l'cossais.</p> + +<p> S'il survenait le moindre incident, rveille-moi, lui dit-il ; et surtout ne perds pas le baromtre des yeux. C'est notre boussole, nous autres ! </p> + +<p>La nuit fut froide, il y eut jusqu' 27 degrs [14 centigrades] de diffrence entre sa temprature et celle du jour. Avec les tnbres avait clat le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires ; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, double du glapissement des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant.</p> + +<p>En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et s'aperut que la direction du vent avait chang pendant la nuit. Le <i>Victoria</i> drivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux heures environ ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsem de blocs de synite d'un beau poli, et tout bossel de roches en dos d'ne ; des masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hrissaient le sol comme autant de dolmens druidiques ; de nombreux ossements de buffles et d'lphants blanchissaient a et 1 ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages.</p> + +<p>Vers sept heures, une roche ronde, de prs de deux milles d'tendue, apparut comme une immense carapace.</p> + +<p> Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voil Jihoue-la-Mkoa, o nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la provision d'eau ncessaire l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part.</p> + +<p>—Il y a peu d'arbres, rpondit le chasseur.</p> + +<p>—Essayons cependant ; Joe, jette les ancres. </p> + +<p>Le ballon, perdant peu peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre ; les ancres coururent ; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de rocher, et le <i>Victoria</i> demeura immobile.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que le docteur pt teindre compltement son chalumeau pendant ses haltes. L'quilibre du ballon avait t calcul au niveau de la mer ; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant lev de 600 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance descendre plus bas que le sol lui-mme ; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas seulement o, en l'absence de tout vent, le docteur et laiss la nacelle reposer sur terre, l'arostat, alors dlest d'un poids considrable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau.</p> + +<p>Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqu, non loin d'un petit village dsert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses trappes lphant ; il faillit mme choir dans l'une d'elles, o gisait une carcasse demi-ronge.</p> + +<p>Il rapporta de son excursion une sorte de nfles, que des singes mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du mbenbu, arbre trs abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un sjour mme rapide sur cette terre inhospitalire lui inspirait toujours des craintes.</p> + +<p>L eau fut embarque sans difficult, car la nacelle descendit presque au niveau du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprs de son matre. Aussitt celui-ci raviva sa flamme, et le <i>Victoria</i> reprit la route des airs.</p> + +<p>Il se trouvait alors une centaine de milles de Kazeh, important tablissement de l'intrieur de l'Afrique, o, grce un courant de sud-est, les voyageurs pouvaient esprer de parvenir pendant cette journe ; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles l'heure ; la conduite de l'arostat devint alors assez difficile ; on ne pouvait s'lever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se trouvait dj une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que possible, le docteur prfrait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc fort adroitement les sinuosits d'une pente assez roide, et rasa de prs les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contre o les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent gigantesques.</p> + +<p>Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dvorait le moindre courant d'air, le <i>Victoria</i> planait au-dessus de la ville de Kazeh, situe 330 milles de la cte.</p> + +<p> Nous sommes partis de Zauzibar neuf heures du matin, dit le docteur Fergusson en consultant ses notes, et aprs deux jours de traverse nous avons parcouru par nos dviations prs de 500 milles gographiques [Prs de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi faire le mme chemin !</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Kazeh.—Le march bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le temb royal.—Les femmes du sultan.—Une ivresse royale.—Joe ador.—Comment on danse dans la Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilit des grandeurs divine.</font></p> +</blockquote> + +<p>Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; vrai dire, il n'y a pas de ville l'intrieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six vastes excavations. L sont renfermes des cases, des huttes esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivs ; oignons, patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent ravir.</p> + +<p>L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanemb, une contre dlicieuse, o vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine trs pure.</p> + +<p>Ils ont longtemps fait le commerce l'intrieur de l'Afrique et dans l'Arabie ; ils ont trafiqu de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves ; leurs caravanes sillonnaient ces rgions quatoriales ; elles vont encore chercher la ct les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mnent dans cette contre charmante l'existence la moins agite et la plus horizontale, toujours tendus, riant, fumant ou dormant.</p> + +<p>Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indignes, de vastes emplacements pour les marchs, des champs de cannabis et de datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voil Kazeh.</p> + +<p>L est le rendez-vous gnral des caravanes : celles du Sud avec leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire ; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.</p> + +<p>Aussi, dans les marchs, rgne-t-il une agitation perptuelle, un brouhaha sans nom, compos du cri des porteurs mtis, du son des tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des nes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane] , qui bat l mesure dans cette symphonie pastorale.</p> + +<p>L s'talent sans ordre, et mme avec un dsordre charmant, les toffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton ; l se pratiquent les marchs les plus tranges, o chaque objet n'a de valeur que par les dsirs qu'il excite.</p> + +<p>Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le <i>Victoria</i> venait d'apparatre dans les airs ; il planait majestueusement et descendait peu peu, sans s'carter de la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et ngres, tout disparut et se glissa dans les tembs et sous les huttes.</p> + +<p> Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons produire de pareils effets, nous aurons de la peine tablir des relations commerciales avec ces gens-l.</p> + +<p>—Il y aurait cependant, dit Joe, une opration commerciale d'une grande simplicit faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les marchandises les plus prcieuses, sans nous proccuper des marchands. On s'enrichirait.</p> + +<p>—Bon ! rpliqua le docteur, ces indignes ont eu peur au premier moment. Mais ils ne tarderont pas revenir par superstition ou par curiosit.</p> + +<p>—Vous croyez, mon matre ?</p> + +<p>—Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le <i>Victoria</i> n'est pas un ballon blind ni cuirass ; il n'est donc l'abri ni d'une balle, ni d'une flche.</p> + +<p>—Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ?</p> + +<p>—Si cela se peut, pourquoi pas ? rpondit le docteur ; il doit se trouver Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu' se louer de l'hospitalit des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, s'tant insensiblement rapproch de terre, accrocha l'une de ses ancres au sommet d'un arbre prs de la place du march. Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les ttes sortaient avec circonspection. Plusieurs Waganga, reconnaissables leurs insignes de coquillages coniques, s'avancrent hardiment ; c'taient les sorciers de l'endroit. Ils portaient leur ceinture de petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie, d'une malpropret d'ailleurs toute doctorale.</p> + +<p>Peu peu, la foule se fit leurs cts, les femmes et les enfants les entourrent, les tambours rivalisrent de fracas, les mains se choqurent et furent tendues vers le ciel.</p> + +<p>C'est leur manire de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe, nous allons tre appels jouer un grand rle.</p> + +<p>—Eh bien ! Monsieur, jouez-le.</p> + +<p>—Toi-mme, mon brave Joe, tu vas peut-tre devenir un dieu.</p> + +<p>—Eh ! Monsieur, cela ne m'inquite gure, et l'encens ne me dplait pas. </p> + +<p>En ce moment, un des sorciers, un Myanga fit un geste, et toute cette clameur s'teignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.</p> + +<p>Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lana tout hasard quelques mots d'arabe, et il lui fut immdiatement rpondu dans cette langue.</p> + +<p>L'orateur se livra une abondante harangue, trs fleurie, trs coute ; le docteur ne tarda pas reconnatre que le <i>Victoria</i> tait tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable desse avait daign s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais oubli dans cette terre aime du Soleil.Le docteur rpondit avec une grande dignit que la Lune faisait tous les mille ans sa tourne dpartementale, prouvant le besoin de se montrer de plus prs ses adorateurs ; il les priait donc de ne pas se gner et d'abuser de sa divine prsence pour faire connatre leurs besoins et leurs v ux.</p> + +<p>Le sorcier rpondit son tour que le sultan, le Mwani, malade depuis de 1ongues annes, rclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la Lune se rendre auprs de lui.</p> + +<p>Le docteur fit part de l'invitation ses compagnons.</p> + +<p> Et tu vas te rendre auprs de ce roi ngre dit le chasseur.</p> + +<p>—Sans doute. Ces gens-l me paraissent bien disposs ; l'atmosphre est calme ; il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien craindre pour le <i>Victoria</i>.</p> + +<p>—Mais que feras-tu ?</p> + +<p>Sois tranquille, mon cher Dick ; avec un peu de mdecine je m en tirerai. </p> + +<p>Puis, s'adressant la foule :</p> + +<p> La Lune, prenant en piti le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous a confi le soin de sa gurison. Qu'il se prpare nous recevoir ! </p> + +<p>Les clameurs, les chants, les dmonstrations redoublrent, et toute cette vaste fourmilire de ttes noires se remit en mouvement.</p> + +<p>Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prvoir nous pouvons, un moment donn, tre forcs de repartir rapidement. Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie ; il n'y a rien craindre. Je vais descendre terre. Joe m'accompagnera ; seulement il restera au pied de l'chelle.</p> + +<p>—Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy.</p> + +<p>—Comment ! monsieur Samuel, s'cria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive jusqu'au bout !</p> + +<p>—Non ; j'irai seul ; ces braves gens se figurent que leur grande desse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protg par la superstition ; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne.</p> + +<p>—Puisque tu le veux, rpondit le chasseur.</p> + +<p>—Veille la dilatation du gaz.</p> + +<p>—C'est convenu. </p> + +<p>Les cris des indignes redoublaient ; ils rclamaient nergiquement l'intervention cleste.</p> + +<p> Voil ! voil ! fit Joe. Je les trouve un peu imprieux envers leur bonne Lune et ses divins Fils. </p> + +<p>Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit terre, prcd de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'chelle, les jambes croises sous lui la faon arabe, et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux.</p> + +<p>Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escort par des pyrrhiques religieuses, s'avana lentement vers le temb royal, situ assez loin hors de la ville ; il tait environ trois heures, et le soleil resplendissait ; il ne pouvait faire moins pour la circonstance</p> + +<p>Le docteur marchait avec dignit ; les Waganga l'entouraient et contenaient la foule. Fergusson fut bientt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune garon assez bien tourn, qui, suivant la coutume du pays, tait le seul hritier des biens paternels, l'exclusion des enfants lgitimes ; il se prosterna devant le Fils de la Lune ; celui-ci le releva d'un geste gracieux.</p> + +<p>Trois quarts d'heure aprs, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe d'une vgtation tropicale, cette procession enthousiasme arriva au palais du sultan, sorte d'difice carr, appel Ititnya, et situ au versant d'une colline. Une espce de verandah, forme par le toit de chaume, rgnait l'extrieur, appuye sur des poteaux de bois qui avaient la prtention d'tre sculpts. De longues lignes d'argile rougetre ornaient les murs, cherchant reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux russis que ceux-l. La toiture de cette habitation ne reposait pas immdiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement ; d'ailleurs, pas de fentres, et peine une porte.</p> + +<p>Le docteur Fergusson fut reu avec de grands honneurs par les gardes et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs cheveux diviss en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs paules ; au moyen d'incisions noire. ou bleues, ils zbraient leurs joues depuis les tempes jusqu' la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal ; ils taient vtus de toiles brillamment peintes ; les soldats, arms de la sagaie, de l'arc, de la flche barbele et empoisonne du suc de l'euphorbe, du coutelas, du sime , long sabre dents de scie, et de petites haches d'armes.</p> + +<p>Le docteur pntra dans le palais. L, en dpit de la maladie du sultan, le vacarme dj terrible redoubla son arrive. Il remarqua au linteau de la porte des queues de livre, des crinires de zbre, suspendues en manire de talisman. Il fut reu par la troupe des femmes de Sa Majest, aux accords harmonieux de l'upatu , de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et ; au fracas du kilindo , tambour de cinq pieds de haut creus dans un tronc d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient coups de poing.</p> + +<p>La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires ; elles semblaient bien faites sous leur longue robe drape avec grce, et portaient le kilt en fibres de calebasse, fix autour de leur ceinture.</p> + +<p>Six d'entre elles n'taient pas les moins gaies de la bande, quoique places l'cart et rserves un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient tre enterres vivantes auprs de lui, pour le distraire pendant l'ternelle solitude.</p> + +<p>Le docteur Fergusson, aprs avoir embrass tout cet ensemble d'un coup d' il, s'avana jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit l un homme d'une quarantaine d'annes, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et dont il n'y avait rien faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des annes, n'tait qu'une ivresse perptuelle. Ce royal ivrogne avait peu prs perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur pied</p> + +<p>Les favoris et les femmes, flchissant le genou, se courbaient pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti ; le sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, ce symptme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du mdecin.</p> + +<p>Celui-ci, qui en avait assez, carta par un mouvement rapide ses adorateurs trop dmonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le <i>Victoria</i>. Il tait six heures du soir.</p> + +<p>Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'chelle ; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En vritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinit, il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier mme avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours.</p> + +<p> Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable, quoique fils de desse ! </p> + +<p>On lui prsenta les dons propitiatoires, ordinairement dposs dans les mzimu ou huttes-ftiches. Cela consistait en pis d'orge et en pomb. Joe se crut oblig de goter cette espce de bire forte ; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable.</p> + +<p>Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mlope tranante, excutrent une danse grave autour de lui.</p> + +<p> Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays </p> + +<p>Et il entama une gigue tourdissante, se contournant, se dtirant, se djetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se dveloppant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi ces populations une trange ide de la manire dont les dieux dansent dans la Lune.</p> + +<p>Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientt fait de reproduire ses manires, ses gambades, ses trmoussements ; ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude ; ce fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de donner une ide, mme faible. Au plus beau de la fte, Joe aperut le docteur.</p> + +<p>Celui-ci revenait en toute hte, au milieu d'une foule hurlante et dsordonne. Les sorciers et les chefs semblaient fort anims On entourait le docteur ; on le pressait, on le menaait.</p> + +<p>trange revirement ! Que s'tait-il pass ? Le sultan avait-il maladroitement succomb entre les mains de son mdecin cleste ?</p> + +<p>Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon, fortement sollicit par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue, impatient de s'lever dans les airs.</p> + +<p>Le docteur parvint au pied de l'chelle. Une crainte superstitieuse retenait encore la foule et l'empchait de se porter des violences contre sa personne ; il gravit rapidement les chelons, et Joe le suivit avec agilit.</p> + +<p> Pas un instant perdre, lui dit son matre. Ne cherche pas dcrocher l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi !</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle.</p> + +<p>—Qu'est-il arriv ? fit Kennedy, sa carabine la main.</p> + +<p>—Regardez, rpondit le docteur en montrant l'horizon.</p> + +<p>—Eh bien ! demanda le chasseur.</p> + +<p>—Eh bien ! la lune ! </p> + +<p>La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond d'azur. C'tait bien elle ! Elle et le <i>Victoria</i>!</p> + +<p>Ou il y avait deux lunes, ou les trangers n'taient que des imposteurs, des intrigants, des faux dieux !</p> + +<p>Telles avaient t les rflexions naturelles de la foule. De l le revirement.</p> + +<p>Joe ne put retenir un immense clat de rire. La population de Kazeh, comprenant que sa proie lui chappait, poussa des hurlements prolongs ; des arcs, des mousquets furent dirigs vers le ballon.</p> + +<p>Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissrent ; il grimpa dans l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine terre.</p> + +<p>Joe s'lana une hachette la main.</p> + +<p> Faut-il couper ? dit-il.</p> + +<p>—Attends, rpondit le docteur.</p> + +<p>—Mais ce ngre !...</p> + +<p>—Nous pourrons peut-tre sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera toujours temps de couper. </p> + +<p>Le sorcier, arriv dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il parvint dcrocher l'ancre ; celle-ci, violemment attire par l'arostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les rgions de l'air.</p> + +<p>La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'lancer dans l'espace.</p> + +<p> Hurrah ! s'cria Joe pendant que le <i>Victoria</i>, grce sa puissance ascensionnelle, montait avec une grande rapidit.</p> + +<p>—Il se tient bien, dit Kennedy ; un petit voyage ne lui fera pas de mal.</p> + +<p>—Est-ce que nous allons lcher ce ngre tout d'un coup ? demanda Joe.</p> + +<p>—Fi donc ! rpliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement terre, et je crois qu'aprs une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accrotra singulirement dans l'esprit de ses contemporains.</p> + +<p>—Ils sont capables d'en faire un dieu, s'cria Joe.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> tait parvenu une hauteur de mille pieds environ. Le ngre se cramponnait la corde avec une nergie terrible. Il se taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mlait d'tonnement. Un lger vent d'ouest poussait le ballon au-del de la ville.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays dsert, modra la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le ngre prit rapidement son parti ; il s'lana, tomba sur les jambes, et se mit fuir vers Kazeh, tandis que, subitement dlest, le <i>Victoria</i> remontait dans les airs</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XVI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Symptmes d'orage.—Le pays de la Lune.—L'avenir du continent africain.—La machine de la dernire heure.—Vue du pays au soleil couchant —Flore et Faune.—L'orage.—La zone de feu.—Le ciel toil.</font></p> +</blockquote> + +<p> Voil ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission ! Ce satellite a failli nous jouer l un vilain tour ! Est-ce que, par hasard, mon matre, vous auriez compromis sa rputation par votre mdecine</p> + +<p>—Au fait, dit le chasseur, qu tait ce sultan de Kazzeb ?</p> + +<p>—Un vieil ivrogne demi-mort, rpondit le docteur et dont la perte ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont phmres, et il ne faut pas trop y prendre got.</p> + +<p>—Tant pis, rpliqua Joe. Cela m'allait ! tre ador ! faire le dieu sa fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montre, et toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle tait fche ! </p> + +<p>Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits un point de vue entirement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramass trois cents pieds du sol, poussait le <i>Victoria</i> vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la vote azure tait pure, mais on la sentait lourde</p> + +<p>Les voyageurs se trouvrent, vers huit heures du soir, par 32 40' de longitude et 4 17' de latitude ; les courants atmosphriques, sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondules et fertiles de Mtuto Le spectacle en tait admirable, et fut admir.</p> + +<p> Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a conserv ce nom que lui donna l'antiquit, sans doute parce que la lune y fut adore de tout temps. C'est vraiment une contre magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une vgtation plus belle.</p> + +<p>—Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, rpondit Joe ; mais ce serait fort agrable ! Pourquoi ces belles choses-l sont-elle rserves des pays aussi barbares ?</p> + +<p>—Et sait-on, rpliqua le docteur, si quelque jour cette contre ne deviendra pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront peut-tre, quand les rgions de l'Europe se seront puises nourrir leurs habitants.</p> + +<p>—Tu crois cela ? fit Kennedy.</p> + +<p>—Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des vnements ; considre les migrations successives des peuples, et tu arriveras la mme conclusion que moi. L'Asie est la premire nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant quatre mille ans peut-tre, elle travaille, elle est fconde, elle produit, et puis quand les pierres ont pouss l o poussaient les moissons dores d'Homre, ses enfants abandonnent son sein puis et fltri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais dj sa fertilit se perd ; ses facults productrices diminuent chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frapps chaque anne les produits de la terre, ces fausses rcoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe certain d'une vitalit qui s'altre, d'un puisement prochain. Aussi voyons-nous dj les peuples se prcipiter aux nourrissantes mamelles de l'Amrique, comme une source non pas inpuisable, mais encore inpuise. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forts vierges tomberont sous la hache de l'industrie ; son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demand ; l o deux moissons s'panouissaient chaque anne, peine une sortira-t-elle de ces terrains bout de forces. Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trsors accumuls depuis des sicles dans son sein. Ces climats fatals aux trangers s'pureront par les assolements et les drainages ; ces eaux parses se runiront dans un lit commun pour former une artre navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand royaume, o se produiront des dcouvertes plus tonnantes encore que la vapeur et l'lectricit.</p> + +<p>—Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.</p> + +<p>—Tu t'es lev trop matin, mon garon.</p> + +<p>—D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-tre une fort ennuyeuse poque que celle o l'industrie absorbera tout son profit ! A force d'inventer des machines, les hommes se feront dvorer par elles ! Je me suistoujours figur que le dernier jour du monde sera celui o quelque im-mense chaudire chauffe trois milliards d'atmosphres fera sauter notre globe !</p> + +<p>—Et j'ajoute, dit Joe, que les Amricains n'auront pas t les derniers travailler la machine !</p> + +<p>—En effet, rpondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans nous laisser emporter de semblables discussions, contentons-nous d'admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donn de la voir. </p> + +<p>Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncels, ornait d'une crte d'or les moindres accidents du sol : arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses ras de terre, tout avait sa part de cette effluve lumineuse ; le terrain, lgrement ondul, ressautait a et l en petites collines coniques ; pas de montagnes l'horizon ; d'immenses palissades broussailles, des haies impntrables, des jungles pineux sparaient les clairires o s'talaient de nombreux villages ; les euphorbes gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremlant aux branches coralliformes des arbustes.</p> + +<p>Bientt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile ces nombreux cours d'eau, ns de torrents gonfls l'poque des crues, ou d'tangs creuss dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs levs, c'tait un rseau de cascades jet sur toute la face occidentale du pays.</p> + +<p>Des bestiaux grosses bosses pturaient dans les prairie grasses et disparaissaient sous les grandes herbes ; les forts, aux essences magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets ; mais dans ces bouquets, lions, lopards, hynes, tigres, se rfugiaient pour chapper aux dernires chaleurs du jour. Parfois un lphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres cdant ses cornes d'ivoire.</p> + +<p> Quel pays de chasse ! s'cria Kennedy enthousiasm ; une balle 1auce tout hasard, en pleine fort, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu ?</p> + +<p>—Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaante, escorte d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contre, o le sol est dispos comme une immense batterie lectrique.</p> + +<p>—Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue touffante, le vent est compltement qu'il se prpare quelque chose.</p> + +<p>—L'atmosphre est surcharge d'lectricit, rpondit le docteur ; tout tre vivant est sensible cet tat de l'air qui prcde la lutte des lments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprgn ce point.</p> + +<p>—Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ?</p> + +<p>—Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'tre entran au del de ma route pendant ces croisements de courants atmosphriques .</p> + +<p>—Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la cte.</p> + +<p>—Si cela m'est possible, rpondit Fergusson, je me porterai plus directement au nord pendant sept huit degrs ; j'essayerai de remonter vers des latitudes prsumes des sources du Nil ; peut-tre apercevrons-nous quelques traces de l'expdition du capitaine Speke, ou mme la caravane de M. de Heuglin. Si mes ca]culs sont exacts, nous nous trouvons par 32 40' de longitude, et je voudrais monter droit au del de l'quateur.</p> + +<p>—Vois donc ! s'cria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces hippopotames qui se glissent hors des tangs, ces masses de chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air !</p> + +<p>—Ils touffent ! fit Joe. Ah ! quelle manire charmante de voyager, et comme on mprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy ! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs presss ! Ils sont bien deux cents ; ce sont des loups.</p> + +<p>—Non, Joe, mais des chiens sauvages ; une fameuse race, qui ne craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un voyageur. Il est immdiatement mis en pices.</p> + +<p>—Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselire, rpondit l'aimable garon. Aprs ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. ;</p> + +<p>Le silence se faisait peu peu sous l'influence de l'orage ; il semblait que l'air paissi devint impropre transmettre les sons ; l'atmosphre paraissait ouate et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorit. L'oiseau rameur, la grue couronne, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entire offrait les symptmes d'un cataclysme prochain.</p> + +<p>A neuf heures du soir, le <i>Victoria</i> demeurait immobile au-dessus de Msn, vaste runion de villages peine distincts dans l'ombre ; parfois la rverbration d'un rayon gar dans l'eau morne indiquait des fosss distribus rgulirement, et, par une dernire claircie, le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques.</p> + +<p> J'touffe ! dit l'cossais en aspirant pleins poumons le plus possible de cet air rarfi ; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ?</p> + +<p>—Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet.</p> + +<p>—Si tu crains d'tre entran par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre parti prendre.</p> + +<p>—L'orage n'clatera peut-tre cette nuit, reprit Joe ; les nuages sont trs haut.</p> + +<p>—C'est une raison qui me fait hsiter les dpasser ; il faudrait monter une grande lvation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si nous avanons et de quel ct nous avanons.</p> + +<p>—Dcide-toi, mon cher Samuel, cela presse.</p> + +<p>—Il est fcheux que le vent soit tomb, reprit Joe ; il nous eut entrans loin de l'orage.</p> + +<p>—Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous ; ils renferment des courants opposs qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons, et des clairs capables de nous incendier. D'un autre ct, la force, de la rafale peut nous prcipiter terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre</p> + +<p>—Alors que faire ?</p> + +<p>—Il faut maintenir le <i>Victoria</i> dans une zone moyenne entre les prils de la terre et les prils du ciel. Nous avons de l'eau en quantit suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais.</p> + +<p>—Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.</p> + +<p>—Non, mes amis ; mettez les provisions l'abri et couchez-vous ; je vous rveillerai si cela est ncessaire.</p> + +<p>—Mais, mon matre, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous mme, puisque rien ne nous menace encore !</p> + +<p>—Non, merci, mon garon je prfre veiller. Nous sommes immobiles, et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement la mme place.</p> + +<p>—Bonsoir, Monsieur.</p> + +<p>—Bonne nuit, si c'est possible. </p> + +<p>Kennedy et Joe s'allongrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul dans l'immensit.Cependant le dme de nuages s'abaissait insensiblement, et l'obscurit se faisait profonde. La vote noire s'arrondissait autour du g1obe terrestre comme pour l'craser.</p> + +<p>Tout d'un coup un clair violent, rapide, incisif, raya l'ombre ; sa dchirure n'tait pas referme qu'un effrayant clat de tonnerre branlait le profondeurs du ciel.</p> + +<p> Alerte ! s'cria Fergusson.</p> + +<p>Les deux dormeurs, rveills ce bruit pouvantable, se tenaient ses ordres.</p> + +<p> Descendons-nous ? fit Kennedy.</p> + +<p>—Non! le ballon n'y rsisterait pas. Montons avant que ces nuages se rsolvent en eau et que le vent ne se dchane ! </p> + +<p>Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin.</p> + +<p>Les orages des tropiques se dveloppent avec une rapidit comparable leur violence. Un second clair dchira la nue, et fut suivi de vin autres immdiats. Le ciel tait zbr d'tincelles lectriques qui grsillaient sous les larges gouttes de la pluie.</p> + +<p> Nous nous sommes attards, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable !</p> + +<p>—Mais terre ! terre ! reprenait toujours Kennedy.</p> + +<p>—Le risque d'tre foudroy serait presque le mme, et nous serions vite dchirs aux branches des arbres !</p> + +<p>—Nous montons, monsieur Samuel !</p> + +<p>—Plus vite ! plus vite encore. </p> + +<p>Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages quatoriaux, i1 n'est pas rare de compter de trente-cinq clairs par minute Le ciel est littralement en feu, et les clats du tonnerre ne discontinuent pas.</p> + +<p>Le vent se dchanait avec une violence effrayante dans cette atmosphre embrase ; il tordait les nuages incandescents ; on eut dit le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.</p> + +<p>Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau pleine chaleur ; le ballon se dilatait et montait ; genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquitantes oscillations. Il se faisait de grandes cavits dans l'enveloppe de l'arostat ; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas dtonait sous sa pression. Une sorte de grle, prcde d'un bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphre et crpitait sur le <i>Victoria</i>. Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle ; les clairs dessinaient des tangentes enflammes sa circonfrence ; il tait plein feu.</p> + +<p> A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains lui seul peut nous sauver. Prparons-nous tout vnement, mme un incendie ; notre chute peut n'tre pas rapide. </p> + +<p>La voix du docteur parvenait peine l'oreille de ses compagnons ; mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des clairs ; il regardait les phnomnes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'arostat.</p> + +<p>Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d'un quart d'heure, il avait dpass la zone des nuages orageux, les effluences lectriques se dveloppaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus sa nacelle.</p> + +<p>C'tait l l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner l'homme. En bas, l'orage. En haut le ciel toil, tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrits.</p> + +<p>Le docteur Fergusson consulta le baromtre ; il donna douze mille pieds d'lvation. Il tait onze heures du soir.</p> + +<p> Grce au ciel, tout danger est pass, dit-il ; il nous suffit de nous maintenir cette hauteur.</p> + +<p>C'tait effrayant ! rpondit Kennedy.</p> + +<p>—Bon, rpliqua Joe, cela jette de la diversit dans le voyage, et je ne suis pas fch d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! </p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XVII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Les montagnes de la Lune.—Un ocan de verdure.—On jette l'ancre.—L'lphant remorqueur.— Feu nourri.—Mort du pachyderme.—Le four de campagne.—Repas sur l'herbe.—Une nuit</font></p> +</blockquote> + +<p>Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'levait au-dessus de l'horizon ; les nuages se dissiprent, et un joli vent rafrachit ces premire lueurs matinales.</p> + +<p>La terre, toute parfume, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant sur place au milieu des courants opposs, avait peine driv ; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines ; le vent l'entrana dans l'ouest, jusqu'en vue des clbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur chane, peu accidente, se dtachait sur l'horizon bleutre ; on eut dit une fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique ; quelques cnes isols portaient la trace des neiges ternelles.</p> + +<p>Nous voil, dit le docteur, dans un pays inexplor ; le capitaine Burton s'est avanc fort avant dans l'ouest ; mais il n'a pu atteindre ces montagnes clbres ; il en a mme ni l'existence, affirme par Speke son compagnon ; il prtend qu'elles sont nes dans l'imagination de ce dernier ; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible</p> + +<p>—Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy.</p> + +<p>—Non pas, s'il plat Dieu ; j'espre trouver un vent favorable qui me ramnera l'quateur ; j'attendrai mme, s'il le faut, et je ferai du <i>Victoria</i> comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.</p> + +<p>Mais les prvisions du docteur ne devaient pas tarder se raliser. Aprs avoir essay diffrentes hauteurs, le <i>Victoria</i> fila dans le nord-est avec une vitesse moyenne.</p> + +<p> Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et peine deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour reconnatre ces rgions nouvelles ; le capitaine Speke, en allant la dcouverte du lac Ukrou remontait plus l'est, en droite ligne au dessus de Kazeh.</p> + +<p>—Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy</p> + +<p>—Peut-tre ; notre but est de pousser une pointe du ct des sources du Nil, et nous avons plus de six cents milles parcourir, jusqu' la limite extrme atteinte par les explorateurs venus du Nord.</p> + +<p>—Et nous ne mettrons pied terre, fit Joe, histoire de se dgourdir les jambes ?</p> + +<p>—Si vraiment ; il faudra d'ailleurs mnager nos vivres, et, chemin faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande frache.</p> + +<p>—Ds que tu le voudras, ami Samuel.</p> + +<p>—Nous aurons aussi renouveler notre rserve d'eau. Qui sait si nous ne serons pas entrans vers des contres arides. On ne saurait donc prendre trop de prcautions. </p> + +<p>A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 29 l5, de longitude et 3 15' de latitude. Il dpassait le village d'Uyofu, dernire limite septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukrou, que l'on ne pouvait encore apercevoir.</p> + +<p>Les peuplades rapproches de l'quateur semblent tre un peu plus civilises, et sont gouvernes par des monarques absolus, dont le despo-tisme est sans bornes ; leur runion la plus compacte constitue la province de Karagwah.</p> + +<p>Il fut dcid entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolonge, et l'arostat serait soigneusement pass en revue ; la flamme du chalumeau fut modre ; les ancres lances au dehors de la nacelle vinrent bientt raser les hautes herbes d'une immense prairie ; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en ralit ce gazon avait de sept huit pieds d'paisseur.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'tait comme un ocan de verdure sans un seul brisant.</p> + +<p> Nous pourrons courir 1ongtemps de la sorte, dit Kennedy ; je n'aperois pas un arbre dont nous puissions nous approcher ; la chasse me parait compromise</p> + +<p>—Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus hautes que toi ; nous finirons par trouver une place favorable. </p> + +<p>C'tait en vrit une promenade charmante, une vritable navigation sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, cela prs qu'une vole d'oiseaux aux splendides couleurs s'chappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux ; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traaient un sillon qui se refermait derrire elles, comme le sillage d'un vaisseau.</p> + +<p>Tout coup, le ballon prouva une forte secousse ; l'ancre avait mordu sans doute une fissure de roc cache sous ce gazon gigantesque.</p> + +<p> Nous sommes pris, fit Joe.</p> + +<p>—Eh bien ! jette l'chelle, rpliqua le chasseur.</p> + +<p>Ces paroles n'taient pas acheves, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et les phrases suivantes, entrecoupes d'exclamations, s'chapprent de la bouche des trois voyageurs.</p> + +<p> Qu'est cela ?</p> + +<p>—Un cri singulier !</p> + +<p>—Tiens ! nous marchons !</p> + +<p>—L'ancre a drap.</p> + +<p>—Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.</p> + +<p>—C'est le rocher qui marche !</p> + +<p>Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientt une forme allonge et sinueuse s'leva au-dessus d'elles.</p> + +<p> Un serpent ! fit Joe.</p> + +<p>—Un serpent ! s'cria Kennedy en armant sa carabine.</p> + +<p>—Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'lphant.</p> + +<p>—Un lphant, Samuel ! </p> + +<p>Et Kennedy, ce disant, paula son arme.</p> + +<p> Attends, Dick, attends !</p> + +<p>—Sans doute ! L'animal nous remorque.</p> + +<p>—Et du bon ct, Joe, du bon ct. </p> + +<p>L'lphant s'avanait avec une certaine rapidit ; il arriva bientt une clairire, o l'on put le voir tout entier ; sa taille gigantesque, le docteur reconnut un mle d'une magnifique espce ; il portait deux dfenses blanchtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de long ; les pattes de l'ancre taient fortement prises entre elles.</p> + +<p>L'animal essayait vainement de se dbarrasser avec sa trompe de la corde qui le rattachait la nacelle.</p> + +<p> En avant ! hardi ! s'cria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux cet trange quipage. Voil encore une nouvelle manire de voyager ! Plus que cela de cheval ! un lphant, s'il vous plat.</p> + +<p>—Mais o nous mne-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait les mains.</p> + +<p>—Il nous mne o nous voulons aller, mon cher Dick ! Un peu de patience !</p> + +<p>— Wig a more ! Wig a more ! comme disent les paysans d'cosse, s'criait le joyeux Joe. En avant ! en avant ! </p> + +<p>L'animal prit un galop fort rapide ; il projetait sa trompe de droite et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses la nacelle. Le docteur, la hache la main, tait prt couper la corde s'il y avait lieu.</p> + +<p> Mais, dit-il, nous ne nous sparerons de notre ancre qu'au dernier moment. </p> + +<p>Cette course, la suite d'un lphant, dura prs d'une heure et demie ; l'animal ne paraissait aucunement fatigu ; ces normes pachydermes peuvent fournir des trottes considrables, et, d'un jour l'autre, on les retrouve des distances immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la rapidit.</p> + +<p> Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponne, et nous ne faisons qu'imiter la man uvre des baleiniers pendant leurs pches. </p> + +<p>Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur modifier son moyen de locomotion.</p> + +<p>Un bois pais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et trois milles environ ; il devenait ds lors ncessaire que le ballon ft spar de son conducteur.</p> + +<p>Kennedy fut donc charg d'arrter l'lphant dans sa course ; il paula sa carabine ; mais sa position n'tait pas favorable pour atteindre l'animal avec succs ; une premire balle, tire au crne, s'aplatit comme sur une plaque de tle ; l'animal n'en parut aucunement troubl ; au bruit de la dcharge, son pas s'acclra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lanc au galop.</p> + +<p> Diable ! dit Kennedy.</p> + +<p>—Quelle tte dure ! fit Joe.</p> + +<p>—Nous allons essayer de quelques balles coniques au dfaut dor au dfaut de l'paule, reprit Dick en chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu.</p> + +<p>L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.</p> + +<p> Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. </p> + +<p>Et deux balles allrent se loger dans les flancs de la bte.</p> + +<p>L'lphant s'arrta, dressa sa trompe, et reprit toute vitesse sa course vers le bois ; il secouait sa vaste tte, et le sang commenait couler flots de ses blessures</p> + +<p>Continuons notre feu, Monsieur Dick.</p> + +<p>—Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas vingt toises du bois ! </p> + +<p>Dix coups retentirent encore. l'lphant fit un bond effrayant ; la nacelle et le ballon craqurent faire croire que tout tait bris ; la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.</p> + +<p>La situation devenait terrible alors ; le cble de l'ancre fortement assujetti ne pouvait tre ni dtach, ni entam par les couteaux des voyageurs ; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal reut une balle dans l' il au moment o il relevait la tte ; il s'arrta, hsita ; ses genoux plirent ; il prsenta son flanc au chasseur.</p> + +<p> Une balle au coeur, dit celui-ci, en dchargeant une dernire fois la carabine.</p> + +<p>L'lphant poussa un rugissement de dtresse et d'agonie ; il se redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur une de ses dfenses qu'il brisa net. Il tait mort.</p> + +<p> Sa dfense est brise ! s'cria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre vaudrait trente-cinq guines les demi-livres !</p> + +<p>—Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu' terre par la corde de l'ancre.</p> + +<p>—A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? rpondit le docteur Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous venus ici pour faire fortune ? </p> + +<p>Joe visita l'ancre ; elle tait solidement retenue la dfense demeure intacte. Samuel et Dick sautrent sur le sol, tandis que l'arostat demi dgonfl se balanait au-dessus du corps de l'animal.</p> + +<p>La magnifique bte ! s'cria Kennedy. Quelle masse ! Je n'ai jamais vu dans l'Inde un lphant de cette taille !</p> + +<p>—Cela n'a rien d'tonnant, mon cher Dick ; les lphants du centre de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chasss aux environs du Cap, qu'ils migrent vers l'quateur, o nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.</p> + +<p>—En attendant, rpondit Joe, j'espre que nous goterons un peu de celui-l ! Je m'engage vous procurer un repas succulent aux dpens de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection du <i>Victoria</i> , et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine.</p> + +<p>—Voil qui est bien ordonn, rpondit le docteur. Fais ta guise.</p> + +<p>—Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de libert que Joe a daign m'octroyer.</p> + +<p>—Va, mon ami ; mais pas d'imprudence. Ne t'loigne pas.</p> + +<p>—Sois tranquille. </p> + +<p>Et Dick, arm de son fusil, s'enfona dans le bois.</p> + +<p>Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou profond de deux pieds ; il le remplit de branches sches qui couvraient le sol, et provenaient des troues faites dans le bois par les lphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.</p> + +<p>Ensuite il retourna vers le cadavre de l'lphant, tomb dix toises du bois peine ; il dtacha adroitement la trompe qui mesurait prs de deux pieds de largeur sa naissance ; il en choisit la partie la plus dlicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal ; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.</p> + +<p>Lorsque le bcher fut entirement consum l'intrieur et l'extrieur, le trou, dbarrass des cendres et des charbons, offrit une temprature trs leve ; les morceaux de l'lphant, entours de feuilles aromatiques, furent dposs au fond de ce four improvis, et recouverts de cendres chaudes ; puis, Joe leva un second bcher sur le tout, et quand le bois fut consum, la viande tait cuite point.</p> + +<p>Alors Joe retira le dner de la fournaise ; il dposa cette viande apptissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une magnifique pelouse ; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du caf, et puisa une eau frache et limpide un ruisseau voisin.</p> + +<p>Ce festin ainsi dress faisait plaisir voir, et Joe pensait, sans tre trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir manger.</p> + +<p>Un voyage sans fatigue et sans danger ! rptait-il. Un repas ses heures ! un hamac perptuel ! qu'est-ce que l'on peut demander de plus ?</p> + +<p>Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! </p> + +<p>De son ct, le docteur Fergusson se livrait un examen srieux de l'arostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente ; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement rsist ; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogne tait en mme quantit ; l'enveloppe Jusque-l demeurait entirement impermable.</p> + +<p>Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitt Zanzibar ; le pemmican n'tait pas encore entam ; les provisions de biscuit et de viande conserve suffisaient pour un long voyage ; il n'y eut donc que la rserve d'eau renouveler.</p> + +<p>Les tuyaux et le serpentin paraissaient tre en parfait tat ; grce leurs articulations de caoutchouc, ils s'taient prts toutes les oscillations de l'arostat.</p> + +<p>Son examen termin, le docteur s'occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit une esquisse trs russie de la campagne environnante, avec la longue prairie perte de vue, la fort de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du monstrueux lphant.</p> + +<p>Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant l'espce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de prparer ce surcrot de provisions.</p> + +<p> Le dner est servi, s'cria-t-il bientt de sa plus belle voix.</p> + +<p>Et les trois voyageurs n'eurent qu' s'asseoir sur la pelouse verte ; les pieds et la trompe d'lphant furent dclars exquis ; on but l'Angleterre comme toujours, et de dlicieux havanes parfumrent pour la premire fois cette contre charmante.</p> + +<p>Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre ; il tait enivr ; il proposa srieusement son ami le docteur de s'tablir dans cette fort, d'y construire une : cabane de feuillage, et d'y commencer la dynastie des Robinsons africains.</p> + +<p>La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se ft propos pour remplir le rle de Vendredi.</p> + +<p>La campagne semblait si tranquille, si dserte, que le docteur rsolut de passer la nuit terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade indispensable contre les btes froces ; les hynes, les couguars, les chacals, attirs par l'odeur de la chair d'lphant, rodrent aux alentours. Kennedy dut plusieurs reprises dcharger sa carabine sur des visiteurs trop audacieux ; mais enfin la nuit s'acheva sans incident fcheux.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XVIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Le Karagwah.—Le lac Ukrou.—Une nuit dans une le.—L'quateur.—Traverse du lac.—Les cascades.—Vue du pays.—Les sources du Nil.—L'le Benga.—La signature d'Andres.—Debono.—Le pavillon aux armes d'Angleterre.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain ds cinq heures, commenaient les prparatifs du dpart. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouve, brisa les dfenses de l'lphant. Le <i>Victoria</i>, rendu la libert, entrana les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit milles.</p> + +<p>Le docteur avait soigneusement relev sa position par la hauteur des toiles pendant la soire prcdente. Il tait par 2 40' de latitude au-dessous de l'quateur, soit cent soixante milles gographiques ; il traversa de nombreux villages sans se proccuper des cris provoqus par son apparition ; il prit note de la conformation des lieux avec des vues sommaires ; il franchit les rampes du Rubemh, presque aussi roides que les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, Tenga, les premiers ressauts des chanes de Karagwah, qui, selon lui, drivent ncessairement des montagnes de la Lune Or, la lgende ancienne qui faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vrit, puisqu'elles confinent au lac Ukrou, rservoir prsum des eaux du grand fleuve.</p> + +<p>De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperut enfin l'horizon ce lac tant cherch, que le capitaine Speke entrevit le 3 aot 1858.</p> + +<p>Samuel Fergusson se sentait mu, il touchait presque l'un des points principaux de son exploration, et, la lunette l' il, il ne perdait pas un coin de cette contre mystrieuse que son regard dtaillait ainsi :</p> + +<p>Au-dessous de lui, une terre gnralement effrite ; peine quelques ravins cultivs ; le terrain, parsem de cnes d'une altitude moyenne, se faisait plat aux approches du lac ; les champs d'orge remplaaient les rizires ; l croissaient ce plantain d'o se lire le vin du pays, et le mwani , plante sauvage qui sert de caf. La runion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah. :</p> + +<p>On apercevait facilement les figures bahies d'une race assez belle, au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se tranaient dans les plantations, et le docteur tonna bien ses compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, trs apprci, s'obtenait par un rgime obligatoire de lait caill.</p> + +<p>A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 1 45' de latitude australe ; une heure, le vent le poussait sur le lac.</p> + +<p>Ce lac a t nomm Nyauza [Nyanza signifie lac] <i>Victoria</i> par le capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix milles de largeur ; son extrmit mridionale, le capitaine trouva un groupe d'les, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa reconnaissance jusqu' Muanza, sur la cte de l'est, o il fut bien reu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour visiter la grande le d'Ukrou ; cette le, trs populeuse, est gouverne par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'le mare basse.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, qui aurait voulu en dterminer les contours infrieurs. Les bords, hrisss de boissons pineux et de broussailles enchevtres, disparaissaient littralement sous des myriades de moustiques d'un brun clair ; ce pays devait tre inhabitable et inhabit ; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forts de roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchtres du lac.</p> + +<p>Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut dit une mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour que des communications ne puissent s'tablir ; d'ailleurs les, temptes y sont fortes et frquentes, car les vents font rage dans ce bassin lev et dcouvert.</p> + +<p>Le docteur eut de la peine se diriger ; il craignait d'tre entran vers l'est ; mais heureusement un courant le porta directement au nord, et, six heures du soir, le <i>Victoria</i> s'tablit dans une petite le dserte, par 0 30' de latitude, et 32 52' de longitude vingt milles de la cte.</p> + +<p>Les voyageurs purent s'accrocher un arbre, et, le vent s'tant calm vers le soir, ils demeurrent tranquillement sur leur ancre. On ne pouvait songer prendre terre ; ici, comme sur les bords du Nyanza, des lgions de moustiques couvraient le sol d'un nuage pais Joe mme revint de l'arbre couvert de piqres ; mais il ne se fcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques.</p> + +<p>Nanmoins, le docteur, moins optimiste ; fila le plus de corde qu'il put, afin d'chapper ces impitoyables insectes qui s'levaient avec un murmure inquitant.</p> + +<p>Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, telle que l'avait dtermine le capitaine Speke, soit trois mille sept cent cinquante pieds.</p> + +<p> Nous voici donc dans une le ! dit Joe, qui se grattait se rompre les poignets.</p> + +<p>—Nous en aurions vite fait le tour, rpondit le chasseur, et, sauf ces aimables insectes, on n'y aperoit pas un tre vivant.</p> + +<p>—-Les les dont le lac est parsem, rpondit le docteur Fergusson, ne sont, vrai dire, que des sommets de collines immerges ; mais nous sommes heureux d'y avoir rencontr un abri, car les rives du lac sont habites par des tribus froces. Dormez donc, puisque le ciel nous prpare une nuit tranquille.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ?</p> + +<p>—Non ; je ne pourrais fermer l' il. Mes penses chasseraient tout sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons droit au nord, et nous dcouvrirons peut-tre les sources du Nil, ce secret demeur impntrable. Si prs des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. </p> + +<p>Kennedy et Joe, que les proccupations scientifiques ne troublaient pas ce point, ne tardrent pas s'endormir profondment sous la garde du docteur.</p> + +<p>Le mercredi 23 avril, le <i>Victoria</i> appareillait quatre heures du matin par un ciel gristre ; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, qu'un pais brouillard enveloppait, mais bientt un vent violent dissipa toute cette brume. Le <i>Victoria</i> fut balanc pendant quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le nord.</p> + +<p>Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.</p> + +<p> Nous sommes en bon chemin ! s'cria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous verrons le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'quateur ! nous entrons dans notre hmisphre !</p> + +<p>—Oh ! fit Joe ; vous pensez, mon matre, que 1 quateur passe par ici ?</p> + +<p>—Ici mme mon brave garon !</p> + +<p>—Eh bien ! sauf votre respect, il me parat convenable de l'arroser sans perdre de temps.</p> + +<p>—Va pour un verre de grog ! rpondit le docteur en riant ; tu as une manire d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.</p> + +<p>Et voil comment fut clbr le passage de la ligne bord du <i>Victoria</i>.</p> + +<p>Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la cte basse et peu accidente ; au fond, les plateaux plus levs de l'Uganda et de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive : prs de trente milles l'heure.</p> + +<p>Les eaux du Nyanza, souleves avec violence, cumaient comme les vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balanaient 1ongtemps aprs les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossires furent-elles entrevues pendant cette rapide traverse.</p> + +<p> Le lac, dit le docteur, est videmment, par sa position leve, le rservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique ; le ciel lui rend en pluie ce qu'il enlve en vapeurs ses effluents Il me parat certain que le Nil doit y prendre sa source.</p> + +<p>—Nous verrons bien, rpliqua Kennedy.</p> + +<p>Vers neuf heures, la cte de l'ouest se rapprocha ; elle paraissait dserte et boise. Le vent s'leva un peu vers l'est, et l'on put entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manire se terminer par un angle trs ouvert, vers 240' de latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides cette extrmit du Nyanza ; mais entre elles une gorge profonde et sinueuse livrait passage une rivire bouillonnante.</p> + +<p>Tout en man uvrant son arostat, le docteur Fergusson examinait le pays d'un regard avide.</p> + +<p> Voyez ! s'cria-t-il, voyez, mes amis ! les rcits des Arabes taient exacts ! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukrou se dchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidit comparable notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds va certainement se confondre avec les flots de la Mditerrane ! C'est le Nil !</p> + +<p>—C'est le Nil ! rpta Kennedy, qui se laissait prendre l'enthousiasme de Samuel Fergusson.</p> + +<p>—Vive le Nil ! dit Joe, qui s'criait volontiers vive quelque chose quand il tait en joie.</p> + +<p>Des rochers normes embarrassaient et l le cours de cette mystrieuse rivire. L'eau cumait ; il se faisait des rapides et des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prvisions. Des montagnes environnantes se dversaient de nombreux torrents, cumants dans leur chute ; l'il les comptait par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau parpills, se croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient cette rivire naissante, qui se faisait fleuve aprs les avoir absorbs.</p> + +<p> Voil bien le Nil, rpta le docteur avec conviction. L'origine de son nom a passionn les savants comme l'origine de ses eaux ; on l'a fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait dans Neilos un nom arithmtique. N reprsentait 50, E 5, I 10, l'30, O 70, S 200 : ce qui fait le nombre des jours de l'anne] ; peu importe, aprs tout, puisqu'il a d livrer enfin le secret de ses sources !</p> + +<p>—Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identit de cette rivire et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue !</p> + +<p>—Nous aurons des preuves certaines, irrcusables, infaillibles, rpondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. </p> + +<p>Les montagnes se sparaient, faisant place des villages nombreux, des champs cultivs de ssame, de dourrah, de cannes sucre. Les tribus de ces contres se montraient agites, hostiles ; elles semblaient plus prs de la colre que de l'adoration ; elles pressentaient des trangers, et non des dieux. Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le <i>Victoria</i> dut se tenir hors de la porte des mousquets.</p> + +<p>Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.</p> + +<p>—Eh bien ! rpliqua Joe, tant pis pour ces indignes ; nous les priverons du charme de notre conversation.</p> + +<p>—Il faut pourtant que je descende, rpondit le docteur Fergusson, ne ft-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les rsultats de notre exploration.</p> + +<p>—C'est donc indispensable, Samuel ?</p> + +<p>—Indispensable, et nous descendrons, quand mme nous devrions faire le coup de fusil !</p> + +<p>—La chose me va, rpondit Kennedy en caressant sa carabine.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, mon matre, dit Joe en se prparant au combat.</p> + +<p>Ce ne sera pas la premire fois, rpondit le docteur, que l'on aura fait de la science les armes la main ; pareille chose est arrive un savant franais, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le mridien terrestre.</p> + +<p>—Sois tranquille, Samuel, et fie-toi tes deux gards du corps.</p> + +<p>—Y sommes-nous, Monsieur ?</p> + +<p>—Pas encore. Nous allons mme nous lever pour saisir la configuration exacte du pays. </p> + +<p>L'hydrogne se dilata, et, en moins de dix minutes, le <i>Victoria</i> planait une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol.</p> + +<p>On distinguait de l un inextricable rseau de rivires que le fleuve recevait dans son lit ; il en venait davantage de l'ouest, entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.</p> + +<p> Nous ne sommes pas quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le docteur en pointant sa tte, et moins de cinq milles du point atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec prcaution. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> s'abaissa de plus de deux mille pieds.</p> + +<p> Maintenant, mes amis, soyez prts tout hasard.</p> + +<p>—Nous sommes prts, rpondirent Dick et Joe.</p> + +<p>- -Bien ! </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> marcha bientt en suivant le lit du fleuve, et cent pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigne s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. Au deuxime degr, il forme une cascade pic de dix pieds de hauteur environ, et par consquent infranchissable.</p> + +<p> Voil bien la cascade indique par M. Debono, s'cria le docteur.</p> + +<p>Le bassin du fleuve s'largissait, parsem d'les nombreuses que Samuel Fergusson dvorait du regard ; il semblait chercher un point de repre qu'il n'apercevait pas encore.</p> + +<p>Quelques ngres s'tant avancs dans une barque au-dessous du ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les obligea regagner la rive au plus vite.</p> + +<p> Bon voyage ! leur souhaita Joe ; leur place, je ne me hasardera pas revenir ! j'aurais singulirement peur d'un monstre qui lance la foudre volont. </p> + +<p>Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la braqua vers une le couche au milieu du fleuve.</p> + +<p>Quatre arbres! s'cria-t-il ; voyez, l-bas ! </p> + +<p>En effet, quatre arbres isols s'levaient son extrmit.</p> + +<p>C'est l'le de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il.</p> + +<p>—Eh bien, aprs ? demanda Dick.</p> + +<p>—C'est l que nous descendrons, s'il plat Dieu !</p> + +<p>—Mais elle parat habite, Monsieur Samuel !</p> + +<p>—Joe a raison ; si je ne me trompe, voil un rassemblement d'une vingtaine d'indignes.</p> + +<p>—Nous les mettrons en fuite ; cela ne sera pas difficile, rpondit Fergusson.</p> + +<p>—Va comme il est dit, rpliqua le chasseur.</p> + +<p>Le soleil tait au znith. Le <i>Victoria</i> se rapprocha de l'le.</p> + +<p>Les ngres, appartenant la tribu de Makado, poussrent des cris nergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'corce. Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en clats.</p> + +<p>Ce fut une droute gnrale. Les indignes se prcipitrent dans le fleuve et le traversrent la nage ; des deux rives, il vint une grle de balles et une pluie de flches, mais sans danger pour l'arostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler terre.</p> + +<p> L'chelle ! s'cria le docteur. Suis-moi, Kennedy</p> + +<p>—Que veux-tu faire ?</p> + +<p>—Descendons ; il me faut un tmoin.</p> + +<p>—Me voici.</p> + +<p>—Joe, fais bonne garde.</p> + +<p>—Soyez tranquille, Monsieur, je rponds de tout.</p> + +<p> Viens, Dick ! dit le docteur en mettant pied terre.</p> + +<p>Il entrana son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient la pointe de l'le ; l, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang.</p> + +<p>Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.</p> + +<p> Regarde, dit-il.</p> + +<p>—Des lettres ! s'cria Kennedy.</p> + +<p>En effet, deux lettres graves sur le roc apparaissaient dans toute leur nettet. On lisait distinctement :</p> + +<p> A. D.</p> + +<p> A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature mme du voyageur qui a remont le plus avant le cours du Nil !</p> + +<p>—Voil qui est irrcusable, ami Samuel.</p> + +<p>—Es-tu convaincu maintenant !</p> + +<p>—C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. </p> + +<p>Le docteur regarda une dernire fois ces prcieuses initiales, dont il prit exactement la forme et les dimensions.</p> + +<p> Et maintenant, dit-il, au ballon !</p> + +<p>—Vite alors, car voici quelques indignes qui se prparent repasser le fleuve.</p> + +<p>—Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos compatriotes ! </p> + +<p>Dix minutes aprs, le <i>Victoria</i> s'enlevait majestueusement, pendant que le docteur Fergusson, en signe de succs, dployait le pavillon aux armes d'Angleterre.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XIX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Le Nil.—La Montagne tremblante.—Souvenir du pays.—Les rcits des Arahes.—Les Nyam-Nyam.—Rflexions senses de Joe.—Le <i>Victoria</i> court des bordes.—Les ascensions arostatiques.—Madame Blanchard.</font></p> +</blockquote> + +<p>Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la boussole.</p> + +<p>—Nord-nord-ouest.</p> + +<p>—Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela !</p> + +<p>—Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine gagner Gondokoro ; je le regrette, mais enfin nous avons reli les explorations de l'est celles du nord ; il ne faut pas se plaindre. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> s'loignait peu peu du Nil.</p> + +<p> Un dernier regard, fit le docteur, cette infranchissable latitude que les plus intrpides voyageurs n'ont jamais pu dpasser ! Voil bien ces intraitables tribus signales par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil.</p> + +<p>—Ainsi, demanda Kennedy, nos dcouvertes sont d'accord avec les pressentiments de la science</p> + +<p>—Tout fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont immerges dans un lac grand comme une mer ; c'est l qu'il prend naissance ; la posie y perdra sans doute ; on aimait supposer ce roi des fleuves une origine cleste ; les anciens l'appelaient du nom d'Ocan, et l'on n'tait pas loign de croire qu'il dcoulait directement du soleil ! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne ; il n'y aura peut-tre pas toujours des savants, il y aura toujours des potes.</p> + +<p>—On aperoit encore des cataractes, dit Joe.</p> + +<p>—Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrs de latitude. Rien n'est plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil !</p> + +<p>—Et l-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperois le sommet d'une montagne.</p> + +<p>—C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes ; toute cette contre a t visite par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des prils, qu'il a d affronter. </p> + +<p>Le vent portait alors le <i>Victoria</i> vers le nord-ouest. Pour viter le mont Logwek, il fallut chercher un courant plus inclin.</p> + +<p> Mes amis, dit le docteur ses deux compagnons, voici que nous commenons vritablement notre traverse africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l'inconnu dsormais. Le courage ne nous fera pas dfaut ?</p> + +<p>—Jamais, s'crirent d'une seule voix Dick et Joe.</p> + +<p>—En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! </p> + +<p>A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forts, des villages disperss, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies.</p> + +<p>En cette mmorable journe du 23 avril, pendant une marche de quinze heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq lieues].</p> + +<p>Mais cette dernire partie du voyage les avait laisss sous une impression triste. Un silence complet rgnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson tait-il absorb par ses dcouvertes ? Ses deux compagnons songeaient-ils cette traverse au milieu de rgions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans doute, ml de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des amis loigns. Joe seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne ft pas l du moment qu'elle tait absente ; mais il respecta le silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.</p> + +<p>A dix heures du soir, le <i>Victoria</i> mouillait par le travers de la Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble ds qu'un musulman y pose le pied] ; on prit un repas substantiel, et tous s'endormirent successivement sous la garde de chacun.</p> + +<p>Le lendemain, des ides plus sereines revinrent au rveil ; il faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon ct ; un djeuner, fort gay par Joe, acheva de remettre les esprits en belle humeur.</p> + +<p>La contre parcourue en ce moment est immense ; elle confin aux montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour ; quelque chose de grand comme l'Europe.</p> + +<p>Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose tre le royaume d'Usoga ; des gographes ont prtendu qu'il existait au centre de l'Afrique une vaste dpression, un immense lac central. Nous verrons si ce systme a quelque apparence de vrit.</p> + +<p>—Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Par les rcits des Arabes. Ces gens-l sont trs conteurs, trop conteurs peut-tre. Quelques voyageurs, arrivs Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contres centrales, ils les ont interrogs sur leur pays, ils ont runi un faisceau de ces documents divers, et en ont dduit des systmes. Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne se trompait pas sur l'origine du Nil.</p> + +<p>—Rien de plus juste, rpondit Kennedy.</p> + +<p>—C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont t tents. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la rectifier au besoin.</p> + +<p>—Est-ce que toute cette rgion est habite ? demanda Joe.</p> + +<p>—Sans doute, et mal habite.</p> + +<p>—Je m'en doutais.</p> + +<p>—Ces tribus parses sont comprises sous la dnomination gnrale de Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatope ; il reproduit le bruit de la mastication.</p> + +<p>—Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam !</p> + +<p>—Mon brave Joe, si tu tais la cause immdiate de cette onomatope, tu ne trouverais pas cela parfait.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ?</p> + +<p>— Que ces peuplades sont considres comme anthropophages.</p> + +<p>— Cela est-il certain ?</p> + +<p>—Trs certain ; on avait aussi prtendu que ces indignes taient pourvus d'une queue comme de simples quadrupdes ; mais on a bientt reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bte dont ils sont revtus.</p> + +<p>—Tant pis ! une queue est fort agrable pour chasser les moustiques.</p> + +<p>—C'est possible, Joe ; mais il faut relguer cela au rang des fables, tout comme les ttes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait certaines peuplades.</p> + +<p>—Des ttes de chiens ? Commode pour aboyer et mme pour tre anthropophage !</p> + +<p>—Ce qui est malheureusement avr, c'est la frocit de ces peuples, trs avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion.</p> + +<p>—Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu.</p> + +<p>—Voyez-vous cela ! dit le chasseur.</p> + +<p>—C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois tre mang dans un moment de disette, je veux que ce soit votre profit et celui de mon matre ! Mais nourrir ces moricauds, fi donc ! j'en mourrais de honte !</p> + +<p>—Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voil qui est entendu, nous comptons sur toi l'occasion.</p> + +<p>—A votre service, Messieurs.</p> + +<p>—Joe parle de la sorte, rpliqua le docteur, pour que nous prenions soin de lui, en l'engraissant bien.</p> + +<p>—Peut-tre ! rpondit Joe ; l'homme est un animal si goste ! </p> + +<p>Dans l'aprs-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du sol ; l'embrun permettait peine de distinguer les objets terrestres ; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprvu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrt.</p> + +<p>La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance par cette profonde obscurit.</p> + +<p>La mousson souffla avec une violence extrme pendant la matine du lendemain ; le vent s'engouffrait dans les cavits infrieures du ballon ; s'agitait violemment l'appendice par lequel pntraient les tuyaux de dilatation ; on dut les assujettir par des cordes, man uvre dont Joe s'acquitta fort adroitement.</p> + +<p>Il constata en mme temps que l'orifice de l'arostat demeurait hermtiquement ferm.</p> + +<p> Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson ; nous vitons d'abord la dperdition d'un gaz prcieux ; ensuite, nous ne laissons point autour de nous une trane inflammable, laquelle nous finirions par mettre le feu.</p> + +<p>—Ce serait un fcheux incident de voyage, dit Joe.</p> + +<p>—Est-ce que nous serions prcipits terre ? demanda Dick.</p> + +<p>—Prcipits, non ! Le gaz brlerait tranquillement, et nous descendrions peu peu. Pareil accident est arriv une aronaute franaise, madame Blanchard ; elle mit le feu son ballon en 1anant des pices d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas tue, sans doute, si sa nacelle ne se ft heurte une chemine, d'o elle fut jete terre.</p> + +<p>—Esprons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur ; jusqu'ici notre traverse ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui nous empche d'arriver notre but.</p> + +<p>—Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick ; les accidents, d'ailleurs, ont toujours t causs par l'imprudence des aronautes ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions arostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant caus la mort. En gnral, ce sont les attrissements et les dparts qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil cas, ne devons-nous ngliger aucune prcaution.</p> + +<p>—Voici l'heure du djeuner, dit Joe ; nous nous contenterons de viande conserve et de caf, jusqu' ce que M. Kennedy ait trouv moyen de nous rgaler d'un bon morceau de venaison.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La bouteille cleste.—Les figuiers-palmiers.—Les mammoth trees. L'arbre de guerre.—L'attelage ail.—Combats de deux peuplades.—Massacre.—Intervention divine.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le vent devenait violent et irrgulier. Le <i>Victoria</i> courait de vritables bordes dans les airs. Rejet tantt dans le nord, tantt dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.</p> + +<p> Nous marchons trs vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant les frquentes oscillations de l'aiguille aimante,</p> + +<p>—Le <i>Victoria</i> file avec une vitesse d'au moins trente lieues l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparat rapidement sous nos pieds. Tenez ! cette fort a l'air de se prcipiter au-devant de nous !</p> + +<p>—La fort est dj devenue une clairire, rpondit le chasseur.</p> + +<p>—Et la clairire un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. Voil-t-il des faces de ngres assez bahies !</p> + +<p>—C'est bien naturel, rpondit le docteur. Les paysans de France, la premire apparition des ballons, ont tir dessus, les prenant pour de monstres ariens ; il est donc permis un ngre du Soudan d'ouvrir de grands yeux.</p> + +<p>—Ma foi! dit Joe, pendant que le <i>Victoria</i> rasait un village cent pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon matre ; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront ; si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! </p> + +<p>Et, ce disant, il lana une bouteille, qui ne manqua pas de se briser en mille pices, tandis que les indignes se prcipitaient dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris.</p> + +<p>Un peu plus loin, Kennedy s'cria :</p> + +<p> Regardez donc cet arbre singulier ! il est d'une espce par en haut, et d'une autre par en bas.</p> + +<p>—Bon ! fit Joe ; voil un pays o les arbres poussent les uns sur les autres.</p> + +<p>—C'est tout simplement un tronc de figuier, rpondit le docteur, sur lequel il s'est rpandu un peu de terre vgtale. Le vent un beau jour y a jet une graine de palmier, et le palmier a pouss comme en plein champ.</p> + +<p>—Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre ; cela fera bien dans les parcs de Londres ; sans compter que ce serait un moyen de multiplier les arbres fruit ; on aurait des jardins en hauteur ; voil qui sera got de tous les petits propritaires. </p> + +<p>En ce moment, il fallut lever le <i>Victoria</i> pour franchir une fort d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians sculaires.</p> + +<p> Voil de magnifiques arbres, s'cria Kennedy ; je ne connais rien de beau comme l'aspect de ces vnrables forts. Vois donc, Samuel.</p> + +<p>—La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick ; et cependant elle n'aurait rien d'tonnant dans les forts du Nouveau-Monde.</p> + +<p>—Comment ! il existe des arbres plus levs ?</p> + +<p>—Sans doute, parmi ceux que nous appelons les mammouth trees. </p> + +<p>Ainsi, en Californie, on a trouv un cdre lev de quatre cent cinquante pieds, hauteur qui dpasse la tour du Parlement, et mme la grande pyramide d'gypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre mille ans d'existence.</p> + +<p>—Eh ! Monsieur, cela n'a rien d'tonnant alors ! Quand on vit quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille ? </p> + +<p>Mais, pendant l'histoire du docteur et la rponse de Joe, la fort avait dj fait place une grande runion de huttes circulairement disposes autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et Joe de s'crier sa vue :</p> + +<p>Eh bien ! s'il y a quatre mille ans que celui-l produit de pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. </p> + +<p>Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe taient des ttes frachement coupes, suspendues des poignards fixs dans l'corce.</p> + +<p>L'arbre de guerre des cannibales ! dit le docteur. Les Indiens enlvent la peau du crne, les Africains la tte entire.</p> + +<p>—Affaire de mode, dit Joe.</p> + +<p>Mais dj le village aux ttes sanglantes disparaissait l'horizon ; un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant ; des cadavres demi dvors, des squelettes tombant en poussire, des membres humains pars et l, taient laisss en pture aux hynes et aux chacals.</p> + +<p> Ce sont sans doute les corps des criminels ; ainsi que cela se pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux btes froces, qui achvent de les dvorer leur aise, aprs les avoir trangls d'un coup de dent.</p> + +<p>—Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'cossais. C'est plus sale, voil tout.</p> + +<p>—Dans les rgions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux, et peut-tre sa famille ; on y met le feu, et tout brle en mme temps. J'appelle cela de la cruaut, mais j'avoue avec Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. </p> + +<p>Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient l'horizon.</p> + +<p> Ce sont des aigles, s'cria Kennedy, aprs les avoir reconnus avec la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le notre.</p> + +<p>—Le ciel nous prserve de leurs attaques ! dit le docteur ; ils sont plutt craindre pour nous que les btes froces ou les tribus sauvages.</p> + +<p>—Bah ! rpondit le chasseur, nous les carterions coups de fusil.</p> + +<p>—J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir ton adresse ; le taffetas de notre ballon ne rsisterait pas un de leurs coups de bec ; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrays qu'attirs par notre machine.</p> + +<p>— Eh mais ! une ide, dit Joe, car aujourd'hui les ides me poussent par douzaines ; si nous parvenions prendre un attelage d'aigles vivants, nous les attacherions notre nacelle, et ils nous traneraient dans les airs !</p> + +<p>—Le moyen a t srieusement propos, rpondit le docteur ; mais je le crois peu praticable avec des animaux assez rtifs de leur naturel.</p> + +<p>—On les dresserait, reprit Joe ; au lieu de mors, on les guiderait avec des illres qui leur intercepteraient la vue ; borgnes, ils iraient droite ou gauche ; aveugles, ils s'arrteraient.</p> + +<p>—Permets-moi, mon brave Joe, de prfrer un vent favorable tes aigles attels ; cela cote moins cher nourrir, et c'est plus sr.</p> + +<p>—Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon ide. </p> + +<p>Il tait midi ; le <i>Victoria</i>, depuis quelque temps, se tenait une allure plus modre ; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait plus.</p> + +<p>Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des voyageurs ; ceux-ci se penchrent et aperurent dans une plaine ouverte un spectacle fait pour les mouvoir</p> + +<p>Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient voler des nues de flches dans les airs. Les combattants, avides de s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrive du <i>Victoria</i> ; ils taient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mle ; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blesss dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux voir.</p> + +<p>A l'apparition de l'arostat, il y eut un temps d'arrt ; les hurlements redoublrent ; quelques flches furent lances vers la nacelle, et l'une d'elles assez prs pour que Joe l'arrtt de la main.</p> + +<p> Montons hors de leur porte ! s'cria le docteur Fergusson! Pas d'imprudence ! cela ne nous est pas permis </p> + +<p>Le massacre continuait de part et d'autre, coups de haches et de sagaies ; ds qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se htait de lui couper la tte ; les femmes, mles cette cohue, ramassaient les ttes sanglantes et les empilaient chaque extrmit du champ de bataille ; souvent elles se battaient pour conqurir ce hideux trophe.</p> + +<p> L'affreuse scne ! s'cria Kennedy avec un profond dgot.</p> + +<p>—Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe Aprs cela, s'ils avaient un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.</p> + +<p>—J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur en brandissant sa carabine.</p> + +<p>—Non pas rpondit vivement le docteur ! non pas ! mlons-nous de ce qui nous regarde ? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rle de la Providence ? Fuyons au plus tt ce spectacle repoussant ! Si les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le thtre de leurs exploits, ils finiraient peut-tre par perdre le got du sang et des conqutes ! </p> + +<p>Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille athltique, jointe une force d'hercule D'une main il plongeait sa lance dans les ranges compactes de ses ennemis, et de l'autre y faisait de grandes troues coups de hache. A un moment, il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de sang, se prcipita sur un bless dont il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant sa bouche, il y mordit pleines dents.</p> + +<p> Ah ! dit Kennedy, l'horrible bte! je n'y tiens plus ! </p> + +<p>Et le guerrier, frapp d'une balle au front, tomba en arrire.</p> + +<p>A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers ; cette mort surnaturelle les pouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonn de la moiti des combattants.</p> + +<p> Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le docteur. Je suis coeur de ce spectacle. </p> + +<p>Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pt voir la tribu victorieuse, se prcipitant sur les morts et les blesss, se disputer cette chair encore chaude, et s'en repatre avidement.</p> + +<p> Pouah ! fit Joe, cela est repoussant ! </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> s'levait en se dilatant ; les hurlements de cette horde en dlire le poursuivirent pendant quelques instants ; mais enfin, ramen vers le sud, il s'loigna de cette scne de carnage et de cannibalisme.</p> + +<p>Le terrain offrait alors des accidents varis, avec de nombreux cours d'eau qui s'coulaient vers l'est ; ils se jetaient sans doute dans ces affluents du lac N ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume Lejean a donn de si curieux dtails.</p> + +<p>La nuit venue, le <i>Victoria</i> jeta l'ancre par 27 de longitude, et 4 20' de latitude septentrionale, aprs une traverse de 150 milles.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Rumeurs tranges.—Une attaque nocturne.—Kennedy et Joe dans l'arbre.—Deux coups de feu.— A moi ! moi !—Rponse en franais.—Le matin.—Le missionnaire.—Le plan de sauvetage.</font></p> +</blockquote> + +<p>La nuit se faisait trs obscure. Le docteur n'avait pu reconnatre le pays ; il s'tait accroch un arbre fort lev, dont il distinguait peine la masse confuse dans l'ombre.</p> + +<p>Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et minuit Dick vint le remplacer.</p> + +<p> Veille bien, Dick, veille avec grand soin.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau</p> + +<p>—Non ! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de nous ; je ne sais trop o le vent nous a ports ; un excs de prudence ne peut pas nuire.</p> + +<p>—Tu auras entendu les cris de quelques btes sauvages.</p> + +<p>—Non ! cela m'a sembl tout autre chose ; enfin, la moindre alerte, ne manque pas de nous rveiller.</p> + +<p>—Sois tranquille. </p> + +<p>Aprs avoir cout attentivement une dernire fois, le docteur, n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientt.</p> + +<p>Le ciel tait couvert d'pais nuages, mais pas un souffle n'agitait l'air. Le <i>Victoria</i>, retenu sur une seule ancre, n'prouvait aucune oscillation.</p> + +<p>Kennedy, accoud sur la nacelle de manire surveiller le chalumeau en activit, considrait ce calme obscur ; il interrogeait l'horizon, et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prvenus, son regard croyait parfois surprendre de vagues lueurs.</p> + +<p>Un moment mme il crut distinctement en saisir une deux cents pas de distance ; mais ce ne fut qu'un clair, aprs lequel il ne vit plus rien.</p> + +<p>C'tait sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l' il peroit dans les profondes obscurits.</p> + +<p>Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indcise, quand un sifflement aigu traversa les airs.</p> + +<p>tait-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit ? Sortait-il de lvres humaines</p> + +<p>Kennedy, sachant toute la gravit de la situation, fut sur le point d'veiller ses compagnons ; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou btes se trouvaient hors de porte ; il visita donc ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans l'espace.</p> + +<p>Il crut bientt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se glissaient vers l'arbre ; un rayon de lune qui filtra comme un clair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe d'individus s'agitant dans l'ombre.</p> + +<p>L'aventure des cynocphales lui revint l'esprit ; il mit la main sur l'paule du docteur.</p> + +<p>Celui-ci se rveilla aussitt.</p> + +<p> Silence, fit Kennedy, parlons voix basse.</p> + +<p>—Il y a quelque chose ?</p> + +<p>—Oui, rveillons Joe. </p> + +<p>Ds que Joe se fut lev, le chasseur raconta ce qu'il avait vu.</p> + +<p> Encore ces maudits singes ? dit Joe.</p> + +<p>—C'est possible ; mais il faut prendre ses prcautions.</p> + +<p>—Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'chelle.</p> + +<p>—Et pendant ce temps, rpartit le docteur, je prendrai mes mesures de manire pouvoir nous enlever rapidement.</p> + +<p>—C'est convenu.</p> + +<p>—Descendons, dit Joe.</p> + +<p>—Ne vous servez de vos armes qu' la dernire extrmit, dit le docteur ; il est inutile de rvler notre prsence dans ces parages. </p> + +<p>Dick et Joe rpondirent par un signe. Ils se laissrent glisser sans bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes branches que l'ancre avait mordue.</p> + +<p>Depuis quelques minuts, ils coutaient muets et immobiles dans le feuillage. A un certain froissement d'corce qui se produisit, Joe saisit la main de l'cossais.</p> + +<p> N'entendez-vous pas ?</p> + +<p>—Oui, cela approche.</p> + +<p>—Si c'tait un serpent ? Ce sifflement que vous avez surpris...</p> + +<p>—Non ! il avait quelque chose d'humain.</p> + +<p>—j'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me rpugnent.</p> + +<p>—Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants aprs.</p> + +<p>—Oui ! on monte, on grimpe.</p> + +<p>—Veille de ce ct, je me charge de l'autre.</p> + +<p>—Bien. </p> + +<p>Ils se trouvaient tous les deux isols au sommet d'une matresse branche, pousse droit au milieu de cette fort qu on appelle un baobab ; l'obscurit accrue par l'paisseur du feuillage tait profonde ; cependant Joe, se penchant l'oreille de Kennedy et lui indiquant la partie infrieure de l'arbre, dit :</p> + +<p> Des ngres. </p> + +<p>Quelques mots changs voix basse parvinrent mme jusqu'aux deux voyageurs.</p> + +<p>Joe paula son fusil.</p> + +<p> Attends, dit Kennedy.</p> + +<p>Des sauvages avaient en effet escalad le baobab ; ils surgissaient de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement, mais srement ; ils se trahissaient alors par les manations de leurs corps frotts d'une graisse infecte.</p> + +<p>Bientt deux ttes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au niveau mme de la branche qu'ils occupaient.</p> + +<p> Attention, dit Kennedy, feu ! </p> + +<p>La double dtonation retentit comme un tonnerre, et s'teignit au milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu.</p> + +<p>Mais, au milieu des hurlements, il s'tait produit un cri trange, inattendu, impossible ! Une voix humaine avait manifestement profr ces mots en franais :</p> + +<p> A moi ! moi ! </p> + +<p>Kennedy et Joe, stupfaits, regagnrent la nacelle au plus vite.</p> + +<p>Avez-vous entendu ? leur dit le docteur.</p> + +<p>—Sans doute ! ce cri surnaturel : A moi ! moi!</p> + +<p>—Un Franais aux mains de ces barbares !</p> + +<p>—Un voyageur !</p> + +<p>—Un missionnaire, peut-tre !</p> + +<p>—Le malheureux, s'cria le chasseur ? on l'assassine, on le martyrise ! </p> + +<p>Le docteur cherchait vainement dguiser son motion.</p> + +<p> On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Franais est tomb entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un secours inespr, une intervention providentielle. Nous ne mentirons pas cette dernire esprance. Est-ce votre avis ?</p> + +<p>—C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prts t'obir.</p> + +<p>—Combinons donc nos man uvres, et ds le matin, nous chercherons l'enlever.</p> + +<p>—Mais comment carterons-nous ces misrables ngres ? Demanda Kennedy.</p> + +<p>—Il est vident pour moi, dit le docteur, la manire dont ils ont dguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes feu ; nous devrons donc profiter de leur pouvante ; mais il faut attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'aprs la disposition des lieux.</p> + +<p>Ce pauvre malheureux ne doit pas tre loin, dit Joe, car...</p> + +<p>—A moi ! moi ! rpta la voix plus affaiblie.</p> + +<p>—Les barbares ! s'cria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit ?</p> + +<p>—Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, s'ils le tuent cette nuit ?</p> + +<p>—Ce n'est pas probable, mes amis ; ces peuplades sauvages font mourir leurs prisonniers au grand jour ; il leur faut du soleil !</p> + +<p>—Si je profitais de la nuit, dit l'cossais, pour me glisser vers ce malheureux ?</p> + +<p>—Je vous accompagne, Monsieur Dick</p> + +<p>—Arrtez mes amis ! arrtez ! Ce dessein fait honneur votre coeur et votre courage ; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus encore celui que nous voulons sauver.</p> + +<p>—Pourquoi cela ? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrays, disperss ! Ils ne reviendront pas.</p> + +<p>Dick, je t'en supplie, obis-moi ; j'agis pour le salut commun ; si, par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu !</p> + +<p>—Mais cet infortun qui attend, qui espre ! Rien ne lui rpond ! Personne ne vient son secours ! Il doit croire que ses sens ont t abuss, qu'il n'a rien entendu !...</p> + +<p>—On peut le rassurer, dit le docteur Fergusson.</p> + +<p>Et debout, au milieu de l'obscurit, faisant de ses mains un porte-voix, il s'cria avec nergie dans la langue de l'tranger :</p> + +<p> Qui que vous soyez, ayez confiance ! Trois amis veillent sur vous ! </p> + +<p>Un hurlement terrible lui rpondit, touffant sans doute la rponse du prisonnier.</p> + +<p> On l'gorge ! on va l'gorger ! s'cria Kennedy. Notre intervention n'aura servi qu' hter l'heure de son supplice ! Il faut agir !</p> + +<p>—Mais comment, Dick ! Que prtends-tu faire au milieu de cette obscurit ?</p> + +<p>—Oh ! s'il faisait jour ! s'cria Joe.</p> + +<p>—Eh bien, s'il faisait jour ? demanda le docteur d'un ton singulier.</p> + +<p>—Rien de plus simple, Samuel, rpondit le chasseur. Je descendrais terre et je disperserais cette canaille coups de fusil.</p> + +<p>—Et toi, Joe ? demanda Fergusson.</p> + +<p>—Moi, mon matre, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue.</p> + +<p>—Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis ?</p> + +<p>—Au moyen de cette flche que j'ai ramasse au vol, et laquelle j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant voix haute, puisque ces ngres ne comprennent pas notre langue.</p> + +<p>—Vos plans sont impraticables, mes amis ; la difficult la plus grande serait pour cet infortun de se sauver, en admettant qu'il parvint tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'pouvante jete par nos armes feu, ton projet russirait peut-tre ; mais s'il chouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de notre ct et agir autrement.</p> + +<p>—Mais agir tout de suite, rpliqua le chasseur.</p> + +<p>—Peut-tre ! rpondit Samuel en insistant sur ce mot.</p> + +<p>—Mon matre, tes-vous donc capable de dissiper ces tnbres !</p> + +<p>—Qui sait, Joe ?</p> + +<p>—Ah ! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier savant du monde. </p> + +<p>Le docteur se tut pendant quelques instants ; il rflchissait. Ses deux compagnons le considraient avec motion ; ils taient surexcits par cette situation extraordinaire. Bientt Fergusson reprit la parole :</p> + +<p> Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, puisque les sacs que nous avons emports : sont encore intacts. J'admets que ce prisonnier, un homme videmment puis par les souffrances, pse autant que l'un de nous ; il nous restera encore une soixantaine de livres jeter afin de monter plus rapidement</p> + +<p>—Comment comptes-tu donc man uvrer ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Voici, Dick : tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je jette une quantit de lest gale son poids, je n'ai rien chang l'quilibre du ballon ; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour chapper cette tribu de ngres, il me put employer des moyens plus nergiques que le chalumeau ; or, en prcipitant cet excdant de lest au moment voulu, je suis certain de m'enlever avec une grande rapidit.</p> + +<p>—Cela est vident.</p> + +<p>—Oui, mais il y a un inconvnient ; c'est que, pour descendre plus tard, je devrai perdre une quantit de gaz proportionnelle au surcrot de lest que j'aurai jet. Or, ce gaz est chose prcieuse ; mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme.</p> + +<p>—Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver !</p> + +<p>—Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de faon ce qu'ils puissent tre prcipits d'un seul coup.</p> + +<p>—Mais cette obscurit ?</p> + +<p>—Elle cache nos prparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront termins Ayez soin de tenir toutes les armes porte de notre main. Peut-tre faudra-t-il faire le coup de feu ; or nous avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent tre tirs en un quart de minute. Mais peut-tre n'aurons-nous pas besoin de recourir tout ce fracas. Etes-vous prts ?</p> + +<p>—Nous sommes prts, rpondit Joe.</p> + +<p>Les sacs taient disposs, les armes taient en tat.</p> + +<p> Bien ; fit le docteur. Ayez l'il tout. Joe sera charg de prcipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier ; mais que rien ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord ; dtacher l'ancre, et remonte promptement dans la nacelle. </p> + +<p>Joe se laissa glisser par le cble, et reparut au bout de quelques instants Le <i>Victoria</i> rendu libre flottait dans l'air, peu prs immobile.</p> + +<p>Pendant ce temps, le docteur s'assura de la prsence d'une suffisante quantit de gaz dans la caisse de mlange pour alimenter au besoin le chalumeau sans qu'il ft ncessaire de recourir pendant quelque temps l'action de la pile de Bunzen ; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isols qui servaient la dcomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon taills en pointe, qu'il fixa l'extrmit de chaque fil.</p> + +<p>Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient ; lorsque le docteur eut termin son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle ; il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes</p> + +<p>Soudain, une intense et blouissante lueur fut produite avec un insoutenable clat entre les deux pointes de charbon ; une gerbe immense de lumire lectrique brisait littralement l'obscurit de la nuit.</p> + +<p> Oh ! fit Joe, mon matre !</p> + +<p>—Pas un mot, dit le docteur</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La gerbe de lumire. — Le missionnaire.—Enlvement dans un rayon de lumire.—Le prtre lazariste.—Peu d'espoir.—Soins du docteur.—Une vie d'abngation.—Passage d'un volcan.</font></p> +</blockquote> + +<p>Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de lumire et l'arrta sur un endroit o des cris d'pouvante se firent entendre Ses deux compagnons y jetrent un regard avide.</p> + +<p>Le baobab au-dessus duquel se maintenait le <i>Victoria</i> presque immobile s'levait au centre d'une clairire ; entre des champs de ssame et de cannes sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse</p> + +<p>A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de ce poteau gisait une crature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de longs cheveux noirs, demi nu, maigre, ensanglant, couvert de blessures, la tte incline sur la poitrine, comme le Christ en croix.</p> + +<p>Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crne indiquaient encore la place d'une tonsure demi efface.</p> + +<p> Un missionnaire ! un prtre ! s'cria Joe.</p> + +<p>—Pauvre malheureux ! rpondit le chasseur.</p> + +<p>—Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! </p> + +<p>La foule des ngres, en apercevant le ballon, semblable une comte norme avec une queue de lumire clatante, fut prise d'une pouvante facile concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tte. Ses yeux brillrent d'un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inesprs.</p> + +<p> Il vit ! il vit ! s'cria Fergusson ; Dieu soit lou ! Ces sauvages sont plongs dans un magnifique effroi ! Nous le sauverons! Vous tes prts, mes amis.</p> + +<p>—Nous sommes prts Samuel.</p> + +<p>—Joe, teins le chalumeau. </p> + +<p>L'ordre du docteur fut excut. Une brise peine saisissable poussait doucement le <i>Victoria</i> au-dessus du prisonnier, en mme temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau tincelant qui dessinait a et l de rapides et vives plaques de lumire. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du <i>Victoria</i> qui projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurit.</p> + +<p>La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques ngres, plus audacieux, comprenant que leur victime allait leur chapper, revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer.</p> + +<p>Le prtre, agenouill, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'tait pas mme li ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment o la nacelle arriva prs du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le prtre bras-le-corps, le dposa dans la nacelle, l'instant mme o Joe prcipitait brusquement les deux cents livres de lest.</p> + +<p>Le docteur s'attendait monter avec une rapidit extrme ; mais, contrairement ses prvisions, le ballon, aprs s'tre lev de trois quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile !</p> + +<p> Qui nous retient ? s'cria-t-il avec l'accent la terreur.</p> + +<p>Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris froces.</p> + +<p> Oh ! s'cria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est accroch au-dessous de la nacelle !</p> + +<p>—Dick ! Dick ! s'cria le docteur, la caisse eau ! </p> + +<p>Dick comprit la pense de son ami, et soulevant une des caisses eau qui pesait plus de cent livres, il la prcipita par-dessus le bord.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, subitement dlest, fit un bond de trois cents pieds dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, laquelle le prisonnier chappait dans un rayon d'une blouissante lumire.</p> + +<p> Hurrah ! s'crirent les deux compagnons du docteur.</p> + +<p>Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta plus de mille pieds d'lvation.</p> + +<p> Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'quilibre.</p> + +<p> Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lche, rpondit tranquillement Samuel Fergusson.</p> + +<p>Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains tendues, tournoyant dans 1 espace, et bientt se brisant contre terre. Le docteur carta alors les deux fils lectriques, et l'obscurit redevint profonde. Il tait une heure du matin.</p> + +<p>Le Franais vanoui ouvrit enfin les yeux.</p> + +<p> Vous tes sauv, lui dit le docteur.</p> + +<p>—Sauv, rpondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauv d'une mort cruelle ! Mes frres, je vous remercie ; mais mes jours sont compts, mes heures mme, et je n'ai plus beaucoup de temps vivre ! </p> + +<p>Et le missionnaire, puis, retomba dans son assoupissement.</p> + +<p> Il se meurt, s'cria Dick.</p> + +<p>—Non, non, rpondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible ; couchons-le sous la tente. </p> + +<p>Ils tendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, o le fer et le feu avaient laiss en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il tendit sur les plaies aprs les avoir laves ; ces soins, il les donna adroitement avec l'habilet d'un mdecin ; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les lvres du prtre.</p> + +<p>Celui-ci pressa faiblement ses lvres compatissantes et eut peine la force de dire : Merci ! merci ! </p> + +<p>Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu ; il ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.</p> + +<p>Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hte, avait t dlest de prs de cent quatre-vingts livres ; il se maintenait donc sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considrer pendant quelques instants le prtre assoupi.</p> + +<p> Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoy dit le chasseur. As-tu quelque espoir ?</p> + +<p>—Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.</p> + +<p>—Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec motion Savez-vous qu'il faisait l des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades !</p> + +<p>—Cela n'est pas douteux, rpondit le chasseur.</p> + +<p>Pendant toute cette journe, le docteur ne voulut pas que le sommeil du malheureux fut interrompu ; c'tait un long assoupissement, entrecoup de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiter Fergusson.</p> + +<p>Vers le soir, le <i>Victoria</i> demeurait stationnaire au milieu de l'obscurit, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux cts du malade, Fergusson veillait la sret de tous.</p> + +<p>Le lendemain au matin, le <i>Victoria</i> avait peine driv dans l'ouest La journe s'annonait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.</p> + +<p> Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson .</p> + +<p>—Mieux peut-tre, rpondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus que dans un rve ! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est pass ! Qui tes-vous, afin que vos noms ne soient pas oublis dans ma dernire prire ?</p> + +<p>—Nous sommes des voyageurs anglais, rpondit Samuel ; nous avons tent de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le bonheur de vous sauver.</p> + +<p>—La science a ses hros, dit le missionnaire</p> + +<p>—Mais la religion a ses martyrs, rpondit l'cossais.</p> + +<p>—Vous tes missionnaire ? demanda le docteur.</p> + +<p>—Je suis un prtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoys vers moi, le ciel en soit lou ! Le sacrifice de ma vie tait fait ! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la France ! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans ?</p> + +<p>—Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'cria Kennedy.</p> + +<p>—Ce sont des mes racheter, dit le jeune prtre, des frres ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. </p> + +<p>Samuel Fergusson, rpondant au dsir du missionnaire, l'entretint longuement de la France.</p> + +<p>Celui-ci l'coutait avidement et des larmes coulrent de ses yeux. Le pauvre jeune homme prenait tour tour les mains de Kennedy et de Joe dans les siennes, brlantes de fivre ; le docteur lui prpara quelques tasses de th qu'il but avec plaisir ; il eut alors la force de se relever un peu et de sourire en se voyant emport dans ce ciel si pur !</p> + +<p> Vous tes de hardis voyageurs, dit-il, et vous russirez dans votre audacieuse entreprise ; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous !... </p> + +<p>La faiblesse du jeune prtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son motion ; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient arrach au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafrachir ses membres brlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le malade renaissait peu peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, sinon la vie.</p> + +<p>Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupes.</p> + +<p> Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends, et cela vous fatiguera moins. </p> + +<p>Le missionnaire tait un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en plein Morbihan ; ses premiers instincts l'entranrent vers la carrire ecclsiastique ; cette vie d'abngation il voulut encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prtres de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur ; vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalires de l'Afrique. Et de l peu peu, franchissant les obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avana jusqu'au sein des tribus qui habitent les affluents du Nil suprieur ; pendant deux ans, sa religion fut repousse, son zle fut mconnu, ses charits furent malaiss ; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en butte mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu disperse et lui laiss pour mort aprs un de ces combats si frquents de peuplade peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, il continua son plerinage vanglique. Son temps le plus paisible fut celui o on le prit pour un fou il s'tait familiaris avec les idiomes de ces contres ; il catchisait. Enfin, pendant deux longues annes encore, il parcourut ces rgions barbares, pouss par cette force surhumaine qui vient de Dieu ; depuis un an, il rsidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nomme Barafri, l'une des plus sauvages. Le chef tant mort il y a quelques jours, ce fut lui qu'on attribua cette mort inattendue ; on rsolut de l'immoler ; depuis quarante heures dj durait son supplice ; ainsi que l'avait suppos le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes feu, la nature l'emporta : A moi ! moi ! s'cria-t-il, et il crut avoir rv, lorsqu'une voix venue du ciel lui lana des paroles de consolation.</p> + +<p> Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu !</p> + +<p>—Esprez encore, lui rpondit le docteur ; nous sommes prs de vous ; nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arrach au supplice.</p> + +<p>—Je n'en demande pas tant au ciel, rpondit le prtre rsign ! Bni soit Dieu de m'avoir donn avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. </p> + +<p>Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journe se passa ainsi entre l'espoir et la crainte, Kennedy trs mu et Joe s'essuyant les yeux l'cart.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir mnager son prcieux fardeau.</p> + +<p>Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes plus leves, on et pu croire une vaste aurore borale ; le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phnomne.</p> + +<p> Ce ne peut tre qu'un volcan en activit, dit-il.</p> + +<p>—Mais le vent nous porte au-dessus, rpliqua Kennedy.</p> + +<p>—Eh bien ! nous le franchirons une hauteur rassurante. </p> + +<p>Trois heures aprs le <i>Victoria</i> se trouvait en pleines montagnes ; sa position exacte tait par 24 15' de longitude et 4 42' de latitude ; devant lui, un ciel embras dversait des torrents de lave en fusion, et projetait des quartiers de roches une grande lvation ; il y avait des coules de feu liquide qui retombaient en cascades blouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixit constante, portait le ballon vers cette atmosphre incendie.</p> + +<p>Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le chalumeau fut dvelopp toute flamme, et le <i>Victoria</i> parvint six mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises.</p> + +<p>De son lit de douleur, le prtre mourant put contempler ce cratre en feu d'o s'chappaient avec fracas mille gerbes blouissantes.</p> + +<p> Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans ses plus terribles manifestations ! </p> + +<p>Cet panchement de laves en ignition revtait les flancs de la montagne d'un vritable tapis de flammes ; l'hmisphre infrieur du ballon resplendissait dans la nuit ; une chaleur torride montait jusqu' la nacelle, et le docteur Fergusson eut hte de fuir cette prilleuse situation.</p> + +<p>Vers dix heures du soir, la montagne n'tait plus qu'un point rouge l'horizon, et le <i>Victoria</i> poursuivait tranquillement son voyage dans une zone moins leve.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Colre de Joe.—La mort d'un juste.—La veille du corps.—Aridit. - L'ensevelissement.—Les blocs de quartz.—Hallucination de Joe.—Un lest prcieux.—Relvement des montagnes aurifres.—Commencement des dsespoirs de Joe.</font></p> +</blockquote> + +<p>Une nuit magnifique s'tendait sur la terre. Le prtre s'endormit dans une prostration paisible. Il n'en reviendra pas, dit Joe ! Pauvre jeune homme ! trente ans peine !</p> + +<p>—Il s'teindra dans nos bras ! dit le docteur avec dsespoir. Sa respiration dj si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour le sauver !</p> + +<p>—Les infmes gueux ! s'criait Joe, que ces subites colres prenaient de temps autre. Et penser que ce digne prtre a trouv encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner !</p> + +<p>—Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernire nuit peut-tre. Il souffrira peu dsormais, et sa mort ne sera qu'un paisible sommeil. </p> + +<p>Le mourant pronona quelques paroles entrecoupes ; le docteur s'approcha ; la respiration du malade devenait embarrasse ; il demandait de l'air ; les rideaux furent entirement retirs, et il aspira avec dlices les souffles lgers de cette nuit transparente ; les toiles lui adressaient leur tremblante lumire, et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.</p> + +<p>Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui rcompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette de reconnaissance !</p> + +<p>—Esprez encore, lui rpondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d't.</p> + +<p>—La mort est l, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder en face ! La mort, commencement des choses ternelles, n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi genoux, mes frres, je vous en prie ! </p> + +<p>Kennedy le souleva ; ce fut piti de voir ses membres sans forces se replier sous lui.</p> + +<p> Mon Dieu ! mon Dieu ! s'cria l'aptre mourant, ayez piti de moi ! </p> + +<p>Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clarts, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'levait comme dans une assomption miraculeuse, il semblait dj revivre de l'existence nouvelle.</p> + +<p>Son dernier geste fut une bndiction suprme ses amis d'un jour.</p> + +<p>Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses larmes.</p> + +<p> Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! </p> + +<p>Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillrent pour prier en silence.</p> + +<p> Demain matin, reprit bientt Fergusson, nous l'ensevelirons dans cette terre d'Afrique arrose de son sang. </p> + +<p>Pendant le reste de la nuit, le corps fut veill tour tour par le docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence ; chacun pleurait.</p> + +<p>Le lendemain, le vent venait du sud, et le <i>Victoria</i> marchait assez lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes ; l des cratres teints, ici des ravins incultes ; pas une goutte d'eau sur ces crtes dessches ; des rocs amoncels, des blocs erratiques, des marnires blanchtres, tout dnotait une strilit profonde.</p> + +<p>Vers midi, le docteur, pour procder l'ensevelissement du corps, rsolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation primitive, les montagnes environnantes devaient l'abriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun arbre qui pt lui offrir un point d'arrt.</p> + +<p>Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre Kennedy, par suite de sa perte de lest lors de l'enlvement du prtre, il ne pouvait descendre maintenant qu' la condition de lcher une quantit proportionnelle de gaz ; il ouvrit donc la soupape du ballon extrieur. L'hydrogne fusa, et le <i>Victoria</i> s'abaissa tranquillement vers le ravin.</p> + +<p>Ds que la nacelle toucha terre, le docteur ferma sa soupape ; Joe sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extrieur, et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientt remplacrent son propre poids ; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientt entass dans la nacelle plus de cinq cents livres de pierres ; alors le docteur et Kennedy purent descendre leur tour. Le <i>Victoria</i> se trouvait quilibr, et sa force ascensionnelle tait impuissante l'enlever.</p> + +<p>D'ailleurs, i1 ne fallut pas employer une grande quantit de ces pierres, car les blocs ramasss par Joe taient d'une pesanteur extrme, ce qui veilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol tait parsem de quartz et de roches porphyriteuses.</p> + +<p> Voil une singulire dcouverte, se dit mentalement le docteur.</p> + +<p>Pendant ce temps, Kennedy et Joe allrent quelques pas choisir un emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrme dans ce ravin encaiss comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d'aplomb ses rayons brlants.</p> + +<p>Il fallut d'abord dblayer le terrain des fragments de roc qui l'encombraient ; puis une fosse fut creuse assez profondment pour que les animaux froces ne pussent dterrer le cadavre.</p> + +<p>Le corps du martyr y fut dpos avec respect.</p> + +<p>La terre retomba sur ces dpouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments de roches furent disposs comme un tombeau.</p> + +<p>Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses rflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour.</p> + +<p> A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy.</p> + +<p>—A un contraste bizarre de la nature, un singulier effet du hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abngation, ce pauvre de coeur a t enseveli ?</p> + +<p>—Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'cossais.</p> + +<p>—Ce prtre, qui avait fait v u de pauvret, repose maintenant dans une mine d'or !</p> + +<p>—Une mine d'or ! s'crirent Kennedy et Joe.</p> + +<p>—Une mine d'or, rpondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une grande puret.</p> + +<p>—Impossible ! impossible! rpta Joe.</p> + +<p>—Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardois sans rencontrer des ppites importantes. </p> + +<p>Joe se prcipita comme un fou sur ces fragments pars. Kennedy n'tait pas loin de l'imiter.</p> + +<p>Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son matre.</p> + +<p>—Monsieur, vous en parlez votre aise.</p> + +<p>—Comment ! un philosophe de ta trempe...</p> + +<p>—Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.</p> + +<p>—Voyons ! rflchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse nous ne pouvons pas l'emporter.</p> + +<p>—Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple !</p> + +<p>—C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hsitais mme te faire part de cette dcouverte, dans la crainte d'exciter tes regrets.</p> + +<p>—Comment ! dit Joe, abandonner ces trsors! Une fortune nous ! bien nous ! la laisser !</p> + +<p>—Prends garde, mon ami. Est-ce que la fivre de l'or te prendrait ? est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseign la vanit des choses humaines ?</p> + +<p>—Tout cela est vrai, rpondit Joe ; mais enfin, de l'or ! Monsieur Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas ramasser un peu de ces millions ?</p> + +<p>—Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons pas la rapporter.</p> + +<p>—C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas aisment dans la poche.</p> + +<p>—Mais enfin, rpondit Joe, pouss dans ses derniers retranchements ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest ?</p> + +<p>—Eh bien ! j'y consens, dit Fergusson ; mais tu ne feras pas trop la grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord.</p> + +<p>—Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de l'or !</p> + +<p>—Oui, mon ami ; c'est un rservoir o la nature a entass ses trsors depuis des sicles ; il y a l de quoi enrichir des pays tout entiers ! Une Australie et une Californie runies au fond d'un dsert !</p> + +<p>—Et tout cela demeurera inutile !</p> + +<p>—Peut-tre ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.</p> + +<p>—Ce sera difficile, rpliqua Joe d'un air contrit.</p> + +<p>—Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai, et, ton retour en Angleterre, tu en feras part tes concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur.</p> + +<p>—Allons, mon matre, je vois bien que vous avez raison ; je me rsigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce prcieux minerai. Ce qui restera la fin du voyage sera toujours autant de gagn.</p> + +<p>Et Joe se mit l'ouvrage ; il y allait de bon coeur ; il eut bientt entass prs de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or se trouve renferm comme dans une gangue d'une grande duret.</p> + +<p>Le docteur le regardait faire en souriant ; pendant ce travail, il prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22 23 de longitude, et 4 55'de latitude septentrionale.</p> + +<p>Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le corps du pauvre Franais, il revint vers la nacelle.</p> + +<p>Il et voulu dresser une croix modeste et grossire sur ce tombeau abandonn au milieu des dserts de l'Afrique ; mais pas un arbre ne croissait aux environs.</p> + +<p> Dieu la reconnatra, dit-il.</p> + +<p>Une proccupation assez srieuse se glissait aussi dans l'esprit de Fergusson ; il aurait donn beaucoup de cet or pour trouver un peu d'eau ; il voulait remplacer celle qu'il avait jete avec la caisse pendant l'enlvement du ngre, mais c'tait chose impossible dans ces terrains arides ; cela ne laissait pas de l'inquiter ; oblig d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commenait se trouver court pour les besoins de la soif ; il se promit donc de ne ngliger aucune occasion de renouveler sa rserve.</p> + +<p>De retour la nacelle, il la trouva encombre par les pierres de l'avide Joe ; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trsors du ravin.</p> + +<p>Le docteur alluma son chalumeau ; le serpentin s'chauffa, le courant d'hydrogne se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le ballon ne bougea pas.</p> + +<p>Joe le regardait faire avec inquitude et ne disait mot.</p> + +<p> Joe, fit le docteur.</p> + +<p>Joe ne rpondit pas.</p> + +<p> Joe, m'entends-tu ? </p> + +<p>Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.</p> + +<p> Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantit de ce minerai terre.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, vous m'avez permis</p> + +<p>—Je t'ai permis de remplacer le lest, voil tout.</p> + +<p>—Cependant.</p> + +<p>—Veux-tu donc que nous restions ternellement dans ce dsert ! </p> + +<p>Il jeta un regard dsespr vers Kennedy ; mais le chasseur prit l'air d'un homme qui n'y pouvait rien.</p> + +<p> Eh bien, Joe ?</p> + +<p>—Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entt.</p> + +<p>—Mon chalumeau est allum, tu le vois bien ! mais le ballon ne s'enlvera que lorsque tu l'auras dlest un peu. </p> + +<p>Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains ; c'tait un poids de trois ou quatre livres ; il le jeta.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> ne bougea pas.</p> + +<p> Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore</p> + +<p>—Pas encore, rpondit le docteur. Continue. </p> + +<p>Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait toujours immobile. Joe plit.</p> + +<p> Mon pauvre garon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me trompe, environ quatre cents livres ; il faut donc te dbarrasser d'un poids au moins gal au notre, puisqu'il nous remplaait.</p> + +<p>—Quatre cents livres jeter ! s'cria Joe piteusement.</p> + +<p>—Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! </p> + +<p>Le digne garon, poussant de profonds soupirs, se mit dlester le ballon. De temps en temps il s'arrtait :</p> + +<p>Nous montons ! disait-il.</p> + +<p>—Nous ne montons pas, lui tait-il invariablement rpondu.</p> + +<p>—Il remue, dit-il enfin.</p> + +<p>—Va encore, rptait Fergusson.</p> + +<p>— Il monte ! j'en suis sr.</p> + +<p>—Va toujours, rpliquait Kennedy.</p> + +<p>Alors Joe, prenant un dernier bloc avec dsespoir, le prcipita en dehors de la nacelle. Le <i>Victoria</i> s'leva d'une centaine de pieds, et, le chalumeau aidant, il dpassa bientt les cimes environnantes.</p> + +<p> Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si nous parvenons garder cette provision jusqu' la fin du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. </p> + +<p>Joe ne rpondit rien et s'tendit moelleusement sur son lit de minerai.</p> + +<p> Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce mtal sur le meilleur garon du monde. Que de passions, que d'avidits, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille mine ! Cela est attristant. </p> + +<p>Au soir, le <i>Victoria</i> s'tait avanc de quatre-vingt-dix milles dans l'ouest ; il se trouvait alors en droite ligne quatorze cents milles de Zanzibar.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXIV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Le vent tombe.—Les approches du Dsert.—Le dcompte de la provision d'eau.—Les nuits de l'quateur.—Inquitudes de Samuel Fergusson.—La situation telle qu'elle est. nergique rponses de Kennedy et de Joe.—Encore une nuit.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le <i>Victoria</i>, accroch un arbre solitaire et presque dessch, passa la nuit dans une tranquillit parfaite ; les voyageurs purent goter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin ; les motions des journes prcdentes leur avaient laiss de tristes souvenirs.</p> + +<p>Vers le matin, le ciel reprit sa limpidit brillante et sa chaleur. Le ballon s'leva dans les airs ; aprs plusieurs essais infructueux, il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest.</p> + +<p> Nous n'avanons plus, dit le docteur ; si je ne me trompe, nous avons accompli la moiti de notre voyage peu prs en dix jours ; mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d'autant plus fcheux que nous sommes menacs de manquer d'eau.</p> + +<p>—Mais nous en trouverons, rpondit Dick ; il est impossible de ne pas rencontrer quelque rivire, quelque ruisseau, quelque tang, dans cette vaste tendue de pays.</p> + +<p>—Je le dsire.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche ? </p> + +<p>Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garon ; il le faisait d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant prouv les hallucinations de Joe ; mais, n'en ayant rien fait paratre, il se posait en esprit fort ; le tout en riant, du reste.</p> + +<p>Joe lui lana un coup d' il piteux. Mais le docteur ne rpondit pas. Il songeait, non sans de secrtes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara ; l, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits o se dsaltrer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres dpressions du sol.</p> + +<p>Ces prcautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifi la disposition d'esprit des trois voyageurs ; ils parlaient moins ; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres penses.</p> + +<p>Le digne Joe n'tait plus le mme depuis que ses regards avaient plong dans cet ocan d'or ; il se taisait ; il considrait avec avidit ces pierres entasses dans la nacelle. sans valeur aujourd'hui, inestimables demain.</p> + +<p>L'aspect de cette partie de l'Afrique tait inquitant d'ailleurs. Le dsert se faisait peu peu. Plus un village, pas mme une runion de quelques huttes ; La vgtation se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyreux de l'cosse, un commencement de sables blanchtres et des pierres de feu, quelques lentisques et des boissons pineux. Au milieu de cette strilit, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en artes de roches vives et tranchantes. Ces symptmes d'aridit donnaient penser au docteur Fergusson.</p> + +<p>Il ne semblait pas qu'une caravane et jamais affront cette contre dserte ; elle aurait laiss des traces visibles de campement, les ossements blanchis de ses hommes ou de ses btes. Mais rien Et l'on sentait que bientt une immensit de sable s'emparerait de cette rgion dsole.</p> + +<p>Cependant on ne pouvait reculer ; il fallait aller en avant ; le docteur ne demandait pas mieux ; il eut souhait une tempte pour l'entranerait del de ce pays. Et pas un nuage au ciel ! A la fin de cette journe, le <i>Victoria</i> n avait pas franchi trente milles.</p> + +<p>Si l'eau n'eut pas manqu ! Mais il en restait en tout trois gallons [Treize litres et demi environ] ! Fergusson mit de ct un gallon destin tancher la soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix degrs [50 centigrades] rendait intolrable ; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau ; ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; or le chalumeau en dpensait neuf pieds cubes par heure environ ; on ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela tait rigoureusement mathmatique.</p> + +<p> Cinquante-quatre heures ! dit-il ses compagnons. Or, comme je suis bien dcid ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau tout prix. J'ai cru devoir vous prvenir de cette situation grave, mes amis, car je ne rserve qu'un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre une ration svre.</p> + +<p>—Rationne-nous, rpondit le chasseur ; mais il n'est pas encore temps de se dsesprer ; nous avons trois jours devant nous, dis-tu ?</p> + +<p>—Oui, mon cher Dick.</p> + +<p>—Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours i1 sera temps de prendre un parti ; jusque-l redoublons de vigilance. </p> + +<p>Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesure ; la quantit d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs ; mais il fallait se dfier de cette liqueur plus propre altrer qu' rafrachir.</p> + +<p>La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui prsentait une forte dpression. Sa hauteur tait peine de huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur ; elle lui rappela les prsomptions des gographes sur l'existence d'une vaste tendue d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ; or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile.</p> + +<p>A la nuit paisible, sa magnificence toile, succdrent le jour immuable et les rayons ardents du soleil ; ds ses premires lueurs, la temprature devenait brlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du dpart, et pendant un temps, assez long le <i>Victoria</i> demeura sans mouvement dans une atmosphre de plomb.</p> + +<p>Le docteur aurait pu chapper cette chaleur intense en s'levant dans des zones suprieures ; mais il fallait dpenser une plus grande quantit d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son arostat cent pieds du sol ; l, un courant faible le poussait vers l'horizon occidental.</p> + +<p>Le djeuner se composa d'un peu de viande sche et de pemmican. Vers midi, le <i>Victoria</i> avait peine fait quelques milles.</p> + +<p> Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous obissons.</p> + +<p>—Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voil une de ces occasions o un propulseur ne serait pas ddaigner.</p> + +<p>—Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dpenst pas d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la mme ; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien invent qui ft praticable. Les ballons en sont encore au point o se trouvaient les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans imaginer les aubes et les hlices ; nous avons donc le temps d'attendre.</p> + +<p>—Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant.</p> + +<p>—Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle dilate l'hydrogne de l'arostat et ncessite une : flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'tions pas bout de liquide, nous n'aurions pas l'conomiser. Ah ! maudit sauvage qui nous a cot cette prcieuse caisse !</p> + +<p>—Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ?</p> + +<p>—Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortun une mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetes nous seraient bien utiles ; c'taient encore douze ou treize jours de marche assurs, et de quoi traverser certainement ce dsert.</p> + +<p>—Nous avons fait au moins la moiti du voyage ? demanda Joe.</p> + +<p>—Comme distance, oui ; comme dure, non, si le vent nous abandonne. Or il a une tendance diminuer tout fait.</p> + +<p>—Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre ; nous nous en sommes assez bien tirs jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est impossible de me dsesprer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui vous le dis.</p> + +<p>Le sol, cependant, se dprimait de mille en mille ; les ondulations des montagnes aurifres venaient mourir sur la plaine ; c'taient les derniers ressauts d'une nature puise. Les herbes parses remplaaient les beaux arbres de l'est ; quelques bandes d'une verdure altre luttaient encore contre l'envahissement des sables ; les grandes roches tombes des sommets lointains, crases dans leur chute, s'parpillaient en cailloux aigus, qui bientt se feraient sable grossier, puis poussire impalpable.</p> + +<p> Voici l'Afrique, telle que tu te la reprsentais, Joe ; j'avais raison de te dire : Prends patience !</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur, rpliqua Joe, voil qui est naturel, au moins ! de la chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher autre chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais pas confiance dans vos forts et vos prairies ; c'est un contre-sens ! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne d'Angleterre. Voici la premire fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fch d'en goter un peu. </p> + +<p>Vers le soir, le docteur constata que le <i>Victoria</i> n'avait pas gagn vingt milles pendant cette journe brlante. Une obscurit chaude l'enveloppa ds que le soleil eut disparu derrire, un horizon trac avec la nettet d'une ligne droite.</p> + +<p>Le lendemain tait le 1er mai, un jeudi ; mais les jours se succdaient avec une monotonie dsesprante ; le matin valait le matin qui l'avait prcd ; midi jetait profusion ses mmes rayons toujours inpuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur parse que le jour suivant devait lguer encore la nuit suivante. Le vent, peine sensible, devenait plutt une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment o cette haleine s'teindrait elle-mme.</p> + +<p>Le docteur ragissait contre la tristesse de cette situation ; il conservait le calme et le sang-froid d'un coeur aguerri. Sa lunette la main, il interrogeait tous les points de l'horizon ; il voyait dcrotre insensiblement les dernires collines et s'effacer la dernire vgtation ; devant lui s'tendait toute l'immensit du dsert.</p> + +<p>La responsabilit qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il n'en laisst rien paratre. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, il les avait entrans au loin, presque par la force de l'amiti ou du devoir. Avait-il bien agit ? N'tait-ce pas tenter les voies dfendues ? N'essayait-il pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il pas rserv des sicles plus reculs la connaissance de ce continent ingrat !</p> + +<p>Toutes ces penses, comme il arrive aux heures de dcouragement, se multiplirent dans sa tte, et, par une irrsistible association d'ides, Samuel s'emportait au-del de la logique et du raisonnement. Aprs avoir constat ce qu'il n'et pas d faire. il se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des courants suprieurs qui le repousseraient vers des contres moins arides. Sr du pays pass, il ignorait le pays venir ; aussi, sa conscience parlant haut, il rsolut de s'expliquer franchement avec ses deux compagnons ; il leur exposa nettement la situation ; il leur montra ce qui avait t fait et ce qui restait faire ; la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins ; quelle tait leur opinion ?</p> + +<p>Je n'ai d'autre opinion que celle de mon matre, rpondit Joe. Ce qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui o il ira, j'irai.</p> + +<p>—Et toi, Kennedy !</p> + +<p>—Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme me dsesprer ; personne n'ignorait moins que moi les prils de l'entreprise ; mais je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc toi corps et me. Dans la situation prsente, mon avis est que nous devons pers-vrer, aller jusqu'au bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur nous.</p> + +<p>—Merci, mes dignes amis, rpondit le docteur vritablement mu. Je m'attendais tant de dvouement ; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore une fois, merci. </p> + +<p>Et ces trois hommes se serrrent la main avec effusion.</p> + +<p> coutez-moi, reprit Fergusson. D'aprs mes relvements, nous ne sommes pas plus de trois cents milles du golfe de Guine ; le dsert ne peut donc s'tendre indfiniment, puisque la cte est habite et reconnue jusqu' une certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette cte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits o renouveler notre provision d'eau.</p> + +<p>Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en calme plat au milieu des airs.</p> + +<p>—Attendons avec rsignation, dit le chasseur.</p> + +<p>Mais chacun son tour interrogea vainement l'espace pendant cette interminable journe ; rien n'apparut qui pt faire natre une esprance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux s'allongrent en longues lignes de feu sur cette plate immensit. C'tait le dsert.</p> + +<p>Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant dpens, ainsi que le jour prcdent, cent trente pieds cube de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit durent tre sacrifies l'tanchement d'une soit ardente.</p> + +<p>La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit pas.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Un peu de philosophie.—Un nuage l'horizon.—Au milieu d'un brouillard.—Le ballon inattendu.—Les signaux.—Vue exacte du Victoria.—Les palmiers.—Traces d'une caravane.—Le puits au milieu du dsert.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain, mme puret du ciel, mme immobilit de l'atmosphre.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> s'leva jusqu' une hauteur de cinq cents pieds ; mais c'est peine s'il se dplaa sensiblement dans l'ouest.</p> + +<p> Nous sommes en plein dsert, dit le docteur. Voici l'immensit de sable ! Quel trange spectacle ! Quelle singulire disposition de la nature ! Pourquoi l-bas cette vgtation excessive, ici cette extrme aridit, et cela, par la mme latitude, sous les mmes rayons de soleil !</p> + +<p>—Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquite peu, rpondit Kennedy ; la raison me proccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voil l'important.</p> + +<p>—Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick ; cela ne peut pas faire de mal</p> + +<p>—Philosophons, je le veux bien ; nous en avons le temps ; peine si nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.</p> + +<p>—Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes de nuages dans l'est.</p> + +<p>—Joe a raison, rpondit le docteur.</p> + +<p>—Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage ; avec une bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage !</p> + +<p>—Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.</p> + +<p>—C'est pourtant vendredi, mon matre, et je me dfie des vendredis</p> + +<p>—Eh bien ! j'espre qu'aujourd'hui mme tu reviendras de tes prtentions.</p> + +<p>—Je le dsire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'pongeant le visage, la chaleur est une bonne chose, en hiver surtout ; mais en t, il ne faut pas en abuser.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon demanda Kennedy au docteur.</p> + +<p>—Non ; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des tempratures beaucoup plus leves. Celle laquelle je l'ai soumise intrieurement au moyen du serpentin a t quelquefois de cent cinquante-huit degrs [70 centigrades] et l'enveloppe ne parat pas avoir souffert.</p> + +<p>—Un nuage ! un vrai nuage ! s'cria en ce moment Joe, dont la vue perante dfiait toutes les lunettes.</p> + +<p>En effet, une bande paisse et maintenant distincte s'levait lentement au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursoufle ; c'tait un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement leur forme premire, d'o le docteur conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur agglomration.</p> + +<p>Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et onze heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut tout entier derrire cet pais rideau ; ce moment mme, la bande infrieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui clatait en pleine lumire.</p> + +<p> Ce n'est qu'un nuage isol, dit le docteur, il ne faut pas trop compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle qu'il avait ce matin.</p> + +<p>—En effet, Samuel, il n'y a l ni pluie ni vent, pour nous du moins.</p> + +<p>—C'est craindre, car il se maintient une trs grande hauteur.</p> + +<p>—Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas crever sur nous ?</p> + +<p>—J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, rpondit le docteur ; ce sera une dpense de gaz et par consquent d'eau plus considrable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien ngliger ; nous allons monter. </p> + +<p>Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin ; une violente chaleur se dveloppa, et bientt le ballon s'leva sous l'action de son hydrogne dilat.</p> + +<p>A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du nuage, et entra dans un pais brouillard, se maintenant cette lvation ; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent ; ce brouillard paraissait mme dpourvu d'humidit, et les objets exposs son contact furent peine humects. Le <i>Victoria</i>, envelopp dans cette vapeur, y gagna peut-tre une marche plus sensible, mais ce fut tout.</p> + +<p>Le docteur constatait avec tristesse le mdiocre rsultat obtenu par sa man uvre, quand il entendit Joe s'crier avec les accents de la plus vive surprise :</p> + +<p> Ah ! par exemple !</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, Joe ?</p> + +<p>—Mon matre ! Monsieur Kennedy ! voil qui est trange !</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc ?</p> + +<p>—Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a vol notre invention !</p> + +<p>—Devient-il fou ? demanda Kennedy.</p> + +<p>Joe reprsentait la statue de la stupfaction ! Il restait immobile</p> + +<p> Est-ce que le soleil aurait drang l'esprit de ca pauvre garon ? dit le docteur en se tournant vers lui.</p> + +<p> Me diras-tu ?... dit-il.</p> + +<p>—Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,</p> + +<p>—Par saint Patrick! s'cria Kennedy son tour, ceci n'est pas croyable ! Samuel, Samuel, vois donc !</p> + +<p>—Je vois, rpondit tranquillement le docteur.</p> + +<p>—Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! </p> + +<p>En effet, deux cents pieds, un arostat flottait dans l'air avec sa nacelle et ses voyageurs ; il suivait exactement la mme route que le <i>Victoria</i>.</p> + +<p> Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu' lui faire des signaux ; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.</p> + +<p>Il parat que les voyageurs du second arostat avaient eu au mme moment la mme pense, car le mme drapeau rptait identiquement le mme salut dans une main qui l'agitait de la mme faon.</p> + +<p> Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur.</p> + +<p>—Ce sont des singes, s'cria Joe, ils se moquent de nous !</p> + +<p>—Cela signifie, rpondit Fergusson en riant, que c'est toi-mme qui te fais ce signal, mon cher Dick ; cela veut dire que nous-mmes nous sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement notre <i>Victoria</i>.</p> + +<p>—Quant cela, mon matre, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le ferez jamais croire.</p> + +<p>—Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. </p> + +<p>Joe obit : il vit ses gestes exactement et instantanment reproduits.</p> + +<p> Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose ; un simple phnomne d'optique ; il est du la rfraction ingale des couches de l'air, et voil tout.</p> + +<p>—C'est merveilleux ! rptait Joe, qui ne pouvait se rendre et multipliait ses expriences tour de bras.</p> + +<p>—Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir notre brave <i>Victoria</i> ! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement !</p> + +<p>—Vous avez beau expliquer la chose votre faon, rpliqua Joe, c'est un singulier effet tout de mme. </p> + +<p>Mais bientt cette image s'effaa graduellement ; les nuages s'levrent une plus grande hauteur abandonnant 1e Victoria, qui n essaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel.</p> + +<p>Le vent, peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur dsespr se rapprocha du sol.</p> + +<p>Les voyageurs, que cet incident avait arrachs leurs proccupations retombrent dans de tristes penses, accabls par une chaleur dvorante.</p> + +<p>Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de sable et il put affirmer bientt que deux palmiers s'levaient une distance peu loigne.</p> + +<p> Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits ? </p> + +<p>Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas.</p> + +<p> Enfin, rpta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et nous sommes sauvs, car, si peu que nous marchions, nous avanons toujours et nous finirons par arriver !</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air est vraiment touffant.</p> + +<p>—Buvons, mon garon. </p> + +<p>Personne ne se fit prier. Une pinte entire y passa, ce qui rduisit la provision trois pintes et demie seulement.</p> + +<p> Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bire de Perkins ne m'a fait autant de plaisir</p> + +<p>—Voil les avantages de la privation, rpondit le docteur.</p> + +<p>—Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais prouver de plaisir boire de l'eau, j'y consentirais la condition de n'en tre jamais priv </p> + +<p>A six heures, le <i>Victoria</i> planait au-dessus des palmiers.</p> + +<p>C'taient deux maigres arbres, chtifs, desschs, deux spectres d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considra avec effroi.</p> + +<p>A leur pied, on distinguait les pierres demi ronges d'un puits ; mais ces pierres, effrites sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une impalpable poussire. Il n'y avait pas apparence d'humidit. Le coeur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirrent son attention.</p> + +<p>A perte de vue dans l'ouest s'tendait une longue ligne d'ossements blanchis ; des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait pouss jusque-l, marquant son passage par ce long ossuaire ; les plus faibles taient tombs peu peu sur le sable ; les plus forts, parvenus cette source tant dsire, avaient trouv sur ses bords une mort horrible.</p> + +<p>Les voyageurs se regardrent en palissant.</p> + +<p>Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y a pas l une goutte d'eau recueillir.</p> + +<p>—Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond ; il y a eu l une source ; peut-tre en reste-t-il quelque chose.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> prit terre ; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids de sable quivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et pntrrent l'intrieur par un escalier qui n'tait plus que poussire. La source paraissait tarie depuis de longues annes. Ils creusrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables ; il n'y avait pas trace d'humidit.</p> + +<p>Le docteur les vit remonter la surface du dsert, suants, dfaits couverts d'une poussire fine, abattus, dcourags, dsesprs.</p> + +<p>Il comprit l'inutilit de leurs recherches ; il s'y attendait, il ne dit rien. Il sentait qu' partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'nergie pour trois.</p> + +<p>Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colre au milieu des ossements disperss sur le sol.</p> + +<p>Pendant le souper, pas une parole ne fut change entre les voyageurs ; ils mangeaient avec rpugnance.</p> + +<p>Et pourtant, ils n'avaient pas encore vritablement endur les tourments de la soif, et ils ne se dsespraient que pour l'avenir.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXVI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Cent treize degrs.—Rflexions du docteur.—Recherche dsespre.—Le chalumeau s'teint. Cent vingt-deux degrs.—La contemplation du dsert.—Une promenade dans la nuit.—Solitude.—Dfaillance.—Projets de Joe.—Il se donne un jour encore.</font></p> +</blockquote> + +<p>La route parcourue par le <i>Victoria</i> pendant la journe prcdente n'excdait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dpens cent soixante-deux pieds cubes de gaz.</p> + +<p>Le samedi matin, le docteur donna le signal du dpart.</p> + +<p> Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures nous n'avons dcouvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous deviendrons.</p> + +<p>—Peu de vent ce matin, matre ! dit Joe, mais il se lvera peut-tre, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimule de Fergusson.</p> + +<p>Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans les mers tropicales enchanent obstinment les navires. La chaleur devint intolrable, et le thermomtre l'ombre, sous la tente, marqua cent treize degrs [45 centigrades].</p> + +<p>Joe et Kennedy, tendus l'un prs de l'autre, cherchaient sinon dans le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivit force leur faisait de pnibles loisirs L'homme est plus plaindre qui ne peut s'arracher sa pense par un travail ou une occupation matrielle ; mais ici, rien surveiller ; tenter, pas davantage ; il fallait subir la situation sans pouvoir l'amliorer.</p> + +<p>Les souffrances de la soif commencrent se faire sentir cruellement ; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin imprieux, l'accroissait au contraire, et mritait bien ce nom de lait de tigres que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait peine deux pintes d'un liquide chauff. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si prcieuses, et personne n'osai y tremper ses lvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un dsert !</p> + +<p>Alors le docteur Fergusson, plong dans ses rflexions, se demanda s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait dcompose en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphre ?</p> + +<p>Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en tait-il plus avanc ! Quand il se trouverait de soixante milles en arrire sous cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu ? Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait l-bas comme ici, moins vite ici mme, s'il venait de l'est ! Mais l'espoir poussait Samuel en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau dpenss en vain, c'tait de quoi suffire neuf jours de halte dans ce dsert ! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours ! Peut-tre aussi, tout en conservant cette eau, eut-il d s'lever en jetant du lest, quitte perdre du gaz pour redescendre aprs ! Mais le gaz de son ballon, c'tait son sang, c'tait sa vie !</p> + +<p>Ces mille rflexions se heurtaient dans sa tte qu'il prenait dans ses mains, et pendant des heures entires il ne la relevait pas.</p> + +<p> Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut tenter une dernire fois. de dcouvrir un courant atmosphrique qui nous emporte ! Il faut risquer nos dernires ressources. </p> + +<p>Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta une haute temprature l'hydrogne de l'arostat ; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu' cinq milles ; son point de dpart demeura obstinment au-dessous de lui ; un calme absolu semblait rgner jusqu au, dernires limites de l'air respirable.</p> + +<p>Enfin l'eau d'alimentation s'puisa ; le chalumeau s'teignit faute de gaz ; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le <i>Victoria</i>, se contractant, descendit doucement sur le sable la place mme que la nacelle y avait creuse.</p> + +<p>Il tait midi ; le relvement donna 19 35' de longitude et 6 51 de latitude, prs de cinq cents milles du lac Tchad, plus de quatre cents milles des ctes occidentales de l'Afrique.</p> + +<p>En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.</p> + +<p>Nous nous arrtons, dit l'cossais.</p> + +<p>—Il le faut, rpondit Samuel d'un ton grave.</p> + +<p>Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de la mer, par suite de sa constante dpression ; aussi le ballon se maintint-il dans un quilibre parfait et une immobilit absolue.</p> + +<p>Le poids des voyageurs fut remplac par une charge quivalente de sable, et ils mirent pied terre ; chacun s'absorba dans ses penses, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlrent pas. Joe prpara le souper, compos de biscuit et de pemmican, auquel on toucha peine ; une gorge d'eau brlante complta ce triste repas.</p> + +<p>Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La chaleur fut touffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau ; le docteur la mit en rserve, et on rsolut de n y toucher qu' la dernire extrmit.</p> + +<p> J'touffe, s'cria bientt Joe, la chaleur redouble ! Cela ne m'tonne pas, dit-il aprs avoir consult le thermomtre, cent quarante degrs [60 centigrades] !</p> + +<p>—Le sable vous brle, rpondit le chasseur, comme s'il sortait d'un four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est devenir fou !</p> + +<p>—Ne nous dsesprons pas, dit le docteur ; ces grandes chaleurs succdent invitablement des temptes sous cette latitude, et elles arrivent avec la rapidit de l'clair ; malgr l'accablante srnit du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice !</p> + +<p>—Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromtre a une lgre tendance baisser.</p> + +<p>—Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici clous ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brises.</p> + +<p>—Avec cette diffrence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et j'espre bien nous en servir encore.</p> + +<p>—Ah ! du vent ! du vent ! s'cria Joe ! De quoi nous rendre un ruisseau, un puits, et il ne nous manquera rien ; nos vivres sont suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir ! Mais la soif est une cruelle chose. </p> + +<p>La soif, mais aussi 1a contemplation incessante du dsert fatiguait l'esprit ; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un caillou pour arrter le regard. Cette planit coeurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du dsert. L'impassibilit de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphre incendie, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent ; l'esprit se dsesprait voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel tat de choses vint cesser, car l'immensit est une sorte d'ternit.</p> + +<p>Aussi les malheureux, privs d'eau sous cette temprature torride, commencrent ressentir des symptmes d'hallucination ; leurs yeux s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.</p> + +<p>Lorsque la nuit fut venue, le docteur rsolut de combattre cette disposition inquitante par une marche rapide ; il voulut parcourir cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher.</p> + +<p> Venez, dit-il ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien.</p> + +<p>—Impossible, rpondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.</p> + +<p>—J'aime encore mieux dormir, fit Joe.</p> + +<p>—Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Ragissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. </p> + +<p>Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la transparence toile de la nuit. Ses premiers pas furent pnibles, les pas d'un homme affaibli et dshabitu de la marche ; mais il reconnut bientt que cet exercice lui serait salutaire ; il s'avana de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se rconfortait dj, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige ; il se crut pench sur un abme ; il sentit ses genoux plier ; cette vaste solitude l'effraya ; il tait le point mathmatique, le centre d'une circonfrence infinie, c'est--dire, rien ! Le <i>Victoria</i> disparaissait entirement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain ; il appela, pas mme un cho pour lui rpondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha dfaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du dsert.</p> + +<p>A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidle Joe ; celui-ci, inquiet de l'absence prolonge de son matre, s'tait lanc sur ses traces nettement imprimes dans la plaine ; il l'avait trouv vanoui.</p> + +<p> Qu'avez-vous eu, mon matre ? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, mon brave Joe ; un moment de faiblesse, voil tout.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, en effet, Monsieur ; mais relevez-vous ; appuyez-vous sur moi, et regagnons le <i>Victoria</i>.</p> + +<p>Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.</p> + +<p> C'tait imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu tre dvalis, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons srieusement.</p> + +<p>—Parle, je t'coute !</p> + +<p>—Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. </p> + +<p>Le docteur ne rpondit pas.</p> + +<p> Eh bien ! il faut que quelqu'un se dvoue au sort commun, et il est tout naturel que ce soit moi !</p> + +<p>—Que veux-tu dire ? quel est ton projet ?</p> + +<p>—Un projet bien simple : prendre des vivres, et marcher toujours devant moi jusqu' ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon ct, si je parviens un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par crit, et je vous ramnerai du secours, ou j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein ?</p> + +<p>—Il est insens, mais digne de ton brave coeur, Joe. Cela est impossible, tu ne nous quitteras pas.</p> + +<p>—Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous nuire en rien, puisque, je vous le rpte, vous ne m'attendrez pas, et, la rigueur, je puis russir !</p> + +<p>—Non, Joe ! non ! ne nous sparons pas ! ce serait une douleur ajoute aux autres. Il tait crit qu'il en serait ainsi, et il est trs probablement crit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec rsignation.</p> + +<p>—Soit, Monsieur, mais je vous prviens d'une chose : je vous donne encore un jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutt lundi, car il est une heure du matin ; si mardi nous ne partons pas, je tenterai l'aventure ; c'est un projet irrvocablement dcid. </p> + +<p>Le docteur ne rpondit pas ; bientt il rejoignait la nacelle, et il y prit place auprs de Kennedy. Celui-ci tait plong dans un silence absolu qui ne devait pas tre le sommeil.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXVII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Chaleur effrayante.—Hallucinations.—Les dernires gouttes d'eau.—Nuit de dsespoir.—Tentative de suicide.—Le simoun.—L'oasis.—Lion et lionne.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromtre. C'est peine si la colonne de mercure avait subi une dpression apprciable.</p> + +<p> Rien ! se dit-il, rien ! </p> + +<p>Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps ; mme chaleur, mme duret, mme implacabilit.</p> + +<p> Faut-il donc dsesprer ! s'cria-t-il.</p> + +<p>Joe ne disait mot, absorb dans sa pense, et mditant son projet d'exploration.</p> + +<p>Kennedy se releva fort malade, et en proie une surexcitation inquitante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lvres tumfies pouvaient peine articuler un son.</p> + +<p>Il y avait encore l quelques gouttes d'eau ; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attir vers elles ; mais personne n'osait faire un pas.</p> + +<p>Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d'avidit bestiale, qui se dcelait surtout chez Kennedy ; sa puissante organisation succombait plus vite ces intolrables privations ; pendant toute la journe, il fut en proie au dlire ; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prt s'ouvrir les veines pour en boire le sang.</p> + +<p> Ah! s'cria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien nomm pays du dsespoir ! </p> + +<p>Puis il tomba dans une prostration profonde ; on n'entendit plus que le sifflement de sa respiration entre ses lvres altres.</p> + +<p>Vers le soir, Joe fut pris son tour d'un commencement de folie ; ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un tang immense, avec des eaux claires et limpides ; plus d'une fois il se prcipita sur ce sol enflamm pour boire mme, et il se relevait la bouche pleine de poussire.</p> + +<p> Maldiction ! dit-il avec colre ! c'est de l'eau sale ! </p> + +<p>Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient tendus sans mouvement, il fut saisi par l'invincible pense d'puiser les quelques gouttes d'eau mises en rserve. Ce fut plus fort que lui ; il s'avana vers la nacelle en se tranant sur les genoux, il couva des yeux la bouteille o s'agitait ce liquide, il y jeta un regard dmesur, il la saisit et la porta ses lvres.</p> + +<p>En ce moment, ces mots : A boire ! boire ! furent prononcs avec un accent dchirant.</p> + +<p>C'tait Kennedy qui se tranait prs de lui ; le malheureux faisait piti, il demandait genoux, il pleurait.</p> + +<p>Joe, pleurant aussi, lui prsenta la bouteille, et jusqu' la dernire goutte, Kennedy en puisa le contenu.</p> + +<p> Merci, fit-il.</p> + +<p>Mais Joe ne l'entendit pas ; il tait comme lui retomb sur le sable.</p> + +<p>Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortuns sentirent leurs membres se desscher peu peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut impossible ; il ne put mettre son projet excution.</p> + +<p>Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accabl, les bras croiss sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une fixit idiote. Kennedy tait effrayant ; il balanait la tte de droite et de gauche comme une bte froce en cage.</p> + +<p>Tout d'un coup, les regards du chasseur se portrent sur sa carabine dont la crosse dpassait le bord de la nacelle.</p> + +<p> Ah ! s'cria-t-il en se relevant par un effort surhumain.</p> + +<p>Il se prcipita sur l'arme, perdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa bouche.</p> + +<p> Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se prcipitant sur lui.</p> + +<p>—Laisse-moi ! va-t-en, dit en rlant l'cossais.</p> + +<p>Tous les deux luttaient avec acharnement.</p> + +<p> Va-t-en, ou je te tue, rpta Kennedy.</p> + +<p>Mais Joe s'accrochait lui avec force ; ils se dbattirent ainsi, sans que le docteur part les apercevoir, et pendant prs d'une minute ; dans la lutte, la carabine partit soudain ; au bruit de la dtonation, le docteur se releva droit comme un spectre ; il regarda autour de lui.</p> + +<p>Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'tend vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'crie :</p> + +<p> L ! l ! l-bas ! </p> + +<p>Il y avait une telle nergie dans son geste, que Joe et Kennedy se sparrent, et tous deux regardrent.</p> + +<p>La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempte ; des vagues de sable dferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussire intense ; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrme rapidit ; le soleil disparaissait derrire un nuage opaque dont l'ombre dmesure s'allongeait jusqu au <i>Victoria</i> ; les grains de sable fin glissaient avec la facilit de molcules liquides, et cette mare montante gagnait peu peu.</p> + +<p>Un regard nergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.</p> + +<p> Le simoun ! s'cria-t-il.</p> + +<p>—Le simoun ! rpta Joe sans trop comprendre.</p> + +<p>—Tant mieux, s'cria Kennedy avec une rage dsespre ! tant mieux ! nous allons mourir !</p> + +<p>—Tant mieux ! rpliqua le docteur, nous allons vivre au contraire !</p> + +<p>Il se mit rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.</p> + +<p>Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent lui, et prirent place ses cts.</p> + +<p> Et maintenant, Joe, dit 1e docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai ! </p> + +<p>Joe n'hsita pas, et cependant il prouva quelque chose comme un regret rapide. Le ballon s'enleva.</p> + +<p> Il tait temps, s'cria le docteur.</p> + +<p>Le simoun arrivait en effet avec la rapidit de la foudre. Un peu plus le <i>Victoria</i> tait cras, mis en pices, ananti. L'immense trombe allait l'atteindre ; il fut couvert d'une grle de sable.</p> + +<p> Encore du lest ! cria le docteur Joe.</p> + +<p>—Voil, rpondit ce dernier en prcipitant un norme fragment de quartz.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> monta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, envelopp dans l'immense dplacement d'air, il fut entran avec une vitesse incalculable au-dessus de cette mer cumante.</p> + +<p>Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas ; ils regardaient, ils espraient, rafrachis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.</p> + +<p>A trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une innombrable quantit de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillit premire.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, le couverte d'arbres verts et remonte la surface de cet ocan.</p> + +<p> L'eau ! l'eau est 1 ! s'cria le docteur.</p> + +<p>Aussitt, ouvrant la soupape suprieure, il donna passage l'hydrogne, et descendit doucement deux cents pas de l'oasis.</p> + +<p>En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante milles [Cent lieues].</p> + +<p>La nacelle fut aussitt quilibre, et Kennedy, suivi de Joe, s'lana sur le sol.</p> + +<p> Vos fusils ! s'cria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. </p> + +<p>Dick se prcipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils s'avancrent rapidement jusqu'aux arbres et pntrrent sous cette frache verdure qui leur annonait des sources abondantes ; ils ne prirent pas garde de larges pitinements, des traces fraches qui marquaient et l le sol humide.</p> + +<p>Soudain, un rugissement retentit vingt pas d'eux.</p> + +<p> Le rugissement d'un lion ! dit Joe.</p> + +<p>—Tant mieux ! rpliqua le chasseur exaspr, nous nous battrons ! On est fort quand il ne s'agit que de se battre.</p> + +<p>—De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un dpend la vie de tous. </p> + +<p>Mais Kennedy ne l'coutait pas ; il s'avanait, l'il flamboyant, la carabine arme, terrible dans son audace. Sous un palmier, un norme lion crinire noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperu le chasseur qu'il bondit ; mais il n'avait pas touch terre qu'une balle au coeur le foudroyait ; il tomba mort.</p> + +<p> Hourra ! hourra ! s'cria Joe.</p> + +<p>Kennedy se prcipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'tala devant une source frache, dans laquelle il trempa ses lvres avidement ; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui se dsaltrent.</p> + +<p> Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas ! </p> + +<p>Mais Dick, sans rpondre, buvait toujours. Il plongeait sa tte et ses mains dans cette eau bienfaisante ; il s'enivrait.</p> + +<p> Et monsieur Fergusson ? dit Joe.</p> + +<p>Ce seul mot rappela Kennedy lui-mme ! il remplit une bouteille qu'il avait apporte, et s'lana sur les marches du puits.</p> + +<p>Mais quelle fut sa stupfaction ! Un corps opaque, norme, en fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.</p> + +<p> Nous sommes enferms !</p> + +<p>—C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... </p> + +<p>Dick n'acheva pas ; un rugissement terrible lui fit comprendre quel nouvel ennemi il avait affaire.</p> + +<p> Un autre lion ! s'cria Joe.</p> + +<p>—Non pas, une lionne ! Ah! maudite bte, attends, dit le chasseur en rechargeant prestement sa carabine.</p> + +<p>Un instant aprs, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.</p> + +<p> En avant ! s'cria-t-il.</p> + +<p>—Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tue du coup ; son corps eut roul jusqu'ici ; elle est l prte bondir sur le premier d'entre nous qui paratra, et celui-l est perdu !</p> + +<p>—Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend !</p> + +<p>—Attirons l'animal ; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine</p> + +<p>—Quel est ton projet ?</p> + +<p>—Vous allez voir. </p> + +<p>Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la prsenta comme appt au-dessus de l'ouverture. La bte furieuse se prcipita dessus ; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'paule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait dj sentir les normes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde dtonation retentit, et le docteur Fergusson apparut l'ouverture, son fusil la main et fumant encore.</p> + +<p>Joe se releva prestement, franchit le corps de la bte, et passa son matre la bouteille pleine d'eau.</p> + +<p>La porter ses lvres, la vider demi fut pour Fergusson l'affaire d'un instant, et les trois voyageurs remercirent du fond du coeur la Providence qui les avait si miraculeusement sauvs.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXVIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Soire dlicieuse.—La cuisine de Joe.—Dissertation sur la viande crue.—Histoire de James Bruce.—Le bivouac.—Les rves de Joe.—Le baromtre baisse.—Le baromtre remonte.—Prparatifs de dpart.—L'ouragan.</font></p> +</blockquote> + +<p>La soire fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, aprs un repas rconfortant ; le th et le grog n'y furent pas mnags.</p> + +<p>Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouill les buissons ; les voyageurs taient les seuls tres anims de ce paradis terrestre ; ils s'tendirent sur leurs couvertures et passrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passes.</p> + +<p>Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son clat, mais ses rayons ne pouvaient traverser l'pais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en suffisante quantit, le docteur rsolut d'attendre en cet endroit un vent favorable.</p> + +<p>Joe y avait transport sa cuisine portative, et il se livrait une foule de combinaisons culinaires, en dpensant l'eau avec une insouciante prodigalit.</p> + +<p> Quelle trange succession de chagrins et de plaisirs ! s'cria Kennedy ; cette abondance aprs cette privation ! ce luxe succdant cette misre ! Ah ! j'ai t bien prs de devenir fou !</p> + +<p>—Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas l en train de discourir sur l'instabilit des choses humaines.</p> + +<p>—Brave ami ! fit Dick en tendant la main Joe.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi, rpondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick, en prfrant toutefois que l'occasion ne se prsente pas de me rendre la pareille !</p> + +<p>—C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser abattre pour si peu !</p> + +<p>—Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon matre! Il faut que cet lment soit bien ncessaire la vie !</p> + +<p>—Sans doute, Joe, et les gens privs de manger rsistent plus longtemps que les gens privs de boire.</p> + +<p>—Je le crois ; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, mme son semblable, quoique cela doive faire un repas vous rester longtemps sur le coeur !</p> + +<p>—Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.</p> + +<p>—Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitus manger de la viande crue ; voil une coutume qui me rpugnerait !</p> + +<p>—Cela est assez rpugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait ajout foi aux rcits des premiers voyageurs en Afrique ; ceux-ci rapportrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa gnralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulire aventure James Bruce.</p> + +<p>—Contez-nous cela, Monsieur ; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en s'talant voluptueusement sur l'herbe frache.</p> + +<p>—Volontiers. James Bruce tait un cossais du comt de Stirling, qui, de 1768 1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, la recherche des sources du Nil ; puis, il revint en Angleterre, o il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses rcits furent accueillis avec une incrdulit extrme, incrdulit qui sans doute est rserve aux ntres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si diffrentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres dtails, James Bruce avait avanc que les peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler son aise ! on n'irait point voir ! Bruce tait un homme trs courageux et trs rageur. Ces doutes l'irritaient au suprme degr. Un jour, dans un salon d'dimbourg, un cossais reprit en sa prsence le thme des plaisanteries quotidiennes, et l'endroit de la viande crue, il dclara nettement que la chose n'tait ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien ; il sortit, et rentra quelques instants aprs avec un beefsteack cru, saupoudr de sel et de poivre l mode africaine. Monsieur, dit-il l'cossais, en doutant d'une chose que j'ai avance, vous m'avez fait une injure grave ; en la croyant impraticable, vous vous tes compltement tromp. Et, pour le prouver tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. </p> + +<p>L'cossais eut peur, et il obit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta : En admettant mme que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est impossible. </p> + +<p>—Bien ripost, fit Joe Si l'cossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu que ce qu'il mritait. Et si, notre retour en Angleterre, on met notre voyage en doute...</p> + +<p>—Eh bien ! que feras-tu ? Joe.</p> + +<p>—Je ferai manger aux incrdules les morceaux du <i>Victoria</i>, sans sel et sans poivre ! </p> + +<p>Et chacun de rire des expdients de Joe. La journe se passa de la sorte, en agrables propos ; avec la force revenait l'espoir ; avec l'espoir, l'audace. Le pass s'effaait devant l'avenir avec une providentielle rapidit.</p> + +<p>Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur ; c'tait le royaume de ses rves ; il se sentait chez lui ; il fallut que son matre lui en donnt le relvement exact, et ce fut avec un grand srieux qu il inscrivit sur ses tablettes de voyage : 15 43' de longitude et 8 32' de latitude.</p> + +<p>Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette fort en miniature ; selon lui, la situation manquait un peu de btes froces.</p> + +<p> Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce lion, et cette lionne ?</p> + +<p>— a ! fit-il avec le ddain du vrai chasseur pour l'animal abattu ! Mais, au fait leur prsence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas trs loigns de contres plus fertiles.</p> + +<p>—Preuve mdiocre, Dick ; ces animaux-l, presss par la faim ou la soif, franchissent souvent des distances considrables pendant la nuit prochaine, nous ferons mme bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux.</p> + +<p>—Par cette temprature, fit Joe ! Enfin, si cela est ncessaire, on le fera. Mais j'prouverai une vritable peine brler ce joli bois, qui nous a t si utile.</p> + +<p>—Nous ferons surtout attention ne pas l'incendier, rpondit le docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du dsert !</p> + +<p>—On y veillera, Monsieur ; mais pensez-vous que cette oasis soit connue ?</p> + +<p>—Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui frquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ?</p> + +<p>—Sans doute, c'est le nom gnral de toutes ces populations, et, sous le mme climat, les mmes races doivent avoir des habitudes pareilles.</p> + +<p>—Pouah ! fit Joe! Aprs tout, cela est bien naturel ! Si des sauvages avaient les gots des gentlemen, o serait la diffrence ? Par exemple, voil des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de l'cossais, et mme l'cossais par-dessus le march. </p> + +<p>Sur cette rflexion trs sense, Joe alla dresser ses bchers pour la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces prcautions furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour tour dans un profond sommeil.</p> + +<p>Le lendemain, le temps ne changea pas encore ; il se maintenait au beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vnt trahir un souffle de vent.</p> + +<p>Le docteur recommenait s'inquiter : si le voyage devait ainsi se prolonger, les vivres seraient insuffisants. Aprs avoir failli succomber faute d'eau, en serait-on rduit mourir de faim ?</p> + +<p>Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser trs sensiblement dans le baromtre ; il y avait des signes vidents d'un changement prochain dans l'atmosphre ; il rsolut donc de faire ses prparatifs de dpart pour profiter de la premire occasion ; la caisse d'alimentation et la caisse eau furent entirement remplies toutes les deux.</p> + +<p>Fergusson dut rtablir ensuite l'quilibre de l'arostat, et Joe fut oblig de sacrifier une notable partie de son prcieux minerai. Avec la sant, les ides d'ambition lui taient revenues ; il fit plus d'une grimace avant d'obir son matre ; mais celui-ci lui dmontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considrable ; il lui donna choisir entre l'eau ou l'or ; Joe n'hsita plus, et il jeta sur le sable une forte quantit de ses prcieux cailloux</p> + +<p> Voil pour ceux qui viendront aprs nous, dit-il ; ils seront bien tonns de trouver la fortune en pareil lieu.</p> + +<p>—Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient rencontrer ces chantillons ?...</p> + +<p>—Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifre au milieu des sables de l'Afrique.</p> + +<p>—Et c'est Joe qui en sera la cause. </p> + +<p>L'ide de mystifier peut-tre quelque savant consola le brave garon et le fit sourire.</p> + +<p>Pendant le reste de la journe, le docteur attendit vainement un changement dans l'atmosphre. La temprature s'leva et, sans les ombrages de l'oasis, elle eut t insoutenable. Le thermomtre marqua au soleil cent quarante-neuf degrs [50]. Une vritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore t observe.</p> + +<p>Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.</p> + +<p>Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la temprature s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurit augmenta.</p> + +<p> Alerte ! s'cria Joe en rveillant ses deux compagnons ! alerte ! voici le vent.</p> + +<p>—Enfin ! dit le docteur en considrant le ciel, c'est une tempte ! Au <i>Victoria</i> ! au <i>Victoria</i> ! </p> + +<p>Il tait temps d'y arriver. Le <i>Victoria</i> se courbait sous l'effort de l'ouragan et entranait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une partie du lest eut t prcipite terre, le ballon serait parti, et tout espoir de le retrouver eut t jamais perdu.</p> + +<p>Mais le rapide Joe courut toutes jambes et arrta la nacelle, tandis que l'arostat se couchait sur le sable au risque de se dchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excs de poids.</p> + +<p>Les voyageurs regardrent une dernire fois les arbres de l'oasis qui pliaient sous la tempte, et bientt, ramassant le vent d'est deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXIX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Symptmes de vgtation.—Ide fantaisiste d'un auteur franais.—Pays magnifique.—Royaume d'Adamova.—Les explorations de Speke et Burton relies celles de Barth.—Les monts Atlantika.—Le fleuve Benou.—La ville d'Yola.—Le Bagl.—Le mont Mendif.</font></p> +</blockquote> + +<p>Depuis le moment de leur dpart, les voyageurs marchrent avec une grande rapidit ; il leur tardait de quitter ce dsert qui avait failli leur tre si funeste.</p> + +<p>Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptmes de vgtation furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonant, comme Christophe Colomb, la proximit de la terre ; des pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient eux-mmes redevenir les rochers de cet Ocan.</p> + +<p>Des collines encore peu leves ondulaient l'horizon ; leur profil, estomp par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contre nouvelle, et, comme un marin en vigie, il tait sur le point de s'crier :</p> + +<p> Terre ! terre ! </p> + +<p>Une heure plus tard, le continent s'talait sous ses yeux, d'un aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel gris.</p> + +<p>Nous sommes donc en pays civilis ? dit le chasseur.</p> + +<p>—Civilis ? Monsieur Dick ; c'est une manire de parler ; on ne voit pas encore d'habitants.</p> + +<p>—Ce ne sera pas long, rpondit Fergusson, au train dont nous marchons.</p> + +<p>—Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des ngres, Monsieur Samuel ?</p> + +<p>—Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.</p> + +<p>—Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ?</p> + +<p>—Non, sans chameaux ; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans ces contres ; il faut remonter quelques degrs au nord pour les rencontrer.</p> + +<p>—C'est fcheux.</p> + +<p>—Et pourquoi, Joe</p> + +<p>—Parce que, si 1e vent devenait contraire, ils pourraient nous servir.</p> + +<p>—Comment ?</p> + +<p>—Monsieur, c'est une ide qui me vient : on pourrait les atteler la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ?</p> + +<p>—Mon pauvre Joe, cette ide, un autre l'a eue avant toi ; elle a t exploite par un trs spirituel auteur franais [M. Mry] ... dans un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traner en ballon par des chameaux ; arrive un lion qui dvore les chameaux, avale la remorque, et trane leur place ; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion.</p> + +<p>Joe, un peu humili la pense que son ide avait dj servi, chercha quel animal aurait pu dvorer le lion ; mais il ne trouva pas et se remit examiner le pays.</p> + +<p>Un lac d'une moyenne tendue s'tendait sous ses regards, avec un amphithtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes ; l, serpentaient des valles nombreuses et fcondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus varis ; l'las dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hrisse d'pines aigus ; le bombax chargeait le vent son passage du fin duvet de ses semences ; les parfums actifs du pendanus, ce kenda des Arabes, embaumaient les airs jusqu' la zone que traversait le <i>Victoria</i> ; le papayer aux feuilles palmes, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers compltaient cette flore luxuriante des rgions intertropicales.</p> + +<p> Le pays est superbe, dit le docteur.</p> + +<p>—Voici les animaux, fit Joe ; les hommes ne sont pas loin.</p> + +<p>—Ah ! les magnifiques lphants ! s'cria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de chasser un peu ?</p> + +<p>—Et comment nous arrter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ? Non, gote un peu le supplice de Tantale ! Tu te ddommageras plus tard. </p> + +<p>Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur ; le coeur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de son Purdey.</p> + +<p>La faune de ce pays en valait la flore. Le b uf sauvage se vautrait dans une herbe paisse sous laquelle il disparaissait tout entier ; des lphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu des forts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une dvastation ; sur le versant bois des collines suintaient des cascades et des cours d'eau entrans vers le nord ; l, les hippopotames se baignaient grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'talaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonfles de lait.</p> + +<p>C'tait toute une mnagerie rare dans une serre merveilleuse, o des oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient travers les plantes arborescentes.</p> + +<p>A cette prodigalit de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume d'Adamova.</p> + +<p> Nous empitons, dit-il, sur les dcouvertes modernes ; j'ai repris la piste interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalit, mes amis ; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations du docteur Barth ; nous avons quitt des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientt nous arriverons au point extrme atteint par ce savant audacieux.</p> + +<p>—Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste tendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait.</p> + +<p>—C'est facile calculer ; prends la carte et vois quelle est la longitude de la pointe mridionale du lac Ukrou atteinte par Speke.</p> + +<p>—Elle se trouve peu prs sur le trente-septime degr.</p> + +<p>—Et la ville d'Yola, que nous relverons ce soir, et laquelle Barth parvint, comment est-elle situe ?</p> + +<p>—Sur le douzime degr de longitude environ.</p> + +<p>—Cela fait donc vingt-cinq degrs ; soixante milles chaque, soit quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].</p> + +<p>—Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient pied.</p> + +<p>—Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers l'intrieur ; le Nyassa, qu'ils ont dcouvert, n'est pas trs loign du lac Tanganayka, reconnu par Burton ; avant la fin du sicle, ces contres immenses seront certainement explores Mais, ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant l'ouest ; j'aurais voulu remonter au nord. </p> + +<p>Aprs douze heures de marche, le <i>Victoria</i> se trouva sur les confins de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied europen n'a encore foules, et dont l'altitude est estime treize cents toises environ. Leur pente occidentale dtermine l'coulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Ocan ; ce sont les montagnes de la Lune de cette rgion.</p> + +<p>Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses fourmilires qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bnou, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indignes ont nomm la Source des eaux. </p> + +<p>Ce fleuve, dit le docteur ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle de communication avec l'intrieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat <i>1a Pliade</i> l'a dj remont jusqu' la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. </p> + +<p>De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides tonnements se succdaient au passage du <i>Victoria</i>, qui filait comme un mtore. Le soir, il s'arrtait quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cnes aigus du mont Mendif.</p> + +<p>Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre lev ; mais un vent trs dur ballottait le <i>Victoria</i> jusqu le coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l' il de la nuit, souvent il fut sur le point de couper le cble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la tempte se calma, et les oscillations de l'arostat n'eurent plus rien d'inquitant.</p> + +<p>Le lendemain, le vent se montra plus modr, mais il loignait les voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la cutiosit de Fergusson ; nanmoins il fallut se rsigner s'lever dans le nord, et mme un peu dans l'est.</p> + +<p>Kennedy proposa d faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prtendait que le besoin de viande frache se faisait sentir ; mais les m urs sauvages de ce pays, l'attitude de l population, quelques coups de fusil tirs dans la direction du <i>Victoria</i>, engagrent le docteur continuer son voyage. On traversait alors une contre, thtre de massacres et d'incendies, o les luttes guerrires sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus atroces carnages.</p> + +<p>Des villages nombreux, populeux, longues cases, s'tendaient entre les grands pturages, dont l'herbe paisse tait seme de fleurs violettes ; les huttes, semblables de vastes ruches, s'abritaient derrire des palissades hrisses. Les versants sauvages des collines rappelaient les glen des hautes terres d'cosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.</p> + +<p>En dpit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces montagnes sparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad.</p> + +<p>Bientt apparut le Bagel, avec ses dix-huit villages accrochs ses flancs, comme toute une niche d'enfants au sein de leur mre, magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble ; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et d'arachides.</p> + +<p>A trois heures, le <i>Victoria</i> se trouvait en face du mont Mendif. On n'avait pu l'viter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une temprature qu'il accrut de cent quatre-vingts degrs [100 centigrades] , donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de prs de seize cents livres ; i1 s'leva plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande lvation obtenue pendant le voyage, et la temprature s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir leurs couvertures.</p> + +<p>Fergusson eut hte de descendre, car l'enveloppe de l'arostat se tendait rompre ; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la montagne, dont les cratres teints ne sont plus que de profonds abmes. De grandes agglomrations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y avait l de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni.</p> + +<p>A cinq heures, le <i>Victoria</i>, abrit des vents du sud, longeait doucement les pentes de la montagne, et s'arrtait dans une vaste clairire loigne de toute habitation ; ds qu'il eut touch le sol, les prcautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil la main, s'lana dans la plaine incline ; il ne tarda pas revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de bcassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas fut agrable, et la nuit se ; passa dans un repos profond</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Mosfeia.—Le cheik.—Denham, Clapperton, Oudney.—Vogel.—La capitale du Loggoum.—Toole.—Calme au-dessus du Kernak.—Le gouverneur et sa cour.—L'attaque.—Les pigeons incendiaires.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain, 1er mai, le <i>Victoria</i> reprit sa course aventureuse ; les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.</p> + +<p>D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de dparts dangereux, de descentes plus dangereuses encore, il s'tait partout et toujours tir avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste ; aussi, sans connatre le point d'arrive, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence l'obligeait prendre les plus svres prcautions ; il recommanda donc ses compagnons d'avoir l' il ouvert tout venant et toute heure.</p> + +<p>Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent la grande ville de Mosfeia, btie sur une minence encaisse elle-mme entre deux hautes montagnes ; elle tait situe dans une position inexpugnable ; une route troite entre un marais et un bois y donnait seule accs.</p> + +<p>En ce moment, un cheik, accompagn d'une escorte cheval, revtu de vtements aux couleurs vives, prcd de joueurs de trompette et de coureurs qui cartaient les branches sur son passage, faisait son entre dans la ville.</p> + +<p>Le docteur descendit, afin de contempler ces indignes de plus prs ; mais, mesure que le ballon grossissait leurs yeux, les signes d'une profonde terreur se manifestrent, et ils ne tardrent pas dtaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.</p> + +<p>Seul, le cheik ne bougea pas ; il prit son long mousquet, l'arma et attendit firement. Le docteur s'approcha cent cinquante pieds peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.</p> + +<p>Mais, ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied terre, se prosterna sur la poussire du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration.</p> + +<p> Il est impossible, dit-il, que ces gens-l ne nous prennent pas pour des tres surnaturels, puisque, l'arrive des premiers Europens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les lgendes feront de nous quelque jour.</p> + +<p>—Ce sera peut-tre fcheux, rpondit le chasseur ; au point de vue de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes ; cela donnerait ces ngres une bien autre ide de la puissance europenne.</p> + +<p>—D'accord, mon cher Dick ; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mcanisme d'un arostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours l une intervention surnaturelle.</p> + +<p>—Monsieur, demanda Joe, vous avez parl des premiers Europens qui ont explor ce pays ; quels sont-ils donc, s'il vous plat ?</p> + +<p>—Mon cher garon, nous sommes prcisment sur la route du major Denham ; c'est Mosfeia mme qu il fut reu par le sultan du Mandara ; il avait quitt le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expdition contre les Fellatahs, il assista l'attaque de la ville, qui rsista bravement avec ses flches aux balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik ; tout cela n tait que prtexte meurtres, pillages, razzias ; le major fut compltement dpouill, mis nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effrn, il ne ft jamais rentr dans Kouka, la capitale du Bornou.</p> + +<p>—Mais quel tait ce major Denham ?</p> + +<p>—Un intrpide Anglais, qui de 1822 1821 commanda une expdition dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivrent le 16 fvrier 1823 Kouka, prs du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac ; pendant ce temps, le l5 dcembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonaient dans le Soudan jusqu' Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et d'puisement dans la ville de Murmur.</p> + +<p>—Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc pay un large tribut de victimes la science !</p> + +<p>—Oui, cette contre est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pntrer dans le Wada, o il a disparu. Ce jeune homme, vingt-trois ans, tait envoy pour cooprer aux travaux du docteur Barth ; ils se rencontrrent tous deux le 1er dcembre 1854 ; puis Vogel commena les explorations du pays ; vers 1856, il annona dans ses dernires lettres son intention de reconnatre le royaume du Wada, dans lequel aucun Europen n'avait encore pntr ; il parait qu'il parvint jusqu' Wara, la capitale, o il fut fait prisonnier suivant les uns, mis mort suivant les autres, pour avoir tent l'ascension d'une montagne sacre des environs ; mais il ne faut pas admettre lgrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller leur recherche ; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle pas t officiellement rpandue, ce qui lui a caus souvent une lgitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wada, qui espre le ranonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wada, quand il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expdition envoye de Leipzig, s'est lanc sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons tre prochainement fixs sur le sort de ce jeune et intressant voyageur [ Depuis le dpart du docteur, des lettres adresses d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de l'expdition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ] . </p> + +<p>Mosfeia avait depuis longtemps dj disparu l'horizon. Le Mandara dveloppait sous les regards des voyageurs son tonnante fertilit avec les forts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbaces des champs de cotonniers et d'indigotiers ; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son cours imptueux.</p> + +<p>Le docteur le fit suivre ses compagnons sur les cartes de Barth.</p> + +<p> Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrme prcision ; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-tre mme sur Kernak, sa capitale. C'est l que mourut le pauvre Toole, peine Ag de vingt-deux ans : c'tait un jeune Anglais, enseigne au 80e rgiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contre le cimetire des Europens ! </p> + +<p>Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari ; le <i>Victoria</i>, l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indignes ; mais le vent, qui jusque-l soufflait avec une certaine force, tendit diminuer.</p> + +<p> Est-ce que nous allons encore tre pris par un calme plat ? dit le docteur.</p> + +<p>—Bon, mon matre ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le dsert craindre.</p> + +<p>—Non, mais des populations plus redoutables encore.</p> + +<p>—Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble une ville.</p> + +<p>—C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.</p> + +<p>—Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Rien n'est plus facile, Dick ; nous sommes droit au-dessus de la ville ; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas descendre. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, une demi-heure aprs, se maintenait immobile deux cents pieds du sol.</p> + +<p> Nous voici plus prs de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres un homme juch dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir notre aise.</p> + +<p>—Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous cts ? </p> + +<p>Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit tait produit par les nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes troncs d'arbres.</p> + +<p>La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme sur un plan droul ; c'tait une vritable ville, avec des maisons alignes et des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un march d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrme petitesse, sont fort recherches et se placent avantageusement.</p> + +<p>A la vue du <i>Victoria</i>, l'effet si souvent produit se reproduisit encore : d'abord des cris, puis une stupfaction profonde ; les affaires furent abandonnes, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient dans une immobilit parfaite et ne perdaient pas un dtail de cette populeuse cit ; ils descendirent mme soixante pieds du sol.</p> + +<p>Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, dployant son tendard vert, et accompagn de ses musiciens qui soufflaient tout rompre, except leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir.</p> + +<p>Cette population au front haut, aux cheveux boucls, au nez presque aquilin, paraissait fire et intelligente ; mais la prsence du <i>Victoria</i> la troublait singulirement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les directions ; bientt il devint vident que les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau dployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun rsultat.</p> + +<p>Cependant le cheik, entour de sa cour, rclama le silence et pronona un discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe ml de baghirmi ; seulement il reconnut, la langue universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller ; il n'eut pas mieux demand, mais, faute de vent, cela devenait impossible Son immobilit exaspra le gouverneur, et ses courtisans se prirent hurler pour obliger le monstre s'enfuir.</p> + +<p>C'taient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six chemises barioles sur le corps ; ils avaient des ventres normes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur tonna ses compagnons en leur apprenant que c'tait la manire de faire sa cour au sultan. La rotondit de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui devait tre premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa rcompense. La foule des ngres unissait ses hurlements aux cris de la cour, rptant ses gesticulations la manire des singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantan de dix mille bras</p> + +<p>A ces moyens d'intimidation qui furent jugs insuffisants, s'en joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats arms d'arcs et de flches se rangrent en ordre de bataille ; mais dj le <i>Victoria</i> se gonflait et s'levait tranquillement hors de leur porte. Le gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik.</p> + +<p>A ce coup inattendu, ce fut une droute gnrale ; chacun rentra au plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument dserte.</p> + +<p>La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se rsoudre rester immobile trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre ; il rgnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence ; ce calme pouvait cacher un pige.</p> + +<p>Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme embrase ; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fuses, formant un enchevtrement de lignes de flamme.</p> + +<p> Voil qui est singulier ! fit le docteur.</p> + +<p>—Mais, Dieu me pardonne ! rpliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et s'approche de nous. </p> + +<p>En effet, au bruit de cris effroyables et des dtonations des mousquets, cette masse de feu s'levait vers le <i>Victoria</i>. Joe se prpara jeter du lest. Fergusson ne tarda pas avoir l'explication de ce phnomne.</p> + +<p>Des milliers de pigeons, la queue garnie de matires combustibles, avaient t lancs contre le <i>Victoria</i> ; effrays, ils montaient en traant dans l'atmosphre leurs zigzags de feu. Kennedy se mit faire une dcharge de toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une innombrable arme ! Dj les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, rflchissant cette lumire, semblaient enveloppes dans un rseau de feu.</p> + +<p>Le docteur n'hsita pas, et prcipitant un fragment de quartz, il se tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperut courant et l dans la nuit ; puis peu peu leur nombre diminua, et ils s'teignirent</p> + +<p>Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.</p> + +<p>—Pas mal imagin pour des sauvages ! fit Joe.</p> + +<p>—Oui, ils emploient assez communment ces pigeons pour incendier les chaumes des villages ; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs volatiles incendiaires !</p> + +<p>Dcidment un ballon n'a pas d'ennemis craindre, dit Kennedy.</p> + +<p>—Si fait, rpliqua le docteur.</p> + +<p>—Lesquels, donc ?</p> + +<p>—Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle ; ainsi, mes amis, de la vigilance partout, de la vigilance toujours. </p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Dpart dans la nuit.—Tous les trois.—Les instincts de Kennedy.—Prcautions.—Le cours du Shari.—Le lac Tchad.—L'eau du lac.—L'hippopotame.—Une balle perdue.</font></p> +</blockquote> + +<p>Vers trois heures du matin, Joe, tant de quart, vit enfin la ville se dplacer sous ses pieds. Le <i>Victoria</i> reprenait sa marche. Kennedy et le docteur se rveillrent.</p> + +<p>Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les portait vers le nord-nord-est.</p> + +<p> Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous russit ; nous dcouvrirons le lac Tchad aujourd'hui mme.</p> + +<p>—Est-ce une grande tendue d'eau ! demanda Kennedy.</p> + +<p>—Considrable, mon cher Dick ; dans sa plus grande longueur et sa plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.</p> + +<p>—Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide.</p> + +<p>—Mais il me semble que nous n'avons pas nous plaindre ; il est trs vari, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.</p> + +<p>—Sans doute, Samuel ; sauf les privations du dsert, nous n'auront couru aucun danger srieux.</p> + +<p>—Il est certain que notre brave <i>Victoria</i> s'est toujours merveilleusement comport. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons arrivs.</p> + +<p>—O !</p> + +<p>—Je n'en sais rien ; mais que nous importe ?</p> + +<p>—Tu as raison, Samuel ; fions-nous la Providence du soin de nous diriger et de nous maintenir en bonne sant, comme nous voil ! On n'a pas l'air d'avoir travers les pays les plus pestilentiels du monde !</p> + +<p>—Nous tions mme de nous lever, et c'est ce que nous avons fait.</p> + +<p>—Vivent les voyages ariens ! s'cria Joe. Nous voici, aprs vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposs, trop reposs peut-tre, car mes jambes commencent se rouiller, et je ne serais pas fch de les dgourdir pendant une trentaine de milles</p> + +<p>—Tu te donneras. ce plaisir-l dans les rues de Londres, Joe ; mais, pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous sparer. Si pendant que l'un de nous est terre, le <i>Victoria</i> devait s'enlever pour viter un danger subit, imprvu, qui sait si nous le reverrions jamais ! Aussi, je le dis franchement Kennedy, je n'aime pas qu'il s'loigne sous prtexte de chasse.</p> + +<p>—Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette fantaisie ; il n'y a pas de mal renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant notre dpart, tu m as fait entrevoir toute une srie de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming.</p> + +<p>—Mais, mon cher Dick, la mmoire te fait dfaut, ou ta modestie t'engage oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as dj une antilope, un lphant et deux lions sur la conscience.</p> + +<p>—Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les animaux de la cration au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette troupe de girafes !</p> + +<p>—a, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing !</p> + +<p>—Parce que nous sommes mille pieds au-dessus d'elles ; mais, de prs, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.</p> + +<p>—Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches qui fuient avec la rapidit du vent ?</p> + +<p>—a ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus poules !</p> + +<p>—Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ?</p> + +<p>—On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, ds lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilit ? S'il s'agissait de dtruire un lion, un chat-tigre, une hyne, je le comprendrais ; ce serait toujours une bte dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Aprs tout, mon ami, nous allons nous maintenir cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal froce, tu nous feras plaisir en lui envoyant une balle dans le coeur. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> descendit peu peu, et se maintint nanmoins une hauteur rassurante. Dans cette contre sauvage et trs peuple, il fallait se dfier de prils inattendus.</p> + +<p>Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari ; les bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances varies ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux enchevtrements de couleurs. Les crocodiles s'battaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacit de lzard ; en se jouant, ils accostaient les nombreuses les vertes qui rompaient le courant du fleuve.</p> + +<p>Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive mridionale du lac Tchad.</p> + +<p>C'tait donc l cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps relgue au rang des fables, cette mer intrieure laquelle parvinrent seulement les expditions de Denham et de Barth.</p> + +<p>Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien diffrente dj de celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible tracer ; il est entour de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth pensa prir ; d'une anne l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-mme ; souvent aussi, les villes tales sur ses bords sont demi submerges, comme il arriva Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mmes o s'levaient les habitations du Bornou.</p> + +<p>Le soleil versait ses rayons blouissants sur cette eau tranquille, et au nord les deux lments se confondaient dans un mme horizon.</p> + +<p>Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut sale ; il n'y avait aucun danger s'approcher de la surface du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau cinq pieds de distance.</p> + +<p>Joe plongea une bouteille, et la ramena demi pleine ; cette eau fut gote et trouve peu potable, avec un certain got de natron.</p> + +<p>Tandis que le docteur inscrivait le rsultat de son exprience, un coup de fusil clata ses cts Kennedy n'avait pu rsister au dsir d'envoyer une balle un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la dtonation, et la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.</p> + +<p> Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.</p> + +<p>—Et comment !</p> + +<p>—Avec une de nos ancres. C'et t un hameon convenable pour un pareil animal.</p> + +<p>—Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une ide..</p> + +<p>—Que je vous prie de ne pas mettre excution ! rpliqua le docteur. L'animal nous aurait vite entrans o nous n'avons que faire.</p> + +<p>—Surtout maintenant que nous sommes fixs sur la qualit de l'eau du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-l, Monsieur Fergusson ?</p> + +<p>—Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifre du genre des pachydermes ; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les tribus riveraines du lac.</p> + +<p>—Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux russi.</p> + +<p>—Cet animal n'est vulnrable qu'au ventre et entre les cuisses ; la balle de Dick ne l'aura pas mme entam. Mais, si le terrain me parait propice, nous nous arrterons l'extrmit septentrionale du lac ; l, Kennedy se trouvera en pleine mnagerie, et il pourra se ddommager son aise.</p> + +<p>—Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu l'hippopotame ! Je voudrais goter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de pntrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bcassines et de perdrix comme en Angleterre ! </p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La capitale du Bornou.—Les les des Biddiomahs.—Les gypates.—Les inquitudes du docteur.— Ses prcautions.—Une attaque au milieu des airs.—L'enveloppe dchire.—La chute.—Dvouement sublime.—La cte septentrionale du lac.</font></p> +</blockquote> + +<p>Depuis son arrive au lac Tchad, le <i>Victoria</i> avait rencontr un courant qui s'inclinait plus l'ouest ; quelques nuages tempraient alors la chaleur du jour ; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste tendue d'eau ; mais, vers une heure, le ballon, ayant coup de biais cette partie du 1ac, s'avana de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles.</p> + +<p>Le docteur, un peu fch d'abord de cette direction, ne pensa plus s'en plaindre quand il aperut la ville de Kouka, la clbre capitale du Bornou ; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche ; quelques mosques assez grossires s'levaient lourdement au-dessus de cette multitude de ds jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres caoutchouc, couronns par un dme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols taient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.</p> + +<p>Kouka se compose rellement de deux villes distinctes, spares par le dendal, large boulevard de trois cents toises, alors encombr de pitons et de cavaliers. D'un ct se carre la ville riche avec ses cases hautes et ares ; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et coniques, o vgte une indigente population, car Kouka n'est ni commerante ni industrielle.</p> + +<p>Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un dimbourg qui s'talerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement dtermines.</p> + +<p>Mais peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d' il, car, avec la mobilit qui caractrise les courants de cette contre, un vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le Tchad.</p> + +<p>Ce fut alors un nouveau spectacle ; ils pouvaient compter les les nombreuses du lac, habites par les Biddiomahs, pirates sanguinaires trs redouts, et dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces sauvages se prparaient recevoir courageusement le <i>Victoria</i> coups de flches et de pierres, mais celui-ci eut bientt fait de dpasser ces les, sur lesquelles il semblait papillonner comme un scarabe gigantesque.</p> + +<p>En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant Kennedy, il lui dit :</p> + +<p> A la foi, Monsieur Dick, vous qui tes toujours rver chasse, voil justement votre affaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, Joe ?</p> + +<p>—Et, cette fois, mon matre ne s'opposera pas vos coups de fusil.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il ?</p> + +<p>—Voyez-vous l-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ?</p> + +<p>—Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette.</p> + +<p>—Je les vois, rpliqua Kennedy ; ils sont au moins une douzaine</p> + +<p>—Quatorze, si vous voulez bien, rpondit Joe.</p> + +<p>—Fasse le ciel qu'ils soient d'une espce assez malfaisante pour que le tendre Samuel n'ait rien m'objecter !</p> + +<p>—Je n'aurai rien dire, rpondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces oiseaux-l loin de nous !</p> + +<p>Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe.</p> + +<p>—Ce sont des gypates, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous attaquent...</p> + +<p>—Eh bien ! nous nous dfendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-l soient bien redoutables !</p> + +<p>—Qui sait ? rpondit le docteur.</p> + +<p>Dix minutes aprs, la troupe s'tait approche porte de fusil ; ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques ; ils s'avanaient vers le <i>Victoria</i>, plus irrits qu'effrays de sa prsence.</p> + +<p> Comme ils crient ! fit Joe ; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement pas qu'on empite sur leurs domaines, et `que l'on se permette de voler comme eux ?</p> + +<p>—A la vrit, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les croirais assez redoutables s'ils taient arms d'une carabine de Purdey Moore !</p> + +<p>—Ils n'en ont pas besoin, rpondit Fergusson qui devenait trs srieux.</p> + +<p>Les gypates volaient en traant d'immenses cercles, et leurs orbes se rtrcissaient peu peu autour du <i>Victoria</i> ; ils rayaient le ciel dans une fantastique rapidit, se prcipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, rsolut de s'lever dans l'atmosphre pour chapper ce dangereux voisinage ; il dilata l'hydrogne du ballon, qui ne tarda pas monter.</p> + +<p>Mais les gypates montrent avec lui, peu disposs l'abandonner.</p> + +<p> Ils ont l'air de nous en vouloir, dit le chasseur en armant sa carabine.</p> + +<p>En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant cinquante pieds peine, semblait braver les armes de Kennedy.</p> + +<p> J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.</p> + +<p>—Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les exciter nous attaquer.</p> + +<p>—Mais j'en viendrai facilement bout.</p> + +<p>—Tu te trompes, Dick.</p> + +<p>—Nous avons une balle pour chacun d'eux.</p> + +<p>—Et s'ils s'lancent vers la partie suprieure du ballon, comment les atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en prsence d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Ocan ! Pour des aronautes, la situation est aussi dangereuse.</p> + +<p>—Parles-tu srieusement, Samuel ?</p> + +<p>—Trs srieusement, Dick.</p> + +<p>—Attendons alors.</p> + +<p>—Attends. Tiens-toi prt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre.</p> + +<p>Les oiseaux se massaient alors une faible distance ; on distinguait parfaitement leur gorge pele tendue sous l'effort de leurs cris, leur crte cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils taient de la plus forte taille ; leur corps dpassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil ; on eut dit des requins ails, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.</p> + +<p> Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'lever avec lui, et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore !</p> + +<p>—Eh bien, que faire ? demanda Kennedy.</p> + +<p>Le docteur ne rpondit pas.</p> + +<p> coute, Samuel, reprit le chasseur : ces oiseaux sont quatorze ; nous avons dix-sept coups notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les dtruire ou de les disperser ? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.</p> + +<p>—Je ne doute pas de ton adresse, Dick ; je regarde volontiers comme morts ceux qui passeront devant ta carabine ; mais, je te le rpte, pour peu qu'ils s'attaquent l'hmisphre suprieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ; ils crveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes trois mille pieds de hauteur ! </p> + +<p>En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le <i>Victoria</i>, le bec et les serres ouvertes, prt mordre, prt dchirer.</p> + +<p> Feu ! feu ! s'cria le docteur.</p> + +<p>Il avait peine achev, que l'oiseau, frapp mort, tombait en tournoyant dans l'espace.</p> + +<p>Kennedy avait saisi l'un des fusils deux coups. Joe paulait l'autre.</p> + +<p>Effrays de la dtonation, les gypates s'cartrent un instant ; mais ils revinrent presque aussitt la charge avec une rage extrme. Kennedy d'une premire balle coupa net le cou du plus rapproch. Joe fracassa l'aile de l'autre.</p> + +<p> Plus que onze, dit-il.</p> + +<p>Mais alors les oiseaux changrent de tactique, et d'un commun accord ils s'levrent au-dessus du <i>Victoria</i>, Kennedy regarda Fergusson.</p> + +<p>Malgr son nergie et son impassibilit, celui-ci devint pale. Il y eut un moment de silence effrayant. Puis un dchirement strident se fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois voyageurs.</p> + +<p> Nous sommes perdus, s'cria Fergusson en portant les yeux sur le baromtre qui montait avec rapidit. </p> + +<p>Puis il ajouta : Dehors le lest, dehors ! </p> + +<p>En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.</p> + +<p> Nous tombons toujours !.. Videz les caisses eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous sommes prcipits dans le lac ! </p> + +<p>Joe obit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir lui comme une mare montante ; les objets grossissaient vue d' il ; la nacelle n'tait pas deux cents pieds de la surface du Tchad.</p> + +<p> Les provisions ! les provisions! s'cria le docteur.</p> + +<p>Et la caisse qui les renfermait fut jete dans l'espace.</p> + +<p>La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours !</p> + +<p> Jetez ! jetez encore ! s'cria une dernire fois le docteur.</p> + +<p>—Il n'y a plus rien, dit Kennedy.</p> + +<p>—Si ! rpondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.</p> + +<p>Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle</p> + +<p> Joe ! Joe ! fit le docteur terrifi.</p> + +<p>Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le <i>Victoria</i> dlest reprenait sa marche ascensionnelle, remontait mille pieds dans les airs, et le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dgonfle l'entranait vers les ctes septentrionales du lac.</p> + +<p> Perdu ! dit le chasseur avec un geste de dsespoir.</p> + +<p>—Perdu pour nous sauver ! rpondit Fergusson.</p> + +<p>Et ces hommes si intrpides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. Ils se penchrent, en cherchant distinguer quelque trace du malheureux Joe, mais ils taient dj loin.</p> + +<p> Quel parti prendre ! demanda Kennedy.</p> + +<p>—Descendre terre, ds que cela sera possible, Dick, et puis attendre. </p> + +<p>Aprs une marche de soixante milles, le <i>Victoria</i> s'abattit sur une cte dserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochrent dans un arbre peu lev, et le chasseur les assujettit fortement.</p> + +<p>La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de sommeil.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Conjectures.—Rtablissement de l'quilibre du <i>Victoria</i>.—Nouveaux calculs du docteur Fergusson.—Chasse de Kennedy.—Exploration complte du lac Tchad.—Tangalia.—Retour. Lari.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la cte qu'ils occupaient. C'tait une sorte d'le de terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de terrain solide s'levaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui s'tendaient perte de vue.</p> + +<p>Ces marcages infranchissables rendaient sre la position du <i>Victoria</i> ; il fallait seulement surveiller le ct du lac ; la vaste nappe d'eau allait s'largissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait l'horizon, ni continent ni les.</p> + +<p>Les deux amis n'avaient pas encore os parler de leur infortun compagnon. Kennedy fut le premier faire part de ses conjectures au docteur.</p> + +<p> Joe n'est peut-tre pas perdu, dit-il. C'est un garon adroit, un nageur comme il en existe peu. Il n'tait pas embarrass de traverser le Frith of Forth dimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de notre ct, ne ngligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre.</p> + +<p>—Dieu t'entende, Dick, rpondit le docteur d'une voix mue. Nous ferons tout au monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, dbarrassons le <i>Victoria</i> de cette enveloppe extrieure, qui n'est plus utile ; ce sera nous dlivrer d'un poids considrable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. </p> + +<p>Le docteur et Kennedy se mirent l'ouvrage ; ils prouvrent de grandes difficults ; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas trs rsistant, et le dcouper en minces bandes pour le dgager des mailles du filet. La dchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'tendait sur une longueur de plusieurs pieds.</p> + +<p>Cette opration prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intrieur, entirement dgag, parut n'avoir aucunement souffert. Le <i>Victoria</i> tait alors diminu d'un cinquime. Cette diffrence fut assez sensible pour tonner Kennedy.</p> + +<p> Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur.</p> + +<p>—Ne crains rien cet gard, Dick ; je rtablirai l'quilibre, et si notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route accoutume.</p> + +<p>—Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne devions pas tre loigns d'une le.</p> + +<p>—Je me le rappelle en effet ; mais cette le, comme toutes celles du Tchad, est sans doute habite par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages auront t certainement tmoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, moins que la superstition ne le protge, que deviendra-t-il ?</p> + +<p>—Il est homme se tirer d'affaire, je te le rpte ; j'ai confiance dans son adresse et son intelligence.</p> + +<p>—Je l'espre. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'loigner toutefois ; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande partie a t sacrifie.</p> + +<p>—Bien, Samuel ; je ne serai pas longtemps absent. </p> + +<p>Kennedy prit un fusil deux coups et s'avana dans les grandes herbes vers un taillis assez rapproch ; de frquentes dtonations apprirent bientt au docteur que sa chasse serait fructueuse.</p> + +<p>Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relev des objets conservs dans la nacelle et d'tablir l'quilibre du second arostat ; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de th et de caf, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse eau parfaitement vide ; toute la viande sche avait disparu.</p> + +<p>Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogne du premier ballon, sa force ascensionnelle se trouvait rduite de neuf cents livres environ ; il dut donc se baser sur cette diffrence pour reconstituer son quilibre. Le nouveau <i>Victoria</i> cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation paraissait tre en bon tat ; ni la pile ni le serpentin n'avaient t endommags.</p> + +<p>La force ascensionnelle du nouveau ballon tait donc de trois mille livres environ ; en runissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande frache, le docteur arrivait un total de deux mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas imprvus, et l'arostat se trouverait alors quilibr avec l'air ambiant</p> + +<p>Ses dispositions furent prises en consquence, et il remplaa le poids de Joe par un supplment de lest. Il employa la journe entire ces divers prparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse ; il apportait une vritable charge d'oies, de canards sauvages, de bcassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de prparer ce gibier et de le fumer. Chaque pice, embroche par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la prparation parut convenable Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasin dans la nacelle.</p> + +<p>Le lendemain, le chasseur devait complter ses approvisionnements.</p> + +<p>Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa de pemmican, de biscuits et de th. La fatigue aprs leur avoir donn l'apptit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les tnbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hlas, elle tait bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre !</p> + +<p>Aux premiers rayons du jour, le docteur rveilla Kennedy</p> + +<p> J'ai longuement mdit, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour retrouver notre compagnon.</p> + +<p>—Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle.</p> + +<p>—Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.</p> + +<p>—Sans doute ! Si ce digne garon allait se figurer que nous l'abandonnons !</p> + +<p>—Lui ! il nous connat trop! Jamais pareille ide ne lui viendrait l'esprit ; mais il faut qu'il apprenne o nous sommes.</p> + +<p>—Comment cela ?</p> + +<p>—Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous lever dans l'air.</p> + +<p>—Mais si le vent nous entrane ?</p> + +<p>—Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick ; la brise nous ramne sur le lac, et cette circonstance, qui eut t fcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc nous maintenir sur cette vaste tendue d'eau pendant toute la journe. Joe ne pourra manquer de nous voir l o ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-tre mme parviendra-t-il nous informer du lieu de sa retraite.</p> + +<p>—S'il est seul et libre, il le fera certainement.</p> + +<p>—Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indignes n'tant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos recherches.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit Kennedy, — car il faut prvoir tous les cas, — si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laiss une trace de son passage, que ferons-nous ?</p> + +<p>—Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous maintenant le plus en vue possible ; l, nous attendrons, nous explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le retrouver.</p> + +<p>—Partons donc, rpondit le chasseur.</p> + +<p>Le docteur prit le relvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait quitter ; il estima, d'aprs sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visits tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy complta ses approvisionnements de viande frache. Bien que les marais environnants portaient des marques de rhinocros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces normes animaux.</p> + +<p>A sept heures du matin, non sans de grandes difficults dont le pauvre Joe savait se tirer merveille, l'ancre fut dtache de l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau <i>Victoria</i> parvint deux cents pieds dans l'air. Il hsita d'abord en tournant sur lui-mme ; mais enfin, pris dans un courant assez vif, i1 s'avana sur le lac et bientt fut emport avec une vitesse de vingt milles l'heure.</p> + +<p>Le docteur se maintint constamment une hauteur qui variait entre deux cents et cinq cents pieds. Kennedy dchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des les, les voyageurs se rapprochaient mme imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout o quelque ombrage, quelque anfractuosit de roc et pu donner asile leur compagnon. Ils descendaient prs des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pcheurs, leur vue, se prcipitaient l'eau et regagnaient leur le avec les dmonstrations de crainte les moins dissimules.</p> + +<p> Nous ne voyons rien, dit Kennedy aprs deux heures de recherches.</p> + +<p>—Attendons, Dick, et ne perdons pas courage ; nous ne devons pas tre loigns du lieu de l'accident. </p> + +<p>A onze heures, le <i>Victoria</i> s'tait avanc de quatre-vingt-dix milles ; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une le trs vaste et trs peuple que le docteur jugea devoir tre Farram, o se trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait voir Joe surgir de chaque buisson, s'chappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlev sans difficult ; prisonnier, en renouvelant la man uvre employe pour le missionnaire, il aurait bientt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'tait se dsesprer.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> arrivait deux heures et demie en vue de Tangalia, village situ sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrme atteint par Denham l'poque de son exploration.</p> + +<p>Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait rejet vers l'est, repouss dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables dserts.</p> + +<p> Il faut absolument nous arrter, dit-il, et mme prendre terre ; dans l'intrt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac ; mais, auparavant, tchons de trouver un courant oppos. </p> + +<p>Pendant plus d'une heure, il chercha diffrentes zones. Le <i>Victoria</i> drivait toujours sur la terre ferme ; mais, heureusement, mille pieds un souffle trs violent le ramena dans le nord-ouest.</p> + +<p>Il n'tait pas possible que Joe ft retenu sur une des les du lac ; il et certainement trouv moyen de manifester sa prsence ; peut-tre l'avait-on entran sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.</p> + +<p>Quant penser que Joe se ft noy, c'tait inadmissible. Il y eut bien une ide horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy : les camans sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de formuler cette apprhension. Cependant elle vint si manifestement leur pense, que le docteur dit sans autre prambule :</p> + +<p> Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des les ou du lac ; Joe aura assez d'adresse pour les viter ; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et les Africains se baignent impunment sans craindre leurs attaques </p> + +<p>Kennedy ne rpondit pas ; il prfrait se taire discuter cette terrible possibilit.</p> + +<p>Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants travaillaient la rcolte du coton devant des cabanes de roseaux tresss, au milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus.</p> + +<p>Cette runion d'une cinquantaine de cases occupait une lgre dpression de terrain dans une valle tendue entre de basses montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au docteur ; mais il changea une seconde fois et le ramena prcisment son point de dpart, dans cette sorte d'le ferme o il avait pass la nuit prcdente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mls la vase paisse du marais et d'une rsistance considrable</p> + +<p>Le docteur eut beaucoup de peine contenir l'arostat ; mais enfin le vent tomba avec 1a nuit, et les deux amis veillrent ensemble, presque dsesprs.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXIV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">L'ouragan.—Dpart forc.—Perte d'une ancre.—Tristes rflexions.—Rsolution prise.—La trombe.—La caravane engloutie.—Vent contraire et favorable.—Retour au sud.—Kennedy son poste.</font></p> +</blockquote> + +<p>A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence telle que le <i>Victoria</i> ne pouvait demeurer prs de terre sans danger ; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaaient de dchirer.</p> + +<p> Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette situation.</p> + +<p>—Mais Joe, Samuel ?</p> + +<p>—Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter cent milles dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sret de tous.</p> + +<p>—Partir sans lui ! s'cria l'cossais avec l'accent d'une profonde douleur.</p> + +<p>—Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le coeur ne me saigne pas comme toi ? Est-ce que je n'obis pas une imprieuse ncessit ?</p> + +<p>—Je suis tes ordres, rpondit le chasseur. Partons. </p> + +<p>Mais le dpart prsentait de grandes difficults. L'ancre, profondment engage, rsistait tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir l'arracher ; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa man uvre devenait fort prilleuse, car le <i>Victoria</i> risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.</p> + +<p>Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'cossais dans la nacelle, et se rsigna couper la corde de l'ancre. Le <i>Victoria</i> fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du nord.</p> + +<p>Fergusson ne pouvait qu'obir cette tourmente ; il se croisa les bras et s'absorba dans ses tristes rflexions.</p> + +<p>Aprs quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non moins taciturne.</p> + +<p> Nous avons peut-tre tent Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas des hommes d'entreprendre un pareil voyage ! </p> + +<p>Et un soupir de douleur s'chappa de sa poitrine.</p> + +<p> Il y a quelques jours peine, rpondit le chasseur, nous nous flicitions d'avoir chapp bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois!</p> + +<p>—Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! coeur brave et franc ! Un moment bloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trsors ! Le voil maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une irrsistible vitesse !</p> + +<p>—Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouv asile parmi les tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visites avant nous, comme Denham, comme Barth ? Ceux l ont revu leur pays.</p> + +<p>—Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avanaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux prsents, au milieu d'une escorte, arms et prpars pour ces expditions. Et encore, ils ne pouvaient viter des souffrances et des tribulations de la pire espce ! Que veux-tu que devienne notre infortun compagnon ? C'est horrible penser, et voil l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait t donn de ressentir !</p> + +<p>—Mais nous reviendrons, Samuel.</p> + +<p>—Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le <i>Victoria</i>, quand il nous faudrait regagner pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conserv un mauvais souvenir des premiers Europens.</p> + +<p>—Je te suivrai, Samuel, rpondit le chasseur avec nergie, tu peux compter sur moi ! Nous renoncerons plutt terminer ce voyage ! Joe s'est dvou pour nous, nous nous sacrifierons pour lui ! </p> + +<p>Cette rsolution ramena quelque courage au coeur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la mme ide. Fergusson mit tout en uvre pour se jeter dans un courant contraire qui pt le rapprocher du Tchad ; mais c'tait impossible alors, et la descente mme devenait impraticable sur un terrain dnud et par un ouragan de cette violence.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el Djrid, dsert pineux qui forme la lisire du Soudan, et pntra dans le dsert de sable, sillonn par de longues traces de caravanes ; la dernire ligne de vgtation se confondit bientt avec le ciel l'horizon mridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombrags par des arbres magnifiques ; mais il fut impossible de s'arrter. Un campement arabe, des tentes d'toffes rayes, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tte de vipre, animaient cette solitude ; mais le <i>Victoria</i> passa comme une toile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvnt matriser sa course.</p> + +<p> Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ? Dcidment le ciel est contre nous ! </p> + +<p>Il parlait ainsi avec une rage de dsespr, quand il vit dans le nord les sables du dsert se soulever au milieu d'une paisse poussire, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposs.</p> + +<p>Au milieu du tourbillon, brise, rompue, renverse, une caravane entire disparaissait sous l'avalanche de sable ; les chameaux ple-mle poussaient des gmissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard touffant. Quelquefois, un vtement bariol tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempte dominait cette scne de destruction.</p> + +<p>Bientt le sable s'accumula en masses compactes, et l o nagure s'tendait la plaine unie, s'levait une colline encore agite, tombe immense d'une caravane engloutie.</p> + +<p>Le docteur et Kennedy, pales, assistaient ce terrible spectacle ; ils ne pouvaient plus man uvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n'obissait plus aux diffrentes dilatations du gaz. Enlac dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidit vertigineuse ; la nacelle dcrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient se rompre, les caisses eau se dplaaient avec fracas ; deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispe s'accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.</p> + +<p>Kennedy, les cheveux pars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes motions, pas mme quand, aprs un dernier tournoiement, le <i>Victoria</i> se trouva subitement arrt dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidit non moins gale.</p> + +<p> O allons-nous ? s'cria Kennedy.</p> + +<p>—Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les lieux que nous n'esprions plus revoir. </p> + +<p>Le sol si plat, si gal pendant l'aller, tait alors boulevers comme les flots aprs la tempte ; une suite de petits monticules peine fixs jalonnaient le dsert ; le vent soufflait avec violence, et le <i>Victoria</i> volait dans l'espace.</p> + +<p>La direction suivie par les voyageurs diffrait un peu de celle qu'ils avaient prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le dsert s'tendre devant eux.</p> + +<p>Kennedy en fit l'observation.</p> + +<p>Peu importe, rpondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hsiterai pas m'y arrter.</p> + +<p>—Si tu es satisfait, je le suis, rpondit le chasseur ; mais fasse le ciel que nous ne soyons pas rduits traverser le dsert comme ces malheureux Arabes ! Ce que nous avons vu est horrible.</p> + +<p>—Et se reproduit frquemment ? Dick. Les traverses du dsert sont autrement dangereuses que celles de l'Ocan ; le dsert a tous les prils de la mer, mme l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.</p> + +<p>—Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend se calmer ; la poussire des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'claircit</p> + +<p>—Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un point n'chappe notre vue !</p> + +<p>—Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparatra pas sans que tu n'en sois prvenu. </p> + +<p>Et Kennedy, la lunette la main, se plaa sur le devant de la nacelle.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">L'histoire de Joe.—L'le des Biddiomahs.—L'adoration.—L le engloutie.—Les rives du lac.—L'arbre aux serpents.—Voyage pied.—Souffrances.—Moustiques et fourmis.—La faim.—Passage du <i>Victoria</i>.—Disparition du <i>Victoria</i>.—Dsespoir.—Le marais.—Un dernier cri.</font></p> +</blockquote> + +<p>Qu'tait devenu Joe pendant les vaines recherches de son matre ?</p> + +<p>Lorsqu'il se fut prcipit dans le lac, son premier mouvement la surface fut de lever les yeux en l'air ; il vit le <i>Victoria</i>, dj fort lev au-dessus du lac, remonter avec rapidit, diminuer peu peu, et, pris bientt par un courant rapide, disparatre vers le nord. Son matre, ses amis taient sauvs.</p> + +<p> Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pense de me jeter dans le Tchad ; elle n'et pas manqu de venir l'esprit de M. Kennedy, et certes il n'aurait pas hsit faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathmatique.</p> + +<p>Rassur sur ce point, Joe se mit songer lui ; il tait au milieu d'un lac immense, entour de peuplades inconnues, et probablement froces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s'effraya donc pas autrement.</p> + +<p>Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'taient conduits comme de vrais gypates, il avait avis une le l'horizon ; il rsolut donc de se diriger vers elle, et se mit dployer toutes ses connaissances dans l'art de la natation, aprs s'tre dbarrass de la partie la plus gnante de ses vtements ; il ne s'embarrassait gure d'une promenade de cinq ou six milles ; aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu' nager vigoureusement et directement.</p> + +<p>Au bout d'une heure et demie, la distance qui !e sparait de l'le se trouvait fort diminue.</p> + +<p>Mais mesure qu'il s'approchait de terre, une pense d'abord fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantes par d'normes alligators, et il connaissait la voracit de ces animaux.</p> + +<p>Quelle que ft sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garon se sentait invinciblement mu ; il craignait que la chair blanche ne ft particulirement du got des crocodiles, et il ne s'avana donc qu'avec une extrme prcaution, l' il aux aguets. Il n'tait plus qu' une centaine de brasses d'un rivage ombrag d'arbres verts, quand une bouffe d'air charg de l'odeur pntrante du musc arriva jusqu' lui.</p> + +<p> Bon, se dit-il ! voil ce que je craignais ! le caman n'est pas loin. </p> + +<p>Et il plongea rapidement, mais pas assez pour viter le contact d'un corps norme dont l'piderme cailleux l'corcha au passage ; il se crut perdu, et se mit nager avec une vitesse dsespre ; il revint la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut l un quart d'heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrire lui le bruit de cette vaste mchoire prte le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le milieu du corps.</p> + +<p>Pauvre Joe ! il eut une dernire pense pour son matre, et se prit lutter avec dsespoir, en se sentant attir non vers le fond du lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dvorer leur proie, mais la surface mme.</p> + +<p>A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux ngres d'un noir d'bne ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des cris tranges.</p> + +<p> Tiens! ne put s'empcher de s'crier Joe! des ngres au lieu de camans ! Ma foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-l osent-ils se baigner dans ces parages ! </p> + +<p>Joe ignorait que les habitants des les du Tchad, comme beaucoup de noirs, plongent impunment dans les eaux infestes d'alligators, sans se proccuper de leur prsence ; les amphibies de ce lac ont particulirement une rputation assez mrit de sauriens inoffensifs.</p> + +<p>Mais Joe n'avait-il vit un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce qu'il donna aux vnements dcider, et puisqu il ne pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte.</p> + +<p> videmment, se disait-il, ces gens-l ont vu le <i>Victoria</i> raser les eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont t les tmoins loigns de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des gards pour un homme tomb du ciel ! Laissons-les faire ! </p> + +<p>Joe en tait l de ses rflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout ge, mais non de toutes couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut mme pas rougir de la lgret de son costume ; il se trouvait dshabill la dernire mode du pays.</p> + +<p>Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se mprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint la mmoire.</p> + +<p> Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh bien, autant ce mtier-l qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le <i>Victoria</i> vient repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. </p> + +<p>Pendant que Joe rflchissait de la sorte, l foule se resserrait autour de lui ; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familire ; mais, au moins, elle eut la pense de lui offrir un festin magnifique, compos de lait aigre avec du riz pil dans du miel, le digne garon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna son peuple une haute ide de la faon dont les dieux dvorent dans les grandes occasions.</p> + +<p>Lorsque le soir fut arriv, les sorciers de l'le le prirent respectueusement par la main, et le conduisirent une espce de case entoure de talismans ; avant d'y pntrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'levaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le temps de rflchir sa position quand il fut enferm dans sa cabane.</p> + +<p>Pendant la soire et une partie de la nuit, il entendit des chants de fte, les retentissements d'une espce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour des oreilles africaines ; des ch urs hurls accompagnrent d'interminables danses qui enlaaient la cabane sacre de leurs contorsions et de leurs grimaces.</p> + +<p>Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant travers les murailles de boue et de roseau de la case ; peut-tre, en toute autre circonstance, et-il pris un plaisir assez vif ces tranges crmonies ; mais son esprit fut bientt tourment d'une ide fort dplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon ct, il trouvait stupide et mme triste d'tre perdu dans cette contre sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur patrie, de ceux qui osrent s'aventurer jusqu' ces contres. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de bonnes raisons de croire la vanit des grandeurs humaines ! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu' manger l'ador !</p> + +<p>Malgr cette fcheuse perspective, aprs quelques heures de rflexion, la fatigue l'emporta sur les ides noires, et Joe tomba dans un sommeil assez profond, qui se ft prolong sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidit inattendue n'et rveill le dormeur.</p> + +<p>Bientt cette humidit se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut jusqu' mi-corps.</p> + +<p> Qu'est-ce l ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de ces ngres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! </p> + +<p>Et ce disant, il enfona la muraille d'un coup d'paule et se trouva o ? en plein lac ! D'le, il n'y en avait plus ! Submerge pendant la nuit ! A sa place l'immensit du Tchad !</p> + +<p> Triste pays pour les propritaires ! se dit Joe, et il reprit avec vigueur l'exercice de ses facults natatoires.</p> + +<p>Un de ces phnomnes assez frquents sur le lac Tchad avait dlivr le brave garon ; plus d'une le a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidit du roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux chapps ces terribles catastrophes.</p> + +<p>Joe ignorait cette particularit, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'tait une sorte de tronc d'arbre grossirement creus une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa driver.</p> + +<p> Orientons-nous, dit-il. L'toile polaire, qui fait honntement son mtier d'indiquer la route du nord tout le monde, voudra bien me venir en aide. </p> + +<p>Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux pineux qui parurent fort importuns, mme un philosophe ; mais un arbre poussait l tout exprs pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sret, et attendit l, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.</p> + +<p>Le matin venu avec cette rapidit particulire aux rgions quatoriales, Joe jeta un coup d' il sur l'arbre qui l'avait abrit pendant la nuit ; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre taient littralement couvertes de serpents et de camlons ; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements ; on et dit un arbre d'une nouvelle espce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe prouva un vif sentiment de terreur ml de dgot, et s'lana terre au milieu des sifflements de la bande.</p> + +<p> Voil une chose qu'on ne voudra jamais croire, dit-il.</p> + +<p>Il ne savait pas que les dernires lettres du docteur Vogel avaient fait connatre cette singularit des rives du Tchad, o les reptiles sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Aprs ce qu'il venait de voir, Joe rsolut d'tre plus circonspect l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il vitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanires, en un mot tout ce qui peut servir de rceptacle la race humaine.</p> + +<p>Que de fois ses regards se portrent en l'air ! Il esprait apercevoir le <i>Victoria</i>, et bien qu'il l'eut vainement cherch pendant toute cette journe de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son matre ; il lui fallait une grande nergie de caractre pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se joignait la fatigue, car le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le ml, ou des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avana d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'pines dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hrisss, et ses pieds ensanglants rendaient sa marche extrmement douloureuse. Mais enfin il put ragir contre ses souffrances, et, le soir venu, il rsolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.</p> + +<p>L, il eut subir les atroces piqres de myriades d'insectes : mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas Joe un lambeau du peu de vtements qui le couvraient ; les insectes avaient tout dvor ! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigu ; pendant ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de 1amentin assez dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert des btes froces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa rsignation et sa patience eurent de la peine tenir contre une pareille situation.</p> + +<p>Enfin le jour revint ; Joe se releva prcipitamment, et que l'on juge du dgot qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partag sa couche : un crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bte monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son coeur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa rpugnance, il courut grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les dmangeaisons qui le torturaient, et, aprs avoir mch quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un enttement dont il ne pouvait se rendre compte ; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et nanmoins il sentait. en lui une puissance suprieure au dsespoir.</p> + +<p>Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins rsign que lui, se plaignait ; il fut oblig de serrer fortement une liane autour de son corps ; heureusement, sa soif pouvait s'tancher chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du dsert, il trouvait un bonheur relatif ne pas subir les tourments de cet imprieux besoin.</p> + +<p> O peut tre le <i>Victoria</i> ? se demandait-il... Le vent souffle du nord ! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procd une nouvelle installation pour rtablir l'quilibre ; mais la journe d'hier a d suffire ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Aprs tout, si je parvenais gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des voyageurs dont mon matre nous a parl. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons ! courage ! </p> + +<p>Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrpide Joe tomba en pleine fort au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrta temps et ne fut pas vu. Les ngres s'occupaient empoisonner leurs flches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contres, et qui se fait avec une sorte de crmonie solennelle.</p> + +<p>Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourr, lorsqu'en levant les yeux, par une claircie du feuillage, il aperut le <i>Victoria</i>, le <i>Victoria</i> lui-mme, se dirigeant vers le lac, cent pieds peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de se faire voir !</p> + +<p>Une larme lui vint aux yeux, non de dsespoir, mais de reconnaissance : son matre tait sa recherche ! son matre ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut attendre le dpart des noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.</p> + +<p>Mais alors le <i>Victoria</i> se perdait au loin dans le ciel. Joe rsolut de l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent en-tranait le ballon avec une irrsistible vitesse !</p> + +<p>Pour la premire fois, l'nergie, l'esprance manqurent au coeur de l'infortun ; il se vit perdu ; il crut son matre parti sans retour ; il n'osait plus penser, i1 ne voulait plus rflchir.</p> + +<p>Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute cette journe et une partie de la nuit. Il se tranait, tantt sur les genoux, tantt sur les mains ; il voyait venir le moment o la force lui manquerait et o il faudrait mourir.</p> + +<p>En avanant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutt de ce qu'il sut bientt tre un marais, car la nuit tait venue depuis quelques heures ; il tomba inopinment dans une boue tenace ; malgr ses efforts, malgr sa rsistance dsespre, il se sentit enfoncer peu peu au milieu de ce terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu' mi-corps.</p> + +<p> Voil donc la mort ! se dit-il ; et quelle mort !... </p> + +<p>Il se dbattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu' l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-mme. Pas un morceau de bois qui pt l'arrter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit que c'en tait fait de lui !... Ses yeux se fermrent.</p> + +<p> Mon matre ! mon matre ! moi !... s'cria-t-il.</p> + +<p>Et cette voix dsespre, isole, touffe dj, se perdit dans la nuit.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXVI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Un rassemblement l'horizon.—Une troupe d'arabes.—La poursuite.—C'est lui !—Chute de cheval.—L'Arabe trangl.—Une balle de Kennedy.—Man uvre.—Enlvement au vol.—Joe sauv.</font></p> +</blockquote> + +<p>Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit :</p> + +<p> Si je ne me trompe, voici l-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux ; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent violemment, car ils soulvent un nuage de poussire.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui viendrait nous repousser au nord ? </p> + +<p>Il se leva pour examiner l'horizon.</p> + +<p> Je ne crois pas, Samuel, rpondit Kennedy ; c'est un troupeau de gazelles ou de b ufs sauvages.</p> + +<p>—Peut-tre, Dick ; mais ce rassemblement est au moins neuf ou dix milles de nous, et pour mon compte, mme avec la lunette, je n'y puis rien reconnatre.</p> + +<p>—En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a l quelque chose d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une man uvre de cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! </p> + +<p>Le docteur observa avec attention le groupe indiqu.</p> + +<p> Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un dtachement d'Arabes ou de Tibbous ; ils s'enfuient dans la mme direction que nous ; mais nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons porte de voir et de juger ce qu'il faudra faire. </p> + +<p>Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des cavaliers se faisait plus visible ; quelques-uns d'entre eux s'isolaient.</p> + +<p> c'est videmment, reprit Kennedy, une man uvre ou une chasse.</p> + +<p>—On dirait que ces gens-l poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir ce qui en est.</p> + +<p>—Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les dpasserons mme, s'ils continuent de suivre cette route ; nous marchons avec une rapidit de vingt milles l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. </p> + +<p>Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes aprs, il dit :</p> + +<p> Ce sont des Arabes lancs toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les prcde cent pas, et ils se prcipitent sur ses traces.</p> + +<p>—Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas redouter, et, si cela est ncessaire, je m'lverai.</p> + +<p>—Attends ! attends encore, Samuel !</p> + +<p>—C'est singulier, ajouta Dick aprs un nouvel examen, il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte ; leurs efforts et l'irrgularit de leur ligne, ces Arabes ont plutt l'air de poursuivre que de suivre.</p> + +<p>—En es-tu certain, Dick,</p> + +<p>—Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse l'homme ! Ce n'est point un chef qui les prcde, mais un fugitif.</p> + +<p>—Un fugitif ! dit Samuel avec motion.</p> + +<p>—Oui !</p> + +<p>—Ne le perdons pas de vue et attendons. </p> + +<p>Trois ou quatre milles furent promptement gagns sur ces cavaliers qui filaient cependant avec une prodigieuse vlocit.</p> + +<p> Samuel ! Samuel ! s'cria Kennedy d'une voix tremblante.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Dick ?</p> + +<p>—Est-ce une hallucination ? est-ce possible ?</p> + +<p>—Que veux-tu dire ?</p> + +<p>—Attends.</p> + +<p>Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit regarder.</p> + +<p> Eh bien ? fit le docteur.</p> + +<p>—C'est lui, Samuel !</p> + +<p>—Lui ! s'cria ce dernier.</p> + +<p> Lui disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer !</p> + +<p> C'est lui cheval ! cent pas peine de ses ennemis ! i1 fuit !</p> + +<p>—C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.</p> + +<p>—Il ne peut nous voir dans sa fuite !</p> + +<p>—Il nous verra, rpondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau.</p> + +<p>—Mais comment ?</p> + +<p>—Dans cinq minutes nous serons cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous serons au-dessus de lui.</p> + +<p>—Il faut le prvenir par un coup de fusil !</p> + +<p>—Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coup.</p> + +<p>—Que faire alors ?</p> + +<p>—Attendre.</p> + +<p>—Attendre ! Et ces Arabes ?</p> + +<p>—Nous les atteindrons ! Nous les dpasserons ! Nous ne sommes pas loigns de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore</p> + +<p>—Grand Dieu ! fit Kennedy.</p> + +<p>—Qu'y-a-t-il ? </p> + +<p>Kennedy avait pouss un cri de dsespoir en voyant Joe prcipit terre. Son cheval, videmment rendu, puis, venait de s'abattre.</p> + +<p> Il nous a vus, s'cria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe !</p> + +<p>—Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garon ! Hourra ! fit le chasseur qui ne se contenait plus.</p> + +<p>Joe, immdiatement relev aprs sa chute, l'instant o l'un des plus rapides cavaliers se prcipitait sur lui, bondissait comme une panthre, l'vitait par un cart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il l'tranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course effrayante.</p> + +<p>Un immense cri des Arabes s'leva dans l'air ; mais, tout entiers leur poursuite, ils n'avaient pas vu le <i>Victoria</i> cinq cents pas derrire eux, et trente pieds du sol peine ; eux-mmes, ils n'taient pas vingt longueurs de cheval du fugitif.</p> + +<p>L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa lance, quand Kennedy, l' il fixe, la main ferme, l'arrta net d'une balle et le prcipita terre.</p> + +<p>Joe ne se retourna pas mme au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa course, et tomba la face dans la poussire la vue du <i>Victoria</i> ; l'autre continua sa poursuite.</p> + +<p> Mais que fait Joe ? s'cria Kennedy, il ne s'arrte pas !</p> + +<p>—Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la direction de l'arostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave garon ! Nous l'enlverons la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu' deux cents pas.</p> + +<p>—Que faut-il faire ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Laisse ton fusil de ct.</p> + +<p>—Voil, fit le chasseur en dposant son arme.</p> + +<p>—Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ?</p> + +<p>—Plus encore.</p> + +<p>—Non, cela suffira. </p> + +<p>Et des sacs de sable furent empils par le docteur entre les bras de Kennedy.</p> + +<p> Tiens-toi l'arrire de la nacelle, et sois prt jeter ce lest d'un seul coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre !</p> + +<p>—Sois tranquille !</p> + +<p>—Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu !</p> + +<p>—Compte sur moi ! </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> dominait presque alors la troupe des cavaliers qui s'lanaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, l'avant de la nacelle, tenait l'chelle dploye, prt la lancer au moment voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. Le <i>Victoria</i> les dpassa.</p> + +<p> Attention ! dit Samuel Kennedy.</p> + +<p>—Je suis prt.</p> + +<p>—Joe ! garde toi ! cria le docteur de sa voix retentissante en jetant l'chelle, dont les premiers chelons soulevrent la poussire du sol.</p> + +<p>A l'appel du docteur, Joe, sans arrter son cheval, s'tait retourn ; l'chelle arriva prs de lui, et au moment o il s'y accrochait</p> + +<p> Jette, cria le docteur Kennedy.</p> + +<p>—C'est fait </p> + +<p>Et le <i>Victoria</i>, dlest d'un poids suprieur celui de Joe, s'leva cent cinquante pieds dans les airs.</p> + +<p>Joe se cramponna fortement l'chelle pendant les vastes oscillations qu'elle eut dcrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilit d'un clown, il arriva jusqu' ses compagnons qui le reurent dans leurs bras.</p> + +<p>Les Arabes poussrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur tre enlev au vol, et le <i>Victoria</i> s'loignait rapidement.</p> + +<p> Mon matre ! Monsieur Dick ! avait dit Joe.</p> + +<p>Et succombant l'motion, la fatigue, il s'tait vanoui, pendant que Kennedy, presque en dlire, s'criait :</p> + +<p> Sauv ! sauv !</p> + +<p>—Parbleu ! fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilit.</p> + +<p>Joe tait presque nu ; ses bras ensanglants, son corps couvert de meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures et le coucha sous la tente.</p> + +<p>Joe revint bientt de son vanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'tant pas un homme traiter comme tout le monde. Aprs avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et se dclara prt raconter son histoire.</p> + +<p>Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garon retomba dans un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les efforts d'un vent excessif, il revit la lisire du dsert pineux, au-dessus des palmiers courbs ou arrachs par la tempte ; et aprs avoir fourni une marche de prs de deux cents milles depuis l'enlvement de Joe, il dpassa vers le soir le dixime degr de 1ongitude.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXVII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">La route de l'ouest.—Le rveil de Joe.—Son enttement.—Fin de l'histoire de Joe.—Tagelel.—Inquitudes de Kennedy.—Route au nord.—Une nuit prs d'Agbads.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le <i>Victoria</i> demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore ; le docteur et Kennedy veillrent tour de rle, et Joe en profita pour dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures.</p> + +<p>Voil le remde qu il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa gurison. </p> + +<p>Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux ; il se jetait brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le <i>Victoria</i> fut entran vers ; l'ouest.</p> + +<p>Le docteur, la carte la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain onduleux d'une grande fertilit, avec les huttes de ses villages faites de longs roseaux entremls des branchages de l'asclepia ; les meules de grains s'levaient, dans les champs cultivs, sur de petits chafaudages destins les prserver de l'invasion des souris et des termites.</p> + +<p>Bientt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable sa vaste place des excutions ; au centre se dresse 1 arbre de mort ; le bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immdiatement pendu !</p> + +<p>En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empcher de dire :</p> + +<p> Voil que nous reprenons encore la route du nord !</p> + +<p>—Qu'importe ? Si elle nous mne Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas ! Jamais plus beau voyage n'aura t accompli en de meilleures circonstances !...</p> + +<p>—Ni en meilleure sant, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute rjouie travers les rideaux de la tente.</p> + +<p>—Voil notre brave ami ! s'cria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela va-t-il ?</p> + +<p>—Mais trs naturellement, Monsieur Kennedy, trs naturellement ! Jamais je ne me suis si bien port ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage d'agrment prcd d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon matre ?</p> + +<p>—Digne coeur ! rpondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et d'inquitudes tu nous a causes !</p> + +<p>—Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'tais tranquille sur votre sort ? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fire peur !</p> + +<p>—Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette faon.</p> + +<p>—Je vois que sa chute ne l'a pas chang, ajouta Kennedy.</p> + +<p>—Ton dvouement a t sublime, mon garon, et il nous a sauvs ; car le <i>Victoria</i> tombait dans le lac, et une fois l, personne n'et pu l'en tirer.</p> + +<p>—Mais si mon dvouement, comme il vous plat d'appeler ma culbute, vous a sauvs, est-ce qu'il ne m'a pas sauv aussi, puisque nous voil tous les trois en bonne sant ? Par consquent, dans tout cela, nous n'avons rien nous reprocher.</p> + +<p>—On ne s'entendra jamais avec ce garon-l, dit le chasseur.</p> + +<p>—Le meilleur moyen de s'entendre, rpliqua Joe, c'est de ne plus parler de cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas y revenir.</p> + +<p>—Entt ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton histoire ?</p> + +<p>—Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse en tat de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps</p> + +<p>—Comme tu dis, Joe.</p> + +<p>—Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un estomac europen. </p> + +<p>L'oie fut bientt grille la flamme du chalumeau, et, peu aprs, dvore. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mang depuis plusieurs jours. Aprs le th et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures ; il parla avec une certaine motion, tout en envisageant les vnements avec sa philosophie habituelle Le docteur ne put s'empcher de lui presser plusieurs fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus proccup du salut de son matre que du sien ; propos de la submersion de l'le des Biddiomahs, il lui expliqua la frquence de ce phnomne sur le lac Tchad.</p> + +<p>Enfin Joe, en poursuivant son rcit, arriva au moment o, plong dans le marais, il jeta un dernier cri de dsespoir.</p> + +<p> Je me croyais perdu, mon matre, dit-il, et mes penses s'adressaient vous. Je me mis me dbattre. Comment ? je ne vous le dirai pas ; j'tais bien dcid ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, deux pas de moi, je distingue, quoi ? un bout de corde frachement coupe ; je me permets de faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au cble ; je tire ; cela rsiste ; je me hale, et finalement me voil en terre ferme ! Au bout de la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon matre ! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvnient. Je la reconnais ! une ancre du <i>Victoria</i> ! vous aviez pris terre en cet endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et, aprs de nouveaux efforts, je me tire de la fondrire. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en m'loignant du lac. J'arrivai enfin la lisire d'une immense fort. L dans un enclos des chevaux paissaient sans songer mal. Il y a des moments dans l'existence o tout le monde sait monter cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne perds pas une minute rflchir, je saute sur le dos de l'un de ces quadrupdes, et nous voil filant vers le nord toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai vits. Non. Je traverse les champs ensemencs, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je pousse ma bte, je l'excite, je l'enlve ! J'arrive la limite des terres cultives. Bon ! le dsert ! cela me va ; je verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'esprais toujours apercevoir le <i>Victoria</i> m'attendant en courant des bordes. Mais rien. Au bout de trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse !... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a t chass lui-mme ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre de prs ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais pas, et j'espre bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir trangl ! Mais je vous avais vus !.. et vous savez le reste. Le <i>Victoria</i> court sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis prt recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs, comme je vous le disais, mon matre, cela ne vaut pas la peine d'en parler.</p> + +<p>—Mon brave Joe ! rpondit le docteur avec motion. Nous n'avions donc pas tort de nous fier ton intelligence et ton adresse !</p> + +<p>—Bah ! Monsieur, il n'y a qu' suivre les vnements, et on se tire d'affaire ! Le plus sr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se prsentent. </p> + +<p>Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue tendue de pays. Kennedy fit bientt remarquer l'horizon un amas de cases qui se prsentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou.</p> + +<p> Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est l qu'il se spara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe.</p> + +<p>—Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du <i>Victoria</i>, nous remontons directement vers le nord ?</p> + +<p>—Directement, mon cher Dick.</p> + +<p>—Et cela ne t'inquite pas un peu ?</p> + +<p>—Pourquoi ?</p> + +<p>—C'est que ce chemin-l nous mne Tripoli et au-dessus du grand dsert.</p> + +<p>—Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espre.</p> + +<p>—Mais o prtends-tu t'arrter ?</p> + +<p>—Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.</p> + +<p>—Tembouctou ?</p> + +<p>—Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en Afrique sans visiter Tembouctou !</p> + +<p>—Tu seras le cinquime ou sixime Europen qui aura vu cette ville mystrieuse !</p> + +<p>—Va pour Tembouctou !</p> + +<p>—Alors laisse-nous arriver entre le dix-septime et le dix-huitime degr de latitude, et l nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers l'ouest.</p> + +<p>—Bien, rpondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route parcourir dans le nord ?</p> + +<p>—Cent cinquante milles au moins.</p> + +<p>—Alors, rpliqua Kennedy, je vais dormir un peu.</p> + +<p>—Dormez, Monsieur, rpondit Joe ; vous-mme, mon matre, imitez M. Kennedy ; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une faon indiscrte. </p> + +<p>Le chasseur s'tendit sous la tente ; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait peu de prise, demeura son poste d'observation.</p> + +<p>Au bout de trois heures, le <i>Victoria</i> franchissait avec une extrme rapidit un terrain caillouteux, avec des ranges de hautes montagnes nues base granitique ; certains pics isols atteignaient mme quatre mille pieds de hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une merveilleuse agilit au milieu des forts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers ; aprs l'aridit du dsert, la vgtation reprenait son empire. C'tait le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,.</p> + +<p>A dix heures du soir, aprs une superbe traverse de deux cent cinquante milles, le <i>Victoria</i> s'arrta au-dessus d'une ville importante ; la lune en laissait entrevoir une partie demi ruine ; quelques pointes de mosques s'lanaient et l frappes d'un blanc rayon de lumire ; le docteur prit la hauteur des toiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghads.</p> + +<p>Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait dj en ruines l'poque o la visita le docteur Barth.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, n'tant pas aperu dans l'ombre, prit terre deux milles au-dessus d'Agbads, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent lger sollicitait le ballon vers l'ouest, et mme un peu au sud.</p> + +<p>Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et s'enfuit dans une longue trane des rayons du soleil.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXVIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Traverse rapide.—Rsolutions prudentes.—Caravanes.—Averses continuelles.—Gao.—Le Niger.—Golberry, Geoffroy, Gray.—Mungo-Park.—Laing.—Ren Cailli.—Clapperton.—John et Richard Lander.</font></p> +</blockquote> + +<p>La journe du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident ; le dsert recommenait ; un vent moyen ramenait le <i>Victoria</i> dans le sud-ouest ; il ne dviait ni droite ni gauche ; son ombre traait sur le sable une ligne rigoureusement droite.</p> + +<p>Avant son dpart, le docteur avait renouvel prudemment sa provision d'eau ; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contres infestes par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, lev de dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se dprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coup la route d'Aghads Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivrent au soir par 16 de latitude et 4 55' de longitude, aprs avoir franchi cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.</p> + +<p>Pendant cette journe, Joe apprta les dernires pices de gibier, qui n'avaient reu qu'une prparation sommaire ; il servit au souper des brochette de bcassines fort apptissantes. Le vent tant bon, 1e docteur rsolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le <i>Victoria</i> s'leva une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traverse nocturne de soixante milles environ, le lger sommeil d'un enfant n'et mme pas t troubl.</p> + +<p>Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent ; il porta vers le nord-ouest ; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement loigne.</p> + +<p>La vue de ces oiseaux amena Joe complimenter son matre sur son ide des deux ballons.</p> + +<p> O en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la prendre pour se sauver.</p> + +<p>—Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquite un peu ; elle ne vaut pas le btiment.</p> + +<p>—Que veux-tu dire ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Je veux dire que le nouveau <i>Victoria</i> ne vaut pas l'ancien ; soit que le tissu en ait t trop prouv, soit que la gutta-percha se soit fondue la chaleur du serpentin, je constate une certaine dperdition de gaz ; ce n'est pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est apprciable ; nous avons une tendance baisser, et, pour me maintenir, je suis forc de donner plus de dilatation l'hydrogne.</p> + +<p>—Diable ! fit Kennedy, je ne vois gure de remde cela.</p> + +<p>—Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous presser, en vitant mme les haltes de nuit.</p> + +<p>—Sommes-nous encore loin de la cte ? demanda Joe.</p> + +<p>—Quelle cte, mon garon ? Savons-nous donc o le hasard nous conduira ; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore quatre cents milles dans l'ouest.</p> + +<p>—Et quel temps mettrons-nous y parvenir ?</p> + +<p>—Si le vent ne nous carte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi vers le soir.</p> + +<p>—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de btes et d'hommes qui serpentait en plein dsert, nous arriverons plus vite que cette caravane.</p> + +<p>Fergusson et Kennedy se penchrent et aperurent une vaste agglomration d'tres de toute espce ; il y avait l plus de cent cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous la queue un petit sac destin recevoir leurs excrments, seul combustible sur lequel on puisse compter dans le dsert.</p> + +<p>Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espce ; ils peuvent rester de trois sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est suprieure celle des chevaux, et ils obissent avec intelligence la voix du khabir, le guide de la caravane. On les connat dans le pays sous le nom de mehari. </p> + +<p>Tels furent les dtails donns par le docteur, pendant que ses compagnons considraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec peine sur un sable demi mouvant, peine contenu par quelques chardons, des herbes fltries et des buissons chtifs. Le vent effaait la trace de leurs pas presque instantanment.</p> + +<p>Joe demanda comment les Arabes parvenaient se diriger dans le dsert, et gagner les puits pars dans cette immense solitude.</p> + +<p> Les Arabes, rpondit Fergusson, ont reu de la nature un merveilleux instinct pour reconnatre leur route ; l o un Europen serait dsorient, ils n'hsitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, la nuance diffrente des sables, leur suffit pour marcher srement ; pendant la nuit, ils se guident sur l'toile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du temps qu'ils mettent traverser le Sahara, un dsert de plus de neuf cents milles. </p> + +<p>Mais le <i>Victoria</i> avait dj disparu aux yeux tonns des Arabes, qui devaient envier sa rapidit. Au soir, il passait par 2 20' de longitude [Le zro du mridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus d'un degr.</p> + +<p>Le lundi, le temps changea compltement ; la pluie se mit tomber avec une grande violence ; il fallut rsister ce dluge et l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perptuelle averse expliquait les marais et les marcages qui composaient uniquement la surface du pays ; la vgtation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.</p> + +<p>Tel tait le Sonray avec ses villages coiffs de toits renverss comme des bonnets armniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu il fallait de collines pour faire des ravins et des rservoirs, que les pintades et les bcassines sillonnaient de leur vol ; et l un torrent imptueux coupait les routes ; les indignes le traversaient en se cramponnant une liane tendue d'un arbre un autre ; les forts faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocros.</p> + +<p> Nous ne tarderons pas voir le Niger, dit le docteur ; la contre se mtamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apport la vgtation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles ? le Niger a sem sur ses bords les plus importantes cits de l'Afrique.</p> + +<p>—Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves au milieu des grandes villes ! </p> + +<p>A midi, le <i>Victoria</i> passa au-dessus d'une bourgade, d'une runion de huttes assez misrables, qui fut autrefois une grande capitale.</p> + +<p> C'est l, dit le docteur, Barth traversa le Niger son retour de Tembouctou : voici le fleuve fameux dans l'antiquit, le rival du Nil, auquel la superstition paenne donna une origine cleste ; comme lui, il proccupa l'attention des gographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a cot de nombreuses victimes.</p> + +<p>Le Niger coulait entre deux rives largement spares ; ses eaux roulaient vers le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entrans purent peine en saisir les curieux contours.</p> + +<p> Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est dj loin de nous ! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres encore, il parcourt une tendue immense de pays, et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement le fleuve , suivant les contres qu'il traverse.</p> + +<p>—Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Non, Dick ; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du Bornou et vint couper le Niger Say, quatre degrs au-dessous de Gao ; puis il pntra au sein de ces contres inexplores que le Niger renferme dans son coude, et, aprs huit mois de nouvelles fatigues, il parvint Tembouctou ; ce que nous ferons en trois jours peine, avec un vent aussi rapide.</p> + +<p>—Est-ce qu'on a dcouvert les sources du Niger ? demanda Joe.</p> + +<p>—Il y a longtemps, rpondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les principales. De 1749 1758, Adamson reconnat le fleuve et visite Gore ; de 1785 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les dserts de la Sngambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant d'autres infortuns. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, cossais comme lui. Envoy en 1795 par la Socit africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnat la rivire de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frre Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive Gore ; s'adjoint un dtachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 aot ; : mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclmences du ciel, de l'insalubrit du pays, il ne reste plus que onze vivants de quarante Europens ; le 16 novembre, les dernires lettres de Mungo-Park parvenaient sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays qu'arriv Boussa, sur le Niger, le 23 dcembre l'infortun voyageur vit sa barque renverse par les cataractes du fleuve, et que lui-mme fut massacr par les indignes.</p> + +<p>—Et cette fin terrible n'arrta pas les explorateurs ?</p> + +<p>—Au contraire, Dick ; car alors on avait non seulement reconnatre le fleuve, mais retrouver les papier du voyageur. Ds 1816, une expdition s'organise Londres, laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sngal, pntre dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre rsultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'aprs ses documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur.</p> + +<p>—Facile sauter, dit Joe.</p> + +<p>—Eh ! eh ! facile ! rpliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte la tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immdiatement englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repouss par une main invisible.</p> + +<p>—Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe.</p> + +<p>—Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'lancer au travers du Sahara, pntrer jusqu' Tembouctou, et mourir trangl quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger se faire musulman.</p> + +<p>—Encore une victime ! dit le chasseur.</p> + +<p>—C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources et accomplit le plus tonnant des voyages modernes ; je veux parler du Franais Ren Cailli Aprs diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 aot, il arriva tellement puis et malade Tim, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois aprs ; il se joignit alors une caravane, protg par son vtement oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pntra dans la ville de Jenn, s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu' Tembouctou, o il arriva le 30 avril. Un autre Franais, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, avaient peut-tre vu cette ville curieuse ; mais Ren Cailli devait tre le premier Europen qui en ait rapport des donnes exactes ; le 4 mai, il quitta cette reine du dsert ; le 9, il reconnut l'endroit mme o fut assassin le major Laing ; le 19, il arriva El-Araouan et quitta cette ville commerante pour franchir, travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les rgions septentrionales de l'Afrique ; enfin il entra Tanger, et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgr cent quatre-vingts jours de maladie, il avait travers l'Afrique de l'ouest au nord. Ah ! si Cailli ft n en Angleterre, on l'eut honor comme le plus intrpide voyageur des temps modernes ; l'gal de Mungo-Park. Mais, en France, i1 n'est pas apprci sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualit d'Anglais, exagre peut-tre ; nanmoins, nous devons reconnatre que Ren Cailli ne jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une clbrit digne de son dvouement et de son courage ] .</p> + +<p>—C'tait un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ?</p> + +<p>—Il est mort trente-neuf ans, des suites de ses fatigues ; on crut avoir assez fait en lui dcernant le prix de la Socit de gographie en 1828 ; les plus grands honneurs lui eussent t rendus en Angleterre ! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la mme entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la cte ouest dans le golfe de Bnin ; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs la mort du premier, arriva le 20 aot Sakcatou o, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son fidle domestique Richard Lander.</p> + +<p>—Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intress.</p> + +<p>—Il parvint regagner la cte et revint Londres, rapportant les papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses services au gouvernement pour complter la reconnaissance du Niger ; il s'adjoignit son frre John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu' son embouchure, le dcrivant village par village, mille par mille.</p> + +<p>—Ainsi, ces deux frres chapprent au sort commun ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un troisime voyage au Niger, et prit frapp d'une balle inconnue prs de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous traversons, a t tmoin de nobles dvouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour rcompense ! </p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XXXIX</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Le pays dans le coude du Niger.—Vue fantastique des monts Hombori.—Kabra.—Tembouctou. — Plan du docteur Barth.—Dcadence.—O le Ciel voudra.</font></p> +</blockquote> + +<p>Pendant cette maussade journe du lundi, le docteur Fergusson se plut donner ses compagnons mille dtails sur la contre qu'ils traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle leur marche. Le seul souci du docteur tait caus par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'loignait de la latitude de Tembouctou.</p> + +<p>Le Niger, aprs avoir remont au nord jusqu' cette ville, s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'ocan Atlantique en gerbe largement panouie ; dans ce coude, le pays est trs vari, tantt d'une fertilit luxuriante, tantt d'une extrme aridit ; les plaines incultes succdent aux champs de mas, qui sont remplacs par de vastes terrains couverts de gents ; toutes les espces d'oiseaux d'humeur aquatique, plicans, sarcelles martins-pcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et des marigots.</p> + +<p>De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrits sous leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extrieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes gros foyer.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, vers huit heures du soir, s'tait avanc de plus de doux cents milles l'ouest, et les voyageurs furent alors tmoins d'un magnifique spectacle.</p> + +<p>Quelques rayons de lune se frayrent un chemin par une fissure des nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombrent sur la chane des monts Hombori. Rien de plus trange que ces crtes d'apparence basaltique ; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les ruines lgendaires d'une immense ville du moyen ge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers glaciales en prsentent au regard tonn.</p> + +<p> Voil un site des <i>Mystres d'Udolphe</i>, dit le docteur ; Ann Radcliff n'aurait pas dcoup ces montagnes sous un plus effrayant aspect.</p> + +<p>—Ma foi ! rpondit Joe, je n'aimerais pas me promener seul le soir dans ce pays de fantmes. Voyez-vous, mon matre, si ce n'tait pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en cosse. Cela ferait bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule.</p> + +<p>—Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort aimables ; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. </p> + +<p>En effet, le <i>Victoria</i> reprenait une route plus au nord, et le 20, au matin, il passait au-dessus d'un inextricable rseau de canaux, de torrents, de rivires, tout l'enchevtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe paisse, ressemblaient de grasses prairies. L, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre jusqu Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifres et en tamarins ; les troupeaux bondissants des gazelles mlaient leurs cornes anneles aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence.</p> + +<p>De longues files d'nes et de chameaux, chargs des marchandises de Jenn, s'enfonaient sous les beaux arbres ; bientt un amphithtre de maisons basses apparut un dtour du fleuve ; sur les terrasses et les toits tait amoncel tout le fourrage recueilli dans les contres environnantes.</p> + +<p> C'est Kabra, s'cria joyeusement le docteur ; c'est le port de Tembouctou ; la ville n'est pas cinq milles d'ici !</p> + +<p>Alors vous tes satisfait, Monsieur ? demanda Joe.</p> + +<p>—Enchant, mon garon.</p> + +<p>—Bon, tout est pour le mieux, </p> + +<p>En effet, deux heures, la reine du dsert, la mystrieuse Tembouctou, qui eut, comme Athnes et Rome, ses coles de savants et ses chaires de philosophie, se dploya sous les regards des voyageurs.</p> + +<p>Fergusson en suivait les moindres dtails sur le plan trac par Barth lui-mme, il en reconnut l'extrme exactitude.</p> + +<p>La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc ; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du dsert ; rien aux alentours ; peine quelques gramines, des mimosas nains et des arbrisseaux rabougris.</p> + +<p>Quant l'aspect de Tembouctou , que l'on se figure un entassement de billes et de ds jour ; voil l'effet produit vol d'oiseau ; les rues, assez troites, sont bordes de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chausse, construites en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-l carres ; sur les terrasses sont nonchalamment tendus quelques habitants draps dans leur robe clatante, la lance ou le mousquet la main ; de femmes point, cette heure du jour.</p> + +<p> Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des trois mosques, restes seules entre un grand nombre. La ville est bien dchue de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'lve la mosque de Sankore avec ses ranges de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur ; plus loin, prs du quartier de Sane-Gungu, la mosque de Sidi-Yahia et quelques maisons deux tages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.</p> + +<p>—Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts demi renverss.</p> + +<p>—Ils ont t dtruits par les Foullannes en 1826 ; alors la ville tait plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe sicle, objet de convoitise gnrale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes ; et ce grand centre de civilisation, o un savant comme Ahmed-Baba possdait au XVIe sicle une bibliothque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrept de commerce de l'Afrique centrale. </p> + +<p>La ville paraissait livre, en effet, une grande incurie ; elle accusait la nonchalance pidmique des cits qui s'en vont ; d'immenses dcombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du march les seuls accidents du terrain.</p> + +<p>Au passage du <i>Victoria</i>, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut battu ; mais peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer ce nouveau phnomne ; les voyageurs ; repousss par le vent du dsert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientt Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.</p> + +<p> Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise o il lui plaira !</p> + +<p>—Pourvu que ce soit dans l'ouest ! rpliqua Kennedy !</p> + +<p>—Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir Zanzibar par le mme chemin, et de traverser l'Ocan jusqu'en Amrique, cela ne m'effrayerait gure !</p> + +<p>—Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.</p> + +<p>—Et que nous manque-t-il pour cela !</p> + +<p>—Du gaz, mon garon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement, et il faudra de grands mnagements pour qu'il nous porte jusqu' la cte. Je vais mme tre forc de jeter du lest. Nous sommes trop 1ourds.</p> + +<p>—Voil ce que c'est que de ne rien faire, mon matre ! A rester toute la journe tendu comme un fainant dans son hamac, on engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.</p> + +<p>—Voil bien des rflexions dignes de Joe, rpondit le chasseur ; mais attends donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous rserve ? Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. O crois-tu rencontrer la cte d'Afrique, Samuel ?</p> + +<p>—Je serais fort empch de te rpondre, Dick ; nous sommes la merci de vents trs variables ; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick ; il y a l une certaine tendue le pays o nous rencontrerons des amis.</p> + +<p>—Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la direction voulue !</p> + +<p>—Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimante nous portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.</p> + +<p>—Une fameuse occasion de les dcouvrir, riposta Joe, si elles n'taient dj connues. Est-ce qu' la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ?</p> + +<p>—Non, Joe ; mais sois tranquille, j'espre bien ne pas aller jusque-l. </p> + +<p>A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; le <i>Victoria</i> se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant pleine flamme, pouvait peine le maintenir ; il se trouvait alors soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se rveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XL</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Inquitudes du docteur Fergusson.—Direction persistante vers le sud.—Un nuage de sauterelles.—Vue de Jenn.—Vue de Sgo.—Changement de vent.—Regrets de Joe.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le lit du fleuve tait alors partag par de grandes les en branches troites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'levaient quelques cases de bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relvement exact, car la vitesse du <i>Victoria</i> s'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo.</p> + +<p>Fergusson chercha diverses lvations, en forant extrmement sa dilatation, d'autres courants dans l'atmosphre, mais en vain. Il abandonna promptement cette man uvre, qui augmentait encore la dperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatigues de l'arostat.</p> + +<p>Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent le rejeter vers la partie mridionale de l'Afrique djouait ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires anglais ou franais, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les ctes de Guine ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ? Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les peuplades les plus sauvages, la merci d'un roi qui, dans les ftes publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! L, on serait perdu.</p> + +<p>D'un autre ct, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espra que la fin de la pluie amnerait un changement dans les courants atmosphriques.</p> + +<p>Il fut donc dsagrablement ramen au sentiment de la situation par cette rflexion de Joe :</p> + +<p> Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce sera le dluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance !</p> + +<p>—Encore un nuage ! dit Fergusson.</p> + +<p>—Et un fameux ! rpondit Kennedy.</p> + +<p>—Comme je n'en ai jamais vu, rpliqua Joe, avec des artes tires au cordeau.</p> + +<p>—Je respire, dit le docteur en dposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage</p> + +<p>—Par exemple ! fit Joe.</p> + +<p>—Non ! c'est une nue !</p> + +<p>—Eh bien ?</p> + +<p>—Mais une nue de sauterelles.</p> + +<p>—a, des sauterelles !</p> + +<p>—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et malheur lui, car si elles s'abattent, il sera dvast !</p> + +<p>—Je voudrais bien voir cela !</p> + +<p>—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en jugeras par tes propres yeux. </p> + +<p>Fergusson disait vrai ; ce nuage pais, opaque, d'une tendue de plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre immense, c'tait une innombrable lgion de ces sauterelles auxquelles on a donn le nom de criquets. A cent pas du <i>Victoria</i>, elles s'abattirent sur un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entirement dnuds, les prairies comme fauches. On eut dit qu'un subit hiver venait de plonger la campagne dans la plus profonde strilit.</p> + +<p> Eh bien, Joe !</p> + +<p>—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.</p> + +<p>—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la grle par ses dvastations.</p> + +<p>—Et il est impossible de s'en prserver, rpondit Fergusson ; quelque. fois les habitants ont eu l'ide d'incendier des forts, des moissons mme pour arrter le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se prcipitant dans les flammes, les teignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait irrsistiblement. Heureusement, dans ces contres, il y a une sorte de compensation leurs ravages ; les indignes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec plaisir.</p> + +<p>—Ce sont les crevettes de l'air, dit Joe, qui, pour s'instruire, ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goter.</p> + +<p>Le pays devint plus marcageux vers le soir ; les forts firent place des bouquets d'arbres isols ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande le apparut alors la ville de Jenn, avec les deux tours de sa mosque de terre , et l'odeur infecte qui s'chappait de millions de nids d'hirondelles accumuls sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers peraient entre les maisons ; mme la nuit, l'activit paraissait trs grande. Jenn est en effet une ville fort commerante ; elle fournit tous les besoins de Tembouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombrags, y transportent les diverses productions de son industrie.</p> + +<p> Si cela n'et pas d prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tent de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a voyag en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomo-tion n'est peut-tre pas tranger. Mais ce ne serait pas prudent.</p> + +<p>—Remettons cette visite notre prochaine excursion, dit Joe en riant,</p> + +<p>—D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une lgre tendance souffler de l'est ; il ne faut pas perdre une pareille occasion. Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de viande qui n'tait plus d'aucun usage ; il russit maintenir le <i>Victoria</i> dans une zone plus favorable ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil clairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, ses mosques mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquitudes du docteur se calmaient peu peu.</p> + +<p> Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous atteindrons le fleuve du Sngal.</p> + +<p>—Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur.</p> + +<p>—Pas tout fait encore ; la rigueur, si le <i>Victoria</i> venait nous manquer, nous pourrions gagner des tablissements franais ! Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu' la cte occidentale.</p> + +<p>—Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'tait le plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied terre ! Pensez-vous qu'on ajoute foi nos rcits, mon matre ?</p> + +<p>—Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; mille tmoins nous auront vu partir d'un ct de l'Afrique ; mille tmoins nous verront arriver l'autre ct.</p> + +<p>—En ce cas, rpondit Kennedy, il me parat difficile de dire que nous n'avons pas travers !</p> + +<p>—Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif ! Voil qui aurait donn du poids nos histoires et de la vraisemblance nos rcits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais compos une jolie foule pour m'entendre et mme pour m'admirer !</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XLI</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Les approches du Sngal.—Le <i>Victoria</i> baisse de plus en plus.—On jette, on jette toujours.—Le marabout El-Hadji.—MM. Pascal, Vincent, Lambert.—Un rival de Mahomet. —Les montagnes difficiles.—Les armes de Kennedy.—Une man uvre de Joe.—Halte au-dessus d'un fort.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se prsenta sous un nouvel aspect : les rampes longuement tendues se changeaient en collines qui faisaient prsager de prochaines montagnes ; on aurait franchir la chane qui spare le bassin du Niger du bassin du Snegal et dtermine l'coulement des eaux soit au golfe de Guine, soit la baie du cap Vert.</p> + +<p>Jusqu'au Sngal, cette partie de l'Afrique est signale comme dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les rcits de ses devanciers ; ils avaient souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces ngres barbares ; ce climat funeste dvora la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais dcid ne pas prendre pied sur cette contre inhospitalire.</p> + +<p>Mais il n'eut pas un moment de repos ; le <i>Victoria</i> baissait d'une manire sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins inutiles, surtout au moment de franchir une crte. Et ce fut ainsi pendant plus de cent vingt milles ; on se fatigua monter et descendre ; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'arostat peu gonfl s'efflanquaient dj ; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son enveloppe dtendue.</p> + +<p>Kennedy ne put s'empcher d'en faire la remarque.</p> + +<p> Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il.</p> + +<p>—Non, rpondit le docteur ; mais la gutta-percha s'est videmment ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogne fuit travers le taffetas.</p> + +<p>—Comment empcher cette fuite</p> + +<p>—C'est impossible. Allgeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on peut jeter.</p> + +<p>—Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle dj fort dgarnie.</p> + +<p>—Dbarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considrable.</p> + +<p>Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui runissait les cordes du filet ; de l, il vint facilement bout de dtacher les pais rideaux de la tente, et il les prcipita au dehors.</p> + +<p> Voil qui fera le bonheur de toute une tribu de ngres, dit-il ; il y a l de quoi habiller un millier d'indignes, car ils sont assez discrets sur l'toffe. </p> + +<p>Le ballon s'tait relev un peu, mais bientt il devint vident qu'il se rapprochait encore du sol.</p> + +<p>Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire cette enveloppe.</p> + +<p>—Je te le rpte, Dick, nous n'avons aucun moyen de la rparer.</p> + +<p>—Alors comment ferons-nous ?</p> + +<p>—Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas compltement indispensable ; je veux tout prix viter une halte dans ces parages ; les forts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sres.</p> + +<p>—Quoi ! des lions, des hynes ? fit Joe avec mpris.</p> + +<p>—Mieux que cela, mon garon, des hommes, et des plus cruels qui soient en Afrique.</p> + +<p>—Comment le sait-on ?</p> + +<p>—Par les voyageurs qui nous ont prcds ; puis les Franais, qui occupent la colonie du Sngal, ont eu forcment des rapports avec les peuplades environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances ont t pousses fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapport des documents prcieux de leurs expditions. Ils ont explor ces contres formes par le coude du Sngal, l o la guerre et le pillage n'ont plus laiss que des ruines.</p> + +<p>—Que s'est-il donc pass ?</p> + +<p>—Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sngalais, Al-Hadji, se disant inspir comme Mahomet, poussa toutes les tribus la guerre contre les infidles, c'est--dire les Europens. Il porta la destruction et la dsolation entre le fleuve Sngal et son affluent la Falm. Trois hordes de fanatiques guides par lui sillonnrent le pays de faon n'pargner ni un village ni une hutte, pillant et massacrant ; il s'avana mme dans la valle du Niger, jusqu' la ville de Sego, qui fut longtemps menace. En 1857, il remontait plus au nord et investissait le fort de Mdine, bti par les Franais sur les bords du fleuve ; cet tablissement fut dfendu par un hros, Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment o le colonel Faidherbe vint le dlivrer. Al-Hadji et ses bandes repassrent alors le Sngal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres ; or, voici les contres dans lesquelles il s'est enfui et rfugi avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains.</p> + +<p>—Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu' nos chaussures pour relever le <i>Victoria</i>.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas loigns du fleuve, dit le docteur ; mais je prvois que notre ballon ne pourra nous porter au-del.</p> + +<p>—Arrivons toujours sur les bords, rpliqua le chasseur, ce sera cela de gagn.</p> + +<p>—C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur ; seulement, une chose m'inquite.</p> + +<p>—Laquelle ?</p> + +<p>—Nous aurons des montagnes dpasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'arostat, mme en produisant la plus grande chaleur possible.</p> + +<p>—Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.</p> + +<p>—Pauvre <i>Victoria</i> ! fit Joe, je m'y suis attach comme le marin son navire ; je ne m'en sparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il tait au dpart, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crve-coeur de l'abandonner.</p> + +<p>—Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgr nous. Il nous servira jusqu' ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore vingt-quatre heures.</p> + +<p>—Il s'puise, fit Joe en le considrant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre ballon !</p> + +<p>—Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici l'horizon les montagnes dont tu parlais, Samuel.</p> + +<p>—Ce sont bien elles, dit le docteur aprs les avoir examines avec sa lunette ; elles me paraissent fort leves, nous aurons du mal les franchir.</p> + +<p>—Ne pourrait-on les viter ?</p> + +<p>—Je ne pense pas, Dick ; vois l'immense espace qu elles occupent : prs de la moiti de l'horizon !</p> + +<p>—Elles ont mme l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe ; elles gagnent sur la droite et sur la gauche.</p> + +<p>—Il faut absolument passer par-dessus. </p> + +<p>Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidit extrme, ou, pour mieux dire, le vent trs fort prcipitait le <i>Victoria</i> vers des pics aigus. Il fallait s'lever tout prix, sous peine de les heurter.</p> + +<p> Vidons notre caisse eau, dit Fergusson ; ne rservons que le ncessaire pour un jour.</p> + +<p>—Voil ! dit Joe</p> + +<p>—Le ballon se relve-t-il ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Un peu, d'une cinquantaine de pieds, rpondit le docteur, qui ne quittait pas le baromtre des yeux. Mais ce n'est pas assez. </p> + +<p>En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs faire croire qu'elles se prcipitaient sur eux ; ils taient loin de les dominer ; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.</p> + +<p>La provision d'eau du chalumeau fut galement jete au dehors ; on n'en conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant.</p> + +<p> Il faut pourtant passer, dit le docteur.</p> + +<p>—Jetons les caisses, puisque nous les avons vides, dit Kennedy.</p> + +<p>—Jetez-les.</p> + +<p>—Voil ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.</p> + +<p>—Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dvouement de l'autre jour ! Quoi qu il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon matre, nous ne nous quitterons pas. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> avait regagn en hauteur une vingtaine de toises, mais la crte de la montagne le dominait toujours. C'tait une arte assez droite qui terminait une vritable muraille coupe pic. Elle s'levait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs.</p> + +<p> Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brise contre ces roches, si nous ne parvenons pas les dpasser !</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe.</p> + +<p>—Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui pse. </p> + +<p>Le ballon fut encore dlest d'une cinquantaine de livres ; il s'leva trs sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des montagnes. La situation tait effrayante ; le <i>Victoria</i> courait avec une grande rapidit ; on sentait qu'il allait se mettre en pices ; le choc serait terrible en effet.</p> + +<p>Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.</p> + +<p>Elle tait presque vide.</p> + +<p> S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prt sacrifier tes armes.</p> + +<p>—Sacrifier mes armes ! rpondit le chasseur avec motion.</p> + +<p>—Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera ncessaire.</p> + +<p>—Samuel ! Samuel !</p> + +<p>—Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coter la vie.</p> + +<p>—Nous approchons ! s'cria Joe, nous approchons ! </p> + +<p>Dix toises! La montagne dpassait le <i>Victoria</i> de dix toises encore.</p> + +<p>Joe prit les couvertures et les prcipita au dehors. Sans en rien dire Kennedy, il lana galement plusieurs sacs de balles et de plomb.</p> + +<p>Le ballon remonta, il dpassa la cime dangereuse, et son ple suprieur s'claira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait invitablement se briser.</p> + +<p> Kennedy ! Kennedy! s'cria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes perdus.</p> + +<p>—Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! </p> + +<p>Et Kennedy, se retournant, le vit disparatre au dehors de la nacelle.</p> + +<p> Joe ! Joe! cria-t-il.</p> + +<p>—Le malheureux ! fit le docteur.</p> + +<p>La crte de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de largeur, et de l'autre ct, la pente prsentait une moindre dclivit. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol compos de cailloux aigus qui criaient sous son passage,</p> + +<p> Nous passons ! nous passons ! nous sommes passs ! cria une voix qui fit bondir le coeur de Fergusson.</p> + +<p>L'intrpide garon se soutenait par les mains au bord infrieur de la nacelle ; il courait pied sur la crte, dlestant ainsi le ballon de la totalit de son poids ; il tait mme oblig de le retenir fortement, car il tendait lui chapper.</p> + +<p>Lorsqu'il fut arriv au versant oppos, et que l'abme se prsenta devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux cordages, il remonta auprs de ses compagnons.</p> + +<p> Pas plus difficile que cela, fit-il.</p> + +<p>—Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion.</p> + +<p>—Oh ! ce que j'en ai fait ; rpondit celui-ci, ce n'est pas pour vous ; c'est pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de l'Arabe ! J'aime payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en prsentant au chasseur son arme de prdilection. J'aurais eu trop de peine vous voir vous en sparer. </p> + +<p>Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> n'avait plus qu' descendre ; cela lui tait facile ; il se retrouva bientt deux cents pieds du sol, et fut alors en quilibre. Le terrain semblait convulsionn ; il prsentait de nombreux accidents fort difficiles viter pendant la nuit avec un ballon qui n'obissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgr ses rpugnances, le docteur dut se rsoudre faire halte jusqu'au lendemain.</p> + +<p> Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrter, dit-il.</p> + +<p>—Ah ! rpondit Kennedy, tu te dcides enfin ?</p> + +<p>—Oui, j'ai mdit longuement un projet que nous allons mettre excution ; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres, Joe. </p> + +<p>Joe obit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.</p> + +<p> J'aperois de vastes forts, dit le docteur ; nous allons courir au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons quelque arbre. Pour rien au monde, je ne consentirais passer la nuit terre.</p> + +<p>—Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—A quoi bon ? Je vous rpte qu il serait dangereux de nous sparer. D'ailleurs, je rclame votre aide pour un travail difficile. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i>, qui rasait le sommet de forts immenses, ne tarda pas s'arrter brusquement ; ses ancres taient prises ; le vent tomba avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure form par la cime d'une fort de sycomores.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XLII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Combat de gnrosit.—Dernier sacrifice.—L'appareil de dilatation.—Adresse de Joe.—Minuit.—Le quart du docteur.—Le quart de Kennedy.—Il s'endort.—L'incendie.—Les hurlements.—Hors de porte.</font></p> +</blockquote> + +<p>Le docteur Fergusson commena par relever sa position d'aprs la hauteur des toiles ; il se trouvait vingt-cinq milles peine du Sngal.</p> + +<p> Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il aprs avoir point sa carte, c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous allger encore.</p> + +<p>—Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, rpondit le chasseur qui craignait pour ses armes ; moins que l'un de nous se dcide se sacrifier, de rester en arrire... et, mon tour, je rclame cet honneur.</p> + +<p>—Par exemple ! rpondit Joe ; est-ce que je n'ai pas l'habitude...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner pied la cte d'Afrique ; je suis bon marcheur, bon chasseur...</p> + +<p>—Je ne consentirai jamais ! rpliqua Joe.</p> + +<p>—Votre combat de gnrosit est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ; j'espre que nous n'en arriverons pas cette extrmit ; d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous sparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays.</p> + +<p>—Voil qui est parl, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal.</p> + +<p>—Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour allger notre <i>Victoria</i>.</p> + +<p>—Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connatre.</p> + +<p>—Il faut nous dbarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du serpentin ; nous avons l prs de neuf cents livres bien lourdes traner par les airs.</p> + +<p>—Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ?</p> + +<p>—Je ne l'obtiendrai pas ; nous nous en passerons.</p> + +<p>—Mais enfin...</p> + +<p>—coutez-moi, mes amis ; j'ai calcul fort exactement ce qui nous reste de force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent ; nous ferons peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens conserver.</p> + +<p>—Mon cher Samuel, rpondit le chasseur, tu es plus comptent que nous en pareille matire ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.</p> + +<p>—A vos ordres, mon matre.</p> + +<p>—Je vous rpte, mes amis, quelque grave que soit cette dtermination, il faut sacrifier notre appareil.</p> + +<p>—Sacrifions le ! rpliqua Kennedy.</p> + +<p>—A l'ouvrage ! fit Joe.</p> + +<p>Ce ne fut pas un petit travail ; il fallut dmonter l'appareil pice par pice ; on enleva d'abord la caisse de mlange, puis celle du chalumeau, et enfin la caisse o s'oprait la dcomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la force runie des trois voyageurs pour arracher les rcipients du fond de la nacelle dans laquelle ils taient fortement encastrs ; mais Kennedy tait si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingnieux, qu'ils en vinrent bout ; ces diverses pices furent successivement jetes au dehors, et elles disparurent en faisant de vastes troues dans le feuillage des sycomores.</p> + +<p> Les ngres seront bien tonns, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! </p> + +<p>On dut ensuite s'occuper des tuyaux engags dans le ballon, et qui se rattachaient au serpentin. Joe parvint couper quelques pieds au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils taient retenus par leur extrmit suprieure et fixs par des fils de laiton au cercle mme de la soupape.</p> + +<p>Ce fut alors que Joe dploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne pas railler l'enveloppe, il parvint l'aide du filet, et malgr les oscillations, grimper jusqu'au sommet extrieur de l'arostat ; et l, aprs mille difficults, accroch d'une main cette surface glissante, il dtacha les crous extrieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se dtachrent aisment, et furent retirs par l'appendice infrieur, qui fut hermtiquement referm au moyen d'une forte ligature.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> , dlivr de ce poids considrable, se redressa dans l'air et tendit fortement la corde de l'ancre.</p> + +<p>A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur mettre la disposition de Joe.</p> + +<p>Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.</p> + +<p> Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le premier quart ; deux heures, je rveillerai Kennedy ; quatre heures, Kennedy rveillera Joe ; six heures, nous partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette dernire journe ! </p> + +<p>Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'tendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond.</p> + +<p>La nuit tait paisible ; quelques nuages s'crasaient contre le dernier quartier de la lune, dont les rayons indcis rompaient peine l'obscurit. Fergusson, accoud sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui s'tendait sous ses pieds en lui drobant la vue du sol ; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait s'expliquer jusqu'au lger frmissement des feuilles.</p> + +<p>Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, aprs avoir surmont tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les motions plus fortes, le point d'arrive semble fuir devant les yeux.</p> + +<p>D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en dfinitive, pouvait faire dfaut d'un moment l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une faon absolue ; le temps tait pass o il le man uvrait avec audace parce qu'il tait sr de 1ui.</p> + +<p>Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs indtermines dans ces vastes forts ; il crut mme voir un feu rapide briller entre les arbres ; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette direction ; mais rien n'apparut, et il se fit mme comme un silence plus profond.</p> + +<p>Fergusson avait sans doute prouv une hallucination ; il couta sans surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart tant alors coul, il rveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrme, et prit place aux cts de Joe qui dormait de toutes ses forces.</p> + +<p>Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait de la peine tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.</p> + +<p>Le silence le plus absolu rgnait autour de loi ; un vent lger agitait la cime des arbres et balanait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgr lui ; il voulut y rsister, ouvrit plusieurs fois les paupires, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant la fatigue, il s'endormit.</p> + +<p>Combien de temps fut-il plong dans cet tat d'inertie ? Il ne put s'en rendre compte son rveil, qui fut brusquement provoqu par un ptillement inattendu.</p> + +<p>Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa figure. La fort tait en flammes.</p> + +<p> Au feu ! au feu ! s'cria-t-il, sans trop comprendre l'vnement.</p> + +<p>Ses deux compagnons se relevrent.</p> + +<p> Qu'est-ce donc ! demanda Samuel.</p> + +<p>—L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... </p> + +<p>En ce moment des hurlements clatrent sous le feuillage violemment illumin.</p> + +<p> Ah ! les sauvages ! s'cria Joe. Ils ont mis le feu la fort pour nous incendier plus srement !</p> + +<p>—Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! dit le docteur.</p> + +<p>Un cercle de feu entourait le <i>Victoria</i> ; les craquements du bois mort se mlaient aux gmissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute la partie vivante de cette vgtation se tordait dans l'lment destructeur ; le regard ne saisissait qu'un ocan de flammes ; les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents ; cet amas enflamm, cet embrasement se rflchissait dans les nuages, et les voyageurs se crurent envelopps dans une sphre de feu.</p> + +<p> Fuyons ! s'cria Kennedy ! terre ! c'est notre seule chance de salut ! </p> + +<p>Mais Fergusson l'arrta d'une main ferme, et, se prcipitant sur la corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le ballon, lchaient dj ses parois illumines ; mais le <i>Victoria</i>, dbarrass de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs.</p> + +<p>Des cris pouvantables clatrent sous la fort, avec de violentes dtonations d'armes feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se porta vers l'ouest</p> + +<p>Il tait quatre heures du matin.</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XLIII</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Les Talibas.—La poursuite.—Un pays dvast.—Vent modr.—Le <i>Victoria</i> baisse—Les dernires provisions.—Les bonds du Victoria.—Dfense coups de fusil.—Le vent frachit,—Le fleuve du Sngal.—Les cataractes de Gouina.—L'air chaud.—Traverse du fleuve.</font></p> +</blockquote> + +<p> Si nous n'avions pas pris la prcaution de nous allger hier soir, dit le docteur, nous tions perdus sans ressources.</p> + +<p>Voil ce que c'est que de faire les choses temps, rpliqua Joe ; on se sauve alors, et rien n est plus naturel.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas hors de danger, rpliqua Fergusson.</p> + +<p>—Que crains-tu donc ? demanda Dick. Le <i>Victoria</i> ne peut pas descendre sans ta permission, et quand il descendrait ?</p> + +<p>—Quand il descendrait ! Dick, regarde ! </p> + +<p>La lisire de la fort venait d'tre dpasse, et les voyageurs purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revtus du large pantalon et du burnous flottant ; ils taient arms, les uns de lances, les autres de longs mousquets ; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du <i>Victoria</i>, qui marchait avec une vitesse modre.</p> + +<p>A la vue des voyageurs, ils poussrent des cris sauvages, en brandissant leurs armes ; la colre et les menaces se lisaient sur leurs figures basanes, rendues plus froces par une barbe rare, mais hrisse ; ils traversaient sans peine ces plateaux abaisss et ces rampes adoucies qui descendent an Sngal.</p> + +<p> Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine fort, au milieu d'un cercle de btes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits.</p> + +<p>—Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux gaillards !</p> + +<p>—Heureusement, ces btes-l, a ne vole pas, rpondit Joe ; c'est toujours quelque chose</p> + +<p>—Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendies ! voil leur ouvrage ; et l o s'tendaient de vastes cultures, ils ont apport l'aridit et la dvastation.</p> + +<p>—Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, rpliqua Kennedy, et si nous parvenons mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sret.</p> + +<p>—Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, rpondit Le docteur en portant ses yeux sur le baromtre</p> + +<p>—En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de prparer nos armes.</p> + +<p>—Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas les avoir semes sur notre route.</p> + +<p>—Ma carabine ! s'cria le chasseur, j'espre ne m'en sparer jamais. </p> + +<p>Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin ; il lui restait de la poudre et des balles en quantit suffisante.</p> + +<p> A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il Fergusson.</p> + +<p>—A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la facult de chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes la merci du ballon.</p> + +<p>—Cela est fcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez mdiocre, et si nous avions rencontr un ouragan pareil celui des jours prcdents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue.</p> + +<p>—Ces coquins-l nous suivent sans se gner, dit Joe, au petit galop ; une vraie promenade.</p> + +<p>—Si nous tions bonne porte, dit le chasseur, je m'amuserais les dmonter les uns aprs les autres.</p> + +<p>—Oui-da ! rpondit Fergusson ; mais ils seraient bonne porte aussi, et notre <i>Victoria</i> offrirait un but trop facile aux balles de leurs longs mousquets ; or, s'ils le dchiraient, je te laisse juger quelle serait notre situation. </p> + +<p>La poursuite des Talibas continua toute la matine. Vers onze heures du matin, les voyageurs avaient peine gagn une quinzaine de milles dans l'ouest.</p> + +<p>Le docteur piait les moindres nuages l'horizon. Il craignait toujours un changement dans l'atmosphre. S'il venait tre rejet vers le Niger, que deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait baisser sensiblement ; depuis son dpart, il avait dj perdu plus de trois cents pieds, et le Sngal devait tre loign d'une douzaine de milles ; avec la vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage.</p> + +<p>En ce moment, son attention fut attire par de nouveaux cri ; les Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.</p> + +<p>Le docteur consulta le baromtre, et comprit la cause de ces hurlements :</p> + +<p> Nous descendons, fit Kennedy.</p> + +<p>—Oui, rpondit Fergusson.</p> + +<p>—Diable ! pensa Joe.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'tait pas cent cinquante pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.</p> + +<p>Les Talibas enlevrent leurs chevaux, et bientt une dcharge de mousquets clata dans les airs.</p> + +<p> Trop loin, imbciles ! s'cria Joe ; il me parat bon de tenir ces gredins-l distance. </p> + +<p>Et, visant l'un des cavaliers les plus avancs, il fit feu ; le Talibas roula terre ; ses compagnons s'arrtrent et le <i>Victoria</i> gagna sur eux.</p> + +<p> Ils sont prudents ; dit Kennedy.</p> + +<p>—Parce qu'ils se croient assurs de nous prendre, rpondit le docteur ; et ils y russiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever !</p> + +<p>—Que jeter ! demanda Joe.</p> + +<p>—Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de livres dont nous nous dbarrasserons !</p> + +<p>—Voil, Monsieur ! fit Joe en obissant aux ordres de son matre.</p> + +<p>La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des Talibas ; mais, une demi-heure plus tard, le <i>Victoria</i> redescendait avec rapidit ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe.</p> + +<p>Bientt la nacelle vint raser le sol ; les ngres d'Al-Hadji se prcipitrent vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, peine eut-il touch terre, que le <i>Victoria</i> se releva d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.</p> + +<p> Nous n'chapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage.</p> + +<p>—Jette notre rserve d'eau-de-vie, Joe, s'cria le docteur, nos instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernire ancre, puisqu'il le faut ! </p> + +<p>Joe arracha les baromtres, les thermomtres ; mais tout cela tait peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientt vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'taient qu' deux cents pas de lui.</p> + +<p> Jette les deux fusils ! s'cria le docteur.</p> + +<p>Pas avant de les avoir dchargs, du moins, rpondit le chasseur.</p> + +<p>Et quatre coups successifs frapprent dans la masse des cavaliers ; quatre Talibas tombrent au milieu des cris frntiques de la bande. Le <i>Victoria</i> se releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une norme tendue, comme une immense balle lastique rebondissant sur le sol.</p> + +<p>trange spectacle que celui de ces infortuns cherchant fuir par des enjambes gigantesques, et qui, semblables Ante, paraissaient reprendre une force nouvelle ds qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette situation eut une fin. Il tait prs de midi. Le <i>Victoria</i> s'puisait, se vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis du taffetas distendu grinaient les uns sur les autres.</p> + +<p> Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! </p> + +<p>Joe ne rpondit pas, il regardait son matre.</p> + +<p> Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres jeter.</p> + +<p>—Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.</p> + +<p>—La nacelle ! rpondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite !</p> + +<p>Et ces hommes audacieux n'hsitrent pas tenter un pareil moyen de salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqu le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au moment o l'arostat allait dfinitivement s'abattre.</p> + +<p> Hourra ! hourra ! s'cria-t-il, pendant que le ballon dlest remontait trois cents pieds dans l'air.</p> + +<p>Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre terre ; mais le <i>Victoria</i>, rencontrant un vent plus actif, les devana et fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la dpasser, tandis que la horde d'Al Hadji tait force de prendre par le nord pour tourner ce dernier obstacle.</p> + +<p>Les trois amis se tenaient accrochs au filet ; ils avaient pu le rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.</p> + +<p>Soudain, aprs avoir franchi la colline, le docteur s'cria :</p> + +<p> Le fleuve ! le fleuve ! le Sngal ! </p> + +<p>A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort tendue ; la rive oppose, basse et fertile, offrait une sre retraite et un endroit favorable pour oprer la descente.</p> + +<p> Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvs ! </p> + +<p>Mais il ne devait pas en tre ainsi ; le ballon vide retombait peu peu sur un terrain presque entirement dpourvu de vgtation. C'taient de longues pentes et des plaines rocailleuses ; peine quelques buissons, une herbe paisse et dessche sous l'ardeur du soleil.</p> + +<p>Le <i>Victoria</i> toucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds diminuaient de hauteur et d'tendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie suprieure du filet aux branches leves d'un baobab, seul arbre isol au milieu de ce pays dsert.</p> + +<p> C'est fini, fit le chasseur.</p> + +<p>—Et cent pas du fleuve, dit Joe.</p> + +<p>Les trois infortuns mirent pied terre, et le docteur entrana ses deux compagnons vers le Sngal.</p> + +<p>En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolong ; arriv sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive ; pas un tre anim.</p> + +<p>Sur une largeur de deux mille pieds, le Sngal se prcipitait d'une hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de l'est l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours s'tendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des rochers aux formes tranges, comme d'immenses animaux antdiluviens ptrifis au milieu des eaux.</p> + +<p>L'impossibilit de traverser ce gouffre tait vidente ; Kennedy ne put retenir un geste de dsespoir.</p> + +<p>Mais le docteur Fergusson, avec un nergique accent d'audace, s'cria :</p> + +<p> Tout n'est pas fini !</p> + +<p>—Je le savais bien, fit Joe avec cette confiance en son matre qu'il ne pouvait jamais perdre.</p> + +<p>La vue de cette herbe dessche avait inspir au docteur une ide hardie. C'tait la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers l'enveloppe de l'arostat.</p> + +<p> Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantit de cette herbe sche ; il m'en faut cent livres au moins.</p> + +<p>—Pourquoi faire ? demanda Kennedy.</p> + +<p>—Je n'ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud !</p> + +<p>—Ah ! mon brave ! Samuel ! s'cria Kennedy, tu es vraiment un grand homme !</p> + +<p>Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientt une norme meule fut empile prs du baobab.</p> + +<p>Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'arostat en le coupant dans sa partie infrieure ; il eut soin pralablement de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogne par la soupape ; puis il empila une certaine quantit d'herbe sche sous l'enveloppe, et il y mit le feu.</p> + +<p>Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur de cent quatre-vingts degrs [100 centigrades,] suffit diminuer de moiti la pesanteur de l'air qu'il renferme en le rarfiant ; aussi le <i>Victoria</i> commena reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ; le feu s'activait par les soins du docteur, et l'arostat grossissait vue d' il.</p> + +<p>Il tait alors une heure moins le quart.</p> + +<p>En ce moment, deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancs toute vitesse.</p> + +<p> Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.</p> + +<p>—De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air !</p> + +<p>—Voil, Monsieur. </p> + +<p>Le <i>Victoria</i> tait aux deux tiers gonfl.</p> + +<p> Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait dj.</p> + +<p>—C'est fait, rpondit le chasseur. </p> + +<p>Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiqurent sa tendance s'enlever. Les Talibas approchaient ; ils taient peine cinq cents pas.</p> + +<p> Tenez-vous bien, s'cria Fergusson.</p> + +<p>—N'ayez pas peur, mon matre ! n'ayez pas peur ! </p> + +<p>Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantit d'herbe.</p> + +<p>Le ballon, entirement dilat par l'accroissement de temprature, s'envola en frlant les branches du baobab.</p> + +<p> En route ! cria Joe.</p> + +<p>Une dcharge de mousquets lui rpondit ; une balle mme lui laboura l'paule ; mais Kennedy, se penchant et dchargeant sa carabine d'une main, jeta un ennemi de plus terre.</p> + +<p>Des cris de rage impossibles rendre accueillirent l'enlvement de l'arostat, qui monta plus de huit cents pieds. Un vent rapide le saisit, et il dcrivit d'inquitantes oscillations, pendant que l'intrpide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des cataractes ouvert sous 1eurs yeux.</p> + +<p>Dix minutes aprs, sans avoir chang une parole, les intrpides voyageurs descendaient peu peu vers l'autre rive du fleuve.</p> + +<p>L, surpris, merveill, effray, se tenait un groupe d'une dizaine d'hommes qui portaient l'uniforme franais. Qu'on juge de leur tonnement quand ils virent ce ballon s'lever de la rive droite du fleuve. Ils n'taient pas loigns de croire un phnomne cleste. Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite compte de l'vnement.</p> + +<p>Le ballon, se dgonflant peu peu, retombait avec les hardis aronautes retenus son filet ; mais il tait douteux qu'il put atteindre la terre, aussi les Franais se prcipitrent dans le fleuve, et reurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment o le <i>Victoria</i> s'abattait quelques toises de la rive gauche du Sngal.</p> + +<p> Le docteur Fergusson ! s'cria le lieutenant.</p> + +<p>—Lui-mme, rpondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. </p> + +<p>Les Franais emportrent les voyageurs au del du fleuve, tandis que le ballon demi dgonfl, entran par un courant rapide, s'en alla comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sngal dans les cataractes de Gouina.</p> + +<p> Pauvre <i>Victoria</i> ! fit Joe.</p> + +<p>Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s'y prcipitrent sous l'empire d'une grande motion</p> + +<h4 align="CENTER">CHAPITRE XLIV</h4> + +<blockquote> +<p align="center"><font size="2">Conclusion.—Le procs-verbal.—Les tablissements franais.—Le poste de Mdine.—Le Basilic.—Saint-Louis.—La frgate anglaise.—Retour Londres.</font></p> +</blockquote> + +<p>L'expdition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait t envoye par le gouverneur du Sngal ; elle se composait de deux officiers, MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de vaisseau ; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils s'occupaient de reconnatre la situation la plus favorable pour l'tablissement d'un poste Gouina, lorsqu'ils furent tmoins de l'arrive du docteur Fergusson.</p> + +<p>On se figure aisment les flicitations et les embrassements dont furent accabls les trois voyageurs. Les Franais, ayant pu contrler par eux mmes l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les tmoins naturels de Samuel Fergusson.</p> + +<p>Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater officiellement son arrive aux cataractes de Gouina.</p> + +<p> Vous ne refuserez pas de signer un procs-verbal ? demanda-t-il au lieutenant Dufraisse.</p> + +<p>—A vos ordres, rpondit ce dernier.</p> + +<p>Les Anglais furent conduits un poste provisoire tabli sur le bord du fleuve ; ils y trouvrent les soins les plus attentifs et des provisions en abondance. Et c'est l que fut rdig en ces termes le procs-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Socit Gographique de Londres :</p> + +<p> Nous, soussigns, dclarons que ledit jour nous avons vu arriver suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de Richard, et Joe celui de Joseph.] ; lequel ballon est tomb quelques pas de nous dans le lit mme du fleuve, et, entran par le courant, s'est abm dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi nous avons sign le prsent procs-verbal, contradictoirement avec les sus nomms, pour valoir ce que de droit.</p> + +<p> Fait aux cataractes de Gouina, le 24 mai 1862.</p> + +<p> SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON</p> + +<p> DUFRAISSE, lieutenant d'infanterie de marine ; RODAMEL,</p> + +<p> enseigne de vaisseau ; DUFAYS, sergent ; FLIPPEAU, MAYOR,</p> + +<p> PLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, GUILLON, LEBEL, soldats. </p> + +<p>Ici finit l'tonnante traverse du docteur Fergusson et de ses braves compagnons, constate par d'irrcusables tmoignages ; ils se trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalires et dont les rapports sont frquents avec les tablissements franais.</p> + +<p>Ils taient arrivs au Sngal le samedi 24 mai, et, le 27 du mme mois, ils atteignaient le poste de Mdine, situ un peu plus au nord sur le fleuve.</p> + +<p>L les franais les reurent bras ouverts, et dployrent envers eux toutes les ressources de leur hospitalit ; le docteur et ses compagnons purent s'embarquer presque immdiatement sur le petit bateau vapeur le Basilic, qui descendait le Sngal jusqu' son embouchure.</p> + +<p>Quatorze jours aprs, le 10 juin, ils arrivrent Saint-Louis, o le gouverneur les reut magnifiquement ; ils taient compltement remis de leurs motions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait qui voulait l'entendre :</p> + +<p> C'est un pitre voyage que le notre, aprs tout, et si quelqu'un est avide d'motions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre ; cela devient fastidieux la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sngal, je crois vritablement que nous serions morts d'ennui ! </p> + +<p>Une frgate anglaise tait en partance ; les trois voyageurs prirent passage bord ; le 26 juin, ils arrivaient Portsmouth, et le lendemain Londres.</p> + +<p>Nous ne dcrirons pas l'accueil qu'ils reurent la Socit Royale de Gographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet ; Kennedy repartit aussitt pour dimbourg avec sa fameuse carabine ; il avait hte de rassurer sa vieille gouvernante.</p> + +<p>Le docteur Fergusson et son fidle Joe demeurrent les mmes hommes que nous avons connus. Cependant il s'tait fait en eux un changement leur insu.</p> + +<p>Ils taient devenus deux amis.</p> + +<p>Les journaux de l'Europe entire ne tarirent pas en loges sur les audacieux explorateurs, et le <i>Daily Telegraph</i> fit un tirage de neuf cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour o il publia un extrait du voyage.</p> + +<p>Le docteur Fergusson fit en sance publique la Socit Royale de Gographie le rcit de son expdition aronautique, et il obtint pour lui et ses deux compagnons la mdaille d'or destine rcompenser la plus remarquable exploration de l'anne 1862.</p> + +<p>Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour rsultat de constater de la manire la plus prcise les faits et les relvements gographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grce aux expditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le centre de .l Afrique, nous pourrons avant peu contrler les propres dcouvertes du docteur Fergusson dans cette immense contre comprise entre les quatorzime et trente-troisime degrs de longitude.</p> + +<center> +<h4>—Fin du Voyage—</h4> +</center> + +<pre> +END OF The Project Gutenberg Etext of Cinq Semaines En Ballon +by Jules Verne + +******This file should be named 8cinq10h.htm or 8cinq10h.zip****** +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8cinq11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cinq10ah.htm + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or +<a href="http://promo.net/pg">http://promo.net/pg</a> + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +<a href="http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04</a> or +<a href="ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03</a> + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +<a href="http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a> + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +<a href="mailto:hart@pobox.com">hart@pobox.com</a> + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + +</pre> +</body> +</html> + diff --git a/old/8cinq10h.zip b/old/8cinq10h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..281bbfd --- /dev/null +++ b/old/8cinq10h.zip |
