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diff --git a/old/4548-8.txt b/old/4548-8.txt new file mode 100644 index 0000000..df000ae --- /dev/null +++ b/old/4548-8.txt @@ -0,0 +1,12263 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cinq Semaines En Ballon + +Author: Jules Verne + +Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4548] +Release Date: October, 2003 +First Posted: February 7, 2002 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + + + + +Produced by Charles Aldarondo + + + + + + + + + + +CINQ SEMAINES EN BALLON + +BY JULES VERNE + +VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel +Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un +fataliste convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts. + + + + + +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à +la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo +place, 3. Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables +collègues une importante communication dans un discours fréquemment +interrompu par les applaudissements. + +Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases +ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines +périodes: + +« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a +remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes +des autres), « par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des +découvertes géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur +Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à +son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle +réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions +éparses de la cartologie africaine (véhémente approbation), et si +elle échoue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un +des plus audacieuses conceptions du génie humain! (Trépignements +frénétiques.) » + +--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes +paroles. + +--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les +plus expansifs de l'auditoire. + +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans +toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna +singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des +séances en fut ébranlée. + +Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces +intrépides voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les +cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou +moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux incendies. aux +tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynésie! Mais rien ne put comprimer +les battements de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis +M..., et, de mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau +succès oratoire de la Société royale géographique de Londres Mais, +en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux +paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de « +the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité +d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur +Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents +livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la +somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise. + +L'un des membres de la Société interpella le président sur la +question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas +officiellement présenté. + +« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir +Francis M ... + +--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par +ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire! + +--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore +apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier! + +--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix +malicieuse. + +--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave +Société. + +--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplenlent sir Francis +M ... + +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas +le moins du monde ému d'ailleurs. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de +constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par +une coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux +traits réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de +l'homme prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus +intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; +ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec +l'aplomb du grand marcheur. + +La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et +l'idée ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la +plus innocente mystification. + +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment +où le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il +se dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, +debout, fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de +la main droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot: + +« Excelsior! » + +Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, +jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour +cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. +Le discours de sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le +docteur se montrait à la fois sublime, grand, sobre et mesuré; il +avait dit le mot de la situation: + +« Excelsior! » + +Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama +l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings +of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société +Royale Géographique de Londres.]. + +Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se +dévouer? + +Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine +anglaise, avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux +dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui +paraît n'avoir jamais connu la crainte, annonça promptement un +esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension +remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre, +une adresse peu commune à se tirer d'affaire; il ne fut jamais +embarrassé de rien, pas même de se servir de sa première fourchette, +à quoi les enfants réussissent si peu en général. + +Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises +hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les +découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il +rêva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des +Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson +Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien +occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez! Il +approuva souvent les idées du matelot abandonné; parfois il discuta +ses plans et ses projets; il eût fait autrement, mieux peut-être, +tout aussi bien, à coup sûr! Mais, chose certaine, il n'eût jamais +fui cette bienheureuse île, où il était heureux comme un roi sans +sujets....; non, quand il se fût agi de devenir premier lord de +l'amirauté! + +Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa +jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en +homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive +intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique +et en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine +et d'astronomie. + +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux +ans, avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps +des ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; +mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu +de commander, il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, +moitié chassant, moitié herborisant, il remonta vers le nord de la +péninsule indienne et la traversa de Calcutta à Surate. Une simple +promenade d'amateur. + +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en +1845 à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette +mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la +Nouvelle-Hollande. + +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais +possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le +capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent +américain du détroit de Behring au cap Farewel. + +En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la +constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à +son aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du +parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté, +dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche +improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à +toute heure de la nuit. + +Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable +voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie +des frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de +curieuses observations d'ethnographie. + +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le +plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à +un penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille +exemplaires par jour, et suffit à peine à plusieurs millions de +lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût +membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés royales +géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de Royal +Polytechnic Institution, où trônait son ami le statisticien Kokburn. + +Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, +dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles +parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en +a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des +rayons? Ou bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les +pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à une +ligne près? + +Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant +de l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux +employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir. + +On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de +visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures +où l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, +par hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au +lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans +qu'il songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, +enchanté du lac de Genève. + +Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois +pendant ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En +cela, d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes +raisons de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme +très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se +disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le +monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la +route dirige. + +« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin +qui me poursuit. » + +On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit +les applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces +misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il +trouvait toute simple la proposition qu'il avait adressée au +président sir Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l’effet +immense qu'elle produisit. + +Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans +Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; +la dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du +personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas +n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson +lui-même. + +Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux +célèbres voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. +On but à leur santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce +qui est très anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, +Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, +Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, +Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, +Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, +Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, +Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier, +Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, +Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, +Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, +Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, +Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, +Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, +Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath, +Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi, +Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, +Veyssière, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, +Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son +incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et +compléter la série des découvertes africaines. + + + + + + +CHAPITRE II + +Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants. + + + + + +Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph +publiait un article ainsi conçu: + +« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un +Œdipe moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de +soixante siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les +sources du Nil, fontes Nili quœrere, était regardé comme une +tentative insensée, une irréalisable chimère. » + +« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par +Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses +intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au +bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte +des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la +civilisation moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a +encore pu parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que +doivent tendre tous les efforts. » + +« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être +renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont +nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. » + +« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien +informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de +Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la +Providence seule il est réservé de le connaître. » + +« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier +officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux +mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de +l'entreprise. + +« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est +sans précédents dans les fastes géographiques. » + +Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il +souleva d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson +passa pour un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, +qui, après avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » +les Iles Britanniques. + +Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « +Bulletins de la Société Géographique », elle raillait +spirituellement la Société Royale de Londres, le Traveller's club et +l'esturgeon phénoménal. + +Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, +réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. +Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se +rendait garant de l'intrépidité de son audacieux ami + +Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du +voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu +une commande importante de taffetas pour la construction de +l'aérostat; enfin le gouvernement britannique mettait à la +disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet + +Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations +éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans +les Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article +remarquable fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, +de la géographie, de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. +Malte-Brun »; un travail minutieux publié dans « Zeitschrift für +Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra +victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la +nature des obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion +par la voie aérienne; il blâma seulement le point de départ; il +indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où James +Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil. +D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur +Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. + +Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle +gloire réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur +en plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant +qu'il serait en si bon chemin. + +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de +recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques +» jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales +de la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary +intelligencer, » qui ne relatât le fait sous toutes ses formes. + +Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, +1° sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur +le voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui +serait entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir +s'il réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités +ou les improbabilités du retour du docteur Fergusson On engagea des +sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses +d'Epsom. + +Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent +les yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se +douter qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des +renseignements précis sur son expédition. Il fut aisément abordable +et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se +présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa +tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. + +De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des +ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter +aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet +égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus +activement que jamais des préparatifs de son voyage. + + + + + + +CHAPITRE III + +L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à +Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe +peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages +d'un aérostat.--Le secret du docteur Fergusson. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un +alter ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement +identiques. + +Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament +distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et +même cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire. + +Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, +ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près +d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » +[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un +pêcheur, mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de +moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu +coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un +merveilleux tireur à la carabine; non seulement il tranchait des +balles sur une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés +si égales, qu'en les pesant ensuite on ne pouvait y trouver de +différence appréciable. + +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert +Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére +»; sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit +pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une +force herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des +yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin +quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prévenait +en faveur de l'Écossais. + +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous +deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au +tigre et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; +chacun pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante +rare devint la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une +paire de défenses en ivoire. + +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, +ni de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. +La destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit +toujours. + +Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par +les lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne +manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques +semaines de lui-même à son ami l'Écossais. + +Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en +avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de +Fergusson, une placidité parfaite, celle de Kennedy. + +Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans +parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de +voyage, ses appétits d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, +pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude +que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des +anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à +enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour +la gratitude humaine. + +A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait +pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits +dans des travaux de chiffres, expérimentant même des engins +singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait +qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau. + +« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami +l'eut quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier. + +Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph. + +« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique +en ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il +méditait depuis deux ans! » + +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de +poing solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de +l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi. + +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer +que ce pourrait bien être une mystification: + +« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon +homme? + +Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le +voilà jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! +je saurai bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il +partirait un beau jour pour la lune! » + +Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le +chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait +à Londres. + +Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du +docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et +s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés. + +Fergusson lui ouvrit en personne. + +« Dick? fit-il sans trop d`étonnement. + +--Dick lui-même, riposta Kennedy. + +--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver? + +--Moi, à Londres. + +--Et qu'y viens-tu faire? + +--Empêcher une folie sans nom! + +--Une folie? dit le docteur. + +--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant +le numéro du Daily Telegraph. + +--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien +indiscrets! Mais asseois-toi donc, mon cher Dick. + +--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention +d'entreprendre ce voyage? + +--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je... + +--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où +sont-ils que j’en fasse des morceaux » + +Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère. + +« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton +irritation. + +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux +projets. + +--Il appelle cela de nouveaux projets! + +--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, +j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti +sans t'écrire + +--Eh! je me moque bien. + +--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. » + +L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué. + +« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux +à l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.] + +--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi +à l’exclusion de bien d'autres. » + +Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. + +« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit +tranquillement le docteur, tu me remercieras + +--Tu parles sérieusement? + +--Très sérieusement. + +--Et si je refuse de t’accompagner? + +--Tu ne refuseras pas. + +--Mais enfin, si je refuse? + +--Je partirai seul. + +--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment +que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. + +--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher +Dick. » + +Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite +table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme + +« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est +impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable! + +--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé. + +--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer. + +--Pourquoi cela, s'il te plaît? + +--Et les dangers, et les obstacles de toute nature! + +--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour +être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? +Tout est danger dans la vie; il peut être très dangereux de +s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il +faut d'ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et +ne voir que le présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un +présent un peu plus éloigné. + +--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours +fataliste! + +--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc +pas de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon +proverbe d'Angleterre: + +« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! » + +Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de +reprendre une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs +à rapporter ici + +« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux +absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton +bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires? + +--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici +toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park +assassiné sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis +Oudney mort à Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français +Maizan coupé en morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs +jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement de 1860, de +nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain! +Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la +fièvre, contre les animaux féroces et contre des peuplades plus +féroces encore, est impossible! Parce que ce qui ne peut être fait +d'une façon doit être entrepris d'une autre! Enfin parce que, là où +l'on ne peut passer au milieu, il faut passer à côté ou passer +dessus! + +--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais +passer par-dessus! + +--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, +qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes +précautions de manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si +donc il vient à me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans +les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me +manquera pas, il n'y faut pas compter. + +---Il faut y compter, au contraire. + +--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant +mon arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est +possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles +naturels d'une pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les +torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, +ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai +trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je +la dépasse; un précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; +un orage, je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je +marche sans fatigue, je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je +plane sur les cités nouvelles! Je vole avec la rapidité de +l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent pieds du sol, +et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand atlas +du monde! » + +Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le +spectacle évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il +contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi; il se +sentait déjà balancé dans l'espace. + +« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé +le moyen de diriger les ballons? + +--Pas le moins du monde. C'est une utopie. + +--Mais alors tu iras + +--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction +est constante. + +--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés.... +certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose... + +--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le +gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été +convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la +côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois +mois au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de +mon ballon, et de là nous nous élancerons + +--Nous! fit Dick. + +--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, +ami Kennedy. + +--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si +tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta +volonté, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu +jusqu'ici d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours +empêché les longues pérégrinations dans l'atmosphère. + +--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai +pas un atome de gaz, pas une molécule. + +--Et tu descendras à volonté + +--Je descendrai à volonté. + +--Et comment feras-tu? + +--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise +soit la tienne: « Excelcior! » + +--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un +mot de latin. + +Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens +possibles, au départ de son ami Il fit donc mine d'être de son avis +et se contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses +apprêts. + + + + + + +CHAPITRE IV + +Explorations africaines. + + + + + +La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait +pas été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement +étudié, et ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de +l'île de Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale +d'Afrique, se trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à +quatre cent trente milles géographiques au-dessous de l'équateur. + +De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les +Grands Lacs à la découverte des sources du Nil. + +Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson +espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du +docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en +1858. + +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote +Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de +l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le +Soudan. + +Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, +c'est-à-dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de +quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de +l'Afrique. + +Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, +de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et +Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent +à Tunis et à Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à +Mourzouk, capitale du Fezzan. + +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet +dans l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les +Touaregs. Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à +main armée, leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de +l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une +excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se +remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la +route de Kano, où il parvient à force de patience et en payant des +tributs considérables. + +Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi +d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de +reconnaître le lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent +cinquante milles. Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de +Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire central +de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué par la +fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, +sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, +douze mois et demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville +de Ngornou. + +Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour +visiter le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la +ville d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est +la limite extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur. + +Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le +Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans +l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il +s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de +Greenwich.]. + +Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, +il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et +arrive enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au +milieu des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la +misère. Mais la présence d'un chrétien dans la ville ne peut être +plus longtemps tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le +docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, +où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet, +revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route +de Denham, après quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la +fin d'août 1855, et rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses +compagnons. + +Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth. + +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de +latitude nord et à 17° de longitude ouest. + +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans +l'Afrique orientale. + +Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais +parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation +du médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, +sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° +et 5° parallèles nord. + +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans +le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, +partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de +gomme et d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et +retourna malade à Karthoum, où il mourut en 1837. + +Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un +petit steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint +mourir d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, +contournant les cataractes situées au-dessous de Gondokoro, +atteignit le 2e parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, +qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil--ne purent +franchir l'infranchissable limite. + +En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le +gouvernement français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, +s'embarqua sur le Nil avec vingt et un hommes d'équipage et vingt +soldats; mais il ne put dépasser Gondokoro, et courut les plus +grands dangers au milieu des nègres en pleine révolte. L'expédition +dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également d'arriver aux +fameuses sources. + +Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de +Néron avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna +donc en dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à +trois cent soixante milles géographiques. + +Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en +prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique. + +De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de +l’Abyssinie, parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les +sources du Nil où elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat +sérieux. + +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un +établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en +compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles +de la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de +Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie. + +En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de +Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr +dans de cruels supplices. + +En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg +parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac +Nyassa, où il fut assassiné pendant son sommeil. + +Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers +à l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de +Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils +quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest. + +Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, +leurs porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion +des trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la +Lune; là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le +gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se +dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé +entre 3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février +1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la +plupart cannibales. + +Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, +Burton épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke +fit au nord une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac +Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que +l'ouverture par 2° 30' de latitude. + +Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le +chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année +suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en +Angleterre, et la Société de Géographie de Paris leur décerna son +prix annuel. + +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni +le 2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est. + +Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à +celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de +pays de plus de douze degrés. + + + + + + +CHAPITRE V + +Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de +Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les +deux pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et +Grant.--Krapf, de Decken, de Heuglin. + + + + + +Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son +départ; il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, +suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence +absolu. + +Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue +arabe et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de +polyglotte, il fit de rapides progrès. + +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; +il craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien +dire; il lui tenait encore à ce sujet les discours les plus +persuasifs, qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait +en supplications pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché +Dick le sentait glisser entre ses doigts. + +Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait +plus la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en +dormant, des balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait +choir d'incommensurables hauteurs. + +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba +de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à +Fergusson une forte contusion qu'il se fit à la tête. + +« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! +pas plus! et une bosse pareille! Juge donc! » + +Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur. + +« Nous ne tomberons pas, fit-il. + +--Mais enfin, si nous tombons? + +--Nous ne tomberons pas. » + +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre. + +Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur +semblait faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui +Kennedy; il le considérait comme irrévocablement destiné à devenir +son compagnon aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute Samuel +faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la première +personne. + +« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » +partirons le... + +Et de l'adjectif possessif au singulier: + +« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration... + +Et du pluriel donc! + +« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » +ascensions... + +Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne +voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en +rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg +quelques vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse. + +Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait +avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux +désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série +des échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de +l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du +Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement +travaillé pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du +compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en +seraient-elles plus heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que +la civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- +Et d'abord ne pouvait-on attendre encore?... La traversée de +l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une façon moins +hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque +explorateur arriverait sans doute... + +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et +le docteur frémissait d'impatience. + +« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette +gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? +reculer devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître +par de lâches hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le +gouvernement anglais, et la Société Royale de Londres? + +--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette +conjonction. + +--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir +au succès des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux +explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique + +--Cependant... + +--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. » + +Dick les jeta avec résignation. + +« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. + +--Je le remonte, dit docilement l'Écossais. + +--Arrive à Gondokoro. + +--J'y suis. » + +Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la +carte. + +« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et +appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. + +--J'appuie. + +--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de +latitude sud. + +--Je la tiens. + +--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. + +--C'est fait. + +--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac +Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. + +--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac. + +--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les +renseignements donnés par les peuplades riveraines? + +--Je ne m'en doute pas. + +--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de +latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus +de l'équateur. + +--Vraiment! + +--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui +doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. + +--Voilà qui est curieux. + +--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du +lac Oukéréoué. + +--C'est fait, ami Fergusson + +--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes? + +--A peine deux. + +--Et sais-tu ce que cela fait, Dick? + +--Pas le moins du monde. + +--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], +c'est-à-dire rien. + +--Presque rien, Samuel. + +--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment? + +--Non, sur ma vie! + +--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très +importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses +auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé +le capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête +d'une expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont +mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont +reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du +Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont +partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, +l'Anglais John Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du +Foreign-office sept cents livres environ; il doit équiper un bateau +à vapeur à Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se +rendre à Gondokoro; là il attendra la caravane du capitaine Speke et +sera en mesure de la ravitailler. + +--Bien imaginé, dit Kennedy. + +--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces +travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche +d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs +vont hardiment au cœur de l'Afrique. + +--A pied, fit Kennedy + +--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur +Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située +sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les +montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. + +--A pied toujours? + +--Toujours à pied, ou à dos de mulet. + +--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. + +--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à +Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le +premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut +envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. +En 1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu +qui s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, +il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie +rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais +d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du +voyageur, disent, d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que +Vogel serait seulement un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc +pas perdu. Un comité s'est formé sous la présidence du duc régent de +Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le secrétaire; une +souscription nationale a fait les frais de l'expédition, à laquelle +se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de +Masuah dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil +et le Tchad, c'est-à-dire relier les opérations du capitaine Speke à +celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de +l'est à l'ouest [Depuis le départ du docteur Fergusson, on a appris +que M. de Heuglin, à la suite de certaines discussions, a pris une +route différente de celle assignée à son expédition, dont le +commandement a été remis à M. Munzinger.]. + +--Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien, +qu'allons-nous faire là-bas? » + +Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les +épaules. + + + + + + +CHAPITRE VI + +Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de +Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le +pesage.--Joe Wellington.--Il reçoit une demi-couronne. + + + + + +Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec +empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son +maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant +même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un +Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait +exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait +entièrement à lui pour les détails de son existence, et il avait +raison. Rare et honnête Joe! un do-mestique qui commande votre +dîner, et dont le goût est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie +ni les bas ni les chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et +n'en abuse pas! + +Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel +respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand +Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il +pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il +commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce +qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce +qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à +l'égard de son maître. + +Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par +les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus +d'obstacles; dès l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de +partir, il était arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave +garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien qu'il serait du +voyage. + +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son +intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un +professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui +sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette +place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il +s'en faisait un jeu. + +Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la +main. Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, +et possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais +il se distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme +charmant; il trouvait tout facile, logique, naturel, et par +conséquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer. + +Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de +vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de +Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites +de Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze +étoiles, dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en +montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de +très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de ses +yeux. + +Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc +pas s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre +Kennedy et le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. + +L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante, +l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute +et la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni +de l'autre. + +« Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe. + +--Eh bien! mon garçon? + +--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons +pour la lune. + +--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait +aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. + +--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson! + +--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce +qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne +partira pas. + +--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier +de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de +Londres.]. + +--Je me garderais bien de l'aller voir. + +--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose! +quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à +notre aise là-dedans! + +--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître? + +--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il +voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, +quand nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait +donc quand il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse +pour sauter un précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? +Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, +que dis-je, autour du docteur Fergusson + +--Brave garçon! + +--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. + +--Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour +empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille +folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la +main d'un ami l’arrête dans son projet insensé. + +--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre +respect. Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite +longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa résolution est +prise, le diable serait bien qui l'en ferait démordre. + +--C'est ce que nous verrons! + +--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que +vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays +merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre +voyage. + +--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se +rend enfin à l'évidence. + +--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. + +--Comment, le pesage? + +--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous +peser. + +--Comme des jockeys! + +--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas +maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. + +--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec +fermeté. + +--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine + +--Eh bien! sa machine s'en passera + +--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas +pouvoir monter! + +--Eh parbleu! je ne demande que cela! + +--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous +chercher + +--Je n'irai pas. + +--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. + +--Je la lui ferai. + +--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas +là; mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre +respect), Dick, j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » +vous irez, je vous en réponds. + +--Je n'irai pas. + +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se +tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas +trop à son aise. + +« Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce +que vous pesez tous les deux. + +--Mais... + +--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » + +Et Kennedy y alla. + +Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où +l'une de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait +effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour +établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la +plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, +disait à mi-voix: + +« C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien. + +--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce +nombre sur son carnet. + +--Suis-je trop lourd? + +--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis +léger, cela fera compensation. » + +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il +faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa +dans l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée +d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans bouclier. + +« Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. + +--Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi +souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire. + +« A mon tour, dit Fergusson. + +Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte. + +« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents +livres. + +--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre +expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de +livres en ne mangeant pas. + +--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à +ton aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. » + + + + + + +CHAPITRE VII + +Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat +double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les +vivres.--L'addition finale. + + + + + +Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails +de son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux +véhicule destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa +constante sollicitude. + +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à +l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est +quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz +est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans +les expériences aérostatiques. + +Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les +objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait +emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher +quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, +et, par conséquent, quelle en serait la capacité. + +Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement +d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes +[1,661 mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre +mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille +livres environ. + +En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit +cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, +de gaz hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse +que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture +d'équilibre, soit une différence de trois mille sept cent +vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le poids du gaz +contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. + +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre +mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il +serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure +que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz +qu'il renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever +l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux +tiers. + +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, +résolut de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui +fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds +cubes d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près +double. + +Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être +préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le +diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien +d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un +aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 +mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit +20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité +s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. + +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances +de réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se +rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de +l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, +lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale. + +Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition +ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les +inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les +renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva +les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus +petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre +horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité +de ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds +cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape +s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire +communiquer entre eux. + +Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner +issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du +grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait +intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure, +comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul, +n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi +dégonflés. + +De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au +ballon extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. + +Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon +enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une +imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux +acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle +supérieur du globe, où se fait presque tout l'effort. + +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. +Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du +ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, +son enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second +ayant neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que +cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres. + +Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre +d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de +soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire. + +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, +était construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, +et revêtue à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à +amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas +deux cent quatre vingt livres. + +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux +lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des +tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces +de diamètre environ qui se terminait par deux branches droites +d'inégale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq +pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement. + +Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper +le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster +que plus tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile +électrique de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement +combiné qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y +comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse +spéciale. + +Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, +deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un +horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets +lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis +à la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas +de faire des expériences de physique; il voulait seulement +reconnaître sa direction, et déterminer la position des principales +rivières, montagnes et villes. + +Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une +échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de +pieds. + +Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent +en thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, +préparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments +nutritifs. Indépen-damment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il +disposa deux caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux +gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, +vaut 4 litres 453]. + +La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le +poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre +d'un ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La +perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un +déplacement très appréciable. + +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de +la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de +voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de +balles. + +Voici le résumé de ses différents calculs: + +Fergusson. 135 livres. +Kennedy... 153 -- +Joe 120 -- +Poids du premier ballon... 650 -- +Poids du second ballon 510 -- +Nacelle et filet. 280 -- +Ancres, instruments, +Fusils, couvertures, 190 -- +Tente, ustensiles divers, +Viande, pemmican, +Biscuits, thé, 386 -- +Café, eau-de-vie, +Eau... 400 -- +Appareil 700 -- +Poids de l'hydrogène. 276 -- +Lest 200 -- + ------------- +Total. 4000 livres + +Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur +Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents +livres de lest, pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car +il comptait bien n'en pas user, grâce à son appareil. + + + + + + +CHAPITRE VIII + +Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de +Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21 +février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier, +Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence. + + + + + +Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les +aérostats renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; +ils avaient subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; +cette épreuve donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait +des soins apportés à leur construction. + +Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek +street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais +toujours épanoui, donnant volontiers des détails sur l’affaire aux +gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses +d’accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à +développer les idées et les plans du docteur, à laisser apercevoir +celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les +rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas +lui en vouloir; il avait bien le droit de spéculer un peu sur +l'admiration et la curiosité de ses contemporains. + +Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. +C'était un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon +marcheur, et qui fut chargé de ravitailler la dernière expédition de +sir James Ross aux régions polaires. Le commandant Pennet passait +pour un aimable homme, il s'intéressait particulièrement au voyage +du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce Pennet faisait +plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de +porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à +personne, et servaient seulement à produire les bruits les plus +pacifiques du monde. + +La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y +fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du +18 février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir +tout accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les +cordes, les vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à +l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de Fergusson. + +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de +vieille ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette +quantité était plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes +possibles. L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une +trentaine de barils, fut mis à fond de cale. + +Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux +cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson +et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait +pas, se rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux +excellents fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une +carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson +d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur n’était pas +embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans +l'œil d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt à six coups +pour les besoins imprévus; sa poudrière, son sac à cartouches, son +plomb et ses balles, en quantité suffisante, ne dépassaient pas les +limites de poids assignées par le docteur. + +Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 +février; ils furent reçus avec une grande distinction par le +capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, +uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému sans trop vouloir +le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques; il +devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui +avait: été réservé. + +Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à +Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et +ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très +fourni en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez +grand nombre pour assurer à tous les convives une existence de +centenaires. Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, +mais pleine de dignité. + +A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les +félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, +la gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux +Kennedy, son audacieux compagnon. » + +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les +applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage. + +Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses +compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite +de l'entreprise. + +Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » + +A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de +mains, les convives se séparèrent. + +Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses +officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers +Greenwich, + +A une heure, chacun dormait à bord. + +Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux +ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de +son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise. + +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord +roulèrent uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le +voir comme à l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, +sauf l'Écossais, personne ne mit en question le succès de son +entreprise. + +Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un +véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces +jeunes gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis +quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, +de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse +contrée livrée de toutes part aux investigations de la science. Dans +le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris +les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, +deux expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à +l'ouest, se croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable +Livingstone s'avançait toujours vers l'équateur, et depuis mars +1862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. +Le dix-neuvième siècle ne se passerait certainement pas sans que +l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son sein depuis six +mille ans. + +L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il +leur fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils +voulurent vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra +franchement dans la discussion. + +En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de +vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers +interrogea le docteur à cet égard + +« Cela vous surprend, répondit Fergusson. + +--Sans doute. + +--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois +entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions +perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de +trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 +lieues] de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante +milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles +géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui n'approche +pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. + +--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relèvements +géographiques, ni reconnaître le pays. + +--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je +monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me +semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de +m'entraîner. + +--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des +ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure. + +--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on +traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar +pour aller se coucher à Saint-Louis. + +--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être +entraîné par une vitesse pareille? + +--Cela s'est vu, répondit Fergusson. + +--Et le ballon a résisté? + +--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en +1804. L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un +ballon qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « +Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par +S. S. Pie VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de +Rome voyaient le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir +la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. +Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles vitesses. + +--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. + +--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par +rapport à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est +la masse de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre +nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le +ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. +D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une semblable rapidité, +et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre ou quelque +accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre +adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous +prendrons terre. + +--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, +dit un Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux +d'envie. + +--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une +grande gloire. + +--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos +compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . + +--Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas? + +--Je ne partirai pas. + +--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson? + +--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que +pour l’arrêter au dernier moment. » + +Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. + +« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose +qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement +qu'il partira. + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste... + +--N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta +poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. » + +Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick +n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre +chose. Il se tut. + + + + + + +CHAPITRE IX + +On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le +progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des +courants atmosphériques.--Eupnxa. + + + + + +Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le +temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. + +Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne +de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au +pied d'un amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes +marines, et bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le +commandant n'y relâchait que pour prendre du charbon; ce fut +l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud +pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer dans le +canal de Mozambique. + +Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas +tardé A se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa +franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son +maître rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il +ne se trompait pas plus qu'un autre. + +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions +dans le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et +faisait de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les +plus grands historiens de tous les temps. + +Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la +peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; +mais aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, +stimulée par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible. + +L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce +voyage-là on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement +d'une longue série d'entreprises surhumaines. + +« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, +on ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au +lieu d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant +toujours. + +--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. + +--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout +le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on +est obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de +l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on tienne à respirer. + +--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette +boisson. + +--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous +promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes +dont mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par +visiter Saturne... + +--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître. + +--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa +femme est devenue! + +--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. +C'est donc le diable, votre maître? + +--Le diable! il est trop bon pour cela! + +--Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de +l'auditoire. + +--Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle +de pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, +ce qui est commode pour les paresseux, et où les années, par +exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui +n'ont plus que six mois à vivre. + +Ça prolonge un peu leur existence! + +--Douze ans? reprit le mousse. + +--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore +ta maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait +un bambin de quatre ans et demi. + +--Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une +seule voix. + +--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on +persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste +ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez! +par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites +qui ne sont pas commodes! » + +Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de +Neptune où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les +militaires prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir +assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et +des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il +est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus +un tableau vraiment enchanteur. + +« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable +conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à +la boutonnière du bon Dieu. + +--Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots. + +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard +d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du +docteur allaient leur train. + +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson +fut sollicité de donner son avis à cet égard. + +« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les +ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un +n'a réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du +me préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt +pour moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par +les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir +un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté +impossible! Et encore, on ne pourra résister à des courants de +quelque importance! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé +de diriger la nacelle que le ballon C'est une faute. + +--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un +aérostat et un navire, que l'on dirige à volonté. + +Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. +L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire +n'est submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier +dans l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide +environnant. + +--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier +mot? + +--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne +peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants +atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci +deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur +direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les +montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, +est la principale cause des changements du vent et de l'inégalité de +son souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura +qu'à se placer dans les courants qui lui conviendront. + +--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il +faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, +mon cher docteur. + +--Et pourquoi, mon cher commandant? + +--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour +les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades +aériennes. + +--Et la raison, s'il vous plaît? + +--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous +ne descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, +vos provisions de gaz et de lest seront vite épuisées. + +--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule +difficulté que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas +de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, +sans dépenser ce gaz qui est sa force, son sang, son âme, si l'on +peut s'exprimer ainsi. + +--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est +pas encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. + +--Je vous demande pardon, il est trouvé. + +--Par qui? + +--Par moi! + +--Par vous? + +--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette +traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, +j'aurais été à sec de gaz! + +--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre! + +--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me +paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences +préparatoires, et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin +d'en apprendre davantage. + +--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret? + +--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » + +L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le +docteur prit tranquillement la parole en ces termes: + + + + + + +CHAPITRE X + +Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à +gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain. + + + + + +« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à +volonté, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute +français, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de +l'air dans une capacité intérieure Un belge, M le docteur van Hecke, +au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui +eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants. + +« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et +d'abord je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas +de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou +l'obligation de m'élever instantanément pour éviter un obstacle +imprévu. + +« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à +dilater ou à contracter par des températures diverses le gaz +renfermé dans l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens +ce résultat. + +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont +l'usage vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq. + +« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle +j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa +conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de +Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en +gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. + +« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif +dans une seconde caisse Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, +et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle +négatif. + +« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font +communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle +caisse de mélange Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant +de la décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange +est environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres +carrés]. + +« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, +muni d'un robinet. + +« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris +est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la +chaleur dépasse celle des feux de forge. + +« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. + +« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement +clos, sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend +naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, +l'autre au milieu des couches inférieures. + +« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes +articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux +oscillations de l'aérostat. + +« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans +une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de +chaleur. Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts +disques de même métal. + +« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans +cette boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et +adopte alors la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux +superposés occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant +d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cône, dont la base +concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas. + +« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se +rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du +ballon. + +« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas +fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le +fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et +l'extrémité de sa flamme vien-dra légèrement lécher cette calotte. + +« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à +chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de +l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué +avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous +décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. + +« En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé, +l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte +rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de +l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des +régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est +continuellement remplacé; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le +serpentin un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y +retournant et se surchauffant sans cesse. + +« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de +chaleur. Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° +centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° +centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de +seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes +environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent +soixante livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si +j'augmente la température de cent quatre-vingt degrés [100° +centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il déplacera seize +mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force +ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres. + +« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des +ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été +calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids +d'air exacte-ment égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de +la nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce +point de gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il +ne monte ni ne descend. + +« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température +supérieure à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par +cet excès de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle +davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate +l'hydrogène. + +« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du +chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension +sera donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais +c'est là une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à +descendre rapidement, et c’est au contraire par une marche +ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers +sont en bas et non en haut. + +« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de +lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient +nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est +plus qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même +charge d'hydrogène; les varia-tions de température que je produis +dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements +de montée et de descente. + +« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. + +« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du +chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la +partie inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de +dégagement avec soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de +pression; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la +vapeur s'échappe d'elle même. + +« Voici maintenant des chiffres très exacts. + +« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs +donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres +d'hydrogène. Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit +cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes +d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds +cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout +cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent +dix mètres cubes]. + +« Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense +vingt-sept pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au +moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes +d'éclairage. En moyenne donc, et pour me maintenir à une hauteur peu +considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure +[Un tiers de mètre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me +représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou +un peu plus de vingt-six jours. + +« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision +d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. + +« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses +simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la +contraction du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni +ailes embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour +produire mes changements de température, un chalumeau pour le +chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir +réuni toutes les conditions sérieuses de succès. » + +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de +bon cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était +prévu et résolu. + +« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. + +--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable? + + + + + + +CHAPITRE XI + +Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des +habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du +ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria. + + + + + +Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers +le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien +augurer de la traversée aérienne Chacun aspirait au moment de +l'arrivée, et voulait mettre la dernière main aux préparatifs du +docteur Fergusson. + +Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur +l'île du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa +tomber l'ancre dans le port + +L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France +et de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le +port reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes. + +L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la +plus grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et +demie]. + +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, +car Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer +tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de +l'intérieur se livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur +toute la côte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M +G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon français. +Dès l'arrivée du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord +se mettre à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un +mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais +jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des incrédules. + +« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais +maintenant je ne doute plus. » + +Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et +naturellement au brave Joe. + +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres +qu'il avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses +compagnons avaient eu à souffrir terriblement de la faim et du +mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient +qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner +promptement de leurs nouvelles. + +« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit +le docteur. + +Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du +consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de +Zanzibar; il y avait près du mât des signaux un emplacement +favorable, auprès d'uneénorme construction qui l'eut abrité des +vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa +base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple +baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des +Beloutchis armés de lances, sorte de garnisaires fainéants et +braillards. + +Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que +la population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus +aveugle que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un +chrétien qui devait s'enlever dans les airs fut reçue avec +irritation; les nègres, plus émus que les Arabes, virent dans ce +projet des intentions hostiles à leur religion; ils se. figuraient +qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont un +objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc +de s'opposer à cette expédition sacrilège. + +Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur +Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer +devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. + +« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les +garnisaires mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; +mais, mon cher commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait +d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irréparable, et +le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de +grandes précautions. + +--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous +rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire? + +--Rien n'est plus simple, répondit. le consul. Voyez ces îles +situées au delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une +d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez +aucun risque à courir: + +--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever +nos préparatifs. + +Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de +l'île de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis +en sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le +sol est hérissé. + +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une +pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur +extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble +transversal; il était alors entièrement dégonflé. Le ballon +intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur de +manière à être soulevé comme lui. + +C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les +deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène. + +La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire +le gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la +décomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide +sulfurique mis en présence dans une grande quantité d'eau. +L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après avoir été +lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par les +tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait +d’une quantité de gaz parfaitement déterminée. + +Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six +gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, +seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et +neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille +deux cent cinquante litres]. + +Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du +matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, +recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là +nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de +dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de +l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. + +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, +la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la +place qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à +Zanzibar. Les deux centslivres de lest furent réparties dans +cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais cependant à portée +de la main. + +Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des +sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les +embarcations du Resolute sillonnaient le canal. + +Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des +grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes +irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques +fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les +éloigna facilement. + +Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs +de pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les +ouragans et les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à +la grêle] » à leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles +de tous les arbres différents du pays; ils les firent bouillir à +petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une +longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le +ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs +grimaces. + +Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « +tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière +extrêmement capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie +appréciable, mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent +fort avant dans la nuit. + +Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la +table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne +n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; +il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson. + +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême +inspirait à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à +ces hardis voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de +leurs amis, assis au foyer domestique? Si les moyens de transport +venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades féroces, dans +ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses? + +Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, +assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur +Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et +d'autres; mais en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse +communicative; il ne put y parvenir. + +Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du +docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord +du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se +rendaient à l'île de Koumbeni. + +Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les +sacs de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt +matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce +départ solennel. + +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et +dit: + +« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, +mon cher Dick. + +--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce +voyage? + +--'Tout. + +---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je +t'accompagne. + +--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses +traits une rapide émotion. + +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses +officiers embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en +excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut +prendre sa part des poignées de main du docteur Fergusson. + +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la +nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de +manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait +à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de +quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le +retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds. + +« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et +ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui +porte bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! » + +Un hourra formidable retentit: + +«Vive la reine! Vive l'Angleterre!» + +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier +adieu à leur amis. + +« Lâchez tout! s'écria le docteur. » + +Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les +quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur. + + + + + + +CHAPITRE XII + +Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de +Joe.--Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le +mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal. + + + + + +L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque +perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée +par une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq +centimètres. La dépression est à peu prés d’un centimètre par cent +mètres d’élévation] dans la colonne barométrique. + +A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le +sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des +voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se +détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; +les champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses +couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les +taillis. + +Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les +hourras et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et +les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité +inférieure de l'aérostat. + +« Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour +la première fois. + +Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les +variations barométriques et de prendre note des divers détails de +son ascension. + +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. + +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz +augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds. + +Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la +côte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure +d'écume. + +« Vous ne parlez pas? fit Joe. + +--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers +le continent. + +--Pour mon compte, il faut que je parle. + +--A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. » + +Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les +oh! les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres. + +Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se +maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une +plus grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans +l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à +portée de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait +servir pendant les quarts de nuit. + +Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un +peu plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur +résolut de se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, +et bientôt le ballon descendit à 300 pieds du sol. + +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la +côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en +protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs +épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes +qui formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à +l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest. + +Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des +hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement +dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait +majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes. + +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette +direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route +tracée par les capitaines Burton et Speke. + +Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se +renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives. + +« Fi des diligences! disait l'un. + +--Fi des steamers! disait l'autre. + +--Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on +traverse les pays sans les voir! + +--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, +et la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux! + +--Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans +un hamac! + +--Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. + +--C'est une idée mon garçon. + +--Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la +viande conservée. + +--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets +d'emprunter un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et +de cette façon nous n'aurons point à craindre d'incendie. + +--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que +nous avons au-dessus de nous. + +--Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz +s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à +terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre +aérostat est hermétiquement clos. + +--Mangeons donc, fit Kennedy. + +--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais +confectionner un café dont vous me direz des nouvelles. + +--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un +talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le +compose d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu +me faire connaître. + +--Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux +bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en +parties égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. » + +Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et +terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur +des convives; puis chacun se remit à son poste d'observation. + +Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers +sinueux et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On +passait au-dessus des champs cultivés de tabac de maïs, d'orge, en +pleine maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges +droites et leurs fleurs de couleur purpurine. + +On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes +cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du +léopard. Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. +Dans de nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de +stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait +prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés +autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les +voyageurs de leurs vaines imprécations. + +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait +au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la +langue du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de +papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait +se jouer. Joe trouvait cette végétation toute naturelle, du moment +qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des +cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de +fusil; mais c’eût été de la poudre perdue, attendu l’impossibilité +de ramasser le gibier. + +Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à +l’heure, et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus +du village de Tounda. + +« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de +fièvres violentes et crurent un instant leur expédition compromise +Et cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà +la fatigue et les priva-tions se faisaient rudement sentir. » + +En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le +docteur n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon +au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent +pompait les émanations. + +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » +en attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont +de vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les +trafiquants s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais +aussi contre les tribus pillardes de la contrée. On voyait les +indigènes courir, se disperser à la vue du Victoria. Kennedy +désirait les contempler de plus près; mais Samuel s'opposa +constamment à ce dessein. + +« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait +un point de mire trop facile pour y loger une balle. + +--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe. + +--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste +déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz + +--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. +Que doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis +sur qu'ils ont envie de nous adorer. + +Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne +toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont +plus rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a +cette latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de +prochaines montagnes. + +--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs +de ce côté. + +--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont +Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour +passer la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du +chalumeau: nous sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à +six cents pieds. + +--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, +Monsieur, dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on +tourne un robinet, et tout est dit. + +--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut +élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait +insupportable. + +--Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, +c'est très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une +forêt. + +--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en +voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est +peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en +1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il +s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché +au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les +articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il +entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et +arracha la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce +pauvre Français avait vingt-six ans! + +--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda +Kennedy. + +--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour +s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y réussir. + +--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon +maître, montons, si vous m'en croyez. + +--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse +devant nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant +sept heures du soir. + +--Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur. + +--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, +on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser +l'Afrique, il faut la voir. + +--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le +plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! +Croyez donc aux géographes! + +--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. » + +Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du +mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois +mille pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température +que de dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il +manœuvrait véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait +les obstacles à surmonter, et le Victoria volait par les airs en +rasant la montagne. + +A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était +plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et +l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y +accrocha fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et +l'assujettit avec la plus grande so-lidité. L'échelle de soie lui +fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait presque +immobile, à l'abri des vents de l’est. + +Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur +promenade aérienne, firent une large brèche à leurs provisions + +« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en +avalant des morceaux inquiétants. + +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et +consulta l'excellente carte qui lui servait de guide; elle +appartenait à l'atlas « der Neuester Entedekungen Afrika », publié à +Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait +adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, +car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le +Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume +Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie. + +Fergusson s'était également muni d'un ouvrage. qui réunissait en un +seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « +The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of that +river and of its heab stream with the history of the Nilotic +discovery by Charles Beke, th. D. » + +Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « +Bulletins de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point +des contrées découvertes ne devait lui échapper. + +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de +deux degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. + +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette +direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, +reconnaître les traces de ses devanciers. + +Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que +chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le +docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit +et Joe celui de trois heures du matin. + +Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent +sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le +docteur Fergusson. + + + + + + +CHAPITRE XIII + +Changement de temps,--Fièvre de Kennedy.--La médecine du +docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé.--Le mont +Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.--Une halte de jour. + + + + + +La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant, +Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps +changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner +pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut +continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du +mois de janvier. + +Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; +au-dessous d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de +torrents momentanés, devenaient impraticables, embarrassés +d'ailleurs de buissons épineux et de lianes gigantesques. On +saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène sulfuré dont +parle le capitaine Burton. + +« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un +cadavre est caché derrière chaque hallier. + +--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se +porte pas bien pour y avoir passé la nuit. + +--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans +l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y +resterons pas longtemps. En route. » + +Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au +moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata +vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent +assez fort. + +Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard +pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en +Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des +contrées parfaitement salubres. + +Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature +vigoureuse. + +« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en +s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente. + +--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, +et tu seras guéri rapidement. + +--Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage +quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans +retard Je l'avalerai les yeux fermés. + +--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner +un fébrifuge qui ne coûtera rien. + +--Et comment feras-tu? + +--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces +nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère +pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.» + +« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient +dépassé la zone humide. + +« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et +du soleil. + +--En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux! + +--Non! c'est tout naturel. + +--Oh! pour naturel, je n'en doute pas. + +--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en +Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne +élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune. + +--Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus +à l’aise. + +--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » + +C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages +agglomérées en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient +les unes sur les autres, et se confondaient dans un éclat magnifique +en réfléchissant les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une +hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre indiquait un certain +abaissement dans la température; On ne voyait plus la terre. A une +cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête +étincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à +l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité; ils +n'éprouvaient aucune secousse, n'ayant pas même le sentiment de la +locomotion. + +--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. +Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec +appétit. + +« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. + +--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes +vieux jours. » + +Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans +les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait +insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le +portât plus au nord est, et il le rencontra à six cents pieds du +sol. Le pays devenait accidenté, montueux même. Le district du +Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette +latitude. + +Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. +Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque +instant aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément. + +« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. + +--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. + +--Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe. + +En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse +dex-térité. + +« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous +nous traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de +Zanzibar, la moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de +fatigue. Nous aurions l'air de spectres, et le désespoir nous +prendrait au cœur. Nous serions en lutte incessante avec nos guides, +nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein. Le jour, une +chaleur humide, insupportable, acca-blante! La nuit, un froid +souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les +mandibules percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou! Et +tout cela sans parler des bêtes et des peuplades féroces! + +--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. + +--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des +voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les +larmes vous viendraient aux yeux. » + +Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus +éparses sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs +armes; il arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui +précèdent le Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus +élevée des montagnes de l'Usagara. + +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation +orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme +le premier échelon, sont séparées par de vastes plaines +longitudinales; ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, +entre lesquels le sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. +La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face à la côte de +Zanzibar; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux +inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre +noire et fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours +d'eau s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au +milieu de bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de +calebassiers et de palmyras + +« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, +dont le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » +Nous ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine +hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous porter à une +élévation de plus de cinq mille pieds. + +--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones +supérieures? + +--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être +médiocre relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en +tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. » + +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le +ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de +l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste +capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le +baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une +élévation de six mille pieds. + +« Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe. + +--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit +le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont +fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par +la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a +quelques années, deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, +s'aventurèrent aussi dans les hautes régions; mais leur ballon se +déchira... + +--Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy. + +--Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire +aucun mal. + +--Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur +chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester +dans un milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point +être ambitieux. + +A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; +le son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien +entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit +plus que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les +animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont des +lacets, et les lacs, des étangs. + +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un +courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà +des montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de +neige étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait +quelque travail neptunien des premiers jours du monde. + +Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur +ces cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces +montagnes, qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en +ligne droite, et dont la plus septentrionale est la plus allongée. + +Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en +longeant une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; +puis vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui +précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes, +torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de +buissons épineux. + +Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. +Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une +d'elles s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. + +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec +précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour +conserver à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le +maintint en l'air. Le vent s'était presque subitement calmé. + +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour +toi, l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques +belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner. + +--En chasse! » s'écria Kennedy. + +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler +de branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le +docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre +entièrement son chalumeau. + +» N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe. + +--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais +mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. +D'ailleurs, de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre +chose suspecte, je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de +ralliement. + +--Convenu, » répondit le chasseur. + + + + + + +CHAPITRE XIV + +La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de +ralliement.--Un assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein +air.--Le Mabunguru.--Jihoue la Mkoa.--Provision d'eau.--Arrivée à +Kazeh. + + + + + +Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se +fendillait à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques +traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à +demi rongés, et confondus dans la même poussière. + +Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une +forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du +fusil On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un +rifleman, Joe maniait adroitement une arme à feu. + +« Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain +là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de +quartz dont il était parsemé. + +Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il +fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de +Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier. + +Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se +désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux +animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque +lampée, leur jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses +narines mobiles l'air au vent des chasseurs. + +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait +immobile; il parvint à portée de fusil et fit feu La troupe disparut +en un clin d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de +l'épaule, tombait foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie. + +C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant +sur le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une +blancheur de neige. + +« Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très +rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la +conserver. + +--Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick! + +--Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage. + +--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille +surcharge. + +--Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout +entier un si bel animal! + +--Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous +les avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je +vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable +corporation des bouchers de Londres. + +--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de +chasseur, je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de +gibier que de l'abattre. + +--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir +un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, +et je ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos +charbons ardents. + +--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. + +Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait +quelques instants plus tard. + +Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes +et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent +bientôt en grillades savoureuses. + +« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. + +--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick? + +--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. + +--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si +nous ne retrouvions plus l'aérostat. + +--Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne? + +--Non; mais si son ancre venait à se détacher? + +--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de +redescendre avec son ballon; il le manœuvre assez proprement. + +--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous? + +--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de +plaisant. + +--Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, +tout peut arriver, donc il faut tout prévoir... » + +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. + +« Hein! fit Joe. + +--Ma carabine! je reconnais sa détonation. + +--Un signal! + +--Un danger pour nous! + +--Pour lui peut-être, répliqua Joe. + +--En route! » + +Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, +et ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que +Kennedy avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait +d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés. + +Un second coup de feu se fit entendre. + +« Cela presse, fit Joe. + +--Bon! encore une autre détonation. + +--Cela m'a l'air d'une défense personnelle. + +--Hâtons-nous. » + +Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils +virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la +nacelle. + +« Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy. + +--Grand Dieu! s'écria Joe. + +--Que vois tu? + +--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! » + +En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se +pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du +sycomore. Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque +sur les branches les plus élevées. Le danger semblait imminent. + +« Mon maître est perdu, s'écria Joe. + +--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de +quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! » + +Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un +nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand +diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie +tomba de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de +pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans +l'air. + +« Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet +animal? + +Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons! + +--Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa +queue! c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes. + +--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se +précipitant au milieu de la bande hurlante. + +C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et +brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant +quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde +grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre. + +En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans +les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à +lui, et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le +Victoria s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous +l'impulsion d'un vent modéré. + +« En voilà un assaut! dit Joe. + +--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes. + +--Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur + +--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. + +--Ni même de près, répliqua Joe. + +--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes +pouvait avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu +prise sous leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût +entraîné! + +--Que vous disais-je, monsieur Kennedy! + +--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là +tu préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà +en appétit. + +--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est +exquise. + +--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. + +--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet +sauvage qui n'est point à dédaigner. + +--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit +Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en +faciliter la digestion » + +Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec +recueillement. + +« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. + +--Très bien, riposta Kennedy. + +--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés? + +--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le +chasseur avec un air résolu. + +Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un +courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la +colonne barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du +niveau de la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son +aérostat par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau +fonctionnait sans cesse. + +Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le +docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles +d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des +calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de +l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend +plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous +vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui +ressemblent à des meules de foin. + +Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout +d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute +sa vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le +jour, et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha +vainement un courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la +nature, il résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de +sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait +immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en silence. + +Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent +d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci +fut remplacé par l'Écossais. + +« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et +surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à +nous autres! » + +La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de +différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres +avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim +chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur +voix de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la +basse imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre +vivant. + +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa +boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant +la nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de +milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du +Mabunguru, pays pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau +poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne; des masses coniques, +semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme autant de +dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants +blanchissaient ça et là; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, +des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. + +Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, +apparut comme une immense carapace. + +« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà +Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques +instants. Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à +l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque +part. + +--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. + +--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. » + +Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha +de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea +dans une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile. + +Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son +chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été +calculé au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, +et se trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une +tendance à descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc +le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas +seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la +nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids +considérable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau. + +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait +contenir une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit +indiqué, non loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, +et revint en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de +particulier, si ce n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit +même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée. + +Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes +mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» +arbre très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. +Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour +même rapide sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours +des craintes. + +L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit +presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta +lestement auprès de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, +et le Victoria reprit la route des airs. + +Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important +établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de +sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette +journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la +conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait +s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se +trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il +suivit donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, +et rasa de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier +fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres +atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui +deviennent gigantesques. + +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui +dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de +la ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte. + +« Nous sommes partis de Zauzibar à neuf heures du matin, dit le +docteur Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de +traversée nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles +géographiques [Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et +Speke mirent quatre mois et demi à faire le même chemin! + + + + + + +CHAPITRE XV + +Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les +Wanganga.--Les fils de la Lune.--Promenade du +docteur.--Population.--Le tembé royal.--Les femmes du sultan.--Une +ivresse royale.--Joe adoré.--Comment on danse dans la +Lune.--Revirement.--Deux lunes au firmament.--Instabilité des +grandeurs divine. + + + + + +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; +à vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est +qu'un ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des +cases, des huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits +jardins, soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, +citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir. + +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile +et splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de +l'Unyanembé, une contrée délicieuse, où vivent paresseusement +quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure. + +Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et +dans l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, +d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; +elles vont encore chercher à la côté les objets de luxe et de +plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes +et de serviteurs, mènent dans cette contrée charmante l'existence la +moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant +ou dormant. + +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de +vastes emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de +datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. + +Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec +leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui +exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs. + +Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un +brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des +tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement +des ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups +de rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans +cette symphonie pastorale. + +Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les +étoffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de +rhinocéros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton; là se +pratiquent les marchés les plus étranges, où chaque objet n'a de +valeur que par les désirs qu'il excite. + +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba +subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il +planait majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de +la verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes +et nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous +les huttes. + +« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de +pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations +commerciales avec ces gens-là. + +--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une +grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et +d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous +préoccuper des marchands. On s'enrichirait. + +--Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier +moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par +curiosité. + +--Vous croyez, mon maître? + +--Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les +approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il +n'est donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche. + +--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces +Africains? + +--Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se +trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. +Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de +l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter +l'aventure. + +Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha +l'une de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. +Toute la population reparaissait en ce moment hors de ses trous; +les têtes sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » +reconnaissables à leurs insignes de coquillages coniques, +s'avancèrent hardiment; c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils +portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs +toute doctorale. + +Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants +les entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se +choquèrent et furent tendues vers le ciel. + +C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me +trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle. + +--Eh bien! Monsieur, jouez-le. + +--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. + +--Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait +pas. » + +En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute +cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa +quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue. + +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard +quelques mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans +cette langue. + +L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très +écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était +tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable +déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils, +honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du +Soleil. Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune +faisait tous les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le +besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait +donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire +connaître leurs besoins et leurs vœux. + +Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade +depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il +invitait les fils de la Lune à se rendre auprès de lui. + +Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. + +« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. + +--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère +est calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à +craindre pour le Victoria. + +--Mais que feras-tu? + +Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en +tirerai. » + +Puis, s'adressant à la foule: + +« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de +l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare +à nous recevoir! » + +Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute +cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. + +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir +nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. +Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il +main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est +solidement assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à +terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de +l'échelle. + +--Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy. + +--Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je +vous suive jusqu'au bout! + +--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande +déesse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la +superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au +poste que je vous assigne. + +--Puisque tu le veux, répondit le chasseur. + +--Veille à la dilatation du gaz. + +--C'est convenu. » + +Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement +l'intervention céleste. + +« Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers +leur bonne Lune et ses divins Fils. » + +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, +précédé de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit +au pied de l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, +et une partie de la foule l'entoura d'un cercle respectueux. + +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des +instruments, escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança +lentement vers le « tembé royal, » situé assez loin hors de la +ville; il était environ trois heures, et le soleil resplendissait; +il ne pouvait faire moins pour la circonstance + +Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et +contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils +naturel du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la +coutume du pays, était le seul héritier des biens paternels, à +l'exclusion des enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de +la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux. + +Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de +tout le luxe d'une végétation tropicale, cette procession +enthousiasmée arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, +appelé Ititénya, et situé au versant d'une colline. Une espèce de +verandah, formée par le toit de chaume, régnait à l'extérieur, +appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être +sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, +cherchant à reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci +naturellement mieux réussis que ceux-là. La toiture de cette +habitation ne reposait pas immédiatement sur les murailles, et l'air +pouvait y circuler librement; d'ailleurs, pas de fenêtres, et à +peine une porte. + +Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes +et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur +des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits +et bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de +petites tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions +noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes +jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils +étaient vêtus de toiles brillamment peintes; les soldats, armés de +la sagaie, de l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de +l'euphorbe, du coutelas, du « sime », long sabre à dents de scie, et +de petites haches d'armes. + +Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du +sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua +au linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, +suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des +femmes de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de +cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « +kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de +poing. + +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en +riant le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles +semblaient bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et +portaient le « kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur +ceinture. + +Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique +placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du +sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour +le distraire pendant l'éternelle solitude. + +Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un +coup d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un +homme d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies +de toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, +qui se prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse +perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, +et tout l'ammoniaque du monde ne l’aurait pas remis sur pied + +Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient +pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un +violent cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le +sultan fit un mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus +signe d'existence depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli +par un redoublement de cris en l'honneur du médecin. + +Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses +adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea +vers le Victoria. Il était six heures du soir. + +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de +l'échelle; la foule lui rendait les plus grands devoirs. En +véritable Fils de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, +il avait l'air d'un assez brave homme, pas fier, familier même avec +les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le contempler. Il +leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. + +« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon +diable, quoique fils de déesse! » + +On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans +les « mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et +en « pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière +forte; mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en +supporter la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance +prit pour un sourire aimable. + +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée +traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui. + +« Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec +vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays » + +Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, +se déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des +mains, se développant en contorsions extravagantes, en poses +incroyables, en grimaces impossibles, donnant ainsi à ces +populations une étrange idée de la manière dont les dieux dansent +dans la Lune. + +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt +fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; +ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce +fut alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est +difficile de donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, +Joe aperçut le docteur. + +Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et +désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés On +entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait. + +Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il +maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste? + +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le +ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa +corde de retenue, impatient de s'élever dans les airs. + +Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse +retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences +contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le +suivit avec agilité. + +« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à +décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi! + +--Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle. + +--Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main. + +--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. + +--Eh bien! demanda le chasseur. + +--Eh bien! la lune! » + +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur +un fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria! + +Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des +imposteurs, des intrigants, des faux dieux! + +Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le +revirement. + +Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, +comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements +prolongés; des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon. + +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il +grimpa dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, +et d'amener la machine à terre. + +Joe s'élança une hachette à la main. + +« Faut-il couper? dit-il. + +--Attends, répondit le docteur. + +--Mais ce nègre!... + +--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera +toujours temps de couper. » + +Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les +branches il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment +attirée par l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et +celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les +régions de l'air. + +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga +s'élancer dans l'espace. + +« Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. + +--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de +mal. + +--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda +Joe. + +--Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement +à terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de +magicien s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses +contemporains. + +--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. + +Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le +nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se +taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait +d'étonnement. Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la +ville. + +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra +la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du +sol, le nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les +jambes, et se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, +le Victoria remontait dans les airs. + + + + + + +CHAPITRE XVI + +Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent +africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil +couchant--Flore et Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel +étoilé. + + + + + +« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa +permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! +Est-ce que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa +réputation par votre médecine? + +--Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb? + +--Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte +ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est +que les honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre +goût. + +--Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu +à sa fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et +toute rouge, ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! » + +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre +des nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait +de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un +vent assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le +Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée +était pure, mais on la sentait lourde. + +Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' +de longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, +sous l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une +vitesse de trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient +rapidement les plaines ondulées et fertiles de Mtuto Le spectacle en +était admirable, et fut admiré. + +« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, +car il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce +que la lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée +magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus +belle. + +--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, +répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles +choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares? + +--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne +deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir +s'y porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront +épuisées à nourrir leurs habitants. + +--Tu crois cela? fit Kennedy. + +--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; +considère les migrations successives des peuples, et tu arriveras à +la même conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du +monde, n'est-il pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle +travaille, elle est fécondée, elle produit, et puis quand les +pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées d'Homère, +ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis +deux mille ans. Mais déjà sa fertilité se perd; ses facultés +productrices diminuent chaque jour; ces maladies nouvelles dont +sont frappés chaque année les produits de la terre, ces fausses +récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe +certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement prochain. Aussi +voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais +encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, +ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie; son sol +s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop demandé; +là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une +sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique +offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles +dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les +assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un +lit commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel +nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, +deviendra quelque grand royaume, où se produiront des découvertes +plus étonnantes encore que la vapeur et l'électricité. + +--Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. + +--Tu t'es levé trop matin, mon garçon. + +--D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse +époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A +force d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par +elles! Je me suistoujours figuré que le dernier jour du monde sera +celui où quelque im-mense chaudière chauffée à trois milliards +d'atmosphères fera sauter notre globe! + +--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les +derniers à travailler à la machine! + +--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! +Mais, sans nous laisser emporter à de semblables discussions, +contentons-nous d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est +donné de la voir. » + +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages +amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: +arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, +tout avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, +légèrement ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; +pas de montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, +des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient les +clairières où s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en +s'entremêlant aux branches coralliformes des arbustes. + +Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit +à serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces +nombreux cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, +ou d'étangs creusés dans la couche argileuse du sol. Pour +observateurs élevés, c'était un réseau de cascades jeté sur toute la +face occidentale du pays. + +Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences +magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais +dans ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient +pour échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant +faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement +des arbres cédant à ses cornes d'ivoire. + +« Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle +laucée à tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne +d'elle! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu? + +--Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, +escortée d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette +contrée, où le sol est disposé comme une immense batterie +électrique. + +--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue +étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose. + +--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; +tout être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la +lutte des éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce +point. + +--Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de +descendre? + +--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement +d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de +courants atmosphériques. + +--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la +côte. + +--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus +directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de +remonter vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être +apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, +ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, +nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter +droit au delà de l'équateur. + +--Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois +donc ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de +chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air! + +--Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, +et comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur +Samuel! monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui +marchent en rangs pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des +loups. + +--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne +craint pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre +que puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. + +--Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une +muselière, répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur +naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. »; + +Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il +semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; +l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de +tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue +couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles, +disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait +les symptômes d'un cataclysme prochain. + +A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de +Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; +parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait +des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, +le regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des +tamarins, des sycomores et des euphorbes gigantesques. + +« J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus +possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! +Descendrons-nous? + +--Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet. + +--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as +pas d'autre parti à prendre. + +--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages +sont très haut. + +--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait +monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir +pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous +avançons. + +--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. + +--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut +entraînés loin de l'orage. + +--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour +nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer +dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. +D'un autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à +terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre + +--Alors que faire? + +--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les +périls de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en +quantité suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de +lest sont intactes. Au besoin, je m'en servirais. + +--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. + +--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je +vous réveillerai si cela est nécessaire. + +--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous +même, puisque rien ne nous menace encore! + +--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, +et si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons +exactement à la même place. + +--Bonsoir, Monsieur. + +--Bonne nuit, si c'est possible. » + +Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur +demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages +s'abaissait insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La +voûte noire s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour +l'écraser. + +Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa +déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre +ébranlait le profondeurs du ciel. + +« Alerte!» s'écria Fergusson. + +Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à +ses ordres. + +« Descendons-nous? fit Kennedy. + +--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages +se résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! » + +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin. + +Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable +à leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de +vin autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques +qui grésillaient sous les larges gouttes de la pluie. + +« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant +traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable! + +--Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy. + +--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions +vite déchirés aux branches des arbres! + +--Nous montons, monsieur Samuel! + +--Plus vite! plus vite encore. » + +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il +n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute Le ciel +est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent +pas. + +Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette +atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit +le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie. + +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le +ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle, +Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait à +donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes +oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de +l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas +détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit +tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les +éclairs dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il +était plein feu. + +« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre +ses mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout +événement, même à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. » + +La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons; +mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement +des éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits +par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat. + +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au +bout d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages +orageux, les effluences électriques se développaient au-dessous de +lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa +nacelle. + +C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à +l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, +impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces +nuages irrités. + +Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille +pieds d'élévation. Il était onze heures du soir. + +« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de +nous maintenir à cette hauteur. + +C'était effrayant! répondit Kennedy. + +--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et +je ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un +joli spectacle! » + + + + + + +CHAPITRE XVII + +Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure. + + + + + +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de +l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces +première lueurs matinales. + +La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, +tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine +dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin +de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses +recherches furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en +vue des célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en +demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, +peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre +de l'Afrique; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges +éternelles. + +Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine +Burton s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu +atteindre ces montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, +affirmée par Speke son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans +l'imagination de ce dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de +doute possible. + +--Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy. + +--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui +me ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je +ferai du Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents +contraires. + +Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. +Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le +nord-est avec une vitesse moyenne. + +« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa +boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes +circonstances heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le +capitaine Speke, en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait +plus à l’est, en droite ligne au dessus de Kazeh. + +--Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy. + +--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources +du Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à +la limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord. + +--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se +dégourdir les jambes? + +--Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin +faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche. + +--Dès que tu le voudras, ami Samuel. + +--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si +nous ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait +donc prendre trop de précautions. » + +A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' +de latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite +septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que +l'on ne pouvait encore apercevoir. + +Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus +civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le +despo-tisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue +la province de Karagwah. + +Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la +terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte +prolongée, et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la +flamme du chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la +nacelle vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense +prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon +ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds +d'épaisseur. + +Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un +papillon gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan +de verdure sans un seul brisant. + +« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je +n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la +chasse me parait compromise. + +--Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces +herbes plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place +favorable. » + +C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation +sur cette mer si verte, presque transparente, avec de douces +ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, +et semblait fendre des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux +splendides couleurs s'échappait parfois des hautes herbes avec mille +cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et +traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le +sillage d'un vaisseau. + +Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait +mordu sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon +gigantesque. + +« Nous sommes pris, fit Joe. + +--Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur. + +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans +l'air, et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, +s'échappèrent de la bouche des trois voyageurs. + +« Qu'est cela? + +--Un cri singulier! + +--Tiens! nous marchons! + +--L'ancre a dérapé. + +--Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. + +--C'est le rocher qui marche! + +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme +allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles. + +« Un serpent! fit Joe. + +--Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine. + +--Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant. + +--Un éléphant, Samuel! » + +Et Kennedy, ce disant, épaula son arme. + +« Attends, Dick, attends! + +--Sans doute! L'animal nous remorque. + +--Et du bon côté, Joe, du bon côté. » + +L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt +à une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille +gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; +il portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et +qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre +étaient fortement prises entre elles. + +L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la +corde qui le rattachait à la nacelle. + +« En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de +son mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de +voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît. + +--Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui +lui brillait les mains. + +--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de +patience! + +--« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse, +s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! » + +L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite +et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes +secousses à la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à +couper la corde s'il y avait lieu. + +« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier +moment. » + +Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et +demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes +pachydermes peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour +à l'autre, on les retrouve à des distances immenses, comme les +baleines dont ils ont la masse et la rapidité. + +« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, +et nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant +leurs pêches. » + +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à +modifier son moyen de locomotion. + +Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à +trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon +fût séparé de son conducteur. + +Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il +épaula sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour +atteindre l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, +s'aplatit comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut +aucunement troublé; au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et +sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop. + +« Diable! dit Kennedy. + +--Quelle tête dure! fit Joe. + +--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au +défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec +soin, et il fit feu. + +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. + +« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je +vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. » + +Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête. + +L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa +course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang +commençait à couler à flots de ses blessures. + +« Continuons notre feu, Monsieur Dick. + +--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt +toises du bois! » + +Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la +nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; +la secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol. + +La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement +assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des +voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal +reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il +s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au +chasseur. + +« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière +fois la carabine. + +L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se +redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba +de tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était +mort. + +« Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en +Angleterre vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres! + +--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde +de l'ancre. + +--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur +Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? +Sommes-nous venus ici pour faire fortune? » + +Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense +demeurée intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que +l'aérostat à demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de +l'animal. + +La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais +vu dans l'Inde un éléphant de cette taille! + +--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre +de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont +tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers +l'équateur, où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses. + +--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de +celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens +de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. +Samuel va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je +vais faire la cuisine. + +--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise. + +--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de +liberté que Joe a daigné m'octroyer. + +--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas. + +--Sois tranquille. » + +Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois. + +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un +trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui +couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois +par les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il +entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu. + +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix +toises du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui +mesurait près de deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit +la partie la plus délicate, et y joignit un des pieds spongieux de +l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence, comme la +bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. + +Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à +l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit +une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de +feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, +et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher +sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à +point. + +Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande +appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu +d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, +du café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin. + +Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans +être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger. + +Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses +heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de +plus? + +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! » + +De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de +l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la +tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement +résisté; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la +force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que +l'hydrogène était en même quantité; l’enveloppe Jusque-là demeurait +entièrement imperméable. + +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; +le pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et +de viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc +que la réserve d'eau à renouveler. + +Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce +à leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes +les oscillations de l’aérostat. + +Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en +ordre. Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, +avec la longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le +ballon immobile sur le corps du monstrueux éléphant. + +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de +perdrix grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant +à l'espèce la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer +ce surcroît de provisions. + +« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix. + +Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte; +les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à +l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent +pour la première fois cette contrée charmante. + +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; +il proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette +forêt, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y commencer la +dynastie des Robinsons africains. + +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût +proposé pour remplir le rôle de Vendredi. + +La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur +résolut de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, +barricade indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les +couguars, les chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant, +rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger +sa carabine sur des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit +s'acheva sans incident fâcheux. + + + + + + +CHAPITRE XVIII + +Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une +île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue du +pays.--Les sources du Nil.--L'île Benga.--La signature +d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre. + + + + + +Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du +départ. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa +les défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, +entraîna les voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit +milles. + +Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des +étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de +latitude au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles +géographiques; il traversa de nombreux villages sans se préoccuper +des cris provoqués par son apparition; il prit note de la +conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les +rampes du Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de +l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les premiers ressauts +des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent nécessairement des +montagnes de la Lune Or, la légende ancienne qui faisait de ces +montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité, puisqu'elles +confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du grand +fleuve. + +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à +l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 +août 1858. + +Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des +points principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne +perdait pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard +détaillait ainsi: + +Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques +ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude +moyenne, se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge +remplaçaient les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire +le vin du pays, et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La +réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un +chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah: + +On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, +au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se +traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses +compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié, +s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé. + +A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à +une heure, le vent le poussait sur le lac. + +Ce lac a été nommé Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix +milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva +un groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa +reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien +reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac, +mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour +visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est +gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée +basse. + +Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du +docteur, qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les +bords, hérissés de boissons épineux et de broussailles enchevêtrées, +disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un +brun clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait +des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou +s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac. + +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on +eut dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives +pour que des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les, +tempêtes y sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans +ce bassin élevé et découvert. + +Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être +entraîné vers l’est; mais heureusement un courant le porta +directement au nord, et, à six heures du soir, le Victoria s'établit +dans une petite île déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de +longitude à vingt milles de la côte. + +Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant +calmé vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. +On ne pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du +Nyanza, des légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais +Joe même revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha +pas, tant il trouvait cela naturel de la part des moustiques. + +Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il +put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient +avec un murmure inquiétant. + +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, +telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille +sept cent cinquante pieds. + +« Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se +rompre les poignets. + +--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf +ces aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant. + +---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, +ne sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais +nous sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du +lac sont habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le +ciel nous prépare une nuit tranquille. + +--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel? + +--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout +sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons +droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce +secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je +ne saurais dormir. » + +Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient +pas à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la +garde du docteur. + +Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du +matin par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux +du lac, qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent +violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant +quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le +nord. + +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. + +« Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais +nous verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons +l'Équateur! nous entrons dans notre hémisphère! + +--Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par +ici? + +--Ici même mon brave garçon! + +--Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser +sans perdre de temps. + +--Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une +manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. + +Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du +Victoria. + +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse +et peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et +de l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente +milles à l'heure. + +Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les +vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient +longtemps après les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait +avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossières +furent-elles entrevues pendant cette rapide traversée. + +« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le +réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le +ciel lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il +me paraît certain que le Nil doit y prendre sa source. + +--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy. + +Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait +déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put +entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à +se terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude +septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à +cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et +sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante. + +Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le +pays d'un regard avide. + +« Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes +étaient exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac +Ukéréoué se déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous +le descendons, et il coule avec une rapidité comparable à notre +propre vitesse! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds +va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée! +C'est le Nil! + +--C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à +l'enthousiasme de Samuel Fergusson. + +--Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose +quand il était en joie. + +Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette +mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et +des cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des +montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents, +écumants dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On +voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à +cette rivière naissante, qui se faisait fleuve après les avoir +absorbés. + +« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de +son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a +fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait +dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, +O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu +importe, après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses +sources! + +--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette +rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue! + +--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, +répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. » + +Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, +à des champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les +tribus de ces contrées se montraient agitées, hostiles; elles +semblaient plus près de la colère que de l'adoration; elles +pressentaient des étrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en +remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose Le +Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets. + +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. + +--Eh bien! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les +priverons du charme de notre conversation. + +--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, +ne fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les +résultats de notre exploration. + +--C'est donc indispensable, Samuel? + +--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire +le coup de fusil! + +--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine. + +--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat. + +Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura +fait de la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à +un savant français, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait +le méridien terrestre. + +--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps. + +--Y sommes-nous, Monsieur? + +--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la +configuration exacte du pays. » + +L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria +planait à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du +sol. + +On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le +fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, +entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. + +« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le +docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point +atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de +terre avec précaution. » + +Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds. + +« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard. + +--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe. + +--Bien! » + +Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent +pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les +indigène s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient +ses rives. Au deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix +pieds de hauteur environ, et par conséquent infranchissable. + +« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le +docteur. + +Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que +Samuel Fergusson dévorait du regard; il semblait chercher un point +de repère qu'il n'apercevait pas encore. + +Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du +ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les +atteindre, les obligea à regagner la rive au plus vite. + +« Bon voyage! leur souhaita Joe; à leur place, je ne me hasardera +pas à revenir! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance +la foudre à volonté. » + +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la +braqua vers une île couchée au milieu du fleuve. + +Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas! » + +En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité. + +C'est l'île de Benga! c'est bien elle! ajouta-t-il. + +--Eh bien, après? demanda Dick. + +--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu! + +--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel! + +--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une +vingtaine d'indigènes. + +--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit +Fergusson. + +--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur. + +Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l'île. + +Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris +énergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. +Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en +éclats. + +Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le +fleuve et le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une +grêle de balles et une pluie de flèches, mais sans danger pour +l'aérostat dont l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se +laissa couler à terre. + +« L'échelle! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy + +--Que veux-tu faire? + +--Descendons; il me faut un témoin. + +--Me voici. + +--Joe, fais bonne garde. + +--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout. + +« Viens, Dick! » dit le docteur en mettant pied à terre. + +Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se +dressaient à la pointe de l'île; là, il chercha quelque temps, +fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang. + +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. + +« Regarde, dit-il. + +--Des lettres! » s'écria Kennedy. + +En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute +leur netteté. On lisait distinctement: + +A. D. + +« A. D., reprit le docteur Fergusson! Andrea Debono! La signature +même du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil! + +--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. + +--Es-tu convaincu maintenant! + +--C'est le Nil! nous n'en pouvons douter. » + +Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont +il prit exactement la forme et les dimensions. + +« Et maintenant, dit-il, au ballon! + +--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à +repasser le fleuve. + +--Peu nous importe maintenant! Que le vent nous pousse dans le nord +pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous +presserons la main de nos compatriotes! » + +Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant +que le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon +aux armes d'Angleterre. + + + + + + +CHAPITRE XIX + +Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits des +Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le Victoria +court des bordées.--Les ascensions aérostatiques.--Madame Blanchard. + + + + + +Quelle est notre direction? demanda Kennedy en voyant son ami +consulter la boussole. + +--Nord-nord-ouest. + +--Diable! mais ce n'est pas le nord, cela! + +--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner +Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les +explorations de l'est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre.» + +Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil. + +« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable +latitude que les plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser! +Voilà bien ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick, +d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes +redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil. + +--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les +pressentiments de la science? + +--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du +Bahr-el-Abiad, sont immergées dans un lac grand comme une mer; c'est +là qu'il prend naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à +supposer à ce roi des fleuves une origine céleste; les anciens +l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas éloigné de croire +qu'il découlait directement du soleil! Mais il faut en rabattre et +accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y +aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des +poètes. + +--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe. + +--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. +Rien n'est plus exact! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques +heures le cours du Nil! + +--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet +d'une montagne. + +--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute +cette contrée a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le +nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se +font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des périls, +qu'il a dû affronter. » + +Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné. + +« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous +commençons véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous +avons surtout suivi les traces de nos devanciers. Nous allons nous +lancer dans l'inconnu désormais. Le courage ne nous fera pas défaut? + +--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe. + +--En route donc, et que le ciel nous soit en aide! » + +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des +villages dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne +tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies. + +En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze +heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une +distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent +vingt-cinq lieues]. + +Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une +impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le +docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes? Ses deux +compagnons songeaient-ils à cette traversée au milieu de régions +inconnues? Il y avait de tout cela, sans doute, mêlé à de plus vifs +souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe seul montrait +une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie ne +fût pas là du moment qu'elle était absente; mais il respecta le +silence de Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. + +A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un +musulman y pose le pied]; on prit un repas substantiel, et tous +s'endormirent successivement sous la garde de chacun. + +Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il +faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un +déjeuner, fort égayé par Joe, acheva de remettre les esprits en +belle humeur. + +La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné aux +montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de +grand comme l'Europe. + +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose +être le royaume d'Usoga; des géographes ont prétendu qu'il existait +au centre de l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. +Nous verrons si ce système a quelque apparence de vérité. + +--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition? demanda Kennedy. + +--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop +conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux +Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées centrales, ils +les ont interrogés sur leur pays, ils ont réuni un faisceau de ces +documents divers, et en ont déduit des systèmes. Au fond de tout +cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne +se trompait pas sur l'origine du Nil. + +--Rien de plus juste, répondit Kennedy. + +--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été +tentés. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la +rectifier au besoin. + +--Est-ce que toute cette région est habitée? demanda Joe. + +--Sans doute, et mal habitée. + +--Je m'en doutais. + +--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de +Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée; il +reproduit le bruit de la mastication. + +--Parfait, dit Joe; nyam! nyam! + +--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, +tu ne trouverais pas cela parfait. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages. + +--Cela est-il certain? + +--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient +pourvus d'une queue comme de simples quadrupèdes; mais on a bientôt +reconnu que cet appendice appartenait aux peaux de bête dont ils +sont revêtus. + +--Tant pis! une queue est fort agréable pour chasser les +moustiques. + +--C'est possible, Joe; mais il faut reléguer cela au rang des +fables, tout comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet +attribuait à certaines peuplades. + +--Des têtes de chiens? Commode pour aboyer et même pour être +anthropophage! + +--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces +peuples, très avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec +passion. + +--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon +individu. + +--Voyez-vous cela! dit le chasseur. + +--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un +moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de +mon maître! Mais nourrir ces moricauds, fi donc! j'en mourrais de +honte! + +--Eh bien! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous +comptons sur toi à l'occasion. + +--A votre service, Messieurs. + +--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions +soin de lui, en l'engraissant bien. + +--Peut-être! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste! » + +Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui +suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les +objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic +imprévu, le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt. + +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de +vigilance par cette profonde obscurité. + +La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du +lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du +ballon; s’agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient les +tuyaux de dilatation; on dut les assujettir par des cordes, +manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. + +Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait +hermétiquement fermé. + +« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; +nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous +ne laissons point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle +nous finirions par mettre le feu. + +--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. + +--Est-ce que nous serions précipités à terre? demanda Dick. + +--Précipités, non! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous +descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute +française, madame Blanchard; elle mit le feu à son ballon en lançant +des pièces d'artifice, mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait +pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût heurtée à une +cheminée, d'où elle fut jetée à terre. + +--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; +jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois +pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but. + +--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, +d'ailleurs, ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes +ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur +plusieurs milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas +vingt accidents ayant causé la mort. En général, ce sont les +attérissements et les départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, +en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution. + +--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de +viande conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé +moyen de nous régaler d'un bon morceau de venaison. + + + + + + +CHAPITRE XX + +La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. +» L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux +peuplades.--Massacre.--Intervention divine. + + + + + +Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de +véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt +dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. + +« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en +remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, + +--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à +l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la +campagne disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez! cette forêt a +l'air de se précipiter au-devant de nous! + +--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. + +--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus +tard. Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies! + +--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à +la première apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant +pour de monstres aériens; il est donc permis à un nègre du Soudan +d'ouvrir de grands yeux. + +--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent +pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre +permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils +l'adoreront; si elle se casse ils se feront des talismans avec les +morceaux! » + +Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se +briser en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient +dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris. + +Un peu plus loin, Kennedy s'écria: + +« Regardez donc cet arbre singulier! il est d'une espèce par en +haut, et d'une autre par en bas. + +--Bon! fit Joe; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur +les autres. + +--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, +sur lequel il s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un +beau jour y a jeté une graine de palmier, et le palmier a poussé +comme en plein champ. + +--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela +fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un +moyen de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en +hauteur; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires. » + +En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une forêt +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians +séculaires. + +« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy; je ne connais rien +de beau comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. + +--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher +Dick; et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du +Nouveau-Monde. + +--Comment! il existe des arbres plus élevés? + +--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » + +Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent +cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même +la grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, +et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus de +quatre mille ans d'existence. + +--Eh! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors! Quand on vit +quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille? » + +Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt +avait déjà fait place à une grande réunion de huttes circulairement +disposées autour d'une place. Au milieu croissait un arbre unique, +et Joe de s'écrier à sa vue: + +Eh bien! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de +pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. » + +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait +en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait +Joe étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues à des +poignards fixés dans l'écorce. + +L'arbre de guerre des cannibales! dit le docteur. Les Indiens +enlèvent la peau du crâne, les Africains la tête entière. + +--Affaire de mode, » dit Joe. + +Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon; +un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant; des +cadavres à demi dévorés, des squelettes tombant en poussière, des +membres humains épars çà et là, étaient laissés en pâture aux hyènes +et aux chacals. + +« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela se +pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui +achèvent de les dévorer à leur aise, après les avoir étranglés d'un +coup de dent. + +--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. +C'est plus sale, voilà tout. + +--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se +contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses +bestiaux, et peut-être sa famille; on y met le feu, et tout brûle +en même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec +Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi +barbare. » + +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala +quelques bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. + +« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec +la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que +le notre. + +--Le ciel nous préserve de leurs attaques! dit le docteur; ils sont +plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus +sauvages. + +--Bah! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. + +--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse; le +taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de +bec; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés +qu'attirés par notre machine. + +--Eh mais! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me +poussent par douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage +d'aigles vivants, nous les attacherions à notre nacelle, et ils nous +traîneraient dans les airs! + +--Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur; mais je +le crois peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur +naturel. + +--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait +avec des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils +iraient à droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient. + +--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes +aigles attelés; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. + +--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » + +Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait à une +allure plus modérée; le pays marchait au-dessous de lui, il ne +fuyait plus. + +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles +des voyageurs; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine +ouverte un spectacle fait pour les émouvoir + +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient +voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de +s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria; ils +étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable +mêlée; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés dans +lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux à voir. + +A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt; les +hurlements redoublèrent; quelques flèches furent lancées vers la +nacelle, et l'une d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la +main. + +« Montons hors de leur portée! s'écria le docteur Fergusson! Pas +d'imprudence! cela ne nous est pas permis » + +Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de +sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se +hâtait de lui couper la tête; les femmes, mêlées à cette cohue, +ramassaient les têtes sanglantes et les empilaient à chaque +extrémité du champ de bataille; souvent elles se battaient pour +conquérir ce hideux trophée. + +« L'affreuse scène! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. + +--Ce sont de vilains bonshommes! dit Joe Après cela, s'ils avaient +un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. + +--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le +chasseur en brandissant sa carabine. + +--Non pas répondit vivement le docteur! non pas! mêlons-nous de ce +qui nous regarde? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle +de la Providence? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant! Si +les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de leurs +exploits, ils finiraient peut-être par perdre le goût du sang et des +conquêtes! » + +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athlétique, jointe à une force d'hercule D'une main il plongeait sa +lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y +faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta +loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur un blessé dont +il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une main, et, le +portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents. + +« Ah! dit Kennedy, l’horrible bête! je n'y tiens plus! » + +Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. + +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette +mort surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs +adversaires, et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de +la moitié des combattants. + +« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le +docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. » + +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu +victorieuse, se précipitant sur les morts et les blessés, se +disputer cette chair encore chaude, et s'en repaître avidement. + +« Pouah! fit Joe, cela est repoussant! » + +Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette horde +en délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais enfin, +ramené vers le sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de +cannibalisme. + +Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux +cours d'eau qui s'écoulaient vers l'est; ils se jetaient sans doute +dans ces affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel +M. Guillaume Lejean a donné de si curieux détails. + +La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° +20' de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles. + + + + + + +CHAPITRE XXI + +Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans +l'arbre.--Deux coups de feu.--A moi! à moi!--Réponse en +français.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage. + + + + + +La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître +le pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il +distinguait à peine la masse confuse dans l'ombre. Suivant son +habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le +remplacer. + +« Veille bien, Dick, veille avec grand soin. + +--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau + +--Non! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous +de nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès de +prudence ne peut pas nuire. + +--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. + +--Non! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la moindre +alerte, ne manque pas de nous réveiller. + +--Sois tranquille. » + +Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, +n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. + +Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait +l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune +oscillation. + +Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau +en activité, considérait ce calme obscur; il interrogeait l'horizon, +et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard +croyait parfois surprendre de vagues lueurs. + +Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas +de distance; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit +plus rien. + +C'était sans doute l’une de ces sensations lumineuses que l'œil +perçoit dans les profondes obscurités. + +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, +quand un sifflement aigu traversa les airs. + +Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit? Sortait-il de +lèvres humaines? + +Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point +d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou +bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc ses armes, et, +avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard dans +l'espace. + +Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se +glissaient vers l’arbre; à un rayon de lune qui filtra comme un +éclair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe +d'individus s'agitant dans l’ombre. + +L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit; il mit la main +sur l’épaule du docteur. + +Celui-ci se réveilla aussitôt. + +« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. + +--Il y a quelque chose? + +--Oui, réveillons Joe. » + +Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. + +« Encore ces maudits singes? dit Joe. + +--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions. + +--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par +l'échelle. + +--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures +de manière à pouvoir nous enlever rapidement. + +--C'est convenu. + +--Descendons, dit Joe. + +--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le +docteur; il est inutile de révéler notre présence dans ces parages. +» + +Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans +bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes +branches que l'ancre avait mordue. + +Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le +feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe +saisit la main de l'Écossais. + +« N'entendez-vous pas? + +--Oui, cela approche. + +--Si c'était un serpent? Ce sifflement que vous avez surpris... + +--Non! il avait quelque chose d'humain. + +--J’aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me +répugnent. + +--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. + +--Oui! on monte, on grimpe. + +--Veille de ce côté, je me charge de l'autre. + +--Bien. » + +Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d’une maîtresse +branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu’on appelle un +baobab; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage était +profonde; cependant Joe, se penchant à l'oreille de Kennedy et lui +indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit: + +« Des nègres. » + +Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux +voyageurs. + +Joe épaula son fusil. + +« Attends, » dit Kennedy. + +Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient +de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, +gravissant lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par +les émanations de leurs corps frottés d'une graisse infecte. + +Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au +niveau même de la branche qu'ils occupaient. + +« Attention, dit Kennedy, feu! » + +La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au +milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait +disparu. + +Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, +inattendu, impossible! Une voix humaine avait manifestement proféré +ces mots en français: + +« A moi! à moi! » + +Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. + +Avez-vous entendu? leur dit le docteur. + +--Sans doute! ce cri surnaturel: A moi! à moi! + +--Un Français aux mains de ces barbares! + +--Un voyageur! + +--Un missionnaire, peut-être! + +--Le malheureux, s'écria le chasseur? on l'assassine, on le +martyrise! » + +Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. + +« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé +entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans +avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil, il +aura reconnu un secours inespéré, une intervention providentielle. +Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance. Est-ce votre avis? + +--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t’obéir. + +--Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à +l'enlever. + +--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres? Demanda +Kennedy. + +--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont +déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à feu; nous devrons +donc profiter de leur épouvante; mais il faut attendre le jour avant +d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage d'après la +disposition des lieux. + +Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... + +--A moi! à moi! répéta la voix plus affaiblie. + +--Les barbares! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette +nuit? + +--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du +docteur, s'ils le tuent cette nuit? + +--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font +mourir leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil! + +--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers +ce malheureux? + +--Je vous accompagne, Monsieur Dick + +--Arrêtez mes amis! arrêtez! Ce dessein fait honneur à votre cœur +et à votre courage; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez +plus encore à celui que nous voulons sauver. + +--Pourquoi cela? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, +dispersés! Ils ne reviendront pas. + +Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun; si, +par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu! + +--Mais cet infortuné qui attend, qui espère! Rien ne lui répond! +Personne ne vient à son secours! Il doit croire que ses sens ont +été abusés, qu'il n'a rien entendu!... + +--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. + +Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un +porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger: + +« Qui que vous soyez, ayez confiance! Trois amis veillent sur vous! » + +Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse +du prisonnier. + +« On l'égorge! on va l'égorger! s'écria Kennedy. Notre +intervention n'aura servi qu'à hâter l'heure de son supplice! Il +faut agir! + +--Mais comment, Dick! Que prétends-tu faire au milieu de cette +obscurité? + +--Oh! s'il faisait jour! s'écria Joe. + +--Eh bien, s'il faisait jour? demanda le docteur d'un ton +singulier. + +--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais +à terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil. + +--Et toi, Joe? demanda Fergusson. + +--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au +prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue. + +--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis? + +--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle +j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix +haute, puisque ces nègres ne comprennent pas notre langue. + +--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus +grande serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il +parvint à tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon +cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante +jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait peut-être; mais +s'il échouait, tu serais perdu, et nous au-rions deux personnes à +sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de +notre côté et agir autrement. + +--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. + +--Peut-être! répondit Samuel en insistant sur ce mot. + +--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres! + +--Qui sait, Joe? + +--Ah! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le +premier savant du monde. » + +Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait. Ses +deux compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient +surexcités par cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson +reprit la parole: + +« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, +puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts. +J'admets que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé par les +souffrances, pèse autant que l'un de nous; il nous restera encore +une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus rapidement + +--Comment comptes-tu donc manœuvrer? demanda Kennedy. + +--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au +prisonnier, et que je jette une quantité de lest égale à son poids, +je n'ai rien changé à l'équilibre du ballon; mais alors, si je veux +obtenir une ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, +il me put employer des moyens plus énergiques que le chalumeau; or, +en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain +de m'enlever avec une grande rapidité. + +--Cela est évident. + +--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre plus +tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au +surcroît de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse; +mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un +homme. + +--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver! + +--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de +façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. + +--Mais cette obscurité? + +--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils +seront terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de +notre main. Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous +avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour +les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés +en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de +recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts? + +--Nous sommes prêts, » répondit Joe. + +Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. + +« Bien; fit le docteur. Ayez l’œil à tout. Joe sera chargé de +précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que rien +ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord; détacher l'ancre, et +remonte promptement dans la nacelle. » + +Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques +instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près +immobile. + +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une +suffisante quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter +au besoin le chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant +quelque temps à l'action de la pile de Bunzen; il enleva les deux +fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient à la +décomposition de l'eau; puis, fouillant dans son sac de voyage, il +en retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à +l'extrémité de chaque fil. + +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient; +lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au +milieu de la nacelle; il prit de chaque main les deux charbons, et +en rapprocha les deux pointes. + +Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un +insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe +immense de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de +la nuit. + +« Oh! fit Joe, mon maître! + +--Pas un mot, » dit le docteur. + + + + + + +CHAPITRE XXII + +La gerbe de lumière.--Le missionnaire.--Enlèvement dans un rayon +de lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins du +docteur.--Une vie d'abnégation.--Passage d'un volcan. + + + + + +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant +rayon de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante +se firent entendre Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. + +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque +immobile s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de +sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de +huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu +nombreuse + +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de +ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans +au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, +ensanglanté, couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, +comme le Christ en croix. + +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore +la place d'une tonsure à demi effacée. + +« Un missionnaire! un prêtre! s écria Joe. + +--Pauvre malheureux! répondit le chasseur. + +--Nous le sauverons, Dick! fit le docteur, nous le sauverons! » + +La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète +énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une +épouvante facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la +tête. Ses yeux brillèrent d’un rapide espoir, et sans trop +comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs +inespérés. + +« Il vit! il vit! s'écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces +sauvages sont plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! +Vous êtes prêts, mes amis. + +--Nous sommes prêts Samuel. + +--Joe, éteins le chalumeau. » + +L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable +poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même +temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. +Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes +lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant +qui dessinait ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La +tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à +peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique +du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurité. + +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus +audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, +revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le +docteur lui ordonna de ne point tirer. + +Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, +n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens +inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, +jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa +dans la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les +deux cents livres de lest. + +Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême; mais, +contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de +trois à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile! + +« Qui nous retient? » s’écria-t-il avec l'accent la terreur. + +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. + +« Oh! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs +s'est accroché au-dessous de la nacelle! + +--Dick! Dick! s'écria le docteur, la caisse à eau! » + +Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à +eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le +bord. + +Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds +dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, à laquelle le +prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. + +« Hurrah! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. + +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille +pieds d'élévation. + +« Qu'est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. + +« Ce n'est rien! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit +tranquillement Samuel Fergusson. + +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, +les mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant +contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et +l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin. + +Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. + +« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. + +--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une +mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont +comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à +vivre! » + +Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. + +« Il se meurt, s'écria Dick. + +--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est +bien faible; couchons-le sous la tente. » + +Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps +amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où +le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces +douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie +qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées; ces soins, il +les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin; puis, prenant un +cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +lèvres du prêtre. + +Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine +la force de dire: « Merci! merci! » + +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il +ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du +ballon. + +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été +délesté de prés de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc +sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le +poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla +considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi. + +« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé +dit le chasseur. As-tu quelque espoir? + +--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. + +--Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion Savez-vous qu'il +faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au +milieu de ces peuplades! + +--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. + +Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil +du malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, +entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas +d'inquiéter Fergusson. + +Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se +relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de +tous. + +Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l'ouest +La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses +nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la +tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin. + +« Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson . + +--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai +encore vus que dans un rêve! A peine puis-je me rendre compte de ce +qui s'est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas +oubliés dans ma dernière prière? + +--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons +tenté de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, +nous avons eu le bonheur de vous sauver. + +--La science a ses héros, dit le missionnaire + +--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. + +--Vous êtes missionnaire? demanda le docteur. + +--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a +envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie +était fait! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe, de la +France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans? + +--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s'écria Kennedy. + +--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères +ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et +civiliser. » + +Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint +longuement de la France. + +Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. +Le pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de +Joe dans les siennes, brûlantes de fièvre; le docteur lui prépara +quelques tasses de thé qu'il but avec plaisir; il eut alors la force +de se relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel +si pur! + +« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans +votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis, +votre patrie, vous!... » + +La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le +coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme +mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son +émotion; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc +perdre si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice? Il pansa +de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus +grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres +brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et +reprenait le sentiment, sinon la vie. + +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. + +« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit; je la +comprends, et cela vous fatiguera moins. » + +Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en +Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent +vers la carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation il voulut +encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres +de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur; +à vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de +l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant +les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des +tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur; pendant deux +ans, sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités +furent malaisés; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles +peuplades du Nyambarra, en butte à mille mauvais traitements. Mais +toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu +dispersée et lui laissé pour mort après un de ces combats si +fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible +fut celui où on le prit pour un fou il s'était familiarisé avec les +idiomes de ces contrées; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues +années encore, il parcourut ces régions barbares, poussé par cette +force surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il résidait dans +cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus sauvages. +Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on +attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis +quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait supposé +le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le +bruit des armes à feu, la nature l'emporta: « A moi! à moi! » +s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel +lui lança des paroles de consolation. + +« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma +vie est Dieu! + +--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes près de vous; +nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au +supplice. + +--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné! +Béni soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de +presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. » + +Le missionnaire s’affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi +entre l’espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les +yeux à l’écart. + +Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir +ménager son précieux fardeau. + +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des +latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale; +le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce +phénomène. + +« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. + +--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. + +--Eh bien! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » + +Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes; sa +position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude; +devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en +fusion, et projetait des quartiers de roches à une grande élévation; +il y avait des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades +éblouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec +une fixité constante, portait le ballon vers cette atmosphère +incendiée. + +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir; le +chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria parvint à six +mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de +trois cents toises. + +De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère +en feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. + +« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie +jusque dans ses plus terribles manifestations! » + +Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la +montagne d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère inférieur du +ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride montait +jusqu'à la nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette +périlleuse situation. + +Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge +à l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son voyage +dans une zone moins élevée. + + + + + + +CHAPITRE XXIII + +Colère de Joe.--La mort d’un juste.--La veillée du corps.--Aridité. +--L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de +Joe.--Un lest précieux.--Relèvement des montagnes +aurifères.--Commencement des désespoirs de Joe. + + + + + +Une nuit magnifique s’étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit +dans une prostration paisible. + +« Il n'en reviendra pas, dit Joe! Pauvre jeune homme! trente ans à +peine! + +--Il s’éteindra dans nos bras! dit le docteur avec désespoir. Sa +respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien +pour le sauver! + +--Les infâmes gueux! s'écriait Joe, que ces subites colères +prenaient de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé +encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur +pardonner! + +--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit +peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un +paisible sommeil. » + +Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le docteur +s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassée; il +demandait de l'air; les rideaux furent entièrement retirés, et il +aspira avec délices les souffles légers de cette nuit transparente; +les étoiles lui adressaient leur tremblante lumière, et la lune +l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. + +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais! Que le Dieu +qui récompense vous conduise au port! qu'il vous paye pour moi ma +dette de reconnaissance! + +--Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un +affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par +cette belle nuit d'été. + +--La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi +la regarder en face! La mort, commencement des choses éternelles, +n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes +frères, je vous en prie! » + +Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se +replier sous lui. + +« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi! » + +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais +connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus +douces clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait +comme dans une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de +l'existence nouvelle. + +Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour. + +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait +de grosses larmes. + +« Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort! » + +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en +silence. + +« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans +cette terre d'Afrique arrosée de son sang. » + +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le +docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux +silence; chacun pleurait. + +Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; là des cratères +éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces +crêtes desséchées; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des +marnières blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde. + +Vers midi, le docteur, pour procéder à l’ensevelissement du corps, +résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques +de formation primitive, les montagnes environnantes devaient +l’abriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il +n'existait aucun arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt. + +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa +perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait +descendre maintenant qu'à la condition de lâcher une quantité +proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon +extérieur. L'hydrogène fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement +vers le ravin. + +Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape; Joe +sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, +et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt +remplacèrent son propre poids; alors il put employer ses deux +mains, et il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents +livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre à +leur tour. Le Victoria se trouvait équilibré, et sa force +ascensionnelle était impuissante à l'enlever. + +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces +pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur +extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol +était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses. + +« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur. + +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un +emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce +ravin encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y +versait d'aplomb ses rayons brûlants. + +Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui +l'encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément pour +que les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre. + +Le corps du martyr y fut déposé avec respect. + +La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros +fragments de roches furent disposés comme un tombeau. + +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses +réflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne +revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour. + +« A quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy. + +--A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du +hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce +pauvre de cœur a été enseveli? + +--Que veux-tu dire? Samuel, demanda l'Écossais. + +--Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans +une mine d'or! + +--Une mine d'or! s'écrièrent Kennedy et Joe. + +--Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que +vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai +d'une grande pureté. + +--Impossible! impossible! répéta Joe. + +--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste +ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. » + +Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy +n'était pas loin de l’imiter. + +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. + +--Monsieur, vous en parlez à votre aise. + +--Comment! un philosophe de ta trempe... + +--Eh! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. + +--Voyons! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette +richesse nous ne pouvons pas l'emporter. + +--Nous ne pouvons pas l'emporter! par exemple! + +--C'est un peu lourd pour notre nacelle! J'hésitais même à te faire +part de cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. + +--Comment! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous! +bien à nous! la laisser! + +--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait? +est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t’a pas enseigné la +vanité des choses humaines? + +--Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l'or! Monsieur +Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces +millions? + +--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put +s'empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la +fortune, et nous ne devons pas la rapporter. + +--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se +met pas aisément dans la poche. + +--Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements +ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest? + +--Eh bien! J’y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la +grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus +le bord. + +--Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout +cela soit de l'or! + +--Oui, mon ami; c'est un réservoir où la nature a entassé ses +trésors depuis des siècles; il y a là de quoi enrichir des pays tout +entiers! Une Australie et une Californie réunies au fond d'un +désert! + +--Et tout cela demeurera inutile! + +--Peut-être! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. + +--Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit. + +--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la +donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes +concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur. + +--Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me +résigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons +notre nacelle de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du +voyage sera toujours autant de gagné. + +Et Joe se mit à l'ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt +entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel +l'or se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté. + +Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il +prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du +missionnaire 22° 23’ de longitude, et 4° 55'de latitude +septentrionale. + +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel +reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle. + +Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau +abandonné au milieu des déserts de l'Afrique; mais pas un arbre ne +croissait aux environs. + +« Dieu la reconnaîtra, » dit-il. + +Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de +Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu +d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse +pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était chose impossible dans +ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiéter; obligé +d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à +court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne négliger +aucune occasion de renouveler sa réserve. + +De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de +l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place +habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de +convoitise sur les trésors du ravin. + +Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'échauffa, le courant +d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, +mais le ballon ne bougea pas. + +Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot. + +« Joe, » fit le docteur. + +Joe ne répondit pas. + +« Joe, m'entends-tu? » + +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. + +« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une +certaine quantité de ce minerai à terre. + +--Mais, Monsieur, vous m'avez permis + +--Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout. + +--Cependant. + +--Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert! » + +Il jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais le chasseur prit +l'air d’un homme qui n'y pouvait rien. + +« Eh bien, Joe? + +--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l'entêté. + +--Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien! mais le ballon ne +s'enlèvera que lorsque tu l'auras délesté un peu. » + +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit +de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'était +un poids de trois ou quatre livres; il le jeta. + +Le Victoria ne bougea pas. + +« Hein! fit-il, nous ne montons pas encore + +--Pas encore, répondit le docteur. Continue. » + +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon +demeurait toujours immobile. Joe pâlit. + +« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, +si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te +débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il nous +remplaçait. + +--Quatre cents livres à jeter! s'écria Joe piteusement. + +--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage! » + +Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le +ballon. De temps en temps il s'arrêtait: + +Nous montons! disait-il. + +--Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu. + +--Il remue, dit-il enfin. + +--Va encore, répétait Fergusson. + +--Il monte! j'en suis sûr. + +--Va toujours, » répliquait Kennedy. + +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en +dehors de la nacelle. Le Victoria s'éleva d'une centaine de pieds, +et, le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes. + +« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie +fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin +du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. » + +Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de +minerai. + +« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance +de ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que +d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille +mine! Cela est attristant. » + +Au soir, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents +milles de Zanzibar. + + + + + + +CHAPITRE XXIV + +Le vent tombe.--Les approches du Désert.--Le décompte de la +provision d'eau.--Les nuits de l'Équateur.--Inquiétudes de Samuel +Fergusson.--La situation telle qu'elle est.--Énergique réponses de +Kennedy et de Joe.--Encore une nuit. + + + + + +Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, +passa la nuit dans une tranquillité parfaite; les voyageurs purent +goûter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les +émotions des journées précédentes leur avaient laissé de tristes +souvenirs. + +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. +Le ballon s'éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux, +il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le +nord-ouest. + +« Nous n'avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe, nous +avons accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours; +mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le +terminer. Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes menacés de +manquer d'eau. + +--Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible de ne +pas rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, +dans cette vaste étendue de pays. + +--Je le désire. + +--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche? » + +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait +d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les +hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraître, il se +posait en esprit fort; le tout en riant, du reste. + +Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. +Il songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du +Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes +rencontrent un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la +plus soigneuse attention les moindres dépressions du sol. + +Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement +modifié la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient +moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées. + +Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient +plongé dans cet océan d'or; il se taisait; il considérait avec +avidité ces pierres entassées dans la nacelle. sans valeur +aujourd'hui, inestimables demain. + +L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. +Le désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une +réunion de quelques huttes; La végétation se retirait. A peine +quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyéreux de +l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des pierres de +feu, quelques lentisques et des boissons épineux. Au milieu de cette +stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes +de roches vives et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à +penser au docteur Fergusson. + +Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée +déserte; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les +ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien Et l'on +sentait que bientôt une immensité de sable s'emparerait de cette +région désolée. + +Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le +docteur ne demandait pas mieux; il eut souhaité une tempête pour +l'entraînerait delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel! A la fin +de cette journée, le Victoria n’avait pas franchi trente milles. + +Si l'eau n'eut pas manqué! Mais il en restait en tout trois gallons +[Treize litres et demi environ]! Fergusson mit de côté un gallon +destiné à étancher la soif ardente qu'une chaleur de +quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades] rendait intolérable; deux +gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau; ils ne +pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz; +or le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ; on +ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. +Tout cela était rigoureusement mathématique. + +« Cinquante-quatre heures! dit-il à ses compagnons. Or, comme je +suis bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un +ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage +qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau à +tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de cette situation grave, +mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour notre soif, et +nous devrons nous mettre à une ration sévère. + +--Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n'est pas encore +temps de se désespérer; nous avons trois jours devant nous, dis-tu? + +--Oui, mon cher Dick. + +--Eh bien! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois +jours il sera temps de prendre un parti; jusque-là redoublons de +vigilance. » + +Au repas du soir, l’eau fut donc strictement mesurée; la quantité +d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se défier de +cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir. + +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui +présentait une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit +cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit +quelque espoir au docteur; elle lui rappela les présomptions des +géographes sur l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre de +l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir; or, pas +un changement ne se faisait dans le ciel immobile. + +A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour +immuable et les rayons ardents du soleil; dès ses premières lueurs, +la température devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur +donna le signal du départ, et pendant un temps, assez long le +Victoria demeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb. + +Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant +dans des zones supérieures; mais il fallait dépenser une plus grande +quantité d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de +maintenir son aérostat à cent pieds du sol; là, un courant faible +le poussait vers l’horizon occidental. + +Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. +Vers midi, le Victoria avait à peine fait quelques milles. + +« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne +commandons pas, nous obéissons. + +--Ah! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions +où un propulseur ne serait pas à dédaigner. + +--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas +d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait +exactement la même; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui +fût praticable. Les ballons en sont encore au point où se trouvaient +les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans à +imaginer les aubes et les hélices; nous avons donc le temps +d'attendre. + +--Maudite chaleur! fit Joe en essuyant son front ruisselant. + +--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque +service, car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une: +flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous +n'étions pas à bout de liquide, nous n'aurions pas à l'économiser. +Ah! maudit sauvage qui nous a coûté cette précieuse caisse! + +--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel? + +--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une +mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous +seraient bien utiles; c'étaient encore douze ou treize jours de +marche assurés, et de quoi traverser certainement ce désert. + +--Nous avons fait au moins la moitié du voyage? demanda Joe. + +--Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne. +Or il a une tendance à diminuer tout à fait. + +--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous +nous en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il +m'est impossible de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est +moi qui vous le dis. + +Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations +des montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c'étaient les +derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses +remplaçaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une +verdure altérée luttaient encore contre l'envahissement des sables; +les grandes roches tombées des sommets lointains, écrasées dans leur +chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient +sable grossier, puis poussière impalpable. + +« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe; j'avais +raison de te dire: Prends patience! + +--Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins! +de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre +chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je +n'avais pas confiance dans vos forêts et vos prairies; c'est un +contre-sens! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer +la campagne d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois en +Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu. » + +Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagné +vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude +l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé +avec la netteté d'une ligne droite. + +Le lendemain était le ler mai, un jeudi; mais les jours se +succédaient avec une monotonie désespérante; le matin valait le +matin qui l'avait précédé; midi jetait à profusion ses mêmes rayons +toujours inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette +chaleur éparse que le jour suivant devait léguer encore à la nuit +suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt une expiration +qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment où cette haleine +s'éteindrait elle-même. + +Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation; il +conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à +la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait +décroître insensiblement les dernières collines et s'effacer la +dernière végétation; devant lui s'étendait toute l'immensité du +désert. + +La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien +qu'il n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux +amis tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la +force de l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit? N'était-ce pas +tenter les voies défendues? N'essayait-il pas dans ce voyage de +franchir les limites de l'impossible? Dieu n'avait-il pas réservé à +des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat! + +Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se +multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association +d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique et du +raisonnement. Après avoir constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il +se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de +retourner sur ses pas? N'existait-il pas des courants supérieurs +qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr du pays +passé, il ignorait le pays à venir; aussi, sa conscience parlant +haut, il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux +compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce +qui avait été fait et ce qui restait à faire; à la rigueur on +pouvait revenir, le tenter du moins; quelle était leur opinion? + +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce +qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, +j'irai. + +--Et toi, Kennedy! + +--Moi? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer; +personne n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise; mais +je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis +donc à toi corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est +que nous devons persé-vérer, aller jusqu'au bout. Les dangers, +d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en +avant, tu peux compter sur nous. + +--Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je +m'attendais à tant de dévouement; mais il me fallait ces +encourageantes paroles. Encore une fois, merci. » + +Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion. + +« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D’après mes relèvements, nous ne +sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée; le +désert ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque la côte est +habitée et reconnue jusqu'à une certaine profondeur dans les terres. +S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette côte, et il est +impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits +où renouveler notre provision d'eau. + +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes +retenus en calme plat au milieu des airs. + +--Attendons avec résignation, » dit le chasseur. + +Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette +interminable journée; rien n'apparut qui pût faire naître une +espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil +couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues +lignes de feu sur cette plate immensité. C'était le désert. + +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, +ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube +de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d’eau sur huit +durent être sacrifiées à l'étanchement d'une soit ardente. + +La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit +pas. + + + + + + +CHAPITRE XXV + +Un peu de philosophie.--Un nuage à l'horizon.--Au milieu d'un +brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du +Victoria.--Les palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu +du désert. + + + + + +Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. +Le Victoria s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds; mais +c'est à peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest. + +« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de +sable! Quel étrange spectacle! Quelle singulière disposition de la +nature! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette +extrême aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes +rayons de soleil! + +--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy; la +raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà +l'important. + +--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas +faire de mal + +--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; à peine si +nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. + +--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques +bandes de nuages dans l'est. + +--Joe a raison, répondit le docteur. + +--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une +bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage! + +--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. + +--C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis + +--Eh bien! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes +prétentions. + +--Je le désire, Monsieur. Ouf! fit-il en s'épongeant le visage, la +chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en été, il ne +faut pas en abuser. + +--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon +demanda Kennedy au docteur. + +--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des +températures beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise +intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois de cent +cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe ne paraît pas +avoir souffert. + +--Un nuage! un vrai nuage! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue +perçante défiait toutes les lunettes. + +En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait +lentement au-dessus de l'horizon; elle paraissait profonde et comme +boursouflée; c'était un amoncellement de petits nuages qui +conservaient invariablement leur forme première, d'où le docteur +conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur +agglomération. + +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze +heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut +tout entier derrière cet épais rideau; à ce moment même, la bande +inférieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait +en pleine lumière. + +« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop +compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle +qu'il avait ce matin. + +--En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du +moins. + +--C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur. + +--Eh bien! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut +pas crever sur nous? + +--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le +docteur; ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus +considérable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger; +nous allons monter. » + +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les +spirales du serpentin; une violente chaleur se développa, et bientôt +le ballon s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté. + +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du +nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette +élévation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent; ce +brouillard paraissait même dépourvu d'humidité, et les objets +exposés à son contact furent à peine humectés. Le Victoria, +enveloppé dans cette vapeur, y gagna peut-être une marche plus +sensible, mais ce fut tout. + +Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par +sa manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la +plus vive surprise: + +« Ah! par exemple! + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Mon maître! Monsieur Kennedy! voilà qui est étrange! + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Nous ne sommes pas seuls ici! il y a des intrigants! On nous a +volé notre invention! + +--Devient-il fou? » demanda Kennedy. + +Joe représentait la statue de la stupéfaction! Il restait immobile + +« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon? +dit le docteur en se tournant vers lui. + +« Me diras-tu?... dit-il. + +--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, + +--Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas +croyable! Samuel, Samuel, vois donc! + +--Je vois, répondit tranquillement le docteur. + +--Un autre ballon! d’autres voyageurs comme nous! » + +En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec +sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la même route que +le Victoria. + +« Eh bien! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des +signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. + +Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même +moment la même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le +même salut dans une main qui l'agitait de la même façon. + +« Qu'est-ce que cela signifie? demanda le chasseur. + +--Ce sont des singes, s’écria Joe, ils se moquent de nous! + +--Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui +te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mêmes nous +sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout +bonnement notre Victoria. + +--Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me +le ferez jamais croire. + +--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. » + +Joe obéit: il vit ses gestes exactement et instantanément +reproduits. + +« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre +chose; un simple phénomène d'optique; il est du à la réfraction +inégale des couches de l'air, et voilà tout. + +--C'est merveilleux! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et +multipliait ses expériences à tour de bras. + +--Quel curieux spectacle! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir +notre brave Victoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient +majestueusement! + +--Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, +c'est un singulier effet tout de même. » + +Mais bientôt cette image s'effaça graduellement; les nuages +s'élevèrent à une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui +n’essaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils +disparurent en plein ciel. + +Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur +désespéré se rapprocha du sol. + +Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs +préoccupations retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une +chaleur dévorante. + +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense +plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers +s'élevaient à une distance peu éloignée. + +« Des palmiers! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un +puits? » + +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient +pas. + +« Enfin, répéta-t-il, de l'eau! de l'eau! et nous sommes sauvés, +car, si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous +finirons par arriver! + +--Eh bien, Monsieur! dit Joe, si nous buvions en attendant? L'air +est vraiment étouffant. + +--Buvons, mon garçon. » + +Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit +la provision à trois pintes et demie seulement. + +« Ah! cela fait du bien! fit Joe. Que c'est bon! Jamais bière de +Perkins ne m'a fait autant de plaisir + +--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur. + +--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais +ne jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à +la condition de n'en être jamais privé » + +A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers. + +C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres +d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les +considéra avec effroi. + +A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits; +mais ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient +ne former qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence +d'humidité. Le cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de +ses craintes à ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci +attirèrent son attention. + +A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements +blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une +caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long +ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable; +les plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé +sur ses bords une mort horrible. + +Les voyageurs se regardèrent en palissant. + +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle! Il n'y +a pas là une goutte d'eau à recueillir. + +--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer +la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il +y a eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose. + +Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un +poids de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent +au puits et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était +plus que poussière. La source paraissait tarie depuis de longues +années. Ils creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride +des sables; il n'y avait pas trace d'humidité. + +Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits +couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés. + +Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait, il ne +dit rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du +courage et de l'énergie pour trois. + +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec +colère au milieu des ossements dispersés sur le sol. + +Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les +voyageurs; ils mangeaient avec répugnance. + +Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les +tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir. + + + + + + +CHAPITRE XXVI + +Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche +désespérée.--Le chalumeau s'éteint.--Cent vingt-deux degrés.--La +contemplation du désert.--Une promenade dans la +nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets de Joe.--Il se donne un jour +encore. + + + + + +La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente +n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé +cent soixante-deux pieds cubes de gaz. + +Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ. + +« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans +six heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu +seul sait ce que nous deviendrons. + +--Peu de vent ce matin, maître! dit Joe, mais il se lèvera +peut-être, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de +Fergusson. + +Vain espoir! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes +qui dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La +chaleur devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la +tente, marqua cent treize degrés [45° centigrades]. + +Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans +le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une +inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs L'homme est plus +à plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une +occupation matérielle; mais ici, rien à surveiller; à tenter, pas +davantage; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer. + +Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir +cruellement; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, +l'accroissait au contraire, et méritait bien ce nom de « lait de +tigres » que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à +peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait du regard +ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses +lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert! + +Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda +s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette +eau qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans +l'atmosphère? + +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus +avancé! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous +cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu? +Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins +vite ici même, s'il venait de l'est! Mais l'espoir poussait Samuel +en avant! Et cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, +c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert! Et +quels changements pouvaient se produire en neuf jours! Peut-être +aussi, tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du +lest, quitte à perdre du gaz pour redescendre après! Mais le gaz de +son ballon, c'était son sang, c'était sa vie! + +Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans +ses mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas. + +« Il faut faire un dernier effort! se dit-il vers dix heures du +matin. Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant +atmosphérique qui nous emporte! Il faut risquer nos dernières +ressources. » + +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute +température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci s'arrondit sous la +dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du +soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent +pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément +au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu’au, +dernières limites de l'air respirable. + +Enfin l'eau d’alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit faute +de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se +contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la +nacelle y avait creusée. + +Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51’ de +latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre +cents milles des côtes occidentales de l'Afrique. + +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. + +Nous nous arrêtons, dit l'Écossais. + +--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave. + +Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au +niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le +ballon se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité +absolue. + +Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de +sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses +pensées, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe +prépara le souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on +toucha à peine; une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas. + +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La +chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une +demi-pinte d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n’y +toucher qu'à la dernière extrémité. + +« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble! Cela ne +m'étonne pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent +quarante degrés [60° centigrades]! + +--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s’il sortait d'un +four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu! C'est à devenir fou! + +--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces grandes chaleurs +succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles +arrivent avec la rapidité de l'éclair; malgré l'accablante sérénité +du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une +heure. + +--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice! + +--Eh bien! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une +légère tendance à baisser. + +--Le ciel t’entende! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme +un oiseau dont les ailes sont brisées. + +--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont +intactes, et j'espère bien nous en servir encore. + +--Ah! du vent! du vent! s'écria Joe! De quoi nous rendre à un +ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien; nos vivres sont +suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir! +Mais la soif est une cruelle chose. » + +La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait +l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule +de sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité +écœurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. +L’impassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du +sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la +chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent; +l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait +aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car +l'immensité est une sorte d'éternité. + +Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, +commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination; leurs yeux +s'agrandissaient, leur regard devenait trouble. + +Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette +disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir +cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, +mais pour marcher. « Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, +cela vous fera du bien. + +--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. + +--J'aime encore mieux dormir, fit Joe. + +--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. +Réagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. » + +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de +la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent +pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche; +mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait salutaire; il +s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se +réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige; +il se crut penché sur un abîme; il sentit ses genoux plier; cette +vaste solitude l'effraya; il était le point mathématique, le centre +d'une circonférence infinie, c'est-à-dire, rien! Le Victoria +disparaissait entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un +insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur! Il +voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il appela, pas même un +écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une +pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant sur le +sable, seul, au milieu des grands silences du désert. + +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était +lancé sur ses traces nettement imprimées dans la plaine; il l'avait +trouvé évanoui. + +« Qu'avez-vous eu, mon maître? demanda-t-il. + +--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà +tout. + +--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; +appuyez-vous sur moi, et regagnons le Victoria. + +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. + +« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous +auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, +parlons sérieusement. + +--Parle, je t'écoute! + +--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas +durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, +nous sommes perdus. » + +Le docteur ne répondit pas. + +« Eh bien! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il +est tout naturel que ce soit moi! + +--Que veux-tu dire? quel est ton projet? + +--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours +devant moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut +manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, +vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens +à un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe +que vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou +j'y laisserai ma peau! Que dites-vous de mon dessein? + +--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est +impossible, tu ne nous quitteras pas. + +--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous +nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, +et, à la rigueur, je puis réussir! + +--Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur +ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est +très probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, +attendons avec résignation. + +--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous donne +encore un jour; je, n'attendrai pas davantage; c'est aujourd'hui +dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi +nous ne partons pas, je tenterai l'aventure; c'est un projet +irrévocablement décidé. » + +Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il +y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un +silence absolu qui ne devait pas être le sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXVII + +Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes +d'eau.--Nuit de désespoir.--Tentative de suicide.--Le +simoun.--L'oasis.--Lion et lionne. + + + + + +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le +baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une +dépression appréciable. + +« Rien! se dit-il, rien! » + +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, +même dureté, même implacabilité. + +« Faut-il donc désespérer! » s'écria-t-il. + +Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet +d'exploration. + +Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation +inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses +lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son. + +Il y avait encore là quelques gouttes d'eau; chacun le savait, +chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne +n'osait faire un pas. + +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux +hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait +surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite +à ces intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en +proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se +mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le +sang. + +« Ah! s'écria-t-il! pays de la soif! tu serais bien nommé pays du +désespoir! » + +Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que +le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. + +Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie; ce +vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des +eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur ce sol +enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de +poussière. + +« Malédiction! dit-il avec colère! c'est de l'eau salée! » + +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans +mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les +quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; +il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva +des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard +démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres. + +En ce moment, ces mots: « A boire! à boire! » furent prononcés +avec un accent déchirant. + +C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait +pitié, il demandait à genoux, il pleurait. + +Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la +dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu. + +« Merci, » fit-il. + +Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable. + +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le +mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les +infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe +voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son +projet à exécution. + +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, +les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point +imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il +balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en +cage. + +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine +dont la crosse dépassait le bord de la nacelle. + +« Ah! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. + +Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon +vers sa bouche. + +« Monsieur! Monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui. + +--Laisse-moi! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. + +Tous les deux luttaient avec acharnement. + +« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. + +Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, +sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une +minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la +détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda +autour de lui. + +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend +vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il +s'écrie: + +« Là! là! là-bas! » + +Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se +séparèrent, et tous deux regardèrent. + +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; +des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu +d'une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en +tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait +derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait +jusqu’au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la +facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu +à peu. + +Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. + +« Le simoun! s'écria-t-il. + +--Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre. + +--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! +nous allons mourir! + +--Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire! + +Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. + +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent +place à ses côtés. + +« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une +cinquantaine de livres de ton minerai! » + +Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un +regret rapide. Le ballon s'enleva. + +« Il était temps, » s'écria le docteur. + +Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu +plus le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense +trombe allait l'atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable. + +« Encore du lest! cria le docteur à Joe. + +--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de +quartz. + +Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé +dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse +incalculable au-dessus de cette mer écumante. + +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils +espéraient, rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. + +A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, +formait une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa +tranquillité première. + +Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île +couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. + +« L'eau! l'eau est là! s'écria le docteur. + +Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à +l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. + +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux +cent quarante milles [Cent lieues]. + +La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, +s'élança sur le sol. + +« Vos fusils! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » + +Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des +fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent +sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources +abondantes; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements, à des +traces fraîches qui marquaient çà et là le sol humide. + +Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. + +« Le rugissement d'un lion! dit Joe. + +--Tant mieux! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons! +On est fort quand il ne s'agit que de se battre. + +--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence! de la vie de l'un +dépend la vie de tous. » + +Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l’œil flamboyant, la +carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme +lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine +eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit; mais il n'avait pas touché +terre qu'une balle au cœur le foudroyait; il tomba mort. + +« Hourra! hourra! » s'écria Joe. + +Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, +et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses +lèvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces +clappements de langue des animaux qui se désaltèrent. + +« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas! » + +Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et +ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait. + +« Et monsieur Fergusson? » dit Joe. + +Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même! il remplit une bouteille +qu'il avait apportée, et s'élança sur les marches du puits. + +Mais quelle fut sa stupéfaction! Un corps opaque, énorme, en +fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. + +« Nous sommes enfermés! + +--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire?... » + +Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel +nouvel ennemi il avait affaire. + +« Un autre lion! s'écria Joe. + +--Non pas, une lionne! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur +en rechargeant prestement sa carabine. + +Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. + +« En avant! s'écria-t-il. + +--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup; son +corps eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à bondir sur le premier +d'entre nous qui paraîtra, et celui-là est perdu! + +--Mais que faire? Il faut sortir! Et Samuel qui nous attend! + +--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine + +--Quel est ton projet? + +--Vous allez voir. » + +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la +présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se +précipita dessus; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il +lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, +renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de +l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, +et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main +et fumant encore. + +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à +son maître la bouteille pleine d'eau. + +La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire +d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la +Providence qui les avait si miraculeusement sauvés. + + + + + + +CHAPITRE XXVIII + +Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur la viande +crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves de Joe.--Le +baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs de +départ.--L'ouragan. + + + + + +La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de +mimosas, après un repas réconfortant; le thé et le grog n'y furent +pas ménagés. + +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en +avait fouillé les buissons; les voyageurs étaient les seuls êtres +animés de ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs +couvertures et passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli +des douleurs passées. + +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses +rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il +avait des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut +d'attendre en cet endroit un vent favorable. + +Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une +foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une +insouciante prodigalité. + +« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs! s'écria +Kennedy; cette abondance après cette privation! ce luxe succédant à +cette misère! Ah! j'ai été bien près de devenir fou! + +--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là +en train de discourir sur l'instabilité des choses humaines. + +--Brave ami! fit Dick en tendant la main à Joe. + +--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, +Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente +pas de me rendre la pareille! + +--C'est une pauvre nature que la notre! reprit Fergusson. Se +laisser abattre pour si peu! + +--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet +élément soit bien nécessaire à la vie! + +--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus +longtemps que les gens privés de boire. + +--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, +même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester +longtemps sur le cœur! + +--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. + +--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de +la viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait! + +--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que +personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en +Afrique; ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se +nourrissaient de viande crue, et on refusa généralement d'admettre +le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulière +aventure à James Bruce. + +--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre, +dit Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. + +--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, +qui, de 1768 à 1772, parcourut toute l’Abyssinie jusqu'au lac Tyana, +à la recherche des sources du Nil; puis, il revint en Angleterre, +où il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent +accueillis avec une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute +est réservée aux nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si +différentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y +croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait +souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise! +on n'irait point voir! Bruce était un homme très courageux et très +rageur. Ces doutes l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un +salon d’Édimbourg, un Écossais reprit en sa présence le thème des +plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit de la viande crue, il +déclara nettement que la chose n'était ni possible ni vraie. Bruce +ne dit rien; il sortit, et rentra quelques instants après avec un +beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « +Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai +avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant +impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le +prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, +ou vous me rendrez raison de vos paroles. » + +L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, +avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant +même que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez +plus, du moins, qu'elle est impossible. » + +--Bien riposté, fit Joe Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, +il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en +Angleterre, on met notre voyage en doute... + +--Eh bien! que feras-tu? Joe. + +--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans sel +et sans poivre! » + +Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la +sorte, en agréables propos; avec la force revenait l'espoir; avec +l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une +providentielle rapidité. + +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était le +royaume de ses rêves; il se sentait chez lui; il fallut que son +maître lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand +sérieux qu’il inscrivit sur ses tablettes de voyage: 15° 43' de +longitude et 8° 32' de latitude. + +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans +cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu de +bêtes féroces. + +« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies +promptement. Et ce lion, et cette lionne? + +--Ça! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu! +Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer +que nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles. + +--Preuve médiocre, Dick; ces animaux-là, pressés par la faim ou la +soif, franchissent souvent des distances considérables pendant la +nuit prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de +vigilance et d'allumer des feux. + +--Par cette température, fit Joe! Enfin, si cela est nécessaire, on +le fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli +bois, qui nous a été si utile. + +--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le +docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge +au milieu du désert! + +--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit +connue? + +--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui +fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne +pas te plaire, Joe. + +--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam? + +--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, +sous le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes +pareilles. + +--Pouah! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel! Si des +sauvages avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence? +Par exemple, voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier +pour avaler le beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais +par-dessus le marché. » + +Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour +la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions +furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans +un profond sommeil. + +Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au +beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune +oscillation ne vînt trahir un souffle de vent. + +Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage devait ainsi se +prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli +succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim? + +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très +sensiblement dans le baromètre; il y avait des signes évidents d'un +changement prochain dans l'atmosphère; il résolut donc de faire ses +préparatifs de départ pour profiter de la première occasion; la +caisse d'alimentation et la caisse à eau furent entièrement remplies +toutes les deux. + +Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut +obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec +la santé, les idées d'ambition lui étaient revenues; il fit plus +d'une grimace avant d'obéir à son maître; mais celui-ci lui +démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considérable; il +lui donna à choisir entre l'eau ou l'or; Joe n'hésita plus, et il +jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux + +« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il; ils seront bien +étonnés de trouver la fortune en pareil lieu. + +--Eh! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer +ces échantillons?... + +--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il +ne publie sa surprise en nombreux in-folios! Nous entendrons parler +quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu +des sables de l'Afrique. + +--Et c'est Joe qui en sera la cause. » + +L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon +et le fit sourire. + +Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un +changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les +ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre +marqua au soleil cent quarante-neuf degrés [50]. Une véritable pluie +de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore +été observée. + +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les +quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident +nouveau. + +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température +s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité +augmenta. + +« Alerte! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons! alerte! +voici le vent. + +--Enfin! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête! +Au Victoria! au Victoria! » + +Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par +hasard, une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon +serait parti, et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. + +Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, +tandis que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se +déchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, +et jeta l'excès de poids. + +Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis +qui pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d’est à +deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXIX + +Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d’un auteur +français.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de +Speke et Burton reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le +fleuve Benoué.--La ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif. + + + + + +Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une +grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait +failli leur être si funeste. + +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation +furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur +annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des +pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient +eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan. + +Des collines encore peu élevées ondulaient à l’horizon; leur profil, +estompé par la brume, se dessinait vaguement; la monotonie +disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, +et, comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier: + +« Terre! terre! » + +Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un +aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se +profilaient sur le ciel gris. + +Nous sommes donc en pays civilisé? dit le chasseur. + +--Civilisé? Monsieur Dick; c'est une manière de parler; on ne voit +pas encore d'habitants. + +--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous +marchons. + +--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur +Samuel? + +--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. + +--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux? + +--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire +inconnus dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord +pour les rencontrer. + +--C'est fâcheux. + +--Et pourquoi, Joe + +--Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous +servir. + +--Comment? + +--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à +la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous? + +--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été +exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans +un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par +des chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la +remorque, et traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout +ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre +genre de locomotion. + +Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, +chercha quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas +et se remit à examiner le pays. + +Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un +amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de +s'appeler des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et +fécondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; +l'élaïs dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds +de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës; le bombax +chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences; les +parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les +airs jusqu'à la zone que traversait le Victoria; le papayer aux +feuilles palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le +baobab et les bananiers complétaient cette flore luxuriante des +régions intertropicales. + +« Le pays est superbe, dit le docteur. + +--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin. + +--Ah! les magnifiques éléphants! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y +aurait pas moyen de chasser un peu? + +--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette +violence? Non, goûte un peu le supplice de Tantale! Tu te +dédommageras plus tard. » + +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; +le cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se +crispaient sur la crosse de son Purdey. + +La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait +dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; +des éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, +passaient comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, +saccageant, marquant leur passage par une dévastation; sur le +versant boisé des collines suintaient des cascades et des cours +d'eau entraînés vers le nord; là, les hippopotames se baignaient à +grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps +pisciforme, s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel +leurs rondes mamelles gonflées de lait. + +C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des +oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les +plantes arborescentes. + +A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe +royaume d'Adamova. + +« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes; j'ai repris +la piste interrompue des voyageurs; c'est une heureuse fatalité, +mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines +Burton et Speke aux explorations du docteur Barth; nous avons +quitté des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous +arriverons au point extrême atteint par ce savant audacieux. + +--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a +une vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons +fait. + +--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la +longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par +Speke. + +--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. + +--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle +Barth parvint, comment est-elle située? + +--Sur le douzième degré de longitude environ. + +--Cela fait donc vingt-cinq degrés; à soixante milles chaque, soit +quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues]. + +--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à +pied. + +--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours +vers l'intérieur; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très +éloigné du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du +siècle, ces contrées immenses seront certainement explorées Mais, +ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent +nous porte tant à l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. » + +Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins +de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes +Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des +monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul +pied européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à +treize cents toises environ. Leur pente occidentale détermine +l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers +l'Océan; ce sont les montagnes de la Lune de cette région. + +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux +immenses fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le +Bénoué, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes +ont nommé la « Source des eaux. » + +Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la +voie naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie; +sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat +la Pléiade l’a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola; vous voyez que +nous sommes en pays de connaissance. » + +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, +sorte de millet qui forme la base de leur alimentation; les plus +stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui +filait comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles +d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes +aigus du mont Mendif. + +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre +élevé; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu’à le +coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la +nacelle extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la +nuit, souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de +fuir devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les +oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant. + +Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les +voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les +Foullannes, excitait la cutiosité de Fergusson; néanmoins il fallut +se résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l’est. + +Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse; Joe +prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais +les mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques +coups de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le +docteur à continuer son voyage. On traversait alors une contrée, +théâtre de massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont +incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au +milieu des plus atroces carnages. + +Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre +les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs +violettes; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient +derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des +collines rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et +Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. + +En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le +nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des +nuages; les hauts sommets de ces montagnes séparent le bassin du +Niger du bassin du lac Tchad. + +Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à +ses flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, +magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient +cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et +d'arachides. + +A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen +d'une température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° +centigrades], donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de +près de seize cents livres; il s'éleva à plus de huit mille pieds. +Ce fut la plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la +température s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons +durent recourir à leurs couvertures. + +Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se +tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine +volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus +que de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes +d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches +calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de tout le +Royaume-Uni. + +A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait +doucement les pentes de la montagne, et s’arrêtait dans une vaste +clairière éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, +les précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et +Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il +ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et +une sorte de bécassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas +fut agréable, et la nuit se; passa dans un repos profond + + + + + + +CHAPITRE XXX + +Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La +capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le +gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires. + + + + + +Le lendemain, ler mai, le Victoria reprit sa course aventureuse; +les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son +navire. + +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, +de descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours +tiré avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; +aussi, sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de +craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares +et de fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères +précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil +ouvert à tout venant et à toute heure. + +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils +entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence +encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située +dans une position inexpugnable; une route étroite entre un marais +et un bois y donnait seule accès. + +En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de +vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de +coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son +entrée dans la ville. + +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés; +mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes +d'une profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à +détaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs +chevaux. + +Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l’arma et +attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à +peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe. + +Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, +se prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le +distraire de son adoration. + +« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas +pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers +Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand +ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier +le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez +donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour. + +--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue +de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; +cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance +européenne. + +--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire? Tu +expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un +aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient +toujours là une intervention surnaturelle. + +--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui +ont exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît? + +--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major +Denham; c'est à Mosfeia même qu’il fut reçu par le sultan du +Mandara; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans +une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la +ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et +mit en fuite les troupes du cheik; tout cela n’était que prétexte à +meurtres, à pillages, à razzias; le major fut complètement +dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se +glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop +effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou. + +--Mais quel était ce major Denham? + +--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1821 commanda une expédition +dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur +Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à +Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard +devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils +arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit +diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac; pendant ce temps, le 15 décembre 1823, le +capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le +Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et +d'épuisement dans la ville de Murmur. + +--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large +tribut de victimes à la science! + +--Oui, cette contrée est fatale! Nous marchons directement vers le +royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans +le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était +envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth; ils se +rencontrèrent tous deux le ler décembre 1854; puis Vogel commença +les explorations du pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières +lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans +lequel aucun Européen n'avait encore pénétré; il parait qu'il +parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant +les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension +d'une montagne sacrée des environs; mais il ne faut pas admettre +légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur +recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle +pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une +légitime irritation! Il est donc fort possible que Vogel soit +retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. +Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il +mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, +avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de +Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce +jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des +lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l’expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort +de Vogel]. » + +Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara +développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité +avec les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les +plantes herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le +Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, +roulait son cours impétueux. + +Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth. + +« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une +extrême précision; nous nous dirigeons droit sur le district au +Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que +mourut le pauvre Toole, à peine Agé de vingt-deux ans: c'était un +jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques +semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y +rencontrer la mort. Ah! l'on peut appeler justement cette immense +contrée le cimetière des Européens! » + +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du +Shari; le Victoria, à l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention +des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une +certaine force, tendit à diminuer. + +« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat? dit le +docteur. + +--Bon, mon maître! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le +désert à craindre. + +--Non, mais des populations plus redoutables encore. + +--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville. + +--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si +cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact. + +--Ne nous rapprocherons-nous pas? demanda Kennedy. + +--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la +ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et +nous ne tarderons pas à descendre. » + +Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux +cents pieds du sol. + +« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait +de Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous +pouvons voir à notre aise. + +--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés? +» + +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les +nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues +sur de vastes troncs d'arbres. + +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son +ensemble, comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, +avec des maisons alignées et des rues assez larges; au milieu d'une +vaste place se tenait un marché d'esclaves; il y avait grande +affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains +d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent +avantageusement. + +A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit +encore: d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les +affaires furent abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. +Les voyageurs demeuraient dans une immobilité parfaite et ne +perdaient pas un détail de cette populeuse cité; ils descendirent +même à soixante pieds du sol. + +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son +étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout +rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La +foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se +faire entendre; il ne put y parvenir. + +Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque +aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du +Victoria la troublait singulièrement; on voyait des cavaliers +courir dans toutes les directions; bientôt il devint évident que +les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi +si extraordinaire Joe eut beau déployer des mouchoirs de toutes les +couleurs, il n'obtint aucun résultat. + +Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et +prononça un discours auquel le docteur ne put rien comprendre; de +l'arabe mêlé de baghirmi; seulement il reconnut, à la langue +universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il +n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela devenait +impossible Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans +se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir. + +C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs +cinq ou six chemises bariolées sur le corps; ils avaient des +ventres énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur +étonna ses compagnons en leur apprenant que c'était la manière de +faire sa cour au sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait +l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un +d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait +ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la +manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et +instantané de dix mille bras + +A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en +joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de +flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se +gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le +gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. +Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il +brisa l'arme dans la main du cheik. + +A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au +plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville +demeura absolument déserte. + +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à +rester immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait +dans l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de +prudence; ce calme pouvait cacher un piège. + +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville +parut comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient +comme des fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme. + +« Voilà qui est singulier! fit le docteur. + +--Mais, Dieu me pardonne! répliqua Kennedy, on dirait que +l'incendie monte et s'approche de nous. » + +En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des +mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se +prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir +l'explication de ce phénomène. + +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, +avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en +traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à +faire une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse; +mais que pouvait-il contre une innombrable armée! Déjà les pigeons +environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant +cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau de feu. + +Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se +tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux +heures, on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu +leur nombre diminua, et ils s'éteignirent + +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. + +--Pas mal imaginé pour des sauvages! fit Joe. + +--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier +les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore +plus haut que leurs volatiles incendiaires! + +Décidément un ballon n'a pas d’ennemis à craindre, dit Kennedy. + +--Si fait, répliqua le docteur. + +--Lesquels, donc? + +--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la +vigilance partout, de la vigilance toujours. » + + + + + + +CHAPITRE XXXI + +Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de +Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du +lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue. + + + + + +Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville +se déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy +et le docteur se réveillèrent. + +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que +le vent les portait vers le nord-nord-est. + +« Nous jouons de bonheur, dit-il; tout nous réussit; nous +découvrirons le lac Tchad aujourd'hui même. + +--Est-ce une grande étendue d'eau! demanda Kennedy. + +--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa +plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. + +--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe +liquide. + +--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est +très varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions +possibles. + +--Sans doute, Samuel; sauf les privations du désert, nous n'auront +couru aucun danger sérieux. + +--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours +merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai; nous sommes +partis le 18 avril; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore +une dizaine de jours, et nous serons arrivés. + +--Où! + +--Je n'en sais rien; mais que nous importe? + +--Tu as raison, Samuel; fions-nous à la Providence du soin de nous +diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà! On +n'a pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du +monde! + +--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons +fait. + +--Vivent les voyages aériens! s'écria Joe. Nous voici, après +vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop +reposés peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne +serais pas fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles + +--Tu te donneras. ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais, +pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, +Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos +devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore! Mais il est +bien important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous +est à terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger +subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais! Aussi, je le +dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous +prétexte de chasse. + +--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore +cette fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions; +d'ailleurs, avant notre départ, tu m’as fait entrevoir toute une +série de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie +des Anderson et des Cumming. + +--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie +t'engage à oublier tes prouesses; il me semble que, sans parler du +menu gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur +la conscience. + +--Bon! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer +tous les animaux de la création au bout de son fusil? Tiens! tiens! +regarde cette troupe de girafes! + +--Ça, des girafes! fit Joe. elles sont grosses comme le poing! + +--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de +près, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. + +--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles? reprit Kennedy, et ces +autruches qui fuient avec la rapidité du vent? + +--Ça! des autruches! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y +a de plus poules! + +--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher? + +--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, dès +lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité? S'il +s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le +comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins; mais +une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine +satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment +pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent +pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous +feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. » + +Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une +hauteur rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il +fallait se défier de périls inattendus. + +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les +bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages +d'arbres aux nuances variées; des lianes et des plantes grimpantes +serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux +enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles s'ébattaient en plein +soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de lézard; en +se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient +le courant du fleuve. + +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa +le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur +Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac +Tchad. + +C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut +si longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à +laquelle parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth. + +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien +différente déjà de celle de 1847; en effet, la carte de ce lac est +impossible à tracer; il est entouré de marais fangeux et presque +infranchissables, dans lesquels Barth pensa périr; d'une année à +l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze +pieds, deviennent le lac lui-même; souvent aussi, les villes +étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à +Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators +plongent aux lieux mêmes où s'élevaient les habitations du Bornou. + +Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, +et au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon. + +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on +crut salée; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface +du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de +distance. + +Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut +goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron. + +Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un +coup de fusil éclata à ses côtés Kennedy n'avait pu résister au +désir d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame; celui-ci, +qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et +la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement. + +« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. + +--Et comment! + +--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un +pareil animal. + +--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée.. + +--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le +docteur. L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que +faire. + +--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau +du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur +Fergusson? + +--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des +pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un +grand commerce entre les tribus riveraines du lac. + +--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux +réussi. + +--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la +balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me +parait propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du +lac; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se +dédommager à son aise. + +--Eh bien! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame! +Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas +naturel de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de +bécassines et de perdrix comme en Angleterre! » + + + + + + +CHAPITRE XXXII + +La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les +inquiétudes du docteur.--Ses précautions.--Une attaque au milieu +des airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La +côte septentrionale du lac. + + + + + +Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un +courant qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient +alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur +cette vaste étendue d'eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant +coupé de biais cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les +terres pendant l'espace de sept ou huit milles. + +Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à +s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre +capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses +murailles d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières +s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer +qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur +les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à +caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent +pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport +avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions +fort aimables pour la Providence. + +Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par +le « dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré +de piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec +ses cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, +triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une +indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni +industrielle. + +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui +s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement +déterminées. + +Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, +avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un +vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une +quarantaine de milles sur le Tchad. + +Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles +nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires +très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des +Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir +courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais +celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il +semblait papillonner comme un scarabée gigantesque. + +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il +lui dit: + +« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, +voilà justement votre affaire. + +--Qu'est-ce donc, Joe? + +--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil. + +--Mais qu'y a-t-il? + +--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur +nous? + +--Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette. + +--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine + +--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe. + +--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour +que le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter! + +--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux +voir ces oiseaux-là loin de nous! + +Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe. + +--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s'ils +nous attaquent... + +--Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal +pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien +redoutables! + +--Qui sait? » répondit le docteur. + +Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil; +ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; +ils s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa +présence. + +« Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient +probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et `que l'on se +permette de voler comme eux? + +--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je +les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de +Purdey Moore! + +--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très +sérieux. + +Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes +se rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le +ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la +vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un +angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever +dans l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage; il dilata +l'hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter. + +Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner. + +« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa +carabine. + +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à +cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy. + +« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. + +--Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce +serait les exciter à nous attaquer. + +--Mais j'en viendrai facilement à bout. + +--Tu te trompes, Dick. + +--Nous avons une balle pour chacun d'eux. + +--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment +les atteindras-tu? Figure-toi donc que tu te trouves en présence +d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan! Pour +des aéronautes, la situation est aussi dangereuse. + +--Parles-tu sérieusement, Samuel? + +--Très sérieusement, Dick. + +--Attendons alors. + +--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu +sans mon ordre. + +Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait +parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, +leur crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se +dressait avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille; leur +corps dépassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs +ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins +ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. + +« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, +et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que +nous encore! + +--Eh bien, que faire? » demanda Kennedy. + +Le docteur ne répondit pas. + +« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; +nous avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de +toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les +disperser? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux. + +--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme +morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète, +pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu +ne pourras plus les voir; ils crèveront cette enveloppe qui nous +soutient, et nous sommes à trois mille pieds de hauteur! » + +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à +déchirer. + +« Feu! feu! » s'écria le docteur. + +Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en +tournoyant dans l'espace. + +Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait +l'autre. + +Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant; +mais ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage +extrême. Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus +rapproché. Joe fracassa l'aile de l'autre. + +« Plus que onze, » dit-il. + +Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord +ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson. + +Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y +eut un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se +fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle +manqua sous les pieds des trois voyageurs. + +« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le +baromètre qui montait avec rapidité. » + +Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors! » + +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. + +« Nous tombons toujours!.. Videz les caisses à eau!.. Joe +entends-tu?.. Nous sommes précipités dans le lac! » + +Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme +une marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil; la +nacelle n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad. + +« Les provisions! les provisions! » s'écria le docteur. + +Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace. + +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours! + +« Jetez! jetez encore! s'écria une dernière fois le docteur. + +--Il n'y a plus rien, dit Kennedy. + +--Si! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. + +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle + +« Joe! Joe! » fit le docteur terrifié. + +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait +sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et +le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers +les côtes septentrionales du lac. + +« Perdu! dit le chasseur avec un geste de désespoir. + +--Perdu pour nous sauver! » répondit Fergusson. + +Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de +leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque +trace du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin. + +« Quel parti prendre! demanda Kennedy. + +--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis +attendre. » + +Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une +côte déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un +arbre peu élevé, et le chasseur les assujettit fortement. + +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un +instant de sommeil. + + + + + + +CHAPITRE XXXIII + +Conjectures.--Rétablissement de l’équilibre du Victoria.--Nouveaux +calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration +complète du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.--Lari. + + + + + +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la +partie de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de +terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de +terrain solide s'élevaient des roseaux grands comme des arbres +d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue. + +Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du +Victoria; il fallait seulement surveiller le côté du lac; la vaste +nappe d'eau allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne +paraissait à l'horizon, ni continent ni îles. + +Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné +compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au +docteur. + +« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un +nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de +traverser le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et +comment, je l'ignore; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour +lui donner l'occasion de nous rejoindre. + +--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous +ferons tout au monde pour retrouver notre ami! Orientons-nous +d'abord. Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette +enveloppe extérieure, qui n'est plus utile; ce sera nous délivrer +d'un poids considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut +la peine. » + +Le docteur et Kennedy se mirent à l’ouvrage; ils éprouvèrent de +grandes difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce +taffetas très résistant, et le découper en minces bandes pour le +dégager des mailles du filet. La déchirure produite par le bec des +oiseaux de proie s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds. + +Cette opération prit quatre heures au moins; mais enfin le ballon +intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le +Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut +assez sensible pour étonner Kennedy. + +« Sera-t-il suffisant? demanda-t-il au docteur. + +--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si +notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre +route accoutumée. + +--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, +nous ne devions pas être éloignés d'une île. + +--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du +Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de +meurtriers; ces sauvages auront été certainement témoins de notre +catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la +superstition ne le protège, que deviendra-t-il? + +--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance +dans son adresse et son intelligence. + +--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans +t’éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, +dont la plus grande partie a été sacrifiée. + +--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. » + +Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes +herbes vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations +apprirent bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse. + +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets +conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second +aérostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques +provisions de thé et de café, environ un gallon et demi +d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide; toute la viande +sèche avait disparu. + +Le docteur savait que; par la perte de l'hydrogène du premier +ballon, sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents +livres environ; il dut donc se baser sur cette différence pour +reconstituer son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept +mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent +quatre-vingts pieds cubes de gaz; l'appareil de dilatation +paraissait être en bon état; ni la pile ni le serpentin n'avaient +été endommagés. + +La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille +livres environ; en réunissant les poids de l'appareil, des +voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses +accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de +viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux mille huit +cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait +alors équilibré avec l'air ambiant + +Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le +poids de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée +entière à ces divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au +retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait +une véritable charge d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de +sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le +fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue +au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut +convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut +emmagasiné dans la nacelle. + +Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements. + +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper +se composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur +avoir donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son +quart interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe; +mais, hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu +entendre! + +Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy + +« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire +pour retrouver notre compagnon. + +--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va; parle. + +--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. + +--Sans doute! Si ce digne garçon allait se figurer que nous +l'abandonnons! + +--Lui! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait +l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes. + +--Comment cela? + +--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever +dans l'air. + +--Mais si le vent nous entraîne? + +--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène +sur le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est +propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir +sur cette vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne +pourra manquer de nous voir là où ses regards doivent se diriger +sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer du lieu +de sa retraite. + +--S'il est seul et libre, il le fera certainement. + +--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des +indigènes n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et +comprendra le but de nos recherches. + +--Mais enfin, reprit Kennedy,--car il faut prévoir tous les cas, +--si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace +de son passage, que ferons-nous? + +--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en +nous maintenant le plus en vue possible; là, nous attendrons, nous +explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe +tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place +sans avoir tout fait pour le retrouver. + +--Partons donc, » répondit le chasseur. + +Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme +qu'il allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, +qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le +village d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant +ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. +Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion +de rencontrer un seul de ces énormes animaux. + +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le +pauvre Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de +l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux +cents pieds dans l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; +mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac +et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure. + +Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre +deux cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa +carabine. Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même +imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les +halliers, partout où quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc +eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient près des +longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, +se précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les +démonstrations de crainte les moins dissimulées. + +« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches. + +--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas +être éloignés du lieu de l'accident. » + +A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix +milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle +presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de +milles. Il planait au-dessus d'une île très vaste et très peuplée +que le docteur jugea devoir être Farram, où se trouve la capitale +des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, +s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté; +prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le +missionnaire, il aurait bientôt rejoint ses amis; mais rien ne +parut, rien ne bougea! C'était à se désespérer. + +Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, +village situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point +extrême atteint par Denham à l'époque de son exploration. + +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il +se sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, +vers d'interminables déserts. + +« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; +dans l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, +auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. » + +Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le +Victoria dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à +mille pieds un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest. + +Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; +il et certainement trouvé moyen de manifester sa présence; +peut-être l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna +le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad. + +Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut +bien une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de +Kennedy: les caïmans sont nombreux dans ces parages! Mais ni l'un +ni l'autre n'eut le courage de formuler cette appréhension. +Cependant elle vint si manifestement à leur pensée, que le docteur +dit sans autre préambule: + +« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du +lac; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont +peu dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre +leurs attaques » + +Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette +terrible possibilité. + +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. +Les habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes +de roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement +entretenus. + +Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère +dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses +montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait +au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena +précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où +il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer +les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à +la vase épaisse du marais et d'une résistance considérable + +Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin +le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, +presque désespérés. + + + + + + +CHAPITRE XXXIV + +L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d’une ancre.--Tristes +réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane +engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à +son poste. + + + + + +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une +violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre +sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils +menaçaient de déchirer. + +« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans +cette situation. + +--Mais Joe, Samuel? + +--Je ne l'abandonne pas! non certes! et dut l'ouragan m'emporter à +cent milles dans le nord, je reviendrai! Mais ici nous +compromettons la sûreté de tous. + +--Partir sans lui! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde +douleur. + +--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas +comme à toi? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité? + +--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. » + +Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, +profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, +tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put +parvenir à l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa +manœuvre devenait fort périlleuse, car le Victoria risquait de +s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. + +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer +l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de +l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l’air, et +prit directement la route du nord. + +Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les +bras et s'absorba dans ses tristes réflexions. + +Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers +Kennedy non moins taciturne. + +« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à +des hommes d'entreprendre un pareil voyage! » + +Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine. + +« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous +félicitions d'avoir échappé à bien des dangers! Nous nous serrions +la main tous les trois! + +--Pauvre Joe! bonne et excellente nature! cœur brave et franc! Un +moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice +de ses trésors! Le voilà maintenant loin de nous! Et le vent nous +emporte avec une irrésistible vitesse! + +--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les +tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont +visitées avant nous, comme Denham, comme Barth? Ceux là ont revu +leur pays. + +--Eh! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue! Il est +seul et sans ressources! Les voyageurs dont tu parles ne +s'avançaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux présents, au +milieu d'une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et +encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations +de la pire espèce! Que veux-tu que devienne notre infortuné +compagnon? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands +chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir! + +--Mais nous reviendrons, Samuel. + +--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, +quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre +en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent +avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens. + +--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux +compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe +s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui! » + +Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. +Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre +pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du +Tchad; mais c'était impossible alors, et la descente même devenait +impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette +violence. + +Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le +Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et +pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de +caravanes; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec +le ciel à l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de +cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés +par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un +campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux +allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette +solitude; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et +parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, +sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course. + +« Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! +pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc +franchir le Sahara? Décidément le ciel est contre nous! » + +Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le +nord les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse +poussière, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposés. + +Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane +entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux +pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables; des +cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. +Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives +dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène +de destruction. + +Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère +s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, +tombe immense d'une caravane engloutie. + +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle; +ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au +milieu des courants contraires et n'obéissait plus aux différentes +dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il +tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait +de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente +s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient +à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas; à deux +pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et +d'une main crispée s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se +maintenir contre la fureur de l'ouragan. + +Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait +repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses +traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier +tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme +inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en +sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins +égale. + +« Où allons-nous? s'écria Kennedy. + +--Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j'ai eu tort de +douter d'elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et +nous voici retournant vers les lieux que nous n'espérions plus +revoir. » + +Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé +comme les flots après la tempête; une suite de petits monticules à +peine fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, +et le Victoria volait dans l'espace. + +La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle +qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu +de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert +s'étendre devant eux. + +Kennedy en fit l'observation. + +Peu importe, répondit le docteur; l'important est de revenir au sud; +nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je +n'hésiterai pas à m'y arrêter. + +--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse +le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme +ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible. + +--Et se reproduit fréquemment? Dick. Les traversées du désert sont +autrement dangereuses que celles de l'Océan; le désert a tous les +périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues +et des privations insoutenables. + +--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la +poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations +diminuent, l'horizon s'éclaircit + +--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et +que pas un point n'échappe à notre vue! + +--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans +que tu n'en sois prévenu. » + +Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la +nacelle. + + + + + + +CHAPITRE XXXV + +L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--L’île +engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à +pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du +Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un +dernier cri. + + + + + +Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître? + +Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la +surface fut de lever les yeux en l'air; il vit le Victoria, déjà +fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à +peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le +nord. Son maître, ses amis étaient sauvés. + +« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter +dans le Tchad; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. +Kennedy, et certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il +est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. +C'est mathématique.» + +Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu +d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement +féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que +sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement. + +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient +conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon; +il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer +toutes ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être +débarrassé de la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne +s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles; aussi, +tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement +et directement. + +Au bout d'une heure et demie, la distance quile séparait de l'île +se trouvait fort diminuée. + +Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord +fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les +rives du lac sont hantées par d'énormes alligators, et il +connaissait la voracité de ces animaux. + +Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le +digne garçon se sentait invinciblement ému; il craignait que la +chair blanche ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il +ne s'avança donc qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. +Il n'était plus qu'à une centaine de brasses d'un rivage ombragé +d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante +du musc arriva jusqu'à lui. + +« Bon, se dit-il! voilà ce que je craignais! le caïman n'est pas +loin. » + +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un +corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se +crut perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée; il +revint à la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut +là un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa +philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrière lui le +bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait alors +entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit +saisir par un bras, puis par le milieu du corps. + +Pauvre Joe! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit +à lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du +lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer +leur proie, mais à la surface même. + +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre +deux nègres d'un noir d’ébène; ces Africains le tenaient +vigoureusement et poussaient des cris étranges. + +« Tiens! ne put s'empêcher de s’écrier Joe! des nègres au lieu de +caïmans! Ma foi, j'aime encore mieux cela! Mais comment ces +gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages! » + +Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de +noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, +sans se préoccuper de leur présence; les amphibies de ce lac ont +particulièrement une réputation assez mérité de sauriens +inoffensifs. + +Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre? +C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu’il ne +pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans +montrer aucune crainte. + +« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les +eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins +éloignés de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards +pour un homme tombé du ciel! Laissons-les faire! » + +Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu +d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes +couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un +noir superbe. Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son +costume; il se trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays. + +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, +il ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela +ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui +revint à la mémoire. + +« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune +quelconque! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a +pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le +Victoria vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position +pour donner à mes adorateurs le spectacle d'une ascension +miraculeuse. » + +Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait +autour de lui; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, +elle devenait familière; mais, au moins, elle eut la pensée de lui +offrir un festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé +dans du miel, le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, +fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une +haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes +occasions. + +Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent +respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de +case entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard +assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de +ce sanctuaire; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa +position quand il fut enfermé dans sa cabane. + +Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants +de fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de +ferraille bien doux pour des oreilles africaines; des chœurs hurlés +accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane +sacrée de leurs contorsions et de leurs grimaces. + +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les +murailles de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre +circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges +cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort +déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il +trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient +revu leur patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces +contrées. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se +voyait l'objet! Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité +des grandeurs humaines! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration +n'allait pas jusqu'à manger l'adoré! + +Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de +réflexion, la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba +dans un sommeil assez profond, qui se fût prolongé sans doute +jusqu'au lever du jour, si une humidité inattendue n'eût réveillé le +dormeur. + +Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que +Joe en eut jusqu'à mi-corps. + +« Qu'est-ce là? dit-il, une inondation! une trombe! un nouveau +supplice de ces nègres! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir +jusqu'au cou! » + +Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva +où? en plein lac! D'île, il n'y en avait plus! Submergée pendant +la nuit! A sa place l'immensité du Tchad! + +« Triste pays pour les propriétaires! » se dit Joe, et il reprit +avec vigueur l’exercice de ses facultés natatoires. + +Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré +le brave garçon; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait +avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines +durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles +catastrophes. + +Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en +profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. +C'était une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de +pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant +assez rapide, se laissa dériver. + +« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son +métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me +venir en aide. » + +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du +matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux +qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre +poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. +Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, +les premiers rayons du jour. + +Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions +équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité +pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les +branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et +de caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; +on eût dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des +reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et +se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, +et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande. + +« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il. + +Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient +fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles +sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait +de voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, +s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers +le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, +huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à +la race humaine. + +Que de fois ses regards se portèrent en l'air! Il espérait +apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché +pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa +confiance en son maître; il lui fallait une grande énergie de +caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se +joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle +d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on +ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il +s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait +en vingt endroits les traces des milliers d'épines dont les roseaux +du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds +ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin +il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut +de passer la nuit sur les rives du Tchad. + +Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes: +mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent +littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à +Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient; les insectes +avaient tout dévoré! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une +heure de sommeil au voyageur fatigué; pendant ce temps, les +sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac; +le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe +n'osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à +tenir contre une pareille situation. + +Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge +du dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait +partagé sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de +large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des +yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque +force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les +eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le +torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa +route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se +rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et +néanmoins il sentait. en lui une puissance supérieure au désespoir. + +Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins +résigné que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement +une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait +s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du +désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments +de cet impérieux besoin. + +« Où peut être le Victoria? se demandait-il... Le vent souffle du +nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura +procédé à une nouvelle installation pour rétablir l'équilibre; mais +la journée d'hier a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas +impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais +jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des +grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je +pas d'affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!... +Allons! courage! » + +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba +en pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages; il +s'arrêta à temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à +empoisonner leurs flèches avec le suc de l'euphorbe, grande +occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une +sorte de cérémonie solennelle. + +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un +fourré, lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, +il aperçut le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le +lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire +entendre! impossible de se faire voir! + +Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de +reconnaissance: son maître était à sa recherche! son maître ne +l'abandonnait pas! Il lui fallut attendre le départ des noirs; il +put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad. + +Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut +de l'attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, +mais plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain! +Un vent violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse! + +Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de +l'infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour; +il n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir. + +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant +toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt +sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où +la force lui manquerait et où il faudrait mourir. + +En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou +plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était +venue depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue +tenace; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se +sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques +minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps. + +« Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!... » + +Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à +l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait +lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau +pour le retenir!.. Il comprit que c'en était fait de lui!... Ses +yeux se fermèrent. + +« Mon maître! mon maître! à moi!... » s'écria-t-il. + +Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la +nuit. + + + + + + +CHAPITRE XXXVI + +Un rassemblement à l’horizon.--Une troupe d’arabes.--La +poursuite.--C’est lui!--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une +balle de Kennedy.--Manœuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé. + + + + + +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le +devant de la nacelle, il ne cessait d’observer l'horizon avec une +grande attention. + +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit: + +« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes +ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, +ils s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière. + +--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe +qui viendrait nous repousser au nord? » + +Il se leva pour examiner l'horizon. + +« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de +gazelles ou de bœufs sauvages. + +--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix +milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y +puis rien reconnaître. + +--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose +d’extraordinaire qui m'intrigue; on dirait parfois comme une +manœuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des +cavaliers! regarde! » + +Le docteur observa avec attention le groupe indiqué. + +« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes +ou de Tibbous; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais +nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une +demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra +faire. » + +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse +des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d’entre eux +s'isolaient. + +« C’est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse. + +--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais +bien savoir ce qui en est. + +--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous +les dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous +marchons avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a +pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. » + +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit: + +« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue +parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui +se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie; leur +chef les précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces. + +--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela +est nécessaire, je m'élèverai. + +--Attends! attends encore, Samuel! + +--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a +quelque chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à +l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de +poursuivre que de suivre. + +--En es-tu certain, Dick, + +--Evidemment. Je ne me trompe pas! C'est une chasse, mais une +chasse à l'homme! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un +fugitif. + +--Un fugitif! dit Samuel avec émotion. + +--Oui! + +--Ne le perdons pas de vue et attendons. » + +Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers +qui filaient cependant avec une prodigieuse vélocité. + +« Samuel! Samuel! s'écria Kennedy d'une voix tremblante. + +--Qu'as-tu, Dick? + +--Est-ce une hallucination? est-ce possible? + +--Que veux-tu dire? + +--Attends. + +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit +à regarder. + +« Eh bien? fit le docteur. + +--C'est lui, Samuel! + +--Lui! » s'écria ce dernier. + +« Lui » disait tout! Il n'y avait pas besoin de le nommer! + +« C'est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! il fuit! + +--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. + +--Il ne peut nous voir dans sa fuite! + +--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son +chalumeau. + +--Mais comment? + +--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans +quinze, nous serons au-dessus de lui. + +--Il faut le prévenir par un coup de fusil! + +--Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé. + +--Que faire alors? + +--Attendre. + +--Attendre! Et ces Arabes? + +--Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas +éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne +encore + +--Grand Dieu! fit Kennedy. + +--Qu'y-a-t-il? » + +Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à +terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre. + +« Il nous a vus, s'écria le docteur; en se relevant il nous a fait +signe! + +--Mais les Arabes vont l'atteindre! qu'attend-il! Ah! le +courageux garçon! Hourra! » fit le chasseur qui ne se contenait +plus. + +Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des +plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une +panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait +l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il +l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course +effrayante. + +Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à +leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas +derrière eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils +n'étaient pas à vingt longueurs de cheval du fugitif. + +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer +de sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net +d'une balle et le précipita à terre. + +Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe +suspendit sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du +Victoria; l'autre continua sa poursuite. + +« Mais que fait Joe? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas! + +--Il fait mieux que cela, Dick; je l'ai compris! il se maintient +dans la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence! +Ah! le brave garçon! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes! +Nous ne sommes plus qu'à deux cents pas. + +--Que faut-il faire? demanda Kennedy. + +--Laisse ton fusil de côté. + +--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme. + +--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest? + +--Plus encore. + +--Non, cela suffira. » + +Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de +Kennedy. + +« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest +d'un seul coup. Mais, sur ta vie! ne le fais pas avant mon ordre! + +--Sois tranquille! + +--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu! + +--Compte sur moi! » + +Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, à l'avant +de la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment +voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, +cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa. + +« Attention! dit Samuel à Kennedy. + +--Je suis prêt. + +--Joe! garde à toi!... » cria le docteur de sa voix retentissante en +jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la +poussière du sol. + +A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné; +l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait + +« Jette, cria le docteur à Kennedy. + +--C'est fait » + +Et le Victoria, délesté d’un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva +à cent cinquante pieds dans les airs. + +Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes +oscillations qu'elle eut à décrire; puis faisant un geste +indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilité d'un clown, il +arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent dans leurs bras. + +Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif +venait de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait +rapidement. + +« Mon maître! Monsieur Dick! » avait dit Joe. + +Et succombant à l’émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant +que Kennedy, presque en délire, s'écriait: + +« Sauvé! sauvé! + +--Parbleu! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille +impassibilité. + +Joe était presque nu; ses bras ensanglantés, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa +ses blessures et le coucha sous la tente. + +Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre +d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe +n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, +il serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à +raconter son histoire. + +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans +un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. + +Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, +au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête; et après +avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis +l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de +longitude. + + + + + + +CHAPITRE XXXVII + +La route de l’ouest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de +l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au +nord.--Une nuit prés d’Agbadès. + + + + + +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le +docteur et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour +dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre +heures. + +Voilà le remède qu’il lui faut, dit Fergusson; la nature se +chargera de sa guérison. » + +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait +brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le +Victoria fut entraîné vers; l'ouest. + +Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, +terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses +villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de +l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs +cultivés, sur de petits échafaudages destinés à les préserver de +l'invasion des souris et des termites. + +Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste +place des exécutions; au centre se dresse l’arbre de mort; le +bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est +immédiatement pendu! + +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire: + +« Voilà que nous reprenons encore la route du nord! + +--Qu'importe? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en +plaindrons pas! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de +meilleures circonstances!... + +--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure +toute réjouie à travers les rideaux de la tente. + +--Voilà notre brave ami! s'écria le chasseur, notre sauveur! +Comment cela va-t-il? + +--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement! +Jamais je ne me suis si bien porté! Rien qui vous rapproche un +homme comme un petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le +Tchad! n'est-ce pas, mon maître? + +--Digne cœur! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que +d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées! + +--Eh bien, et vous donc! Croyez-vous que j'étais tranquille sur +votre sort? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur! + +--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de +cette façon. + +--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy. + +--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car +le Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu +l'en tirer. + +--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, +vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous +voilà tous les trois en bonne santé? Par conséquent, dans tout +cela, nous n'avons rien à nous reprocher. + +--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur. + +--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus +parler de cela. Ce qui est fait est fait! Bon ou mauvais, il n'y a +pas à y revenir. + +--Entêté! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous +raconter ton histoire? + +--Si vous y tenez beaucoup! Mais, auparavant, je vais mettre cette +oie grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas +perdu son temps + +--Comme tu dis, Joe. + +--Eh bien! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte +dans un estomac européen. » + +L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, +dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé +depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses +compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine +émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie +habituelle Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du +salut de son maître que du sien; à propos de la submersion de l'île +des Biddiomahs, il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le +lac Tchad. + +Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé +dans le marais, il jeta un dernier cri de désespoir. + +« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées +s'adressaient à vous. Je me mis à me débattre. Comment? je ne vous +le dirai pas; j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans +discussion, quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi? un bout +de corde fraîchement coupée; je me permets de faire un dernier +effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble; je tire; cela +résiste; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme! Au bout +de la corde je trouve une ancre!... Ah! mon maître! j'ai bien le +droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas +d'inconvénient. Je la reconnais! une ancre du Victoria! vous aviez +pris terre en cet endroit! Je suis la direction de la corde qui me +donne votre direction, et, après de nouveaux efforts, je me tire de +la fondrière. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je +marchai pendant une partie de la nuit, en m'éloignant du lac. +J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans un enclos +des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans +l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai? +Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de +l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute +vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, +ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs +ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je +pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève! J'arrive à la limite des +terres cultivées. Bon! le désert! cela me va; je verrai mieux +devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le +Victoria m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de +trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes! Ah! +quelle chasse!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne +sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même! Et +cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en +essayer! Mon cheval tombait de lassitude; on me serre de prés; je +m'abats; je saute en croupe d'un Arabe! Je ne lui en voulais pas, +et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé! +Mais je vous avais vus!.. et vous savez le reste. Le Victoria court +sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait +d’une bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous? Eh bien! +Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de +plus naturel au monde! Je suis prêt à recommencer, si cela peut +vous rendre service encore! et, d'ailleurs, comme je vous le +disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler. + +--Mon brave Joe! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions +donc pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse! + +--Bah! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire +d'affaire! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les +choses comme elles se présentent. » + +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi +une longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à +l'horizon un amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une +ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de +Tagelel dans le Damerghou. + +« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se +sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier +devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous +vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui +revit l'Europe. + +--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +Victoria, nous remontons directement vers le nord? + +--Directement, mon cher Dick. + +--Et cela ne t'inquiète pas un peu? + +--Pourquoi? + +--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand +désert. + +--Oh! nous n'irons pas si loin, mon ami; du moins, je l'espère. + +--Mais où prétends-tu t'arrêter? + +--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. + +--Tembouctou? + +--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un +voyage en Afrique sans visiter Tembouctou! + +--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville +mystérieuse! + +--Va pour Tembouctou! + +--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième +degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui +puisse nous chasser vers l'ouest. + +--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue +route à parcourir dans le nord? + +--Cent cinquante milles au moins. + +--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu. + +--Dormez, Monsieur, répondit Joe; vous-même, mon maître, imitez M. +Kennedy; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait +veiller d'une façon indiscrète. » + +Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la +fatigue avait peu de prise, demeura à son poste d'observation. + +Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême +rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes +montagnes nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient +même quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les +autruches bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des +forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers; après +l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. C'était le +pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg. + +A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent +cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville +importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée; +quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un +blanc rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et +reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés. + +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà +en ruines à l'époque où la visita le docteur Barth. + +Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux +milles au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit +fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, +pendant qu'un vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même +un peu au sud. + +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva +rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil. + + + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses +continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, +Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John +et Richard Lander. + + + + + +La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le +désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le +sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait +sur le sable une ligne rigoureusement droite. + +Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision +d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées +infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de +dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait +vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à +Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au +soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi +cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie. + +Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, +qui n'avaient reçu qu'une préparation sommaire; il servit au souper +des brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, +le docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la +lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria +s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette +traversée nocturne de soixante milles environ, le léger sommeil d'un +enfant n'eût même pas été troublé. + +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il +porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, +et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort +heureusement éloignée. + +La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son +idée des deux ballons. + +« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe? Ce second +ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire; en cas de naufrage, on +peut toujours la prendre pour se sauver. + +--Tu as raison, mon ami; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu; +elle ne vaut pas le bâtiment. + +--Que veux-tu dire? demanda Kennedy. + +--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit +que le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se +soit fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine +déperdition de gaz; ce n'est pas grand’chose jusqu'ici, mais enfin +c'est appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me +maintenir, je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène. + +--Diable! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela. + +--Il n'y en a pas, mon cher Dick; c'est pourquoi nous ferions bien +de nous presser, en évitant même les haltes de nuit. + +--Sommes-nous encore loin de la côte? demanda Joe. + +--Quelle côte, mon garçon? Savons-nous donc où le hasard nous +conduira; tout ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se +trouve encore à quatre cents milles dans l'ouest. + +--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir? + +--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette +ville mardi vers le soir. + +--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes +qui serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette +caravane.» + +Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste +agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent +cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent +vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de +cinq cents livres sur le dos; tous portaient sous la queue un petit +sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel +on puisse compter dans le désert. + +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent +rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger; +leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent +avec intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On +les connaît dans le pays sous le nom de « mehari. » + +Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses +compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, +d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine +contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons +chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque +instantanément. + +Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le +désert, et à gagner les puits épars dans cette immense solitude. + +« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un +merveilleux instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen +serait désorienté, ils n'hésitent jamais; une pierre insignifiante, +un caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, +leur suffit pour marcher sûrement; pendant la nuit, ils se guident +sur l'étoile polaire; ils ne font pas plus de deux milles à +l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi; ainsi +jugez du temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de +plus de neuf cents milles. » + +Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui +devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de +longitude [Le zéro du méridien de Paris.], et, pendant la nuit, il +franchissait encore plus d'un degré. + +Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber +avec une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à +l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; +cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui +composaient uniquement la surface du pays; la végétation y +reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. + +Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés +comme des bonnets arméniens; il y avait peu de montagnes, mais +seulement ce qu’il fallait de collines pour faire des ravins et des +réservoirs, que les pintades et les bécassines sillonnaient de leur +vol; çà et là un torrent impétueux coupait les routes; les +indigènes le traversaient en se cramponnant à une liane tendue d'un +arbre à un autre; les forêts faisaient place aux jungles dans +lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros. + +« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur; la contrée +se métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui +marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la +végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus +tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles? le +Niger a semé sur ses bords les plus importantes cités de l'Afrique. + +--Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur +de la Providence; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire +passer les fleuves au milieu des grandes villes! » + +A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de +huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale. + +« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de +Tembouctou: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du +Nil, auquel la superstition païenne donna une origine céleste; +comme lui, il préoccupa l’attention des géographes de tous les +temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coûté +de nombreuses victimes. + +Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux +roulaient vers le sud avec une certaine violence; mais les +voyageurs entraînés purent à peine en saisir les curieux contours. + +« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà +loin de nous! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de +Quorra, et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, +et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient +tout simplement « le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse. + +--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route? demanda Kennedy. + +--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes +principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés +au-dessous de Gao; puis il pénétra au sein de ces contrées +inexplorées que le Niger renferme dans son coude, et, après huit +mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou; ce que nous +ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide. + +--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger? demanda Joe. + +--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger +et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis +vous indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le +fleuve et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy +parcourent les déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays +des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, +Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en +1795 par la Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit +le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, +reconnaît la rivière de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il +repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère Anderson, Scott le +dessinateur et une troupe d’ouvriers; il arrive à Gorée; s'adjoint +un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août; +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais +traitements, des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il +ne reste plus que onze vivants de quarante Européens; le 16 +novembre, les dernières lettres de Mungo-Park parvenaient à sa +femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays +qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l’infortuné +voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et +que lui-même fut massacré par les indigènes. + +--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs? + +--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître +le fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une +expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray; +elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les +populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans +autre résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de +l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut +lui qui arriva le premier aux sources du Niger; d'après ses +documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de +largeur. + +--Facile à sauter, dit Joe. + +--Eh! eh! facile! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la +tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant +est immédiatement englouti; qui veut y puiser de l'eau se sent +repoussé par une main invisible. + +--Et il est permis de ne pas en croire un mot? demanda Joe. + +--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait +s'élancer au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et +mourir étranglé à quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, +qui voulaient l'obliger à se faire musulman. + +--Encore une victime! dit le chasseur. + +--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles +ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je +veux parler du Français René Caillié Après diverses tentatives en +1819 et en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez; +le 3 août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne +put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après; il se +joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, +atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il +arriva le 30 avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, +Robert Adams, en 1810, avaient peut-être vu cette ville curieuse; +mais René Caillié devait être le premier Européen qui en ait +rapporté des données exactes; le 4 mai, il quitta cette reine du +désert; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le major +Laing; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville +commerçante pour franchir, à travers mille dangers, les vastes +solitudes comprises entre le Soudan et les régions septentrionales +de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28 septembre, il +s'embarqua pour Toulon; en dix-neuf mois, malgré cent quatre-vingts +jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. Ah! +si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus +intrépide voyageur des temps modernes; à l'égal de Mungo-Park. +Mais, en France, il n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur +Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être; néanmoins, +nous devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, +parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de +son courage]. + +--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu? + +--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut +avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de +géographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus +en Angleterre! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux +voyage, un Anglais concevait la même entreprise et la tentait avec +autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine +Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la côte ouest dans le golfe de Bénin; il reprit les traces de +Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs +à la mort du premier, arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu +prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son +fidèle domestique Richard Lander. + +--Et que devint ce Lander? demanda Joe fort intéressé. + +--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les +papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage; +il offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la +reconnaissance du Niger; il s'adjoignit son frère John, second +enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à +1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son +embouchure, le décrivant village par village, mille par mille. + +--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun? demanda +Kennedy. + +--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard +entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle +inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes +amis, ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles +dévouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense! +» + + + + + + +CHAPITRE XXXIX + +Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts +Hombori.--Kabra.--Tembouctou.--Plan du docteur +Barth.--Décadence.--Où le Ciel voudra. + + + + + +Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se +plut à donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils +traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur +marche. Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du +nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de +Tembouctou. + +Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, +s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan +Atlantique en gerbe largement épanouie; dans ce coude, le pays est +très varié, tantôt d'une fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême +aridité; les plaines incultes succèdent aux champs de maïs, qui +sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts; toutes les +espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles +martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des +torrents et des marigots. + +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous +leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux +extérieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros +foyer. + +Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de +doux cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins +d'un magnifique spectacle. + +Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des +nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la +chaîne des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes +d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes +fantastiques sur le ciel assombri; on eut dit les ruines +légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les +nuits sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au +regard étonné. + +« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff +n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. + +--Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le +soir dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était +pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait +bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en +foule. + +--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette +fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon! les +lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit +vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. » + +En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de +torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents +du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, +ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la +route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le +descendre jusqu’à Tembouctou. Large de huit cents toises, le Niger +coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins; +les troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes +annelées aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les +guettait en silence. + +De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de +Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres; bientôt un amphithéâtre +de maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses +et les toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les +contrées environnantes. + +« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de +Tembouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici! + +Alors vous êtes satisfait, Monsieur? demanda Joe. + +--Enchanté, mon garçon. + +--Bon, tout est pour le mieux, » + +En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse +Tembouctou, qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et +ses chaires de philosophie, se déploya sous les regards des +voyageurs. + +Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par +Barth lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude. + +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de +sable blanc; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du +désert; rien aux alentours; à peine quelques graminées, des mimosas +nains et des arbrisseaux rabougris. + +Quant à l'aspect de Tembouctou, que l'on se figure un entassement +de billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau; +les rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un +rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de +huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là +carrées; sur les terrasses sont nonchalamment étendus quelques +habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à +la main; de femmes point, à cette heure du jour. + +« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois +tours des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La +ville est bien déchue de son ancienne splendeur! Au sommet du +triangle s'élève la mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries +soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du +quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons +à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. + +--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi +renversés. + +--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville +était plus grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, +objet de convoitise générale, a successivement appartenu aux +Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand +centre de civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au +XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus +qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. » + +La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie; elle +accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont; +d'immenses décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient +avec la colline du marché les seuls accidents du terrain. + +Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour +fut battu; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le +temps d’observer ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par +le vent du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt +Tembouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage. + +« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui +plaira! + +--Pourvu que ce soit dans l'ouest! répliqua Kennedy! + +--Bah! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même +chemin, et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne +m'effrayerait guère! + +--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. + +--Et que nous manque-t-il pour cela! + +--Du gaz, mon garçon; la force ascensionnelle du ballon diminue +sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous +porte jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. +Nous sommes trop lourds. + +--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître! A rester +toute la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on +engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que +le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras. + +--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur; +mais attends donc la fin; sais-tu ce que le ciel nous réserve? +Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu +rencontrer la côte d'Afrique, Samuel? + +--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la +merci de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si +j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick; il y a là une certaine +étendue le pays où nous rencontrerons des amis. + +--Et ce sera plaisir de leur serrer la main; mais suivons-nous, au +moins, la direction voulue! + +--Pas trop, Dick, pas trop; regarde l'aiguille aimantée nous +portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources. + +--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles +n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas +lui en trouver d'autres? + +--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller +jusque-là. » + +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest; le +Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine +flamme, pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à +soixante milles dans le sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se +réveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo. + + + + + + +CHAPITRE XL + +Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le +sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de +Ségo.--Changement de vent.--Regrets de Joe. + + + + + +Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches +étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles +s'élevaient quelques cases de bergers; mais il fut impossible d'en +faire un relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait +toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et +franchit en quelques instants le lac Debo. + +Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa +dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il +abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la +déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées +de l'aérostat. + +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du +vent à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait +ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il +n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au +milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée? Comment y +attendre un navire pour retourner en Angleterre? Et la direction +actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les +peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines! Là, on +serait perdu. + +D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur +le sentait lui manquer! Cependant, le temps se levant un peu, il +espéra que la fin de la pluie amènerait un changement dans les +courants atmosphériques. + +Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par +cette réflexion de Joe: + +« Bon! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette +fois, ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui +s'avance! + +--Encore un nuage! dit Fergusson. + +--Et un fameux! répondit Kennedy. + +--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées +au cordeau. + +--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un +nuage + +--Par exemple! fit Joe. + +--Non! c’est une nuée! + +--Eh bien? + +--Mais une nuée de sauterelles. + +--Ça, des sauterelles! + +--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une +trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté! + +--Je voudrais bien voir cela! + +--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints +et tu en jugeras par tes propres yeux. » + +Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de +plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant +sur le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces +sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du +Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure +plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient +encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement +dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité. + +« Eh bien, Joe! + +--Eh bien! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce +qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. + +--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible +encore que la grêle par ses dévastations. + +--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson; +quelque. fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, +des moissons même pour arrêter le vol de ces insectes; mais les +premiers rangs, se précipitant dans les flammes, les éteignaient +sous leur masse, et le reste de la bande passait irrésistiblement. +Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de compensation à +leurs ravages; les indigènes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. + +--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour +s'instruire,» ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter. + +Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place +des bouquets d'arbres isolés; sur les bords du fleuve, on +distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de +fourrages. Dans une grande île apparut alors la ville de Jenné, avec +les deux tours de sa mosquée de terre, et l'odeur infecte qui +s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés sur ses +murs. Quelques cimes de baobabs, de mimoras et de dattiers perçaient +entre les maisons; même à la nuit, l'activité paraissait très +grande. Jenné est en effet une ville fort commerçante; elle fournit +à tous les besoins de Tembouctou; ses barques sur le fleuve, ses +caravanes par les chemins ombragés, y transportent les diverses +productions de son industrie. + +« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, +j'aurais tenté de descendre dans cette ville; il doit s'y trouver +plus d'un Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel +notre genre de locomo-tion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne +serait pas prudent. + +--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en +riant, + +--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère +tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille +occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des +bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun +usage; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus +favorable à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers +rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à +ses mosquées mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui +transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les +voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent; ils fuyaient +rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquiétudes du +docteur se calmaient peu à peu. + +« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sénégal. + +--Et nous serons en pays ami? demanda le chasseur. + +--Pas tout à fait encore; à la rigueur, si le Victoria venait à +nous manquer, nous pourrions gagner des établissements français! +Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous +arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la +côte occidentale. + +--Et ce sera fini! fit Joe. Eh bien, tant pis! Si ce n'était le +plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre! +Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître? + +--Qui sait, mon brave Joe? Enfin, il y aura toujours un fait +incontestable; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de +l'Afrique; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté. + +--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que +nous n'avons pas traversé! + +--Ah! Monsieur Samuel! reprit Joe avec un gros soupir, je +regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif! Voilà qui +aurait donné du poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos +récits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais composé une +jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer! + + + + + + +CHAPITRE XLI + +Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On +jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, +Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet.--Les montagnes +difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manœuvre de Joe.--Halte +au-dessus d'un forêt. + + + + + +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un +nouvel aspect: les rampes longuement étendues se changeaient en +collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à +franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du +Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, +soit à la baie du cap Vert. + +Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme +dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses +devanciers; ils avaient souffert mille privations et couru mille +dangers au milieu de ces nègres barbares; ce climat funeste dévora +la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut +donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée +inhospitalière. + +Mais il n'eut pas un moment de repos; le Victoria baissait d'une +manière sensible; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou +moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut +ainsi pendant plus de cent vingt milles; on se fatigua à monter et +à descendre; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait +incessamment; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient +déjà; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans +son enveloppe détendue. + +Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque. + +« Est-ce que le ballon aurait une fissure? dit-il. + +--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment +ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le +taffetas. + +--Comment empêcher cette fuite + +--C'est impossible. Allégeons-nous; c’est le seul moyen; jetons +tout ce qu'on peut jeter. + +--Mais quoi? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort +dégarnie. + +--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez +considérable.» + +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui +réunissait les cordes du filet; de là, il vint facilement à bout de +détacher les épais rideaux de la tente, et il les précipita au +dehors. + +« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il +y a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez +discrets sur l'étoffe. » + +Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident +qu'il se rapprochait encore du sol. + +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette +enveloppe. + +--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer. + +--Alors comment ferons-nous? + +--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement +indispensable; je veux à tout prix éviter une halte dans ces +parages; les forêts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont +rien moins que sûres. + +--Quoi! des lions, des hyènes? fit Joe avec mépris. + +--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui +soient en Afrique. + +--Comment le sait-on? + +--Par les voyageurs qui nous ont précédés; puis les Français, qui +occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec +les peuplades environnantes; sous le gouvernement du colonel +Faidherbe, des reconnaissances ont été poussées fort avant dans le +pays; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont +rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils ont +exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la +guerre et le pillage n'ont plus laissé que des ruines. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se +disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre +contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la +destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent +la Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent +le pays de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et +massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la +ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur +les bords du fleuve; cet établissement fut défendu par un héros, +Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans +munitions presque, tint jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint +le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et +revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres; +or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas +bon tomber entre ses mains. + +--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier +jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria. + +--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je +prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà. + +--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera +cela de gagné. + +--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, +une chose m'inquiète. + +--Laquelle? + +--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, +puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, +même en produisant la plus grande chaleur possible. + +--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. + +--Pauvre Victoria! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à +son navire; je ne m'en séparerai pas sans peine! Il n'est plus ce +qu'il était au départ, soit! mais il ne faut pas en dire du mal! +Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur +de l'abandonner. + +--Sois tranquille, Joe; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. +Il nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui +demande encore vingt-quatre heures. + +--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en +va. Pauvre ballon! + +--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes +dont tu parlais, Samuel. + +--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec +sa lunette; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à +les franchir. + +--Ne pourrait-on les éviter? + +--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu’elles occupent: +près de la moitié de l'horizon! + +--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; +elles gagnent sur la droite et sur la gauche. + +--Il faut absolument passer par-dessus. » + +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité +extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le +Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous +peine de les heurter. + +« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le +nécessaire pour un jour. + +--Voilà! dit Joe + +--Le ballon se relève-t-il? demanda Kennedy. + +--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne +quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. » + +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire +croire qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les +dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore. + +La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on +n'en conserva que quelques pintes; mais cela fut encore +insuffisant. + +« Il faut pourtant passer, dit le docteur. + +--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy. + +--Jetez-les. + +--Voilà! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. + +--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour! +Quoi qu’il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. + +--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. » + +Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais +la crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête +assez droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle +s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des +voyageurs. + +« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée +contre ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser! + +--Eh bien, Monsieur Samuel? fit Joe. + +--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette +viande qui pèse. » + +Le ballon fut encore délesté d’une cinquantaine de livres; il +s'éleva très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas +au-dessus de la ligne des montagnes. La situation était effrayante; +le Victoria courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il +allait se mettre en pièces; le choc serait terrible en effet. + +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. + +Elle était presque vide. + +« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes. + +--Sacrifier mes armes! répondit le chasseur avec émotion. + +--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire. + +--Samuel! Samuel! + +--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous +coûter la vie. + +--Nous approchons! s'écria Joe, nous approchons! » + +Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore. + +Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien +dire à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de +plomb. + +Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle +supérieur s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se +trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre +lesquels elle allait inévitablement se briser. + +« Kennedy! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous +sommes perdus. + +--Attendez, Monsieur Dick! fit Joe, attendez! » + +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la +nacelle. + +« Joe! Joe! cria-t-il. + +--Le malheureux! » fit le docteur. + +La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine +de pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une +moindre déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau +assez uni; elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui +criaient sous son passage, + +« Nous passons! nous passons! nous sommes passés! » cria une voix +qui fit bondir le cœur de Fergusson. + +L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de +la nacelle; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le +ballon de la totalité de son poids; il était même obligé de le +retenir fortement, car il tendait à lui échapper. + +Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta +devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et +s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons. + +« Pas plus difficile que cela, fit-il. + +--Mon brave Joe! mon ami! dit le docteur avec effusion. + +--Oh! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour +vous; c'est pour la carabine de M. Dick! Je lui devais bien cela +depuis l'affaire de l'Arabe! J'aime à payer mes dettes, et +maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au +chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous +voir vous en séparer. » + +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. + +Le Victoria n'avait plus qu'à descendre; cela lui était facile; il +se retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en +équilibre. Le terrain semblait convulsionné; il présentait de +nombreux accidents fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un +ballon qui n'obéissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré +ses répugnances, le docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au +lendemain. + +« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il. + +--Ah! répondit Kennedy, tu te décides enfin? + +--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à +exécution; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le +temps. Jette les ancres, Joe. » + +Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. + +« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir +au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. +Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre. + +--Pourrons-nous descendre? demanda Kennedy. + +--A quoi bon? Je vous répète qu’il serait dangereux de nous +séparer. D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail +difficile. » + +Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à +s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises; le vent tomba +avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste +champ de verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores. + + + + + + +CHAPITRE XLII + +Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de +dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le +quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors +de portée. + + + + + +Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la +hauteur des étoiles; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du +Sénégal. + +« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir +pointé sa carte, c'est de passer le fleuve; mais comme il n'y a ni +pont ni barques, il faut à tout prix le passer en ballon; pour +cela, nous devons nous alléger encore. + +--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le +chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se +décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je +réclame cet honneur. + +--Par exemple! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude... + +--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la +côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur... + +--Je ne consentirai jamais! répliqua Joe. + +--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit +Fergusson; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité; +d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions +ensemble pour traverser ce pays. + +--Voilà qui est parlé, fit Joe; une petite promenade ne nous fera +pas de mal. + +--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un +dernier moyen pour alléger notre Victoria. + +--Lequel? fit Kennedy; je serais assez curieux de le connaître. + +--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de +bunzen et du serpentin; nous avons là près de neuf cents livres +bien lourdes à traîner par les airs. + +--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz? + +--Je ne l’obtiendrai pas; nous nous en passerons. + +--Mais enfin... + +--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous +reste de force ascensionnelle; elle est suffisante pour nous +transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent; +nous ferons à peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant +nos deux ancres que je tiens à conserver. + +--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que +nous en pareille matière; tu es le seul juge de la situation; +dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons. + +--A vos ordres, mon maître. + +--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette +détermination, il faut sacrifier notre appareil. + +--Sacrifions le! répliqua Kennedy. + +--A l'ouvrage! » fit Joe. + +Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce +par pièce; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du +chalumeau, et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau; +il ne fallut pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour +arracher les récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils +étaient fortement encastrés; mais Kennedy était si vigoureux, Joe +si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout; ces +diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles +disparurent en faisant de vastes trouées dans le feuillage des +sycomores. + +« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils +objets dans les bois; ils sont capables d'en faire des idoles! » + +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui +se rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds +au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc; mais quant +aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur +extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même +de la soupape. + +Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse; les pieds +nus, pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, +et malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de +l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à +cette surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui +retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et +furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement +refermé au moyen d'une forte ligature. + +Le Victoria, délivré de ce poids considérable, se redressa dans +l'air et tendit fortement la corde de l’ancre. + +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de +bien des fatigues; on prit rapidement un repas fait de pemmican et +de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la +disposition de Joe. + +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. + +« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson; je vais +prendre le premier quart; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à +quatre heures, Kennedy réveillera Joe; à six heures, nous +partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette +dernière journée! » + +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur +s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil +aussi rapide que profond. + +La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le +dernier quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à +peine l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, +promenait ses regards autour de lui; il surveillait avec attention +le sombre rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui +dérobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il +cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles. + +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend +plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous +montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir +surmonté tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes +sont plus vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble +fuir devant les yeux. + +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au +milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en +définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur +ne comptait plus sur son ballon d'une façon absolue; le temps était +passé où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de lui. + +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indéterminées dans ces vastes forêts; il crut même voir un feu +rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa +lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se +fit même comme un silence plus profond. + +Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination; il écouta sans +surprendre le moindre bruit; le temps de son quart étant alors +écoulé, il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, +et prit place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces. + +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, +qu'il avait de la peine à tenir ouverts; il s'accouda dans un coin, +et se mit à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil. + +Le silence le plus absolu régnait autour de loi; un vent léger +agitait la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, +invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui; il +voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans +la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, +succombant à la fatigue, il s'endormit. + +Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie? Il ne put +s'en rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un +pétillement inattendu. + +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait +sur sa figure. La forêt était en flammes. + +« Au feu! au feu! s'écria-t-il, » sans trop comprendre +l'événement. + +Ses deux compagnons se relevèrent. + +« Qu'est-ce donc! demanda Samuel. + +--L'incendie! fit Joe... Mais qui peut... » + +En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment +illuminé. + +« Ah! les sauvages! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt +pour nous incendier plus sûrement! + +--Les Talibas! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute! » dit le +docteur. + +Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois +mort se mêlaient aux gémissements des branches vertes; les lianes, +les feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait +dans l'élément destructeur; le regard ne saisissait qu'un océan de +flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la +fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; +cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait dans les nuages, +et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu. + +« Fuyons! s'écria Kennedy! à terre! c'est notre seule chance de +salut! » + +Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la +corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, +s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées; +mais le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille +pieds dans les airs. + +Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes +détonations d'armes à feu; le ballon, pris par un courant qui se +levait avec le jour, se porta vers l'ouest + +Il était quatre heures du matin. + + + + + + +CHAPITRE XLIII + +Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dévasté.--Vent modéré.--Le +Victoria baisse--Les dernières provisions.--Les bonds du +Victoria.--Défense à coups de fusil.--Le vent fraîchit,--Le fleuve +du Sénégal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversée du +fleuve. + + + + + +« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, +dit le docteur, nous étions perdus sans ressources. + +Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe; +on se sauve alors, et rien n’est plus naturel. + +--Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson. + +--Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas +descendre sans ta permission, et quand il descendrait? + +--Quand il descendrait! Dick, regarde! » + +La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs +purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large +pantalon et du burnous flottant; ils étaient armés, les uns de +lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop +de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui +marchait avec une vitesse modérée. + +A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en +brandissant leurs armes; la colère et les menaces se lisaient sur +leurs figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, +mais hérissée; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et +ces rampes adoucies qui descendent an Sénégal. + +« Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les +farouches marabouts d'Al-Eladji! J'aimerais mieux me trouver en +pleine forêt, au milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber +entre les mains de ces bandits. + +--Ils n'ont pas l'air accommodant! fit Kennedy, et ce sont de +vigoureux gaillards! + +--Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c'est +toujours quelque chose + +--Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes +incendiées! voilà leur ouvrage; et là où s'étendaient de vastes +cultures, ils ont apporté l'aridité et la dévastation. + +--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous +parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en +sûreté. + +--Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, répondit Le +docteur en portant ses yeux sur le baromètre + +--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de +préparer nos armes. + +--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick; nous nous trouverons bien +de ne pas les avoir semées sur notre route. + +--Ma carabine! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer +jamais. » + +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la +poudre et des balles en quantité suffisante. + +« A quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il à Fergusson. + +--A sept cent cinquante pieds environ; mais nous n'avons plus la +faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en +descendant; nous sommes à la merci du ballon. + +--Cela est fâcheux, reprit Kennedy; le vent est assez médiocre, et +si nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours +précédents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de +vue. + +--Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop; +une vraie promenade. + +--Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à +les démonter les uns après les autres. + +--Oui-da! répondit Fergusson; mais ils seraient à bonne portée +aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de +leurs longs mousquets; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à +juger quelle serait notre situation. » + +La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures +du matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de +milles dans l'ouest. + +Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait +toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté +vers le Niger, que deviendrait-il! D'ailleurs, il constatait que le +ballon tendait à baisser sensiblement; depuis son départ, il avait +déjà perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être +éloigné d'une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui +fallait compter encore trois heures de voyage. + +En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri; les +Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux. + +Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces +hurlements: + +« Nous descendons, fit Kennedy. + +--Oui, répondit Fergusson. + +--Diable! » pensa Joe. + +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante +pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force. + +Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de +mousquets éclata dans les airs. + +« Trop loin, imbéciles! s'écria Joe; il me paraît bon de tenir ces +gredins-là à distance. » + +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu; le +Talibas roula à terre; ses compagnons s'arrêtèrent et le Victoria +gagna sur eux. + +« Ils sont prudents; dit Kennedy. + +--Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le +docteur; et ils y réussiront, si nous descendons encore! Il faut +absolument nous relever! + +--Que jeter! demanda Joe. + +--Tout ce qui reste de provision de pemmican! C'est encore une +trentaine de livres dont nous nous débarrasserons! + +--Voilà, Monsieur! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître. + +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des +cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria +redescendait avec rapidité; le gaz fuyait par les pores de +l'enveloppe. + +Bientôt la nacelle vint raser le sol; les nègres d'Al-Hadji se +précipitèrent vers elle; mais, comme il arrive en pareille +circonstance, à peine eut-il touché terre, que le Victoria se releva +d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin. + +« Nous n'échapperons donc pas! fit Kennedy avec rage. + +--Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos +instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et +notre dernière ancre, puisqu'il le faut! » + +Joe arracha les baromètres, les thermomètres; mais tout cela était +peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt +vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à +deux cents pas de lui. + +« Jette les deux fusils! s'écria le docteur. + +Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur. + +Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers; +quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. +Le Victoria se releva de nouveau; il faisait des bonds d'une énorme +étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol. + +Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par +des enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient +reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre! Mais il +fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. Le +Victoria s'épuisait, se vidait, s’allongeait; son enveloppe +devenait flasque et flottante; les plis du taffetas distendu +grinçaient les uns sur les autres. + +« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber! » + +Joe ne répondit pas, il regardait son maître. + +« Non! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante +livres à jeter. + +--Quoi donc? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. + +--La nacelle! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet! Nous +pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve! Vite! vite! + +Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de +salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait +indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes +de la nacelle; elle tomba au moment où l'aérostat allait +définitivement s'abattre. + +« Hourra! hourra! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté +remontait à trois cents pieds dans l'air. + +Les Talibas excitaient leurs chevaux; ils couraient ventre à terre; +mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et +fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. +Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent +la dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre +par le nord pour tourner ce dernier obstacle. + +Les trois amis se tenaient accrochés au filet; ils avaient pu le +rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. + +Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria: + +« Le fleuve! le fleuve! le Sénégal! » + +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort +étendue; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre +retraite et un endroit favorable pour opérer la descente. + +« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés! » + +Mais il ne devait pas en être ainsi; le ballon vide retombait peu à +peu sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. +C'étaient de longues pentes et des plaines rocailleuses; à peine +quelques buissons, une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du +soleil. + +Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'étendue; au dernier, il s'accrocha par +la partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul +arbre isolé au milieu de ce pays désert. + +« C'est fini, fit le chasseur. + +--Et à cent pas du fleuve, » dit Joe. + +Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses +deux compagnons vers le Sénégal. + +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé; +arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina! Pas +une barque sur la rive; pas un être animé. + +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une +hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de +l'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours +s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des +rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens +pétrifiés au milieu des eaux. + +L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente; Kennedy ne +put retenir un geste de désespoir. + +Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, +s'écria: + +« Tout n'est pas fini! + +--Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître +qu'il ne pouvait jamais perdre. + +La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée +hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses +compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat. + +« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il; +ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de +cette herbe sèche; il m'en faut cent livres au moins. + +--Pourquoi faire? demanda Kennedy. + +--Je n'ai plus de gaz; eh bien! je traverserai le fleuve avec de +l'air chaud! + +--Ah! mon brave! Samuel! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand +homme! + +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut +empilée prés du baobab. + +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat +en le coupant dans sa partie inférieure; il eut soin préalablement +de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape; puis il +empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y +mit le feu. + +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud; +une chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit +à diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le +raréfiant; aussi le Victoria commença à reprendre sensiblement sa +forme arrondie; l'herbe ne manquait pas; le feu s'activait par les +soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil. + +Il était alors une heure moins le quart. + +En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des +Talibas; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à +toute vitesse. + +« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. + +--De l'herbe! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en +plein air! + +--Voilà, Monsieur. » + +Le Victoria était aux deux tiers gonflé. + +« Mes amis! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà. + +--C'est fait, » répondit le chasseur. » + +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa +tendance à s'enlever. Les Talibas approchaient; ils étaient à peine +à cinq cents pas. + +« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson. + +--N'ayez pas peur, mon maître! n'ayez pas peur! » + +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité +d'herbe. + +Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, +s'envola en frôlant les branches du baobab. + +« En route! » cria Joe. + +Une décharge de mousquets lui répondit; une balle même lui laboura +l'épaule; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une +main, jeta un ennemi de plus à terre. + +Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de +l'aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le +saisit, et il décrivit d'inquiétantes oscillations, pendant que +l'intrépide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des +cataractes ouvert sous leurs yeux. + +Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides +voyageurs descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve. + +Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine +d'hommes qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur +étonnement quand ils virent ce ballon s'élever de la rive droite du +fleuve. Ils n'étaient pas éloignés de croire à un phénomène céleste. +Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de +vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse +tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'événement. + +Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis +aéronautes retenus à son filet; mais il était douteux qu'il put +atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le +fleuve, et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où +le Victoria s'abattait à quelques toises de la rive gauche du +Sénégal. + +« Le docteur Fergusson! s'écria le lieutenant. + +--Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. » + +Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que +le ballon à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla +comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans +les cataractes de Gouina. + +« Pauvre Victoria! » fit Joe. + +Le docteur ne put retenir une larme; il ouvrit ses bras, et ses +deux amis s'y précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion + + + + + + +CHAPITRE XLIV + +Conclusion.--Le procès-verbal.--Les établissements français.--Le +poste de Médine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frégate +anglaise.--Retour à Londres. + + + + + +L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée +par le gouverneur du Sénégal; elle se composait de deux officiers, +MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, +enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux +jours, ils s'occupaient de reconnaître la situation la plus +favorable pour l'établissement d'un poste à Gouina, lorsqu'ils +furent témoins de l'arrivée du docteur Fergusson. + +On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont +furent accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu +contrôler par eux mêmes l'accomplissement de cet audacieux projet, +devenaient les témoins naturels de Samuel Fergusson. + +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater +officiellement son arrivée aux cataractes de Gouina. + +« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal? demanda-t-il au +lieutenant Dufraisse. + +--A vos ordres, » répondit ce dernier. + +Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord +du fleuve; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des +provisions en abondance. Et c'est là que fut rédigé en ces termes le +procès-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Société +Géographique de Londres: + +« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver +suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux +compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif +de Richard, et Joe celui de Joseph.]; lequel ballon est tombé à +quelques pas de nous dans le lit même du fleuve, et, entraîné par le +courant, s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi +nous avons signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec +les sus nommés, pour valoir ce que de droit. Fait aux cataractes de +Gouina, le 24 mai 1862. + +« SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON DUFRAISSE, +lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL, enseigne de vaisseau; +DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR, PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, +GUILLON, LEBEL, soldats. » + +Ici finit l’étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses +braves compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages; ils se +trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalières et +dont les rapports sont fréquents avec les établissements français. + +Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même +mois, ils atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord +sur le fleuve. + +Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers +eux toutes les ressources de leur hospitalité; le docteur et ses +compagnons purent s'embarquer presque immédiatement sur le petit +bateau à vapeur le Basilic, qui descendait le Sénégal jusqu'à son +embouchure. + +Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où +le gouverneur les reçut magnifiquement; ils étaient complètement +remis de leurs émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait +à qui voulait l'entendre: + +« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un +est avide d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; +cela devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac +Tchad et du Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts +d'ennui! » + +Une frégate anglaise était en partance; les trois voyageurs prirent +passage à bord; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le +lendemain à Londres. + +Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale +de Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet; Kennedy +repartit aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine; il avait +hâte de rassurer sa vieille gouvernante. + +Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes +que nous avons connus. Cependant il s'était fait en eux un +changement à leur insu. + +Ils étaient devenus deux amis. + +Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les +audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf +cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un +extrait du voyage. + +Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de +Géographie le récit de son expédition aéronautique, et il obtint +pour lui et ses deux compagnons la médaille d'or destinée à +récompenser la plus remarquable exploration de l'année 1862. + +-------- + +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de +constater de la manière la plus précise les faits et les relèvements +géographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce +aux expéditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et +Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le +centre de .l’Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les propres +découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise +entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON *** + +***** This file should be named 4548-8.txt or 4548-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/5/4/4548/ + +Produced by Charles Aldarondo + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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