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+The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Cinq Semaines En Ballon
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548]
+[Most recently updated: April 18, 2023]
+
+Language: French
+
+Produced by: Charles Aldarondo
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***
+
+
+
+
+
+CINQ SEMAINES EN BALLON
+
+BY JULES VERNE
+
+VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel
+Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un fataliste
+convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts.
+
+
+Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la
+séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3.
+Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une
+importante communication dans un discours fréquemment interrompu par
+les applaudissements.
+
+Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
+ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
+périodes:
+
+« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué,
+les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), «
+par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes
+géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson,
+l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes
+parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!)
+reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie
+africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!),
+elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du
+génie humain! (Trépignements frénétiques.) »
+
+--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
+paroles.
+
+--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus
+expansifs de l'auditoire.
+
+Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
+toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
+singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances
+en fut ébranlée.
+
+Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides
+voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du
+monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient
+échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux
+casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la
+Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs
+pendant le discours de sir Francis M..., et, de mémoire humaine, ce fut
+là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale
+géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en
+tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore
+que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une
+indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du
+docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
+livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
+somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.
+
+L'un des membres de la Société interpella le président sur la question
+de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement
+présenté.
+
+« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
+Francis M ...
+
+--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses
+propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!
+
+--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
+apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!
+
+--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse.
+
+--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
+Société.
+
+--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M
+...
+
+Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le
+moins du monde ému d'ailleurs.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
+constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une
+coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits
+réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme
+prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que
+hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient
+longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand
+marcheur.
+
+La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée
+ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus
+innocente mystification.
+
+Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où
+le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se
+dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout,
+fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main
+droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:
+
+« Excelsior! »
+
+Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
+demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les
+rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de
+sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la
+fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la
+situation:
+
+« Excelsior! »
+
+Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
+l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of
+the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
+Royale Géographique de Londres.].
+
+Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer?
+
+Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise,
+avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux
+aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais
+connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence
+de chercheur, une propension remarquable vers les travaux
+scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se
+tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se
+servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu
+en général.
+
+Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
+hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
+découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva
+la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et
+même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui
+paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui
+dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du
+matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût
+fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais,
+chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était
+heureux comme un roi sans sujets....; non, quand il se fût agi de
+devenir premier lord de l'amirauté!
+
+Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
+jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
+homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
+intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et
+en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et
+d'astronomie.
+
+A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans,
+avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des
+ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette
+existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander,
+il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant,
+moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et
+la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur.
+
+De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845
+à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer
+Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.
+
+Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
+possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le
+capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
+américain du détroit de Behring au cap Farewel.
+
+En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
+constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son
+aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
+parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
+dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
+improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute
+heure de la nuit.
+
+Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
+voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des
+frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses
+observations d'ethnographie.
+
+Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
+plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un
+penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par
+jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le
+connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune
+institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres,
+de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des
+Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami
+le statisticien Kokburn.
+
+Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
+dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
+parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle
+fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou
+bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la
+tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près?
+
+Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de
+l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
+employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.
+
+On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
+visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où
+l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par
+hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac;
+la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il
+songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté
+du lac de Genève.
+
+Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant
+ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela,
+d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons
+de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très
+orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait
+poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde,
+semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route
+dirige.
+
+« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
+qui me poursuit. »
+
+On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
+applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
+misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait
+toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir
+Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle
+produisit.
+
+Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall
+Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la
+dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
+personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait
+pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même.
+
+Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
+voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur
+santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très
+anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin,
+Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik,
+Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell,
+Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton,
+Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham,
+Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand,
+Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel,
+Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart,
+Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf,
+Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John
+Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
+Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
+Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
+Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
+Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
+Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
+Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière,
+Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et
+enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative,
+devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des
+découvertes africaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants.
+
+
+Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
+publiait un article ainsi conçu:
+
+« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
+moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante
+siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil,
+fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une
+irréalisable chimère. »
+
+« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
+Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
+intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
+bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
+des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
+moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
+parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre
+tous les efforts. »
+
+« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
+renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
+nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »
+
+« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
+ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
+informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
+Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
+Providence seule il est réservé de le connaître. »
+
+« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
+officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
+mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
+l'entreprise.
+
+« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
+sans précédents dans les fastes géographiques. »
+
+Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
+d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour
+un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après
+avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles
+Britanniques.
+
+Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
+Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement
+la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon
+phénoménal.
+
+Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
+réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann
+connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant
+de l'intrépidité de son audacieux ami
+
+Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
+voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une
+commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat;
+enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur
+le transport le Resolute, capitaine Pennet
+
+Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
+éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les
+Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable
+fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie,
+de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail
+minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le
+docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
+ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
+du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point
+de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où
+James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
+D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
+Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
+tentait un pareil voyage.
+
+Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
+réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en
+plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il
+serait en si bon chemin.
+
+Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
+recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques »
+jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de
+la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer,
+» qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.
+
+Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1°
+sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le
+voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait
+entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il
+réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les
+improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes
+énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.
+
+Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les
+yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter
+qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements
+précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus
+naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait
+partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans
+donner de raisons de son refus.
+
+De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
+ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
+aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
+égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
+activement que jamais des préparatifs de son voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à
+Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe peu
+consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages d'un
+aérostat.--Le secret du docteur Fergusson.
+
+
+Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter
+ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement
+identiques.
+
+Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament
+distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même
+cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire.
+
+Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot,
+ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près
+d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée »
+[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur,
+mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant
+de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des
+montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la
+carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de
+couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
+pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.
+
+La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
+Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »;
+sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
+pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force
+herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et
+noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon
+et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais.
+
+La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous
+deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre
+et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun
+pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint
+la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de
+défenses en ivoire.
+
+Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni
+de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La
+destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.
+
+Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
+lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua,
+jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de
+lui-même à son ami l'Écossais.
+
+Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en
+avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson,
+une placidité parfaite, celle de Kennedy.
+
+Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans
+parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
+voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela,
+pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que
+l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
+anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à
+enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la
+gratitude humaine.
+
+A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
+pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans
+des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont
+personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée
+fermentait dans son cerveau.
+
+« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut
+quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.
+
+Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.
+
+« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en
+ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait
+depuis deux ans! »
+
+A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
+solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice
+auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.
+
+Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que
+ce pourrait bien être une mystification:
+
+« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme?
+
+Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà
+jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai
+bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour
+pour la lune! »
+
+Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le
+chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à
+Londres.
+
+Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du
+docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
+s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés.
+
+Fergusson lui ouvrit en personne.
+
+« Dick? fit-il sans trop d`étonnement.
+
+--Dick lui-même, riposta Kennedy.
+
+--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver?
+
+--Moi, à Londres.
+
+--Et qu'y viens-tu faire?
+
+--Empêcher une folie sans nom!
+
+--Une folie? dit le docteur.
+
+--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le
+numéro du Daily Telegraph.
+
+--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets!
+Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.
+
+--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre
+ce voyage?
+
+--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je...
+
+--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils
+que j’en fasse des morceaux »
+
+Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.
+
+« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.
+
+Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
+projets.
+
+--Il appelle cela de nouveaux projets!
+
+--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
+j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans
+t'écrire
+
+--Eh! je me moque bien.
+
+--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
+
+L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
+
+« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à
+l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]
+
+--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
+l’exclusion de bien d'autres. »
+
+Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
+
+« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement
+le docteur, tu me remercieras
+
+--Tu parles sérieusement?
+
+--Très sérieusement.
+
+--Et si je refuse de t’accompagner?
+
+--Tu ne refuseras pas.
+
+--Mais enfin, si je refuse?
+
+--Je partirai seul.
+
+--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
+que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
+
+--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick.
+
+Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite
+table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme
+
+« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est
+impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!
+
+--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
+
+--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.
+
+--Pourquoi cela, s'il te plaît?
+
+--Et les dangers, et les obstacles de toute nature!
+
+--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour
+être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout
+est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant
+sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs
+considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le
+présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus
+éloigné.
+
+--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
+fataliste!
+
+--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas
+de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe
+d'Angleterre:
+
+« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »
+
+Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre
+une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter
+ici
+
+« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux
+absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur,
+pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?
+
+--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
+toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné
+sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à
+Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en
+morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de
+Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont
+été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les
+éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux
+féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible!
+Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
+d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il
+faut passer à côté ou passer dessus!
+
+--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais
+passer par-dessus!
+
+--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
+qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de
+manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à
+me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions
+normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y
+faut pas compter.
+
+---Il faut y compter, au contraire.
+
+--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon
+arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible;
+sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une
+pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les
+tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux
+sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je
+monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un
+précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le
+domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue,
+je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités
+nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut
+des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule
+sous mes yeux dans le grand atlas du monde! »
+
+Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle
+évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel
+avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé
+dans l'espace.
+
+« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le
+moyen de diriger les ballons?
+
+--Pas le moins du monde. C'est une utopie.
+
+--Mais alors tu iras
+
+--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
+constante.
+
+--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés....
+certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...
+
+--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
+gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
+convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
+côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois
+au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon
+ballon, et de là nous nous élancerons
+
+--Nous! fit Dick.
+
+--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami
+Kennedy.
+
+--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu
+comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté,
+tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici
+d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les
+longues pérégrinations dans l'atmosphère.
+
+--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas
+un atome de gaz, pas une molécule.
+
+--Et tu descendras à volonté
+
+--Je descendrai à volonté.
+
+--Et comment feras-tu?
+
+--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit
+la tienne: « Excelcior! »
+
+--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot
+de latin.
+
+Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles,
+au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se
+contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Explorations africaines.
+
+
+La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas
+été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et
+ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de
+Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se
+trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente
+milles géographiques au-dessous de l'équateur.
+
+De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les
+Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.
+
+Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson
+espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
+docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.
+
+Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
+Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de
+l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le
+Soudan.
+
+Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire
+que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles
+[Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique.
+
+Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
+Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg,
+jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à
+Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du
+Fezzan.
+
+Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
+l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs.
+Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée,
+leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le
+docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la
+ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12
+décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois
+voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient
+à force de patience et en payant des tributs considérables.
+
+Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un
+seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le
+lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles.
+Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le
+Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il
+apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il
+arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au
+bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir
+quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.
+
+Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter
+le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville
+d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite
+extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.
+
+Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le
+Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans
+l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il
+s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de
+Greenwich.].
+
+Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
+s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive
+enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des
+vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la
+présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps
+tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte
+donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente
+trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en
+novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après
+quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
+rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.
+
+Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
+
+Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de
+latitude nord et à 17° de longitude ouest.
+
+Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
+l'Afrique orientale.
+
+Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais
+parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du
+médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les
+auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5°
+parallèles nord.
+
+En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le
+Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de
+Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et
+d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade
+à Karthoum, où il mourut en 1837.
+
+Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit
+steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir
+d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, contournant les
+cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e
+parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin
+encore son excursion sur le Nil--ne purent franchir l'infranchissable
+limite.
+
+En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
+français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil
+avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put
+dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des
+nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de
+Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources.
+
+Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron
+avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en
+dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent
+soixante milles géographiques.
+
+Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en
+prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
+
+De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie,
+parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où
+elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.
+
+En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
+établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
+compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de
+la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et
+Thornton viennent de gravir en partie.
+
+En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de
+Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr
+dans de cruels supplices.
+
+En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti
+avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il
+fut assassiné pendant son sommeil.
+
+Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à
+l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de
+Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
+quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.
+
+Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs
+porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des
+trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune;
+là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le
+gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
+dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre
+3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et
+visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
+cannibales.
+
+Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton
+épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord
+une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il
+aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de
+latitude.
+
+Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le
+chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
+suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre,
+et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel.
+
+Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le
+2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.
+
+Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à
+celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de
+pays de plus de douze degrés.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de
+Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les deux
+pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Krapf, de
+Decken, de Heuglin.
+
+
+Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ;
+il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant
+certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.
+
+Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe
+et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de
+polyglotte, il fit de rapides progrès.
+
+En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il
+craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il
+lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne
+persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications
+pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait
+glisser entre ses doigts.
+
+Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus
+la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des
+balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir
+d'incommensurables hauteurs.
+
+Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de
+son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson
+une forte contusion qu'il se fit à la tête.
+
+« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas
+plus! et une bosse pareille! Juge donc! »
+
+Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.
+
+« Nous ne tomberons pas, fit-il.
+
+--Mais enfin, si nous tombons?
+
+--Nous ne tomberons pas. »
+
+Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
+
+Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait
+faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le
+considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon
+aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un
+intolérable abus du pronom pluriel de la première personne.
+
+« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons
+le...
+
+Et de l'adjectif possessif au singulier:
+
+« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...
+
+Et du pluriel donc!
+
+« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions...
+
+Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne
+voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre
+bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques
+vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.
+
+Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
+avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux
+désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des
+échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de
+l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du
+Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement travaillé
+pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du compte, les
+peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus
+heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût
+pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- Et d'abord ne pouvait-on
+attendre encore?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite
+un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix
+mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute...
+
+Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le
+docteur frémissait d'impatience.
+
+« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
+gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer
+devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches
+hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la
+Société Royale de Londres?
+
+--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
+conjonction.
+
+--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au
+succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux
+explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique
+
+--Cependant...
+
+--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »
+
+Dick les jeta avec résignation.
+
+« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.
+
+--Je le remonte, dit docilement l'Écossais.
+
+--Arrive à Gondokoro.
+
+--J'y suis. »
+
+Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la
+carte.
+
+« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la
+sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.
+
+--J'appuie.
+
+--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de
+latitude sud.
+
+--Je la tiens.
+
+--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.
+
+--C'est fait.
+
+--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac
+Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.
+
+--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.
+
+--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les
+renseignements donnés par les peuplades riveraines?
+
+--Je ne m'en doute pas.
+
+--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de
+latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de
+l'équateur.
+
+--Vraiment!
+
+--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui
+doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.
+
+--Voilà qui est curieux.
+
+--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
+Oukéréoué.
+
+--C'est fait, ami Fergusson
+
+--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes?
+
+--A peine deux.
+
+--Et sais-tu ce que cela fait, Dick?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire
+rien.
+
+--Presque rien, Samuel.
+
+--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?
+
+--Non, sur ma vie!
+
+--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très
+importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses
+auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le
+capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une
+expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de
+remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un
+subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des
+soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à
+la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick,
+consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
+livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le
+charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il
+attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la
+ravitailler.
+
+--Bien imaginé, dit Kennedy.
+
+--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces
+travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
+d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs
+vont hardiment au cœur de l'Afrique.
+
+--A pied, fit Kennedy
+
+--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur
+Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située
+sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les
+montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.
+
+--A pied toujours?
+
+--Toujours à pied, ou à dos de mulet.
+
+--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.
+
+--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à
+Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le
+premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut
+envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En
+1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui
+s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia
+pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent
+qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres
+lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent,
+d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement
+un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est
+formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami
+Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les
+frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants;
+M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même
+temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le
+pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les
+opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors
+l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du
+docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de
+certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à
+son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].
+
+--Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien,
+qu'allons-nous faire là-bas? »
+
+Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les
+épaules.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick
+et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.--Joe
+Wellington.--Il reçoit une demi-couronne.
+
+
+Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec
+empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son
+maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant
+même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un
+Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès
+qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à
+lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et
+honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût
+est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les
+chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas!
+
+Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel
+respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand
+Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il
+pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il
+commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce
+qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui
+vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard
+de son maître.
+
+Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les
+airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès
+l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était
+arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir
+jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage.
+
+Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son
+intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un
+professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui
+sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette
+place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il
+s'en faisait un jeu.
+
+Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main.
+Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et
+possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se
+distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant;
+il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il
+ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer.
+
+Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de
+vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de
+Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de
+Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles,
+dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas
+plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à
+l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux.
+
+Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
+s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et
+le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.
+
+L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante,
+l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et
+la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de
+l'autre.
+
+« Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe.
+
+--Eh bien! mon garçon?
+
+--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour
+la lune.
+
+--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi
+loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.
+
+--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson!
+
+--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce
+qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne
+partira pas.
+
+--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de
+MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].
+
+--Je me garderais bien de l'aller voir.
+
+--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose!
+quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre
+aise là-dedans!
+
+--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître?
+
+--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il
+voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand
+nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand
+il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un
+précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick,
+Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du
+docteur Fergusson
+
+--Brave garçon!
+
+--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.
+
+--Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour
+empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
+folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main
+d'un ami l’arrête dans son projet insensé.
+
+--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect.
+Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il
+veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait
+bien qui l'en ferait démordre.
+
+--C'est ce que nous verrons!
+
+--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que
+vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays
+merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre
+voyage.
+
+--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend
+enfin à l'évidence.
+
+--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.
+
+--Comment, le pesage?
+
+--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous
+peser.
+
+--Comme des jockeys!
+
+--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
+maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.
+
+--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec
+fermeté.
+
+--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine
+
+--Eh bien! sa machine s'en passera
+
+--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas
+pouvoir monter!
+
+--Eh parbleu! je ne demande que cela!
+
+--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous
+chercher
+
+--Je n'irai pas.
+
+--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.
+
+--Je la lui ferai.
+
+--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là;
+mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick,
+j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en
+réponds.
+
+--Je n'irai pas.
+
+En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait
+cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son
+aise.
+
+« Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que
+vous pesez tous les deux.
+
+--Mais...
+
+--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »
+
+Et Kennedy y alla.
+
+Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une
+de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait
+effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour
+établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la
+plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à
+mi-voix:
+
+« C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien.
+
+--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre
+sur son carnet.
+
+--Suis-je trop lourd?
+
+--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger,
+cela fera compensation. »
+
+Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il
+faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans
+l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et
+fut magnifique; sans bouclier.
+
+« Cent vingt livres, inscrivit le docteur..
+
+--Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
+souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire.
+
+« A mon tour, dit Fergusson.
+
+Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.
+
+« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.
+
+--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre
+expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres
+en ne mangeant pas.
+
+--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton
+aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat
+double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les
+vivres.--L'addition finale.
+
+
+Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de
+son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule
+destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante
+sollicitude.
+
+Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à
+l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est
+quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz
+est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les
+expériences aérostatiques.
+
+Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les
+objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait
+emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
+quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et,
+par conséquent, quelle en serait la capacité.
+
+Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air
+de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661
+mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit
+cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres
+environ.
+
+En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
+quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz
+hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux
+cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une
+différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette
+différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de
+l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.
+
+Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
+mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il
+serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que
+le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il
+renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On
+ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers.
+
+Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut
+de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait
+emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes
+d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double.
+
+Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être
+préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le
+diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien
+d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un
+aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000
+mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000
+kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait
+en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.
+
+Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de
+réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se
+rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de
+l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile,
+lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale.
+
+Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition
+ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les
+inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les
+renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva
+les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus
+petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre
+horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de
+ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds
+cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape
+s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire
+communiquer entre eux.
+
+Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner
+issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du
+grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait
+intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure,
+comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul,
+n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi
+dégonflés.
+
+De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
+extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.
+
+Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon
+enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une
+imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et
+aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du
+globe, où se fait presque tout l'effort.
+
+Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité.
+Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du
+ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son
+enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant
+neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent
+dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres.
+
+Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre
+d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de
+soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire.
+
+La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
+construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue
+à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les
+chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre
+vingt livres.
+
+Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux
+lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux
+munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre
+environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur,
+mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus
+courte quinze pieds seulement.
+
+Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le
+moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus
+tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique
+de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne
+pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq
+gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.
+
+Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres,
+deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un
+horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains
+et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la
+disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de
+faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa
+direction, et déterminer la position des principales rivières,
+montagnes et villes.
+
+Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une
+échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de
+pieds.
+
+Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en
+thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation
+qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs.
+Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux
+caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à
+peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].
+
+La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le
+poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un
+ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un
+poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très
+appréciable.
+
+Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la
+nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage,
+ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
+
+Voici le résumé de ses différents calculs:
+
+Fergusson. 135 livres. Kennedy... 153
+-- Joe 120 -- Poids du premier ballon... 650 --
+Poids du second ballon 510 -- Nacelle et filet. 280 --
+Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 -- Tente,
+ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 --
+Café, eau-de-vie, Eau... 400 -- Appareil
+ 700 -- Poids de l'hydrogène. 276 -- Lest
+ 200 -- ------------- Total. 4000 livres
+
+Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson
+se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest,
+pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien
+n'en pas user, grâce à son appareil.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de
+Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21
+février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier,
+Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence.
+
+
+Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
+renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient
+subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve
+donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins
+apportés à leur construction.
+
+Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street
+aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui,
+donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en
+demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître.
+Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les
+plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre
+entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna
+quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien
+le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses
+contemporains.
+
+Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était
+un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui
+fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux
+régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme,
+il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il
+appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un
+soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades,
+qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à
+produire les bruits les plus pacifiques du monde.
+
+La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y
+fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18
+février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout
+accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les
+vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut
+arrimé sous les yeux de Fergusson.
+
+On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
+ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était
+plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles.
+L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de
+barils, fut mis à fond de cale.
+
+Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux
+cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et
+son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se
+rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents
+fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à
+toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg;
+avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à
+deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y
+joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa
+poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité
+suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
+docteur.
+
+Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19
+février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine
+et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé
+de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe
+bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le
+loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé.
+
+Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à
+Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et
+ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni
+en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand
+nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires.
+Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, mais pleine de
+dignité.
+
+A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les
+félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la
+gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux
+Kennedy, son audacieux compagnon. »
+
+Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les
+applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage.
+
+Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses
+compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de
+l'entreprise.
+
+Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »
+
+A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de
+mains, les convives se séparèrent.
+
+Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
+commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses
+officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,
+
+A une heure, chacun dormait à bord.
+
+Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux
+ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de
+son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
+uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à
+l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais,
+personne ne mit en question le succès de son entreprise.
+
+Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un
+véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes
+gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans
+en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de
+Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de
+toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune
+Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs.
+Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se
+préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
+croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait
+toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en
+compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne
+se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les
+secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.
+
+L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur
+fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent
+vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement
+dans la discussion.
+
+En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de
+vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea
+le docteur à cet égard
+
+« Cela vous surprend, répondit Fergusson.
+
+--Sans doute.
+
+--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois
+entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions
+perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de
+trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues]
+de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent
+lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au
+degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos
+chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours
+pour traverser l'Afrique.
+
+--Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements
+géographiques, ni reconnaître le pays.
+
+--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je
+monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera,
+surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner.
+
+--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
+ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.
+
+--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on
+traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour
+aller se coucher à Saint-Louis.
+
+--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné
+par une vitesse pareille?
+
+--Cela s'est vu, répondit Fergusson.
+
+--Et le ballon a résisté?
+
+--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
+L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon
+qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25
+frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie
+VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient
+le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne
+romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs,
+un ballon peut résister à de pareilles vitesses.
+
+--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.
+
+--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport
+à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse
+de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la
+flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin
+n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens
+pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher
+pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne
+m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de
+vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du
+gibier en abondance quand nous prendrons terre.
+
+--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un
+Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.
+
+--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une
+grande gloire.
+
+--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos
+compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .
+
+--Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas?
+
+--Je ne partirai pas.
+
+--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson?
+
+--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
+l’arrêter au dernier moment. »
+
+Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.
+
+« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose
+qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il
+partira.
+
+--Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste...
+
+--N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre,
+tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »
+
+Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit
+plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se
+tut.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le
+progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants
+atmosphériques.--Eupnxa.
+
+
+Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps
+se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.
+
+Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de
+la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un
+amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et
+bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y
+relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le
+lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe
+méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.
+
+Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à
+se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa
+bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître
+rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se
+trompait pas plus qu'un autre.
+
+Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans
+le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait
+de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus
+grands historiens de tous les temps.
+
+Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la
+peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais
+aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée
+par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.
+
+L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là
+on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue
+série d'entreprises surhumaines.
+
+« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on
+ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu
+d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.
+
+--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.
+
+--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le
+monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est
+obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en
+fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.
+
+--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette
+boisson.
+
+--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous
+promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont
+mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter
+Saturne...
+
+--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître.
+
+--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme
+est devenue!
+
+--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est
+donc le diable, votre maître?
+
+--Le diable! il est trop bon pour cela!
+
+--Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.
+
+--Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de
+pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce
+qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple,
+durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus
+que six mois à vivre.
+
+Ça prolonge un peu leur existence!
+
+--Douze ans? reprit le mousse.
+
+--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta
+maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un
+bambin de quatre ans et demi.
+
+--Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule
+voix.
+
+--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on
+persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste
+ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez!
+par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui
+ne sont pas commodes! »
+
+Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune
+où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires
+prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à
+Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se
+ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les
+distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment
+enchanteur.
+
+« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable
+conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la
+boutonnière du bon Dieu.
+
+--Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots.
+
+Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard
+d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur
+allaient leur train.
+
+Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
+sollicité de donner son avis à cet égard.
+
+« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les
+ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a
+réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me
+préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour
+moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les
+connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un
+moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et
+encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance!
+Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que
+le ballon. C'est une faute.
+
+--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat
+et un navire, que l'on dirige à volonté.
+
+Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air
+est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est
+submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans
+l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant.
+
+--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot?
+
+--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut
+diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants
+atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci
+deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur
+direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes
+qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
+principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son
+souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se
+placer dans les courants qui lui conviendront.
+
+--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
+faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon
+cher docteur.
+
+--Et pourquoi, mon cher commandant?
+
+--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les
+voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
+aériennes.
+
+--Et la raison, s'il vous plaît?
+
+--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne
+descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos
+provisions de gaz et de lest seront vite épuisées.
+
+--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté
+que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les
+ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz
+qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.
+
+--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas
+encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.
+
+--Je vous demande pardon, il est trouvé.
+
+--Par qui?
+
+--Par moi!
+
+--Par vous?
+
+--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette
+traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures,
+j'aurais été à sec de gaz!
+
+--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre!
+
+--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me
+paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires,
+et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre
+davantage.
+
+--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret?
+
+--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »
+
+L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur
+prit tranquillement la parole en ces termes:
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à
+gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain.
+
+
+« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté,
+sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M.
+Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une
+capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen
+d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été
+insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus
+par ses divers moyens ont été insignifiants.
+
+« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord
+je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force
+majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de
+m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu.
+
+« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater
+ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans
+l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.
+
+"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage
+vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.
+
+« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle
+j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa
+conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de
+Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz
+hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.
+
+« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif
+dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci,
+et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle
+négatif.
+
+« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font
+communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse
+de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la
+décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est
+environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés].
+
+« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni
+d'un robinet.
+
+« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris
+est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la
+chaleur dépasse celle des feux de forge.
+
+« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.
+
+« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos,
+sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend
+naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre
+au milieu des couches inférieures.
+
+« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
+articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux
+oscillations de l'aérostat.
+
+« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une
+caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur.
+Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même
+métal.
+
+« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette
+boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors
+la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent
+presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin
+se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte
+sphérique, est dirigée en bas.
+
+« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se
+rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.
+
+« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas
+fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond
+de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité
+de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte.
+
+« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à
+chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de
+l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué
+avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire
+là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.
+
+« En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé,
+l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte
+rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de
+l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions
+inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé;
+il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant
+extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
+surchauffant sans cesse.
+
+« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur.
+Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades.
+Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade],
+l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent
+quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera
+donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui
+augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela
+revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
+température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se
+dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds
+cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents
+livres.
+
+« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des
+ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été
+calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids
+d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la
+nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de
+gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni
+ne descend.
+
+« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure
+à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de
+chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le
+ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène.
+
+« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du
+chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera
+donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là
+une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre
+rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très
+prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en
+haut.
+
+« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de
+lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient
+nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus
+qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge
+d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce
+milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et
+de descente.
+
+« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.
+
+« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau
+produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie
+inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec
+soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par
+conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe
+d'elle même.
+
+« Voici maintenant des chiffres très exacts.
+
+« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs
+donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène.
+Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent
+quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du
+premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent
+quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six
+cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].
+
+« Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept
+pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois
+plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne
+donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne
+brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre
+cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent
+trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six
+jours.
+
+« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision
+d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.
+
+« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses
+simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction
+du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes
+embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes
+changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est
+ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions
+sérieuses de succès. »
+
+Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon
+cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et
+résolu.
+
+« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.
+
+--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable?
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des
+habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du
+ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria.
+
+
+Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le
+lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
+particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer
+de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et
+voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.
+
+Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île
+du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber
+l'ancre dans le port
+
+L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et
+de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port
+reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes.
+
+L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus
+grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].
+
+Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
+Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce
+butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se
+livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte
+orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu
+faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du
+Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la
+disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les
+journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait
+partie de la nombreuse phalange des incrédules.
+
+« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais
+maintenant je ne doute plus. »
+
+Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement
+au brave Joe.
+
+Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il
+avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient
+eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant
+d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême
+difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs
+nouvelles.
+
+« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le
+docteur.
+
+Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du
+consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar;
+il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès
+d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette
+grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel
+la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et
+sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de
+garnisaires fainéants et braillards.
+
+Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
+population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle
+que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui
+devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres,
+plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles
+à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la
+lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les
+peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition
+sacrilège.
+
+Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur
+Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
+devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.
+
+« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires
+mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher
+commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup
+pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait
+compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions.
+
+--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous
+rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire?
+
+--Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au
+delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles,
+entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque
+à courir:
+
+--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
+préparatifs.
+
+Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île
+de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en
+sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est
+hérissé.
+
+On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une
+pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur
+extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal;
+il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait
+rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme
+lui.
+
+C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les
+deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.
+
+La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le
+gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition
+de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en
+présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans
+une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là
+il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette
+façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement
+déterminée.
+
+Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six
+gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique,
+seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et
+neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux
+cent cinquante litres].
+
+Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du
+matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat,
+recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là
+nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de
+dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de
+l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.
+
+Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la
+tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place
+qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les
+deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés
+au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.
+
+Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
+sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations
+du Resolute sillonnaient le canal.
+
+Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des
+grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes
+irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques
+essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.
+
+Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de
+pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et
+les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à
+leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les
+arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant
+que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le
+cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils
+en furent pour leur mouton et leurs grimaces.
+
+Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du «
+tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement
+capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable,
+mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la
+nuit.
+
+Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la
+table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne
+n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il
+ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.
+
+Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait
+à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis
+voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis
+au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que
+devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au
+milieu de déserts immenses?
+
+Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu,
+assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson,
+toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais
+en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne
+put y parvenir.
+
+Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du
+docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du
+Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se
+rendaient à l'île de Koumbeni.
+
+Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs
+de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le
+commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.
+
+En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit:
+
+« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon
+cher Dick.
+
+--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage?
+
+--Tout.
+
+---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.
+
+--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses
+traits une rapide émotion.
+
+L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers
+embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le
+digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part
+des poignées de main du docteur Fergusson.
+
+A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la
+nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière
+à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en
+parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes.
+Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La
+nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.
+
+« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et
+ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte
+bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! »
+
+Un hourra formidable retentit:
+
+«Vive la reine! Vive l'Angleterre!»
+
+En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait
+prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à
+leur amis.
+
+« Lâchez tout! s'écria le docteur. »
+
+Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre
+caronades du Resolute tonnaient en son honneur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de
+Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont
+Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal.
+
+
+L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque
+perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par
+une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La
+dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation]
+dans la colonne barométrique.
+
+A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le
+sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des
+voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se
+détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les
+champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de
+gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis.
+
+Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras
+et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de
+canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de
+l'aérostat.
+
+« Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la
+première fois.
+
+Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les
+variations barométriques et de prendre note des divers détails de son
+ascension.
+
+Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.
+
+Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz
+augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.
+
+Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte
+africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.
+
+« Vous ne parlez pas? fit Joe.
+
+--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le
+continent.
+
+--Pour mon compte, il faut que je parle.
+
+--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. »
+
+Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh!
+les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres.
+
+Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se
+maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus
+grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans
+l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée
+de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir
+pendant les quarts de nuit.
+
+Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu
+plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de
+se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le
+ballon descendit à 300 pieds du sol.
+
+Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la
+côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en
+protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs
+épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui
+formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et
+le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.
+
+Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur
+reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des
+hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement
+dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement
+au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.
+
+Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette
+direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée
+par les capitaines Burton et Speke.
+
+Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient
+mutuellement leurs phrases admiratives.
+
+« Fi des diligences! disait l'un.
+
+--Fi des steamers! disait l'autre.
+
+--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse
+les pays sans les voir!
+
+--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et
+la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux!
+
+--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un
+hamac!
+
+--Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit.
+
+--C'est une idée mon garçon.
+
+--Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande
+conservée.
+
+--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter
+un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon
+nous n'aurons point à craindre d'incendie.
+
+--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que
+nous avons au-dessus de nous.
+
+--Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz
+s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à
+terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre
+aérostat est hermétiquement clos.
+
+--Mangeons donc, fit Kennedy.
+
+--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais
+confectionner un café dont vous me direz des nouvelles.
+
+--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un
+talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose
+d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire
+connaître.
+
+--Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien
+vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties
+égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. »
+
+Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et
+terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des
+convives; puis chacun se remit à son poste d'observation.
+
+Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux
+et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait
+au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine
+maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs
+fleurs de couleur purpurine.
+
+On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes
+cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard.
+Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de
+nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de
+stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait
+prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés
+autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs
+de leurs vaines imprécations.
+
+A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait
+au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue
+du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers,
+de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe
+trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait
+de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne
+demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été
+de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier.
+
+Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure,
+et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village
+de Tounda.
+
+« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres
+violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et
+cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la
+fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. »
+
+En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur
+n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus
+des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les
+émanations.
+
+Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en
+attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de
+vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants
+s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les
+tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se
+disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus
+près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein.
+
+« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un
+point de mire trop facile pour y loger une balle.
+
+--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe.
+
+--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste
+déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz
+
+--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que
+doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils
+ont envie de nous adorer.
+
+Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne
+toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus
+rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette
+latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines
+montagnes.
+
+--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de
+ce côté.
+
+--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont
+Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer
+la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous
+sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.
+
+--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur,
+dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un
+robinet, et tout est dit.
+
+--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut
+élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait
+insupportable.
+
+--Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est
+très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.
+
+--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici
+un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est
+peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en
+1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il
+s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au
+pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les
+articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il
+entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha
+la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français
+avait vingt-six ans!
+
+--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda
+Kennedy.
+
+--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer
+du meurtrier, mais il n'a pu y réussir.
+
+--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître,
+montons, si vous m'en croyez.
+
+--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant
+nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept
+heures du soir.
+
+--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur.
+
+--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on
+le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il
+faut la voir.
+
+--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le
+plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez
+donc aux géographes!
+
+--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. »
+
+Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont
+Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille
+pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de
+dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait
+véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles
+à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne.
+
+A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était
+plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et
+l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha
+fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit
+avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il
+remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des
+vents de l’est.
+
+Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade
+aérienne, firent une large brèche à leurs provisions
+
+« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant
+des morceaux inquiétants.
+
+Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta
+l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas
+« der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami
+Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir
+au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de
+Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le
+bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le
+docteur Baikie.
+
+Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul
+corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The
+sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river
+and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by
+Charles Beke, th. D. »
+
+Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins
+de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées
+découvertes ne devait lui échapper.
+
+En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux
+degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].
+
+Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette
+direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible,
+reconnaître les traces de ses devanciers.
+
+Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que
+chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur
+dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe
+celui de trois heures du matin.
+
+Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent
+sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur
+Fergusson.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du
+docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont Rubeho.--A six
+mille pieds.--Joe.--Une halte de jour.
+
+
+La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant,
+Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps
+changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner
+pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut
+continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois
+de janvier.
+
+Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; au-dessous
+d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents
+momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de
+buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement
+ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton.
+
+« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un
+cadavre est caché derrière chaque hallier.
+
+--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se
+porte pas bien pour y avoir passé la nuit.
+
+--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.
+
+--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans
+l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y
+resterons pas longtemps. En route. »
+
+Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au
+moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement
+le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort.
+
+Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard
+pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en
+Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des
+contrées parfaitement salubres.
+
+Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature
+vigoureuse.
+
+« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant
+de sa couverture et se couchant sous la tente.
+
+--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et
+tu seras guéri rapidement.
+
+--Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque
+drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je
+l'avalerai les yeux fermés.
+
+--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un
+fébrifuge qui ne coûtera rien.
+
+--Et comment feras-tu?
+
+--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces
+nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère
+pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.»
+
+« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient
+dépassé la zone humide.
+
+« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du
+soleil.
+
+--En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux!
+
+--Non! c'est tout naturel.
+
+--Oh! pour naturel, je n'en doute pas.
+
+--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en
+Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne
+élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune.
+
+--Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à
+l’aise.
+
+--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. »
+
+C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées
+en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les
+autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant
+les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une hauteur de quatre mille
+pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la
+température; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles
+dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante; il formait
+la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait
+avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne
+sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse,
+n'ayant pas même le sentiment de la locomotion.
+
+--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait.
+Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec
+appétit.
+
+« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.
+
+--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux
+jours. »
+
+Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les
+nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement.
+Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord
+est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait
+accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans
+l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude.
+
+Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée.
+Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant
+aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément.
+
+« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.
+
+--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.
+
+--Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe.
+
+En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse
+dex-térité.
+
+« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous
+traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la
+moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous
+aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous
+serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à
+leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable,
+accablante! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de
+certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus
+épaisse, et qui rendent fou! Et tout cela sans parler des bêtes et des
+peuplades féroces!
+
+--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe.
+
+--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des
+voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les
+larmes vous viendraient aux yeux. »
+
+Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses
+sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il
+arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le
+Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des
+montagnes de l'Usagara.
+
+Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation
+orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le
+premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales;
+ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le
+sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus
+roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar; les pentes
+occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions
+de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la
+végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est,
+et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de
+sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras
+
+« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont
+le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous
+ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si
+ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de
+cinq mille pieds.
+
+--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones
+supérieures?
+
+--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre
+relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas,
+notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. »
+
+En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le
+ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de
+l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste
+capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le
+baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une
+élévation de six mille pieds.
+
+« Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe.
+
+--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le
+docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM.
+Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche
+et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années,
+deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans
+les hautes régions; mais leur ballon se déchira...
+
+--Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy.
+
+--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire
+aucun mal.
+
+--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute;
+mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un
+milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être
+ambitieux.
+
+A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le
+son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien
+entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus
+que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les animaux,
+deviennent absolument invisibles: les routes sont des lacets, et les
+lacs, des étangs.
+
+Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un
+courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des
+montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige
+étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque
+travail neptunien des premiers jours du monde.
+
+Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces
+cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui
+sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et
+dont la plus septentrionale est la plus allongée.
+
+Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant
+une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis
+vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui
+précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes,
+torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de
+buissons épineux.
+
+Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le
+docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles
+s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.
+
+Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec
+précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver
+à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en
+l'air. Le vent s'était presque subitement calmé.
+
+Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi,
+l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles
+tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner.
+
+--En chasse! » s'écria Kennedy.
+
+Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de
+branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le
+docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre
+entièrement son chalumeau.
+
+» N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe.
+
+--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais
+mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs,
+de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je
+tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement.
+
+--Convenu, » répondit le chasseur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un
+assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le
+Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivée à Kazeh.
+
+
+Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait
+à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de
+caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés,
+et confondus dans la même poussière.
+
+Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une
+forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil
+On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe
+maniait adroitement une arme à feu.
+
+« Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain
+là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz
+dont il était parsemé.
+
+Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il
+fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de
+Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier.
+
+Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se
+désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux,
+flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur
+jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles
+l'air au vent des chasseurs.
+
+Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile;
+il parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin
+d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait
+foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie.
+
+C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur
+le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de
+neige.
+
+« Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très
+rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la
+conserver.
+
+--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick!
+
+--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage.
+
+--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.
+
+--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier
+un si bel animal!
+
+--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les
+avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais
+m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des
+bouchers de Londres.
+
+--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur,
+je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de
+l'abattre.
+
+--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un
+fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je
+ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons
+ardents.
+
+--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.
+
+Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait
+quelques instants plus tard.
+
+Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et
+les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt
+en grillades savoureuses.
+
+« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur.
+
+--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick?
+
+--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.
+
+--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous
+ne retrouvions plus l'aérostat.
+
+--Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne?
+
+--Non; mais si son ancre venait à se détacher?
+
+--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre
+avec son ballon; il le manœuvre assez proprement.
+
+--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous?
+
+--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant.
+
+--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, tout
+peut arriver, donc il faut tout prévoir... »
+
+En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.
+
+« Hein! fit Joe.
+
+--Ma carabine! je reconnais sa détonation.
+
+--Un signal!
+
+--Un danger pour nous!
+
+--Pour lui peut-être, répliqua Joe.
+
+--En route! »
+
+Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et
+ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy
+avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le
+Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés.
+
+Un second coup de feu se fit entendre.
+
+« Cela presse, fit Joe.
+
+--Bon! encore une autre détonation.
+
+--Cela m'a l'air d'une défense personnelle.
+
+--Hâtons-nous. »
+
+Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils
+virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la
+nacelle.
+
+« Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy.
+
+--Grand Dieu! s'écria Joe.
+
+--Que vois tu?
+
+--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! »
+
+En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient
+en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore.
+Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les
+branches les plus élevées. Le danger semblait imminent.
+
+« Mon maître est perdu, s'écria Joe.
+
+--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de
+quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! »
+
+Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un
+nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand
+diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba
+de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du
+sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air.
+
+« Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet
+animal?
+
+Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons!
+
+--Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue!
+c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes.
+
+--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se
+précipitant au milieu de la bande hurlante.
+
+C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et
+brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant
+quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde
+grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre.
+
+En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans
+les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui,
+et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria
+s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un
+vent modéré.
+
+« En voilà un assaut! dit Joe.
+
+--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes.
+
+--Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur
+
+--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.
+
+--Ni même de près, répliqua Joe.
+
+--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait
+avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous
+leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné!
+
+--Que vous disais-je, monsieur Kennedy!
+
+--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu
+préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en
+appétit.
+
+--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est
+exquise.
+
+--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.
+
+--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet
+sauvage qui n'est point à dédaigner.
+
+--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe
+la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la
+digestion »
+
+Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec
+recueillement.
+
+« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.
+
+--Très bien, riposta Kennedy.
+
+--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés?
+
+--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le chasseur
+avec un air résolu.
+
+Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant
+plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne
+barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de
+la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une
+dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.
+
+Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le
+docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles
+d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des
+calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de
+l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend
+plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous
+vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui
+ressemblent à des meules de foin.
+
+Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout
+d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa
+vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour,
+et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un
+courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il
+résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il
+s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait immobile. La nuit
+magnifiquement étoilée se fit en silence.
+
+Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent
+d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci
+fut remplacé par l'Écossais.
+
+« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et
+surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à
+nous autres! »
+
+La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de
+différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres
+avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim
+chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur voix
+de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse
+imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant.
+
+En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa
+boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la
+nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles
+depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays
+pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé
+de roches en dos d'âne; des masses coniques, semblables aux rochers de
+Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques; de
+nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là;
+il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous
+lesquels se cachaient quelques villages.
+
+Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue,
+apparut comme une immense carapace.
+
+« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà
+Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants.
+Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de
+mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part.
+
+--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.
+
+--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. »
+
+Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de
+terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans
+une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile.
+
+Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son
+chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé
+au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, et se
+trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à
+descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc le soutenir par
+une certaine dilatation du gaz. Dans le cas seulement où, en l'absence
+de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre,
+l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu
+sans le secours du chalumeau.
+
+Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
+Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir
+une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non
+loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en
+moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce
+n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit même choir dans l'une
+d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée.
+
+Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes
+mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre
+très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson
+attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide
+sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes.
+
+L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque
+au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès
+de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria
+reprit la route des airs.
+
+Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important
+établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de
+sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette
+journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la
+conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait
+s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se
+trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que
+possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il suivit
+donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa
+de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie
+de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus
+grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent
+gigantesques.
+
+Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui
+dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la
+ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte.
+
+« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur
+Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée
+nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques
+[Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent
+quatre mois et demi à faire le même chemin!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les
+fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé
+royal.--Les femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment
+on danse dans la Lune.--Revirement.--Deux lunes au
+firmament.--Instabilité des grandeurs divine.
+
+
+Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; à
+vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un
+ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des
+huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins,
+soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles et
+champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.
+
+L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et
+splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de l'Unyanembé,
+une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles
+d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure.
+
+Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans
+l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves;
+leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont
+encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces
+marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs,
+mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la
+plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant.
+
+Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes
+emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de
+beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.
+
+Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs
+esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui
+exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.
+
+Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un
+brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des
+tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des
+ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de
+rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans cette
+symphonie pastorale.
+
+Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes
+voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents
+de requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés
+les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs
+qu'il excite.
+
+Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba
+subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait
+majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la
+verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et
+nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les
+huttes.
+
+« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de
+pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations
+commerciales avec ces gens-là.
+
+--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une
+grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et
+d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper
+des marchands. On s'enrichirait.
+
+--Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier
+moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par
+curiosité.
+
+--Vous croyez, mon maître?
+
+--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les
+approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est
+donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche.
+
+--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces
+Africains?
+
+--Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se
+trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je
+me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de
+l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter
+l'aventure.
+
+Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une
+de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la
+population reparaissait en ce moment hors de ses trous; les têtes
+sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à
+leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment;
+c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de
+petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie,
+d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale.
+
+Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les
+entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se
+choquèrent et furent tendues vers le ciel.
+
+C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me
+trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle.
+
+--Eh bien! Monsieur, jouez-le.
+
+--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu.
+
+--Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait
+pas. »
+
+En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute
+cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques
+paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.
+
+Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques
+mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue.
+
+L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très
+écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était
+tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable
+déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils,
+honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil.
+Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous
+les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se
+montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se
+gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs
+besoins et leurs vœux.
+
+Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade
+depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait
+les fils de la Lune à se rendre auprès de lui.
+
+Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.
+
+« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur.
+
+--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est
+calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à craindre
+pour le Victoria.
+
+--Mais que feras-tu?
+
+Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en
+tirerai. »
+
+Puis, s'adressant à la foule:
+
+« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de
+l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à
+nous recevoir! »
+
+Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute
+cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement.
+
+Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir
+nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement.
+Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il
+maintiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement
+assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe
+m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle.
+
+--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy.
+
+--Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous
+suive jusqu'au bout!
+
+--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse
+la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la
+superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste
+que je vous assigne.
+
+--Puisque tu le veux, répondit le chasseur.
+
+--Veille à la dilatation du gaz.
+
+--C'est convenu. »
+
+Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement
+l'intervention céleste.
+
+« Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur
+bonne Lune et ses divins Fils. »
+
+Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé
+de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de
+l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie
+de la foule l'entoura d'un cercle respectueux.
+
+Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments,
+escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le «
+tembé royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ
+trois heures, et le soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins
+pour la circonstance
+
+Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et
+contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel
+du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du
+pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des
+enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci
+le releva d'un geste gracieux.
+
+Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout
+le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée
+arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et
+situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le
+toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois
+qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile
+rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures
+d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que
+ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement
+sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement; d'ailleurs,
+pas de fenêtres, et à peine une porte.
+
+Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et
+les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des
+populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et
+bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites
+tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire. ou
+bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche.
+Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en
+bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de toiles
+brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la
+flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du «
+sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes.
+
+Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du
+sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au
+linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre,
+suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes
+de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite
+avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour
+de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel
+deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.
+
+La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant
+le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient
+bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le «
+kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture.
+
+Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique
+placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du
+sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le
+distraire pendant l'éternelle solitude.
+
+Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup
+d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme
+d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de
+toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se
+prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce
+royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque
+du monde ne l’aurait pas remis sur pied
+
+Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant
+cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent
+cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un
+mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence
+depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement
+de cris en l'honneur du médecin.
+
+Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses
+adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers
+le Victoria. Il était six heures du soir.
+
+Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle;
+la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la
+Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un
+assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines,
+qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs
+d'aimables discours.
+
+« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon
+diable, quoique fils de déesse! »
+
+On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les
+« mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en «
+pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte;
+mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter
+la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un
+sourire aimable.
+
+Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée
+traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui.
+
+« Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec vous,
+et je vais vous montrer une danse de mon pays »
+
+Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se
+déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se
+développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en
+grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée
+de la manière dont les dieux dansent dans la Lune.
+
+Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt
+fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils
+ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut
+alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de
+donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le
+docteur.
+
+Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et
+désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On
+entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait.
+
+Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il
+maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste?
+
+Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le
+ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde
+de retenue, impatient de s'élever dans les airs.
+
+Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse
+retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences
+contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit
+avec agilité.
+
+« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à
+décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi!
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle.
+
+--Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main.
+
+--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.
+
+--Eh bien! demanda le chasseur.
+
+--Eh bien! la lune! »
+
+La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un
+fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria!
+
+Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des
+imposteurs, des intrigants, des faux dieux!
+
+Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le
+revirement.
+
+Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh,
+comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés;
+des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon.
+
+Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa
+dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et
+d'amener la machine à terre.
+
+Joe s'élança une hachette à la main.
+
+« Faut-il couper? dit-il.
+
+--Attends, répondit le docteur.
+
+--Mais ce nègre!...
+
+--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera
+toujours temps de couper. »
+
+Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches
+il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par
+l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval
+sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air.
+
+La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga
+s'élancer dans l'espace.
+
+« Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance
+ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.
+
+--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de
+mal.
+
+--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda Joe.
+
+--Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement à
+terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien
+s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains.
+
+--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.
+
+Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le
+nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se
+taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement.
+Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville.
+
+Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la
+flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le
+nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et
+se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria
+remontait dans les airs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent
+africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil
+couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé.
+
+
+« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa
+permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! Est-ce
+que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par
+votre médecine?
+
+--Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb?
+
+--Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne
+se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les
+honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût.
+
+--Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu à sa
+fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et toute rouge,
+ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! »
+
+Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des
+nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de
+gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent
+assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le Victoria
+vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure,
+mais on la sentait lourde.
+
+Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de
+longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous
+l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de
+trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les
+plaines ondulées et fertiles de Mfuto. Le spectacle en était admirable,
+et fut admiré.
+
+« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car
+il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la
+lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique,
+et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle.
+
+--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel,
+répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles
+choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares?
+
+--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne
+deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir s'y
+porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à
+nourrir leurs habitants.
+
+--Tu crois cela? fit Kennedy.
+
+--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère
+les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même
+conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il
+pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est
+fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où
+poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son
+sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune
+et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa
+fertilité se perd; ses facultés productrices diminuent chaque jour; ces
+maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la
+terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela
+est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement
+prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux
+nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas
+inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se
+fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie;
+son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop
+demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une
+sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique
+offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles
+dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les
+assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un lit
+commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous
+planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra
+quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes
+encore que la vapeur et l'électricité.
+
+--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.
+
+--Tu t'es levé trop matin, mon garçon.
+
+--D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse
+époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force
+d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me
+suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque
+immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter
+notre globe!
+
+--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les
+derniers à travailler à la machine!
+
+--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! Mais,
+sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous
+d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir.
+
+Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages
+amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol:
+arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout
+avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement
+ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de
+montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies
+impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où
+s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les
+entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches
+coralliformes des arbustes.
+
+Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à
+serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux
+cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs
+creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés,
+c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du
+pays.
+
+Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et
+disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences
+magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans
+ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour
+échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait
+ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres
+cédant à ses cornes d'ivoire.
+
+« Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle lancée à
+tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle!
+Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu?
+
+--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée
+d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol
+est disposé comme une immense batterie électrique.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue
+étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose.
+
+--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout
+être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des
+éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.
+
+--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre?
+
+--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement
+d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants
+atmosphériques.
+
+--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.
+
+--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus
+directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter
+vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être
+apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou
+même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous
+nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au
+delà de l'équateur.
+
+--Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc
+ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair
+sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air!
+
+--Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et
+comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel!
+monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs
+pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups.
+
+--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint
+pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que
+puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.
+
+--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière,
+répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut
+pas trop leur en vouloir. »;
+
+Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il
+semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons;
+l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de
+tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue
+couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles,
+disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les
+symptômes d'un cataclysme prochain.
+
+A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de
+Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre;
+parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait
+des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le
+regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins,
+des sycomores et des euphorbes gigantesques.
+
+« J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus
+possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous?
+
+--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet.
+
+--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as
+pas d'autre parti à prendre.
+
+--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont
+très haut.
+
+--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait
+monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir
+pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons.
+
+--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.
+
+--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut
+entraînés loin de l'orage.
+
+--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour
+nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans
+leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un
+autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si
+nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre
+
+--Alors que faire?
+
+--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls
+de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité
+suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont
+intactes. Au besoin, je m'en servirais.
+
+--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.
+
+--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je
+vous réveillerai si cela est nécessaire.
+
+--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous
+même, puisque rien ne nous menace encore!
+
+--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et
+si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons
+exactement à la même place.
+
+--Bonsoir, Monsieur.
+
+--Bonne nuit, si c'est possible. »
+
+Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur
+demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait
+insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire
+s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser.
+
+Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa
+déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre
+ébranlait le profondeurs du ciel.
+
+« Alerte!» s'écria Fergusson.
+
+Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses
+ordres.
+
+« Descendons-nous? fit Kennedy.
+
+--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se
+résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! »
+
+Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du
+serpentin.
+
+Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à
+leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin
+autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui
+grésillaient sous les larges gouttes de la pluie.
+
+« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant
+traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable!
+
+--Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy.
+
+--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions
+vite déchirés aux branches des arbres!
+
+--Nous montons, monsieur Samuel!
+
+--Plus vite! plus vite encore. »
+
+Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il
+n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel
+est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent
+pas.
+
+Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette
+atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le
+souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.
+
+Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le
+ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle,
+Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à
+donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes
+oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de
+l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas
+détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit
+tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria.
+Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs
+dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein
+feu.
+
+« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses
+mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même
+à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. »
+
+La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons;
+mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des
+éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le
+feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat.
+
+Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout
+d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les
+effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une
+vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle.
+
+C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à
+l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet,
+impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages
+irrités.
+
+Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds
+d'élévation. Il était onze heures du soir.
+
+« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous
+maintenir à cette hauteur.
+
+C'était effrayant! répondit Kennedy.
+
+--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je
+ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli
+spectacle! »
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure.
+
+
+Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de
+l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces
+première lueurs matinales.
+
+La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon,
+tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine
+dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de
+saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches
+furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en vue des
+célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour
+de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, peu accidentée, se
+détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une fortification
+naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique;
+quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles.
+
+Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine Burton
+s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces
+montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke
+son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce
+dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible.
+
+--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy.
+
+--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me
+ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du
+Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.
+
+Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser.
+Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le
+nord-est avec une vitesse moyenne.
+
+« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa
+boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances
+heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le capitaine Speke,
+en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en
+droite ligne au dessus de Kazeh.
+
+--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy.
+
+--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du
+Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la
+limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord.
+
+--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir
+les jambes?
+
+--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin
+faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.
+
+--Dès que tu le voudras, ami Samuel.
+
+--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous
+ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc
+prendre trop de précautions. »
+
+A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' de
+latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite
+septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on
+ne pouvait encore apercevoir.
+
+Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus
+civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le
+despotisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue la
+province de Karagwah.
+
+Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre
+au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée,
+et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du
+chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle
+vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense prairie; d'une
+certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en
+réalité ce gazon avait de sept à huit pieds d'épaisseur.
+
+Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon
+gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure
+sans un seul brisant.
+
+« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je
+n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse
+me parait compromise.
+
+--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes
+plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. »
+
+C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur
+cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au
+souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre
+des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs
+s'échappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux; les
+ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se
+refermait derrière elles, comme le sillage d'un vaisseau.
+
+Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu
+sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.
+
+« Nous sommes pris, fit Joe.
+
+--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.
+
+Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air,
+et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de
+la bouche des trois voyageurs.
+
+« Qu'est cela?
+
+--Un cri singulier!
+
+--Tiens! nous marchons!
+
+--L'ancre a dérapé.
+
+--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.
+
+--C'est le rocher qui marche!
+
+Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme
+allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles.
+
+« Un serpent! fit Joe.
+
+--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine.
+
+--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.
+
+--Un éléphant, Samuel! »
+
+Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.
+
+« Attends, Dick, attends!
+
+--Sans doute! L'animal nous remorque.
+
+--Et du bon côté, Joe, du bon côté. »
+
+L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à
+une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille
+gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; il
+portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui
+pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre étaient
+fortement prises entre elles.
+
+L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la
+corde qui le rattachait à la nacelle.
+
+« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son
+mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de
+voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît.
+
+--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui
+brillait les mains.
+
+--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de
+patience!
+
+--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse,
+s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! »
+
+L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et
+de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à
+la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la
+corde s'il y avait lieu.
+
+« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier
+moment. »
+
+Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie;
+l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes
+peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on
+les retrouve à des distances immenses, comme les baleines dont ils ont
+la masse et la rapidité.
+
+« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et
+nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs
+pêches. »
+
+Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à
+modifier son moyen de locomotion.
+
+Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à
+trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût
+séparé de son conducteur.
+
+Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula
+sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre
+l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit
+comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé;
+au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle
+d'un cheval lancé au galop.
+
+« Diable! dit Kennedy.
+
+--Quelle tête dure! fit Joe.
+
+--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au
+défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec soin,
+et il fit feu.
+
+L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.
+
+« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous
+aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »
+
+Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.
+
+L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa
+course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à
+couler à flots de ses blessures.
+
+« Continuons notre feu, Monsieur Dick.
+
+--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt
+toises du bois! »
+
+Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la
+nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; la
+secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.
+
+La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement
+assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des
+voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal
+reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il
+s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au
+chasseur.
+
+« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois
+la carabine.
+
+L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se
+redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de
+tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort.
+
+« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre
+vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres!
+
+--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de
+l'ancre.
+
+--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur
+Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? Sommes-nous
+venus ici pour faire fortune? »
+
+Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée
+intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à
+demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal.
+
+La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais vu
+dans l'Inde un éléphant de cette taille!
+
+--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de
+L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont
+tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur,
+où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.
+
+--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de
+celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de
+cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel
+va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je vais faire
+la cuisine.
+
+--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.
+
+--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté
+que Joe a daigné m'octroyer.
+
+--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas.
+
+--Sois tranquille. »
+
+Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.
+
+Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un
+trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui
+couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois par
+les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa
+au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.
+
+Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises
+du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de
+deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus
+délicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en
+effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de
+l'ours ou la hure du sanglier.
+
+Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à
+l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit
+une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de
+feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, et
+recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher sur le
+tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à point.
+
+Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande
+appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu
+d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du
+café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin.
+
+Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans
+être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.
+
+Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses
+heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de plus?
+
+Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! »
+
+De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de
+l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente;
+le taffetas et la gutta-percha avaient merveilleusement résisté; en
+prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force
+ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène
+était en même quantité; l’enveloppe jusque-là demeurait entièrement
+imperméable.
+
+Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le
+pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de
+viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que
+la réserve d'eau à renouveler.
+
+Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à
+leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les
+oscillations de l’aérostat.
+
+Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre.
+Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la
+longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon
+immobile sur le corps du monstrueux éléphant.
+
+Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix
+grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce
+la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de
+provisions.
+
+« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix.
+
+Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte;
+les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à
+l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour
+la première fois cette contrée charmante.
+
+Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; il
+proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette
+forêt, d'y construire une cabane de feuillage, et d'y commencer la
+dynastie des Robinsons africains.
+
+La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût
+proposé pour remplir le rôle de Vendredi.
+
+La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut
+de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade
+indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les couguars, les
+chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux
+alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger sa carabine sur
+des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit s'acheva sans incident
+fâcheux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une
+île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue du pays.--Les
+sources du Nil.--L'île Benga.--La signature d'Andres.--Debono.--Le
+pavillon aux armes d'Angleterre.
+
+
+Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ.
+Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les
+défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, entraîna les
+voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit milles.
+
+Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des
+étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude
+au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles géographiques; il
+traversa de nombreux villages sans se préoccuper des cris provoqués par
+son apparition; il prit note de la conformation des lieux avec des vues
+sommaires; il franchit les rampes du Rubemhé, presque aussi roides que
+les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les
+premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent
+nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la légende ancienne qui
+faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité,
+puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du
+grand fleuve.
+
+De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à
+l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3
+août 1858.
+
+Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des points
+principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait
+pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait
+ainsi:
+
+Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques
+ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne,
+se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge remplaçaient
+les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays,
+et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La réunion d'une
+cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs,
+constituait la capitale du Karagwah:
+
+On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au
+teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se
+traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses
+compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié,
+s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.
+
+A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à une
+heure, le vent le poussait sur le lac.
+
+Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] Victoria par le
+capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix
+milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un
+groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa
+reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien
+reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac,
+mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour
+visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est
+gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée
+basse.
+
+Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur,
+qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords,
+hérissés de buissons épineux et de broussailles enchevêtrées,
+disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un brun
+clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait des
+troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou
+s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac.
+
+Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut
+dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives pour que
+des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les, tempêtes y
+sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé
+et découvert.
+
+Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être entraîné
+vers l’est; mais heureusement un courant le porta directement au nord,
+et, à six heures du soir, le Victoria s'établit dans une petite île
+déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles
+de la côte.
+
+Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé
+vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne
+pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du Nyanza, des
+légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais Joe même
+revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha pas, tant il
+trouvait cela naturel de la part des moustiques.
+
+Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il
+put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec
+un murmure inquiétant.
+
+Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer,
+telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept
+cent cinquante pieds.
+
+« Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se rompre
+les poignets.
+
+--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces
+aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.
+
+---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne
+sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais nous
+sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont
+habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous
+prépare une nuit tranquille.
+
+--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel?
+
+--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout
+sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons
+droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce
+secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je ne
+saurais dormir. »
+
+Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas
+à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du
+docteur.
+
+Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du matin
+par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux du lac,
+qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent
+dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant quelques
+minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le nord.
+
+Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.
+
+« Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous
+verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur! nous
+entrons dans notre hémisphère!
+
+--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par ici?
+
+--Ici même mon brave garçon!
+
+--Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser
+sans perdre de temps.
+
+--Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une
+manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.
+
+Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du Victoria.
+
+Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et
+peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de
+l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente milles à
+l'heure.
+
+Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues
+d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après
+les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande
+profondeur A peine une ou deux barques grossières furent-elles
+entrevues pendant cette rapide traversée.
+
+« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le
+réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le ciel
+lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me
+paraît certain que le Nil doit y prendre sa source.
+
+--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.
+
+Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait
+déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put
+entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à se
+terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude
+septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à
+cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et
+sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante.
+
+Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays
+d'un regard avide.
+
+« Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes étaient
+exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se
+déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons,
+et il coule avec une rapidité comparable à notre propre vitesse! Et
+cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds va certainement se
+confondre avec les flots de la Méditerranée! C'est le Nil!
+
+--C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à
+l'enthousiasme de Samuel Fergusson.
+
+--Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose
+quand il était en joie.
+
+Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette
+mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et des
+cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des
+montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents, écumants
+dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On voyait sourdre du
+sol de minces filets d'eau éparpillés, se croisant, se confondant,
+luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière naissante, qui se
+faisait fleuve après les avoir absorbés.
+
+« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de
+son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a
+fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait
+dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O
+70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu importe,
+après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses sources!
+
+--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette
+rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue!
+
+--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles,
+répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. »
+
+Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à
+des champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les
+tribus de ces contrées se montraient agitées, hostiles; elles
+semblaient plus près de la colère que de l'adoration; elles
+pressentaient des étrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en
+remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose. Le
+Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets.
+
+Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.
+
+--Eh bien! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les
+priverons du charme de notre conversation.
+
+--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne
+fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les
+résultats de notre exploration.
+
+--C'est donc indispensable, Samuel?
+
+--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le
+coup de fusil!
+
+--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine.
+
+--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat.
+
+Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura
+fait de la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à un
+savant français, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le
+méridien terrestre.
+
+--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps.
+
+--Y sommes-nous, Monsieur?
+
+--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration
+exacte du pays. »
+
+L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria planait
+à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol.
+
+On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve
+recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, entre les
+collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.
+
+« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le
+docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint
+par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec
+précaution. »
+
+Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds.
+
+« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard.
+
+--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe.
+
+--Bien! »
+
+Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied
+peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène
+s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives.
+Au deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur
+environ, et par conséquent infranchissable.
+
+« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur.
+
+Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel
+Fergusson dévorait du regard; il semblait chercher un point de repère
+qu'il n'apercevait pas encore.
+
+Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon,
+Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les
+obligea à regagner la rive au plus vite.
+
+« Bon voyage! leur souhaita Joe; à leur place, je ne me hasardera pas à
+revenir! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre
+à volonté. »
+
+Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la
+braqua vers une île couchée au milieu du fleuve.
+
+Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas! »
+
+En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité.
+
+C'est l'île de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il.
+
+--Eh bien, après? demanda Dick.
+
+--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu!
+
+--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel!
+
+--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une
+vingtaine d'indigènes.
+
+--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit
+Fergusson.
+
+--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur.
+
+Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l'île.
+
+Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris
+énergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy
+le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats.
+
+Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le
+fleuve et le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une grêle
+de balles et une pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat
+dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler à
+terre.
+
+« L'échelle! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy
+
+--Que veux-tu faire?
+
+--Descendons; il me faut un témoin.
+
+--Me voici.
+
+--Joe, fais bonne garde.
+
+--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout.
+
+« Viens, Dick! » dit le docteur en mettant pied à terre.
+
+Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à
+la pointe de l'île; là, il chercha quelque temps, fureta dans les
+broussailles, et se mit les mains en sang.
+
+Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.
+
+« Regarde, dit-il.
+
+--Des lettres! » s'écria Kennedy.
+
+En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute
+leur netteté. On lisait distinctement:
+
+A. D.
+
+« A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature même
+du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil!
+
+--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel.
+
+--Es-tu convaincu maintenant!
+
+--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. »
+
+Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il
+prit exactement la forme et les dimensions.
+
+« Et maintenant, dit-il, au ballon!
+
+--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser
+le fleuve.
+
+--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord
+pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons
+la main de nos compatriotes! »
+
+Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant que
+le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux
+armes d'Angleterre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits des
+Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le Victoria court
+des bordées.--Les ascensions aérostatiques.--Madame Blanchard.
+
+
+Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami consulter
+la boussole.
+
+--Nord-nord-ouest.
+
+--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela!
+
+--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner
+Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les explorations
+de l'est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre.»
+
+Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil.
+
+« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude
+que les plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser! Voilà bien
+ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani,
+et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des
+meilleurs travaux sur le haut Nil.
+
+--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les
+pressentiments de la science?
+
+--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad,
+sont immergées dans un lac grand comme une mer; c'est là qu'il prend
+naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi
+des fleuves une origine céleste; les anciens l'appelaient du nom
+d'Océan, et l'on n'était pas éloigné de croire qu'il découlait
+directement du soleil! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en
+temps ce que la science nous enseigne; il n'y aura peut-être pas
+toujours des savants, il y aura toujours des poètes.
+
+--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe.
+
+--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien
+n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le
+cours du Nil!
+
+--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une
+montagne.
+
+--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute cette
+contrée a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de
+Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une
+guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû
+affronter. »
+
+Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le
+mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné.
+
+« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous
+commençons véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous
+avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous
+lancer dans l'inconnu désormais. Le courage ne nous fera pas défaut?
+
+--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe.
+
+--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! »
+
+A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages
+dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante,
+dont ils longeaient les rampes adoucies.
+
+En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze
+heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une
+distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq
+lieues].
+
+Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une
+impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le
+docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes? Ses deux
+compagnons songeaient-ils à cette traversée au milieu de régions
+inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mêlé à de plus vifs
+souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe seul montrait une
+insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne fût pas
+là du moment qu'elle était absente; mais il respecta le silence de
+Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.
+
+A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le travers de la
+Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un
+musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous
+s'endormirent successivement sous la garde de chacun.
+
+Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il faisait
+un joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un déjeuner, fort
+égayé par Joe, acheva de remettre les esprits en belle humeur.
+
+La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné aux
+montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de
+grand comme l'Europe.
+
+Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être
+le royaume d'Usoga; des géographes ont prétendu qu'il existait au
+centre de l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous
+verrons si ce système a quelque apparence de vérité.
+
+--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy.
+
+--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop
+conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands
+Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées centrales, ils les ont
+interrogés sur leur pays, ils ont réuni un faisceau de ces documents
+divers, et en ont déduit des systèmes. Au fond de tout cela, il y a
+toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne se trompait pas
+sur l'origine du Nil.
+
+--Rien de plus juste, répondit Kennedy.
+
+--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été
+tentés. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la
+rectifier au besoin.
+
+--Est-ce que toute cette région est habitée? demanda Joe.
+
+--Sans doute, et mal habitée.
+
+--Je m'en doutais.
+
+--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de
+Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée; il reproduit
+le bruit de la mastication.
+
+--Parfait, dit Joe; nyam! nyam!
+
+--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu
+ne trouverais pas cela parfait.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages.
+
+--Cela est-il certain?
+
+--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient
+pourvus d'une queue comme de simples quadrupèdes; mais on a bientôt
+reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont
+revêtus.
+
+--Tant pis! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques.
+
+--C'est possible, Joe; mais il faut reléguer cela au rang des fables,
+tout comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à
+certaines peuplades.
+
+--Des têtes de chiens? Commode pour aboyer et même pour être
+anthropophage!
+
+--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples,
+très avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion.
+
+--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon
+individu.
+
+--Voyez-vous cela! dit le chasseur.
+
+--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un
+moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon
+maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de honte!
+
+--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous
+comptons sur toi à l'occasion.
+
+--A votre service, Messieurs.
+
+--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions
+soin de lui, en l'engraissant bien.
+
+--Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! »
+
+Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui
+suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets
+terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprévu,
+le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt.
+
+La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de
+vigilance par cette profonde obscurité.
+
+La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du
+lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du
+ballon; s’agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les
+tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, manœuvre
+dont Joe s'acquitta fort adroitement.
+
+Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait
+hermétiquement fermé.
+
+« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson;
+nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous ne
+laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous
+finirions par mettre le feu.
+
+--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe.
+
+--Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick.
+
+--Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous
+descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute
+française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant
+des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas
+tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une cheminée, d'où
+elle fut jetée à terre.
+
+--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur;
+jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois
+pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but.
+
+--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs,
+ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la
+mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs
+milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents
+ayant causé la mort. En général, ce sont les attérissements et les
+départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil cas, ne
+devons-nous négliger aucune précaution.
+
+--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de viande
+conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de
+nous régaler d'un bon morceau de venaison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. »
+L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux
+peuplades.--Massacre.--Intervention divine.
+
+
+Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de
+véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt
+dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.
+
+« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en
+remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,
+
+--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure,
+dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne
+disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a l'air de se
+précipiter au-devant de nous!
+
+--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur.
+
+--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard.
+Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies!
+
+--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la
+première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de
+monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de
+grands yeux.
+
+--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent
+pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre
+permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront;
+si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! »
+
+Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser
+en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs
+hutte rondes, en poussant de grands cris.
+
+Un peu plus loin, Kennedy s'écria:
+
+« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en haut,
+et d'une autre par en bas.
+
+--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les
+autres.
+
+--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur
+lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour
+y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein
+champ.
+
+--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela
+fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un
+moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en
+hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. »
+
+En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt
+d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians
+séculaires.
+
+« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien de
+beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel.
+
+--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick;
+et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du
+Nouveau-Monde.
+
+--Comment! il existe des arbres plus élevés?
+
+--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. »
+
+Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent
+cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la
+grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et
+les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre
+mille ans d'existence.
+
+--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit quatre
+mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? »
+
+Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt
+avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement
+disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et
+Joe de s'écrier à sa vue:
+
+Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles
+fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. »
+
+Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en
+entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe
+étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés
+dans l'écorce.
+
+L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens enlèvent
+la peau du crâne, les Africains la tête entière.
+
+--Affaire de mode, » dit Joe.
+
+Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; un
+autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des cadavres
+à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres
+humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux
+chacals.
+
+« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se
+pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui
+achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un
+coup de dent.
+
+--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais.
+C'est plus sale, voilà tout.
+
+--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se
+contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses
+bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle en
+même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec Kennedy
+que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. »
+
+Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques
+bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon.
+
+« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la
+lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le
+notre.
+
+--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont
+plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus
+sauvages.
+
+--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil.
+
+--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le
+taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec;
+heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés
+par notre machine.
+
+--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par
+douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants,
+nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans
+les airs!
+
+--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je le
+crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel.
+
+--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait avec
+des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils iraient à
+droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient.
+
+--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes
+aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr.
+
+--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. »
+
+Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une
+allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait
+plus.
+
+Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des
+voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte
+un spectacle fait pour les émouvoir
+
+Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient
+voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de
+s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils
+étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mêlée;
+la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans lequel ils se
+vautraient, formaient un ensemble hideux à voir.
+
+A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les hurlements
+redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une
+d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main.
+
+« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas
+d'imprudence! cela ne nous est pas permis »
+
+Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de
+sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait
+de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient
+les têtes sanglantes et les empilaient à chaque extrémité du champ de
+bataille; souvent elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée.
+
+« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût.
+
+--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un
+uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
+
+--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le
+chasseur en brandissant sa carabine.
+
+--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce qui
+nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la
+Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si les grands
+capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils
+finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes! »
+
+Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
+athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa
+lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y
+faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta
+loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont il
+trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant
+à sa bouche, il y mordit à pleines dents.
+
+« Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! »
+
+Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière.
+
+A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort
+surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires,
+et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des
+combattants.
+
+« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le
+docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. »
+
+Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse,
+se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair
+encore chaude, et s'en repaître avidement.
+
+« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! »
+
+Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde en
+délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, ramené
+vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme.
+
+Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours
+d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute dans ces
+affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume
+Lejean a donné de si curieux détails.
+
+La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20'
+de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans
+l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en français.--Le
+matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage.
+
+
+La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le
+pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à
+peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son habitude, il prit le
+quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le remplacer.
+
+« Veille bien, Dick, veille avec grand soin.
+
+--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau
+
+--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de
+nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de prudence ne
+peut pas nuire.
+
+--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages.
+
+--Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre alerte, ne
+manque pas de nous réveiller.
+
+--Sois tranquille. »
+
+Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur,
+n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt.
+
+Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait
+l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune
+oscillation.
+
+Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en
+activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, et,
+comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait
+parfois surprendre de vagues lueurs.
+
+Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de
+distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus
+rien.
+
+C'était sans doute l’une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit
+dans les profondes obscurités.
+
+Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand
+un sifflement aigu traversa les airs.
+
+Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de lèvres
+humaines?
+
+Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point
+d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou
+bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et, avec
+sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans l'espace.
+
+Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se
+glissaient vers l’arbre; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair
+entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe d'individus
+s'agitant dans l’ombre.
+
+L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main sur
+l’épaule du docteur.
+
+Celui-ci se réveilla aussitôt.
+
+« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse.
+
+--Il y a quelque chose?
+
+--Oui, réveillons Joe. »
+
+Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu.
+
+« Encore ces maudits singes? dit Joe.
+
+--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions.
+
+--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par
+l'échelle.
+
+--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de
+manière à pouvoir nous enlever rapidement.
+
+--C'est convenu.
+
+--Descendons, dit Joe.
+
+--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le
+docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages. »
+
+Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans
+bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes
+branches que l'ancre avait mordue.
+
+Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le
+feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe
+saisit la main de l'Écossais.
+
+« N'entendez-vous pas?
+
+--Oui, cela approche.
+
+--Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris...
+
+--Non! il avait quelque chose d'humain.
+
+--J’aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me
+répugnent.
+
+--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après.
+
+--Oui! on monte, on grimpe.
+
+--Veille de ce côté, je me charge de l'autre.
+
+--Bien. »
+
+Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d’une maîtresse
+branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu’on appelle un
+baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde;
+cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la
+partie inférieure de l'arbre, dit:
+
+« Des nègres. »
+
+Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux
+voyageurs.
+
+Joe épaula son fusil.
+
+« Attends, » dit Kennedy.
+
+Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient de
+toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles,
+gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par les
+émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte.
+
+Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au
+niveau même de la branche qu'ils occupaient.
+
+« Attention, dit Kennedy, feu! »
+
+La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au
+milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu.
+
+Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange,
+inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré ces
+mots en français:
+
+« A moi! à moi! »
+
+Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite.
+
+Avez-vous entendu? leur dit le docteur.
+
+--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi!
+
+--Un Français aux mains de ces barbares!
+
+--Un voyageur!
+
+--Un missionnaire, peut-être!
+
+--Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le martyrise!
+
+Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion.
+
+« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre
+les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait
+tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un
+secours inespéré, une intervention providentielle. Nous ne mentirons
+pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis?
+
+--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t’obéir.
+
+--Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à
+l'enlever.
+
+--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda Kennedy.
+
+--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont
+déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons donc
+profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant d'agir,
+et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la disposition des
+lieux.
+
+Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car...
+
+--A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie.
+
+--Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit?
+
+--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur,
+s'ils le tuent cette nuit?
+
+--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font mourir
+leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil!
+
+--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce
+malheureux?
+
+--Je vous accompagne, Monsieur Dick
+
+--Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à
+votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus
+encore à celui que nous voulons sauver.
+
+--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés!
+Ils ne reviendront pas.
+
+Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si, par
+hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu!
+
+--Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond!
+Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont été
+abusés, qu'il n'a rien entendu!...
+
+--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson.
+
+Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un
+porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger:
+
+« Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! »
+
+Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du
+prisonnier.
+
+« On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre intervention
+n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il faut agir!
+
+--Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette
+obscurité?
+
+--Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe.
+
+--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton singulier.
+
+--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à
+terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil.
+
+--Et toi, Joe? demanda Fergusson.
+
+--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au
+prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue.
+
+--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis?
+
+--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle
+j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix
+haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue.
+
+--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus grande
+serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à
+tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec
+beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à
+feu, ton projet réussirait peut-être; mais s'il échouait, tu serais
+perdu, et nous aurions deux personnes à sauver au lieu d'une. Non, il
+faut mettre toutes les chances de notre côté et agir autrement.
+
+--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur.
+
+--Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot.
+
+--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres!
+
+--Qui sait, Joe?
+
+--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier
+savant du monde. »
+
+Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses deux
+compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient surexcités par
+cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole:
+
+« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest,
+puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts. J'admets
+que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse
+autant que l'un de nous; il nous restera encore une soixantaine de
+livres à jeter afin de monter plus rapidement
+
+--Comment comptes-tu donc manœuvrer? demanda Kennedy.
+
+--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier,
+et que je jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien
+changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux obtenir une
+ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, il me put
+employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or, en
+précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain de
+m'enlever avec une grande rapidité.
+
+--Cela est évident.
+
+--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus
+tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît
+de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse; mais on ne
+peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme.
+
+--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver!
+
+--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de
+façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup.
+
+--Mais cette obscurité?
+
+--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront
+terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main.
+Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous avons pour la
+carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers
+douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés en un quart de minute.
+Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de recourir à tout ce fracas.
+Etes-vous prêts?
+
+--Nous sommes prêts, » répondit Joe.
+
+Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état.
+
+« Bien; fit le docteur. Ayez l’œil à tout. Joe sera chargé de
+précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien ne
+se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et
+remonte promptement dans la nacelle. »
+
+Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques
+instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près
+immobile.
+
+Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante
+quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le
+chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à
+l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux fils conducteurs
+parfaitement isolés qui servaient à la décomposition de l'eau; puis,
+fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon
+taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de chaque fil.
+
+Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient;
+lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu
+de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et en
+rapprocha les deux pointes.
+
+Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un
+insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe immense
+de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit.
+
+« Oh! fit Joe, mon maître!
+
+--Pas un mot, » dit le docteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon de
+lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du docteur.--Une
+vie d'abnégation.--Passage d'un volcan.
+
+
+Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon
+de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent
+entendre. Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide.
+
+Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile
+s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de sésame et de
+cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et
+coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse
+
+A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce
+poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au
+plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté,
+couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ
+en croix.
+
+Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la
+place d'une tonsure à demi effacée.
+
+« Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe.
+
+--Pauvre malheureux! répondit le chasseur.
+
+--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! »
+
+La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète
+énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante
+facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux
+brillèrent d’un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se
+passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inespérés.
+
+« Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces sauvages sont
+plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! Vous êtes prêts,
+mes amis.
+
+--Nous sommes prêts Samuel.
+
+--Joe, éteins le chalumeau. »
+
+L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait
+doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il
+s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix
+minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses.
+Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait
+ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous
+l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses
+huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc
+eu raison de compter sur l'apparition fantastique du Victoria qui
+projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité.
+
+La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus
+audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent
+avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui
+ordonna de ne point tirer.
+
+Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout,
+n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens
+inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur,
+jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans
+la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les deux
+cents livres de lest.
+
+Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais,
+contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois
+à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile!
+
+« Qui nous retient? » s’écria-t-il avec l'accent la terreur.
+
+Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces.
+
+« Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs
+s'est accroché au-dessous de la nacelle!
+
+--Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! »
+
+Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau
+qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord.
+
+Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans
+les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le
+prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière.
+
+« Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur.
+
+Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille
+pieds d'élévation.
+
+« Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre.
+
+« Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit
+tranquillement Samuel Fergusson.
+
+Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les
+mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant contre
+terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et
+l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin.
+
+Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.
+
+« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.
+
+--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une
+mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont
+comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre! »
+
+Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.
+
+« Il se meurt, s'écria Dick.
+
+--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien
+faible; couchons-le sous la tente. »
+
+Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri,
+couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et
+le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le
+docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les
+plaies après les avoir lavées; ces soins, il les donna adroitement avec
+l'habileté d'un médecin; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il
+en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre.
+
+Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la
+force de dire: « Merci! merci! »
+
+Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena
+les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.
+
+Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été
+délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc
+sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le
+poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer
+pendant quelques instants le prêtre assoupi.
+
+« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit
+le chasseur. As-tu quelque espoir?
+
+--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.
+
+--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il
+faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu
+de ces peuplades!
+
+--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur.
+
+Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du
+malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, entrecoupé
+de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter
+Fergusson.
+
+Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de
+l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se
+relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous.
+
+Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest.
+La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses
+nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente,
+et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.
+
+« Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson .
+
+--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai
+encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce qui
+s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés
+dans ma dernière prière?
+
+--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons tenté
+de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons
+eu le bonheur de vous sauver.
+
+--La science a ses héros, dit le missionnaire
+
+--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais.
+
+--Vous êtes missionnaire? demanda le docteur.
+
+--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a
+envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie était
+fait! Mais vous venez d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France!
+Je suis sans nouvelles depuis cinq ans?
+
+--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy.
+
+--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères
+ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et
+civiliser. »
+
+Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint
+longuement de la France.
+
+Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le
+pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe
+dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara quelques
+tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force de se
+relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur!
+
+« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre
+audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, votre
+patrie, vous!... »
+
+La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le
+coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme
+mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son
+émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre
+si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa de nouveau
+les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie
+de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il
+l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le
+malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment,
+sinon la vie.
+
+Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées.
+
+« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la comprends, et
+cela vous fatiguera moins. »
+
+Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne,
+en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la
+carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut encore
+joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la
+Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; à vingt
+ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de l'Afrique.
+Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant les privations,
+marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des tribus qui habitent
+les affluents du Nil supérieur; pendant deux ans, sa religion fut
+repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés; il
+demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra,
+en butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il
+instruisait, il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort
+après un de ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de
+retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique. Son
+temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou, il s'était
+familiarisé avec les idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin,
+pendant deux longues années encore, il parcourut ces régions barbares,
+poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il
+résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus
+sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on
+attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis
+quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé le
+docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit
+des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! » s'écria-t-il,
+et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des
+paroles de consolation.
+
+« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie
+est Dieu!
+
+--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous;
+nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au
+supplice.
+
+--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné! Béni
+soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des
+mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. »
+
+Le missionnaire s’affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre
+l’espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à
+l’écart.
+
+Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager
+son précieux fardeau.
+
+Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des
+latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale; le
+ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce
+phénomène.
+
+« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il.
+
+--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy.
+
+--Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. »
+
+Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa
+position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude;
+devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion,
+et projetait des quartiers de roches à une grande élévation; il y avait
+des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades éblouissantes.
+Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité
+constante, portait le ballon vers cette atmosphère incendiée.
+
+Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le
+chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six
+mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois
+cents toises.
+
+De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en
+feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes.
+
+« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie
+jusque dans ses plus terribles manifestations! »
+
+Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne
+d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du ballon
+resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait jusqu'à la
+nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse
+situation.
+
+Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à
+l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage dans
+une zone moins élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Colère de Joe.--La mort d’un juste.--La veillée du corps.--Aridité.
+--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de Joe.--Un
+lest précieux.--Relèvement des montagnes aurifères.--Commencement des
+désespoirs de Joe.
+
+
+Une nuit magnifique s’étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans
+une prostration paisible.
+
+« Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans à
+peine!
+
+--Il s’éteindra dans nos bras! dit le docteur avec désespoir. Sa
+respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour
+le sauver!
+
+--Les infâmes gueux! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient
+de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des
+paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner!
+
+--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit
+peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un
+paisible sommeil. »
+
+Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le docteur
+s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassée; il demandait
+de l'air; les rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec
+délices les souffles légers de cette nuit transparente; les étoiles lui
+adressaient leur tremblante lumière, et la lune l'enveloppait dans le
+blanc linceul de ses rayons.
+
+Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu qui
+récompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma dette de
+reconnaissance!
+
+--Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement
+passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par cette belle nuit
+d'été.
+
+--La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi la
+regarder en face! La mort, commencement des choses éternelles, n'est
+que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je
+vous en prie! »
+
+Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se
+replier sous lui.
+
+« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi! »
+
+Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu
+les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces
+clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans
+une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence
+nouvelle.
+
+Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour.
+
+Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de
+grosses larmes.
+
+« Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! »
+
+Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en
+silence.
+
+« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans
+cette terre d'Afrique arrosée de son sang. »
+
+Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le
+docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux
+silence; chacun pleurait.
+
+Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez
+lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; là des cratères
+éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces crêtes
+desséchées; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières
+blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde.
+
+Vers midi, le docteur, pour procéder à l’ensevelissement du corps,
+résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de
+formation primitive, les montagnes environnantes devaient l’abriter et
+lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun
+arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt.
+
+Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa
+perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre
+maintenant qu'à la condition de lâcher une quantité proportionnelle de
+gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa,
+et le Victoria s'abaissa tranquillement vers le ravin.
+
+Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape; Joe
+sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et
+de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt
+remplacèrent son propre poids; alors il put employer ses deux mains, et
+il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents livres de
+pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre à leur tour. Le
+Victoria se trouvait équilibré, et sa force ascensionnelle était
+impuissante à l'enlever.
+
+D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces
+pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur
+extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol
+était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses.
+
+« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur.
+
+Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un
+emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin
+encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait
+d'aplomb ses rayons brûlants.
+
+Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui
+l'encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément pour que
+les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre.
+
+Le corps du martyr y fut déposé avec respect.
+
+La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros
+fragments de roches furent disposés comme un tombeau.
+
+Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions.
+Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec
+eux chercher un abri contre la chaleur du jour.
+
+« A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy.
+
+--A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard.
+Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur
+a été enseveli?
+
+--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'Écossais.
+
+--Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une
+mine d'or!
+
+--Une mine d'or! s'écrièrent Kennedy et Joe.
+
+--Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous
+foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une
+grande pureté.
+
+--Impossible! impossible! répéta Joe.
+
+--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste
+ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. »
+
+Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était
+pas loin de l’imiter.
+
+Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître.
+
+--Monsieur, vous en parlez à votre aise.
+
+--Comment! un philosophe de ta trempe...
+
+--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.
+
+--Voyons! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse
+nous ne pouvons pas l'emporter.
+
+--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple!
+
+--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hésitais même à te faire
+part de cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets.
+
+--Comment! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous! bien à
+nous! la laisser!
+
+--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait?
+est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t’a pas enseigné la
+vanité des choses humaines?
+
+--Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur
+Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces
+millions?
+
+--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put
+s'empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la
+fortune, et nous ne devons pas la rapporter.
+
+--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se
+met pas aisément dans la poche.
+
+--Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne
+peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest?
+
+--Eh bien! J’y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la
+grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le
+bord.
+
+--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout cela
+soit de l'or!
+
+--Oui, mon ami; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors
+depuis des siècles; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers!
+Une Australie et une Californie réunies au fond d'un désert!
+
+--Et tout cela demeurera inutile!
+
+--Peut-être! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.
+
+--Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit.
+
+--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la
+donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes
+concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur.
+
+--Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me résigne,
+puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle
+de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours
+autant de gagné.
+
+Et Joe se mit à l'ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt
+entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or
+se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté.
+
+Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il prit
+ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire
+22° 23’ de longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale.
+
+Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel
+reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle.
+
+Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau
+abandonné au milieu des déserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne
+croissait aux environs.
+
+« Dieu la reconnaîtra, » dit-il.
+
+Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de
+Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu
+d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse
+pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était chose impossible dans ces
+terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiéter; obligé
+d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à
+court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne négliger
+aucune occasion de renouveler sa réserve.
+
+De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de
+l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place
+habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de
+convoitise sur les trésors du ravin.
+
+Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'échauffa, le courant
+d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais
+le ballon ne bougea pas.
+
+Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot.
+
+« Joe, » fit le docteur.
+
+Joe ne répondit pas.
+
+« Joe, m'entends-tu? »
+
+Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.
+
+« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine
+quantité de ce minerai à terre.
+
+--Mais, Monsieur, vous m'avez permis
+
+--Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout.
+
+--Cependant.
+
+--Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert! »
+
+Il jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais le chasseur prit l'air
+d’un homme qui n'y pouvait rien.
+
+« Eh bien, Joe?
+
+--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entêté.
+
+--Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien! mais le ballon ne
+s'enlèvera que lorsque tu l'auras délesté un peu. »
+
+Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de
+tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'était un
+poids de trois ou quatre livres; il le jeta.
+
+Le Victoria ne bougea pas.
+
+« Hein! fit-il, nous ne montons pas encore
+
+--Pas encore, répondit le docteur. Continue. »
+
+Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon
+demeurait toujours immobile. Joe pâlit.
+
+« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si
+je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te
+débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il nous
+remplaçait.
+
+--Quatre cents livres à jeter! s'écria Joe piteusement.
+
+--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! »
+
+Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le
+ballon. De temps en temps il s'arrêtait:
+
+Nous montons! disait-il.
+
+--Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu.
+
+--Il remue, dit-il enfin.
+
+--Va encore, répétait Fergusson.
+
+--Il monte! j'en suis sûr.
+
+--Va toujours, » répliquait Kennedy.
+
+Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en
+dehors de la nacelle. Le Victoria s'éleva d'une centaine de pieds, et,
+le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes.
+
+« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie
+fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du
+voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. »
+
+Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai.
+
+« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de
+ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que
+d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille
+mine! Cela est attristant. »
+
+Au soir, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans
+l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles
+de Zanzibar.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Le vent tombe.--Les approches du Désert.--Le décompte de la provision
+d'eau.--Les nuits de l'Équateur.--Inquiétudes de Samuel Fergusson.--La
+situation telle qu'elle est.--Énergique réponses de Kennedy et de
+Joe.--Encore une nuit.
+
+
+Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa
+la nuit dans une tranquillité parfaite; les voyageurs purent goûter un
+peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les émotions des
+journées précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs.
+
+Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le
+ballon s'éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux, il
+rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le
+nord-ouest.
+
+« Nous n'avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous avons
+accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours; mais, au
+train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer.
+Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer
+d'eau.
+
+--Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible de ne pas
+rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette
+vaste étendue de pays.
+
+--Je le désire.
+
+--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? »
+
+Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait
+d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les
+hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraître, il se
+posait en esprit fort; le tout en riant, du reste.
+
+Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il
+songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du
+Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent
+un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse
+attention les moindres dépressions du sol.
+
+Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié
+la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient moins; ils
+s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées.
+
+Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé
+dans cet océan d'or; il se taisait; il considérait avec avidité ces
+pierres entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables
+demain.
+
+L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le
+désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de
+quelques huttes; La végétation se retirait. A peine quelques plantes
+rabougries comme dans les terrains bruyéreux de l'Écosse, un
+commencement de sables blanchâtres et des pierres de feu, quelques
+lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette stérilité, la
+carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches vives
+et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur
+Fergusson.
+
+Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée
+déserte; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les
+ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on
+sentait que bientôt une immensité de sable s'emparerait de cette région
+désolée.
+
+Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le docteur
+ne demandait pas mieux; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait
+delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin de cette journée, le
+Victoria n’avait pas franchi trente milles.
+
+Si l'eau n'eut pas manqué! Mais il en restait en tout trois gallons
+[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de côté un gallon
+destiné à étancher la soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix
+degrés [50° centigrades] rendait intolérable; deux gallons restaient
+donc pour alimenter le chalumeau; ils ne pouvaient produire que quatre
+cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; or le chalumeau en dépensait
+neuf pieds cubes par heure environ; on ne pouvait donc plus marcher que
+pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était rigoureusement
+mathématique.
+
+« Cinquante-quatre heures! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis
+bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau,
+une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous
+reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai
+cru devoir vous prévenir de cette situation grave, mes amis, car je ne
+réserve qu'un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre
+à une ration sévère.
+
+--Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n'est pas encore temps
+de se désespérer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu?
+
+--Oui, mon cher Dick.
+
+--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours
+il sera temps de prendre un parti; jusque-là redoublons de vigilance. »
+
+Au repas du soir, l’eau fut donc strictement mesurée; la quantité
+d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se défier de
+cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir.
+
+La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait
+une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds
+au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir
+au docteur; elle lui rappela les présomptions des géographes sur
+l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si
+ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas un changement ne se
+faisait dans le ciel immobile.
+
+A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour
+immuable et les rayons ardents du soleil; dès ses premières lueurs, la
+température devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna
+le signal du départ, et pendant un temps, assez long le Victoria
+demeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb.
+
+Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans
+des zones supérieures; mais il fallait dépenser une plus grande
+quantité d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de
+maintenir son aérostat à cent pieds du sol; là, un courant faible le
+poussait vers l’horizon occidental.
+
+Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers
+midi, le Victoria avait à peine fait quelques milles.
+
+« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons
+pas, nous obéissons.
+
+--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où
+un propulseur ne serait pas à dédaigner.
+
+--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau
+pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement
+la même; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable.
+Les ballons en sont encore au point où se trouvaient les navires avant
+l'invention de la vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes
+et les hélices; nous avons donc le temps d'attendre.
+
+--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant.
+
+--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service,
+car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins
+forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de
+liquide, nous n'aurions pas à l'économiser. Ah! maudit sauvage qui nous
+a coûté cette précieuse caisse!
+
+--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel?
+
+--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort
+horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous
+seraient bien utiles; c'étaient encore douze ou treize jours de marche
+assurés, et de quoi traverser certainement ce désert.
+
+--Nous avons fait au moins la moitié du voyage? demanda Joe.
+
+--Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or
+il a une tendance à diminuer tout à fait.
+
+--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous nous
+en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est
+impossible de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui
+vous le dis.
+
+Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations des
+montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c'étaient les
+derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient
+les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une verdure altérée
+luttaient encore contre l'envahissement des sables; les grandes roches
+tombées des sommets lointains, écrasées dans leur chute,
+s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient sable
+grossier, puis poussière impalpable.
+
+« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe; j'avais raison
+de te dire: Prends patience!
+
+--Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins! de
+la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre chose
+dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais
+pas confiance dans vos forêts et vos prairies; c'est un contre-sens! ce
+n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne
+d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois en Afrique, et je
+ne suis pas fâché d'en goûter un peu. »
+
+Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagné
+vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude
+l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé
+avec la netteté d'une ligne droite.
+
+Le lendemain était le 1er mai, un jeudi; mais les jours se succédaient
+avec une monotonie désespérante; le matin valait le matin qui l'avait
+précédé; midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours
+inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur éparse
+que le jour suivant devait léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à
+peine sensible, devenait plutôt une expiration qu'un souffle, et l'on
+pouvait pressentir le moment où cette haleine s'éteindrait elle-même.
+
+Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation; il
+conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la
+main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait décroître
+insensiblement les dernières collines et s'effacer la dernière
+végétation; devant lui s'étendait toute l'immensité du désert.
+
+La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il
+n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis
+tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de
+l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit? N'était-ce pas tenter les
+voies défendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de franchir les
+limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas réservé à des siècles plus
+reculés la connaissance de ce continent ingrat!
+
+Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se
+multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association
+d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement.
+Après avoir constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce
+qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses
+pas? N'existait-il pas des courants supérieurs qui le repousseraient
+vers des contrées moins arides. Sûr du pays passé, il ignorait le pays
+à venir; aussi, sa conscience parlant haut, il résolut de s'expliquer
+franchement avec ses deux compagnons; il leur exposa nettement la
+situation; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait à
+faire; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins; quelle
+était leur opinion?
+
+Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il
+souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai.
+
+--Et toi, Kennedy!
+
+--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer; personne
+n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise; mais je n'ai plus
+voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi
+corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est que nous devons
+persévérer, aller jusqu'au bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent
+aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur
+nous.
+
+--Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je
+m'attendais à tant de dévouement; mais il me fallait ces encourageantes
+paroles. Encore une fois, merci. »
+
+Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion.
+
+« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D’après mes relèvements, nous ne
+sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée; le désert
+ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et
+reconnue jusqu'à une certaine profondeur dans les terres. S'il le faut,
+nous nous dirigerons vers cette côte, et il est impossible que nous ne
+rencontrions pas quelque oasis, quelque puits où renouveler notre
+provision d'eau.
+
+Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes
+retenus en calme plat au milieu des airs.
+
+--Attendons avec résignation, » dit le chasseur.
+
+Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette
+interminable journée; rien n'apparut qui pût faire naître une
+espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil
+couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues lignes
+de feu sur cette plate immensité. C'était le désert.
+
+Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles,
+ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de
+gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d’eau sur huit durent
+être sacrifiées à l'étanchement d'une soif ardente.
+
+La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Un peu de philosophie.--Un nuage à l'horizon.--Au milieu d'un
+brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du
+Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu du
+désert.
+
+
+Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. Le
+Victoria s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds; mais c'est à
+peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest.
+
+« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de
+sable! Quel étrange spectacle! Quelle singulière disposition de la
+nature! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême
+aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes rayons de
+soleil!
+
+--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy; la
+raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà
+l'important.
+
+--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas
+faire de mal
+
+--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; à peine si
+nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.
+
+--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes
+de nuages dans l'est.
+
+--Joe a raison, répondit le docteur.
+
+--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une
+bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage!
+
+--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.
+
+--C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis
+
+--Eh bien! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes
+prétentions.
+
+--Je le désire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'épongeant le visage, la
+chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en été, il ne faut
+pas en abuser.
+
+--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon
+demanda Kennedy au docteur.
+
+--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des
+températures beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise
+intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois de cent
+cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe ne paraît pas
+avoir souffert.
+
+--Un nuage! un vrai nuage! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue
+perçante défiait toutes les lunettes.
+
+En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement
+au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme boursouflée;
+c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient
+invariablement leur forme première, d'où le docteur conclut qu'il
+n'existait aucun courant d'air dans leur agglomération.
+
+Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze
+heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut
+tout entier derrière cet épais rideau; à ce moment même, la bande
+inférieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en
+pleine lumière.
+
+« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop
+compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle
+qu'il avait ce matin.
+
+--En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins.
+
+--C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur.
+
+--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas
+crever sur nous?
+
+--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur;
+ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable.
+Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger; nous allons
+monter. »
+
+Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales
+du serpentin; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon
+s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté.
+
+A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du
+nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette
+élévation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce
+brouillard paraissait même dépourvu d'humidité, et les objets exposés à
+son contact furent à peine humectés. Le Victoria, enveloppé dans cette
+vapeur, y gagna peut-être une marche plus sensible, mais ce fut tout.
+
+Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa
+manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus
+vive surprise:
+
+« Ah! par exemple!
+
+--Qu'est-ce donc, Joe?
+
+--Mon maître! Monsieur Kennedy! voilà qui est étrange!
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a volé
+notre invention!
+
+--Devient-il fou? » demanda Kennedy.
+
+Joe représentait la statue de la stupéfaction! Il restait immobile
+
+« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon? dit
+le docteur en se tournant vers lui.
+
+« Me diras-tu?... dit-il.
+
+--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,
+
+--Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas
+croyable! Samuel, Samuel, vois donc!
+
+--Je vois, répondit tranquillement le docteur.
+
+--Un autre ballon! d’autres voyageurs comme nous! »
+
+En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa
+nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la même route que le
+Victoria.
+
+« Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux;
+prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.
+
+Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même
+moment la même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le
+même salut dans une main qui l'agitait de la même façon.
+
+« Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur.
+
+--Ce sont des singes, s’écria Joe, ils se moquent de nous!
+
+--Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te
+fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mêmes nous
+sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement
+notre Victoria.
+
+--Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le
+ferez jamais croire.
+
+--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. »
+
+Joe obéit: il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits.
+
+« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose;
+un simple phénomène d'optique; il est du à la réfraction inégale des
+couches de l'air, et voilà tout.
+
+--C'est merveilleux! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et
+multipliait ses expériences à tour de bras.
+
+--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir
+notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient
+majestueusement!
+
+--Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est
+un singulier effet tout de même. »
+
+Mais bientôt cette image s'effaça graduellement; les nuages s'élevèrent
+à une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n’essaya plus de
+les suivre, et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel.
+
+Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré
+se rapprocha du sol.
+
+Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations
+retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur
+dévorante.
+
+Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense
+plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers
+s'élevaient à une distance peu éloignée.
+
+« Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits?
+
+Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient
+pas.
+
+« Enfin, répéta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvés, car,
+si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par
+arriver!
+
+--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air est
+vraiment étouffant.
+
+--Buvons, mon garçon. »
+
+Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la
+provision à trois pintes et demie seulement.
+
+« Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bière de
+Perkins ne m'a fait autant de plaisir
+
+--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur.
+
+--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne
+jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la
+condition de n'en être jamais privé »
+
+A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers.
+
+C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres
+d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les
+considéra avec effroi.
+
+A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits; mais
+ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former
+qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le
+cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses
+compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirèrent son attention.
+
+A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements
+blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une
+caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long
+ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable; les
+plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur
+ses bords une mort horrible.
+
+Les voyageurs se regardèrent en palissant.
+
+Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y a
+pas là une goutte d'eau à recueillir.
+
+--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la
+nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il y a
+eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose.
+
+Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids
+de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits
+et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que
+poussière. La source paraissait tarie depuis de longues années. Ils
+creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables; il
+n'y avait pas trace d'humidité.
+
+Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits
+couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés.
+
+Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait, il ne dit
+rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage
+et de l'énergie pour trois.
+
+Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec
+colère au milieu des ossements dispersés sur le sol.
+
+Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs;
+ils mangeaient avec répugnance.
+
+Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les
+tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche désespérée.--Le
+chalumeau s'éteint.--Cent vingt-deux degrés.--La contemplation du
+désert.--Une promenade dans la nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets
+de Joe.--Il se donne un jour encore.
+
+
+La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente
+n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent
+soixante-deux pieds cubes de gaz.
+
+Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ.
+
+« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six
+heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul
+sait ce que nous deviendrons.
+
+--Peu de vent ce matin, maître! dit Joe, mais il se lèvera peut-être,
+ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson.
+
+Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui
+dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur
+devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua
+cent treize degrés [45° centigrades].
+
+Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le
+sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une
+inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à
+plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une
+occupation matérielle; mais ici, rien à surveiller; à tenter, pas
+davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer.
+
+Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement;
+l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au
+contraire, et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui
+donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un
+liquide échauffé. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si
+précieuses, et personne n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau,
+au milieu d'un désert!
+
+Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il
+avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau
+qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans
+l'atmosphère?
+
+Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus
+avancé! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette
+latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? Le vent,
+s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici
+même, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel en avant! Et
+cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, c'était de quoi
+suffire à neuf jours de halte dans ce désert! Et quels changements
+pouvaient se produire en neuf jours! Peut-être aussi, tout en
+conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à
+perdre du gaz pour redescendre après! Mais le gaz de son ballon,
+c'était son sang, c'était sa vie!
+
+Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses
+mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas.
+
+« Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du matin.
+Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique
+qui nous emporte! Il faut risquer nos dernières ressources. »
+
+Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute
+température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci s'arrondit sous la
+dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du
+soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent
+pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément
+au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu’au, dernières
+limites de l'air respirable.
+
+Enfin l'eau d’alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit faute de
+gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se
+contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la
+nacelle y avait creusée.
+
+Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51’ de
+latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre
+cents milles des côtes occidentales de l'Afrique.
+
+En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.
+
+Nous nous arrêtons, dit l'Écossais.
+
+--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave.
+
+Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au
+niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le ballon
+se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité absolue.
+
+Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de
+sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses pensées,
+et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le
+souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on toucha à peine;
+une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas.
+
+Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La
+chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une
+demi-pinte d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n’y
+toucher qu'à la dernière extrémité.
+
+« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble! Cela ne m'étonne
+pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés
+[60° centigrades]!
+
+--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s’il sortait d'un
+four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est à devenir fou!
+
+--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces grandes chaleurs
+succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles
+arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité du
+ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure.
+
+--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice!
+
+--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère
+tendance à baisser.
+
+--Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un
+oiseau dont les ailes sont brisées.
+
+--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont
+intactes, et j'espère bien nous en servir encore.
+
+--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un ruisseau,
+à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont suffisants, et
+avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! Mais la soif est
+une cruelle chose. »
+
+La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait
+l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de
+sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et
+donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L’impassibilité de
+ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par
+effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait
+vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; l'esprit se
+désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison
+pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une
+sorte d'éternité.
+
+Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride,
+commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux
+s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.
+
+Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette
+disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir
+cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais
+pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous
+fera du bien.
+
+--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.
+
+--J'aime encore mieux dormir, fit Joe.
+
+--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez
+donc contre cette torpeur. Voyons, venez. »
+
+Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la
+transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les
+pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; mais il reconnut
+bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il s'avança de plusieurs
+milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout
+d'un coup, il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il
+sentit ses genoux plier; cette vaste solitude l'effraya; il était le
+point mathématique, le centre d'une circonférence infinie,
+c'est-à-dire, rien! Le Victoria disparaissait entièrement dans l'ombre.
+Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible,
+l'audacieux voyageur! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il
+appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans
+l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha
+défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert.
+
+A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe;
+celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé
+sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait trouvé
+évanoui.
+
+« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il.
+
+--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà tout.
+
+--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous
+sur moi, et regagnons le Victoria.
+
+Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.
+
+« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez
+pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons
+sérieusement.
+
+--Parle, je t'écoute!
+
+--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas
+durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous
+sommes perdus. »
+
+Le docteur ne répondit pas.
+
+« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est
+tout naturel que ce soit moi!
+
+--Que veux-tu dire? quel est ton projet?
+
+--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant
+moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer.
+Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne
+m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un
+village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que
+vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y
+laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein?
+
+--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est
+impossible, tu ne nous quitteras pas.
+
+--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous
+nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et,
+à la rigueur, je puis réussir!
+
+--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée
+aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très
+probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons
+avec résignation.
+
+--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne
+encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui
+dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous
+ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet irrévocablement
+décidé. »
+
+Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y
+prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence
+absolu qui ne devait pas être le sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes
+d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le
+simoun.--L'oasis.--Lion et lionne.
+
+
+Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le
+baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une
+dépression appréciable.
+
+« Rien! se dit-il, rien! »
+
+Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même
+dureté, même implacabilité.
+
+« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il.
+
+Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet
+d'exploration.
+
+Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation
+inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses
+lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son.
+
+Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, chacun y
+pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n'osait faire un
+pas.
+
+Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux
+hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout
+chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces
+intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au
+délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les
+poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang.
+
+« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du
+désespoir! »
+
+Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que le
+sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.
+
+Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce
+vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des
+eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol
+enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de
+poussière.
+
+« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! »
+
+Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans
+mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques
+gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s'avança
+vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la
+bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la
+saisit et la porta à ses lèvres.
+
+En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés avec un
+accent déchirant.
+
+C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait
+pitié, il demandait à genoux, il pleurait.
+
+Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière
+goutte, Kennedy en épuisa le contenu.
+
+« Merci, » fit-il.
+
+Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable.
+
+Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi
+matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés
+sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se
+lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à
+exécution.
+
+Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé,
+les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point
+imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il
+balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage.
+
+Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine
+dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.
+
+« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.
+
+Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers
+sa bouche.
+
+« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui.
+
+--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.
+
+Tous les deux luttaient avec acharnement.
+
+« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.
+
+Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans
+que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute; dans
+la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le
+docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui.
+
+Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend
+vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il
+s'écrie:
+
+« Là! là! là-bas! »
+
+Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se
+séparèrent, et tous deux regardèrent.
+
+La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des
+vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une
+poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant
+avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage
+opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu’au Victoria; les
+grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides,
+et cette marée montante gagnait peu à peu.
+
+Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.
+
+« Le simoun! s'écria-t-il.
+
+--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre.
+
+--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux!
+nous allons mourir!
+
+--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire!
+
+Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
+
+Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent
+place à ses côtés.
+
+« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une
+cinquantaine de livres de ton minerai! »
+
+Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret
+rapide. Le ballon s'enleva.
+
+« Il était temps, » s'écria le docteur.
+
+Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus
+le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe
+allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable.
+
+« Encore du lest! cria le docteur à Joe.
+
+--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de
+quartz.
+
+Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé
+dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse
+incalculable au-dessus de cette mer écumante.
+
+Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient,
+rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.
+
+A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait
+une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa
+tranquillité première.
+
+Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île
+couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
+
+« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur.
+
+Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à
+l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis.
+
+En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent
+quarante milles [Cent lieues].
+
+La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança
+sur le sol.
+
+« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. »
+
+Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils.
+Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette
+fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes; ils ne
+prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui
+marquaient çà et là le sol humide.
+
+Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.
+
+« Le rugissement d'un lion! dit Joe.
+
+--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! On est
+fort quand il ne s'agit que de se battre.
+
+--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un
+dépend la vie de tous. »
+
+Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la
+carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme
+lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine
+eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché
+terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort.
+
+« Hourra! hourra! » s'écria Joe.
+
+Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et
+s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres
+avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de
+langue des animaux qui se désaltèrent.
+
+« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! »
+
+Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses
+mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait.
+
+« Et monsieur Fergusson? » dit Joe.
+
+Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille qu'il
+avait apportée, et s'élança sur les marches du puits.
+
+Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en fermait
+l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.
+
+« Nous sommes enfermés!
+
+--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... »
+
+Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel
+nouvel ennemi il avait affaire.
+
+« Un autre lion! s'écria Joe.
+
+--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en
+rechargeant prestement sa carabine.
+
+Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.
+
+« En avant! s'écria-t-il.
+
+--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son corps
+eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre
+nous qui paraîtra, et celui-là est perdu!
+
+--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend!
+
+--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine
+
+--Quel est ton projet?
+
+--Vous allez voir. »
+
+Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la
+présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se
+précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui
+fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier,
+renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de
+l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et
+le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et
+fumant encore.
+
+Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son
+maître la bouteille pleine d'eau.
+
+La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire
+d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la
+Providence qui les avait si miraculeusement sauvés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande
+crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le
+baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de
+départ.--L'ouragan.
+
+
+La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas,
+après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent pas ménagés.
+
+Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait
+fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de
+ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs couvertures et
+passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs
+passées.
+
+Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses
+rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait
+des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet
+endroit un vent favorable.
+
+Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une
+foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une
+insouciante prodigalité.
+
+« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria
+Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à
+cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou!
+
+--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en
+train de discourir sur l'instabilité des choses humaines.
+
+--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe.
+
+--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche,
+Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas
+de me rendre la pareille!
+
+--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se laisser
+abattre pour si peu!
+
+--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet
+élément soit bien nécessaire à la vie!
+
+--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus
+longtemps que les gens privés de boire.
+
+--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre,
+même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester
+longtemps sur le cœur!
+
+--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
+
+--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la
+viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait!
+
+--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que
+personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique;
+ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande
+crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces
+circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce.
+
+--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, dit
+Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
+
+--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui,
+de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la
+recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, où il
+publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec
+une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux
+nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us
+et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres
+détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique
+orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde
+contre lui. Il pouvait en parler à son aise! on n'irait point voir!
+Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes
+l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d’Édimbourg, un
+Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes,
+et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose
+n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien; il sortit, et rentra
+quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de
+poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant
+d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la
+croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le
+prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou
+vous me rendrez raison de vos paroles. »
+
+L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors,
+avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant même
+que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du
+moins, qu'elle est impossible. »
+
+--Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion,
+il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre,
+on met notre voyage en doute...
+
+--Eh bien! que feras-tu? Joe.
+
+--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et
+sans poivre! »
+
+Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la
+sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec
+l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une
+providentielle rapidité.
+
+Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le
+royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son maître
+lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux
+qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de longitude et 8°
+32' de latitude.
+
+Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans
+cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de
+bêtes féroces.
+
+« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement.
+Et ce lion, et cette lionne?
+
+--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu!
+Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que
+nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles.
+
+--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la
+soif, franchissent souvent des distances considérables; pendant la nuit
+prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et
+d'allumer des feux.
+
+--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on le
+fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui
+nous a été si utile.
+
+--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le
+docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au
+milieu du désert!
+
+--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit
+connue?
+
+--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui
+fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas
+te plaire, Joe.
+
+--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam?
+
+--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous
+le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles.
+
+--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des sauvages
+avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? Par exemple,
+voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le
+beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. »
+
+Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la
+nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent
+heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond
+sommeil.
+
+Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau
+avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune
+oscillation ne vînt trahir un souffle de vent.
+
+Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se
+prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli
+succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim?
+
+Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement
+dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un changement
+prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses préparatifs de
+départ pour profiter de la première occasion; la caisse d'alimentation
+et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux.
+
+Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut
+obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la
+santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus d'une
+grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui démontra qu'il ne
+pouvait enlever un poids aussi considérable; il lui donna à choisir
+entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une
+forte quantité de ses précieux cailloux
+
+« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien
+étonnés de trouver la fortune en pareil lieu.
+
+--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces
+échantillons?...
+
+--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne
+publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler
+quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des
+sables de l'Afrique.
+
+--Et c'est Joe qui en sera la cause. »
+
+L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et
+le fit sourire.
+
+Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un
+changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les
+ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua
+au soleil cent quarante-neuf degrés [69° centigrades]. Une véritable
+pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut
+encore été observée.
+
+Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts
+du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.
+
+Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température
+s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité
+augmenta.
+
+« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! voici
+le vent.
+
+--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! Au
+Victoria! au Victoria! »
+
+Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de
+l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard,
+une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti,
+et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu.
+
+Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis
+que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le
+docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès
+de poids.
+
+Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui
+pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à deux
+cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d’un auteur français.--Pays
+magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de Speke et Burton
+reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le fleuve Benoué.--La
+ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif.
+
+
+Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une
+grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli
+leur être si funeste.
+
+Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation
+furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur
+annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des
+pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient
+eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan.
+
+Des collines encore peu élevées ondulaient à l’horizon; leur profil,
+estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie
+disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et,
+comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier:
+
+« Terre! terre! »
+
+Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect
+encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se
+profilaient sur le ciel gris.
+
+Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur.
+
+--Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit pas
+encore d'habitants.
+
+--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons.
+
+--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur
+Samuel?
+
+--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.
+
+--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux?
+
+--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus
+dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord pour les
+rencontrer.
+
+--C'est fâcheux.
+
+--Et pourquoi, Joe
+
+--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir.
+
+--Comment?
+
+--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à la
+nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous?
+
+--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été
+exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un
+roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des
+chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et
+traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la
+haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion.
+
+Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha
+quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas et se
+remit à examiner le pays.
+
+Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un
+amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler
+des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et
+leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; l'élaïs dominait
+cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa
+tige hérissée d'épines aiguës; le bombax chargeait le vent à son
+passage du fin duvet de ses semences; les parfums actifs du pendanus,
+ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que
+traversait le Victoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier
+qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient
+cette flore luxuriante des régions intertropicales.
+
+« Le pays est superbe, dit le docteur.
+
+--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin.
+
+--Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y
+aurait pas moyen de chasser un peu?
+
+--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette
+violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te dédommageras
+plus tard. »
+
+Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; le
+cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient
+sur la crosse de son Purdey.
+
+La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait
+dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; des
+éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient
+comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant,
+marquant leur passage par une dévastation; sur le versant boisé des
+collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le
+nord; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des
+lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur
+les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de
+lait.
+
+C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des
+oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les
+plantes arborescentes.
+
+A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe
+royaume d'Adamova.
+
+« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris la
+piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité, mes amis;
+nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et
+Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons quitté des Anglais
+pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point
+extrême atteint par ce savant audacieux.
+
+--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une
+vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait.
+
+--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la
+longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke.
+
+--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré.
+
+--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth
+parvint, comment est-elle située?
+
+--Sur le douzième degré de longitude environ.
+
+--Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit
+quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].
+
+--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied.
+
+--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers
+l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du
+lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du siècle, ces
+contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur
+en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à
+l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. »
+
+Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins de
+la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas,
+paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts
+Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied
+européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize
+cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de
+toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan; ce sont les
+montagnes de la Lune de cette région.
+
+Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses
+fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un
+des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la «
+Source des eaux. »
+
+Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie
+naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie; sous le
+commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat la Pléiade
+l’a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que nous sommes en
+pays de connaissance. »
+
+De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho,
+sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus
+stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui filait
+comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et
+devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont
+Mendif.
+
+Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre
+élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu’à le coucher
+horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle
+extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit,
+souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir
+devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de
+l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant.
+
+Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les
+voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les
+Foullannes, excitait la curiosité de Fergusson; néanmoins il fallut se
+résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l’est.
+
+Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe
+prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais les
+mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups
+de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le docteur à
+continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de
+massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et
+dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus
+atroces carnages.
+
+Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre
+les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs
+violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient
+derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines
+rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit
+plusieurs fois la remarque.
+
+En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est,
+vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages; les hauts
+sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac
+Tchad.
+
+Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses
+flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère,
+magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient
+cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et
+d'arachides.
+
+A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On
+n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une
+température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100°
+centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près
+de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la
+plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température
+s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à
+leurs couvertures.
+
+Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se
+tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine
+volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que
+de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux
+donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y
+avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni.
+
+A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait doucement
+les pentes de la montagne, et s’arrêtait dans une vaste clairière
+éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, les
+précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son
+fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il ne tarda pas à
+revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de
+bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas fut agréable, et la
+nuit se passa dans un repos profond.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale
+du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa
+cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires.
+
+
+Le lendemain, 1er mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; les
+voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.
+
+D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de
+descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré
+avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi,
+sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes
+sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de
+fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères
+précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à
+tout venant et à toute heure.
+
+Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils
+entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence
+encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans
+une position inexpugnable; une route étroite entre un marais et un bois
+y donnait seule accès.
+
+En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de
+vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de
+coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son
+entrée dans la ville.
+
+Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés;
+mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une
+profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de
+toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.
+
+Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et
+attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à
+peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.
+
+Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se
+prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire
+de son adoration.
+
+« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour
+des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens
+parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik
+parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec
+toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce
+que les légendes feront de nous quelque jour.
+
+--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de
+la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela
+donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.
+
+--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu
+expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat,
+qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une
+intervention surnaturelle.
+
+--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont
+exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît?
+
+--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major
+Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara;
+il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition
+contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista
+bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les
+troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à
+pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et
+sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de
+fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans
+Kouka, la capitale du Bornou.
+
+--Mais quel était ce major Denham?
+
+--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans
+le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney.
+Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la
+capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre
+le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février
+1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans
+le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce
+temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur
+Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait
+de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.
+
+--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large
+tribut de victimes à la science!
+
+--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le
+royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le
+Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé
+pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous
+deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du
+pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de
+reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait
+encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où
+il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres,
+pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais
+il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela
+dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du
+docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a
+causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que
+Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le
+rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand
+il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin,
+avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de
+Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce
+jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des
+lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de
+l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de
+Vogel]. »
+
+Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara
+développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec
+les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes
+herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va
+se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son
+cours impétueux.
+
+Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.
+
+« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême
+précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et
+peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre
+Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un jeune Anglais,
+enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le
+major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah!
+l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des
+Européens! »
+
+Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du
+Shari; le Victoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention
+des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine
+force, tendit à diminuer.
+
+« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le
+docteur.
+
+--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le
+désert à craindre.
+
+--Non, mais des populations plus redoutables encore.
+
+--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.
+
+--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si
+cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.
+
+--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy.
+
+--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la
+ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous
+ne tarderons pas à descendre. »
+
+Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents
+pieds du sol.
+
+« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de
+Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons
+voir à notre aise.
+
+--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? »
+
+Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les
+nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues
+sur de vastes troncs d'arbres.
+
+La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble,
+comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des
+maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une vaste place
+se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande affluence de
+chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême
+petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement.
+
+A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore:
+d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent
+abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs
+demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail
+de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol.
+
+Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son
+étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout
+rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La
+foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire
+entendre; il ne put y parvenir.
+
+Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque
+aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria
+la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers courir dans toutes
+les directions; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur
+se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut
+beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun
+résultat.
+
+Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça
+un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de l'arabe mêlé
+de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes,
+une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé,
+mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra
+le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le
+monstre à s'enfuir.
+
+C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq
+ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des ventres
+énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses
+compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au
+sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces
+gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui
+devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa
+récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la
+cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui
+produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras
+
+A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en
+joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de
+flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se
+gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le
+gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon.
+Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa
+l'arme dans la main du cheik.
+
+A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus
+vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura
+absolument déserte.
+
+La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester
+immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans
+l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de
+prudence; ce calme pouvait cacher un piège.
+
+Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut
+comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des
+fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.
+
+« Voilà qui est singulier! fit le docteur.
+
+--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie
+monte et s'approche de nous. »
+
+En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des
+mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se
+prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication
+de ce phénomène.
+
+Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles,
+avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en
+traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire
+une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; mais que
+pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons environnaient
+la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière,
+semblaient enveloppées dans un réseau de feu.
+
+Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se
+tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures,
+on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur
+nombre diminua, et ils s'éteignirent
+
+Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.
+
+--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe.
+
+--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les
+chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus
+haut que leurs volatiles incendiaires!
+
+Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy.
+
+--Si fait, répliqua le docteur.
+
+--Lesquels, donc?
+
+--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la
+vigilance partout, de la vigilance toujours. »
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de
+Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du
+lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue.
+
+
+Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se
+déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy et le
+docteur se réveillèrent.
+
+Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le
+vent les portait vers le nord-nord-est.
+
+« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous découvrirons
+le lac Tchad aujourd'hui même.
+
+--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy.
+
+--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa plus
+grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.
+
+--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe
+liquide.
+
+--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est très
+varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.
+
+--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront
+couru aucun danger sérieux.
+
+--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours
+merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes
+partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une
+dizaine de jours, et nous serons arrivés.
+
+--Où!
+
+--Je n'en sais rien; mais que nous importe?
+
+--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous
+diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On n'a
+pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde!
+
+--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait.
+
+--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq
+jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés
+peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas
+fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles
+
+--Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais,
+pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton,
+Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos
+devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est bien
+important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à
+terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger subit,
+imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le dis
+franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de
+chasse.
+
+--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette
+fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions; d'ailleurs,
+avant notre départ, tu m’as fait entrevoir toute une série de chasses
+superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des
+Cumming.
+
+--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie
+t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du menu
+gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la
+conscience.
+
+--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer
+tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens!
+regarde cette troupe de girafes!
+
+--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing!
+
+--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de près,
+tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.
+
+--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces
+autruches qui fuient avec la rapidité du vent?
+
+--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de
+plus poules!
+
+--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher?
+
+--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès
+lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il
+s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le
+comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais une
+antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de
+tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après
+tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu
+distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant
+une balle dans le cœur. »
+
+Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur
+rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se
+défier de périls inattendus.
+
+Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les bords
+charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux
+nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de
+toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs.
+Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les
+eaux avec une vivacité de lézard; en se jouant, ils accostaient les
+nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve.
+
+Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le
+district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson
+et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad.
+
+C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si
+longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle
+parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth.
+
+Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente
+déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est impossible à
+tracer; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables,
+dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à l'autre, ces marais,
+couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac
+lui-même; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi
+submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les
+hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient
+les habitations du Bornou.
+
+Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et
+au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon.
+
+Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut
+salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et
+la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance.
+
+Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut
+goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.
+
+Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup
+de fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir
+d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci, qui
+respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la
+balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.
+
+« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.
+
+--Et comment!
+
+--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un
+pareil animal.
+
+--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..
+
+--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le docteur.
+L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire.
+
+--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau du
+Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson?
+
+--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des
+pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un
+grand commerce entre les tribus riveraines du lac.
+
+--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux
+réussi.
+
+--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la
+balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait
+propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac; là,
+Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à
+son aise.
+
+--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame! Je
+voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel
+de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et
+de perdrix comme en Angleterre! »
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les
+inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu des
+airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La côte
+septentrionale du lac.
+
+
+Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant
+qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient alors la
+chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste
+étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais
+cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les terres pendant
+l'espace de sept ou huit milles.
+
+Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à
+s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale
+du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles
+d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières s'élevaient
+lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les
+maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques
+poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un
+dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces
+immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires,
+et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.
+
+Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le
+« dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de
+piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses
+cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, triste
+assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente
+population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle.
+
+Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui
+s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement
+déterminées.
+
+Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec
+la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent
+contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine
+de milles sur le Tchad.
+
+Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles
+nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires
+très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des
+Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir
+courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais
+celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il
+semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.
+
+En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il
+lui dit:
+
+« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà
+justement votre affaire.
+
+--Qu'est-ce donc, Joe?
+
+--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.
+
+--Mais qu'y a-t-il?
+
+--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur
+nous?
+
+--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette.
+
+--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine
+
+--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.
+
+--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que
+le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter!
+
+--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux
+voir ces oiseaux-là loin de nous!
+
+Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe.
+
+--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils nous
+attaquent...
+
+--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal pour les
+recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables!
+
+--Qui sait? » répondit le docteur.
+
+Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil; ces
+quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; ils
+s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence.
+
+« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient
+probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se
+permette de voler comme eux?
+
+--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je
+les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de
+Purdey Moore!
+
+--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très
+sérieux.
+
+Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se
+rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le ciel dans
+une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un
+boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et
+hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour
+échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l'hydrogène du ballon, qui
+ne tarda pas à monter.
+
+Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.
+
+« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa
+carabine.
+
+En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à
+cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.
+
+« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.
+
+--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce
+serait les exciter à nous attaquer.
+
+--Mais j'en viendrai facilement à bout.
+
+--Tu te trompes, Dick.
+
+--Nous avons une balle pour chacun d'eux.
+
+--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les
+atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une
+troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour des
+aéronautes, la situation est aussi dangereuse.
+
+--Parles-tu sérieusement, Samuel?
+
+--Très sérieusement, Dick.
+
+--Attendons alors.
+
+--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans
+mon ordre.
+
+Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait
+parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur
+crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait
+avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur corps dépassait
+trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches
+resplendissait au soleil; on eut dit des requins ailés, avec lesquels
+ils avaient une formidable ressemblance.
+
+« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et
+nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous
+encore!
+
+--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy.
+
+Le docteur ne répondit pas.
+
+« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; nous
+avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos
+armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser? Je me
+charge d'un certain nombre d'entre eux.
+
+--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme
+morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète,
+pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne
+pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient,
+et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! »
+
+En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le
+Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à
+déchirer.
+
+« Feu! feu! » s'écria le docteur.
+
+Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en
+tournoyant dans l'espace.
+
+Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre.
+
+Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant; mais
+ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême.
+Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe
+fracassa l'aile de l'autre.
+
+« Plus que onze, » dit-il.
+
+Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord
+ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson.
+
+Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut
+un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit
+entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua
+sous les pieds des trois voyageurs.
+
+« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le
+baromètre qui montait avec rapidité. »
+
+Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! »
+
+En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.
+
+« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe entends-tu?..
+Nous sommes précipités dans le lac! »
+
+Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une
+marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil; la nacelle
+n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad.
+
+« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur.
+
+Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.
+
+La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours!
+
+« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur.
+
+--Il n'y a plus rien, dit Kennedy.
+
+--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.
+
+Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle
+
+« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié.
+
+Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait sa
+marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le
+vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les
+côtes septentrionales du lac.
+
+« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir.
+
+--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson.
+
+Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de
+leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace
+du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin.
+
+« Quel parti prendre! demanda Kennedy.
+
+--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis
+attendre. »
+
+Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une côte
+déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu
+élevé, et le chasseur les assujettit fortement.
+
+La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant
+de sommeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+Conjectures.--Rétablissement de l’équilibre du Victoria.--Nouveaux
+calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration complète
+du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari.
+
+
+Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie
+de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au
+milieu d'un immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide
+s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui
+s'étendaient à perte de vue.
+
+Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du Victoria;
+il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste nappe d'eau
+allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à
+l'horizon, ni continent ni îles.
+
+Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné
+compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au
+docteur.
+
+« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un
+nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser
+le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je
+l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner
+l'occasion de nous rejoindre.
+
+--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous
+ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous d'abord.
+Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette enveloppe
+extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer d'un poids
+considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. »
+
+Le docteur et Kennedy se mirent à l’ouvrage; ils éprouvèrent de grandes
+difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très
+résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles
+du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie
+s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds.
+
+Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon
+intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le
+Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez
+sensible pour étonner Kennedy.
+
+« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur.
+
+--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si
+notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre
+route accoutumée.
+
+--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous
+ne devions pas être éloignés d'une île.
+
+--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du
+Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers;
+ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et
+si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le
+protège, que deviendra-t-il?
+
+--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance
+dans son adresse et son intelligence.
+
+--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans
+t’éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont
+la plus grande partie a été sacrifiée.
+
+--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. »
+
+Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes
+vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations apprirent
+bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse.
+
+Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets
+conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat;
+il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de
+thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à
+eau parfaitement vide; toute la viande sèche avait disparu.
+
+Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier ballon,
+sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres
+environ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer
+son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept mille pieds et
+renfermait trente-trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de
+gaz; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état; ni la pile
+ni le serpentin n'avaient été endommagés.
+
+La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille
+livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs,
+de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en
+embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le
+docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il
+pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas
+imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air
+ambiant
+
+Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids
+de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces
+divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le
+chasseur avait fait bonne chasse; il apportait une véritable charge
+d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de
+pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque
+pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un
+foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy,
+qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle.
+
+Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.
+
+Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se
+composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir
+donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart
+interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; mais,
+hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre!
+
+Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy
+
+« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire
+pour retrouver notre compagnon.
+
+--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle.
+
+--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.
+
+--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous
+l'abandonnons!
+
+--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait
+l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans
+l'air.
+
+--Mais si le vent nous entraîne?
+
+--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur
+le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice
+aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette
+vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de
+nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être
+même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite.
+
+--S'il est seul et libre, il le fera certainement.
+
+--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes
+n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le
+but de nos recherches.
+
+--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, --si
+nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son
+passage, que ferons-nous?
+
+--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous
+maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous
+explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera
+certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir
+tout fait pour le retrouver.
+
+--Partons donc, » répondit le chasseur.
+
+Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il
+allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se
+trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village
+d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps,
+Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les
+marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins
+et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces
+énormes animaux.
+
+A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre
+Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le
+gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans
+l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris
+dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut
+emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.
+
+Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux
+cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine.
+Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment,
+fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où
+quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à
+leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui
+sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau
+et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins
+dissimulées.
+
+« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.
+
+--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être
+éloignés du lieu de l'accident. »
+
+A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles;
+il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit,
+le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait
+au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea
+devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il
+s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant,
+l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; prisonnier, en
+renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait
+bientôt rejoint ses amis; mais rien ne parut, rien ne bougea! C'était à
+se désespérer.
+
+Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village
+situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême
+atteint par Denham à l'époque de son exploration.
+
+Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se
+sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers
+d'interminables déserts.
+
+« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans
+l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais,
+auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »
+
+Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria
+dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds
+un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.
+
+Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il
+eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence; peut-être
+l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur,
+quand il revit la rive septentrionale du Tchad.
+
+Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien
+une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les
+caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un ni l'autre n'eut
+le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si
+manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule:
+
+« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du
+lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu
+dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs
+attaques »
+
+Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette
+terrible possibilité.
+
+Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les
+habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de
+roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement
+entretenus.
+
+Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère
+dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses
+montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au
+docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à
+son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la
+nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de
+l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du
+marais et d'une résistance considérable
+
+Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le
+vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque
+désespérés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes
+réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane
+engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son
+poste.
+
+
+A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une
+violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans
+danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de
+déchirer.
+
+« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans
+cette situation.
+
+--Mais Joe, Samuel?
+
+--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à cent
+milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la
+sûreté de tous.
+
+--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde
+douleur.
+
+--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à
+toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité?
+
+--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »
+
+Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément
+engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens
+inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à
+l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait
+fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne
+l'eut rejoint.
+
+Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer
+l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre.
+Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit
+directement la route du nord.
+
+Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras
+et s'absorba dans ses tristes réflexions.
+
+Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers
+Kennedy non moins taciturne.
+
+« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des
+hommes d'entreprendre un pareil voyage! »
+
+Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.
+
+« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous
+félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la
+main tous les trois!
+
+--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un
+moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de
+ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte
+avec une irrésistible vitesse!
+
+--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus
+du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées
+avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu leur pays.
+
+--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul
+et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en
+envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés
+et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter
+des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que
+devienne notre infortuné compagnon? C'est horrible à penser, et voilà
+l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir!
+
+--Mais nous reviendrons, Samuel.
+
+--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand
+il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en
+communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir
+conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.
+
+--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux
+compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe
+s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! »
+
+Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils
+se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se
+jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais
+c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur
+un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.
+
+Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el
+Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans
+le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la
+dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à
+l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie
+de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres
+magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe,
+des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable
+leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa
+comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante
+milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa
+course.
+
+« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas
+un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le
+Sahara? Décidément le ciel est contre nous! »
+
+Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord
+les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et
+tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.
+
+Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane
+entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle
+poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des
+hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un
+vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le
+mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.
+
+Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère
+s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe
+immense d'une caravane engloutie.
+
+Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; ils
+ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des
+courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du
+gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une
+rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les
+instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les
+tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se
+déplaçaient avec fracas; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne
+pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages;
+ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.
+
+Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait
+repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits
+de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier
+tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme
+inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens
+inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.
+
+« Où allons-nous? s'écria Kennedy.
+
+--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de douter
+d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici
+retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. »
+
+Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme
+les flots après la tempête; une suite de petits monticules à peine
+fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le
+Victoria volait dans l'espace.
+
+La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils
+avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de
+retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre
+devant eux.
+
+Kennedy en fit l'observation.
+
+Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud;
+nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je
+n'hésiterai pas à m'y arrêter.
+
+--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le
+ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces
+malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.
+
+--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont
+autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les
+périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et
+des privations insoutenables.
+
+--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière
+des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon
+s'éclaircit
+
+--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que
+pas un point n'échappe à notre vue!
+
+--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que
+tu n'en sois prévenu. »
+
+Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--L’île
+engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à
+pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du
+Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un dernier
+cri.
+
+
+Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître?
+
+Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la
+surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, déjà fort
+élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et,
+pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son
+maître, ses amis étaient sauvés.
+
+« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans
+le Tchad; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et
+certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien
+naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est
+mathématique.»
+
+Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu
+d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement
+féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur
+lui; il ne s'effraya donc pas autrement.
+
+Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient
+conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon;
+il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes
+ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être débarrassé de
+la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne s'embarrassait guère
+d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, tant qu'il fut en plein
+lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et directement.
+
+Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se
+trouvait fort diminuée.
+
+Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive,
+tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac
+sont hantées par d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de
+ces animaux.
+
+Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne
+garçon se sentait invinciblement ému; il craignait que la chair blanche
+ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc
+qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à
+une centaine de brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une
+bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui.
+
+« Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n'est pas loin.
+
+Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un
+corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se crut
+perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée; il revint à la
+surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d
+heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put
+surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste
+mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus
+doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le
+milieu du corps.
+
+Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à
+lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac,
+ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur
+proie, mais à la surface même.
+
+A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux
+nègres d'un noir d’ébène; ces Africains le tenaient vigoureusement et
+poussaient des cris étranges.
+
+« Tiens! ne put s'empêcher de s’écrier Joe! des nègres au lieu de
+caïmans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces
+gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages! »
+
+Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de
+noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans
+se préoccuper de leur présence; les amphibies de ce lac ont
+particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs.
+
+Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre?
+C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu’il ne pouvait
+faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer
+aucune crainte.
+
+« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les
+eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins éloignés
+de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme
+tombé du ciel! Laissons-les faire! »
+
+Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une
+foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs.
+Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe.
+Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son costume; il se
+trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays.
+
+Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il
+ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne
+laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la
+mémoire.
+
+« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune
+quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas
+le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le Victoria
+vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à
+mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. »
+
+Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait
+autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle
+devenait familière; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un
+festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel,
+le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des
+meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la
+façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions.
+
+Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent
+respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case
+entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez
+inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de ce
+sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position
+quand il fut enfermé dans sa cabane.
+
+Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de
+fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de
+ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des chœurs hurlés
+accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée
+de leurs contorsions et de leurs grimaces.
+
+Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles
+de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre
+circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges
+cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort
+déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait
+stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée sauvage, au
+milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur
+patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées.
+D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet!
+Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs
+humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas
+jusqu'à manger l'adoré!
+
+Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion,
+la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil
+assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour,
+si une humidité inattendue n'eût réveillé le dormeur.
+
+Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe
+en eut jusqu'à mi-corps.
+
+« Qu'est-ce là? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau supplice
+de ces nègres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou! »
+
+Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva
+où? en plein lac! D'île, il n'y en avait plus! Submergée pendant la
+nuit! A sa place l'immensité du Tchad!
+
+« Triste pays pour les propriétaires! » se dit Joe, et il reprit avec
+vigueur l’exercice de ses facultés natatoires.
+
+Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le
+brave garçon; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la
+solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent
+recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes.
+
+Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en
+profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était
+une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies
+s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide,
+se laissa dériver.
+
+« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son
+métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me
+venir en aide. »
+
+Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive
+septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du
+matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux
+qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre
+poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y
+grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les
+premiers rayons du jour.
+
+Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions
+équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité
+pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches
+de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de
+caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; on eût
+dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des reptiles; sous
+les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe
+éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s'élança à terre
+au milieu des sifflements de la bande.
+
+« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il.
+
+Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient
+fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles
+sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de
+voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant
+sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il
+évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un
+mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine.
+
+Que de fois ses regards se portèrent en l'air! Il espérait apercevoir
+le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette
+journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître; il
+lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si
+philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à
+le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou
+des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme; et cependant,
+suivant son estime, il s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest.
+Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'épines
+dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et
+ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse.
+Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il
+résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.
+
+Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes: mouches,
+moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la
+terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du
+peu de vêtements qui le couvraient; les insectes avaient tout dévoré!
+Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au
+voyageur fatigué; pendant ce temps, les sangliers, les buffles
+sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez dangereux faisaient rage
+dans les buissons et sous les eaux du lac; le concert des bêtes féroces
+retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa résignation et
+sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation.
+
+Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du
+dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa
+couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête
+monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe
+sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa
+répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce
+bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir
+mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un
+entêtement dont il ne pouvait se rendre compte; il n'avait plus le
+sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une puissance
+supérieure au désespoir.
+
+Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins résigné
+que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement une liane
+autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque
+pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un
+bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin.
+
+« Où peut être le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du nord!
+Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura procédé à une
+nouvelle installation pour rétablir l'équilibre; mais la journée d'hier
+a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas impossible
+qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir.
+Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je
+me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a
+parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux? Il y en a
+qui en sont revenus, que diable!... Allons! courage! »
+
+Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en
+pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages; il s'arrêta à
+temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs
+flèches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de
+ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle.
+
+Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré,
+lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut
+le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent
+pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre!
+impossible de se faire voir!
+
+Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance:
+son maître était à sa recherche! son maître ne l'abandonnait pas! Il
+lui fallut attendre le départ des noirs; il put alors quitter sa
+retraite et courir vers les bords du Tchad.
+
+Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de
+l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, mais
+plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! Un vent
+violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse!
+
+Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de
+l'infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour; il
+n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir.
+
+Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant
+toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt
+sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où la
+force lui manquerait et où il faudrait mourir.
+
+En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou
+plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue
+depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue tenace;
+malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit
+enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques minutes
+plus tard il en avait jusqu'à mi-corps.
+
+« Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... »
+
+Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à
+l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait
+lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour
+le retenir!.. Il comprit que c'en était fait de lui!... Ses yeux se
+fermèrent.
+
+« Mon maître! mon maître! à moi!... » s'écria-t-il.
+
+Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la
+nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Un rassemblement à l’horizon.--Une troupe d’arabes.--La
+poursuite.--C’est lui!--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une balle
+de Kennedy.--Manœuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé.
+
+
+Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant
+de la nacelle, il ne cessait d’observer l'horizon avec une grande
+attention.
+
+Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit:
+
+« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou
+animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils
+s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.
+
+--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui
+viendrait nous repousser au nord? »
+
+Il se leva pour examiner l'horizon.
+
+« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de
+gazelles ou de bœufs sauvages.
+
+--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix
+milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis
+rien reconnaître.
+
+--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose
+d’extraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une manœuvre
+de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des cavaliers!
+regarde! »
+
+Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.
+
+« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou
+de Tibbous; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais nous
+avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une
+demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra
+faire. »
+
+Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des
+cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d’entre eux
+s'isolaient.
+
+« C’est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse.
+
+--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien
+savoir ce qui en est.
+
+--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les
+dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous marchons
+avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux
+qui puissent soutenir un pareil train. »
+
+Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit:
+
+« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue
+parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se
+gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur chef les
+précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces.
+
+--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela
+est nécessaire, je m'élèverai.
+
+--Attends! attends encore, Samuel!
+
+--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque
+chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à
+l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre
+que de suivre.
+
+--En es-tu certain, Dick,
+
+--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une chasse à
+l'homme! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif.
+
+--Un fugitif! dit Samuel avec émotion.
+
+--Oui!
+
+--Ne le perdons pas de vue et attendons. »
+
+Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui
+filaient cependant avec une prodigieuse vélocité.
+
+« Samuel! Samuel! s'écria Kennedy d'une voix tremblante.
+
+--Qu'as-tu, Dick?
+
+--Est-ce une hallucination? est-ce possible?
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Attends.
+
+Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à
+regarder.
+
+« Eh bien? fit le docteur.
+
+--C'est lui, Samuel!
+
+--Lui! » s'écria ce dernier.
+
+« Lui » disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer!
+
+« C'est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! il fuit!
+
+--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.
+
+--Il ne peut nous voir dans sa fuite!
+
+--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son
+chalumeau.
+
+--Mais comment?
+
+--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans quinze,
+nous serons au-dessus de lui.
+
+--Il faut le prévenir par un coup de fusil!
+
+--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.
+
+--Que faire alors?
+
+--Attendre.
+
+--Attendre! Et ces Arabes?
+
+--Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas
+éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore
+
+--Grand Dieu! fit Kennedy.
+
+--Qu'y-a-t-il? »
+
+Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à
+terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre.
+
+« Il nous a vus, s'écria le docteur; en se relevant il nous a fait
+signe!
+
+--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le courageux
+garçon! Hourra! » fit le chasseur qui ne se contenait plus.
+
+Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus
+rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une
+panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait
+l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il
+l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course
+effrayante.
+
+Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à leur
+poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas derrière
+eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils n'étaient pas à
+vingt longueurs de cheval du fugitif.
+
+L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de
+sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une
+balle et le précipita à terre.
+
+Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit
+sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du Victoria;
+l'autre continua sa poursuite.
+
+« Mais que fait Joe? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas!
+
+--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient dans
+la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence! Ah! le
+brave garçon! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes! Nous ne
+sommes plus qu'à deux cents pas.
+
+--Que faut-il faire? demanda Kennedy.
+
+--Laisse ton fusil de côté.
+
+--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme.
+
+--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest?
+
+--Plus encore.
+
+--Non, cela suffira. »
+
+Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de
+Kennedy.
+
+« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest
+d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre!
+
+--Sois tranquille!
+
+--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu!
+
+--Compte sur moi! »
+
+Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui
+s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de
+la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment
+voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui,
+cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa.
+
+« Attention! dit Samuel à Kennedy.
+
+--Je suis prêt.
+
+--Joe! garde à toi!... » cria le docteur de sa voix retentissante en
+jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière
+du sol.
+
+A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné;
+l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait
+
+« Jette, cria le docteur à Kennedy.
+
+--C'est fait »
+
+Et le Victoria, délesté d’un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à
+cent cinquante pieds dans les airs.
+
+Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations
+qu'elle eut à décrire; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes,
+et grimpant avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons
+qui le reçurent dans leurs bras.
+
+Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait
+de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait rapidement.
+
+« Mon maître! Monsieur Dick! » avait dit Joe.
+
+Et succombant à l’émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant
+que Kennedy, presque en délire, s'écriait:
+
+« Sauvé! sauvé!
+
+--Parbleu! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille
+impassibilité.
+
+Joe était presque nu; ses bras ensanglantés, son corps couvert de
+meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses
+blessures et le coucha sous la tente.
+
+Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre
+d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe
+n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, il
+serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à raconter son
+histoire.
+
+Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un
+profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.
+
+Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les
+efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux,
+au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête; et après
+avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis
+l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de
+longitude.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+La route de l’ouest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de
+l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au
+nord.--Une nuit prés d’Agbadès.
+
+
+Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le
+Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le docteur
+et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir
+vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures.
+
+Voilà le remède qu’il lui faut, dit Fergusson; la nature se chargera de
+sa guérison. »
+
+Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait
+brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le Victoria
+fut entraîné vers l'ouest.
+
+Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou,
+terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses
+villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de
+l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs cultivés,
+sur de petits échafaudages destinés à les préserver de l'invasion des
+souris et des termites.
+
+Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste
+place des exécutions; au centre se dresse l’arbre de mort; le bourreau
+veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immédiatement
+pendu!
+
+En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire:
+
+« Voilà que nous reprenons encore la route du nord!
+
+--Qu'importe? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en
+plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de
+meilleures circonstances!...
+
+--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute
+réjouie à travers les rideaux de la tente.
+
+--Voilà notre brave ami! s'écria le chasseur, notre sauveur! Comment
+cela va-t-il?
+
+--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement! Jamais
+je ne me suis si bien porté! Rien qui vous rapproche un homme comme un
+petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad! n'est-ce pas,
+mon maître?
+
+--Digne cœur! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que
+d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées!
+
+--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre
+sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur!
+
+--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette
+façon.
+
+--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy.
+
+--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car le
+Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en
+tirer.
+
+--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute,
+vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà
+tous les trois en bonne santé? Par conséquent, dans tout cela, nous
+n'avons rien à nous reprocher.
+
+--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur.
+
+--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus
+parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a pas
+à y revenir.
+
+--Entêté! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous
+raconter ton histoire?
+
+--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie
+grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu
+son temps
+
+--Comme tu dis, Joe.
+
+--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte
+dans un estomac européen. »
+
+L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après,
+dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé
+depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses
+compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine
+émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie
+habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs fois
+la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son
+maître que du sien; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs,
+il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad.
+
+Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans
+le marais, il jeta un dernier cri de désespoir.
+
+« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient
+à vous. Je me mis à me débattre. Comment? je ne vous le dirai pas;
+j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion,
+quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout de corde
+fraîchement coupée; je me permets de faire un dernier effort, et, tant
+bien que mal, j'arrive au câble; je tire; cela résiste; je me hale, et
+finalement me voilà en terre ferme! Au bout de la corde je trouve une
+ancre!... Ah! mon maître! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du
+salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je la reconnais!
+une ancre du Victoria! vous aviez pris terre en cet endroit! Je suis la
+direction de la corde qui me donne votre direction, et, après de
+nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes forces
+avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en
+m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt.
+Là dans un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des
+moments dans l'existence où tout le monde sait monter à cheval,
+n'est-il pas vrai? Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur
+le dos de l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à
+toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas
+vues, ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs
+ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je
+pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève! J'arrive à la limite des
+terres cultivées. Bon! le désert! cela me va; je verrai mieux devant
+moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le Victoria
+m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois heures,
+je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! quelle
+chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce
+qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même! Et cependant, s'il le
+peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer! Mon cheval tombait
+de lassitude; on me serre de prés; je m'abats; je saute en croupe d'un
+Arabe! Je ne lui en voulais pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas
+rancune de l'avoir étranglé! Mais je vous avais vus!.. et vous savez le
+reste. Le Victoria court sur mes traces, et vous me ramassez au vol,
+comme un cavalier fait d’une bague. N'avais-je pas raison de compter
+sur vous? Eh bien! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est
+simple. Rien de plus naturel au monde! Je suis prêt à recommencer, si
+cela peut vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le
+disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler.
+
+--Mon brave Joe! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc
+pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse!
+
+--Bah! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire
+d'affaire! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses
+comme elles se présentent. »
+
+Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une
+longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un
+amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une ville. Le
+docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le
+Damerghou.
+
+« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se
+sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait
+suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous
+rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit
+l'Europe.
+
+--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du
+Victoria, nous remontons directement vers le nord?
+
+--Directement, mon cher Dick.
+
+--Et cela ne t'inquiète pas un peu?
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand
+désert.
+
+--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espère.
+
+--Mais où prétends-tu t'arrêter?
+
+--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.
+
+--Tembouctou?
+
+--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un
+voyage en Afrique sans visiter Tembouctou!
+
+--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville
+mystérieuse!
+
+--Va pour Tembouctou!
+
+--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième
+degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse
+nous chasser vers l'ouest.
+
+--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à
+parcourir dans le nord?
+
+--Cent cinquante milles au moins.
+
+--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu.
+
+--Dormez, Monsieur, répondit Joe; vous-même, mon maître, imitez M.
+Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller
+d'une façon indiscrète. »
+
+Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la fatigue
+avait peu de prise, demeura à son poste d'observation.
+
+Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême
+rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes
+nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient même quatre
+mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les autruches
+bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts
+d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; après l'aridité du
+désert, la végétation reprenait son empire. C'était le pays des
+Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi
+que leurs dangereux voisins les Touareg.
+
+A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent
+cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville
+importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée;
+quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un blanc
+rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et reconnut
+qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés.
+
+Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en
+ruines à l'époque où la visita le docteur Barth.
+
+Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles
+au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez
+tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un
+vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud.
+
+Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva
+rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses
+continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy,
+Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John et Richard
+Lander.
+
+
+La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le
+désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le
+sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait sur
+le sable une ligne rigoureusement droite.
+
+Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision
+d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées
+infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit
+cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait vers le sud.
+Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à Mourzouk, souvent
+battue par le pied des chameaux, arrivèrent au soir par 16° de latitude
+et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent quatre-vingts milles
+d'une longue monotonie.
+
+Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui
+n'avaient reçu qu'une préparation sommaire; il servit au souper des
+brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le
+docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune,
+presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria s'éleva à
+une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traversée nocturne
+de soixante milles environ, le léger sommeil d'un enfant n'eût même pas
+été troublé.
+
+Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il
+porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, et,
+vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement
+éloignée.
+
+La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée
+des deux ballons.
+
+« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second
+ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on
+peut toujours la prendre pour se sauver.
+
+--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu; elle
+ne vaut pas le bâtiment.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Kennedy.
+
+--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit que
+le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit
+fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition
+de gaz; ce n'est pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est
+appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me maintenir,
+je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène.
+
+--Diable! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela.
+
+--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien de
+nous presser, en évitant même les haltes de nuit.
+
+--Sommes-nous encore loin de la côte? demanda Joe.
+
+--Quelle côte, mon garçon? Savons-nous donc où le hasard nous conduira;
+tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à
+quatre cents milles dans l'ouest.
+
+--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir?
+
+--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville
+mardi vers le soir.
+
+--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui
+serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette
+caravane.»
+
+Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste
+agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent
+cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent
+vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de
+cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit sac
+destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on
+puisse compter dans le désert.
+
+Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent
+rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger;
+leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec
+intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les
+connaît dans le pays sous le nom de « mehari. »
+
+Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses
+compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes,
+d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine
+contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons
+chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément.
+
+Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert,
+et à gagner les puits épars dans cette immense solitude.
+
+« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux
+instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen serait
+désorienté, ils n'hésitent jamais; une pierre insignifiante, un
+caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur
+suffit pour marcher sûrement; pendant la nuit, ils se guident sur
+l'étoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se
+reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi jugez du temps
+qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents
+milles. »
+
+Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui
+devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de
+longitude [Le zéro du méridien de Paris.], et, pendant la nuit, il
+franchissait encore plus d'un degré.
+
+Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber avec
+une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à
+l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle;
+cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui
+composaient uniquement la surface du pays; la végétation y reparaissait
+avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.
+
+Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme
+des bonnets arméniens; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce
+qu’il fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que
+les pintades et les bécassines sillonnaient de leur vol; çà et là un
+torrent impétueux coupait les routes; les indigènes le traversaient en
+se cramponnant à une liane tendue d'un arbre à un autre; les forêts
+faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators,
+hippopotames et rhinocéros.
+
+« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur; la contrée se
+métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui
+marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la
+végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard.
+Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le Niger a
+semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique.
+
+--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de
+la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer
+les fleuves au milieu des grandes villes! »
+
+A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de
+huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale.
+
+« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de
+Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil,
+auquel la superstition païenne donna une origine céleste; comme lui, il
+préoccupa l’attention des géographes de tous les temps; comme celle du
+Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes.
+
+Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux
+roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les voyageurs
+entraînés purent à peine en saisir les curieux contours.
+
+« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin
+de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra,
+et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait
+presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement «
+le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse.
+
+--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy.
+
+--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes
+principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés
+au-dessous de Gao; puis il pénétra au sein de ces contrées inexplorées
+que le Niger renferme dans son coude, et, après huit mois de nouvelles
+fatigues, il parvint à Tembouctou; ce que nous ferons en trois jours à
+peine, avec un vent aussi rapide.
+
+--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger? demanda Joe.
+
+--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et
+de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous
+indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve
+et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les
+déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui
+assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant
+d'autres infortunés. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de
+Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la Société
+africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq
+cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de
+Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805
+avec son beau-frère Anderson, Scott le dessinateur et une troupe
+d’ouvriers; il arrive à Gorée; s'adjoint un détachement de trente-cinq
+soldats, revoit le Niger le 19 août; mais alors, par suite des
+fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclémences du
+ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze vivants de
+quarante Européens; le 16 novembre, les dernières lettres de Mungo-Park
+parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un
+trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre
+l’infortuné voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du
+fleuve, et que lui-même fut massacré par les indigènes.
+
+--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs?
+
+--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître le
+fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une
+expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray;
+elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les
+populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre
+résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique
+occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva
+le premier aux sources du Niger; d'après ses documents, la source de ce
+fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur.
+
+--Facile à sauter, dit Joe.
+
+--Eh! eh! facile! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la
+tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est
+immédiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par
+une main invisible.
+
+--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe.
+
+--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer
+au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à
+quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger
+à se faire musulman.
+
+--Encore une victime! dit le chasseur.
+
+--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles
+ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je veux
+parler du Français René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et
+en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; le 3
+août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne put
+reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après; il se joignit
+alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, atteignit le
+Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, s'embarqua sur le
+fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 avril. Un
+autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810,
+avaient peut-être vu cette ville curieuse; mais René Caillié devait
+être le premier Européen qui en ait rapporté des données exactes; le 4
+mai, il quitta cette reine du désert; le 9, il reconnut l'endroit même
+où fut assassiné le major Laing; le 19, il arriva à El-Araouan et
+quitta cette ville commerçante pour franchir, à travers mille dangers,
+les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les régions
+septentrionales de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28
+septembre, il s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgré cent
+quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest
+au nord. Ah! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le
+plus intrépide voyageur des temps modernes; à l'égal de Mungo-Park.
+Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur
+Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être; néanmoins, nous
+devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, parmi les
+voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de son courage].
+
+--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu?
+
+--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut
+avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie
+en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre!
+Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais
+concevait la même entreprise et la tentait avec autant de courage,
+sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de
+Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la côte ouest dans le golfe
+de Bénin; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans
+Boussa les documents relatifs à la mort du premier, arriva le 20 août à
+Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les
+mains de son fidèle domestique Richard Lander.
+
+--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intéressé.
+
+--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les
+papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; il
+offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la
+reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frère John, second enfant
+de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à 1831, ils
+redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son embouchure, le
+décrivant village par village, mille par mille.
+
+--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun? demanda Kennedy.
+
+--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard
+entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle
+inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis,
+ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui
+n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense! »
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts
+Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur Barth.--Décadence.--Où
+le Ciel voudra.
+
+
+Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à
+donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils
+traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur marche.
+Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du nord-est qui
+soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de Tembouctou.
+
+Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit
+comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe
+largement épanouie; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une
+fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême aridité; les plaines
+incultes succèdent aux champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes
+terrains couverts de genêts; toutes les espèces d'oiseaux d'humeur
+aquatique, pélicans, sarcelles martins-pêcheurs, vivent en troupes
+nombreuses sur les bords des torrents et des marigots.
+
+De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs
+tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs,
+trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer.
+
+Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux
+cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un
+magnifique spectacle.
+
+Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des
+nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne
+des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence
+basaltique; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le
+ciel assombri; on eut dit les ruines légendaires d'une immense ville du
+moyen âge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers
+glaciales en présentent au regard étonné.
+
+« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff
+n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect.
+
+--Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir
+dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si
+lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur
+les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule.
+
+--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie.
+Mais il me semble que notre direction change. Bon! les lutins de
+l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit vent de
+sud-est qui va nous remettre en bon chemin. »
+
+En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au
+matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de
+torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du
+Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse,
+ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la route
+de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre
+jusqu’à Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici
+entre deux rives riches en crucifères et en tamarins; les troupeaux
+bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes
+herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence.
+
+De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de
+Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres; bientôt un amphithéâtre de
+maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses et les
+toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les contrées
+environnantes.
+
+« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de
+Tembouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici!
+
+Alors vous êtes satisfait, Monsieur? demanda Joe.
+
+--Enchanté, mon garçon.
+
+--Bon, tout est pour le mieux, »
+
+En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou,
+qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de
+philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs.
+
+Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth
+lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude.
+
+La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de
+sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du
+désert; rien aux alentours; à peine quelques graminées, des mimosas
+nains et des arbrisseaux rabougris.
+
+Quant à l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement de
+billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau; les
+rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un
+rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de huttes
+de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là carrées; sur les
+terrasses sont nonchalamment étendus quelques habitants drapés dans
+leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à la main; de femmes
+point, à cette heure du jour.
+
+« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours
+des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est
+bien déchue de son ancienne splendeur! Au sommet du triangle s'élève la
+mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries soutenues par des
+arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du quartier de
+Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons à deux étages.
+Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant,
+et sa demeure royale un comptoir.
+
+--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés.
+
+--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville était
+plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de
+convoitise générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux
+Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand centre de
+civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle
+une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrepôt
+de commerce de l'Afrique centrale. »
+
+La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie; elle
+accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont; d'immenses
+décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la
+colline du marché les seuls accidents du terrain.
+
+Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour
+fut battu; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps
+d’observer ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par le vent
+du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou
+ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.
+
+« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui
+plaira!
+
+--Pourvu que ce soit dans l'ouest! répliqua Kennedy!
+
+--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin,
+et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère!
+
+--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.
+
+--Et que nous manque-t-il pour cela!
+
+--Du gaz, mon garçon; la force ascensionnelle du ballon diminue
+sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte
+jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes
+trop lourds.
+
+--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître! A rester toute
+la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et
+l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au
+retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.
+
+--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur; mais
+attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous réserve? Nous sommes
+encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte
+d'Afrique, Samuel?
+
+--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la merci
+de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive
+entre Sierra-Leone et Portendick; il y a là une certaine étendue le
+pays où nous rencontrerons des amis.
+
+--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au
+moins, la direction voulue!
+
+--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantée nous portons au
+sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.
+
+--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles
+n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui
+en trouver d'autres?
+
+--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là.
+
+A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le
+Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme,
+pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à soixante milles
+dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les
+bords du Niger, non loin du lac Debo.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le
+sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de Ségo.--Changement
+de vent.--Regrets de Joe.
+
+
+Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches
+étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient
+quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en faire un
+relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait toujours.
+Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en
+quelques instants le lac Debo.
+
+Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa
+dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il
+abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la
+déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées de
+l'aérostat.
+
+Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent
+à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses
+calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il
+n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au
+milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée? Comment y
+attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction
+actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les
+peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes
+publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! Là, on serait
+perdu.
+
+D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le
+sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra
+que la fin de la pluie amènerait un changement dans les courants
+atmosphériques.
+
+Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par
+cette réflexion de Joe:
+
+« Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois,
+ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance!
+
+--Encore un nuage! dit Fergusson.
+
+--Et un fameux! répondit Kennedy.
+
+--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au
+cordeau.
+
+--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un
+nuage
+
+--Par exemple! fit Joe.
+
+--Non! c’est une nuée!
+
+--Eh bien?
+
+--Mais une nuée de sauterelles.
+
+--Ça, des sauterelles!
+
+--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une
+trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté!
+
+--Je voudrais bien voir cela!
+
+--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et
+tu en jugeras par tes propres yeux. »
+
+Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de
+plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur
+le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces
+sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du
+Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure
+plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient
+encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés,
+les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de
+plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.
+
+« Eh bien, Joe!
+
+--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une
+sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.
+
+--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore
+que la grêle par ses dévastations.
+
+--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson; quelque.
+fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons
+même pour arrêter le vol de ces insectes; mais les premiers rangs, se
+précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le
+reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces
+contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages; les
+indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec
+plaisir.
+
+--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,»
+ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.
+
+Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place
+des bouquets d'arbres isolés; sur les bords du fleuve, on distinguait
+quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une
+grande île apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa
+mosquée de terre, et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de
+nids d'hirondelles accumulés sur ses murs. Quelques cimes de baobabs,
+de mimosas et de dattiers perçaient entre les maisons; même à la nuit,
+l'activité paraissait très grande. Jenné est en effet une ville fort
+commerçante; elle fournit à tous les besoins de Tembouctou; ses barques
+sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, y transportent
+les diverses productions de son industrie.
+
+« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais
+tenté de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver plus d'un
+Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de
+locomotion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent.
+
+--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant,
+
+--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère
+tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille
+occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des
+bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun
+usage; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus favorable
+à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil
+éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable
+aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées mauresques, et au
+va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les
+divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne
+virent; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et
+les inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu.
+
+« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous
+atteindrons le fleuve du Sénégal.
+
+--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur.
+
+--Pas tout à fait encore; à la rigueur, si le Victoria venait à nous
+manquer, nous pourrions gagner des établissements français! Mais
+puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous
+arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte
+occidentale.
+
+--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'était le plaisir
+de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre!
+Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître?
+
+--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait
+incontestable; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de
+l'Afrique; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté.
+
+--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous
+n'avons pas traversé!
+
+--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai
+plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voilà qui aurait donné du
+poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme
+d'or par auditeur, je me serais composé une jolie foule pour m'entendre
+et même pour m'admirer!
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On
+jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, Vincent,
+Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes difficiles.--Les armes de
+Kennedy.--Une manœuvre de Joe.--Halte au-dessus d'un forêt.
+
+
+Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un
+nouvel aspect: les rampes longuement étendues se changeaient en
+collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à
+franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du Sénegal
+et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, soit à la
+baie du cap Vert.
+
+Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme
+dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses
+devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille
+dangers au milieu de ces nègres barbares; ce climat funeste dévora la
+plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc
+plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée
+inhospitalière.
+
+Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une
+manière sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou
+moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut
+ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua à monter et à
+descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait
+incessamment; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient déjà;
+il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son
+enveloppe détendue.
+
+Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
+
+« Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il.
+
+--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment
+ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le
+taffetas.
+
+--Comment empêcher cette fuite
+
+--C'est impossible. Allégeons-nous; c’est le seul moyen; jetons tout ce
+qu'on peut jeter.
+
+--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort
+dégarnie.
+
+--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.»
+
+Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait
+les cordes du filet; de là, il vint facilement à bout de détacher les
+épais rideaux de la tente, et il les précipita au dehors.
+
+« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il y
+a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez
+discrets sur l'étoffe. »
+
+Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il
+se rapprochait encore du sol.
+
+Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette
+enveloppe.
+
+--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer.
+
+--Alors comment ferons-nous?
+
+--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable;
+je veux à tout prix éviter une halte dans ces parages; les forêts dont
+nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sûres.
+
+--Quoi! des lions, des hyènes? fit Joe avec mépris.
+
+--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient
+en Afrique.
+
+--Comment le sait-on?
+
+--Par les voyageurs qui nous ont précédés; puis les Français, qui
+occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les
+peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des
+reconnaissances ont été poussées fort avant dans le pays; des
+officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapporté des
+documents précieux de leurs expéditions. Ils ont exploré ces contrées
+formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le pillage n'ont
+plus laissé que des ruines.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se
+disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre
+contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la
+destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent la
+Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent le pays
+de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et
+massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la ville
+de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus au nord
+et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords
+du fleuve; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui
+pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint
+jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et
+ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta
+continuer leurs rapines et leurs massacres; or, voici les contrées dans
+lesquelles il s'est enfui et réfugié avec ses hordes de bandits, et je
+vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains.
+
+--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier
+jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria.
+
+--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je
+prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà.
+
+--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela
+de gagné.
+
+--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, une
+chose m'inquiète.
+
+--Laquelle?
+
+--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque
+je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en
+produisant la plus grande chaleur possible.
+
+--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.
+
+--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son
+navire; je ne m'en séparerai pas sans peine! Il n'est plus ce qu'il
+était au départ, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! Il nous a
+rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur de
+l'abandonner.
+
+--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il
+nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui
+demande encore vingt-quatre heures.
+
+--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va.
+Pauvre ballon!
+
+--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont
+tu parlais, Samuel.
+
+--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa
+lunette; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les
+franchir.
+
+--Ne pourrait-on les éviter?
+
+--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu’elles occupent: près
+de la moitié de l'horizon!
+
+--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; elles
+gagnent sur la droite et sur la gauche.
+
+--Il faut absolument passer par-dessus. »
+
+Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité
+extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le Victoria
+vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les
+heurter.
+
+« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le
+nécessaire pour un jour.
+
+--Voilà! dit Joe
+
+--Le ballon se relève-t-il? demanda Kennedy.
+
+--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne
+quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. »
+
+En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire
+qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les dominer; il
+s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.
+
+La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on n'en
+conserva que quelques pintes; mais cela fut encore insuffisant.
+
+« Il faut pourtant passer, dit le docteur.
+
+--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy.
+
+--Jetez-les.
+
+--Voilà! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.
+
+--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour!
+Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.
+
+--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. »
+
+Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la
+crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez
+droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle
+s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs.
+
+« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre
+ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser!
+
+--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe.
+
+--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette
+viande qui pèse. »
+
+Le ballon fut encore délesté d’une cinquantaine de livres; il s'éleva
+très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de
+la ligne des montagnes. La situation était effrayante; le Victoria
+courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il allait se mettre en
+pièces; le choc serait terrible en effet.
+
+Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.
+
+Elle était presque vide.
+
+« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes.
+
+--Sacrifier mes armes! répondit le chasseur avec émotion.
+
+--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire.
+
+--Samuel! Samuel!
+
+--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter
+la vie.
+
+--Nous approchons! s'écria Joe, nous approchons! »
+
+Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore.
+
+Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire
+à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb.
+
+Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur
+s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un
+peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait
+inévitablement se briser.
+
+« Kennedy! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes
+perdus.
+
+--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! »
+
+Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle.
+
+« Joe! Joe! cria-t-il.
+
+--Le malheureux! » fit le docteur.
+
+La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de
+pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre
+déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni;
+elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui criaient sous son
+passage,
+
+« Nous passons! nous passons! nous sommes passés! » cria une voix qui
+fit bondir le cœur de Fergusson.
+
+L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la
+nacelle; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de
+la totalité de son poids; il était même obligé de le retenir fortement,
+car il tendait à lui échapper.
+
+Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta
+devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et
+s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons.
+
+« Pas plus difficile que cela, fit-il.
+
+--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion.
+
+--Oh! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous;
+c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela depuis
+l'affaire de l'Arabe! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous
+sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de
+prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous voir vous en séparer. »
+
+Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.
+
+Le Victoria n'avait plus qu'à descendre; cela lui était facile; il se
+retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre.
+Le terrain semblait convulsionné; il présentait de nombreux accidents
+fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait
+plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le
+docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au lendemain.
+
+« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il.
+
+--Ah! répondit Kennedy, tu te décides enfin?
+
+--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à
+exécution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le
+temps. Jette les ancres, Joe. »
+
+Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.
+
+« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir
+au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre.
+Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre.
+
+--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy.
+
+--A quoi bon? Je vous répète qu’il serait dangereux de nous séparer.
+D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. »
+
+Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à
+s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises; le vent tomba avec le
+soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de
+verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de
+dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le quart
+de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors de
+portée.
+
+
+Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la
+hauteur des étoiles; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du
+Sénégal.
+
+« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé
+sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni pont ni
+barques, il faut à tout prix le passer en ballon; pour cela, nous
+devons nous alléger encore.
+
+--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le
+chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se
+décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je
+réclame cet honneur.
+
+--Par exemple! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude...
+
+--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la
+côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur...
+
+--Je ne consentirai jamais! répliqua Joe.
+
+--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit
+Fergusson; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité;
+d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions
+ensemble pour traverser ce pays.
+
+--Voilà qui est parlé, fit Joe; une petite promenade ne nous fera pas
+de mal.
+
+--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier
+moyen pour alléger notre Victoria.
+
+--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaître.
+
+--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de
+bunzen et du serpentin; nous avons là près de neuf cents livres bien
+lourdes à traîner par les airs.
+
+--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz?
+
+--Je ne l’obtiendrai pas; nous nous en passerons.
+
+--Mais enfin...
+
+--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste
+de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous transporter tous
+les trois avec le peu d'objets qui nous restent; nous ferons à peine un
+poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je
+tiens à conserver.
+
+--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous
+en pareille matière; tu es le seul juge de la situation; dis-nous ce
+que nous devons faire, et nous le ferons.
+
+--A vos ordres, mon maître.
+
+--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination,
+il faut sacrifier notre appareil.
+
+--Sacrifions le! répliqua Kennedy.
+
+--A l'ouvrage! » fit Joe.
+
+Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce par
+pièce; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau,
+et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau; il ne fallut
+pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour arracher les
+récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils étaient fortement
+encastrés; mais Kennedy était si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si
+ingénieux, qu'ils en vinrent à bout; ces diverses pièces furent
+successivement jetées au dehors, et elles disparurent en faisant de
+vastes trouées dans le feuillage des sycomores.
+
+« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils
+objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! »
+
+On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se
+rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds
+au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant aux
+tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur
+extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même de
+la soupape.
+
+Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse; les pieds nus,
+pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et
+malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de
+l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à cette
+surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui retenaient les
+tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et furent retirés par
+l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement refermé au moyen d'une
+forte ligature.
+
+Le Victoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air
+et tendit fortement la corde de l’ancre.
+
+A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de
+bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de
+grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la
+disposition de Joe.
+
+Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.
+
+« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais prendre
+le premier quart; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à quatre
+heures, Kennedy réveillera Joe; à six heures, nous partirons, et que le
+ciel veille encore sur nous pendant cette dernière journée! »
+
+Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur
+s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi
+rapide que profond.
+
+La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier
+quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine
+l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait
+ses regards autour de lui; il surveillait avec attention le sombre
+rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la
+vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait à
+s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles.
+
+Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend
+plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous
+montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté
+tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus
+vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble fuir devant
+les yeux.
+
+D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au
+milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en
+définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne
+comptait plus sur son ballon d'une façon absolue; le temps était passé
+où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de lui.
+
+Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs
+indéterminées dans ces vastes forêts; il crut même voir un feu rapide
+briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa lunette de
+nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se fit même comme
+un silence plus profond.
+
+Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination; il écouta sans
+surprendre le moindre bruit; le temps de son quart étant alors écoulé,
+il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit
+place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces.
+
+Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il
+avait de la peine à tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, et se mit
+à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.
+
+Le silence le plus absolu régnait autour de loi; un vent léger agitait
+la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le
+chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui; il voulut y
+résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans la nuit
+quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant à
+la fatigue, il s'endormit.
+
+Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie? Il ne put s'en
+rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un
+pétillement inattendu.
+
+Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur
+sa figure. La forêt était en flammes.
+
+« Au feu! au feu! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement.
+
+Ses deux compagnons se relevèrent.
+
+« Qu'est-ce donc! demanda Samuel.
+
+--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... »
+
+En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment
+illuminé.
+
+« Ah! les sauvages! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour
+nous incendier plus sûrement!
+
+--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! » dit le docteur.
+
+Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois mort se
+mêlaient aux gémissements des branches vertes; les lianes, les
+feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans
+l'élément destructeur; le regard ne saisissait qu'un océan de flammes;
+les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs
+branches couvertes de charbons incandescents; cet amas enflammé, cet
+embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se
+crurent enveloppés dans une sphère de feu.
+
+« Fuyons! s'écria Kennedy! à terre! c'est notre seule chance de salut!
+
+Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la
+corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes,
+s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées; mais
+le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans
+les airs.
+
+Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes
+détonations d'armes à feu; le ballon, pris par un courant qui se levait
+avec le jour, se porta vers l'ouest
+
+Il était quatre heures du matin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dévasté.--Vent modéré.--Le
+Victoria baisse--Les dernières provisions.--Les bonds du
+Victoria.--Défense à coups de fusil.--Le vent fraîchit,--Le fleuve du
+Sénégal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversée du fleuve.
+
+
+« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir,
+dit le docteur, nous étions perdus sans ressources.
+
+Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe; on se
+sauve alors, et rien n’est plus naturel.
+
+--Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson.
+
+--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas descendre
+sans ta permission, et quand il descendrait?
+
+--Quand il descendrait! Dick, regarde! »
+
+La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent
+apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du
+burnous flottant; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de
+longs mousquets; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et
+ardents la direction du Victoria, qui marchait avec une vitesse
+modérée.
+
+A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en
+brandissant leurs armes; la colère et les menaces se lisaient sur leurs
+figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais
+hérissée; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces
+rampes adoucies qui descendent au Sénégal.
+
+« Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches
+marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au
+milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de
+ces bandits.
+
+--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux
+gaillards!
+
+--Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c'est
+toujours quelque chose
+
+--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées!
+voilà leur ouvrage; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont
+apporté l'aridité et la dévastation.
+
+--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous
+parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté.
+
+--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur
+en portant ses yeux sur le baromètre
+
+--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer
+nos armes.
+
+--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien de
+ne pas les avoir semées sur notre route.
+
+--Ma carabine! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. »
+
+Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la
+poudre et des balles en quantité suffisante.
+
+« A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il à Fergusson.
+
+--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la
+faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en
+descendant; nous sommes à la merci du ballon.
+
+--Cela est fâcheux, reprit Kennedy; le vent est assez médiocre, et si
+nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents,
+depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue.
+
+--Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop;
+une vraie promenade.
+
+--Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les
+démonter les uns après les autres.
+
+--Oui-da! répondit Fergusson; mais ils seraient à bonne portée aussi,
+et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de leurs
+longs mousquets; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle
+serait notre situation. »
+
+La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du
+matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans
+l'ouest.
+
+Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait
+toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté
+vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le
+ballon tendait à baisser sensiblement; depuis son départ, il avait déjà
+perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné
+d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui fallait
+compter encore trois heures de voyage.
+
+En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri; les
+Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.
+
+Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces
+hurlements:
+
+« Nous descendons, fit Kennedy.
+
+--Oui, répondit Fergusson.
+
+--Diable! » pensa Joe.
+
+Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante
+pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.
+
+Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de
+mousquets éclata dans les airs.
+
+« Trop loin, imbéciles! s'écria Joe; il me paraît bon de tenir ces
+gredins-là à distance. »
+
+Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu; le Talibas
+roula à terre; ses compagnons s'arrêtèrent et le Victoria gagna sur
+eux.
+
+« Ils sont prudents; dit Kennedy.
+
+--Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur;
+et ils y réussiront, si nous descendons encore! Il faut absolument nous
+relever!
+
+--Que jeter! demanda Joe.
+
+--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une
+trentaine de livres dont nous nous débarrasserons!
+
+--Voilà, Monsieur! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître.
+
+La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris
+des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria redescendait
+avec rapidité; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe.
+
+Bientôt la nacelle vint raser le sol; les nègres d'Al-Hadji se
+précipitèrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille
+circonstance, à peine eut-il touché terre, que le Victoria se releva
+d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.
+
+« Nous n'échapperons donc pas! fit Kennedy avec rage.
+
+--Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos
+instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre
+dernière ancre, puisqu'il le faut! »
+
+Joe arracha les baromètres, les thermomètres; mais tout cela était peu
+de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la
+terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents
+pas de lui.
+
+« Jette les deux fusils! s'écria le docteur.
+
+Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur.
+
+Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers;
+quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le
+Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une énorme
+étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol.
+
+Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des
+enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient
+reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre! Mais il
+fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. Le
+Victoria s'épuisait, se vidait, s’allongeait; son enveloppe devenait
+flasque et flottante; les plis du taffetas distendu grinçaient les uns
+sur les autres.
+
+« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! »
+
+Joe ne répondit pas, il regardait son maître.
+
+« Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à
+jeter.
+
+--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.
+
+--La nacelle! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous pouvons
+nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite!
+
+Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de
+salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait
+indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de
+la nacelle; elle tomba au moment où l'aérostat allait définitivement
+s'abattre.
+
+« Hourra! hourra! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté
+remontait à trois cents pieds dans l'air.
+
+Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre à terre;
+mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila
+rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut
+une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la
+dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre par le
+nord pour tourner ce dernier obstacle.
+
+Les trois amis se tenaient accrochés au filet; ils avaient pu le
+rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.
+
+Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria:
+
+« Le fleuve! le fleuve! le Sénégal! »
+
+A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort
+étendue; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite
+et un endroit favorable pour opérer la descente.
+
+« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés! »
+
+Mais il ne devait pas en être ainsi; le ballon vide retombait peu à peu
+sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de
+longues pentes et des plaines rocailleuses; à peine quelques buissons,
+une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du soleil.
+
+Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds
+diminuaient de hauteur et d'étendue; au dernier, il s'accrocha par la
+partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre
+isolé au milieu de ce pays désert.
+
+« C'est fini, fit le chasseur.
+
+--Et à cent pas du fleuve, » dit Joe.
+
+Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses
+deux compagnons vers le Sénégal.
+
+En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé;
+arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas une
+barque sur la rive; pas un être animé.
+
+Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une
+hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de
+l'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours
+s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des
+rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens
+pétrifiés au milieu des eaux.
+
+L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente; Kennedy ne put
+retenir un geste de désespoir.
+
+Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria:
+
+« Tout n'est pas fini!
+
+--Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il
+ne pouvait jamais perdre.
+
+La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée
+hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses
+compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat.
+
+« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; ne
+perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette
+herbe sèche; il m'en faut cent livres au moins.
+
+--Pourquoi faire? demanda Kennedy.
+
+--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de l'air
+chaud!
+
+--Ah! mon brave! Samuel! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand
+homme!
+
+Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut
+empilée prés du baobab.
+
+Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en
+le coupant dans sa partie inférieure; il eut soin préalablement de
+chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape; puis il
+empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y
+mit le feu.
+
+Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; une
+chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à
+diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le
+raréfiant; aussi le Victoria commença à reprendre sensiblement sa forme
+arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les soins du
+docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil.
+
+Il était alors une heure moins le quart.
+
+En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas;
+on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse.
+
+« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.
+
+--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein
+air!
+
+--Voilà, Monsieur. »
+
+Le Victoria était aux deux tiers gonflé.
+
+« Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà.
+
+--C'est fait, » répondit le chasseur. »
+
+Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa
+tendance à s'enlever. Les Talibas approchaient; ils étaient à peine à
+cinq cents pas.
+
+« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson.
+
+--N'ayez pas peur, mon maître! n'ayez pas peur! »
+
+Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité
+d'herbe.
+
+Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température,
+s'envola en frôlant les branches du baobab.
+
+« En route! » cria Joe.
+
+Une décharge de mousquets lui répondit; une balle même lui laboura
+l'épaule; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une
+main, jeta un ennemi de plus à terre.
+
+Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de
+l'aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le
+saisit, et il décrivit d'inquiétantes oscillations, pendant que
+l'intrépide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des
+cataractes ouvert sous leurs yeux.
+
+Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides
+voyageurs descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve.
+
+Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine
+d'hommes qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur
+étonnement quand ils virent ce ballon s'élever de la rive droite du
+fleuve. Ils n'étaient pas éloignés de croire à un phénomène céleste.
+Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de vaisseau,
+connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse tentative du
+docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite compte de
+l'événement.
+
+Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis
+aéronautes retenus à son filet; mais il était douteux qu'il put
+atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le fleuve,
+et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où le
+Victoria s'abattait à quelques toises de la rive gauche du Sénégal.
+
+« Le docteur Fergusson! s'écria le lieutenant.
+
+--Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. »
+
+Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le
+ballon à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme
+une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les
+cataractes de Gouina.
+
+« Pauvre Victoria! » fit Joe.
+
+Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses deux
+amis s'y précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV
+
+Conclusion.--Le procès-verbal.--Les établissements français.--Le poste
+de Médine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frégate anglaise.--Retour à
+Londres.
+
+
+L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée
+par le gouverneur du Sénégal; elle se composait de deux officiers, MM.
+Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de
+vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils
+s'occupaient de reconnaître la situation la plus favorable pour
+l'établissement d'un poste à Gouina, lorsqu'ils furent témoins de
+l'arrivée du docteur Fergusson.
+
+On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont
+furent accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler
+par eux mêmes l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les
+témoins naturels de Samuel Fergusson.
+
+Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater
+officiellement son arrivée aux cataractes de Gouina.
+
+« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal? demanda-t-il au
+lieutenant Dufraisse.
+
+--A vos ordres, » répondit ce dernier.
+
+Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du
+fleuve; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions
+en abondance. Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal
+qui figure aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de
+Londres:
+
+« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver
+suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux
+compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de
+Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombé à quelques
+pas de nous dans le lit même du fleuve, et, entraîné par le courant,
+s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi nous avons
+signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus nommés,
+pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de Gouina, le 24 mai
+1862.
+
+« SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE,
+lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau;
+DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET,
+GUILLON, LEBEL, soldats. »
+
+Ici finit l’étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves
+compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages; ils se trouvaient
+avec des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les
+rapports sont fréquents avec les établissements français.
+
+Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même
+mois, ils atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord
+sur le fleuve.
+
+Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux
+toutes les ressources de leur hospitalité; le docteur et ses compagnons
+purent s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur
+le Basilic, qui descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure.
+
+Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le
+gouverneur les reçut magnifiquement; ils étaient complètement remis de
+leurs émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui
+voulait l'entendre:
+
+« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est
+avide d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; cela
+devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du
+Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts d'ennui! »
+
+Une frégate anglaise était en partance; les trois voyageurs prirent
+passage à bord; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le
+lendemain à Londres.
+
+Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de
+Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy repartit
+aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine; il avait hâte de
+rassurer sa vieille gouvernante.
+
+Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que
+nous avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à
+leur insu.
+
+Ils étaient devenus deux amis.
+
+Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les
+audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf
+cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un
+extrait du voyage.
+
+Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de
+Géographie le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour
+lui et ses deux compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la
+plus remarquable exploration de l'année 1862.
+
+--------
+
+Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de
+constater de la manière la plus précise les faits et les relèvements
+géographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce
+aux expéditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et
+Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le
+centre de l’Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les propres
+découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise
+entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+
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+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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