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diff --git a/4548-0.txt b/4548-0.txt new file mode 100644 index 0000000..debc09f --- /dev/null +++ b/4548-0.txt @@ -0,0 +1,11675 @@ +The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548] +[Most recently updated: April 18, 2023] + +Language: French + +Produced by: Charles Aldarondo + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + + + + + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel +Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un fataliste +convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la +séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. +Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une +importante communication dans un discours fréquemment interrompu par +les applaudissements. + +Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines +périodes: + +« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, +les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), « +par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes +géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, +l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes +parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!) +reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie +africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!), +elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du +génie humain! (Trépignements frénétiques.) » + +--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus +expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans +toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna +singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances +en fut ébranlée. + +Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides +voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du +monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient +échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux +casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la +Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs +pendant le discours de sir Francis M..., et, de mémoire humaine, ce fut +là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale +géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en +tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore +que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une +indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du +docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Société interpella le président sur la question +de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement +présenté. + +« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses +propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave +Société. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M +... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le +moins du monde ému d'ailleurs. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de +constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une +coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits +réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme +prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que +hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient +longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand +marcheur. + +La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée +ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus +innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où +le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se +dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout, +fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main +droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot: + +« Excelsior! » + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais +demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les +rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de +sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la +fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la +situation: + +« Excelsior! » + +Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama +l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of +the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société +Royale Géographique de Londres.]. + +Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer? + +Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, +avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux +aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais +connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence +de chercheur, une propension remarquable vers les travaux +scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se +tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se +servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu +en général. + +Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva +la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et +même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui +paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui +dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du +matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût +fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais, +chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était +heureux comme un roi sans sujets....; non, quand il se fût agi de +devenir premier lord de l'amirauté! + +Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa +jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et +en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et +d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, +avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des +ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette +existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander, +il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant, +moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et +la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 +à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer +Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent +américain du détroit de Behring au cap Farewel. + +En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son +aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute +heure de la nuit. + +Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des +frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses +observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un +penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par +jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le +connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune +institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres, +de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des +Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami +le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, +dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle +fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou +bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la +tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près? + +Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de +l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où +l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par +hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac; +la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il +songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté +du lac de Genève. + +Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant +ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, +d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons +de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très +orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait +poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde, +semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route +dirige. + +« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. » + +On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les +applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces +misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait +toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir +Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle +produisit. + +Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall +Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la +dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait +pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même. + +Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres +voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur +santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très +anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, +Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, +Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, +Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, +Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, +Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, +Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, +Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, +Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, +Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John +Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, +Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et +enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, +devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des +découvertes africaines. + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + +Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi conçu: + +« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe +moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante +siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, +fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une +irréalisable chimère. » + +« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte +des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation +moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu +parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre +tous les efforts. » + +« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être +renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. » + +« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien +informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de +Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la +Providence seule il est réservé de le connaître. » + +« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier +officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + +« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans précédents dans les fastes géographiques. » + +Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva +d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour +un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après +avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles +Britanniques. + +Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « +Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement +la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon +phénoménal. + +Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, +réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann +connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant +de l'intrépidité de son audacieux ami + +Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du +voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une +commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat; +enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur +le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations +éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les +Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable +fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie, +de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail +minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le +docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage, +ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages +du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point +de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où +James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur +Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire +réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en +plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il +serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques » +jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de +la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, +» qui ne relatât le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° +sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le +voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait +entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il +réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les +improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes +énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les +yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter +qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements +précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus +naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait +partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans +donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des +ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet +égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des préparatifs de son voyage. + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe peu +consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages d'un +aérostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter +ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même +cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près +d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » +[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, +mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant +de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des +montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la +carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de +couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les +pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »; +sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force +herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et +noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon +et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous +deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre +et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun +pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint +la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de +défenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni +de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La +destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours. + +Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les +lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua, +jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de +lui-même à son ami l'Écossais. + +Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en +avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, +une placidité parfaite, celle de Kennedy. + +Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que +l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des +anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la +gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans +des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont +personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée +fermentait dans son cerveau. + +« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut +quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + +« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en +ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait +depuis deux ans! » + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing +solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice +auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que +ce pourrait bien être une mystification: + +« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà +jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai +bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour +pour la lune! » + +Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le +chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à +Londres. + +Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + +« Dick? fit-il sans trop d`étonnement. + +--Dick lui-même, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, à Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empêcher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le +numéro du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets! +Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre +ce voyage? + +--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je... + +--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils +que j’en fasse des morceaux » + +Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère. + +« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans +t'écrire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. » + +L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué. + +« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à +l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.] + +--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à +l’exclusion de bien d'autres. » + +Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. + +« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement +le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles sérieusement? + +--Très sérieusement. + +--Et si je refuse de t’accompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. +» + +Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme + +« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est +impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé. + +--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plaît? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour +être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout +est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant +sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs +considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le +présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus +éloigné. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas +de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe +d'Angleterre: + +« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! » + +Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre +une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter +ici + +« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, +pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné +sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à +Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en +morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de +Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont +été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les +éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux +féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible! +Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris +d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il +faut passer à côté ou passer dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de +manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à +me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions +normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y +faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon +arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible; +sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une +pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les +tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux +sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je +monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un +précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le +domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue, +je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités +nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut +des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule +sous mes yeux dans le grand atlas du monde! » + +Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle +évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel +avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé +dans l'espace. + +« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le +moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est +constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés.... +certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été +convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois +au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon +ballon, et de là nous nous élancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami +Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu +comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, +tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici +d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les +longues pérégrinations dans l'atmosphère. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas +un atome de gaz, pas une molécule. + +--Et tu descendras à volonté + +--Je descendrai à volonté. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit +la tienne: « Excelcior! » + +--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot +de latin. + +Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, +au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se +contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts. + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + +La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas +été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et +ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de +Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se +trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente +milles géographiques au-dessous de l'équateur. + +De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les +Grands Lacs à la découverte des sources du Nil. + +Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson +espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de +l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire +que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles +[Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique. + +Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de +Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, +jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à +Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du +Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans +l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. +Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, +leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le +docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la +ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12 +décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois +voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient +à force de patience et en payant des tributs considérables. + +Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un +seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le +lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. +Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le +Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il +apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il +arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au +bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir +quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter +le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville +d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite +extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans +l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il +s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il +s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive +enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des +vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la +présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps +tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte +donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente +trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en +novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après +quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et +rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons. + +Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de +latitude nord et à 17° de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du +médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les +auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° +parallèles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le +Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de +Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et +d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade +à Karthoum, où il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit +steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir +d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, contournant les +cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e +parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin +encore son excursion sur le Nil--ne purent franchir l'infranchissable +limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement +français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil +avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put +dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des +nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de +Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron +avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en +dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent +soixante milles géographiques. + +Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique. + +De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie, +parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où +elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en +compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de +la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et +Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti +avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il +fut assassiné pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à +l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de +Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest. + +Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs +porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des +trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune; +là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre +3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et +visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart +cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton +épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord +une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il +aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de +latitude. + +Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre, +et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le +2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est. + +Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à +celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de +pays de plus de douze degrés. + + + + +CHAPITRE V + +Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les deux +pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Krapf, de +Decken, de Heuglin. + + +Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ; +il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant +certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu. + +Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe +et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progrès. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il +craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il +lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne +persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications +pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait +glisser entre ses doigts. + +Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus +la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des +balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir +d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de +son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson +une forte contusion qu'il se fit à la tête. + +« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas +plus! et une bosse pareille! Juge donc! » + +Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur. + +« Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. » + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre. + +Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait +faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le +considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon +aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un +intolérable abus du pronom pluriel de la première personne. + +« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons +le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + +« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration... + +Et du pluriel donc! + +« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre +bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques +vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux +désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des +échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de +l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du +Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement travaillé +pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du compte, les +peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus +heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût +pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- Et d'abord ne pouvait-on +attendre encore?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite +un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix +mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le +docteur frémissait d'impatience. + +« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer +devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches +hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la +Société Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au +succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. » + +Dick les jeta avec résignation. + +« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'Écossais. + +--Arrive à Gondokoro. + +--J'y suis. » + +Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la +carte. + +« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la +sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac +Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les +renseignements donnés par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de +latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de +l'équateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui +doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. + +--Voilà qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac +Oukéréoué. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire +rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le +capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une +expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de +remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un +subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des +soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à +la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, +consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents +livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le +charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il +attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la +ravitailler. + +--Bien imaginé, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces +travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au cœur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située +sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours à pied, ou à dos de mulet. + +--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à +Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En +1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui +s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia +pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent +qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres +lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent, +d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement +un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est +formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami +Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les +frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants; +M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même +temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le +pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les +opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors +l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du +docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de +certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à +son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien, +qu'allons-nous faire là-bas? » + +Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les +épaules. + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick +et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.--Joe +Wellington.--Il reçoit une demi-couronne. + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son +maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant +même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès +qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à +lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et +honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût +est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les +chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand +Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il +pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui +vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard +de son maître. + +Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les +airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès +l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était +arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir +jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. +Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et +possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se +distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant; +il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il +ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer. + +Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de +vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de +Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, +dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas +plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à +l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux. + +Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas +s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et +le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et +la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de +l'autre. + +« Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garçon? + +--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour +la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi +loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de +MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre +aise là-dedans! + +--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître? + +--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand +nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand +il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un +précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick, +Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du +docteur Fergusson + +--Brave garçon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour +empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main +d'un ami l’arrête dans son projet insensé. + +--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. +Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il +veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait +bien qui l'en ferait démordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend +enfin à l'évidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec +fermeté. + +--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là; +mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick, +j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en +réponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait +cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son +aise. + +« Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que +vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une +de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait +effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour +établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à +mi-voix: + +« C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre +sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger, +cela fera compensation. » + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans +l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et +fut magnifique; sans bouclier. + +« Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + +« A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + +« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres. + +--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre +expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres +en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton +aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. » + + + + +CHAPITRE VII + +Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + +Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de +son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule +destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante +sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à +l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est +quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les +expériences aérostatiques. + +Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, +par conséquent, quelle en serait la capacité. + +Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air +de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 +mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres +environ. + +En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz +hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux +cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une +différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette +différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de +l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que +le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il +renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On +ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut +de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait +emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double. + +Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être +préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le +diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un +aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000 +kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait +en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de +réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale. + +Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition +ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les +renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus +petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre +horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de +ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du +grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure, +comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi +dégonflés. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon +extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. + +Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une +imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et +aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du +globe, où se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du +ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son +enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant +neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent +dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était +construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue +à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les +chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre +vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux +lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux +munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre +environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur, +mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus +courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le +moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus +tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique +de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne +pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq +gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale. + +Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, +deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains +et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la +disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de +faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa +direction, et déterminer la position des principales rivières, +montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une +échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en +thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation +qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. +Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux +caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à +peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le +poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un +ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un +poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très +appréciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la +nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, +ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles. + +Voici le résumé de ses différents calculs: + +Fergusson. 135 livres. Kennedy... 153 +-- Joe 120 -- Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 -- Tente, +ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 -- +Café, eau-de-vie, Eau... 400 -- Appareil + 700 -- Poids de l'hydrogène. 276 -- Lest + 200 -- ------------- Total. 4000 livres + +Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson +se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest, +pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien +n'en pas user, grâce à son appareil. + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21 +février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence. + + +Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats +renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient +subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve +donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins +apportés à leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street +aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, +donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en +demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître. +Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les +plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre +entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna +quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien +le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses +contemporains. + +Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était +un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui +fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux +régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, +il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il +appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un +soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades, +qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à +produire les bruits les plus pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y +fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 +février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout +accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les +vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut +arrimé sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille +ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était +plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. +L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de +barils, fut mis à fond de cale. + +Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux +cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et +son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se +rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents +fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à +toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg; +avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à +deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y +joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa +poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité +suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le +docteur. + +Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 +février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine +et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé +de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe +bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le +loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé. + +Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à +Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni +en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand +nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires. +Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, mais pleine de +dignité. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la +gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. » + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de +l'entreprise. + +Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » + +A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de +mains, les convives se séparèrent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich, + +A une heure, chacun dormait à bord. + +Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent +uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à +l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, +personne ne mit en question le succès de son entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un +véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes +gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans +en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de +Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de +toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune +Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs. +Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se +préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se +croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait +toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en +compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne +se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les +secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans. + +L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur +fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent +vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement +dans la discussion. + +En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea +le docteur à cet égard + +« Cela vous surprend, répondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] +de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent +lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au +degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos +chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours +pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements +géographiques, ni reconnaître le pays. + +--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je +monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, +surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure. + +--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour +aller se coucher à Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné +par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, répondit Fergusson. + +--Et le ballon a résisté? + +--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. +L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon +qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25 +frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie +VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient +le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne +romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, +un ballon peut résister à de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport +à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse +de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la +flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin +n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens +pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher +pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne +m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de +vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du +gibier en abondance quand nous prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un +Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une +grande gloire. + +--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour +l’arrêter au dernier moment. » + +Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. + +« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il +partira. + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste... + +--N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre, +tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. » + +Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit +plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se +tut. + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants +atmosphériques.--Eupnxa. + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps +se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de +la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un +amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et +bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y +relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le +lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe +méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique. + +Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à +se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa +bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître +rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se +trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans +le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait +de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus +grands historiens de tous les temps. + +Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la +peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais +aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée +par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là +on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue +série d'entreprises surhumaines. + +« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on +ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu +d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le +monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est +obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en +fioles, pour peu qu'on tienne à respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont +mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter +Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme +est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est +donc le diable, votre maître? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire. + +--Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de +pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce +qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple, +durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus +que six mois à vivre. + +Ça prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta +maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un +bambin de quatre ans et demi. + +--Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule +voix. + +--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui +ne sont pas commodes! » + +Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune +où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires +prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à +Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se +ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les +distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment +enchanteur. + +« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable +conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la +boutonnière du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur +allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut +sollicité de donner son avis à cet égard. + +« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les +ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a +réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me +préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour +moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les +connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un +moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et +encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance! +Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que +le ballon. C'est une faute. + +--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat +et un navire, que l'on dirige à volonté. + +Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air +est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est +submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans +l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant. + +--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut +diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes +qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la +principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son +souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se +placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon +cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les +voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +aériennes. + +--Et la raison, s'il vous plaît? + +--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne +descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos +provisions de gaz et de lest seront vite épuisées. + +--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté +que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les +ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz +qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas +encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. + +--Je vous demande pardon, il est trouvé. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette +traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais été à sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, +et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre +davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » + +L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur +prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + +CHAPITRE X + +Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à +gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain. + + +« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, +sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. +Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une +capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen +d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été +insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus +par ses divers moyens ont été insignifiants. + +« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord +je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force +majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de +m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu. + +« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater +ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans +l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage +vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq. + +« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz +hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. + +« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif +dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, +et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle +négatif. + +« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse +de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la +décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est +environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés]. + +« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni +d'un robinet. + +« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris +est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la +chaleur dépasse celle des feux de forge. + +« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. + +« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, +sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre +au milieu des couches inférieures. + +« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux +oscillations de l'aérostat. + +« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une +caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. +Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même +métal. + +« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette +boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors +la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent +presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin +se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte +sphérique, est dirigée en bas. + +« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon. + +« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond +de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité +de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte. + +« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué +avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire +là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. + +« En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé, +l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de +l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions +inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé; +il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant +extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se +surchauffant sans cesse. + +« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. +Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. +Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], +l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent +quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera +donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui +augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela +revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la +température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se +dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds +cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents +livres. + +« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été +calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids +d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la +nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de +gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni +ne descend. + +« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure +à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de +chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le +ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène. + +« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera +donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là +une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre +rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très +prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en +haut. + +« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de +lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient +nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus +qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge +d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce +milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et +de descente. + +« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. + +« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau +produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie +inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec +soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par +conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe +d'elle même. + +« Voici maintenant des chiffres très exacts. + +« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. +Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent +quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du +premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent +quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six +cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes]. + +« Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept +pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois +plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne +donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne +brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre +cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent +trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six +jours. + +« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. + +« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction +du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes +embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes +changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est +ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions +sérieuses de succès. » + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon +cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et +résolu. + +« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. + +--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + +CHAPITRE XI + +Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + +Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le +lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer +de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et +voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson. + +Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île +du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber +l'ancre dans le port + +L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et +de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port +reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes. + +L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus +grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car +Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce +butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se +livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte +orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu +faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du +Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la +disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les +journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait +partie de la nombreuse phalange des incrédules. + +« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. » + +Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement +au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il +avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient +eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant +d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême +difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs +nouvelles. + +« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le +docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du +consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar; +il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès +d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette +grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel +la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et +sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de +garnisaires fainéants et braillards. + +Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la +population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle +que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui +devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres, +plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles +à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la +lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les +peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition +sacrilège. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. + +« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires +mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher +commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup +pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait +compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions. + +--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous +rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au +delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles, +entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque +à courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos +préparatifs. + +Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île +de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en +sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est +hérissé. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur +extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal; +il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait +rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme +lui. + +C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène. + +La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le +gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition +de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en +présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans +une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là +il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette +façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement +déterminée. + +Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux +cent cinquante litres]. + +Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, +recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la +tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place +qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les +deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés +au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main. + +Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations +du Resolute sillonnaient le canal. + +Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques +essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement. + +Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de +pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et +les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à +leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les +arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant +que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le +cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils +en furent pour leur mouton et leurs grimaces. + +Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « +tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement +capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, +mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la +nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il +ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait +à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis +voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis +au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que +devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au +milieu de déserts immenses? + +Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, +assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson, +toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais +en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne +put y parvenir. + +Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du +Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient à l'île de Koumbeni. + +Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs +de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le +commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit: + +« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon +cher Dick. + +--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage? + +--Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne. + +--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide émotion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers +embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le +digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part +des poignées de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière +à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en +parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. +Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La +nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds. + +« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et +ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte +bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! » + +Un hourra formidable retentit: + +«Vive la reine! Vive l'Angleterre!» + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à +leur amis. + +« Lâchez tout! s'écria le docteur. » + +Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre +caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + +CHAPITRE XII + +Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont +Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + +L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque +perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par +une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La +dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation] +dans la colonne barométrique. + +A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des +voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se +détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les +champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de +gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis. + +Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras +et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de +canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de +l'aérostat. + +« Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la +première fois. + +Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations barométriques et de prendre note des divers détails de son +ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte +africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume. + +« Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le +continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. » + +Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh! +les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres. + +Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus +grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans +l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée +de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir +pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu +plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de +se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le +ballon descendit à 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en +protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs +épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui +formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et +le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des +hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement +dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement +au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée +par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient +mutuellement leurs phrases admiratives. + +« Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse +les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et +la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un +hamac! + +--Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. + +--C'est une idée mon garçon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande +conservée. + +--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter +un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon +nous n'aurons point à craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à +terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre +aérostat est hermétiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un café dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose +d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire +connaître. + +--Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien +vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties +égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. » + +Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et +terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des +convives; puis chacun se remit à son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux +et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait +au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine +maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs +fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes +cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. +Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de +nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de +stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés +autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs +de leurs vaines imprécations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue +du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, +de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe +trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait +de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne +demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été +de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier. + +Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure, +et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village +de Tounda. + +« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres +violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et +cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la +fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. » + +En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur +n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus +des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les +émanations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en +attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de +vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants +s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les +tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se +disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus +près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein. + +« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un +point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe. + +--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste +déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que +doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils +ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus +rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette +latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines +montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de +ce côté. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer +la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous +sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds. + +--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, +dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un +robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est +très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt. + +--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici +un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est +peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au +pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha +la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français +avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer +du meurtrier, mais il n'a pu y réussir. + +--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître, +montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant +nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept +heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on +le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il +faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le +plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez +donc aux géographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. » + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont +Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille +pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de +dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait +véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles +à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était +plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha +fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit +avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il +remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des +vents de l’est. + +Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade +aérienne, firent une large brèche à leurs provisions + +« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant +des morceaux inquiétants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta +l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas +« der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami +Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir +au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de +Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le +bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le +docteur Baikie. + +Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul +corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The +sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river +and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by +Charles Beke, th. D. » + +Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins +de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées +découvertes ne devait lui échapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux +degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnaître les traces de ses devanciers. + +Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que +chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur +dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe +celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur +Fergusson. + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont Rubeho.--A six +mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner +pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut +continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois +de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; au-dessous +d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents +momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de +buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement +ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton. + +« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un +cadavre est caché derrière chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir passé la nuit. + +--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y +resterons pas longtemps. En route. » + +Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au +moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement +le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en +Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des +contrées parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature +vigoureuse. + +« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant +de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et +tu seras guéri rapidement. + +--Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque +drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je +l'avalerai les yeux fermés. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un +fébrifuge qui ne coûtera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.» + +« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient +dépassé la zone humide. + +« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du +soleil. + +--En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune. + +--Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à +l’aise. + +--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » + +C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées +en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les +autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant +les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une hauteur de quatre mille +pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la +température; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles +dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante; il formait +la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait +avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne +sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse, +n'ayant pas même le sentiment de la locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec +appétit. + +« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux +jours. » + +Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les +nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement. +Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord +est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait +accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans +l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude. + +Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. +Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant +aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément. + +« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe. + +En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-térité. + +« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous +traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la +moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous +aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous +serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à +leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, +accablante! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de +certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus +épaisse, et qui rendent fou! Et tout cela sans parler des bêtes et des +peuplades féroces! + +--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. + +--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les +larmes vous viendraient aux yeux. » + +Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses +sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il +arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le +Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des +montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le +premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales; +ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le +sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus +roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar; les pentes +occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions +de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la +végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est, +et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de +sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras + +« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont +le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous +ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si +ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de +cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +supérieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre +relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas, +notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. » + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de +l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le +baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une +élévation de six mille pieds. + +« Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le +docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. +Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche +et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années, +deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans +les hautes régions; mais leur ballon se déchira... + +--Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute; +mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un +milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être +ambitieux. + +A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le +son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus +que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les animaux, +deviennent absolument invisibles: les routes sont des lacets, et les +lacs, des étangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un +courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des +montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige +étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque +travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces +cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui +sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et +dont la plus septentrionale est la plus allongée. + +Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant +une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis +vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui +précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes, +torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de +buissons épineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le +docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles +s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver +à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en +l'air. Le vent s'était presque subitement calmé. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, +l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles +tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner. + +--En chasse! » s'écria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de +branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le +docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre +entièrement son chalumeau. + +» N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe. + +--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, +de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je +tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement. + +--Convenu, » répondit le chasseur. + + + + +CHAPITRE XIV + +La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un +assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le +Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivée à Kazeh. + + +Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait +à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de +caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, +et confondus dans la même poussière. + +Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une +forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil +On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe +maniait adroitement une arme à feu. + +« Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz +dont il était parsemé. + +Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de +Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier. + +Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se +désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, +flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur +jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles +l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile; +il parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin +d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait +foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie. + +C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur +le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de +neige. + +« Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très +rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier +un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les +avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais +m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des +bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, +je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de +l'abattre. + +--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un +fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je +ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons +ardents. + +--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. + +Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et +les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt +en grillades savoureuses. + +« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous +ne retrouvions plus l'aérostat. + +--Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait à se détacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre +avec son ballon; il le manœuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, tout +peut arriver, donc il faut tout prévoir... » + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + +« Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa détonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-être, répliqua Joe. + +--En route! » + +Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et +ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy +avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le +Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés. + +Un second coup de feu se fit entendre. + +« Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre détonation. + +--Cela m'a l'air d'une défense personnelle. + +--Hâtons-nous. » + +Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la +nacelle. + +« Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'écria Joe. + +--Que vois tu? + +--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! » + +En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient +en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. +Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les +branches les plus élevées. Le danger semblait imminent. + +« Mon maître est perdu, s'écria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! » + +Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba +de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du +sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air. + +« Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue! +c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se +précipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et +brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans +les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, +et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria +s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un +vent modéré. + +« En voilà un assaut! dit Joe. + +--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes. + +--Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur + +--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni même de près, répliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait +avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous +leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu +préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en +appétit. + +--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point à dédaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe +la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la +digestion » + +Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec +recueillement. + +« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Très bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le chasseur +avec un air résolu. + +Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant +plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne +barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de +la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une +dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le +docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles +d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent à des meules de foin. + +Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa +vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, +et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un +courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il +résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il +s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait immobile. La nuit +magnifiquement étoilée se fit en silence. + +Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci +fut remplacé par l'Écossais. + +« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à +nous autres! » + +La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de +différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres +avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur voix +de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse +imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la +nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles +depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays +pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé +de roches en dos d'âne; des masses coniques, semblables aux rochers de +Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques; de +nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là; +il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous +lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, +apparut comme une immense carapace. + +« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà +Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants. +Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de +mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part. + +--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. » + +Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de +terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans +une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son +chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé +au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, et se +trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à +descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc le soutenir par +une certaine dilatation du gaz. Dans le cas seulement où, en l'absence +de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre, +l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu +sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir +une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non +loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en +moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce +n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit même choir dans l'une +d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre +très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson +attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide +sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes. + +L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque +au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès +de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria +reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important +établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette +journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la +conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il suivit +donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa +de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie +de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus +grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent +gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la +ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte. + +« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur +Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée +nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques +[Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent +quatre mois et demi à faire le même chemin! + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les +fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé +royal.--Les femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment +on danse dans la Lune.--Revirement.--Deux lunes au +firmament.--Instabilité des grandeurs divine. + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; à +vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un +ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des +huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, +soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles et +champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et +splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, +une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles +d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans +l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves; +leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont +encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces +marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, +mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la +plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes +emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de +beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. + +Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs +esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un +brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des +ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de +rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans cette +symphonie pastorale. + +Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes +voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents +de requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés +les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs +qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait +majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la +verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et +nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les +huttes. + +« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de +pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations +commerciales avec ces gens-là. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une +grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper +des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par +curiosité. + +--Vous croyez, mon maître? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est +donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se +trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je +me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de +l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une +de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la +population reparaissait en ce moment hors de ses trous; les têtes +sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à +leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment; +c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de +petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie, +d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale. + +Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les +entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se +choquèrent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait +pas. » + +En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute +cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques +paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques +mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue. + +L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très +écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil. +Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous +les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se +montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se +gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs +besoins et leurs vœux. + +Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade +depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait +les fils de la Lune à se rendre auprès de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. + +« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est +calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à craindre +pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en +tirerai. » + +Puis, s'adressant à la foule: + +« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à +nous recevoir! » + +Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute +cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir +nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +maintiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement +assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe +m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous +suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse +la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste +que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, répondit le chasseur. + +--Veille à la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. » + +Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement +l'intervention céleste. + +« Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur +bonne Lune et ses divins Fils. » + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé +de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de +l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie +de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, +escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « +tembé royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ +trois heures, et le soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins +pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel +du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du +pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des +enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci +le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout +le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée +arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et +situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le +toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois +qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile +rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures +d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que +ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement +sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement; d'ailleurs, +pas de fenêtres, et à peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et +les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des +populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et +bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites +tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire. ou +bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche. +Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en +bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de toiles +brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la +flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du « +sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes. + +Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du +sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au +linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, +suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes +de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite +avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour +de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel +deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant +le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient +bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « +kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture. + +Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique +placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le +distraire pendant l'éternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup +d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme +d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de +toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se +prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce +royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque +du monde ne l’aurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant +cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent +cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un +mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence +depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement +de cris en l'honneur du médecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers +le Victoria. Il était six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle; +la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la +Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un +assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines, +qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs +d'aimables discours. + +« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de déesse! » + +On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les +« mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « +pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte; +mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter +la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un +sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée +traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui. + +« Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec vous, +et je vais vous montrer une danse de mon pays » + +Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se +déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se +développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en +grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée +de la manière dont les dieux dansent dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt +fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils +ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut +alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de +donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le +docteur. + +Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et +désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On +entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait. + +Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il +maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde +de retenue, impatient de s'élever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit +avec agilité. + +« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à +décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main. + +--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! » + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un +fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés; +des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa +dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et +d'amener la machine à terre. + +Joe s'élança une hachette à la main. + +« Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, répondit le docteur. + +--Mais ce nègre!... + +--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera +toujours temps de couper. » + +Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches +il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par +l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval +sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'élancer dans l'espace. + +« Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda Joe. + +--Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement à +terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien +s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. + +Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le +nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. +Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la +flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le +nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et +se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria +remontait dans les airs. + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé. + + +« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! Est-ce +que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par +votre médecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne +se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les +honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût. + +--Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu à sa +fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et toute rouge, +ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! » + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des +nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de +gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent +assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le Victoria +vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, +mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de +longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous +l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de +trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les +plaines ondulées et fertiles de Mfuto. Le spectacle en était admirable, +et fut admiré. + +« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car +il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la +lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, +et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles +choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir s'y +porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à +nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère +les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même +conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il +pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est +fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où +poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son +sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune +et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa +fertilité se perd; ses facultés productrices diminuent chaque jour; ces +maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la +terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela +est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement +prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux +nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas +inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se +fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; +son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop +demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une +sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles +dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les +assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un lit +commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous +planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra +quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes +encore que la vapeur et l'électricité. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es levé trop matin, mon garçon. + +--D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse +époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force +d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me +suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque +immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter +notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les +derniers à travailler à la machine! + +--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! Mais, +sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous +d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. +» + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout +avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement +ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de +montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies +impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où +s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les +entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches +coralliformes des arbustes. + +Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à +serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux +cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs +creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, +c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du +pays. + +Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans +ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour +échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait +ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres +cédant à ses cornes d'ivoire. + +« Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle lancée à +tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle! +Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée +d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol +est disposé comme une immense batterie électrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose. + +--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout +être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des +éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants +atmosphériques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte. + +--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter +vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être +apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou +même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous +nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au +delà de l'équateur. + +--Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc +ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair +sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et +comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel! +monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs +pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint +pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que +puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, +répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut +pas trop leur en vouloir. »; + +Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il +semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; +l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue +couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les +symptômes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; +parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait +des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le +regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins, +des sycomores et des euphorbes gigantesques. + +« J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus +possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti à prendre. + +--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont +très haut. + +--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait +monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons. + +--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut +entraînés loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans +leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un +autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si +nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls +de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité +suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont +intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je +vous réveillerai si cela est nécessaire. + +--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +même, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et +si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement à la même place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. » + +Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait +insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire +s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser. + +Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre +ébranlait le profondeurs du ciel. + +« Alerte!» s'écria Fergusson. + +Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses +ordres. + +« Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se +résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! » + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à +leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin +autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui +grésillaient sous les larges gouttes de la pluie. + +« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions +vite déchirés aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. » + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel +est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette +atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le +souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de +l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs +dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein +feu. + +« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses +mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même +à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. » + +La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des +éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le +feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout +d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les +effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une +vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle. + +C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à +l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages +irrités. + +Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds +d'élévation. Il était onze heures du soir. + +« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous +maintenir à cette hauteur. + +C'était effrayant! répondit Kennedy. + +--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je +ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli +spectacle! » + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure. + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de +l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces +première lueurs matinales. + +La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine +dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de +saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches +furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en vue des +célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour +de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, peu accidentée, se +détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une fortification +naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique; +quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles. + +Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine Burton +s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces +montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke +son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce +dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me +ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du +Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires. + +Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. +Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + +« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances +heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le capitaine Speke, +en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en +droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du +Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la +limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir +les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche. + +--Dès que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous +ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc +prendre trop de précautions. » + +A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' de +latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on +ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus +civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le +despotisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue la +province de Karagwah. + +Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre +au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, +et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du +chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle +vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense prairie; d'une +certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en +réalité ce gazon avait de sept à huit pieds d'épaisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon +gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure +sans un seul brisant. + +« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse +me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes +plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. » + +C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur +cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au +souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre +des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs +s'échappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux; les +ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se +refermait derrière elles, comme le sillage d'un vaisseau. + +Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu +sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque. + +« Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur. + +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, +et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de +la bouche des trois voyageurs. + +« Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a dérapé. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme +allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles. + +« Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant. + +--Un éléphant, Samuel! » + +Et Kennedy, ce disant, épaula son arme. + +« Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon côté, Joe, du bon côté. » + +L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à +une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; il +portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui +pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre étaient +fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait à la nacelle. + +« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son +mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de +voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît. + +--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui +brillait les mains. + +--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse, +s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! » + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et +de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à +la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la +corde s'il y avait lieu. + +« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier +moment. » + +Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie; +l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes +peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on +les retrouve à des distances immenses, comme les baleines dont ils ont +la masse et la rapidité. + +« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et +nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs +pêches. » + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à +trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût +séparé de son conducteur. + +Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula +sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre +l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit +comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé; +au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle +d'un cheval lancé au galop. + +« Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tête dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au +défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec soin, +et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + +« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous +aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. » + +Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête. + +L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à +couler à flots de ses blessures. + +« Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt +toises du bois! » + +Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; la +secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il +s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au +chasseur. + +« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois +la carabine. + +L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de +tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort. + +« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre +vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de +l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? Sommes-nous +venus ici pour faire fortune? » + +Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée +intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à +demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal. + +La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais vu +dans l'Inde un éléphant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de +L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, +où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de +celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de +cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel +va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je vais faire +la cuisine. + +--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté +que Joe a daigné m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas. + +--Sois tranquille. » + +Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui +couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois par +les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa +au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises +du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de +deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus +délicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en +effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de +l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à +l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit +une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de +feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, et +recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher sur le +tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à point. + +Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande +appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du +café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans +être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses +heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! » + +De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de +l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente; +le taffetas et la gutta-percha avaient merveilleusement résisté; en +prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force +ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène +était en même quantité; l’enveloppe jusque-là demeurait entièrement +imperméable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le +pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de +viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que +la réserve d'eau à renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à +leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les +oscillations de l’aérostat. + +Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre. +Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la +longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon +immobile sur le corps du monstrueux éléphant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix +grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce +la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de +provisions. + +« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à +l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour +la première fois cette contrée charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; il +proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette +forêt, d'y construire une cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût +proposé pour remplir le rôle de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut +de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade +indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les couguars, les +chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux +alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger sa carabine sur +des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit s'acheva sans incident +fâcheux. + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une +île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue du pays.--Les +sources du Nil.--L'île Benga.--La signature d'Andres.--Debono.--Le +pavillon aux armes d'Angleterre. + + +Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. +Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les +défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, entraîna les +voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit milles. + +Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des +étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude +au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles géographiques; il +traversa de nombreux villages sans se préoccuper des cris provoqués par +son apparition; il prit note de la conformation des lieux avec des vues +sommaires; il franchit les rampes du Rubemhé, presque aussi roides que +les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les +premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent +nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la légende ancienne qui +faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité, +puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du +grand fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à +l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 +août 1858. + +Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des points +principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait +pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait +ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques +ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, +se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge remplaçaient +les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, +et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La réunion d'une +cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs, +constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au +teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié, +s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à une +heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un +groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien +reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est +gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, +qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, +hérissés de buissons épineux et de broussailles enchevêtrées, +disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un brun +clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait des +troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut +dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives pour que +des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les, tempêtes y +sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé +et découvert. + +Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être entraîné +vers l’est; mais heureusement un courant le porta directement au nord, +et, à six heures du soir, le Victoria s'établit dans une petite île +déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles +de la côte. + +Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé +vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne +pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du Nyanza, des +légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais Joe même +revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha pas, tant il +trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec +un murmure inquiétant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept +cent cinquante pieds. + +« Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se rompre +les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces +aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant. + +---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne +sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais nous +sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont +habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous +prépare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce +secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je ne +saurais dormir. » + +Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas +à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du +docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du matin +par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, +qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent +dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant quelques +minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + +« Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous +verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur! nous +entrons dans notre hémisphère! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par ici? + +--Ici même mon brave garçon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une +manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et +peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de +l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente milles à +l'heure. + +Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues +d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après +les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande +profondeur A peine une ou deux barques grossières furent-elles +entrevues pendant cette rapide traversée. + +« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le +réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le ciel +lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me +paraît certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à se +terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à +cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante. + +Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays +d'un regard avide. + +« Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes étaient +exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se +déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, +et il coule avec une rapidité comparable à notre propre vitesse! Et +cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds va certainement se +confondre avec les flots de la Méditerranée! C'est le Nil! + +--C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose +quand il était en joie. + +Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette +mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et des +cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des +montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents, écumants +dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On voyait sourdre du +sol de minces filets d'eau éparpillés, se croisant, se confondant, +luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière naissante, qui se +faisait fleuve après les avoir absorbés. + +« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O +70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu importe, +après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette +rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, +répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. » + +Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à +des champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les +tribus de ces contrées se montraient agitées, hostiles; elles +semblaient plus près de la colère que de l'adoration; elles +pressentaient des étrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose. Le +Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne +fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +résultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le +coup de fusil! + +--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat. + +Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à un +savant français, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le +méridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration +exacte du pays. » + +L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria planait +à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol. + +On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve +recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, entre les +collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + +« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint +par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec +précaution. » + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + +« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard. + +--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe. + +--Bien! » + +Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied +peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène +s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. +Au deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur +environ, et par conséquent infranchissable. + +« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur. + +Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel +Fergusson dévorait du regard; il semblait chercher un point de repère +qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, +Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les +obligea à regagner la rive au plus vite. + +« Bon voyage! leur souhaita Joe; à leur place, je ne me hasardera pas à +revenir! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre +à volonté. » + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une île couchée au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas! » + +En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité. + +C'est l'île de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, après? demanda Dick. + +--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu! + +--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une +vingtaine d'indigènes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur. + +Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l'île. + +Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris +énergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy +le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats. + +Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le +fleuve et le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une grêle +de balles et une pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat +dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler à +terre. + +« L'échelle! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un témoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout. + +« Viens, Dick! » dit le docteur en mettant pied à terre. + +Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à +la pointe de l'île; là, il chercha quelque temps, fureta dans les +broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + +« Regarde, dit-il. + +--Des lettres! » s'écria Kennedy. + +En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute +leur netteté. On lisait distinctement: + +A. D. + +« A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature même +du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil! + +--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. » + +Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il +prit exactement la forme et les dimensions. + +« Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser +le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons +la main de nos compatriotes! » + +Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant que +le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux +armes d'Angleterre. + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le Victoria court +des bordées.--Les ascensions aérostatiques.--Madame Blanchard. + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami consulter +la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les explorations +de l'est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre.» + +Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil. + +« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude +que les plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser! Voilà bien +ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, +et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des +meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, +sont immergées dans un lac grand comme une mer; c'est là qu'il prend +naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi +des fleuves une origine céleste; les anciens l'appelaient du nom +d'Océan, et l'on n'était pas éloigné de croire qu'il découlait +directement du soleil! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en +temps ce que la science nous enseigne; il n'y aura peut-être pas +toujours des savants, il y aura toujours des poètes. + +--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien +n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le +cours du Nil! + +--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une +montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute cette +contrée a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de +Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une +guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû +affronter. » + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné. + +« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous +commençons véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu désormais. Le courage ne nous fera pas défaut? + +--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! » + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages +dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, +dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq +lieues]. + +Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une +impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils à cette traversée au milieu de régions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mêlé à de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe seul montrait une +insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne fût pas +là du moment qu'elle était absente; mais il respecta le silence de +Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il faisait +un joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un déjeuner, fort +égayé par Joe, acheva de remettre les esprits en belle humeur. + +La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être +le royaume d'Usoga; des géographes ont prétendu qu'il existait au +centre de l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous +verrons si ce système a quelque apparence de vérité. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop +conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands +Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées centrales, ils les ont +interrogés sur leur pays, ils ont réuni un faisceau de ces documents +divers, et en ont déduit des systèmes. Au fond de tout cela, il y a +toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne se trompait pas +sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, répondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été +tentés. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette région est habitée? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habitée. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée; il reproduit +le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu +ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupèdes; mais on a bientôt +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont +revêtus. + +--Tant pis! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut reléguer cela au rang des fables, +tout comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à +certaines peuplades. + +--Des têtes de chiens? Commode pour aboyer et même pour être +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, +très avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un +moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon +maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous +comptons sur toi à l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! » + +Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets +terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, +le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurité. + +La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du +ballon; s’agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, manœuvre +dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait +hermétiquement fermé. + +« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous ne +laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous +finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick. + +--Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous +descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute +française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant +des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas +tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une cheminée, d'où +elle fut jetée à terre. + +--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs, +ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la +mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs +milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents +ayant causé la mort. En général, ce sont les attérissements et les +départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil cas, ne +devons-nous négliger aucune précaution. + +--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de viande +conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de +nous régaler d'un bon morceau de venaison. + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. » +L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + +Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de +véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + +« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, +dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne +disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a l'air de se +précipiter au-devant de nous! + +--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. + +--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. +Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies! + +--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la +première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de +monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de +grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront; +si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! » + +Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser +en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs +hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'écria: + +« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en haut, +et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les +autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur +lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour +y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein +champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. » + +En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +séculaires. + +« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien de +beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick; +et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus élevés? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » + +Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la +grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et +les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de quatre +mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit quatre +mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? » + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt +avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement +disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, et +Joe de s'écrier à sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles +fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. » + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en +entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe +étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés +dans l'écorce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens enlèvent +la peau du crâne, les Africains la tête entière. + +--Affaire de mode, » dit Joe. + +Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; un +autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des cadavres +à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres +humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux +chacals. + +« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui +achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. +C'est plus sale, voilà tout. + +--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle en +même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec Kennedy +que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. » + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques +bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. + +« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la +lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le +notre. + +--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec; +heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés +par notre machine. + +--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par +douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, +nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans +les airs! + +--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je le +crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait avec +des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils iraient à +droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes +aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » + +Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une +allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait +plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des +voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte +un spectacle fait pour les émouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils +étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable mêlée; +la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans lequel ils se +vautraient, formaient un ensemble hideux à voir. + +A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les hurlements +redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une +d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main. + +« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis » + +Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de +sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait +de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient +les têtes sanglantes et les empilaient à chaque extrémité du champ de +bataille; souvent elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée. + +« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un +uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce qui +nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la +Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si les grands +capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils +finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des conquêtes! » + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa +lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont il +trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le portant +à sa bouche, il y mordit à pleines dents. + +« Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! » + +Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort +surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, +et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des +combattants. + +« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. » + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, +se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair +encore chaude, et s'en repaître avidement. + +« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! » + +Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde en +délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, ramené +vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours +d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute dans ces +affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume +Lejean a donné de si curieux détails. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20' +de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles. + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en français.--Le +matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + +La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le +pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à +peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son habitude, il prit le +quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le remplacer. + +« Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de +nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de prudence ne +peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. + +--Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre alerte, ne +manque pas de nous réveiller. + +--Sois tranquille. » + +Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. + +Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en +activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, et, +comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait +parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de +distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus +rien. + +C'était sans doute l’une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit +dans les profondes obscurités. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand +un sifflement aigu traversa les airs. + +Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de lèvres +humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point +d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et, avec +sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans l'espace. + +Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers l’arbre; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair +entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe d'individus +s'agitant dans l’ombre. + +L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main sur +l’épaule du docteur. + +Celui-ci se réveilla aussitôt. + +« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, réveillons Joe. » + +Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + +« Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'échelle. + +--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de +manière à pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le +docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages. » + +Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'Écossais. + +« N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--J’aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +répugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce côté, je me charge de l'autre. + +--Bien. » + +Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d’une maîtresse +branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu’on appelle un +baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde; +cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la +partie inférieure de l'arbre, dit: + +« Des nègres. » + +Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe épaula son fusil. + +« Attends, » dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient de +toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par les +émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte. + +Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau même de la branche qu'ils occupaient. + +« Attention, dit Kennedy, feu! » + +La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré ces +mots en français: + +« A moi! à moi! » + +Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi! + +--Un Français aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-être! + +--Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le martyrise! +» + +Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. + +« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre +les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait +tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un +secours inespéré, une intervention providentielle. Nous ne mentirons +pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t’obéir. + +--Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à +l'enlever. + +--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda Kennedy. + +--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont +déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons donc +profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant d'agir, +et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la disposition des +lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... + +--A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, +s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font mourir +leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce +malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à +votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus +encore à celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés! +Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si, par +hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond! +Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont été +abusés, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger: + +« Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! » + +Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du +prisonnier. + +« On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre intervention +n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette +obscurité? + +--Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à +terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix +haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus grande +serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à +tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec +beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à +feu, ton projet réussirait peut-être; mais s'il échouait, tu serais +perdu, et nous aurions deux personnes à sauver au lieu d'une. Non, il +faut mettre toutes les chances de notre côté et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. + +--Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier +savant du monde. » + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses deux +compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient surexcités par +cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole: + +« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts. J'admets +que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse +autant que l'un de nous; il nous restera encore une soixantaine de +livres à jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc manœuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, +et que je jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien +changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux obtenir une +ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, il me put +employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or, en +précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain de +m'enlever avec une grande rapidité. + +--Cela est évident. + +--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît +de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse; mais on ne +peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. + +--Mais cette obscurité? + +--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront +terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. +Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous avons pour la +carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers +douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés en un quart de minute. +Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de recourir à tout ce fracas. +Etes-vous prêts? + +--Nous sommes prêts, » répondit Joe. + +Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. + +« Bien; fit le docteur. Ayez l’œil à tout. Joe sera chargé de +précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien ne +se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. » + +Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante +quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le +chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à +l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux fils conducteurs +parfaitement isolés qui servaient à la décomposition de l'eau; puis, +fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon +taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu +de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et en +rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un +insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe immense +de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit. + +« Oh! fit Joe, mon maître! + +--Pas un mot, » dit le docteur. + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon de +lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du docteur.--Une +vie d'abnégation.--Passage d'un volcan. + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon +de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent +entendre. Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile +s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de sésame et de +cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et +coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce +poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au +plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, +couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ +en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la +place d'une tonsure à demi effacée. + +« Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe. + +--Pauvre malheureux! répondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! » + +La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète +énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante +facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux +brillèrent d’un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se +passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inespérés. + +« Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces sauvages sont +plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, +mes amis. + +--Nous sommes prêts Samuel. + +--Joe, éteins le chalumeau. » + +L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait +doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il +s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix +minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. +Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait +ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous +l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses +huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc +eu raison de compter sur l'apparition fantastique du Victoria qui +projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent +avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui +ordonna de ne point tirer. + +Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans +la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les deux +cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais, +contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois +à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + +« Qui nous retient? » s’écria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. + +« Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroché au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! » + +Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau +qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord. + +Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans +les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le +prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. + +« Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille +pieds d'élévation. + +« Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. + +« Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les +mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant contre +terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et +l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin. + +Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. + +« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. + +--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une +mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont +comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre! » + +Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. + +« Il se meurt, s'écria Dick. + +--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien +faible; couchons-le sous la tente. » + +Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, +couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et +le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le +docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les +plaies après les avoir lavées; ces soins, il les donna adroitement avec +l'habileté d'un médecin; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il +en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre. + +Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la +force de dire: « Merci! merci! » + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena +les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été +délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer +pendant quelques instants le prêtre assoupi. + +« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit +le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il +faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu +de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. + +Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du +malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, entrecoupé +de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter +Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest. +La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, +et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + +« Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce qui +s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés +dans ma dernière prière? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons tenté +de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons +eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses héros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. + +--Vous êtes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie était +fait! Mais vous venez d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France! +Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy. + +--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. » + +Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le +pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe +dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara quelques +tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force de se +relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur! + +« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre +audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, votre +patrie, vous!... » + +La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre +si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa de nouveau +les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie +de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il +l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le +malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, +sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. + +« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la comprends, et +cela vous fatiguera moins. » + +Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, +en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la +carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut encore +joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la +Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; à vingt +ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de l'Afrique. +Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant les privations, +marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des tribus qui habitent +les affluents du Nil supérieur; pendant deux ans, sa religion fut +repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés; il +demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, +en butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il +instruisait, il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort +après un de ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de +retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique. Son +temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou, il s'était +familiarisé avec les idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin, +pendant deux longues années encore, il parcourut ces régions barbares, +poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il +résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus +sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis +quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé le +docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit +des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! » s'écria-t-il, +et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des +paroles de consolation. + +« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie +est Dieu! + +--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné! Béni +soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des +mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. » + +Le missionnaire s’affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre +l’espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à +l’écart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager +son précieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale; le +ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phénomène. + +« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » + +Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude; +devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, +et projetait des quartiers de roches à une grande élévation; il y avait +des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. +Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité +constante, portait le ballon vers cette atmosphère incendiée. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois +cents toises. + +De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en +feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. + +« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! » + +Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne +d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du ballon +resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait jusqu'à la +nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse +situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à +l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage dans +une zone moins élevée. + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colère de Joe.--La mort d’un juste.--La veillée du corps.--Aridité. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de Joe.--Un +lest précieux.--Relèvement des montagnes aurifères.--Commencement des +désespoirs de Joe. + + +Une nuit magnifique s’étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans +une prostration paisible. + +« Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans à +peine! + +--Il s’éteindra dans nos bras! dit le docteur avec désespoir. Sa +respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour +le sauver! + +--Les infâmes gueux! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient +de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des +paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit +peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. » + +Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassée; il demandait +de l'air; les rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec +délices les souffles légers de cette nuit transparente; les étoiles lui +adressaient leur tremblante lumière, et la lune l'enveloppait dans le +blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu qui +récompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma dette de +reconnaissance! + +--Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement +passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par cette belle nuit +d'été. + +--La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi la +regarder en face! La mort, commencement des choses éternelles, n'est +que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je +vous en prie! » + +Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + +« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi! » + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu +les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces +clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans +une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence +nouvelle. + +Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de +grosses larmes. + +« Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! » + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en +silence. + +« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrosée de son sang. » + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; là des cratères +éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces crêtes +desséchées; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières +blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde. + +Vers midi, le docteur, pour procéder à l’ensevelissement du corps, +résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de +formation primitive, les montagnes environnantes devaient l’abriter et +lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun +arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre +maintenant qu'à la condition de lâcher une quantité proportionnelle de +gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, +et le Victoria s'abaissa tranquillement vers le ravin. + +Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et +de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt +remplacèrent son propre poids; alors il put employer ses deux mains, et +il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents livres de +pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre à leur tour. Le +Victoria se trouvait équilibré, et sa force ascensionnelle était +impuissante à l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces +pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur +extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses. + +« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin +encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait +d'aplomb ses rayons brûlants. + +Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément pour que +les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut déposé avec respect. + +La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposés comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. +Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec +eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + +« A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. +Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur +a été enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'Écossais. + +--Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une +mine d'or! + +--Une mine d'or! s'écrièrent Kennedy et Joe. + +--Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous +foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une +grande pureté. + +--Impossible! impossible! répéta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. » + +Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était +pas loin de l’imiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. + +--Monsieur, vous en parlez à votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse +nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hésitais même à te faire +part de cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous! bien à +nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t’a pas enseigné la +vanité des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisément dans la poche. + +--Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne +peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! J’y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le +bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout cela +soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors +depuis des siècles; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers! +Une Australie et une Californie réunies au fond d'un désert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-être! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me résigne, +puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle +de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours +autant de gagné. + +Et Joe se mit à l'ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt +entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or +se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il prit +ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire +22° 23’ de longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle. + +Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau +abandonné au milieu des déserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + +« Dieu la reconnaîtra, » dit-il. + +Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse +pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était chose impossible dans ces +terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiéter; obligé +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne négliger +aucune occasion de renouveler sa réserve. + +De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les trésors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'échauffa, le courant +d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais +le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot. + +« Joe, » fit le docteur. + +Joe ne répondit pas. + +« Joe, m'entends-tu? » + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + +« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine +quantité de ce minerai à terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert! » + +Il jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais le chasseur prit l'air +d’un homme qui n'y pouvait rien. + +« Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entêté. + +--Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlèvera que lorsque tu l'auras délesté un peu. » + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de +tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'était un +poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + +« Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, répondit le docteur. Continue. » + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe pâlit. + +« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si +je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il nous +remplaçait. + +--Quatre cents livres à jeter! s'écria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! » + +Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le +ballon. De temps en temps il s'arrêtait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, répétait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sûr. + +--Va toujours, » répliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'éleva d'une centaine de pieds, et, +le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes. + +« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du +voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. » + +Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai. + +« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de +ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que +d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. » + +Au soir, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles +de Zanzibar. + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Désert.--Le décompte de la provision +d'eau.--Les nuits de l'Équateur.--Inquiétudes de Samuel Fergusson.--La +situation telle qu'elle est.--Énergique réponses de Kennedy et de +Joe.--Encore une nuit. + + +Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa +la nuit dans une tranquillité parfaite; les voyageurs purent goûter un +peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les émotions des +journées précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le +ballon s'éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux, il +rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + +« Nous n'avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous avons +accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours; mais, au +train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. +Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer +d'eau. + +--Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible de ne pas +rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette +vaste étendue de pays. + +--Je le désire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? » + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraître, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il +songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent +un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse +attention les moindres dépressions du sol. + +Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié +la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient moins; ils +s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées. + +Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé +dans cet océan d'or; il se taisait; il considérait avec avidité ces +pierres entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables +demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le +désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de +quelques huttes; La végétation se retirait. A peine quelques plantes +rabougries comme dans les terrains bruyéreux de l'Écosse, un +commencement de sables blanchâtres et des pierres de feu, quelques +lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette stérilité, la +carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches vives +et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur +Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée +déserte; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on +sentait que bientôt une immensité de sable s'emparerait de cette région +désolée. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le docteur +ne demandait pas mieux; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait +delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin de cette journée, le +Victoria n’avait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manqué! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de côté un gallon +destiné à étancher la soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix +degrés [50° centigrades] rendait intolérable; deux gallons restaient +donc pour alimenter le chalumeau; ils ne pouvaient produire que quatre +cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; or le chalumeau en dépensait +neuf pieds cubes par heure environ; on ne pouvait donc plus marcher que +pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était rigoureusement +mathématique. + +« Cinquante-quatre heures! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis +bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, +une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous +reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai +cru devoir vous prévenir de cette situation grave, mes amis, car je ne +réserve qu'un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre +à une ration sévère. + +--Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n'est pas encore temps +de se désespérer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours +il sera temps de prendre un parti; jusque-là redoublons de vigilance. » + +Au repas du soir, l’eau fut donc strictement mesurée; la quantité +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se défier de +cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait +une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds +au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir +au docteur; elle lui rappela les présomptions des géographes sur +l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si +ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas un changement ne se +faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; dès ses premières lueurs, la +température devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna +le signal du départ, et pendant un temps, assez long le Victoria +demeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb. + +Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans +des zones supérieures; mais il fallait dépenser une plus grande +quantité d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son aérostat à cent pieds du sol; là, un courant faible le +poussait vers l’horizon occidental. + +Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers +midi, le Victoria avait à peine fait quelques milles. + +« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons +pas, nous obéissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où +un propulseur ne serait pas à dédaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau +pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement +la même; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. +Les ballons en sont encore au point où se trouvaient les navires avant +l'invention de la vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes +et les hélices; nous avons donc le temps d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, +car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins +forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de +liquide, nous n'aurions pas à l'économiser. Ah! maudit sauvage qui nous +a coûté cette précieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort +horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous +seraient bien utiles; c'étaient encore douze ou treize jours de marche +assurés, et de quoi traverser certainement ce désert. + +--Nous avons fait au moins la moitié du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or +il a une tendance à diminuer tout à fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous nous +en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est +impossible de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui +vous le dis. + +Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations des +montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c'étaient les +derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient +les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une verdure altérée +luttaient encore contre l'envahissement des sables; les grandes roches +tombées des sommets lointains, écrasées dans leur chute, +s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient sable +grossier, puis poussière impalpable. + +« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe; j'avais raison +de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins! de +la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre chose +dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais +pas confiance dans vos forêts et vos prairies; c'est un contre-sens! ce +n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne +d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois en Afrique, et je +ne suis pas fâché d'en goûter un peu. » + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagné +vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude +l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé +avec la netteté d'une ligne droite. + +Le lendemain était le 1er mai, un jeudi; mais les jours se succédaient +avec une monotonie désespérante; le matin valait le matin qui l'avait +précédé; midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours +inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur éparse +que le jour suivant devait léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à +peine sensible, devenait plutôt une expiration qu'un souffle, et l'on +pouvait pressentir le moment où cette haleine s'éteindrait elle-même. + +Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la +main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait décroître +insensiblement les dernières collines et s'effacer la dernière +végétation; devant lui s'étendait toute l'immensité du désert. + +La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il +n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis +tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de +l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit? N'était-ce pas tenter les +voies défendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de franchir les +limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas réservé à des siècles plus +reculés la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se +multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association +d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. +Après avoir constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce +qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses +pas? N'existait-il pas des courants supérieurs qui le repousseraient +vers des contrées moins arides. Sûr du pays passé, il ignorait le pays +à venir; aussi, sa conscience parlant haut, il résolut de s'expliquer +franchement avec ses deux compagnons; il leur exposa nettement la +situation; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait à +faire; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins; quelle +était leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il +souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer; personne +n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise; mais je n'ai plus +voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi +corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est que nous devons +persévérer, aller jusqu'au bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent +aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur +nous. + +--Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je +m'attendais à tant de dévouement; mais il me fallait ces encourageantes +paroles. Encore une fois, merci. » + +Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion. + +« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D’après mes relèvements, nous ne +sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée; le désert +ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et +reconnue jusqu'à une certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, +nous nous dirigerons vers cette côte, et il est impossible que nous ne +rencontrions pas quelque oasis, quelque puits où renouveler notre +provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec résignation, » dit le chasseur. + +Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journée; rien n'apparut qui pût faire naître une +espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues lignes +de feu sur cette plate immensité. C'était le désert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de +gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d’eau sur huit durent +être sacrifiées à l'étanchement d'une soif ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit pas. + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage à l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu du +désert. + + +Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. Le +Victoria s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds; mais c'est à +peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest. + +« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de +sable! Quel étrange spectacle! Quelle singulière disposition de la +nature! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême +aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes rayons de +soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy; la +raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; à peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes +de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, répondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis + +--Eh bien! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes +prétentions. + +--Je le désire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'épongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en été, il ne faut +pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +températures beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise +intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois de cent +cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe ne paraît pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue +perçante défiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement +au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme boursouflée; +c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient +invariablement leur forme première, d'où le docteur conclut qu'il +n'existait aucun courant d'air dans leur agglomération. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derrière cet épais rideau; à ce moment même, la bande +inférieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en +pleine lumière. + +« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins. + +--C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas +crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur; +ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. +Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger; nous allons +monter. » + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales +du serpentin; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon +s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette +élévation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait même dépourvu d'humidité, et les objets exposés à +son contact furent à peine humectés. Le Victoria, enveloppé dans cette +vapeur, y gagna peut-être une marche plus sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa +manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus +vive surprise: + +« Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon maître! Monsieur Kennedy! voilà qui est étrange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a volé +notre invention! + +--Devient-il fou? » demanda Kennedy. + +Joe représentait la statue de la stupéfaction! Il restait immobile + +« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon? dit +le docteur en se tournant vers lui. + +« Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, répondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! d’autres voyageurs comme nous! » + +En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa +nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la même route que le +Victoria. + +« Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux; +prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même +moment la même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le +même salut dans une main qui l'agitait de la même façon. + +« Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, s’écria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te +fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mêmes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement +notre Victoria. + +--Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le +ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. » + +Joe obéit: il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits. + +« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose; +un simple phénomène d'optique; il est du à la réfraction inégale des +couches de l'air, et voilà tout. + +--C'est merveilleux! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses expériences à tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est +un singulier effet tout de même. » + +Mais bientôt cette image s'effaça graduellement; les nuages s'élevèrent +à une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n’essaya plus de +les suivre, et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel. + +Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré +se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations +retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur +dévorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers +s'élevaient à une distance peu éloignée. + +« Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits? +» + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + +« Enfin, répéta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvés, car, +si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par +arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air est +vraiment étouffant. + +--Buvons, mon garçon. » + +Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la +provision à trois pintes et demie seulement. + +« Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bière de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne +jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la +condition de n'en être jamais privé » + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considéra avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits; mais +ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former +qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le +cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses +compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirèrent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable; les +plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur +ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regardèrent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y a +pas là une goutte d'eau à recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la +nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il y a +eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids +de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits +et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que +poussière. La source paraissait tarie depuis de longues années. Ils +creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables; il +n'y avait pas trace d'humidité. + +Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits +couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés. + +Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait, il ne dit +rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage +et de l'énergie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colère au milieu des ossements dispersés sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs; +ils mangeaient avec répugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les +tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir. + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche désespérée.--Le +chalumeau s'éteint.--Cent vingt-deux degrés.--La contemplation du +désert.--Une promenade dans la nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets +de Joe.--Il se donne un jour encore. + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente +n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent +soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ. + +« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six +heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul +sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, maître! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, +ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui +dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur +devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua +cent treize degrés [45° centigrades]. + +Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le +sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à +plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une +occupation matérielle; mais ici, rien à surveiller; à tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer. + +Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement; +l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au +contraire, et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui +donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un +liquide échauffé. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si +précieuses, et personne n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau, +au milieu d'un désert! + +Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il +avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau +qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphère? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus +avancé! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette +latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? Le vent, +s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici +même, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel en avant! Et +cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, c'était de quoi +suffire à neuf jours de halte dans ce désert! Et quels changements +pouvaient se produire en neuf jours! Peut-être aussi, tout en +conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à +perdre du gaz pour redescendre après! Mais le gaz de son ballon, +c'était son sang, c'était sa vie! + +Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses +mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas. + +« Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du matin. +Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique +qui nous emporte! Il faut risquer nos dernières ressources. » + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute +température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément +au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu’au, dernières +limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau d’alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit faute de +gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la +nacelle y avait creusée. + +Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51’ de +latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre +cents milles des côtes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arrêtons, dit l'Écossais. + +--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le ballon +se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de +sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses pensées, +et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le +souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on toucha à peine; +une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La +chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n’y +toucher qu'à la dernière extrémité. + +« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble! Cela ne m'étonne +pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés +[60° centigrades]! + +--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s’il sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est à devenir fou! + +--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces grandes chaleurs +succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité du +ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère +tendance à baisser. + +--Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un +oiseau dont les ailes sont brisées. + +--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espère bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un ruisseau, +à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont suffisants, et +avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! Mais la soif est +une cruelle chose. » + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de +sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et +donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L’impassibilité de +ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par +effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait +vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; l'esprit se +désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison +pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une +sorte d'éternité. + +Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, +commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette +disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais +pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous +fera du bien. + +--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez +donc contre cette torpeur. Voyons, venez. » + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la +transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les +pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; mais il reconnut +bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il s'avança de plusieurs +milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout +d'un coup, il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il +sentit ses genoux plier; cette vaste solitude l'effraya; il était le +point mathématique, le centre d'une circonférence infinie, +c'est-à-dire, rien! Le Victoria disparaissait entièrement dans l'ombre. +Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, +l'audacieux voyageur! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il +appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans +l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha +défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé +sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait trouvé +évanoui. + +« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous +sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + +« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez +pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons +sérieusement. + +--Parle, je t'écoute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous +sommes perdus. » + +Le docteur ne répondit pas. + +« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est +tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant +moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. +Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne +m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un +village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que +vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y +laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, +à la rigueur, je puis réussir! + +--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée +aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très +probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons +avec résignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous +ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet irrévocablement +décidé. » + +Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y +prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence +absolu qui ne devait pas être le sommeil. + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes +d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une +dépression appréciable. + +« Rien! se dit-il, rien! » + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même +dureté, même implacabilité. + +« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation +inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son. + +Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, chacun y +pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n'osait faire un +pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout +chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces +intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au +délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les +poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang. + +« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du +désespoir! » + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que le +sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. + +Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol +enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de +poussière. + +« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! » + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques +gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s'avança +vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la +bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la +saisit et la porta à ses lèvres. + +En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés avec un +accent déchirant. + +C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait +pitié, il demandait à genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière +goutte, Kennedy en épuisa le contenu. + +« Merci, » fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi +matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés +sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se +lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à +exécution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, +les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il +balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine +dont la crosse dépassait le bord de la nacelle. + +« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers +sa bouche. + +« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + +« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans +que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute; dans +la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le +docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'écrie: + +« Là! là! là-bas! » + +Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se +séparèrent, et tous deux regardèrent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des +vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une +poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant +avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage +opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu’au Victoria; les +grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, +et cette marée montante gagnait peu à peu. + +Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + +« Le simoun! s'écria-t-il. + +--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent +place à ses côtés. + +« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! » + +Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret +rapide. Le ballon s'enleva. + +« Il était temps, » s'écria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus +le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe +allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable. + +« Encore du lest! cria le docteur à Joe. + +--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé +dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer écumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient, +rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait +une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillité première. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île +couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. + +« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur. + +Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à +l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent +quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança +sur le sol. + +« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » + +Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. +Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette +fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes; ils ne +prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui +marquaient çà et là le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. + +« Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! On est +fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +dépend la vie de tous. » + +Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la +carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme +lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché +terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort. + +« Hourra! hourra! » s'écria Joe. + +Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et +s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres +avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de +langue des animaux qui se désaltèrent. + +« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! » + +Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses +mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + +« Et monsieur Fergusson? » dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille qu'il +avait apportée, et s'élança sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en fermait +l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + +« Nous sommes enfermés! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... » + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel +nouvel ennemi il avait affaire. + +« Un autre lion! s'écria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en +rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + +« En avant! s'écria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son corps +eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre +nous qui paraîtra, et celui-là est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. » + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se +précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui +fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et +le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et +fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son +maître la bouteille pleine d'eau. + +La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauvés. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le +baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de +départ.--L'ouragan. + + +La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, +après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent pas ménagés. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait +fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de +ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs couvertures et +passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs +passées. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait +des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet +endroit un vent favorable. + +Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une +foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une +insouciante prodigalité. + +« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria +Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à +cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en +train de discourir sur l'instabilité des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas +de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se laisser +abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet +élément soit bien nécessaire à la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus +longtemps que les gens privés de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester +longtemps sur le cœur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la +viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait! + +--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique; +ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande +crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces +circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, dit +Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. + +--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, +de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la +recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, où il +publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec +une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux +nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us +et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres +détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique +orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde +contre lui. Il pouvait en parler à son aise! on n'irait point voir! +Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes +l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d’Édimbourg, un +Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, +et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose +n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien; il sortit, et rentra +quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de +poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant +d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la +croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le +prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou +vous me rendrez raison de vos paroles. » + +L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant même +que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du +moins, qu'elle est impossible. » + +--Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, +on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel et +sans poivre! » + +Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la +sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une +providentielle rapidité. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le +royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son maître +lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux +qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de longitude et 8° +32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +bêtes féroces. + +« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. +Et ce lion, et cette lionne? + +--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que +nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles. + +--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considérables; pendant la nuit +prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et +d'allumer des feux. + +--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on le +fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui +nous a été si utile. + +--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au +milieu du désert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas +te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous +le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des sauvages +avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? Par exemple, +voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le +beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. » + +Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la +nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent +heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond +sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau +avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vînt trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement +dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un changement +prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses préparatifs de +départ pour profiter de la première occasion; la caisse d'alimentation +et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux. + +Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut +obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la +santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus d'une +grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui démontra qu'il ne +pouvait enlever un poids aussi considérable; il lui donna à choisir +entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une +forte quantité de ses précieux cailloux + +« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien +étonnés de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces +échantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne +publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des +sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. » + +L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et +le fit sourire. + +Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua +au soleil cent quarante-neuf degrés [69° centigrades]. Une véritable +pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut +encore été observée. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts +du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité +augmenta. + +« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! voici +le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! Au +Victoria! au Victoria! » + +Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, +une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, +et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis +que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le +docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès +de poids. + +Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui +pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à deux +cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d’un auteur français.--Pays +magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de Speke et Burton +reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le fleuve Benoué.--La +ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif. + + +Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une +grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli +leur être si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan. + +Des collines encore peu élevées ondulaient à l’horizon; leur profil, +estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, +comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier: + +« Terre! terre! » + +Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect +encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur. + +--Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit pas +encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus +dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord pour les +rencontrer. + +--C'est fâcheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à la +nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été +exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un +roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des +chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et +traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la +haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion. + +Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha +quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas et se +remit à examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un +amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler +des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et +leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; l'élaïs dominait +cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa +tige hérissée d'épines aiguës; le bombax chargeait le vent à son +passage du fin duvet de ses semences; les parfums actifs du pendanus, +ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que +traversait le Victoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier +qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient +cette flore luxuriante des régions intertropicales. + +« Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te dédommageras +plus tard. » + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; le +cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient +sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait +dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; des +éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient +comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant, +marquant leur passage par une dévastation; sur le versant boisé des +collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le +nord; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des +lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur +les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de +lait. + +C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + +« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris la +piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité, mes amis; +nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et +Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons quitté des Anglais +pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point +extrême atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une +vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait. + +--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke. + +--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. + +--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth +parvint, comment est-elle située? + +--Sur le douzième degré de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers +l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du +lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du siècle, ces +contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur +en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à +l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. » + +Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins de +la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, +paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts +Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied +européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize +cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de +toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan; ce sont les +montagnes de la Lune de cette région. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses +fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un +des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « +Source des eaux. » + +Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie +naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie; sous le +commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat la Pléiade +l’a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que nous sommes en +pays de connaissance. » + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui filait +comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et +devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont +Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu’à le coucher +horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle +extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, +souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir +devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de +l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la curiosité de Fergusson; néanmoins il fallut se +résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l’est. + +Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais les +mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups +de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le docteur à +continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de +massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et +dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus +atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre +les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs +violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient +derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines +rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit +plusieurs fois la remarque. + +En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, +vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages; les hauts +sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac +Tchad. + +Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses +flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une +température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près +de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la +plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température +s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à +leurs couvertures. + +Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se +tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que +de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux +donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y +avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait doucement +les pentes de la montagne, et s’arrêtait dans une vaste clairière +éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, les +précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son +fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il ne tarda pas à +revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de +bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas fut agréable, et la +nuit se passa dans un repos profond. + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale +du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa +cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + +Le lendemain, 1er mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; les +voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de +descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré +avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi, +sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes +sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de +fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères +précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à +tout venant et à toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence +encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans +une position inexpugnable; une route étroite entre un marais et un bois +y donnait seule accès. + +En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de +vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de +coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son +entrée dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés; +mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une +profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de +toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et +attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se +prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire +de son adoration. + +« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour +des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens +parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik +parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec +toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce +que les légendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de +la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela +donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, +qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une +intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont +exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît? + +--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major +Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du Mandara; +il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition +contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista +bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les +troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à meurtres, à +pillages, à razzias; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et +sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de +fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans +Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel était ce major Denham? + +--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans +le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. +Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la +capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre +le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février +1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans +le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce +temps, le 15 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur +Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait +de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large +tribut de victimes à la science! + +--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le +Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé +pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se rencontrèrent tous +deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du +pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de +reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait +encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où +il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, +pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais +il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela +dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du +docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a +causé souvent une légitime irritation! Il est donc fort possible que +Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le +rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand +il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce +jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des +lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de +Vogel]. » + +Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara +développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec +les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes +herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va +se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son +cours impétueux. + +Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth. + +« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême +précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et +peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre +Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un jeune Anglais, +enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le +major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah! +l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des +Européens! » + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine +force, tendit à diminuer. + +« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +désert à craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous +ne tarderons pas à descendre. » + +Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents +pieds du sol. + +« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de +Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons +voir à notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? » + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, +comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des +maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une vaste place +se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande affluence de +chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême +petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore: +d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent +abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs +demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail +de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son +étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout +rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire +entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque +aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria +la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers courir dans toutes +les directions; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur +se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut +beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun +résultat. + +Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça +un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de l'arabe mêlé +de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, +une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé, +mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra +le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le +monstre à s'enfuir. + +C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq +ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des ventres +énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses +compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au +sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces +gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui +devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa +récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la +cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui +produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de +flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se +gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa +l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus +vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura +absolument déserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester +immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans +l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un piège. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut +comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des +fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme. + +« Voilà qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie +monte et s'approche de nous. » + +En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des +mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se +prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication +de ce phénomène. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, +avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en +traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire +une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; mais que +pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons environnaient +la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière, +semblaient enveloppées dans un réseau de feu. + +Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, +on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur +nombre diminua, et ils s'éteignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les +chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus +haut que leurs volatiles incendiaires! + +Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, répliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. » + + + + +CHAPITRE XXXI + +Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + +Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se +déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy et le +docteur se réveillèrent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le +vent les portait vers le nord-nord-est. + +« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous découvrirons +le lac Tchad aujourd'hui même. + +--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa plus +grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est très +varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront +couru aucun danger sérieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une +dizaine de jours, et nous serons arrivés. + +--Où! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On n'a +pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde! + +--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait. + +--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq +jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés +peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas +fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est bien +important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à +terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger subit, +imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le dis +franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de +chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette +fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions; d'ailleurs, +avant notre départ, tu m’as fait entrevoir toute une série de chasses +superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des +Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie +t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du menu +gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la +conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de près, +tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidité du vent? + +--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de +plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il +s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le +comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais une +antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de +tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après +tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu +distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant +une balle dans le cœur. » + +Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur +rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se +défier de périls inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les bords +charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux +nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de +toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. +Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les +eaux avec une vivacité de lézard; en se jouant, ils accostaient les +nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le +district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson +et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad. + +C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si +longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle +parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente +déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est impossible à +tracer; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables, +dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à l'autre, ces marais, +couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac +lui-même; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi +submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les +hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient +les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et +au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut +salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et +la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut +goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup +de fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir +d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci, qui +respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la +balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + +« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le docteur. +L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau du +Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +réussi. + +--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait +propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac; là, +Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à +son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame! Je +voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel +de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et +de perdrix comme en Angleterre! » + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les +inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu des +airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La côte +septentrionale du lac. + + +Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant +qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient alors la +chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste +étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais +cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les terres pendant +l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à +s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale +du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles +d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières s'élevaient +lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les +maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques +poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un +dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces +immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, +et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le +« dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de +piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses +cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, triste +assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente +population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui +s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +déterminées. + +Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec +la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent +contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine +de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles +nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir +courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais +celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabée gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il +lui dit: + +« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà +justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que +le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter! + +--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-là loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils nous +attaquent... + +--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal pour les +recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables! + +--Qui sait? » répondit le docteur. + +Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil; ces +quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; ils +s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence. + +« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très +sérieux. + +Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se +rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le ciel dans +une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un +boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et +hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour +échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l'hydrogène du ballon, qui +ne tarda pas à monter. + +Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner. + +« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à +cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy. + +« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter à nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement à bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les +atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une +troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour des +aéronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu sérieusement, Samuel? + +--Très sérieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans +mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur +crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait +avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur corps dépassait +trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches +resplendissait au soleil; on eut dit des requins ailés, avec lesquels +ils avaient une formidable ressemblance. + +« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et +nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous +encore! + +--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy. + +Le docteur ne répondit pas. + +« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; nous +avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos +armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser? Je me +charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète, +pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne +pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, +et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! » + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à +déchirer. + +« Feu! feu! » s'écria le docteur. + +Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre. + +Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant; mais +ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. +Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe +fracassa l'aile de l'autre. + +« Plus que onze, » dit-il. + +Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord +ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut +un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit +entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua +sous les pieds des trois voyageurs. + +« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le +baromètre qui montait avec rapidité. » + +Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! » + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + +« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe entends-tu?.. +Nous sommes précipités dans le lac! » + +Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une +marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil; la nacelle +n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad. + +« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + +« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + +« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait sa +marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le +vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les +côtes septentrionales du lac. + +« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir. + +--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace +du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin. + +« Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. » + +Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une côte +déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu +élevé, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant +de sommeil. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Rétablissement de l’équilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration complète +du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie +de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au +milieu d'un immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide +s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui +s'étendaient à perte de vue. + +Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du Victoria; +il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste nappe d'eau +allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à +l'horizon, ni continent ni îles. + +Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné +compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au +docteur. + +« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser +le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je +l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner +l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous d'abord. +Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette enveloppe +extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer d'un poids +considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. » + +Le docteur et Kennedy se mirent à l’ouvrage; ils éprouvèrent de grandes +difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très +résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles +du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie +s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez +sensible pour étonner Kennedy. + +« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutumée. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous +ne devions pas être éloignés d'une île. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers; +ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et +si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le +protège, que deviendra-t-il? + +--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +t’éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont +la plus grande partie a été sacrifiée. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. » + +Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes +vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations apprirent +bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets +conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat; +il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de +thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à +eau parfaitement vide; toute la viande sèche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, +sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres +environ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer +son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept mille pieds et +renfermait trente-trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de +gaz; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état; ni la pile +ni le serpentin n'avaient été endommagés. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille +livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, +de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en +embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le +docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il +pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas +imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air +ambiant + +Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids +de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces +divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le +chasseur avait fait bonne chasse; il apportait une véritable charge +d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de +pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque +pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un +foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy, +qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se +composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir +donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart +interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; mais, +hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy + +« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans +l'air. + +--Mais si le vent nous entraîne? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur +le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice +aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette +vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de +nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être +même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes +n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le +but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, --si +nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son +passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous +maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera +certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir +tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, » répondit le chasseur. + +Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il +allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se +trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village +d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, +Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les +marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins +et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces +énormes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre +Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le +gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans +l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris +dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut +emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure. + +Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux +cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. +Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, +fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où +quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à +leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui +sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau +et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins +dissimulées. + +« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être +éloignés du lieu de l'accident. » + +A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles; +il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, +le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait +au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea +devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il +s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant, +l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; prisonnier, en +renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait +bientôt rejoint ses amis; mais rien ne parut, rien ne bougea! C'était à +se désespérer. + +Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village +situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême +atteint par Denham à l'époque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se +sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers +d'interminables déserts. + +« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans +l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. » + +Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria +dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds +un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il +eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence; peut-être +l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, +quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien +une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les +caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un ni l'autre n'eut +le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si +manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule: + +« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu +dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs +attaques » + +Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette +terrible possibilité. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les +habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de +roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère +dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au +docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à +son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la +nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de +l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du +marais et d'une résistance considérable + +Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le +vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque +désespérés. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes +réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son +poste. + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans +danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de +déchirer. + +« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à cent +milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous compromettons la +sûreté de tous. + +--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à +toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité? + +--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. » + +Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément +engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens +inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à +l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait +fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne +l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. +Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et prit +directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras +et s'absorba dans ses tristes réflexions. + +Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + +« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des +hommes d'entreprendre un pareil voyage! » + +Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine. + +« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous +félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions la +main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un +moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de +ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous emporte +avec une irrésistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus +du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées +avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est seul +et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en +envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés +et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter +des souffrances et des tribulations de la pire espèce! Que veux-tu que +devienne notre infortuné compagnon? C'est horrible à penser, et voilà +l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand +il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en +communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir +conservé un mauvais souvenir des premiers Européens. + +--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe +s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! » + +Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils +se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se +jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais +c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur +un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el +Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans +le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la +dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à +l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie +de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres +magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe, +des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable +leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa +comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante +milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa +course. + +« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas +un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le +Sahara? Décidément le ciel est contre nous! » + +Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord +les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et +tournoyer sous l'impulsion des courants opposés. + +Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane +entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle +poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des +hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un +vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le +mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction. + +Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère +s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe +immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; ils +ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des +courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du +gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une +rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les +instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les +tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se +déplaçaient avec fracas; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne +pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages; +ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits +de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens +inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale. + +« Où allons-nous? s'écria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de douter +d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici +retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. » + +Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme +les flots après la tempête; une suite de petits monticules à peine +fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le +Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils +avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de +retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre +devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hésiterai pas à m'y arrêter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le +ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces +malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont +autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les +périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et +des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière +des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon +s'éclaircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que +pas un point n'échappe à notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que +tu n'en sois prévenu. » + +Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle. + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--L’île +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un dernier +cri. + + +Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître? + +Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, déjà fort +élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, +pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son +maître, ses amis étaient sauvés. + +« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans +le Tchad; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et +certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien +naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est +mathématique.» + +Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu +d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement +féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur +lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient +conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon; +il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes +ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être débarrassé de +la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne s'embarrassait guère +d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, tant qu'il fut en plein +lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se +trouvait fort diminuée. + +Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, +tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac +sont hantées par d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de +ces animaux. + +Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne +garçon se sentait invinciblement ému; il craignait que la chair blanche +ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc +qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à +une centaine de brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une +bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui. + +« Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n'est pas loin. +» + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un +corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se crut +perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée; il revint à la +surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d +heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put +surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste +mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus +doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le +milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à +lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, +ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur +proie, mais à la surface même. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux +nègres d'un noir d’ébène; ces Africains le tenaient vigoureusement et +poussaient des cris étranges. + +« Tiens! ne put s'empêcher de s’écrier Joe! des nègres au lieu de +caïmans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages! » + +Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans +se préoccuper de leur présence; les amphibies de ce lac ont +particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu’il ne pouvait +faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer +aucune crainte. + +« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins éloignés +de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme +tombé du ciel! Laissons-les faire! » + +Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une +foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. +Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. +Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son costume; il se +trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il +ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne +laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la +mémoire. + +« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas +le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le Victoria +vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à +mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. » + +Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle +devenait familière; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un +festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, +le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des +meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la +façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions. + +Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case +entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez +inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de ce +sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position +quand il fut enfermé dans sa cabane. + +Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de +fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des chœurs hurlés +accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée +de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles +de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre +circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges +cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort +déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait +stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée sauvage, au +milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur +patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. +D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet! +Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs +humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas +jusqu'à manger l'adoré! + +Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, +la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil +assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, +si une humidité inattendue n'eût réveillé le dormeur. + +Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe +en eut jusqu'à mi-corps. + +« Qu'est-ce là? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau supplice +de ces nègres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou! » + +Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva +où? en plein lac! D'île, il n'y en avait plus! Submergée pendant la +nuit! A sa place l'immensité du Tchad! + +« Triste pays pour les propriétaires! » se dit Joe, et il reprit avec +vigueur l’exercice de ses facultés natatoires. + +Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le +brave garçon; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la +solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent +recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes. + +Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était +une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies +s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide, +se laissa dériver. + +« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son +métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me +venir en aide. » + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux +qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre +poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y +grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les +premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions +équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches +de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de +caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; on eût +dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des reptiles; sous +les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe +éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s'élança à terre +au milieu des sifflements de la bande. + +« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il. + +Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient +fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de +voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant +sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il +évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un +mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine. + +Que de fois ses regards se portèrent en l'air! Il espérait apercevoir +le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette +journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître; il +lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si +philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à +le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou +des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme; et cependant, +suivant son estime, il s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. +Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'épines +dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et +ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. +Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il +résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes: mouches, +moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la +terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du +peu de vêtements qui le couvraient; les insectes avaient tout dévoré! +Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au +voyageur fatigué; pendant ce temps, les sangliers, les buffles +sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez dangereux faisaient rage +dans les buissons et sous les eaux du lac; le concert des bêtes féroces +retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa résignation et +sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du +dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa +couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête +monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe +sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa +répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce +bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir +mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un +entêtement dont il ne pouvait se rendre compte; il n'avait plus le +sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une puissance +supérieure au désespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins résigné +que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement une liane +autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque +pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un +bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin. + +« Où peut être le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du nord! +Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura procédé à une +nouvelle installation pour rétablir l'équilibre; mais la journée d'hier +a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas impossible +qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. +Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je +me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a +parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux? Il y en a +qui en sont revenus, que diable!... Allons! courage! » + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en +pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages; il s'arrêta à +temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs +flèches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de +ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, +lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut +le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent +pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre! +impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance: +son maître était à sa recherche! son maître ne l'abandonnait pas! Il +lui fallut attendre le départ des noirs; il put alors quitter sa +retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de +l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, mais +plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! Un vent +violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse! + +Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de +l'infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour; il +n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt +sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où la +force lui manquerait et où il faudrait mourir. + +En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue +depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue tenace; +malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit +enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques minutes +plus tard il en avait jusqu'à mi-corps. + +« Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... » + +Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour +le retenir!.. Il comprit que c'en était fait de lui!... Ses yeux se +fermèrent. + +« Mon maître! mon maître! à moi!... » s'écria-t-il. + +Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la +nuit. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement à l’horizon.--Une troupe d’arabes.--La +poursuite.--C’est lui!--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une balle +de Kennedy.--Manœuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé. + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant +de la nacelle, il ne cessait d’observer l'horizon avec une grande +attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + +« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou +animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils +s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui +viendrait nous repousser au nord? » + +Il se leva pour examiner l'horizon. + +« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de bœufs sauvages. + +--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis +rien reconnaître. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose +d’extraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une manœuvre +de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des cavaliers! +regarde! » + +Le docteur observa avec attention le groupe indiqué. + +« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou +de Tibbous; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais nous +avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. » + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des +cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d’entre eux +s'isolaient. + +« C’est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien +savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les +dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous marchons +avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux +qui puissent soutenir un pareil train. » + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit: + +« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se +gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur chef les +précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela +est nécessaire, je m'élèverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque +chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à +l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre +que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une chasse à +l'homme! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec émotion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. » + +Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui +filaient cependant avec une prodigieuse vélocité. + +« Samuel! Samuel! s'écria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à +regarder. + +« Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! » s'écria ce dernier. + +« Lui » disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + +« C'est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans quinze, +nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prévenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas +éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? » + +Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à +terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre. + +« Il nous a vus, s'écria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le courageux +garçon! Hourra! » fit le chasseur qui ne se contenait plus. + +Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus +rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une +panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à leur +poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas derrière +eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils n'étaient pas à +vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de +sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une +balle et le précipita à terre. + +Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit +sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du Victoria; +l'autre continua sa poursuite. + +« Mais que fait Joe? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient dans +la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence! Ah! le +brave garçon! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes! Nous ne +sommes plus qu'à deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de côté. + +--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. » + +Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de +Kennedy. + +« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! » + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de +la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa. + +« Attention! dit Samuel à Kennedy. + +--Je suis prêt. + +--Joe! garde à toi!... » cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière +du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné; +l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait + +« Jette, cria le docteur à Kennedy. + +--C'est fait » + +Et le Victoria, délesté d’un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à +cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations +qu'elle eut à décrire; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, +et grimpant avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons +qui le reçurent dans leurs bras. + +Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait +de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait rapidement. + +« Mon maître! Monsieur Dick! » avait dit Joe. + +Et succombant à l’émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant +que Kennedy, presque en délire, s'écriait: + +« Sauvé! sauvé! + +--Parbleu! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilité. + +Joe était presque nu; ses bras ensanglantés, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses +blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, il +serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à raconter son +histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un +profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, +au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête; et après +avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis +l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de +longitude. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de l’ouest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit prés d’Agbadès. + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le docteur +et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir +vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures. + +Voilà le remède qu’il lui faut, dit Fergusson; la nature se chargera de +sa guérison. » + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le Victoria +fut entraîné vers l'ouest. + +Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs cultivés, +sur de petits échafaudages destinés à les préserver de l'invasion des +souris et des termites. + +Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste +place des exécutions; au centre se dresse l’arbre de mort; le bourreau +veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immédiatement +pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire: + +« Voilà que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute +réjouie à travers les rideaux de la tente. + +--Voilà notre brave ami! s'écria le chasseur, notre sauveur! Comment +cela va-t-il? + +--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement! Jamais +je ne me suis si bien porté! Rien qui vous rapproche un homme comme un +petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad! n'est-ce pas, +mon maître? + +--Digne cœur! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre +sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette +façon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy. + +--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car le +Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en +tirer. + +--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, +vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà +tous les trois en bonne santé? Par conséquent, dans tout cela, nous +n'avons rien à nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a pas +à y revenir. + +--Entêté! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie +grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu +son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac européen. » + +L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, +dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé +depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie +habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs fois +la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son +maître que du sien; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, +il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans +le marais, il jeta un dernier cri de désespoir. + +« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient +à vous. Je me mis à me débattre. Comment? je ne vous le dirai pas; +j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, +quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout de corde +fraîchement coupée; je me permets de faire un dernier effort, et, tant +bien que mal, j'arrive au câble; je tire; cela résiste; je me hale, et +finalement me voilà en terre ferme! Au bout de la corde je trouve une +ancre!... Ah! mon maître! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du +salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je la reconnais! +une ancre du Victoria! vous aviez pris terre en cet endroit! Je suis la +direction de la corde qui me donne votre direction, et, après de +nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes forces +avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en +m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. +Là dans un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des +moments dans l'existence où tout le monde sait monter à cheval, +n'est-il pas vrai? Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur +le dos de l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à +toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas +vues, ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs +ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève! J'arrive à la limite des +terres cultivées. Bon! le désert! cela me va; je verrai mieux devant +moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le Victoria +m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois heures, +je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! quelle +chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce +qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même! Et cependant, s'il le +peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer! Mon cheval tombait +de lassitude; on me serre de prés; je m'abats; je saute en croupe d'un +Arabe! Je ne lui en voulais pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas +rancune de l'avoir étranglé! Mais je vous avais vus!.. et vous savez le +reste. Le Victoria court sur mes traces, et vous me ramassez au vol, +comme un cavalier fait d’une bague. N'avais-je pas raison de compter +sur vous? Eh bien! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est +simple. Rien de plus naturel au monde! Je suis prêt à recommencer, si +cela peut vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc +pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire +d'affaire! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses +comme elles se présentent. » + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une +longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un +amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une ville. Le +docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le +Damerghou. + +« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se +sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait +suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous +rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit +l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquiète pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand +désert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espère. + +--Mais où prétends-tu t'arrêter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville +mystérieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième +degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse +nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à +parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, répondit Joe; vous-même, mon maître, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller +d'une façon indiscrète. » + +Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la fatigue +avait peu de prise, demeura à son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême +rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes +nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient même quatre +mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les autruches +bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts +d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; après l'aridité du +désert, la végétation reprenait son empire. C'était le pays des +Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi +que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée; +quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un blanc +rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et reconnut +qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en +ruines à l'époque où la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles +au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez +tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un +vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John et Richard +Lander. + + +La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait sur +le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées +infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait vers le sud. +Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à Mourzouk, souvent +battue par le pied des chameaux, arrivèrent au soir par 16° de latitude +et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent quatre-vingts milles +d'une longue monotonie. + +Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui +n'avaient reçu qu'une préparation sommaire; il servit au souper des +brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le +docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune, +presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria s'éleva à +une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traversée nocturne +de soixante milles environ, le léger sommeil d'un enfant n'eût même pas +été troublé. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, +vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement +éloignée. + +La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée +des deux ballons. + +« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu; elle +ne vaut pas le bâtiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit que +le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit +fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition +de gaz; ce n'est pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est +appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me maintenir, +je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien de +nous presser, en évitant même les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la côte? demanda Joe. + +--Quelle côte, mon garçon? Savons-nous donc où le hasard nous conduira; +tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à +quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir? + +--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville +mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui +serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette +caravane.» + +Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste +agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit sac +destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on +puisse compter dans le désert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent +rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec +intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les +connaît dans le pays sous le nom de « mehari. » + +Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses +compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine +contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons +chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, +et à gagner les puits épars dans cette immense solitude. + +« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux +instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen serait +désorienté, ils n'hésitent jamais; une pierre insignifiante, un +caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur +suffit pour marcher sûrement; pendant la nuit, ils se guident sur +l'étoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se +reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi jugez du temps +qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents +milles. » + +Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui +devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de +longitude [Le zéro du méridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degré. + +Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber avec +une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui +composaient uniquement la surface du pays; la végétation y reparaissait +avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme +des bonnets arméniens; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce +qu’il fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que +les pintades et les bécassines sillonnaient de leur vol; çà et là un +torrent impétueux coupait les routes; les indigènes le traversaient en +se cramponnant à une liane tendue d'un arbre à un autre; les forêts +faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators, +hippopotames et rhinocéros. + +« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur; la contrée se +métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la +végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard. +Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le Niger a +semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de +la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer +les fleuves au milieu des grandes villes! » + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de +huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale. + +« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, +auquel la superstition païenne donna une origine céleste; comme lui, il +préoccupa l’attention des géographes de tous les temps; comme celle du +Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les voyageurs +entraînés purent à peine en saisir les curieux contours. + +« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin +de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, +et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait +presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « +le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés +au-dessous de Gao; puis il pénétra au sein de ces contrées inexplorées +que le Niger renferme dans son coude, et, après huit mois de nouvelles +fatigues, il parvint à Tembouctou; ce que nous ferons en trois jours à +peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et +de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous +indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve +et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les +déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui +assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant +d'autres infortunés. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de +Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la Société +africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq +cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de +Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 +avec son beau-frère Anderson, Scott le dessinateur et une troupe +d’ouvriers; il arrive à Gorée; s'adjoint un détachement de trente-cinq +soldats, revoit le Niger le 19 août; mais alors, par suite des +fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclémences du +ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze vivants de +quarante Européens; le 16 novembre, les dernières lettres de Mungo-Park +parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un +trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre +l’infortuné voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du +fleuve, et que lui-même fut massacré par les indigènes. + +--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître le +fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une +expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre +résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique +occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva +le premier aux sources du Niger; d'après ses documents, la source de ce +fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur. + +--Facile à sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est +immédiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par +une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer +au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à +quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger +à se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je veux +parler du Français René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et +en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; le 3 +août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne put +reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après; il se joignit +alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, atteignit le +Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, s'embarqua sur le +fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 avril. Un +autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, +avaient peut-être vu cette ville curieuse; mais René Caillié devait +être le premier Européen qui en ait rapporté des données exactes; le 4 +mai, il quitta cette reine du désert; le 9, il reconnut l'endroit même +où fut assassiné le major Laing; le 19, il arriva à El-Araouan et +quitta cette ville commerçante pour franchir, à travers mille dangers, +les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les régions +septentrionales de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28 +septembre, il s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgré cent +quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest +au nord. Ah! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le +plus intrépide voyageur des temps modernes; à l'égal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être; néanmoins, nous +devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, parmi les +voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de son courage]. + +--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie +en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre! +Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais +concevait la même entreprise et la tentait avec autant de courage, +sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de +Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la côte ouest dans le golfe +de Bénin; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans +Boussa les documents relatifs à la mort du premier, arriva le 20 août à +Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les +mains de son fidèle domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intéressé. + +--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; il +offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frère John, second enfant +de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à 1831, ils +redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son embouchure, le +décrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun? demanda Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle +inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, +ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui +n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense! » + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur Barth.--Décadence.--Où +le Ciel voudra. + + +Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à +donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. +Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du nord-est qui +soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de Tembouctou. + +Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit +comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe +largement épanouie; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une +fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême aridité; les plaines +incultes succèdent aux champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes +terrains couverts de genêts; toutes les espèces d'oiseaux d'humeur +aquatique, pélicans, sarcelles martins-pêcheurs, vivent en troupes +nombreuses sur les bords des torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs +tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, +trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux +cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un +magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne +des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence +basaltique; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le +ciel assombri; on eut dit les ruines légendaires d'une immense ville du +moyen âge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers +glaciales en présentent au regard étonné. + +« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir +dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si +lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur +les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. +Mais il me semble que notre direction change. Bon! les lutins de +l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit vent de +sud-est qui va nous remettre en bon chemin. » + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de +torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du +Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, +ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la route +de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre +jusqu’à Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici +entre deux rives riches en crucifères et en tamarins; les troupeaux +bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes +herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence. + +De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de +Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres; bientôt un amphithéâtre de +maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses et les +toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les contrées +environnantes. + +« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici! + +Alors vous êtes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchanté, mon garçon. + +--Bon, tout est pour le mieux, » + +En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, +qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de +philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth +lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +désert; rien aux alentours; à peine quelques graminées, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant à l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement de +billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau; les +rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de huttes +de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là carrées; sur les +terrasses sont nonchalamment étendus quelques habitants drapés dans +leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à la main; de femmes +point, à cette heure du jour. + +« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours +des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est +bien déchue de son ancienne splendeur! Au sommet du triangle s'élève la +mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries soutenues par des +arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du quartier de +Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons à deux étages. +Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant, +et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés. + +--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville était +plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de +convoitise générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux +Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand centre de +civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle +une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrepôt +de commerce de l'Afrique centrale. » + +La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie; elle +accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont; d'immenses +décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la +colline du marché les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps +d’observer ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par le vent +du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou +ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + +« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! répliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, +et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garçon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte +jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes +trop lourds. + +--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître! A rester toute +la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et +l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au +retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur; mais +attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous réserve? Nous sommes +encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte +d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la merci +de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive +entre Sierra-Leone et Portendick; il y a là une certaine étendue le +pays où nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantée nous portons au +sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles +n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui +en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. +» + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, +pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à soixante milles +dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les +bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + +CHAPITRE XL + +Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de Ségo.--Changement +de vent.--Regrets de Joe. + + +Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches +étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient +quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en faire un +relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait toujours. +Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en +quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il +abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la +déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées de +l'aérostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent +à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses +calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! Là, on serait +perdu. + +D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le +sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra +que la fin de la pluie amènerait un changement dans les courants +atmosphériques. + +Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par +cette réflexion de Joe: + +« Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, +ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! répondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au +cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! c’est une nuée! + +--Eh bien? + +--Mais une nuée de sauterelles. + +--Ça, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et +tu en jugeras par tes propres yeux. » + +Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur +le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces +sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés, +les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de +plonger la campagne dans la plus profonde stérilité. + +« Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une +sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore +que la grêle par ses dévastations. + +--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson; quelque. +fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons +même pour arrêter le vol de ces insectes; mais les premiers rangs, se +précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le +reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces +contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages; les +indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec +plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» +ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter. + +Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place +des bouquets d'arbres isolés; sur les bords du fleuve, on distinguait +quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une +grande île apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa +mosquée de terre, et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de +nids d'hirondelles accumulés sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, +de mimosas et de dattiers perçaient entre les maisons; même à la nuit, +l'activité paraissait très grande. Jenné est en effet une ville fort +commerçante; elle fournit à tous les besoins de Tembouctou; ses barques +sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, y transportent +les diverses productions de son industrie. + +« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais +tenté de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver plus d'un +Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de +locomotion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent. + +--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère +tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun +usage; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus favorable +à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil +éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable +aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées mauresques, et au +va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les +divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne +virent; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et +les inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu. + +« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sénégal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout à fait encore; à la rigueur, si le Victoria venait à nous +manquer, nous pourrions gagner des établissements français! Mais +puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte +occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'était le plaisir +de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de +l'Afrique; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté. + +--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous +n'avons pas traversé! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai +plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voilà qui aurait donné du +poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme +d'or par auditeur, je me serais composé une jolie foule pour m'entendre +et même pour m'admirer! + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, Vincent, +Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes difficiles.--Les armes de +Kennedy.--Une manœuvre de Joe.--Halte au-dessus d'un forêt. + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement étendues se changeaient en +collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à +franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du Sénegal +et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, soit à la +baie du cap Vert. + +Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces nègres barbares; ce climat funeste dévora la +plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc +plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée +inhospitalière. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +manière sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua à monter et à +descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient déjà; +il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son +enveloppe détendue. + +Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque. + +« Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le +taffetas. + +--Comment empêcher cette fuite + +--C'est impossible. Allégeons-nous; c’est le seul moyen; jetons tout ce +qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort +dégarnie. + +--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.» + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait +les cordes du filet; de là, il vint facilement à bout de détacher les +épais rideaux de la tente, et il les précipita au dehors. + +« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il y +a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez +discrets sur l'étoffe. » + +Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il +se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette +enveloppe. + +--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable; +je veux à tout prix éviter une halte dans ces parages; les forêts dont +nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sûres. + +--Quoi! des lions, des hyènes? fit Joe avec mépris. + +--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient +en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont précédés; puis les Français, qui +occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les +peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des +reconnaissances ont été poussées fort avant dans le pays; des +officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapporté des +documents précieux de leurs expéditions. Ils ont exploré ces contrées +formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le pillage n'ont +plus laissé que des ruines. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se +disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre +contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la +destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent la +Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent le pays +de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la ville +de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus au nord +et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords +du fleuve; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui +pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint +jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et +ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta +continuer leurs rapines et leurs massacres; or, voici les contrées dans +lesquelles il s'est enfui et réfugié avec ses hordes de bandits, et je +vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je +prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà. + +--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela +de gagné. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, une +chose m'inquiète. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque +je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en +produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son +navire; je ne m'en séparerai pas sans peine! Il n'est plus ce qu'il +était au départ, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! Il nous a +rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur de +l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il +nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. +Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont +tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa +lunette; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les +franchir. + +--Ne pourrait-on les éviter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu’elles occupent: près +de la moitié de l'horizon! + +--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; elles +gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. » + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité +extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le Victoria +vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les +heurter. + +« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le +nécessaire pour un jour. + +--Voilà! dit Joe + +--Le ballon se relève-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne +quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. » + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire +qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les dominer; il +s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on n'en +conserva que quelques pintes; mais cela fut encore insuffisant. + +« Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voilà! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour! +Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. » + +Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la +crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez +droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle +s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs. + +« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre +ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pèse. » + +Le ballon fut encore délesté d’une cinquantaine de livres; il s'éleva +très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de +la ligne des montagnes. La situation était effrayante; le Victoria +courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il allait se mettre en +pièces; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle était presque vide. + +« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! répondit le chasseur avec émotion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter +la vie. + +--Nous approchons! s'écria Joe, nous approchons! » + +Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire +à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb. + +Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur +s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un +peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait +inévitablement se briser. + +« Kennedy! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes +perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! » + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle. + +« Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! » fit le docteur. + +La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de +pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre +déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni; +elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui criaient sous son +passage, + +« Nous passons! nous passons! nous sommes passés! » cria une voix qui +fit bondir le cœur de Fergusson. + +L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la +nacelle; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de +la totalité de son poids; il était même obligé de le retenir fortement, +car il tendait à lui échapper. + +Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons. + +« Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous; +c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela depuis +l'affaire de l'Arabe! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous +sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de +prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous voir vous en séparer. » + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu'à descendre; cela lui était facile; il se +retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. +Le terrain semblait convulsionné; il présentait de nombreux accidents +fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait +plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le +docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au lendemain. + +« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il. + +--Ah! répondit Kennedy, tu te décides enfin? + +--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à +exécution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. » + +Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + +« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous répète qu’il serait dangereux de nous séparer. +D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. » + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à +s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises; le vent tomba avec le +soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de +verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores. + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le quart +de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors de +portée. + + +Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la +hauteur des étoiles; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du +Sénégal. + +« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé +sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni pont ni +barques, il faut à tout prix le passer en ballon; pour cela, nous +devons nous alléger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se +décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je +réclame cet honneur. + +--Par exemple! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la +côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! répliqua Joe. + +--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voilà qui est parlé, fit Joe; une petite promenade ne nous fera pas +de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier +moyen pour alléger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaître. + +--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons là près de neuf cents livres bien +lourdes à traîner par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne l’obtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste +de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous transporter tous +les trois avec le peu d'objets qui nous restent; nous ferons à peine un +poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je +tiens à conserver. + +--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous +en pareille matière; tu es le seul juge de la situation; dis-nous ce +que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon maître. + +--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, +il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! répliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! » fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce par +pièce; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, +et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau; il ne fallut +pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour arracher les +récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils étaient fortement +encastrés; mais Kennedy était si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si +ingénieux, qu'ils en vinrent à bout; ces diverses pièces furent +successivement jetées au dehors, et elles disparurent en faisant de +vastes trouées dans le feuillage des sycomores. + +« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! » + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se +rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant aux +tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur +extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même de +la soupape. + +Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse; les pieds nus, +pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et +malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de +l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à cette +surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui retenaient les +tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et furent retirés par +l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement refermé au moyen d'une +forte ligature. + +Le Victoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air +et tendit fortement la corde de l’ancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de +grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + +« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais prendre +le premier quart; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à quatre +heures, Kennedy réveillera Joe; à six heures, nous partirons, et que le +ciel veille encore sur nous pendant cette dernière journée! » + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi +rapide que profond. + +La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier +quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine +l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait +ses regards autour de lui; il surveillait avec attention le sombre +rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la +vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait à +s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté +tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus +vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble fuir devant +les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne +comptait plus sur son ballon d'une façon absolue; le temps était passé +où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indéterminées dans ces vastes forêts; il crut même voir un feu rapide +briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa lunette de +nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se fit même comme +un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination; il écouta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart étant alors écoulé, +il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit +place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il +avait de la peine à tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, et se mit +à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu régnait autour de loi; un vent léger agitait +la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le +chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui; il voulut y +résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans la nuit +quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant à +la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie? Il ne put s'en +rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un +pétillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur +sa figure. La forêt était en flammes. + +« Au feu! au feu! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement. + +Ses deux compagnons se relevèrent. + +« Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... » + +En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment +illuminé. + +« Ah! les sauvages! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour +nous incendier plus sûrement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! » dit le docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois mort se +mêlaient aux gémissements des branches vertes; les lianes, les +feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans +l'élément destructeur; le regard ne saisissait qu'un océan de flammes; +les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs +branches couvertes de charbons incandescents; cet amas enflammé, cet +embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se +crurent enveloppés dans une sphère de feu. + +« Fuyons! s'écria Kennedy! à terre! c'est notre seule chance de salut! +» + +Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées; mais +le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans +les airs. + +Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes +détonations d'armes à feu; le ballon, pris par un courant qui se levait +avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il était quatre heures du matin. + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dévasté.--Vent modéré.--Le +Victoria baisse--Les dernières provisions.--Les bonds du +Victoria.--Défense à coups de fusil.--Le vent fraîchit,--Le fleuve du +Sénégal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversée du fleuve. + + +« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, +dit le docteur, nous étions perdus sans ressources. + +Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe; on se +sauve alors, et rien n’est plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas descendre +sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! » + +La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent +apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du +burnous flottant; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de +longs mousquets; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et +ardents la direction du Victoria, qui marchait avec une vitesse +modérée. + +A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colère et les menaces se lisaient sur leurs +figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais +hérissée; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces +rampes adoucies qui descendent au Sénégal. + +« Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches +marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au +milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de +ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux +gaillards! + +--Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées! +voilà leur ouvrage; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont +apporté l'aridité et la dévastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous +parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur +en portant ses yeux sur le baromètre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer +nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien de +ne pas les avoir semées sur notre route. + +--Ma carabine! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. » + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantité suffisante. + +« A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il à Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes à la merci du ballon. + +--Cela est fâcheux, reprit Kennedy; le vent est assez médiocre, et si +nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, +depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue. + +--Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les +démonter les uns après les autres. + +--Oui-da! répondit Fergusson; mais ils seraient à bonne portée aussi, +et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de leurs +longs mousquets; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle +serait notre situation. » + +La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du +matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans +l'ouest. + +Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait à baisser sensiblement; depuis son départ, il avait déjà +perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné +d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui fallait +compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces +hurlements: + +« Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, répondit Fergusson. + +--Diable! » pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de +mousquets éclata dans les airs. + +« Trop loin, imbéciles! s'écria Joe; il me paraît bon de tenir ces +gredins-là à distance. » + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu; le Talibas +roula à terre; ses compagnons s'arrêtèrent et le Victoria gagna sur +eux. + +« Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur; +et ils y réussiront, si nous descendons encore! Il faut absolument nous +relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous débarrasserons! + +--Voilà, Monsieur! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris +des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria redescendait +avec rapidité; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe. + +Bientôt la nacelle vint raser le sol; les nègres d'Al-Hadji se +précipitèrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, à peine eut-il touché terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + +« Nous n'échapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre +dernière ancre, puisqu'il le faut! » + +Joe arracha les baromètres, les thermomètres; mais tout cela était peu +de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la +terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents +pas de lui. + +« Jette les deux fusils! s'écria le docteur. + +Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le +Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une énorme +étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol. + +Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des +enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient +reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. Le +Victoria s'épuisait, se vidait, s’allongeait; son enveloppe devenait +flasque et flottante; les plis du taffetas distendu grinçaient les uns +sur les autres. + +« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! » + +Joe ne répondit pas, il regardait son maître. + +« Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à +jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous pouvons +nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de +la nacelle; elle tomba au moment où l'aérostat allait définitivement +s'abattre. + +« Hourra! hourra! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté +remontait à trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre à terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila +rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut +une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la +dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre par le +nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accrochés au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria: + +« Le fleuve! le fleuve! le Sénégal! » + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +étendue; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite +et un endroit favorable pour opérer la descente. + +« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés! » + +Mais il ne devait pas en être ainsi; le ballon vide retombait peu à peu +sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de +longues pentes et des plaines rocailleuses; à peine quelques buissons, +une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'étendue; au dernier, il s'accrocha par la +partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre +isolé au milieu de ce pays désert. + +« C'est fini, fit le chasseur. + +--Et à cent pas du fleuve, » dit Joe. + +Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses +deux compagnons vers le Sénégal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé; +arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas une +barque sur la rive; pas un être animé. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens +pétrifiés au milieu des eaux. + +L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente; Kennedy ne put +retenir un geste de désespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria: + +« Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il +ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée +hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat. + +« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; ne +perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette +herbe sèche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de l'air +chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut +empilée prés du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en +le coupant dans sa partie inférieure; il eut soin préalablement de +chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape; puis il +empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; une +chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à +diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +raréfiant; aussi le Victoria commença à reprendre sensiblement sa forme +arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les soins du +docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil. + +Il était alors une heure moins le quart. + +En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas; +on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse. + +« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein +air! + +--Voilà, Monsieur. » + +Le Victoria était aux deux tiers gonflé. + +« Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà. + +--C'est fait, » répondit le chasseur. » + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa +tendance à s'enlever. Les Talibas approchaient; ils étaient à peine à +cinq cents pas. + +« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon maître! n'ayez pas peur! » + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité +d'herbe. + +Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, +s'envola en frôlant les branches du baobab. + +« En route! » cria Joe. + +Une décharge de mousquets lui répondit; une balle même lui laboura +l'épaule; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus à terre. + +Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de +l'aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il décrivit d'inquiétantes oscillations, pendant que +l'intrépide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides +voyageurs descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve. + +Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur +étonnement quand ils virent ce ballon s'élever de la rive droite du +fleuve. Ils n'étaient pas éloignés de croire à un phénomène céleste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de vaisseau, +connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse tentative du +docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite compte de +l'événement. + +Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis +aéronautes retenus à son filet; mais il était douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le fleuve, +et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où le +Victoria s'abattait à quelques toises de la rive gauche du Sénégal. + +« Le docteur Fergusson! s'écria le lieutenant. + +--Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. » + +Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le +ballon à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme +une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les +cataractes de Gouina. + +« Pauvre Victoria! » fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses deux +amis s'y précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le procès-verbal.--Les établissements français.--Le poste +de Médine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frégate anglaise.--Retour à +Londres. + + +L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée +par le gouverneur du Sénégal; elle se composait de deux officiers, MM. +Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de +vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils +s'occupaient de reconnaître la situation la plus favorable pour +l'établissement d'un poste à Gouina, lorsqu'ils furent témoins de +l'arrivée du docteur Fergusson. + +On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont +furent accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler +par eux mêmes l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les +témoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrivée aux cataractes de Gouina. + +« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, » répondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du +fleuve; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions +en abondance. Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal +qui figure aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de +Londres: + +« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de +Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombé à quelques +pas de nous dans le lit même du fleuve, et, entraîné par le courant, +s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi nous avons +signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus nommés, +pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de Gouina, le 24 mai +1862. + +« SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. » + +Ici finit l’étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves +compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages; ils se trouvaient +avec des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les +rapports sont fréquents avec les établissements français. + +Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même +mois, ils atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord +sur le fleuve. + +Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux +toutes les ressources de leur hospitalité; le docteur et ses compagnons +purent s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur +le Basilic, qui descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure. + +Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le +gouverneur les reçut magnifiquement; ils étaient complètement remis de +leurs émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui +voulait l'entendre: + +« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est +avide d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; cela +devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du +Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts d'ennui! » + +Une frégate anglaise était en partance; les trois voyageurs prirent +passage à bord; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le +lendemain à Londres. + +Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de +Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy repartit +aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine; il avait hâte de +rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que +nous avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à +leur insu. + +Ils étaient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de +Géographie le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour +lui et ses deux compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la +plus remarquable exploration de l'année 1862. + +-------- + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de +constater de la manière la plus précise les faits et les relèvements +géographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce +aux expéditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de l’Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les propres +découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise +entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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