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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ THÉOPHILE GAUTIER
+
+ POÉSIES
+
+ COMPLÈTES
+
+ TOME PREMIER
+
+ PARIS
+ G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1889
+
+
+
+
+ POÉSIES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ THÉOPHILE GAUTIER
+
+ I
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 chaque volume
+
+
+ POÉSIES COMPLÈTES 2 vol.
+
+ ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à
+ l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol.
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol.
+
+ LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol.
+
+ SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN RUSSIE 1 vol.
+
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol.
+
+ TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol.
+
+ THÉATRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
+
+ LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol.
+
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+ (1830-1868) 1 vol.
+
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres,
+ sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait
+ de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par
+ lui-même, vers 1833 1 vol.
+
+ L'ORIENT 2 vol.
+
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par
+ _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes.
+ 1 vol. grand in-18 24 fr.
+
+
+ Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est
+divisée en trois séries:
+
+1º les deux volumes que nous publions;
+
+2º les _Émaux et Camées_.
+
+Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des
+_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper.
+
+Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes.
+
+En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique.
+
+Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830,
+qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles
+furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de
+quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le
+titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté
+de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies
+complètes_, nous avons respecté ces corrections.
+
+Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à
+diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes:
+«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette
+disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les
+épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_
+avait été supprimée.
+
+Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de
+1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la
+première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi
+celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous
+leur avons rendu leurs places dans le second volume.
+
+En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement
+primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition
+originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes.
+Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la
+première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces
+composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première
+fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_.
+
+Tel est le plan du premier volume.
+
+Le second volume comprend:
+
+1º _La Comédie de la Mort_ (1838);
+
+2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au
+texte de l'édition de 1845;
+
+3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées
+éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas
+pris le soin de réunir;
+
+4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons
+retrouvé les autographes.
+
+Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il
+nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de
+pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses
+réimpressions, nous les avons rétablis.
+
+Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_,
+nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont
+nous devons rendre compte au public lettré.
+
+Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier
+tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission
+était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur
+honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier
+aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous
+n'avons donc rien supprimé.
+
+Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier?
+Nous répondons sans hésiter:--Non.
+
+Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La
+certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces
+que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été
+fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches.
+
+Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se
+trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de
+nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux
+un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte
+tout ce qui lui appartient.
+
+ M. D.
+
+ Septembre 1875.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui
+use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de
+chats.
+
+Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
+pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la
+plaque, son horizon.
+
+Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a
+pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il
+n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne
+s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres.
+Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une
+habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour
+toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire,
+et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.
+
+Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le
+vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute
+l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas
+de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume
+purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et
+méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie
+où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a
+exploité aucune turpitude pour le succès.
+
+Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par
+la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement
+de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le
+cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de
+maintenant.
+
+Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il
+y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches
+de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est
+qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister
+sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.
+
+Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et
+autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier
+vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.
+
+A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez?
+comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce
+que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.
+
+En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être
+belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient
+prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la
+liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme
+dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent
+absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets
+rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui
+voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir
+ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les
+objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y
+a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres
+et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront
+plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.
+
+A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas
+beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère
+toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention.
+
+--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont
+été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées
+au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas
+indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments.
+Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le
+poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent
+jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus
+modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès.
+
+Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de
+petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille,
+d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à
+perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin,
+une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars,
+un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la
+rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer
+la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle
+jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi,
+une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une
+haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois
+passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de
+l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots
+d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout
+enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas
+encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les
+méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit
+à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,
+et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et
+la plus actuelle du recueil.
+
+Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à
+quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne
+regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il
+ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment
+quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.
+
+ Octobre 1832.
+
+
+
+
+POÉSIES
+
+1830-1832
+
+ Oh! si je puis un jour!
+ A. CHÉNIER.
+
+
+
+
+MÉDITATION
+
+ ... Ce monde où les meilleures choses
+ Ont le pire destin.
+ MALHERBE.
+
+
+ Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!
+ Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
+ Fraîches illusions du matin de la vie,
+ Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
+
+ Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée
+ De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,
+ Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,
+ Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?
+
+ Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,
+ En passant par la fange y perd sa pureté;
+ Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide
+ Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?
+
+ Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!
+ Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
+ Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:
+ La rose vit une heure et le cyprès cent ans.
+
+
+
+
+MOYEN AGE
+
+ Y ot un grant et vieil chastex
+ A messire Yvain qui fut tex;
+ Ot tours, donjons, machecoulis,
+ Fossés d'iave nette remplis,
+ Murs de fine pierre de taille,
+ Couverts d'engins por la bataille.
+
+ _Ancien fabliau._
+
+
+ Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,
+ Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;
+ J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,
+ Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,
+ Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,
+ Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,
+ Légendes des vieux temps où les preux et les saints
+ Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;
+ Avec ses minarets moresques, la chapelle
+ Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;
+ J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,
+ Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,
+ Au sommet des donjons leurs girouettes frêles
+ Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;
+ Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,
+ De monstres, de griffons, bizarrement ornés,
+ Leurs larges escaliers aux marches colossales,
+ Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,
+ Où comme une voix faible erre et gémit le vent,
+ Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,
+ Paré de souvenirs d'amour et de féerie,
+ Le brillant moyen âge et la chevalerie.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE I
+
+ Dame, d'amer déesse
+ Pour votre grace avoir,
+ Vous offre ma jeunesse.
+ Mes biens et mon avoir.
+ A. CHARTIER.
+
+
+ Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,
+ A ma pensée ardente un souvenir fidèle
+ La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix
+ Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois
+ Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,
+ Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche
+ De son chapeau de paille, et le sourire fin
+ Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin
+ Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes
+ Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;
+ Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas
+ Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,
+ Au regard nuagé de langueur, une Anglaise
+ Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise
+ La tête sur sa main à rêver longuement,
+ A lire Grandisson et Werther; non vraiment:
+ Mais une belle enfant inconstante et frivole,
+ Qui ne rêve jamais; une brune créole
+ Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours
+ Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;
+ A la taille élancée, à la gorge divine,
+ Que sous les plis du lin la volupté devine.
+
+
+
+
+PAYSAGE
+
+ ..... omnia plenis
+ Rura natant fossis.
+ P. VIRGILIUS MARO.
+
+
+ Pas une feuille qui bouge,
+ Pas un seul oiseau chantant,
+ Au bord de l'horizon rouge
+ Un éclair intermittent;
+
+ D'un côté rares broussailles,
+ Sillons à demi noyés,
+ Pans grisâtres de murailles,
+ Saules noueux et ployés;
+
+ De l'autre, un champ que termine
+ Un large fossé plein d'eau,
+ Une vieille qui chemine
+ Avec un pesant fardeau,
+
+ Et puis la route qui plonge
+ Dans le flanc des coteaux bleus,
+ Et comme un ruban s'allonge
+ En minces plis onduleux.
+
+
+
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ La vierge est un ange d'amour.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.
+
+ _Inédit, M*****._
+
+
+ Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
+ A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;
+ Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,
+ La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,
+ Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don
+ De charmer est le sien, autant par l'abandon
+ Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
+ En Orient, Péri, vertueuse, perfide,
+ Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
+ Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,
+ Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées
+ Et nos heures, pourtant si vite dépensées,
+ Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,
+ Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur
+ Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
+ Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
+ Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
+ Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
+ Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,
+ Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
+ Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.
+ La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux,
+ Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,
+ Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!
+
+
+
+
+LE MARAIS
+
+A MON AMI ARMAND E***
+
+ Ainsi près d'un marais on contemple voler
+ Mille oiseaux peinturés.
+ AMADIS JAMYN.
+
+ En chasse, et chasse heureuse.
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ C'est un marais dont l'eau dormante
+ Croupit, couverte d'une mante
+ Par les nénuphars et les joncs:
+ Chaque bruit sous leurs nappes glauques
+ Fait au chœur des grenouilles rauques
+ Exécuter mille plongeons;
+
+ La bécassine noire et grise
+ Y vole quand souffle la bise
+ De novembre aux matins glacés;
+ Souvent, du haut des sombres nues
+ Pluviers, vanneaux, courlis et grues
+ Y tombent, d'un long vol lassés.
+
+ Sous les lentilles d'eau qui rampent,
+ Les canards sauvages y trempent
+ Leurs cous de saphir glacés d'or;
+ La sarcelle à l'aube s'y baigne,
+ Et, quand le crépuscule règne,
+ S'y pose entre deux joncs, et dort.
+
+ La cigogne dont le bec claque,
+ L'œil tourné vers le ciel opaque,
+ Attend là l'instant du départ,
+ Et le héron aux jambes grêles,
+ Lustrant les plumes de ses ailes,
+ Y traîne sa vie à l'écart.
+
+ Ami, quand la brume d'automne
+ Étend son voile monotone
+ Sur le front obscurci des cieux,
+ Quand à la ville tout sommeille
+ Et qu'à peine le jour s'éveille
+ A l'horizon silencieux,
+
+ Toi dont le plomb à l'hirondelle
+ Toujours porte une mort fidèle,
+ Toi qui jamais à trente pas
+ N'as manqué le lièvre rapide,
+ Ami, toi, chasseur intrépide,
+ Qu'un long chemin n'arrête pas;
+
+ Avec Rasko, ton chien qui saute
+ A ta suite dans l'herbe haute,
+ Avec ton bon fusil bronzé,
+ Ta blouse et tout ton équipage,
+ Viens t'y cacher près du rivage,
+ Derrière un tronc d'arbre brisé.
+
+ Ta chasse sera meurtrière;
+ Aux mailles de ta carnassière
+ Bien des pieds d'oiseaux passeront,
+ Et tu reviendras de bonne heure,
+ Avant le soir, en ta demeure,
+ La joie au cœur, l'orgueil au front.
+
+
+
+
+SONNET I
+
+ Aux seuls ressouvenirs
+ Nos rapides pensers volent dans les étoiles.
+ THÉOPHILE.
+
+
+ Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,
+ Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;
+ D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,
+ Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;
+
+ Et la lune paraît, de ses rayons obliques
+ Argentant à demi l'aiguille de la tour,
+ Et les derniers rameaux des pins mélancoliques
+ Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.
+
+ Alors les vibrements de la cloche qui tinte,
+ D'un monde aérien semblent la voix éteinte,
+ Qui par le vent portée en ce monde parvient;
+
+ Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,
+ Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,
+ Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.
+
+
+
+
+SERMENT
+
+ L'on ne seust en nule terre
+ Nul plus bel cors de fame querre.
+ _Roman de la Rose._
+
+
+ Par tes yeux si beaux sous les voiles
+ De leurs franges de longs cils noirs,
+ Soleils jumeaux, doubles étoiles,
+ D'un cœur ardent ardents miroirs;
+
+ Par ton front aux pâleurs d'albâtre,
+ Que couronnent des cheveux bruns,
+ Où l'haleine du vent folâtre
+ Parmi la soie et les parfums;
+
+ Par tes lèvres, fraîche églantine,
+ Grenade en fleur, riant corail
+ D'où sort une voix argentine
+ A travers la nacre et l'émail;
+
+ Par ton sein rétif qui s'agite
+ Et bat sa prison de satin,
+ Par ta main étroite et petite,
+ Par l'éclat vermeil de ton teint;
+
+ Par ton doux accent d'Espagnole,
+ Par l'aube de tes dix-sept ans,
+ Je t'aimerai, ma jeune folle,
+ Un peu plus que toujours,--longtemps!
+
+
+
+
+LES SOUHAITS
+
+ ... Quelque bonne fée Urgèl
+ Promettant palais et trésors
+ Au filleul mis sous sa tutelle,
+ Pour te promener t'aurait-elle
+ Ravi sur son nuage d'or.
+ JOSEPH DELORME.
+
+
+ Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,
+ Sous une sombre et fraîche arcade,
+ Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,
+ Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr
+ De l'écume de la cascade,
+
+ Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,
+ Palais immenses, pierreries?
+ Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?
+ Je te le donnerai; je puis faire un trésor
+ D'un vil monceau d'herbes flétries;
+
+ Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur
+ Réfléchi par un lac limpide,
+ Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,
+ Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur
+ Ne voilent son orbe splendide;
+
+ Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,
+ Enfant léger de l'Arabie,
+ A la crinière longue, à l'œil étincelant,
+ Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant
+ De la Norwége à la Nubie;
+
+ Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,
+ Aux minces colonnes d'albâtre,
+ Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés,
+ Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés
+ Par où se glisse un jour bleuâtre;
+
+ Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant
+ De sycomores et d'yeuses,
+ Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,
+ Comme un grand éventail sans cesse soulevant
+ Ses masses de feuilles soyeuses.
+
+ Je veux une tartane avec ses matelots,
+ Ses cordages, ses blanches voiles
+ Et son corset de cuivre où se brisent les flots,
+ Qui me berce le long de verdoyants îlots
+ Aux molles lueurs des étoiles.
+
+ Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir
+ Au son de voix italiennes,
+ Et pendant tout le jour entendre au loin frémir
+ Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,
+ Ou des harpes éoliennes;
+
+ Et je veux, les seins nus, une Almée agitant
+ Son écharpe de cachemire
+ Au-dessus de son front de rubis éclatant,
+ Des spahis, un harem, comme un riche sultan
+ Ou de Bagdad ou de Palmyre.
+
+ Je veux un sabre turc, un poignard indien
+ Dont le manche de saphirs brille;
+ Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,
+ Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,
+ Un cœur naïf de jeune fille!
+
+
+
+
+LE LUXEMBOURG
+
+ Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.
+ J. DELORME.
+
+
+ Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées
+ Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,
+ Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus
+ D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux
+ Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes
+ Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes
+ Toute petite fille, elle allait du beau temps
+ A son aise jouir et folâtrer longtemps,
+ Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages
+ Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
+ Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,
+ Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;
+ Ou bien encor partir, folle et légère tête,
+ Et, trompant les regards de sa mère inquiète,
+ Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
+ Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!
+
+
+
+
+LE SENTIER
+
+ En une sente me vins rendre
+ Longue et estroite, où l'herbe tendre
+ Croissait très-drue.
+ _Le livre des quatre Dames._
+
+ Un petit sentier vert, je le pris...
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ Il est un sentier creux dans la vallée étroite,
+ Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.
+ --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,
+ Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;
+ L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,
+ Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.
+ La pâle violette, en son réduit obscur,
+ Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,
+ Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,
+ Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.
+ Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
+ Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;
+ Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,
+ A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.
+ Sous la haie embaumée un mince filet d'eau
+ Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
+ Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime
+ Plus que tous les sentiers où se trouvent de même
+ Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,
+ Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,
+ A la brèche du mur, rendez-vous solitaire
+ Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,
+ Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,
+ Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.
+
+
+
+
+CAUCHEMAR
+
+ Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
+ _Ancien proverbe breton._
+
+ Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.
+ Les goules de l'abyme
+ Attendant leur victime,
+ Ont faim:
+ Leur ongle ardent s'allonge,
+ Leur dent en espoir ronge
+ Ton sein.
+
+
+ Avec ses nerfs rompus, une main écorchée
+ Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,
+ Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer
+ Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer
+ Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves
+ Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,
+ Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:
+ En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,
+ Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
+ A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,
+ Meurtris et disloqués; et mon dos cependant
+ Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
+ De naseaux enflammés, de gueules haletantes:
+ Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes
+ Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,
+ Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,
+ Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
+ Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;
+ Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:
+ Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,
+ Sur des pics anguleux que la lune reflète,
+ Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette
+ Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,
+ Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,
+ Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères
+ Que le trépas révèle aux pâles feudataires
+ De son empire; alors, étrange enchantement,
+ Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement
+ A travers un brouillard couvrant les flèches grêles
+ D'une église gothique aux moresques dentelles.
+ Déchirant une proie enlevée au tombeau,
+ En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
+ Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,
+ Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,
+ Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,
+ A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir
+ Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières
+ Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières
+ Agité, je ressens un immense désir
+ De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
+ Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
+ Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.
+
+
+
+
+LA DEMOISELLE
+
+A MON AMI ALPHONSE B***
+
+ ..... insectes agiles
+ Cuirassés d'or.
+ AM. TASTU.
+
+ Là de bleuâtres demoiselles
+ Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux
+ Éventails animés, se balancent sur eux
+ Avec leurs frémissantes ailes.
+ SAINTINE.
+
+
+ Sur la bruyère arrosée
+ De rosée;
+ Sur le buisson d'églantier;
+ Sur les ombreuses futaies;
+ Sur les haies
+ Croissant au bord du sentier;
+
+ Sur la modeste et petite
+ Marguerite,
+ Qui penche son front rêvant;
+ Sur le seigle, verte houle
+ Que déroule
+ Le caprice ailé du vent;
+
+ Sur les prés, sur la colline
+ Qui s'incline
+ Vers le champ bariolé
+ De pittoresques guirlandes;
+ Sur les landes,
+ Sur le grand orme isolé;
+
+ La demoiselle se berce;
+ Et s'il perce
+ Dans la bruine, au bord du ciel,
+ Un rayon d'or qui scintille,
+ Elle brille
+ Comme un regard d'Ariel.
+
+ Traversant près des charmilles,
+ Les familles
+ Des bourdonnants moucherons,
+ Elle se mêle à leur ronde
+ Vagabonde,
+ Et comme eux décrit des ronds.
+
+ Bientôt elle vole et joue
+ Sous la roue
+ Du jet d'eau qui, s'élançant
+ Dans les airs, retombe, roule
+ Et s'écoule
+ En un ruisseau bruissant.
+
+ Plus rapide que la brise,
+ Elle frise,
+ Dans son vol capricieux,
+ L'eau transparente où se mire
+ Et s'admire
+ Le saule au front soucieux;
+
+ Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
+ Près des aunes,
+ Les deux nénuphars en fleurs,
+ Au gré du flot qui gazouille
+ Et les mouille,
+ Étalent leurs deux couleurs;
+
+ Où se baigne le nuage,
+ Où voyage
+ Le ciel d'été souriant;
+ Où le soleil plonge, tremble,
+ Et ressemble
+ Au beau soleil d'Orient.
+
+ Et quand la grise hirondelle
+ Auprès d'elle
+ Passe, et ride à plis d'azur,
+ Dans sa chasse circulaire,
+ L'onde claire,
+ Elle s'enfuit d'un vol sûr.
+
+ Bois qui chantent, fraîches plaines
+ D'odeurs pleines,
+ Lacs de moire, coteaux bleus,
+ Ciel où le nuage passe,
+ Large espace,
+ Monts aux rochers anguleux;
+
+ Voilà l'immense domaine
+ Où promène
+ Ses caprices, fleur des airs,
+ La demoiselle nacrée,
+ Diaprée
+ De reflets roses et verts.
+
+ Dans son étroite famille,
+ Quelle fille
+ N'a pas vingt fois souhaité,
+ Rêveuse, d'être comme elle
+ Demoiselle,
+ Demoiselle en liberté?
+
+
+1830.
+
+
+
+
+LES DEUX AGES
+
+ La petite fille est devenue jeune fille.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde
+ Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.
+
+ Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse
+ Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse
+ D'arriver la première! Avec grâce les vents
+ Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;
+ Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle
+ Par la course agitée, et, souvent infidèle,
+ Trahissait une épaule aux contours gracieux,
+ Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,
+ Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre
+ Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,
+ --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir
+ A grand'peine portant un léger arrosoir,
+ Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées
+ Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,
+ Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,
+ Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...
+
+ C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,
+ La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.
+
+
+
+
+FAR NIENTE
+
+ Quant à son temps bien le sut disposer:
+ Deux parts en fit dont il souloit passer
+ L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+
+ Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage
+ Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
+ J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,
+ Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
+ Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
+ Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;
+ Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi
+ Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,
+ Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,
+ Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,
+ La chenille traînant ses anneaux veloutés,
+ La limace baveuse aux sillons argentés,
+ Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
+ Ensuite je regarde, amusement frivole,
+ La lumière brisant dans chacun de mes cils,
+ Palissade opposée à ses rayons subtils,
+ Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
+ En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;
+ Et lorsque je suis las je me laisse endormir
+ Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,
+ Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,
+ Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.
+
+
+
+
+STANCES
+
+ La jeune fille rieuse.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Vous ne connaissez pas les molles rêveries
+ Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,
+ De même que l'abeille, en un soir de printemps,
+ Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;
+
+ Vous ne connaissez pas cet inquiet désir
+ Qui fait rougir souvent une joue ingénue,
+ Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,
+ D'embrasser un fantôme impossible à saisir;
+
+ Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes
+ Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,
+ Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,
+ Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;
+
+ Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;
+ Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;
+ Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,
+ Est égal et serein comme un beau jour d'été.
+
+ Sur votre main jamais votre front ne se pose,
+ Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir
+ Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;
+ Votre cœur virginal en lui-même repose.
+
+ Avenir et présent, tout rit dans vos destins;
+ Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,
+ Ni, retenant à peine une larme enflammée,
+ Épié d'un regard les aveux incertains.
+
+ Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;
+ Une pensée ardente et qui revient toujours
+ Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;
+ Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.
+
+ Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,
+ Dont le cours lentement par les prés se déroule,
+ Votre existence pure et limpide s'écoule,
+ Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.
+
+
+
+
+PROMENADE NOCTURNE
+
+ Allons, la belle nuit d'été,
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve
+ Au murmure lointain d'un invisible accord
+ Le poète qui veille ou l'amante qui dort.
+ VICTOR PAVIE.
+
+
+ La rosée arrondie en perles
+ Scintille aux pointes du gazon,
+ Les chardonnerets et les merles
+ Chantent à l'envi leur chanson.
+
+ Les fleurs de leurs paillettes blanches
+ Brodent le bord vert du chemin;
+ Un vent léger courbe les branches
+ Du chèvrefeuille et du jasmin;
+
+ Et la lune, vaisseau d'agate,
+ Sur les vagues des rochers bleus
+ S'avance comme la frégate
+ Au dos de l'Océan houleux.
+
+ Jamais la nuit de plus d'étoiles
+ N'a semé son manteau d'azur,
+ Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,
+ Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.
+
+ Prends mon bras, ô ma bien-aimée,
+ Et nous irons, à deux, jouir
+ De la solitude embaumée,
+ Et, couchés sur la mousse, ouïr
+
+ Ce que tout bas, dans la ravine
+ Où brillent ses moites réseaux,
+ En babillant l'eau qui chemine
+ Conte à l'oreille des roseaux.
+
+
+
+
+SONNET II
+
+ Amour tant vous hai servit
+ Senz pecas et senz failhimen,
+ Et vous sabez quant petit
+ Hai avut de jauzimen.
+ PEYROLS.
+
+ Ne sais tu pas que je n'eus onc
+ D'elle plaisir ny un seul bien.
+ MAROT.
+
+
+ Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour
+ Que je veux vous parler; que le passé, madame,
+ Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,
+ Oubliez une erreur que moi-même je blâme.
+
+ Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour
+ De vos sourcils arqués luit un regard de flamme
+ Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour
+ Sans porter à jamais votre image en son âme.
+
+ Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;
+ Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,
+ Dans mon cœur je nourris une pensée austère,
+
+ Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur
+ Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,
+ Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.
+
+
+
+
+LA BASILIQUE
+
+ The pillared arches were over their head
+ And beneath their feet were the bones of the dead.
+ _The lay of last minstrel._
+
+ On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les
+ mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de
+ leurs ombres ceux qui reposent.
+ GÖERRES.
+
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+ Des losanges de plomb ceignent
+ Les vitraux coloriés,
+ Où les feux du soleil teignent
+ Les reflets errants qui baignent
+ Les plafonds armoriés.
+
+ Cent colonnes découpées
+ Par de bizarres ciseaux,
+ Comme des faisceaux d'épées
+ Au long de la nef groupées
+ Portent les sveltes arceaux.
+
+ La fantastique arabesque
+ Courbe ses légers dessins
+ Autour du trèfle moresque,
+ De l'arcade gigantesque
+ Et de la niche des saints.
+
+ Dans leurs armes féodales,
+ Vidames et chevaliers,
+ Sont là, couchés sur les dalles
+ Des chapelles sépulcrales,
+ Ou debout près des piliers.
+
+ Des escaliers en dentelles
+ Montent avec cent détours
+ Aux voûtes hautes et frêles,
+ Mais fortes comme les ailes
+ Des aigles ou des vautours.
+
+ Sur l'autel, riche merveille,
+ Ainsi qu'une étoile d'or,
+ Reluit la lampe qui veille,
+ La lampe qui ne s'éveille
+ Qu'au moment où tout s'endort.
+
+ Que la prière est fervente
+ Sous ces voûtes, lorsqu'en feu
+ Le ciel éclate, qu'il vente,
+ Et qu'en proie à l'épouvante,
+ Dans chaque éclair on voit Dieu;
+
+ Ou qu'à l'autel de Marie,
+ A genoux sur le pavé,
+ Pour une vierge chérie
+ Qu'un mal cruel a flétrie,
+ En pleurant l'on dit: _Ave_.
+
+ Mais chaque jour qui s'écoule
+ Ébranle ce vieux vaisseau,
+ Déjà plus d'un mur s'écroule,
+ Et plus d'une pierre roule,
+ Large fragment d'un arceau.
+
+ Dans la grande tour, la cloche
+ Craint de sonner l'_Angelus_;
+ Partout le lierre s'accroche,
+ Hélas! et le jour approche
+ Où je ne vous dirai plus:
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+
+
+
+L'OISEAU CAPTIF
+
+ Car quand il pleut et le soleil des cieux
+ Ne reluit point, tout homme est soucieux.
+ CLÉMENT MAROT.
+
+ ..... yet shall reascend
+ Self raised, and repossess its native seat.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,
+ Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,
+ De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,
+ Que toits aigus baignés de nuages fumeux.
+ Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe
+ Promenant la tourmente au milieu de l'espace,
+ Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps
+ Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,
+ Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,
+ Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,
+ Et jette sur les bois son manteau velouté,
+ Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;
+ Et si, toujours constant à ta douleur austère,
+ Tu regrettais encor la forêt solitaire,
+ L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,
+ La campagne que dore une jaune moisson,
+ La rivière, le lac aux ondes transparentes,
+ Que plissent en passant les brises odorantes,
+ Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.
+ Tous les deux cependant nous avons même sort,
+ Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle
+ Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,
+ Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,
+ Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,
+ S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,
+ Et remonter enfin à la cause première;
+ Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,
+ Quelle main à son vol livrera l'horizon?
+
+
+
+
+RÊVE
+
+ Et nous voulons mourir quand le rêve finit.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Tout la nuict je ne pense qu'en celle
+ Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
+ De quatorze ans.
+ MAÎTRE CLÉMENT MAROT.
+
+
+ Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:
+ Le couchant enflammait à l'horizon vermeil
+ Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades
+ D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
+ Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs
+ Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
+ Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,
+ Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,
+ Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux
+ A travers ses longs cils luisent de plus de feux
+ Que les astres du ciel; et sur la verte mousse
+ A mes lèvres d'amant livrant une main douce,
+ Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras
+ Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,
+ Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:--
+ O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?
+
+
+
+
+PENSÉES D'AUTOMNE
+
+ La rica autouna s'es passada
+ L'hiver suz un cari tourat
+ S'en ven la capa ementoulada
+ D'un veû neblouz enjalibrat.
+
+ _Son autounous._
+
+ J'entends siffler la bise aux branchages rouillés
+ Des saules qui là-bas se balancent mouillés.
+ AUGUSTE M.
+
+
+ L'automne va finir; au milieu du ciel terne,
+ Dans un cercle blafard et livide que cerne
+ Un nuage plombé, le soleil dort: du fond
+ Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond
+ Collines, champs, hameaux dans une même teinte.
+ Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;
+ La froide bise siffle; un sourd frémissement
+ Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,
+ Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,
+ Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,
+ Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.
+ Le pauvre paysan se recommande à Dieu,
+ Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,
+ Quand je vois le gazon sous les blanches gelées
+ Disparaître et mourir, je reviens à pas lents
+ M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,
+ Et là je me souviens du soleil de septembre
+ Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,
+ Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
+ Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau
+ S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,
+ Et de la route étroite en son milieu frayée,
+ Et surtout des bleuets et des coquelicots,
+ Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.
+
+
+
+
+INFIDÉLITÉ
+
+ Bandiera d'ogni vento
+ Conosco que sei tu.
+ _Chanson italienne._
+
+ La volonté de l'ingrate est changée.
+ ANTOINE DE BAÏF.
+
+
+ Voici l'orme qui balance
+ Son ombre sur le sentier;
+ Voici le jeune églantier,
+ Le bois où dort le silence;
+ Le banc de pierre où le soir
+ Nous aimions à nous asseoir.
+
+ Voici la voûte embaumée
+ D'ébéniers et de lilas,
+ Où, lorsque nous étions las,
+ Ensemble, ô ma bien-aimée!
+ Sous des guirlandes de fleurs,
+ Nous laissions fuir les chaleurs.
+
+ Voici le marais que ride
+ Le saut du poisson d'argent;
+ Dont la grenouille en nageant
+ Trouble le miroir humide;
+ Comme autrefois, les roseaux
+ Baignent leurs pieds dans ses eaux.
+
+ Comme autrefois, la pervenche,
+ Sur le velours vert des prés
+ Par le printemps diaprés,
+ Aux baisers du soleil penche
+ A moitié rempli de miel
+ Son calice bleu de ciel.
+
+ Comme autrefois, l'hirondelle
+ Rase en passant les donjons,
+ Et le cygne dans les joncs
+ Se joue et lustre son aile;
+ L'air est pur, le gazon doux....
+ Rien n'a donc changé que vous.
+
+
+
+
+A MON AMI AUGUSTE M***
+
+ For yonder faithless phantom flie
+ To lure thee to thy doom.
+ GOLDSMITH.
+
+ C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui
+ auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et
+ plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et
+ reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry.
+ _Le Vagabond._
+
+
+ Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,
+ Souvent un feu follet sort du marais impur;
+ Le passant qui le voit le prend pour la lumière
+ Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;
+ Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,
+ Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas
+ Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,
+ Et son corps reste là sans prière et sans tombe.
+ Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu
+ En courroux inonda d'un déluge de feu,
+ Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,
+ Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,
+ Chargés de fruits riants dont la tunique d'or
+ Ne livre que poussière à la dent qui les mord:
+ Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme
+ Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,
+ Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,
+ Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE II
+
+ Ingrate... pour t'avoir bien servie
+ Adorant ta beauté,
+ Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie
+ Après la liberté.
+ DE LINGENDES.
+
+ ... je l'adore et meurs de trop aimer.
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...
+ Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître
+ Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,
+ Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...
+ Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!
+ Contre elle vainement, dans mon âme indignée
+ Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,
+ A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,
+ Je la voyais. Son front candide où ses pensées
+ D'une rougeur pudique arrivent nuancées,
+ Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant,
+ Par un éclair rapide en silence parlant,
+ Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,
+ Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,
+ Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.
+ A des songes dorés mon âme se livrait,
+ Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!
+ De ses affections ombre et miroir fidèle,
+ Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,
+ Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.
+ Sa vie était la mienne; une espérance folle
+ Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;
+ Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,
+ N'a jamais répondu que par le froid mépris,
+ La vague indifférence, et la haine peut-être!...
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.
+
+
+
+
+VEILLÉE
+
+ Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
+ Je sais presque par cœur l'histoire véritable
+ Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
+ GRANDVAL, _le Vice puni_.
+
+
+ Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,
+ Que de la cheminée il jaillit par moment
+ Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange
+ Petillent les tisons, entourés d'une frange
+ D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits
+ De bizarres lueurs font grimacer les traits;
+ Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles
+ D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?
+ C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,
+ J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,
+ Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique
+ Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,
+ Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,
+ Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,
+ Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,
+ Légendes de béats guérissant les malades,
+ Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,
+ Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,
+ Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge
+ Tinte par douze fois, que le hibou déloge
+ En glapissant, blessé des rayons du flambeau
+ Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,
+ Le long du chandelier, cependant la bougie
+ En larges nappes coule, et la vitre rougie
+ Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,
+ Le soleil qui se lève avec un front riant.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE III
+
+ Soccoreys ojos con aqua que el coraçon
+ La demanda.
+ _Chanson espagnole._
+
+ Fare thee well.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée
+ Comme si le trépas l'avait déjà placée;
+ Elle vit cependant, ange exilé des cieux,
+ Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;
+ C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue
+ Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,
+ Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,
+ S'ignorant elle-même, et jetant de côté,
+ De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,
+ Souci du lendemain, souvenir de la veille.
+ Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs
+ Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...
+ Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre
+ De sa voix douce au cœur le son léger et tendre
+ S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin
+ D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain
+ Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,
+ J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!
+
+
+
+
+CLÉMENCE
+
+ O peu durables fleurs de la beauté mortelle!
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+ D'Isabelle l'ame ait paradis.
+ _Épitaphe gothique._
+
+
+ Un monument sur ta cendre chérie
+ Ne pèse pas,
+ Pauvre Clémence, à ton matin flétrie
+ Par le trépas.
+
+ Tu dors sans faste, au pied de la colline,
+ Au dernier rang,
+ Et sur ta fosse un saule pâle incline
+ Son front pleurant.
+
+ Ton nom déjà par la nuit et la neige
+ Est effacé
+ Sur le bois noir de la croix qui protége
+ Ton lit glacé.
+
+ Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,
+ Avec des fleurs,
+ Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,
+ Verser des pleurs.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+ Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+ Jam mens prætrepidans avet vagari,
+ Jam læti studio pedes vigescunt.
+ CATULLE.
+
+
+ Au travers de la vitre blanche
+ Le soleil rit, et sur les murs
+ Traçant de grands angles, épanche
+ Ses rayons splendides et purs:
+ Par un si beau temps, à la ville
+ Rester parmi la foule vile!
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, sellez vos chevaux.
+
+ Au sein d'un nuage de poudre,
+ Par un galop précipité,
+ Aussi promptement que la foudre
+ Comme il est doux d'être emporté!
+ Le sable bruit sous la roue,
+ Le vent autour de vous se joue;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Les arbres qui bordent la route
+ Paraissent fuir rapidement,
+ Leur forme obscure dont l'œil doute
+ Ne se dessine qu'un moment;
+ Le ciel, tel qu'une banderole,
+ Par-dessus les bois roule et vole;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Chaumières, fermes isolées,
+ Vieux châteaux que flanque une tour,
+ Monts arides, fraîches vallées,
+ Forêts se suivent tour à tour;
+ Parfois au milieu d'une brume,
+ Un ruisseau dont la chute écume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Puis, une hirondelle qui passe,
+ Rasant la grève au sable d'or,
+ Puis, semés dans un large espace,
+ Les moutons d'un berger qui dort;
+ De grandes perspectives bleues,
+ Larges et longues de vingt lieues;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une montagne: l'on enraye,
+ Au bord du rapide penchant
+ D'un mont dont la hauteur effraye:
+ Les chevaux glissent en marchant,
+ L'essieu grince, le pavé fume,
+ Et la roue un instant s'allume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ La côte raide est descendue.
+ Recouverte de sable fin,
+ La route, à chaque instant perdue,
+ S'étend comme un ruban sans fin.
+ Que cette plaine est monotone!
+ On dirait un matin d'automne,
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une ville d'un aspect sombre,
+ Avec ses tours et ses clochers
+ Qui montent dans les airs, sans nombre,
+ Comme des mâts ou des rochers,
+ Où mille lumières flamboient
+ Au sein des ombres qui la noient;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux!
+
+ Mais ils sont las, et leurs narines,
+ Rouges de sang, soufflent du feu;
+ L'écume inonde leurs poitrines
+ Il faut nous arrêter un peu.
+ Halte! demain, plus vite encore,
+ Aussitôt que poindra l'aurore,
+ Postillons, pressez vos chevaux,
+ Je veux voir des sites nouveaux.
+
+
+
+
+LE COIN DU FEU
+
+ Blow, blow, winter's wind.
+ SHAKSPEARE.
+
+ Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
+ VILLON.
+
+ Around in sympathetic mirth,
+ Its tricks the kitten tries;
+ The cricket chirrups in the hearth,
+ The crackling faggot flies.
+ GOLDSMITH.
+
+ Quam juvat immites ventos audire cubantem.
+ TIBULLE.
+
+
+ Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!
+ Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle
+ Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!
+ Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!
+ Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule
+ Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!
+
+ Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle
+ De grains rebondissants fouette la vitre frêle!
+ Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!
+ Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,
+ Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,
+ Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?
+
+
+
+
+LA TÊTE DE MORT
+
+ Ton test n'aura plus de peau,
+ Et ton visage si beau
+ N'aura veines ni artères,
+ Tu n'auras plus que des dents
+ Telles qu'on les voit dedans
+ Les têtes des cimetières.
+ PIERRE RONSARD.
+
+ La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
+ JOACHIM DU BELLAY.
+
+
+ Personne ne voulait aller dans cette chambre,
+ Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,
+ Quand la bise gémit et pousse des sanglots,
+ Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.
+ Car c'était une chambre antique, inhabitée,
+ A minuit, disait-on, de revenants hantée,
+ Une chambre où les ais du parquet désuni
+ S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni
+ Se partage et s'écroule, où la tapisserie
+ A personnages tremble, et sur la boiserie
+ Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.
+ On en avait ôté les meubles; seulement,
+ Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
+ Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,
+ Pendait du mur: au bas, en guise de support,
+ On avait mis jadis une tête de mort;
+ Et me ressouvenant des fables qu'on débite,
+ Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
+ Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;
+ Et, quand il me fallait passer là, des sueurs
+ M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:
+ J'aurais fait le serment que les dents déchaussées
+ De cet épouvantail en ricanant grinçaient,
+ Et que confusément des mots s'en élançaient.
+ A présent jeune encor, mais certain que notre âme,
+ Inexplicable essence, insaisissable flamme,
+ Une fois exhalée, en nous tout est néant,
+ Et que rien ne ressort de l'abîme béant
+ Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,
+ Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,
+ Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
+ Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
+ Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,
+ Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,
+ Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci
+ Est celle d'une femme autrefois morte ici,
+ Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble
+ Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
+ De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,
+ Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.
+ Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent
+ Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent
+ Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
+ Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs,
+ Et, des premiers chagrins l'amertume passée,
+ Bientôt l'on oublia la belle trépassée.
+ --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,
+ Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
+ Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche
+ Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,
+ Ces lèvres de corail au sourire enfantin,
+ Ce front charmant à voir, cette peau de satin,
+ Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,
+ Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
+ N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu,
+ Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,
+ Une face sans nez, informe et grimaçante,
+ Du sort qui nous attend image menaçante;
+ Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir
+ Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.
+
+
+
+
+BALLADE[1]
+
+ Regarder les ondes de l'air
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Puis admirant sur les sillons
+ Les ailes des gais papillons
+ De mille couleurs parsemées,
+ Les croire des fleurs animées.
+ SAINT-AMAND.
+
+ See! moats and bridges walls and castles rid.
+ CRABBE.
+
+ Sonne, sonne, ami Dampierre.
+ _Ballade des chasseurs._
+
+ Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu
+ du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si
+ mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en
+ chantant boire dans les nuées.
+ _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._
+
+
+ Quand à peine un nuage,
+ Flocon de laine, nage
+ Dans les champs du ciel bleu,
+ Et que la moisson mûre,
+ Sans vagues ni murmure,
+ Dort sous le ciel en feu;
+
+ Quand les couleuvres souples
+ Se promènent par couples
+ Dans les fossés taris;
+ Quand les grenouilles vertes,
+ Par les roseaux couvertes,
+ Troublent l'air de leurs cris;
+
+ Aux fentes des murailles
+ Quand luisent les écailles
+ Et les yeux du lézard,
+ Et que les taupes fouillent
+ Les prés, où s'agenouillent
+ Les grands bœufs à l'écart;
+
+ Qu'il fait bon ne rien faire,
+ Libre de toute affaire,
+ Libre de tous soucis,
+ Et sur la mousse tendre
+ Nonchalamment s'étendre,
+ Ou demeurer assis;
+
+ Et suivre l'araignée,
+ De lumière baignée,
+ Allant au bout d'un fil
+ A la branche d'un chêne
+ Nouer la double chaîne
+ De son réseau subtil;
+
+ Ou le duvet qui flotte,
+ Et qu'un souffle ballotte
+ Comme un grand ouragan;
+ Et la fourmi qui passe
+ Dans l'herbe, et se ramasse
+ Des vivres pour un an;
+
+ Le papillon frivole,
+ Qui de fleurs en fleurs vole,
+ Tel qu'un page galant;
+ Le puceron qui grimpe
+ A l'odorant olympe
+ D'un brin d'herbe tremblant;
+
+ Et puis s'écouter vivre,
+ Et feuilleter un livre,
+ Et rêver au passé,
+ En évoquant les ombres
+ Ou riantes ou sombres
+ D'un long rêve effacé;
+
+ Et battre la campagne,
+ Et bâtir en Espagne
+ De magiques châteaux,
+ Créer un nouveau monde
+ Et jeter à la ronde
+ Pittoresques coteaux,
+
+ Vastes amphithéâtres
+ De montagnes bleuâtres,
+ Mers aux lames d'azur,
+ Villes monumentales,
+ Splendeurs orientales,
+ Ciel éclatant et pur,
+
+ Jaillissantes cascades,
+ Lumineuses arcades,
+ Du palais d'Obéron,
+ Gigantesques portiques,
+ Colonnades antiques,
+ Manoir de vieux baron
+
+ Avec sa châtelaine,
+ Qui regarde la plaine
+ Du sommet des donjons,
+ Avec son nain difforme,
+ Son pont-levis énorme,
+ Ses fossés pleins de joncs,
+
+ Et sa chapelle grise,
+ Dont l'hirondelle frise
+ Au printemps les vitraux,
+ Ses mille cheminées
+ De corbeaux couronnées,
+ Et ses larges créneaux;
+
+ Et sur les hallebardes
+ Et les dagues des gardes
+ Un éclair de soleil,
+ Et dans la forêt sombre
+ Lévriers en grand nombre,
+ Et joyeux appareil;
+
+ Chevaliers, damoiselles,
+ Beaux habits, riches selles
+ Et fringants palefrois;
+ Varlets qui sur la hanche
+ Ont un poignard au manche
+ Taillé comme une croix!
+
+ Voici le cerf rapide,
+ Et la meute intrépide!
+ Hallali, hallali!
+ Les cors bruyants résonnent,
+ Les pieds des chevaux tonnent,
+ Et le cerf affaibli
+
+ Sort de l'étang qu'il trouble;
+ L'ardeur des chiens redouble,
+ Il chancelle, il s'abat.
+ Pauvre cerf, son corps saigne,
+ La sueur à flots baigne
+ Son flanc meurtri qui bat:
+
+ Son œil plein de sang roule
+ Une larme, qui coule
+ Sans toucher ses vainqueurs;
+ Ses membres froids s'allongent,
+ Et dans son col se plongent
+ Les couteaux des piqueurs;
+
+ Et lorsque de ce rêve
+ Qui jamais ne s'achève
+ Mon esprit est lassé,
+ J'écoute de la source
+ Arrêtée en sa course
+ Gémir le flot glacé,
+
+ Gazouiller la fauvette
+ Et chanter l'alouette
+ Au milieu d'un ciel pur;
+ Puis je m'endors tranquille
+ Sous l'ondoyant asile
+ De quelque ombrage obscur.
+
+ [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce
+ intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable,
+ que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.
+
+ (_Note de l'auteur_, 1830).
+
+
+
+
+UNE AME
+
+ Son ame avait brisé son corps.
+ VICTOR HUGO.
+
+ Diex por amer l'avoit faicte.
+ LE CHASTELAIN DE COUCY.
+
+
+ C'était une âme neuve, une âme de créole,
+ Toute de feu, cachant à ce monde frivole
+ Ce qui fait le poëte, un inquiet désir
+ De gloire aventureuse et de profond loisir,
+ Et capable d'aimer comme aimerait un ange,
+ Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;
+ Peu comprise, blessée au vif à tout moment,
+ Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,
+ Sans consolation, traversant cette vie;
+ Aux entraves du corps à regret asservie,
+ Esquif infortuné que d'un baiser vermeil
+ Dans sa course jamais n'a doré le soleil,
+ Triste jouet du vent et des ondes; au reste,
+ Résignée à l'oubli, nécessité funeste
+ D'une existence vague et manquée; ici-bas
+ Ne connaissant qu'amers et douloureux combats
+ Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle
+ Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;
+ Encore si la foi... l'espérance... mais non,
+ Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom
+ Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,
+ Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière
+ Fut apportée: un être à la terre manqua;
+ Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+ Deux estions et n'avions qu'ung cœur.
+ _Le lay de maistre Ytier Marchant._
+
+ Hélas! il n'étoit pas saison
+ Sitôt de son département.
+ _La complainte de Valentin Granson._
+
+
+ D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,
+ Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;
+ Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,
+ De l'émail velouté du gazon; au beau temps,
+ Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;
+ Ce qui reste le soir des larmes répandues
+ Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,
+ Du murmure léger des ondes du ruisseau,
+ Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres
+ Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.
+
+
+
+
+SONNET III
+
+ L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.
+ DU MAY.
+ Fronti nulla fides.
+
+
+ Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,
+ Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté
+ Endort son désespoir amer par la magie
+ D'un regard enchanteur où luit la volupté,
+
+ L'âme du malheureux sort de sa léthargie;
+ Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,
+ Sa prunelle mourante un reste d'énergie;
+ Il sourit oublieux de la réalité.
+
+ Mais toute cette joie est comme le lierre
+ Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,
+ Embrasse en les cachant les pans démantelés,
+
+ Au dehors on ne voit que riante verdure,
+ Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,
+ Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.
+
+
+
+
+MARIA
+
+ ... meæ puellæ
+ Flendo turgiduli rubent ocelli.
+ V. CATULLUS.
+
+ Ne pleure pas...
+ DOVALLE.
+
+
+ De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,
+ Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,
+ Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs
+ Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
+ Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:
+ En vain de la gaîté l'éclair à présent joue
+ Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
+ D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.
+ Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,
+ Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,
+ Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,
+ La première à fouler l'émail vert du gazon,
+ La première à poursuivre en sa rapide course
+ La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
+ A chanter des chansons, à reprendre un refrain?
+ Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,
+ A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage
+ Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?
+ Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,
+ Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux
+ Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses
+ Répandent leurs parfums, heureusement écloses.
+ Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu
+ Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu.
+
+
+
+
+A MON AMI EUGÈNE DE N***
+
+ Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
+ Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
+ Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
+ Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
+ Oublié le jour même et suivi de regrets.
+ Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
+ Où de savans discours ont charmé mes oreilles
+ Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
+ _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._
+
+ Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
+ _Hernani._
+
+
+ Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune
+ A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune
+ N'a pas encor paru: nous causerons un peu,
+ Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,
+ Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine
+ Entre les arbres nus glisser la froide haleine
+ De la brise nocturne, et la chauve-souris
+ En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.
+ Reste; nous causerons de quelque jeune fille,
+ Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,
+ Et que nous avons vue, en promenant un jour,
+ Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;
+ De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,
+ Aigles audacieux, qui d'une route neuve
+ Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,
+ Malgré les coups de bec de mille geais criards;
+ Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante
+ Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;
+ Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,
+ Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;
+ Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,
+ Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,
+ Poétique héritage, aux mains de Clopinel
+ Après sa mort passa, monument éternel
+ De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère
+ Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,
+ Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,
+ Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;
+ Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine
+ Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,
+ Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,
+ Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,
+ Maître Clément Marot, madame Marguerite,
+ De ses jolis dizains la muse favorite;
+ Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,
+ Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur
+ De chaque vice plonge, et des foudres du pape
+ N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:
+ Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,
+ Mais naïfs cependant et placés sans efforts,
+ L'originalité, la puissance comique
+ Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,
+ Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
+ De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
+ Quand nous aurons assez causé littérature,
+ Nous changerons de texte et parlerons peinture;
+ Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait
+ Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
+ C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes
+ A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
+ Renaud de Montauban, illustre paladin,
+ Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,
+ Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,
+ Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
+ Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,
+ Le rendent de tout point très-singulier à voir.
+ Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,
+ Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues
+ Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,
+ Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,
+ La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
+ Me paraissent vraiment admirables; les armes
+ Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
+ Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:
+ Un panache s'agite au cimier de son casque,
+ D'un dessin à la fois élégant et fantasque;
+ Sa visière est levée, et sur son corselet
+ Un rayon de soleil jette un brillant reflet.
+ Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses
+ Je préfère pourtant ses petites baigneuses,
+ Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,
+ Où la jeunesse brille avec son velouté.
+ Après viendront en foule anciens peintres de Rome:
+ Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;
+ De Florence, de Parme et de Venise aussi,
+ Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,
+ Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége
+ Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
+ Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
+ D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains
+ Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,
+ Fait tomber les crayons de notre main troublée.
+ Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt
+ Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand
+ Sur mes genoux posé selon son habitude,
+ Levant vers moi la tête avec inquiétude,
+ Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air
+ Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;
+ Et nous aurons encor mille choses à dire
+ Lorsque tout sera dit: projets riants, délire
+ De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,
+ Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier
+ Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches
+ De poëmes à faire, incomplètes et gauches,
+ Où les regards amis un instant arrêtés
+ Cherchent à pressentir de futures beautés,
+ Et ces légers dessins où je tâche de rendre
+ Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre
+ Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,
+ Et je ne pourrai plus reculer ton départ.
+
+
+
+
+LE JARDIN DES PLANTES
+
+ L'homme propose et Dieu dispose.
+
+
+ J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair
+ Et les chemins séchés, afin de prendre l'air,
+ D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze,
+ Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise
+ Pour méditer le plan d'un drame projeté,
+ Refondre un vers pesant et sans grâce jeté,
+ Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie
+ Par un son plus exact réparer l'harmonie,
+ Sous les arbres touffus inclinés en arceaux
+ Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux
+ Chantent auprès de vous, et que la brise joue
+ Dans vos cheveux épars et baise votre joue,
+ Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,
+ S'étant fait d'y rester une pénible loi,
+ Et, comme un ouvrier que son devoir attache,
+ De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,
+ Remis le tout au net, et bien dûment serré
+ L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré,
+ Et je m'étais promis de rapporter la feuille
+ Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille
+ Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords
+ De vers harmonieux, poétiques trésors,
+ Destinés à grossir un trop mince volume.
+ Vains projets! notre esprit est pareil à la plume,
+ Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,
+ Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.
+ Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle
+ Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,
+ Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents
+ Oubliant prose et vers, de mes regards ardents
+ Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide,
+ J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,
+ Je risque quelques mots et place sous mon bras,
+ Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas,
+ Une main potelée; et nous allons à l'ombre,
+ Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,
+ Faire mieux connaissance, et jouer et causer
+ Et sur le banc de pierre après nous reposer,
+ Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,
+ Et je reviens avec ma feuille toute blanche.
+
+
+
+
+LE CHAMP DE BATAILLE
+
+ En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et
+ naquerres.
+ MANDEVILLE.
+
+ Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
+ Quant est des cors, ils sont pourryz.
+ _Le grand Testament de Villon._
+
+ De dars i ot grant lanceis
+ Et de pierres grant jeteis
+ Et de lances grand bouteis
+ Et d'espées grant capleis.
+ _Li romans du Brut._
+
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,
+ Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
+ Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
+ Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;
+ La brise secouant son aile parfumée
+ A dissipé les flots de l'épaisse fumée,
+ Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;
+ Comme aux jours de la paix tout est silencieux.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ La lourde artillerie et les fourgons pesants
+ Ne creusent plus la route en profondes ornières;
+ On ne voit plus flotter les poudreuses bannières
+ Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
+ Sous les pieds des soldats courant à la maraude,
+ Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,
+ Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,
+ Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles
+
+ Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,
+ De leurs membres pétris dans le sang et la boue
+ Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
+ Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,
+ Et vers le champ de mort en immenses volées
+ Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,
+ De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
+ L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,
+ Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.
+ L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie
+ A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,
+ Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,
+ A leurs petits béants sur le bord de leurs aires
+ Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau
+ De ces corps lacérés et restés sans tombeau.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,
+ Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette
+ S'égrène le muguet, fleurit la violette,
+ La mousse parasite entoure un crâne ouvert.
+ Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
+ Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,
+ Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,
+ Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+
+
+
+IMITATION DE BYRON
+
+
+ Il est doux de raser en gondole la vague
+ Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,
+ Quand la lune élargit son disque pâle et vague,
+ Et que du marinier l'écho dit la chanson,
+
+ Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne
+ Paillette d'or cousue au dais du firmament,
+ L'étoile qu'une blanche auréole environne,
+ Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;
+
+ Il est doux sur la brume un instant colorée
+ De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,
+ L'iris arrondissant son arche diaprée,
+ Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;
+
+ Il est doux, par les prés où l'abeille butine,
+ D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts
+ Nonchalamment couché près d'une onde argentine,
+ De lire tour à tour des romans et des vers;
+
+ Il est doux, quand on suit une route inégale
+ Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau,
+ Et qu'on entend chanter près de soi la cigale,
+ De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;
+
+ Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie
+ Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant,
+ Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie
+ Sa tête paresseuse en arrière tombant;
+
+ Il est doux de revoir avec ses tours minées
+ Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,
+ Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées,
+ La ville où l'on passa ses premières saisons;
+
+ Il est doux pour le cœur de l'exilé malade,
+ Par le regret cuisant et la douleur usé,
+ D'entendre le refrain de la vieille ballade
+ Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;
+
+ Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse,
+ Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras
+ Pour la première fois sa première maîtresse,
+ Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.
+
+
+
+
+BALLADE
+
+ Femme souvent varie;
+ Est bien fol qui s'y fie.
+ FRANÇOIS Ier.
+
+
+ Cher ange, vous êtes belle
+ A faire rêver d'amour,
+ Pour une seule étincelle
+ De votre vive prunelle,
+ Le poëte tout un jour.
+
+ Air naïf de jeune fille,
+ Front uni, veines d'azur,
+ Douce haleine de vanille,
+ Bouche rosée où scintille
+ Sur l'ivoire un rire pur,
+
+ Pied svelte et cambré, main blanche,
+ Soyeuses boucles de jais,
+ Col de cygne qui se penche,
+ Flexible comme la branche
+ Qu'au soir caresse un vent frais,
+
+ Vous avez, sur ma parole,
+ Tout ce qu'il faut pour charmer;
+ Mais votre âme est si frivole,
+ Mais votre tête est si folle,
+ Que l'on n'ose vous aimer.
+
+
+
+
+SOLEIL COUCHANT
+
+ Notre-Dame,
+ Que c'est beau!
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
+ Je me suis arrêté quelques instants pour voir
+ Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
+ Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
+ Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
+ D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
+ --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.
+ Les tours au front orné de dentelles de pierre,
+ Le drapeau que le vent fouette, les minarets
+ Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
+ Les pignons tailladés que surmontent des anges
+ Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
+ D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché,
+ Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
+ Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
+ S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
+ --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
+ D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux
+ Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
+ De la vieille cité berçait l'image vague;
+ Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
+ Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.
+
+
+
+
+SONNET IV
+
+ Oh! la paresseuse fille!
+ _Sara la Baigneuse._
+
+
+ Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,
+ Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,
+ Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,
+ Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,
+
+ Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,
+ Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux;
+ Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,
+ Votre pâleur nacrée en incarnat se change.
+
+ Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu,
+ Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,
+ Et baiser votre front si pur sous la dentelle:
+
+ Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu;
+ Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,
+ Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.
+
+1831.
+
+
+
+
+ENFANTILLAGE
+
+ Hanneton, vole, vole, vole.
+ _Ballade des petites filles._
+
+
+ Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée,
+ Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu,
+ Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu,
+ Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.
+
+ A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais,
+ Curieux de savoir si l'aubépine blanche
+ A déjà fait neiger son givre sur la branche,
+ Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,
+
+ Me faisant du bonheur avec la moindre chose:
+ --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur,
+ Se baigne un scarabée au corselet d'azur;
+ D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,
+
+ D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.
+ --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,
+ Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
+ Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.
+
+
+
+
+NONCHALOIR
+
+ Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché
+ qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché.
+ FERIDEDDIN ATAR.
+
+ J'aime sur les coussins la vie horizontale.
+ BARTHÉLEMY.
+
+
+ Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même
+ (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime,
+ Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,
+ Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!
+ --Cela me fait du bien et me repose l'âme.
+ Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme,
+ Rester là sans penser et paresseusement
+ Accepter comme il vient le bonheur du moment!
+ --Laisser aller sa vie à la regarder vivre,
+ Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,
+ Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,
+ Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,
+ Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,
+ Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne
+ D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis
+ Agacer en jouant ses petits pieds tapis
+ A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée
+ Deux passereaux mutins à la mine éveillée!
+ Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets
+ Se dorent sur son col de magiques reflets,
+ A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,
+ Dans la nacre, chatoie une moite étincelle,
+ Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,
+ S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.
+
+
+
+
+DÉCLARATION
+
+ Mais toujours fust mon opinion telle
+ Que toute amour doict estre mutuelle;
+ Qui son cœur donne, il en merite.
+ _Les loyalles et pudicques amours de Scalion
+ de Virbluneau, à madame de Boufflers._
+
+
+ Je vous aime, ô jeune fille!
+ Aussi lorsque je vous vois,
+ Mon regard de bonheur brille,
+ Aussi tout mon sang petille
+ Lorsque j'entends votre voix.
+
+ Douce à mon amour timide,
+ Vous en accueillez l'aveu,
+ Mais sans qu'un rayon humide
+ Argente votre œil limpide,
+ Lac pur où dort le ciel bleu.
+
+ Pourquoi cette retenue?
+ Entre nous rien de caché.
+ --Enfant! votre âme ingénue
+ Peut se montrer toute nue
+ Comme Ève avant le péché.
+
+ C'est un amour sans mélange
+ Que l'amour que j'ai pour vous,
+ Frais comme au cœur la louange,
+ Ardent à toucher un ange,
+ Pur à rendre Dieu jaloux.
+
+
+
+
+PLUIE
+
+ Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_.
+ _Dictionnaire arabe._
+
+
+ Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule,
+ Comme sur les galets de la côte une houle.
+ L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas.
+ --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?
+ Un beau cheval arabe, à la crinière brune,
+ Qui court et fait voler les sables de la dune.
+ Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs,
+ Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.
+ Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette
+ D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;
+ Le martinet, sentant l'orage, près du sol
+ Afin de l'éviter rabat son léger vol;
+ --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.
+ La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes
+ Glissent de feuille en feuille et passent à travers
+ La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!
+ Des marches du perron en longues cascatelles,
+ Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles
+ Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés,
+ Les ruisseaux en torrents subitement gonflés
+ Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages
+ Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages;
+ Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés,
+ Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,
+ Volubilis chargés de cloches et de vrilles,
+ Roses de tous pays et de toutes familles,
+ Douces filles de Juin, frais et riant trésor!
+ La mouche que l'orage arrête en son essor,
+ Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient
+ Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.
+ --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut
+ Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut
+ Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?
+ Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure
+ Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité
+ Plonge sans peser trop sur leur oisiveté;
+ Les autres gravement font de la politique,
+ Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;
+ Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,
+ De femmes à la mode et d'opéras nouveaux;
+ Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace,
+ Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace,
+ Ou, du binocle armés, regardent un tableau:
+ --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.
+
+1831.
+
+
+
+
+POINT DE VUE
+
+ Des petits horizons...
+ SAINTE-BEUVE.
+
+ Voici que je vis.--
+ LABRUNIE (G. DE NERVAL).
+
+
+ Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse,
+ Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse;
+ --Une mare d'eau sale où plongent les canards,
+ Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards;
+ --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres,
+ Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;
+ --Une vieille maison, dont les murs mal fardés
+ Bâillent de toutes parts largement lézardés.
+ Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes,
+ Et découpant en noir leurs linéaments frêles
+ Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux,
+ Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,
+ Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,
+ Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;
+ Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours
+ Qui ressemblent de loin à des cous de vautours.
+ Et ses clochers aigus à flèche dentelée,
+ Comme un peigne mordant la nue échevelée.
+
+
+
+
+LE RETOUR
+
+ Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine,
+ Tantôt en un village et tantôt en un bois,
+ Et tantôt par les lieux solitaires et cois.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume
+ Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome
+ Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,
+ Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.
+ --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène,
+ On marche à travers champs comme le pied vous mène,
+ Se fiant au hasard des sentiers onduleux.
+ A la terre le ciel fait des sourires bleus;
+ La nature est en joie, et la fleur virginale
+ Vous donne le bonjour de sa tête amicale;
+ L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant.
+ Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment,
+ Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie
+ Part un oiseau caché que votre pas effraie.
+ Un papillon peureux, dans son fantasque vol,
+ Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol.
+ Une abeille surprise, humide de rosée,
+ Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.
+ --Plus loin, c'est une source entre les coudriers
+ Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers
+ Éparpille au hasard, comme une chevelure,
+ Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.
+ Des joncs croissent auprès que plie un léger vent;
+ Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant,
+ Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille
+ Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille,
+ Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,
+ De lumière inondée aux feux d'un soleil pur,
+ Danse la demoiselle avec sa longue queue,
+ De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.
+ --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi
+ Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici,
+ Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,
+ Un château découpant son profil sur la nue;
+ Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons,
+ Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.
+ --A gauche une colline à la robe zébrée,
+ De tons riches et chauds par le couchant marbrée;
+ A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,
+ Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;
+ Plus loin, transition de la terre au nuage,
+ Un anneau de lapis fermant le paysage.
+ --Un vrai panorama vivant et bigarré,
+ Par un pinceau divin ardemment coloré,
+ Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,
+ Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,
+ Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.
+ --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,
+ On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,
+ On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue
+ Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour,
+ Si longtemps caressés et perdus sans retour;
+ On rebâtit sa vie au néant écroulée,
+ On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée,
+ On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs,
+ Et souvent la balance est du côté des pleurs.
+ --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes,
+ D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;
+ Le roman de l'enfance à travers le présent
+ Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent,
+ --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose
+ Et suave peinture où soi-même l'on pose:
+ L'on compare son moi du jour au moi passé,
+ Et pour quelques instants le monde est effacé.
+ --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige
+ S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége
+ Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi,
+ Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi,
+ Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre,
+ Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,
+ Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,
+ Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé,
+ Pour passer au salon prendre par sa main sèche
+ Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche,
+ Vrai portrait de famille à son cadre échappé,
+ Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé;
+ Courtiser à l'écart une petite niaise
+ Sortant de pension,--toute rouge et tout aise,
+ Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,
+ Et s'imagine avoir trouvé son idéal;
+ Écouter un dandy, Brummel de la province,
+ Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,
+ Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc,
+ Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;
+ Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,
+ D'un air mystérieux colportant sa nouvelle.
+ --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu
+ Que rester enfoui dans ce pays perdu.
+
+1831.
+
+
+
+
+PAN DE MUR
+
+ La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
+ Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,
+ Donne en lettre vivante une date à ses ans.
+ _Harmonies._
+
+ ... Qu'il vienne à ma croisée.
+ PETRUS BOREL.
+
+
+ De la maison momie enterrée au Marais
+ Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,
+ L'on a pour perspective une muraille sombre
+ Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.
+ --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans,
+ Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,
+ Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre,
+ La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.
+ --Une treille stérile avec ses bras grimpants
+ Jusqu'au premier étage en festonne les pans;
+ Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,
+ La capucine rouge épanouit sa cloche,
+ Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,
+ A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs:
+ Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne
+ De son regard unique ainsi que fait un borgne,
+ Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,
+ Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.
+ --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée
+ Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée,
+ Et du soleil oblique implore le regard,
+ Une cage d'osier où saute un geai criard,
+ C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie;
+ Mais il faut pour le rendre une touche hardie,
+ Une palette riche où luise plus d'un ton,
+ Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.
+
+
+
+
+COLÈRE
+
+ Amende-toi, vieille au regard hideux,
+ Ou pour ung mot villain en auras deux.
+ _Epistre à la première vieille._
+
+ A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,
+ Les yeux mangéz de corbeaux charongneux,
+ Les pieds tiréz de ces mastins hargneux
+ Qui vont grondant, hérissés de furie,
+ Quand on approche auprès de leur voirie.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde:
+ Belles maximes et grands airs
+ Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde
+ D'un cœur tout gangrené de vers.
+ Oui,--la religion dont le péché se couvre
+ Pour japper après la vertu;
+ Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre,
+ Aux pieds du méchant abattu;
+ La vierge pure en proie aux noires calomnies
+ De courtisanes de bas lieu
+ Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies,
+ Osent mentir si près de Dieu.
+ --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées,
+ Serpents armés d'un triple dard,
+ Ulcères ambulants, viles prostituées,
+ Tombeaux badigeonnés de fard,
+ Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,
+ Elles dont trente carrefours
+ Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,
+ Ont vu les publiques amours;
+ Elles dont la jeunesse en débauches passée
+ Couperose et jaspe le teint,
+ Et qui sous une peau détendue et plissée
+ Couvent un brasier mal éteint,
+ D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,
+ Leurs pouces sur un chapelet,
+ Et prenant pour voiler leurs antiques scandales
+ La soutane d'un prestolet,
+ De venir sans pudeur noircir une que j'aime
+ Comme l'on n'a jamais aimé,
+ D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même
+ Certes ne peut être blâmé.
+
+
+
+
+SONNET V
+
+ C'est mon plaisir; chacun querre le sien.
+ P. L. JACOB, _bibliophile_.
+
+ Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste
+ l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por
+ cigaritos.
+ PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.
+
+ Où trouver le bonheur?
+ MÉRY ET BARTHÉLEMY.
+
+
+ Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare
+ Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,
+ Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas
+ Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.
+
+ Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare,
+ Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas
+ Que d'un coin retiré du monde et du fracas,
+ Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.
+
+ L'ambitieux le met dans un titre à la cour,
+ Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,
+ --Les uns à pérorer, les autres à se taire.
+
+ Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal;
+ Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
+ Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!
+
+1831.
+
+
+
+
+JUSTIFICATION
+
+ Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose.
+ _Marion Delorme._
+
+
+ Celui que chaque soir votre parole élève,
+ Qui pense avec vous de moitié;
+ Celui dont vous savez le plus intime rêve
+ Et qui vit de votre amitié;
+ Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,
+ Et s'approcher de votre cœur,
+ Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme
+ A mis d'amour et de bonheur,
+ Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,
+ Las de traîner depuis vingt ans
+ Son boulet de forçat au bagne de la vie,
+ Que de n'y pas finir son temps;
+ --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure
+ Sur ce cœur que vous avez fait,
+ Un de ces hommes vils, dont la pensée impure
+ Aux choses basses se complaît.--
+ L'âme que vous avez mariée à la vôtre
+ Pourrait jusque-là s'oublier!...
+ --Dans le cloaque infect où le canard se vautre
+ Voit-on s'abattre l'aigle altier?
+ Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,
+ --Le tonnerre rugit en bas,
+ L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme;
+ Le torrent hurle:--il n'entend pas;
+ Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,
+ Quelque bras de pin foudroyé,
+ Il attache au soleil son grand œil sans paupière,
+ D'ineffables lueurs noyé.
+
+
+
+
+FRISSON
+
+ Chauffons-nous, chauffons-nous bien.
+ BÉRANGER.
+
+ Je déteste le monde et je vis dans mon cœur.
+ ULRIC GUTTINGUER.
+
+
+ Un brouillard épais noie
+ L'horizon où tournoie
+ Un nuage blafard,
+ Et le soleil s'efface,
+ Pâle comme la face
+ D'une vieille sans fard.
+
+ La haute cheminée,
+ Sombre et chaperonnée
+ D'un tourbillon fumeux,
+ Comme un mât de navire,
+ De sa pointe déchire
+ Le bord du ciel brumeux.
+
+ Sur un ton monotone
+ La bise hurle et tonne
+ Dans le corridor noir:
+ C'est l'hiver, c'est décembre,
+ Il faut garder la chambre
+ Du matin jusqu'au soir.
+
+ Les fleurs de la gelée
+ Sur la vitre étoilée
+ Courent en rameaux blancs,
+ Et mon chat qui grelotte
+ Se ramasse en pelote
+ Près des tisons croulants.
+
+ Moi, tout transi, je souffle,
+ A griller ma pantoufle,
+ A rougir mes chenets,
+ Mon feu qui se déploie
+ Et sur la plaque ondoie
+ En bleuâtres filets.
+
+ Adieu les promenades
+ Sous les fraîches arcades
+ Des verdoyants tilleuls,
+ A travers les prairies,
+ Les bruyères fleuries
+ Et les pâles glaïeuls;
+
+ Parmi les plaines blondes
+ Où le vent roule en ondes
+ Le seigle déjà mûr,
+ Par les hautes futaies
+ Au long des jeunes haies
+ Et des ruisseaux d'azur;
+
+ Adieu les églantines
+ Et, moissons enfantines,
+ Les bleuets dans les blés,
+ Les vertes sauterelles
+ Et les pissenlits frêles
+ Sans cesse échevelés;
+
+ Adieu dans l'herbe haute
+ La grenouille qui saute,
+ Et sous le frais buisson
+ Le lézard qui regarde
+ La cigale criarde
+ Qui sonne sa chanson;
+
+ Adieu les demoiselles
+ Aux diaphanes ailes,
+ Aux minces corsets d'or,
+ Le papillon qui brille
+ Et que la jeune fille
+ Poursuit comme un trésor;
+
+ Le soir dans la nacelle
+ Qui penche et qui chancelle
+ Au moindre souffle d'air,
+ Les courses d'une lieue
+ Sur l'immensité bleue
+ Du lac profond et clair;
+
+ Et puis les danses molles
+ Et les caresses folles
+ Sur les prés de velours.
+ Lorsque la blanche lune
+ Au sein de la nuit brune
+ Jette ses demi-jours.
+
+ De longtemps l'hirondelle
+ Ne viendra, de son aile
+ Effleurant mes carreaux,
+ Battre la capucine
+ Dont la pourpre dessine
+ Un cadre à mes barreaux.
+
+ --Pour horizon la rue
+ Où la foule se rue
+ Avec ses mille cris,
+ Pour soleil des lanternes,
+ Qui de leurs reflets ternes
+ Baignent les pavés gris;
+
+ Pour musique la bise
+ Qui se plaint et se brise
+ Dans les arbres mouillés,
+ Les rauques girouettes
+ Qui font des pirouettes
+ Sur leurs axes rouillés.
+
+ Comment sortir? les roues
+ S'enfoncent dans les boues
+ Presque jusqu'à l'essieu.
+ Du brouillard, de la pluie!
+ L'âme souffre et s'ennuie:
+ Quoi donc faire, mon Dieu?
+
+ Nous aimer, ma charmante!
+ Jette là cette mante
+ Qui me cache ton cou,
+ Ta belle épaule blanche,
+ Ton corsage, ta hanche,
+ Ton sein dont je suis fou.
+
+ Sur mes genoux prends place,
+ Livre tes mains de glace
+ A mes baisers de feu,
+ Et laisse voir ta jambe
+ A la braise qui flambe,
+ Qui flambe rouge et bleu.
+
+ Vois donc le gaz qui danse
+ Et s'agite en cadence,
+ Aux fantasques chansons
+ Que fredonne la séve
+ Dans la bûche qui crève
+ Et retombe en tisons.
+
+ Mon bijou, mon idole,
+ Comme le temps s'envole
+ Lorsque l'on est ainsi!
+ La voix haute et profonde
+ Qu'au loin jette le monde
+ Ne parvient pas ici.
+
+ Nos deux âmes jumelles,
+ Ensemble ouvrant les ailes,
+ Planent dans l'infini,
+ Comme deux alouettes
+ Ou comme deux fauvettes
+ Oublieuses du nid.
+
+
+
+
+SONNET VI
+
+ Merci à toi, à toi merci.
+ TÉRÉSA.
+
+
+ Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche,
+ --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,
+ Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux
+ Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
+
+ Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.
+ A cet âge candide où tout est pour le mieux,
+ Je méprisais le monde et reniais les cieux,
+ Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?
+
+ Et mon ange gardien à son front blanc et pur
+ Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
+ Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.
+
+ Aux saints épanchements mon cœur était fermé,
+ --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;
+ Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE IV
+
+ J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.
+ RONSARD.
+
+ Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur
+ Qu'un autre amour par cet amour pipeur
+ N'aille gravant pendant ta longue absence
+ Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!
+ PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.
+
+
+ Ma charmante, depuis ta visite imprévue
+ Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.
+ Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;
+ Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois:
+ Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme
+ Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme
+ Ma vie intérieure et mon contentement!
+ Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment,
+ Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle,
+ Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle
+ Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
+ Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain.
+ J'ai beau me répéter que c'est une chimère,
+ Cette pensée est là, sans cesse plus amère,
+ Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,
+ M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;
+ Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:
+ Il se fait en un jour bien des métamorphoses;
+ L'idole du matin n'est pas celle du soir,
+ Et toute jeune fille est comme son miroir,
+ Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.
+ --Puis un amour âgé de trois ans importune;
+ C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
+ Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui
+ Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,
+ Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,
+ N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir
+ Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;
+ Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille
+ Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille
+ Au fond de votre cœur, de sa faute confus,
+ Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;
+ Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place,
+ L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface
+ Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas
+ De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.
+ --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire!
+ On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,
+ Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point
+ De dire en le voyant: Je ne le connais point.
+ Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,
+ Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;
+ Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,
+ Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,
+ Incapable à jamais d'un élan grandiose,
+ De toute sa hauteur descendre dans la prose,
+ Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol
+ Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
+ Me défiant de moi, malade de l'absence,
+ Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense:
+ Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;
+ Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.
+ Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
+ Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
+ Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,
+ Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,
+ Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures;
+ Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures,
+ Tu relis tous ces vers où je me racontais
+ Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais,
+ Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,
+ Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître
+ De faire revenir les fraîches passions
+ De l'enfance du cœur, et ces illusions
+ Si pénibles à perdre, et si vite perdues.
+ --L'ange du souvenir, les ailes étendues,
+ Remontant le passé, voltige autour de toi;
+ Il te souffle à l'oreille une phrase de moi,
+ Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
+ Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose
+ Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
+ Pour te les redonner, gardés fidèlement.
+
+1831.
+
+
+
+
+SONNET VII
+
+
+ Liberté de juillet! femme au buste divin,
+ Et dont le corps finit en queue!
+ G. DE NERVAL.
+
+ E la lor cieca vita è tanto bassa
+ ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.
+ _Inferno, canto_ III.
+
+
+ Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe;
+ Car à son front damné le doigt fatal a mis
+ Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis,
+ Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.
+
+ Un budget éléphant boit notre or par sa trompe.
+ Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis,
+ De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis
+ La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.
+
+ Cependant en juillet, sous le ciel indigo,
+ Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses
+ Autant que Charles dix avait ouï de messes!
+
+ Seule, la poésie incarnée en Hugo
+ Ne nous a pas déçus, et de palmes divines
+ Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.
+
+
+
+
+PARIS
+
+ Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert
+ Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
+ Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!
+ GOETHE.. _Faust._
+
+ Dans la simplicité de mon cœur enfantin
+ L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin
+ De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
+ Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
+ Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
+ Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.
+ EUGÈNE DE ***.
+
+ Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!
+ ESTIENNE DE KNOBELSDORFF.
+ Salle de réception du diable.
+ _Don Juan_, ch. x, st. 81.
+
+
+ Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,
+ De splendides rayons illuminer sa cage,
+ Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu
+ Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,
+ L'aigle prisonnier bat avec son aile forte
+ Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.
+ --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,
+ Elle cherche à son vol un plus large horizon;
+ Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie
+ Abaisse son regard, de grands désirs saisie,
+ Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament
+ Afin d'y respirer largement, librement,
+ Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues
+ Et les plaines d'azur, régions inconnues,
+ L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain
+ Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;
+ Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde
+ Où la presse en tous sens de son étreinte immonde
+ Une société qui retombe au chaos,
+ Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!
+ Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,
+ De grands rochers à pic, trônes géants où siége,
+ Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,
+ La majesté muette et sombre du grand Roi.
+ Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule
+ Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;
+ Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,
+ Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,
+ Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,
+ Et, tout échevelé, semble la pâle queue
+ Du cheval de la mort au livre de saint Jean.
+ Il lui faudrait au soir la lune voyageant,
+ Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles
+ Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,
+ Les arêtes des pics et les tours du manoir
+ De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.
+ --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même
+ L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,
+ Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers
+ Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,
+ La chaumière des bois, poussant en bleus nuages
+ Son filet de fumée à travers les feuillages,
+ Et dont le toit moussu porte sur son velours
+ Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;
+ Le jardin et son puits que festonne une vigne,
+ Où, des choux à propos interrompant la ligne,
+ Se pavane un rosier que votre main sema;
+ Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,
+ Où les chuchotements dont est fait le silence
+ Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!
+ Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits
+ Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,
+ Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne
+ Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;
+ Des tuyaux hérissant le faîte des maisons
+ Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,
+ Une fumée ardente et de couleur de rouille
+ Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,
+ Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,
+ Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans
+ Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises
+ Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,
+ Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon
+ Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;
+ Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,
+ Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,
+ Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,
+ Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,
+ Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,
+ Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;
+ --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos,
+ Babel des nations, mer qui bout sans repos,
+ Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,
+ Vendange de la mort, une foule écumante,
+ Haillons troués à jour comme un crible, où le vent
+ Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;
+ Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,
+ Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,
+ Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,
+ Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;
+ Perpétuel contraste, éternelle antithèse,
+ Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,
+ Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!
+ --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.
+
+1831.
+
+
+
+
+UN VERS DE WORDSWORTH
+
+ Spires whose silent finger points to heaven.
+
+
+ Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte
+ Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,
+ Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:
+ --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--
+
+ Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,
+ Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,--
+ Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange
+ Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.
+
+ Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume
+ De lubriques amours, me fit du bien à voir:
+ C'était comme une fleur des champs, comme une plume
+ De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.
+
+ Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,
+ Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,
+ Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,
+ Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.
+
+
+
+
+DÉBAUCHE
+
+ Buvons du grog et cassons-nous les reins.
+ _Chanson des marins._
+
+ Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.
+ DUBARTAS.
+
+
+ Je hais plus que la mort cette débauche prude
+ Qui n'ose sortir que de nuit,
+ Et retourne la tête avec inquiétude
+ Tout empourprée au moindre bruit,
+ Et joue à la vertu comme une honnête femme,
+ N'ayant pas la force qu'il faut
+ Pour être hardiment et largement infâme,
+ Pour porter sa honte front haut.
+ Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies
+ Faites dans un salon étroit,
+ Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies
+ Et dont chacun retourne droit;
+ A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,
+ Comme le font les boutiquiers.
+ Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;
+ Les dandys, avec les banquiers;
+ Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,
+ Qui sort calme d'un mauvais lieu,
+ Comme l'on sortirait des plus chastes demeures
+ Ou de quelque église de Dieu,
+ La cravate nouée et les cheveux en ordre,
+ Le frac boutonné jusqu'au cou,
+ Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,
+ Rien de débraillé, rien de fou,
+ Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse
+ Au reproche mollir la voix
+ Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,
+ Comme l'on disait autrefois.
+ J'aime trente fois mieux une débauche franche,
+ Jetant son masque de satin,
+ Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,
+ Criant, buvant jusqu'au matin,
+ Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,
+ Rose encor des baisers du soir,
+ Qui tord lascivement sa taille souple et molle,
+ Sur tous les genoux va s'asseoir,
+ Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe
+ Au fond du cratère vermeil,
+ Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,
+ Et ne veut pas qu'on ait sommeil:
+ --C'est une poésie au moins, une palette
+ Où brillent mille tons divers,
+ Un type net et franc, une chose complète,
+ De la couleur! des chants! des vers!
+
+
+
+
+LE BENGALI
+
+A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE
+
+
+ Les bengalis dont le ramage est si doux.
+ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
+
+ La France et ses printemps, ses hivers inconnus
+ Où la bise gémit, où les arbres sont nus,
+ Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
+ Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je?
+ Mlle L. A.
+
+
+ Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?
+ Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:
+ Nos bois sont chauves; à nos haies,
+ A nos buissons armés de dards aigus, au lieu
+ Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,
+ Pendent à peine quelques baies.
+
+ Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,
+ Bengali du désert, sauras-tu voltiger
+ Dans nos forêts de cheminées?
+ Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu
+ Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,
+ Entre deux pierres ruinées?
+
+ Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement
+ De la bise du nord qui râle incessamment
+ Et fait chanter la girouette,
+ Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson
+ De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son
+ Des tuiles que la grêle fouette?
+
+ Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas
+ Au bois des goyaviers reprendre tes ébats
+ Dans la savane aux grandes herbes;
+ Avec les colibris va becqueter les fleurs,
+ Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,
+ Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!
+
+
+
+
+LE CAVALIER POURSUIVI
+
+ Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.
+ JULES DE SAINT-FÉLIX.
+
+ Und hurré! hurré! hop hop hop!
+ BURGER.
+
+
+ C'est un fort beau cheval; une large poitrine,
+ Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
+ Une fauve lueur,
+ La queue échevelée, une crinière folle
+ Qui se déroule au vent comme une banderole
+ Sur le col en sueur;
+
+ Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,
+ Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise
+ Ou pour deux diamants,
+ Des yeux illuminés d'une lumière rouge
+ Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge
+ A tous les mouvements;
+
+ Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,
+ Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
+ Comme des arcs d'acier;
+ Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille
+ Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
+ O mon noble coursier!
+
+ Tu danses sur les blés comme une sauterelle,
+ A chacun de tes pieds est attachée une aile,
+ Ton galop c'est un vol,
+ Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,
+ L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine
+ Te suivre sur le sol.
+
+ La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!
+ Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
+ Comme avec un rival;
+ Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large,
+ Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,
+ Hurrah! mon bon cheval!
+
+ Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,
+ Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
+ Avec ton dur sabot;
+ Brise cet horizon qui n'a pas une lieue
+ Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue
+ Comme on fait d'un pied-bot.
+
+ Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,
+ Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
+ Grands fossés à franchir;
+ Ravins marécageux, où le feu follet flambe,
+ Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe
+ Qui ne sait pas fléchir.
+
+ Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!
+ Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent
+ Leur contour incertain!
+ Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
+ Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,
+ Et tout se fait lointain.
+
+ --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,
+ Qui pour te regarder lève sa tête grise
+ Par-dessus l'horizon,
+ Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,
+ A ton oreille fait tinter ses quatre cloches
+ Et galoper le son.
+
+ Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore!
+ Une course pareille à celle de Lénore!
+ Je suis content, c'est bien.
+ Le clocher tout confus derrière un mont se cache,
+ L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,
+ Et je n'entends plus rien.
+
+ Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne
+ Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?
+ Allons, courage, allons!
+ Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,
+ Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,
+ Il est sur nos talons.
+
+ Que derrière tes pas cette porte se ferme,
+ Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme;
+ Saute, vole, bondis!
+ --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
+ D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,
+ Comme d'un paradis!
+
+ N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie?
+ Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,
+ Mes souvenirs, ma foi,
+ Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,
+ Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole,
+ Ma Béatrix à moi.
+
+ C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;
+ Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines
+ De ses ongles de fer,
+ Courbe mon dos et met sur ma tête pendante
+ Une chape de plomb comme aux damnés du Dante
+ Dans le neuvième enfer.
+
+ Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,
+ Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;
+ Mais il court bien mieux, lui,
+ Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,
+ Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe
+ Aux pieds boiteux,--l'ennui.
+
+1826-1832.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+ou
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+OU
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+POËME
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+I
+
+ Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
+ Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes,
+ Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
+ Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,
+ Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
+ Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
+ --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule,
+ De ses cheveux blafards inondant son épaule
+ Comme une fille au bain; l'église et son clocher,
+ L'étang où des canards se pavane l'escadre;
+ Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
+ Avec le clou pour l'accrocher.
+
+
+II
+
+ Confort et far-niente!--toute une poésie
+ De calme et de bien-être, à donner fantaisie
+ De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir
+ La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,
+ Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
+ Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir
+ Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre
+ D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
+ Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
+ Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
+ Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade
+ D'un jour si doux sait éclairer!
+
+
+III
+
+ A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte,
+ Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe,
+ Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;
+ Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,
+ Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent:
+ Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
+ A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
+ Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,
+ Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
+ Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
+ Les femmes au teint brun, les molles sérénades,
+ Et tout l'azur vénitien!
+
+
+IV
+
+ Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
+ Une méchante femme ayant nom Véronique;
+ Chacun la redoutait, et répétait tout bas
+ Qu'on avait entendu des murmures étranges
+ Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
+ Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.
+ --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,
+ Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille
+ Une évocation; de sourds vagissements
+ Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
+ Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés,
+ D'épouvantables hurlements.
+
+
+V
+
+ Même dame Gertrude avait un jour d'orage
+ Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
+ A cheval sur la foudre un démon noir sortir,
+ Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,
+ De bleuâtres vapeurs soudain environnée,
+ La tête la première en hurlant s'engloutir.
+ La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
+ Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,
+ Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
+ Des gens dignes de foi jurent que Véronique
+ Se trouvait là, riant d'un rire sardonique,
+ Et grommelant des mots railleurs!
+
+
+VI
+
+ La femme du brasseur Cornelis met au monde,
+ Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
+ Et si laid que son père eût voulu le voir mort.
+ --On dit que Véronique avait sur l'accouchée
+ Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,
+ Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.
+ Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
+ Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche,
+ Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,
+ Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,
+ Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,
+ Le diable n'est pas plus hideux.
+
+
+VII
+
+ Cette vieille sorcière habitait une hutte,
+ Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte
+ L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;
+ Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
+ S'étendent à l'entour en nappe irrégulière;
+ L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,
+ Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes
+ Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes
+ Inonde les planchers moisis et vermoulus.
+ A peine si l'on voit dans toute la croisée
+ Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,
+ Et la porte ne ferme plus.
+
+
+VIII
+
+ La limace baveuse argente la muraille
+ Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille;
+ Les lézards verts et gris se logent dans les trous,
+ Et l'on entend le soir sur une note haute
+ Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
+ Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux.
+ --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
+ Surtout quand du croissant une ouateuse nue
+ Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
+ Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,--
+ N'ose passer devant ce repaire sinistre
+ Sans trembler et blêmir de peur.
+
+
+IX
+
+ De ces dehors riants l'intérieur est digne:
+ Un pandémonium! où sur la même ligne,
+ Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.
+ --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
+ Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,
+ Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,
+ Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,
+ Alambics contournés en spirales bizarres,
+ Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
+ Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue
+ L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
+ Contre le verre du bocal!
+
+
+X
+
+ Véritable sabbat de couleurs et de formes,
+ Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,
+ Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
+ L'ibis égyptien au bord du sarcophage
+ De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;
+ Ivresse d'opium et vision de fou,
+ Où les récipients, matras, siphons et pompes,
+ Allongés en phallus ou tortillés en trompes,
+ Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros,
+ Où les monstres tracés autour du zodiaque,
+ Portant écrit au front leur nom en syriaque,
+ Dansent entre eux des boléros!
+
+
+XI
+
+ Poudreux entassement de machines baroques
+ Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques,
+ Et de bouquins, sans titre en langage chrétien!
+ Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace,
+ Se déforme, se tord, et prend une autre face;
+ Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,
+ Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,
+ Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve
+ Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.
+ C'est la réalité des contes fantastiques,
+ C'est le type vivant des songes drôlatiques;
+ C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!
+
+
+XII
+
+ Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
+ Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,
+ Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,
+ Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides
+ Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
+ Un squelette debout et les deux bras pendants,
+ Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,
+ Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,
+ Jette son ombre au mur en linéaments droits.
+ En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,
+ D'épouvante glacé, comme un bon catholique
+ Ferait le signe de la croix.
+
+
+XIII
+
+ Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
+ Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_,
+ Callot bien des motifs de sa _Tentation_;
+ Gœthe a tiré de là la scène tout entière
+ Où Méphistophélès mène chez la sorcière
+ Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
+ --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même
+ (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.
+ --Ce type qu'il répète infatigablement,
+ Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre
+ A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre
+ Et déguiser le vêtement.
+
+
+XIV
+
+ Le plaid bariolé de tartan et la toque
+ Dissimulent la jupe et le béguin à coque.
+ L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout.
+ Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire,
+ Cette description (voyez son _Antiquaire_),
+ Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!--
+ Et mille autres détails. Je le jurerais presque,
+ Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,
+ Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,
+ Dans cette hutte même a ciselé ces masques
+ Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,
+ De Benvenuto Cellini.
+
+
+XV
+
+ Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe
+ Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe,
+ Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler
+ M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche
+ Prenait en s'éteignant sa robe de peluche,
+ Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.
+ Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,
+ Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche
+ Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
+ Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,
+ Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,
+ Était aussi l'un de ses hoirs.
+
+
+XVI
+
+ Ce digne chat était du reste l'être unique
+ Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique
+ Eût de l'affection;--peut-être bien aussi
+ Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide
+ Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède;
+ Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.
+ --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge,
+ Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;
+ --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux,
+ Regarde d'un air grave et plein d'intelligence
+ La vieille qui s'agite et qui fait diligence
+ Pour quelque mystère honteux;
+
+
+XVII
+
+ Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide,
+ Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide
+ De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir
+ Entre les deux chenets, près des tisons, en boule,
+ La tête sous la queue artistement se roule.
+ --La bise cependant continue à gémir,
+ L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête
+ Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète,
+ La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,
+ Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire
+ Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire
+ Et le matou qui fait ron ron.
+
+
+XVIII
+
+ Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique;
+ Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique
+ Trace de sa baguette un rond sur le plancher,
+ Et se place au milieu;--des milliers de fantômes
+ Hors du cercle magique, ainsi que des atomes
+ Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,
+ Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.
+ --La vieille cependant murmure son grimoire,
+ Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,
+ Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,
+ Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge
+ Comme une mauvaise boisson.
+
+
+XIX
+
+ Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère,
+ Elle jette un par un ses vêtements à terre
+ Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!--
+ Le squelette blanchi dont la bise se joue,
+ Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue
+ Du haut d'une potence, est un objet riant,
+ Près de cette carcasse aux mamelles arides,
+ Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides,
+ Aux bras rouges pareils à des bras de homard.
+ _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare,
+ --Une chose sans nom,--impossible à décrire,
+ Un idéal de cauchemar!
+
+
+XX
+
+ Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune
+ Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune
+ Langue humaine ne peut conter exactement
+ Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque,
+ Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
+ D'un vieil habit râpé, miraculeusement
+ Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle
+ Se dissipe: on dirait une boule d'opale
+ Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur.
+ Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille
+ De manière à pouvoir, même avec une fille
+ De quinze ans, lutter de fraîcheur.
+
+
+XXI
+
+ Elle se frotte l'œil et puis toute la face;
+ --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface,
+ Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé;
+ L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle,
+ Un diamant de feu nage dans sa prunelle;
+ Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé.
+ --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie.
+ Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie
+ Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,
+ Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête
+ Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,
+ A quels moyens elle les doit.
+
+
+XXII
+
+ Une perle d'amour!--De longs yeux en amande
+ Parfois d'une douceur tout à fait allemande,
+ Parfois illuminés d'un éclair espagnol;
+ Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie
+ De vous y regarder pendant toute la vie,
+ --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;
+ Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,
+ Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre;
+ La malice de Puck, la grâce d'Ariel,
+ Une bouche mutine où la petite moue
+ D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue;
+ --Un miracle, un rêve du ciel!--
+
+
+XXIII
+
+ Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,
+ --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle,
+ Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux
+ Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.
+ --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même
+ Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux,
+ Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve,
+ Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève;
+ Car la foi seule peut nous faire voir le ciel
+ Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde
+ Où la félicité sur le néant se fonde,
+ Et le malheur sur le réel.
+
+
+XXIV
+
+ La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique
+ Sort du cercle, revêt une blanche tunique,
+ Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir
+ Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place
+ Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,
+ S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.
+ La lune en ce moment, par une déchirure
+ De nuage, dardait sa clarté faible et pure;
+ --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait
+ Du dehors distinguer le dedans, et sans doute
+ Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route,
+ Il aurait pensé qu'il rêvait.
+
+
+XXV
+
+ Véronique, du bout de sa baguette touche
+ Le matou qui lui lance un regard faux et louche,
+ Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos;
+ Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,
+ Et prononce tout bas des mots cabalistiques:
+ --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!--
+ A la place du chat paraît un beau jeune homme,
+ Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme
+ La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.
+ --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,
+ Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie,
+ Vraiment il était fait au tour!
+
+
+XXVI
+
+ --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche
+ Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,
+ En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi.
+ --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène?
+ La dame se pencha sur son oreille; à peine
+ Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi,
+ Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,
+ Madame veut sortir, prends une torche, éclaire
+ Madame.--A l'instant même une cire à la main
+ Leporello paraît amenant la voiture;
+ Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure,
+ Et les voilà sur le chemin.
+
+
+XXVII
+
+ Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère.
+ --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire
+ Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait;
+ La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage
+ De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage,
+ Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait,
+ La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue
+ A ses larges panneaux armoriés;--la roue,
+ Comme si les cailloux eussent été doublés
+ De soie et de velours, roulait muette et sourde
+ A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde
+ Qu'elle ne couchait pas les blés!
+
+
+XXVIII
+
+ Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.
+ --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide
+ A faire à Belzébuth tourner les deux talons;
+ --Jeune et belle à présent, vivante poésie,
+ Trésor de grâces, fait sécher de jalousie
+ Sous leurs vertugadins chamarrés de galons,
+ Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises,
+ Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises
+ De l'endroit;--le salon de dame Barbara
+ Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise
+ Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise
+ Chez la landgrave de Gotha!
+
+
+XXIX
+
+ Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée,
+ Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée;
+ Militaires en beaux uniformes, traînant
+ Sur le parquet sonore une épée incongrue;
+ Peintres, musiciens,--tout le monde se rue
+ Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant,
+ Au dire d'une vieille et méchante bégueule,
+ D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,
+ Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné
+ Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique
+ Entretien de la ville était sur Véronique:
+ Jamais nom ne fut plus prôné!
+
+
+XXX
+
+ C'était un engouement, un délire, une rage,
+ Des battements de mains, des bravos, un tapage,
+ Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.
+ --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges
+ Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges,
+ De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas
+ La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres,
+ Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres.
+ --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux
+ Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches;
+ Les peintres barbouillaient son image,--et les riches
+ Se ruinaient à qui mieux mieux.
+
+
+XXXI
+
+ Elle donnait le ton, et, reine de la mode,
+ Elle était adorée ainsi qu'une pagode;
+ --Personne n'eût osé la contredire en rien:--
+ La forme des chapeaux, et la coupe des manches,
+ Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?
+ Quelle parure sied?--quelle couleur va bien?
+ S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)
+ Elle décidait tout.--La femme du margrave
+ Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,
+ Avaient beau protester par leur mise hérétique,
+ --A peine voyait-on dans leur salon gothique
+ Un laid _Sigisbeo_ caduc.
+
+
+XXXII
+
+ Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite,
+ S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite
+ Au spectacle plaisant des efforts que faisaient
+ Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,
+ Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces;
+ --Des ingénuités dont les moindres pesaient
+ Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes
+ Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes,
+ --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu
+ De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages,
+ Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!
+ Quel travestissement, bon Dieu!
+
+
+XXXIII
+
+ Notre héroïne au reste était toujours charmante,
+ Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante,
+ En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons!
+ --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre
+ Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;
+ La soie intelligente arrêtait ses frissons,
+ Ou les continuait gazouillant ses louanges;
+ --Une brise à propos faisait onder ses franges,
+ Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux
+ Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;
+ --Une invisible main soutenait ses dentelles
+ Et se jouait dans leurs réseaux.
+
+
+XXXIV
+
+ La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;--
+ Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée;
+ Tout ce qui la touchait devenait précieux;
+ Tout était de bon goût, et (qualité bien rare)
+ Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre,
+ On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux
+ Faisaient des diamants pâlir les étincelles.
+ Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,
+ La blancheur de sa peau ternissait le satin.
+ --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,--
+ Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,
+ Une ravissante catin!
+
+
+XXXV
+
+ --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe
+ Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;
+ --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,
+ Types complets,--gros, courts, la face réjouie,
+ Négligeant leur tulipe enfin épanouie,
+ Transformés en dandys, et faire les charmants
+ Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères
+ Ne lui ménageaient pas les critiques amères,
+ Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un,
+ Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage,
+ Accueillait tout le monde et recevait l'hommage
+ Et les rixdales de chacun.
+
+
+XXXVI
+
+ Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine,
+ Ce jour-là Véronique avait une migraine,
+ Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas.
+ Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.
+ --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre
+ Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas
+ Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,
+ Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent
+ Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix.
+ Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche
+ Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche
+ Froissant un papier sous ses doigts.
+
+
+XXXVII
+
+ Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude
+ A de grâces! La main sous le menton, le coude,
+ Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement
+ Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie,
+ Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;
+ --Les cheveux débouclés qui cachent par moment
+ Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue,
+ Ou que les doigts mutins les peignent, une joue
+ Transparente et nacrée, un front veiné d'azur,
+ Comme dans les jardins font les branches des arbres,
+ De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres
+ Debout sous leur ombrage obscur.
+
+
+XXXVIII
+
+ Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle
+ Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?
+ --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais
+ Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache?
+ Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache
+ Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?
+ --Cette robe attendue et sur laquelle on compte
+ Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte,
+ S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?
+ Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre,
+ Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre
+ Décoloré le pur carmin?
+
+
+XXXIX
+
+ Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale
+ De son visage grec moins pur?--Quelque rivale,
+ Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,
+ A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes?
+ Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;--
+ Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants
+ Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle,
+ S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle,
+ Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;
+ Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe
+ Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte.
+ Pourquoi donc ce front abattu?
+
+
+XL
+
+ Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?
+ Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent,
+ Qui palpitent jetant sur le satin des chairs
+ Une auréole brune, une ombre veloutée,
+ Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée
+ Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs
+ Ondant comme la neige au vent d'une tempête?
+ Quelle pensée étrange à cette folle tête
+ Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir
+ De son premier amour et de ses jours d'enfance?
+ --Regret d'avoir perdu cette belle innocence?
+ --Est-ce la peur de l'avenir?
+
+
+XLI
+
+ Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue
+ Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue
+ Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs,
+ Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme
+ Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme,
+ Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs,
+ Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire,
+ Comme fait une perle au creux d'une onde noire.
+ --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé:
+ Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre,
+ Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre
+ La voix de son cœur comprimé.
+
+
+XLII
+
+ Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre
+ Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre
+ De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,
+ Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes,
+ Véronique était là, le pôle des prunelles,
+ Coquetant dans sa loge et radieuse à voir.
+ --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère
+ Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire,
+ Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail,
+ Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,
+ Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,
+ Ou chatoyer son riche émail.
+
+
+XLIII
+
+ Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène,
+ Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.
+ --En vain Leporello pas à pas suivait Juan;
+ En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,
+ Zerline gazouillait jouant avec les notes,
+ Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an
+ Continué ce jeu sans que l'on y prit garde:
+ --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde,
+ Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or
+ Braqués au même point le désir étincelle;
+ Véronique sourit;--le bonheur d'être belle
+ La fait dix fois plus belle encor.
+
+
+XLIV
+
+ Seul un homme debout auprès d'une colonne,
+ Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne,
+ A la scène oubliée attachant son regard,
+ Dans une extase sainte enivre ses oreilles.
+ De ces accords profonds, de ces hautes merveilles
+ Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!--
+ Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes
+ Le poussait par delà les sphères éternelles.
+ L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,
+ Il s'était fait musique, et son cœur en mesure
+ Palpitait et chantait avec une voix pure,
+ Et lui seul te comprenait bien.
+
+
+XLV
+
+ Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle
+ Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle
+ S'allumât, comme si le regard contre un mur
+ Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle,
+ Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle,
+ Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr,
+ Y fit sans le vouloir une blessure grave,
+ --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave
+ Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson
+ Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre,
+ Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre
+ En revenant dans sa maison.
+
+
+XLVI
+
+ Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,
+ Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre
+ Pour une passion un caprice en retour,
+ Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)
+ De torturer les cœurs et de damner les âmes,
+ Celle qui sans pitié se jouait d'un amour,
+ Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse
+ Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse,
+ Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:
+ Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!
+ L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même;
+ Il est vaincu ce cœur si fier!
+
+
+XLVII
+
+ C'est le train de la vie et de la destinée;
+ Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée,
+ Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.
+ --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,
+ Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste:
+ On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.
+ --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine,
+ Misère qu'on regrette et de charmes si pleine;
+ --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant,
+ Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe
+ Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge,
+ Mystérieux enchantement!
+
+
+XLVIII
+
+ Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être
+ L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître
+ S'il ne vous a connu, moments délicieux,
+ Et si longs et si courts qui valent une vie,
+ Et que voudrait payer l'Ange qui les envie
+ De son éternité de bonheur dans les cieux!--
+ Mer de félicité,--ravissement,--extase,
+ Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase
+ Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous,
+ Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse,
+ Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse,
+ Baisers enragés, désirs fous!
+
+
+XLIX
+
+ Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne,
+ --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne;
+ En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,
+ La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,
+ --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille
+ Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés,
+ Contre toi longuement les moralistes crient,
+ En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;--
+ La novice à ton nom fait un signe de croix;
+ Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême,
+ Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime
+ Au moins dans sa vie une fois.
+
+
+L
+
+ Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie
+ Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie!
+ Je n'avais pas assez de temps pour l'employer
+ A compasser des mots:--adorer mon idole,
+ La parer, admirer sa chevelure folle,
+ Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer;
+ L'entendre respirer, la voir vivre, sourire
+ Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire
+ Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi
+ Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose
+ Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose
+ Pendant quatre mois et demi.
+
+
+LI
+
+ Sans cela l'univers aurait eu mon poëme
+ En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même;
+ Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps
+ D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles
+ Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles
+ Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps.
+ Elle, comme un enfant, courait dans la rosée
+ Après les papillons, et la jambe arrosée
+ D'une pluie argentée, allait chantant toujours;
+ Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.
+ --Moi, je la regardais;--la nature était belle,
+ Et riait comme nos amours.
+
+
+LII
+
+ Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:
+ --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,
+ Elle accourait bien vite et voulait partager;
+ Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille!
+ D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,
+ Et de mon autre main je la faisais manger.
+ Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse
+ D'une lutte inégale, elle demandait grâce,
+ Promettant de payer en baisers sa rançon.
+ --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,
+ Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,
+ Se cacher derrière un buisson.
+
+
+LIII
+
+ Et puis je l'entendais rire sous la feuillée
+ De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée
+ Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux,
+ Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles,
+ Une chenille prise aux plis de ses dentelles,
+ La ramenait bientôt poussant des cris affreux.
+ --Elle cachait son front contre moi, toute blanche;
+ Tressaillant quand le vent remuait une branche,
+ Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur
+ Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles
+ Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes
+ Entre les doigts de l'oiseleur.
+
+
+LIV
+
+ Tout en la rassurant, d'une main aguerrie
+ Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie
+ Elle recommençait à rire, et s'asseyait
+ Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même,
+ Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime!
+ Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait
+ Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière
+ Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière,
+ Traversant les rameaux, dorait son front charmant;
+ --Le rossignol chantait et perlait ses roulades,
+ Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades
+ Soupirait langoureusement.
+
+
+LV
+
+ Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,
+ Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe
+ Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux.
+ --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées
+ Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées;
+ Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.
+ --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre,
+ Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre.
+ Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson;
+ Dans les ravissements d'une extase profonde,
+ Nous avions oublié l'existence du monde,
+ Nos yeux étaient notre horizon.
+
+
+LVI
+
+ Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes
+ Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes
+ Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
+ L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse,
+ Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse
+ Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts.
+ Pour ne plus revenir a déployé son aile,
+ Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle,
+ Que doutes du présent et souvenirs amers.
+ Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange;
+ En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange
+ Mes beaux amours en méchants vers.
+
+
+LVII
+
+ Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire
+ Fidèlement contée, autant que ma mémoire,
+ Registre mal en ordre, a pu me rappeler
+ Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose
+ Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause:
+ La bulle que j'avais pris plaisir à souffler,
+ Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,
+ En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte;
+ Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu.
+ --En heurtant le réel, ma riante chimère
+ S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère;
+ Tout autre amour en moi s'est tu.
+
+
+LVIII
+
+ Excepté cependant le tien, ô Poésie,
+ Qui parles toujours haut dans une âme choisie!
+ --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or,
+ Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre
+ Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre,
+ Dans notre nuit suspends un moment ton essor,
+ Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile
+ Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle,
+ Peinture, la rivale et l'égale de Dieu,
+ Déception sublime, admirable imposture,
+ Qui redonnes la vie et doubles la nature,
+ Je ne vous ai pas dit adieu!
+
+
+LIX
+
+ --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste
+ Était beau cavalier, et certe une plus chaste
+ Que Véronique eût pu s'enamourer de lui.
+ Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être
+ D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître
+ Le dedans.--Un soleil étranger avait lui
+ Sur sa tête et doré d'une couche de hâle
+ Sa peau d'Italien naturellement pâle.
+ Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés,
+ Tombaient autour d'un front que Gall avec extase
+ Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base
+ D'une douzaine de traités.
+
+
+LX
+
+ Un front impérial d'artiste et de poëte,
+ Occupant à lui seul la moitié de la tête,
+ Large et plein, se courbant sous l'inspiration,
+ Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée
+ Un espoir surhumain, une grande pensée,
+ Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.--
+ Le reste du visage à ce front grandiose
+ Répondait.--Cependant il avait quelque chose
+ Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut,
+ On l'aurait souhaité différent.--L'ironie,
+ Le sarcasme y brillait plutôt que le génie;
+ Le bas semblait railler le haut.
+
+
+LXI
+
+ Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange;
+ C'était comme un démon se tordant sous un ange,
+ Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux,
+ De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe,
+ Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,
+ Une frange de cils palpitants et soyeux,
+ Son regard de lion et la fauve étincelle
+ Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle
+ Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous.
+ --Les plus hardis auraient abaissé la paupière
+ Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre,
+ Qu'il s'efforçait de rendre doux.
+
+
+LXII
+
+ Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée
+ D'une fine moustache élégamment cirée
+ Un sourire moqueur quelquefois se posait;
+ Mais son expression la plus habituelle
+ Était un grand dédain.--Vainement notre belle,
+ L'ayant revu depuis dans le monde, faisait
+ Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire
+ Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire!
+ Rien ne put entamer ce cœur de diamant.
+ Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies,
+ Aveux à mots couverts, vives agaceries,
+ --Elle échoua totalement!
+
+
+LXIII
+
+ Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre
+ Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre.
+ --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau,
+ Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie
+ A la toile en un coin par l'araignée ourdie
+ Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau;
+ Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie
+ Des Lilliputiens. Une si belle proie
+ Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi,
+ Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime,
+ Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même,
+ N'en prit aucunement souci.
+
+
+LXIV
+
+ C'était là le motif qui faisait que sa porte
+ Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe
+ A son cœur occupé cette cour qui la suit?
+ Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères
+ Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires;
+ Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit
+ Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie.
+ Sur sa petite main son front penche et s'appuie,
+ Son bras potelé pend au bord de son fauteuil,
+ La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle.
+ Le dépit a changé ses roses en opale,
+ Une larme luit à son œil.
+
+
+LXV
+
+ Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,
+ Dans sa petite main aux ongles roses froisse,
+ Indubitablement est un billet d'amour,
+ --Un vélin azuré qui par toute la chambre
+ Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.
+ --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour
+ Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
+ --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame
+ Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau?
+ Le fait paraît prouvé par cette tache noire
+ Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire
+ Et cette plume de corbeau.
+
+
+LXVI
+
+ Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête
+ Et poussant en arrière une boucle défaite,
+ Elle quitta sa pose indolente, et se prit,
+ Avant de demander la bougie et d'y mettre
+ La cire et le cachet, à relire sa lettre
+ Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit.
+ --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite,
+ Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite,
+ Comme celle d'hier, d'être jetée au feu.
+ --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente;
+ Le papier se tordit comme un damné du Dante
+ En dardant un jet de gaz bleu,
+
+
+LXVII
+
+ Et disparut--pendant que brûle cette feuille,
+ L'enfant en prend une autre, un instant se recueille
+ Et commence.--Sa main rapide en son essor,
+ Comme un cheval de course à New-Market, à peine
+ Effleure le papier,--la page est toute pleine
+ Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor:
+ --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame
+ Est debout.--Véronique agitée, une flamme
+ Aux prunelles:--Portez le billet que voici
+ Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure
+ Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure
+ Au plus tard, Juan, soyez ici.
+
+
+LXVIII
+
+ Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,
+ Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire
+ Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art,
+ Aimant tout à la fois d'un amour fanatique
+ La peinture et les vers autant que la musique.
+ Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart,
+ Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être.
+ Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être,
+ Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël!
+ Car entre ces trois sœurs égales en mérite
+ Dans le fond la peinture était sa favorite
+ Et son talent le plus réel.
+
+
+LXIX
+
+ Il voyait l'univers comme un tripot infâme;
+ --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,
+ C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné
+ Quatre maravédis des deux.--La créature
+ Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture.
+ --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né,
+ Du pourquoi, du comment, il était pessimiste
+ Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste
+ Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui.
+ Quoique bien jeune encor, depuis longues années
+ Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées,
+ Sonnaient bien des heures d'ennui.
+
+
+LXX
+
+ Il prenait cependant son mal en patience.
+ --C'est un très-grand fléau qu'une grande science;
+ Elle change un bambin en Géronte; elle fait
+ Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve,
+ Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve.
+ Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;
+ L'existence vous pèse et tout vous paraît fade.
+ --Le piment est sans goût pour un palais malade,
+ Un odorat blasé sent à peine l'éther:
+ L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,
+ Comme un citron pressé le cœur devient aride.
+ Don Juan arrive après Werther.
+
+
+LXXI
+
+ Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère,
+ Poussé par le serpent, mordu la pomme amère;
+ Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu,
+ Et possédant à fond la science de l'homme,
+ Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme
+ On s'ennuie à marcher dans un sentier connu,
+ Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.
+ Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute.
+ En cherchant il avait usé les passions,
+ Levé le coin du voile et regardé derrière.
+ --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière,
+ Cadavre sans illusions.
+
+
+LXXII
+
+ Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde
+ Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde!
+ Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,
+ De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,
+ N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.
+ --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!
+ Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose
+ Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause
+ Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?
+ --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;
+ Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.
+ --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?
+
+
+LXXIII
+
+ Si de sa destinée il eût été l'arbitre,
+ Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre
+ Du roman de la vie, et passé tout d'abord
+ A la conclusion de cette sotte histoire.
+ --Incertain s'il devait nier, douter ou croire,
+ Ou demander le mot de l'énigme à la mort,
+ Comme un duvet au vent, avec indifférence
+ Il laissait au hasard aller son existence
+ --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu,
+ Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme,
+ Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme,
+ Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.
+
+
+LXXIV
+
+ Il était ainsi fait.--Singulière nature!
+ Son âme, qu'il niait, cependant était pure;
+ --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné
+ A la suppression de l'enfer.--Homme étrange!
+ Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange
+ Qui là-haut sur son livre écrivait indigné
+ Une grosse hérésie, un sophisme damnable,
+ Venant à l'action, le trouvait moins coupable,
+ Et pesant dans sa main le bien avec le mal,
+ Pour cette fois encor retenait l'anathème.
+ --Une larme tombée à l'endroit du blasphème
+ L'effaçait du feuillet fatal.
+
+
+LXXV
+
+ La décoration change.--Pour le quart d'heure
+ Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure
+ Du signor Albertus, et dans son atelier.
+ Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,
+ Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre
+ Y donne à chaque chose un aspect singulier.
+ C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile
+ Laisse à travers le noir luire une blanche étoile.
+ --Au milieu de la salle, auprès du chevalet,
+ Sous le rayon brillant où vient valser l'atome,
+ Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme;
+ Tout est clair-obscur et reflet.
+
+
+LXXVI
+
+ L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde
+ Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde,
+ Un univers à part qui ne ressemble en rien
+ A notre monde à nous;--un monde fantastique,
+ Où tout parle aux regards, où tout est poétique,
+ Où l'art moderne brille à côté de l'ancien;
+ --Le beau de chaque époque et de chaque contrée,
+ Feuille d'échantillon, du livre déchirée;
+ Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,
+ Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je?
+ Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége,
+ Pérugin entre deux Vanloos.
+
+
+LXXVII
+
+ Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
+ Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,
+ Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,
+ --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées,
+ Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées,
+ Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,
+ Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,
+ Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,
+ Mille objets--bons à rien, admirables à voir;
+ Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,
+ Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage,
+ Un antre, un musée, un boudoir!
+
+
+LXXVIII
+
+ Autour du mur beaucoup de toiles accrochées,
+ Blanches pour la plupart, les autres ébauchées,
+ Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi.
+ --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,
+ Les infants de Lara, Marguerite en prières,
+ Des portraits esquissés, des études parmi
+ Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
+ Claire sur un fond brun, se détache et scintille,
+ Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler,
+ Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle;
+ Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile
+ Pour l'empêcher de s'envoler.
+
+
+LXXIX
+
+ On aurait dit, à voir cette tête inclinée,
+ Et son expression pensive et résignée,
+ Une _Mater Dei_ d'après Masaccio.
+ --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne.
+ La plus et mieux aimée, une Vénitienne,
+ Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,
+ Un bravo poignarda.--Le mari de la belle
+ Avait monté ce coup, la sachant infidèle
+ --C'est un roman entier que cette histoire-là.--
+ Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire,
+ Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire,
+ Et puis jamais n'en reparla.
+
+
+LXXX
+
+ Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,
+ Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile,
+ Une larme furtive essuyée aussitôt
+ S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine
+ S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.
+ Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot.
+ --A Venise, un Anglais osa faire des offres:
+ Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres;
+ Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,--
+ Et comme obstinément il grossissait la somme,
+ Albertus furieux voulut noyer son homme
+ En bas du pont de Rialto.
+
+
+LXXXI
+
+ Albertus travaillait.--C'était un paysage.
+ Salvator eût signé cette _selve selvagge_.
+ --Au premier plan des rocs,--au second les donjons
+ D'un château dentelant de ses flèches aiguës
+ Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues.
+ --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs,
+ Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie,
+ Comme les flots hurlants d'une mer en furie,
+ Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs
+ De reflets rougeoyants incendiaient les cimes
+ Des pins échevelés, penchés sur les abîmes
+ Comme sur le puits des enfers.
+
+
+LXXXII
+
+ On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue
+ Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,
+ Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas
+ Le soufre ou le bitume, à son regard oblique,
+ A sa lèvre que crispe un rire sardonique,
+ A son geste anguleux, à sa voix, à son pas,
+ Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite
+ A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite.
+ --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point;
+ Son âme avec ses yeux était à sa peinture.
+ --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure
+ En le tirant par son pourpoint.
+
+
+LXXXIII
+
+ Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature
+ Et ne la trouvant pas:--Infâme créature!
+ Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai.
+ --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure.
+ --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure
+ A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.
+ --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée,
+ Un André Ferrara,--fine lame, trempée
+ Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro!
+ Une tête hâlée apparut à la porte
+ Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte
+ Ma cape avec mon sombrero.
+
+
+LXXXIV
+
+ Le temps de compter trois il revient.--La toilette
+ Du jeune cavalier en un instant fut faite,
+ Et, le valet ayant approché le miroir,
+ Il sourit,--et parut fort content de lui-même,
+ Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême:
+ Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),
+ Il avait vu bouger dans son cadre la tête
+ De la Vénitienne, et sa bouche muette
+ Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.
+ --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste
+ Caressant le portrait d'un regard doux et triste,
+ Il est trop tard pour reculer.
+
+
+LXXXV
+
+ Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte.
+ A peine çà et là quelque croisée ouverte,
+ La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur;
+ Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes
+ Par un gros temps, crier toutes les girouettes.
+ Un ivrogne attardé passait battant le mur,
+ Une fille de joie attendait sur la borne.
+ --Albertus suivait Juan silencieux et morne;
+ Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.
+ --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence,
+ Un écolier qui va subir sa pénitence,
+ Ne marchent pas d'un pied plus lent.
+
+
+LXXXVI
+
+ Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure
+ Était réellement bizarre et de nature
+ A piquer jusqu'au vif la curiosité;
+ Aussi notre héros voulut-il la poursuivre.
+ L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre
+ D'une poterne et frappe avec autorité.
+ Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,
+ La maison s'illumine, et des lueurs tournoient
+ Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier
+ La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre,
+ L'intérieur splendide et vaste se découvre
+ A l'œil du jeune cavalier.
+
+
+LXXXVII
+
+ Un petit négrillon qui tenait une torche
+ De cire parfumée, attendait sous le porche.
+ Sa livrée écarlate, avec des galons d'or,
+ Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page.
+ Conduisez ce seigneur par le secret passage.
+ Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor
+ Une courtine rouge à demi relevée
+ Se referme sur lui;--flairant son arrivée,
+ Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis,
+ Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête,
+ Poussent entre leurs dents une plainte inquiète,
+ Et puis retombent assoupis.
+
+
+LXXXVIII
+
+ D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,
+ Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse.
+ --Sur un beau guéridon de bois de citronnier
+ Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre
+ Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre.
+ --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier,
+ De blondes sépias, de fraîches aquarelles,
+ Des albums, des écrans aux découpures frêles,
+ La dernière revue et le nouveau roman,
+ Un masque noir brisé,--mille riens fashionables,
+ Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables;
+ --C'était un désordre charmant!
+
+
+LXXXIX
+
+ Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise
+ Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,
+ Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;
+ Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace,
+ Refit bouffer sa manche et remit à leur place
+ Quelques rubans mutins.--Jamais la signora
+ N'avait été mieux mise; elle était adorable,
+ En état d'amener une recrue au diable,
+ Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux
+ Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières,
+ Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières
+ Un abandon si gracieux!
+
+
+XC
+
+ Albertus un instant crut voir sa Vénitienne.
+ --La coiffure bizarre ornée à l'italienne
+ De grosses boules d'or et de sequins percés,
+ Le collier de corail, la croix et l'amulette,
+ Les touffes de rubans et toute la toilette;
+ La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés,
+ L'expression rêveuse et l'attitude molle,
+ Le regard tout pareil et la même parole:
+ Elle lui ressemblait à faire illusion.
+ --Connaissant Albertus et son humeur fantasque,
+ La sorcière avait cru devoir prendre ce masque
+ Pour contenter sa passion.
+
+
+XCI
+
+ Véronique sonna.--La portière dorée
+ S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée,
+ Un petit page entra qui portait des plateaux,
+ --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée,
+ Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée.
+ --Il posa sur la table et flacons et gâteaux,
+ Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate,
+ Versa de haut le vin dans les verres à patte,
+ Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux.
+ --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille
+ Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille
+ Au moins depuis un siècle--ou deux!
+
+
+XCII
+
+ Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;
+ --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme:
+ Albertus au second s'acheva de griser.
+ --A son œil fasciné chaque objet était double,
+ Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;
+ Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.
+ --La belle avait jeté toute honte en arrière,
+ Et, donnant à ses feux une libre carrière,
+ De ses bras convulsifs lui faisait un collier,
+ Se collait à son corps avec délire et fièvre,
+ Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre
+ Tâchait de le faire plier.
+
+
+XCIII
+
+ Albertus n'était pas de glace ni de pierre:
+ --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière
+ De la dame brillait un soleil dont le feu
+ Eût animé la pierre et fait fondre la glace:
+ --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,
+ Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
+ --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme
+ Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme
+ Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours.
+ --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle
+ Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle
+ Une minute de tes jours!
+
+
+XCIV
+
+ --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique
+ Le sourire à la bouche et d'un air ironique,
+ Et répéteriez-vous ce que vous avez dit?
+ --Que pour vous posséder je donnerais mon âme
+ Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,
+ Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit,
+ Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,
+ Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse
+ N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
+ --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire
+ De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire,
+ Tout à coup dans l'air éclata.
+
+
+XCV
+
+ Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,
+ Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre
+ Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien,
+ Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage,
+ A leur expression égarée et sauvage,
+ Il se serait signé de peur,--car c'était bien
+ Un regard exprimant un mal irrémédiable,
+ Un regard de damné demandant l'heure au diable.
+ --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité.
+ C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme,
+ A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme
+ Fond le bitume au feu jeté.
+
+
+XCVI
+
+ Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême
+ Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime!
+ Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.
+ Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?
+ En demandant le mien, as-tu sondé ton âme?
+ As-tu bien calculé les forces de ton cœur?
+ Que te sens-tu dans toi de puissant et de large
+ A porter sans plier une pareille charge?
+ Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour
+ Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable,
+ Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable;
+ L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
+
+
+XCVII
+
+ Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe
+ Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe
+ Derrière les rideaux, tirés discrètement,
+ Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire
+ (C'était bien répondu), de ce côté l'attire,
+ Sur le bord de ce lit la pousse doucement....
+ C'est ici que s'arrête en son style pudique,
+ Tout rouge d'embarras, le narrateur classique
+ --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point?
+ Jamais comme immoral Basile ne le biffe,
+ Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe
+ De ce qui ne l'est guère ou point.
+
+
+XCVIII
+
+ Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze
+ Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase,
+ Je ne passerai rien.--Les dames qui liront
+ Cette histoire morale auront de l'indulgence
+ Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense,
+ Les verront sans rougir, et les autres crieront.
+ D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille,
+ Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles
+ Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers
+ Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme.
+ Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme
+ Ils s'en vont droit ou de travers,
+
+
+XCIX
+
+ Peu m'importe, selon que dame Poésie,
+ Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,
+ Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,
+ Ils marchent librement dans leur nudité sainte,
+ Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
+ Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.
+ --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,
+ Un jupon un peu court, font détourner la vue.--
+ Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là,
+ --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes?
+ Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes,
+ N'y verriez-vous donc que cela?
+
+
+C
+
+ --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique
+ N'avait sur son beau corps pour vêtement unique
+ Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin
+ De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze
+ Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase:
+ --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.
+ Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle,
+ Et dans un tour de main déshabillé la belle.
+ --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir,
+ C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,
+ Hélas! car bien souvent avec le voile tombe
+ L'illusion et le désir.
+
+
+CI
+
+ Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle
+ Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.
+ --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé
+ D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_
+ Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture?
+ Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté?
+ Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione,
+ Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône?
+ O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons;
+ Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître.
+ Il garde son secret et nul ne le pénètre,
+ Et vainement nous l'essayons.
+
+
+CII
+
+ Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge
+ Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,
+ Elle penche la tête et croise les deux bras.
+ --Avec son air mutin, et sa petite moue,
+ Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,
+ Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;
+ Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,
+ Ses yeux étincelants comme des escarboucles,
+ Son col blond et doré, sa bouche de corail,
+ Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,
+ Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,
+ Seule elle valait un sérail.--
+
+
+CIII
+
+ Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques,
+ Des cris de volupté, des râles extatiques,
+ De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.
+ --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange,
+ Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange
+ Que l'amour délirant invente en ses fureurs,
+ Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage,
+ Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;
+ --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;
+ Les bras autour des corps se crispent et se tordent,
+ L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,
+ Les seins bondissent convulsifs.
+
+
+CIV
+
+ La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve
+ Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve;
+ Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir
+ Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée,
+ Pâle comme une morte, et si défigurée
+ Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.--
+ La sorcière colla sa bouche sur la bouche
+ Du jeune cavalier, et de nouveau la couche
+ Sous des élans d'amour en gémissant plia.
+ --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle
+ Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle,
+ Le hibou du donjon cria.--
+
+
+CV
+
+ Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre
+ La plus haute raison! Albertus sentit fondre
+ Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.
+ --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme
+ Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme,
+ Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts,
+ Et pour saisir sa proie, en manière de pinces,
+ De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.
+ --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs
+ Sur son col décharné pendaient en roides mèches,
+ Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches,
+ Et ses côtes trouaient ses flancs.
+
+
+CVI
+
+ Quand il se vit si près de cette Mort vivante,
+ Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante;
+ --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents
+ Choquaient à se briser;--cependant le squelette
+ A sa joue appuyant sa lèvre violette,
+ Le poursuivait partout de ses rires stridents.--
+ Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes,
+ Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes
+ Un cercueil de Callot et de Goya complet!
+ Des escargots cornus sortant du joint des briques
+ Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;
+ La lampe fumait et râlait.
+
+
+CVII
+
+ Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale;
+ Au lieu du boudoir rose une petite salle
+ D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis,
+ Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes,
+ Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes,
+ Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis.
+ --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles,
+ Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,
+ Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant
+ De magiques liens, avec sa noire queue,
+ Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue,
+ Traçait un cercle rayonnant.
+
+
+CVIII
+
+ La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée
+ De reflets flamboyants soudain illuminée,
+ Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés,
+ Entrèrent dans la salle avec force ruades,
+ Caracoles et sauts, voltes et pétarades,
+ Ainsi que des chevaux par leur maître appelés.
+ --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,
+ Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe
+ Et flattant de la main ses balais sur le col.
+ --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles,
+ Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles
+ Les deux balais prirent leur vol.
+
+
+CIX
+
+ Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise;
+ --La terre sous leurs pieds file rayée et grise,
+ Le ciel nuageux court sur leur tête au galop;
+ A l'horizon blafard d'étranges silhouettes
+ Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes,
+ La lune en son plein luit rouge comme un fallot;
+ Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,
+ L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde
+ Montre le poing et fuit emportant son pendu;
+ Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,
+ Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne
+ Le front du jeune homme éperdu.
+
+
+CX
+
+ Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,
+ Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,
+ Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas,
+ Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,
+ Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,
+ Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas,
+ Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,
+ Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;
+ Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.
+ --Des balais haletants la course est moins rapide,
+ Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride,
+ La vieille cria:--C'est ici.
+
+
+CXI
+
+ Une flamme jetant une clarté bleuâtre,
+ Comme celle du punch, éclairait le théâtre.
+ --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois.
+ Les nécromants en robe et les sorcières nues,
+ A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,
+ Des quatre points du vent débouchaient à la fois.
+ Les approfondisseurs de sciences occultes,
+ Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,
+ Zingaros basanés, et rabbins au poil roux,
+ Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques,
+ Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques,
+ Aucun ne manque au rendez-vous.
+
+
+CXII
+
+ Squelettes conservés dans les amphithéâtres,
+ Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres.
+ Tout humides encor de leur bain d'alcool,
+ Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces,
+ Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;
+ Guillotinés blafards, un ruban rouge au col,
+ Soutenant d'une main leur tête chancelante;
+ --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante,
+ Parricides manchots couverts d'un voile noir,
+ Hérétiques vêtus de tuniques soufrées,
+ Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées;
+ --C'était épouvantable à voir!
+
+
+CXIII
+
+ Le président, assis dans une chaire noire,
+ Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,
+ Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu.
+ --Un rayon échappé de sa prunelle verte
+ Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte
+ Faisait étinceler les mots en traits de feu.
+ --Pour commencer la fête on attendait le maître,
+ On s'impatientait; il tardait à paraître
+ Et faisait sourde oreille à l'évocation.
+ --Albertus croyait voir une queue et des cornes,
+ Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes
+ Une horrible apparition!
+
+
+CXIV
+
+ Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable
+ Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,
+ Un diable rococo.--C'était un élégant
+ Portant l'impériale et la fine moustache,
+ Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache
+ Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.
+ --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_,
+ Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable,
+ --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait
+ Avec son ton tranchant, son air aristocrate,
+ Et son talent exquis pour mettre sa cravate,
+ Dans les salons un grand effet.
+
+
+CXV
+
+ Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe,
+ Pour ouïr le concert se réunit en groupe.
+ --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer,
+ Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!
+ Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,
+ Ni le chevalier Karl Maria de Weber,
+ A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie,
+ Inventer et noter la grande symphonie
+ Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti;
+ --Boucher et Bériot, Paganini lui-même,
+ N'eussent pas su broder un plus étrange thème
+ De plus brillants pizzicati.
+
+
+CXVI
+
+ Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,
+ Des Stradivarius grincer les chanterelles;
+ La corde semble avoir une âme dans sa voix.
+ Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;
+ Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,
+ Sonne burlesquement de deux cors à la fois.
+ Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes
+ Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.
+ Quatre petits démons, sous un archet de fer,
+ Font ronfler et mugir quatre basses géantes.
+ Un gras soprano tord ses mâchoires béantes.
+ C'est un charivari d'enfer!
+
+
+CXVII
+
+ Le concerto fini, les danses commencèrent.
+ Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.
+ Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça
+ Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde
+ Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,
+ Comme un cheval sans frein au galop se lança.
+ Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,
+ Et la lune prenant deux nuages pour voiles,
+ Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.--
+ L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes
+ Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes
+ Qu'ils entendirent cette nuit!
+
+
+CXVIII
+
+ On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre
+ Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;
+ L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds,
+ Se dressait gauchement sur ses pattes massives
+ Et s'épanouissait en gambades lascives.
+ --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,
+ Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,
+ Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.
+ --Une tête de mort, à pattes de faucheux,
+ Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.
+ Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;
+ --Des vers rayaient le sol gâcheux.--
+
+
+CXIX
+
+ La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes
+ Tordaient leurs membres nus en postures infâmes;
+ Arétin eût rougi.--Des baisers furieux
+ Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches;
+ Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:
+ On entendait un bruit de chocs luxurieux.
+ --Les prunelles jetaient des éclairs électriques,
+ Les bouches se fondaient en étreintes lubriques:
+ --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements!
+ Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,
+ N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde
+ De plus hideux accouplements.
+
+
+CXX
+
+ Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable
+ L'odeur de l'assemblée était insoutenable.
+ --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.
+ --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes,
+ Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,
+ Tout disparut en l'air comme un enchantement.
+ --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées,
+ Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées;
+ Il cria; mais son cri ne fut point entendu...
+ Et des contadini le matin, près de Rome,
+ Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,
+ Les reins cassés, le col tordu.
+
+
+CXXI
+
+ --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,
+ Me voici donc au bout de ce moral poëme!
+ En êtes-vous aussi content que moi, lecteur?
+ En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,
+ Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
+ Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
+ Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,
+ Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles
+ Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
+ --Les chiffres grossissaient. La page sur la page
+ Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,
+ Je me disais toujours:--Demain!
+
+
+CXXII
+
+ --Ce poëme homérique et sans égal au monde
+ Offre une allégorie admirable et profonde;
+ Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,
+ Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
+ Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
+ Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
+ --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
+ Clouer à chaque mot une savante glose.--
+ Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
+ Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte,
+ Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
+ Un tome de Pantagruel.
+
+1831.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES
+
+1833-1838
+
+
+
+
+LE NUAGE
+
+
+ Dans son jardin la sultane se baigne,
+ Elle a quitté son dernier vêtement;
+ Et délivrés des morsures du peigne
+ Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+ Par son vitrail le sultan la regarde,
+ Et, caressant sa barbe avec sa main,
+ Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,
+ Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+ --Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
+ Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
+ Je vois son sein vermeil comme l'orange
+ Et son beau corps de perles inondé.
+
+ Ahmed devint blême comme la lune,
+ Prit son kandjar au manche ciselé,
+ Et poignarda sa favorite brune....
+ Quant au nuage, il s'était envolé!
+
+
+
+
+LES COLOMBES
+
+
+ Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
+ Un beau palmier, comme un panache vert
+ Dresse sa tête, où le soir les colombes
+ Viennent nicher et se mettre à couvert.
+
+ Mais le matin elles quittent les branches:
+ Comme un collier qui s'égrène, on les voit
+ S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+ Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+ Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,
+ De blancs essaims de folles visions
+ Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+ Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+
+
+
+
+LES PAPILLONS
+
+PANTOUM
+
+
+ Les papillons couleur de neige
+ Volent par essaims sur la mer;
+ Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+ Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+ Savez-vous, ô belle des belles,
+ Ma bayadère aux yeux de jais,
+ S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
+ Dites, savez-vous où j'irais?
+
+ Sans prendre un seul baiser aux roses
+ A travers vallons et forêts,
+ J'irais à vos lèvres mi-closes,
+ Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TÉNÈBRES
+
+
+ Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme!
+ Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+ Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
+
+ Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
+ Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
+ Car vous avez tenté votre suprême effort.
+
+ Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
+ Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
+ Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.
+
+ Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.
+ Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+ Votre souvenir être à jamais effacé!
+
+ Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+ Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
+ Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
+
+ Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+ On ne répandra pas les larmes argentées
+ Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+ Votre convoi muet, comme ceux des athées,
+ Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+ Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
+
+ La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
+ Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
+ Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
+
+ Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
+ Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,
+ Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
+
+ Et le chaste secret du rêve de vos ans
+ Périra tout entier sous votre tombe obscure
+ Où rien n'attirera le regard des passants.
+
+ Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,
+ Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
+ Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+ Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
+ L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
+ Ils trouvent au désert des palais enchantés,
+
+ Ils tettent librement la féconde mamelle;
+ La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
+ Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
+
+ Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir
+ Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+ Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+ S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,
+ Une petite fleur sous leur pâle gazon,
+ Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.
+
+ Un rayon de soleil brille à leur horizon,
+ Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
+ Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
+
+ L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
+ Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.
+ Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+ L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+ Sur leur front découvert lâchera la tortue,
+ Car ils doivent périr inévitablement.
+
+ L'aigle manque son coup; quelque vieille statue
+ Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+ Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
+
+ Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+ Leur chien même les mord et leur donne la rage;
+ Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+ Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;
+ D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,
+ Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!
+
+ Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+ Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule
+ Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
+
+ Après la vie obscure une mort ridicule;
+ Après le dur grabat un cercueil sans repos
+ Au bord d'un carrefour où la foule circule.
+
+ Ils tombent inconnus de la mort des héros,
+ Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+ Se fait effrontément un socle de leurs os.
+
+ Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille
+ Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
+ Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
+
+ Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,
+ Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+ Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
+
+ Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;
+ Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+ Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe.
+
+ La tombe vomira leur fantôme odieux.
+ Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+ Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+ Cette histoire sinistre est votre propre histoire,
+ O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas!
+ La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+ C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
+ De grands événements et des malheurs de drame,
+ Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+ Quelques fils bien communs en composent la trame,
+ Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
+ Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
+
+ Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;
+ Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,
+ Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+ O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,
+ Frères désespérés, vous devez être prêts
+ Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
+
+ Le néant a des lits et des ombrages frais.
+ La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
+ Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
+
+ Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
+ Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+ Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
+
+ Cesse de te roidir contre le sort jaloux,
+ Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
+ Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
+
+ Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+ L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
+ Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+ Pour y graver un nom ton airain est bien dur,
+ O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare
+ Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+ Il faut un grand génie avec un bonheur rare
+ Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+ Et de ce double don le destin est avare.
+
+ Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,
+ Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
+ Quelque rêve chéri caressé chastement:
+
+ Eldorado lointain, pierre philosophale
+ Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;
+ Un astre impérieux, une étoile fatale.
+
+ L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
+ Et le matin venu, la lueur poursuivie,
+ Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
+
+ C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+ Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
+ Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
+
+ Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+ Le baiser du soleil aux frêles colonnades
+ Du palais que la nuit éleva de sa main!
+
+ Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+ Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+ Et perce triomphant les vitreuses arcades.
+
+ Il est beau d'arriver où tendait son essor,
+ De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
+ Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;
+
+ De faire, du plus creux de son âme profonde,
+ Rayonner son idée ou bien sa passion,
+ D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+ D'unir heureusement le rêve à l'action,
+ D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
+ Et de donner un trône à son ambition;
+
+ D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,
+ Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+ Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+ Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.
+ Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+ Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+ L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
+ Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
+ Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+ Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,
+ Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
+ S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+ Sur les autels déserts des basiliques noires,
+ Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
+ S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.
+
+ Le soleil désolé, penchant son œil de feu,
+ Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+ L'ange dit à la terre un éternel adieu.
+
+ Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;
+ L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+ Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+ Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+ Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
+ Et du monde vingt fois il refera le tour;
+
+ Puis il retombera dans cette eau solitaire
+ Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
+ Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+ Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
+ Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
+ Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+ Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
+ Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+ Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+ Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
+ Le vieil Atlas lassé retire son épaule
+ Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
+
+ L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+ La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+ L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
+
+ Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
+ Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
+ Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+ Quand notre passion sera-t-elle finie?
+ Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+ La sueur ronge teint notre face jaunie.
+
+ Assez comme cela! nous avons trop souffert;
+ De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
+ Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.
+
+ Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+ Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+ Et le prêtre demande un autre sacrifice.
+
+ Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;
+ Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
+ N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+ Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.
+
+
+
+
+THÉBAÏDE
+
+
+ Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
+ Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,
+ C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+ Dans une solitude inabordable, affreuse;
+ Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
+ Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
+ Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
+ Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
+ Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
+ Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,
+ Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
+ Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
+ Et boire la rosée à ton calice ouvert,
+ O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
+ Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
+ De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte
+ Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+ Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
+ J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,
+ Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire
+ Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
+ Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;
+ Car je sais maintenant que vaut cette fumée
+ Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
+ J'ai regardé de près et la science et l'art:
+ J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
+ J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
+ L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;
+ Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+ Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+ Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
+ Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,
+ Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort,
+ Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
+ Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+ Égrène sur son front le pavot inodore,
+ Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+ Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+ Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
+ Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+ Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+ Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
+ Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
+ Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+ Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+ Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+ J'ai les talons usés de battre cette route
+ Qui ramène toujours de la science au doute.
+ Assez je me suis dit: Voilà la question.
+
+ Va, pauvre rêveur, cherche une solution
+ Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
+ Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
+ Mon beau prince danois marche les bras croisés,
+
+ Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;
+ D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
+ Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre
+ Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+ Épuise ta vigueur en stériles efforts,
+ Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
+ Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
+ C'est à ce degré là que je suis arrivé.
+ Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
+ Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+ Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
+
+ Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;
+ Si dans un coin du cœur il éclôt un désir,
+ Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;
+ Être comme est un mort étendu sous la tombe;
+ Dans l'immobilité savourer lentement,
+ Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
+ Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude
+ D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
+ Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
+ Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
+ Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+ Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
+
+ C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
+ Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
+ Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
+ Le chien de la maison en grommelant escorte.
+ C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
+ Comme un petit enfant, je demande à dormir;
+ Je veux dans le néant renouveler mon être,
+ M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,
+ Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,
+ Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
+
+ J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
+ Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
+ Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
+ Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+ Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,
+ Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,
+ Avec un horizon sans couronne d'azur,
+ Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
+ Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,
+ Quelque maigre héron debout sur une patte.
+ Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+ Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
+ Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte
+ Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,
+ Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+ Le battement égal que fait le cœur du temps.
+ Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
+ Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+ Je demeurerais là les genoux au menton,
+ Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+ Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+ Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+ Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
+ Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+ C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
+ Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
+ Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+ Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
+ Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
+ J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+ Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
+ Aux simples naufragés de l'âme le couvent.
+ A moi la solitude effroyable et profonde,
+ Par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+ On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
+ La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+ Passer au long du cloître une forme angélique;
+ La cloche vous murmure un chant mélancolique;
+ La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
+ Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+ De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
+ Volent les chérubins en légions vermeilles.
+ Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
+ A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+ L'extase vous remplit d'ineffables délices,
+ Et vos cœurs parfumés sont comme des calices;
+ Vous marchez entourés de célestes rayons,
+ Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
+
+ Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
+ Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,
+ Dans le jardin fleuri de la mysticité,
+ Les pétales d'argent du lis de pureté;
+ Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
+ Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
+ Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
+ Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
+ Senti des voluptés comparables aux vôtres?
+ Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?
+ Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit,
+ Dans tout l'enivrement de la première nuit,
+ Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+ Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
+ Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
+ Du cadavre insensible allongé sur la croix?
+ Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide
+ Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?
+ Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+ Dans un calice d'or perle le sang divin.
+ Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;
+ Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+ Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux
+ Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
+ Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+ Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.
+ Nous, nos contentements dureront peu de jours;
+ Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+ Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+ Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
+ Vous achetez le ciel avec l'éternité.
+ Malgré ta règle étroite et ton austérité,
+ Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
+ S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;
+ Une tête de mort, grimaçante pour nous,
+ Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
+ Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
+ Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;
+ Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+ Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant;
+ Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
+ Et sous la volupté leur âme tremble et ploie
+ Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;
+ Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.
+ Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,
+ Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
+ Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+ Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
+ Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+ Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
+ Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+ Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.
+ Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+ Et n'ont pas même part à la table divine:
+ Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+ Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+ Aussi je me choisis un antre pour retraite
+ Dans une région détournée et secrète
+ D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
+ Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;
+ L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
+ Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;
+ Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
+ Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+ Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
+ De tous les sentiments croulés dans la ruine
+ Du temple de mon âme, il ne reste debout
+ Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
+ Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
+ Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
+ A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
+ Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
+ Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+ M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
+ Pour en faire une fosse à chaque illusion.
+ Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
+ Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+ Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
+ Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+ Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;
+ Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,
+ Plutôt que les enfants, les estime les pères.
+ Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+ Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
+ Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+ Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+ Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
+ Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
+ Le moins accompagné sur la route du monde,
+ Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,
+ Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.
+ Celui dont le navire est le plus allégé
+ D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
+ Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
+ Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+ Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
+ L'univers décrépit devient paralytique,
+ La nature se meurt, et le spectre critique
+ Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
+ Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+ Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
+ Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?
+ Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,
+ Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+1873.
+
+
+
+
+ROCAILLE
+
+
+ Connaissez-vous dans le parc de Versaille
+ Une Naïade, œil vert et sein gonflé?
+ La belle habite un château de rocaille
+ D'ordre toscan et tout vermiculé.
+
+ Sur les coraux et sur les madrépores
+ Toute l'année elle dort dans les joncs;
+ Dans le bassin, les grenouilles sonores
+ Chantent en chœur et font mille plongeons.
+
+ La fête vient; la coquette Naïade
+ S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds,
+ Se peigne, et met ses habits de parade
+ Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+ Elle descend l'escalier, et sa queue
+ En flots d'argent sur les marches la suit;
+ La roide étoffe à trame blanche et bleue
+ A chaque pas derrière elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL
+
+
+ J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu pâles,
+ Comme il convient à des fleurs de cent ans.
+
+ Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,
+ A fait mourir vos œillets et vos lis,
+ Vous n'avez plus que des mouches de boue
+ Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+ Il est passé le doux règne des belles;
+ La Parabère avec la Pompadour
+ Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+ Et sous leur tombe est enterré l'amour.
+
+ Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+ Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+ Et souriez avec mélancolie
+ Au souvenir de vos galants défunts.
+
+1835.
+
+
+
+
+WATTEAU
+
+
+ Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+ J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
+ Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+ Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+ L'aspect des champs était sévère et morne,
+ En harmonie avec l'aspect des cieux;
+ Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
+ Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
+
+ Je regardai bien longtemps par la grille,
+ C'était un parc dans le goût de Watteau:
+ Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+ Sentiers peignés et tirés au cordeau.
+
+ Je m'en allai l'âme triste et ravie;
+ En regardant j'avais compris cela:
+ Que j'étais près du rêve de ma vie,
+ Que mon bonheur était enfermé là.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE
+
+A LOUIS BOULANGER
+
+
+ Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+ Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
+ Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+ Mon conducteur céleste avait quitté ma main;
+ J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
+ Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
+
+ La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+ La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
+ Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
+
+ Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,
+ Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
+ Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
+
+ A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
+ Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer
+ D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
+
+ Sur ma tête pesait la coupole de fer,
+ Et je sentais partout, comme une mer glacée,
+ Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+ Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
+ Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+ Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
+
+ Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+ Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
+ M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+ Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière
+ Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+ On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.
+
+ Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+ Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+ Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
+
+ Comme sur un balcon, une riche tenture
+ Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+ Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
+
+ Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+ Se crêpaient mollement et faisaient une frange
+ Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
+
+ Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
+ Les grands pins balançant leur large parasol
+ Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
+
+ Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
+ Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+ Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+ Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+ Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant
+ Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
+
+ Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
+ Avec ses bras de lis environnant la terre,
+ Aux avances des fleurs répondait doucement.
+
+ Afin de célébrer le solennel mystère,
+ La nature avait mis son plus riche manteau,
+ Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.
+
+ O miracle de l'art! ô puissance du beau!
+ Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme
+ Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
+
+ L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+ Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+ M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
+
+ Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;
+ Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+ Et les échos charmés disaient des fins de vers.
+
+ Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
+ Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+ Semble un roucoulement de blanches tourterelles;
+
+ Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,
+ Les mains jointes devant ton idole muette,
+ Te voilà donc vivante et revenue à nous!
+
+ Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;
+ Le camail écarlate encadre ton front pur
+ Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
+
+ Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur
+ Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
+ Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+ Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
+ Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.
+ Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+ Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+ Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
+ Entre la rêverie et l'inspiration.
+
+ Un chœur harmonieux autour de toi voltige:
+ C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+ Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;
+
+ Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;
+ C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;
+ Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+ Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
+ Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
+ A l'égal d'un César le monde te révère.
+
+ A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+ Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
+ D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+ Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
+ Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
+ Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+ De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers
+ Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,
+ Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,
+
+ Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+ Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
+ Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+ Tu viens du Capitole où César est monté.
+ Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
+ Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
+
+ Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+ Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+ Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.
+
+ Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+ Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;
+ Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
+
+ Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
+ Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
+ Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;
+
+ Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+ Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,
+ Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+ Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore,
+ Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+ Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
+
+ Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
+ C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
+ Et le monde à genoux les devrait écouter.
+
+ Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites
+ Les tigres tachetés et les grands lions roux
+ Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;
+
+ Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,
+ De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
+ Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+ Faire sortir les ours de leur caverne noire,
+ En agneaux caressants transformer les lions,
+ O poëtes! voilà la véritable gloire;
+
+ Et non pas de pousser à des rébellions
+ Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
+ Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
+
+ Sur l'autel idéal entretenez la flamme,
+ Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+ Par l'admiration et l'amour de la femme.
+
+ Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
+ Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,
+ Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.
+
+ Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
+ Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+ Fasse tomber les flots de la foule irritée.
+
+ Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
+ Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive
+ Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.
+
+ Faites de la musique avec la voix plaintive
+ De la création et de l'humanité,
+ De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+ Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
+ Vous représentera dans une immense toile,
+ Sur un char triomphal par un peuple escorté:
+
+ Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
+
+1836.
+
+
+
+
+MELANCHOLIA
+
+
+ J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:
+ Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+ Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
+ Les genoux sur la terre et le regard au ciel,
+ Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
+ Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;
+ Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
+ Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;
+ Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+ Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme,
+ Qui prie incessamment dans les missels ouverts,
+ Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+ Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+ Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
+ Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+ Arrondir cette forme et ce linéament;
+ Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+ Tant de simplicité pieuse et virginale;
+ Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+ Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;
+ Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+ Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.
+ Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
+ Ce cachet de candeur et de sérénité.
+ Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+ Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;
+ On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
+ Avait passé la nuit chez la Fornarina.
+ Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+ Ils ont parfaitement compris la basilique:
+ Rien de grossier en eux, rien de matériel;
+ Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+ Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+ Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
+ Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+ Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+ Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
+ Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
+ Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:
+ C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
+ Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+ Qui met entre les bras de la Vénus antique,
+ Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+ Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
+ Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;
+ L'antiquité profane est le fil qui les guide:
+ Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
+ Le Jupiter tonnant devient Père éternel;
+ La tunique latine est taillée en étole,
+ Et l'on fait une église avec le Capitole.
+ J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,
+ Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.
+ Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+ Entre des cardinaux et des filles de joie;
+ Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,
+ Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
+ C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage
+ Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+ C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
+ Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
+ Leur atelier à tous était le cimetière,
+ Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
+ Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,
+ On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+ Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
+ Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
+ De contemplation extatique où sont peints
+ Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.
+ Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
+ Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+ Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
+ Toute jeune de charme et de naïveté.
+ Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
+ Brille ineffablement quelque haute espérance;
+ L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
+ Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
+ Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
+ Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
+ L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+ Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+ C'est que la vie alors de croyance était pleine,
+ C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+ De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
+ C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+ C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
+ Et que sur chaque roche une cellule assise
+ Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
+ Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
+ Dans toute obscurité rayonnait un mystère;
+ On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+ Gothique Albert Dürer, oh! que profondément
+ Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!
+ Que de virginité, que d'onction divine
+ Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
+ Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
+ Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
+ Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+ Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître!
+ C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+ D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;
+ C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+ L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+ O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
+ Comme de Raphaël et comme de Titien:
+ Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
+ Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
+ Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+ Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
+ Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+ Et tu n'enivres pas dans de sales orgies
+ L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
+ Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.
+ Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
+ Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,
+ Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
+ En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
+ Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
+ Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
+ Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+ Répandait ses parfums et s'épanouissait.
+ Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
+ Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
+ L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,
+ Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!
+ Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
+ Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;
+ Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+ Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
+ Que pour durer si peu la vie est bien amère,
+ Que la science est vaine et que l'art est chimère,
+ Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,
+ Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.
+ Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
+ Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,
+ Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,
+ Dans sa création t'a personnifié.
+ Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+ Plus plein de rêverie et de douleur profonde,
+ Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
+ Dans l'immobilité du plus complet repos.
+ Son vêtement, drapé d'une façon austère,
+ Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,
+ Son front est couronné d'ache et de nénufar;
+ Le sang n'anime pas son visage blafard;
+ Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+ Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
+ Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+ Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
+ Son regard dans son œil brille comme une lampe,
+ Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+ Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
+ Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+ La règle et le marteau, le cercle emblématique,
+ Le sablier, la cloche et la table mystique,
+ Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+ Cependant c'est un ange et non pas un démon.
+ Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture
+ Lui sert à crocheter les secrets de nature.
+ Il a touché le fond de tout savoir humain;
+ Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+ Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+ Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
+ Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
+ Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
+ Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+ Le vieux père Océan lève sa face morne,
+ Et dans le bleu cristal de son profond miroir
+ Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+ Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+ Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:
+ MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+ Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils,
+ Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+ Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
+ Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,
+ Philosophiquement et symboliquement,
+ Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
+ Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.
+ Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
+ Et nos peintres la font autrement. La voici:
+ --C'est une jeune fille et frêle et maladive,
+ Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+ Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;
+ Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
+ Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
+ Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+ Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+ Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+ La brise à plis légers fait voler son écharpe,
+ Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+ Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:
+ Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
+ Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
+ Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+ Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+ Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
+ Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
+ C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+ Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+ Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
+ Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
+ Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+ On ne la verra pas enterrer tristement
+ Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,
+ Ses grâces de malade et ses petites mines,
+ Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines
+ Promener loin du bruit ses méditations:
+ Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
+ Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+ Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+ Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+ Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.
+ Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
+ Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
+ Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
+ Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+ Mais c'est que de Paris une robe attendue
+ Arrive chiffonnée et de taches perdue.
+ Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
+ Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
+ Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.
+ Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines
+ Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
+ Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.
+ La passion est morte avec la foi; la terre
+ Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+ Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
+ Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+ Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes
+ Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
+ D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
+ Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
+ Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+ Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+ Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé
+ Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,
+ Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+ Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
+ Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
+ Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
+ Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+ Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
+ De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
+ Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+ Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre
+ De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
+ Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,
+ Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.
+
+1834.
+
+
+
+
+NIOBÉ
+
+
+ Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
+ Le menton dans la main et le coude au genou,
+ Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+ Pleure éternellement sans relever le cou.
+
+ Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
+ A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?
+ Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,
+ Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
+
+ Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,
+ Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
+ Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
+ Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+ O symbole muet de l'humaine misère,
+ Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
+ Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
+ Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES
+
+
+ Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange,
+ La chapelle Sixtine et le grand Jugement;
+ Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
+ Et me sentis ployer sous mon étonnement.
+
+ Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+ Des faces de lion avec des cols de bœuf,
+ Des chairs comme du marbre et des musculatures
+ A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
+
+ Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
+ Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
+ La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+ Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+ C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide:
+ Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos;
+ Sous un entablement, jamais Cariatide
+ Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMÈRE
+
+
+ Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,
+ Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux;
+ Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+ Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+ Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
+ La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;
+ Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
+ J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+ Elle se démenait, hurlante et furieuse,
+ Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+ Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+ Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
+
+ Par delà le soleil et par delà l'espace,
+ Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
+ Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
+ Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA DIVA
+
+
+ On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini
+ Le basso cantante, le ténor Rubini,
+ Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,
+ Quand on l'eut élargie et faite colossale,
+ Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+ N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
+ Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
+ Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
+ Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
+ Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
+ Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
+ Fausse toute musique; et la note hardie,
+ Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+ Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+ J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
+ Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;
+ Mes artères chantant avec un sourd frisson,
+ Mon oreille tendue et buvant chaque son;
+ Attentif comme au bruit de la grêle fanfare
+ Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
+ Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+ A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+ Et la toile tomba. C'était le premier acte.
+ Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+ A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+ Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
+ Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
+ Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
+ Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+ Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+ J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;
+ Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+ J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
+ La loge lui formant un cadre de son bord,
+ Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
+ Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
+ Car elle se tenait dans l'immobilité,
+ Regardant devant elle avec simplicité,
+ La bouche épanouie en un demi-sourire,
+ Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
+ Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
+ Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
+ Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+ Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
+ Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+ Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur.
+ Au bout de quelque temps, la belle créature,
+ Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture,
+ Le col un peu penché, le menton sur la main,
+ De façon à montrer son beau profil romain,
+ Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces,
+ Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+ Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
+ De cette virginale et sereine beauté;
+ Mon âme tout entière à cet aspect magique
+ Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
+ Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+ Était chose charmante et douce à contempler,
+ Tant l'œil se reposait avec mélancolie
+ Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
+ Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours,
+ Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours;
+ J'admirais à part moi la gracieuse ligne
+ Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+ L'ovale de la tête et la forme du front,
+ La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+ Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+ Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+ Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
+ Ces formes sans puissance et cette fade peau
+ Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre
+ Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre,
+ Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard,
+ M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
+ J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture
+ D'un habit idéal revêtent la nature.
+ Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
+ N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;
+ J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française:
+ Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
+ Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
+ Le marbre grec doré par l'ambre italien,
+ L'œil de flamme, le feint passionnément pâle,
+ Blond comme le soleil sous son voile de hâle,
+ Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués,
+ Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
+ Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,
+ Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
+ Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
+ C'est la vie elle-même et la réalité.
+ Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
+ Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+ Elle reste immobile et sous le même jour,
+ Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
+ Artistes souverains, en copistes fidèles,
+ Vous avez reproduit vos superbes modèles!
+ Pourquoi, découragé par vos divins tableaux,
+ Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
+ Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
+ Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
+ Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
+ Formes que la parole en vain cherche à saisir?
+ Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute,
+ Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route?
+ Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
+ Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
+ Et l'épithète creuse et la rime incolore?
+ Ah! combien je regrette et comme je déplore
+ De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
+ A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
+
+1838.
+
+
+
+
+APRÈS LE BAL
+
+
+ Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,
+ Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+ Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
+ Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+ Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+ Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
+ O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
+ Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
+
+ Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+ Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais.
+ N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes
+ Oui halète à la porte et souffle son air frais?
+
+ Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
+ Sur la tombe du bal jetez à pleines mains
+ Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
+ Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.
+
+ Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
+ La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
+ C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
+ C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.
+
+ O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+ Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
+ D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+ Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied?
+
+ Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+ Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+ Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+ Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
+
+ Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste!
+ Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
+ Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+ Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+ J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine
+ Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+ Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
+ Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?
+
+ Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
+ Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+ Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+ La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
+
+ Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
+ Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+ Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore;
+ Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+ Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+ Nous faisant dans notre âme une chaste oasis,
+ Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+ Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+ Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+ De quelle passion ta figure vivait,
+ Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
+ Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.
+
+ Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
+ Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+ Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate
+ Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+ Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle
+ Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
+ Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+ S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
+
+ Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
+ Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+ Au lieu de marque rose, une tache livide
+ Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+ Car si la face humaine est difficile à lire,
+ Si déjà le front nu ment à la passion,
+ Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+ Si vraiment la pensée est sœur de l'action?
+
+ Et cependant, malgré cette pensée amère,
+ Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
+ Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère,
+ Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
+
+ Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
+ Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+ Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
+ Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+ Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+ Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+ Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+ Ou le muguet des bois au temps du renouveau.
+
+ O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde,
+ Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
+ Endormeuse des maux et des soucis du monde;
+ J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
+
+ Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
+ Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour,
+ Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse,
+ Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.
+
+1834.
+
+
+
+
+TOMBÉE DU JOUR
+
+
+ Le jour tombait, une pâle nuée
+ Du haut du ciel laissait nonchalamment,
+ Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
+ Tremper les plis de son blanc vêtement.
+
+ La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+ Portant le deuil de son frère le jour,
+ Et chaque étoile à son trône de reine,
+ En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+ On entendait pleurer les tourterelles,
+ Et les enfants rêver dans leurs berceaux;
+ C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,
+ Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+ Le ciel parlait à voix basse à la terre;
+ Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
+ Et répétaient un acte de mystère;
+ Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
+
+1834.
+
+
+
+
+LA DERNIERE FEUILLE
+
+
+ Dans la forêt chauve et rouillée
+ Il ne reste plus au rameau
+ Qu'une pauvre feuille oubliée,
+ Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+ Il ne reste plus dans mon âme
+ Qu'un seul amour pour y chanter,
+ Mais le vent d'automne qui brame
+ Ne permet pas de l'écouter;
+
+ L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+ L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
+ Petit oiseau, viens sur ma tombe
+ Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+1837.
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT
+
+
+ Au long des murs, quand le soleil y donne,
+ Pour réchauffer mon vieux sang engourdi,
+ Avec les chiens, auprès du lazzarone,
+ Je vais m'étendre à l'heure de midi.
+
+ Je reste là sans rêve et sans pensée,
+ Comme un prodigue à son dernier écu.
+ Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
+ Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
+
+ Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+ Mon âme usée abandonne mon corps;
+ Je porte en moi le tombeau de moi-même,
+ Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+ Quand le soleil s'est caché sous la nue,
+ Devers mon trou je me traîne en rampant,
+ Et jusqu'au fond de ma peine inconnue
+ Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+1834.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE
+
+
+I
+
+ Il est par les faubourgs un ramas de maisons
+ Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,
+ Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
+ Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+ Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
+ Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
+ Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
+ Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
+ Le toit pleure toujours comme un œil chassieux;
+ Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux,
+ Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
+ Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
+ Pareils à des vieillards de débauche pourris,
+ Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
+ Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
+ Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+ Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,
+ Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
+ Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
+ A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+ Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis;
+ Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits
+ Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
+ Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères.
+ Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+ On les voit barboter, pareils à des pourceaux;
+ On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,
+ Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
+ Descendre en trébuchant quelque roide escalier
+ Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+ D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
+ Sucent une mamelle épuisée et tarie,
+ Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
+ Un ignoble refrain en ignoble patois.
+ Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude;
+ A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
+ Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
+ Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+ Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,
+ Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
+ Et n'y jette à travers la noire humidité
+ Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
+ Une odeur de prison et de maladrerie,
+ Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+ Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.
+ Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
+ A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
+ Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.
+ Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+ C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;
+ Ils sont déshérités de toute la nature,
+ Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+ Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+ Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,
+ Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+ Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète,
+ Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux
+ De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+ Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,
+ Et je dis anathème a cette race impie.
+
+
+II
+
+ Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+ Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+ Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables
+ Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+ Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
+ Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.
+ Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;
+ Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+ Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+ Arracher vos clous d'or, portes du paradis,
+ Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,
+ Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.
+
+ Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+ Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
+ Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+ Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+ L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
+ Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+ Un sérail à choisir, de belles courtisanes
+ Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,
+ Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+ Une collection de grands maîtres anciens,
+ L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
+ Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+ L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
+ L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+ Qui, forçant à venir les démons et les anges,
+ Fait les réalités de nos rêves étranges.
+ Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
+ Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;
+ Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
+ Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.
+ Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,
+ Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+ Les choses de ce monde et les choses divines,
+ Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+ Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
+ Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
+ Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
+ Des générations dans le temps endormies.
+ Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
+ Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+ Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+ Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+ Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+ L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
+ Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
+ Gisent au fond des cours à pleines charretées;
+ Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
+ Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
+ C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
+ Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
+ Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
+ Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.
+ L'épine de son dos est collée à son ventre,
+ Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
+ Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
+ Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs
+ Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+ On peut compter les fils de sa robe de bure,
+ Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,
+ Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+ Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+ Et, quand elle remue et vaque à sa besogne,
+ On entend ses os secs à chaque mouvement,
+ Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.
+
+
+III
+
+ Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+ Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire,
+ C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+ Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
+ Et qui ne laissez pas debout une colonne
+ Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
+ Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+ Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel,
+ Soyez maudits!
+ Jamais déluge de Barbares,
+ Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
+ Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
+ N'ont fait autant de mal que vous en faites là.
+ Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
+ Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
+ Ils détruisaient, car telle était leur mission,
+ Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
+
+ C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues
+ Près de leurs piédestaux moisissent abattues!
+ Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
+ Laisse une cicatrice au front de tout château;
+ C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
+ Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+ Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
+ Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints
+ Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+ Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
+ C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
+ Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
+ Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
+ Mais vous êtes venus bien après la victoire.
+ Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
+ Vous avez attendu que sa chair ait pué,
+ Avant que de tomber sur le géant à terre,
+ Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+ Par une nuit sans lune, où le firmament noir
+ N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir,
+ Vous avez abattu votre vol circulaire
+ Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
+ Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,
+ S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+ Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
+ Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
+ Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
+ Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+ Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée
+ Par les chiens courageux aux lâches préparée.
+ Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+ Et dérobent l'argent dans les poches des morts.
+
+ O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
+ Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+ Je ne sais quelle rude et sombre majesté
+ Drape sinistrement ta monstruosité;
+ Une fauve auréole autour de toi rayonne
+ Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+ Des nerfs herculéens se tordent à tes bras;
+ L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+ Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+ Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
+ C'est toi qui commenças ce périlleux duel
+ Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+ Et quand tu secouais, de tes mains insensées,
+ Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,
+ On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+ En signe de douleur allait pleurer le sang;
+ On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+ Et reluire à son front une auréole vraie,
+ Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,
+ Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.
+ Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+ Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+ On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+ Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
+ Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+ Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+ Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+ Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
+ Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
+ Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+ Leur œil de diamant et leurs lances de feu,
+ A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.
+ La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+ Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
+ Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas
+ En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+ Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
+ Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
+ Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+ La vieille monarchie avec la vieille foi
+ Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+ Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.
+ Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
+ Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
+ Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+ Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+ Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+ Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+ Le dragon se tordant au bout de la gouttière
+ Tâchait de dégager ses ailerons de pierre;
+ Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;
+ Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
+ Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
+ Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
+ Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
+ Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
+ Tu descendais sans peur sous les funèbres porches.
+ Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,
+ Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
+ Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
+ Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
+ Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+ Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux
+ Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
+ Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
+ A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+ Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
+ Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+ L'épouvante crispait leur bouche violette,
+ Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+ Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+ Que pour guillotiner un véritable roi.
+ Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;
+ Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
+ Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+ Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+ Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
+ Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
+ Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
+ O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+ Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
+ Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
+ Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+ Et, si tu profanais les cadavres des rois,
+ C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
+ Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN
+
+
+ Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
+ N'estimer chaque objet que par l'utilité,
+ Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
+ Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+ Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
+ Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+ Il est dans la nature, il est de belles choses,
+ Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+ Des poëtes rêveurs et des musiciens
+ Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
+ Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+ Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+ Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+ Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
+ Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
+ Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+ Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+ Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.
+ D'autres seront épris de la beauté du monde
+ Et du rayonnement de la lumière blonde;
+ Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+ Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
+ Un air de tête heureux, une forme de jambe,
+ Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+ Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+ Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
+ Et le grave souci des choses politiques?
+ Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,
+ Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,
+ Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
+ Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+ Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
+ Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
+ Réaliser en marbre un rêve de beauté,
+ Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
+ Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
+ Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
+ Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+ Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
+ Il jette son parfum et cela le contente.
+ Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel
+ Une perle de pluie, une goutte de miel,
+ Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,
+ Se taille dans sa feuille une robe argentée.
+ Qui de vous osera lui dire: Paresseux!
+ Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+ Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,
+ Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+ Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
+ A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+ Qui donc dira cela, que toute chose belle,
+ Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle
+ Et son enseignement et sa moralité?
+ Comment pourrons-nous croire à la Divinité
+ Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
+ Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+ Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+ La fleur de la vallée avec son encensoir?
+ Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+ Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes,
+ Laissons tourner le monde et les choses aller;
+ Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+ Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
+ Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.
+ Se croire le pivot de la création
+ Est une erreur commune à toute ambition;
+ L'on est persuadé qu'on est indispensable
+ Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
+ Aux balances d'airain des grands événements.
+ L'on tombe chaque jour en des étonnements
+ A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme
+ Fait un homme jeté de la plus haute cime,
+ Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,
+ Par le premier qui vient on le voit remplacé.
+ Nos agitations ne laissent pas de trace:
+ C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
+ En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal,
+ Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
+ Et dans l'éternité mystérieuse et noire
+ Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+ Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
+ L'intarissable flot qui semble le lécher,
+ Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
+ De sa langue d'azur le fera disparaître,
+ Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
+ Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.
+ Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
+ A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+ Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
+ Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
+ Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
+ Des révolutions la tempête éternelle?
+ Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+ Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+ Et traverser à pied ce grand désert de prose,
+ Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+ Offre candidement sa bouche à vos baisers,
+ A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
+ Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
+ De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
+ La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+ Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+ Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
+ Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+ A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+ Son épaule de nacre et son dos de satin.
+ Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
+ Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
+ La fée en soupirant rattache ses cheveux,
+ Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+ Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+ Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches
+ Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
+ Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
+ Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves:
+ Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,
+ Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
+ A travers les débris des trônes renversés,
+ Vous avez préféré, faussant votre nature,
+ Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
+ Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
+ Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
+ Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+ Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,
+ Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.
+ Le front tout soucieux et penché vers le sol,
+ Vous passez sans répondre au gai salut des merles.
+ Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
+ Et les beaux diamants aux éclairs diaprés
+ Que répand le matin sur le velours des prés?
+ Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+ Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;
+ Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc
+ Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,
+ Et vous en composiez, enfantines merveilles,
+ Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
+ Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+ Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
+ Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+ Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+ De votre négligence ils sont tout attristés
+ Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
+ C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
+ Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
+ Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+ Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil,
+ Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire
+ Que vous ayez perdu si vite la mémoire
+ Des entretiens naïfs et des charmants amours
+ Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+ Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
+ Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
+ La blonde Amaryllis en couplets alternés.
+ De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés
+ Sentent le serpolet, le thym et la framboise;
+ A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+ Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux
+ Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+ Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques
+ D'une bouche formée aux chants élégiaques;
+ Laissez cette besogne aux orateurs braillards,
+ Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
+ Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
+ Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
+ Rome se sauvera toute seule très-bien;
+ Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.
+ Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+ Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,
+ Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
+ S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,
+ Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+ Quelque petit sentier, par une pente douce,
+ Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
+ D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré;
+ Et nous attendrons là que notre jour arrive,
+ Voyant de haut la mer se briser à la rive,
+ Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
+ La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;
+ Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
+ La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+ Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
+ Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;
+ Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+ Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+ Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
+ Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+ A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
+ Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
+ Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
+ Se balance et fait luire un sinistre rayon?
+ Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
+ Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+ Qui peut dire lequel était Napoléon
+ Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+ Qui le décidera? L'existence est un songe
+ Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
+ Le corps du citoyen utile et positif
+ Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
+ Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+ Entre néant et rien quelle est la différence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS
+
+
+ Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)
+ Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
+ Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,
+ Et caparaçonnés de harnois singuliers.
+
+ Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+ Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
+ Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
+ Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards.
+
+ Par moment, du rebord de l'arcade géante,
+ Un cavalier blessé perdant son point d'appui,
+ Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,
+ Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+ C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
+ Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
+ Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,
+ Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS
+
+
+ Parfois un enfant trouve une petite graine,
+ Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
+ Pour la planter, il prend un pot de porcelaine
+ Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+ Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+ Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+ Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+ Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.
+
+ L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse
+ Sur les débris du pot brandir ses verts poignards;
+ Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+ Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+ Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
+ Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+ C'est un grand aloès dont la racine brise
+ Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX
+
+
+ Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
+ Une Chimère antique entre toutes me plaît;
+ Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+ Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.
+
+ Son visage de femme est le plus beau du monde;
+ Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+ Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
+ On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
+
+ Les jeunes nourrissons qui passent devant elle
+ Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
+ Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
+ Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,
+
+ C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:
+ La face en est charmante et le revers bien laid.
+ Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères
+ N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSÉE DE MINUIT
+
+
+ Une minute encor, madame, et cette année,
+ Commencée avec vous, avec vous terminée,
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+ Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
+ Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
+ Ne peut la faire revenir:
+
+ Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.
+ Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.
+ Sur le bord du néant jeté;
+ Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+ Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
+ Ce qui n'est rien ayant été;
+
+ Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,
+ La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,
+ L'amour de notre cœur chassé;
+ La pensée inconnue éclose en notre tête;
+ L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le présent qui se fait passé;
+
+ Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
+ Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
+ Tournée avec le doigt du temps;
+ Une scène nouvelle à rajouter au drame,
+ Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+ Un autre pas de fait dans cette route morne,
+ De la vie et du temps, dont la dernière borne,
+ Proche ou lointaine, est un tombeau;
+ Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;
+ Où de votre bonheur toujours à chaque ronce
+ Derrière vous reste un lambeau.
+
+ Du haut de cette année avec labeur gravie,
+ Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effacé,
+ Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+ Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
+ Le vaste horizon du passé.
+
+ Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+ Avant que tout à fait le versant qui s'incline
+ Ne les dérobe à son regard,
+ Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues
+ Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son départ.
+
+ Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
+ Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappés:
+ Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,
+ Une époque, un détail nettement se détache
+ Et revit à mes yeux trompés.
+
+ Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
+ Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
+ Portrait sans modèle aujourd'hui;
+ Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+ Que le passé ravit au présent qu'il emporte;
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+ J'hésite en me voyant devant moi reparaître,
+ Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
+ Sous ma figure d'autrefois.
+ Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
+ De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
+ Ont changé les traits et la voix.
+
+ Tant de choses depuis par cette pauvre tête,
+ Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+ Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée
+ Se débattent, heurtant leur coquille brisée
+ Avec leurs ongles déjà longs!
+
+ Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;
+ Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+ On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+ Ni faire remonter un grain après sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+ La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête
+ Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
+ L'étude austère et les soucis.
+ Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
+ Et dont quelque tourmente intérieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+ Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
+ Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre
+ N'en avait noirci le corail.
+ Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
+ Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
+ Doublaient le ciel dans leur émail.
+
+ Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie;
+ Aucune illusion, amèrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+ Il s'épanouissait à toute chose belle,
+ Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal était bien, le bien mieux.
+
+ Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
+ Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main,
+ Avec son collier fuit de perles de rosée,
+ Sa robe prismatique au soleil irisée,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+ Et puis l'âge est venu qui donne la science,
+ J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du cœur,
+ Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
+ Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+ Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes
+ Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux,
+ Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme
+ Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,
+ Et je devins bien malheureux.
+
+ La pensée et la forme ont passé comme un rêve.
+ Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+ Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
+ Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+ Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;
+ Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+ Avec sa sombre voix explique bien des choses;
+ Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'éternité commence au seuil.
+
+ L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,
+ De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+ Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
+ Et ces ressouvenirs d'illusions passées
+ Rembrunissent mon front pâli.
+
+ Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
+ De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir,
+ Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,
+ Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+ Regardez; devant vous l'horizon est immense.
+ C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+ La route de ce monde est pour vous une allée,
+ Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:
+ Marchez où le temps vous conduit.
+
+ Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.
+ Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
+ L'avenir devrait m'être cher;
+ Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
+ Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
+ Et je me sens le cœur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON
+
+
+ Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
+ Tu me veux donc quitter et courir par le monde?
+ Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
+ Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+ Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+ Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
+ Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
+ Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+ Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
+ D'abandonner le nid et de déployer l'aile?
+
+ Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
+ Restons; je te ferai, petite, des récits,
+ Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
+ Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.
+ Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
+ Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
+ Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
+ Les carreaux palpitants; la rauque girouette
+ Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+ Où veux-tu donc aller?
+
+ O mon maître, sais-tu
+ La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe?
+ «Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
+ La terre du soleil où le citron mûrit,
+ Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?
+ C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
+ C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.
+
+ «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+ Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+ Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.
+ La pâle violette au vent d'été se fane;
+ Il lui faut la rosée et le gazon épais,
+ L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;
+ C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.
+ Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!
+ Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
+ Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
+ Crois-moi, garde ton rêve.
+
+ «Italie! Italie!
+ Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!
+ Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+ Leur contact a limé tes vieux angles romains,
+ Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
+ Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,
+ Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+ Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!
+ Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+ L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
+ Ce sont, à chaque pas, des admirations,
+ Des yeux levés en l'air et des contorsions.
+ Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
+ Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
+ On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,
+ A faire de pitié rire les monuments.
+ L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
+ Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
+ O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+ Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
+ L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+ Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
+ Baise chaque pavé de la Via-Lata,
+ Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+ De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
+ Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
+ Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+ Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
+ Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+ Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+ «Restons, car au retour on court risque souvent
+ De ne retrouver plus son vieux père vivant,
+ Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître
+ Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
+ Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
+ D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,
+ Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+ Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+ Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
+ Et l'on a divisé votre part entre tous.
+ Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
+ Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
+ Retourne à sa maison croyant trouver encor
+ Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+ Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
+ Et son or est aux mains d'un héritier avide;
+ Ses amis sont changés, en sorte que le mort,
+ Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+ Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
+ Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
+ C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:
+ C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+ L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+ Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
+ N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
+ Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.
+
+ «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
+ Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+ Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+ Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
+ Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
+ Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+ Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+ Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+ Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+ Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.
+ Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
+ Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+ Restons au colombier. Après tout, notre France
+ Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+ Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+ De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
+ Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
+ Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;
+ Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
+ Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,
+ Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+ Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;
+ Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+ Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+ Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+ Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
+ Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+ Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,
+ Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+ Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
+ Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+ Avec la mère au coin et les petites sœurs,
+ Et le chat familier qui se joue et se roule,
+ Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,
+ Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+ Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
+
+1833.
+
+
+
+
+ROMANCE
+
+
+I
+
+ Au pays où se fait la guerre
+ Mon bel ami s'en est allé;
+ Il semble à mon cœur désolé
+ Qu'il ne reste que moi sur terre!
+ En parlant, au baiser d'adieu,
+ Il m'a pris mon âme à ma bouche.
+ Qui le tient si longtemps, mon Dieu!
+ Voilà le soleil qui se couche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+II
+
+ Les pigeons, sur le toit roucoulent,
+ Roucoulent amoureusement
+ Avec un son triste et charmant;
+ Les eaux sous les grands saules coulent.
+ Je me sens tout près de pleurer;
+ Mon cœur comme un lis plein s'épanche,
+ Et je n'ose plus espérer.
+ Voici briller la lune blanche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+III
+
+ Quelqu'un monte à grands pas la rampe:
+ Serait-ce lui, mon doux amant?
+ Ce n'est pas lui, mais seulement
+ Mon petit page avec ma lampe.
+ Vents du soir, volez, dites-lui
+ Qu'il est ma pensée et mon rêve,
+ Toute ma joie et mon ennui.
+ Voici que l'aurore se lève,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE
+
+
+ Soulève ta paupière close
+ Qu'effleure un songe virginal;
+ Je suis le spectre d'une rose
+ Que tu portais hier au bal.
+ Tu me pris encore emperlée
+ Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+ Et parmi la fête étoilée
+ Tu me promenas tout le soir.
+
+ O toi qui de ma mort fus cause,
+ Sans que tu puisses le chasser,
+ Toute la nuit mon spectre rose
+ A ton chevet viendra danser.
+ Mais ne crains rien, je ne réclame
+ Ni messe ni _De profundis_;
+ Ce léger parfum est mon âme,
+ Et j'arrive du paradis.
+
+ Mon destin fut digne d'envie:
+ Pour avoir un trépas si beau,
+ Plus d'un aurait donné sa vie,
+ Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+ Et sur l'albâtre où je repose
+ Un poëte avec un baiser
+ Écrivit: Ci-gît une rose
+ Que tous les rois vont jalouser.
+
+1837.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+LA CHANSON DU PÊCHEUR
+
+
+ Ma belle amie est morte:
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon âme et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche créature
+ Est couchée au cercueil.
+ Comme dans la nature
+ Tout me paraît en deuil!
+ La colombe oubliée
+ Pleure et songe à l'absent;
+ Mon âme pleure et sent
+ Qu'elle est dépareillée.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'étend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle était belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DÉDAIN
+
+
+ Une pitié me prend quand à part moi je songe
+ A cette ambition terrible qui nous ronge
+ De faire parmi tous reluire notre nom,
+ De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
+ D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+ D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.
+
+ Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,
+ Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,
+ Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,
+ Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,
+ Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,
+ Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
+
+ C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+ Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
+ Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+ La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+ La séve sans issue au fond de nous fermente,
+ Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+ De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
+ Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
+ Combien déjà sont morts! combien encor mourront!
+ Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
+ Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+ Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!
+
+ Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+ Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
+ Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,
+ A courir dans les bois sans arrière-pensée;
+ Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
+ Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+ Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
+ Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+ Et si jamais l'été dorera le blé vert;
+ Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+ Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
+ Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
+
+ Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+ Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;
+ Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+ Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,
+ La terre les boit vite, et pas une ne perce,
+ Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
+
+ Dieu nous comble de biens, notre mère Nature
+ Rit amoureusement à chaque créature;
+ Le spectacle du ciel est admirable à voir;
+ La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+ Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:
+ Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+ Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise
+ Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,
+ Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
+ On vous couche à côté de rois que le ver mange,
+ N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+ Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
+
+ En vérité c'est tout.--O néant! ô folie!
+ Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.
+ Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!
+ Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,
+ Et forger un par un les rayons de sa gloire,
+ Comme si tout cela valait un mot d'amour!
+
+1833.
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE
+
+
+ Vos premières saisons à peine sont écloses,
+ Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
+ Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.
+ Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+ Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+ Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...
+ Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+ La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+ L'Europe décrépite et la jeune Amérique;
+ Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
+ Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+ S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
+ Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,
+ Dans la verte savane et sur la blonde grève;
+ Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+ Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
+ Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+ Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
+ Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+ Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+ Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+ Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+ Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;
+ Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+ Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
+ L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+ Les magnolias penchaient la tête en souriant,
+ La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+ Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
+ Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+ Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+ Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
+ Aux heures du midi, nonchalante créole,
+ Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+ Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
+ Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
+ Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
+ La belle liberté dans la belle nature,
+ Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
+ Vous avez voulu voir et la France et Paris.
+ La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
+ Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière
+ Et courbant devant vous sa tête de lion,
+ Sur son épaule bleue, avec soumission,
+ Vous a jusques aux bords de la France vantée,
+ Sans rugir une fois, fidèlement portée.
+ Après celles de Dieu, les merveilles de l'art
+ Ont étonné votre âme avec votre regard.
+ Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
+ Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.
+ Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
+ Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+ Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+ Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
+ Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,
+ Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+ La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
+ Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies,
+ En entendant pleurer les bûches dans le feu,
+ Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
+ Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames
+ Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;
+ Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+ Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
+ Toute cette nature orientale et chaude,
+ Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
+ Et vous avez souffert, votre cœur a saigné,
+ Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné
+ D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,
+ Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
+ Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
+ Que loin du sol natal votre arome se perd,
+ Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
+ Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
+ Les baisers parfumés des brises de la mer,
+ La place libre au ciel, l'espace et le grand air;
+ Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes
+ Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
+ Au chœur mélodieux votre voix put s'unir;
+ Le prisme du regret dorant le souvenir
+ De cent petits détails, de mille circonstances,
+ Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+ Chaque larme furtive échappée à vos yeux
+ Se condensait en perle, en joyaux précieux;
+ Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
+ Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
+ Vous avez pénétré les mystères de l'art,
+ Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
+ Pour vous baiser au front, la belle poésie
+ Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;
+ Pour dire votre cœur vous avez une voix.
+ Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+ Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
+ De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+1833.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+SONNET
+
+
+ Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
+ Comme Venise au fond de son Adriatique,
+ Tu traînes lentement ton corps paralytique,
+ Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
+
+ Quel appauvrissement! quelle caducité!
+ Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
+ Et nulle herbe pieuse au long de ton portique
+ Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
+
+ Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
+ Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,
+ Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+ Le rival du soleil dort sous son monument;
+ Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
+ Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA CARAVANE
+
+SONNET
+
+
+ La caravane humaine au Sahara du monde,
+ Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+ S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
+ Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+ Le grand lion rugit et la tempête gronde;
+ A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+ La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+ Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+ L'on avance toujours, et voici que l'on voit
+ Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
+ C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
+
+ Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
+ Comme des oasis, a mis les cimetières:
+ Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINÉE
+
+SONNET
+
+
+ Comme la vie est faite! et que le train du monde
+ Nous pousse aveuglément en des chemins divers!
+ Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+ Promène sans repos sa course vagabonde;
+
+ L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
+ Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
+ Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
+ Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
+
+ Eh bien! celui qui court sur la terre était né
+ Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,
+ C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
+
+ Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+ Par le trou du volet, était le voyageur.
+ Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME
+
+
+I
+
+ Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,
+ Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
+ Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
+ Avec de jeunes fats et des femmes frivoles
+ Échangeant sans profit de banales paroles;
+ Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+ Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
+ Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
+ Je suis allé souvent, Victor,
+ A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
+ Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+ Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
+ Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
+ Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
+ Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+ Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
+ Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
+
+ Cathédrales de brume aux arches fantastiques,
+ Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doublés;
+ La brise qui s'en joue et déchire leurs franges
+ Imprime, en les roulant, mille formes étranges
+ Aux nuages échevelés.
+
+ Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte
+ Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
+ Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
+ Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+ Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
+ Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
+
+ Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique
+ La vieille église attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+ Les roses des vitraux en rouges étincelles
+ S'écaillent brusquement, et comme des prunelles
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+ La nef épanouie, entre ses côtes minces,
+ Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.
+ Une araignée énorme, ainsi que des réseaux
+ Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+ En fils aériens, en délicates mailles,
+ Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+ Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+ Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+ Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
+ Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+ Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+ Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires
+ Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
+ Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+ Par les hommes et non par le temps abattues,
+ Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;
+
+ Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,
+ Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de géants,
+ Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+ Myriades de saints roulés en collerettes
+ Autour des trois porches béants,
+
+ Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
+ Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
+ Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,
+ Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
+ Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
+ La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
+
+
+II
+
+ Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre
+ Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+ Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
+ Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si près de Dieu!
+
+ Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,
+ Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+ Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.
+ L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+ Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige
+ Et fait au front des tours trembler les garde-fous.
+
+ Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+ Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
+ Au fond de votre œil ébloui,
+ Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
+ Bête apocalyptique, en se tordant aboie
+ Paris éclatant, inouï!
+
+ Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,
+ Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
+ Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;
+ Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
+ Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
+ Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
+
+ De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,
+ En se jouant, redit les dernières syllabes
+ De l'hosanna du séraphin,
+ Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
+ Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin!
+
+ Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
+ De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
+ Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+ Et la lumière oblique aux arêtes hardies,
+ Jetant de tous côtés de riches incendies,
+ Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs
+
+ Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille
+ Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours,
+ Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine
+ Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte à son col les grands jours.
+
+ Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
+ Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
+ Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
+ De toutes les couleurs, des résilles de rues,
+ Des palais étouffés où comme des verrues
+ S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
+
+ Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
+ Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+ Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+ Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+III
+
+ Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
+ Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
+ Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,
+ Quand on est descendu tout se métamorphose,
+ Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,
+ Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
+
+ Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+ Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+ Monde de poésie, en ce monde de prose,
+ A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+ Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+ Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+ Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,
+ A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+ On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+ Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.
+
+ Comme nos monuments à tournure bourgeoise
+ Se font petits devant ta majesté gauloise,
+ Gigantesque sœur de Babel!
+ Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;
+ Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
+ Et ton vieux chef heurte le ciel.
+
+ Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
+ Aux plis graves et droits de ta robe dantesque
+ Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+ Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
+ Antique friperie empruntée à Vignole,
+ Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?
+
+ O vous, maçons du siècle, architectes athées,
+ Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
+ Gens de la règle et du compas,
+ Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
+ Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+ Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+ Les Parthénons coquets, églises courtisanes,
+ Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+ Les maisons sans pudeur de la ville païenne,
+ On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,
+ Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+1831.
+
+
+
+
+MAGDALENA
+
+
+ J'entrai dernièrement dans une vieille église;
+ La nef était déserte, et sur la dalle grise
+ Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
+ Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
+ Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+ Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+ Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
+ Représentant un Christ qui me parut très-beau.
+ On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+ Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
+ Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+ A ces fantômes blancs qui se dressent le soir
+ Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:
+ Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
+ S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds
+ Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,
+ Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique
+ D'un vieux maître pisan, artiste catholique,
+ Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté
+ Le nimbe rayonnant de la mysticité,
+ Et tant l'on respirait dans leur humble attitude
+ Les parfums onctueux de la béatitude.
+ Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand,
+ D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
+ A vingt ans, de misère et de mélancolie,
+ Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+ Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
+ Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+ Je restai bien longtemps dans la même posture,
+ Pensif, à contempler cette pâle peinture;
+ Je regardais le Christ sur son infâme bois,
+ Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.
+ Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
+ Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,
+ La blessure livide et béante à son flanc;
+ Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
+ Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,
+ Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles,
+ Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs
+ Comme dut en verser la mère des douleurs.
+ Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles
+ Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,
+ Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
+ Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
+ La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!
+ Son divin Fils en proie à l'agonie amère;
+ Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,
+ Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
+ Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,
+ Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.
+
+ C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
+ Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir
+ Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
+ Avec le chant du soir vers le ciel élancée.
+ Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+ Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+ Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+ Après ton agonie au jardin des Olives,
+ Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,
+ Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;
+ Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
+ Entrent profondément dans tes tempes divines.
+ Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort
+ Recule épouvantée à ce sublime effort,
+ Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
+ Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
+ Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+ Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
+ Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+ Adorable victime entre toutes bénie;
+ Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,
+ Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.
+ O rigoureux destin! une pareille vie
+ D'une pareille mort si promptement suivie!
+ Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!
+ Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+ La parole d'amour pour compenser l'injure,
+ Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+ Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,
+ Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
+ Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
+ N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire
+ Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin
+ Sans avoir une épaule où reposer ta main,
+ Sans une âme choisie où répandre avec flamme
+ Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»
+
+ Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+ Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+ Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
+ De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
+ C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
+ L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:
+ Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,
+ L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
+ La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,
+ Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+ Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
+ Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+ La foi descend des cieux avec l'obscurité;
+ L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!
+ Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+ Rapproche ses deux mains et se met en prière.
+ Comme un captif brisant les portes du cachot,
+ L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
+ Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
+ L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
+ Tandis que la raison, avec son pied boîteux,
+ La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.
+ C'est à cette heure-là que les divins poëtes
+ Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.
+ O mystère d'amour! ô mystère profond!
+ Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!
+ Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
+ Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
+ Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,
+ Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
+ Qui donc écartera l'aile blanche et dorée
+ Dont un ange abritait cette amour ignorée?
+ Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
+ Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?
+ Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
+ Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+ O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
+ Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+ Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées
+ Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,
+ Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+ Conservé leur mémoire et le son de leur voix,
+ Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
+ Tout ce que vous savez de ces amours divines
+ Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.
+ Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient!
+ Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
+ Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+ Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux
+ Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,
+ Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses
+ Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+ Que les roucoulements des colombes de mai,
+ Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+ Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
+ Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?
+
+ Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
+ Murmure sans répondre et passe avec dédain;
+ Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
+ Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+ Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,
+ Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+ Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
+ Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
+ Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux
+ Mélancoliquement se tournent vers les cieux!
+ Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
+ Une telle beauté n'apparut sur le monde,
+ Son front est si charmant, son regard est si doux,
+ Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+ Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
+ Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.
+
+ O pâle fleur d'amour éclose au paradis,
+ Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
+ Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
+ Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
+ Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,
+ Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?
+ Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
+ Que ton cœur, cette mer si souvent remuée,
+ Des coquilles du bord et du limon impur
+ N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
+ Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide
+ La perle blanche au fond de ton âme candide!
+ C'est que tout cœur aimant est réhabilité,
+ Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté
+ Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+ Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce;
+ C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+ C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+ Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
+ Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;
+ Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,
+ Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+ La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
+ Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
+ Et ton pinceau pieux, sur le divin contour
+ A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.
+ Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+ Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,
+ Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,
+ Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+ O sainte pécheresse! ô grande repentante!
+ Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,
+ Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
+ Tout le rayonnement de la virginité
+ Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
+ Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
+ Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+ Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
+ Jamais lys de Saron, divine courtisane,
+ Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+ N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
+ Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns
+ Laisse voir, au travers de la peau transparente,
+ Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
+ Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
+ Ton œil est un foyer dont les rayons ardents
+ Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;
+ O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+ Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur
+ Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+ Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde
+ Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
+ Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit
+ Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
+ Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+ Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+ Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
+ D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,
+ Et, pour te consoler, voulut que la première
+ Tu le visses rempli de gloire et de lumière.
+
+ En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
+ N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
+ Et que ta rêverie a sondé ce mystère
+ Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
+ O poëtes! allez prier à cet autel,
+ A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
+ Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+ Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
+ Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit
+ Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
+ Peut-être un chérubin détaché de la toile,
+ A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
+ Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+ L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON
+
+
+I
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie,
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+ C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
+ Le gaz, de sa langue bleuâtre,
+ Lèche plus doucement le bois;
+ La fumée, en filet d'albâtre,
+ Monte et se contourne à ma voix.
+
+ La bouilloire rit et babille;
+ La flamme aux pieds d'argent sautille
+ En accompagnant ma chanson;
+ La bûche de duvet s'habille;
+ La séve bout dans le tison.
+
+ Le soufflet au râle asthmatique
+ Me fait entendre sa musique;
+ Le tourne-broche aux dents d'acier
+ Mêle au concerto domestique
+ Le tic-tac de son balancier.
+
+ Les étincelles réjouies,
+ En étoiles épanouies,
+ Vont et viennent, croisant dans l'air
+ Les salamandres éblouies,
+ Au ricanement grêle et clair.
+
+ Du fond de ma cellule noire,
+ Quand Berthe vous conte une histoire,
+ _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_,
+ C'est moi qui soutiens sa mémoire,
+ C'est moi qui fais taire le feu.
+
+ J'étouffe le bruit monotone
+ Du rouet qui grince et bourdonne;
+ J'impose silence au matou;
+ Les heures s'en vont, et personne
+ N'entend le timbre du coucou.
+
+ Pendant la nuit et la journée,
+ Je chante sous la cheminée;
+ Dans mon langage de grillon
+ J'ai, des rebuts de son aînée,
+ Souvent consolé Cendrillon.
+
+ Le renard glapit dans le piége;
+ Le loup, hurlant de faim, assiége
+ La ferme au milieu des grands bois;
+ Décembre met, avec sa neige,
+ Des chemises blanches aux toits.
+
+ Allons, fagot, pétille et flambe;
+ Courage! farfadet ingambe,
+ Saule, bondis plus haut encor;
+ Salamandre, montre ta jambe,
+ Lève en dansant ton jupon d'or.
+
+ Quel plaisir? prolonger sa veille,
+ Regarder la flamme vermeille
+ Prenant à deux bras le tison,
+ A tous les bruits prêter l'oreille,
+ Entendre vivre la maison!
+
+ Tapi dans sa niche bien chaude,
+ Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
+ Tout blême et le nez violet,
+ Tâchant de s'introduire en fraude
+ Par quelque fente du volet!
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+
+II
+
+ Regardez les branches,
+ Comme elles sont blanches!
+ Il neige des fleurs.
+ Riant dans la pluie,
+ Le soleil essuie
+ Les saules en pleurs,
+ Et le ciel reflète
+ Dans la violette
+ Ses pures couleurs.
+
+ La nature en joie
+ Se pare et déploie
+ Son manteau vermeil.
+ Le paon, qui se joue,
+ Fait tourner en roue
+ Sa queue au soleil.
+ Tout court, tout s'agite,
+ Pas un lièvre au gîte;
+ L'ours sort du sommeil.
+
+ La mouche ouvre l'aile,
+ Et la demoiselle
+ Aux prunelles d'or,
+ Au corset de guêpe,
+ Dépliant son crêpe,
+ A repris l'essor.
+ L'eau gaîment babille,
+ Le goujon frétille:
+ Un printemps encor!
+
+ Tout se cherche et s'aime;
+ Le crapaud lui-même,
+ Les aspics méchants,
+ Toute créature,
+ Selon sa nature:
+ La feuille a des chants;
+ Les herbes résonnent,
+ Les buissons bourdonnent,
+ C'est concert aux champs.
+
+ Moi seul je suis triste.
+ Qui sait si j'existe,
+ Dans mon palais noir?
+ Sous la cheminée,
+ Ma vie enchaînée
+ Coule sans espoir.
+ Je ne puis, malade,
+ Chanter ma ballade
+ Aux hôtes du soir.
+
+ Si la brise tiède
+ Au vent froid succède,
+ Si le ciel est clair,
+ Moi, ma cheminée
+ N'est illuminée
+ Que d'un pâle éclair;
+ Le cercle folâtre
+ Abandonne l'âtre:
+ Pour moi c'est l'hiver.
+
+ Sur la cendre grise,
+ La pincette brise
+ Un charbon sans feu.
+ Adieu les paillettes,
+ Les blondes aigrettes!
+ Pour six mois adieu
+ La maîtresse bûche,
+ Où sous la peluche
+ Sifflait le gaz bleu!
+
+ Dans ma niche creuse,
+ Ma patte boiteuse
+ Me tient en prison.
+ Quand l'insecte rôde,
+ Comme une émeraude,
+ Sous le vert gazon,
+ Moi seul je m'ennuie;
+ Un mur, noir de suie,
+ Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE
+
+
+ Reviens, reviens, ma bien-aimée;
+ Comme une fleur loin du soleil,
+ La fleur de ma vie est fermée
+ Loin de ton sourire vermeil.
+
+ Entre nos cœurs tant de distance!
+ Tant d'espace entre nos baisers!
+ O sort amer! ô dure absence!
+ O grands désirs inapaisés!
+
+ D'ici là-bas, que de campagnes,
+ Que de villes et de hameaux,
+ Que de vallons et de montagnes,
+ A lasser le pied des chevaux!
+
+ Au pays qui me prend ma belle,
+ Hélas! si je pouvais aller;
+ Et si mon corps avait une aile
+ Comme mon âme pour voler!
+
+ Par-dessus les vertes collines,
+ Les montagnes au front d'azur,
+ Les champs rayés et les ravines,
+ J'irais d'un vol rapide et sûr.
+
+ Le corps ne suit pas la pensée;
+ Pour moi, mon âme, va tout droit,
+ Comme une colombe blessée,
+ S'abattre au rebord de ton toit.
+
+ Descends dans sa gorge divine,
+ Blonde et fauve comme de l'or,
+ Douce comme un duvet d'hermine,
+ Sa gorge, mon royal trésor;
+
+ Et dis, mon âme, à cette belle:
+ «Tu sais bien qu'il compte les jours,
+ O ma colombe! à tire d'aile,
+ Retourne au nid de nos amours.»
+
+
+
+
+AU SOMMEIL
+
+HYMNE ANTIQUE
+
+
+ Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,
+ Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
+ La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,
+ Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
+ Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement
+ Sur le front endormi de son bleuâtre amant.
+ Par la porte d'ivoire et la porte de corne,
+ Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés
+ Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+ Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
+ Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
+ Le vent même retient son haleine, et les mondes,
+ Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
+ S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+ O jeune homme charmant, couronné de pavots,
+ Qui, tenant sur la main une patère noire,
+ Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,
+ Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+ Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
+ Où la vie au trépas s'unit et se mélange,
+ Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+ Douce transition de la lumière à l'ombre,
+ Du repos à la mort et du lit au tombeau;
+ Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
+ Du fond de ta caverne inconnue au soleil,
+ Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!
+ Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,
+ Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+ Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+ Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
+ Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,
+ Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
+ Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,
+ Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+ Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
+ Je te préfère même à la blanche Vénus,
+ Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+ Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+ Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+ Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;
+ Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
+ A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.
+
+ Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+ Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
+ Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil
+ Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+ Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+ Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+ Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
+ Reçois bénignement mon encens et mes vœux,
+ Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA
+
+
+ Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+ Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
+ Il fut redescendu dans la cité latine,
+
+ Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
+ Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;
+ Il avait oublié le monde dans les cieux.
+
+ Trois grands mois il garda cette attitude austère,
+ On l'eût pris pour un ange en extase devant
+ Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
+
+ Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,
+ Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
+ Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.
+
+ Les anges secouant leur chevelure blonde,
+ Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+ Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+ Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+ Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+ Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
+
+ Que leur font les passants, les pierres et les boues?
+ Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
+ Et le jeu du désir leur empourpre les joues.
+
+ Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+ Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+ Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
+
+ Un auguste reflet de leur œuvre divine
+ S'attache à leur personne et leur dore le front,
+ Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
+
+ Les nuits suivront les jours et se succéderont,
+ Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+ Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+ Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
+ Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit,
+ Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+ Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
+ Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+ Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
+
+ Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+ Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+ Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
+
+ Sublime aveuglement? magnifique défaut!
+
+
+
+
+MONTÉE SUR LE BROCKEN
+
+
+ Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
+ Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+ Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+ Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+ On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+ Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
+ Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+ Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
+ On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+ Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
+ Le silence est profond; la chanson de la terre
+ Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,
+ Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
+ Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.
+ Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
+ S'éteint subitement sous la voûte muette;
+ C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor
+ Les violes d'amour et les cithares d'or,
+ Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.
+ Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
+ Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,
+ La dernière des fleurs vous jette son adieu.
+ La neige cependant descend silencieuse,
+ Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+ Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
+ Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
+ Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+ Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI
+
+
+ Hier j'étais à table avec ma chère belle,
+ Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+ Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid
+ Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
+ C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+ Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,
+ De sonores baisers et de propos joyeux.
+ L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,
+ Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+ On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
+ Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,
+ Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
+ Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
+ Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.
+ Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+ Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants
+ Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes
+ D'un verre de cristal allumant les facettes,
+ Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
+ Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+ Avec un sentiment de joie et de bien-être
+ Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
+ L'aubépine de mai me parfumait le cœur,
+ Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
+ Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+ De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
+ Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
+ Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
+ Malgré les députés, la Charte et les ministres,
+ Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
+ On n'avait pas encor supprimé le soleil,
+ Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
+ Que la femme était belle et toujours désirable,
+ Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+ Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+ Célébrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE
+
+
+ Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:
+ Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+ De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;
+ Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
+ Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,
+ Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,
+ Dors et prends patience, ô lion du désert!
+ Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
+ Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
+ Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
+ Et de tous les côtés les applaudissements
+ Répondront comme un chœur à tes grommèlements
+ On te tient en réserve une vierge chrétienne,
+ Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
+ Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
+ Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+ Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+ Ne frotte plus ton nez contre la grille close;
+ Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
+ Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+ Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume
+ Une tête où déjà l'auréole s'allume.
+ Le belluaire ainsi gourmande son lion,
+ Et le lion fait trêve à sa rébellion.
+
+ Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+ Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
+ Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
+ Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
+ Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+ Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.
+ A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
+ Le temps n'est pas venu de te démuseler.
+ En attendant le jour de revoir la lumière,
+ Silencieusement à l'angle d'une pierre,
+ Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+ Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+
+ Connaissez-vous la blanche tombe
+ Où flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+ Sur l'if, une pâle colombe,
+ Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant;
+
+ Un air maladivement tendre,
+ A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+ Et qu'on voudrait toujours entendre;
+ Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+ On dirait que l'âme éveillée
+ Pleure sous terre à l'unisson
+ De la chanson,
+ Et du malheur d'être oubliée
+ Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+ Sur les ailes de la musique
+ On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+ Une ombre de forme angélique
+ Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+ Les belles de nuit, demi-closes,
+ Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+ Et le fantôme aux molles poses
+ Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras?
+
+ Oh! jamais plus, près de la tombe
+ Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+ Écouter la pâle colombe
+ Chanter sur la branche de l'if
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE
+
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ L'aviron est d'ivoire,
+ Le pavillon de moire,
+ Le gouvernail d'or fin;
+ J'ai pour lest une orange,
+ Pour voile une aile d'ange,
+ Pour mousse un séraphin.
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Est-ce dans la Baltique,
+ Sur la mer Pacifique,
+ Dans l'île de Java?
+ Ou bien dans la Norwége,
+ Cueillir la fleur de neige,
+ Ou la fleur d'Angsoka?
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Menez-moi, dit la belle,
+ A la rive fidèle
+ Où l'on aime toujours.
+ --Cette rive, ma chère,
+ On ne la connaît guère
+ Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE
+
+
+ Avril est de retour.
+ La première des roses,
+ De ses lèvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'épanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaîté,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Célèbrent sous les treilles
+ Le vin et la beauté;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair
+ S'éparpille dans l'air.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ En déshabillés blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyés.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon âme,
+ Pas même mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pâle gazon,
+ Une fosse sans nom.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+I
+
+BÉHÉMOT
+
+ Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
+ Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+ Je suis une montagne animée et qui marche;
+ Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
+ Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+ Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
+ Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
+ Comme sous un bélier.
+ Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+ J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+ Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+ Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:
+ Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blessés et de morts.
+ Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée
+ Rugit plus furieuse et plus échevelée,
+ Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
+
+ Les flèches font sur moi le pétillement grêle
+ Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
+ Sur les tuiles d'un toit,
+ Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+ Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+ Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+ Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+ A travers les bambous, je folâtre et je passe
+ Comme un faon dans les blés.
+ Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+ Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
+ Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
+
+ Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
+ Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+ Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,
+ Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
+ Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+II
+
+ Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+ Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.
+
+
+III
+
+LÉVIATHAN
+
+ Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,
+ Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
+ Du revers de ma large queue.
+ Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+ Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensité bleue.
+
+ Le requin endenté d'un triple rang de dents,
+ Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une île,
+ L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+ Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,
+ Du cétacé jusqu'au nautile;
+
+ Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+ Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine,
+ Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
+ Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+ Les oursons étoilés et les crabes hideux,
+ Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+ Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+ Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+ Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+ Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
+ Des végétations étranges,
+ Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
+ Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y découpent en vertes franges.
+
+ Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
+ Ma respiration soulève l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+ Le souffle impétueux de mes larges naseaux
+ Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pâles équipages.
+
+ Ainsi vous avez tort de tant faire le fier
+ Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renversé quelque muraille;
+ Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
+ Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
+ Vous êtes de petite taille.
+
+ L'empire revient donc à moi, prince des eaux,
+ Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
+ Paître dans les moites campagnes;
+ Moi témoin du déluge et des temps disparus;
+ Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+IV
+
+ Léviathan se tut et plongea sous les flots;
+ Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
+
+
+V
+
+L'OISEAU ROCK
+
+ Là-bas, tout là-bas, il me semble
+ Que j'entends quereller ensemble
+ Béhémot et Léviathan;
+ Chacun des deux rivaux aspire,
+ Ambition folle! à l'empire
+ De la terre et de l'Océan.
+
+ Eh quoi! Léviathan l'énorme
+ S'assoirait, majesté difforme,
+ Sur le trône de l'univers!
+ N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+ Son palais d'azur sous les ondes?
+ N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+ Béhémot, dans sa patte immonde,
+ Veut prendre le sceptre du monde
+ Et se poser en souverain.
+ Béhémot, avec son gros ventre,
+ Veut faire venir à son antre
+ L'univers terrestre et marin!
+
+ La prétention est étrange
+ Pour ces deux pétrisseurs de fange,
+ Qui ne sauraient quitter le sol.
+ C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être
+ De ce monde seigneur et maître,
+ Et je suis roi de par mon vol.
+
+ Je pourrais dans ma forte serre
+ Prendre la boule de la terre
+ Avec le ciel pour écusson.
+ Créez deux mondes: je me flatte
+ D'en tenir un dans chaque patte,
+ Comme les aigles du blason.
+
+ Je nage en plein dans la lumière,
+ Et ma prunelle sans paupière
+ Regarde en face le soleil.
+ Lorsque par les airs je voyage,
+ Mon ombre, comme un grand nuage,
+ Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+ Je cause avec l'étoile bleue
+ Et la comète à pâle queue;
+ Dans la lune je fais mon nid;
+ Je perche sur l'arc d'une sphère;
+ D'un coup de mon aile légère
+ Je fais le tour de l'infini.
+
+
+VI
+
+L'HOMME
+
+ Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
+ Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,
+ La mer qui se soulève à tes reniflements,
+ Et les glaces du pôle et tous les éléments,
+ Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+ T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+ Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
+ Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
+ Béhémot, à genoux! que je pose la charge
+ Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!
+ Je ne suis pas ému de ton énormité;
+ Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
+ Et je te couperai tes immenses oreilles,
+ Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,
+ Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+ Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,
+ Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
+ Sans pouvoir achever la courbe commencée,
+ Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
+ Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!
+
+
+
+
+COMPENSATION
+
+
+ Il naît sous le soleil de nobles créatures
+ Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
+ Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.
+
+ Dieu semble les produire afin de se prouver;
+ Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
+ Et souvent passe un siècle à les parachever.
+
+ Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+ Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,
+ Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.
+
+ Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
+ Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+ Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.
+
+ Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle,
+ Tout cède devant eux; les sables inconstants
+ Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
+
+ Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+ L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:
+ Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.
+
+ Leur existence étrange est le réel du rêve;
+ Ils exécuteront votre plan idéal,
+ Comme un maître savant le croquis d'un élève.
+
+ Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal
+ Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,
+ Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+ D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route
+ Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
+ N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+ De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,
+ Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,
+ Types toujours vivants dont on fait des récits.
+
+ Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,
+ En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,
+ Si prompte à repeupler tes immondes repaires,
+
+ Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+ Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,
+ Tant de monstres impurs échappés de tes mains,
+
+ Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE
+
+
+ Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+ Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
+ Ophélia, ni Béatrix, ni même
+ Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+ Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
+ Elle demeure avec ses vieux parents,
+ Dans une tour de porcelaine fine,
+ Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.
+
+ Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
+ Un pied petit à tenir dans la main,
+ Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+ Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+ Par son treillis elle passe sa tête,
+ Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,
+ Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
+ Chante le saule et la fleur du pêcher.
+
+
+
+
+SONNET
+
+
+ Pour veiner de son front la pâleur délicate,
+ Le Japon a donné son plus limpide azur;
+ La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+ Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+ Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
+ Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
+ Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
+ On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+ Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
+ Le caprice a taillé son petit nez charmant;
+ Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
+
+ Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
+ Et près d'elle on respire autour de sa beauté
+ Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX
+
+
+ Vous avez un regard singulier et charmant;
+ Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
+ Votre prunelle, où brille une humide paillette,
+ Au coin de vos doux yeux roule languissamment.
+
+ Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+ Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+ Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète
+ Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
+
+ Mille petits amours à leur miroir de flamme
+ Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+ Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+ Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,
+ Comme une fleur céleste au calice idéal
+ Que l'on apercevrait à travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON
+
+
+I
+
+ J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
+ Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+ Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris;
+ On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+ La gravure sonner comme une vieille armure,
+ Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+ Un pont par où se rue une foule en démence,
+ Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+ Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;
+ A travers l'arche on voit une ville enflammée,
+ D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée
+ Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+ Une barque, pareille à la barque des ombres,
+ Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+ Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+ Une averse de sang pleut des têtes coupées;
+ Des mains par l'agonie éperdument crispées,
+ Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
+
+ Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+ Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
+ Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+ Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
+ Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+ Tout ce que le combat jette à leur appétit.
+
+ Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+ Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre
+ Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
+ Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
+ Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
+ Un cadavre déjà de cent coups traversé.
+
+ C'est un rude combat! chevelures, crinières,
+ Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
+ Au souffle des clairons volent échevelés;
+ Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
+ S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
+ Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
+
+ Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
+ Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
+ Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
+ Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
+ Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes
+ Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.
+
+ Quelle férocité de dessin et de touche!
+ Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+ Qui signa ce poëme étrange et véhément?
+ C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
+ Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,
+ Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+ C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime
+ Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
+ Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+ Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes
+ Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames
+ S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+II
+
+ Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
+ Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+ Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+ Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
+ Le lait empourpré du combat.
+
+ Regardez! regardez! les chevelures blondes
+ Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+ Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
+ Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
+ Circule en transparents réseaux.
+
+ Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
+ La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+ Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
+ Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Où l'eau les soulève en passant.
+
+ Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
+ Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
+ Les foule avec ses durs sabots;
+ Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
+ Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire à lui leurs derniers lambeaux.
+
+ Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,
+ Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve,
+ L'orfraie au regard clandestin,
+ Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
+ Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,
+ Prendre leur part au grand festin.
+
+ Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.
+ O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins d'un si pur contour,
+ Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+ Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
+ Piqués par le bec du vautour!
+
+ Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
+ A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanaché,
+ La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
+ Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
+ Lâche votre glaive ébréché?
+
+ Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
+ Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes
+ Où le poil pousse en plein terrain;
+ Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+ O guerrières! seraient les appas et les charmes
+ Cachés sous vos corsets d'airain.
+
+ S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
+ Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+ Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+ Vous auriez sans combat remporté la victoire,
+ Car la force cède à l'amour.
+
+ Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,
+ Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+ Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres
+ Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+III
+
+ C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
+ Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
+ Et quand la passion, aux beaux élans divins,
+ Avec le positif veut en venir aux mains,
+ Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
+ Engage le combat sur le pont de l'abîme,
+ Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant
+ Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
+ Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
+ Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+ Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
+ Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;
+ Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,
+ Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
+ Où son corps va trouver les caïmans du fond.
+ Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,
+ Sans donner une plainte aux victimes noyées,
+ Passent, tambours battants, enseignes déployées.
+ Cette planche, gravée en six cartons divers
+ Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,
+ Femmes au cœur hautain, pâles cariatides,
+ Qui ployez à regret des têtes moins timides
+ Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+ Et qui vous refusez à porter votre croix,
+ De votre destinée est l'effrayant symbole,
+ Et je l'y vois écrite en sombre parabole.
+ Comme vous autrefois, folles de liberté,
+ Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté,
+ Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
+ La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse;
+ Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
+ La navette qui court à travers les réseaux,
+ Les travaux de la femme et les soins du ménage,
+ Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
+ Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+ Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,
+ Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+ Leur troupe rencontra la grande armée en marche,
+ Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,
+ Incertaine marée, on vit les combattants,
+ Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,
+ Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+ Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+ Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,
+ Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+ Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
+ De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
+ Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,
+ Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,
+ Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE
+
+
+ J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+ Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant
+ On a peur; on se fait avec la moindre chose
+ Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+ De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+ La plus folle chimère, un souvenir ancien
+ Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille,
+ Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille
+ Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+ L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
+ Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,
+ Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+ Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+ Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
+ Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime
+ Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
+ Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela.
+ Je voudrais oublier toutes ces choses-là;
+ Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+ Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+ Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
+ Où mon âme pâmée à chaque embrassement
+ S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
+ Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+ Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait,
+ Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+ Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
+ Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+ Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi,
+ Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
+ Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
+ Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
+ N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
+ J'étais là, devant toi, comme un musicien,
+ Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+ O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
+ Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+ Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher
+ Se ferme et te repousse, et te laisse répandre
+ Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!
+ J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
+ Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+ Après tant de serments et de douces paroles,
+ Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+ Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+ Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom
+ Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
+ D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
+ Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+ Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment.
+ Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
+ Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+ Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort,
+ Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+ Le moment est venu de regarder en face
+ L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+ Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+ Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
+ C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
+ Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
+ Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur,
+ Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur,
+ La première lassée est la femme. La honte
+ D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte
+ Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
+ Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+ Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+ Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
+ C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
+ Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+ Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+ A remplacé l'amour; une froide contrainte
+ Succède aux beaux élans de folle liberté.
+ Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
+ La femme se repent et l'homme se repose:
+ Il a touché son but, il a gagné sa cause;
+ C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
+ Qui, la couronne au front, au-devant de son char,
+ Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+ Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
+ Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin:
+ Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.
+ César attend dehors! il lui faut Cléopâtre
+ Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre;
+ Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+ Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
+ La femme sait cela, que de reine et maîtresse
+ Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;
+ Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+ Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
+ Le lui remet en main et la fait souveraine.
+ Il faut que son amant à ses genoux se traîne
+ Et lui baise les pieds et demande pardon.
+ Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+ Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+ Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
+ Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
+ Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
+ Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
+ N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
+ Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+ Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour?
+ J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+ Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+ Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+ C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+ Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre;
+ Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+ On est bien malheureux; mais pour un tel malheur
+ Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+ Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
+ Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?
+ Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+ Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+ L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame
+ Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNÉE
+
+
+ Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
+ Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre.
+ Par Apollo! cent vers! je devrais être las;
+ On le serait à moins; mais je ne le suis pas.
+ Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+ Me fait le regard vif et la face sereine;
+ Comme après la rosée une petite fleur,
+ Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
+ Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
+ Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
+ J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+ Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
+ Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
+ Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
+ Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+ Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+ Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+ M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
+ En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
+ Se penchait en riant de son rire ingénu,
+ Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+ Répandait les parfums de son haleine pure.
+ Sourd comme saint Antoine à la tentation,
+ J'ai poursuivi mon œuvre avec religion,
+ L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,
+ Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME
+
+
+ L'hippopotame au large ventre
+ Habite aux Jungles de Java,
+ Où grondent, au fond de chaque antre,
+ Plus de monstres qu'on n'en rêva.
+
+ Le boa se déroule et siffle,
+ Le tigre fait son hurlement,
+ Le buffle en colère renifle,
+ Lui dort ou paît tranquillement.
+
+ Il ne craint ni kriss ni zagaies,
+ Il regarde l'homme sans fuir,
+ Et rit des balles des cipayes
+ Qui rebondissent sur son cuir.
+
+ Je suis comme l'hippopotame:
+ De ma conviction couvert,
+ Forte armure que rien n'entame,
+ Je vais sans peur par le désert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE
+
+
+ Quand viendra la saison nouvelle,
+ Quand auront disparu les froids,
+ Tous les deux nous irons, ma belle,
+ Pour cueillir le muguet au bois;
+ Sous nos pieds égrenant les perles
+ Que l'on voit au matin trembler,
+ Nous irons écouter les merles
+ Siffler.
+
+ Le printemps est venu, ma belle,
+ C'est le mois des amants béni,
+ Et l'oiseau, satinant son aile,
+ Dit des vers au rebord du nid.
+ Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+ Pour parler de nos beaux amours,
+ Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+ Loin, bien loin, égarant nos courses,
+ Faisons fuir le lapin caché,
+ Et le daim au miroir des sources
+ Admirant son grand bois penché,
+ Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+ En panier enlaçant nos doigts,
+ Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR
+
+
+ Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
+ On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+ Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.
+
+ L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+ Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
+ Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;
+
+ Car les hautes maisons voisines de l'église
+ Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+ Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+ S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
+ Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+ Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:
+
+ Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
+ Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
+ Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+ A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
+ Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
+ Derrière votre pas suscite un autre pas.
+
+ Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
+ Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
+ Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;
+
+ Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte,
+ Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
+ Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
+
+ Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
+ Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
+ Irritante terreur, brusquement disparaît.
+
+ Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites,
+ Sur le mur opposé trace des lignes droites,
+ Comme une barre d'or sur un écusson noir.
+
+ L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
+ Édifices sans nom, masse confuse et vile,
+ Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+ Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+ Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+ Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+ Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+ Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+ Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+ Les guivres, les dragons et les formes étranges
+ Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+ Séraphiques gardiens taillés dans le granit,
+
+ Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+ Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
+ Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+ Vous débouchez enfin sur une plate-forme,
+ Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
+ La Cité grommelante, accroupie alentour.
+
+ Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
+ Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+ Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.
+
+ A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
+ Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
+ Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+ Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
+ Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+ Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+ Ce sont les tintements et les grêles volées
+ Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
+ Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;
+
+ C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+ C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+ Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;
+
+ C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+ File comme une étoile à travers l'ombre terne,
+ Emportant un heureux aux bras de son désir;
+
+ Le soupir de la vierge au balcon accoudée,
+ Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée,
+ Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+ Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+ Que n'écrira jamais musicien terrestre,
+ Chaque objet fait sa note impossible à saisir.
+
+ Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille,
+ Où le ciel découpé par dentelles scintille,
+ Se présente soudain devant vos pieds lassés.
+
+ Il faut monter encor, dans la mince tourelle,
+ L'escalier qui serpente en spirale plus frêle,
+ Se pendant aux crampons de loin en loin placés.
+
+ Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
+ La goule étend sa griffe et la guivre renifle,
+ Le vertige alourdit vos pas embarrassés.
+
+ Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes
+ S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,
+ Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+ Votre sueur se fige à votre front en nage;
+ L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
+ Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!
+
+ Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+ L'archange colossal que fait tourner la brise,
+ Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;
+
+ Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+ Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+ Vous dirigez en bas un œil moins effrayé,
+
+ Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
+ Un immense horizon, bordé de franges bleues,
+ Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;
+
+ Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
+ Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;
+ Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;
+
+ Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
+ Et, partout où se groupe une famille humaine,
+ Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.
+
+ Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+ La mer se diaprer et se gaufrer de moires,
+ Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;
+
+ Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
+ Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
+ Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+ Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,
+ Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+ Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:
+
+ Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+ Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+ Chimérique pays peuplé de dragons verts;
+
+ Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
+ De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+ Comme une autre Vénus, fille des flots amers;
+
+ A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
+ Dans quelque île déserte et dont on se rend maître,
+ Vers une autre Amérique échappée à Colomb.
+
+ Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées,
+ Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
+ Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+ Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+ Des pays inconnus et des îles lointaines
+ Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..
+
+ La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+ Comme celui qui monte au clocher de l'église,
+ Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+ J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre.
+ Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre,
+ Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,
+
+ Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+ J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
+ Élevant à grand'peine une assise par jour!
+
+ Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
+ Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+ Et cherchant le roc vif pour mes fondations!
+
+ Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+ Les fleurs faisaient l'amour et toute créature
+ Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+ Le printemps dans les bois faisait courir la séve,
+ Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
+ Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+ Patient architecte, avec mes mains pensives
+ Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+ Je fouillais sous l'église un temple souterrain.
+
+ Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes,
+ Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
+ Un madrépore immense, un polypier marin;
+
+ Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+ Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière
+ Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+ Du haut de cette tour à grand'peine achevée,
+ Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée,
+ Terre de Chanaan où tendait mon effort?
+
+ Pourrai-je apercevoir la figure du monde,
+ Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,
+ Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+ Si mon clocher passait seulement de la tête
+ Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
+ De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;
+
+ S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
+ Que la colline bleue avec son dos me voile,
+ Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;
+
+ Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées
+ Par le vent du matin mollement remuées,
+ Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+ Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
+ Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
+ Majestueusement monter à l'horizon!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v
+
+POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832
+
+ [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme
+ un renseignement précieux, l'indication du classement de
+ l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre
+ parenthèse.
+
+
+ PRÉFACE 3
+
+ Méditation. (Él. I.) 9
+ Moyen âge. (Int. VI.) 10
+ Élégie I. (Él. VI.) 11
+ Paysage. (Pays. VII.) 12
+ La jeune fille. (Él. V.) 13
+ Le Marais. (Pays. X.) 14
+ Sonnet I. (Fant. X) 16
+ Serment. (Él. VIII.) 17
+ Les Souhaits. (Fant. V.) 18
+ Le Luxembourg. (Él. II.) 20
+ Le Sentier. (Pays. IV.) 21
+ Cauchemar 22
+ La Demoiselle. (Pays. III.) 21
+ Les deux âges. (Él. IV.) 28
+ Le Far-niente 29
+ Stances. (Él. XVI.) 30
+ Promenade nocturne. (Pays. V.) 32
+ Sonnet II. (Fant. XI.) 34
+ La Basilique. (Int. VII.) 55
+ L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58
+ Rêve. (Él. IX.) 40
+ Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41
+ Infidélité. (Él. XX.) 43
+ A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45
+ Élégie II 46
+ Veillée. (Int. III.) 48
+ Élégie III. (Él. X.) 50
+ Clémence. (Él. XIV.) 51
+ Voyage 52
+ Le Coin du feu. (Int. II.) 55
+ La Tête de mort. (Int. IV.) 56
+ Ballade. (Pays. VI.) 59
+ Une âme. (Él. XIII.) 64
+ Souvenir. (Él. XV.) 65
+ Sonnet III. (Fant. XIII.) 66
+ Maria. (Él. III.) 67
+ A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68
+ Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72
+ Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74
+ Imitation de Byron. (Fant. I.) 77
+ Ballade. (Él. VII.) 79
+ Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80
+ Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81
+ Enfantillage. (Pays. I.) 82
+ Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85
+ Déclaration. (Él. XVII.) 84
+ Pluie. (Pays. VIII.) 85
+ Point de vue. (Pays. XII.) 87
+ Le Retour. (Pays. XI.) 88
+ Pan de mur. (Pays. XIV.) 91
+ Colère 93
+ Sonnet V. (Fant. XIV.) 95
+ Justification. (Él. XIX.) 96
+ Frisson. (Int. I.) 98
+ Sonnet VI. (Fant. XV.) 103
+ Élégie IV. (Él. XI.) 104
+ Sonnet VII 107
+ Paris. (Pays. XV.) 108
+ Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111
+ Débauche. (Fant. VII.) 112
+ Le Bengali. (Fant. II.) 114
+ Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116
+
+ ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123
+
+
+POÉSIES DIVERSES, 1833-1838
+
+ Le Nuage 187
+ Les Colombes 188
+ Les Papillons 189
+ Ténèbres 190
+ Thébaïde 198
+ Rocaille 206
+ Pastel 207
+ Watteau 208
+ Le Triomphe de Pétrarque 209
+ Melancholia 215
+ Niobé 223
+ Cariatides 224
+ La Chimère 225
+ La Diva 226
+ Après le Bal 230
+ Tombée du jour 234
+ La dernière feuille 235
+ Le Trou du serpent 236
+ Les Vendeurs du temple 237
+ A un jeune Tribun 246
+ Choc de cavaliers 253
+ Le Pot de fleurs 254
+ Le Sphinx 255
+ Pensée de minuit 256
+ La Chanson de Mignon 262
+ Romance 267
+ Le Spectre de la Rose 269
+ Lamento 271
+ Dédain 273
+ Ce Monde-ci et l'autre 276
+ Versailles 280
+ La Caravane 281
+ Destinée 282
+ Notre-Dame 283
+ Magdalena 289
+ Chant du grillon 297
+ Absence 303
+ Au Sommeil 305
+ Terza rima 307
+ Montée sur le Brocken 309
+ Le premier rayon de mai 311
+ Le Lion du Cirque 313
+ Lamento 315
+ Barcarolle 317
+ Tristesse 319
+ Qui sera roi? 321
+ Compensation 327
+ Chinoiserie 329
+ Sonnet 330
+ A deux beaux yeux 331
+ Le Thermodon 332
+ Élégie 338
+ La bonne journée 342
+ L'Hippopotame 344
+ Villanelle rhythmique 345
+ Le Sommet de la tour 347
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***
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+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***</div>
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p class="large">THÉOPHILE GAUTIER</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p><span class="xlarge">POÉSIES</span><br />
+<span class="large">COMPLÈTES</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="small">TOME PREMIER</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p>PARIS<br />
+<span class="small">G. CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br />
+<span class="xs">11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="small">1889</p>
+</div>
+
+<div class="frontmatter">
+<p><span class="xlarge">POÉSIES COMPLÈTES</span><br />
+<span class="small">DE</span><br />
+<span class="large">THÉOPHILE GAUTIER</span><br />
+<span class="medium">I</span></p>
+</div>
+
+<p class="pub"><span class="large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</span><br />
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
+<span class="small">à 3 fr. 50 chaque volume</span></p>
+
+<table id="adv" summary="books">
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Poésies complètes</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Émaux et Camées.</span> Édition définitive, ornée d'un Portrait à
+ l'eau-forte par <em>J. Jacquemart</em></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle de Maupin</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Le Roman de la Momie</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Italie.</span> (Nouvelle édition)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Voyage en Espagne</span> (Tra los montes)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Russie</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Romans et Contes</span> (Avatar.&mdash;Jettatura, etc.)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.&mdash;Fortunio, etc)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Tableaux de Siège.</span>&mdash;(Paris, 1870-1871)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Théatre</span> (Mystère, Comédies et Ballets)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeunes-France</span>, suivis de <em>Contes humouristiques</em></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Histoire du Romantisme</span>, suivie de <span class="smcap">Notices romantiques</span> et
+ d'une Étude sur les <span class="smcap">Progrès de la Poésie française</span>
+ (1830-1868)</td>
+<td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Portraits contemporains</span> (littérateurs, peintres, sculpteurs,
+ artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
+ d'après une gravure à l'eau-forte par lui-même, vers 1833</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">L'Orient</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="space tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span>, illustré de 60 dessins par <em>G. Doré</em>,
+ gravées sur bois par les premiers artistes. 1 vol. grand in-18 </td>
+ <td class="tdr">24 fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">Paris.&mdash;Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.&mdash;23886</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<p>Cette nouvelle édition des poésies complètes de
+Théophile Gautier, est divisée en trois séries:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> les deux volumes que nous publions;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> les <cite>Émaux et Camées</cite>.</p>
+
+<p>Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une
+édition définitive des <cite>Émaux et Camées</cite>, nous n'avons
+pas eu à nous en occuper.</p>
+
+<p>Voici comment nous avons procédé pour les deux
+premiers volumes.</p>
+
+<p>En principe, nous avons adopté partout l'ordre
+chronologique.</p>
+
+<p>Le premier volume s'ouvre donc par les: «<cite>Poésies</cite>»
+parues en 1830, qui se terminaient par la pièce
+intitulée: <cite>Soleil couchant</cite>. Elles furent remises en
+vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de
+quelques pièces nouvelles et d'<cite>Albertus</cite>; en un volume,
+portant le titre de: <cite>Albertus</cite> ou l'<cite>Ame et le</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
+<cite>Péché</cite>. C'est ce volume (daté de 1833) qui nous a
+servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication
+de ses <cite>Poésies complètes</cite>, nous avons respecté
+ces corrections.</p>
+
+<p>Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur
+de 1845 à diviser la première partie de l'&oelig;uvre
+en quatre groupes: «Élégies,&mdash;Paysages,&mdash;Intérieurs,&mdash;Fantaisies.»&mdash;Par
+suite de cette disposition,
+les titres avaient été remplacés par des
+numéros, les épigraphes et les dédicaces avaient
+disparu, la préface d'<cite>Albertus</cite> avait été supprimée.</p>
+
+<p>Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été
+omises dans celui de 1845, nous les avons remises
+à leurs places et réimprimées pour la première
+fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient
+pas parmi celles du volume de 1830-1832 y avaient
+été mêlées par erreur, nous leur avons rendu leurs
+places dans le second volume.</p>
+
+<p>En même temps que nous avons restitué aux
+poëmes leur classement primitif, nous les avons
+réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition originale,
+avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs
+épigraphes. Enfin nous avons rétabli la préface
+d'<cite>Albertus</cite> en tête de la première partie de ce premier
+volume, lequel se termine par les pièces
+<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
+composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées
+pour la première fois à cette dernière date à la
+suite de <cite>La Comédie de la Mort</cite>.</p>
+
+<p>Tel est le plan du premier volume.</p>
+
+<p>Le second volume comprend:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <cite>La Comédie de la Mort</cite> (1838);</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <cite>España</cite> et <cite>les Poésies diverses</cite> (1838-1845),
+conformément au texte de l'édition de 1845;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à
+1872, restées éparses dans les journaux et les
+revues et que le poëte n'avait pas pris le soin de
+réunir;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Enfin, toutes les poésies absolument inédites
+dont nous avons retrouvé les autographes.</p>
+
+<p>Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux
+chaque fois qu'il nous a été possible de le
+faire avec certitude. Un grand nombre de pièces et
+de fragments avaient disparu lors des diverses
+réimpressions, nous les avons rétablis.</p>
+
+<p>Pour la publication des <cite>Poésies inédites</cite> et des
+<cite>Poésies posthumes</cite>, nous avons, après mûre réflexion,
+adopté une règle inflexible, dont nous
+devons rendre compte au public lettré.</p>
+
+<p>Nous avions à choisir entre deux méthodes: il
+nous fallait, ou publier tout, ou faire un choix.
+Nous nous sommes rappelé que notre mission était
+<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
+de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que
+nul éditeur honnête et respectueux n'avait le droit
+de dire: «Théophile Gautier aurait publié ce morceau.»
+ou bien: «Il eût supprimé celui-là.»
+Nous n'avons donc rien supprimé.</p>
+
+<p>Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites
+de Théophile Gautier? Nous répondons sans hésiter:&mdash;Non.</p>
+
+<p>Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup
+d'autres encore. La certitude nous en a été
+acquise par le grand nombre même des pièces
+que nous avons découvertes; la preuve incontestable
+nous en a été fournie à diverses reprises
+au cours même de nos recherches.</p>
+
+<p>Nous faisons ici appel à tous ceux entre les
+mains desquels se trouvent des manuscrits de
+Théophile Gautier, nous les supplions de nous
+en donner communication. Nous leur rappelons
+que c'est pour eux un devoir sacré de probité
+littéraire, de rendre à l'&oelig;uvre du poëte tout ce qui
+lui appartient.</p>
+
+<p class="signature">M. D.</p>
+
+<p class="date">Septembre 1875.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<p>L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux
+et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou
+trois amis et à peu près autant de chats.</p>
+
+<p>Un espace de quelques pieds où il fait moins froid
+qu'ailleurs, c'est pour lui l'univers.&mdash;Le manteau de la
+cheminée est son ciel; la plaque, son horizon.</p>
+
+<p>Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre,
+et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a
+aucune couleur politique; il n'est ni rouge, ni blanc, ni
+même tricolore; il n'est rien, il ne s'aperçoit des révolutions
+que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime
+mieux être assis que debout, couché qu'assis.&mdash;C'est
+une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher
+pour toujours.&mdash;Il fait des vers pour avoir un prétexte
+de ne rien faire, et ne fait rien sous prétexte qu'il
+fait des vers.</p>
+
+<p>Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il
+sait que le vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement
+toute l'inopportunité d'une pareille publication;
+pourtant il ne craint pas de jeter entre deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume purement
+littéraire; il a pensé que c'était une &oelig;uvre pie et
+méritoire par la prose qui court, qu'une &oelig;uvre d'art et
+de fantaisie où l'on ne fait aucun appel aux passions
+mauvaises, où l'on n'a exploité aucune turpitude pour le
+succès.</p>
+
+<p>Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait
+encore de par la France quelques bonnes gens comme
+lui qui s'ennuyaient mortellement de toute cette politique
+hargneuse des grands journaux, et dont le c&oelig;ur
+se levait à cette polémique indécente et furibonde de
+maintenant.</p>
+
+<p>Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra
+lui adresser, il y souscrit d'avance.&mdash;Il connaît très-bien
+les défauts et les taches de son livre; s'il n'a pas
+évité les uns et enlevé les autres, c'est qu'ils sont tellement
+inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister sans
+eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.</p>
+
+<p>Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes
+et autres qui lui demanderont à quoi cela
+rime,&mdash;il répondra: Le premier vers rime avec le
+second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.</p>
+
+<p>A quoi cela sert-il?&mdash;Cela sert à être beau.&mdash;N'est-ce
+pas assez? comme les fleurs, comme les parfums,
+comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu
+détourner et dépraver à son usage.</p>
+
+<p>En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse
+d'être belle.&mdash;Elle rentre dans la vie positive, de poésie
+elle devient prose, de libre, esclave.&mdash;Tout l'art est là.&mdash;L'art,
+c'est la liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+l'épanouissement de l'âme dans l'oisiveté.&mdash;La peinture,
+la sculpture, la musique ne servent absolument à
+rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets
+rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.&mdash;Qui
+voudrait cependant les retrancher?&mdash;Le
+bonheur ne consiste pas à avoir ce qui est indispensable;
+ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le
+moins besoin sont ceux qui charment le plus.&mdash;Il y a et
+il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux
+d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et
+de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de
+fer et les bateaux à vapeur.</p>
+
+<p>A tout cela si on lui répond: «Fort bien,&mdash;mais
+vos vers ne sont pas beaux.» Il passera condamnation et
+tâchera de s'amender.&mdash;Il espère toutefois qu'on voudra
+bien lui savoir gré de l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, deux mots sur ce volume.&mdash;Les pièces
+qu'il renferme ont été composées à de grandes distances
+les unes des autres, et imprimées au fur et à mesure,
+sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas indiquées;
+l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des
+monuments. Les premières se rattachent presque à son
+enfance; les dernières, le poëme surtout, le touchent de
+plus près; les plus anciennes remontent jusqu'en 1826.&mdash;Six
+ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus modernes
+sont de 1831.&mdash;On verra s'il y a progrès.</p>
+
+<p>Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et
+calme, de petits paysages à la manière des Flamands,
+d'une touche tranquille, d'une couleur un peu étouffée,
+ni grandes montagnes, ni perspectives à perte de vue,
+ni torrents, ni cataractes.&mdash;Des plaines unies avec des
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente
+un chemin, une chaumière qui fume, un ruisseau qui
+gazouille sous les nénuphars, un buisson avec ses baies
+rouges, une marguerite qui tremble sous la rosée.&mdash;Un
+nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.&mdash;Voilà tout;
+et puis, pour animer la scène, une grenouille qui saute
+dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon
+de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, une
+alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous
+une haie, une abeille qui picore et bourdonne.&mdash;Les
+souvenirs de six mois passés dans une belle campagne.&mdash;Çà
+et là comme une aube de l'adolescence qui va
+luire, un désir, une larme, quelques mots d'amour, un
+profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout
+enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se
+prononcent pas encore.&mdash;A mesure que l'on avance, le
+dessin devient plus ferme, les méplats se font sentir, les
+os prennent de la saillie, et l'on aboutit à la légende
+semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom <cite>Albertus</cite>,
+et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus
+importante et la plus actuelle du recueil.</p>
+
+<p>Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir
+la voie à quelques jeunes gens et aider quelques
+inexpériences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a
+prise.&mdash;Si le livre passe inaperçu, il ne la regrettera
+pas encore; ces vers lui auront usé innocemment quelques
+heures, et l'art est ce qui console le mieux de
+vivre.</p>
+
+<p class="date">Octobre 1832.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>POÉSIES<br />
+<span class="medium">1830-1832</span></h2>
+
+<p class="quote">Oh! si je puis un jour!<br />
+<span class="i3 smcap">A. Chénier.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MÉDITATION</h3>
+
+<p class="quote">... Ce monde où les meilleures choses<br />
+<span class="i2"> Ont le pire destin.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Malherbe.</span></p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Virginité du c&oelig;ur, hélas! sitôt ravie!</p>
+<p>Songes riants, projets de bonheur et d'amour,</p>
+<p>Fraîches illusions du matin de la vie,</p>
+<p>Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée</p>
+<p>De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,</p>
+<p>Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,</p>
+<p>Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,</p>
+<p>En passant par la fange y perd sa pureté;</p>
+<p>Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide</p>
+<p>Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!</p>
+<p>Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants</p>
+<p>Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:</p>
+<p>La rose vit une heure et le cyprès cent ans.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MOYEN AGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Y ot un grant et vieil chastex<br />
+A messire Yvain qui fut tex;<br />
+Ot tours, donjons, machecoulis,<br />
+Fossés d'iave nette remplis,<br />
+Murs de fine pierre de taille,<br />
+Couverts d'engins por la bataille.<br />
+<span class="i3"><em>Ancien fabliau.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,</p>
+<p>Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;</p>
+<p>J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,</p>
+<p>Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,</p>
+<p>Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,</p>
+<p>Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,</p>
+<p>Légendes des vieux temps où les preux et les saints</p>
+<p>Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;</p>
+<p>Avec ses minarets moresques, la chapelle</p>
+<p>Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;</p>
+<p>J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,</p>
+<p>Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,</p>
+<p>Au sommet des donjons leurs girouettes frêles</p>
+<p>Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;</p>
+<p>Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,</p>
+<p>De monstres, de griffons, bizarrement ornés,</p>
+<p>Leurs larges escaliers aux marches colossales,</p>
+<p>Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,</p>
+<p>Où comme une voix faible erre et gémit le vent,</p>
+<p>Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,</p>
+<p>Paré de souvenirs d'amour et de féerie,</p>
+<p>Le brillant moyen âge et la chevalerie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ÉLÉGIE I</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Dame, d'amer déesse<br />
+Pour votre grace avoir,<br />
+Vous offre ma jeunesse.<br />
+Mes biens et mon avoir.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Chartier.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,</p>
+<p>A ma pensée ardente un souvenir fidèle</p>
+<p>La ramène;&mdash;il me semble ouïr sa douce voix</p>
+<p>Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois</p>
+<p>Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,</p>
+<p>Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche</p>
+<p>De son chapeau de paille, et le sourire fin</p>
+<p>Qui découvre ses dents de perle,&mdash;telle enfin</p>
+<p>Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes</p>
+<p>Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;</p>
+<p>Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas</p>
+<p>Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,</p>
+<p>Au regard nuagé de langueur, une Anglaise</p>
+<p>Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise</p>
+<p>La tête sur sa main à rêver longuement,</p>
+<p>A lire Grandisson et Werther; non vraiment:</p>
+<p>Mais une belle enfant inconstante et frivole,</p>
+<p>Qui ne rêve jamais; une brune créole</p>
+<p>Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours</p>
+<p>Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;</p>
+<p>A la taille élancée, à la gorge divine,</p>
+<p>Que sous les plis du lin la volupté devine.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PAYSAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p><span class="i5"> ..... omnia plenis</span><br />
+Rura natant fossis.<br />
+<span class="i3 smcap">P. Virgilius Maro.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pas une feuille qui bouge,</p>
+<p>Pas un seul oiseau chantant,</p>
+<p>Au bord de l'horizon rouge</p>
+<p>Un éclair intermittent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un côté rares broussailles,</p>
+<p>Sillons à demi noyés,</p>
+<p>Pans grisâtres de murailles,</p>
+<p>Saules noueux et ployés;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De l'autre, un champ que termine</p>
+<p>Un large fossé plein d'eau,</p>
+<p>Une vieille qui chemine</p>
+<p>Avec un pesant fardeau,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis la route qui plonge</p>
+<p>Dans le flanc des coteaux bleus,</p>
+<p>Et comme un ruban s'allonge</p>
+<p>En minces plis onduleux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA JEUNE FILLE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La vierge est un ange d'amour.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p>
+
+<p>Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.<br />
+<span class="i3"><em>Inédit, M*****.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,</p>
+<p>A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;</p>
+<p>Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,</p>
+<p>La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,</p>
+<p>Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don</p>
+<p>De charmer est le sien, autant par l'abandon</p>
+<p>Que par la retenue; en Occident, Sylphide,</p>
+<p>En Orient, Péri, vertueuse, perfide,</p>
+<p>Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,</p>
+<p>Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,</p>
+<p>Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées</p>
+<p>Et nos heures, pourtant si vite dépensées,</p>
+<p>Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,</p>
+<p>Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur</p>
+<p>Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne</p>
+<p>Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe</p>
+<p>Nous appelant vers elle, et murmurant des mots</p>
+<p>Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.</p>
+<p>Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,</p>
+<p>Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,</p>
+<p>Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.</p>
+<p>La jeune fille!&mdash;elle est un souvenir des cieux,</p>
+<p>Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,</p>
+<p>Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE MARAIS<br />
+<span class="small">A MON AMI ARMAND E***</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ainsi près d'un marais on contemple voler<br />
+Mille oiseaux peinturés.<br />
+<span class="i3 smcap">Amadis Jamyn.</span></p>
+
+<p>En chasse, et chasse heureuse.<br />
+<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est un marais dont l'eau dormante</p>
+<p>Croupit, couverte d'une mante</p>
+<p>Par les nénuphars et les joncs:</p>
+<p>Chaque bruit sous leurs nappes glauques</p>
+<p>Fait au ch&oelig;ur des grenouilles rauques</p>
+<p>Exécuter mille plongeons;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bécassine noire et grise</p>
+<p>Y vole quand souffle la bise</p>
+<p>De novembre aux matins glacés;</p>
+<p>Souvent, du haut des sombres nues</p>
+<p>Pluviers, vanneaux, courlis et grues</p>
+<p>Y tombent, d'un long vol lassés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous les lentilles d'eau qui rampent,</p>
+<p>Les canards sauvages y trempent</p>
+<p>Leurs cous de saphir glacés d'or;</p>
+<p>La sarcelle à l'aube s'y baigne,</p>
+<p>Et, quand le crépuscule règne,</p>
+<p>S'y pose entre deux joncs, et dort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div>
+<p>La cigogne dont le bec claque,</p>
+<p>L'&oelig;il tourné vers le ciel opaque,</p>
+<p>Attend là l'instant du départ,</p>
+<p>Et le héron aux jambes grêles,</p>
+<p>Lustrant les plumes de ses ailes,</p>
+<p>Y traîne sa vie à l'écart.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ami, quand la brume d'automne</p>
+<p>Étend son voile monotone</p>
+<p>Sur le front obscurci des cieux,</p>
+<p>Quand à la ville tout sommeille</p>
+<p>Et qu'à peine le jour s'éveille</p>
+<p>A l'horizon silencieux,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Toi dont le plomb à l'hirondelle</p>
+<p>Toujours porte une mort fidèle,</p>
+<p>Toi qui jamais à trente pas</p>
+<p>N'as manqué le lièvre rapide,</p>
+<p>Ami, toi, chasseur intrépide,</p>
+<p>Qu'un long chemin n'arrête pas;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Avec Rasko, ton chien qui saute</p>
+<p>A ta suite dans l'herbe haute,</p>
+<p>Avec ton bon fusil bronzé,</p>
+<p>Ta blouse et tout ton équipage,</p>
+<p>Viens t'y cacher près du rivage,</p>
+<p>Derrière un tronc d'arbre brisé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ta chasse sera meurtrière;</p>
+<p>Aux mailles de ta carnassière</p>
+<p>Bien des pieds d'oiseaux passeront,</p>
+<p>Et tu reviendras de bonne heure,</p>
+<p>Avant le soir, en ta demeure,</p>
+<p>La joie au c&oelig;ur, l'orgueil au front.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET I</h3>
+
+<div class="quote">
+<p class="i3"> Aux seuls ressouvenirs<br />
+Nos rapides pensers volent dans les étoiles.<br />
+<span class="i3 smcap">Théophile.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,</p>
+<p>Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;</p>
+<p>D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,</p>
+<p>Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la lune paraît, de ses rayons obliques</p>
+<p>Argentant à demi l'aiguille de la tour,</p>
+<p>Et les derniers rameaux des pins mélancoliques</p>
+<p>Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Alors les vibrements de la cloche qui tinte,</p>
+<p>D'un monde aérien semblent la voix éteinte,</p>
+<p>Qui par le vent portée en ce monde parvient;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,</p>
+<p>Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,</p>
+<p>Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SERMENT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'on ne seust en nule terre<br />
+Nul plus bel cors de fame querre.<br />
+<span class="i2"><cite>Roman de la Rose.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Par tes yeux si beaux sous les voiles</p>
+<p>De leurs franges de longs cils noirs,</p>
+<p>Soleils jumeaux, doubles étoiles,</p>
+<p>D'un c&oelig;ur ardent ardents miroirs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton front aux pâleurs d'albâtre,</p>
+<p>Que couronnent des cheveux bruns,</p>
+<p>Où l'haleine du vent folâtre</p>
+<p>Parmi la soie et les parfums;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par tes lèvres, fraîche églantine,</p>
+<p>Grenade en fleur, riant corail</p>
+<p>D'où sort une voix argentine</p>
+<p>A travers la nacre et l'émail;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton sein rétif qui s'agite</p>
+<p>Et bat sa prison de satin,</p>
+<p>Par ta main étroite et petite,</p>
+<p>Par l'éclat vermeil de ton teint;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton doux accent d'Espagnole,</p>
+<p>Par l'aube de tes dix-sept ans,</p>
+<p>Je t'aimerai, ma jeune folle,</p>
+<p>Un peu plus que toujours,&mdash;longtemps!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES SOUHAITS</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>... Quelque bonne fée Urgèl<br />
+Promettant palais et trésors<br />
+Au filleul mis sous sa tutelle,<br />
+Pour te promener t'aurait-elle<br />
+Ravi sur son nuage d'or.<br />
+<span class="i3 smcap">Joseph Delorme.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,</p>
+<p class="i2"> Sous une sombre et fraîche arcade,</p>
+<p>Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,</p>
+<p>Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr</p>
+<p class="i2"> De l'écume de la cascade,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,</p>
+<p class="i2"> Palais immenses, pierreries?</p>
+<p>Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?</p>
+<p>Je te le donnerai; je puis faire un trésor</p>
+<p class="i2"> D'un vil monceau d'herbes flétries;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur</p>
+<p class="i2"> Réfléchi par un lac limpide,</p>
+<p>Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,</p>
+<p>Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur</p>
+<p class="i2"> Ne voilent son orbe splendide;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,</p>
+<p class="i2"> Enfant léger de l'Arabie,</p>
+<p>A la crinière longue, à l'&oelig;il étincelant,</p>
+<p>Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant</p>
+<p class="i2"> De la Norwége à la Nubie;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div>
+<p>Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,</p>
+<p class="i2"> Aux minces colonnes d'albâtre,</p>
+<p>Aux fantasques arceaux, d'&oelig;ufs pendant décorés,</p>
+<p>Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés</p>
+<span class="i2"> Par où se glisse un jour bleuâtre;</span>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant</p>
+<p class="i2"> De sycomores et d'yeuses,</p>
+<p>Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,</p>
+<p>Comme un grand éventail sans cesse soulevant</p>
+<p class="i2"> Ses masses de feuilles soyeuses.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux une tartane avec ses matelots,</p>
+<p class="i2"> Ses cordages, ses blanches voiles</p>
+<p>Et son corset de cuivre où se brisent les flots,</p>
+<p>Qui me berce le long de verdoyants îlots</p>
+<p class="i2"> Aux molles lueurs des étoiles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir</p>
+<span class="i2"> Au son de voix italiennes,</span>
+<p>Et pendant tout le jour entendre au loin frémir</p>
+<p>Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,</p>
+<p class="i2"> Ou des harpes éoliennes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et je veux, les seins nus, une Almée agitant</p>
+<span class="i2"> Son écharpe de cachemire</span>
+<p>Au-dessus de son front de rubis éclatant,</p>
+<p>Des spahis, un harem, comme un riche sultan</p>
+<p class="i2"> Ou de Bagdad ou de Palmyre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux un sabre turc, un poignard indien</p>
+<span class="i2"> Dont le manche de saphirs brille;</span>
+<p>Mais surtout je voudrais un c&oelig;ur fait pour le mien,</p>
+<p>Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,</p>
+<p class="i2"> Un c&oelig;ur naïf de jeune fille!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE LUXEMBOURG</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.<br />
+<span class="i3 smcap">J. Delorme.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées</p>
+<p>Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,</p>
+<p>Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus</p>
+<p>D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux</p>
+<p>Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes</p>
+<p>Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes</p>
+<p>Toute petite fille, elle allait du beau temps</p>
+<p>A son aise jouir et folâtrer longtemps,</p>
+<p>Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages</p>
+<p>Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,</p>
+<p>Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,</p>
+<p>Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;</p>
+<p>Ou bien encor partir, folle et légère tête,</p>
+<p>Et, trompant les regards de sa mère inquiète,</p>
+<p>Au risque de brunir un teint frais et vermeil,</p>
+<p>Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SENTIER</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>En une sente me vins rendre<br />
+Longue et estroite, où l'herbe tendre<br />
+Croissait très-drue.<br />
+<span class="i2"><cite>Le livre des quatre Dames.</cite></span></p>
+
+<p>Un petit sentier vert, je le pris...<br />
+<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est un sentier creux dans la vallée étroite,</p>
+<p>Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.</p>
+<p>&mdash;C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,</p>
+<p>Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;</p>
+<p>L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,</p>
+<p>Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.</p>
+<p>La pâle violette, en son réduit obscur,</p>
+<p>Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,</p>
+<p>Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,</p>
+<p>Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.</p>
+<p>Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,</p>
+<p>Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;</p>
+<p>Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,</p>
+<p>A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.</p>
+<p>Sous la haie embaumée un mince filet d'eau</p>
+<p>Jase et fait frissonner le verdoyant rideau</p>
+<p>Du cresson.&mdash;Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime</p>
+<p>Plus que tous les sentiers où se trouvent de même</p>
+<p>Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,</p>
+<p>Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,</p>
+<p>A la brèche du mur, rendez-vous solitaire</p>
+<p>Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,</p>
+<p>Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,</p>
+<p>Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CAUCHEMAR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.<br />
+<span class="i5"><em>Ancien proverbe breton.</em></span></p>
+
+<p>Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.<br />
+<span class="i7"> Les goules de l'abyme</span><br />
+<span class="i7"> Attendant leur victime,</span><br />
+<span class="i10"> Ont faim:</span><br />
+<span class="i7"> Leur ongle ardent s'allonge,</span><br />
+<span class="i7"> Leur dent en espoir ronge</span><br />
+<span class="i10"> Ton sein.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avec ses nerfs rompus, une main écorchée</p>
+<p>Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,</p>
+<p>Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer</p>
+<p>Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer</p>
+<p>Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves</p>
+<p>Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,</p>
+<p>Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:</p>
+<p>En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,</p>
+<p>Des flots de plomb fondu subitement les baignent,</p>
+<p>A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,</p>
+<p>Meurtris et disloqués; et mon dos cependant</p>
+<p>Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent</p>
+<p>De naseaux enflammés, de gueules haletantes:</p>
+<p>Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes</p>
+<p>Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,</p>
+<p>Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,</p>
+<p>Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent</p>
+<p>Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;</p>
+<p>Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span></div>
+<p>Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,</p>
+<p>Sur des pics anguleux que la lune reflète,</p>
+<p>Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette</p>
+<p>Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,</p>
+<p>Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,</p>
+<p>Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères</p>
+<p>Que le trépas révèle aux pâles feudataires</p>
+<p>De son empire; alors, étrange enchantement,</p>
+<p>Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement</p>
+<p>A travers un brouillard couvrant les flèches grêles</p>
+<p>D'une église gothique aux moresques dentelles.</p>
+<p>Déchirant une proie enlevée au tombeau,</p>
+<p>En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau</p>
+<p>Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,</p>
+<p>Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,</p>
+<p>Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,</p>
+<p>A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir</p>
+<p>Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières</p>
+<p>Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières</p>
+<p>Agité, je ressens un immense désir</p>
+<p>De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</p>
+<p>Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</p>
+<p>Son c&oelig;ur demi pourri dans sa poitrine ouverte.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DEMOISELLE
+<span class="small">A MON AMI ALPHONSE B***</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>..... insectes agiles<br />
+<span class="i3"> Cuirassés d'or.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Am. Tastu.</span></p>
+
+<p><span class="i4"> Là de bleuâtres demoiselles</span><br />
+Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux<br />
+Éventails animés, se balancent sur eux<br />
+<span class="i4"> Avec leurs frémissantes ailes.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Saintine.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur la bruyère arrosée</p>
+<p class="i2"> De rosée;</p>
+<p>Sur le buisson d'églantier;</p>
+<p>Sur les ombreuses futaies;</p>
+<p class="i2"> Sur les haies</p>
+<p>Croissant au bord du sentier;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur la modeste et petite</p>
+<p class="i2"> Marguerite,</p>
+<p>Qui penche son front rêvant;</p>
+<p>Sur le seigle, verte houle</p>
+<p class="i2"> Que déroule</p>
+<p>Le caprice ailé du vent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les prés, sur la colline</p>
+<p class="i2"> Qui s'incline</p>
+<p>Vers le champ bariolé</p>
+<p>De pittoresques guirlandes;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div>
+<p class="i2"> Sur les landes,</p>
+<p>Sur le grand orme isolé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La demoiselle se berce;</p>
+<p class="i2"> Et s'il perce</p>
+<p>Dans la bruine, au bord du ciel,</p>
+<p>Un rayon d'or qui scintille,</p>
+<p class="i2"> Elle brille</p>
+<p>Comme un regard d'Ariel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Traversant près des charmilles,</p>
+<p class="i2"> Les familles</p>
+<p>Des bourdonnants moucherons,</p>
+<p>Elle se mêle à leur ronde</p>
+<p class="i2"> Vagabonde,</p>
+<p>Et comme eux décrit des ronds.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientôt elle vole et joue</p>
+<p class="i2"> Sous la roue</p>
+<p>Du jet d'eau qui, s'élançant</p>
+<p>Dans les airs, retombe, roule</p>
+<p class="i2"> Et s'écoule</p>
+<p>En un ruisseau bruissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus rapide que la brise,</p>
+<p class="i2"> Elle frise,</p>
+<p>Dans son vol capricieux,</p>
+<p>L'eau transparente où se mire</p>
+<p class="i2"> Et s'admire</p>
+<p>Le saule au front soucieux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,</p>
+<p class="i2"> Près des aunes,</p>
+<p>Les deux nénuphars en fleurs,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div>
+<p>Au gré du flot qui gazouille</p>
+<p class="i2"> Et les mouille,</p>
+<p>Étalent leurs deux couleurs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Où se baigne le nuage,</p>
+<p class="i2"> Où voyage</p>
+<p>Le ciel d'été souriant;</p>
+<p>Où le soleil plonge, tremble,</p>
+<p class="i2"> Et ressemble</p>
+<p>Au beau soleil d'Orient.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et quand la grise hirondelle</p>
+<p class="i2"> Auprès d'elle</p>
+<p>Passe, et ride à plis d'azur,</p>
+<p>Dans sa chasse circulaire,</p>
+<p class="i2"> L'onde claire,</p>
+<p>Elle s'enfuit d'un vol sûr.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bois qui chantent, fraîches plaines</p>
+<p class="i2"> D'odeurs pleines,</p>
+<p>Lacs de moire, coteaux bleus,</p>
+<p>Ciel où le nuage passe,</p>
+<p class="i2"> Large espace,</p>
+<p>Monts aux rochers anguleux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voilà l'immense domaine</p>
+<p class="i2"> Où promène</p>
+<p>Ses caprices, fleur des airs,</p>
+<p>La demoiselle nacrée,</p>
+<p class="i2"> Diaprée</p>
+<p>De reflets roses et verts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans son étroite famille,</p>
+<p class="i2"> Quelle fille</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div>
+<p>N'a pas vingt fois souhaité,</p>
+<p>Rêveuse, d'être comme elle</p>
+<p class="i2"> Demoiselle,</p>
+<p>Demoiselle en liberté?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1830.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES DEUX AGES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La petite fille est devenue jeune fille.<br />
+<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde</p>
+<p>Dont l'&oelig;il bleu, transparent et calme comme l'onde</p>
+<p>Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,</p>
+<p>N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse</p>
+<p>Parmi ses jeunes s&oelig;urs courir, voler, jalouse</p>
+<p>D'arriver la première! Avec grâce les vents</p>
+<p>Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;</p>
+<p>Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle</p>
+<p>Par la course agitée, et, souvent infidèle,</p>
+<p>Trahissait une épaule aux contours gracieux,</p>
+<p>Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,</p>
+<p>Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre</p>
+<p>Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,</p>
+<p>&mdash;Dans son petit jardin que j'aimais à la voir</p>
+<p>A grand'peine portant un léger arrosoir,</p>
+<p>Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées</p>
+<p>Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,</p>
+<p>Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,</p>
+<p>Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,</p>
+<p>La même; mais l'&oelig;il bleu, jadis pur comme l'onde</p>
+<p>Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,</p>
+<p>N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">FAR NIENTE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Quant à son temps bien le sut disposer:<br />
+Deux parts en fit dont il souloit passer<br />
+L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.<br />
+<span class="i2 smcap">Jean de la Fontaine.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage</p>
+<p>Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,</p>
+<p>J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,</p>
+<p>Loin des chemins poudreux, à demeurer assis</p>
+<p>Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,</p>
+<p>Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;</p>
+<p>Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi</p>
+<p>Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,</p>
+<p>Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,</p>
+<p>Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,</p>
+<p>La chenille traînant ses anneaux veloutés,</p>
+<p>La limace baveuse aux sillons argentés,</p>
+<p>Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.</p>
+<p>Ensuite je regarde, amusement frivole,</p>
+<p>La lumière brisant dans chacun de mes cils,</p>
+<p>Palissade opposée à ses rayons subtils,</p>
+<p>Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte</p>
+<p>En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;</p>
+<p>Et lorsque je suis las je me laisse endormir</p>
+<p>Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,</p>
+<p>Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,</p>
+<p>Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">STANCES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La jeune fille rieuse.<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez pas les molles rêveries</p>
+<p>Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,</p>
+<p>De même que l'abeille, en un soir de printemps,</p>
+<p>Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez pas cet inquiet désir</p>
+<p>Qui fait rougir souvent une joue ingénue,</p>
+<p>Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,</p>
+<p>D'embrasser un fantôme impossible à saisir;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes</p>
+<p>Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,</p>
+<p>Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,</p>
+<p>Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;</p>
+<p>Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;</p>
+<p>Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,</p>
+<p>Est égal et serein comme un beau jour d'été.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur votre main jamais votre front ne se pose,</p>
+<p>Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir</p>
+<p>Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;</p>
+<p>Votre c&oelig;ur virginal en lui-même repose.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></div>
+<p>Avenir et présent, tout rit dans vos destins;</p>
+<p>Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,</p>
+<p>Ni, retenant à peine une larme enflammée,</p>
+<p>Épié d'un regard les aveux incertains.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;</p>
+<p>Une pensée ardente et qui revient toujours</p>
+<p>Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;</p>
+<p>Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,</p>
+<p>Dont le cours lentement par les prés se déroule,</p>
+<p>Votre existence pure et limpide s'écoule,</p>
+<p>Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PROMENADE NOCTURNE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Allons, la belle nuit d'été,<br />
+<span class="i2 smcap">Alfred de Musset</span>.</p>
+
+<p>C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve<br />
+Au murmure lointain d'un invisible accord<br />
+Le poète qui veille ou l'amante qui dort.<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Pavie.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La rosée arrondie en perles</p>
+<p>Scintille aux pointes du gazon,</p>
+<p>Les chardonnerets et les merles</p>
+<p>Chantent à l'envi leur chanson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les fleurs de leurs paillettes blanches</p>
+<p>Brodent le bord vert du chemin;</p>
+<p>Un vent léger courbe les branches</p>
+<p>Du chèvrefeuille et du jasmin;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la lune, vaisseau d'agate,</p>
+<p>Sur les vagues des rochers bleus</p>
+<p>S'avance comme la frégate</p>
+<p>Au dos de l'Océan houleux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jamais la nuit de plus d'étoiles</p>
+<p>N'a semé son manteau d'azur,</p>
+<p>Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,</p>
+<p>Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></div>
+<p>Prends mon bras, ô ma bien-aimée,</p>
+<p>Et nous irons, à deux, jouir</p>
+<p>De la solitude embaumée,</p>
+<p>Et, couchés sur la mousse, ouïr</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce que tout bas, dans la ravine</p>
+<p>Où brillent ses moites réseaux,</p>
+<p>En babillant l'eau qui chemine</p>
+<p>Conte à l'oreille des roseaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET II</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Amour tant vous hai servit<br />
+Senz pecas et senz failhimen,<br />
+Et vous sabez quant petit<br />
+Hai avut de jauzimen.<br />
+<span class="i3 smcap">Peyrols.</span></p>
+
+<p>Ne sais tu pas que je n'eus onc<br />
+D'elle plaisir ny un seul bien.<br />
+<span class="i3 smcap">Marot.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour</p>
+<p>Que je veux vous parler; que le passé, madame,</p>
+<p>Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,</p>
+<p>Oubliez une erreur que moi-même je blâme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour</p>
+<p>De vos sourcils arqués luit un regard de flamme</p>
+<p>Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour</p>
+<p>Sans porter à jamais votre image en son âme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;</p>
+<p>Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,</p>
+<p>Dans mon c&oelig;ur je nourris une pensée austère,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur</p>
+<p>Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,</p>
+<p>Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA BASILIQUE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>The pillared arches were over their head<br />
+And beneath their feet were the bones of the dead.<br />
+<span class="i3"><cite>The lay of last minstrel.</cite></span></p>
+
+<p>On voit des figures de chevaliers à genoux sur
+un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures
+de l'église couvrent de leurs ombres ceux
+qui reposent.<br />
+<span class="i3 smcap">Göerres</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est une basilique</p>
+<p>Aux murs moussus et noircis,</p>
+<p>Du vieux temps noble relique,</p>
+<p>Où l'âme mélancolique</p>
+<p>Flotte en pensers indécis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des losanges de plomb ceignent</p>
+<p>Les vitraux coloriés,</p>
+<p>Où les feux du soleil teignent</p>
+<p>Les reflets errants qui baignent</p>
+<p>Les plafonds armoriés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cent colonnes découpées</p>
+<p>Par de bizarres ciseaux,</p>
+<p>Comme des faisceaux d'épées</p>
+<p>Au long de la nef groupées</p>
+<p>Portent les sveltes arceaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La fantastique arabesque</p>
+<p>Courbe ses légers dessins</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span></div>
+<p>Autour du trèfle moresque,</p>
+<p>De l'arcade gigantesque</p>
+<p>Et de la niche des saints.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans leurs armes féodales,</p>
+<p>Vidames et chevaliers,</p>
+<p>Sont là, couchés sur les dalles</p>
+<p>Des chapelles sépulcrales,</p>
+<p>Ou debout près des piliers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des escaliers en dentelles</p>
+<p>Montent avec cent détours</p>
+<p>Aux voûtes hautes et frêles,</p>
+<p>Mais fortes comme les ailes</p>
+<p>Des aigles ou des vautours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur l'autel, riche merveille,</p>
+<p>Ainsi qu'une étoile d'or,</p>
+<p>Reluit la lampe qui veille,</p>
+<p>La lampe qui ne s'éveille</p>
+<p>Qu'au moment où tout s'endort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que la prière est fervente</p>
+<p>Sous ces voûtes, lorsqu'en feu</p>
+<p>Le ciel éclate, qu'il vente,</p>
+<p>Et qu'en proie à l'épouvante,</p>
+<p>Dans chaque éclair on voit Dieu;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou qu'à l'autel de Marie,</p>
+<p>A genoux sur le pavé,</p>
+<p>Pour une vierge chérie</p>
+<p>Qu'un mal cruel a flétrie,</p>
+<p>En pleurant l'on dit: <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div>
+<p>Mais chaque jour qui s'écoule</p>
+<p>Ébranle ce vieux vaisseau,</p>
+<p>Déjà plus d'un mur s'écroule,</p>
+<p>Et plus d'une pierre roule,</p>
+<p>Large fragment d'un arceau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans la grande tour, la cloche</p>
+<p>Craint de sonner l'<cite>Angelus</cite>;</p>
+<p>Partout le lierre s'accroche,</p>
+<p>Hélas! et le jour approche</p>
+<p>Où je ne vous dirai plus:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est une basilique</p>
+<p>Aux murs moussus et noircis,</p>
+<p>Du vieux temps noble relique,</p>
+<p>Où l'âme mélancolique</p>
+Flotte en pensers indécis.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">L'OISEAU CAPTIF</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Car quand il pleut et le soleil des cieux<br />
+Ne reluit point, tout homme est soucieux.<br />
+<span class="i3 smcap">Clément Marot.</span></p>
+
+<p><span class="i6"> ...... yet shall reascend</span><br />
+Self raised, and repossess its native seat.<br />
+<span class="i3 smcap">Lord Byron.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,</p>
+<p>Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,</p>
+<p>De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,</p>
+<p>Que toits aigus baignés de nuages fumeux.</p>
+<p>Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe</p>
+<p>Promenant la tourmente au milieu de l'espace,</p>
+<p>Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps</p>
+<p>Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,</p>
+<p>Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,</p>
+<p>Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,</p>
+<p>Et jette sur les bois son manteau velouté,</p>
+<p>Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;</p>
+<p>Et si, toujours constant à ta douleur austère,</p>
+<p>Tu regrettais encor la forêt solitaire,</p>
+<p>L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,</p>
+<p>La campagne que dore une jaune moisson,</p>
+<p>La rivière, le lac aux ondes transparentes,</p>
+<p>Que plissent en passant les brises odorantes,</p>
+<p>Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.</p>
+<p>Tous les deux cependant nous avons même sort,</p>
+<p>Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></div>
+<p>Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,</p>
+<p>Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,</p>
+<p>Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,</p>
+<p>S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,</p>
+<p>Et remonter enfin à la cause première;</p>
+<p>Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,</p>
+<p>Quelle main à son vol livrera l'horizon?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">RÊVE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Et nous voulons mourir quand le rêve finit.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p>
+
+<p>Tout la nuict je ne pense qu'en celle<br />
+Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle<br />
+<span class="i4"> De quatorze ans.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Maître Clément Marot.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:</p>
+<p>Le couchant enflammait à l'horizon vermeil</p>
+<p>Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades</p>
+<p>D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,</p>
+<p>Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs</p>
+<p>Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.</p>
+<p>Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,</p>
+<p>Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,</p>
+<p>Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux</p>
+<p>A travers ses longs cils luisent de plus de feux</p>
+<p>Que les astres du ciel; et sur la verte mousse</p>
+<p>A mes lèvres d'amant livrant une main douce,</p>
+<p>Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras</p>
+<p>Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,</p>
+<p>Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:&mdash;</p>
+<p>O nuit trompeuse!&mdash;Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PENSÉES D'AUTOMNE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La rica autouna s'es passada<br />
+L'hiver suz un cari tourat<br />
+S'en ven la capa ementoulada<br />
+D'un veû neblouz enjalibrat.<br />
+<span class="i3"><em>Son autounous.</em></span></p>
+
+<p>J'entends siffler la bise aux branchages rouillés<br />
+Des saules qui là-bas se balancent mouillés.<br />
+<span class="i3 smcap">Auguste M.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'automne va finir; au milieu du ciel terne,</p>
+<p>Dans un cercle blafard et livide que cerne</p>
+<p>Un nuage plombé, le soleil dort: du fond</p>
+<p>Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond</p>
+<p>Collines, champs, hameaux dans une même teinte.</p>
+<p>Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;</p>
+<p>La froide bise siffle; un sourd frémissement</p>
+<p>Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,</p>
+<p>Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,</p>
+<p>Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,</p>
+<p>Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.</p>
+<p>Le pauvre paysan se recommande à Dieu,</p>
+<p>Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,</p>
+<p>Quand je vois le gazon sous les blanches gelées</p>
+<p>Disparaître et mourir, je reviens à pas lents</p>
+<p>M'asseoir le c&oelig;ur navré près des tisons brûlants,</p>
+<p>Et là je me souviens du soleil de septembre</p>
+<p>Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,</p>
+<p>Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span></div>
+<p>Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau</p>
+<p>S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,</p>
+<p>Et de la route étroite en son milieu frayée,</p>
+<p>Et surtout des bleuets et des coquelicots,</p>
+<p>Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">INFIDÉLITÉ</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Bandiera d'ogni vento<br />
+Conosco que sei tu.<br />
+<span class="i3"><em>Chanson italienne.</em></span></p>
+
+<p>La volonté de l'ingrate est changée.<br />
+<span class="i3 smcap">Antoine de Baïf.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voici l'orme qui balance</p>
+<p>Son ombre sur le sentier;</p>
+<p>Voici le jeune églantier,</p>
+<p>Le bois où dort le silence;</p>
+<p>Le banc de pierre où le soir</p>
+<p>Nous aimions à nous asseoir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici la voûte embaumée</p>
+<p>D'ébéniers et de lilas,</p>
+<p>Où, lorsque nous étions las,</p>
+<p>Ensemble, ô ma bien-aimée!</p>
+<p>Sous des guirlandes de fleurs,</p>
+<p>Nous laissions fuir les chaleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le marais que ride</p>
+<p>Le saut du poisson d'argent;</p>
+<p>Dont la grenouille en nageant</p>
+<p>Trouble le miroir humide;</p>
+<p>Comme autrefois, les roseaux</p>
+<p>Baignent leurs pieds dans ses eaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span></div>
+<p>Comme autrefois, la pervenche,</p>
+<p>Sur le velours vert des prés</p>
+<p>Par le printemps diaprés,</p>
+<p>Aux baisers du soleil penche</p>
+<p>A moitié rempli de miel</p>
+<p>Son calice bleu de ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme autrefois, l'hirondelle</p>
+<p>Rase en passant les donjons,</p>
+<p>Et le cygne dans les joncs</p>
+<p>Se joue et lustre son aile;</p>
+<p>L'air est pur, le gazon doux....</p>
+<p>Rien n'a donc changé que vous.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A MON AMI AUGUSTE M***</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>For yonder faithless phantom flie<br />
+<span class="i2"> To lure thee to thy doom.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p>
+
+<p>C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs
+bouteilles qui auoient la robe toute neufve et
+le verre estoit cassé dedans; et plusieurs
+pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et
+reluisante dont le dedans estoit mangé de vers
+et tout pourry.<br />
+<span class="i3"><cite>Le Vagabond.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,</p>
+<p>Souvent un feu follet sort du marais impur;</p>
+<p>Le passant qui le voit le prend pour la lumière</p>
+<p>Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;</p>
+<p>Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,</p>
+<p>Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas</p>
+<p>Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,</p>
+<p>Et son corps reste là sans prière et sans tombe.</p>
+<p>Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu</p>
+<p>En courroux inonda d'un déluge de feu,</p>
+<p>Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,</p>
+<p>Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,</p>
+<p>Chargés de fruits riants dont la tunique d'or</p>
+<p>Ne livre que poussière à la dent qui les mord:</p>
+<p>Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme</p>
+<p>Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,</p>
+<p>Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,</p>
+<p>Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ÉLÉGIE II</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ingrate... pour t'avoir bien servie<br />
+<span class="i4"> Adorant ta beauté,</span><br />
+Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie<br />
+<span class="i4"> Après la liberté.</span><br />
+<span class="i3 smcap">De Lingendes.</span></p>
+
+<p>... je l'adore et meurs de trop aimer.<br />
+<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...</p>
+<p>Oh, si j'avais pensé que dans mon c&oelig;ur dût naître</p>
+<p>Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,</p>
+<p>Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...</p>
+<p>Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!</p>
+<p>Contre elle vainement, dans mon âme indignée</p>
+<p>Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,</p>
+<p>A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,</p>
+<p>Je la voyais. Son front candide où ses pensées</p>
+<p>D'une rougeur pudique arrivent nuancées,</p>
+<p>Sous l'arc d'un sourcil brun son &oelig;il étincelant,</p>
+<p>Par un éclair rapide en silence parlant,</p>
+<p>Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,</p>
+<p>Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,</p>
+<p>Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.</p>
+<p>A des songes dorés mon âme se livrait,</p>
+<p>Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!</p>
+<p>De ses affections ombre et miroir fidèle,</p>
+<p>Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,</p>
+<p>Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></div>
+<p>Sa vie était la mienne; une espérance folle</p>
+<p>Me flattait de toucher un jour ce c&oelig;ur frivole;</p>
+<p>Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,</p>
+<p>N'a jamais répondu que par le froid mépris,</p>
+<p>La vague indifférence, et la haine peut-être!...</p>
+<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VEILLÉE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,<br />
+Je sais presque par c&oelig;ur l'histoire véritable<br />
+Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.<br />
+<span class="i3 smcap">Grandval</span>, <cite>le Vice puni</cite>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,</p>
+<p>Que de la cheminée il jaillit par moment</p>
+<p>Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange</p>
+<p>Petillent les tisons, entourés d'une frange</p>
+<p>D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits</p>
+<p>De bizarres lueurs font grimacer les traits;</p>
+<p>Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles</p>
+<p>D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?</p>
+<p>C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,</p>
+<p>J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,</p>
+<p>Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique</p>
+<p>Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,</p>
+<p>Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,</p>
+<p>Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,</p>
+<p>Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,</p>
+<p>Légendes de béats guérissant les malades,</p>
+<p>Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,</p>
+<p>Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,</p>
+<p>Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge</p>
+<p>Tinte par douze fois, que le hibou déloge</p>
+<p>En glapissant, blessé des rayons du flambeau</p>
+<p>Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></div>
+<p>Le long du chandelier, cependant la bougie</p>
+<p>En larges nappes coule, et la vitre rougie</p>
+<p>Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,</p>
+<p>Le soleil qui se lève avec un front riant.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ÉLÉGIE III</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Soccoreys ojos con aqua que el coraçon<br />
+<span class="i4"> La demanda.</span><br />
+<span class="i2"><em>Chanson espagnole.</em></span></p>
+
+<p>Fare thee well.<br />
+<span class="i1 smcap">Lord Byron.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée</p>
+<p>Comme si le trépas l'avait déjà placée;</p>
+<p>Elle vit cependant, ange exilé des cieux,</p>
+<p>Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;</p>
+<p>C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue</p>
+<p>Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,</p>
+<p>Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,</p>
+<p>S'ignorant elle-même, et jetant de côté,</p>
+<p>De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,</p>
+<p>Souci du lendemain, souvenir de la veille.</p>
+<p>Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs</p>
+<p>Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...</p>
+<p>Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre</p>
+<p>De sa voix douce au c&oelig;ur le son léger et tendre</p>
+<p>S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin</p>
+<p>D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain</p>
+<p>Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,</p>
+<p>J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CLÉMENCE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>O peu durables fleurs de la beauté mortelle!<br />
+<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p>
+
+<p>D'Isabelle l'ame ait paradis.<br />
+<span class="i3"><cite>Épitaphe gothique.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un monument sur ta cendre chérie</p>
+<p class="i3"> Ne pèse pas,</p>
+<p>Pauvre Clémence, à ton matin flétrie</p>
+<p class="i3"> Par le trépas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu dors sans faste, au pied de la colline,</p>
+<p class="i3"> Au dernier rang,</p>
+<p>Et sur ta fosse un saule pâle incline</p>
+<p class="i3"> Son front pleurant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ton nom déjà par la nuit et la neige</p>
+<p class="i3"> Est effacé</p>
+<p>Sur le bois noir de la croix qui protége</p>
+<p class="i3"> Ton lit glacé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,</p>
+<p class="i3"> Avec des fleurs,</p>
+<p>Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,</p>
+<p class="i3"> Verser des pleurs.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VOYAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.<br />
+<span class="i3 smcap">Jean de La Fontaine.</span></p>
+
+<p>Jam mens prætrepidans avet vagari,<br />
+Jam læti studio pedes vigescunt.<br />
+<span class="i2 smcap">Catulle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au travers de la vitre blanche</p>
+<p>Le soleil rit, et sur les murs</p>
+<p>Traçant de grands angles, épanche</p>
+<p>Ses rayons splendides et purs:</p>
+<p>Par un si beau temps, à la ville</p>
+<p>Rester parmi la foule vile!</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, sellez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au sein d'un nuage de poudre,</p>
+<p>Par un galop précipité,</p>
+<p>Aussi promptement que la foudre</p>
+<p>Comme il est doux d'être emporté!</p>
+<p>Le sable bruit sous la roue,</p>
+<p>Le vent autour de vous se joue;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les arbres qui bordent la route</p>
+<p>Paraissent fuir rapidement,</p>
+<p>Leur forme obscure dont l'&oelig;il doute</p>
+<p>Ne se dessine qu'un moment;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></div>
+<p>Le ciel, tel qu'une banderole,</p>
+<p>Par-dessus les bois roule et vole;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chaumières, fermes isolées,</p>
+<p>Vieux châteaux que flanque une tour,</p>
+<p>Monts arides, fraîches vallées,</p>
+<p>Forêts se suivent tour à tour;</p>
+<p>Parfois au milieu d'une brume,</p>
+<p>Un ruisseau dont la chute écume;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis, une hirondelle qui passe,</p>
+<p>Rasant la grève au sable d'or,</p>
+<p>Puis, semés dans un large espace,</p>
+<p>Les moutons d'un berger qui dort;</p>
+<p>De grandes perspectives bleues,</p>
+<p>Larges et longues de vingt lieues;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une montagne: l'on enraye,</p>
+<p>Au bord du rapide penchant</p>
+<p>D'un mont dont la hauteur effraye:</p>
+<p>Les chevaux glissent en marchant,</p>
+<p>L'essieu grince, le pavé fume,</p>
+<p>Et la roue un instant s'allume;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La côte raide est descendue.</p>
+<p>Recouverte de sable fin,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span></div>
+<p>La route, à chaque instant perdue,</p>
+<p>S'étend comme un ruban sans fin.</p>
+<p>Que cette plaine est monotone!</p>
+<p>On dirait un matin d'automne,</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une ville d'un aspect sombre,</p>
+<p>Avec ses tours et ses clochers</p>
+<p>Qui montent dans les airs, sans nombre,</p>
+<p>Comme des mâts ou des rochers,</p>
+<p>Où mille lumières flamboient</p>
+<p>Au sein des ombres qui la noient;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais ils sont las, et leurs narines,</p>
+<p>Rouges de sang, soufflent du feu;</p>
+<p>L'écume inonde leurs poitrines</p>
+<p>Il faut nous arrêter un peu.</p>
+<p>Halte! demain, plus vite encore,</p>
+<p>Aussitôt que poindra l'aurore,</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux,</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE COIN DU FEU</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Blow, blow, winter's wind.<br />
+<span class="i3 smcap">Shakspeare.</span></p>
+
+<p>Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.<br />
+<span class="i3 smcap">Villon.</span></p>
+
+<p>Around in sympathetic mirth,<br />
+<span class="i2"> Its tricks the kitten tries;</span><br />
+The cricket chirrups in the hearth,<br />
+<span class="i2"> The crackling faggot flies.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p>
+
+<p>Quam juvat immites ventos audire cubantem.<br />
+<span class="i3 smcap">Tibulle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!</p>
+<p>Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle</p>
+<p>Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!</p>
+<p>Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!</p>
+<p>Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule</p>
+<p>Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle</p>
+<p>De grains rebondissants fouette la vitre frêle!</p>
+<p>Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!</p>
+<p>Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,</p>
+<p>Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,</p>
+<p>Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA TÊTE DE MORT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ton test n'aura plus de peau,<br />
+Et ton visage si beau<br />
+N'aura veines ni artères,<br />
+Tu n'auras plus que des dents<br />
+Telles qu'on les voit dedans<br />
+Les têtes des cimetières.<br />
+<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard.</span></p>
+
+<p>La mort nous fait dormir une éternelle nuit.<br />
+<span class="i3 smcap">Joachim du Bellay.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Personne ne voulait aller dans cette chambre,</p>
+<p>Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,</p>
+<p>Quand la bise gémit et pousse des sanglots,</p>
+<p>Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.</p>
+<p>Car c'était une chambre antique, inhabitée,</p>
+<p>A minuit, disait-on, de revenants hantée,</p>
+<p>Une chambre où les ais du parquet désuni</p>
+<p>S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni</p>
+<p>Se partage et s'écroule, où la tapisserie</p>
+<p>A personnages tremble, et sur la boiserie</p>
+<p>Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.</p>
+<p>On en avait ôté les meubles; seulement,</p>
+<p>Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,</p>
+<p>Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,</p>
+<p>Pendait du mur: au bas, en guise de support,</p>
+<p>On avait mis jadis une tête de mort;</p>
+<p>Et me ressouvenant des fables qu'on débite,</p>
+<p>Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite</p>
+<p>Que l'&oelig;il n'anime plus, de blafardes lueurs;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></div>
+<p>Et, quand il me fallait passer là, des sueurs</p>
+<p>M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:</p>
+<p>J'aurais fait le serment que les dents déchaussées</p>
+<p>De cet épouvantail en ricanant grinçaient,</p>
+<p>Et que confusément des mots s'en élançaient.</p>
+<p>A présent jeune encor, mais certain que notre âme,</p>
+<p>Inexplicable essence, insaisissable flamme,</p>
+<p>Une fois exhalée, en nous tout est néant,</p>
+<p>Et que rien ne ressort de l'abîme béant</p>
+<p>Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,</p>
+<p>Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,</p>
+<p>Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,</p>
+<p>Que sais-je! quelques mois, un espace de temps</p>
+<p>Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,</p>
+<p>Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,</p>
+<p>Tête de mort livide à mon tour.&mdash;Celle-ci</p>
+<p>Est celle d'une femme autrefois morte ici,</p>
+<p>Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble</p>
+<p>Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble</p>
+<p>De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,</p>
+<p>Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.</p>
+<p>Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent</p>
+<p>Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent</p>
+<p>Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs</p>
+<p>Sans doute.&mdash;Mais le temps sait arrêter les pleurs,</p>
+<p>Et, des premiers chagrins l'amertume passée,</p>
+<p>Bientôt l'on oublia la belle trépassée.</p>
+<p>&mdash;Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,</p>
+<p>Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;</p>
+<p>Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche</p>
+<p>Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,</p>
+<p>Ces lèvres de corail au sourire enfantin,</p>
+<p>Ce front charmant à voir, cette peau de satin,</p>
+<p>Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div>
+<p>Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,</p>
+<p>N'a jamais fait pleurer?&mdash;Un crâne blanc et nu,</p>
+<p>Deux trous noirs et profonds où l'&oelig;il fut contenu,</p>
+<p>Une face sans nez, informe et grimaçante,</p>
+<p>Du sort qui nous attend image menaçante;</p>
+<p>Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir</p>
+<p>Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BALLADE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Regarder les ondes de l'air<br />
+<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br />
+Puis admirant sur les sillons<br />
+Les ailes des gais papillons<br />
+De mille couleurs parsemées,<br />
+Les croire des fleurs animées.<br />
+<span class="i3 smcap">Saint-Amand.</span></p>
+
+<p>See! moats and bridges walls and castles rid.<br />
+<span class="i3 smcap">Crabbe.</span></p>
+
+<p>Sonne, sonne, ami Dampierre.<br />
+<span class="i2"><cite>Ballade des chasseurs.</cite></span></p>
+
+<p>Un peu plus loin considérez cette alouette qui
+s'élève peu à peu du milieu des blés, en voltigeant
+en haut, elle chante si mélodieusement qu'il ne
+se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant
+boire dans les nuées.<br />
+<span class="i2"><cite>Le Confiteor de l'infidèle éprouvé.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand à peine un nuage,</p>
+<p>Flocon de laine, nage</p>
+<p>Dans les champs du ciel bleu,</p>
+<p>Et que la moisson mûre,</p>
+<p>Sans vagues ni murmure,</p>
+<p>Dort sous le ciel en feu;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand les couleuvres souples</p>
+<p>Se promènent par couples</p>
+<p>Dans les fossés taris;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></div>
+<p>Quand les grenouilles vertes,</p>
+<p>Par les roseaux couvertes,</p>
+<p>Troublent l'air de leurs cris;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux fentes des murailles</p>
+<p>Quand luisent les écailles</p>
+<p>Et les yeux du lézard,</p>
+<p>Et que les taupes fouillent</p>
+<p>Les prés, où s'agenouillent</p>
+<p>Les grands b&oelig;ufs à l'écart;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il fait bon ne rien faire,</p>
+<p>Libre de toute affaire,</p>
+<p>Libre de tous soucis,</p>
+<p>Et sur la mousse tendre</p>
+<p>Nonchalamment s'étendre,</p>
+<p>Ou demeurer assis;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et suivre l'araignée,</p>
+<p>De lumière baignée,</p>
+<p>Allant au bout d'un fil</p>
+<p>A la branche d'un chêne</p>
+<p>Nouer la double chaîne</p>
+<p>De son réseau subtil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou le duvet qui flotte,</p>
+<p>Et qu'un souffle ballotte</p>
+<p>Comme un grand ouragan;</p>
+<p>Et la fourmi qui passe</p>
+<p>Dans l'herbe, et se ramasse</p>
+<p>Des vivres pour un an;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le papillon frivole,</p>
+<p>Qui de fleurs en fleurs vole,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></div>
+<p>Tel qu'un page galant;</p>
+<p>Le puceron qui grimpe</p>
+<p>A l'odorant olympe</p>
+<p>D'un brin d'herbe tremblant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis s'écouter vivre,</p>
+<p>Et feuilleter un livre,</p>
+<p>Et rêver au passé,</p>
+<p>En évoquant les ombres</p>
+<p>Ou riantes ou sombres</p>
+<p>D'un long rêve effacé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et battre la campagne,</p>
+<p>Et bâtir en Espagne</p>
+<p>De magiques châteaux,</p>
+<p>Créer un nouveau monde</p>
+<p>Et jeter à la ronde</p>
+<p>Pittoresques coteaux,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vastes amphithéâtres</p>
+<p>De montagnes bleuâtres,</p>
+<p>Mers aux lames d'azur,</p>
+<p>Villes monumentales,</p>
+<p>Splendeurs orientales,</p>
+<p>Ciel éclatant et pur,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jaillissantes cascades,</p>
+<p>Lumineuses arcades,</p>
+<p>Du palais d'Obéron,</p>
+<p>Gigantesques portiques,</p>
+<p>Colonnades antiques,</p>
+<p>Manoir de vieux baron</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Avec sa châtelaine,</p>
+<p>Qui regarde la plaine</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></div>
+<p>Du sommet des donjons,</p>
+<p>Avec son nain difforme,</p>
+<p>Son pont-levis énorme,</p>
+<p>Ses fossés pleins de joncs,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sa chapelle grise,</p>
+<p>Dont l'hirondelle frise</p>
+<p>Au printemps les vitraux,</p>
+<p>Ses mille cheminées</p>
+<p>De corbeaux couronnées,</p>
+<p>Et ses larges créneaux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sur les hallebardes</p>
+<p>Et les dagues des gardes</p>
+<p>Un éclair de soleil,</p>
+<p>Et dans la forêt sombre</p>
+<p>Lévriers en grand nombre,</p>
+<p>Et joyeux appareil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chevaliers, damoiselles,</p>
+<p>Beaux habits, riches selles</p>
+<p>Et fringants palefrois;</p>
+<p>Varlets qui sur la hanche</p>
+<p>Ont un poignard au manche</p>
+<p>Taillé comme une croix!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le cerf rapide,</p>
+<p>Et la meute intrépide!</p>
+<p>Hallali, hallali!</p>
+<p>Les cors bruyants résonnent,</p>
+<p>Les pieds des chevaux tonnent,</p>
+<p>Et le cerf affaibli</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sort de l'étang qu'il trouble;</p>
+<p>L'ardeur des chiens redouble,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span></div>
+<p>Il chancelle, il s'abat.</p>
+<p>Pauvre cerf, son corps saigne,</p>
+<p>La sueur à flots baigne</p>
+<p>Son flanc meurtri qui bat:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Son &oelig;il plein de sang roule</p>
+<p>Une larme, qui coule</p>
+<p>Sans toucher ses vainqueurs;</p>
+<p>Ses membres froids s'allongent,</p>
+<p>Et dans son col se plongent</p>
+<p>Les couteaux des piqueurs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et lorsque de ce rêve</p>
+<p>Qui jamais ne s'achève</p>
+<p>Mon esprit est lassé,</p>
+<p>J'écoute de la source</p>
+<p>Arrêtée en sa course</p>
+<p>Gémir le flot glacé,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Gazouiller la fauvette</p>
+<p>Et chanter l'alouette</p>
+<p>Au milieu d'un ciel pur;</p>
+<p>Puis je m'endors tranquille</p>
+<p>Sous l'ondoyant asile</p>
+<p>De quelque ombrage obscur.</p>
+</div></div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce intitulée:
+<i lang="it" xml:lang="it">Far-niente</i>; mais le rhythme en est si dissemblable, que
+j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.</p>
+
+<p class="signature">(<em>Note de l'auteur</em>, 1830).</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">UNE AME</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Son ame avait brisé son corps.<br />
+<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+
+<p>Diex por amer l'avoit faicte.<br />
+<span class="i3 smcap">Le chastelain de Coucy.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'était une âme neuve, une âme de créole,</p>
+<p>Toute de feu, cachant à ce monde frivole</p>
+<p>Ce qui fait le poëte, un inquiet désir</p>
+<p>De gloire aventureuse et de profond loisir,</p>
+<p>Et capable d'aimer comme aimerait un ange,</p>
+<p>Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;</p>
+<p>Peu comprise, blessée au vif à tout moment,</p>
+<p>Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,</p>
+<p>Sans consolation, traversant cette vie;</p>
+<p>Aux entraves du corps à regret asservie,</p>
+<p>Esquif infortuné que d'un baiser vermeil</p>
+<p>Dans sa course jamais n'a doré le soleil,</p>
+<p>Triste jouet du vent et des ondes; au reste,</p>
+<p>Résignée à l'oubli, nécessité funeste</p>
+<p>D'une existence vague et manquée; ici-bas</p>
+<p>Ne connaissant qu'amers et douloureux combats</p>
+<p>Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle</p>
+<p>Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;</p>
+<p>Encore si la foi... l'espérance... mais non,</p>
+<p>Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom</p>
+<p>Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,</p>
+<p>Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière</p>
+<p>Fut apportée: un être à la terre manqua;</p>
+<p>Et cette absence, à peine un c&oelig;ur la remarqua.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SOUVENIR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Deux estions et n'avions qu'ung c&oelig;ur.<br />
+<span class="i2"><cite>Le lay de maistre Ytier Marchant.</cite></span></p>
+
+<p>Hélas! il n'étoit pas saison<br />
+Sitôt de son département.<br />
+<span class="i2"><cite>La complainte de Valentin Granson.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,</p>
+<p>Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;</p>
+<p>Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,</p>
+<p>De l'émail velouté du gazon; au beau temps,</p>
+<p>Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;</p>
+<p>Ce qui reste le soir des larmes répandues</p>
+<p>Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,</p>
+<p>Du murmure léger des ondes du ruisseau,</p>
+<p>Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres</p>
+<p>Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET III</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.<br />
+<span class="i2 smcap">Du May.</span><br />
+<span class="i2">Fronti nulla fides.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,</p>
+<p>Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté</p>
+<p>Endort son désespoir amer par la magie</p>
+<p>D'un regard enchanteur où luit la volupté,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'âme du malheureux sort de sa léthargie;</p>
+<p>Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,</p>
+<p>Sa prunelle mourante un reste d'énergie;</p>
+<p>Il sourit oublieux de la réalité.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais toute cette joie est comme le lierre</p>
+<p>Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,</p>
+<p>Embrasse en les cachant les pans démantelés,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au dehors on ne voit que riante verdure,</p>
+<p>Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,</p>
+<p>Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MARIA</h3>
+
+<div class="quote">
+<p><span class="i5"> ... meæ puellæ</span><br />
+Flendo turgiduli rubent ocelli.<br />
+<span class="i2 smcap">V. Catullus.</span></p>
+
+<p>Ne pleure pas...<br />
+<span class="i2 smcap">Dovalle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,</p>
+<p>Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,</p>
+<p>Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs</p>
+<p>Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs</p>
+<p>Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:</p>
+<p>En vain de la gaîté l'éclair à présent joue</p>
+<p>Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;</p>
+<p>D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.</p>
+<p>Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,</p>
+<p>Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,</p>
+<p>Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,</p>
+<p>La première à fouler l'émail vert du gazon,</p>
+<p>La première à poursuivre en sa rapide course</p>
+<p>La demoiselle bleue aux bords frais de la source,</p>
+<p>A chanter des chansons, à reprendre un refrain?</p>
+<p>Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,</p>
+<p>A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage</p>
+<p>Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?</p>
+<p>Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,</p>
+<p>Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux</p>
+<p>Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses</p>
+<p>Répandent leurs parfums, heureusement écloses.</p>
+<p>Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu</p>
+<p>Te faisait triste?&mdash;Hier je ne t'avais pas vu.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A MON AMI EUGÈNE DE N***</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs<br />
+Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;<br />
+Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table<br />
+Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,<br />
+Oublié le jour même et suivi de regrets.<br />
+Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles<br />
+Où de savans discours ont charmé mes oreilles<br />
+Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.<br />
+<span class="i2"><em>Callimaque, traduction de La Porte Duteil.</em></span></p>
+
+<p>Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.<br />
+<span class="i2"><cite>Hernani.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune</p>
+<p>A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune</p>
+<p>N'a pas encor paru: nous causerons un peu,</p>
+<p>Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,</p>
+<p>Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine</p>
+<p>Entre les arbres nus glisser la froide haleine</p>
+<p>De la brise nocturne, et la chauve-souris</p>
+<p>En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.</p>
+<p>Reste; nous causerons de quelque jeune fille,</p>
+<p>Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,</p>
+<p>Et que nous avons vue, en promenant un jour,</p>
+<p>Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;</p>
+<p>De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,</p>
+<p>Aigles audacieux, qui d'une route neuve</p>
+<p>Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,</p>
+<p>Malgré les coups de bec de mille geais criards;</p>
+<p>Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante</p>
+<p>Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span></div>
+<p>Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,</p>
+<p>Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;</p>
+<p>Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,</p>
+<p>Guillaume de Lorris, dont l'&oelig;uvre inaccomplie,</p>
+<p>Poétique héritage, aux mains de Clopinel</p>
+<p>Après sa mort passa, monument éternel</p>
+<p>De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère</p>
+<p>Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,</p>
+<p>Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,</p>
+<p>Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;</p>
+<p>Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine</p>
+<p>Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,</p>
+<p>Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,</p>
+<p>Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,</p>
+<p>Maître Clément Marot, madame Marguerite,</p>
+<p>De ses jolis dizains la muse favorite;</p>
+<p>Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,</p>
+<p>Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au c&oelig;ur</p>
+<p>De chaque vice plonge, et des foudres du pape</p>
+<p>N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:</p>
+<p>Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,</p>
+<p>Mais naïfs cependant et placés sans efforts,</p>
+<p>L'originalité, la puissance comique</p>
+<p>Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,</p>
+<p>Dont la marge a jauni sous les doigts studieux</p>
+<p>De vingt commentateurs, nos patients aïeux.</p>
+<p>Quand nous aurons assez causé littérature,</p>
+<p>Nous changerons de texte et parlerons peinture;</p>
+<p>Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait</p>
+<p>Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:</p>
+<p>C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes</p>
+<p>A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;</p>
+<p>Renaud de Montauban, illustre paladin,</p>
+<p>Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></div>
+<p>Le regarde d'en haut; son &oelig;il sanglant et louche,</p>
+<p>Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche</p>
+<p>Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,</p>
+<p>Le rendent de tout point très-singulier à voir.</p>
+<p>Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,</p>
+<p>Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues</p>
+<p>Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,</p>
+<p>Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,</p>
+<p>La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,</p>
+<p>Me paraissent vraiment admirables; les armes</p>
+<p>Du paladin Renaud, faites d'acier bruni</p>
+<p>Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:</p>
+<p>Un panache s'agite au cimier de son casque,</p>
+<p>D'un dessin à la fois élégant et fantasque;</p>
+<p>Sa visière est levée, et sur son corselet</p>
+<p>Un rayon de soleil jette un brillant reflet.</p>
+<p>Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses</p>
+<p>Je préfère pourtant ses petites baigneuses,</p>
+<p>Vrai chef-d'&oelig;uvre de grâce et de naïveté,</p>
+<p>Où la jeunesse brille avec son velouté.</p>
+<p>Après viendront en foule anciens peintres de Rome:</p>
+<p>Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;</p>
+<p>De Florence, de Parme et de Venise aussi,</p>
+<p>Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,</p>
+<p>Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége</p>
+<p>Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige</p>
+<p>Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;</p>
+<p>D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains</p>
+<p>Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,</p>
+<p>Fait tomber les crayons de notre main troublée.</p>
+<p>Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt</p>
+<p>Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand</p>
+<p>Sur mes genoux posé selon son habitude,</p>
+<p>Levant vers moi la tête avec inquiétude,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></div>
+<p>Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air</p>
+<p>Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;</p>
+<p>Et nous aurons encor mille choses à dire</p>
+<p>Lorsque tout sera dit: projets riants, délire</p>
+<p>De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,</p>
+<p>Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier</p>
+<p>Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches</p>
+<p>De poëmes à faire, incomplètes et gauches,</p>
+<p>Où les regards amis un instant arrêtés</p>
+<p>Cherchent à pressentir de futures beautés,</p>
+<p>Et ces légers dessins où je tâche de rendre</p>
+<p>Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre</p>
+<p>Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,</p>
+<p>Et je ne pourrai plus reculer ton départ.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE JARDIN DES PLANTES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'homme propose et Dieu dispose.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair</p>
+<p>Et les chemins séchés, afin de prendre l'air,</p>
+<p>D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze,</p>
+<p>Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise</p>
+<p>Pour méditer le plan d'un drame projeté,</p>
+<p>Refondre un vers pesant et sans grâce jeté,</p>
+<p>Ou d'une rime faible à sa s&oelig;ur mal unie</p>
+<p>Par un son plus exact réparer l'harmonie,</p>
+<p>Sous les arbres touffus inclinés en arceaux</p>
+<p>Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux</p>
+<p>Chantent auprès de vous, et que la brise joue</p>
+<p>Dans vos cheveux épars et baise votre joue,</p>
+<p>Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,</p>
+<p>S'étant fait d'y rester une pénible loi,</p>
+<p>Et, comme un ouvrier que son devoir attache,</p>
+<p>De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,</p>
+<p>Remis le tout au net, et bien dûment serré</p>
+<p>L'&oelig;uvre dans un tiroir aux profanes sacré,</p>
+<p>Et je m'étais promis de rapporter la feuille</p>
+<p>Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille</p>
+<p>Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords</p>
+<p>De vers harmonieux, poétiques trésors,</p>
+<p>Destinés à grossir un trop mince volume.</p>
+<p>Vains projets! notre esprit est pareil à la plume,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></div>
+<p>Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,</p>
+<p>Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.</p>
+<p>Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle</p>
+<p>Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,</p>
+<p>Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents</p>
+<p>Oubliant prose et vers, de mes regards ardents</p>
+<p>Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide,</p>
+<p>J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,</p>
+<p>Je risque quelques mots et place sous mon bras,</p>
+<p>Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas,</p>
+<p>Une main potelée; et nous allons à l'ombre,</p>
+<p>Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,</p>
+<p>Faire mieux connaissance, et jouer et causer</p>
+<p>Et sur le banc de pierre après nous reposer,</p>
+<p>Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,</p>
+<p>Et je reviens avec ma feuille toute blanche.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE CHAMP DE BATAILLE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>En icelle valée oyait on grans sons de tabours
+trompes et naquerres.<br />
+<span class="i2 smcap">Mandeville.</span></p>
+
+<p>Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames<br />
+Quant est des cors, ils sont pourryz.<br />
+<span class="i2"><cite>Le grand Testament de Villon.</cite></span></p>
+
+<p>De dars i ot grant lanceis<br />
+Et de pierres grant jeteis<br />
+Et de lances grand bouteis<br />
+Et d'espées grant capleis.<br />
+<span class="i2"><cite>Li romans du Brut.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,</p>
+<p>Le rappel des tambours, le sifflement des balles,</p>
+<p>Le son aigu du fifre et des rauques cymbales</p>
+<p>Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;</p>
+<p>La brise secouant son aile parfumée</p>
+<p>A dissipé les flots de l'épaisse fumée,</p>
+<p>Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;</p>
+<p>Comme aux jours de la paix tout est silencieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La lourde artillerie et les fourgons pesants</p>
+<p>Ne creusent plus la route en profondes ornières;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></div>
+<p>On ne voit plus flotter les poudreuses bannières</p>
+<p>Par-dessus les fusils au soleil reluisants;</p>
+<p>Sous les pieds des soldats courant à la maraude,</p>
+<p>Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,</p>
+<p>Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,</p>
+<p>Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,</p>
+<p>De leurs membres pétris dans le sang et la boue</p>
+<p>Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,</p>
+<p>Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,</p>
+<p>Et vers le champ de mort en immenses volées</p>
+<p>Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,</p>
+<p>De l'est et de l'ouest, du nord et du midi</p>
+<p>L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,</p>
+<p>Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.</p>
+<p>L'&oelig;il fauve des vautours a flamboyé de joie</p>
+<p>A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,</p>
+<p>Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,</p>
+<p>A leurs petits béants sur le bord de leurs aires</p>
+<p>Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau</p>
+<p>De ces corps lacérés et restés sans tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span></div>
+<p>Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,</p>
+<p>Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette</p>
+<p>S'égrène le muguet, fleurit la violette,</p>
+<p>La mousse parasite entoure un crâne ouvert.</p>
+<p>Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive</p>
+<p>Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,</p>
+<p>Si d'horreur et d'effroi tout son c&oelig;ur ne bondit,</p>
+<p>Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">IMITATION DE BYRON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est doux de raser en gondole la vague</p>
+<p>Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,</p>
+<p>Quand la lune élargit son disque pâle et vague,</p>
+<p>Et que du marinier l'écho dit la chanson,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne</p>
+<p>Paillette d'or cousue au dais du firmament,</p>
+<p>L'étoile qu'une blanche auréole environne,</p>
+<p>Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux sur la brume un instant colorée</p>
+<p>De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,</p>
+<p>L'iris arrondissant son arche diaprée,</p>
+<p>Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux, par les prés où l'abeille butine,</p>
+<p>D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts</p>
+<p>Nonchalamment couché près d'une onde argentine,</p>
+<p>De lire tour à tour des romans et des vers;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux, quand on suit une route inégale</p>
+<p>Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau,</p>
+<p>Et qu'on entend chanter près de soi la cigale,</p>
+<p>De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span></div>
+<p>Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie</p>
+<p>Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant,</p>
+<p>Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie</p>
+<p>Sa tête paresseuse en arrière tombant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux de revoir avec ses tours minées</p>
+<p>Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,</p>
+<p>Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées,</p>
+<p>La ville où l'on passa ses premières saisons;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux pour le c&oelig;ur de l'exilé malade,</p>
+<p>Par le regret cuisant et la douleur usé,</p>
+<p>D'entendre le refrain de la vieille ballade</p>
+<p>Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse,</p>
+<p>Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras</p>
+<p>Pour la première fois sa première maîtresse,</p>
+<p>Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BALLADE</h3>
+
+<div class="quote"><br />
+Femme souvent varie;<br />
+Est bien fol qui s'y fie.<br />
+<span class="i3 smcap">François I<sup>er</sup>.</span>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cher ange, vous êtes belle</p>
+<p>A faire rêver d'amour,</p>
+<p>Pour une seule étincelle</p>
+<p>De votre vive prunelle,</p>
+<p>Le poëte tout un jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Air naïf de jeune fille,</p>
+<p>Front uni, veines d'azur,</p>
+<p>Douce haleine de vanille,</p>
+<p>Bouche rosée où scintille</p>
+<p>Sur l'ivoire un rire pur,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pied svelte et cambré, main blanche,</p>
+<p>Soyeuses boucles de jais,</p>
+<p>Col de cygne qui se penche,</p>
+<p>Flexible comme la branche</p>
+<p>Qu'au soir caresse un vent frais,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous avez, sur ma parole,</p>
+<p>Tout ce qu'il faut pour charmer;</p>
+<p>Mais votre âme est si frivole,</p>
+<p>Mais votre tête est si folle,</p>
+<p>Que l'on n'ose vous aimer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SOLEIL COUCHANT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Notre-Dame,<br />
+Que c'est beau!<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,</p>
+<p>Je me suis arrêté quelques instants pour voir</p>
+<p>Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.</p>
+<p>Un nuage splendide à l'horizon de flamme,</p>
+<p>Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,</p>
+<p>D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,</p>
+<p>&mdash;Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.</p>
+<p>Les tours au front orné de dentelles de pierre,</p>
+<p>Le drapeau que le vent fouette, les minarets</p>
+<p>Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,</p>
+<p>Les pignons tailladés que surmontent des anges</p>
+<p>Aux corps roides et longs, aux figures étranges,</p>
+<p>D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché,</p>
+<p>Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,</p>
+<p>Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre</p>
+<p>S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.</p>
+<p>&mdash;Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux</p>
+<p>D'une maison du quai;&mdash;l'air était doux; les eaux</p>
+<p>Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague</p>
+<p>De la vieille cité berçait l'image vague;</p>
+<p>Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas</p>
+<p>Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET IV</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Oh! la paresseuse fille!<br />
+<span class="i2"><cite>Sara la Baigneuse.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,</p>
+<p>Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,</p>
+<p>Que maintenant je porte au fond du c&oelig;ur pour vous,</p>
+<p>Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,</p>
+<p>Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux;</p>
+<p>Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,</p>
+<p>Votre pâleur nacrée en incarnat se change.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est vrai,&mdash;dans la mienne, en la forçant un peu,</p>
+<p>Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,</p>
+<p>Et baiser votre front si pur sous la dentelle:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais&mdash;ce n'est pas assez pour un amour de feu;</p>
+<p>Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,</p>
+<p>Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ENFANTILLAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Hanneton, vole, vole, vole.<br />
+<cite>Ballade des petites filles.</cite></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée,</p>
+<p>Et que le ciel gaîment rouvre son bel &oelig;il bleu,</p>
+<p>Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu,</p>
+<p>Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A Romainville,&mdash;ou bien dans les prés Saint-Gervais,</p>
+<p>Curieux de savoir si l'aubépine blanche</p>
+<p>A déjà fait neiger son givre sur la branche,</p>
+<p>Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Me faisant du bonheur avec la moindre chose:</p>
+<p>&mdash;D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur,</p>
+<p>Se baigne un scarabée au corselet d'azur;</p>
+<p>D'une abeille en maraude au c&oelig;ur d'une fleur rose,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.</p>
+<p>&mdash;Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,</p>
+<p>Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles</p>
+<p>Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NONCHALOIR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Il vaut mieux être assis que levé, il vaut<br />
+mieux être couché qu'assis.&mdash;Il vaut<br />
+mieux être mort que couché.<br />
+<span class="i3 smcap">Ferideddin Atar.</span></p>
+
+<p>J'aime sur les coussins la vie horizontale.<br />
+<span class="i3 smcap">Barthélemy.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même</p>
+<p>(Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime,</p>
+<p>Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,</p>
+<p>Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!</p>
+<p>&mdash;Cela me fait du bien et me repose l'âme.</p>
+<p>Quel plaisir!&mdash;Respirer cet arome de femme,</p>
+<p>Rester là sans penser et paresseusement</p>
+<p>Accepter comme il vient le bonheur du moment!</p>
+<p>&mdash;Laisser aller sa vie à la regarder vivre,</p>
+<p>Dans tous ses mouvements, l'&oelig;il demi-clos, la suivre,</p>
+<p>Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,</p>
+<p>Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,</p>
+<p>Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,</p>
+<p>Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne</p>
+<p>D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis</p>
+<p>Agacer en jouant ses petits pieds tapis</p>
+<p>A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée</p>
+<p>Deux passereaux mutins à la mine éveillée!</p>
+<p>Oh! je l'aime d'amour!&mdash;De blonds cheveux follets</p>
+<p>Se dorent sur son col de magiques reflets,</p>
+<p>A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,</p>
+<p>Dans la nacre, chatoie une moite étincelle,</p>
+<p>Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,</p>
+<p>S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DÉCLARATION</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Mais toujours fust mon opinion telle<br />
+Que toute amour doict estre mutuelle;<br />
+Qui son c&oelig;ur donne, il en merite.<br />
+<span class="i2"><em>Les loyalles et pudicques amours de Scalion</em></span><br />
+<span class="i2"><em>de Virbluneau, à madame de Boufflers.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je vous aime, ô jeune fille!</p>
+<p>Aussi lorsque je vous vois,</p>
+<p>Mon regard de bonheur brille,</p>
+<p>Aussi tout mon sang petille</p>
+<p>Lorsque j'entends votre voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Douce à mon amour timide,</p>
+<p>Vous en accueillez l'aveu,</p>
+<p>Mais sans qu'un rayon humide</p>
+<p>Argente votre &oelig;il limpide,</p>
+<p>Lac pur où dort le ciel bleu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi cette retenue?</p>
+<p>Entre nous rien de caché.</p>
+<p>&mdash;Enfant! votre âme ingénue</p>
+<p>Peut se montrer toute nue</p>
+<p>Comme Ève avant le péché.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est un amour sans mélange</p>
+<p>Que l'amour que j'ai pour vous,</p>
+<p>Frais comme au c&oelig;ur la louange,</p>
+<p>Ardent à toucher un ange,</p>
+<p>Pur à rendre Dieu jaloux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PLUIE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie,<br />
+<span class="i2">en anglais, <i lang="en" xml:lang="en">splash</i>.</span><br />
+<span class="i4"><cite>Dictionnaire arabe.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce nuage est bien noir:&mdash;sur le ciel il se roule,</p>
+<p>Comme sur les galets de la côte une houle.</p>
+<p>L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas.</p>
+<p>&mdash;A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?</p>
+<p>Un beau cheval arabe, à la crinière brune,</p>
+<p>Qui court et fait voler les sables de la dune.</p>
+<p>Je crois qu'il va pleuvoir:&mdash;la bise ouvre ses flancs,</p>
+<p>Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.</p>
+<p>Rentrons.&mdash;Au bord des toits la frêle girouette</p>
+<p>D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;</p>
+<p>Le martinet, sentant l'orage, près du sol</p>
+<p>Afin de l'éviter rabat son léger vol;</p>
+<p>&mdash;Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.</p>
+<p>La pluie!&mdash;Oh! voyez donc comme les larges gouttes</p>
+<p>Glissent de feuille en feuille et passent à travers</p>
+<p>La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!</p>
+<p>Des marches du perron en longues cascatelles,</p>
+<p>Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles</p>
+<p>Borde les frontons gris!&mdash;Dans les chemins sablés,</p>
+<p>Les ruisseaux en torrents subitement gonflés</p>
+<p>Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages</p>
+<p>Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages;</p>
+<p>Tout est perdu:&mdash;Jasmins aux pétales nacrés,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div>
+<p>Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,</p>
+<p>Volubilis chargés de cloches et de vrilles,</p>
+<p>Roses de tous pays et de toutes familles,</p>
+<p>Douces filles de Juin, frais et riant trésor!</p>
+<p>La mouche que l'orage arrête en son essor,</p>
+<p>Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient</p>
+<p>Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.</p>
+<p>&mdash;Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut</p>
+<p>Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut</p>
+<p>Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?</p>
+<p>Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure</p>
+<p>Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité</p>
+<p>Plonge sans peser trop sur leur oisiveté;</p>
+<p>Les autres gravement font de la politique,</p>
+<p>Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;</p>
+<p>Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,</p>
+<p>De femmes à la mode et d'opéras nouveaux;</p>
+<p>Ceux-là du coin de l'&oelig;il se mirent dans la glace,</p>
+<p>Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace,</p>
+<p>Ou, du binocle armés, regardent un tableau:</p>
+<p>&mdash;Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">POINT DE VUE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Des petits horizons...<br />
+<span class="i2 smcap">Sainte-Beuve.</span></p>
+
+<p>Voici que je vis.&mdash;<br />
+<span class="i2 smcap">Labrunie (G. de Nerval).</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au premier plan,&mdash;un orme au tronc couvert de mousse,</p>
+<p>Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse;</p>
+<p>&mdash;Une mare d'eau sale où plongent les canards,</p>
+<p>Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards;</p>
+<p>&mdash;Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres,</p>
+<p>Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;</p>
+<p>&mdash;Une vieille maison, dont les murs mal fardés</p>
+<p>Bâillent de toutes parts largement lézardés.</p>
+<p>Au second,&mdash;des moulins dressant leurs longues ailes,</p>
+<p>Et découpant en noir leurs linéaments frêles</p>
+<p>Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux,</p>
+<p>Puis,&mdash;tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,</p>
+<p>Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,</p>
+<p>Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;</p>
+<p>Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours</p>
+<p>Qui ressemblent de loin à des cous de vautours.</p>
+<p>Et ses clochers aigus à flèche dentelée,</p>
+<p>Comme un peigne mordant la nue échevelée.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE RETOUR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine,<br />
+Tantôt en un village et tantôt en un bois,<br />
+Et tantôt par les lieux solitaires et cois.<br />
+<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai quitté pour un an la campagne;&mdash;le chaume</p>
+<p>Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome</p>
+<p>Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,</p>
+<p>Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.</p>
+<p>&mdash;La campagne, c'est bon l'été.&mdash;L'on se promène,</p>
+<p>On marche à travers champs comme le pied vous mène,</p>
+<p>Se fiant au hasard des sentiers onduleux.</p>
+<p>A la terre le ciel fait des sourires bleus;</p>
+<p>La nature est en joie, et la fleur virginale</p>
+<p>Vous donne le bonjour de sa tête amicale;</p>
+<p>L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant.</p>
+<p>Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment,</p>
+<p>Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie</p>
+<p>Part un oiseau caché que votre pas effraie.</p>
+<p>Un papillon peureux, dans son fantasque vol,</p>
+<p>Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol.</p>
+<p>Une abeille surprise, humide de rosée,</p>
+<p>Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.</p>
+<p>&mdash;Plus loin, c'est une source entre les coudriers</p>
+<p>Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers</p>
+<p>Éparpille au hasard, comme une chevelure,</p>
+<p>Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+<p>Des joncs croissent auprès que plie un léger vent;</p>
+<p>Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant,</p>
+<p>Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille</p>
+<p>Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille,</p>
+<p>Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,</p>
+<p>De lumière inondée aux feux d'un soleil pur,</p>
+<p>Danse la demoiselle avec sa longue queue,</p>
+<p>De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.</p>
+<p>&mdash;A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi</p>
+<p>Que dans un mélodrame à grand spectacle:&mdash;ici,</p>
+<p>Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,</p>
+<p>Un château découpant son profil sur la nue;</p>
+<p>Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons,</p>
+<p>Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.</p>
+<p>&mdash;A gauche une colline à la robe zébrée,</p>
+<p>De tons riches et chauds par le couchant marbrée;</p>
+<p>A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,</p>
+<p>Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;</p>
+<p>Plus loin, transition de la terre au nuage,</p>
+<p>Un anneau de lapis fermant le paysage.</p>
+<p>&mdash;Un vrai panorama vivant et bigarré,</p>
+<p>Par un pinceau divin ardemment coloré,</p>
+<p>Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,</p>
+<p>Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,</p>
+<p>Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.</p>
+<p>&mdash;Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,</p>
+<p>On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,</p>
+<p>On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue</p>
+<p>Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour,</p>
+<p>Si longtemps caressés et perdus sans retour;</p>
+<p>On rebâtit sa vie au néant écroulée,</p>
+<p>On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée,</p>
+<p>On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs,</p>
+<p>Et souvent la balance est du côté des pleurs.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div>
+<p>&mdash;Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes,</p>
+<p>D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;</p>
+<p>Le roman de l'enfance à travers le présent</p>
+<p>Reparaît tout entier,&mdash;calme, pur, innocent,</p>
+<p>&mdash;Idylle de Gessner, conte de Berquin,&mdash;rose</p>
+<p>Et suave peinture où soi-même l'on pose:</p>
+<p>L'on compare son moi du jour au moi passé,</p>
+<p>Et pour quelques instants le monde est effacé.</p>
+<p>&mdash;Rien de mieux;&mdash;mais l'hiver, en janvier, quand la neige</p>
+<p>S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége</p>
+<p>Votre vitre qui tremble et qui frissonne,&mdash;à quoi,</p>
+<p>Mon Dieu, passer le temps?&mdash;Il faut se tenir coi,</p>
+<p>Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre,</p>
+<p>Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,</p>
+<p>Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,</p>
+<p>Lire un ancien Mercure, ou,&mdash;galant Sigisbé,</p>
+<p>Pour passer au salon prendre par sa main sèche</p>
+<p>Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche,</p>
+<p>Vrai portrait de famille à son cadre échappé,</p>
+<p>Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé;</p>
+<p>Courtiser à l'écart une petite niaise</p>
+<p>Sortant de pension,&mdash;toute rouge et tout aise,</p>
+<p>Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,</p>
+<p>Et s'imagine avoir trouvé son idéal;</p>
+<p>Écouter un dandy, Brummel de la province,</p>
+<p>Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,</p>
+<p>Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc,</p>
+<p>Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;</p>
+<p>Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,</p>
+<p>D'un air mystérieux colportant sa nouvelle.</p>
+<p>&mdash;Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu</p>
+<p>Que rester enfoui dans ce pays perdu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PAN DE MUR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,<br />
+Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,<br />
+Donne en lettre vivante une date à ses ans.<br />
+<span class="i2"><cite>Harmonies.</cite></span></p>
+
+<p>... Qu'il vienne à ma croisée.<br />
+<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De la maison momie enterrée au Marais</p>
+<p>Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,</p>
+<p>L'on a pour perspective une muraille sombre</p>
+<p>Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.</p>
+<p>&mdash;A ses flancs dégradés par la pluie et les ans,</p>
+<p>Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,</p>
+<p>Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre,</p>
+<p>La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.</p>
+<p>&mdash;Une treille stérile avec ses bras grimpants</p>
+<p>Jusqu'au premier étage en festonne les pans;</p>
+<p>Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,</p>
+<p>La capucine rouge épanouit sa cloche,</p>
+<p>Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,</p>
+<p>A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs:</p>
+<p>Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne</p>
+<p>De son regard unique ainsi que fait un borgne,</p>
+<p>Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,</p>
+<p>Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.</p>
+<p>&mdash;Une caisse d'&oelig;illets, un pot de giroflée</p>
+<p>Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div>
+<p>Et du soleil oblique implore le regard,</p>
+<p>Une cage d'osier où saute un geai criard,</p>
+<p>C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie;</p>
+<p>Mais il faut pour le rendre une touche hardie,</p>
+<p>Une palette riche où luise plus d'un ton,</p>
+<p>Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">COLÈRE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Amende-toi, vieille au regard hideux,<br />
+Ou pour ung mot villain en auras deux.<br />
+<span class="i2"><cite>Epistre à la première vieille.</cite></span></p>
+
+<p>A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,<br />
+Les yeux mangéz de corbeaux charongneux,<br />
+Les pieds tiréz de ces mastins hargneux<br />
+Qui vont grondant, hérissés de furie,<br />
+Quand on approche auprès de leur voirie.<br />
+<span class="i2 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hypocrisie et vice,&mdash;oui, c'est bien là le monde:</p>
+<p class="i2"> Belles maximes et grands airs</p>
+<p>Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde</p>
+<p class="i2"> D'un c&oelig;ur tout gangrené de vers.</p>
+<p>Oui,&mdash;la religion dont le péché se couvre</p>
+<p class="i2"> Pour japper après la vertu;</p>
+<p>Oui,&mdash;le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre,</p>
+<p class="i2"> Aux pieds du méchant abattu;</p>
+<p>La vierge pure en proie aux noires calomnies</p>
+<p class="i2"> De courtisanes de bas lieu</p>
+<p>Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies,</p>
+<p class="i2"> Osent mentir si près de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées,</p>
+<p class="i2"> Serpents armés d'un triple dard,</p>
+<p>Ulcères ambulants, viles prostituées,</p>
+<p class="i2"> Tombeaux badigeonnés de fard,</p>
+<p>Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,</p>
+<p class="i2"> Elles dont trente carrefours</p>
+<p>Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div>
+<p class="i2"> Ont vu les publiques amours;</p>
+<p>Elles dont la jeunesse en débauches passée</p>
+<p class="i2"> Couperose et jaspe le teint,</p>
+<p>Et qui sous une peau détendue et plissée</p>
+<p class="i2"> Couvent un brasier mal éteint,</p>
+<p>D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,</p>
+<p class="i2"> Leurs pouces sur un chapelet,</p>
+<p>Et prenant pour voiler leurs antiques scandales</p>
+<p class="i2"> La soutane d'un prestolet,</p>
+<p>De venir sans pudeur noircir une que j'aime</p>
+<p class="i2"> Comme l'on n'a jamais aimé,</p>
+<p>D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même</p>
+<p class="i2"> Certes ne peut être blâmé.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET V</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>C'est mon plaisir; chacun querre le sien.<br />
+<span class="i2 smcap">P. L. Jacob</span>, <em>bibliophile</em>.</p>
+
+<p>Heureusement que, pour nous consoler de tout<br />
+cela, il nous reste l'adultère, le tabac de Maryland,<br />
+et le papel español por cigaritos.<br />
+<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>, <cite>le lycanthrope</cite>.</p>
+
+<p>Où trouver le bonheur?<br />
+<span class="i2 smcap">Méry et Barthélemy</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?&mdash;L'avare</p>
+<p>Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,</p>
+<p>Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas</p>
+<p>Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne voit rien de plus.&mdash;Le far-niente, un cigare,</p>
+<p>Voilà pour l'indolent.&mdash;Le songeur ne fait cas</p>
+<p>Que d'un coin retiré du monde et du fracas,</p>
+<p>Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ambitieux le met dans un titre à la cour,</p>
+<p>Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,</p>
+<p>&mdash;Les uns à pérorer, les autres à se taire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal;</p>
+<p>Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,</p>
+<p>Qui sont:&mdash;Un beau soleil, une femme, un cheval!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">JUSTIFICATION</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose.<br />
+<span class="i2"><em>Marion Delorme.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Celui que chaque soir votre parole élève,</p>
+<p class="i2"> Qui pense avec vous de moitié;</p>
+<p>Celui dont vous savez le plus intime rêve</p>
+<p class="i2"> Et qui vit de votre amitié;</p>
+<p>Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,</p>
+<p class="i2"> Et s'approcher de votre c&oelig;ur,</p>
+<p>Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme</p>
+<p class="i2"> A mis d'amour et de bonheur,</p>
+<p>Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,</p>
+<p class="i2"> Las de traîner depuis vingt ans</p>
+<p>Son boulet de forçat au bagne de la vie,</p>
+<p class="i2"> Que de n'y pas finir son temps;</p>
+<p>&mdash;Celui-là ne sera jamais, il vous le jure</p>
+<p class="i2"> Sur ce c&oelig;ur que vous avez fait,</p>
+<p>Un de ces hommes vils, dont la pensée impure</p>
+<p class="i2"> Aux choses basses se complaît.&mdash;</p>
+<p>L'âme que vous avez mariée à la vôtre</p>
+<p class="i2"> Pourrait jusque-là s'oublier!...</p>
+<p>&mdash;Dans le cloaque infect où le canard se vautre</p>
+<p class="i2"> Voit-on s'abattre l'aigle altier?</p>
+<p>Non,&mdash;l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,</p>
+<p class="i2"> &mdash;Le tonnerre rugit en bas,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div>
+<p>L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme;</p>
+<p class="i2"> Le torrent hurle:&mdash;il n'entend pas;</p>
+<p>Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,</p>
+<p class="i2"> Quelque bras de pin foudroyé,</p>
+<p>Il attache au soleil son grand &oelig;il sans paupière,</p>
+<p class="i2"> D'ineffables lueurs noyé.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">FRISSON</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Chauffons-nous, chauffons-nous bien.<br />
+<span class="i2 smcap">Béranger.</span></p>
+
+<p>Je déteste le monde et je vis dans mon c&oelig;ur.<br />
+<span class="i2 smcap">Ulric Guttinguer.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un brouillard épais noie</p>
+<p>L'horizon où tournoie</p>
+<p>Un nuage blafard,</p>
+<p>Et le soleil s'efface,</p>
+<p>Pâle comme la face</p>
+<p>D'une vieille sans fard.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La haute cheminée,</p>
+<p>Sombre et chaperonnée</p>
+<p>D'un tourbillon fumeux,</p>
+<p>Comme un mât de navire,</p>
+<p>De sa pointe déchire</p>
+<p>Le bord du ciel brumeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur un ton monotone</p>
+<p>La bise hurle et tonne</p>
+<p>Dans le corridor noir:</p>
+<p>C'est l'hiver, c'est décembre,</p>
+<p>Il faut garder la chambre</p>
+<p>Du matin jusqu'au soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div>
+<p>Les fleurs de la gelée</p>
+<p>Sur la vitre étoilée</p>
+<p>Courent en rameaux blancs,</p>
+<p>Et mon chat qui grelotte</p>
+<p>Se ramasse en pelote</p>
+<p>Près des tisons croulants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, tout transi, je souffle,</p>
+<p>A griller ma pantoufle,</p>
+<p>A rougir mes chenets,</p>
+<p>Mon feu qui se déploie</p>
+<p>Et sur la plaque ondoie</p>
+<p>En bleuâtres filets.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les promenades</p>
+<p>Sous les fraîches arcades</p>
+<p>Des verdoyants tilleuls,</p>
+<p>A travers les prairies,</p>
+<p>Les bruyères fleuries</p>
+<p>Et les pâles glaïeuls;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Parmi les plaines blondes</p>
+<p>Où le vent roule en ondes</p>
+<p>Le seigle déjà mûr,</p>
+<p>Par les hautes futaies</p>
+<p>Au long des jeunes haies</p>
+<p>Et des ruisseaux d'azur;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les églantines</p>
+<p>Et, moissons enfantines,</p>
+<p>Les bleuets dans les blés,</p>
+<p>Les vertes sauterelles</p>
+<p>Et les pissenlits frêles</p>
+<p>Sans cesse échevelés;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div>
+<p>Adieu dans l'herbe haute</p>
+<p>La grenouille qui saute,</p>
+<p>Et sous le frais buisson</p>
+<p>Le lézard qui regarde</p>
+<p>La cigale criarde</p>
+<p>Qui sonne sa chanson;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les demoiselles</p>
+<p>Aux diaphanes ailes,</p>
+<p>Aux minces corsets d'or,</p>
+<p>Le papillon qui brille</p>
+<p>Et que la jeune fille</p>
+<p>Poursuit comme un trésor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soir dans la nacelle</p>
+<p>Qui penche et qui chancelle</p>
+<p>Au moindre souffle d'air,</p>
+<p>Les courses d'une lieue</p>
+<p>Sur l'immensité bleue</p>
+<p>Du lac profond et clair;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis les danses molles</p>
+<p>Et les caresses folles</p>
+<p>Sur les prés de velours.</p>
+<p>Lorsque la blanche lune</p>
+<p>Au sein de la nuit brune</p>
+<p>Jette ses demi-jours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De longtemps l'hirondelle</p>
+<p>Ne viendra, de son aile</p>
+<p>Effleurant mes carreaux,</p>
+<p>Battre la capucine</p>
+<p>Dont la pourpre dessine</p>
+<p>Un cadre à mes barreaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div>
+<p>&mdash;Pour horizon la rue</p>
+<p>Où la foule se rue</p>
+<p>Avec ses mille cris,</p>
+<p>Pour soleil des lanternes,</p>
+<p>Qui de leurs reflets ternes</p>
+<p>Baignent les pavés gris;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour musique la bise</p>
+<p>Qui se plaint et se brise</p>
+<p>Dans les arbres mouillés,</p>
+<p>Les rauques girouettes</p>
+<p>Qui font des pirouettes</p>
+<p>Sur leurs axes rouillés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comment sortir? les roues</p>
+<p>S'enfoncent dans les boues</p>
+<p>Presque jusqu'à l'essieu.</p>
+<p>Du brouillard, de la pluie!</p>
+<p>L'âme souffre et s'ennuie:</p>
+<p>Quoi donc faire, mon Dieu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nous aimer, ma charmante!</p>
+<p>Jette là cette mante</p>
+<p>Qui me cache ton cou,</p>
+<p>Ta belle épaule blanche,</p>
+<p>Ton corsage, ta hanche,</p>
+<p>Ton sein dont je suis fou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur mes genoux prends place,</p>
+<p>Livre tes mains de glace</p>
+<p>A mes baisers de feu,</p>
+<p>Et laisse voir ta jambe</p>
+<p>A la braise qui flambe,</p>
+<p>Qui flambe rouge et bleu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div>
+<p>Vois donc le gaz qui danse</p>
+<p>Et s'agite en cadence,</p>
+<p>Aux fantasques chansons</p>
+<p>Que fredonne la séve</p>
+<p>Dans la bûche qui crève</p>
+<p>Et retombe en tisons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon bijou, mon idole,</p>
+<p>Comme le temps s'envole</p>
+<p>Lorsque l'on est ainsi!</p>
+<p>La voix haute et profonde</p>
+<p>Qu'au loin jette le monde</p>
+<p>Ne parvient pas ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nos deux âmes jumelles,</p>
+<p>Ensemble ouvrant les ailes,</p>
+<p>Planent dans l'infini,</p>
+<p>Comme deux alouettes</p>
+<p>Ou comme deux fauvettes</p>
+<p>Oublieuses du nid.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET VI</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Merci à toi, à toi merci.<br />
+<span class="i2 smcap">Térésa</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche,</p>
+<p>&mdash;Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,</p>
+<p>Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux</p>
+<p>Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.</p>
+<p>A cet âge candide où tout est pour le mieux,</p>
+<p>Je méprisais le monde et reniais les cieux,</p>
+<p>Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et mon ange gardien à son front blanc et pur</p>
+<p>Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,</p>
+<p>Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux saints épanchements mon c&oelig;ur était fermé,</p>
+<p>&mdash;Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;</p>
+<p>Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p>
+
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ÉLÉGIE IV</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.<br />
+<span class="i2 smcap">Ronsard.</span></p>
+
+<p>Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur<br />
+Qu'un autre amour par cet amour pipeur<br />
+N'aille gravant pendant ta longue absence<br />
+Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!<br />
+<span class="i2 smcap">Ponthus de Thyard</span>, <cite>Erreurs amoureuses</cite>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma charmante, depuis ta visite imprévue</p>
+<p>Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.</p>
+<p>Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;</p>
+<p>Assez pour m'oublier?&mdash;J'y songe quelquefois:</p>
+<p>Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme</p>
+<p>Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme</p>
+<p>Ma vie intérieure et mon contentement!</p>
+<p>Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment,</p>
+<p>Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle,</p>
+<p>Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle</p>
+<p>Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main</p>
+<p>Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain.</p>
+<p>J'ai beau me répéter que c'est une chimère,</p>
+<p>Cette pensée est là, sans cesse plus amère,</p>
+<p>Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,</p>
+<p>M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;</p>
+<p>Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:</p>
+<p>Il se fait en un jour bien des métamorphoses;</p>
+<p>L'idole du matin n'est pas celle du soir,</p>
+<p>Et toute jeune fille est comme son miroir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div>
+<p>Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.</p>
+<p>&mdash;Puis un amour âgé de trois ans importune;</p>
+<p>C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui</p>
+<p>Vient la réflexion; l'amour s'en va.&mdash;Celui</p>
+<p>Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,</p>
+<p>Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,</p>
+<p>N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir</p>
+<p>Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;</p>
+<p>Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille</p>
+<p>Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille</p>
+<p>Au fond de votre c&oelig;ur, de sa faute confus,</p>
+<p>Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;</p>
+<p>Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place,</p>
+<p>L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface</p>
+<p>Ainsi que le <em>ci-gît</em> d'un tombeau sous les pas</p>
+<p>De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.</p>
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur qui n'aime plus a si peu de mémoire!</p>
+<p>On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,</p>
+<p>Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point</p>
+<p>De dire en le voyant: Je ne le connais point.</p>
+<p>Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,</p>
+<p>Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;</p>
+<p>Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,</p>
+<p>Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,</p>
+<p>Incapable à jamais d'un élan grandiose,</p>
+<p>De toute sa hauteur descendre dans la prose,</p>
+<p>Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol</p>
+<p>Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.</p>
+<p>Me défiant de moi, malade de l'absence,</p>
+<p>Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense:</p>
+<p>Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;</p>
+<p>Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.</p>
+<p>Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,</p>
+<p>Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div>
+<p>Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,</p>
+<p>Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,</p>
+<p>Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,&mdash;tu pleures;</p>
+<p>Pleurer fait tant de bien!&mdash;et, pour tromper tes heures,</p>
+<p>Tu relis tous ces vers où je me racontais</p>
+<p>Jusqu'au moindre détail, sans fard,&mdash;tel que j'étais,</p>
+<p>Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,</p>
+<p>Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître</p>
+<p>De faire revenir les fraîches passions</p>
+<p>De l'enfance du c&oelig;ur, et ces illusions</p>
+<p>Si pénibles à perdre, et si vite perdues.</p>
+<p>&mdash;L'ange du souvenir, les ailes étendues,</p>
+<p>Remontant le passé, voltige autour de toi;</p>
+<p>Il te souffle à l'oreille une phrase de moi,</p>
+<p>Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose</p>
+<p>Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose</p>
+<p>Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,</p>
+<p>Pour te les redonner, gardés fidèlement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET VII</h3>
+
+<div class="quote"><br />
+<p>Liberté de juillet! femme au buste divin,<br />
+<span class="i2"> Et dont le corps finit en queue!</span><br />
+<span class="i2 smcap">G. de Nerval</span>.</p>
+
+<p>E la lor cieca vita è tanto bassa<br />
+ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.<br />
+<span class="i2"><cite>Inferno, canto</cite> III.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe;</p>
+<p>Car à son front damné le doigt fatal a mis</p>
+<p>Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!&mdash;Amis,</p>
+<p>Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un budget éléphant boit notre or par sa trompe.</p>
+<p>Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis,</p>
+<p>De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis</p>
+<p>La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cependant en juillet, sous le ciel indigo,</p>
+<p>Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses</p>
+<p>Autant que Charles dix avait ouï de messes!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seule, la poésie incarnée en Hugo</p>
+<p>Ne nous a pas déçus, et de palmes divines</p>
+<p>Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PARIS</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Das drængt und st&oelig;sst, das ruscht und klappert<br />
+Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!<br />
+Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!<br />
+<span class="i2 smcap">G&oelig;the.</span>. <cite>Faust.</cite></p>
+
+<p>Dans la simplicité de mon c&oelig;ur enfantin<br />
+L'&oelig;il fixé sur les cieux, j'enviais le destin<br />
+De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe<br />
+Et fait tant de chemin, et dans ce large espace<br />
+Voit les mondes sous lui glisser rapidement,<br />
+Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.<br />
+<span class="i2 smcap">Eugène DE ***.</span></p>
+
+<p>Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!<br />
+<span class="smcap">Estienne de Knobelsdorff.</span><br />
+<span class="i2">Salle de réception du diable.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Don Juan</cite>, ch. x, st. 81.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,</p>
+<p>De splendides rayons illuminer sa cage,</p>
+<p>Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu</p>
+<p>Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,</p>
+<p>L'aigle prisonnier bat avec son aile forte</p>
+<p>Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.</p>
+<p>&mdash;Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,</p>
+<p>Elle cherche à son vol un plus large horizon;</p>
+<p>Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie</p>
+<p>Abaisse son regard, de grands désirs saisie,</p>
+<p>Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament</p>
+<p>Afin d'y respirer largement, librement,</p>
+<p>Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues</p>
+<p>Et les plaines d'azur, régions inconnues,</p>
+<p>L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain</p>
+<p>Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;</p>
+<p>Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></div>
+<p>Où la presse en tous sens de son étreinte immonde</p>
+<p>Une société qui retombe au chaos,</p>
+<p>Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!</p>
+<p>Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,</p>
+<p>De grands rochers à pic, trônes géants où siége,</p>
+<p>Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,</p>
+<p>La majesté muette et sombre du grand Roi.</p>
+<p>Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule</p>
+<p>Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;</p>
+<p>Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,</p>
+<p>Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,</p>
+<p>Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,</p>
+<p>Et, tout échevelé, semble la pâle queue</p>
+<p>Du cheval de la mort au livre de saint Jean.</p>
+<p>Il lui faudrait au soir la lune voyageant,</p>
+<p>Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles</p>
+<p>Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,</p>
+<p>Les arêtes des pics et les tours du manoir</p>
+<p>De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.</p>
+<p>&mdash;Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même</p>
+<p>L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,</p>
+<p>Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers</p>
+<p>Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,</p>
+<p>La chaumière des bois, poussant en bleus nuages</p>
+<p>Son filet de fumée à travers les feuillages,</p>
+<p>Et dont le toit moussu porte sur son velours</p>
+<p>Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;</p>
+<p>Le jardin et son puits que festonne une vigne,</p>
+<p>Où, des choux à propos interrompant la ligne,</p>
+<p>Se pavane un rosier que votre main sema;</p>
+<p>Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,</p>
+<p>Où les chuchotements dont est fait le silence</p>
+<p>Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!</p>
+<p>Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span></div>
+<p>Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,</p>
+<p>Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne</p>
+<p>Un soleil terne et mort comme l'&oelig;il d'un ivrogne;</p>
+<p>Des tuyaux hérissant le faîte des maisons</p>
+<p>Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,</p>
+<p>Une fumée ardente et de couleur de rouille</p>
+<p>Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,</p>
+<p>Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,</p>
+<p>Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans</p>
+<p>Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises</p>
+<p>Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,</p>
+<p>Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon</p>
+<p>Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;</p>
+<p>Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,</p>
+<p>Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,</p>
+<p>Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,</p>
+<p>Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,</p>
+<p>Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,</p>
+<p>Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;</p>
+<p>&mdash;De l'or et de la fange.&mdash;Incroyable chaos,</p>
+<p>Babel des nations, mer qui bout sans repos,</p>
+<p>Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,</p>
+<p>Vendange de la mort, une foule écumante,</p>
+<p>Haillons troués à jour comme un crible, où le vent</p>
+<p>Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;</p>
+<p>Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,</p>
+<p>Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,</p>
+<p>Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,</p>
+<p>Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;</p>
+<p>Perpétuel contraste, éternelle antithèse,</p>
+<p>Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,</p>
+<p>Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!</p>
+<p>&mdash;Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">UN VERS DE WORDSWORTH</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Spires whose silent finger points to heaven.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte</p>
+<p>Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,</p>
+<p>Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:</p>
+<p>&mdash;<em>Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.</em>&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,</p>
+<p>Au chapitre premier d'un roman:&mdash;<cite>Louisa</cite>,&mdash;</p>
+<p>Les douleurs d'une fille, &oelig;uvre toute de fange</p>
+<p>Qu'un pseudonyme auteur dans l'<cite>Ane mort</cite> puisa.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume</p>
+<p>De lubriques amours, me fit du bien à voir:</p>
+<p>C'était comme une fleur des champs, comme une plume</p>
+<p>De colombe, tombée au c&oelig;ur d'un bourbier noir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,</p>
+<p>Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,</p>
+<p>Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,</p>
+<p>Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DÉBAUCHE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Buvons du grog et cassons-nous les reins.<br />
+<span class="i2"><cite>Chanson des marins.</cite></span></p>
+
+<p>Tu as Dieu dans la bouche et dans le c&oelig;ur Satan.<br />
+<span class="i2 smcap">Dubartas.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je hais plus que la mort cette débauche prude</p>
+<p class="i2"> Qui n'ose sortir que de nuit,</p>
+<p>Et retourne la tête avec inquiétude</p>
+<p class="i2"> Tout empourprée au moindre bruit,</p>
+<p>Et joue à la vertu comme une honnête femme,</p>
+<p class="i2"> N'ayant pas la force qu'il faut</p>
+<p>Pour être hardiment et largement infâme,</p>
+<p class="i2"> Pour porter sa honte front haut.</p>
+<p>Aussi le c&oelig;ur me lève, à ces sobres orgies</p>
+<p class="i2"> Faites dans un salon étroit,</p>
+<p>Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies</p>
+<p class="i2"> Et dont chacun retourne droit;</p>
+<p>A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,</p>
+<p class="i2"> Comme le font les boutiquiers.</p>
+<p>Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;</p>
+<p class="i2"> Les dandys, avec les banquiers;</p>
+<p>Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,</p>
+<p class="i2"> Qui sort calme d'un mauvais lieu,</p>
+<p>Comme l'on sortirait des plus chastes demeures</p>
+<p class="i2"> Ou de quelque église de Dieu,</p>
+<p>La cravate nouée et les cheveux en ordre,</p>
+<p class="i2"> Le frac boutonné jusqu'au cou,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div>
+<p>Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,</p>
+<p class="i2"> Rien de débraillé, rien de fou,</p>
+<p>Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse</p>
+<p class="i2"> Au reproche mollir la voix</p>
+<p>Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,</p>
+<p class="i2"> Comme l'on disait autrefois.</p>
+<p>J'aime trente fois mieux une débauche franche,</p>
+<p class="i2"> Jetant son masque de satin,</p>
+<p>Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,</p>
+<p class="i2"> Criant, buvant jusqu'au matin,</p>
+<p>Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,</p>
+<p class="i2"> Rose encor des baisers du soir,</p>
+<p>Qui tord lascivement sa taille souple et molle,</p>
+<p class="i2"> Sur tous les genoux va s'asseoir,</p>
+<p>Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe</p>
+<p class="i2"> Au fond du cratère vermeil,</p>
+<p>Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,</p>
+<p class="i2"> Et ne veut pas qu'on ait sommeil:</p>
+<p>&mdash;C'est une poésie au moins, une palette</p>
+<p class="i2"> Où brillent mille tons divers,</p>
+<p>Un type net et franc, une chose complète,</p>
+<p class="i2"> De la couleur! des chants! des vers!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE BENGALI<br />
+<span class="small">A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Les bengalis dont le ramage est si doux.<br />
+<span class="i2 smcap">Bernardin de Saint-Pierre</span>.</p>
+
+<p>La France et ses printemps, ses hivers inconnus<br />
+Où la bise gémit, où les arbres sont nus,<br />
+Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige<br />
+Que je désirais voir, et la glace,&mdash;que sais-je?<br />
+<span class="i2">M<sup>lle</sup> L. A.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?</p>
+<p>Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:</p>
+<p class="i2"> Nos bois sont chauves; à nos haies,</p>
+<p>A nos buissons armés de dards aigus, au lieu</p>
+<p>Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,</p>
+<p class="i2"> Pendent à peine quelques baies.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,</p>
+<p>Bengali du désert, sauras-tu voltiger</p>
+<p class="i2"> Dans nos forêts de cheminées?</p>
+<p>Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu</p>
+<p>Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,</p>
+<p class="i2"> Entre deux pierres ruinées?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement</p>
+<p>De la bise du nord qui râle incessamment</p>
+<p class="i2"> Et fait chanter la girouette,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></div>
+<p class="i1"> Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson</p>
+<p class="i1"> De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son</p>
+<p class="i3"> Des tuiles que la grêle fouette?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas</p>
+<p>Au bois des goyaviers reprendre tes ébats</p>
+<p class="i2"> Dans la savane aux grandes herbes;</p>
+<p>Avec les colibris va becqueter les fleurs,</p>
+<p>Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,</p>
+<p class="i2"> Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE CAVALIER POURSUIVI</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.<br />
+<span class="i3 smcap">Jules de Saint-Félix</span>.</p>
+
+<p>Und hurré! hurré! hop hop hop!<br />
+<span class="i3 smcap">Burger</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est un fort beau cheval; une large poitrine,</p>
+<p>Des jambes de gazelle, et dans chaque narine</p>
+<p class="i3"> Une fauve lueur,</p>
+<p>La queue échevelée, une crinière folle</p>
+<p>Qui se déroule au vent comme une banderole</p>
+<p class="i3"> Sur le col en sueur;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,</p>
+<p>Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise</p>
+<p class="i3"> Ou pour deux diamants,</p>
+<p>Des yeux illuminés d'une lumière rouge</p>
+<p>Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge</p>
+<p class="i3"> A tous les mouvements;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,</p>
+<p>Et de souples jarrets dont les muscles se tendent</p>
+<p class="i3"> Comme des arcs d'acier;</p>
+<p>Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille</p>
+<p>Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,</p>
+<p class="i3"> O mon noble coursier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div>
+<p>Tu danses sur les blés comme une sauterelle,</p>
+<p>A chacun de tes pieds est attachée une aile,</p>
+<p class="i3"> Ton galop c'est un vol,</p>
+<p>Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,</p>
+<p>L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine</p>
+<p class="i3"> Te suivre sur le sol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!</p>
+<p>Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe</p>
+<p class="i3"> Comme avec un rival;</p>
+<p>Va sans crainte;&mdash;le monde est grand, la terre est large,</p>
+<p>Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,</p>
+<p class="i3"> Hurrah! mon bon cheval!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,</p>
+<p>Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes</p>
+<p class="i3"> Avec ton dur sabot;</p>
+<p>Brise cet horizon qui n'a pas une lieue</p>
+<p>Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue</p>
+<p class="i3"> Comme on fait d'un pied-bot.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,</p>
+<p>Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,</p>
+<p class="i3"> Grands fossés à franchir;</p>
+<p>Ravins marécageux, où le feu follet flambe,</p>
+<p>Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe</p>
+<p class="i3"> Qui ne sait pas fléchir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!</p>
+<p>Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent</p>
+<p class="i3"> Leur contour incertain!</p>
+<p>Essor prodigieux, le sol que ton pied foule</p>
+<p>Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,</p>
+<p class="i3"> Et tout se fait lointain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div>
+<p>&mdash;Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,</p>
+<p>Qui pour te regarder lève sa tête grise</p>
+<p class="i3"> Par-dessus l'horizon,</p>
+<p>Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,</p>
+<p>A ton oreille fait tinter ses quatre cloches</p>
+<p class="i3"> Et galoper le son.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hop! hop! mon andalous, mon noir,&mdash;plus vite encore!</p>
+<p>Une course pareille à celle de Lénore!</p>
+<p class="i3"> Je suis content, c'est bien.</p>
+<p>Le clocher tout confus derrière un mont se cache,</p>
+<p>L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,</p>
+<p class="i3"> Et je n'entends plus rien.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais quoi donc! tu faiblis.&mdash;Çà, veux-tu que je teigne</p>
+<p>Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?</p>
+<p class="i3"> Allons, courage, allons!</p>
+<p>Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,</p>
+<p>Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,</p>
+<p class="i3"> Il est sur nos talons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que derrière tes pas cette porte se ferme,</p>
+<p>Et nous sommes sauvés.&mdash;Nous touchons presque au terme;</p>
+<p class="i3"> Saute, vole, bondis!</p>
+<p>&mdash;Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre</p>
+<p>D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,</p>
+<p class="i3"> Comme d'un paradis!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>N'as-tu pas vu son &oelig;il luire à la jalousie?</p>
+<p>Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,</p>
+<p class="i3"> Mes souvenirs, ma foi,</p>
+<p>Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,</p>
+<p>Le soleil de mon c&oelig;ur, mon âme, mon idole,</p>
+<p class="i3"> Ma Béatrix à moi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></div>
+<p>C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;</p>
+<p>Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines</p>
+<p class="i3"> De ses ongles de fer,</p>
+<p>Courbe mon dos et met sur ma tête pendante</p>
+<p>Une chape de plomb comme aux damnés du Dante</p>
+<p class="i3"> Dans le neuvième enfer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,</p>
+<p>Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;</p>
+<p> Mais il court bien mieux, lui,</p>
+<p>Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,</p>
+<p>Un anglais de pur sang,&mdash;ce n'est qu'un vilain crabe</p>
+<p class="i3"> Aux pieds boiteux,&mdash;l'ennui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1826-1832.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>ALBERTUS<br />
+<span class="small">ou</span><br />
+<span class="large">L'AME ET LE PÉCHÉ</span><br />
+<span class="medium">LÉGENDE THÉOLOGIQUE</span></h2>
+
+<div class="quote">
+<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br />
+<span class="i1"> Piece of work.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="i3 poetry">ALBERTUS<br />
+<span class="i3 xs">OU</span><br />
+<span class="sper">L'AME ET LE PÉCHÉ</span><br />
+<span class="small">LÉGENDE THÉOLOGIQUE</span><br />
+<span class="i4 small">POËME</span></h3>
+</div>
+
+<div class="quote">
+<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br />
+<span class="i1"> Piece of work.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes</p>
+<p>Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes,</p>
+<p>Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,</p>
+<p>Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,</p>
+<p>Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,</p>
+<p>Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.</p>
+<p>&mdash;Vous reconnaissez-vous?&mdash;Tenez, voilà le saule,</p>
+<p>De ses cheveux blafards inondant son épaule</p>
+<p>Comme une fille au bain; l'église et son clocher,</p>
+<p>L'étang où des canards se pavane l'escadre;</p>
+<p>Il ne manque vraiment au tableau que le cadre</p>
+<p class="i3"> Avec le clou pour l'accrocher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div>
+<p>Confort et far-niente!&mdash;toute une poésie</p>
+<p>De calme et de bien-être, à donner fantaisie</p>
+<p>De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir</p>
+<p>La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,</p>
+<p>Le vidrecome large à tenir quatre pintes,</p>
+<p>Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir</p>
+<p>Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre</p>
+<p>D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,</p>
+<p>Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,</p>
+<p>Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,</p>
+<p>Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade</p>
+<p class="i3"> D'un jour si doux sait éclairer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte,</p>
+<p>Ce pays enchanté dont la Mignon de G&oelig;the,</p>
+<p>Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;</p>
+<p>Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,</p>
+<p>Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent:</p>
+<p>Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;</p>
+<p>A vous faire donner pour ces murs verts de mousses</p>
+<p>Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,</p>
+<p>Fait luire quelque Faust en son costume ancien,</p>
+<p>Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,</p>
+<p>Les femmes au teint brun, les molles sérénades,</p>
+<p class="i3"> Et tout l'azur vénitien!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IV</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,</p>
+<p>Une méchante femme ayant nom Véronique;</p>
+<p>Chacun la redoutait, et répétait tout bas</p>
+<p>Qu'on avait entendu des murmures étranges</p>
+<p>Autour de sa demeure, et que de mauvais anges</p>
+<p>Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.</p>
+<p>&mdash;C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,</p>
+<p>Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille</p>
+<p>Une évocation; de sourds vagissements</p>
+<p>Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,</p>
+<p>Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés,</p>
+<p class="i3"> D'épouvantables hurlements.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">V</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Même dame Gertrude avait un jour d'orage</p>
+<p>Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,</p>
+<p>A cheval sur la foudre un démon noir sortir,</p>
+<p>Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,</p>
+<p>De bleuâtres vapeurs soudain environnée,</p>
+<p>La tête la première en hurlant s'engloutir.</p>
+<p>La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase</p>
+<p>Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,</p>
+<p>Avalanche de feu, quatre des travailleurs.</p>
+<p>Des gens dignes de foi jurent que Véronique</p>
+<p>Se trouvait là, riant d'un rire sardonique,</p>
+<p class="i3"> Et grommelant des mots railleurs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div>
+<p class="subheader">VI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La femme du brasseur Cornelis met au monde,</p>
+<p>Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,</p>
+<p>Et si laid que son père eût voulu le voir mort.</p>
+<p>&mdash;On dit que Véronique avait sur l'accouchée</p>
+<p>Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,</p>
+<p>Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.</p>
+<p>Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche</p>
+<p>Les justifiait bien.&mdash;&OElig;il vert, profonde bouche,</p>
+<p>Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,</p>
+<p>Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,</p>
+<p>Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,</p>
+<p class="i3"> Le diable n'est pas plus hideux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">VII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cette vieille sorcière habitait une hutte,</p>
+<p>Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte</p>
+<p>L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;</p>
+<p>Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre</p>
+<p>S'étendent à l'entour en nappe irrégulière;</p>
+<p>L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,</p>
+<p>Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes</p>
+<p>Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes</p>
+<p>Inonde les planchers moisis et vermoulus.</p>
+<p>A peine si l'on voit dans toute la croisée</p>
+<p>Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,</p>
+<p class="i3"> Et la porte ne ferme plus.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div>
+<p class="subheader">VIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La limace baveuse argente la muraille</p>
+<p>Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille;</p>
+<p>Les lézards verts et gris se logent dans les trous,</p>
+<p>Et l'on entend le soir sur une note haute</p>
+<p>Coasser tout auprès la grenouille qui saute,</p>
+<p>Et râler aigrement les crapauds à l'&oelig;il roux.</p>
+<p>&mdash;Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,</p>
+<p>Surtout quand du croissant une ouateuse nue</p>
+<p>Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,</p>
+<p>Personne,&mdash;non pas même Eisenbach le ministre,&mdash;</p>
+<p>N'ose passer devant ce repaire sinistre</p>
+<p class="i3"> Sans trembler et blêmir de peur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ces dehors riants l'intérieur est digne:</p>
+<p>Un pandémonium! où sur la même ligne,</p>
+<p>Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.</p>
+<p>&mdash;Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,</p>
+<p>Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,</p>
+<p>Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,</p>
+<p>Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,</p>
+<p>Alambics contournés en spirales bizarres,</p>
+<p>Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,</p>
+<p>F&oelig;tus mal conservés saisissant d'une lieue</p>
+<p>L'odorat, et collant leur face jaune et bleue</p>
+<p class="i3"> Contre le verre du bocal!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span></div>
+<p class="subheader">X</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Véritable sabbat de couleurs et de formes,</p>
+<p>Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,</p>
+<p>Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,</p>
+<p>L'ibis égyptien au bord du sarcophage</p>
+<p>De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;</p>
+<p>Ivresse d'opium et vision de fou,</p>
+<p>Où les récipients, matras, siphons et pompes,</p>
+<p>Allongés en phallus ou tortillés en trompes,</p>
+<p>Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros,</p>
+<p>Où les monstres tracés autour du zodiaque,</p>
+<p>Portant écrit au front leur nom en syriaque,</p>
+<p class="i3"> Dansent entre eux des boléros!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Poudreux entassement de machines baroques</p>
+<p>Dont l'&oelig;il ne peut saisir les contours équivoques,</p>
+<p>Et de bouquins, sans titre en langage chrétien!</p>
+<p>Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace,</p>
+<p>Se déforme, se tord, et prend une autre face;</p>
+<p>Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,</p>
+<p>Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,</p>
+<p>Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve</p>
+<p>Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.</p>
+<p>C'est la réalité des contes fantastiques,</p>
+<p>C'est le type vivant des songes drôlatiques;</p>
+<p class="i3"> C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span></div>
+<p class="subheader">XII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour rendre le tableau complet, au bord des planches</p>
+<p>Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,</p>
+<p>Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,</p>
+<p>Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides</p>
+<p>Qui semblent vous couver de leurs regards avides.</p>
+<p>Un squelette debout et les deux bras pendants,</p>
+<p>Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,</p>
+<p>Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,</p>
+<p>Jette son ombre au mur en linéaments droits.</p>
+<p>En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,</p>
+<p>D'épouvante glacé, comme un bon catholique</p>
+<p class="i3"> Ferait le signe de la croix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.</p>
+<p>Teniers à cette source a pris son <cite>Alchimiste</cite>,</p>
+<p>Callot bien des motifs de sa <cite>Tentation</cite>;</p>
+<p>G&oelig;the a tiré de là la scène tout entière</p>
+<p>Où Méphistophélès mène chez la sorcière</p>
+<p>Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.</p>
+<p>&mdash;L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même</p>
+<p>(Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.</p>
+<p>&mdash;Ce type qu'il répète infatigablement,</p>
+<p>Meg de <cite>Guy Mannering</cite>, ressemble à s'y méprendre</p>
+<p>A notre Véronique,&mdash;il n'a fait que la prendre</p>
+<p class="i3"> Et déguiser le vêtement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span></div>
+<p class="subheader">XIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le plaid bariolé de tartan et la toque</p>
+<p>Dissimulent la jupe et le béguin à coque.</p>
+<p>L'Écosse a remplacé la Flandre;&mdash;voilà tout.</p>
+<p>Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire,</p>
+<p>Cette description (voyez son <cite>Antiquaire</cite>),</p>
+<p>Le chat noir,&mdash;Marius sur ces restes debout!&mdash;</p>
+<p>Et mille autres détails. Je le jurerais presque,</p>
+<p>Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,</p>
+<p>Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,</p>
+<p>Dans cette hutte même a ciselé ces masques</p>
+<p>Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,</p>
+<p class="i3"> De Benvenuto Cellini.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe</p>
+<p>Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe,</p>
+<p>Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler</p>
+<p>M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche</p>
+<p>Prenait en s'éteignant sa robe de peluche,</p>
+<p>Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.</p>
+<p>Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,</p>
+<p>Le meilleur c&oelig;ur de chat et l'âme la plus blanche</p>
+<p>Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,</p>
+<p>Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,</p>
+<p>Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,</p>
+<p class="i3"> Était aussi l'un de ses hoirs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></div>
+<p class="subheader">XVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce digne chat était du reste l'être unique</p>
+<p>Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique</p>
+<p>Eût de l'affection;&mdash;peut-être bien aussi</p>
+<p>Était-il seul au monde à l'aimer;&mdash;vieille, laide</p>
+<p>Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède;</p>
+<p>Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.</p>
+<p>&mdash;Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge,</p>
+<p>Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;</p>
+<p>&mdash;Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux,</p>
+<p>Regarde d'un air grave et plein d'intelligence</p>
+<p>La vieille qui s'agite et qui fait diligence</p>
+<p class="i3"> Pour quelque mystère honteux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide,</p>
+<p>Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide</p>
+<p>De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir</p>
+<p>Entre les deux chenets, près des tisons, en boule,</p>
+<p>La tête sous la queue artistement se roule.</p>
+<p>&mdash;La bise cependant continue à gémir,</p>
+<p>L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête</p>
+<p>Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète,</p>
+<p>La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,</p>
+<p>Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire</p>
+<p>Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire</p>
+<p class="i3"> Et le matou qui fait ron ron.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div>
+<p class="subheader">XVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Minuit est le moment voulu pour l'&oelig;uvre inique;</p>
+<p>Minuit sonne.&mdash;Aussitôt l'infâme Véronique</p>
+<p>Trace de sa baguette un rond sur le plancher,</p>
+<p>Et se place au milieu;&mdash;des milliers de fantômes</p>
+<p>Hors du cercle magique, ainsi que des atomes</p>
+<p>Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,</p>
+<p>Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.</p>
+<p>&mdash;La vieille cependant murmure son grimoire,</p>
+<p>Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,</p>
+<p>Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,</p>
+<p>Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge</p>
+<p class="i3"> Comme une mauvaise boisson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais ce n'est pas là tout,&mdash;pour finir le mystère,</p>
+<p>Elle jette un par un ses vêtements à terre</p>
+<p>Et se met toute nue;&mdash;oh! c'était effrayant!&mdash;</p>
+<p>Le squelette blanchi dont la bise se joue,</p>
+<p>Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue</p>
+<p>Du haut d'une potence, est un objet riant,</p>
+<p>Près de cette carcasse aux mamelles arides,</p>
+<p>Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides,</p>
+<p>Aux bras rouges pareils à des bras de homard.</p>
+<p><em>Horror! horror! horror!</em> comme dirait Shakspeare,</p>
+<p>&mdash;Une chose sans nom,&mdash;impossible à décrire,</p>
+<p class="i3"> Un idéal de cauchemar!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div>
+<p class="subheader">XX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune</p>
+<p>Et s'en frotte trois fois la gorge.&mdash;Non, aucune</p>
+<p>Langue humaine ne peut conter exactement</p>
+<p>Ce qui se fit alors!&mdash;Cette mamelle flasque,</p>
+<p>Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque</p>
+<p>D'un vieil habit râpé, miraculeusement</p>
+<p>Se gonfle et s'arrondit;&mdash;le nuage de hâle</p>
+<p>Se dissipe: on dirait une boule d'opale</p>
+<p>Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur.</p>
+<p>Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille</p>
+<p>De manière à pouvoir, même avec une fille</p>
+<p class="i3"> De quinze ans, lutter de fraîcheur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle se frotte l'&oelig;il et puis toute la face;</p>
+<p>&mdash;La rose y reparaît, le moindre pli s'efface,</p>
+<p>Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé;</p>
+<p>L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle,</p>
+<p>Un diamant de feu nage dans sa prunelle;</p>
+<p>Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé.</p>
+<p>&mdash;Elle est belle à présent, mais belle à faire envie.</p>
+<p>Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie</p>
+<p>Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,</p>
+<p>Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête</p>
+<p>Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,</p>
+<p class="i3"> A quels moyens elle les doit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div>
+<p class="subheader">XXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une perle d'amour!&mdash;De longs yeux en amande</p>
+<p>Parfois d'une douceur tout à fait allemande,</p>
+<p>Parfois illuminés d'un éclair espagnol;</p>
+<p>Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie</p>
+<p>De vous y regarder pendant toute la vie,</p>
+<p>&mdash;Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;</p>
+<p>Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,</p>
+<p>Et dans le c&oelig;ur se noue à quelque intime fibre;</p>
+<p>La malice de Puck, la grâce d'Ariel,</p>
+<p>Une bouche mutine où la petite moue</p>
+<p>D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue;</p>
+<p class="i3"> &mdash;Un miracle, un rêve du ciel!&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,</p>
+<p>&mdash;Très-belle!&mdash;c'est-à-dire elle paraissait telle,</p>
+<p>Et c'est la même chose.&mdash;Il suffit que les yeux</p>
+<p>Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.</p>
+<p>&mdash;Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même</p>
+<p>Que s'il était prouvé par l'algèbre.&mdash;Être heureux,</p>
+<p>Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve,</p>
+<p>Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève;</p>
+<p>Car la foi seule peut nous faire voir le ciel</p>
+<p>Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde</p>
+<p>Où la félicité sur le néant se fonde,</p>
+<p class="i3"> Et le malheur sur le réel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div>
+<p class="subheader">XXIV</p></div>
+<div class="stanza">
+
+<p>La flamme qui dormait s'éveille;&mdash;Véronique</p>
+<p>Sort du cercle, revêt une blanche tunique,</p>
+<p>Une robe de pourpre,&mdash;au lieu du béguin noir</p>
+<p>Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place</p>
+<p>Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,</p>
+<p>S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.</p>
+<p>La lune en ce moment, par une déchirure</p>
+<p>De nuage, dardait sa clarté faible et pure;</p>
+<p>&mdash;La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait</p>
+<p>Du dehors distinguer le dedans, et sans doute</p>
+<p>Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route,</p>
+<p class="i3"> Il aurait pensé qu'il rêvait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Véronique, du bout de sa baguette touche</p>
+<p>Le matou qui lui lance un regard faux et louche,</p>
+<p>Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos;</p>
+<p>Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,</p>
+<p>Et prononce tout bas des mots cabalistiques:</p>
+<p>&mdash;Spectacle à vous figer la moelle dans les os!&mdash;</p>
+<p>A la place du chat paraît un beau jeune homme,</p>
+<p>Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme</p>
+<p>La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.</p>
+<p>&mdash;Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,</p>
+<p>Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie,</p>
+<p class="i3"> Vraiment il était fait au tour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></div>
+<p class="subheader">XXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche</p>
+<p>Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,</p>
+<p>En silence attendait;&mdash;don Juan, conduisez-moi.</p>
+<p>&mdash;Juan s'inclina.&mdash;Madame, où faut-il qu'on vous mène?</p>
+<p>La dame se pencha sur son oreille; à peine</p>
+<p>Deux syllabes,&mdash;don Juan comprit.&mdash;Holà donc! toi,</p>
+<p>Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,</p>
+<p>Madame veut sortir, prends une torche, éclaire</p>
+<p>Madame.&mdash;A l'instant même une cire à la main</p>
+<p>Leporello paraît amenant la voiture;</p>
+<p>Ils y montent,&mdash;le fouet claque, le cocher jure,</p>
+<p class="i3"> Et les voilà sur le chemin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais quel chemin encor?&mdash;C'est un profond mystère.</p>
+<p>&mdash;Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire</p>
+<p>Qui diable eût pu les voir?&mdash;Personne; tout dormait;</p>
+<p>La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage</p>
+<p>De peur d'être indiscrète.&mdash;Au terme du voyage,</p>
+<p>Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait,</p>
+<p>La voiture parvint.&mdash;Pas un seul grain de boue</p>
+<p>A ses larges panneaux armoriés;&mdash;la roue,</p>
+<p>Comme si les cailloux eussent été doublés</p>
+<p>De soie et de velours, roulait muette et sourde</p>
+<p>A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde</p>
+<p class="i3"> Qu'elle ne couchait pas les blés!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div>
+<p class="subheader">XXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.</p>
+<p>&mdash;Ce singe enjuponné, cette sorcière laide</p>
+<p>A faire à Belzébuth tourner les deux talons;</p>
+<p>&mdash;Jeune et belle à présent, vivante poésie,</p>
+<p>Trésor de grâces, fait sécher de jalousie</p>
+<p>Sous leurs vertugadins chamarrés de galons,</p>
+<p>Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises,</p>
+<p>Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises</p>
+<p>De l'endroit;&mdash;le salon de dame Barbara</p>
+<p>Von Altenhorff,&mdash;celui de la comtesse anglaise</p>
+<p>Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise</p>
+<p class="i3"> Chez la landgrave de Gotha!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeunes et vieux,&mdash;robins en perruque poudrée,</p>
+<p>Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée;</p>
+<p>Militaires en beaux uniformes, traînant</p>
+<p>Sur le parquet sonore une épée incongrue;</p>
+<p>Peintres, musiciens,&mdash;tout le monde se rue</p>
+<p>Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant,</p>
+<p>Au dire d'une vieille et méchante bégueule,</p>
+<p>D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,</p>
+<p>Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné</p>
+<p>Et la beauté du diable,&mdash;on s'y portait;&mdash;l'unique</p>
+<p>Entretien de la ville était sur Véronique:</p>
+<p class="i3"> Jamais nom ne fut plus prôné!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div>
+<p class="subheader">XXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'était un engouement, un délire, une rage,</p>
+<p>Des battements de mains, des bravos, un tapage,</p>
+<p>Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.</p>
+<p>&mdash;Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges</p>
+<p>Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges,</p>
+<p>De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas</p>
+<p>La belle Véronique&mdash;aux bals, dans les théâtres,</p>
+<p>Partout,&mdash;n'en recevait des <em>Mein hers</em> idolâtres.</p>
+<p>&mdash;Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux</p>
+<p>Et l'appelaient soleil ou lune&mdash;en acrostiches;</p>
+<p>Les peintres barbouillaient son image,&mdash;et les riches</p>
+<p class="i3"> Se ruinaient à qui mieux mieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle donnait le ton, et, reine de la mode,</p>
+<p>Elle était adorée ainsi qu'une pagode;</p>
+<p>&mdash;Personne n'eût osé la contredire en rien:&mdash;</p>
+<p>La forme des chapeaux, et la coupe des manches,</p>
+<p>Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?</p>
+<p>Quelle parure sied?&mdash;quelle couleur va bien?</p>
+<p>S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)</p>
+<p>Elle décidait tout.&mdash;La femme du margrave</p>
+<p>Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,</p>
+<p>Avaient beau protester par leur mise hérétique,</p>
+<p>&mdash;A peine voyait-on dans leur salon gothique</p>
+<p class="i3"> Un laid <cite>Sigisbeo</cite> caduc.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite,</p>
+<p>S'essuyant l'&oelig;il, eût ri plus fort que Démocrite</p>
+<p>Au spectacle plaisant des efforts que faisaient</p>
+<p>Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,</p>
+<p>Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces;</p>
+<p>&mdash;Des ingénuités dont les moindres pesaient</p>
+<p>Trois ou quatre quintaux;&mdash;des faces rubicondes</p>
+<p>Avec des fleurs, des n&oelig;uds de rubans, et des blondes,</p>
+<p>&mdash;Des montagnes de chair à la Rubens,&mdash;au lieu</p>
+<p>De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages,</p>
+<p>Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!</p>
+<p class="i3"> Quel travestissement, bon Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre héroïne au reste était toujours charmante,</p>
+<p>Parée ou non,&mdash;avec son voile, avec sa mante,</p>
+<p>En bonnet, en chapeau,&mdash;de toutes les façons!</p>
+<p>&mdash;Tout sur elle vivait.&mdash;Les plis semblaient comprendre</p>
+<p>Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;</p>
+<p>La soie intelligente arrêtait ses frissons,</p>
+<p>Ou les continuait gazouillant ses louanges;</p>
+<p>&mdash;Une brise à propos faisait onder ses franges,</p>
+<p>Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux</p>
+<p>Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;</p>
+<p>&mdash;Une invisible main soutenait ses dentelles</p>
+<p class="i3"> Et se jouait dans leurs réseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;&mdash;</p>
+<p>Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée;</p>
+<p>Tout ce qui la touchait devenait précieux;</p>
+<p>Tout était de bon goût, et (qualité bien rare)</p>
+<p>Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre,</p>
+<p>On n'apercevait qu'elle,&mdash;elle seule,&mdash;ses yeux</p>
+<p>Faisaient des diamants pâlir les étincelles.</p>
+<p>Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,</p>
+<p>La blancheur de sa peau ternissait le satin.</p>
+<p>&mdash;<em>Disinvolture</em>, esprit lutin, grâce câline,&mdash;</p>
+<p>Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,</p>
+<p class="i3"> Une ravissante catin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe</p>
+<p>Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;</p>
+<p>&mdash;C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,</p>
+<p>Types complets,&mdash;gros, courts, la face réjouie,</p>
+<p>Négligeant leur tulipe enfin épanouie,</p>
+<p>Transformés en dandys, et faire les charmants</p>
+<p>Auprès de la Diva.&mdash;Les femmes et les mères</p>
+<p>Ne lui ménageaient pas les critiques amères,</p>
+<p>Mais elle allait toujours son train,&mdash;sans en perdre un,</p>
+<p>Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage,</p>
+<p>Accueillait tout le monde et recevait l'hommage</p>
+<p class="i3"> Et les rixdales de chacun.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Deux mois sont écoulés.&mdash;Capricieuse reine,</p>
+<p>Ce jour-là Véronique avait une migraine,</p>
+<p>Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas.</p>
+<p>Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.</p>
+<p>&mdash;Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre</p>
+<p>Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas</p>
+<p>Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,</p>
+<p>Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent</p>
+<p>Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix.</p>
+<p>Notre belle,&mdash;en peignoir du matin, pâle et blanche</p>
+<p>Comme une perle,&mdash;au bord d'un guéridon se penche</p>
+<p class="i3"> Froissant un papier sous ses doigts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle boude!&mdash;mon Dieu, qu'une femme qui boude</p>
+<p>A de grâces! La main sous le menton, le coude,</p>
+<p>Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement</p>
+<p>Sur un genou,&mdash;le corps qui s'affaisse et se ploie,</p>
+<p>Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;</p>
+<p>&mdash;Les cheveux débouclés qui cachent par moment</p>
+<p>Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue,</p>
+<p>Ou que les doigts mutins les peignent, une joue</p>
+<p>Transparente et nacrée, un front veiné d'azur,</p>
+<p>Comme dans les jardins font les branches des arbres,</p>
+<p>De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres</p>
+<p class="i3"> Debout sous leur ombrage obscur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle</p>
+<p>Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?</p>
+<p>&mdash;A-t-elle découvert dans ses boucles de jais</p>
+<p>Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache?</p>
+<p>Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache</p>
+<p>Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?</p>
+<p>&mdash;Cette robe attendue et sur laquelle on compte</p>
+<p>Pour enlever à miss Wilmot le c&oelig;ur du comte,</p>
+<p>S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?</p>
+<p>Son épagneul est-il malade?&mdash;Quelque fièvre,</p>
+<p>Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre</p>
+<p class="i3"> Décoloré le pur carmin?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Son &oelig;il est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale</p>
+<p>De son visage grec moins pur?&mdash;Quelque rivale,</p>
+<p>Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,</p>
+<p>A-t-elle au dernier <em>raoût</em> fait tourner plus de têtes?</p>
+<p>Non,&mdash;elle est bien toujours la déesse des fêtes;&mdash;</p>
+<p>Tout ploie à ses genoux.&mdash;Hier, l'un de ses amants</p>
+<p>Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle,</p>
+<p>S'est jeté dans le Rhin;&mdash;et ce matin, pour elle,</p>
+<p>Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;</p>
+<p>Son adversaire est mort,&mdash;lui blessé;&mdash;voilà certe</p>
+<p>Un beau succès!&mdash;tout Leyde est en l'air et disserte.</p>
+<p class="i3"> Pourquoi donc ce front abattu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div>
+<p class="subheader">XL</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?</p>
+<p>Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent,</p>
+<p>Qui palpitent jetant sur le satin des chairs</p>
+<p>Une auréole brune, une ombre veloutée,</p>
+<p>Comme Lawrence en peint?&mdash;cette gorge agitée</p>
+<p>Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs</p>
+<p>Ondant comme la neige au vent d'une tempête?</p>
+<p>Quelle pensée étrange à cette folle tête</p>
+<p>Donne un air si rêveur?&mdash;Est-ce le souvenir</p>
+<p>De son premier amour et de ses jours d'enfance?</p>
+<p>&mdash;Regret d'avoir perdu cette belle innocence?</p>
+<p class="i3"> &mdash;Est-ce la peur de l'avenir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas cela, non;&mdash;elle est trop corrompue</p>
+<p>Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue</p>
+<p>Qui liait son présent à son passé.&mdash;D'ailleurs,</p>
+<p>Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme</p>
+<p>Un de ces souvenirs qui, dans tout c&oelig;ur de femme,</p>
+<p>Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs,</p>
+<p>Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire,</p>
+<p>Comme fait une perle au creux d'une onde noire.</p>
+<p>&mdash;Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé:</p>
+<p>Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre,</p>
+<p>Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre</p>
+<p class="i3"> La voix de son c&oelig;ur comprimé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div>
+<p class="subheader">XLII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le fait:&mdash;la veille on jouait au théâtre</p>
+<p>Le <cite>Don Juan</cite> de Mozart. Avec sa cour folâtre</p>
+<p>De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,</p>
+<p>Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes,</p>
+<p>Véronique était là, le pôle des prunelles,</p>
+<p>Coquetant dans sa loge et radieuse à voir.</p>
+<p>&mdash;Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère</p>
+<p>Et se mordaient la lèvre;&mdash;elle, sûre de plaire,</p>
+<p>Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail,</p>
+<p>Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,</p>
+<p>Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,</p>
+<p class="i3"> Ou chatoyer son riche émail.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène,</p>
+<p>Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.</p>
+<p>&mdash;En vain Leporello pas à pas suivait Juan;</p>
+<p>En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,</p>
+<p>Zerline gazouillait jouant avec les notes,</p>
+<p>Dona Anna pleurait.&mdash;Ils auraient bien un an</p>
+<p>Continué ce jeu sans que l'on y prit garde:</p>
+<p>&mdash;Le parterre est distrait,&mdash;l'on cause, l'on regarde,</p>
+<p>Mais d'un autre côté;&mdash;sous les binocles d'or</p>
+<p>Braqués au même point le désir étincelle;</p>
+<p>Véronique sourit;&mdash;le bonheur d'être belle</p>
+<p class="i3"> La fait dix fois plus belle encor.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div>
+<p class="subheader">XLIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seul un homme debout auprès d'une colonne,</p>
+<p>Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne,</p>
+<p>A la scène oubliée attachant son regard,</p>
+<p>Dans une extase sainte enivre ses oreilles.</p>
+<p>De ces accords profonds, de ces hautes merveilles</p>
+<p>Qui font luire ton nom entre tous,&mdash;ô Mozart!&mdash;</p>
+<p>Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes</p>
+<p>Le poussait par delà les sphères éternelles.</p>
+<p>L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,</p>
+<p>Il s'était fait musique, et son c&oelig;ur en mesure</p>
+<p>Palpitait et chantait avec une voix pure,</p>
+<p class="i3"> Et lui seul te comprenait bien.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle</p>
+<p>Jeté l'&oelig;il, froidement, et sans que sa prunelle</p>
+<p>S'allumât, comme si le regard contre un mur</p>
+<p>Eût été se briser.&mdash;Pourtant, comme une balle,</p>
+<p>Cette &oelig;illade d'un bout à l'autre de la salle,</p>
+<p>Au c&oelig;ur de Véronique arrivant d'un vol sûr,</p>
+<p>Y fit sans le vouloir une blessure grave,</p>
+<p>&mdash;Une blessure à mort.&mdash;Ainsi l'on voit un brave</p>
+<p>Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson</p>
+<p>Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre,</p>
+<p>Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre</p>
+<p class="i3"> En revenant dans sa maison.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div>
+<p class="subheader">XLVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,</p>
+<p>Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre</p>
+<p>Pour une passion un caprice en retour,</p>
+<p>Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)</p>
+<p>De torturer les c&oelig;urs et de damner les âmes,</p>
+<p>Celle qui sans pitié se jouait d'un amour,</p>
+<p>Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse</p>
+<p>Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse,</p>
+<p>Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:</p>
+<p>Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!</p>
+<p>L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même;</p>
+<p class="i3"> Il est vaincu ce c&oelig;ur si fier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est le train de la vie et de la destinée;</p>
+<p>Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée,</p>
+<p>Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.</p>
+<p>&mdash;Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,</p>
+<p>Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste:</p>
+<p>On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.</p>
+<p>&mdash;Amour, joie et fléau du monde,&mdash;douce peine,</p>
+<p>Misère qu'on regrette et de charmes si pleine;</p>
+<p>&mdash;Rire qui touche aux pleurs,&mdash;souci pâle et charmant,</p>
+<p>Mal que l'on veut avoir;&mdash;Paradis,&mdash;Enfer,&mdash;Songe</p>
+<p>Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge,</p>
+<p class="i3"> Mystérieux enchantement!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></div>
+<p class="subheader">XLVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Poignante Volupté,&mdash;plaisir qui fait peut-être</p>
+<p>L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître</p>
+<p>S'il ne vous a connu, moments délicieux,</p>
+<p>Et si longs et si courts qui valent une vie,</p>
+<p>Et que voudrait payer l'Ange qui les envie</p>
+<p>De son éternité de bonheur dans les cieux!&mdash;</p>
+<p>Mer de félicité,&mdash;ravissement,&mdash;extase,</p>
+<p>Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase</p>
+<p>Soit en vers soit en prose!&mdash;Heures du rendez-vous,</p>
+<p>Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse,</p>
+<p>Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse,</p>
+<p class="i3"> Baisers enragés, désirs fous!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne,</p>
+<p>&mdash;En vain dans ses sermons le prêtre te condamne;</p>
+<p>En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,</p>
+<p>La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,</p>
+<p>&mdash;En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille</p>
+<p>Ses fenêtres.&mdash;En vain dans leurs livres mort-nés,</p>
+<p>Contre toi longuement les moralistes crient,</p>
+<p>En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;&mdash;</p>
+<p>La novice à ton nom fait un signe de croix;</p>
+<p>Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême,</p>
+<p>Anglais, Français, païen ou chrétien,&mdash;chacun aime</p>
+<p class="i3"> Au moins dans sa vie une fois.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div>
+<p class="subheader">L</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie</p>
+<p>Me vint d'être amoureux.&mdash;Adieu, la poésie!</p>
+<p>Je n'avais pas assez de temps pour l'employer</p>
+<p>A compasser des mots:&mdash;adorer mon idole,</p>
+<p>La parer, admirer sa chevelure folle,</p>
+<p>Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer;</p>
+<p>L'entendre respirer, la voir vivre, sourire</p>
+<p>Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire</p>
+<p>Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi</p>
+<p>Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose</p>
+<p>Son souffle en un baiser,&mdash;je ne fis autre chose</p>
+<p class="i3"> Pendant quatre mois et demi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sans cela l'univers aurait eu mon poëme</p>
+<p>En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même;</p>
+<p>Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps</p>
+<p>D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles</p>
+<p>Dans un cordon.&mdash;J'allais ouïr siffler les merles</p>
+<p>Avec elle aux grands bois;&mdash;l'on était au printemps.</p>
+<p>Elle, comme un enfant, courait dans la rosée</p>
+<p>Après les papillons, et la jambe arrosée</p>
+<p>D'une pluie argentée, allait chantant toujours;</p>
+<p>Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.</p>
+<p>&mdash;Moi, je la regardais;&mdash;la nature était belle,</p>
+<p class="i3"> Et riait comme nos amours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div>
+<p class="subheader">LII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:</p>
+<p>&mdash;Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,</p>
+<p>Elle accourait bien vite et voulait partager;</p>
+<p>Moi, je ne voulais pas;&mdash;c'était une bataille!</p>
+<p>D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,</p>
+<p>Et de mon autre main je la faisais manger.</p>
+<p>Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse</p>
+<p>D'une lutte inégale, elle demandait grâce,</p>
+<p>Promettant de payer en baisers sa rançon.</p>
+<p>&mdash;Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,</p>
+<p>Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,</p>
+<p class="i3"> Se cacher derrière un buisson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis je l'entendais rire sous la feuillée</p>
+<p>De me tromper ainsi.&mdash;Quelque abeille éveillée</p>
+<p>Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux,</p>
+<p>Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles,</p>
+<p>Une chenille prise aux plis de ses dentelles,</p>
+<p>La ramenait bientôt poussant des cris affreux.</p>
+<p>&mdash;Elle cachait son front contre moi, toute blanche;</p>
+<p>Tressaillant quand le vent remuait une branche,</p>
+<p>Ses beaux seins effarés, au tic tac de son c&oelig;ur</p>
+<p>Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles</p>
+<p>Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes</p>
+<p> Entre les doigts de l'oiseleur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div>
+<p class="subheader">LIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout en la rassurant, d'une main aguerrie</p>
+<p>Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie</p>
+<p>Elle recommençait à rire, et s'asseyait</p>
+<p>Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même,</p>
+<p>Et m'embrassait disant:&mdash;Mon Dieu, comme je l'aime!</p>
+<p>Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait</p>
+<p>Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière</p>
+<p>Comme pour s'endormir.&mdash;Un long jet de lumière,</p>
+<p>Traversant les rameaux, dorait son front charmant;</p>
+<p>&mdash;Le rossignol chantait et perlait ses roulades,</p>
+<p>Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades</p>
+<p class="i3"> Soupirait langoureusement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,</p>
+<p>Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe</p>
+<p>Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux.</p>
+<p>&mdash;Qu'eût servi de parler?&mdash;Sur nos lèvres pressées</p>
+<p>Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées;</p>
+<p>Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.</p>
+<p>&mdash;Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre,</p>
+<p>Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre.</p>
+<p>Nos artères, nos c&oelig;urs vibraient à l'unisson;</p>
+<p>Dans les ravissements d'une extase profonde,</p>
+<p>Nous avions oublié l'existence du monde,</p>
+<p class="i3"> Nos yeux étaient notre horizon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span><br /></div>
+<p class="subheader">LVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes</p>
+<p>Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes</p>
+<p>Sont ainsi;&mdash;leur toujours ne passe pas six mois.&mdash;</p>
+<p>L'amour s'en est allé, Dieu sait où;&mdash;ma princesse,</p>
+<p>Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse</p>
+<p>Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts.</p>
+<p>Pour ne plus revenir a déployé son aile,</p>
+<p>Ne laissant dans mon c&oelig;ur, plus que le sien fidèle,</p>
+<p>Que doutes du présent et souvenirs amers.</p>
+<p>Que voulez-vous?&mdash;la vie est une chose étrange;</p>
+<p>En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange</p>
+<p class="i3"> Mes beaux amours en méchants vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire</p>
+<p>Fidèlement contée, autant que ma mémoire,</p>
+<p>Registre mal en ordre, a pu me rappeler</p>
+<p>Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose</p>
+<p>Et dont on rit ensuite.&mdash;Excusez cette pause:</p>
+<p>La bulle que j'avais pris plaisir à souffler,</p>
+<p>Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,</p>
+<p>En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte;</p>
+<p>Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu.</p>
+<p>&mdash;En heurtant le réel, ma riante chimère</p>
+<p>S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère;</p>
+<p> Tout autre amour en moi s'est tu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div>
+<p class="subheader">LVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Excepté cependant le tien, ô Poésie,</p>
+<p>Qui parles toujours haut dans une âme choisie!</p>
+<p>&mdash;Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or,</p>
+<p>Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre</p>
+<p>Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre,</p>
+<p>Dans notre nuit suspends un moment ton essor,</p>
+<p>Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile</p>
+<p>Sèches nos pleurs amers:&mdash;et toi, sa s&oelig;ur jumelle,</p>
+<p>Peinture, la rivale et l'égale de Dieu,</p>
+<p>Déception sublime, admirable imposture,</p>
+<p>Qui redonnes la vie et doubles la nature,</p>
+<p class="i3"> Je ne vous ai pas dit adieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Revenons au sujet.&mdash;Le jeune enthousiaste</p>
+<p>Était beau cavalier, et certe une plus chaste</p>
+<p>Que Véronique eût pu s'enamourer de lui.</p>
+<p>Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être</p>
+<p>D'esquisser son portrait.&mdash;Le dehors fait connaître</p>
+<p>Le dedans.&mdash;Un soleil étranger avait lui</p>
+<p>Sur sa tête et doré d'une couche de hâle</p>
+<p>Sa peau d'Italien naturellement pâle.</p>
+<p>Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés,</p>
+<p>Tombaient autour d'un front que Gall avec extase</p>
+<p>Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base</p>
+<p class="i3"> D'une douzaine de traités.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div>
+<p class="subheader">LX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un front impérial d'artiste et de poëte,</p>
+<p>Occupant à lui seul la moitié de la tête,</p>
+<p>Large et plein, se courbant sous l'inspiration,</p>
+<p>Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée</p>
+<p>Un espoir surhumain, une grande pensée,</p>
+<p>Et porte écrit ces mots:&mdash;Force et conviction.&mdash;</p>
+<p>Le reste du visage à ce front grandiose</p>
+<p>Répondait.&mdash;Cependant il avait quelque chose</p>
+<p>Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut,</p>
+<p>On l'aurait souhaité différent.&mdash;L'ironie,</p>
+<p>Le sarcasme y brillait plutôt que le génie;</p>
+<p class="i3"> Le bas semblait railler le haut.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange;</p>
+<p>C'était comme un démon se tordant sous un ange,</p>
+<p>Un enfer sous un ciel.&mdash;Quoiqu'il eut de beaux yeux,</p>
+<p>De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe,</p>
+<p>Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,</p>
+<p>Une frange de cils palpitants et soyeux,</p>
+<p>Son regard de lion et la fauve étincelle</p>
+<p>Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle</p>
+<p>Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous.</p>
+<p>&mdash;Les plus hardis auraient abaissé la paupière</p>
+<p>Devant cet &oelig;il Méduse à vous changer en pierre,</p>
+<p class="i3"> Qu'il s'efforçait de rendre doux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div>
+<p class="subheader">LXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée</p>
+<p>D'une fine moustache élégamment cirée</p>
+<p>Un sourire moqueur quelquefois se posait;</p>
+<p>Mais son expression la plus habituelle</p>
+<p>Était un grand dédain.&mdash;Vainement notre belle,</p>
+<p>L'ayant revu depuis dans le monde, faisait</p>
+<p>Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire</p>
+<p>Pour en grossir sa cour:&mdash;chose extraordinaire!</p>
+<p>Rien ne put entamer ce c&oelig;ur de diamant.</p>
+<p>Coups d'&oelig;il sous l'éventail, soupirs, minauderies,</p>
+<p>Aveux à mots couverts, vives agaceries,</p>
+<p class="i3"> &mdash;Elle échoua totalement!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre</p>
+<p>Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre.</p>
+<p>&mdash;Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau,</p>
+<p>Laisse à peine une plume;&mdash;une mouche étourdie</p>
+<p>A la toile en un coin par l'araignée ourdie</p>
+<p>Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau;</p>
+<p>Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie</p>
+<p>Des Lilliputiens. Une si belle proie</p>
+<p>Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi,</p>
+<p>Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime,</p>
+<p>Elle essaya de tout;&mdash;mais lui, toujours le même,</p>
+<p class="i3"> N'en prit aucunement souci.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div>
+<p class="subheader">LXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'était là le motif qui faisait que sa porte</p>
+<p>Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe</p>
+<p>A son c&oelig;ur occupé cette cour qui la suit?</p>
+<p>Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères</p>
+<p>Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires;</p>
+<p>Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit</p>
+<p>Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie.</p>
+<p>Sur sa petite main son front penche et s'appuie,</p>
+<p>Son bras potelé pend au bord de son fauteuil,</p>
+<p>La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle.</p>
+<p>Le dépit a changé ses roses en opale,</p>
+<p class="i3"> Une larme luit à son &oelig;il.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXV</p>
+
+<p>Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,</p>
+<p>Dans sa petite main aux ongles roses froisse,</p>
+<p>Indubitablement est un billet d'amour,</p>
+<p>&mdash;Un vélin azuré qui par toute la chambre</p>
+<p>Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.</p>
+<p>&mdash;Je m'y connais;&mdash;pourtant l'écriture et le tour</p>
+<p>Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.</p>
+<p>&mdash;Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame</p>
+<p>Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau?</p>
+<p>Le fait paraît prouvé par cette tache noire</p>
+<p>Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire</p>
+<p class="i3"> Et cette plume de corbeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></div>
+<p class="subheader">LXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête</p>
+<p>Et poussant en arrière une boucle défaite,</p>
+<p>Elle quitta sa pose indolente, et se prit,</p>
+<p>Avant de demander la bougie et d'y mettre</p>
+<p>La cire et le cachet, à relire sa lettre</p>
+<p>Tout bas,&mdash;comme ayant peur que l'écho la comprit.</p>
+<p>&mdash;Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite,</p>
+<p>Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite,</p>
+<p>Comme celle d'hier, d'être jetée au feu.</p>
+<p>&mdash;Il faisait un grand froid, la flamme était ardente;</p>
+<p>Le papier se tordit comme un damné du Dante</p>
+<p class="i3"> En dardant un jet de gaz bleu,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et disparut&mdash;pendant que brûle cette feuille,</p>
+<p>L'enfant en prend une autre, un instant se recueille</p>
+<p>Et commence.&mdash;Sa main rapide en son essor,</p>
+<p>Comme un cheval de course à New-Market, à peine</p>
+<p>Effleure le papier,&mdash;la page est toute pleine</p>
+<p>Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor:</p>
+<p>&mdash;Don Juan!&mdash;Le chapeau bas, don Juan devant la dame</p>
+<p>Est debout.&mdash;Véronique agitée, une flamme</p>
+<p>Aux prunelles:&mdash;Portez le billet que voici</p>
+<p>Au signor Albertus.&mdash;Le peintre qui demeure</p>
+<p>Hôtel du Singe-Vert?&mdash;Lui-même, et dans une heure</p>
+<p class="i3"> Au plus tard, Juan, soyez ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div>
+<p class="subheader">LXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,</p>
+<p>Est le fin <em>cortejo</em> que je viens de décrire</p>
+<p>Quelques stances plus haut.&mdash;C'était un homme d'art,</p>
+<p>Aimant tout à la fois d'un amour fanatique</p>
+<p>La peinture et les vers autant que la musique.</p>
+<p>Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart,</p>
+<p>Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être.</p>
+<p>Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être,</p>
+<p>Je crois en vérité qu'il eût dit:&mdash;Raphaël!</p>
+<p>Car entre ces trois s&oelig;urs égales en mérite</p>
+<p>Dans le fond la peinture était sa favorite</p>
+<p class="i3"> Et son talent le plus réel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il voyait l'univers comme un tripot infâme;</p>
+<p>&mdash;Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,</p>
+<p>C'était celle d'Hamlet,&mdash;il n'aurait pas donné</p>
+<p>Quatre maravédis des deux.&mdash;La créature</p>
+<p>Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture.</p>
+<p>&mdash;S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né,</p>
+<p>Du pourquoi, du comment, il était pessimiste</p>
+<p>Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste</p>
+<p>Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui.</p>
+<p>Quoique bien jeune encor, depuis longues années</p>
+<p>Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées,</p>
+<p class="i3"> Sonnaient bien des heures d'ennui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div>
+<p class="subheader">LXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il prenait cependant son mal en patience.</p>
+<p>&mdash;C'est un très-grand fléau qu'une grande science;</p>
+<p>Elle change un bambin en Géronte; elle fait</p>
+<p>Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve,</p>
+<p>Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve.</p>
+<p>Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;</p>
+<p>L'existence vous pèse et tout vous paraît fade.</p>
+<p>&mdash;Le piment est sans goût pour un palais malade,</p>
+<p>Un odorat blasé sent à peine l'éther:</p>
+<p>L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,</p>
+<p>Comme un citron pressé le c&oelig;ur devient aride.</p>
+<p class="i3"> Don Juan arrive après Werther.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère,</p>
+<p>Poussé par le serpent, mordu la pomme amère;</p>
+<p>Il voulait être dieu.&mdash;Quand il se vit tout nu,</p>
+<p>Et possédant à fond la science de l'homme,</p>
+<p>Il désira mourir.&mdash;Il n'osa pas; mais, comme</p>
+<p>On s'ennuie à marcher dans un sentier connu,</p>
+<p>Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.</p>
+<p>Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?&mdash;J'en doute.</p>
+<p>En cherchant il avait usé les passions,</p>
+<p>Levé le coin du voile et regardé derrière.</p>
+<p>&mdash;A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière,</p>
+<p class="i3"> Cadavre sans illusions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde</p>
+<p>Du c&oelig;ur de l'homme jette imprudemment la sonde!</p>
+<p>Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,</p>
+<p>De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,</p>
+<p>N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.</p>
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!</p>
+<p>Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose</p>
+<p>Comme j'ai fait.&mdash;Qu'importe après tout que la cause</p>
+<p>Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?</p>
+<p>&mdash;Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;</p>
+<p>Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.</p>
+<p class="i3"> &mdash;Pourquoi l'arracher, pauvres fous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si de sa destinée il eût été l'arbitre,</p>
+<p>Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre</p>
+<p>Du roman de la vie, et passé tout d'abord</p>
+<p>A la conclusion de cette sotte histoire.</p>
+<p>&mdash;Incertain s'il devait nier, douter ou croire,</p>
+<p>Ou demander le mot de l'énigme à la mort,</p>
+<p>Comme un duvet au vent, avec indifférence</p>
+<p>Il laissait au hasard aller son existence</p>
+<p>&mdash;Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu,</p>
+<p>Et celles de là-haut encor moins.&mdash;Pour son âme,</p>
+<p>Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme,</p>
+<p class="i3"> Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il était ainsi fait.&mdash;Singulière nature!</p>
+<p>Son âme, qu'il niait, cependant était pure;</p>
+<p>&mdash;Il voulait le néant et n'aurait rien gagné</p>
+<p>A la suppression de l'enfer.&mdash;Homme étrange!</p>
+<p>Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange</p>
+<p>Qui là-haut sur son livre écrivait indigné</p>
+<p>Une grosse hérésie, un sophisme damnable,</p>
+<p>Venant à l'action, le trouvait moins coupable,</p>
+<p>Et pesant dans sa main le bien avec le mal,</p>
+<p>Pour cette fois encor retenait l'anathème.</p>
+<p>&mdash;Une larme tombée à l'endroit du blasphème</p>
+<p class="i3"> L'effaçait du feuillet fatal.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La décoration change.&mdash;Pour le quart d'heure</p>
+<p>Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure</p>
+<p>Du signor Albertus, et dans son atelier.</p>
+<p>Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,</p>
+<p>Lecteur bourgeois?&mdash;Un jour discret tombant du cintre</p>
+<p>Y donne à chaque chose un aspect singulier.</p>
+<p>C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile</p>
+<p>Laisse à travers le noir luire une blanche étoile.</p>
+<p>&mdash;Au milieu de la salle, auprès du chevalet,</p>
+<p>Sous le rayon brillant où vient valser l'atome,</p>
+<p>Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme;</p>
+<p class="i3"> Tout est clair-obscur et reflet.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde</p>
+<p>Que sous les vieux arceaux d'une nef.&mdash;C'est un monde,</p>
+<p>Un univers à part qui ne ressemble en rien</p>
+<p>A notre monde à nous;&mdash;un monde fantastique,</p>
+<p>Où tout parle aux regards, où tout est poétique,</p>
+<p>Où l'art moderne brille à côté de l'ancien;</p>
+<p>&mdash;Le beau de chaque époque et de chaque contrée,</p>
+<p>Feuille d'échantillon, du livre déchirée;</p>
+<p>Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,</p>
+<p>Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je?</p>
+<p>Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége,</p>
+<p class="i3"> Pérugin entre deux Vanloos.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,</p>
+<p>Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,</p>
+<p>Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,</p>
+<p>&mdash;Cuchillos, kriss malais à lames ondulées,</p>
+<p>Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées,</p>
+<p>Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,</p>
+<p>Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,</p>
+<p>Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,</p>
+<p>Mille objets&mdash;bons à rien, admirables à voir;</p>
+<p>Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,</p>
+<p>Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage,</p>
+<p class="i3"> Un antre, un musée, un boudoir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Autour du mur beaucoup de toiles accrochées,</p>
+<p>Blanches pour la plupart, les autres ébauchées,</p>
+<p>Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi.</p>
+<p>&mdash;La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,</p>
+<p>Les infants de Lara, Marguerite en prières,</p>
+<p>Des portraits esquissés, des études parmi</p>
+<p>Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,</p>
+<p>Claire sur un fond brun, se détache et scintille,</p>
+<p>Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler,</p>
+<p>Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle;</p>
+<p>Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile</p>
+<p class="i3"> Pour l'empêcher de s'envoler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On aurait dit, à voir cette tête inclinée,</p>
+<p>Et son expression pensive et résignée,</p>
+<p>Une <i lang="la" xml:lang="la">Mater Dei</i> d'après Masaccio.</p>
+<p>&mdash;Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne.</p>
+<p>La plus et mieux aimée, une Vénitienne,</p>
+<p>Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,</p>
+<p>Un bravo poignarda.&mdash;Le mari de la belle</p>
+<p>Avait monté ce coup, la sachant infidèle</p>
+<p>&mdash;C'est un roman entier que cette histoire-là.&mdash;</p>
+<p>Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire,</p>
+<p>Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire,</p>
+<p class="i3"> Et puis jamais n'en reparla.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,</p>
+<p>Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile,</p>
+<p>Une larme furtive essuyée aussitôt</p>
+<p>S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine</p>
+<p>S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.</p>
+<p>Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot.</p>
+<p>&mdash;A Venise, un Anglais osa faire des offres:</p>
+<p>Pour avoir ce chef-d'&oelig;uvre il eût vidé ses coffres;</p>
+<p>Mais c'était profaner&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">il santo Ritratto</i>,&mdash;</p>
+<p>Et comme obstinément il grossissait la somme,</p>
+<p>Albertus furieux voulut noyer son homme</p>
+<p class="i3"> En bas du pont de Rialto.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus travaillait.&mdash;C'était un paysage.</p>
+<p>Salvator eût signé cette <i lang="it" xml:lang="it">selve selvagge</i>.</p>
+<p>&mdash;Au premier plan des rocs,&mdash;au second les donjons</p>
+<p>D'un château dentelant de ses flèches aiguës</p>
+<p>Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues.</p>
+<p>&mdash;Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs,</p>
+<p>Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie,</p>
+<p>Comme les flots hurlants d'une mer en furie,</p>
+<p>Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs</p>
+<p>De reflets rougeoyants incendiaient les cimes</p>
+<p>Des pins échevelés, penchés sur les abîmes</p>
+<p class="i3"> Comme sur le puits des enfers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On entra.&mdash;C'était Juan.&mdash;Une lumière bleue</p>
+<p>Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,</p>
+<p>Ni cornes, ni pied-bot,&mdash;quoiqu'il ne sentit pas</p>
+<p>Le soufre ou le bitume, à son regard oblique,</p>
+<p>A sa lèvre que crispe un rire sardonique,</p>
+<p>A son geste anguleux, à sa voix, à son pas,</p>
+<p>Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite</p>
+<p>A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite.</p>
+<p>&mdash;Albertus n'en fit rien;&mdash;il ne le voyait point;</p>
+<p>Son âme avec ses yeux était à sa peinture.</p>
+<p>&mdash;Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure</p>
+<p class="i3"> En le tirant par son pourpoint.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature</p>
+<p>Et ne la trouvant pas:&mdash;Infâme créature!</p>
+<p>Dit-il entre ses dents.&mdash;Irez-vous?&mdash;Oui, j'irai.</p>
+<p>&mdash;Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.&mdash;Tout à l'heure.</p>
+<p>&mdash;Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure</p>
+<p>A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.</p>
+<p>&mdash;C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée,</p>
+<p>Un André Ferrara,&mdash;fine lame, trempée</p>
+<p>Du sang de maints vaillants.&mdash;Je suis à vous. Pietro!</p>
+<p>Une tête hâlée apparut à la porte</p>
+<p>Et dit:&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Che vuoi, signor?</i>&mdash;Vite que l'on m'apporte</p>
+<p class="i3"> Ma cape avec mon sombrero.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le temps de compter trois il revient.&mdash;La toilette</p>
+<p>Du jeune cavalier en un instant fut faite,</p>
+<p>Et, le valet ayant approché le miroir,</p>
+<p>Il sourit,&mdash;et parut fort content de lui-même,</p>
+<p>Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême:</p>
+<p>Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),</p>
+<p>Il avait vu bouger dans son cadre la tête</p>
+<p>De la Vénitienne, et sa bouche muette</p>
+<p>Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! signor, fit Juan.&mdash;Povera, dit l'artiste</p>
+<p>Caressant le portrait d'un regard doux et triste,</p>
+<p class="i3"> Il est trop tard pour reculer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils sortirent tous deux.&mdash;La ville était déserte.</p>
+<p>A peine çà et là quelque croisée ouverte,</p>
+<p>La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur;</p>
+<p>Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes</p>
+<p>Par un gros temps, crier toutes les girouettes.</p>
+<p>Un ivrogne attardé passait battant le mur,</p>
+<p>Une fille de joie attendait sur la borne.</p>
+<p>&mdash;Albertus suivait Juan silencieux et morne;</p>
+<p>Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.</p>
+<p>&mdash;Un larron qu'un prévôt conduit à la potence,</p>
+<p>Un écolier qui va subir sa pénitence,</p>
+<p class="i3"> Ne marchent pas d'un pied plus lent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il eût pu retourner chez lui,&mdash;mais l'aventure</p>
+<p>Était réellement bizarre et de nature</p>
+<p>A piquer jusqu'au vif la curiosité;</p>
+<p>Aussi notre héros voulut-il la poursuivre.</p>
+<p>L'on arrive.&mdash;Don Juan prend le marteau de cuivre</p>
+<p>D'une poterne et frappe avec autorité.</p>
+<p>Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,</p>
+<p>La maison s'illumine, et des lueurs tournoient</p>
+<p>Aux flancs sombres des murs.&mdash;De palier en palier</p>
+<p>La lumière descend,&mdash;la porte en bronze s'ouvre,</p>
+<p>L'intérieur splendide et vaste se découvre</p>
+<p class="i3"> A l'&oelig;il du jeune cavalier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un petit négrillon qui tenait une torche</p>
+<p>De cire parfumée, attendait sous le porche.</p>
+<p>Sa livrée écarlate, avec des galons d'or,</p>
+<p>Était riche et galante.&mdash;Allons, dit Juan, beau page.</p>
+<p>Conduisez ce seigneur par le secret passage.</p>
+<p>Albertus le suivit.&mdash;Au bout d'un corridor</p>
+<p>Une courtine rouge à demi relevée</p>
+<p>Se referme sur lui;&mdash;flairant son arrivée,</p>
+<p>Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis,</p>
+<p>Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête,</p>
+<p>Poussent entre leurs dents une plainte inquiète,</p>
+<p class="i3"> Et puis retombent assoupis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,</p>
+<p>Tout s'y trouvait:&mdash;comfort, élégance et richesse.</p>
+<p>&mdash;Sur un beau guéridon de bois de citronnier</p>
+<p>Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre</p>
+<p>Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre.</p>
+<p>&mdash;Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier,</p>
+<p>De blondes sépias, de fraîches aquarelles,</p>
+<p>Des albums, des écrans aux découpures frêles,</p>
+<p>La dernière revue et le nouveau roman,</p>
+<p>Un masque noir brisé,&mdash;mille riens fashionables,</p>
+<p>Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables;</p>
+<p class="i3"> &mdash;C'était un désordre charmant!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre <i lang="it" xml:lang="it">Innamorata</i>, couchée autant qu'assise</p>
+<p>Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,</p>
+<p>Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;</p>
+<p>Puis,&mdash;prenant d'un coup d'&oelig;il les conseils de la glace,</p>
+<p>Refit bouffer sa manche et remit à leur place</p>
+<p>Quelques rubans mutins.&mdash;Jamais la signora</p>
+<p>N'avait été mieux mise; elle était adorable,</p>
+<p>En état d'amener une recrue au diable,</p>
+<p>Autant que femme au monde, et même plus:&mdash;ses yeux</p>
+<p>Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières,</p>
+<p>Tant de <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, son geste et ses manières</p>
+<p class="i3"> Un abandon si gracieux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div>
+<p class="subheader">XC</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus un instant crut voir sa Vénitienne.</p>
+<p>&mdash;La coiffure bizarre ornée à l'italienne</p>
+<p>De grosses boules d'or et de sequins percés,</p>
+<p>Le collier de corail, la croix et l'amulette,</p>
+<p>Les touffes de rubans et toute la toilette;</p>
+<p>La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés,</p>
+<p>L'expression rêveuse et l'attitude molle,</p>
+<p>Le regard tout pareil et la même parole:</p>
+<p>Elle lui ressemblait à faire illusion.</p>
+<p>&mdash;Connaissant Albertus et son humeur fantasque,</p>
+<p>La sorcière avait cru devoir prendre ce masque</p>
+<p class="i3"> Pour contenter sa passion.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Véronique sonna.&mdash;La portière dorée</p>
+<p>S'entr'ouvrit.&mdash;Revêtu d'une riche livrée,</p>
+<p>Un petit page entra qui portait des plateaux,</p>
+<p>&mdash;Un vrai page flamand, tête blonde et rosée,</p>
+<p>Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée.</p>
+<p>&mdash;Il posa sur la table et flacons et gâteaux,</p>
+<p>Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate,</p>
+<p>Versa de haut le vin dans les verres à patte,</p>
+<p>Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux.</p>
+<p>&mdash;C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille</p>
+<p>Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille</p>
+<p class="i3"> Au moins depuis un siècle&mdash;ou deux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div>
+<p class="subheader">XCII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;</p>
+<p>&mdash;Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme:</p>
+<p>Albertus au second s'acheva de griser.</p>
+<p>&mdash;A son &oelig;il fasciné chaque objet était double,</p>
+<p>Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;</p>
+<p>Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.</p>
+<p>&mdash;La belle avait jeté toute honte en arrière,</p>
+<p>Et, donnant à ses feux une libre carrière,</p>
+<p>De ses bras convulsifs lui faisait un collier,</p>
+<p>Se collait à son corps avec délire et fièvre,</p>
+<p>Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre</p>
+<p class="i3"> Tâchait de le faire plier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus n'était pas de glace ni de pierre:</p>
+<p>&mdash;Quand même il l'eût été, sous la noire paupière</p>
+<p>De la dame brillait un soleil dont le feu</p>
+<p>Eût animé la pierre et fait fondre la glace:</p>
+<p>&mdash;Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,</p>
+<p>Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Oh! dit-il, mon c&oelig;ur brûle à cette étrange flamme</p>
+<p>Qui dans ton &oelig;il rayonne, et je vendrais mon âme</p>
+<p>Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours.</p>
+<p>&mdash;Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle</p>
+<p>Me ferait renoncer.&mdash;L'éternité vaut-elle</p>
+<p class="i3"> Une minute de tes jours!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div>
+<p class="subheader">XCIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique</p>
+<p>Le sourire à la bouche et d'un air ironique,</p>
+<p>Et répéteriez-vous ce que vous avez dit?</p>
+<p>&mdash;Que pour vous posséder je donnerais mon âme</p>
+<p>Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,</p>
+<p>Je l'ai dit.&mdash;Eh bien! donc, à jamais sois maudit,</p>
+<p>Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,</p>
+<p>Car tu n'es plus à Dieu.&mdash;Le peintre en son ivresse</p>
+<p>N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.</p>
+<p>&mdash;Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire</p>
+<p>De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire,</p>
+<p class="i3"> Tout à coup dans l'air éclata.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,</p>
+<p>Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre</p>
+<p>Brillèrent;&mdash;cependant Albertus n'en vit rien,</p>
+<p>Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage,</p>
+<p>A leur expression égarée et sauvage,</p>
+<p>Il se serait signé de peur,&mdash;car c'était bien</p>
+<p>Un regard exprimant un mal irrémédiable,</p>
+<p>Un regard de damné demandant l'heure au diable.</p>
+<p>&mdash;On y lisait:&mdash;Toujours, Jamais, Éternité.</p>
+<p>C'était vraiment horrible.&mdash;Une prunelle d'homme,</p>
+<p>A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme</p>
+<p class="i3"> Fond le bitume au feu jeté.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div>
+<p class="subheader">XCVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et ses lèvres tremblaient.&mdash;On eût dit qu'un blasphême</p>
+<p>Allait s'en échapper, quand tout à coup:&mdash;Je t'aime!</p>
+<p>Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.</p>
+<p>Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?</p>
+<p>En demandant le mien, as-tu sondé ton âme?</p>
+<p>As-tu bien calculé les forces de ton c&oelig;ur?</p>
+<p>Que te sens-tu dans toi de puissant et de large</p>
+<p>A porter sans plier une pareille charge?</p>
+<p>Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour</p>
+<p>Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable,</p>
+<p>Et cet être, c'est Dieu,&mdash;car il est immuable;</p>
+<p class="i3"> L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe</p>
+<p>Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe</p>
+<p>Derrière les rideaux, tirés discrètement,</p>
+<p>Fait deviner un lit.&mdash;Albertus, sans mot dire</p>
+<p>(C'était bien répondu), de ce côté l'attire,</p>
+<p>Sur le bord de ce lit la pousse doucement....</p>
+<p>C'est ici que s'arrête en son style pudique,</p>
+<p>Tout rouge d'embarras, le narrateur classique</p>
+<p>&mdash;Que ne fait-on pas dire à cet honnête point?</p>
+<p>Jamais comme immoral Basile ne le biffe,</p>
+<p>Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe</p>
+<p class="i3"> De ce qui ne l'est guère ou point.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div>
+<p class="subheader">XCVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze</p>
+<p>Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase,</p>
+<p>Je ne passerai rien.&mdash;Les dames qui liront</p>
+<p>Cette histoire morale auront de l'indulgence</p>
+<p>Pour quelques chauds détails.&mdash;Les plus sages, je pense,</p>
+<p>Les verront sans rougir, et les autres crieront.</p>
+<p>D'ailleurs,&mdash;et j'en préviens les mères de famille,</p>
+<p>Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles</p>
+<p>Dont on coupe le pain en tartines.&mdash;Mes vers</p>
+<p>Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme.</p>
+<p>Je ne les châtre pas,&mdash;dans leur décent cynisme</p>
+<p class="i3"> Ils s'en vont droit ou de travers,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peu m'importe, selon que dame Poésie,</p>
+<p>Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,</p>
+<p>Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,</p>
+<p>Ils marchent librement dans leur nudité sainte,</p>
+<p>Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte</p>
+<p>Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.</p>
+<p>&mdash;Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,</p>
+<p>Un jupon un peu court, font détourner la vue.&mdash;</p>
+<p>Mon &oelig;il plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là,</p>
+<p>&mdash;Pourquoi donc tant crier sur l'&oelig;uvre des artistes?</p>
+<p>Ce qu'ils font est sacré!&mdash;Messieurs les rigoristes,</p>
+<p class="i3"> N'y verriez-vous donc que cela?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div>
+<p class="subheader">C</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Le peintre avait coupé le corset.&mdash;Véronique</p>
+<p>N'avait sur son beau corps pour vêtement unique</p>
+<p>Qu'une toile de Flandre;&mdash;un nuage de lin</p>
+<p>De l'air tramé;&mdash;du vent, une brume de gaze</p>
+<p>Laissant sous ses réseaux courir l'&oelig;il en extase:</p>
+<p>&mdash;Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.</p>
+<p>Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle,</p>
+<p>Et dans un tour de main déshabillé la belle.</p>
+<p>&mdash;Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir,</p>
+<p>C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,</p>
+<p>Hélas! car bien souvent avec le voile tombe</p>
+<p class="i3"> L'illusion et le désir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il n'en fut pas ainsi.&mdash;La dame était si belle</p>
+<p>Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.</p>
+<p>&mdash;Un poëte amoureux n'aurait pas inventé</p>
+<p>D'idéal plus parfait.&mdash;<em>O nature! nature!</em></p>
+<p>Devant ton &oelig;uvre, à toi, qu'est-ce que la peinture?</p>
+<p>Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté?</p>
+<p>Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione,</p>
+<p>Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône?</p>
+<p>O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons;</p>
+<p>Ta palette, ô Titien!&mdash;Dieu seul est le grand maître.</p>
+<p>Il garde son secret et nul ne le pénètre,</p>
+<p class="i3"> Et vainement nous l'essayons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div>
+<p class="subheader">CII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! le tableau charmant!&mdash;Toute honteuse, et rouge</p>
+<p>Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,</p>
+<p>Elle penche la tête et croise les deux bras.</p>
+<p>&mdash;Avec son air mutin, et sa petite moue,</p>
+<p>Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,</p>
+<p>Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;</p>
+<p>Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,</p>
+<p>Ses yeux étincelants comme des escarboucles,</p>
+<p>Son col blond et doré, sa bouche de corail,</p>
+<p>Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,</p>
+<p>Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,</p>
+<p class="i3"> Seule elle valait un sérail.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les rideaux sont tombés:&mdash;des rires frénétiques,</p>
+<p>Des cris de volupté, des râles extatiques,</p>
+<p>De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.</p>
+<p>&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Idolo del mio cuor, anima mia</i>, mon ange,</p>
+<p>Ma vie,&mdash;et tous les mots de ce langage étrange</p>
+<p>Que l'amour délirant invente en ses fureurs,</p>
+<p>Voilà ce qu'on entend.&mdash;L'alcôve est au pillage,</p>
+<p>Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;</p>
+<p>&mdash;Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;</p>
+<p>Les bras autour des corps se crispent et se tordent,</p>
+<p>L'&oelig;il s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,</p>
+<p class="i3"> Les seins bondissent convulsifs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div>
+<p class="subheader">CIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La lampe grésilla.&mdash;Dans le fond de l'alcôve</p>
+<p>Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve;</p>
+<p>Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir</p>
+<p>Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée,</p>
+<p>Pâle comme une morte, et si défigurée</p>
+<p>Que le frisson le prit;&mdash;puis tout redevint noir.&mdash;</p>
+<p>La sorcière colla sa bouche sur la bouche</p>
+<p>Du jeune cavalier, et de nouveau la couche</p>
+<p>Sous des élans d'amour en gémissant plia.</p>
+<p>&mdash;Minuit sonna.&mdash;Le timbre au bruit sourd de la grêle</p>
+<p>Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle,</p>
+<p class="i3"> Le hibou du donjon cria.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre</p>
+<p>La plus haute raison! Albertus sentit fondre</p>
+<p>Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.</p>
+<p>&mdash;Le prisme était brisé.&mdash;Ce n'était plus la femme</p>
+<p>Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme,</p>
+<p>Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts,</p>
+<p>Et pour saisir sa proie, en manière de pinces,</p>
+<p>De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.</p>
+<p>&mdash;Le diable eût reculé.&mdash;De rares cheveux blancs</p>
+<p>Sur son col décharné pendaient en roides mèches,</p>
+<p>Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches,</p>
+<p class="i3"> Et ses côtes trouaient ses flancs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div>
+<p class="subheader">CVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand il se vit si près de cette Mort vivante,</p>
+<p>Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante;</p>
+<p>&mdash;Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents</p>
+<p>Choquaient à se briser;&mdash;cependant le squelette</p>
+<p>A sa joue appuyant sa lèvre violette,</p>
+<p>Le poursuivait partout de ses rires stridents.&mdash;</p>
+<p>Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes,</p>
+<p>Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes</p>
+<p>Un cercueil de Callot et de Goya complet!</p>
+<p>Des escargots cornus sortant du joint des briques</p>
+<p>Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;</p>
+<p class="i3"> La lampe fumait et râlait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale;</p>
+<p>Au lieu du boudoir rose une petite salle</p>
+<p>D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis,</p>
+<p>Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes,</p>
+<p>Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes,</p>
+<p>Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis.</p>
+<p>&mdash;Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles,</p>
+<p>Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,</p>
+<p>Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant</p>
+<p>De magiques liens, avec sa noire queue,</p>
+<p>Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue,</p>
+<p class="i3"> Traçait un cercle rayonnant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div>
+<p class="subheader">CVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La vieille fit:&mdash;Hop! hop! et par la cheminée</p>
+<p>De reflets flamboyants soudain illuminée,</p>
+<p>Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés,</p>
+<p>Entrèrent dans la salle avec force ruades,</p>
+<p>Caracoles et sauts, voltes et pétarades,</p>
+<p>Ainsi que des chevaux par leur maître appelés.</p>
+<p>&mdash;C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,</p>
+<p>Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe</p>
+<p>Et flattant de la main ses balais sur le col.</p>
+<p>&mdash;Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles,</p>
+<p>Tint l'étrier.&mdash;Housch! housch!&mdash;comme des sauterelles</p>
+<p class="i3"> Les deux balais prirent leur vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Trap! trap!&mdash;ils vont, ils vont comme le vent de bise;</p>
+<p>&mdash;La terre sous leurs pieds file rayée et grise,</p>
+<p>Le ciel nuageux court sur leur tête au galop;</p>
+<p>A l'horizon blafard d'étranges silhouettes</p>
+<p>Passent.&mdash;Le moulin tourne et fait des pirouettes,</p>
+<p>La lune en son plein luit rouge comme un fallot;</p>
+<p>Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,</p>
+<p>L'arbre étend ses bras noirs,&mdash;la potence hagarde</p>
+<p>Montre le poing et fuit emportant son pendu;</p>
+<p>Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,</p>
+<p>Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne</p>
+<p class="i3"> Le front du jeune homme éperdu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div>
+<p class="subheader">CX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,</p>
+<p>Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,</p>
+<p>Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas,</p>
+<p>Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,</p>
+<p>Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,</p>
+<p>Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas,</p>
+<p>Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,</p>
+<p>Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;</p>
+<p>Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.</p>
+<p>&mdash;Des balais haletants la course est moins rapide,</p>
+<p>Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride,</p>
+<p class="i3"> La vieille cria:&mdash;C'est ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une flamme jetant une clarté bleuâtre,</p>
+<p>Comme celle du punch, éclairait le théâtre.</p>
+<p>&mdash;C'était un carrefour dans le milieu d'un bois.</p>
+<p>Les nécromants en robe et les sorcières nues,</p>
+<p>A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,</p>
+<p>Des quatre points du vent débouchaient à la fois.</p>
+<p>Les approfondisseurs de sciences occultes,</p>
+<p>Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,</p>
+<p>Zingaros basanés, et rabbins au poil roux,</p>
+<p>Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques,</p>
+<p>Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques,</p>
+<p class="i3"> Aucun ne manque au rendez-vous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></div>
+<p class="subheader">CXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Squelettes conservés dans les amphithéâtres,</p>
+<p>Animaux empaillés, monstres, f&oelig;tus verdâtres.</p>
+<p>Tout humides encor de leur bain d'alcool,</p>
+<p>Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces,</p>
+<p>Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;</p>
+<p>Guillotinés blafards, un ruban rouge au col,</p>
+<p>Soutenant d'une main leur tête chancelante;</p>
+<p>&mdash;Tous les suppliciés, foule morne et sanglante,</p>
+<p>Parricides manchots couverts d'un voile noir,</p>
+<p>Hérétiques vêtus de tuniques soufrées,</p>
+<p>Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées;</p>
+<p class="i3"> &mdash;C'était épouvantable à voir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le président, assis dans une chaire noire,</p>
+<p>Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,</p>
+<p>Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Un rayon échappé de sa prunelle verte</p>
+<p>Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte</p>
+<p>Faisait étinceler les mots en traits de feu.</p>
+<p>&mdash;Pour commencer la fête on attendait le maître,</p>
+<p>On s'impatientait; il tardait à paraître</p>
+<p>Et faisait sourde oreille à l'évocation.</p>
+<p>&mdash;Albertus croyait voir une queue et des cornes,</p>
+<p>Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes</p>
+<p class="i3"> Une horrible apparition!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div>
+<p class="subheader">CXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Enfin il arriva.&mdash;Ce n'était pas un diable</p>
+<p>Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,</p>
+<p>Un diable rococo.&mdash;C'était un élégant</p>
+<p>Portant l'impériale et la fine moustache,</p>
+<p>Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache</p>
+<p>Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.</p>
+<p>&mdash;On eût dit qu'il sortait de voir <cite>Robert le Diable</cite>,</p>
+<p>Ou <cite>la Tentation</cite>, ou d'un raoût fashionable,</p>
+<p>&mdash;Boiteux comme Byron, mais pas plus;&mdash;il eût fait</p>
+<p>Avec son ton tranchant, son air aristocrate,</p>
+<p>Et son talent exquis pour mettre sa cravate,</p>
+<p class="i3"> Dans les salons un grand effet.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe,</p>
+<p>Pour ouïr le concert se réunit en groupe.</p>
+<p>&mdash;Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer,</p>
+<p>Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!</p>
+<p>Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,</p>
+<p>Ni le chevalier Karl Maria de Weber,</p>
+<p>A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie,</p>
+<p>Inventer et noter la grande symphonie</p>
+<p>Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti;</p>
+<p>&mdash;Boucher et Bériot, Paganini lui-même,</p>
+<p>N'eussent pas su broder un plus étrange thème</p>
+<p class="i3"> De plus brillants pizzicati.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></div>
+<p class="subheader">CXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,</p>
+<p>Des Stradivarius grincer les chanterelles;</p>
+<p>La corde semble avoir une âme dans sa voix.</p>
+<p>Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;</p>
+<p>Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,</p>
+<p>Sonne burlesquement de deux cors à la fois.</p>
+<p>Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes</p>
+<p>Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.</p>
+<p>Quatre petits démons, sous un archet de fer,</p>
+<p>Font ronfler et mugir quatre basses géantes.</p>
+<p>Un gras soprano tord ses mâchoires béantes.</p>
+<p class="i3"> C'est un charivari d'enfer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le concerto fini, les danses commencèrent.</p>
+<p>Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.</p>
+<p>Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça</p>
+<p>Et donna le signal.&mdash;Hurrah! hurrah! La ronde</p>
+<p>Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,</p>
+<p>Comme un cheval sans frein au galop se lança.</p>
+<p>Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,</p>
+<p>Et la lune prenant deux nuages pour voiles,</p>
+<p>Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.&mdash;</p>
+<p>L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes</p>
+<p>Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes</p>
+<p class="i3"> Qu'ils entendirent cette nuit!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div>
+<p class="subheader">CXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre</p>
+<p>Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;</p>
+<p>L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds,</p>
+<p>Se dressait gauchement sur ses pattes massives</p>
+<p>Et s'épanouissait en gambades lascives.</p>
+<p>&mdash;Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,</p>
+<p>Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,</p>
+<p>Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.</p>
+<p>&mdash;Une tête de mort, à pattes de faucheux,</p>
+<p>Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.</p>
+<p>Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;</p>
+<p class="i3"> &mdash;Des vers rayaient le sol gâcheux.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes</p>
+<p>Tordaient leurs membres nus en postures infâmes;</p>
+<p>Arétin eût rougi.&mdash;Des baisers furieux</p>
+<p>Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches;</p>
+<p>Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:</p>
+<p>On entendait un bruit de chocs luxurieux.</p>
+<p>&mdash;Les prunelles jetaient des éclairs électriques,</p>
+<p>Les bouches se fondaient en étreintes lubriques:</p>
+<p>&mdash;C'étaient des rires fous, des cris, des râlements!</p>
+<p>Non, Sodome jamais, jamais sa s&oelig;ur immonde,</p>
+<p>N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde</p>
+<p class="i3"> De plus hideux accouplements.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></div>
+<p class="subheader">CXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Diable éternua.&mdash;Pour un nez fashionable</p>
+<p>L'odeur de l'assemblée était insoutenable.</p>
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.</p>
+<p>&mdash;A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes,</p>
+<p>Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,</p>
+<p>Tout disparut en l'air comme un enchantement.</p>
+<p>&mdash;Il sentit plein d'effroi des griffes acérées,</p>
+<p>Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées;</p>
+<p>Il cria; mais son cri ne fut point entendu...</p>
+<p>Et des contadini le matin, près de Rome,</p>
+<p>Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,</p>
+<p class="i3"> Les reins cassés, le col tordu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,</p>
+<p>Me voici donc au bout de ce moral poëme!</p>
+<p>En êtes-vous aussi content que moi, lecteur?</p>
+<p>En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,</p>
+<p>Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;</p>
+<p>Le sujet paresseux marchait avec lenteur.</p>
+<p>Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,</p>
+<p>Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles</p>
+<p>Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.</p>
+<p>&mdash;Les chiffres grossissaient. La page sur la page</p>
+<p>Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,</p>
+<p class="i3"> Je me disais toujours:&mdash;Demain!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div>
+<p class="subheader">CXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Ce poëme homérique et sans égal au monde</p>
+<p>Offre une allégorie admirable et profonde;</p>
+<p>Mais,&mdash;pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,</p>
+<p>Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,</p>
+<p>Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,</p>
+<p>Lever, le bal fini, le masque aux dominos.</p>
+<p>&mdash;J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,</p>
+<p>Clouer à chaque mot une savante glose.&mdash;</p>
+<p>Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel</p>
+<p>Pour me comprendre.&mdash;Ainsi, bonsoir.&mdash;Fermez la porte,</p>
+<p>Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte</p>
+<p class="i3"> Un tome de Pantagruel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p>
+
+<h2>
+POÉSIES DIVERSES<br />
+<span class="small">1833-1838</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE NUAGE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans son jardin la sultane se baigne,</p>
+<p>Elle a quitté son dernier vêtement;</p>
+<p>Et délivrés des morsures du peigne</p>
+<p>Ses grands cheveux baisent son dos charmant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par son vitrail le sultan la regarde,</p>
+<p>Et, caressant sa barbe avec sa main,</p>
+<p>Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,</p>
+<p>Et nul hors moi ne la voit dans son bain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Moi je la vois, lui répond, chose étrange!</p>
+<p>Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;</p>
+<p>Je vois son sein vermeil comme l'orange</p>
+<p>Et son beau corps de perles inondé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ahmed devint blême comme la lune,</p>
+<p>Prit son kandjar au manche ciselé,</p>
+<p>Et poignarda sa favorite brune....</p>
+<p>Quant au nuage, il s'était envolé!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES COLOMBES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,</p>
+<p>Un beau palmier, comme un panache vert</p>
+<p>Dresse sa tête, où le soir les colombes</p>
+<p>Viennent nicher et se mettre à couvert.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais le matin elles quittent les branches:</p>
+<p>Comme un collier qui s'égrène, on les voit</p>
+<p>S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,</p>
+<p>Et se poser plus loin sur quelque toit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,</p>
+<p>De blancs essaims de folles visions</p>
+<p>Tombent des cieux, en palpitant des ailes,</p>
+Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES PAPILLONS<br />
+<span class="small">PANTOUM</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les papillons couleur de neige</p>
+<p>Volent par essaims sur la mer;</p>
+<p>Beaux papillons blancs, quand pourrai-je</p>
+<p>Prendre le bleu chemin de l'air?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Savez-vous, ô belle des belles,</p>
+<p>Ma bayadère aux yeux de jais,</p>
+<p>S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,</p>
+<p>Dites, savez-vous où j'irais?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sans prendre un seul baiser aux roses</p>
+<p>A travers vallons et forêts,</p>
+<p>J'irais à vos lèvres mi-closes,</p>
+<p>Fleur de mon âme, et j'y mourrais.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TÉNÈBRES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Taisez-vous, ô mon c&oelig;ur! taisez-vous, ô mon âme!</p>
+<p>Et n'allez plus chercher de querelles au sort;</p>
+<p>Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon c&oelig;ur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;</p>
+<p>Mon âme, repliez le reste de vos ailes,</p>
+<p>Car vous avez tenté votre suprême effort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles</p>
+<p>Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,</p>
+<p>Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.</p>
+<p>Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,</p>
+<p>Votre souvenir être à jamais effacé!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,</p>
+<p>Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs</p>
+<p>Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;</p>
+<p>On ne répandra pas les larmes argentées</p>
+<p>Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div>
+<p>Votre convoi muet, comme ceux des athées,</p>
+<p>Sur le triste chemin rampera dans la nuit:</p>
+<p>Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;</p>
+<p>Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,</p>
+<p>Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,</p>
+<p>Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,</p>
+<p>Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le chaste secret du rêve de vos ans</p>
+<p>Périra tout entier sous votre tombe obscure</p>
+<p>Où rien n'attirera le regard des passants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,</p>
+<p>Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,</p>
+<p>Et pour les malvenus elle est avare et dure.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!</p>
+<p>L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:</p>
+<p>Ils trouvent au désert des palais enchantés,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils tettent librement la féconde mamelle;</p>
+<p>La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,</p>
+<p>Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir</p>
+<p>Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,</p>
+<p>Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,</p>
+<p>Une petite fleur sous leur pâle gazon,</p>
+<p>Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div>
+<p>Un rayon de soleil brille à leur horizon,</p>
+<p>Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage</p>
+<p>Avec un flot de pluie éteindra le rayon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,</p>
+<p>Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.</p>
+<p>Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,</p>
+<p>Sur leur front découvert lâchera la tortue,</p>
+<p>Car ils doivent périr inévitablement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aigle manque son coup; quelque vieille statue</p>
+<p>Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,</p>
+<p>Quitte son piédestal, les écrase et les tue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le c&oelig;ur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;</p>
+<p>Leur chien même les mord et leur donne la rage;</p>
+<p>Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;</p>
+<p>D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,</p>
+<p>Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;</p>
+<p>Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule</p>
+<p>Pour un pareil athlète est à peine assez fort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Après la vie obscure une mort ridicule;</p>
+<p>Après le dur grabat un cercueil sans repos</p>
+<p>Au bord d'un carrefour où la foule circule.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils tombent inconnus de la mort des héros,</p>
+<p>Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,</p>
+<p>Se fait effrontément un socle de leurs os.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div>
+<p>Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille</p>
+<p>Imbibe leur éponge avec du fiel amer,</p>
+<p>Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,</p>
+<p>Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,</p>
+<p>Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;</p>
+<p>Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,</p>
+<p>Tout plomb vole à leur c&oelig;ur et pas un seul n'échappe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La tombe vomira leur fantôme odieux.</p>
+<p>Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;</p>
+<p>Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cette histoire sinistre est votre propre histoire,</p>
+<p>O mon âme! ô mon c&oelig;ur! peut-être même, hélas!</p>
+<p>La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas</p>
+<p>De grands événements et des malheurs de drame,</p>
+<p>Une douleur qui chante et fait un grand fracas;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelques fils bien communs en composent la trame,</p>
+<p>Et cependant elle est plus triste et sombre à voir</p>
+<p>Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;</p>
+<p>Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,</p>
+<p>Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,</p>
+<p>Frères désespérés, vous devez être prêts</p>
+<p>Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div>
+<p>Le néant a des lits et des ombrages frais.</p>
+<p>La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,</p>
+<p>Et les pavots devraient jalouser les cyprès.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!</p>
+<p>Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,</p>
+<p>Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cesse de te roidir contre le sort jaloux,</p>
+<p>Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,</p>
+<p>Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le sable des chemins ne garde pas ta trace,</p>
+<p>L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur</p>
+<p>Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour y graver un nom ton airain est bien dur,</p>
+<p>O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare</p>
+<p>Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut un grand génie avec un bonheur rare</p>
+<p>Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,</p>
+<p>Et de ce double don le destin est avare.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,</p>
+<p>Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,</p>
+<p>Quelque rêve chéri caressé chastement:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eldorado lointain, pierre philosophale</p>
+<p>Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;</p>
+<p>Un astre impérieux, une étoile fatale.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;</p>
+<p>Et le matin venu, la lueur poursuivie,</p>
+<p>Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div>
+<p>C'est une belle chose et digne qu'on l'envie</p>
+<p>Que de trouver son rêve au milieu du chemin,</p>
+<p>Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel plaisir quand on voit briller le lendemain</p>
+<p>Le baiser du soleil aux frêles colonnades</p>
+<p>Du palais que la nuit éleva de sa main!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,</p>
+<p>Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,</p>
+<p>Et perce triomphant les vitreuses arcades.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est beau d'arriver où tendait son essor,</p>
+<p>De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,</p>
+<p>Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De faire, du plus creux de son âme profonde,</p>
+<p>Rayonner son idée ou bien sa passion,</p>
+<p>D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'unir heureusement le rêve à l'action,</p>
+<p>D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,</p>
+<p>Et de donner un trône à son ambition;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,</p>
+<p>Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal</p>
+<p>Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.</p>
+<p>Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:</p>
+<p>Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,</p>
+<p>Montant les escaliers qui mènent à nos tours,</p>
+<p>Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div>
+<p>Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,</p>
+<p>Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires</p>
+<p>S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les autels déserts des basiliques noires,</p>
+<p>Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,</p>
+<p>S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soleil désolé, penchant son &oelig;il de feu,</p>
+<p>Pleure sur l'univers une larme sanglante;</p>
+<p>L'ange dit à la terre un éternel adieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;</p>
+<p>L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;</p>
+<p>Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les plumes s'useront aux ailes du vautour,</p>
+<p>Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,</p>
+<p>Et du monde vingt fois il refera le tour;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis il retombera dans cette eau solitaire</p>
+<p>Où le rond de sa chute ira s'élargissant:</p>
+<p>Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.</p>
+<p>Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;</p>
+<p>Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,</p>
+<p>Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux</p>
+<p>Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?</p>
+<p>Le vieil Atlas lassé retire son épaule</p>
+<p>Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div>
+<p>L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;</p>
+<p>La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;</p>
+<p>L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel</p>
+<p>Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,</p>
+<p>Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand notre passion sera-t-elle finie?</p>
+<p>Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;</p>
+<p>La sueur ronge teint notre face jaunie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Assez comme cela! nous avons trop souffert;</p>
+<p>De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,</p>
+<p>Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;</p>
+<p>Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,</p>
+<p>Et le prêtre demande un autre sacrifice.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;</p>
+<p>Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée</p>
+<p>N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">THÉBAÏDE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon rêve le plus cher et le plus caressé,</p>
+<p>Le seul qui rie encore à mon c&oelig;ur oppressé,</p>
+<p>C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,</p>
+<p>Dans une solitude inabordable, affreuse;</p>
+<p>Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra</p>
+<p>Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,</p>
+<p>Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,</p>
+<p>Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;</p>
+<p>Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,</p>
+<p>Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,</p>
+<p>Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,</p>
+<p>Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume</p>
+<p>Et boire la rosée à ton calice ouvert,</p>
+<p>O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert</p>
+<p>Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!</p>
+<p>De mon c&oelig;ur dépeuplé je fermerais la porte</p>
+<p>Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir</p>
+<p>Du monde des vivants n'y pût pas revenir;</p>
+<p>J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,</p>
+<p>Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire</p>
+<p>Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,</p>
+<p>Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div>
+<p>Car je sais maintenant que vaut cette fumée</p>
+<p>Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.</p>
+<p>J'ai regardé de près et la science et l'art:</p>
+<p>J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;</p>
+<p>J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée</p>
+<p>L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;</p>
+<p>Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon</p>
+<p>Impalpable, qui teint l'aile du papillon,</p>
+<p>Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.</p>
+<p>Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,</p>
+<p>Vierge aux pâles couleurs, blanche s&oelig;ur de la Mort,</p>
+<p>Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!</p>
+<p>Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,</p>
+<p>Égrène sur son front le pavot inodore,</p>
+<p>Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,</p>
+<p>Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.</p>
+<p>Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,</p>
+<p>Faites taire les vents et bouchez son oreille,</p>
+<p>Pour qu'il n'entende pas le retentissement</p>
+<p>Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement</p>
+<p>Qu'en s'en allant au but où son destin la mène</p>
+<p>Sur le chemin du temps fait la famille humaine!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;</p>
+<p>Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;</p>
+<p>J'ai les talons usés de battre cette route</p>
+<p>Qui ramène toujours de la science au doute.</p>
+<p>Assez je me suis dit: Voilà la question.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Va, pauvre rêveur, cherche une solution</p>
+<p>Claire et satisfaisante à ton sombre problème,</p>
+<p>Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;</p>
+<p>Mon beau prince danois marche les bras croisés,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div>
+<p>Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;</p>
+<p>D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,</p>
+<p>Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre</p>
+<p>Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;</p>
+<p>Épuise ta vigueur en stériles efforts,</p>
+<p>Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,</p>
+<p>Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.</p>
+<p>C'est à ce degré là que je suis arrivé.</p>
+<p>Je sens ployer sous moi mon génie énervé;</p>
+<p>Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,</p>
+<p>Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;</p>
+<p>Si dans un coin du c&oelig;ur il éclôt un désir,</p>
+<p>Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;</p>
+<p>Être comme est un mort étendu sous la tombe;</p>
+<p>Dans l'immobilité savourer lentement,</p>
+<p>Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:</p>
+<p>Voilà quel est mon v&oelig;u, tant j'ai de lassitude</p>
+<p>D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,</p>
+<p>Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux</p>
+<p>Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,</p>
+<p>Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes</p>
+<p>Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,</p>
+<p>Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé</p>
+<p>Que ces vieux mendiants que jusques à la porte</p>
+<p>Le chien de la maison en grommelant escorte.</p>
+<p>C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,</p>
+<p>Comme un petit enfant, je demande à dormir;</p>
+<p>Je veux dans le néant renouveler mon être,</p>
+<p>M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div>
+<p>Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,</p>
+<p>Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,</p>
+<p>Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,</p>
+<p>Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,</p>
+<p>Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;</p>
+<p>Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,</p>
+<p>Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,</p>
+<p>Avec un horizon sans couronne d'azur,</p>
+<p>Bornant de tous côtés le regard comme un mur,</p>
+<p>Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,</p>
+<p>Quelque maigre héron debout sur une patte.</p>
+<p>Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil</p>
+<p>Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,</p>
+<p>Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte</p>
+<p>Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,</p>
+<p>Marquerait par sa chute aux sons intermittents</p>
+<p>Le battement égal que fait le c&oelig;ur du temps.</p>
+<p>Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,</p>
+<p>Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,</p>
+<p>Je demeurerais là les genoux au menton,</p>
+<p>Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,</p>
+<p>Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;</p>
+<p>Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;</p>
+<p>Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,</p>
+<p>Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;</p>
+<p>Un couvent est un port qui tient trop à la terre;</p>
+<p>Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer</p>
+<p>Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.</p>
+<p>Dût sombrer le navire avec toute sa charge,</p>
+<p>J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div>
+<p>Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,</p>
+<p>Aux simples naufragés de l'âme le couvent.</p>
+<p>A moi la solitude effroyable et profonde,</p>
+<p>Par dedans, par dehors!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i10"> Un couvent, c'est un monde;</p>
+<p>On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:</p>
+<p>La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit</p>
+<p>Passer au long du cloître une forme angélique;</p>
+<p>La cloche vous murmure un chant mélancolique;</p>
+<p>La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus</p>
+<p>Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus</p>
+<p>De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,</p>
+<p>Volent les chérubins en légions vermeilles.</p>
+<p>Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,</p>
+<p>A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;</p>
+<p>L'extase vous remplit d'ineffables délices,</p>
+<p>Et vos c&oelig;urs parfumés sont comme des calices;</p>
+<p>Vous marchez entourés de célestes rayons,</p>
+<p>Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,</p>
+<p>Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,</p>
+<p>Dans le jardin fleuri de la mysticité,</p>
+<p>Les pétales d'argent du lis de pureté;</p>
+<p>Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,</p>
+<p>Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,</p>
+<p>Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,</p>
+<p>Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés</p>
+<p>Senti des voluptés comparables aux vôtres?</p>
+<p>Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?</p>
+<p>Quel amant a jamais, à l'âge où l'&oelig;il reluit,</p>
+<p>Dans tout l'enivrement de la première nuit,</p>
+<p>Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div>
+<p>Et baisé les pieds nus de la plus belle femme</p>
+<p>Avec la même ardeur que vous les pieds de bois</p>
+<p>Du cadavre insensible allongé sur la croix?</p>
+<p>Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide</p>
+<p>Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?</p>
+<p>Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,</p>
+<p>Dans un calice d'or perle le sang divin.</p>
+<p>Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;</p>
+<p>Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,</p>
+<p>Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux</p>
+<p>Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,</p>
+<p>Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:</p>
+<p>Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.</p>
+<p>Nous, nos contentements dureront peu de jours;</p>
+<p>Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.</p>
+<p>Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,</p>
+<p>Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,</p>
+<p>Vous achetez le ciel avec l'éternité.</p>
+<p>Malgré ta règle étroite et ton austérité,</p>
+<p>Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes</p>
+<p>S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;</p>
+<p>Une tête de mort, grimaçante pour nous,</p>
+<p>Sourit à leur chevet du rire le plus doux;</p>
+<p>Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,</p>
+<p>Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;</p>
+<p>Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,</p>
+<p>Dans les transports divins, un c&oelig;ur chaste et brûlant;</p>
+<p>Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,</p>
+<p>Et sous la volupté leur âme tremble et ploie</p>
+<p>Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;</p>
+<p>Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.</p>
+<p>Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,</p>
+<p>Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,</p>
+<p>Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div>
+<p>Croire que tout s'est fait comme il était écrit.</p>
+<p>Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,</p>
+<p>Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;</p>
+<p>Il est des malheureux qui ne peuvent prier</p>
+<p>Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.</p>
+<p>Tous ne se baignent pas dans la pure piscine</p>
+<p>Et n'ont pas même part à la table divine:</p>
+<p>Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,</p>
+<p>Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aussi je me choisis un antre pour retraite</p>
+<p>Dans une région détournée et secrète</p>
+<p>D'où l'on n'entende pas le rire des heureux</p>
+<p>Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;</p>
+<p>L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,</p>
+<p>Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;</p>
+<p>Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,</p>
+<p>Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait</p>
+<p>Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.</p>
+<p>De tous les sentiments croulés dans la ruine</p>
+<p>Du temple de mon âme, il ne reste debout</p>
+<p>Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.</p>
+<p>Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;</p>
+<p>Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;</p>
+<p>A peine vingt épis sont tombés du faisceau:</p>
+<p>Je puis derrière moi voir encor mon berceau.</p>
+<p>Mais les soucis amers de leurs griffes arides</p>
+<p>M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides</p>
+<p>Pour en faire une fosse à chaque illusion.</p>
+<p>Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,</p>
+<p>Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,</p>
+<p>Et dès le premier mot sachant la fin du livre.</p>
+<p>Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:</p>
+<p>Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></div>
+<p>Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,</p>
+<p>Plutôt que les enfants, les estime les pères.</p>
+<p>Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;</p>
+<p>Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris</p>
+<p>Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,</p>
+<p>Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes</p>
+<p>Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,</p>
+<p>Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,</p>
+<p>Le moins accompagné sur la route du monde,</p>
+<p>Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,</p>
+<p>Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.</p>
+<p>Celui dont le navire est le plus allégé</p>
+<p>D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette</p>
+<p>Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,</p>
+<p>Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau</p>
+<p>Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.</p>
+<p>L'univers décrépit devient paralytique,</p>
+<p>La nature se meurt, et le spectre critique</p>
+<p>Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.</p>
+<p>Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?</p>
+<p>Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde</p>
+<p>Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?</p>
+<p>Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,</p>
+<p>Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1873.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ROCAILLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Connaissez-vous dans le parc de Versaille</p>
+<p>Une Naïade, &oelig;il vert et sein gonflé?</p>
+<p>La belle habite un château de rocaille</p>
+<p>D'ordre toscan et tout vermiculé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les coraux et sur les madrépores</p>
+<p>Toute l'année elle dort dans les joncs;</p>
+<p>Dans le bassin, les grenouilles sonores</p>
+<p>Chantent en ch&oelig;ur et font mille plongeons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La fête vient; la coquette Naïade</p>
+<p>S'éveille en hâte et rajuste ses n&oelig;uds,</p>
+<p>Se peigne, et met ses habits de parade</p>
+<p>Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle descend l'escalier, et sa queue</p>
+<p>En flots d'argent sur les marches la suit;</p>
+<p>La roide étoffe à trame blanche et bleue</p>
+<p>A chaque pas derrière elle bruit.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PASTEL</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aime à vous voir en vos cadres ovales,</p>
+<p>Portraits jaunis des belles du vieux temps,</p>
+<p>Tenant en main des roses un peu pâles,</p>
+<p>Comme il convient à des fleurs de cent ans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,</p>
+<p>A fait mourir vos &oelig;illets et vos lis,</p>
+<p>Vous n'avez plus que des mouches de boue</p>
+<p>Et sur les quais vous gisez tout salis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est passé le doux règne des belles;</p>
+<p>La Parabère avec la Pompadour</p>
+<p>Ne trouveraient que des sujets rebelles,</p>
+<p>Et sous leur tombe est enterré l'amour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,</p>
+<p>Vous respirez vos bouquets sans parfums,</p>
+<p>Et souriez avec mélancolie</p>
+<p>Au souvenir de vos galants défunts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1835.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">WATTEAU</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Devers Paris, un soir, dans la campagne,</p>
+<p>J'allais suivant l'ornière d'un chemin,</p>
+<p>Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne</p>
+<p>Que ma douleur qui me donnait la main.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aspect des champs était sévère et morne,</p>
+<p>En harmonie avec l'aspect des cieux;</p>
+<p>Rien n'était vert sur la plaine sans borne,</p>
+<p>Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je regardai bien longtemps par la grille,</p>
+<p>C'était un parc dans le goût de Watteau:</p>
+<p>Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,</p>
+<p>Sentiers peignés et tirés au cordeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je m'en allai l'âme triste et ravie;</p>
+<p>En regardant j'avais compris cela:</p>
+<p>Que j'étais près du rêve de ma vie,</p>
+<p>Que mon bonheur était enfermé là.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE<br />
+<span class="i2 smaller">A LOUIS BOULANGER</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;</p>
+<p>Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,</p>
+<p>Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon conducteur céleste avait quitté ma main;</p>
+<p>J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,</p>
+<p>Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,</p>
+<p>La noble dame à qui j'ai donné mon amour,</p>
+<p>Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,</p>
+<p>Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,</p>
+<p>Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire</p>
+<p>Quel deuil j'avais au c&oelig;ur et quel chagrin amer</p>
+<p>D'être ainsi confiné dans la demeure noire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur ma tête pesait la coupole de fer,</p>
+<p>Et je sentais partout, comme une mer glacée,</p>
+<p>Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div>
+<p>Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,</p>
+<p>Comme fait dans sa cage un captif impuissant,</p>
+<p>Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,</p>
+<p>Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière</p>
+<p>M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur mon &oelig;il ébloui palpitait ma paupière</p>
+<p>Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;</p>
+<p>On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,</p>
+<p>Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture</p>
+<p>Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme sur un balcon, une riche tenture</p>
+<p>Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer</p>
+<p>Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,</p>
+<p>Se crêpaient mollement et faisaient une frange</p>
+<p>Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,</p>
+<p>Les grands pins balançant leur large parasol</p>
+<p>Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,</p>
+<p>Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,</p>
+<p>Des papillons peureux suspendus dans leur vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,</p>
+<p>Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant</p>
+<p>Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div>
+<p>Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,</p>
+<p>Avec ses bras de lis environnant la terre,</p>
+<p>Aux avances des fleurs répondait doucement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Afin de célébrer le solennel mystère,</p>
+<p>La nature avait mis son plus riche manteau,</p>
+<p>Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O miracle de l'art! ô puissance du beau!</p>
+<p>Je sentais dans mon c&oelig;ur se redresser mon âme</p>
+<p>Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,</p>
+<p>Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,</p>
+<p>M'engageait à monter par l'escalier de flamme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;</p>
+<p>Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,</p>
+<p>Et les échos charmés disaient des fins de vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Beau cygne italien, roi des amours fidèles,</p>
+<p>Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux</p>
+<p>Semble un roucoulement de blanches tourterelles;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,</p>
+<p>Les mains jointes devant ton idole muette,</p>
+<p>Te voilà donc vivante et revenue à nous!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;</p>
+<p>Le camail écarlate encadre ton front pur</p>
+<p>Et marque austèrement l'ovale de ta tête.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur</p>
+<p>Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,</p>
+<p>Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div>
+<p>Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;</p>
+<p>Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.</p>
+<p>Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous le laurier mystique et le divin rayon,</p>
+<p>Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,</p>
+<p>Entre la rêverie et l'inspiration.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un ch&oelig;ur harmonieux autour de toi voltige:</p>
+<p>C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,</p>
+<p>Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'&oelig;il en feu;</p>
+<p>C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;</p>
+<p>Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,</p>
+<p>Dansent derrière toi, sur le char triomphal;</p>
+<p>A l'égal d'un César le monde te révère.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,</p>
+<p>Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,</p>
+<p>D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,</p>
+<p>Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,</p>
+<p>Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers</p>
+<p>Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,</p>
+<p>Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le devant du char les filles les mieux faites,</p>
+<p>Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,</p>
+<p>Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div>
+<p>Tu viens du Capitole où César est monté.</p>
+<p>Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,</p>
+<p>Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,</p>
+<p>Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.</p>
+<p>Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,</p>
+<p>Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;</p>
+<p>Ton rôle fut toujours pacifique et serein.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,</p>
+<p>Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,</p>
+<p>Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs</p>
+<p>Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,</p>
+<p>Avec les rossignols tu gazouilles des vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car toujours dans ton c&oelig;ur vibre un écho sonore,</p>
+<p>Et toujours sur ta bouche on entend palpiter</p>
+<p>Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:</p>
+<p>C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,</p>
+<p>Et le monde à genoux les devrait écouter.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites</p>
+<p>Les tigres tachetés et les grands lions roux</p>
+<p>Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,</p>
+<p>De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,</p>
+<p>Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div>
+<p>Faire sortir les ours de leur caverne noire,</p>
+<p>En agneaux caressants transformer les lions,</p>
+<p>O poëtes! voilà la véritable gloire;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et non pas de pousser à des rébellions</p>
+<p>Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,</p>
+<p>Que l'on déchaîne au jour des révolutions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur l'autel idéal entretenez la flamme,</p>
+<p>Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,</p>
+<p>Par l'admiration et l'amour de la femme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,</p>
+<p>Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,</p>
+<p>Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,</p>
+<p>Au milieu du combat jetant des mots de paix,</p>
+<p>Fasse tomber les flots de la foule irritée.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que votre poésie, aux vers calmes et frais,</p>
+<p>Soit pour les c&oelig;urs souffrants comme ces cours d'eau vive</p>
+<p>Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Faites de la musique avec la voix plaintive</p>
+<p>De la création et de l'humanité,</p>
+<p>De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté</p>
+<p>Vous représentera dans une immense toile,</p>
+<p>Sur un char triomphal par un peuple escorté:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1836.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MELANCHOLIA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:</p>
+<p>Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,</p>
+<p>Pâles comme le lis, blondes comme le miel,</p>
+<p>Les genoux sur la terre et le regard au ciel,</p>
+<p>Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,</p>
+<p>Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;</p>
+<p>Les chérubins joufflus au plumage d'azur,</p>
+<p>Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;</p>
+<p>Les grands anges tenant la couronne et la palme;</p>
+<p>Tout ce peuple mystique au front grave, à l'&oelig;il calme,</p>
+<p>Qui prie incessamment dans les missels ouverts,</p>
+<p>Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.</p>
+<p>Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,</p>
+<p>Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:</p>
+<p>Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement</p>
+<p>Arrondir cette forme et ce linéament;</p>
+<p>Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale</p>
+<p>Tant de simplicité pieuse et virginale;</p>
+<p>Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,</p>
+<p>Plus d'amour dans son c&oelig;ur et plus d'azur aux cieux;</p>
+<p>Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes</p>
+<p>Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.</p>
+<p>Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div>
+<p>Ce cachet de candeur et de sérénité.</p>
+<p>Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,</p>
+<p>Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;</p>
+<p>On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,</p>
+<p>Avait passé la nuit chez la Fornarina.</p>
+<p>Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,</p>
+<p>Ils ont parfaitement compris la basilique:</p>
+<p>Rien de grossier en eux, rien de matériel;</p>
+<p>Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.</p>
+<p>Seuls ils ont le secret de ces divins sourires</p>
+<p>Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;</p>
+<p>Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,</p>
+<p>Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,</p>
+<p>Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,</p>
+<p>Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.</p>
+<p>Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:</p>
+<p>C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,</p>
+<p>Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,</p>
+<p>Qui met entre les bras de la Vénus antique,</p>
+<p>Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;</p>
+<p>Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,</p>
+<p>Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;</p>
+<p>L'antiquité profane est le fil qui les guide:</p>
+<p>Apollon sert de type à l'ange saint Michel;</p>
+<p>Le Jupiter tonnant devient Père éternel;</p>
+<p>La tunique latine est taillée en étole,</p>
+<p>Et l'on fait une église avec le Capitole.</p>
+<p>J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,</p>
+<p>Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.</p>
+<p>Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,</p>
+<p>Entre des cardinaux et des filles de joie;</p>
+<p>Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,</p>
+<p>Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.</p>
+<p>C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div>
+<p>Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;</p>
+<p>C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,</p>
+<p>Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;</p>
+<p>Leur atelier à tous était le cimetière,</p>
+<p>Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.</p>
+<p>Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,</p>
+<p>On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.</p>
+<p>Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,</p>
+<p>Les mains jointes, tout droits, dans la même posture</p>
+<p>De contemplation extatique où sont peints</p>
+<p>Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.</p>
+<p>Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,</p>
+<p>Et leur &oelig;uvre toujours, quoique barbare et gauche,</p>
+<p>Même à nos yeux savants reluit d'une beauté</p>
+<p>Toute jeune de charme et de naïveté.</p>
+<p>Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance</p>
+<p>Brille ineffablement quelque haute espérance;</p>
+<p>L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend</p>
+<p>Pour revoler aux cieux que le suprême instant.</p>
+<p>Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée</p>
+<p>Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;</p>
+<p>L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,</p>
+<p>Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.</p>
+<p>C'est que la vie alors de croyance était pleine,</p>
+<p>C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine</p>
+<p>De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;</p>
+<p>C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;</p>
+<p>C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,</p>
+<p>Et que sur chaque roche une cellule assise</p>
+<p>Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;</p>
+<p>Le désert se peuplait de lueurs et de voix;</p>
+<p>Dans toute obscurité rayonnait un mystère;</p>
+<p>On aimait, et le ciel descendait sur la terre.</p>
+<p>Gothique Albert Dürer, oh! que profondément</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div>
+<p>Tu comprenais cela dans ton c&oelig;ur d'Allemand!</p>
+<p>Que de virginité, que d'onction divine</p>
+<p>Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!</p>
+<p>Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!</p>
+<p>Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,</p>
+<p>Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,</p>
+<p>Et qui se lit partout dans ton &oelig;uvre, ô grand maître!</p>
+<p>C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,</p>
+<p>D'autre amour dans le c&oelig;ur que celui de ton art;</p>
+<p>C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries</p>
+<p>L'ovale gracieux de tes belles Maries,</p>
+<p>O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!</p>
+<p>Comme de Raphaël et comme de Titien:</p>
+<p>Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.</p>
+<p>Tout terrestre désir devant elle s'apaise,</p>
+<p>Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,</p>
+<p>Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.</p>
+<p>Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,</p>
+<p>Et tu n'enivres pas dans de sales orgies</p>
+<p>L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté</p>
+<p>Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.</p>
+<p>Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;</p>
+<p>Mais, le c&oelig;ur inondé d'une austère tristesse,</p>
+<p>Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,</p>
+<p>En Allemand naïf, en honnête bourgeois,</p>
+<p>Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;</p>
+<p>Et ton talent caché, comme une fleur mystique,</p>
+<p>Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,</p>
+<p>Répandait ses parfums et s'épanouissait.</p>
+<p>Il me semble te voir au coin de ta fenêtre</p>
+<p>Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.</p>
+<p>L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,</p>
+<p>Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!</p>
+<p>Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div>
+<p>Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;</p>
+<p>Toi, le coude au genou, le menton dans la main,</p>
+<p>Tu rêves tristement au pauvre sort humain:</p>
+<p>Que pour durer si peu la vie est bien amère,</p>
+<p>Que la science est vaine et que l'art est chimère,</p>
+<p>Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,</p>
+<p>Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.</p>
+<p>Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,</p>
+<p>Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,</p>
+<p>Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,</p>
+<p>Dans sa création t'a personnifié.</p>
+<p>Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,</p>
+<p>Plus plein de rêverie et de douleur profonde,</p>
+<p>Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,</p>
+<p>Dans l'immobilité du plus complet repos.</p>
+<p>Son vêtement, drapé d'une façon austère,</p>
+<p>Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,</p>
+<p>Son front est couronné d'ache et de nénufar;</p>
+<p>Le sang n'anime pas son visage blafard;</p>
+<p>Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie</p>
+<p>Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,</p>
+<p>Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.</p>
+<p>Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,</p>
+<p>Son regard dans son &oelig;il brille comme une lampe,</p>
+<p>Et convulsivement sa main presse sa tempe.</p>
+<p>Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,</p>
+<p>Ce sont des attributs de sciences et d'arts;</p>
+<p>La règle et le marteau, le cercle emblématique,</p>
+<p>Le sablier, la cloche et la table mystique,</p>
+<p>Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;</p>
+<p>Cependant c'est un ange et non pas un démon.</p>
+<p>Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture</p>
+<p>Lui sert à crocheter les secrets de nature.</p>
+<p>Il a touché le fond de tout savoir humain;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span></div>
+<p>Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,</p>
+<p>Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,</p>
+<p>Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,</p>
+<p>Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,</p>
+<p>Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.</p>
+<p>Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,</p>
+<p>Le vieux père Océan lève sa face morne,</p>
+<p>Et dans le bleu cristal de son profond miroir</p>
+<p>Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.</p>
+<p>Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,</p>
+<p>Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:</p>
+<p><span class="smcap">Mélancolie</span>. Au bas, sur une meule assis,</p>
+<p>Est un enfant dont l'&oelig;il, voilé sous de longs cils,</p>
+<p>Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,</p>
+<p>Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.</p>
+<p>Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,</p>
+<p>Philosophiquement et symboliquement,</p>
+<p>Nous a représenté, dans ce dessin étrange,</p>
+<p>Le rêve de son c&oelig;ur sous une forme d'ange.</p>
+<p>Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;</p>
+<p>Et nos peintres la font autrement. La voici:</p>
+<p>&mdash;C'est une jeune fille et frêle et maladive,</p>
+<p>Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,</p>
+<p>Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;</p>
+<p>Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,</p>
+<p>Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,</p>
+<p>Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;</p>
+<p>Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,</p>
+<p>Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.</p>
+<p>La brise à plis légers fait voler son écharpe,</p>
+<p>Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;</p>
+<p>Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:</p>
+<p>Car la mode la suit jusque dans ses déserts.</p>
+<p>Notre Mélancolie est petite-maîtresse,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div>
+<p>Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;</p>
+<p>Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;</p>
+<p>Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;</p>
+<p>Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;</p>
+<p>C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,</p>
+<p>Cause fort bien musique, et peinture pas mal;</p>
+<p>Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;</p>
+<p>Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,</p>
+<p>Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.</p>
+<p>On ne la verra pas enterrer tristement</p>
+<p>Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,</p>
+<p>Ses grâces de malade et ses petites mines,</p>
+<p>Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines</p>
+<p>Promener loin du bruit ses méditations:</p>
+<p>Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,</p>
+<p>Il faut que les journaux en puissent rendre compte;</p>
+<p>Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;</p>
+<p>Avec chaque soupir elle souffle un roman;</p>
+<p>Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.</p>
+<p>Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;</p>
+<p>Et si son front de nacre est coupé d'une ride,</p>
+<p>Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:</p>
+<p>Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.</p>
+<p>Mais c'est que de Paris une robe attendue</p>
+<p>Arrive chiffonnée et de taches perdue.</p>
+<p>Ah! quelle différence, et que près de ces vieux</p>
+<p>Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,</p>
+<p>Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.</p>
+<p>Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines</p>
+<p>Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,</p>
+<p>Chez qui la tête semble avoir pompé le c&oelig;ur.</p>
+<p>La passion est morte avec la foi; la terre</p>
+<p>Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,</p>
+<p>Et se suspend encore aux lèvres du soleil;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div>
+<p>Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil</p>
+<p>Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes</p>
+<p>Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.</p>
+<p>D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,</p>
+<p>Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.</p>
+<p>Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,</p>
+<p>Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.</p>
+<p>Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé</p>
+<p>Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,</p>
+<p>Il ne restera plus qu'une neige incolore;</p>
+<p>Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,</p>
+<p>Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,</p>
+<p>Et l'incendie éteint pourra se rallumer;</p>
+<p>Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,</p>
+<p>Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.</p>
+<p>De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas</p>
+<p>Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,</p>
+<p>Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre</p>
+<p>De notre siècle, à nous, et la voyant entière,</p>
+<p>Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,</p>
+<p>Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NIOBÉ</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,</p>
+<p>Le menton dans la main et le coude au genou,</p>
+<p>Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,</p>
+<p>Pleure éternellement sans relever le cou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?</p>
+<p>A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?</p>
+<p>Et que souffres-tu donc dans ton c&oelig;ur de statue,</p>
+<p>Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,</p>
+<p>Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,</p>
+<p>Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre</p>
+<p>Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O symbole muet de l'humaine misère,</p>
+<p>Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,</p>
+<p>Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,</p>
+<p>Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CARIATIDES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un sculpteur m'a prêté l'&oelig;uvre de Michel-Ange,</p>
+<p>La chapelle Sixtine et le grand Jugement;</p>
+<p>Je restai stupéfait à ce spectacle étrange</p>
+<p>Et me sentis ployer sous mon étonnement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,</p>
+<p>Des faces de lion avec des cols de b&oelig;uf,</p>
+<p>Des chairs comme du marbre et des musculatures</p>
+<p>A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,</p>
+<p>Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,</p>
+<p>La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;</p>
+<p>Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide:</p>
+<p>Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos;</p>
+<p>Sous un entablement, jamais Cariatide</p>
+<p>Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CHIMÈRE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,</p>
+<p>Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux;</p>
+<p>Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe</p>
+<p>Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;</p>
+<p>La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;</p>
+<p>Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,</p>
+<p>J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle se démenait, hurlante et furieuse,</p>
+<p>Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;</p>
+<p>Alors elle me dit d'une voix gracieuse,</p>
+<p>Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par delà le soleil et par delà l'espace,</p>
+<p>Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;</p>
+<p>Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:</p>
+<p>Car je veux voir mon rêve en sa réalité.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DIVA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On donnait à Favart <cite>Mosé</cite>. Tamburini</p>
+<p>Le basso cantante, le ténor Rubini,</p>
+<p>Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,</p>
+<p>Quand on l'eut élargie et faite colossale,</p>
+<p>Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,</p>
+<p>N'aurait pu contenir son public ce soir-là.</p>
+<p>Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,</p>
+<p>Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.</p>
+<p>Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,</p>
+<p>Et je n'avais pas vu le <cite>Moïse</cite> français;</p>
+<p>Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,</p>
+<p>Fausse toute musique; et la note hardie,</p>
+<p>Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,</p>
+<p>Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.</p>
+<p>J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,</p>
+<p>Pour contenir mon c&oelig;ur plein d'extase divine;</p>
+<p>Mes artères chantant avec un sourd frisson,</p>
+<p>Mon oreille tendue et buvant chaque son;</p>
+<p>Attentif comme au bruit de la grêle fanfare</p>
+<p>Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.</p>
+<p>Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,</p>
+<p>A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;</p>
+<p>Et la toile tomba. C'était le premier acte.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></div>
+<p>Alors je regardai; plus nette et plus exacte,</p>
+<p>A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,</p>
+<p>Chaque tête à son tour passait avec ses traits.</p>
+<p>Certes, sous l'éventail et la grille dorée,</p>
+<p>Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,</p>
+<p>Au reflet des joyaux, au feu des diamants,</p>
+<p>Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,</p>
+<p>J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;</p>
+<p>Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge</p>
+<p>J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,</p>
+<p>La loge lui formant un cadre de son bord,</p>
+<p>Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,</p>
+<p>Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,</p>
+<p>Car elle se tenait dans l'immobilité,</p>
+<p>Regardant devant elle avec simplicité,</p>
+<p>La bouche épanouie en un demi-sourire,</p>
+<p>Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.</p>
+<p>Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés</p>
+<p>Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.</p>
+<p>Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;</p>
+<p>Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;</p>
+<p>Pas d'&oelig;illade hautaine ou de grand air vainqueur,</p>
+<p>Rien que le repos d'âme et la bonté de c&oelig;ur.</p>
+<p>Au bout de quelque temps, la belle créature,</p>
+<p>Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture,</p>
+<p>Le col un peu penché, le menton sur la main,</p>
+<p>De façon à montrer son beau profil romain,</p>
+<p>Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces,</p>
+<p>Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.</p>
+<p>Tout perdait son éclat, tout tombait à côté</p>
+<p>De cette virginale et sereine beauté;</p>
+<p>Mon âme tout entière à cet aspect magique</p>
+<p>Ne se souvenait plus d'écouter la musique,</p>
+<p>Tant cette morbidezze et ce laisser-aller</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div>
+<p>Était chose charmante et douce à contempler,</p>
+<p>Tant l'&oelig;il se reposait avec mélancolie</p>
+<p>Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.</p>
+<p>Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours,</p>
+<p>Même au <i lang="it" xml:lang="it">parlar spiegar</i>, je regardais toujours;</p>
+<p>J'admirais à part moi la gracieuse ligne</p>
+<p>Du col se repliant comme le col d'un cygne,</p>
+<p>L'ovale de la tête et la forme du front,</p>
+<p>La main pure et correcte, avec le beau bras rond;</p>
+<p>Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,</p>
+<p>Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.</p>
+<p>Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;</p>
+<p>Ces formes sans puissance et cette fade peau</p>
+<p>Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre</p>
+<p>Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre,</p>
+<p>Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard,</p>
+<p>M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.</p>
+<p>J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture</p>
+<p>D'un habit idéal revêtent la nature.</p>
+<p>Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,</p>
+<p>N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;</p>
+<p>J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française:</p>
+<p>Raphaël a menti comme Paul Véronèse!</p>
+<p>Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien</p>
+<p>Le marbre grec doré par l'ambre italien,</p>
+<p>L'&oelig;il de flamme, le feint passionnément pâle,</p>
+<p>Blond comme le soleil sous son voile de hâle,</p>
+<p>Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués,</p>
+<p>Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,</p>
+<p>Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,</p>
+<p>Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.</p>
+<p>Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,</p>
+<p>C'est la vie elle-même et la réalité.</p>
+<p>Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div>
+<p>Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;</p>
+<p>Elle reste immobile et sous le même jour,</p>
+<p>Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.</p>
+<p>Artistes souverains, en copistes fidèles,</p>
+<p>Vous avez reproduit vos superbes modèles!</p>
+<p>Pourquoi, découragé par vos divins tableaux,</p>
+<p>Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,</p>
+<p>Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,</p>
+<p>Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,</p>
+<p>Doux fantômes bercés dans les bras du désir,</p>
+<p>Formes que la parole en vain cherche à saisir?</p>
+<p>Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute,</p>
+<p>Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route?</p>
+<p>Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,</p>
+<p>Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,</p>
+<p>Et l'épithète creuse et la rime incolore?</p>
+<p>Ah! combien je regrette et comme je déplore</p>
+<p>De ne plus être peintre, en te voyant ainsi</p>
+<p>A <cite>Mosé</cite>, dans ta loge, ô Julia Grisi!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1838.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">APRÈS LE BAL</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,</p>
+<p>Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!</p>
+<p>Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,</p>
+<p>Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,</p>
+<p>Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;</p>
+<p>O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,</p>
+<p>Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,</p>
+<p>Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais.</p>
+<p>N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes</p>
+<p>Oui halète à la porte et souffle son air frais?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,</p>
+<p>Sur la tombe du bal jetez à pleines mains</p>
+<p>Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,</p>
+<p>Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;</p>
+<p>La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;</p>
+<p>C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,</p>
+<p>C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></div>
+<p>O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,</p>
+<p>Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,</p>
+<p>D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,</p>
+<p>Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,</p>
+<p>Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu</p>
+<p>Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,</p>
+<p>Comme un cheval que fouille un éperon pointu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste!</p>
+<p>Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.</p>
+<p>Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,</p>
+<p>Il le faut embaumer avec le souvenir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine</p>
+<p>Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.</p>
+<p>Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène</p>
+<p>Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.</p>
+<p>Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau</p>
+<p>Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,</p>
+<p>La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,</p>
+<p>Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,</p>
+<p>Et mon c&oelig;ur effeuillé peut refleurir encore;</p>
+<p>Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,</p>
+<p>Nous faisant dans notre âme une chaste oasis,</p>
+<p>Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,</p>
+<p>Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div>
+<p>Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,</p>
+<p>De quelle passion ta figure vivait,</p>
+<p>Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,</p>
+<p>Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,</p>
+<p>Je posais sur ta bouche un sourire charmant,</p>
+<p>Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate</p>
+<p>Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle</p>
+<p>Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,</p>
+<p>Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,</p>
+<p>S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,</p>
+<p>Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,</p>
+<p>Au lieu de marque rose, une tache livide</p>
+<p>Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car si la face humaine est difficile à lire,</p>
+<p>Si déjà le front nu ment à la passion,</p>
+<p>Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire</p>
+<p>Si vraiment la pensée est s&oelig;ur de l'action?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et cependant, malgré cette pensée amère,</p>
+<p>Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;</p>
+<p>Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère,</p>
+<p>Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,</p>
+<p>Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,</p>
+<p>Comme au sortir du bain, les péris et les fées,</p>
+<p>Luire des seins d'argent et des cols en sueur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div>
+<p>Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,</p>
+<p>Passer et repasser comme une aile d'oiseau,</p>
+<p>Plus suave en odeur que n'est la marjolaine</p>
+<p>Ou le muguet des bois au temps du renouveau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O nuit! aimable nuit! s&oelig;ur de Luna la blonde,</p>
+<p>Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,</p>
+<p>Endormeuse des maux et des soucis du monde;</p>
+<p>J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,</p>
+<p>Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour,</p>
+<p>Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse,</p>
+<p>Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TOMBÉE DU JOUR</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le jour tombait, une pâle nuée</p>
+<p>Du haut du ciel laissait nonchalamment,</p>
+<p>Dans l'eau du fleuve à peine remuée,</p>
+<p>Tremper les plis de son blanc vêtement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nuit parut, la nuit morne et sereine,</p>
+<p>Portant le deuil de son frère le jour,</p>
+<p>Et chaque étoile à son trône de reine,</p>
+<p>En habits d'or s'en vint faire sa cour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On entendait pleurer les tourterelles,</p>
+<p>Et les enfants rêver dans leurs berceaux;</p>
+<p>C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,</p>
+<p>Comme le bruit d'invisibles oiseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le ciel parlait à voix basse à la terre;</p>
+<p>Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,</p>
+<p>Et répétaient un acte de mystère;</p>
+<p>Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DERNIERE FEUILLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans la forêt chauve et rouillée</p>
+<p>Il ne reste plus au rameau</p>
+<p>Qu'une pauvre feuille oubliée,</p>
+<p>Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne reste plus dans mon âme</p>
+<p>Qu'un seul amour pour y chanter,</p>
+<p>Mais le vent d'automne qui brame</p>
+<p>Ne permet pas de l'écouter;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'oiseau s'en va, la feuille tombe,</p>
+<p>L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.</p>
+<p>Petit oiseau, viens sur ma tombe</p>
+<p>Chanter, quand l'arbre sera vert!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE TROU DU SERPENT</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au long des murs, quand le soleil y donne,</p>
+<p>Pour réchauffer mon vieux sang engourdi,</p>
+<p>Avec les chiens, auprès du lazzarone,</p>
+<p>Je vais m'étendre à l'heure de midi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je reste là sans rêve et sans pensée,</p>
+<p>Comme un prodigue à son dernier écu.</p>
+<p>Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,</p>
+<p>Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,</p>
+<p>Mon âme usée abandonne mon corps;</p>
+<p>Je porte en moi le tombeau de moi-même,</p>
+<p>Et suis plus mort que ne sont bien des morts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand le soleil s'est caché sous la nue,</p>
+<p>Devers mon trou je me traîne en rampant,</p>
+<p>Et jusqu'au fond de ma peine inconnue</p>
+<p>Je me retire aussi froid qu'un serpent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES VENDEURS DU TEMPLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est par les faubourgs un ramas de maisons</p>
+<p>Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,</p>
+<p>Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue</p>
+<p>Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.</p>
+<p>Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,</p>
+<p>Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,</p>
+<p>Que ne sont ces maisons laides et rechignées.</p>
+<p>Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;</p>
+<p>Le toit pleure toujours comme un &oelig;il chassieux;</p>
+<p>Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux,</p>
+<p>Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,</p>
+<p>Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,</p>
+<p>Pareils à des vieillards de débauche pourris,</p>
+<p>Ruines sans grandeur et dignes de mépris.</p>
+<p>Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,</p>
+<p>Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.</p>
+<p>Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,</p>
+<p>Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,</p>
+<p>Si que chaque maison, dépassant ses murailles,</p>
+<p>A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis;</p>
+<p>Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div>
+<p>Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,</p>
+<p>Comme sous un fumier grouille un n&oelig;ud de vipères.</p>
+<p>Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,</p>
+<p>On les voit barboter, pareils à des pourceaux;</p>
+<p>On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,</p>
+<p>Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,</p>
+<p>Descendre en trébuchant quelque roide escalier</p>
+<p>Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.</p>
+<p>D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,</p>
+<p>Sucent une mamelle épuisée et tarie,</p>
+<p>Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix</p>
+<p>Un ignoble refrain en ignoble patois.</p>
+<p>Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude;</p>
+<p>A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,</p>
+<p>Le corps entortillé dans un pâle lambeau,</p>
+<p>Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.</p>
+<p>Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,</p>
+<p>Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,</p>
+<p>Et n'y jette à travers la noire humidité</p>
+<p>Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.</p>
+<p>Une odeur de prison et de maladrerie,</p>
+<p>Je ne sais quel parfum de vieille juiverie</p>
+<p>Vous éc&oelig;ure en entrant et vous saisit au nez.</p>
+<p>Des vivants comme nous sont pourtant condamnés</p>
+<p>A respirer cet air aux miasmes méphitiques,</p>
+<p>Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.</p>
+<p>Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,</p>
+<p>C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;</p>
+<p>Ils sont déshérités de toute la nature,</p>
+<p>Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.</p>
+<p>Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?</p>
+<p>Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,</p>
+<p>Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,</p>
+<p>Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></div>
+<p>Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux</p>
+<p>De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.</p>
+<p>Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,</p>
+<p>Et je dis anathème a cette race impie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,</p>
+<p>Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.</p>
+<p>Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables</p>
+<p>Aux avares griffons dont nous parlent les fables,</p>
+<p>Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,</p>
+<p>Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.</p>
+<p>Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;</p>
+<p>Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,</p>
+<p>Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,</p>
+<p>Arracher vos clous d'or, portes du paradis,</p>
+<p>Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,</p>
+<p>Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,</p>
+<p>Un moyen d'imposer ses volontés à tous,</p>
+<p>Et de faire fleurir sa libre fantaisie</p>
+<p>Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.</p>
+<p>L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,</p>
+<p>Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,</p>
+<p>Un sérail à choisir, de belles courtisanes</p>
+<p>Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,</p>
+<p>Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,</p>
+<p>Une collection de grands maîtres anciens,</p>
+<p>L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,</p>
+<p>Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></div>
+<p>L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,</p>
+<p>L'anneau de Salomon, le talisman fatal,</p>
+<p>Qui, forçant à venir les démons et les anges,</p>
+<p>Fait les réalités de nos rêves étranges.</p>
+<p>Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;</p>
+<p>Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;</p>
+<p>Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,</p>
+<p>Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.</p>
+<p>Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,</p>
+<p>Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les choses de ce monde et les choses divines,</p>
+<p>Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,</p>
+<p>Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.</p>
+<p>Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,</p>
+<p>Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies</p>
+<p>Des générations dans le temps endormies.</p>
+<p>Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or</p>
+<p>Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.</p>
+<p>Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,</p>
+<p>Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,</p>
+<p>Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,</p>
+<p>L'ange du tabernacle et les châsses des saints,</p>
+<p>Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées</p>
+<p>Gisent au fond des cours à pleines charretées;</p>
+<p>Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois</p>
+<p>Que des débris d'autel et des morceaux de croix.</p>
+<p>C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,</p>
+<p>Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,</p>
+<p>Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,</p>
+<p>Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.</p>
+<p>L'épine de son dos est collée à son ventre,</p>
+<p>Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,</p>
+<p>Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></div>
+<p>Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs</p>
+<p>Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;</p>
+<p>On peut compter les fils de sa robe de bure,</p>
+<p>Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,</p>
+<p>Ses manches laissent voir ses coudes violets;</p>
+<p>Elle claque du bec comme fait la cigogne,</p>
+<p>Et, quand elle remue et vaque à sa besogne,</p>
+<p>On entend ses os secs à chaque mouvement,</p>
+<p>Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,</p>
+<p>Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire,</p>
+<p>C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,</p>
+<p>Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,</p>
+<p>Et qui ne laissez pas debout une colonne</p>
+<p>Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.</p>
+<p>Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,</p>
+<p>Par tout ce que mon c&oelig;ur peut contenir de fiel,</p>
+<p>Soyez maudits!</p>
+<p class="i7"> Jamais déluge de Barbares,</p>
+<p>Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,</p>
+<p>Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,</p>
+<p>N'ont fait autant de mal que vous en faites là.</p>
+<p>Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,</p>
+<p>Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.</p>
+<p>Ils détruisaient, car telle était leur mission,</p>
+<p>Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues</p>
+<p>Près de leurs piédestaux moisissent abattues!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></div>
+<p>Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau</p>
+<p>Laisse une cicatrice au front de tout château;</p>
+<p>C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,</p>
+<p>Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;</p>
+<p>Vous qui déshabillez les saintes et les saints,</p>
+<p>Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints</p>
+<p>Et rompez les clochers, comme une jeune fille</p>
+<p>Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;</p>
+<p>C'est à cause de vous que l'on dit des Français:</p>
+<p>Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.</p>
+<p>Encor, si vous étiez la vieille bande noire!</p>
+<p>Mais vous êtes venus bien après la victoire.</p>
+<p>Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;</p>
+<p>Vous avez attendu que sa chair ait pué,</p>
+<p>Avant que de tomber sur le géant à terre,</p>
+<p>Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,</p>
+<p>Par une nuit sans lune, où le firmament noir</p>
+<p>N'avait pas un seul &oelig;il entr'ouvert pour vous voir,</p>
+<p>Vous avez abattu votre vol circulaire</p>
+<p>Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.</p>
+<p>Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,</p>
+<p>S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,</p>
+<p>Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,</p>
+<p>Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;</p>
+<p>Et les bassets trapus, arrivés les derniers,</p>
+<p>Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.</p>
+<p>Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée</p>
+<p>Par les chiens courageux aux lâches préparée.</p>
+<p>Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,</p>
+<p>Et dérobent l'argent dans les poches des morts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,</p>
+<p>Comme ta mission, tu fus horrible et grande.</p>
+<p>Je ne sais quelle rude et sombre majesté</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></div>
+<p>Drape sinistrement ta monstruosité;</p>
+<p>Une fauve auréole autour de toi rayonne</p>
+<p>Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.</p>
+<p>Des nerfs herculéens se tordent à tes bras;</p>
+<p>L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;</p>
+<p>Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,</p>
+<p>Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.</p>
+<p>C'est toi qui commenças ce périlleux duel</p>
+<p>Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;</p>
+<p>Et quand tu secouais, de tes mains insensées,</p>
+<p>Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,</p>
+<p>On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,</p>
+<p>En signe de douleur allait pleurer le sang;</p>
+<p>On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie</p>
+<p>Et reluire à son front une auréole vraie,</p>
+<p>Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,</p>
+<p>Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.</p>
+<p>Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,</p>
+<p>Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;</p>
+<p>On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,</p>
+<p>Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.</p>
+<p>Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,</p>
+<p>Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;</p>
+<p>Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,</p>
+<p>Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;</p>
+<p>Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes</p>
+<p>Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,</p>
+<p>Leur &oelig;il de diamant et leurs lances de feu,</p>
+<p>A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.</p>
+<p>La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,</p>
+<p>Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,</p>
+<p>Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas</p>
+<p>En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.</p>
+<p>Tu fus la poésie et l'idéal du crime;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div>
+<p>Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,</p>
+<p>Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.</p>
+<p>La vieille monarchie avec la vieille foi</p>
+<p>Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,</p>
+<p>Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.</p>
+<p>Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,</p>
+<p>Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.</p>
+<p>Au seul bruit de tes pas les noires basiliques</p>
+<p>Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;</p>
+<p>Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,</p>
+<p>Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;</p>
+<p>Le dragon se tordant au bout de la gouttière</p>
+<p>Tâchait de dégager ses ailerons de pierre;</p>
+<p>Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;</p>
+<p>Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,</p>
+<p>Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,</p>
+<p>Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.</p>
+<p>Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,</p>
+<p>Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;</p>
+<p>Tu descendais sans peur sous les funèbres porches.</p>
+<p>Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,</p>
+<p>Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.</p>
+<p>Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,</p>
+<p>Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,</p>
+<p>Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;</p>
+<p>Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux</p>
+<p>Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,</p>
+<p>Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,</p>
+<p>A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,</p>
+<p>Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer</p>
+<p>Venait les emporter dans ses griffes de fer.</p>
+<p>L'épouvante crispait leur bouche violette,</p>
+<p>Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,</p>
+<p>Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></div>
+<p>Que pour guillotiner un véritable roi.</p>
+<p>Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;</p>
+<p>Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,</p>
+<p>Devaient fatalement tomber sous ton marteau,</p>
+<p>Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;</p>
+<p>Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,</p>
+<p>Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,</p>
+<p>Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.</p>
+<p>O tueuse de rois, souveraine d'un jour!</p>
+<p>Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,</p>
+<p>Mais tu gardais au moins la majesté du crime,</p>
+<p>Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,</p>
+<p>Et, si tu profanais les cadavres des rois,</p>
+<p>C'était pour te venger et non pas pour leur prendre</p>
+<p>Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A UN JEUNE TRIBUN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ami, vous avez beau, dans votre austérité,</p>
+<p>N'estimer chaque objet que par l'utilité,</p>
+<p>Demander tout d'abord à quoi tendent les choses</p>
+<p>Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;</p>
+<p>Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun</p>
+<p>Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;</p>
+<p>Il est dans la nature, il est de belles choses,</p>
+<p>Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,</p>
+<p>Des poëtes rêveurs et des musiciens</p>
+<p>Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,</p>
+<p>Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,</p>
+<p>Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,</p>
+<p>Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,</p>
+<p>Écoutent le récit de leurs amours naïfs.</p>
+<p>Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,</p>
+<p>Un certain choix de mots tient un jour en extase,</p>
+<p>Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin</p>
+<p>Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.</p>
+<p>D'autres seront épris de la beauté du monde</p>
+<p>Et du rayonnement de la lumière blonde;</p>
+<p>Ils resteront des mois assis devant des fleurs,</p>
+<p>Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;</p>
+<p>Un air de tête heureux, une forme de jambe,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span></div>
+<p>Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,</p>
+<p>Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.</p>
+<p>Qu'importent à ceux-là les affaires du temps</p>
+<p>Et le grave souci des choses politiques?</p>
+<p>Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,</p>
+<p>Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,</p>
+<p>Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?</p>
+<p>Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.</p>
+<p>Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,</p>
+<p>Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,</p>
+<p>Réaliser en marbre un rêve de beauté,</p>
+<p>Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,</p>
+<p>Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;</p>
+<p>Restez assis plutôt que de perdre vos pas.</p>
+<p>Le lis ne file pas et ne travaille pas;</p>
+<p>Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,</p>
+<p>Il jette son parfum et cela le contente.</p>
+<p>Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel</p>
+<p>Une perle de pluie, une goutte de miel,</p>
+<p>Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,</p>
+<p>Se taille dans sa feuille une robe argentée.</p>
+<p>Qui de vous osera lui dire: Paresseux!</p>
+<p>Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux</p>
+<p>Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,</p>
+<p>Se cachent en hiver sous la paille des bouges,</p>
+<p>Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain</p>
+<p>A tous les malheureux qui vont criant la faim?</p>
+<p>Qui donc dira cela, que toute chose belle,</p>
+<p>Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle</p>
+<p>Et son enseignement et sa moralité?</p>
+<p>Comment pourrons-nous croire à la Divinité</p>
+<p>Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,</p>
+<p>Si nous n'en voyons pas une preuve touchante</p>
+<p>Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span></div>
+<p>La fleur de la vallée avec son encensoir?</p>
+<p>Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?</p>
+<p>Ah! veillons sur nos c&oelig;urs et fermons bien nos âmes,</p>
+<p>Laissons tourner le monde et les choses aller;</p>
+<p>Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,</p>
+<p>Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,</p>
+<p>Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.</p>
+<p>Se croire le pivot de la création</p>
+<p>Est une erreur commune à toute ambition;</p>
+<p>L'on est persuadé qu'on est indispensable</p>
+<p>Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable</p>
+<p>Aux balances d'airain des grands événements.</p>
+<p>L'on tombe chaque jour en des étonnements</p>
+<p>A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme</p>
+<p>Fait un homme jeté de la plus haute cime,</p>
+<p>Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,</p>
+<p>Par le premier qui vient on le voit remplacé.</p>
+<p>Nos agitations ne laissent pas de trace:</p>
+<p>C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;</p>
+<p>En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal,</p>
+<p>Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,</p>
+<p>Et dans l'éternité mystérieuse et noire</p>
+<p>Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.</p>
+<p>Quand votre nom serait creusé dans le rocher,</p>
+<p>L'intarissable flot qui semble le lécher,</p>
+<p>Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,</p>
+<p>De sa langue d'azur le fera disparaître,</p>
+<p>Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,</p>
+<p>Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.</p>
+<p>Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,</p>
+<p>A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde</p>
+<p>Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?</p>
+<p>Où retrouverez-vous le temps sacrifié,</p>
+<p>Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div>
+<p>Des révolutions la tempête éternelle?</p>
+<p>Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,</p>
+<p>Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,</p>
+<p>Et traverser à pied ce grand désert de prose,</p>
+<p>Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose</p>
+<p>Offre candidement sa bouche à vos baisers,</p>
+<p>A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,</p>
+<p>Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?</p>
+<p>De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,</p>
+<p>La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;</p>
+<p>Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,</p>
+<p>Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,</p>
+<p>Se baigne devant vous dans la source, et fait luire</p>
+<p>A travers les roseaux, sous le flot argentin,</p>
+<p>Son épaule de nacre et son dos de satin.</p>
+<p>Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,</p>
+<p>Vous foulez sans pitié la pauvre violette;</p>
+<p>La fée en soupirant rattache ses cheveux,</p>
+<p>Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,</p>
+<p>Et reprend tristement ses habits sur les branches.</p>
+<p>Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches</p>
+<p>Au pays d'Avalon vous auraient emporté;</p>
+<p>Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté</p>
+<p>Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves:</p>
+<p>Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,</p>
+<p>Sur les éclats de verre et les tessons cassés,</p>
+<p>A travers les débris des trônes renversés,</p>
+<p>Vous avez préféré, faussant votre nature,</p>
+<p>Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;</p>
+<p>Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,</p>
+<p>Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:</p>
+<p>Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;</p>
+<p>Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,</p>
+<p>Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span></div>
+<p>Le front tout soucieux et penché vers le sol,</p>
+<p>Vous passez sans répondre au gai salut des merles.</p>
+<p>Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles</p>
+<p>Et les beaux diamants aux éclairs diaprés</p>
+<p>Que répand le matin sur le velours des prés?</p>
+<p>Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,</p>
+<p>Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;</p>
+<p>Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc</p>
+<p>Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,</p>
+<p>Et vous en composiez, enfantines merveilles,</p>
+<p>Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.</p>
+<p>Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,</p>
+<p>Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,</p>
+<p>Au revers du sillon, de leurs petites langues,</p>
+<p>Vous faisaient autrefois de si belles harangues?</p>
+<p>De votre négligence ils sont tout attristés</p>
+<p>Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.</p>
+<p>C'est en vain que juillet les convie à sa fête;</p>
+<p>Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,</p>
+<p>Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.</p>
+<p>Les bluets désolés ont tous la larme à l'&oelig;il,</p>
+<p>Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire</p>
+<p>Que vous ayez perdu si vite la mémoire</p>
+<p>Des entretiens naïfs et des charmants amours</p>
+<p>Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!</p>
+<p>Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,</p>
+<p>Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,</p>
+<p>La blonde Amaryllis en couplets alternés.</p>
+<p>De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés</p>
+<p>Sentent le serpolet, le thym et la framboise;</p>
+<p>A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,</p>
+<p>Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux</p>
+<p>Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.</p>
+<p>Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></div>
+<p>D'une bouche formée aux chants élégiaques;</p>
+<p>Laissez cette besogne aux orateurs braillards,</p>
+<p>Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,</p>
+<p>Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,</p>
+<p>Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.</p>
+<p>Rome se sauvera toute seule très-bien;</p>
+<p>Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.</p>
+<p>Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?</p>
+<p>Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,</p>
+<p>Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,</p>
+<p>S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,</p>
+<p>Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse</p>
+<p>Quelque petit sentier, par une pente douce,</p>
+<p>Regagnant le sommet d'un coteau séparé,</p>
+<p>D'où l'&oelig;il se perd au fond d'un lointain azuré;</p>
+<p>Et nous attendrons là que notre jour arrive,</p>
+<p>Voyant de haut la mer se briser à la rive,</p>
+<p>Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.</p>
+<p>La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;</p>
+<p>Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,</p>
+<p>La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;</p>
+<p>Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,</p>
+<p>Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;</p>
+<p>Elle va, du coupant de sa courbe faucille,</p>
+<p>Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;</p>
+<p>Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,</p>
+<p>Et dans son grenier noir elle serre le tout.</p>
+<p>A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,</p>
+<p>Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,</p>
+<p>Quand peut-être le fer, près de notre sillon,</p>
+<p>Se balance et fait luire un sinistre rayon?</p>
+<p>Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?</p>
+<p>Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,</p>
+<p>Qui peut dire lequel était Napoléon</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span></div>
+<p>Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?</p>
+<p>Qui le décidera? L'existence est un songe</p>
+<p>Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge</p>
+<p>Le corps du citoyen utile et positif</p>
+<p>Et le corps du rêveur et du poëte oisif.</p>
+<p>Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,</p>
+<p>Entre néant et rien quelle est la différence?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHOC DE CAVALIERS</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)</p>
+<p>Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers</p>
+<p>Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,</p>
+<p>Et caparaçonnés de harnois singuliers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,</p>
+<p>Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards</p>
+<p>Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,</p>
+<p>Et des n&oelig;uds de serpents écaillaient leurs brassards.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par moment, du rebord de l'arcade géante,</p>
+<p>Un cavalier blessé perdant son point d'appui,</p>
+<p>Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,</p>
+<p>Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,</p>
+<p>Qui cherchiez à forcer le passage du pont,</p>
+<p>Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,</p>
+<p>Dorment ensevelis dans le gouffre profond.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE POT DE FLEURS</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Parfois un enfant trouve une petite graine,</p>
+<p>Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,</p>
+<p>Pour la planter, il prend un pot de porcelaine</p>
+<p>Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,</p>
+<p>Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;</p>
+<p>Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge</p>
+<p>Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse</p>
+<p>Sur les débris du pot brandir ses verts poignards;</p>
+<p>Il la veut arracher, mais la tige est tenace;</p>
+<p>Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;</p>
+<p>Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:</p>
+<p>C'est un grand aloès dont la racine brise</p>
+<p>Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SPHINX</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,</p>
+<p>Une Chimère antique entre toutes me plaît;</p>
+<p>Elle pousse en avant deux mamelles pointues,</p>
+<p>Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.</p>
+
+<p>Son visage de femme est le plus beau du monde;</p>
+<p>Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;</p>
+<p>Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,</p>
+<p>On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.</p>
+
+<p>Les jeunes nourrissons qui passent devant elle</p>
+<p>Tendent leurs petits bras et veulent avec cris</p>
+<p>Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;</p>
+<p>Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:</p>
+<p>La face en est charmante et le revers bien laid.</p>
+<p>Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères</p>
+<p>N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PENSÉE DE MINUIT</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une minute encor, madame, et cette année,</p>
+<p>Commencée avec vous, avec vous terminée,</p>
+<p class="i2"> Ne sera plus qu'un souvenir.</p>
+<p>Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,</p>
+<p>Elle s'en est allée en un lieu d'où personne</p>
+<p class="i2"> Ne peut la faire revenir:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.</p>
+<p>Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.</p>
+<p class="i2"> Sur le bord du néant jeté;</p>
+<p>Limbes de l'impalpable, invisible royaume</p>
+<p>Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,</p>
+<p class="i2"> Ce qui n'est rien ayant été;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,</p>
+<p>La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,</p>
+<p class="i2"> L'amour de notre c&oelig;ur chassé;</p>
+<p>La pensée inconnue éclose en notre tête;</p>
+<p>L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;</p>
+<p class="i2"> Le présent qui se fait passé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></div>
+<p>Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre</p>
+<p>Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre</p>
+<p class="i2"> Tournée avec le doigt du temps;</p>
+<p>Une scène nouvelle à rajouter au drame,</p>
+<p>Un chapitre de plus au roman dont la trame</p>
+<p class="i2"> S'embrouille d'instants en instants;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un autre pas de fait dans cette route morne,</p>
+<p>De la vie et du temps, dont la dernière borne,</p>
+<p class="i2"> Proche ou lointaine, est un tombeau;</p>
+<p>Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;</p>
+<p>Où de votre bonheur toujours à chaque ronce</p>
+<p class="i2"> Derrière vous reste un lambeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Du haut de cette année avec labeur gravie,</p>
+<p>Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie</p>
+<p class="i2"> Qu'un souvenir presque effacé,</p>
+<p>Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,</p>
+<p>Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,</p>
+<p class="i2"> Le vaste horizon du passé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi le voyageur, du haut de la colline,</p>
+<p>Avant que tout à fait le versant qui s'incline</p>
+<p class="i2"> Ne les dérobe à son regard,</p>
+<p>Jette un dernier coup d'&oelig;il sur les campagnes bleues</p>
+<p>Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues</p>
+<p class="i2"> Il a fait depuis son départ.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mes ans évanouis à mes pieds se déploient</p>
+<p>Comme une plaine obscure où quelques points chatoient</p>
+<p class="i2"> D'un rayon de soleil frappés:</p>
+<p>Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,</p>
+<p>Une époque, un détail nettement se détache</p>
+<p class="i2"> Et revit à mes yeux trompés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span></div>
+<p>Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette</p>
+<p>Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;</p>
+<p class="i2"> Portrait sans modèle aujourd'hui;</p>
+<p>Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte</p>
+<p>Que le passé ravit au présent qu'il emporte;</p>
+<p class="i2"> Reflet dont le corps s'est enfui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'hésite en me voyant devant moi reparaître,</p>
+<p>Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître</p>
+<p> Sous ma figure d'autrefois.</p>
+<p>Comme un homme qu'on met tout à coup en présence</p>
+<p>De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence</p>
+<p class="i2"> Ont changé les traits et la voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tant de choses depuis par cette pauvre tête,</p>
+<p>Ont passé! dans cette âme et ce c&oelig;ur de poëte,</p>
+<p class="i2"> Comme dans l'aire des aiglons,</p>
+<p>Tant d'&oelig;uvres que couva l'aile de ma pensée</p>
+<p>Se débattent, heurtant leur coquille brisée</p>
+<p class="i2"> Avec leurs ongles déjà longs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;</p>
+<p>Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?</p>
+<p class="i2"> Marcher en avant, oublier.</p>
+<p>On ne peut sur le temps reprendre une minute,</p>
+<p>Ni faire remonter un grain après sa chute</p>
+<p class="i2"> Au fond du fatal sablier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête</p>
+<p>Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite</p>
+<p class="i2"> L'étude austère et les soucis.</p>
+<p>Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite</p>
+<p>Et dont quelque tourmente intérieure agite</p>
+<p class="i2"> Comme deux serpents les sourcils.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span></div>
+<p>Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre</p>
+<p>Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre</p>
+<p class="i2"> N'en avait noirci le corail.</p>
+<p>Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles</p>
+<p>Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles</p>
+<p class="i2"> Doublaient le ciel dans leur émail.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon c&oelig;ur avait mon âge, il ignorait la vie;</p>
+<p>Aucune illusion, amèrement ravie,</p>
+<p class="i2"> Jeune, ne l'avait rendu vieux;</p>
+<p>Il s'épanouissait à toute chose belle,</p>
+<p>Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,</p>
+<p class="i2"> Le mal était bien, le bien mieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,</p>
+<p>Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,</p>
+<p class="i2"> Un brin de folle avoine en main,</p>
+<p>Avec son collier fuit de perles de rosée,</p>
+<p>Sa robe prismatique au soleil irisée,</p>
+<p class="i2"> Allait chantant par le chemin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis l'âge est venu qui donne la science,</p>
+<p>J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;</p>
+<p class="i2"> Ces livres, vrais poisons du c&oelig;ur,</p>
+<p>Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,</p>
+<p>Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;</p>
+<p class="i2"> Byron et son don Juan moqueur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes</p>
+<p>Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,</p>
+<p class="i2"> Les croyances, des hochets creux,</p>
+<p>Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme</p>
+<p>Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,</p>
+<p class="i2"> Et je devins bien malheureux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span></div>
+<p>La pensée et la forme ont passé comme un rêve.</p>
+<p>Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?</p>
+<p class="i2"> Dans quel coin du chaos met-il</p>
+<p>Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,</p>
+<p>Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange</p>
+<p class="i2"> Leur sert de patrie ou d'exil?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;</p>
+<p>Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre</p>
+<p class="i2"> Que la pioche jette au cercueil</p>
+<p>Avec sa sombre voix explique bien des choses;</p>
+<p>Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.</p>
+<p class="i2"> L'éternité commence au seuil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,</p>
+<p>De vous entretenir de tout cela. Mon âme,</p>
+<p class="i2"> Ainsi qu'un vase trop rempli,</p>
+<p>Déborde, laissant choir mille vagues pensées,</p>
+<p>Et ces ressouvenirs d'illusions passées</p>
+<p class="i2"> Rembrunissent mon front pâli.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,</p>
+<p>De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?</p>
+<p class="i2"> Pourquoi donc vouloir retenir,</p>
+<p>Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,</p>
+<p>Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe</p>
+<p class="i2"> Consolez-vous par l'avenir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez; devant vous l'horizon est immense.</p>
+<p>C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;</p>
+<p class="i2"> Le ciel est bleu, le soleil luit.</p>
+<p>La route de ce monde est pour vous une allée,</p>
+<p>Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:</p>
+<p class="i2"> Marchez où le temps vous conduit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div>
+<p>Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.</p>
+<p>Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,</p>
+<p class="i2"> L'avenir devrait m'être cher;</p>
+<p>Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;</p>
+<p>Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,</p>
+<p class="i2"> Et je me sens le c&oelig;ur amer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CHANSON DE MIGNON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,</p>
+<p>Tu me veux donc quitter et courir par le monde?</p>
+<p>Toi qui, voyant passer du seuil de la maison</p>
+<p>Les nuages du soir sur le rouge horizon,</p>
+<p>Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,</p>
+<p>Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;</p>
+<p>Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,</p>
+<p>Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,</p>
+<p>Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!</p>
+<p>D'abandonner le nid et de déployer l'aile?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! restons tous les deux près du foyer assis,</p>
+<p>Restons; je te ferai, petite, des récits,</p>
+<p>Des contes merveilleux, à tenir ton oreille</p>
+<p>Ouverte avec ton &oelig;il tout le temps de la veille.</p>
+<p>Le vent râle et se plaint comme un agonisant;</p>
+<p>Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;</p>
+<p>Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette</p>
+<p>Les carreaux palpitants; la rauque girouette</p>
+<p>Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.</p>
+<p>Où veux-tu donc aller?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i11"> O mon maître, sais-tu</p>
+<p>La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans G&oelig;the?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></div>
+<p>«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,</p>
+<p>La terre du soleil où le citron mûrit,</p>
+<p>Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?</p>
+<p>C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,</p>
+<p>C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,</p>
+<p>Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,</p>
+<p>Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.</p>
+<p>La pâle violette au vent d'été se fane;</p>
+<p>Il lui faut la rosée et le gazon épais,</p>
+<p>L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;</p>
+<p>C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.</p>
+<p>Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!</p>
+<p>Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?</p>
+<p>Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.</p>
+<p>Crois-moi, garde ton rêve.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i12"> «Italie! Italie!</p>
+<p>Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!</p>
+<p>Les pieds des nations ont battu tes chemins;</p>
+<p>Leur contact a limé tes vieux angles romains,</p>
+<p>Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,</p>
+<p>Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,</p>
+<p>Les petits lords Byrons fondent de toutes parts</p>
+<p>Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!</p>
+<p>Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;</p>
+<p>L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:</p>
+<p>Ce sont, à chaque pas, des admirations,</p>
+<p>Des yeux levés en l'air et des contorsions.</p>
+<p>Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,</p>
+<p>Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,</p>
+<p>On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,</p>
+<p>A faire de pitié rire les monuments.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div>
+<p>L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,</p>
+<p>Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,</p>
+<p>O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier</p>
+<p>Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;</p>
+<p>L'autre, plus amateur de ruines antiques,</p>
+<p>Ne rêve que frontons, corniches et portiques,</p>
+<p>Baise chaque pavé de la Via-Lata,</p>
+<p>Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.</p>
+<p>De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,</p>
+<p>Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,</p>
+<p>Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:</p>
+<p>Artistes et dandys, roturiers, baronnets,</p>
+<p>Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,</p>
+<p>Afin de remporter un pan de ta tunique!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>«Restons, car au retour on court risque souvent</p>
+<p>De ne retrouver plus son vieux père vivant,</p>
+<p>Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître</p>
+<p>Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:</p>
+<p>Les c&oelig;urs qui vous étaient ouverts se sont fermés,</p>
+<p>D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,</p>
+<p>Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.</p>
+<p>Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:</p>
+<p>Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,</p>
+<p>Et l'on a divisé votre part entre tous.</p>
+<p>Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,</p>
+<p>Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,</p>
+<p>Retourne à sa maison croyant trouver encor</p>
+<p>Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;</p>
+<p>Mais sa femme a déjà comblé la place vide,</p>
+<p>Et son or est aux mains d'un héritier avide;</p>
+<p>Ses amis sont changés, en sorte que le mort,</p>
+<p>Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,</p>
+<p>Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></div>
+<p>Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.</p>
+<p>C'est le monde. Le c&oelig;ur de l'homme est plein d'oubli:</p>
+<p>C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.</p>
+<p>L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe</p>
+<p>Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe</p>
+<p>N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,</p>
+<p>Et qu'aux pages du c&oelig;ur un autre nom s'écrit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne</p>
+<p>Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne</p>
+<p>Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!</p>
+<p>Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.</p>
+<p>Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,</p>
+<p>Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;</p>
+<p>Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,</p>
+<p>Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,</p>
+<p>Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent</p>
+<p>Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.</p>
+<p>Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier</p>
+<p>Ne quitte pas le nid et vive au colombier.</p>
+<p>Restons au colombier. Après tout, notre France</p>
+<p>Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,</p>
+<p>Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici</p>
+<p>De beaux palais à voir et des tableaux aussi.</p>
+<p>Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales</p>
+<p>Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;</p>
+<p>Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,</p>
+<p>Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,</p>
+<p>Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,</p>
+<p>Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;</p>
+<p>Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,</p>
+<p>Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,</p>
+<p>Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,</p>
+<p>Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span></div>
+<p>Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,</p>
+<p>Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,</p>
+<p>Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,</p>
+<p>Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,</p>
+<p>Le foyer domestique, ineffable en douceurs,</p>
+<p>Avec la mère au coin et les petites s&oelig;urs,</p>
+<p>Et le chat familier qui se joue et se roule,</p>
+<p>Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,</p>
+<p>Quelques anciens amis causant de vers et d'art,</p>
+<p>Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ROMANCE</h3>
+</div>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au pays où se fait la guerre</p>
+<p>Mon bel ami s'en est allé;</p>
+<p>Il semble à mon c&oelig;ur désolé</p>
+<p>Qu'il ne reste que moi sur terre!</p>
+<p>En parlant, au baiser d'adieu,</p>
+<p>Il m'a pris mon âme à ma bouche.</p>
+<p>Qui le tient si longtemps, mon Dieu!</p>
+<p>Voilà le soleil qui se couche,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les pigeons, sur le toit roucoulent,</p>
+<p>Roucoulent amoureusement</p>
+<p>Avec un son triste et charmant;</p>
+<p>Les eaux sous les grands saules coulent.</p>
+<p>Je me sens tout près de pleurer;</p>
+<p>Mon c&oelig;ur comme un lis plein s'épanche,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></div>
+<p>Et je n'ose plus espérer.</p>
+<p>Voici briller la lune blanche,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelqu'un monte à grands pas la rampe:</p>
+<p>Serait-ce lui, mon doux amant?</p>
+<p>Ce n'est pas lui, mais seulement</p>
+<p>Mon petit page avec ma lampe.</p>
+<p>Vents du soir, volez, dites-lui</p>
+<p>Qu'il est ma pensée et mon rêve,</p>
+<p>Toute ma joie et mon ennui.</p>
+<p>Voici que l'aurore se lève,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SPECTRE DE LA ROSE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Soulève ta paupière close</p>
+<p>Qu'effleure un songe virginal;</p>
+<p>Je suis le spectre d'une rose</p>
+<p>Que tu portais hier au bal.</p>
+<p>Tu me pris encore emperlée</p>
+<p>Des pleurs d'argent de l'arrosoir,</p>
+<p>Et parmi la fête étoilée</p>
+<p>Tu me promenas tout le soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O toi qui de ma mort fus cause,</p>
+<p>Sans que tu puisses le chasser,</p>
+<p>Toute la nuit mon spectre rose</p>
+<p>A ton chevet viendra danser.</p>
+<p>Mais ne crains rien, je ne réclame</p>
+<p>Ni messe ni <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>;</p>
+<p>Ce léger parfum est mon âme,</p>
+<p>Et j'arrive du paradis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon destin fut digne d'envie:</p>
+<p>Pour avoir un trépas si beau,</p>
+<p>Plus d'un aurait donné sa vie,</p>
+<p>Car j'ai ta gorge pour tombeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></div>
+<p>Et sur l'albâtre où je repose</p>
+<p>Un poëte avec un baiser</p>
+<p>Écrivit: Ci-gît une rose</p>
+<p>Que tous les rois vont jalouser.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LAMENTO<br />
+<span class="small">LA CHANSON DU PÊCHEUR</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Ma belle amie est morte:</p>
+<p class="i2"> Je pleurerai toujours;</p>
+<p class="i2"> Sous la tombe elle emporte</p>
+<p class="i2"> Mon âme et mes amours.</p>
+<p class="i2"> Dans le ciel, sans m'attendre,</p>
+<p class="i2"> Elle s'en retourna;</p>
+<p class="i2"> L'ange qui l'emmena</p>
+<p class="i2"> Ne voulut pas me prendre.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i2"> La blanche créature</p>
+<p class="i2"> Est couchée au cercueil.</p>
+<p class="i2"> Comme dans la nature</p>
+<p class="i2"> Tout me paraît en deuil!</p>
+<p class="i2"> La colombe oubliée</p>
+<p class="i2"> Pleure et songe à l'absent;</p>
+<p class="i2"> Mon âme pleure et sent</p>
+<p class="i2"> Qu'elle est dépareillée.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></div>
+<p class="i2"> Sur moi la nuit immense</p>
+<p class="i2"> S'étend comme un linceul;</p>
+<p class="i2"> Je chante ma romance</p>
+<p class="i2"> Que le ciel entend seul.</p>
+<p class="i2"> Ah! comme elle était belle</p>
+<p class="i2"> Et comme je l'aimais!</p>
+<p class="i2"> Je n'aimerai jamais</p>
+<p class="i2"> Une femme autant qu'elle.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DÉDAIN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une pitié me prend quand à part moi je songe</p>
+<p>A cette ambition terrible qui nous ronge</p>
+<p>De faire parmi tous reluire notre nom,</p>
+<p>De ne voir s'élever par-dessus nous personne,</p>
+<p>D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,</p>
+<p>D'être salué grand comme G&oelig;the ou Byron.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,</p>
+<p>Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,</p>
+<p>Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,</p>
+<p>Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,</p>
+<p>Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,</p>
+<p>Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,</p>
+<p>Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,</p>
+<p>Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;</p>
+<p>La passion du beau nous tient et nous tourmente,</p>
+<p>La séve sans issue au fond de nous fermente,</p>
+<p>Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,</p>
+<p>Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></div>
+<p>Combien déjà sont morts! combien encor mourront!</p>
+<p>Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,</p>
+<p>Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,</p>
+<p>Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,</p>
+<p>Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;</p>
+<p>Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,</p>
+<p>A courir dans les bois sans arrière-pensée;</p>
+<p>Gémir d'une minute au plaisir dépensée,</p>
+<p>Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache</p>
+<p>Si le grain sortira du sillon qui le cache,</p>
+<p>Et si jamais l'été dorera le blé vert;</p>
+<p>Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,</p>
+<p>Entassant des trésors et rassemblant des marbres,</p>
+<p>Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,</p>
+<p>Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;</p>
+<p>Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;</p>
+<p>Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,</p>
+<p>La terre les boit vite, et pas une ne perce,</p>
+<p>Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu nous comble de biens, notre mère Nature</p>
+<p>Rit amoureusement à chaque créature;</p>
+<p>Le spectacle du ciel est admirable à voir;</p>
+<p>La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;</p>
+<p>Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:</p>
+<p>Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise</p>
+<p>Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span></div>
+<p>Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,</p>
+<p>On vous couche à côté de rois que le ver mange,</p>
+<p>N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange</p>
+<p>Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>En vérité c'est tout.&mdash;O néant! ô folie!</p>
+<p>Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.</p>
+<p>Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!</p>
+<p>Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,</p>
+<p>Et forger un par un les rayons de sa gloire,</p>
+<p>Comme si tout cela valait un mot d'amour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CE MONDE-CI ET L'AUTRE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vos premières saisons à peine sont écloses,</p>
+<p>Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses</p>
+<p>Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.</p>
+<p>Tout ce que la nature a de grand et de beau,</p>
+<p>Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,</p>
+<p>Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...</p>
+<p>Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,</p>
+<p>La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,</p>
+<p>L'Europe décrépite et la jeune Amérique;</p>
+<p>Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,</p>
+<p>Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,</p>
+<p>S'est faite presque blanche à nos étés frileux.</p>
+<p>Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,</p>
+<p>Dans la verte savane et sur la blonde grève;</p>
+<p>Le vent vous apportait des parfums inconnus;</p>
+<p>Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,</p>
+<p>Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,</p>
+<p>Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,</p>
+<p>Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous</p>
+<p>Ses coquilles de moire et son murmure doux.</p>
+<p>Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes</p>
+<p>Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span></div>
+<p>Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;</p>
+<p>Vous aviez pour jouer des nids de colibris;</p>
+<p>Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,</p>
+<p>L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;</p>
+<p>Les magnolias penchaient la tête en souriant,</p>
+<p>La fontaine au flot clair s'en allait babillant;</p>
+<p>Les bengalis coquets, se mirant à son onde,</p>
+<p>Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,</p>
+<p>Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,</p>
+<p>Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!</p>
+<p>Aux heures du midi, nonchalante créole,</p>
+<p>Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,</p>
+<p>Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,</p>
+<p>Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.</p>
+<p>Vous aviez tous les biens, heureuse créature,</p>
+<p>La belle liberté dans la belle nature,</p>
+<p>Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,</p>
+<p>Vous avez voulu voir et la France et Paris.</p>
+<p>La brise a du vaisseau fait onder la bannière,</p>
+<p>Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière</p>
+<p>Et courbant devant vous sa tête de lion,</p>
+<p>Sur son épaule bleue, avec soumission,</p>
+<p>Vous a jusques aux bords de la France vantée,</p>
+<p>Sans rugir une fois, fidèlement portée.</p>
+<p>Après celles de Dieu, les merveilles de l'art</p>
+<p>Ont étonné votre âme avec votre regard.</p>
+<p>Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,</p>
+<p>Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.</p>
+<p>Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,</p>
+<p>Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,</p>
+<p>Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,</p>
+<p>Où chaque maison dresse une gueule qui fume.</p>
+<p>Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,</p>
+<p>Vous toute brune encor de son baiser vermeil.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></div>
+<p>La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,</p>
+<p>Et, triste entre vos s&oelig;urs au foyer réunies,</p>
+<p>En entendant pleurer les bûches dans le feu,</p>
+<p>Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,</p>
+<p>Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames</p>
+<p>Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;</p>
+<p>Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,</p>
+<p>Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;</p>
+<p>Toute cette nature orientale et chaude,</p>
+<p>Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,</p>
+<p>Et vous avez souffert, votre c&oelig;ur a saigné,</p>
+<p>Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné</p>
+<p>D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,</p>
+<p>Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,</p>
+<p>Et vous avez compris, pâle fleur du désert,</p>
+<p>Que loin du sol natal votre arome se perd,</p>
+<p>Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée</p>
+<p>Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;</p>
+<p>Les baisers parfumés des brises de la mer,</p>
+<p>La place libre au ciel, l'espace et le grand air;</p>
+<p>Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes</p>
+<p>Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;</p>
+<p>Au ch&oelig;ur mélodieux votre voix put s'unir;</p>
+<p>Le prisme du regret dorant le souvenir</p>
+<p>De cent petits détails, de mille circonstances,</p>
+<p>Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.</p>
+<p>Chaque larme furtive échappée à vos yeux</p>
+<p>Se condensait en perle, en joyaux précieux;</p>
+<p>Dans le rhythme profond, votre jeune pensée</p>
+<p>Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;</p>
+<p>Vous avez pénétré les mystères de l'art,</p>
+<p>Aussi, tout éplorée, avant votre départ,</p>
+<p>Pour vous baiser au front, la belle poésie</p>
+<p>Vous a parmi vos s&oelig;urs avec amour choisie;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></div>
+<p>Pour dire votre c&oelig;ur vous avez une voix.</p>
+<p>Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;</p>
+<p>Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!</p>
+<p>De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VERSAILLES<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;</p>
+<p>Comme Venise au fond de son Adriatique,</p>
+<p>Tu traînes lentement ton corps paralytique,</p>
+<p>Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel appauvrissement! quelle caducité!</p>
+<p>Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,</p>
+<p>Et nulle herbe pieuse au long de ton portique</p>
+<p>Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,</p>
+<p>Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,</p>
+<p>Tu guettes le retour de ton royal amant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le rival du soleil dort sous son monument;</p>
+<p>Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,</p>
+<p>Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CARAVANE<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La caravane humaine au Sahara du monde,</p>
+<p>Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,</p>
+<p>S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,</p>
+<p>Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le grand lion rugit et la tempête gronde;</p>
+<p>A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;</p>
+<p>La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,</p>
+<p>Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on avance toujours, et voici que l'on voit</p>
+<p>Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:</p>
+<p>C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,</p>
+<p>Comme des oasis, a mis les cimetières:</p>
+<p>Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DESTINÉE<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Comme la vie est faite! et que le train du monde</p>
+<p>Nous pousse aveuglément en des chemins divers!</p>
+<p>Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,</p>
+<p>Promène sans repos sa course vagabonde;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,</p>
+<p>Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,</p>
+<p>Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,</p>
+<p>Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh bien! celui qui court sur la terre était né</p>
+<p>Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,</p>
+<p>C'était son v&oelig;u; mais Dieu ne l'a pas couronné.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille</p>
+<p>Par le trou du volet, était le voyageur.</p>
+<p>Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></div>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NOTRE-DAME</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,</p>
+<p>Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;</p>
+<p>Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,</p>
+<p>Avec de jeunes fats et des femmes frivoles</p>
+<p>Échangeant sans profit de banales paroles;</p>
+<p>Las de toucher toujours mon horizon du doigt.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,</p>
+<p>Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,</p>
+<p class="i2"> Je suis allé souvent, Victor,</p>
+<p>A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,</p>
+<p>Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,</p>
+<p class="i2"> Flotte comme un gros ballon d'or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte</p>
+<p>Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,</p>
+<p>Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;</p>
+<p>Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,</p>
+<p>Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;</p>
+<p>Ithuriel répand son écrin dans les cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></div>
+<p>Cathédrales de brume aux arches fantastiques,</p>
+<p>Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,</p>
+<p class="i2"> Par la glace de l'eau doublés;</p>
+<p>La brise qui s'en joue et déchire leurs franges</p>
+<p>Imprime, en les roulant, mille formes étranges</p>
+<p class="i2"> Aux nuages échevelés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte</p>
+<p>Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,</p>
+<p>Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;</p>
+<p>Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,</p>
+<p>Semblent les deux grands bras que la ville en prière,</p>
+<p>Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique</p>
+<p>La vieille église attache une gloire mystique</p>
+<p class="i2"> Faite avec les splendeurs du soir;</p>
+<p>Les roses des vitraux en rouges étincelles</p>
+<p>S'écaillent brusquement, et comme des prunelles</p>
+<p class="i2"> S'ouvrent toutes rondes pour voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nef épanouie, entre ses côtes minces,</p>
+<p>Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.</p>
+<p>Une araignée énorme, ainsi que des réseaux</p>
+<p>Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,</p>
+<p>En fils aériens, en délicates mailles,</p>
+<p>Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,</p>
+<p>Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,</p>
+<p class="i2"> Sous un chaud baiser de soleil,</p>
+<p>Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,</p>
+<p>Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques</p>
+<p class="i2"> Aux fleurs d'azur et de vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span></div>
+<p>Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires</p>
+<p>Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires</p>
+<p>Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;</p>
+<p>Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,</p>
+<p>Par les hommes et non par le temps abattues,</p>
+<p>Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,</p>
+<p>Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,</p>
+<p class="i2"> Chevaliers vainqueurs de géants,</p>
+<p>Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,</p>
+<p>Myriades de saints roulés en collerettes</p>
+<p class="i2"> Autour des trois porches béants,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles</p>
+<p>Où l'arabesque folle accroche ses dentelles</p>
+<p>Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,</p>
+<p>Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,</p>
+<p>Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,</p>
+<p>La cathédrale luit comme un bijou d'émail!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre</p>
+<p>Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,</p>
+<p class="i2"> Et qu'on revoit enfin le bleu,</p>
+<p>Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,</p>
+<p>Une crainte vous prend, un vertige sublime</p>
+<p class="i2"> A se sentir si près de Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,</p>
+<p>Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,</p>
+<p>Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></div>
+<p>L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,</p>
+<p>Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige</p>
+<p>Et fait au front des tours trembler les garde-fous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les combles anguleux, avec leurs girouettes,</p>
+<p>Découpent, en passant, d'étranges silhouettes</p>
+<p class="i2"> Au fond de votre &oelig;il ébloui,</p>
+<p>Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,</p>
+<p>Bête apocalyptique, en se tordant aboie</p>
+<p class="i2"> Paris éclatant, inouï!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! le c&oelig;ur vous en bat: dominer de ce faîte,</p>
+<p>Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;</p>
+<p>Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;</p>
+<p>Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,</p>
+<p>Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,</p>
+<p>Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,</p>
+<p>En se jouant, redit les dernières syllabes</p>
+<p class="i2"> De l'hosanna du séraphin,</p>
+<p>Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,</p>
+<p>Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;</p>
+<p class="i2"> L'entendre murmurer sans fin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,</p>
+<p>De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,</p>
+<p>Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,</p>
+<p>Et la lumière oblique aux arêtes hardies,</p>
+<p>Jetant de tous côtés de riches incendies,</p>
+<p>Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille</p>
+<p>Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille</p>
+<p class="i2"> Sous les bijoux et les atours,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span></div>
+<p>Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine</p>
+<p>Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine</p>
+<p class="i2"> N'en porte à son col les grands jours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes</p>
+<p>Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,</p>
+<p>Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits</p>
+<p>De toutes les couleurs, des résilles de rues,</p>
+<p>Des palais étouffés où comme des verrues</p>
+<p>S'accrochent des étaux et des bouges étroits!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,</p>
+<p>Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche</p>
+<p class="i2"> Cent mille avec un trait de feu!</p>
+<p>Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,</p>
+<p>Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme</p>
+<p class="i2"> Qu'on pourrait croire fait par Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,</p>
+<p>Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,</p>
+<p>Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,</p>
+<p>Quand on est descendu tout se métamorphose,</p>
+<p>Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,</p>
+<p>Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,</p>
+<p>Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,</p>
+<p class="i2"> Et le Seigneur habite en toi.</p>
+<p>Monde de poésie, en ce monde de prose,</p>
+<p>A ta vue, on se sent battre au c&oelig;ur quelque chose,</p>
+<p class="i2"> L'on est pieux et plein de foi!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></div>
+<p>Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,</p>
+<p>Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,</p>
+<p>Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,</p>
+<p>A regarder d'en bas ce sublime spectacle,</p>
+<p>On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,</p>
+<p>Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme nos monuments à tournure bourgeoise</p>
+<p>Se font petits devant ta majesté gauloise,</p>
+<p class="i2"> Gigantesque s&oelig;ur de Babel!</p>
+<p>Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;</p>
+<p>Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,</p>
+<p class="i2"> Et ton vieux chef heurte le ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,</p>
+<p>Aux plis graves et droits de ta robe dantesque</p>
+<p>Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,</p>
+<p>Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,</p>
+<p>Antique friperie empruntée à Vignole,</p>
+<p>Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O vous, maçons du siècle, architectes athées,</p>
+<p>Cervelles, dans un moule uniforme jetées,</p>
+<p class="i2"> Gens de la règle et du compas,</p>
+<p>Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,</p>
+<p>Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;</p>
+<p class="i2"> Mais des maisons pour Dieu, non pas!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Parmi les palais neufs, les portiques profanes,</p>
+<p>Les Parthénons coquets, églises courtisanes,</p>
+<p>Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,</p>
+<p>Les maisons sans pudeur de la ville païenne,</p>
+<p>On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,</p>
+<p>Une matrone chaste au milieu de catins!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></div>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MAGDALENA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'entrai dernièrement dans une vieille église;</p>
+<p>La nef était déserte, et sur la dalle grise</p>
+<p>Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,</p>
+<p>Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.</p>
+<p>Comme je m'en allais, visitant les chapelles,</p>
+<p>Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,</p>
+<p>Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau</p>
+<p>Représentant un Christ qui me parut très-beau.</p>
+<p>On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;</p>
+<p>Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,</p>
+<p>Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,</p>
+<p>A ces fantômes blancs qui se dressent le soir</p>
+<p>Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:</p>
+<p>Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,</p>
+<p>S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds</p>
+<p>Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,</p>
+<p>Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique</p>
+<p>D'un vieux maître pisan, artiste catholique,</p>
+<p>Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté</p>
+<p>Le nimbe rayonnant de la mysticité,</p>
+<p>Et tant l'on respirait dans leur humble attitude</p>
+<p>Les parfums onctueux de la béatitude.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></div>
+<p>Sans doute que c'était l'&oelig;uvre d'un Allemand,</p>
+<p>D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,</p>
+<p>A vingt ans, de misère et de mélancolie,</p>
+<p>Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;</p>
+<p>Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,</p>
+<p>Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je restai bien longtemps dans la même posture,</p>
+<p>Pensif, à contempler cette pâle peinture;</p>
+<p>Je regardais le Christ sur son infâme bois,</p>
+<p>Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.</p>
+<p>Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,</p>
+<p>Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,</p>
+<p>La blessure livide et béante à son flanc;</p>
+<p>Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;</p>
+<p>Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,</p>
+<p>Me faisaient naître au c&oelig;ur des pitiés nonpareilles,</p>
+<p>Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs</p>
+<p>Comme dut en verser la mère des douleurs.</p>
+<p>Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles</p>
+<p>Se lamentaient en ch&oelig;ur, la face sous leurs ailes,</p>
+<p>Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,</p>
+<p>Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;</p>
+<p>La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!</p>
+<p>Son divin Fils en proie à l'agonie amère;</p>
+<p>Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,</p>
+<p>Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,</p>
+<p>Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,</p>
+<p>Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,</p>
+<p>Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir</p>
+<p>Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,</p>
+<p>Avec le chant du soir vers le ciel élancée.</p>
+<p>Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></div>
+<p>Et je pris mon menton dans le creux de ma main,</p>
+<p>Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;</p>
+<p>Après ton agonie au jardin des Olives,</p>
+<p>Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,</p>
+<p>Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;</p>
+<p>Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines</p>
+<p>Entrent profondément dans tes tempes divines.</p>
+<p>Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort</p>
+<p>Recule épouvantée à ce sublime effort,</p>
+<p>Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,</p>
+<p>Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,</p>
+<p>Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,</p>
+<p>Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;</p>
+<p>Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,</p>
+<p>Adorable victime entre toutes bénie;</p>
+<p>Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,</p>
+<p>Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.</p>
+<p>O rigoureux destin! une pareille vie</p>
+<p>D'une pareille mort si promptement suivie!</p>
+<p>Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!</p>
+<p>Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?</p>
+<p>La parole d'amour pour compenser l'injure,</p>
+<p>Et la bouche qui donne un baiser par blessure?</p>
+<p>Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,</p>
+<p>Pour nous bénir encor de se sentir aimé,</p>
+<p>Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,</p>
+<p>N'ayant jamais pressé sur ton c&oelig;ur solitaire</p>
+<p>Un c&oelig;ur sincère et pur, et fait ce long chemin</p>
+<p>Sans avoir une épaule où reposer ta main,</p>
+<p>Sans une âme choisie où répandre avec flamme</p>
+<p>Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne vous alarmez pas, esprits religieux,</p>
+<p>Car l'inspiration descend toujours des cieux,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></div>
+<p>Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,</p>
+<p>De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.</p>
+<p>C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,</p>
+<p>L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:</p>
+<p>Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,</p>
+<p>L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;</p>
+<p>La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,</p>
+<p>Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,</p>
+<p>Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,</p>
+<p>Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;</p>
+<p>La foi descend des cieux avec l'obscurité;</p>
+<p>L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!</p>
+<p>Et la blanche statue, en sa couche de pierre,</p>
+<p>Rapproche ses deux mains et se met en prière.</p>
+<p>Comme un captif brisant les portes du cachot,</p>
+<p>L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,</p>
+<p>Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,</p>
+<p>L'étoile échevelée et l'archange en voyage;</p>
+<p>Tandis que la raison, avec son pied boîteux,</p>
+<p>La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.</p>
+<p>C'est à cette heure-là que les divins poëtes</p>
+<p>Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.</p>
+<p>O mystère d'amour! ô mystère profond!</p>
+<p>Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!</p>
+<p>Qui de nous osera, philosophe ou poëte,</p>
+<p>Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?</p>
+<p>Quelle langue assez haute et quel c&oelig;ur assez pur,</p>
+<p>Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?</p>
+<p>Qui donc écartera l'aile blanche et dorée</p>
+<p>Dont un ange abritait cette amour ignorée?</p>
+<p>Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?</p>
+<p>Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?</p>
+<p>Murs de Jérusalem, vénérables décombres,</p>
+<p>Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span></div>
+<p>O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!</p>
+<p>Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?</p>
+<p>Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées</p>
+<p>Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,</p>
+<p>Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,</p>
+<p>Conservé leur mémoire et le son de leur voix,</p>
+<p>Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!</p>
+<p>Tout ce que vous savez de ces amours divines</p>
+<p>Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.</p>
+<p>Et quels soupirs ardents de leurs c&oelig;urs s'élançaient!</p>
+<p>Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,</p>
+<p>Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,</p>
+<p>Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux</p>
+<p>Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,</p>
+<p>Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses</p>
+<p>Glisser en se parlant avec des voix plus douces</p>
+<p>Que les roucoulements des colombes de mai,</p>
+<p>Que le premier aveu de celle que j'aimai;</p>
+<p>Et dans un pur baiser, symbole du mystère,</p>
+<p>Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les échos sont muets, et le flot du Jourdain</p>
+<p>Murmure sans répondre et passe avec dédain;</p>
+<p>Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,</p>
+<p>Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance</p>
+<p>Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,</p>
+<p>Le chant du rossignol et le nid du ramier.</p>
+<p>Frère, mais voyez donc comme la Madeleine</p>
+<p>Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène</p>
+<p>Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux</p>
+<p>Mélancoliquement se tournent vers les cieux!</p>
+<p>Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,</p>
+<p>Une telle beauté n'apparut sur le monde,</p>
+<p>Son front est si charmant, son regard est si doux,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span></div>
+<p>Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,</p>
+<p>Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,</p>
+<p>Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O pâle fleur d'amour éclose au paradis,</p>
+<p>Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,</p>
+<p>Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste</p>
+<p>Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?</p>
+<p>Comment donc as-tu fait, pauvre s&oelig;ur du ramier,</p>
+<p>Pour te conserver pure au c&oelig;ur de ce bourbier?</p>
+<p>Quel miracle du ciel, sainte prostituée,</p>
+<p>Que ton c&oelig;ur, cette mer si souvent remuée,</p>
+<p>Des coquilles du bord et du limon impur</p>
+<p>N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,</p>
+<p>Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide</p>
+<p>La perle blanche au fond de ton âme candide!</p>
+<p>C'est que tout c&oelig;ur aimant est réhabilité,</p>
+<p>Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté</p>
+<p>Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,</p>
+<p>Comme à sa s&oelig;ur coupable une s&oelig;ur qui fait grâce;</p>
+<p>C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;</p>
+<p>C'est que l'amour est saint et peut tout expier.</p>
+<p>Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,</p>
+<p>Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;</p>
+<p>Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,</p>
+<p>Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;</p>
+<p>La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,</p>
+<p>Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,</p>
+<p>Et ton pinceau pieux, sur le divin contour</p>
+<p>A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.</p>
+<p>Elle est plus belle encor que la vierge Marie,</p>
+<p>Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,</p>
+<p>Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,</p>
+<p>Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></div>
+<p>O sainte pécheresse! ô grande repentante!</p>
+<p>Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,</p>
+<p>Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,</p>
+<p>Tout le rayonnement de la virginité</p>
+<p>Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,</p>
+<p>Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,</p>
+<p>Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,</p>
+<p>Ineffable rosée à faire envie aux cieux!</p>
+<p>Jamais lys de Saron, divine courtisane,</p>
+<p>Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,</p>
+<p>N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;</p>
+<p>Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns</p>
+<p>Laisse voir, au travers de la peau transparente,</p>
+<p>Le rêve de ton âme et ta pensée errante,</p>
+<p>Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!</p>
+<p>Ton &oelig;il est un foyer dont les rayons ardents</p>
+<p>Sous la cendre des c&oelig;urs ressuscitent les flammes;</p>
+<p>O la plus amoureuse entre toutes les femmes!</p>
+<p>Les séraphins du ciel à peine ont dans leur c&oelig;ur</p>
+<p>Plus d'extase divine et de sainte langueur;</p>
+<p>Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde</p>
+<p>Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!</p>
+<p>Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit</p>
+<p>Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,</p>
+<p>Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,</p>
+<p>Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;</p>
+<p>Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor</p>
+<p>D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,</p>
+<p>Et, pour te consoler, voulut que la première</p>
+<p>Tu le visses rempli de gloire et de lumière.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,</p>
+<p>N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,</p>
+<p>Et que ta rêverie a sondé ce mystère</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></div>
+<p>Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?</p>
+<p>O poëtes! allez prier à cet autel,</p>
+<p>A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,</p>
+<p>Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.</p>
+<p>Regardez le Jésus et puis la Madeleine;</p>
+<p>Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit</p>
+<p>Que font en s'éployant les ailes de la nuit;</p>
+<p>Peut-être un chérubin détaché de la toile,</p>
+<p>A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,</p>
+<p>Et dans un long soupir l'orgue murmurera</p>
+<p>L'ineffable secret que ma bouche taira.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHANT DU GRILLON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+
+<p class="subheader">I</p>
+<p>Souffle, bise! tombe à flots, pluie!</p>
+<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p>
+<p>Je ris de la pluie et du vent;</p>
+<p>En attendant que l'hiver fuie,</p>
+<p>Je reste au coin du feu, rêvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!</p>
+<p>Le gaz, de sa langue bleuâtre,</p>
+<p>Lèche plus doucement le bois;</p>
+<p>La fumée, en filet d'albâtre,</p>
+<p>Monte et se contourne à ma voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bouilloire rit et babille;</p>
+<p>La flamme aux pieds d'argent sautille</p>
+<p>En accompagnant ma chanson;</p>
+<p>La bûche de duvet s'habille;</p>
+<p>La séve bout dans le tison.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soufflet au râle asthmatique</p>
+<p>Me fait entendre sa musique;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span></div>
+<p>Le tourne-broche aux dents d'acier</p>
+<p>Mêle au concerto domestique</p>
+<p>Le tic-tac de son balancier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les étincelles réjouies,</p>
+<p>En étoiles épanouies,</p>
+<p>Vont et viennent, croisant dans l'air</p>
+<p>Les salamandres éblouies,</p>
+<p>Au ricanement grêle et clair.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Du fond de ma cellule noire,</p>
+<p>Quand Berthe vous conte une histoire,</p>
+<p><cite>Le Chaperon</cite> ou <cite>l'Oiseau bleu</cite>,</p>
+<p>C'est moi qui soutiens sa mémoire,</p>
+<p>C'est moi qui fais taire le feu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'étouffe le bruit monotone</p>
+<p>Du rouet qui grince et bourdonne;</p>
+<p>J'impose silence au matou;</p>
+<p>Les heures s'en vont, et personne</p>
+<p>N'entend le timbre du coucou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pendant la nuit et la journée,</p>
+<p>Je chante sous la cheminée;</p>
+<p>Dans mon langage de grillon</p>
+<p>J'ai, des rebuts de son aînée,</p>
+<p>Souvent consolé Cendrillon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le renard glapit dans le piége;</p>
+<p>Le loup, hurlant de faim, assiége</p>
+<p>La ferme au milieu des grands bois;</p>
+<p>Décembre met, avec sa neige,</p>
+<p>Des chemises blanches aux toits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></div>
+<p>Allons, fagot, pétille et flambe;</p>
+<p>Courage! farfadet ingambe,</p>
+<p>Saule, bondis plus haut encor;</p>
+<p>Salamandre, montre ta jambe,</p>
+<p>Lève en dansant ton jupon d'or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel plaisir? prolonger sa veille,</p>
+<p>Regarder la flamme vermeille</p>
+<p>Prenant à deux bras le tison,</p>
+<p>A tous les bruits prêter l'oreille,</p>
+<p>Entendre vivre la maison!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tapi dans sa niche bien chaude,</p>
+<p>Sentir l'hiver qui pleure et rôde,</p>
+<p>Tout blême et le nez violet,</p>
+<p>Tâchant de s'introduire en fraude</p>
+<p>Par quelque fente du volet!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Souffle, bise! tombe à flots, pluie!</p>
+<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p>
+<p>Je ris de la pluie et du vent;</p>
+<p>En attendant que l'hiver fuie</p>
+<p>Je reste au coin du feu, rêvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez les branches,</p>
+<p>Comme elles sont blanches!</p>
+<p>Il neige des fleurs.</p>
+<p>Riant dans la pluie,</p>
+<p>Le soleil essuie</p>
+<p>Les saules en pleurs,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span></div>
+<p>Et le ciel reflète</p>
+<p>Dans la violette</p>
+<p>Ses pures couleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nature en joie</p>
+<p>Se pare et déploie</p>
+<p>Son manteau vermeil.</p>
+<p>Le paon, qui se joue,</p>
+<p>Fait tourner en roue</p>
+<p>Sa queue au soleil.</p>
+<p>Tout court, tout s'agite,</p>
+<p>Pas un lièvre au gîte;</p>
+<p>L'ours sort du sommeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La mouche ouvre l'aile,</p>
+<p>Et la demoiselle</p>
+<p>Aux prunelles d'or,</p>
+<p>Au corset de guêpe,</p>
+<p>Dépliant son crêpe,</p>
+<p>A repris l'essor.</p>
+<p>L'eau gaîment babille,</p>
+<p>Le goujon frétille:</p>
+<p>Un printemps encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout se cherche et s'aime;</p>
+<p>Le crapaud lui-même,</p>
+<p>Les aspics méchants,</p>
+<p>Toute créature,</p>
+<p>Selon sa nature:</p>
+<p>La feuille a des chants;</p>
+<p>Les herbes résonnent,</p>
+<p>Les buissons bourdonnent,</p>
+<p>C'est concert aux champs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span></div>
+<p>Moi seul je suis triste.</p>
+<p>Qui sait si j'existe,</p>
+<p>Dans mon palais noir?</p>
+<p>Sous la cheminée,</p>
+<p>Ma vie enchaînée</p>
+<p>Coule sans espoir.</p>
+<p>Je ne puis, malade,</p>
+<p>Chanter ma ballade</p>
+<p>Aux hôtes du soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si la brise tiède</p>
+<p>Au vent froid succède,</p>
+<p>Si le ciel est clair,</p>
+<p>Moi, ma cheminée</p>
+<p>N'est illuminée</p>
+<p>Que d'un pâle éclair;</p>
+<p>Le cercle folâtre</p>
+<p>Abandonne l'âtre:</p>
+<p>Pour moi c'est l'hiver.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur la cendre grise,</p>
+<p>La pincette brise</p>
+<p>Un charbon sans feu.</p>
+<p>Adieu les paillettes,</p>
+<p>Les blondes aigrettes!</p>
+<p>Pour six mois adieu</p>
+<p>La maîtresse bûche,</p>
+<p>Où sous la peluche</p>
+<p>Sifflait le gaz bleu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans ma niche creuse,</p>
+<p>Ma patte boiteuse</p>
+<p>Me tient en prison.</p>
+<p>Quand l'insecte rôde,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></div>
+<p>Comme une émeraude,</p>
+<p>Sous le vert gazon,</p>
+<p>Moi seul je m'ennuie;</p>
+<p>Un mur, noir de suie,</p>
+<p>Est mon horizon.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ABSENCE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Reviens, reviens, ma bien-aimée;</p>
+<p>Comme une fleur loin du soleil,</p>
+<p>La fleur de ma vie est fermée</p>
+<p>Loin de ton sourire vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entre nos c&oelig;urs tant de distance!</p>
+<p>Tant d'espace entre nos baisers!</p>
+<p>O sort amer! ô dure absence!</p>
+<p>O grands désirs inapaisés!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'ici là-bas, que de campagnes,</p>
+<p>Que de villes et de hameaux,</p>
+<p>Que de vallons et de montagnes,</p>
+<p>A lasser le pied des chevaux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au pays qui me prend ma belle,</p>
+<p>Hélas! si je pouvais aller;</p>
+<p>Et si mon corps avait une aile</p>
+<p>Comme mon âme pour voler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par-dessus les vertes collines,</p>
+<p>Les montagnes au front d'azur,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></div>
+<p>Les champs rayés et les ravines,</p>
+<p>J'irais d'un vol rapide et sûr.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le corps ne suit pas la pensée;</p>
+<p>Pour moi, mon âme, va tout droit,</p>
+<p>Comme une colombe blessée,</p>
+<p>S'abattre au rebord de ton toit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Descends dans sa gorge divine,</p>
+<p>Blonde et fauve comme de l'or,</p>
+<p>Douce comme un duvet d'hermine,</p>
+<p>Sa gorge, mon royal trésor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et dis, mon âme, à cette belle:</p>
+<p>«Tu sais bien qu'il compte les jours,</p>
+<p>O ma colombe! à tire d'aile,</p>
+<p>Retourne au nid de nos amours.»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">AU SOMMEIL<br />
+<span class="small">HYMNE ANTIQUE</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,</p>
+<p>Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,</p>
+<p>La lune, au fond du ciel, ferme l'&oelig;il et s'endort,</p>
+<p>Et son dernier rayon, à travers la feuillée,</p>
+<p>Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement</p>
+<p>Sur le front endormi de son bleuâtre amant.</p>
+<p>Par la porte d'ivoire et la porte de corne,</p>
+<p>Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés</p>
+<p>Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;</p>
+<p>Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,</p>
+<p>Au long de son dos brun pendent tout débouclés;</p>
+<p>Le vent même retient son haleine, et les mondes,</p>
+<p>Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,</p>
+<p>S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.</p>
+<p>O jeune homme charmant, couronné de pavots,</p>
+<p>Qui, tenant sur la main une patère noire,</p>
+<p>Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,</p>
+<p>Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;</p>
+<p>Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,</p>
+<p>Où la vie au trépas s'unit et se mélange,</p>
+<p>Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span></div>
+<p>Douce transition de la lumière à l'ombre,</p>
+<p>Du repos à la mort et du lit au tombeau;</p>
+<p>Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,</p>
+<p>Du fond de ta caverne inconnue au soleil,</p>
+<p>Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!</p>
+<p>Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,</p>
+<p>Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,</p>
+<p>Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;</p>
+<p>Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,</p>
+<p>Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,</p>
+<p>Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.</p>
+<p>Je te donne le pas sur Ph&oelig;bus-Apollon,</p>
+<p>Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,</p>
+<p>Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.</p>
+<p>Je te préfère même à la blanche Vénus,</p>
+<p>Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,</p>
+<p>Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,</p>
+<p>Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie</p>
+<p>Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;</p>
+<p>Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,</p>
+<p>A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde</p>
+<p>Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,</p>
+<p>Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil</p>
+<p>Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,</p>
+<p>Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.</p>
+<p>Sous les arceaux muets de la grotte profonde,</p>
+<p>Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,</p>
+<p>Reçois bénignement mon encens et mes v&oelig;ux,</p>
+<p>Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TERZA RIMA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,</p>
+<p>Et que de l'échafaud, sublime et radieux,</p>
+<p>Il fut redescendu dans la cité latine,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,</p>
+<p>Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;</p>
+<p>Il avait oublié le monde dans les cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Trois grands mois il garda cette attitude austère,</p>
+<p>On l'eût pris pour un ange en extase devant</p>
+<p>Le saint triangle d'or, au moment du mystère.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,</p>
+<p>Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;</p>
+<p>Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les anges secouant leur chevelure blonde,</p>
+<p>Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,</p>
+<p>Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eux marchent au hasard et font mille faux pas;</p>
+<p>Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,</p>
+<p>Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span></div>
+<p>Que leur font les passants, les pierres et les boues?</p>
+<p>Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,</p>
+<p>Et le jeu du désir leur empourpre les joues.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,</p>
+<p>Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,</p>
+<p>Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un auguste reflet de leur &oelig;uvre divine</p>
+<p>S'attache à leur personne et leur dore le front,</p>
+<p>Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les nuits suivront les jours et se succéderont,</p>
+<p>Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,</p>
+<p>Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;</p>
+<p>Leur âme, à la coupole où leur &oelig;uvre reluit,</p>
+<p>Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;</p>
+<p>Leur &oelig;il cherche toujours le ciel bleu de la fresque,</p>
+<p>Et le tableau quitté les tourmente et les suit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,</p>
+<p>Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,</p>
+<p>Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sublime aveuglement? magnifique défaut!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MONTÉE SUR LE BROCKEN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,</p>
+<p>Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons</p>
+<p>Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,</p>
+<p>Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,</p>
+<p>On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,</p>
+<p>Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,</p>
+<p>Sans approcher du ciel qui toujours se recule,</p>
+<p>Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.</p>
+<p>On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,</p>
+<p>Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.</p>
+<p>Le silence est profond; la chanson de la terre</p>
+<p>Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,</p>
+<p>Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement</p>
+<p>Du Brocken, ennuyé de son dés&oelig;uvrement.</p>
+<p>Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,</p>
+<p>S'éteint subitement sous la voûte muette;</p>
+<p>C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor</p>
+<p>Les violes d'amour et les cithares d'or,</p>
+<p>Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.</p>
+<p>Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,</p>
+<p>Et, roulant une larme au fond de son &oelig;il bleu,</p>
+<p>La dernière des fleurs vous jette son adieu.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span></div>
+<p>La neige cependant descend silencieuse,</p>
+<p>Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse</p>
+<p>Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;</p>
+<p>Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,</p>
+<p>Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,</p>
+<p>Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE PREMIER RAYON DE MAI</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier j'étais à table avec ma chère belle,</p>
+<p>Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,</p>
+<p>Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid</p>
+<p>Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.</p>
+<p>C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,</p>
+<p>Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,</p>
+<p>De sonores baisers et de propos joyeux.</p>
+<p>L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,</p>
+<p>Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine</p>
+<p>On voyait les trésors de sa blanche poitrine;</p>
+<p>Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,</p>
+<p>Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,</p>
+<p>Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,</p>
+<p>Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.</p>
+<p>Un rayon de soleil, le premier du printemps,</p>
+<p>Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants</p>
+<p>Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes</p>
+<p>D'un verre de cristal allumant les facettes,</p>
+<p>Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.</p>
+<p>Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!</p>
+<p>Avec un sentiment de joie et de bien-être</p>
+<p>Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span></div>
+<p>L'aubépine de mai me parfumait le c&oelig;ur,</p>
+<p>Et, comme la saison, mon âme était en fleur;</p>
+<p>Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,</p>
+<p>De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,</p>
+<p>Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,</p>
+<p>Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,</p>
+<p>Malgré les députés, la Charte et les ministres,</p>
+<p>Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,</p>
+<p>On n'avait pas encor supprimé le soleil,</p>
+<p>Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;</p>
+<p>Que la femme était belle et toujours désirable,</p>
+<p>Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,</p>
+<p>Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,</p>
+<p>Célébrer le printemps, le vin et les amours.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE LION DU CIRQUE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:</p>
+<p>Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;</p>
+<p>De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;</p>
+<p>Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,</p>
+<p>Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,</p>
+<p>Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,</p>
+<p>Dors et prends patience, ô lion du désert!</p>
+<p>Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,</p>
+<p>Demain tu sauteras dans la pleine lumière,</p>
+<p>Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,</p>
+<p>Et de tous les côtés les applaudissements</p>
+<p>Répondront comme un ch&oelig;ur à tes grommèlements</p>
+<p>On te tient en réserve une vierge chrétienne,</p>
+<p>Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;</p>
+<p>Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,</p>
+<p>Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;</p>
+<p>Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:</p>
+<p>Ne frotte plus ton nez contre la grille close;</p>
+<p>Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger</p>
+<p>Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger</p>
+<p>Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume</p>
+<p>Une tête où déjà l'auréole s'allume.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></div>
+<p>Le belluaire ainsi gourmande son lion,</p>
+<p>Et le lion fait trêve à sa rébellion.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,</p>
+<p>Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,</p>
+<p>Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,</p>
+<p>Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;</p>
+<p>Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore</p>
+<p>Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.</p>
+<p>A quoi bon te débattre et grincer et hurler?</p>
+<p>Le temps n'est pas venu de te démuseler.</p>
+<p>En attendant le jour de revoir la lumière,</p>
+<p>Silencieusement à l'angle d'une pierre,</p>
+<p>Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,</p>
+<p>Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p>
+
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LAMENTO</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Connaissez-vous la blanche tombe</p>
+<p>Où flotte avec un son plaintif</p>
+<p class="i2"> L'ombre d'un if?</p>
+<p>Sur l'if, une pâle colombe,</p>
+<p>Triste et seule, au soleil couchant,</p>
+<p class="i2"> Chante son chant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un air maladivement tendre,</p>
+<p>A la fois charmant et fatal,</p>
+<p class="i2"> Qui vous fait mal,</p>
+<p>Et qu'on voudrait toujours entendre;</p>
+<p>Un air, comme en soupire aux cieux</p>
+<p class="i2"> L'ange amoureux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On dirait que l'âme éveillée</p>
+<p>Pleure sous terre à l'unisson</p>
+<p class="i2"> De la chanson,</p>
+<p>Et du malheur d'être oubliée</p>
+<p>Se plaint dans un roucoulement</p>
+<p class="i2"> Bien doucement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les ailes de la musique</p>
+<p>On sent lentement revenir</p>
+<p class="i2"> Un souvenir;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span></div>
+<p>Une ombre de forme angélique</p>
+<p>Passe dans un rayon tremblant,</p>
+<p class="i2"> En voile blanc.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les belles de nuit, demi-closes,</p>
+<p>Jettent leur parfum faible et doux</p>
+<p class="i2"> Autour de vous,</p>
+<p>Et le fantôme aux molles poses</p>
+<p>Murmure en vous tendant les bras:</p>
+<p class="i2"> Tu reviendras?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! jamais plus, près de la tombe</p>
+<p>Je n'irai, quand descend le soir</p>
+<p class="i2"> Au manteau noir,</p>
+<p>Écouter la pâle colombe</p>
+<p>Chanter sur la branche de l'if</p>
+<p class="i2"> Son chant plaintif!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BARCAROLLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>Où voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aviron est d'ivoire,</p>
+<p>Le pavillon de moire,</p>
+<p>Le gouvernail d'or fin;</p>
+<p>J'ai pour lest une orange,</p>
+<p>Pour voile une aile d'ange,</p>
+<p>Pour mousse un séraphin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>Où voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Est-ce dans la Baltique,</p>
+<p>Sur la mer Pacifique,</p>
+<p>Dans l'île de Java?</p>
+<p>Ou bien dans la Norwége,</p>
+<p>Cueillir la fleur de neige,</p>
+<p>Ou la fleur d'Angsoka?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div>
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>Où voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Menez-moi, dit la belle,</p>
+<p>A la rive fidèle</p>
+<p>Où l'on aime toujours.</p>
+<p>&mdash;Cette rive, ma chère,</p>
+<p>On ne la connaît guère</p>
+<p>Au pays des amours.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TRISTESSE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Avril est de retour.</p>
+<p class="i3"> La première des roses,</p>
+<p class="i3"> De ses lèvres mi-closes,</p>
+<p class="i3"> Rit au premier beau jour;</p>
+<p class="i3"> La terre bienheureuse</p>
+<p class="i3"> S'ouvre et s'épanouit;</p>
+<p class="i3"> Tout aime, tout jouit.</p>
+<p>Hélas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> Les buveurs en gaîté,</p>
+<p class="i3"> Dans leurs chansons vermeilles,</p>
+<p class="i3"> Célèbrent sous les treilles</p>
+<p class="i3"> Le vin et la beauté;</p>
+<p class="i3"> La musique joyeuse,</p>
+<p class="i3"> Avec leur rire clair</p>
+<p class="i3"> S'éparpille dans l'air.</p>
+<p>Hélas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> En déshabillés blancs,</p>
+<p class="i3"> Les jeunes demoiselles</p>
+<p class="i3"> S'en vont sous les tonnelles</p>
+<p class="i3"> Au bras de leurs galants;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></div>
+<p class="i3"> La lune langoureuse</p>
+<p class="i3"> Argente leurs baisers</p>
+<p class="i3"> Longuement appuyés.</p>
+<p>Hélas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> Moi, je n'aime plus rien,</p>
+<p class="i3"> Ni l'homme, ni la femme,</p>
+<p class="i3"> Ni mon corps, ni mon âme,</p>
+<p class="i3"> Pas même mon vieux chien.</p>
+<p class="i3"> Allez dire qu'on creuse,</p>
+<p class="i3"> Sous le pâle gazon,</p>
+<p class="i3"> Une fosse sans nom.</p>
+<p>Hélas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">QUI SERA ROI?</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>I</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>BÉHÉMOT</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.</p>
+<p>Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse</p>
+<p class="i3"> Comme le dos d'un mont.</p>
+<p>Je suis une montagne animée et qui marche;</p>
+<p>Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,</p>
+<p>Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;</p>
+<p>Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle</p>
+<p class="i3"> Comme sous un bélier.</p>
+<p>Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?</p>
+<p>J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,</p>
+<p>Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:</p>
+<p>Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe</p>
+<p class="i3"> De blessés et de morts.</p>
+<p>Au c&oelig;ur de la bataille, aux lieux où la mêlée</p>
+<p>Rugit plus furieuse et plus échevelée,</p>
+<p>Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div>
+<p>Les flèches font sur moi le pétillement grêle</p>
+<p>Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle</p>
+<p class="i3"> Sur les tuiles d'un toit,</p>
+<p>Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,</p>
+<p>Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,</p>
+<p>Et par tous les chemins je marche toujours droit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;</p>
+<p>A travers les bambous, je folâtre et je passe</p>
+<p class="i3"> Comme un faon dans les blés.</p>
+<p>Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,</p>
+<p>Je dessèche son urne avec ma grande trompe,</p>
+<p>Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,</p>
+<p>Je porterais le ciel et sa coupole ronde</p>
+<p class="i3"> Tout aussi bien qu'Atlas.</p>
+<p>Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,</p>
+<p>Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.</p>
+<p>Je le remplacerai quand il sera trop las!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,</p>
+<p>Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>III</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>LÉVIATHAN</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,</p>
+<p>Comme un enfant mutin je fouette l'Océan</p>
+<p class="i3"> Du revers de ma large queue.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div>
+<p>Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,</p>
+<p>Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,</p>
+<p class="i3"> Seigneur de l'immensité bleue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le requin endenté d'un triple rang de dents,</p>
+<p>Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,</p>
+<p> Le kraken qu'on prend pour une île,</p>
+<p>L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,</p>
+<p>Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,</p>
+<p class="i3"> Du cétacé jusqu'au nautile;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le grand serpent de mer et le poisson Macar,</p>
+<p>Les baleines du pôle à l'&oelig;il rond et hagard,</p>
+<p class="i3"> Qui soufflent l'eau par la narine,</p>
+<p>Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,</p>
+<p>Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts</p>
+<p class="i3"> Et montrant sa blanche poitrine;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les oursons étoilés et les crabes hideux,</p>
+<p>Comme des coutelas agitant autour d'eux</p>
+<p class="i3"> L'arsenal crochu de leurs pinces;</p>
+<p>Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.</p>
+<p>Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi</p>
+<p class="i3"> Quand je visite mes provinces.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour l'&oelig;il qui peut plonger au fond du gouffre noir,</p>
+<p>Mon royaume est superbe et magnifique à voir:</p>
+<p class="i3"> Des végétations étranges,</p>
+<p>Éponges, polypiers, madrépores, coraux,</p>
+<p>Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,</p>
+<p class="i3"> S'y découpent en vertes franges.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,</p>
+<p>Ma respiration soulève l'ouragan</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div>
+<p class="i3"> Et se condense en noirs nuages;</p>
+<p>Le souffle impétueux de mes larges naseaux</p>
+<p>Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux</p>
+<p class="i3"> Avec les pâles équipages.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi vous avez tort de tant faire le fier</p>
+<p>Pour avoir une peau plus dure que le fer</p>
+<p class="i3"> Et renversé quelque muraille;</p>
+<p>Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.</p>
+<p>Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment</p>
+<p class="i3"> Vous êtes de petite taille.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'empire revient donc à moi, prince des eaux,</p>
+<p>Qui mène chaque soir les difformes troupeaux</p>
+<p class="i3"> Paître dans les moites campagnes;</p>
+<p>Moi témoin du déluge et des temps disparus;</p>
+<p>Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus</p>
+<p class="i3"> Les grands aigles sur les montagnes!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Léviathan se tut et plongea sous les flots;</p>
+<p>Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>V</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>L'OISEAU ROCK</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Là-bas, tout là-bas, il me semble</p>
+<p>Que j'entends quereller ensemble</p>
+<p>Béhémot et Léviathan;</p>
+<p>Chacun des deux rivaux aspire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></div>
+<p>Ambition folle! à l'empire</p>
+<p>De la terre et de l'Océan.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh quoi! Léviathan l'énorme</p>
+<p>S'assoirait, majesté difforme,</p>
+<p>Sur le trône de l'univers!</p>
+<p>N'a-t-il pas ses grottes profondes,</p>
+<p>Son palais d'azur sous les ondes?</p>
+<p>N'est-il pas roi des peuples verts?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Béhémot, dans sa patte immonde,</p>
+<p>Veut prendre le sceptre du monde</p>
+<p>Et se poser en souverain.</p>
+<p>Béhémot, avec son gros ventre,</p>
+<p>Veut faire venir à son antre</p>
+<p>L'univers terrestre et marin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La prétention est étrange</p>
+<p>Pour ces deux pétrisseurs de fange,</p>
+<p>Qui ne sauraient quitter le sol.</p>
+<p>C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être</p>
+<p>De ce monde seigneur et maître,</p>
+<p>Et je suis roi de par mon vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je pourrais dans ma forte serre</p>
+<p>Prendre la boule de la terre</p>
+<p>Avec le ciel pour écusson.</p>
+<p>Créez deux mondes: je me flatte</p>
+<p>D'en tenir un dans chaque patte,</p>
+<p>Comme les aigles du blason.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je nage en plein dans la lumière,</p>
+<p>Et ma prunelle sans paupière</p>
+<p>Regarde en face le soleil.</p>
+<p>Lorsque par les airs je voyage,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></div>
+<p>Mon ombre, comme un grand nuage,</p>
+<p>Obscurcit l'horizon vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je cause avec l'étoile bleue</p>
+<p>Et la comète à pâle queue;</p>
+<p>Dans la lune je fais mon nid;</p>
+<p>Je perche sur l'arc d'une sphère;</p>
+<p>D'un coup de mon aile légère</p>
+<p>Je fais le tour de l'infini.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>VI</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>L'HOMME</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Léviathan, je vais, malgré les deux cascades</p>
+<p>Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,</p>
+<p>La mer qui se soulève à tes reniflements,</p>
+<p>Et les glaces du pôle et tous les éléments,</p>
+<p>Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,</p>
+<p>T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;</p>
+<p>Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,</p>
+<p>Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.</p>
+<p>Béhémot, à genoux! que je pose la charge</p>
+<p>Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!</p>
+<p>Je ne suis pas ému de ton énormité;</p>
+<p>Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,</p>
+<p>Et je te couperai tes immenses oreilles,</p>
+<p>Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,</p>
+<p>Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.</p>
+<p>Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,</p>
+<p>Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,</p>
+<p>Sans pouvoir achever la courbe commencée,</p>
+<p>Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,</p>
+<p>Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">COMPENSATION</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il naît sous le soleil de nobles créatures</p>
+<p>Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,</p>
+<p>Corps de fer, c&oelig;ur de flamme, admirables natures.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu semble les produire afin de se prouver;</p>
+<p>Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,</p>
+<p>Et souvent passe un siècle à les parachever.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce</p>
+<p>Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,</p>
+<p>Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,</p>
+<p>Sans quitter un instant leur pose solennelle,</p>
+<p>Avec l'&oelig;il immobile et le maintien des dieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Leur moindre fantaisie est une &oelig;uvre éternelle,</p>
+<p>Tout cède devant eux; les sables inconstants</p>
+<p>Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,</p>
+<p>L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:</p>
+<p>Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></div>
+<p>Leur existence étrange est le réel du rêve;</p>
+<p>Ils exécuteront votre plan idéal,</p>
+<p>Comme un maître savant le croquis d'un élève.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal</p>
+<p>Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,</p>
+<p>Passent assis en croupe au dos de leur cheval.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route</p>
+<p>Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,</p>
+<p>N'osant prendre une branche au carrefour du doute.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,</p>
+<p>Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,</p>
+<p>Types toujours vivants dont on fait des récits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,</p>
+<p>En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,</p>
+<p>Si prompte à repeupler tes immondes repaires,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,</p>
+<p>Pour tant d'avortements et d'&oelig;uvres imparfaites,</p>
+<p>Tant de monstres impurs échappés de tes mains,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHINOISERIE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,</p>
+<p>Ni vous non plus, Juliette, ni vous,</p>
+<p>Ophélia, ni Béatrix, ni même</p>
+<p>Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Celle que j'aime, à présent, est en Chine;</p>
+<p>Elle demeure avec ses vieux parents,</p>
+<p>Dans une tour de porcelaine fine,</p>
+<p>Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle a des yeux retroussés vers les tempes,</p>
+<p>Un pied petit à tenir dans la main,</p>
+<p>Le teint plus clair que le cuivre des lampes,</p>
+<p>Les ongles longs et rougis de carmin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par son treillis elle passe sa tête,</p>
+<p>Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,</p>
+<p>Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,</p>
+<p>Chante le saule et la fleur du pêcher.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour veiner de son front la pâleur délicate,</p>
+<p>Le Japon a donné son plus limpide azur;</p>
+<p>La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur</p>
+<p>Que son col transparent et ses tempes d'agate.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;</p>
+<p>Le chant du rossignol près de sa voix est dur,</p>
+<p>Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,</p>
+<p>On dirait de la lune en sa robe d'ouate.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;</p>
+<p>Le caprice a taillé son petit nez charmant;</p>
+<p>Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,</p>
+<p>Et près d'elle on respire autour de sa beauté</p>
+<p>Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A DEUX BEAUX YEUX</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous avez un regard singulier et charmant;</p>
+<p>Comme la lune au fond du lac qui la reflète,</p>
+<p>Votre prunelle, où brille une humide paillette,</p>
+<p>Au coin de vos doux yeux roule languissamment.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;</p>
+<p>Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,</p>
+<p>Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète</p>
+<p>Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mille petits amours à leur miroir de flamme</p>
+<p>Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,</p>
+<p>Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,</p>
+<p>Comme une fleur céleste au calice idéal</p>
+<p>Que l'on apercevrait à travers un cristal.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE THERMODON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme</p>
+<p>Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,</p>
+<p>Et dont l'étrange aspect arrête l'&oelig;il surpris;</p>
+<p>On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,</p>
+<p>La gravure sonner comme une vieille armure,</p>
+<p>Et le papier muet semble jeter des cris.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un pont par où se rue une foule en démence,</p>
+<p>Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,</p>
+<p>Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;</p>
+<p>A travers l'arche on voit une ville enflammée,</p>
+<p>D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée</p>
+<p>Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une barque, pareille à la barque des ombres,</p>
+<p>Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,</p>
+<p>Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;</p>
+<p>Une averse de sang pleut des têtes coupées;</p>
+<p>Des mains par l'agonie éperdument crispées,</p>
+<p>Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></div>
+<p>Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,</p>
+<p>Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;</p>
+<p>Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;</p>
+<p>Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,</p>
+<p>Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,</p>
+<p>Tout ce que le combat jette à leur appétit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,</p>
+<p>Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre</p>
+<p>Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;</p>
+<p>Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse</p>
+<p>Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce</p>
+<p>Un cadavre déjà de cent coups traversé.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est un rude combat! chevelures, crinières,</p>
+<p>Panaches et cimiers, enseignes et bannières,</p>
+<p>Au souffle des clairons volent échevelés;</p>
+<p>Les lances, ces épis de la moisson sanglante,</p>
+<p>S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,</p>
+<p>Comme sous une pluie on voit pencher des blés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;</p>
+<p>Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,</p>
+<p>Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;</p>
+<p>Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,</p>
+<p>Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes</p>
+<p>Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelle férocité de dessin et de touche!</p>
+<p>Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!</p>
+<p>Qui signa ce poëme étrange et véhément?</p>
+<p>C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,</p>
+<p>Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,</p>
+<p>Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></div>
+<p>C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime</p>
+<p>Pencha cette bataille au bord de cet abîme,</p>
+<p>Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,</p>
+<p>Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes</p>
+<p>Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames</p>
+<p>S'apaise et n'ose pas les submerger encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières</p>
+<p>Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.</p>
+<p class="i2"> Sous l'armure une gorge bat;</p>
+<p>Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,</p>
+<p>Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire</p>
+<p class="i2"> Le lait empourpré du combat.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez! regardez! les chevelures blondes</p>
+<p>Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes</p>
+<p class="i2"> Aux cheveux glauques des roseaux.</p>
+<p>Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,</p>
+<p>Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre</p>
+<p class="i2"> Circule en transparents réseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,</p>
+<p>La mort a déjà mis sa pâleur azurée;</p>
+<p class="i2"> Ils n'ont de rose que le sang.</p>
+<p>Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,</p>
+<p>Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,</p>
+<p class="i2"> Où l'eau les soulève en passant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le cheval de bataille à la croupe tigrée,</p>
+<p>Secouant dans les cieux sa crinière effarée,</p>
+<p> Les foule avec ses durs sabots;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></div>
+<p>Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,</p>
+<p>Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,</p>
+<p class="i2"> Tire à lui leurs derniers lambeaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,</p>
+<p>Les corbeaux vernissés, les aigles à l'&oelig;il fauve,</p>
+<p> L'orfraie au regard clandestin,</p>
+<p>Les loups se balançant sur leurs échines maigres,</p>
+<p>Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,</p>
+<p class="i2"> Prendre leur part au grand festin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.</p>
+<p>O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,</p>
+<p class="i2"> Ces beaux seins d'un si pur contour,</p>
+<p>Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,</p>
+<p>Fouillés par le museau de l'hyène farouche,</p>
+<p class="i2"> Piqués par le bec du vautour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cessez de vains efforts, ô braves amazones!</p>
+<p>A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,</p>
+<p class="i2"> Le casque grec empanaché,</p>
+<p>La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,</p>
+<p>Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,</p>
+<p class="i2"> Lâche votre glaive ébréché?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Votre armure faussée, entre ces bras robustes,</p>
+<p>Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes</p>
+<p class="i2"> Où le poil pousse en plein terrain;</p>
+<p>Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,</p>
+<p>O guerrières! seraient les appas et les charmes</p>
+<p class="i2"> Cachés sous vos corsets d'airain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,</p>
+<p>Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,</p>
+<p class="i2"> Les bras se suspendraient autour;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></div>
+<p>Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,</p>
+<p>Vous auriez sans combat remporté la victoire,</p>
+<p class="i2"> Car la force cède à l'amour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,</p>
+<p>Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;</p>
+<p> Fuyez sans vous tourner pour voir,</p>
+<p>Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres</p>
+<p>Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,</p>
+<p class="i2"> Et du gazon pour vous asseoir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est la nécessité! c'est la règle fatale!</p>
+<p>Toujours l'esprit le cède à la force brutale;</p>
+<p>Et quand la passion, aux beaux élans divins,</p>
+<p>Avec le positif veut en venir aux mains,</p>
+<p>Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,</p>
+<p>Engage le combat sur le pont de l'abîme,</p>
+<p>Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant</p>
+<p>Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,</p>
+<p>Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,</p>
+<p>Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes</p>
+<p>Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,</p>
+<p>Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;</p>
+<p>Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,</p>
+<p>Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,</p>
+<p>Où son corps va trouver les caïmans du fond.</p>
+<p>Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,</p>
+<p>Sans donner une plainte aux victimes noyées,</p>
+<p>Passent, tambours battants, enseignes déployées.</p>
+<p>Cette planche, gravée en six cartons divers</p>
+<p>Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></div>
+<p>Femmes au c&oelig;ur hautain, pâles cariatides,</p>
+<p>Qui ployez à regret des têtes moins timides</p>
+<p>Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,</p>
+<p>Et qui vous refusez à porter votre croix,</p>
+<p>De votre destinée est l'effrayant symbole,</p>
+<p>Et je l'y vois écrite en sombre parabole.</p>
+<p>Comme vous autrefois, folles de liberté,</p>
+<p>Des femmes au grand c&oelig;ur, à la mâle beauté,</p>
+<p>Se brûlèrent un sein, et mirent à la place</p>
+<p>La Méduse sculptée au c&oelig;ur de la cuirasse;</p>
+<p>Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,</p>
+<p>La navette qui court à travers les réseaux,</p>
+<p>Les travaux de la femme et les soins du ménage,</p>
+<p>Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;</p>
+<p>Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir</p>
+<p>Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,</p>
+<p>Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,</p>
+<p>Leur troupe rencontra la grande armée en marche,</p>
+<p>Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,</p>
+<p>Incertaine marée, on vit les combattants,</p>
+<p>Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,</p>
+<p>Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,</p>
+<p>Pousser et repousser leur flux et leur reflux,</p>
+<p>Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,</p>
+<p>Mesurant le terrain et supputant les pertes,</p>
+<p>Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.</p>
+<p>De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs</p>
+<p>Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,</p>
+<p>Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,</p>
+<p>Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ÉLÉGIE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai fait une remarque hier en te quittant.</p>
+<p>Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant</p>
+<p>On a peur; on se fait avec la moindre chose</p>
+<p>Un sujet de tourments. On veut savoir la cause</p>
+<p>De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,</p>
+<p>La plus folle chimère, un souvenir ancien</p>
+<p>Qui dormait dans un coin du c&oelig;ur et qui s'éveille,</p>
+<p>Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille</p>
+<p>Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;</p>
+<p>L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.</p>
+<p>Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,</p>
+<p>Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.</p>
+<p>Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras</p>
+<p>Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,</p>
+<p>Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime</p>
+<p>Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.</p>
+<p>Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela.</p>
+<p>Je voudrais oublier toutes ces choses-là;</p>
+<p>Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,</p>
+<p>Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette</p>
+<p>Laisse aller Roméo qui part. En ce moment</p>
+<p>Où mon âme pâmée à chaque embrassement</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></div>
+<p>S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,</p>
+<p>Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,</p>
+<p>Où mon c&oelig;ur éperdu, sur ton c&oelig;ur qu'il cherchait,</p>
+<p>Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,</p>
+<p>Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare</p>
+<p>Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,</p>
+<p>Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi,</p>
+<p>Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;</p>
+<p>Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;</p>
+<p>Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée</p>
+<p>N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.</p>
+<p>J'étais là, devant toi, comme un musicien,</p>
+<p>Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.</p>
+<p>O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,</p>
+<p>Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,</p>
+<p>Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher</p>
+<p>Se ferme et te repousse, et te laisse répandre</p>
+<p>Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!</p>
+<p>J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,</p>
+<p>Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,</p>
+<p>Après tant de serments et de douces paroles,</p>
+<p>Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;</p>
+<p>Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon</p>
+<p>Qu'on était fou d'avoir au fond du c&oelig;ur un nom</p>
+<p>Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère</p>
+<p>D'aimer une autre femme au monde que sa mère.</p>
+<p>Rousseau dit quelque part:&mdash;Regardez votre amant</p>
+<p>Au sortir de vos bras.&mdash;Il a raison vraiment.</p>
+<p>Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,</p>
+<p>Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,</p>
+<p>Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort,</p>
+<p>Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,</p>
+<p>Le moment est venu de regarder en face</p>
+<p>L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span></div>
+<p>Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.</p>
+<p>Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,</p>
+<p>C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.</p>
+<p>Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,</p>
+<p>Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et que dans la maîtresse on embrasse la s&oelig;ur,</p>
+<p>La première lassée est la femme. La honte</p>
+<p>D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte</p>
+<p>Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,</p>
+<p>Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment</p>
+<p>Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde</p>
+<p>Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,</p>
+<p>C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut</p>
+<p>Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;</p>
+<p>Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte</p>
+<p>A remplacé l'amour; une froide contrainte</p>
+<p>Succède aux beaux élans de folle liberté.</p>
+<p>Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.</p>
+<p>La femme se repent et l'homme se repose:</p>
+<p>Il a touché son but, il a gagné sa cause;</p>
+<p>C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,</p>
+<p>Qui, la couronne au front, au-devant de son char,</p>
+<p>Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,</p>
+<p>Traînera sans pitié Cléopâtre captive.</p>
+<p>Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin:</p>
+<p>Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.</p>
+<p>César attend dehors! il lui faut Cléopâtre</p>
+<p>Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre;</p>
+<p>Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains</p>
+<p>Disent:&mdash;Heureux César! et lui battent des mains.</p>
+<p>La femme sait cela, que de reine et maîtresse</p>
+<p>Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;</p>
+<p>Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,</p>
+<p>Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span></div>
+<p>Le lui remet en main et la fait souveraine.</p>
+<p>Il faut que son amant à ses genoux se traîne</p>
+<p>Et lui baise les pieds et demande pardon.</p>
+<p>Mais elle maintenant, froide et sans abandon,</p>
+<p>Avec un double fil nouant son nouveau masque,</p>
+<p>Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,</p>
+<p>Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,</p>
+<p>Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.</p>
+<p>Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée</p>
+<p>N'eût pas dû me venir et doit être chassée,</p>
+<p>Et que je suis bien fou de douter d'un amour</p>
+<p>Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour?</p>
+<p>J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,</p>
+<p>Ces haines, ces retours et ces alternatives,</p>
+<p>Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,</p>
+<p>C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.</p>
+<p>Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre;</p>
+<p>Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.</p>
+<p>On est bien malheureux; mais pour un tel malheur</p>
+<p>Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.</p>
+<p>Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.</p>
+<p>Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?</p>
+<p>Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!</p>
+<p>Comme la gloire est creuse et vous contente peu!</p>
+<p>L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame</p>
+<p>Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA BONNE JOURNÉE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,</p>
+<p>Sans jeter une fois l'&oelig;il à travers la vitre.</p>
+<p>Par Apollo! cent vers! je devrais être las;</p>
+<p>On le serait à moins; mais je ne le suis pas.</p>
+<p>Je ne sais quelle joie intime et souveraine</p>
+<p>Me fait le regard vif et la face sereine;</p>
+<p>Comme après la rosée une petite fleur,</p>
+<p>Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;</p>
+<p>Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,</p>
+<p>Et mon souffle pressé plus fortement résonne.</p>
+<p>J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.</p>
+<p>Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,</p>
+<p>Entre mes deux genoux posant sa longue tête,</p>
+<p>Semblait me dire:&mdash;En chasse! en vain d'un air de fête</p>
+<p>Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,</p>
+<p>Un filet de soleil jusque sur mon bureau;</p>
+<p>Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille</p>
+<p>M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;</p>
+<p>En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,</p>
+<p>Se penchait en riant de son rire ingénu,</p>
+<p>Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span></div>
+<p>Répandait les parfums de son haleine pure.</p>
+<p>Sourd comme saint Antoine à la tentation,</p>
+<p>J'ai poursuivi mon &oelig;uvre avec religion,</p>
+<p>L'&oelig;uvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,</p>
+<p>Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">L'HIPPOPOTAME</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'hippopotame au large ventre</p>
+<p>Habite aux Jungles de Java,</p>
+<p>Où grondent, au fond de chaque antre,</p>
+<p>Plus de monstres qu'on n'en rêva.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le boa se déroule et siffle,</p>
+<p>Le tigre fait son hurlement,</p>
+<p>Le buffle en colère renifle,</p>
+<p>Lui dort ou paît tranquillement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne craint ni kriss ni zagaies,</p>
+<p>Il regarde l'homme sans fuir,</p>
+<p>Et rit des balles des cipayes</p>
+<p>Qui rebondissent sur son cuir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je suis comme l'hippopotame:</p>
+<p>De ma conviction couvert,</p>
+<p>Forte armure que rien n'entame,</p>
+<p>Je vais sans peur par le désert.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VILLANELLE RHYTHMIQUE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand viendra la saison nouvelle,</p>
+<p>Quand auront disparu les froids,</p>
+<p>Tous les deux nous irons, ma belle,</p>
+<p>Pour cueillir le muguet au bois;</p>
+<p>Sous nos pieds égrenant les perles</p>
+<p>Que l'on voit au matin trembler,</p>
+<p>Nous irons écouter les merles</p>
+<p class="i4"> Siffler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le printemps est venu, ma belle,</p>
+<p>C'est le mois des amants béni,</p>
+<p>Et l'oiseau, satinant son aile,</p>
+<p>Dit des vers au rebord du nid.</p>
+<p>Oh! viens donc sur le banc de mousse,</p>
+<p>Pour parler de nos beaux amours,</p>
+<p>Et dis-moi de ta voix si douce:</p>
+<p class="i4"> Toujours!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Loin, bien loin, égarant nos courses,</p>
+<p>Faisons fuir le lapin caché,</p>
+<p>Et le daim au miroir des sources</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span></div>
+<p>Admirant son grand bois penché,</p>
+<p>Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,</p>
+<p>En panier enlaçant nos doigts,</p>
+<p>Revenons rapportant des fraises</p>
+<p class="i4"> Des bois.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SOMMET DE LA TOUR</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,</p>
+<p>On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,</p>
+<p>Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,</p>
+<p>Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,</p>
+<p>Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car les hautes maisons voisines de l'église</p>
+<p>Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,</p>
+<p>Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses</p>
+<p>Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,</p>
+<p>Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,</p>
+<p>Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;</p>
+<p>Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A travers l'ombre on voit la chimère accroupie</p>
+<p>Remuer, et l'écho de la voûte assoupie</p>
+<p>Derrière votre pas suscite un autre pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span></div>
+<p>Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,</p>
+<p>Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine</p>
+<p>Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte,</p>
+<p>Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,</p>
+<p>Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,</p>
+<p>Sur la dernière marche un dernier pli de robe,</p>
+<p>Irritante terreur, brusquement disparaît.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites,</p>
+<p>Sur le mur opposé trace des lignes droites,</p>
+<p>Comme une barre d'or sur un écusson noir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,</p>
+<p>Édifices sans nom, masse confuse et vile,</p>
+<p>Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les hiboux disparus font place aux tourterelles,</p>
+<p>Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes</p>
+<p>Et semblent roucouler des promesses d'espoir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des essaims familiers perchent sur les tarasques,</p>
+<p>Et, sans se rebuter de la laideur des masques,</p>
+<p>Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les guivres, les dragons et les formes étranges</p>
+<p>Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,</p>
+<p>Séraphiques gardiens taillés dans le granit,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,</p>
+<p>Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,</p>
+<p>Montent leur faction qui jamais ne finit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span></div>
+<p>Vous débouchez enfin sur une plate-forme,</p>
+<p>Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,</p>
+<p>La Cité grommelante, accroupie alentour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,</p>
+<p>Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,</p>
+<p>Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,</p>
+<p>Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,</p>
+<p>Que dore par flocons un chaud reflet de jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,</p>
+<p>Sur la ville toujours plane une ardente brume,</p>
+<p>Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce sont les tintements et les grêles volées</p>
+<p>Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,</p>
+<p>Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;</p>
+<p>C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,</p>
+<p>Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne</p>
+<p>File comme une étoile à travers l'ombre terne,</p>
+<p>Emportant un heureux aux bras de son désir;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soupir de la vierge au balcon accoudée,</p>
+<p>Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée,</p>
+<p>Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans cette symphonie au colossal orchestre,</p>
+<p>Que n'écrira jamais musicien terrestre,</p>
+<p>Chaque objet fait sa note impossible à saisir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span></div>
+<p>Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille,</p>
+<p>Où le ciel découpé par dentelles scintille,</p>
+<p>Se présente soudain devant vos pieds lassés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut monter encor, dans la mince tourelle,</p>
+<p>L'escalier qui serpente en spirale plus frêle,</p>
+<p>Se pendant aux crampons de loin en loin placés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,</p>
+<p>La goule étend sa griffe et la guivre renifle,</p>
+<p>Le vertige alourdit vos pas embarrassés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes</p>
+<p>S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,</p>
+<p>Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Votre sueur se fige à votre front en nage;</p>
+<p>L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!</p>
+<p>Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,</p>
+<p>L'archange colossal que fait tourner la brise,</p>
+<p>Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,</p>
+<p>Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,</p>
+<p>Vous dirigez en bas un &oelig;il moins effrayé,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,</p>
+<p>Un immense horizon, bordé de franges bleues,</p>
+<p>Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,</p>
+<p>Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;</p>
+<p>Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></div>
+<p>Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,</p>
+<p>Et, partout où se groupe une famille humaine,</p>
+<p>Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,</p>
+<p>La mer se diaprer et se gaufrer de moires,</p>
+<p>Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,</p>
+<p>Piquer l'azur lointain de blanches étincelles</p>
+<p>Et croiser en tous sens leur vol intelligent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,</p>
+<p>Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,</p>
+<p>Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,</p>
+<p>Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,</p>
+<p>Chimérique pays peuplé de dragons verts;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,</p>
+<p>De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,</p>
+<p>Comme une autre Vénus, fille des flots amers;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,</p>
+<p>Dans quelque île déserte et dont on se rend maître,</p>
+<p>Vers une autre Amérique échappée à Colomb.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées,</p>
+<p>Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,</p>
+<p>Vous tentez un voyage aventureux et long.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si la foudre et le nord respectent vos antennes,</p>
+<p>Des pays inconnus et des îles lointaines</p>
+<p>Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span></div>
+<p>La spirale soudain s'interrompt et se brise.</p>
+<p>Comme celui qui monte au clocher de l'église,</p>
+<p>Me voici maintenant au sommet de ma tour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'ai planté le drapeau tout au haut de mon &oelig;uvre.</p>
+<p>Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude man&oelig;uvre,</p>
+<p>Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,</p>
+<p>J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,</p>
+<p>Élevant à grand'peine une assise par jour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,</p>
+<p>Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,</p>
+<p>Et cherchant le roc vif pour mes fondations!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant le soleil riait sur la nature;</p>
+<p>Les fleurs faisaient l'amour et toute créature</p>
+<p>Livrait sa fantaisie au vent des passions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le printemps dans les bois faisait courir la séve,</p>
+<p>Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;</p>
+<p>Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Patient architecte, avec mes mains pensives</p>
+<p>Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,</p>
+<p>Je fouillais sous l'église un temple souterrain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes,</p>
+<p>Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,</p>
+<p>Un madrépore immense, un polypier marin;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,</p>
+<p>Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière</p>
+<p>Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></div>
+<p>Du haut de cette tour à grand'peine achevée,</p>
+<p>Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée,</p>
+<p>Terre de Chanaan où tendait mon effort?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourrai-je apercevoir la figure du monde,</p>
+<p>Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,</p>
+<p>Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si mon clocher passait seulement de la tête</p>
+<p>Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte</p>
+<p>De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'il était assez haut pour découvrir l'étoile</p>
+<p>Que la colline bleue avec son dos me voile,</p>
+<p>Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées</p>
+<p>Par le vent du matin mollement remuées,</p>
+<p>Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,</p>
+<p>Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,</p>
+<p>Majestueusement monter à l'horizon!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table id="ToC" summary="contents">
+<tr>
+<td><span class="smcap">Avertissement des Éditeurs</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_I">i</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th>POÉSIES, 1830-1832<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.&mdash;ALBERTUS, 1832</th>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Préface</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Méditation. (Él. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Moyen âge. (Int. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Élégie I. (Él. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Paysage. (Pays. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_12">12</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La jeune fille. (Él. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Marais. (Pays. <span class="smcap">X.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet I. (Fant. <span class="smcap">X</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Serment. (Él. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Souhaits. (Fant. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Luxembourg. (Él. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sentier. (Pays. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Cauchemar</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Demoiselle. (Pays. <span class="smcap">III.</span>) </td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les deux âges. (Él. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Far-niente</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Stances. (Él. <span class="smcap">XVI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Promenade nocturne. (Pays. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet II. (Fant. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Basilique. (Int. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">L'Oiseau captif. (Él. <span class="smcap">XII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rêve. (Él. <span class="smcap">IX</span>.)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pensées d'automne. (Pays. <span class="smcap">IX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Infidélité. (Él. <span class="smcap">XX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A mon ami Auguste M***. (Fant. <span class="smcap">VII</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Élégie II.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Veillée. (Int. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Élégie III. (Él. <span class="smcap">X.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Clémence. (Él. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Voyage</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Coin du feu. (Int. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Tête de mort. (Int. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ballade. (Pays. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Une âme. (Él. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Souvenir. (Él. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet III. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Maria. (Él. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A mon ami Eugène de N***. (Int. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Jardin des Plantes. (Pays. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Champ de bataille. (Fant. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Imitation de Byron. (Fant. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ballade. (Él. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Soleil couchant. (Pays. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet IV. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Enfantillage. (Pays. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Nonchaloir. (Él. <span class="smcap">XVIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Déclaration. (Él. <span class="smcap">XVII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pluie. (Pays. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Point de vue. (Pays. <span class="smcap">XII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Retour. (Pays. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pan de mur. (Pays. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Colère</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet V. (Fant. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Justification. (Él. <span class="smcap">XIX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Frisson. (Int. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet VI. (Fant. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Élégie IV. (Él. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet VII</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Paris. (Pays. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Un Vers de Wordsworth. (Fant. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Débauche. (Fant. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Bengali. (Fant. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le cavalier poursuivi. (Fant. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">ALBERTUS ou l'ame et le péché</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th>POÉSIES DIVERSES, 1833-1838</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Nuage</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Colombes</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Papillons</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ténèbres</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Thébaïde</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rocaille</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pastel</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Watteau </td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Triomphe de Pétrarque</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Melancholia</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Niobé</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Cariatides</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Chimère</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Diva</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Après le Bal</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tombée du jour</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La dernière feuille</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Trou du serpent</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Vendeurs du temple</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A un jeune Tribun</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Choc de cavaliers</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Pot de fleurs</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sphinx</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pensée de minuit</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Chanson de Mignon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Romance</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Spectre de la Rose</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lamento</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Dédain</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ce Monde-ci et l'autre</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Versailles</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_280">280</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Caravane</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Destinée</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Notre-Dame</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Magdalena</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chant du grillon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Absence</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Au Sommeil</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Terza rima</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Montée sur le Brocken</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le premier rayon de mai</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_311">311</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Lion du Cirque</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lamento</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_315">315</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Barcarolle</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tristesse</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Qui sera roi?</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Compensation</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chinoiserie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A deux beaux yeux</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_331">331</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Thermodon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Élégie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_338">338</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La bonne journée</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_342">342</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">L'Hippopotame</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Villanelle rhythmique</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sommet de la tour</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme un renseignement
+précieux, l'indication du classement de l'édition du 1845. Nous l'avons
+donc placée à cette table, entre parenthèse.</p></div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+
+Title: Poésies Complètes, Tome 1/2
+
+Author: Théophile Gautier
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 ***
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+Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
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+
+ THÉOPHILE GAUTIER
+
+ POÉSIES
+
+ COMPLÈTES
+
+ TOME PREMIER
+
+ PARIS
+ G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1889
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+ POÉSIES COMPLÈTES
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+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres,
+ sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait
+ de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par
+ lui-même, vers 1833 1 vol.
+
+ L'ORIENT 2 vol.
+
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par
+ _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes.
+ 1 vol. grand in-18 24 fr.
+
+
+ Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est
+divisée en trois séries:
+
+1º les deux volumes que nous publions;
+
+2º les _Émaux et Camées_.
+
+Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des
+_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper.
+
+Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes.
+
+En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique.
+
+Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830,
+qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles
+furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de
+quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le
+titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté
+de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies
+complètes_, nous avons respecté ces corrections.
+
+Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à
+diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes:
+«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette
+disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les
+épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_
+avait été supprimée.
+
+Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de
+1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la
+première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi
+celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous
+leur avons rendu leurs places dans le second volume.
+
+En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement
+primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition
+originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes.
+Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la
+première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces
+composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première
+fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_.
+
+Tel est le plan du premier volume.
+
+Le second volume comprend:
+
+1º _La Comédie de la Mort_ (1838);
+
+2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au
+texte de l'édition de 1845;
+
+3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées
+éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas
+pris le soin de réunir;
+
+4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons
+retrouvé les autographes.
+
+Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il
+nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de
+pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses
+réimpressions, nous les avons rétablis.
+
+Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_,
+nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont
+nous devons rendre compte au public lettré.
+
+Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier
+tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission
+était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur
+honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier
+aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous
+n'avons donc rien supprimé.
+
+Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier?
+Nous répondons sans hésiter:--Non.
+
+Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La
+certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces
+que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été
+fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches.
+
+Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se
+trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de
+nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux
+un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte
+tout ce qui lui appartient.
+
+ M. D.
+
+ Septembre 1875.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui
+use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de
+chats.
+
+Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
+pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la
+plaque, son horizon.
+
+Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a
+pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il
+n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne
+s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres.
+Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une
+habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour
+toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire,
+et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.
+
+Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le
+vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute
+l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas
+de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume
+purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et
+méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie
+où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a
+exploité aucune turpitude pour le succès.
+
+Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par
+la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement
+de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le
+cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de
+maintenant.
+
+Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il
+y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches
+de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est
+qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister
+sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.
+
+Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et
+autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier
+vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.
+
+A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez?
+comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce
+que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.
+
+En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être
+belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient
+prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la
+liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme
+dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent
+absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets
+rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui
+voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir
+ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les
+objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y
+a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres
+et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront
+plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.
+
+A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas
+beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère
+toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention.
+
+--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont
+été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées
+au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas
+indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments.
+Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le
+poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent
+jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus
+modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès.
+
+Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de
+petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille,
+d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à
+perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin,
+une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars,
+un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la
+rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer
+la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle
+jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi,
+une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une
+haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois
+passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de
+l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots
+d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout
+enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas
+encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les
+méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit
+à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,
+et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et
+la plus actuelle du recueil.
+
+Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à
+quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne
+regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il
+ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment
+quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.
+
+ Octobre 1832.
+
+
+
+
+POÉSIES
+
+1830-1832
+
+ Oh! si je puis un jour!
+ A. CHÉNIER.
+
+
+
+
+MÉDITATION
+
+ ... Ce monde où les meilleures choses
+ Ont le pire destin.
+ MALHERBE.
+
+
+ Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!
+ Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
+ Fraîches illusions du matin de la vie,
+ Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
+
+ Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée
+ De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,
+ Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,
+ Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?
+
+ Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,
+ En passant par la fange y perd sa pureté;
+ Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide
+ Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?
+
+ Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!
+ Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
+ Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:
+ La rose vit une heure et le cyprès cent ans.
+
+
+
+
+MOYEN AGE
+
+ Y ot un grant et vieil chastex
+ A messire Yvain qui fut tex;
+ Ot tours, donjons, machecoulis,
+ Fossés d'iave nette remplis,
+ Murs de fine pierre de taille,
+ Couverts d'engins por la bataille.
+
+ _Ancien fabliau._
+
+
+ Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,
+ Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;
+ J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,
+ Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,
+ Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,
+ Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,
+ Légendes des vieux temps où les preux et les saints
+ Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;
+ Avec ses minarets moresques, la chapelle
+ Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;
+ J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,
+ Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,
+ Au sommet des donjons leurs girouettes frêles
+ Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;
+ Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,
+ De monstres, de griffons, bizarrement ornés,
+ Leurs larges escaliers aux marches colossales,
+ Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,
+ Où comme une voix faible erre et gémit le vent,
+ Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,
+ Paré de souvenirs d'amour et de féerie,
+ Le brillant moyen âge et la chevalerie.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE I
+
+ Dame, d'amer déesse
+ Pour votre grace avoir,
+ Vous offre ma jeunesse.
+ Mes biens et mon avoir.
+ A. CHARTIER.
+
+
+ Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,
+ A ma pensée ardente un souvenir fidèle
+ La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix
+ Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois
+ Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,
+ Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche
+ De son chapeau de paille, et le sourire fin
+ Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin
+ Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes
+ Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;
+ Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas
+ Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,
+ Au regard nuagé de langueur, une Anglaise
+ Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise
+ La tête sur sa main à rêver longuement,
+ A lire Grandisson et Werther; non vraiment:
+ Mais une belle enfant inconstante et frivole,
+ Qui ne rêve jamais; une brune créole
+ Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours
+ Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;
+ A la taille élancée, à la gorge divine,
+ Que sous les plis du lin la volupté devine.
+
+
+
+
+PAYSAGE
+
+ ..... omnia plenis
+ Rura natant fossis.
+ P. VIRGILIUS MARO.
+
+
+ Pas une feuille qui bouge,
+ Pas un seul oiseau chantant,
+ Au bord de l'horizon rouge
+ Un éclair intermittent;
+
+ D'un côté rares broussailles,
+ Sillons à demi noyés,
+ Pans grisâtres de murailles,
+ Saules noueux et ployés;
+
+ De l'autre, un champ que termine
+ Un large fossé plein d'eau,
+ Une vieille qui chemine
+ Avec un pesant fardeau,
+
+ Et puis la route qui plonge
+ Dans le flanc des coteaux bleus,
+ Et comme un ruban s'allonge
+ En minces plis onduleux.
+
+
+
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ La vierge est un ange d'amour.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.
+
+ _Inédit, M*****._
+
+
+ Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
+ A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;
+ Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,
+ La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,
+ Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don
+ De charmer est le sien, autant par l'abandon
+ Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
+ En Orient, Péri, vertueuse, perfide,
+ Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
+ Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,
+ Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées
+ Et nos heures, pourtant si vite dépensées,
+ Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,
+ Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur
+ Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
+ Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
+ Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
+ Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
+ Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,
+ Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
+ Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.
+ La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux,
+ Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,
+ Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!
+
+
+
+
+LE MARAIS
+
+A MON AMI ARMAND E***
+
+ Ainsi près d'un marais on contemple voler
+ Mille oiseaux peinturés.
+ AMADIS JAMYN.
+
+ En chasse, et chasse heureuse.
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ C'est un marais dont l'eau dormante
+ Croupit, couverte d'une mante
+ Par les nénuphars et les joncs:
+ Chaque bruit sous leurs nappes glauques
+ Fait au chœur des grenouilles rauques
+ Exécuter mille plongeons;
+
+ La bécassine noire et grise
+ Y vole quand souffle la bise
+ De novembre aux matins glacés;
+ Souvent, du haut des sombres nues
+ Pluviers, vanneaux, courlis et grues
+ Y tombent, d'un long vol lassés.
+
+ Sous les lentilles d'eau qui rampent,
+ Les canards sauvages y trempent
+ Leurs cous de saphir glacés d'or;
+ La sarcelle à l'aube s'y baigne,
+ Et, quand le crépuscule règne,
+ S'y pose entre deux joncs, et dort.
+
+ La cigogne dont le bec claque,
+ L'œil tourné vers le ciel opaque,
+ Attend là l'instant du départ,
+ Et le héron aux jambes grêles,
+ Lustrant les plumes de ses ailes,
+ Y traîne sa vie à l'écart.
+
+ Ami, quand la brume d'automne
+ Étend son voile monotone
+ Sur le front obscurci des cieux,
+ Quand à la ville tout sommeille
+ Et qu'à peine le jour s'éveille
+ A l'horizon silencieux,
+
+ Toi dont le plomb à l'hirondelle
+ Toujours porte une mort fidèle,
+ Toi qui jamais à trente pas
+ N'as manqué le lièvre rapide,
+ Ami, toi, chasseur intrépide,
+ Qu'un long chemin n'arrête pas;
+
+ Avec Rasko, ton chien qui saute
+ A ta suite dans l'herbe haute,
+ Avec ton bon fusil bronzé,
+ Ta blouse et tout ton équipage,
+ Viens t'y cacher près du rivage,
+ Derrière un tronc d'arbre brisé.
+
+ Ta chasse sera meurtrière;
+ Aux mailles de ta carnassière
+ Bien des pieds d'oiseaux passeront,
+ Et tu reviendras de bonne heure,
+ Avant le soir, en ta demeure,
+ La joie au cœur, l'orgueil au front.
+
+
+
+
+SONNET I
+
+ Aux seuls ressouvenirs
+ Nos rapides pensers volent dans les étoiles.
+ THÉOPHILE.
+
+
+ Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,
+ Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;
+ D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,
+ Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;
+
+ Et la lune paraît, de ses rayons obliques
+ Argentant à demi l'aiguille de la tour,
+ Et les derniers rameaux des pins mélancoliques
+ Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.
+
+ Alors les vibrements de la cloche qui tinte,
+ D'un monde aérien semblent la voix éteinte,
+ Qui par le vent portée en ce monde parvient;
+
+ Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,
+ Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,
+ Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.
+
+
+
+
+SERMENT
+
+ L'on ne seust en nule terre
+ Nul plus bel cors de fame querre.
+ _Roman de la Rose._
+
+
+ Par tes yeux si beaux sous les voiles
+ De leurs franges de longs cils noirs,
+ Soleils jumeaux, doubles étoiles,
+ D'un cœur ardent ardents miroirs;
+
+ Par ton front aux pâleurs d'albâtre,
+ Que couronnent des cheveux bruns,
+ Où l'haleine du vent folâtre
+ Parmi la soie et les parfums;
+
+ Par tes lèvres, fraîche églantine,
+ Grenade en fleur, riant corail
+ D'où sort une voix argentine
+ A travers la nacre et l'émail;
+
+ Par ton sein rétif qui s'agite
+ Et bat sa prison de satin,
+ Par ta main étroite et petite,
+ Par l'éclat vermeil de ton teint;
+
+ Par ton doux accent d'Espagnole,
+ Par l'aube de tes dix-sept ans,
+ Je t'aimerai, ma jeune folle,
+ Un peu plus que toujours,--longtemps!
+
+
+
+
+LES SOUHAITS
+
+ ... Quelque bonne fée Urgèl
+ Promettant palais et trésors
+ Au filleul mis sous sa tutelle,
+ Pour te promener t'aurait-elle
+ Ravi sur son nuage d'or.
+ JOSEPH DELORME.
+
+
+ Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,
+ Sous une sombre et fraîche arcade,
+ Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,
+ Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr
+ De l'écume de la cascade,
+
+ Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,
+ Palais immenses, pierreries?
+ Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?
+ Je te le donnerai; je puis faire un trésor
+ D'un vil monceau d'herbes flétries;
+
+ Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur
+ Réfléchi par un lac limpide,
+ Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,
+ Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur
+ Ne voilent son orbe splendide;
+
+ Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,
+ Enfant léger de l'Arabie,
+ A la crinière longue, à l'œil étincelant,
+ Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant
+ De la Norwége à la Nubie;
+
+ Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,
+ Aux minces colonnes d'albâtre,
+ Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés,
+ Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés
+ Par où se glisse un jour bleuâtre;
+
+ Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant
+ De sycomores et d'yeuses,
+ Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,
+ Comme un grand éventail sans cesse soulevant
+ Ses masses de feuilles soyeuses.
+
+ Je veux une tartane avec ses matelots,
+ Ses cordages, ses blanches voiles
+ Et son corset de cuivre où se brisent les flots,
+ Qui me berce le long de verdoyants îlots
+ Aux molles lueurs des étoiles.
+
+ Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir
+ Au son de voix italiennes,
+ Et pendant tout le jour entendre au loin frémir
+ Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,
+ Ou des harpes éoliennes;
+
+ Et je veux, les seins nus, une Almée agitant
+ Son écharpe de cachemire
+ Au-dessus de son front de rubis éclatant,
+ Des spahis, un harem, comme un riche sultan
+ Ou de Bagdad ou de Palmyre.
+
+ Je veux un sabre turc, un poignard indien
+ Dont le manche de saphirs brille;
+ Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,
+ Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,
+ Un cœur naïf de jeune fille!
+
+
+
+
+LE LUXEMBOURG
+
+ Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.
+ J. DELORME.
+
+
+ Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées
+ Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,
+ Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus
+ D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux
+ Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes
+ Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes
+ Toute petite fille, elle allait du beau temps
+ A son aise jouir et folâtrer longtemps,
+ Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages
+ Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
+ Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,
+ Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;
+ Ou bien encor partir, folle et légère tête,
+ Et, trompant les regards de sa mère inquiète,
+ Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
+ Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!
+
+
+
+
+LE SENTIER
+
+ En une sente me vins rendre
+ Longue et estroite, où l'herbe tendre
+ Croissait très-drue.
+ _Le livre des quatre Dames._
+
+ Un petit sentier vert, je le pris...
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ Il est un sentier creux dans la vallée étroite,
+ Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.
+ --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,
+ Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;
+ L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,
+ Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.
+ La pâle violette, en son réduit obscur,
+ Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,
+ Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,
+ Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.
+ Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
+ Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;
+ Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,
+ A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.
+ Sous la haie embaumée un mince filet d'eau
+ Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
+ Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime
+ Plus que tous les sentiers où se trouvent de même
+ Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,
+ Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,
+ A la brèche du mur, rendez-vous solitaire
+ Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,
+ Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,
+ Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.
+
+
+
+
+CAUCHEMAR
+
+ Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
+ _Ancien proverbe breton._
+
+ Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.
+ Les goules de l'abyme
+ Attendant leur victime,
+ Ont faim:
+ Leur ongle ardent s'allonge,
+ Leur dent en espoir ronge
+ Ton sein.
+
+
+ Avec ses nerfs rompus, une main écorchée
+ Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,
+ Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer
+ Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer
+ Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves
+ Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,
+ Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:
+ En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,
+ Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
+ A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,
+ Meurtris et disloqués; et mon dos cependant
+ Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
+ De naseaux enflammés, de gueules haletantes:
+ Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes
+ Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,
+ Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,
+ Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
+ Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;
+ Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:
+ Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,
+ Sur des pics anguleux que la lune reflète,
+ Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette
+ Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,
+ Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,
+ Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères
+ Que le trépas révèle aux pâles feudataires
+ De son empire; alors, étrange enchantement,
+ Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement
+ A travers un brouillard couvrant les flèches grêles
+ D'une église gothique aux moresques dentelles.
+ Déchirant une proie enlevée au tombeau,
+ En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
+ Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,
+ Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,
+ Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,
+ A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir
+ Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières
+ Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières
+ Agité, je ressens un immense désir
+ De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
+ Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
+ Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.
+
+
+
+
+LA DEMOISELLE
+
+A MON AMI ALPHONSE B***
+
+ ..... insectes agiles
+ Cuirassés d'or.
+ AM. TASTU.
+
+ Là de bleuâtres demoiselles
+ Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux
+ Éventails animés, se balancent sur eux
+ Avec leurs frémissantes ailes.
+ SAINTINE.
+
+
+ Sur la bruyère arrosée
+ De rosée;
+ Sur le buisson d'églantier;
+ Sur les ombreuses futaies;
+ Sur les haies
+ Croissant au bord du sentier;
+
+ Sur la modeste et petite
+ Marguerite,
+ Qui penche son front rêvant;
+ Sur le seigle, verte houle
+ Que déroule
+ Le caprice ailé du vent;
+
+ Sur les prés, sur la colline
+ Qui s'incline
+ Vers le champ bariolé
+ De pittoresques guirlandes;
+ Sur les landes,
+ Sur le grand orme isolé;
+
+ La demoiselle se berce;
+ Et s'il perce
+ Dans la bruine, au bord du ciel,
+ Un rayon d'or qui scintille,
+ Elle brille
+ Comme un regard d'Ariel.
+
+ Traversant près des charmilles,
+ Les familles
+ Des bourdonnants moucherons,
+ Elle se mêle à leur ronde
+ Vagabonde,
+ Et comme eux décrit des ronds.
+
+ Bientôt elle vole et joue
+ Sous la roue
+ Du jet d'eau qui, s'élançant
+ Dans les airs, retombe, roule
+ Et s'écoule
+ En un ruisseau bruissant.
+
+ Plus rapide que la brise,
+ Elle frise,
+ Dans son vol capricieux,
+ L'eau transparente où se mire
+ Et s'admire
+ Le saule au front soucieux;
+
+ Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
+ Près des aunes,
+ Les deux nénuphars en fleurs,
+ Au gré du flot qui gazouille
+ Et les mouille,
+ Étalent leurs deux couleurs;
+
+ Où se baigne le nuage,
+ Où voyage
+ Le ciel d'été souriant;
+ Où le soleil plonge, tremble,
+ Et ressemble
+ Au beau soleil d'Orient.
+
+ Et quand la grise hirondelle
+ Auprès d'elle
+ Passe, et ride à plis d'azur,
+ Dans sa chasse circulaire,
+ L'onde claire,
+ Elle s'enfuit d'un vol sûr.
+
+ Bois qui chantent, fraîches plaines
+ D'odeurs pleines,
+ Lacs de moire, coteaux bleus,
+ Ciel où le nuage passe,
+ Large espace,
+ Monts aux rochers anguleux;
+
+ Voilà l'immense domaine
+ Où promène
+ Ses caprices, fleur des airs,
+ La demoiselle nacrée,
+ Diaprée
+ De reflets roses et verts.
+
+ Dans son étroite famille,
+ Quelle fille
+ N'a pas vingt fois souhaité,
+ Rêveuse, d'être comme elle
+ Demoiselle,
+ Demoiselle en liberté?
+
+
+1830.
+
+
+
+
+LES DEUX AGES
+
+ La petite fille est devenue jeune fille.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde
+ Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.
+
+ Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse
+ Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse
+ D'arriver la première! Avec grâce les vents
+ Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;
+ Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle
+ Par la course agitée, et, souvent infidèle,
+ Trahissait une épaule aux contours gracieux,
+ Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,
+ Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre
+ Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,
+ --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir
+ A grand'peine portant un léger arrosoir,
+ Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées
+ Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,
+ Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,
+ Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...
+
+ C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,
+ La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.
+
+
+
+
+FAR NIENTE
+
+ Quant à son temps bien le sut disposer:
+ Deux parts en fit dont il souloit passer
+ L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+
+ Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage
+ Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
+ J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,
+ Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
+ Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
+ Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;
+ Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi
+ Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,
+ Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,
+ Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,
+ La chenille traînant ses anneaux veloutés,
+ La limace baveuse aux sillons argentés,
+ Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
+ Ensuite je regarde, amusement frivole,
+ La lumière brisant dans chacun de mes cils,
+ Palissade opposée à ses rayons subtils,
+ Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
+ En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;
+ Et lorsque je suis las je me laisse endormir
+ Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,
+ Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,
+ Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.
+
+
+
+
+STANCES
+
+ La jeune fille rieuse.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Vous ne connaissez pas les molles rêveries
+ Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,
+ De même que l'abeille, en un soir de printemps,
+ Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;
+
+ Vous ne connaissez pas cet inquiet désir
+ Qui fait rougir souvent une joue ingénue,
+ Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,
+ D'embrasser un fantôme impossible à saisir;
+
+ Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes
+ Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,
+ Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,
+ Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;
+
+ Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;
+ Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;
+ Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,
+ Est égal et serein comme un beau jour d'été.
+
+ Sur votre main jamais votre front ne se pose,
+ Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir
+ Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;
+ Votre cœur virginal en lui-même repose.
+
+ Avenir et présent, tout rit dans vos destins;
+ Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,
+ Ni, retenant à peine une larme enflammée,
+ Épié d'un regard les aveux incertains.
+
+ Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;
+ Une pensée ardente et qui revient toujours
+ Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;
+ Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.
+
+ Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,
+ Dont le cours lentement par les prés se déroule,
+ Votre existence pure et limpide s'écoule,
+ Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.
+
+
+
+
+PROMENADE NOCTURNE
+
+ Allons, la belle nuit d'été,
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve
+ Au murmure lointain d'un invisible accord
+ Le poète qui veille ou l'amante qui dort.
+ VICTOR PAVIE.
+
+
+ La rosée arrondie en perles
+ Scintille aux pointes du gazon,
+ Les chardonnerets et les merles
+ Chantent à l'envi leur chanson.
+
+ Les fleurs de leurs paillettes blanches
+ Brodent le bord vert du chemin;
+ Un vent léger courbe les branches
+ Du chèvrefeuille et du jasmin;
+
+ Et la lune, vaisseau d'agate,
+ Sur les vagues des rochers bleus
+ S'avance comme la frégate
+ Au dos de l'Océan houleux.
+
+ Jamais la nuit de plus d'étoiles
+ N'a semé son manteau d'azur,
+ Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,
+ Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.
+
+ Prends mon bras, ô ma bien-aimée,
+ Et nous irons, à deux, jouir
+ De la solitude embaumée,
+ Et, couchés sur la mousse, ouïr
+
+ Ce que tout bas, dans la ravine
+ Où brillent ses moites réseaux,
+ En babillant l'eau qui chemine
+ Conte à l'oreille des roseaux.
+
+
+
+
+SONNET II
+
+ Amour tant vous hai servit
+ Senz pecas et senz failhimen,
+ Et vous sabez quant petit
+ Hai avut de jauzimen.
+ PEYROLS.
+
+ Ne sais tu pas que je n'eus onc
+ D'elle plaisir ny un seul bien.
+ MAROT.
+
+
+ Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour
+ Que je veux vous parler; que le passé, madame,
+ Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,
+ Oubliez une erreur que moi-même je blâme.
+
+ Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour
+ De vos sourcils arqués luit un regard de flamme
+ Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour
+ Sans porter à jamais votre image en son âme.
+
+ Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;
+ Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,
+ Dans mon cœur je nourris une pensée austère,
+
+ Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur
+ Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,
+ Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.
+
+
+
+
+LA BASILIQUE
+
+ The pillared arches were over their head
+ And beneath their feet were the bones of the dead.
+ _The lay of last minstrel._
+
+ On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les
+ mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de
+ leurs ombres ceux qui reposent.
+ GÖERRES.
+
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+ Des losanges de plomb ceignent
+ Les vitraux coloriés,
+ Où les feux du soleil teignent
+ Les reflets errants qui baignent
+ Les plafonds armoriés.
+
+ Cent colonnes découpées
+ Par de bizarres ciseaux,
+ Comme des faisceaux d'épées
+ Au long de la nef groupées
+ Portent les sveltes arceaux.
+
+ La fantastique arabesque
+ Courbe ses légers dessins
+ Autour du trèfle moresque,
+ De l'arcade gigantesque
+ Et de la niche des saints.
+
+ Dans leurs armes féodales,
+ Vidames et chevaliers,
+ Sont là, couchés sur les dalles
+ Des chapelles sépulcrales,
+ Ou debout près des piliers.
+
+ Des escaliers en dentelles
+ Montent avec cent détours
+ Aux voûtes hautes et frêles,
+ Mais fortes comme les ailes
+ Des aigles ou des vautours.
+
+ Sur l'autel, riche merveille,
+ Ainsi qu'une étoile d'or,
+ Reluit la lampe qui veille,
+ La lampe qui ne s'éveille
+ Qu'au moment où tout s'endort.
+
+ Que la prière est fervente
+ Sous ces voûtes, lorsqu'en feu
+ Le ciel éclate, qu'il vente,
+ Et qu'en proie à l'épouvante,
+ Dans chaque éclair on voit Dieu;
+
+ Ou qu'à l'autel de Marie,
+ A genoux sur le pavé,
+ Pour une vierge chérie
+ Qu'un mal cruel a flétrie,
+ En pleurant l'on dit: _Ave_.
+
+ Mais chaque jour qui s'écoule
+ Ébranle ce vieux vaisseau,
+ Déjà plus d'un mur s'écroule,
+ Et plus d'une pierre roule,
+ Large fragment d'un arceau.
+
+ Dans la grande tour, la cloche
+ Craint de sonner l'_Angelus_;
+ Partout le lierre s'accroche,
+ Hélas! et le jour approche
+ Où je ne vous dirai plus:
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+
+
+
+L'OISEAU CAPTIF
+
+ Car quand il pleut et le soleil des cieux
+ Ne reluit point, tout homme est soucieux.
+ CLÉMENT MAROT.
+
+ ..... yet shall reascend
+ Self raised, and repossess its native seat.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,
+ Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,
+ De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,
+ Que toits aigus baignés de nuages fumeux.
+ Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe
+ Promenant la tourmente au milieu de l'espace,
+ Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps
+ Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,
+ Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,
+ Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,
+ Et jette sur les bois son manteau velouté,
+ Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;
+ Et si, toujours constant à ta douleur austère,
+ Tu regrettais encor la forêt solitaire,
+ L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,
+ La campagne que dore une jaune moisson,
+ La rivière, le lac aux ondes transparentes,
+ Que plissent en passant les brises odorantes,
+ Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.
+ Tous les deux cependant nous avons même sort,
+ Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle
+ Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,
+ Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,
+ Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,
+ S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,
+ Et remonter enfin à la cause première;
+ Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,
+ Quelle main à son vol livrera l'horizon?
+
+
+
+
+RÊVE
+
+ Et nous voulons mourir quand le rêve finit.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Tout la nuict je ne pense qu'en celle
+ Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
+ De quatorze ans.
+ MAÎTRE CLÉMENT MAROT.
+
+
+ Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:
+ Le couchant enflammait à l'horizon vermeil
+ Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades
+ D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
+ Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs
+ Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
+ Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,
+ Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,
+ Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux
+ A travers ses longs cils luisent de plus de feux
+ Que les astres du ciel; et sur la verte mousse
+ A mes lèvres d'amant livrant une main douce,
+ Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras
+ Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,
+ Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:--
+ O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?
+
+
+
+
+PENSÉES D'AUTOMNE
+
+ La rica autouna s'es passada
+ L'hiver suz un cari tourat
+ S'en ven la capa ementoulada
+ D'un veû neblouz enjalibrat.
+
+ _Son autounous._
+
+ J'entends siffler la bise aux branchages rouillés
+ Des saules qui là-bas se balancent mouillés.
+ AUGUSTE M.
+
+
+ L'automne va finir; au milieu du ciel terne,
+ Dans un cercle blafard et livide que cerne
+ Un nuage plombé, le soleil dort: du fond
+ Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond
+ Collines, champs, hameaux dans une même teinte.
+ Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;
+ La froide bise siffle; un sourd frémissement
+ Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,
+ Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,
+ Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,
+ Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.
+ Le pauvre paysan se recommande à Dieu,
+ Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,
+ Quand je vois le gazon sous les blanches gelées
+ Disparaître et mourir, je reviens à pas lents
+ M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,
+ Et là je me souviens du soleil de septembre
+ Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,
+ Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
+ Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau
+ S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,
+ Et de la route étroite en son milieu frayée,
+ Et surtout des bleuets et des coquelicots,
+ Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.
+
+
+
+
+INFIDÉLITÉ
+
+ Bandiera d'ogni vento
+ Conosco que sei tu.
+ _Chanson italienne._
+
+ La volonté de l'ingrate est changée.
+ ANTOINE DE BAÏF.
+
+
+ Voici l'orme qui balance
+ Son ombre sur le sentier;
+ Voici le jeune églantier,
+ Le bois où dort le silence;
+ Le banc de pierre où le soir
+ Nous aimions à nous asseoir.
+
+ Voici la voûte embaumée
+ D'ébéniers et de lilas,
+ Où, lorsque nous étions las,
+ Ensemble, ô ma bien-aimée!
+ Sous des guirlandes de fleurs,
+ Nous laissions fuir les chaleurs.
+
+ Voici le marais que ride
+ Le saut du poisson d'argent;
+ Dont la grenouille en nageant
+ Trouble le miroir humide;
+ Comme autrefois, les roseaux
+ Baignent leurs pieds dans ses eaux.
+
+ Comme autrefois, la pervenche,
+ Sur le velours vert des prés
+ Par le printemps diaprés,
+ Aux baisers du soleil penche
+ A moitié rempli de miel
+ Son calice bleu de ciel.
+
+ Comme autrefois, l'hirondelle
+ Rase en passant les donjons,
+ Et le cygne dans les joncs
+ Se joue et lustre son aile;
+ L'air est pur, le gazon doux....
+ Rien n'a donc changé que vous.
+
+
+
+
+A MON AMI AUGUSTE M***
+
+ For yonder faithless phantom flie
+ To lure thee to thy doom.
+ GOLDSMITH.
+
+ C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui
+ auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et
+ plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et
+ reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry.
+ _Le Vagabond._
+
+
+ Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,
+ Souvent un feu follet sort du marais impur;
+ Le passant qui le voit le prend pour la lumière
+ Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;
+ Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,
+ Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas
+ Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,
+ Et son corps reste là sans prière et sans tombe.
+ Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu
+ En courroux inonda d'un déluge de feu,
+ Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,
+ Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,
+ Chargés de fruits riants dont la tunique d'or
+ Ne livre que poussière à la dent qui les mord:
+ Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme
+ Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,
+ Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,
+ Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE II
+
+ Ingrate... pour t'avoir bien servie
+ Adorant ta beauté,
+ Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie
+ Après la liberté.
+ DE LINGENDES.
+
+ ... je l'adore et meurs de trop aimer.
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...
+ Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître
+ Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,
+ Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...
+ Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!
+ Contre elle vainement, dans mon âme indignée
+ Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,
+ A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,
+ Je la voyais. Son front candide où ses pensées
+ D'une rougeur pudique arrivent nuancées,
+ Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant,
+ Par un éclair rapide en silence parlant,
+ Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,
+ Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,
+ Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.
+ A des songes dorés mon âme se livrait,
+ Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!
+ De ses affections ombre et miroir fidèle,
+ Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,
+ Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.
+ Sa vie était la mienne; une espérance folle
+ Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;
+ Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,
+ N'a jamais répondu que par le froid mépris,
+ La vague indifférence, et la haine peut-être!...
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.
+
+
+
+
+VEILLÉE
+
+ Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
+ Je sais presque par cœur l'histoire véritable
+ Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
+ GRANDVAL, _le Vice puni_.
+
+
+ Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,
+ Que de la cheminée il jaillit par moment
+ Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange
+ Petillent les tisons, entourés d'une frange
+ D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits
+ De bizarres lueurs font grimacer les traits;
+ Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles
+ D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?
+ C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,
+ J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,
+ Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique
+ Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,
+ Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,
+ Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,
+ Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,
+ Légendes de béats guérissant les malades,
+ Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,
+ Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,
+ Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge
+ Tinte par douze fois, que le hibou déloge
+ En glapissant, blessé des rayons du flambeau
+ Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,
+ Le long du chandelier, cependant la bougie
+ En larges nappes coule, et la vitre rougie
+ Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,
+ Le soleil qui se lève avec un front riant.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE III
+
+ Soccoreys ojos con aqua que el coraçon
+ La demanda.
+ _Chanson espagnole._
+
+ Fare thee well.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée
+ Comme si le trépas l'avait déjà placée;
+ Elle vit cependant, ange exilé des cieux,
+ Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;
+ C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue
+ Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,
+ Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,
+ S'ignorant elle-même, et jetant de côté,
+ De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,
+ Souci du lendemain, souvenir de la veille.
+ Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs
+ Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...
+ Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre
+ De sa voix douce au cœur le son léger et tendre
+ S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin
+ D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain
+ Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,
+ J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!
+
+
+
+
+CLÉMENCE
+
+ O peu durables fleurs de la beauté mortelle!
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+ D'Isabelle l'ame ait paradis.
+ _Épitaphe gothique._
+
+
+ Un monument sur ta cendre chérie
+ Ne pèse pas,
+ Pauvre Clémence, à ton matin flétrie
+ Par le trépas.
+
+ Tu dors sans faste, au pied de la colline,
+ Au dernier rang,
+ Et sur ta fosse un saule pâle incline
+ Son front pleurant.
+
+ Ton nom déjà par la nuit et la neige
+ Est effacé
+ Sur le bois noir de la croix qui protége
+ Ton lit glacé.
+
+ Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,
+ Avec des fleurs,
+ Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,
+ Verser des pleurs.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+ Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+ Jam mens prætrepidans avet vagari,
+ Jam læti studio pedes vigescunt.
+ CATULLE.
+
+
+ Au travers de la vitre blanche
+ Le soleil rit, et sur les murs
+ Traçant de grands angles, épanche
+ Ses rayons splendides et purs:
+ Par un si beau temps, à la ville
+ Rester parmi la foule vile!
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, sellez vos chevaux.
+
+ Au sein d'un nuage de poudre,
+ Par un galop précipité,
+ Aussi promptement que la foudre
+ Comme il est doux d'être emporté!
+ Le sable bruit sous la roue,
+ Le vent autour de vous se joue;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Les arbres qui bordent la route
+ Paraissent fuir rapidement,
+ Leur forme obscure dont l'œil doute
+ Ne se dessine qu'un moment;
+ Le ciel, tel qu'une banderole,
+ Par-dessus les bois roule et vole;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Chaumières, fermes isolées,
+ Vieux châteaux que flanque une tour,
+ Monts arides, fraîches vallées,
+ Forêts se suivent tour à tour;
+ Parfois au milieu d'une brume,
+ Un ruisseau dont la chute écume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Puis, une hirondelle qui passe,
+ Rasant la grève au sable d'or,
+ Puis, semés dans un large espace,
+ Les moutons d'un berger qui dort;
+ De grandes perspectives bleues,
+ Larges et longues de vingt lieues;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une montagne: l'on enraye,
+ Au bord du rapide penchant
+ D'un mont dont la hauteur effraye:
+ Les chevaux glissent en marchant,
+ L'essieu grince, le pavé fume,
+ Et la roue un instant s'allume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ La côte raide est descendue.
+ Recouverte de sable fin,
+ La route, à chaque instant perdue,
+ S'étend comme un ruban sans fin.
+ Que cette plaine est monotone!
+ On dirait un matin d'automne,
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une ville d'un aspect sombre,
+ Avec ses tours et ses clochers
+ Qui montent dans les airs, sans nombre,
+ Comme des mâts ou des rochers,
+ Où mille lumières flamboient
+ Au sein des ombres qui la noient;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux!
+
+ Mais ils sont las, et leurs narines,
+ Rouges de sang, soufflent du feu;
+ L'écume inonde leurs poitrines
+ Il faut nous arrêter un peu.
+ Halte! demain, plus vite encore,
+ Aussitôt que poindra l'aurore,
+ Postillons, pressez vos chevaux,
+ Je veux voir des sites nouveaux.
+
+
+
+
+LE COIN DU FEU
+
+ Blow, blow, winter's wind.
+ SHAKSPEARE.
+
+ Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
+ VILLON.
+
+ Around in sympathetic mirth,
+ Its tricks the kitten tries;
+ The cricket chirrups in the hearth,
+ The crackling faggot flies.
+ GOLDSMITH.
+
+ Quam juvat immites ventos audire cubantem.
+ TIBULLE.
+
+
+ Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!
+ Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle
+ Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!
+ Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!
+ Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule
+ Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!
+
+ Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle
+ De grains rebondissants fouette la vitre frêle!
+ Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!
+ Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,
+ Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,
+ Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?
+
+
+
+
+LA TÊTE DE MORT
+
+ Ton test n'aura plus de peau,
+ Et ton visage si beau
+ N'aura veines ni artères,
+ Tu n'auras plus que des dents
+ Telles qu'on les voit dedans
+ Les têtes des cimetières.
+ PIERRE RONSARD.
+
+ La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
+ JOACHIM DU BELLAY.
+
+
+ Personne ne voulait aller dans cette chambre,
+ Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,
+ Quand la bise gémit et pousse des sanglots,
+ Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.
+ Car c'était une chambre antique, inhabitée,
+ A minuit, disait-on, de revenants hantée,
+ Une chambre où les ais du parquet désuni
+ S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni
+ Se partage et s'écroule, où la tapisserie
+ A personnages tremble, et sur la boiserie
+ Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.
+ On en avait ôté les meubles; seulement,
+ Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
+ Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,
+ Pendait du mur: au bas, en guise de support,
+ On avait mis jadis une tête de mort;
+ Et me ressouvenant des fables qu'on débite,
+ Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
+ Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;
+ Et, quand il me fallait passer là, des sueurs
+ M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:
+ J'aurais fait le serment que les dents déchaussées
+ De cet épouvantail en ricanant grinçaient,
+ Et que confusément des mots s'en élançaient.
+ A présent jeune encor, mais certain que notre âme,
+ Inexplicable essence, insaisissable flamme,
+ Une fois exhalée, en nous tout est néant,
+ Et que rien ne ressort de l'abîme béant
+ Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,
+ Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,
+ Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
+ Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
+ Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,
+ Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,
+ Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci
+ Est celle d'une femme autrefois morte ici,
+ Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble
+ Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
+ De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,
+ Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.
+ Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent
+ Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent
+ Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
+ Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs,
+ Et, des premiers chagrins l'amertume passée,
+ Bientôt l'on oublia la belle trépassée.
+ --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,
+ Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
+ Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche
+ Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,
+ Ces lèvres de corail au sourire enfantin,
+ Ce front charmant à voir, cette peau de satin,
+ Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,
+ Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
+ N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu,
+ Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,
+ Une face sans nez, informe et grimaçante,
+ Du sort qui nous attend image menaçante;
+ Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir
+ Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.
+
+
+
+
+BALLADE[1]
+
+ Regarder les ondes de l'air
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Puis admirant sur les sillons
+ Les ailes des gais papillons
+ De mille couleurs parsemées,
+ Les croire des fleurs animées.
+ SAINT-AMAND.
+
+ See! moats and bridges walls and castles rid.
+ CRABBE.
+
+ Sonne, sonne, ami Dampierre.
+ _Ballade des chasseurs._
+
+ Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu
+ du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si
+ mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en
+ chantant boire dans les nuées.
+ _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._
+
+
+ Quand à peine un nuage,
+ Flocon de laine, nage
+ Dans les champs du ciel bleu,
+ Et que la moisson mûre,
+ Sans vagues ni murmure,
+ Dort sous le ciel en feu;
+
+ Quand les couleuvres souples
+ Se promènent par couples
+ Dans les fossés taris;
+ Quand les grenouilles vertes,
+ Par les roseaux couvertes,
+ Troublent l'air de leurs cris;
+
+ Aux fentes des murailles
+ Quand luisent les écailles
+ Et les yeux du lézard,
+ Et que les taupes fouillent
+ Les prés, où s'agenouillent
+ Les grands bœufs à l'écart;
+
+ Qu'il fait bon ne rien faire,
+ Libre de toute affaire,
+ Libre de tous soucis,
+ Et sur la mousse tendre
+ Nonchalamment s'étendre,
+ Ou demeurer assis;
+
+ Et suivre l'araignée,
+ De lumière baignée,
+ Allant au bout d'un fil
+ A la branche d'un chêne
+ Nouer la double chaîne
+ De son réseau subtil;
+
+ Ou le duvet qui flotte,
+ Et qu'un souffle ballotte
+ Comme un grand ouragan;
+ Et la fourmi qui passe
+ Dans l'herbe, et se ramasse
+ Des vivres pour un an;
+
+ Le papillon frivole,
+ Qui de fleurs en fleurs vole,
+ Tel qu'un page galant;
+ Le puceron qui grimpe
+ A l'odorant olympe
+ D'un brin d'herbe tremblant;
+
+ Et puis s'écouter vivre,
+ Et feuilleter un livre,
+ Et rêver au passé,
+ En évoquant les ombres
+ Ou riantes ou sombres
+ D'un long rêve effacé;
+
+ Et battre la campagne,
+ Et bâtir en Espagne
+ De magiques châteaux,
+ Créer un nouveau monde
+ Et jeter à la ronde
+ Pittoresques coteaux,
+
+ Vastes amphithéâtres
+ De montagnes bleuâtres,
+ Mers aux lames d'azur,
+ Villes monumentales,
+ Splendeurs orientales,
+ Ciel éclatant et pur,
+
+ Jaillissantes cascades,
+ Lumineuses arcades,
+ Du palais d'Obéron,
+ Gigantesques portiques,
+ Colonnades antiques,
+ Manoir de vieux baron
+
+ Avec sa châtelaine,
+ Qui regarde la plaine
+ Du sommet des donjons,
+ Avec son nain difforme,
+ Son pont-levis énorme,
+ Ses fossés pleins de joncs,
+
+ Et sa chapelle grise,
+ Dont l'hirondelle frise
+ Au printemps les vitraux,
+ Ses mille cheminées
+ De corbeaux couronnées,
+ Et ses larges créneaux;
+
+ Et sur les hallebardes
+ Et les dagues des gardes
+ Un éclair de soleil,
+ Et dans la forêt sombre
+ Lévriers en grand nombre,
+ Et joyeux appareil;
+
+ Chevaliers, damoiselles,
+ Beaux habits, riches selles
+ Et fringants palefrois;
+ Varlets qui sur la hanche
+ Ont un poignard au manche
+ Taillé comme une croix!
+
+ Voici le cerf rapide,
+ Et la meute intrépide!
+ Hallali, hallali!
+ Les cors bruyants résonnent,
+ Les pieds des chevaux tonnent,
+ Et le cerf affaibli
+
+ Sort de l'étang qu'il trouble;
+ L'ardeur des chiens redouble,
+ Il chancelle, il s'abat.
+ Pauvre cerf, son corps saigne,
+ La sueur à flots baigne
+ Son flanc meurtri qui bat:
+
+ Son œil plein de sang roule
+ Une larme, qui coule
+ Sans toucher ses vainqueurs;
+ Ses membres froids s'allongent,
+ Et dans son col se plongent
+ Les couteaux des piqueurs;
+
+ Et lorsque de ce rêve
+ Qui jamais ne s'achève
+ Mon esprit est lassé,
+ J'écoute de la source
+ Arrêtée en sa course
+ Gémir le flot glacé,
+
+ Gazouiller la fauvette
+ Et chanter l'alouette
+ Au milieu d'un ciel pur;
+ Puis je m'endors tranquille
+ Sous l'ondoyant asile
+ De quelque ombrage obscur.
+
+ [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce
+ intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable,
+ que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.
+
+ (_Note de l'auteur_, 1830).
+
+
+
+
+UNE AME
+
+ Son ame avait brisé son corps.
+ VICTOR HUGO.
+
+ Diex por amer l'avoit faicte.
+ LE CHASTELAIN DE COUCY.
+
+
+ C'était une âme neuve, une âme de créole,
+ Toute de feu, cachant à ce monde frivole
+ Ce qui fait le poëte, un inquiet désir
+ De gloire aventureuse et de profond loisir,
+ Et capable d'aimer comme aimerait un ange,
+ Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;
+ Peu comprise, blessée au vif à tout moment,
+ Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,
+ Sans consolation, traversant cette vie;
+ Aux entraves du corps à regret asservie,
+ Esquif infortuné que d'un baiser vermeil
+ Dans sa course jamais n'a doré le soleil,
+ Triste jouet du vent et des ondes; au reste,
+ Résignée à l'oubli, nécessité funeste
+ D'une existence vague et manquée; ici-bas
+ Ne connaissant qu'amers et douloureux combats
+ Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle
+ Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;
+ Encore si la foi... l'espérance... mais non,
+ Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom
+ Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,
+ Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière
+ Fut apportée: un être à la terre manqua;
+ Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+ Deux estions et n'avions qu'ung cœur.
+ _Le lay de maistre Ytier Marchant._
+
+ Hélas! il n'étoit pas saison
+ Sitôt de son département.
+ _La complainte de Valentin Granson._
+
+
+ D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,
+ Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;
+ Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,
+ De l'émail velouté du gazon; au beau temps,
+ Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;
+ Ce qui reste le soir des larmes répandues
+ Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,
+ Du murmure léger des ondes du ruisseau,
+ Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres
+ Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.
+
+
+
+
+SONNET III
+
+ L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.
+ DU MAY.
+ Fronti nulla fides.
+
+
+ Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,
+ Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté
+ Endort son désespoir amer par la magie
+ D'un regard enchanteur où luit la volupté,
+
+ L'âme du malheureux sort de sa léthargie;
+ Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,
+ Sa prunelle mourante un reste d'énergie;
+ Il sourit oublieux de la réalité.
+
+ Mais toute cette joie est comme le lierre
+ Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,
+ Embrasse en les cachant les pans démantelés,
+
+ Au dehors on ne voit que riante verdure,
+ Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,
+ Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.
+
+
+
+
+MARIA
+
+ ... meæ puellæ
+ Flendo turgiduli rubent ocelli.
+ V. CATULLUS.
+
+ Ne pleure pas...
+ DOVALLE.
+
+
+ De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,
+ Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,
+ Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs
+ Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
+ Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:
+ En vain de la gaîté l'éclair à présent joue
+ Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
+ D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.
+ Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,
+ Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,
+ Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,
+ La première à fouler l'émail vert du gazon,
+ La première à poursuivre en sa rapide course
+ La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
+ A chanter des chansons, à reprendre un refrain?
+ Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,
+ A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage
+ Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?
+ Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,
+ Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux
+ Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses
+ Répandent leurs parfums, heureusement écloses.
+ Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu
+ Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu.
+
+
+
+
+A MON AMI EUGÈNE DE N***
+
+ Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
+ Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
+ Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
+ Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
+ Oublié le jour même et suivi de regrets.
+ Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
+ Où de savans discours ont charmé mes oreilles
+ Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
+ _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._
+
+ Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
+ _Hernani._
+
+
+ Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune
+ A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune
+ N'a pas encor paru: nous causerons un peu,
+ Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,
+ Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine
+ Entre les arbres nus glisser la froide haleine
+ De la brise nocturne, et la chauve-souris
+ En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.
+ Reste; nous causerons de quelque jeune fille,
+ Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,
+ Et que nous avons vue, en promenant un jour,
+ Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;
+ De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,
+ Aigles audacieux, qui d'une route neuve
+ Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,
+ Malgré les coups de bec de mille geais criards;
+ Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante
+ Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;
+ Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,
+ Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;
+ Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,
+ Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,
+ Poétique héritage, aux mains de Clopinel
+ Après sa mort passa, monument éternel
+ De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère
+ Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,
+ Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,
+ Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;
+ Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine
+ Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,
+ Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,
+ Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,
+ Maître Clément Marot, madame Marguerite,
+ De ses jolis dizains la muse favorite;
+ Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,
+ Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur
+ De chaque vice plonge, et des foudres du pape
+ N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:
+ Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,
+ Mais naïfs cependant et placés sans efforts,
+ L'originalité, la puissance comique
+ Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,
+ Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
+ De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
+ Quand nous aurons assez causé littérature,
+ Nous changerons de texte et parlerons peinture;
+ Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait
+ Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
+ C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes
+ A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
+ Renaud de Montauban, illustre paladin,
+ Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,
+ Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,
+ Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
+ Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,
+ Le rendent de tout point très-singulier à voir.
+ Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,
+ Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues
+ Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,
+ Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,
+ La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
+ Me paraissent vraiment admirables; les armes
+ Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
+ Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:
+ Un panache s'agite au cimier de son casque,
+ D'un dessin à la fois élégant et fantasque;
+ Sa visière est levée, et sur son corselet
+ Un rayon de soleil jette un brillant reflet.
+ Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses
+ Je préfère pourtant ses petites baigneuses,
+ Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,
+ Où la jeunesse brille avec son velouté.
+ Après viendront en foule anciens peintres de Rome:
+ Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;
+ De Florence, de Parme et de Venise aussi,
+ Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,
+ Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége
+ Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
+ Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
+ D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains
+ Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,
+ Fait tomber les crayons de notre main troublée.
+ Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt
+ Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand
+ Sur mes genoux posé selon son habitude,
+ Levant vers moi la tête avec inquiétude,
+ Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air
+ Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;
+ Et nous aurons encor mille choses à dire
+ Lorsque tout sera dit: projets riants, délire
+ De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,
+ Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier
+ Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches
+ De poëmes à faire, incomplètes et gauches,
+ Où les regards amis un instant arrêtés
+ Cherchent à pressentir de futures beautés,
+ Et ces légers dessins où je tâche de rendre
+ Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre
+ Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,
+ Et je ne pourrai plus reculer ton départ.
+
+
+
+
+LE JARDIN DES PLANTES
+
+ L'homme propose et Dieu dispose.
+
+
+ J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair
+ Et les chemins séchés, afin de prendre l'air,
+ D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze,
+ Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise
+ Pour méditer le plan d'un drame projeté,
+ Refondre un vers pesant et sans grâce jeté,
+ Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie
+ Par un son plus exact réparer l'harmonie,
+ Sous les arbres touffus inclinés en arceaux
+ Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux
+ Chantent auprès de vous, et que la brise joue
+ Dans vos cheveux épars et baise votre joue,
+ Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,
+ S'étant fait d'y rester une pénible loi,
+ Et, comme un ouvrier que son devoir attache,
+ De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,
+ Remis le tout au net, et bien dûment serré
+ L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré,
+ Et je m'étais promis de rapporter la feuille
+ Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille
+ Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords
+ De vers harmonieux, poétiques trésors,
+ Destinés à grossir un trop mince volume.
+ Vains projets! notre esprit est pareil à la plume,
+ Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,
+ Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.
+ Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle
+ Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,
+ Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents
+ Oubliant prose et vers, de mes regards ardents
+ Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide,
+ J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,
+ Je risque quelques mots et place sous mon bras,
+ Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas,
+ Une main potelée; et nous allons à l'ombre,
+ Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,
+ Faire mieux connaissance, et jouer et causer
+ Et sur le banc de pierre après nous reposer,
+ Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,
+ Et je reviens avec ma feuille toute blanche.
+
+
+
+
+LE CHAMP DE BATAILLE
+
+ En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et
+ naquerres.
+ MANDEVILLE.
+
+ Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
+ Quant est des cors, ils sont pourryz.
+ _Le grand Testament de Villon._
+
+ De dars i ot grant lanceis
+ Et de pierres grant jeteis
+ Et de lances grand bouteis
+ Et d'espées grant capleis.
+ _Li romans du Brut._
+
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,
+ Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
+ Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
+ Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;
+ La brise secouant son aile parfumée
+ A dissipé les flots de l'épaisse fumée,
+ Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;
+ Comme aux jours de la paix tout est silencieux.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ La lourde artillerie et les fourgons pesants
+ Ne creusent plus la route en profondes ornières;
+ On ne voit plus flotter les poudreuses bannières
+ Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
+ Sous les pieds des soldats courant à la maraude,
+ Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,
+ Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,
+ Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles
+
+ Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,
+ De leurs membres pétris dans le sang et la boue
+ Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
+ Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,
+ Et vers le champ de mort en immenses volées
+ Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,
+ De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
+ L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,
+ Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.
+ L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie
+ A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,
+ Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,
+ A leurs petits béants sur le bord de leurs aires
+ Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau
+ De ces corps lacérés et restés sans tombeau.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,
+ Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette
+ S'égrène le muguet, fleurit la violette,
+ La mousse parasite entoure un crâne ouvert.
+ Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
+ Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,
+ Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,
+ Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+
+
+
+IMITATION DE BYRON
+
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+ Il est doux de raser en gondole la vague
+ Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,
+ Quand la lune élargit son disque pâle et vague,
+ Et que du marinier l'écho dit la chanson,
+
+ Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne
+ Paillette d'or cousue au dais du firmament,
+ L'étoile qu'une blanche auréole environne,
+ Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;
+
+ Il est doux sur la brume un instant colorée
+ De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,
+ L'iris arrondissant son arche diaprée,
+ Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;
+
+ Il est doux, par les prés où l'abeille butine,
+ D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts
+ Nonchalamment couché près d'une onde argentine,
+ De lire tour à tour des romans et des vers;
+
+ Il est doux, quand on suit une route inégale
+ Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau,
+ Et qu'on entend chanter près de soi la cigale,
+ De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;
+
+ Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie
+ Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant,
+ Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie
+ Sa tête paresseuse en arrière tombant;
+
+ Il est doux de revoir avec ses tours minées
+ Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,
+ Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées,
+ La ville où l'on passa ses premières saisons;
+
+ Il est doux pour le cœur de l'exilé malade,
+ Par le regret cuisant et la douleur usé,
+ D'entendre le refrain de la vieille ballade
+ Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;
+
+ Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse,
+ Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras
+ Pour la première fois sa première maîtresse,
+ Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.
+
+
+
+
+BALLADE
+
+ Femme souvent varie;
+ Est bien fol qui s'y fie.
+ FRANÇOIS Ier.
+
+
+ Cher ange, vous êtes belle
+ A faire rêver d'amour,
+ Pour une seule étincelle
+ De votre vive prunelle,
+ Le poëte tout un jour.
+
+ Air naïf de jeune fille,
+ Front uni, veines d'azur,
+ Douce haleine de vanille,
+ Bouche rosée où scintille
+ Sur l'ivoire un rire pur,
+
+ Pied svelte et cambré, main blanche,
+ Soyeuses boucles de jais,
+ Col de cygne qui se penche,
+ Flexible comme la branche
+ Qu'au soir caresse un vent frais,
+
+ Vous avez, sur ma parole,
+ Tout ce qu'il faut pour charmer;
+ Mais votre âme est si frivole,
+ Mais votre tête est si folle,
+ Que l'on n'ose vous aimer.
+
+
+
+
+SOLEIL COUCHANT
+
+ Notre-Dame,
+ Que c'est beau!
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
+ Je me suis arrêté quelques instants pour voir
+ Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
+ Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
+ Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
+ D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
+ --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.
+ Les tours au front orné de dentelles de pierre,
+ Le drapeau que le vent fouette, les minarets
+ Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
+ Les pignons tailladés que surmontent des anges
+ Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
+ D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché,
+ Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
+ Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
+ S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
+ --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
+ D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux
+ Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
+ De la vieille cité berçait l'image vague;
+ Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
+ Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.
+
+
+
+
+SONNET IV
+
+ Oh! la paresseuse fille!
+ _Sara la Baigneuse._
+
+
+ Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,
+ Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,
+ Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,
+ Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,
+
+ Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,
+ Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux;
+ Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,
+ Votre pâleur nacrée en incarnat se change.
+
+ Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu,
+ Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,
+ Et baiser votre front si pur sous la dentelle:
+
+ Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu;
+ Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,
+ Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.
+
+1831.
+
+
+
+
+ENFANTILLAGE
+
+ Hanneton, vole, vole, vole.
+ _Ballade des petites filles._
+
+
+ Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée,
+ Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu,
+ Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu,
+ Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.
+
+ A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais,
+ Curieux de savoir si l'aubépine blanche
+ A déjà fait neiger son givre sur la branche,
+ Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,
+
+ Me faisant du bonheur avec la moindre chose:
+ --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur,
+ Se baigne un scarabée au corselet d'azur;
+ D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,
+
+ D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.
+ --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,
+ Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
+ Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.
+
+
+
+
+NONCHALOIR
+
+ Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché
+ qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché.
+ FERIDEDDIN ATAR.
+
+ J'aime sur les coussins la vie horizontale.
+ BARTHÉLEMY.
+
+
+ Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même
+ (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime,
+ Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,
+ Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!
+ --Cela me fait du bien et me repose l'âme.
+ Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme,
+ Rester là sans penser et paresseusement
+ Accepter comme il vient le bonheur du moment!
+ --Laisser aller sa vie à la regarder vivre,
+ Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,
+ Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,
+ Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,
+ Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,
+ Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne
+ D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis
+ Agacer en jouant ses petits pieds tapis
+ A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée
+ Deux passereaux mutins à la mine éveillée!
+ Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets
+ Se dorent sur son col de magiques reflets,
+ A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,
+ Dans la nacre, chatoie une moite étincelle,
+ Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,
+ S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.
+
+
+
+
+DÉCLARATION
+
+ Mais toujours fust mon opinion telle
+ Que toute amour doict estre mutuelle;
+ Qui son cœur donne, il en merite.
+ _Les loyalles et pudicques amours de Scalion
+ de Virbluneau, à madame de Boufflers._
+
+
+ Je vous aime, ô jeune fille!
+ Aussi lorsque je vous vois,
+ Mon regard de bonheur brille,
+ Aussi tout mon sang petille
+ Lorsque j'entends votre voix.
+
+ Douce à mon amour timide,
+ Vous en accueillez l'aveu,
+ Mais sans qu'un rayon humide
+ Argente votre œil limpide,
+ Lac pur où dort le ciel bleu.
+
+ Pourquoi cette retenue?
+ Entre nous rien de caché.
+ --Enfant! votre âme ingénue
+ Peut se montrer toute nue
+ Comme Ève avant le péché.
+
+ C'est un amour sans mélange
+ Que l'amour que j'ai pour vous,
+ Frais comme au cœur la louange,
+ Ardent à toucher un ange,
+ Pur à rendre Dieu jaloux.
+
+
+
+
+PLUIE
+
+ Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_.
+ _Dictionnaire arabe._
+
+
+ Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule,
+ Comme sur les galets de la côte une houle.
+ L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas.
+ --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?
+ Un beau cheval arabe, à la crinière brune,
+ Qui court et fait voler les sables de la dune.
+ Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs,
+ Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.
+ Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette
+ D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;
+ Le martinet, sentant l'orage, près du sol
+ Afin de l'éviter rabat son léger vol;
+ --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.
+ La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes
+ Glissent de feuille en feuille et passent à travers
+ La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!
+ Des marches du perron en longues cascatelles,
+ Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles
+ Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés,
+ Les ruisseaux en torrents subitement gonflés
+ Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages
+ Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages;
+ Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés,
+ Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,
+ Volubilis chargés de cloches et de vrilles,
+ Roses de tous pays et de toutes familles,
+ Douces filles de Juin, frais et riant trésor!
+ La mouche que l'orage arrête en son essor,
+ Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient
+ Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.
+ --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut
+ Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut
+ Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?
+ Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure
+ Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité
+ Plonge sans peser trop sur leur oisiveté;
+ Les autres gravement font de la politique,
+ Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;
+ Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,
+ De femmes à la mode et d'opéras nouveaux;
+ Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace,
+ Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace,
+ Ou, du binocle armés, regardent un tableau:
+ --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.
+
+1831.
+
+
+
+
+POINT DE VUE
+
+ Des petits horizons...
+ SAINTE-BEUVE.
+
+ Voici que je vis.--
+ LABRUNIE (G. DE NERVAL).
+
+
+ Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse,
+ Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse;
+ --Une mare d'eau sale où plongent les canards,
+ Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards;
+ --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres,
+ Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;
+ --Une vieille maison, dont les murs mal fardés
+ Bâillent de toutes parts largement lézardés.
+ Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes,
+ Et découpant en noir leurs linéaments frêles
+ Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux,
+ Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,
+ Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,
+ Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;
+ Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours
+ Qui ressemblent de loin à des cous de vautours.
+ Et ses clochers aigus à flèche dentelée,
+ Comme un peigne mordant la nue échevelée.
+
+
+
+
+LE RETOUR
+
+ Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine,
+ Tantôt en un village et tantôt en un bois,
+ Et tantôt par les lieux solitaires et cois.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume
+ Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome
+ Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,
+ Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.
+ --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène,
+ On marche à travers champs comme le pied vous mène,
+ Se fiant au hasard des sentiers onduleux.
+ A la terre le ciel fait des sourires bleus;
+ La nature est en joie, et la fleur virginale
+ Vous donne le bonjour de sa tête amicale;
+ L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant.
+ Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment,
+ Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie
+ Part un oiseau caché que votre pas effraie.
+ Un papillon peureux, dans son fantasque vol,
+ Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol.
+ Une abeille surprise, humide de rosée,
+ Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.
+ --Plus loin, c'est une source entre les coudriers
+ Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers
+ Éparpille au hasard, comme une chevelure,
+ Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.
+ Des joncs croissent auprès que plie un léger vent;
+ Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant,
+ Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille
+ Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille,
+ Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,
+ De lumière inondée aux feux d'un soleil pur,
+ Danse la demoiselle avec sa longue queue,
+ De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.
+ --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi
+ Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici,
+ Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,
+ Un château découpant son profil sur la nue;
+ Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons,
+ Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.
+ --A gauche une colline à la robe zébrée,
+ De tons riches et chauds par le couchant marbrée;
+ A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,
+ Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;
+ Plus loin, transition de la terre au nuage,
+ Un anneau de lapis fermant le paysage.
+ --Un vrai panorama vivant et bigarré,
+ Par un pinceau divin ardemment coloré,
+ Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,
+ Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,
+ Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.
+ --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,
+ On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,
+ On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue
+ Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour,
+ Si longtemps caressés et perdus sans retour;
+ On rebâtit sa vie au néant écroulée,
+ On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée,
+ On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs,
+ Et souvent la balance est du côté des pleurs.
+ --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes,
+ D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;
+ Le roman de l'enfance à travers le présent
+ Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent,
+ --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose
+ Et suave peinture où soi-même l'on pose:
+ L'on compare son moi du jour au moi passé,
+ Et pour quelques instants le monde est effacé.
+ --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige
+ S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége
+ Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi,
+ Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi,
+ Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre,
+ Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,
+ Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,
+ Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé,
+ Pour passer au salon prendre par sa main sèche
+ Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche,
+ Vrai portrait de famille à son cadre échappé,
+ Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé;
+ Courtiser à l'écart une petite niaise
+ Sortant de pension,--toute rouge et tout aise,
+ Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,
+ Et s'imagine avoir trouvé son idéal;
+ Écouter un dandy, Brummel de la province,
+ Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,
+ Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc,
+ Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;
+ Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,
+ D'un air mystérieux colportant sa nouvelle.
+ --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu
+ Que rester enfoui dans ce pays perdu.
+
+1831.
+
+
+
+
+PAN DE MUR
+
+ La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
+ Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,
+ Donne en lettre vivante une date à ses ans.
+ _Harmonies._
+
+ ... Qu'il vienne à ma croisée.
+ PETRUS BOREL.
+
+
+ De la maison momie enterrée au Marais
+ Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,
+ L'on a pour perspective une muraille sombre
+ Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.
+ --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans,
+ Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,
+ Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre,
+ La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.
+ --Une treille stérile avec ses bras grimpants
+ Jusqu'au premier étage en festonne les pans;
+ Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,
+ La capucine rouge épanouit sa cloche,
+ Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,
+ A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs:
+ Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne
+ De son regard unique ainsi que fait un borgne,
+ Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,
+ Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.
+ --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée
+ Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée,
+ Et du soleil oblique implore le regard,
+ Une cage d'osier où saute un geai criard,
+ C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie;
+ Mais il faut pour le rendre une touche hardie,
+ Une palette riche où luise plus d'un ton,
+ Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.
+
+
+
+
+COLÈRE
+
+ Amende-toi, vieille au regard hideux,
+ Ou pour ung mot villain en auras deux.
+ _Epistre à la première vieille._
+
+ A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,
+ Les yeux mangéz de corbeaux charongneux,
+ Les pieds tiréz de ces mastins hargneux
+ Qui vont grondant, hérissés de furie,
+ Quand on approche auprès de leur voirie.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde:
+ Belles maximes et grands airs
+ Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde
+ D'un cœur tout gangrené de vers.
+ Oui,--la religion dont le péché se couvre
+ Pour japper après la vertu;
+ Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre,
+ Aux pieds du méchant abattu;
+ La vierge pure en proie aux noires calomnies
+ De courtisanes de bas lieu
+ Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies,
+ Osent mentir si près de Dieu.
+ --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées,
+ Serpents armés d'un triple dard,
+ Ulcères ambulants, viles prostituées,
+ Tombeaux badigeonnés de fard,
+ Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,
+ Elles dont trente carrefours
+ Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,
+ Ont vu les publiques amours;
+ Elles dont la jeunesse en débauches passée
+ Couperose et jaspe le teint,
+ Et qui sous une peau détendue et plissée
+ Couvent un brasier mal éteint,
+ D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,
+ Leurs pouces sur un chapelet,
+ Et prenant pour voiler leurs antiques scandales
+ La soutane d'un prestolet,
+ De venir sans pudeur noircir une que j'aime
+ Comme l'on n'a jamais aimé,
+ D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même
+ Certes ne peut être blâmé.
+
+
+
+
+SONNET V
+
+ C'est mon plaisir; chacun querre le sien.
+ P. L. JACOB, _bibliophile_.
+
+ Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste
+ l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por
+ cigaritos.
+ PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.
+
+ Où trouver le bonheur?
+ MÉRY ET BARTHÉLEMY.
+
+
+ Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare
+ Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,
+ Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas
+ Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.
+
+ Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare,
+ Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas
+ Que d'un coin retiré du monde et du fracas,
+ Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.
+
+ L'ambitieux le met dans un titre à la cour,
+ Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,
+ --Les uns à pérorer, les autres à se taire.
+
+ Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal;
+ Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
+ Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!
+
+1831.
+
+
+
+
+JUSTIFICATION
+
+ Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose.
+ _Marion Delorme._
+
+
+ Celui que chaque soir votre parole élève,
+ Qui pense avec vous de moitié;
+ Celui dont vous savez le plus intime rêve
+ Et qui vit de votre amitié;
+ Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,
+ Et s'approcher de votre cœur,
+ Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme
+ A mis d'amour et de bonheur,
+ Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,
+ Las de traîner depuis vingt ans
+ Son boulet de forçat au bagne de la vie,
+ Que de n'y pas finir son temps;
+ --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure
+ Sur ce cœur que vous avez fait,
+ Un de ces hommes vils, dont la pensée impure
+ Aux choses basses se complaît.--
+ L'âme que vous avez mariée à la vôtre
+ Pourrait jusque-là s'oublier!...
+ --Dans le cloaque infect où le canard se vautre
+ Voit-on s'abattre l'aigle altier?
+ Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,
+ --Le tonnerre rugit en bas,
+ L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme;
+ Le torrent hurle:--il n'entend pas;
+ Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,
+ Quelque bras de pin foudroyé,
+ Il attache au soleil son grand œil sans paupière,
+ D'ineffables lueurs noyé.
+
+
+
+
+FRISSON
+
+ Chauffons-nous, chauffons-nous bien.
+ BÉRANGER.
+
+ Je déteste le monde et je vis dans mon cœur.
+ ULRIC GUTTINGUER.
+
+
+ Un brouillard épais noie
+ L'horizon où tournoie
+ Un nuage blafard,
+ Et le soleil s'efface,
+ Pâle comme la face
+ D'une vieille sans fard.
+
+ La haute cheminée,
+ Sombre et chaperonnée
+ D'un tourbillon fumeux,
+ Comme un mât de navire,
+ De sa pointe déchire
+ Le bord du ciel brumeux.
+
+ Sur un ton monotone
+ La bise hurle et tonne
+ Dans le corridor noir:
+ C'est l'hiver, c'est décembre,
+ Il faut garder la chambre
+ Du matin jusqu'au soir.
+
+ Les fleurs de la gelée
+ Sur la vitre étoilée
+ Courent en rameaux blancs,
+ Et mon chat qui grelotte
+ Se ramasse en pelote
+ Près des tisons croulants.
+
+ Moi, tout transi, je souffle,
+ A griller ma pantoufle,
+ A rougir mes chenets,
+ Mon feu qui se déploie
+ Et sur la plaque ondoie
+ En bleuâtres filets.
+
+ Adieu les promenades
+ Sous les fraîches arcades
+ Des verdoyants tilleuls,
+ A travers les prairies,
+ Les bruyères fleuries
+ Et les pâles glaïeuls;
+
+ Parmi les plaines blondes
+ Où le vent roule en ondes
+ Le seigle déjà mûr,
+ Par les hautes futaies
+ Au long des jeunes haies
+ Et des ruisseaux d'azur;
+
+ Adieu les églantines
+ Et, moissons enfantines,
+ Les bleuets dans les blés,
+ Les vertes sauterelles
+ Et les pissenlits frêles
+ Sans cesse échevelés;
+
+ Adieu dans l'herbe haute
+ La grenouille qui saute,
+ Et sous le frais buisson
+ Le lézard qui regarde
+ La cigale criarde
+ Qui sonne sa chanson;
+
+ Adieu les demoiselles
+ Aux diaphanes ailes,
+ Aux minces corsets d'or,
+ Le papillon qui brille
+ Et que la jeune fille
+ Poursuit comme un trésor;
+
+ Le soir dans la nacelle
+ Qui penche et qui chancelle
+ Au moindre souffle d'air,
+ Les courses d'une lieue
+ Sur l'immensité bleue
+ Du lac profond et clair;
+
+ Et puis les danses molles
+ Et les caresses folles
+ Sur les prés de velours.
+ Lorsque la blanche lune
+ Au sein de la nuit brune
+ Jette ses demi-jours.
+
+ De longtemps l'hirondelle
+ Ne viendra, de son aile
+ Effleurant mes carreaux,
+ Battre la capucine
+ Dont la pourpre dessine
+ Un cadre à mes barreaux.
+
+ --Pour horizon la rue
+ Où la foule se rue
+ Avec ses mille cris,
+ Pour soleil des lanternes,
+ Qui de leurs reflets ternes
+ Baignent les pavés gris;
+
+ Pour musique la bise
+ Qui se plaint et se brise
+ Dans les arbres mouillés,
+ Les rauques girouettes
+ Qui font des pirouettes
+ Sur leurs axes rouillés.
+
+ Comment sortir? les roues
+ S'enfoncent dans les boues
+ Presque jusqu'à l'essieu.
+ Du brouillard, de la pluie!
+ L'âme souffre et s'ennuie:
+ Quoi donc faire, mon Dieu?
+
+ Nous aimer, ma charmante!
+ Jette là cette mante
+ Qui me cache ton cou,
+ Ta belle épaule blanche,
+ Ton corsage, ta hanche,
+ Ton sein dont je suis fou.
+
+ Sur mes genoux prends place,
+ Livre tes mains de glace
+ A mes baisers de feu,
+ Et laisse voir ta jambe
+ A la braise qui flambe,
+ Qui flambe rouge et bleu.
+
+ Vois donc le gaz qui danse
+ Et s'agite en cadence,
+ Aux fantasques chansons
+ Que fredonne la séve
+ Dans la bûche qui crève
+ Et retombe en tisons.
+
+ Mon bijou, mon idole,
+ Comme le temps s'envole
+ Lorsque l'on est ainsi!
+ La voix haute et profonde
+ Qu'au loin jette le monde
+ Ne parvient pas ici.
+
+ Nos deux âmes jumelles,
+ Ensemble ouvrant les ailes,
+ Planent dans l'infini,
+ Comme deux alouettes
+ Ou comme deux fauvettes
+ Oublieuses du nid.
+
+
+
+
+SONNET VI
+
+ Merci à toi, à toi merci.
+ TÉRÉSA.
+
+
+ Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche,
+ --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,
+ Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux
+ Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
+
+ Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.
+ A cet âge candide où tout est pour le mieux,
+ Je méprisais le monde et reniais les cieux,
+ Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?
+
+ Et mon ange gardien à son front blanc et pur
+ Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
+ Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.
+
+ Aux saints épanchements mon cœur était fermé,
+ --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;
+ Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE IV
+
+ J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.
+ RONSARD.
+
+ Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur
+ Qu'un autre amour par cet amour pipeur
+ N'aille gravant pendant ta longue absence
+ Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!
+ PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.
+
+
+ Ma charmante, depuis ta visite imprévue
+ Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.
+ Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;
+ Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois:
+ Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme
+ Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme
+ Ma vie intérieure et mon contentement!
+ Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment,
+ Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle,
+ Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle
+ Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
+ Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain.
+ J'ai beau me répéter que c'est une chimère,
+ Cette pensée est là, sans cesse plus amère,
+ Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,
+ M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;
+ Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:
+ Il se fait en un jour bien des métamorphoses;
+ L'idole du matin n'est pas celle du soir,
+ Et toute jeune fille est comme son miroir,
+ Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.
+ --Puis un amour âgé de trois ans importune;
+ C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
+ Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui
+ Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,
+ Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,
+ N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir
+ Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;
+ Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille
+ Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille
+ Au fond de votre cœur, de sa faute confus,
+ Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;
+ Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place,
+ L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface
+ Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas
+ De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.
+ --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire!
+ On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,
+ Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point
+ De dire en le voyant: Je ne le connais point.
+ Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,
+ Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;
+ Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,
+ Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,
+ Incapable à jamais d'un élan grandiose,
+ De toute sa hauteur descendre dans la prose,
+ Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol
+ Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
+ Me défiant de moi, malade de l'absence,
+ Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense:
+ Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;
+ Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.
+ Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
+ Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
+ Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,
+ Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,
+ Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures;
+ Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures,
+ Tu relis tous ces vers où je me racontais
+ Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais,
+ Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,
+ Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître
+ De faire revenir les fraîches passions
+ De l'enfance du cœur, et ces illusions
+ Si pénibles à perdre, et si vite perdues.
+ --L'ange du souvenir, les ailes étendues,
+ Remontant le passé, voltige autour de toi;
+ Il te souffle à l'oreille une phrase de moi,
+ Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
+ Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose
+ Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
+ Pour te les redonner, gardés fidèlement.
+
+1831.
+
+
+
+
+SONNET VII
+
+
+ Liberté de juillet! femme au buste divin,
+ Et dont le corps finit en queue!
+ G. DE NERVAL.
+
+ E la lor cieca vita è tanto bassa
+ ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.
+ _Inferno, canto_ III.
+
+
+ Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe;
+ Car à son front damné le doigt fatal a mis
+ Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis,
+ Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.
+
+ Un budget éléphant boit notre or par sa trompe.
+ Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis,
+ De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis
+ La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.
+
+ Cependant en juillet, sous le ciel indigo,
+ Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses
+ Autant que Charles dix avait ouï de messes!
+
+ Seule, la poésie incarnée en Hugo
+ Ne nous a pas déçus, et de palmes divines
+ Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.
+
+
+
+
+PARIS
+
+ Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert
+ Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
+ Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!
+ GOETHE.. _Faust._
+
+ Dans la simplicité de mon cœur enfantin
+ L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin
+ De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
+ Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
+ Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
+ Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.
+ EUGÈNE DE ***.
+
+ Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!
+ ESTIENNE DE KNOBELSDORFF.
+ Salle de réception du diable.
+ _Don Juan_, ch. x, st. 81.
+
+
+ Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,
+ De splendides rayons illuminer sa cage,
+ Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu
+ Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,
+ L'aigle prisonnier bat avec son aile forte
+ Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.
+ --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,
+ Elle cherche à son vol un plus large horizon;
+ Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie
+ Abaisse son regard, de grands désirs saisie,
+ Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament
+ Afin d'y respirer largement, librement,
+ Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues
+ Et les plaines d'azur, régions inconnues,
+ L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain
+ Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;
+ Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde
+ Où la presse en tous sens de son étreinte immonde
+ Une société qui retombe au chaos,
+ Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!
+ Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,
+ De grands rochers à pic, trônes géants où siége,
+ Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,
+ La majesté muette et sombre du grand Roi.
+ Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule
+ Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;
+ Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,
+ Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,
+ Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,
+ Et, tout échevelé, semble la pâle queue
+ Du cheval de la mort au livre de saint Jean.
+ Il lui faudrait au soir la lune voyageant,
+ Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles
+ Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,
+ Les arêtes des pics et les tours du manoir
+ De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.
+ --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même
+ L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,
+ Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers
+ Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,
+ La chaumière des bois, poussant en bleus nuages
+ Son filet de fumée à travers les feuillages,
+ Et dont le toit moussu porte sur son velours
+ Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;
+ Le jardin et son puits que festonne une vigne,
+ Où, des choux à propos interrompant la ligne,
+ Se pavane un rosier que votre main sema;
+ Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,
+ Où les chuchotements dont est fait le silence
+ Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!
+ Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits
+ Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,
+ Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne
+ Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;
+ Des tuyaux hérissant le faîte des maisons
+ Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,
+ Une fumée ardente et de couleur de rouille
+ Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,
+ Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,
+ Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans
+ Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises
+ Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,
+ Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon
+ Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;
+ Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,
+ Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,
+ Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,
+ Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,
+ Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,
+ Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;
+ --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos,
+ Babel des nations, mer qui bout sans repos,
+ Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,
+ Vendange de la mort, une foule écumante,
+ Haillons troués à jour comme un crible, où le vent
+ Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;
+ Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,
+ Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,
+ Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,
+ Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;
+ Perpétuel contraste, éternelle antithèse,
+ Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,
+ Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!
+ --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.
+
+1831.
+
+
+
+
+UN VERS DE WORDSWORTH
+
+ Spires whose silent finger points to heaven.
+
+
+ Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte
+ Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,
+ Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:
+ --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--
+
+ Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,
+ Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,--
+ Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange
+ Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.
+
+ Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume
+ De lubriques amours, me fit du bien à voir:
+ C'était comme une fleur des champs, comme une plume
+ De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.
+
+ Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,
+ Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,
+ Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,
+ Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.
+
+
+
+
+DÉBAUCHE
+
+ Buvons du grog et cassons-nous les reins.
+ _Chanson des marins._
+
+ Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.
+ DUBARTAS.
+
+
+ Je hais plus que la mort cette débauche prude
+ Qui n'ose sortir que de nuit,
+ Et retourne la tête avec inquiétude
+ Tout empourprée au moindre bruit,
+ Et joue à la vertu comme une honnête femme,
+ N'ayant pas la force qu'il faut
+ Pour être hardiment et largement infâme,
+ Pour porter sa honte front haut.
+ Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies
+ Faites dans un salon étroit,
+ Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies
+ Et dont chacun retourne droit;
+ A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,
+ Comme le font les boutiquiers.
+ Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;
+ Les dandys, avec les banquiers;
+ Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,
+ Qui sort calme d'un mauvais lieu,
+ Comme l'on sortirait des plus chastes demeures
+ Ou de quelque église de Dieu,
+ La cravate nouée et les cheveux en ordre,
+ Le frac boutonné jusqu'au cou,
+ Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,
+ Rien de débraillé, rien de fou,
+ Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse
+ Au reproche mollir la voix
+ Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,
+ Comme l'on disait autrefois.
+ J'aime trente fois mieux une débauche franche,
+ Jetant son masque de satin,
+ Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,
+ Criant, buvant jusqu'au matin,
+ Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,
+ Rose encor des baisers du soir,
+ Qui tord lascivement sa taille souple et molle,
+ Sur tous les genoux va s'asseoir,
+ Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe
+ Au fond du cratère vermeil,
+ Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,
+ Et ne veut pas qu'on ait sommeil:
+ --C'est une poésie au moins, une palette
+ Où brillent mille tons divers,
+ Un type net et franc, une chose complète,
+ De la couleur! des chants! des vers!
+
+
+
+
+LE BENGALI
+
+A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE
+
+
+ Les bengalis dont le ramage est si doux.
+ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
+
+ La France et ses printemps, ses hivers inconnus
+ Où la bise gémit, où les arbres sont nus,
+ Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
+ Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je?
+ Mlle L. A.
+
+
+ Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?
+ Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:
+ Nos bois sont chauves; à nos haies,
+ A nos buissons armés de dards aigus, au lieu
+ Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,
+ Pendent à peine quelques baies.
+
+ Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,
+ Bengali du désert, sauras-tu voltiger
+ Dans nos forêts de cheminées?
+ Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu
+ Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,
+ Entre deux pierres ruinées?
+
+ Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement
+ De la bise du nord qui râle incessamment
+ Et fait chanter la girouette,
+ Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson
+ De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son
+ Des tuiles que la grêle fouette?
+
+ Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas
+ Au bois des goyaviers reprendre tes ébats
+ Dans la savane aux grandes herbes;
+ Avec les colibris va becqueter les fleurs,
+ Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,
+ Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!
+
+
+
+
+LE CAVALIER POURSUIVI
+
+ Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.
+ JULES DE SAINT-FÉLIX.
+
+ Und hurré! hurré! hop hop hop!
+ BURGER.
+
+
+ C'est un fort beau cheval; une large poitrine,
+ Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
+ Une fauve lueur,
+ La queue échevelée, une crinière folle
+ Qui se déroule au vent comme une banderole
+ Sur le col en sueur;
+
+ Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,
+ Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise
+ Ou pour deux diamants,
+ Des yeux illuminés d'une lumière rouge
+ Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge
+ A tous les mouvements;
+
+ Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,
+ Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
+ Comme des arcs d'acier;
+ Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille
+ Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
+ O mon noble coursier!
+
+ Tu danses sur les blés comme une sauterelle,
+ A chacun de tes pieds est attachée une aile,
+ Ton galop c'est un vol,
+ Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,
+ L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine
+ Te suivre sur le sol.
+
+ La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!
+ Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
+ Comme avec un rival;
+ Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large,
+ Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,
+ Hurrah! mon bon cheval!
+
+ Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,
+ Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
+ Avec ton dur sabot;
+ Brise cet horizon qui n'a pas une lieue
+ Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue
+ Comme on fait d'un pied-bot.
+
+ Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,
+ Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
+ Grands fossés à franchir;
+ Ravins marécageux, où le feu follet flambe,
+ Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe
+ Qui ne sait pas fléchir.
+
+ Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!
+ Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent
+ Leur contour incertain!
+ Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
+ Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,
+ Et tout se fait lointain.
+
+ --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,
+ Qui pour te regarder lève sa tête grise
+ Par-dessus l'horizon,
+ Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,
+ A ton oreille fait tinter ses quatre cloches
+ Et galoper le son.
+
+ Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore!
+ Une course pareille à celle de Lénore!
+ Je suis content, c'est bien.
+ Le clocher tout confus derrière un mont se cache,
+ L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,
+ Et je n'entends plus rien.
+
+ Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne
+ Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?
+ Allons, courage, allons!
+ Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,
+ Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,
+ Il est sur nos talons.
+
+ Que derrière tes pas cette porte se ferme,
+ Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme;
+ Saute, vole, bondis!
+ --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
+ D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,
+ Comme d'un paradis!
+
+ N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie?
+ Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,
+ Mes souvenirs, ma foi,
+ Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,
+ Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole,
+ Ma Béatrix à moi.
+
+ C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;
+ Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines
+ De ses ongles de fer,
+ Courbe mon dos et met sur ma tête pendante
+ Une chape de plomb comme aux damnés du Dante
+ Dans le neuvième enfer.
+
+ Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,
+ Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;
+ Mais il court bien mieux, lui,
+ Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,
+ Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe
+ Aux pieds boiteux,--l'ennui.
+
+1826-1832.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+ou
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+OU
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+POËME
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+I
+
+ Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
+ Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes,
+ Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
+ Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,
+ Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
+ Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
+ --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule,
+ De ses cheveux blafards inondant son épaule
+ Comme une fille au bain; l'église et son clocher,
+ L'étang où des canards se pavane l'escadre;
+ Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
+ Avec le clou pour l'accrocher.
+
+
+II
+
+ Confort et far-niente!--toute une poésie
+ De calme et de bien-être, à donner fantaisie
+ De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir
+ La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,
+ Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
+ Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir
+ Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre
+ D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
+ Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
+ Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
+ Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade
+ D'un jour si doux sait éclairer!
+
+
+III
+
+ A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte,
+ Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe,
+ Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;
+ Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,
+ Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent:
+ Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
+ A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
+ Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,
+ Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
+ Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
+ Les femmes au teint brun, les molles sérénades,
+ Et tout l'azur vénitien!
+
+
+IV
+
+ Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
+ Une méchante femme ayant nom Véronique;
+ Chacun la redoutait, et répétait tout bas
+ Qu'on avait entendu des murmures étranges
+ Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
+ Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.
+ --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,
+ Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille
+ Une évocation; de sourds vagissements
+ Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
+ Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés,
+ D'épouvantables hurlements.
+
+
+V
+
+ Même dame Gertrude avait un jour d'orage
+ Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
+ A cheval sur la foudre un démon noir sortir,
+ Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,
+ De bleuâtres vapeurs soudain environnée,
+ La tête la première en hurlant s'engloutir.
+ La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
+ Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,
+ Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
+ Des gens dignes de foi jurent que Véronique
+ Se trouvait là, riant d'un rire sardonique,
+ Et grommelant des mots railleurs!
+
+
+VI
+
+ La femme du brasseur Cornelis met au monde,
+ Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
+ Et si laid que son père eût voulu le voir mort.
+ --On dit que Véronique avait sur l'accouchée
+ Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,
+ Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.
+ Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
+ Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche,
+ Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,
+ Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,
+ Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,
+ Le diable n'est pas plus hideux.
+
+
+VII
+
+ Cette vieille sorcière habitait une hutte,
+ Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte
+ L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;
+ Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
+ S'étendent à l'entour en nappe irrégulière;
+ L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,
+ Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes
+ Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes
+ Inonde les planchers moisis et vermoulus.
+ A peine si l'on voit dans toute la croisée
+ Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,
+ Et la porte ne ferme plus.
+
+
+VIII
+
+ La limace baveuse argente la muraille
+ Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille;
+ Les lézards verts et gris se logent dans les trous,
+ Et l'on entend le soir sur une note haute
+ Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
+ Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux.
+ --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
+ Surtout quand du croissant une ouateuse nue
+ Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
+ Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,--
+ N'ose passer devant ce repaire sinistre
+ Sans trembler et blêmir de peur.
+
+
+IX
+
+ De ces dehors riants l'intérieur est digne:
+ Un pandémonium! où sur la même ligne,
+ Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.
+ --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
+ Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,
+ Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,
+ Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,
+ Alambics contournés en spirales bizarres,
+ Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
+ Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue
+ L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
+ Contre le verre du bocal!
+
+
+X
+
+ Véritable sabbat de couleurs et de formes,
+ Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,
+ Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
+ L'ibis égyptien au bord du sarcophage
+ De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;
+ Ivresse d'opium et vision de fou,
+ Où les récipients, matras, siphons et pompes,
+ Allongés en phallus ou tortillés en trompes,
+ Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros,
+ Où les monstres tracés autour du zodiaque,
+ Portant écrit au front leur nom en syriaque,
+ Dansent entre eux des boléros!
+
+
+XI
+
+ Poudreux entassement de machines baroques
+ Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques,
+ Et de bouquins, sans titre en langage chrétien!
+ Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace,
+ Se déforme, se tord, et prend une autre face;
+ Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,
+ Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,
+ Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve
+ Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.
+ C'est la réalité des contes fantastiques,
+ C'est le type vivant des songes drôlatiques;
+ C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!
+
+
+XII
+
+ Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
+ Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,
+ Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,
+ Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides
+ Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
+ Un squelette debout et les deux bras pendants,
+ Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,
+ Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,
+ Jette son ombre au mur en linéaments droits.
+ En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,
+ D'épouvante glacé, comme un bon catholique
+ Ferait le signe de la croix.
+
+
+XIII
+
+ Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
+ Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_,
+ Callot bien des motifs de sa _Tentation_;
+ Gœthe a tiré de là la scène tout entière
+ Où Méphistophélès mène chez la sorcière
+ Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
+ --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même
+ (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.
+ --Ce type qu'il répète infatigablement,
+ Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre
+ A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre
+ Et déguiser le vêtement.
+
+
+XIV
+
+ Le plaid bariolé de tartan et la toque
+ Dissimulent la jupe et le béguin à coque.
+ L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout.
+ Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire,
+ Cette description (voyez son _Antiquaire_),
+ Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!--
+ Et mille autres détails. Je le jurerais presque,
+ Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,
+ Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,
+ Dans cette hutte même a ciselé ces masques
+ Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,
+ De Benvenuto Cellini.
+
+
+XV
+
+ Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe
+ Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe,
+ Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler
+ M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche
+ Prenait en s'éteignant sa robe de peluche,
+ Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.
+ Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,
+ Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche
+ Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
+ Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,
+ Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,
+ Était aussi l'un de ses hoirs.
+
+
+XVI
+
+ Ce digne chat était du reste l'être unique
+ Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique
+ Eût de l'affection;--peut-être bien aussi
+ Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide
+ Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède;
+ Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.
+ --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge,
+ Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;
+ --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux,
+ Regarde d'un air grave et plein d'intelligence
+ La vieille qui s'agite et qui fait diligence
+ Pour quelque mystère honteux;
+
+
+XVII
+
+ Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide,
+ Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide
+ De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir
+ Entre les deux chenets, près des tisons, en boule,
+ La tête sous la queue artistement se roule.
+ --La bise cependant continue à gémir,
+ L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête
+ Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète,
+ La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,
+ Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire
+ Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire
+ Et le matou qui fait ron ron.
+
+
+XVIII
+
+ Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique;
+ Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique
+ Trace de sa baguette un rond sur le plancher,
+ Et se place au milieu;--des milliers de fantômes
+ Hors du cercle magique, ainsi que des atomes
+ Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,
+ Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.
+ --La vieille cependant murmure son grimoire,
+ Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,
+ Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,
+ Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge
+ Comme une mauvaise boisson.
+
+
+XIX
+
+ Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère,
+ Elle jette un par un ses vêtements à terre
+ Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!--
+ Le squelette blanchi dont la bise se joue,
+ Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue
+ Du haut d'une potence, est un objet riant,
+ Près de cette carcasse aux mamelles arides,
+ Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides,
+ Aux bras rouges pareils à des bras de homard.
+ _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare,
+ --Une chose sans nom,--impossible à décrire,
+ Un idéal de cauchemar!
+
+
+XX
+
+ Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune
+ Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune
+ Langue humaine ne peut conter exactement
+ Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque,
+ Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
+ D'un vieil habit râpé, miraculeusement
+ Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle
+ Se dissipe: on dirait une boule d'opale
+ Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur.
+ Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille
+ De manière à pouvoir, même avec une fille
+ De quinze ans, lutter de fraîcheur.
+
+
+XXI
+
+ Elle se frotte l'œil et puis toute la face;
+ --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface,
+ Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé;
+ L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle,
+ Un diamant de feu nage dans sa prunelle;
+ Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé.
+ --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie.
+ Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie
+ Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,
+ Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête
+ Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,
+ A quels moyens elle les doit.
+
+
+XXII
+
+ Une perle d'amour!--De longs yeux en amande
+ Parfois d'une douceur tout à fait allemande,
+ Parfois illuminés d'un éclair espagnol;
+ Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie
+ De vous y regarder pendant toute la vie,
+ --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;
+ Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,
+ Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre;
+ La malice de Puck, la grâce d'Ariel,
+ Une bouche mutine où la petite moue
+ D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue;
+ --Un miracle, un rêve du ciel!--
+
+
+XXIII
+
+ Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,
+ --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle,
+ Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux
+ Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.
+ --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même
+ Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux,
+ Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve,
+ Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève;
+ Car la foi seule peut nous faire voir le ciel
+ Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde
+ Où la félicité sur le néant se fonde,
+ Et le malheur sur le réel.
+
+
+XXIV
+
+ La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique
+ Sort du cercle, revêt une blanche tunique,
+ Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir
+ Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place
+ Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,
+ S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.
+ La lune en ce moment, par une déchirure
+ De nuage, dardait sa clarté faible et pure;
+ --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait
+ Du dehors distinguer le dedans, et sans doute
+ Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route,
+ Il aurait pensé qu'il rêvait.
+
+
+XXV
+
+ Véronique, du bout de sa baguette touche
+ Le matou qui lui lance un regard faux et louche,
+ Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos;
+ Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,
+ Et prononce tout bas des mots cabalistiques:
+ --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!--
+ A la place du chat paraît un beau jeune homme,
+ Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme
+ La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.
+ --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,
+ Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie,
+ Vraiment il était fait au tour!
+
+
+XXVI
+
+ --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche
+ Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,
+ En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi.
+ --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène?
+ La dame se pencha sur son oreille; à peine
+ Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi,
+ Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,
+ Madame veut sortir, prends une torche, éclaire
+ Madame.--A l'instant même une cire à la main
+ Leporello paraît amenant la voiture;
+ Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure,
+ Et les voilà sur le chemin.
+
+
+XXVII
+
+ Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère.
+ --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire
+ Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait;
+ La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage
+ De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage,
+ Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait,
+ La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue
+ A ses larges panneaux armoriés;--la roue,
+ Comme si les cailloux eussent été doublés
+ De soie et de velours, roulait muette et sourde
+ A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde
+ Qu'elle ne couchait pas les blés!
+
+
+XXVIII
+
+ Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.
+ --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide
+ A faire à Belzébuth tourner les deux talons;
+ --Jeune et belle à présent, vivante poésie,
+ Trésor de grâces, fait sécher de jalousie
+ Sous leurs vertugadins chamarrés de galons,
+ Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises,
+ Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises
+ De l'endroit;--le salon de dame Barbara
+ Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise
+ Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise
+ Chez la landgrave de Gotha!
+
+
+XXIX
+
+ Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée,
+ Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée;
+ Militaires en beaux uniformes, traînant
+ Sur le parquet sonore une épée incongrue;
+ Peintres, musiciens,--tout le monde se rue
+ Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant,
+ Au dire d'une vieille et méchante bégueule,
+ D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,
+ Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné
+ Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique
+ Entretien de la ville était sur Véronique:
+ Jamais nom ne fut plus prôné!
+
+
+XXX
+
+ C'était un engouement, un délire, une rage,
+ Des battements de mains, des bravos, un tapage,
+ Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.
+ --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges
+ Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges,
+ De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas
+ La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres,
+ Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres.
+ --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux
+ Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches;
+ Les peintres barbouillaient son image,--et les riches
+ Se ruinaient à qui mieux mieux.
+
+
+XXXI
+
+ Elle donnait le ton, et, reine de la mode,
+ Elle était adorée ainsi qu'une pagode;
+ --Personne n'eût osé la contredire en rien:--
+ La forme des chapeaux, et la coupe des manches,
+ Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?
+ Quelle parure sied?--quelle couleur va bien?
+ S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)
+ Elle décidait tout.--La femme du margrave
+ Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,
+ Avaient beau protester par leur mise hérétique,
+ --A peine voyait-on dans leur salon gothique
+ Un laid _Sigisbeo_ caduc.
+
+
+XXXII
+
+ Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite,
+ S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite
+ Au spectacle plaisant des efforts que faisaient
+ Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,
+ Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces;
+ --Des ingénuités dont les moindres pesaient
+ Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes
+ Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes,
+ --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu
+ De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages,
+ Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!
+ Quel travestissement, bon Dieu!
+
+
+XXXIII
+
+ Notre héroïne au reste était toujours charmante,
+ Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante,
+ En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons!
+ --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre
+ Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;
+ La soie intelligente arrêtait ses frissons,
+ Ou les continuait gazouillant ses louanges;
+ --Une brise à propos faisait onder ses franges,
+ Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux
+ Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;
+ --Une invisible main soutenait ses dentelles
+ Et se jouait dans leurs réseaux.
+
+
+XXXIV
+
+ La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;--
+ Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée;
+ Tout ce qui la touchait devenait précieux;
+ Tout était de bon goût, et (qualité bien rare)
+ Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre,
+ On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux
+ Faisaient des diamants pâlir les étincelles.
+ Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,
+ La blancheur de sa peau ternissait le satin.
+ --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,--
+ Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,
+ Une ravissante catin!
+
+
+XXXV
+
+ --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe
+ Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;
+ --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,
+ Types complets,--gros, courts, la face réjouie,
+ Négligeant leur tulipe enfin épanouie,
+ Transformés en dandys, et faire les charmants
+ Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères
+ Ne lui ménageaient pas les critiques amères,
+ Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un,
+ Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage,
+ Accueillait tout le monde et recevait l'hommage
+ Et les rixdales de chacun.
+
+
+XXXVI
+
+ Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine,
+ Ce jour-là Véronique avait une migraine,
+ Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas.
+ Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.
+ --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre
+ Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas
+ Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,
+ Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent
+ Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix.
+ Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche
+ Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche
+ Froissant un papier sous ses doigts.
+
+
+XXXVII
+
+ Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude
+ A de grâces! La main sous le menton, le coude,
+ Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement
+ Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie,
+ Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;
+ --Les cheveux débouclés qui cachent par moment
+ Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue,
+ Ou que les doigts mutins les peignent, une joue
+ Transparente et nacrée, un front veiné d'azur,
+ Comme dans les jardins font les branches des arbres,
+ De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres
+ Debout sous leur ombrage obscur.
+
+
+XXXVIII
+
+ Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle
+ Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?
+ --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais
+ Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache?
+ Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache
+ Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?
+ --Cette robe attendue et sur laquelle on compte
+ Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte,
+ S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?
+ Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre,
+ Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre
+ Décoloré le pur carmin?
+
+
+XXXIX
+
+ Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale
+ De son visage grec moins pur?--Quelque rivale,
+ Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,
+ A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes?
+ Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;--
+ Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants
+ Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle,
+ S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle,
+ Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;
+ Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe
+ Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte.
+ Pourquoi donc ce front abattu?
+
+
+XL
+
+ Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?
+ Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent,
+ Qui palpitent jetant sur le satin des chairs
+ Une auréole brune, une ombre veloutée,
+ Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée
+ Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs
+ Ondant comme la neige au vent d'une tempête?
+ Quelle pensée étrange à cette folle tête
+ Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir
+ De son premier amour et de ses jours d'enfance?
+ --Regret d'avoir perdu cette belle innocence?
+ --Est-ce la peur de l'avenir?
+
+
+XLI
+
+ Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue
+ Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue
+ Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs,
+ Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme
+ Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme,
+ Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs,
+ Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire,
+ Comme fait une perle au creux d'une onde noire.
+ --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé:
+ Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre,
+ Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre
+ La voix de son cœur comprimé.
+
+
+XLII
+
+ Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre
+ Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre
+ De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,
+ Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes,
+ Véronique était là, le pôle des prunelles,
+ Coquetant dans sa loge et radieuse à voir.
+ --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère
+ Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire,
+ Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail,
+ Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,
+ Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,
+ Ou chatoyer son riche émail.
+
+
+XLIII
+
+ Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène,
+ Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.
+ --En vain Leporello pas à pas suivait Juan;
+ En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,
+ Zerline gazouillait jouant avec les notes,
+ Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an
+ Continué ce jeu sans que l'on y prit garde:
+ --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde,
+ Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or
+ Braqués au même point le désir étincelle;
+ Véronique sourit;--le bonheur d'être belle
+ La fait dix fois plus belle encor.
+
+
+XLIV
+
+ Seul un homme debout auprès d'une colonne,
+ Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne,
+ A la scène oubliée attachant son regard,
+ Dans une extase sainte enivre ses oreilles.
+ De ces accords profonds, de ces hautes merveilles
+ Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!--
+ Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes
+ Le poussait par delà les sphères éternelles.
+ L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,
+ Il s'était fait musique, et son cœur en mesure
+ Palpitait et chantait avec une voix pure,
+ Et lui seul te comprenait bien.
+
+
+XLV
+
+ Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle
+ Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle
+ S'allumât, comme si le regard contre un mur
+ Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle,
+ Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle,
+ Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr,
+ Y fit sans le vouloir une blessure grave,
+ --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave
+ Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson
+ Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre,
+ Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre
+ En revenant dans sa maison.
+
+
+XLVI
+
+ Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,
+ Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre
+ Pour une passion un caprice en retour,
+ Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)
+ De torturer les cœurs et de damner les âmes,
+ Celle qui sans pitié se jouait d'un amour,
+ Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse
+ Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse,
+ Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:
+ Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!
+ L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même;
+ Il est vaincu ce cœur si fier!
+
+
+XLVII
+
+ C'est le train de la vie et de la destinée;
+ Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée,
+ Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.
+ --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,
+ Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste:
+ On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.
+ --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine,
+ Misère qu'on regrette et de charmes si pleine;
+ --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant,
+ Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe
+ Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge,
+ Mystérieux enchantement!
+
+
+XLVIII
+
+ Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être
+ L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître
+ S'il ne vous a connu, moments délicieux,
+ Et si longs et si courts qui valent une vie,
+ Et que voudrait payer l'Ange qui les envie
+ De son éternité de bonheur dans les cieux!--
+ Mer de félicité,--ravissement,--extase,
+ Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase
+ Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous,
+ Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse,
+ Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse,
+ Baisers enragés, désirs fous!
+
+
+XLIX
+
+ Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne,
+ --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne;
+ En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,
+ La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,
+ --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille
+ Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés,
+ Contre toi longuement les moralistes crient,
+ En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;--
+ La novice à ton nom fait un signe de croix;
+ Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême,
+ Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime
+ Au moins dans sa vie une fois.
+
+
+L
+
+ Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie
+ Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie!
+ Je n'avais pas assez de temps pour l'employer
+ A compasser des mots:--adorer mon idole,
+ La parer, admirer sa chevelure folle,
+ Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer;
+ L'entendre respirer, la voir vivre, sourire
+ Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire
+ Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi
+ Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose
+ Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose
+ Pendant quatre mois et demi.
+
+
+LI
+
+ Sans cela l'univers aurait eu mon poëme
+ En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même;
+ Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps
+ D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles
+ Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles
+ Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps.
+ Elle, comme un enfant, courait dans la rosée
+ Après les papillons, et la jambe arrosée
+ D'une pluie argentée, allait chantant toujours;
+ Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.
+ --Moi, je la regardais;--la nature était belle,
+ Et riait comme nos amours.
+
+
+LII
+
+ Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:
+ --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,
+ Elle accourait bien vite et voulait partager;
+ Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille!
+ D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,
+ Et de mon autre main je la faisais manger.
+ Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse
+ D'une lutte inégale, elle demandait grâce,
+ Promettant de payer en baisers sa rançon.
+ --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,
+ Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,
+ Se cacher derrière un buisson.
+
+
+LIII
+
+ Et puis je l'entendais rire sous la feuillée
+ De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée
+ Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux,
+ Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles,
+ Une chenille prise aux plis de ses dentelles,
+ La ramenait bientôt poussant des cris affreux.
+ --Elle cachait son front contre moi, toute blanche;
+ Tressaillant quand le vent remuait une branche,
+ Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur
+ Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles
+ Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes
+ Entre les doigts de l'oiseleur.
+
+
+LIV
+
+ Tout en la rassurant, d'une main aguerrie
+ Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie
+ Elle recommençait à rire, et s'asseyait
+ Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même,
+ Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime!
+ Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait
+ Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière
+ Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière,
+ Traversant les rameaux, dorait son front charmant;
+ --Le rossignol chantait et perlait ses roulades,
+ Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades
+ Soupirait langoureusement.
+
+
+LV
+
+ Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,
+ Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe
+ Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux.
+ --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées
+ Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées;
+ Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.
+ --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre,
+ Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre.
+ Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson;
+ Dans les ravissements d'une extase profonde,
+ Nous avions oublié l'existence du monde,
+ Nos yeux étaient notre horizon.
+
+
+LVI
+
+ Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes
+ Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes
+ Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
+ L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse,
+ Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse
+ Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts.
+ Pour ne plus revenir a déployé son aile,
+ Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle,
+ Que doutes du présent et souvenirs amers.
+ Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange;
+ En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange
+ Mes beaux amours en méchants vers.
+
+
+LVII
+
+ Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire
+ Fidèlement contée, autant que ma mémoire,
+ Registre mal en ordre, a pu me rappeler
+ Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose
+ Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause:
+ La bulle que j'avais pris plaisir à souffler,
+ Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,
+ En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte;
+ Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu.
+ --En heurtant le réel, ma riante chimère
+ S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère;
+ Tout autre amour en moi s'est tu.
+
+
+LVIII
+
+ Excepté cependant le tien, ô Poésie,
+ Qui parles toujours haut dans une âme choisie!
+ --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or,
+ Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre
+ Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre,
+ Dans notre nuit suspends un moment ton essor,
+ Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile
+ Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle,
+ Peinture, la rivale et l'égale de Dieu,
+ Déception sublime, admirable imposture,
+ Qui redonnes la vie et doubles la nature,
+ Je ne vous ai pas dit adieu!
+
+
+LIX
+
+ --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste
+ Était beau cavalier, et certe une plus chaste
+ Que Véronique eût pu s'enamourer de lui.
+ Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être
+ D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître
+ Le dedans.--Un soleil étranger avait lui
+ Sur sa tête et doré d'une couche de hâle
+ Sa peau d'Italien naturellement pâle.
+ Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés,
+ Tombaient autour d'un front que Gall avec extase
+ Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base
+ D'une douzaine de traités.
+
+
+LX
+
+ Un front impérial d'artiste et de poëte,
+ Occupant à lui seul la moitié de la tête,
+ Large et plein, se courbant sous l'inspiration,
+ Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée
+ Un espoir surhumain, une grande pensée,
+ Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.--
+ Le reste du visage à ce front grandiose
+ Répondait.--Cependant il avait quelque chose
+ Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut,
+ On l'aurait souhaité différent.--L'ironie,
+ Le sarcasme y brillait plutôt que le génie;
+ Le bas semblait railler le haut.
+
+
+LXI
+
+ Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange;
+ C'était comme un démon se tordant sous un ange,
+ Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux,
+ De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe,
+ Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,
+ Une frange de cils palpitants et soyeux,
+ Son regard de lion et la fauve étincelle
+ Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle
+ Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous.
+ --Les plus hardis auraient abaissé la paupière
+ Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre,
+ Qu'il s'efforçait de rendre doux.
+
+
+LXII
+
+ Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée
+ D'une fine moustache élégamment cirée
+ Un sourire moqueur quelquefois se posait;
+ Mais son expression la plus habituelle
+ Était un grand dédain.--Vainement notre belle,
+ L'ayant revu depuis dans le monde, faisait
+ Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire
+ Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire!
+ Rien ne put entamer ce cœur de diamant.
+ Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies,
+ Aveux à mots couverts, vives agaceries,
+ --Elle échoua totalement!
+
+
+LXIII
+
+ Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre
+ Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre.
+ --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau,
+ Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie
+ A la toile en un coin par l'araignée ourdie
+ Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau;
+ Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie
+ Des Lilliputiens. Une si belle proie
+ Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi,
+ Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime,
+ Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même,
+ N'en prit aucunement souci.
+
+
+LXIV
+
+ C'était là le motif qui faisait que sa porte
+ Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe
+ A son cœur occupé cette cour qui la suit?
+ Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères
+ Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires;
+ Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit
+ Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie.
+ Sur sa petite main son front penche et s'appuie,
+ Son bras potelé pend au bord de son fauteuil,
+ La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle.
+ Le dépit a changé ses roses en opale,
+ Une larme luit à son œil.
+
+
+LXV
+
+ Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,
+ Dans sa petite main aux ongles roses froisse,
+ Indubitablement est un billet d'amour,
+ --Un vélin azuré qui par toute la chambre
+ Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.
+ --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour
+ Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
+ --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame
+ Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau?
+ Le fait paraît prouvé par cette tache noire
+ Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire
+ Et cette plume de corbeau.
+
+
+LXVI
+
+ Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête
+ Et poussant en arrière une boucle défaite,
+ Elle quitta sa pose indolente, et se prit,
+ Avant de demander la bougie et d'y mettre
+ La cire et le cachet, à relire sa lettre
+ Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit.
+ --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite,
+ Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite,
+ Comme celle d'hier, d'être jetée au feu.
+ --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente;
+ Le papier se tordit comme un damné du Dante
+ En dardant un jet de gaz bleu,
+
+
+LXVII
+
+ Et disparut--pendant que brûle cette feuille,
+ L'enfant en prend une autre, un instant se recueille
+ Et commence.--Sa main rapide en son essor,
+ Comme un cheval de course à New-Market, à peine
+ Effleure le papier,--la page est toute pleine
+ Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor:
+ --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame
+ Est debout.--Véronique agitée, une flamme
+ Aux prunelles:--Portez le billet que voici
+ Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure
+ Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure
+ Au plus tard, Juan, soyez ici.
+
+
+LXVIII
+
+ Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,
+ Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire
+ Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art,
+ Aimant tout à la fois d'un amour fanatique
+ La peinture et les vers autant que la musique.
+ Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart,
+ Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être.
+ Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être,
+ Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël!
+ Car entre ces trois sœurs égales en mérite
+ Dans le fond la peinture était sa favorite
+ Et son talent le plus réel.
+
+
+LXIX
+
+ Il voyait l'univers comme un tripot infâme;
+ --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,
+ C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné
+ Quatre maravédis des deux.--La créature
+ Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture.
+ --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né,
+ Du pourquoi, du comment, il était pessimiste
+ Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste
+ Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui.
+ Quoique bien jeune encor, depuis longues années
+ Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées,
+ Sonnaient bien des heures d'ennui.
+
+
+LXX
+
+ Il prenait cependant son mal en patience.
+ --C'est un très-grand fléau qu'une grande science;
+ Elle change un bambin en Géronte; elle fait
+ Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve,
+ Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve.
+ Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;
+ L'existence vous pèse et tout vous paraît fade.
+ --Le piment est sans goût pour un palais malade,
+ Un odorat blasé sent à peine l'éther:
+ L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,
+ Comme un citron pressé le cœur devient aride.
+ Don Juan arrive après Werther.
+
+
+LXXI
+
+ Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère,
+ Poussé par le serpent, mordu la pomme amère;
+ Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu,
+ Et possédant à fond la science de l'homme,
+ Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme
+ On s'ennuie à marcher dans un sentier connu,
+ Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.
+ Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute.
+ En cherchant il avait usé les passions,
+ Levé le coin du voile et regardé derrière.
+ --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière,
+ Cadavre sans illusions.
+
+
+LXXII
+
+ Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde
+ Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde!
+ Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,
+ De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,
+ N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.
+ --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!
+ Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose
+ Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause
+ Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?
+ --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;
+ Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.
+ --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?
+
+
+LXXIII
+
+ Si de sa destinée il eût été l'arbitre,
+ Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre
+ Du roman de la vie, et passé tout d'abord
+ A la conclusion de cette sotte histoire.
+ --Incertain s'il devait nier, douter ou croire,
+ Ou demander le mot de l'énigme à la mort,
+ Comme un duvet au vent, avec indifférence
+ Il laissait au hasard aller son existence
+ --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu,
+ Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme,
+ Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme,
+ Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.
+
+
+LXXIV
+
+ Il était ainsi fait.--Singulière nature!
+ Son âme, qu'il niait, cependant était pure;
+ --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné
+ A la suppression de l'enfer.--Homme étrange!
+ Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange
+ Qui là-haut sur son livre écrivait indigné
+ Une grosse hérésie, un sophisme damnable,
+ Venant à l'action, le trouvait moins coupable,
+ Et pesant dans sa main le bien avec le mal,
+ Pour cette fois encor retenait l'anathème.
+ --Une larme tombée à l'endroit du blasphème
+ L'effaçait du feuillet fatal.
+
+
+LXXV
+
+ La décoration change.--Pour le quart d'heure
+ Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure
+ Du signor Albertus, et dans son atelier.
+ Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,
+ Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre
+ Y donne à chaque chose un aspect singulier.
+ C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile
+ Laisse à travers le noir luire une blanche étoile.
+ --Au milieu de la salle, auprès du chevalet,
+ Sous le rayon brillant où vient valser l'atome,
+ Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme;
+ Tout est clair-obscur et reflet.
+
+
+LXXVI
+
+ L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde
+ Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde,
+ Un univers à part qui ne ressemble en rien
+ A notre monde à nous;--un monde fantastique,
+ Où tout parle aux regards, où tout est poétique,
+ Où l'art moderne brille à côté de l'ancien;
+ --Le beau de chaque époque et de chaque contrée,
+ Feuille d'échantillon, du livre déchirée;
+ Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,
+ Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je?
+ Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége,
+ Pérugin entre deux Vanloos.
+
+
+LXXVII
+
+ Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
+ Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,
+ Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,
+ --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées,
+ Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées,
+ Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,
+ Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,
+ Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,
+ Mille objets--bons à rien, admirables à voir;
+ Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,
+ Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage,
+ Un antre, un musée, un boudoir!
+
+
+LXXVIII
+
+ Autour du mur beaucoup de toiles accrochées,
+ Blanches pour la plupart, les autres ébauchées,
+ Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi.
+ --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,
+ Les infants de Lara, Marguerite en prières,
+ Des portraits esquissés, des études parmi
+ Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
+ Claire sur un fond brun, se détache et scintille,
+ Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler,
+ Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle;
+ Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile
+ Pour l'empêcher de s'envoler.
+
+
+LXXIX
+
+ On aurait dit, à voir cette tête inclinée,
+ Et son expression pensive et résignée,
+ Une _Mater Dei_ d'après Masaccio.
+ --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne.
+ La plus et mieux aimée, une Vénitienne,
+ Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,
+ Un bravo poignarda.--Le mari de la belle
+ Avait monté ce coup, la sachant infidèle
+ --C'est un roman entier que cette histoire-là.--
+ Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire,
+ Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire,
+ Et puis jamais n'en reparla.
+
+
+LXXX
+
+ Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,
+ Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile,
+ Une larme furtive essuyée aussitôt
+ S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine
+ S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.
+ Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot.
+ --A Venise, un Anglais osa faire des offres:
+ Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres;
+ Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,--
+ Et comme obstinément il grossissait la somme,
+ Albertus furieux voulut noyer son homme
+ En bas du pont de Rialto.
+
+
+LXXXI
+
+ Albertus travaillait.--C'était un paysage.
+ Salvator eût signé cette _selve selvagge_.
+ --Au premier plan des rocs,--au second les donjons
+ D'un château dentelant de ses flèches aiguës
+ Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues.
+ --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs,
+ Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie,
+ Comme les flots hurlants d'une mer en furie,
+ Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs
+ De reflets rougeoyants incendiaient les cimes
+ Des pins échevelés, penchés sur les abîmes
+ Comme sur le puits des enfers.
+
+
+LXXXII
+
+ On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue
+ Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,
+ Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas
+ Le soufre ou le bitume, à son regard oblique,
+ A sa lèvre que crispe un rire sardonique,
+ A son geste anguleux, à sa voix, à son pas,
+ Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite
+ A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite.
+ --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point;
+ Son âme avec ses yeux était à sa peinture.
+ --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure
+ En le tirant par son pourpoint.
+
+
+LXXXIII
+
+ Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature
+ Et ne la trouvant pas:--Infâme créature!
+ Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai.
+ --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure.
+ --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure
+ A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.
+ --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée,
+ Un André Ferrara,--fine lame, trempée
+ Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro!
+ Une tête hâlée apparut à la porte
+ Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte
+ Ma cape avec mon sombrero.
+
+
+LXXXIV
+
+ Le temps de compter trois il revient.--La toilette
+ Du jeune cavalier en un instant fut faite,
+ Et, le valet ayant approché le miroir,
+ Il sourit,--et parut fort content de lui-même,
+ Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême:
+ Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),
+ Il avait vu bouger dans son cadre la tête
+ De la Vénitienne, et sa bouche muette
+ Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.
+ --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste
+ Caressant le portrait d'un regard doux et triste,
+ Il est trop tard pour reculer.
+
+
+LXXXV
+
+ Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte.
+ A peine çà et là quelque croisée ouverte,
+ La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur;
+ Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes
+ Par un gros temps, crier toutes les girouettes.
+ Un ivrogne attardé passait battant le mur,
+ Une fille de joie attendait sur la borne.
+ --Albertus suivait Juan silencieux et morne;
+ Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.
+ --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence,
+ Un écolier qui va subir sa pénitence,
+ Ne marchent pas d'un pied plus lent.
+
+
+LXXXVI
+
+ Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure
+ Était réellement bizarre et de nature
+ A piquer jusqu'au vif la curiosité;
+ Aussi notre héros voulut-il la poursuivre.
+ L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre
+ D'une poterne et frappe avec autorité.
+ Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,
+ La maison s'illumine, et des lueurs tournoient
+ Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier
+ La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre,
+ L'intérieur splendide et vaste se découvre
+ A l'œil du jeune cavalier.
+
+
+LXXXVII
+
+ Un petit négrillon qui tenait une torche
+ De cire parfumée, attendait sous le porche.
+ Sa livrée écarlate, avec des galons d'or,
+ Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page.
+ Conduisez ce seigneur par le secret passage.
+ Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor
+ Une courtine rouge à demi relevée
+ Se referme sur lui;--flairant son arrivée,
+ Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis,
+ Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête,
+ Poussent entre leurs dents une plainte inquiète,
+ Et puis retombent assoupis.
+
+
+LXXXVIII
+
+ D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,
+ Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse.
+ --Sur un beau guéridon de bois de citronnier
+ Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre
+ Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre.
+ --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier,
+ De blondes sépias, de fraîches aquarelles,
+ Des albums, des écrans aux découpures frêles,
+ La dernière revue et le nouveau roman,
+ Un masque noir brisé,--mille riens fashionables,
+ Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables;
+ --C'était un désordre charmant!
+
+
+LXXXIX
+
+ Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise
+ Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,
+ Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;
+ Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace,
+ Refit bouffer sa manche et remit à leur place
+ Quelques rubans mutins.--Jamais la signora
+ N'avait été mieux mise; elle était adorable,
+ En état d'amener une recrue au diable,
+ Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux
+ Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières,
+ Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières
+ Un abandon si gracieux!
+
+
+XC
+
+ Albertus un instant crut voir sa Vénitienne.
+ --La coiffure bizarre ornée à l'italienne
+ De grosses boules d'or et de sequins percés,
+ Le collier de corail, la croix et l'amulette,
+ Les touffes de rubans et toute la toilette;
+ La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés,
+ L'expression rêveuse et l'attitude molle,
+ Le regard tout pareil et la même parole:
+ Elle lui ressemblait à faire illusion.
+ --Connaissant Albertus et son humeur fantasque,
+ La sorcière avait cru devoir prendre ce masque
+ Pour contenter sa passion.
+
+
+XCI
+
+ Véronique sonna.--La portière dorée
+ S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée,
+ Un petit page entra qui portait des plateaux,
+ --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée,
+ Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée.
+ --Il posa sur la table et flacons et gâteaux,
+ Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate,
+ Versa de haut le vin dans les verres à patte,
+ Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux.
+ --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille
+ Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille
+ Au moins depuis un siècle--ou deux!
+
+
+XCII
+
+ Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;
+ --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme:
+ Albertus au second s'acheva de griser.
+ --A son œil fasciné chaque objet était double,
+ Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;
+ Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.
+ --La belle avait jeté toute honte en arrière,
+ Et, donnant à ses feux une libre carrière,
+ De ses bras convulsifs lui faisait un collier,
+ Se collait à son corps avec délire et fièvre,
+ Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre
+ Tâchait de le faire plier.
+
+
+XCIII
+
+ Albertus n'était pas de glace ni de pierre:
+ --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière
+ De la dame brillait un soleil dont le feu
+ Eût animé la pierre et fait fondre la glace:
+ --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,
+ Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
+ --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme
+ Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme
+ Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours.
+ --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle
+ Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle
+ Une minute de tes jours!
+
+
+XCIV
+
+ --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique
+ Le sourire à la bouche et d'un air ironique,
+ Et répéteriez-vous ce que vous avez dit?
+ --Que pour vous posséder je donnerais mon âme
+ Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,
+ Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit,
+ Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,
+ Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse
+ N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
+ --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire
+ De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire,
+ Tout à coup dans l'air éclata.
+
+
+XCV
+
+ Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,
+ Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre
+ Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien,
+ Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage,
+ A leur expression égarée et sauvage,
+ Il se serait signé de peur,--car c'était bien
+ Un regard exprimant un mal irrémédiable,
+ Un regard de damné demandant l'heure au diable.
+ --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité.
+ C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme,
+ A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme
+ Fond le bitume au feu jeté.
+
+
+XCVI
+
+ Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême
+ Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime!
+ Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.
+ Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?
+ En demandant le mien, as-tu sondé ton âme?
+ As-tu bien calculé les forces de ton cœur?
+ Que te sens-tu dans toi de puissant et de large
+ A porter sans plier une pareille charge?
+ Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour
+ Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable,
+ Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable;
+ L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
+
+
+XCVII
+
+ Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe
+ Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe
+ Derrière les rideaux, tirés discrètement,
+ Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire
+ (C'était bien répondu), de ce côté l'attire,
+ Sur le bord de ce lit la pousse doucement....
+ C'est ici que s'arrête en son style pudique,
+ Tout rouge d'embarras, le narrateur classique
+ --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point?
+ Jamais comme immoral Basile ne le biffe,
+ Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe
+ De ce qui ne l'est guère ou point.
+
+
+XCVIII
+
+ Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze
+ Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase,
+ Je ne passerai rien.--Les dames qui liront
+ Cette histoire morale auront de l'indulgence
+ Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense,
+ Les verront sans rougir, et les autres crieront.
+ D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille,
+ Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles
+ Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers
+ Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme.
+ Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme
+ Ils s'en vont droit ou de travers,
+
+
+XCIX
+
+ Peu m'importe, selon que dame Poésie,
+ Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,
+ Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,
+ Ils marchent librement dans leur nudité sainte,
+ Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
+ Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.
+ --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,
+ Un jupon un peu court, font détourner la vue.--
+ Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là,
+ --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes?
+ Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes,
+ N'y verriez-vous donc que cela?
+
+
+C
+
+ --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique
+ N'avait sur son beau corps pour vêtement unique
+ Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin
+ De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze
+ Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase:
+ --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.
+ Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle,
+ Et dans un tour de main déshabillé la belle.
+ --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir,
+ C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,
+ Hélas! car bien souvent avec le voile tombe
+ L'illusion et le désir.
+
+
+CI
+
+ Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle
+ Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.
+ --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé
+ D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_
+ Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture?
+ Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté?
+ Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione,
+ Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône?
+ O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons;
+ Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître.
+ Il garde son secret et nul ne le pénètre,
+ Et vainement nous l'essayons.
+
+
+CII
+
+ Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge
+ Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,
+ Elle penche la tête et croise les deux bras.
+ --Avec son air mutin, et sa petite moue,
+ Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,
+ Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;
+ Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,
+ Ses yeux étincelants comme des escarboucles,
+ Son col blond et doré, sa bouche de corail,
+ Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,
+ Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,
+ Seule elle valait un sérail.--
+
+
+CIII
+
+ Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques,
+ Des cris de volupté, des râles extatiques,
+ De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.
+ --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange,
+ Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange
+ Que l'amour délirant invente en ses fureurs,
+ Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage,
+ Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;
+ --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;
+ Les bras autour des corps se crispent et se tordent,
+ L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,
+ Les seins bondissent convulsifs.
+
+
+CIV
+
+ La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve
+ Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve;
+ Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir
+ Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée,
+ Pâle comme une morte, et si défigurée
+ Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.--
+ La sorcière colla sa bouche sur la bouche
+ Du jeune cavalier, et de nouveau la couche
+ Sous des élans d'amour en gémissant plia.
+ --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle
+ Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle,
+ Le hibou du donjon cria.--
+
+
+CV
+
+ Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre
+ La plus haute raison! Albertus sentit fondre
+ Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.
+ --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme
+ Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme,
+ Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts,
+ Et pour saisir sa proie, en manière de pinces,
+ De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.
+ --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs
+ Sur son col décharné pendaient en roides mèches,
+ Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches,
+ Et ses côtes trouaient ses flancs.
+
+
+CVI
+
+ Quand il se vit si près de cette Mort vivante,
+ Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante;
+ --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents
+ Choquaient à se briser;--cependant le squelette
+ A sa joue appuyant sa lèvre violette,
+ Le poursuivait partout de ses rires stridents.--
+ Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes,
+ Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes
+ Un cercueil de Callot et de Goya complet!
+ Des escargots cornus sortant du joint des briques
+ Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;
+ La lampe fumait et râlait.
+
+
+CVII
+
+ Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale;
+ Au lieu du boudoir rose une petite salle
+ D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis,
+ Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes,
+ Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes,
+ Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis.
+ --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles,
+ Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,
+ Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant
+ De magiques liens, avec sa noire queue,
+ Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue,
+ Traçait un cercle rayonnant.
+
+
+CVIII
+
+ La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée
+ De reflets flamboyants soudain illuminée,
+ Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés,
+ Entrèrent dans la salle avec force ruades,
+ Caracoles et sauts, voltes et pétarades,
+ Ainsi que des chevaux par leur maître appelés.
+ --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,
+ Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe
+ Et flattant de la main ses balais sur le col.
+ --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles,
+ Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles
+ Les deux balais prirent leur vol.
+
+
+CIX
+
+ Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise;
+ --La terre sous leurs pieds file rayée et grise,
+ Le ciel nuageux court sur leur tête au galop;
+ A l'horizon blafard d'étranges silhouettes
+ Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes,
+ La lune en son plein luit rouge comme un fallot;
+ Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,
+ L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde
+ Montre le poing et fuit emportant son pendu;
+ Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,
+ Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne
+ Le front du jeune homme éperdu.
+
+
+CX
+
+ Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,
+ Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,
+ Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas,
+ Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,
+ Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,
+ Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas,
+ Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,
+ Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;
+ Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.
+ --Des balais haletants la course est moins rapide,
+ Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride,
+ La vieille cria:--C'est ici.
+
+
+CXI
+
+ Une flamme jetant une clarté bleuâtre,
+ Comme celle du punch, éclairait le théâtre.
+ --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois.
+ Les nécromants en robe et les sorcières nues,
+ A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,
+ Des quatre points du vent débouchaient à la fois.
+ Les approfondisseurs de sciences occultes,
+ Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,
+ Zingaros basanés, et rabbins au poil roux,
+ Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques,
+ Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques,
+ Aucun ne manque au rendez-vous.
+
+
+CXII
+
+ Squelettes conservés dans les amphithéâtres,
+ Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres.
+ Tout humides encor de leur bain d'alcool,
+ Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces,
+ Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;
+ Guillotinés blafards, un ruban rouge au col,
+ Soutenant d'une main leur tête chancelante;
+ --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante,
+ Parricides manchots couverts d'un voile noir,
+ Hérétiques vêtus de tuniques soufrées,
+ Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées;
+ --C'était épouvantable à voir!
+
+
+CXIII
+
+ Le président, assis dans une chaire noire,
+ Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,
+ Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu.
+ --Un rayon échappé de sa prunelle verte
+ Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte
+ Faisait étinceler les mots en traits de feu.
+ --Pour commencer la fête on attendait le maître,
+ On s'impatientait; il tardait à paraître
+ Et faisait sourde oreille à l'évocation.
+ --Albertus croyait voir une queue et des cornes,
+ Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes
+ Une horrible apparition!
+
+
+CXIV
+
+ Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable
+ Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,
+ Un diable rococo.--C'était un élégant
+ Portant l'impériale et la fine moustache,
+ Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache
+ Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.
+ --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_,
+ Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable,
+ --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait
+ Avec son ton tranchant, son air aristocrate,
+ Et son talent exquis pour mettre sa cravate,
+ Dans les salons un grand effet.
+
+
+CXV
+
+ Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe,
+ Pour ouïr le concert se réunit en groupe.
+ --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer,
+ Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!
+ Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,
+ Ni le chevalier Karl Maria de Weber,
+ A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie,
+ Inventer et noter la grande symphonie
+ Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti;
+ --Boucher et Bériot, Paganini lui-même,
+ N'eussent pas su broder un plus étrange thème
+ De plus brillants pizzicati.
+
+
+CXVI
+
+ Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,
+ Des Stradivarius grincer les chanterelles;
+ La corde semble avoir une âme dans sa voix.
+ Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;
+ Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,
+ Sonne burlesquement de deux cors à la fois.
+ Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes
+ Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.
+ Quatre petits démons, sous un archet de fer,
+ Font ronfler et mugir quatre basses géantes.
+ Un gras soprano tord ses mâchoires béantes.
+ C'est un charivari d'enfer!
+
+
+CXVII
+
+ Le concerto fini, les danses commencèrent.
+ Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.
+ Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça
+ Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde
+ Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,
+ Comme un cheval sans frein au galop se lança.
+ Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,
+ Et la lune prenant deux nuages pour voiles,
+ Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.--
+ L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes
+ Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes
+ Qu'ils entendirent cette nuit!
+
+
+CXVIII
+
+ On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre
+ Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;
+ L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds,
+ Se dressait gauchement sur ses pattes massives
+ Et s'épanouissait en gambades lascives.
+ --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,
+ Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,
+ Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.
+ --Une tête de mort, à pattes de faucheux,
+ Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.
+ Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;
+ --Des vers rayaient le sol gâcheux.--
+
+
+CXIX
+
+ La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes
+ Tordaient leurs membres nus en postures infâmes;
+ Arétin eût rougi.--Des baisers furieux
+ Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches;
+ Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:
+ On entendait un bruit de chocs luxurieux.
+ --Les prunelles jetaient des éclairs électriques,
+ Les bouches se fondaient en étreintes lubriques:
+ --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements!
+ Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,
+ N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde
+ De plus hideux accouplements.
+
+
+CXX
+
+ Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable
+ L'odeur de l'assemblée était insoutenable.
+ --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.
+ --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes,
+ Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,
+ Tout disparut en l'air comme un enchantement.
+ --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées,
+ Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées;
+ Il cria; mais son cri ne fut point entendu...
+ Et des contadini le matin, près de Rome,
+ Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,
+ Les reins cassés, le col tordu.
+
+
+CXXI
+
+ --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,
+ Me voici donc au bout de ce moral poëme!
+ En êtes-vous aussi content que moi, lecteur?
+ En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,
+ Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
+ Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
+ Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,
+ Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles
+ Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
+ --Les chiffres grossissaient. La page sur la page
+ Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,
+ Je me disais toujours:--Demain!
+
+
+CXXII
+
+ --Ce poëme homérique et sans égal au monde
+ Offre une allégorie admirable et profonde;
+ Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,
+ Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
+ Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
+ Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
+ --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
+ Clouer à chaque mot une savante glose.--
+ Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
+ Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte,
+ Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
+ Un tome de Pantagruel.
+
+1831.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES
+
+1833-1838
+
+
+
+
+LE NUAGE
+
+
+ Dans son jardin la sultane se baigne,
+ Elle a quitté son dernier vêtement;
+ Et délivrés des morsures du peigne
+ Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+ Par son vitrail le sultan la regarde,
+ Et, caressant sa barbe avec sa main,
+ Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,
+ Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+ --Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
+ Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
+ Je vois son sein vermeil comme l'orange
+ Et son beau corps de perles inondé.
+
+ Ahmed devint blême comme la lune,
+ Prit son kandjar au manche ciselé,
+ Et poignarda sa favorite brune....
+ Quant au nuage, il s'était envolé!
+
+
+
+
+LES COLOMBES
+
+
+ Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
+ Un beau palmier, comme un panache vert
+ Dresse sa tête, où le soir les colombes
+ Viennent nicher et se mettre à couvert.
+
+ Mais le matin elles quittent les branches:
+ Comme un collier qui s'égrène, on les voit
+ S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+ Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+ Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,
+ De blancs essaims de folles visions
+ Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+ Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+
+
+
+
+LES PAPILLONS
+
+PANTOUM
+
+
+ Les papillons couleur de neige
+ Volent par essaims sur la mer;
+ Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+ Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+ Savez-vous, ô belle des belles,
+ Ma bayadère aux yeux de jais,
+ S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
+ Dites, savez-vous où j'irais?
+
+ Sans prendre un seul baiser aux roses
+ A travers vallons et forêts,
+ J'irais à vos lèvres mi-closes,
+ Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TÉNÈBRES
+
+
+ Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme!
+ Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+ Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
+
+ Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
+ Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
+ Car vous avez tenté votre suprême effort.
+
+ Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
+ Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
+ Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.
+
+ Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.
+ Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+ Votre souvenir être à jamais effacé!
+
+ Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+ Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
+ Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
+
+ Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+ On ne répandra pas les larmes argentées
+ Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+ Votre convoi muet, comme ceux des athées,
+ Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+ Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
+
+ La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
+ Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
+ Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
+
+ Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
+ Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,
+ Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
+
+ Et le chaste secret du rêve de vos ans
+ Périra tout entier sous votre tombe obscure
+ Où rien n'attirera le regard des passants.
+
+ Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,
+ Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
+ Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+ Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
+ L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
+ Ils trouvent au désert des palais enchantés,
+
+ Ils tettent librement la féconde mamelle;
+ La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
+ Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
+
+ Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir
+ Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+ Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+ S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,
+ Une petite fleur sous leur pâle gazon,
+ Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.
+
+ Un rayon de soleil brille à leur horizon,
+ Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
+ Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
+
+ L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
+ Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.
+ Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+ L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+ Sur leur front découvert lâchera la tortue,
+ Car ils doivent périr inévitablement.
+
+ L'aigle manque son coup; quelque vieille statue
+ Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+ Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
+
+ Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+ Leur chien même les mord et leur donne la rage;
+ Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+ Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;
+ D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,
+ Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!
+
+ Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+ Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule
+ Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
+
+ Après la vie obscure une mort ridicule;
+ Après le dur grabat un cercueil sans repos
+ Au bord d'un carrefour où la foule circule.
+
+ Ils tombent inconnus de la mort des héros,
+ Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+ Se fait effrontément un socle de leurs os.
+
+ Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille
+ Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
+ Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
+
+ Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,
+ Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+ Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
+
+ Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;
+ Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+ Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe.
+
+ La tombe vomira leur fantôme odieux.
+ Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+ Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+ Cette histoire sinistre est votre propre histoire,
+ O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas!
+ La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+ C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
+ De grands événements et des malheurs de drame,
+ Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+ Quelques fils bien communs en composent la trame,
+ Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
+ Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
+
+ Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;
+ Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,
+ Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+ O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,
+ Frères désespérés, vous devez être prêts
+ Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
+
+ Le néant a des lits et des ombrages frais.
+ La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
+ Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
+
+ Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
+ Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+ Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
+
+ Cesse de te roidir contre le sort jaloux,
+ Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
+ Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
+
+ Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+ L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
+ Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+ Pour y graver un nom ton airain est bien dur,
+ O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare
+ Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+ Il faut un grand génie avec un bonheur rare
+ Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+ Et de ce double don le destin est avare.
+
+ Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,
+ Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
+ Quelque rêve chéri caressé chastement:
+
+ Eldorado lointain, pierre philosophale
+ Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;
+ Un astre impérieux, une étoile fatale.
+
+ L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
+ Et le matin venu, la lueur poursuivie,
+ Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
+
+ C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+ Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
+ Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
+
+ Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+ Le baiser du soleil aux frêles colonnades
+ Du palais que la nuit éleva de sa main!
+
+ Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+ Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+ Et perce triomphant les vitreuses arcades.
+
+ Il est beau d'arriver où tendait son essor,
+ De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
+ Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;
+
+ De faire, du plus creux de son âme profonde,
+ Rayonner son idée ou bien sa passion,
+ D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+ D'unir heureusement le rêve à l'action,
+ D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
+ Et de donner un trône à son ambition;
+
+ D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,
+ Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+ Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+ Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.
+ Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+ Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+ L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
+ Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
+ Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+ Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,
+ Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
+ S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+ Sur les autels déserts des basiliques noires,
+ Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
+ S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.
+
+ Le soleil désolé, penchant son œil de feu,
+ Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+ L'ange dit à la terre un éternel adieu.
+
+ Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;
+ L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+ Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+ Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+ Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
+ Et du monde vingt fois il refera le tour;
+
+ Puis il retombera dans cette eau solitaire
+ Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
+ Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+ Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
+ Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
+ Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+ Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
+ Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+ Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+ Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
+ Le vieil Atlas lassé retire son épaule
+ Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
+
+ L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+ La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+ L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
+
+ Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
+ Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
+ Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+ Quand notre passion sera-t-elle finie?
+ Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+ La sueur ronge teint notre face jaunie.
+
+ Assez comme cela! nous avons trop souffert;
+ De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
+ Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.
+
+ Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+ Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+ Et le prêtre demande un autre sacrifice.
+
+ Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;
+ Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
+ N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+ Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.
+
+
+
+
+THÉBAÏDE
+
+
+ Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
+ Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,
+ C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+ Dans une solitude inabordable, affreuse;
+ Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
+ Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
+ Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
+ Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
+ Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
+ Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,
+ Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
+ Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
+ Et boire la rosée à ton calice ouvert,
+ O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
+ Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
+ De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte
+ Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+ Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
+ J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,
+ Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire
+ Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
+ Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;
+ Car je sais maintenant que vaut cette fumée
+ Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
+ J'ai regardé de près et la science et l'art:
+ J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
+ J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
+ L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;
+ Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+ Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+ Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
+ Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,
+ Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort,
+ Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
+ Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+ Égrène sur son front le pavot inodore,
+ Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+ Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+ Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
+ Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+ Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+ Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
+ Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
+ Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+ Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+ Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+ J'ai les talons usés de battre cette route
+ Qui ramène toujours de la science au doute.
+ Assez je me suis dit: Voilà la question.
+
+ Va, pauvre rêveur, cherche une solution
+ Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
+ Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
+ Mon beau prince danois marche les bras croisés,
+
+ Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;
+ D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
+ Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre
+ Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+ Épuise ta vigueur en stériles efforts,
+ Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
+ Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
+ C'est à ce degré là que je suis arrivé.
+ Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
+ Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+ Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
+
+ Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;
+ Si dans un coin du cœur il éclôt un désir,
+ Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;
+ Être comme est un mort étendu sous la tombe;
+ Dans l'immobilité savourer lentement,
+ Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
+ Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude
+ D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
+ Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
+ Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
+ Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+ Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
+
+ C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
+ Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
+ Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
+ Le chien de la maison en grommelant escorte.
+ C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
+ Comme un petit enfant, je demande à dormir;
+ Je veux dans le néant renouveler mon être,
+ M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,
+ Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,
+ Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
+
+ J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
+ Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
+ Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
+ Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+ Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,
+ Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,
+ Avec un horizon sans couronne d'azur,
+ Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
+ Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,
+ Quelque maigre héron debout sur une patte.
+ Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+ Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
+ Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte
+ Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,
+ Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+ Le battement égal que fait le cœur du temps.
+ Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
+ Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+ Je demeurerais là les genoux au menton,
+ Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+ Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+ Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+ Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
+ Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+ C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
+ Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
+ Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+ Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
+ Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
+ J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+ Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
+ Aux simples naufragés de l'âme le couvent.
+ A moi la solitude effroyable et profonde,
+ Par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+ On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
+ La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+ Passer au long du cloître une forme angélique;
+ La cloche vous murmure un chant mélancolique;
+ La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
+ Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+ De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
+ Volent les chérubins en légions vermeilles.
+ Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
+ A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+ L'extase vous remplit d'ineffables délices,
+ Et vos cœurs parfumés sont comme des calices;
+ Vous marchez entourés de célestes rayons,
+ Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
+
+ Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
+ Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,
+ Dans le jardin fleuri de la mysticité,
+ Les pétales d'argent du lis de pureté;
+ Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
+ Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
+ Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
+ Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
+ Senti des voluptés comparables aux vôtres?
+ Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?
+ Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit,
+ Dans tout l'enivrement de la première nuit,
+ Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+ Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
+ Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
+ Du cadavre insensible allongé sur la croix?
+ Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide
+ Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?
+ Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+ Dans un calice d'or perle le sang divin.
+ Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;
+ Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+ Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux
+ Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
+ Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+ Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.
+ Nous, nos contentements dureront peu de jours;
+ Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+ Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+ Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
+ Vous achetez le ciel avec l'éternité.
+ Malgré ta règle étroite et ton austérité,
+ Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
+ S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;
+ Une tête de mort, grimaçante pour nous,
+ Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
+ Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
+ Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;
+ Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+ Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant;
+ Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
+ Et sous la volupté leur âme tremble et ploie
+ Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;
+ Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.
+ Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,
+ Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
+ Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+ Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
+ Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+ Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
+ Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+ Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.
+ Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+ Et n'ont pas même part à la table divine:
+ Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+ Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+ Aussi je me choisis un antre pour retraite
+ Dans une région détournée et secrète
+ D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
+ Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;
+ L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
+ Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;
+ Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
+ Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+ Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
+ De tous les sentiments croulés dans la ruine
+ Du temple de mon âme, il ne reste debout
+ Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
+ Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
+ Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
+ A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
+ Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
+ Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+ M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
+ Pour en faire une fosse à chaque illusion.
+ Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
+ Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+ Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
+ Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+ Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;
+ Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,
+ Plutôt que les enfants, les estime les pères.
+ Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+ Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
+ Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+ Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+ Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
+ Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
+ Le moins accompagné sur la route du monde,
+ Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,
+ Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.
+ Celui dont le navire est le plus allégé
+ D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
+ Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
+ Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+ Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
+ L'univers décrépit devient paralytique,
+ La nature se meurt, et le spectre critique
+ Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
+ Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+ Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
+ Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?
+ Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,
+ Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+1873.
+
+
+
+
+ROCAILLE
+
+
+ Connaissez-vous dans le parc de Versaille
+ Une Naïade, œil vert et sein gonflé?
+ La belle habite un château de rocaille
+ D'ordre toscan et tout vermiculé.
+
+ Sur les coraux et sur les madrépores
+ Toute l'année elle dort dans les joncs;
+ Dans le bassin, les grenouilles sonores
+ Chantent en chœur et font mille plongeons.
+
+ La fête vient; la coquette Naïade
+ S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds,
+ Se peigne, et met ses habits de parade
+ Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+ Elle descend l'escalier, et sa queue
+ En flots d'argent sur les marches la suit;
+ La roide étoffe à trame blanche et bleue
+ A chaque pas derrière elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL
+
+
+ J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu pâles,
+ Comme il convient à des fleurs de cent ans.
+
+ Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,
+ A fait mourir vos œillets et vos lis,
+ Vous n'avez plus que des mouches de boue
+ Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+ Il est passé le doux règne des belles;
+ La Parabère avec la Pompadour
+ Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+ Et sous leur tombe est enterré l'amour.
+
+ Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+ Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+ Et souriez avec mélancolie
+ Au souvenir de vos galants défunts.
+
+1835.
+
+
+
+
+WATTEAU
+
+
+ Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+ J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
+ Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+ Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+ L'aspect des champs était sévère et morne,
+ En harmonie avec l'aspect des cieux;
+ Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
+ Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
+
+ Je regardai bien longtemps par la grille,
+ C'était un parc dans le goût de Watteau:
+ Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+ Sentiers peignés et tirés au cordeau.
+
+ Je m'en allai l'âme triste et ravie;
+ En regardant j'avais compris cela:
+ Que j'étais près du rêve de ma vie,
+ Que mon bonheur était enfermé là.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE
+
+A LOUIS BOULANGER
+
+
+ Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+ Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
+ Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+ Mon conducteur céleste avait quitté ma main;
+ J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
+ Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
+
+ La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+ La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
+ Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
+
+ Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,
+ Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
+ Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
+
+ A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
+ Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer
+ D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
+
+ Sur ma tête pesait la coupole de fer,
+ Et je sentais partout, comme une mer glacée,
+ Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+ Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
+ Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+ Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
+
+ Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+ Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
+ M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+ Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière
+ Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+ On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.
+
+ Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+ Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+ Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
+
+ Comme sur un balcon, une riche tenture
+ Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+ Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
+
+ Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+ Se crêpaient mollement et faisaient une frange
+ Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
+
+ Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
+ Les grands pins balançant leur large parasol
+ Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
+
+ Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
+ Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+ Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+ Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+ Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant
+ Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
+
+ Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
+ Avec ses bras de lis environnant la terre,
+ Aux avances des fleurs répondait doucement.
+
+ Afin de célébrer le solennel mystère,
+ La nature avait mis son plus riche manteau,
+ Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.
+
+ O miracle de l'art! ô puissance du beau!
+ Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme
+ Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
+
+ L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+ Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+ M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
+
+ Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;
+ Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+ Et les échos charmés disaient des fins de vers.
+
+ Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
+ Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+ Semble un roucoulement de blanches tourterelles;
+
+ Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,
+ Les mains jointes devant ton idole muette,
+ Te voilà donc vivante et revenue à nous!
+
+ Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;
+ Le camail écarlate encadre ton front pur
+ Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
+
+ Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur
+ Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
+ Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+ Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
+ Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.
+ Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+ Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+ Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
+ Entre la rêverie et l'inspiration.
+
+ Un chœur harmonieux autour de toi voltige:
+ C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+ Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;
+
+ Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;
+ C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;
+ Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+ Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
+ Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
+ A l'égal d'un César le monde te révère.
+
+ A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+ Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
+ D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+ Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
+ Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
+ Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+ De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers
+ Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,
+ Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,
+
+ Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+ Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
+ Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+ Tu viens du Capitole où César est monté.
+ Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
+ Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
+
+ Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+ Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+ Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.
+
+ Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+ Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;
+ Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
+
+ Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
+ Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
+ Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;
+
+ Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+ Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,
+ Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+ Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore,
+ Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+ Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
+
+ Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
+ C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
+ Et le monde à genoux les devrait écouter.
+
+ Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites
+ Les tigres tachetés et les grands lions roux
+ Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;
+
+ Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,
+ De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
+ Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+ Faire sortir les ours de leur caverne noire,
+ En agneaux caressants transformer les lions,
+ O poëtes! voilà la véritable gloire;
+
+ Et non pas de pousser à des rébellions
+ Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
+ Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
+
+ Sur l'autel idéal entretenez la flamme,
+ Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+ Par l'admiration et l'amour de la femme.
+
+ Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
+ Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,
+ Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.
+
+ Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
+ Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+ Fasse tomber les flots de la foule irritée.
+
+ Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
+ Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive
+ Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.
+
+ Faites de la musique avec la voix plaintive
+ De la création et de l'humanité,
+ De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+ Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
+ Vous représentera dans une immense toile,
+ Sur un char triomphal par un peuple escorté:
+
+ Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
+
+1836.
+
+
+
+
+MELANCHOLIA
+
+
+ J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:
+ Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+ Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
+ Les genoux sur la terre et le regard au ciel,
+ Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
+ Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;
+ Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
+ Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;
+ Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+ Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme,
+ Qui prie incessamment dans les missels ouverts,
+ Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+ Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+ Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
+ Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+ Arrondir cette forme et ce linéament;
+ Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+ Tant de simplicité pieuse et virginale;
+ Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+ Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;
+ Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+ Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.
+ Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
+ Ce cachet de candeur et de sérénité.
+ Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+ Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;
+ On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
+ Avait passé la nuit chez la Fornarina.
+ Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+ Ils ont parfaitement compris la basilique:
+ Rien de grossier en eux, rien de matériel;
+ Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+ Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+ Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
+ Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+ Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+ Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
+ Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
+ Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:
+ C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
+ Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+ Qui met entre les bras de la Vénus antique,
+ Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+ Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
+ Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;
+ L'antiquité profane est le fil qui les guide:
+ Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
+ Le Jupiter tonnant devient Père éternel;
+ La tunique latine est taillée en étole,
+ Et l'on fait une église avec le Capitole.
+ J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,
+ Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.
+ Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+ Entre des cardinaux et des filles de joie;
+ Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,
+ Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
+ C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage
+ Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+ C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
+ Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
+ Leur atelier à tous était le cimetière,
+ Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
+ Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,
+ On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+ Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
+ Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
+ De contemplation extatique où sont peints
+ Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.
+ Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
+ Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+ Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
+ Toute jeune de charme et de naïveté.
+ Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
+ Brille ineffablement quelque haute espérance;
+ L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
+ Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
+ Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
+ Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
+ L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+ Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+ C'est que la vie alors de croyance était pleine,
+ C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+ De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
+ C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+ C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
+ Et que sur chaque roche une cellule assise
+ Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
+ Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
+ Dans toute obscurité rayonnait un mystère;
+ On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+ Gothique Albert Dürer, oh! que profondément
+ Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!
+ Que de virginité, que d'onction divine
+ Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
+ Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
+ Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
+ Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+ Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître!
+ C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+ D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;
+ C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+ L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+ O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
+ Comme de Raphaël et comme de Titien:
+ Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
+ Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
+ Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+ Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
+ Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+ Et tu n'enivres pas dans de sales orgies
+ L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
+ Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.
+ Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
+ Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,
+ Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
+ En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
+ Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
+ Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
+ Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+ Répandait ses parfums et s'épanouissait.
+ Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
+ Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
+ L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,
+ Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!
+ Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
+ Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;
+ Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+ Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
+ Que pour durer si peu la vie est bien amère,
+ Que la science est vaine et que l'art est chimère,
+ Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,
+ Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.
+ Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
+ Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,
+ Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,
+ Dans sa création t'a personnifié.
+ Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+ Plus plein de rêverie et de douleur profonde,
+ Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
+ Dans l'immobilité du plus complet repos.
+ Son vêtement, drapé d'une façon austère,
+ Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,
+ Son front est couronné d'ache et de nénufar;
+ Le sang n'anime pas son visage blafard;
+ Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+ Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
+ Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+ Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
+ Son regard dans son œil brille comme une lampe,
+ Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+ Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
+ Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+ La règle et le marteau, le cercle emblématique,
+ Le sablier, la cloche et la table mystique,
+ Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+ Cependant c'est un ange et non pas un démon.
+ Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture
+ Lui sert à crocheter les secrets de nature.
+ Il a touché le fond de tout savoir humain;
+ Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+ Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+ Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
+ Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
+ Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
+ Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+ Le vieux père Océan lève sa face morne,
+ Et dans le bleu cristal de son profond miroir
+ Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+ Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+ Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:
+ MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+ Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils,
+ Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+ Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
+ Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,
+ Philosophiquement et symboliquement,
+ Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
+ Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.
+ Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
+ Et nos peintres la font autrement. La voici:
+ --C'est une jeune fille et frêle et maladive,
+ Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+ Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;
+ Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
+ Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
+ Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+ Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+ Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+ La brise à plis légers fait voler son écharpe,
+ Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+ Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:
+ Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
+ Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
+ Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+ Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+ Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
+ Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
+ C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+ Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+ Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
+ Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
+ Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+ On ne la verra pas enterrer tristement
+ Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,
+ Ses grâces de malade et ses petites mines,
+ Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines
+ Promener loin du bruit ses méditations:
+ Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
+ Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+ Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+ Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+ Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.
+ Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
+ Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
+ Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
+ Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+ Mais c'est que de Paris une robe attendue
+ Arrive chiffonnée et de taches perdue.
+ Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
+ Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
+ Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.
+ Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines
+ Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
+ Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.
+ La passion est morte avec la foi; la terre
+ Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+ Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
+ Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+ Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes
+ Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
+ D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
+ Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
+ Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+ Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+ Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé
+ Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,
+ Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+ Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
+ Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
+ Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
+ Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+ Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
+ De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
+ Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+ Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre
+ De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
+ Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,
+ Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.
+
+1834.
+
+
+
+
+NIOBÉ
+
+
+ Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
+ Le menton dans la main et le coude au genou,
+ Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+ Pleure éternellement sans relever le cou.
+
+ Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
+ A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?
+ Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,
+ Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
+
+ Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,
+ Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
+ Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
+ Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+ O symbole muet de l'humaine misère,
+ Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
+ Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
+ Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES
+
+
+ Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange,
+ La chapelle Sixtine et le grand Jugement;
+ Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
+ Et me sentis ployer sous mon étonnement.
+
+ Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+ Des faces de lion avec des cols de bœuf,
+ Des chairs comme du marbre et des musculatures
+ A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
+
+ Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
+ Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
+ La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+ Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+ C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide:
+ Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos;
+ Sous un entablement, jamais Cariatide
+ Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMÈRE
+
+
+ Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,
+ Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux;
+ Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+ Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+ Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
+ La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;
+ Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
+ J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+ Elle se démenait, hurlante et furieuse,
+ Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+ Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+ Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
+
+ Par delà le soleil et par delà l'espace,
+ Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
+ Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
+ Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA DIVA
+
+
+ On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini
+ Le basso cantante, le ténor Rubini,
+ Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,
+ Quand on l'eut élargie et faite colossale,
+ Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+ N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
+ Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
+ Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
+ Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
+ Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
+ Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
+ Fausse toute musique; et la note hardie,
+ Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+ Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+ J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
+ Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;
+ Mes artères chantant avec un sourd frisson,
+ Mon oreille tendue et buvant chaque son;
+ Attentif comme au bruit de la grêle fanfare
+ Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
+ Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+ A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+ Et la toile tomba. C'était le premier acte.
+ Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+ A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+ Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
+ Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
+ Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
+ Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+ Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+ J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;
+ Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+ J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
+ La loge lui formant un cadre de son bord,
+ Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
+ Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
+ Car elle se tenait dans l'immobilité,
+ Regardant devant elle avec simplicité,
+ La bouche épanouie en un demi-sourire,
+ Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
+ Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
+ Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
+ Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+ Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
+ Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+ Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur.
+ Au bout de quelque temps, la belle créature,
+ Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture,
+ Le col un peu penché, le menton sur la main,
+ De façon à montrer son beau profil romain,
+ Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces,
+ Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+ Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
+ De cette virginale et sereine beauté;
+ Mon âme tout entière à cet aspect magique
+ Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
+ Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+ Était chose charmante et douce à contempler,
+ Tant l'œil se reposait avec mélancolie
+ Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
+ Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours,
+ Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours;
+ J'admirais à part moi la gracieuse ligne
+ Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+ L'ovale de la tête et la forme du front,
+ La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+ Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+ Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+ Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
+ Ces formes sans puissance et cette fade peau
+ Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre
+ Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre,
+ Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard,
+ M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
+ J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture
+ D'un habit idéal revêtent la nature.
+ Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
+ N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;
+ J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française:
+ Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
+ Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
+ Le marbre grec doré par l'ambre italien,
+ L'œil de flamme, le feint passionnément pâle,
+ Blond comme le soleil sous son voile de hâle,
+ Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués,
+ Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
+ Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,
+ Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
+ Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
+ C'est la vie elle-même et la réalité.
+ Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
+ Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+ Elle reste immobile et sous le même jour,
+ Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
+ Artistes souverains, en copistes fidèles,
+ Vous avez reproduit vos superbes modèles!
+ Pourquoi, découragé par vos divins tableaux,
+ Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
+ Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
+ Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
+ Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
+ Formes que la parole en vain cherche à saisir?
+ Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute,
+ Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route?
+ Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
+ Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
+ Et l'épithète creuse et la rime incolore?
+ Ah! combien je regrette et comme je déplore
+ De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
+ A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
+
+1838.
+
+
+
+
+APRÈS LE BAL
+
+
+ Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,
+ Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+ Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
+ Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+ Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+ Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
+ O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
+ Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
+
+ Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+ Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais.
+ N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes
+ Oui halète à la porte et souffle son air frais?
+
+ Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
+ Sur la tombe du bal jetez à pleines mains
+ Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
+ Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.
+
+ Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
+ La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
+ C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
+ C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.
+
+ O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+ Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
+ D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+ Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied?
+
+ Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+ Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+ Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+ Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
+
+ Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste!
+ Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
+ Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+ Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+ J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine
+ Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+ Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
+ Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?
+
+ Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
+ Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+ Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+ La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
+
+ Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
+ Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+ Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore;
+ Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+ Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+ Nous faisant dans notre âme une chaste oasis,
+ Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+ Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+ Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+ De quelle passion ta figure vivait,
+ Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
+ Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.
+
+ Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
+ Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+ Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate
+ Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+ Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle
+ Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
+ Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+ S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
+
+ Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
+ Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+ Au lieu de marque rose, une tache livide
+ Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+ Car si la face humaine est difficile à lire,
+ Si déjà le front nu ment à la passion,
+ Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+ Si vraiment la pensée est sœur de l'action?
+
+ Et cependant, malgré cette pensée amère,
+ Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
+ Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère,
+ Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
+
+ Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
+ Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+ Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
+ Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+ Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+ Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+ Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+ Ou le muguet des bois au temps du renouveau.
+
+ O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde,
+ Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
+ Endormeuse des maux et des soucis du monde;
+ J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
+
+ Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
+ Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour,
+ Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse,
+ Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.
+
+1834.
+
+
+
+
+TOMBÉE DU JOUR
+
+
+ Le jour tombait, une pâle nuée
+ Du haut du ciel laissait nonchalamment,
+ Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
+ Tremper les plis de son blanc vêtement.
+
+ La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+ Portant le deuil de son frère le jour,
+ Et chaque étoile à son trône de reine,
+ En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+ On entendait pleurer les tourterelles,
+ Et les enfants rêver dans leurs berceaux;
+ C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,
+ Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+ Le ciel parlait à voix basse à la terre;
+ Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
+ Et répétaient un acte de mystère;
+ Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
+
+1834.
+
+
+
+
+LA DERNIERE FEUILLE
+
+
+ Dans la forêt chauve et rouillée
+ Il ne reste plus au rameau
+ Qu'une pauvre feuille oubliée,
+ Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+ Il ne reste plus dans mon âme
+ Qu'un seul amour pour y chanter,
+ Mais le vent d'automne qui brame
+ Ne permet pas de l'écouter;
+
+ L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+ L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
+ Petit oiseau, viens sur ma tombe
+ Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+1837.
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT
+
+
+ Au long des murs, quand le soleil y donne,
+ Pour réchauffer mon vieux sang engourdi,
+ Avec les chiens, auprès du lazzarone,
+ Je vais m'étendre à l'heure de midi.
+
+ Je reste là sans rêve et sans pensée,
+ Comme un prodigue à son dernier écu.
+ Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
+ Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
+
+ Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+ Mon âme usée abandonne mon corps;
+ Je porte en moi le tombeau de moi-même,
+ Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+ Quand le soleil s'est caché sous la nue,
+ Devers mon trou je me traîne en rampant,
+ Et jusqu'au fond de ma peine inconnue
+ Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+1834.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE
+
+
+I
+
+ Il est par les faubourgs un ramas de maisons
+ Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,
+ Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
+ Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+ Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
+ Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
+ Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
+ Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
+ Le toit pleure toujours comme un œil chassieux;
+ Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux,
+ Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
+ Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
+ Pareils à des vieillards de débauche pourris,
+ Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
+ Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
+ Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+ Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,
+ Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
+ Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
+ A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+ Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis;
+ Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits
+ Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
+ Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères.
+ Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+ On les voit barboter, pareils à des pourceaux;
+ On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,
+ Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
+ Descendre en trébuchant quelque roide escalier
+ Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+ D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
+ Sucent une mamelle épuisée et tarie,
+ Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
+ Un ignoble refrain en ignoble patois.
+ Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude;
+ A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
+ Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
+ Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+ Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,
+ Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
+ Et n'y jette à travers la noire humidité
+ Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
+ Une odeur de prison et de maladrerie,
+ Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+ Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.
+ Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
+ A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
+ Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.
+ Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+ C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;
+ Ils sont déshérités de toute la nature,
+ Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+ Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+ Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,
+ Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+ Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète,
+ Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux
+ De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+ Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,
+ Et je dis anathème a cette race impie.
+
+
+II
+
+ Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+ Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+ Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables
+ Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+ Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
+ Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.
+ Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;
+ Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+ Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+ Arracher vos clous d'or, portes du paradis,
+ Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,
+ Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.
+
+ Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+ Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
+ Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+ Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+ L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
+ Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+ Un sérail à choisir, de belles courtisanes
+ Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,
+ Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+ Une collection de grands maîtres anciens,
+ L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
+ Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+ L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
+ L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+ Qui, forçant à venir les démons et les anges,
+ Fait les réalités de nos rêves étranges.
+ Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
+ Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;
+ Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
+ Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.
+ Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,
+ Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+ Les choses de ce monde et les choses divines,
+ Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+ Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
+ Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
+ Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
+ Des générations dans le temps endormies.
+ Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
+ Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+ Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+ Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+ Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+ L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
+ Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
+ Gisent au fond des cours à pleines charretées;
+ Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
+ Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
+ C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
+ Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
+ Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
+ Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.
+ L'épine de son dos est collée à son ventre,
+ Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
+ Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
+ Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs
+ Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+ On peut compter les fils de sa robe de bure,
+ Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,
+ Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+ Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+ Et, quand elle remue et vaque à sa besogne,
+ On entend ses os secs à chaque mouvement,
+ Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.
+
+
+III
+
+ Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+ Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire,
+ C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+ Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
+ Et qui ne laissez pas debout une colonne
+ Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
+ Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+ Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel,
+ Soyez maudits!
+ Jamais déluge de Barbares,
+ Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
+ Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
+ N'ont fait autant de mal que vous en faites là.
+ Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
+ Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
+ Ils détruisaient, car telle était leur mission,
+ Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
+
+ C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues
+ Près de leurs piédestaux moisissent abattues!
+ Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
+ Laisse une cicatrice au front de tout château;
+ C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
+ Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+ Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
+ Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints
+ Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+ Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
+ C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
+ Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
+ Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
+ Mais vous êtes venus bien après la victoire.
+ Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
+ Vous avez attendu que sa chair ait pué,
+ Avant que de tomber sur le géant à terre,
+ Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+ Par une nuit sans lune, où le firmament noir
+ N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir,
+ Vous avez abattu votre vol circulaire
+ Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
+ Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,
+ S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+ Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
+ Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
+ Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
+ Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+ Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée
+ Par les chiens courageux aux lâches préparée.
+ Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+ Et dérobent l'argent dans les poches des morts.
+
+ O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
+ Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+ Je ne sais quelle rude et sombre majesté
+ Drape sinistrement ta monstruosité;
+ Une fauve auréole autour de toi rayonne
+ Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+ Des nerfs herculéens se tordent à tes bras;
+ L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+ Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+ Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
+ C'est toi qui commenças ce périlleux duel
+ Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+ Et quand tu secouais, de tes mains insensées,
+ Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,
+ On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+ En signe de douleur allait pleurer le sang;
+ On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+ Et reluire à son front une auréole vraie,
+ Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,
+ Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.
+ Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+ Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+ On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+ Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
+ Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+ Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+ Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+ Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
+ Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
+ Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+ Leur œil de diamant et leurs lances de feu,
+ A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.
+ La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+ Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
+ Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas
+ En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+ Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
+ Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
+ Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+ La vieille monarchie avec la vieille foi
+ Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+ Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.
+ Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
+ Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
+ Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+ Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+ Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+ Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+ Le dragon se tordant au bout de la gouttière
+ Tâchait de dégager ses ailerons de pierre;
+ Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;
+ Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
+ Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
+ Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
+ Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
+ Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
+ Tu descendais sans peur sous les funèbres porches.
+ Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,
+ Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
+ Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
+ Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
+ Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+ Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux
+ Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
+ Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
+ A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+ Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
+ Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+ L'épouvante crispait leur bouche violette,
+ Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+ Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+ Que pour guillotiner un véritable roi.
+ Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;
+ Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
+ Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+ Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+ Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
+ Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
+ Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
+ O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+ Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
+ Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
+ Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+ Et, si tu profanais les cadavres des rois,
+ C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
+ Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN
+
+
+ Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
+ N'estimer chaque objet que par l'utilité,
+ Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
+ Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+ Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
+ Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+ Il est dans la nature, il est de belles choses,
+ Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+ Des poëtes rêveurs et des musiciens
+ Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
+ Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+ Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+ Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+ Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
+ Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
+ Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+ Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+ Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.
+ D'autres seront épris de la beauté du monde
+ Et du rayonnement de la lumière blonde;
+ Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+ Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
+ Un air de tête heureux, une forme de jambe,
+ Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+ Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+ Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
+ Et le grave souci des choses politiques?
+ Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,
+ Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,
+ Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
+ Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+ Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
+ Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
+ Réaliser en marbre un rêve de beauté,
+ Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
+ Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
+ Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
+ Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+ Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
+ Il jette son parfum et cela le contente.
+ Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel
+ Une perle de pluie, une goutte de miel,
+ Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,
+ Se taille dans sa feuille une robe argentée.
+ Qui de vous osera lui dire: Paresseux!
+ Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+ Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,
+ Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+ Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
+ A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+ Qui donc dira cela, que toute chose belle,
+ Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle
+ Et son enseignement et sa moralité?
+ Comment pourrons-nous croire à la Divinité
+ Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
+ Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+ Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+ La fleur de la vallée avec son encensoir?
+ Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+ Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes,
+ Laissons tourner le monde et les choses aller;
+ Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+ Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
+ Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.
+ Se croire le pivot de la création
+ Est une erreur commune à toute ambition;
+ L'on est persuadé qu'on est indispensable
+ Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
+ Aux balances d'airain des grands événements.
+ L'on tombe chaque jour en des étonnements
+ A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme
+ Fait un homme jeté de la plus haute cime,
+ Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,
+ Par le premier qui vient on le voit remplacé.
+ Nos agitations ne laissent pas de trace:
+ C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
+ En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal,
+ Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
+ Et dans l'éternité mystérieuse et noire
+ Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+ Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
+ L'intarissable flot qui semble le lécher,
+ Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
+ De sa langue d'azur le fera disparaître,
+ Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
+ Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.
+ Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
+ A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+ Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
+ Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
+ Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
+ Des révolutions la tempête éternelle?
+ Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+ Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+ Et traverser à pied ce grand désert de prose,
+ Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+ Offre candidement sa bouche à vos baisers,
+ A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
+ Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
+ De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
+ La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+ Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+ Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
+ Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+ A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+ Son épaule de nacre et son dos de satin.
+ Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
+ Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
+ La fée en soupirant rattache ses cheveux,
+ Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+ Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+ Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches
+ Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
+ Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
+ Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves:
+ Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,
+ Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
+ A travers les débris des trônes renversés,
+ Vous avez préféré, faussant votre nature,
+ Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
+ Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
+ Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
+ Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+ Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,
+ Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.
+ Le front tout soucieux et penché vers le sol,
+ Vous passez sans répondre au gai salut des merles.
+ Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
+ Et les beaux diamants aux éclairs diaprés
+ Que répand le matin sur le velours des prés?
+ Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+ Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;
+ Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc
+ Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,
+ Et vous en composiez, enfantines merveilles,
+ Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
+ Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+ Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
+ Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+ Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+ De votre négligence ils sont tout attristés
+ Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
+ C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
+ Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
+ Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+ Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil,
+ Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire
+ Que vous ayez perdu si vite la mémoire
+ Des entretiens naïfs et des charmants amours
+ Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+ Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
+ Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
+ La blonde Amaryllis en couplets alternés.
+ De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés
+ Sentent le serpolet, le thym et la framboise;
+ A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+ Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux
+ Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+ Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques
+ D'une bouche formée aux chants élégiaques;
+ Laissez cette besogne aux orateurs braillards,
+ Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
+ Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
+ Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
+ Rome se sauvera toute seule très-bien;
+ Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.
+ Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+ Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,
+ Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
+ S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,
+ Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+ Quelque petit sentier, par une pente douce,
+ Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
+ D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré;
+ Et nous attendrons là que notre jour arrive,
+ Voyant de haut la mer se briser à la rive,
+ Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
+ La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;
+ Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
+ La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+ Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
+ Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;
+ Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+ Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+ Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
+ Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+ A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
+ Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
+ Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
+ Se balance et fait luire un sinistre rayon?
+ Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
+ Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+ Qui peut dire lequel était Napoléon
+ Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+ Qui le décidera? L'existence est un songe
+ Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
+ Le corps du citoyen utile et positif
+ Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
+ Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+ Entre néant et rien quelle est la différence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS
+
+
+ Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)
+ Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
+ Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,
+ Et caparaçonnés de harnois singuliers.
+
+ Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+ Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
+ Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
+ Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards.
+
+ Par moment, du rebord de l'arcade géante,
+ Un cavalier blessé perdant son point d'appui,
+ Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,
+ Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+ C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
+ Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
+ Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,
+ Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS
+
+
+ Parfois un enfant trouve une petite graine,
+ Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
+ Pour la planter, il prend un pot de porcelaine
+ Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+ Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+ Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+ Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+ Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.
+
+ L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse
+ Sur les débris du pot brandir ses verts poignards;
+ Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+ Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+ Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
+ Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+ C'est un grand aloès dont la racine brise
+ Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX
+
+
+ Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
+ Une Chimère antique entre toutes me plaît;
+ Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+ Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.
+
+ Son visage de femme est le plus beau du monde;
+ Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+ Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
+ On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
+
+ Les jeunes nourrissons qui passent devant elle
+ Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
+ Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
+ Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,
+
+ C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:
+ La face en est charmante et le revers bien laid.
+ Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères
+ N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSÉE DE MINUIT
+
+
+ Une minute encor, madame, et cette année,
+ Commencée avec vous, avec vous terminée,
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+ Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
+ Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
+ Ne peut la faire revenir:
+
+ Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.
+ Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.
+ Sur le bord du néant jeté;
+ Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+ Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
+ Ce qui n'est rien ayant été;
+
+ Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,
+ La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,
+ L'amour de notre cœur chassé;
+ La pensée inconnue éclose en notre tête;
+ L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le présent qui se fait passé;
+
+ Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
+ Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
+ Tournée avec le doigt du temps;
+ Une scène nouvelle à rajouter au drame,
+ Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+ Un autre pas de fait dans cette route morne,
+ De la vie et du temps, dont la dernière borne,
+ Proche ou lointaine, est un tombeau;
+ Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;
+ Où de votre bonheur toujours à chaque ronce
+ Derrière vous reste un lambeau.
+
+ Du haut de cette année avec labeur gravie,
+ Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effacé,
+ Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+ Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
+ Le vaste horizon du passé.
+
+ Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+ Avant que tout à fait le versant qui s'incline
+ Ne les dérobe à son regard,
+ Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues
+ Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son départ.
+
+ Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
+ Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappés:
+ Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,
+ Une époque, un détail nettement se détache
+ Et revit à mes yeux trompés.
+
+ Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
+ Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
+ Portrait sans modèle aujourd'hui;
+ Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+ Que le passé ravit au présent qu'il emporte;
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+ J'hésite en me voyant devant moi reparaître,
+ Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
+ Sous ma figure d'autrefois.
+ Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
+ De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
+ Ont changé les traits et la voix.
+
+ Tant de choses depuis par cette pauvre tête,
+ Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+ Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée
+ Se débattent, heurtant leur coquille brisée
+ Avec leurs ongles déjà longs!
+
+ Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;
+ Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+ On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+ Ni faire remonter un grain après sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+ La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête
+ Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
+ L'étude austère et les soucis.
+ Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
+ Et dont quelque tourmente intérieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+ Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
+ Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre
+ N'en avait noirci le corail.
+ Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
+ Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
+ Doublaient le ciel dans leur émail.
+
+ Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie;
+ Aucune illusion, amèrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+ Il s'épanouissait à toute chose belle,
+ Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal était bien, le bien mieux.
+
+ Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
+ Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main,
+ Avec son collier fuit de perles de rosée,
+ Sa robe prismatique au soleil irisée,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+ Et puis l'âge est venu qui donne la science,
+ J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du cœur,
+ Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
+ Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+ Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes
+ Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux,
+ Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme
+ Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,
+ Et je devins bien malheureux.
+
+ La pensée et la forme ont passé comme un rêve.
+ Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+ Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
+ Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+ Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;
+ Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+ Avec sa sombre voix explique bien des choses;
+ Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'éternité commence au seuil.
+
+ L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,
+ De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+ Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
+ Et ces ressouvenirs d'illusions passées
+ Rembrunissent mon front pâli.
+
+ Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
+ De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir,
+ Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,
+ Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+ Regardez; devant vous l'horizon est immense.
+ C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+ La route de ce monde est pour vous une allée,
+ Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:
+ Marchez où le temps vous conduit.
+
+ Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.
+ Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
+ L'avenir devrait m'être cher;
+ Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
+ Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
+ Et je me sens le cœur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON
+
+
+ Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
+ Tu me veux donc quitter et courir par le monde?
+ Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
+ Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+ Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+ Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
+ Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
+ Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+ Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
+ D'abandonner le nid et de déployer l'aile?
+
+ Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
+ Restons; je te ferai, petite, des récits,
+ Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
+ Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.
+ Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
+ Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
+ Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
+ Les carreaux palpitants; la rauque girouette
+ Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+ Où veux-tu donc aller?
+
+ O mon maître, sais-tu
+ La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe?
+ «Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
+ La terre du soleil où le citron mûrit,
+ Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?
+ C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
+ C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.
+
+ «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+ Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+ Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.
+ La pâle violette au vent d'été se fane;
+ Il lui faut la rosée et le gazon épais,
+ L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;
+ C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.
+ Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!
+ Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
+ Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
+ Crois-moi, garde ton rêve.
+
+ «Italie! Italie!
+ Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!
+ Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+ Leur contact a limé tes vieux angles romains,
+ Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
+ Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,
+ Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+ Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!
+ Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+ L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
+ Ce sont, à chaque pas, des admirations,
+ Des yeux levés en l'air et des contorsions.
+ Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
+ Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
+ On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,
+ A faire de pitié rire les monuments.
+ L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
+ Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
+ O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+ Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
+ L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+ Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
+ Baise chaque pavé de la Via-Lata,
+ Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+ De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
+ Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
+ Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+ Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
+ Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+ Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+ «Restons, car au retour on court risque souvent
+ De ne retrouver plus son vieux père vivant,
+ Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître
+ Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
+ Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
+ D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,
+ Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+ Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+ Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
+ Et l'on a divisé votre part entre tous.
+ Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
+ Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
+ Retourne à sa maison croyant trouver encor
+ Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+ Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
+ Et son or est aux mains d'un héritier avide;
+ Ses amis sont changés, en sorte que le mort,
+ Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+ Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
+ Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
+ C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:
+ C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+ L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+ Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
+ N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
+ Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.
+
+ «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
+ Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+ Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+ Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
+ Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
+ Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+ Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+ Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+ Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+ Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.
+ Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
+ Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+ Restons au colombier. Après tout, notre France
+ Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+ Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+ De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
+ Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
+ Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;
+ Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
+ Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,
+ Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+ Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;
+ Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+ Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+ Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+ Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
+ Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+ Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,
+ Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+ Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
+ Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+ Avec la mère au coin et les petites sœurs,
+ Et le chat familier qui se joue et se roule,
+ Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,
+ Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+ Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
+
+1833.
+
+
+
+
+ROMANCE
+
+
+I
+
+ Au pays où se fait la guerre
+ Mon bel ami s'en est allé;
+ Il semble à mon cœur désolé
+ Qu'il ne reste que moi sur terre!
+ En parlant, au baiser d'adieu,
+ Il m'a pris mon âme à ma bouche.
+ Qui le tient si longtemps, mon Dieu!
+ Voilà le soleil qui se couche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+II
+
+ Les pigeons, sur le toit roucoulent,
+ Roucoulent amoureusement
+ Avec un son triste et charmant;
+ Les eaux sous les grands saules coulent.
+ Je me sens tout près de pleurer;
+ Mon cœur comme un lis plein s'épanche,
+ Et je n'ose plus espérer.
+ Voici briller la lune blanche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+III
+
+ Quelqu'un monte à grands pas la rampe:
+ Serait-ce lui, mon doux amant?
+ Ce n'est pas lui, mais seulement
+ Mon petit page avec ma lampe.
+ Vents du soir, volez, dites-lui
+ Qu'il est ma pensée et mon rêve,
+ Toute ma joie et mon ennui.
+ Voici que l'aurore se lève,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE
+
+
+ Soulève ta paupière close
+ Qu'effleure un songe virginal;
+ Je suis le spectre d'une rose
+ Que tu portais hier au bal.
+ Tu me pris encore emperlée
+ Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+ Et parmi la fête étoilée
+ Tu me promenas tout le soir.
+
+ O toi qui de ma mort fus cause,
+ Sans que tu puisses le chasser,
+ Toute la nuit mon spectre rose
+ A ton chevet viendra danser.
+ Mais ne crains rien, je ne réclame
+ Ni messe ni _De profundis_;
+ Ce léger parfum est mon âme,
+ Et j'arrive du paradis.
+
+ Mon destin fut digne d'envie:
+ Pour avoir un trépas si beau,
+ Plus d'un aurait donné sa vie,
+ Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+ Et sur l'albâtre où je repose
+ Un poëte avec un baiser
+ Écrivit: Ci-gît une rose
+ Que tous les rois vont jalouser.
+
+1837.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+LA CHANSON DU PÊCHEUR
+
+
+ Ma belle amie est morte:
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon âme et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche créature
+ Est couchée au cercueil.
+ Comme dans la nature
+ Tout me paraît en deuil!
+ La colombe oubliée
+ Pleure et songe à l'absent;
+ Mon âme pleure et sent
+ Qu'elle est dépareillée.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'étend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle était belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DÉDAIN
+
+
+ Une pitié me prend quand à part moi je songe
+ A cette ambition terrible qui nous ronge
+ De faire parmi tous reluire notre nom,
+ De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
+ D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+ D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.
+
+ Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,
+ Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,
+ Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,
+ Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,
+ Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,
+ Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
+
+ C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+ Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
+ Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+ La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+ La séve sans issue au fond de nous fermente,
+ Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+ De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
+ Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
+ Combien déjà sont morts! combien encor mourront!
+ Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
+ Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+ Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!
+
+ Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+ Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
+ Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,
+ A courir dans les bois sans arrière-pensée;
+ Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
+ Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+ Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
+ Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+ Et si jamais l'été dorera le blé vert;
+ Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+ Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
+ Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
+
+ Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+ Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;
+ Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+ Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,
+ La terre les boit vite, et pas une ne perce,
+ Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
+
+ Dieu nous comble de biens, notre mère Nature
+ Rit amoureusement à chaque créature;
+ Le spectacle du ciel est admirable à voir;
+ La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+ Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:
+ Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+ Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise
+ Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,
+ Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
+ On vous couche à côté de rois que le ver mange,
+ N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+ Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
+
+ En vérité c'est tout.--O néant! ô folie!
+ Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.
+ Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!
+ Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,
+ Et forger un par un les rayons de sa gloire,
+ Comme si tout cela valait un mot d'amour!
+
+1833.
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE
+
+
+ Vos premières saisons à peine sont écloses,
+ Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
+ Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.
+ Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+ Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+ Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...
+ Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+ La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+ L'Europe décrépite et la jeune Amérique;
+ Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
+ Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+ S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
+ Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,
+ Dans la verte savane et sur la blonde grève;
+ Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+ Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
+ Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+ Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
+ Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+ Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+ Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+ Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+ Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;
+ Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+ Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
+ L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+ Les magnolias penchaient la tête en souriant,
+ La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+ Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
+ Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+ Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+ Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
+ Aux heures du midi, nonchalante créole,
+ Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+ Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
+ Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
+ Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
+ La belle liberté dans la belle nature,
+ Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
+ Vous avez voulu voir et la France et Paris.
+ La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
+ Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière
+ Et courbant devant vous sa tête de lion,
+ Sur son épaule bleue, avec soumission,
+ Vous a jusques aux bords de la France vantée,
+ Sans rugir une fois, fidèlement portée.
+ Après celles de Dieu, les merveilles de l'art
+ Ont étonné votre âme avec votre regard.
+ Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
+ Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.
+ Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
+ Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+ Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+ Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
+ Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,
+ Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+ La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
+ Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies,
+ En entendant pleurer les bûches dans le feu,
+ Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
+ Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames
+ Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;
+ Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+ Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
+ Toute cette nature orientale et chaude,
+ Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
+ Et vous avez souffert, votre cœur a saigné,
+ Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné
+ D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,
+ Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
+ Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
+ Que loin du sol natal votre arome se perd,
+ Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
+ Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
+ Les baisers parfumés des brises de la mer,
+ La place libre au ciel, l'espace et le grand air;
+ Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes
+ Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
+ Au chœur mélodieux votre voix put s'unir;
+ Le prisme du regret dorant le souvenir
+ De cent petits détails, de mille circonstances,
+ Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+ Chaque larme furtive échappée à vos yeux
+ Se condensait en perle, en joyaux précieux;
+ Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
+ Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
+ Vous avez pénétré les mystères de l'art,
+ Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
+ Pour vous baiser au front, la belle poésie
+ Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;
+ Pour dire votre cœur vous avez une voix.
+ Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+ Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
+ De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+1833.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+SONNET
+
+
+ Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
+ Comme Venise au fond de son Adriatique,
+ Tu traînes lentement ton corps paralytique,
+ Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
+
+ Quel appauvrissement! quelle caducité!
+ Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
+ Et nulle herbe pieuse au long de ton portique
+ Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
+
+ Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
+ Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,
+ Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+ Le rival du soleil dort sous son monument;
+ Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
+ Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA CARAVANE
+
+SONNET
+
+
+ La caravane humaine au Sahara du monde,
+ Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+ S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
+ Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+ Le grand lion rugit et la tempête gronde;
+ A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+ La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+ Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+ L'on avance toujours, et voici que l'on voit
+ Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
+ C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
+
+ Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
+ Comme des oasis, a mis les cimetières:
+ Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINÉE
+
+SONNET
+
+
+ Comme la vie est faite! et que le train du monde
+ Nous pousse aveuglément en des chemins divers!
+ Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+ Promène sans repos sa course vagabonde;
+
+ L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
+ Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
+ Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
+ Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
+
+ Eh bien! celui qui court sur la terre était né
+ Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,
+ C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
+
+ Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+ Par le trou du volet, était le voyageur.
+ Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME
+
+
+I
+
+ Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,
+ Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
+ Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
+ Avec de jeunes fats et des femmes frivoles
+ Échangeant sans profit de banales paroles;
+ Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+ Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
+ Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
+ Je suis allé souvent, Victor,
+ A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
+ Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+ Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
+ Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
+ Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
+ Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+ Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
+ Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
+
+ Cathédrales de brume aux arches fantastiques,
+ Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doublés;
+ La brise qui s'en joue et déchire leurs franges
+ Imprime, en les roulant, mille formes étranges
+ Aux nuages échevelés.
+
+ Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte
+ Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
+ Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
+ Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+ Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
+ Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
+
+ Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique
+ La vieille église attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+ Les roses des vitraux en rouges étincelles
+ S'écaillent brusquement, et comme des prunelles
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+ La nef épanouie, entre ses côtes minces,
+ Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.
+ Une araignée énorme, ainsi que des réseaux
+ Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+ En fils aériens, en délicates mailles,
+ Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+ Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+ Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+ Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
+ Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+ Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+ Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires
+ Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
+ Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+ Par les hommes et non par le temps abattues,
+ Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;
+
+ Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,
+ Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de géants,
+ Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+ Myriades de saints roulés en collerettes
+ Autour des trois porches béants,
+
+ Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
+ Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
+ Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,
+ Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
+ Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
+ La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
+
+
+II
+
+ Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre
+ Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+ Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
+ Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si près de Dieu!
+
+ Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,
+ Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+ Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.
+ L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+ Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige
+ Et fait au front des tours trembler les garde-fous.
+
+ Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+ Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
+ Au fond de votre œil ébloui,
+ Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
+ Bête apocalyptique, en se tordant aboie
+ Paris éclatant, inouï!
+
+ Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,
+ Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
+ Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;
+ Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
+ Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
+ Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
+
+ De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,
+ En se jouant, redit les dernières syllabes
+ De l'hosanna du séraphin,
+ Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
+ Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin!
+
+ Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
+ De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
+ Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+ Et la lumière oblique aux arêtes hardies,
+ Jetant de tous côtés de riches incendies,
+ Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs
+
+ Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille
+ Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours,
+ Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine
+ Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte à son col les grands jours.
+
+ Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
+ Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
+ Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
+ De toutes les couleurs, des résilles de rues,
+ Des palais étouffés où comme des verrues
+ S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
+
+ Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
+ Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+ Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+ Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+III
+
+ Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
+ Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
+ Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,
+ Quand on est descendu tout se métamorphose,
+ Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,
+ Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
+
+ Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+ Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+ Monde de poésie, en ce monde de prose,
+ A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+ Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+ Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+ Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,
+ A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+ On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+ Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.
+
+ Comme nos monuments à tournure bourgeoise
+ Se font petits devant ta majesté gauloise,
+ Gigantesque sœur de Babel!
+ Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;
+ Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
+ Et ton vieux chef heurte le ciel.
+
+ Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
+ Aux plis graves et droits de ta robe dantesque
+ Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+ Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
+ Antique friperie empruntée à Vignole,
+ Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?
+
+ O vous, maçons du siècle, architectes athées,
+ Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
+ Gens de la règle et du compas,
+ Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
+ Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+ Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+ Les Parthénons coquets, églises courtisanes,
+ Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+ Les maisons sans pudeur de la ville païenne,
+ On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,
+ Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+1831.
+
+
+
+
+MAGDALENA
+
+
+ J'entrai dernièrement dans une vieille église;
+ La nef était déserte, et sur la dalle grise
+ Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
+ Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
+ Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+ Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+ Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
+ Représentant un Christ qui me parut très-beau.
+ On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+ Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
+ Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+ A ces fantômes blancs qui se dressent le soir
+ Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:
+ Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
+ S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds
+ Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,
+ Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique
+ D'un vieux maître pisan, artiste catholique,
+ Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté
+ Le nimbe rayonnant de la mysticité,
+ Et tant l'on respirait dans leur humble attitude
+ Les parfums onctueux de la béatitude.
+ Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand,
+ D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
+ A vingt ans, de misère et de mélancolie,
+ Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+ Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
+ Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+ Je restai bien longtemps dans la même posture,
+ Pensif, à contempler cette pâle peinture;
+ Je regardais le Christ sur son infâme bois,
+ Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.
+ Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
+ Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,
+ La blessure livide et béante à son flanc;
+ Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
+ Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,
+ Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles,
+ Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs
+ Comme dut en verser la mère des douleurs.
+ Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles
+ Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,
+ Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
+ Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
+ La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!
+ Son divin Fils en proie à l'agonie amère;
+ Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,
+ Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
+ Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,
+ Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.
+
+ C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
+ Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir
+ Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
+ Avec le chant du soir vers le ciel élancée.
+ Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+ Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+ Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+ Après ton agonie au jardin des Olives,
+ Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,
+ Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;
+ Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
+ Entrent profondément dans tes tempes divines.
+ Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort
+ Recule épouvantée à ce sublime effort,
+ Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
+ Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
+ Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+ Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
+ Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+ Adorable victime entre toutes bénie;
+ Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,
+ Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.
+ O rigoureux destin! une pareille vie
+ D'une pareille mort si promptement suivie!
+ Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!
+ Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+ La parole d'amour pour compenser l'injure,
+ Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+ Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,
+ Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
+ Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
+ N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire
+ Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin
+ Sans avoir une épaule où reposer ta main,
+ Sans une âme choisie où répandre avec flamme
+ Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»
+
+ Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+ Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+ Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
+ De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
+ C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
+ L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:
+ Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,
+ L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
+ La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,
+ Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+ Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
+ Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+ La foi descend des cieux avec l'obscurité;
+ L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!
+ Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+ Rapproche ses deux mains et se met en prière.
+ Comme un captif brisant les portes du cachot,
+ L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
+ Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
+ L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
+ Tandis que la raison, avec son pied boîteux,
+ La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.
+ C'est à cette heure-là que les divins poëtes
+ Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.
+ O mystère d'amour! ô mystère profond!
+ Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!
+ Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
+ Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
+ Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,
+ Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
+ Qui donc écartera l'aile blanche et dorée
+ Dont un ange abritait cette amour ignorée?
+ Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
+ Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?
+ Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
+ Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+ O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
+ Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+ Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées
+ Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,
+ Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+ Conservé leur mémoire et le son de leur voix,
+ Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
+ Tout ce que vous savez de ces amours divines
+ Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.
+ Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient!
+ Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
+ Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+ Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux
+ Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,
+ Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses
+ Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+ Que les roucoulements des colombes de mai,
+ Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+ Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
+ Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?
+
+ Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
+ Murmure sans répondre et passe avec dédain;
+ Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
+ Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+ Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,
+ Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+ Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
+ Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
+ Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux
+ Mélancoliquement se tournent vers les cieux!
+ Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
+ Une telle beauté n'apparut sur le monde,
+ Son front est si charmant, son regard est si doux,
+ Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+ Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
+ Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.
+
+ O pâle fleur d'amour éclose au paradis,
+ Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
+ Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
+ Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
+ Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,
+ Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?
+ Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
+ Que ton cœur, cette mer si souvent remuée,
+ Des coquilles du bord et du limon impur
+ N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
+ Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide
+ La perle blanche au fond de ton âme candide!
+ C'est que tout cœur aimant est réhabilité,
+ Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté
+ Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+ Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce;
+ C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+ C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+ Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
+ Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;
+ Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,
+ Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+ La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
+ Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
+ Et ton pinceau pieux, sur le divin contour
+ A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.
+ Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+ Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,
+ Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,
+ Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+ O sainte pécheresse! ô grande repentante!
+ Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,
+ Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
+ Tout le rayonnement de la virginité
+ Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
+ Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
+ Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+ Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
+ Jamais lys de Saron, divine courtisane,
+ Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+ N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
+ Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns
+ Laisse voir, au travers de la peau transparente,
+ Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
+ Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
+ Ton œil est un foyer dont les rayons ardents
+ Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;
+ O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+ Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur
+ Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+ Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde
+ Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
+ Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit
+ Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
+ Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+ Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+ Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
+ D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,
+ Et, pour te consoler, voulut que la première
+ Tu le visses rempli de gloire et de lumière.
+
+ En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
+ N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
+ Et que ta rêverie a sondé ce mystère
+ Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
+ O poëtes! allez prier à cet autel,
+ A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
+ Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+ Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
+ Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit
+ Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
+ Peut-être un chérubin détaché de la toile,
+ A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
+ Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+ L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON
+
+
+I
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie,
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+ C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
+ Le gaz, de sa langue bleuâtre,
+ Lèche plus doucement le bois;
+ La fumée, en filet d'albâtre,
+ Monte et se contourne à ma voix.
+
+ La bouilloire rit et babille;
+ La flamme aux pieds d'argent sautille
+ En accompagnant ma chanson;
+ La bûche de duvet s'habille;
+ La séve bout dans le tison.
+
+ Le soufflet au râle asthmatique
+ Me fait entendre sa musique;
+ Le tourne-broche aux dents d'acier
+ Mêle au concerto domestique
+ Le tic-tac de son balancier.
+
+ Les étincelles réjouies,
+ En étoiles épanouies,
+ Vont et viennent, croisant dans l'air
+ Les salamandres éblouies,
+ Au ricanement grêle et clair.
+
+ Du fond de ma cellule noire,
+ Quand Berthe vous conte une histoire,
+ _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_,
+ C'est moi qui soutiens sa mémoire,
+ C'est moi qui fais taire le feu.
+
+ J'étouffe le bruit monotone
+ Du rouet qui grince et bourdonne;
+ J'impose silence au matou;
+ Les heures s'en vont, et personne
+ N'entend le timbre du coucou.
+
+ Pendant la nuit et la journée,
+ Je chante sous la cheminée;
+ Dans mon langage de grillon
+ J'ai, des rebuts de son aînée,
+ Souvent consolé Cendrillon.
+
+ Le renard glapit dans le piége;
+ Le loup, hurlant de faim, assiége
+ La ferme au milieu des grands bois;
+ Décembre met, avec sa neige,
+ Des chemises blanches aux toits.
+
+ Allons, fagot, pétille et flambe;
+ Courage! farfadet ingambe,
+ Saule, bondis plus haut encor;
+ Salamandre, montre ta jambe,
+ Lève en dansant ton jupon d'or.
+
+ Quel plaisir? prolonger sa veille,
+ Regarder la flamme vermeille
+ Prenant à deux bras le tison,
+ A tous les bruits prêter l'oreille,
+ Entendre vivre la maison!
+
+ Tapi dans sa niche bien chaude,
+ Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
+ Tout blême et le nez violet,
+ Tâchant de s'introduire en fraude
+ Par quelque fente du volet!
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+
+II
+
+ Regardez les branches,
+ Comme elles sont blanches!
+ Il neige des fleurs.
+ Riant dans la pluie,
+ Le soleil essuie
+ Les saules en pleurs,
+ Et le ciel reflète
+ Dans la violette
+ Ses pures couleurs.
+
+ La nature en joie
+ Se pare et déploie
+ Son manteau vermeil.
+ Le paon, qui se joue,
+ Fait tourner en roue
+ Sa queue au soleil.
+ Tout court, tout s'agite,
+ Pas un lièvre au gîte;
+ L'ours sort du sommeil.
+
+ La mouche ouvre l'aile,
+ Et la demoiselle
+ Aux prunelles d'or,
+ Au corset de guêpe,
+ Dépliant son crêpe,
+ A repris l'essor.
+ L'eau gaîment babille,
+ Le goujon frétille:
+ Un printemps encor!
+
+ Tout se cherche et s'aime;
+ Le crapaud lui-même,
+ Les aspics méchants,
+ Toute créature,
+ Selon sa nature:
+ La feuille a des chants;
+ Les herbes résonnent,
+ Les buissons bourdonnent,
+ C'est concert aux champs.
+
+ Moi seul je suis triste.
+ Qui sait si j'existe,
+ Dans mon palais noir?
+ Sous la cheminée,
+ Ma vie enchaînée
+ Coule sans espoir.
+ Je ne puis, malade,
+ Chanter ma ballade
+ Aux hôtes du soir.
+
+ Si la brise tiède
+ Au vent froid succède,
+ Si le ciel est clair,
+ Moi, ma cheminée
+ N'est illuminée
+ Que d'un pâle éclair;
+ Le cercle folâtre
+ Abandonne l'âtre:
+ Pour moi c'est l'hiver.
+
+ Sur la cendre grise,
+ La pincette brise
+ Un charbon sans feu.
+ Adieu les paillettes,
+ Les blondes aigrettes!
+ Pour six mois adieu
+ La maîtresse bûche,
+ Où sous la peluche
+ Sifflait le gaz bleu!
+
+ Dans ma niche creuse,
+ Ma patte boiteuse
+ Me tient en prison.
+ Quand l'insecte rôde,
+ Comme une émeraude,
+ Sous le vert gazon,
+ Moi seul je m'ennuie;
+ Un mur, noir de suie,
+ Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE
+
+
+ Reviens, reviens, ma bien-aimée;
+ Comme une fleur loin du soleil,
+ La fleur de ma vie est fermée
+ Loin de ton sourire vermeil.
+
+ Entre nos cœurs tant de distance!
+ Tant d'espace entre nos baisers!
+ O sort amer! ô dure absence!
+ O grands désirs inapaisés!
+
+ D'ici là-bas, que de campagnes,
+ Que de villes et de hameaux,
+ Que de vallons et de montagnes,
+ A lasser le pied des chevaux!
+
+ Au pays qui me prend ma belle,
+ Hélas! si je pouvais aller;
+ Et si mon corps avait une aile
+ Comme mon âme pour voler!
+
+ Par-dessus les vertes collines,
+ Les montagnes au front d'azur,
+ Les champs rayés et les ravines,
+ J'irais d'un vol rapide et sûr.
+
+ Le corps ne suit pas la pensée;
+ Pour moi, mon âme, va tout droit,
+ Comme une colombe blessée,
+ S'abattre au rebord de ton toit.
+
+ Descends dans sa gorge divine,
+ Blonde et fauve comme de l'or,
+ Douce comme un duvet d'hermine,
+ Sa gorge, mon royal trésor;
+
+ Et dis, mon âme, à cette belle:
+ «Tu sais bien qu'il compte les jours,
+ O ma colombe! à tire d'aile,
+ Retourne au nid de nos amours.»
+
+
+
+
+AU SOMMEIL
+
+HYMNE ANTIQUE
+
+
+ Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,
+ Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
+ La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,
+ Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
+ Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement
+ Sur le front endormi de son bleuâtre amant.
+ Par la porte d'ivoire et la porte de corne,
+ Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés
+ Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+ Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
+ Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
+ Le vent même retient son haleine, et les mondes,
+ Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
+ S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+ O jeune homme charmant, couronné de pavots,
+ Qui, tenant sur la main une patère noire,
+ Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,
+ Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+ Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
+ Où la vie au trépas s'unit et se mélange,
+ Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+ Douce transition de la lumière à l'ombre,
+ Du repos à la mort et du lit au tombeau;
+ Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
+ Du fond de ta caverne inconnue au soleil,
+ Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!
+ Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,
+ Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+ Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+ Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
+ Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,
+ Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
+ Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,
+ Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+ Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
+ Je te préfère même à la blanche Vénus,
+ Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+ Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+ Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+ Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;
+ Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
+ A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.
+
+ Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+ Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
+ Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil
+ Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+ Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+ Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+ Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
+ Reçois bénignement mon encens et mes vœux,
+ Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA
+
+
+ Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+ Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
+ Il fut redescendu dans la cité latine,
+
+ Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
+ Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;
+ Il avait oublié le monde dans les cieux.
+
+ Trois grands mois il garda cette attitude austère,
+ On l'eût pris pour un ange en extase devant
+ Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
+
+ Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,
+ Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
+ Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.
+
+ Les anges secouant leur chevelure blonde,
+ Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+ Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+ Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+ Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+ Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
+
+ Que leur font les passants, les pierres et les boues?
+ Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
+ Et le jeu du désir leur empourpre les joues.
+
+ Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+ Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+ Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
+
+ Un auguste reflet de leur œuvre divine
+ S'attache à leur personne et leur dore le front,
+ Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
+
+ Les nuits suivront les jours et se succéderont,
+ Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+ Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+ Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
+ Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit,
+ Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+ Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
+ Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+ Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
+
+ Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+ Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+ Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
+
+ Sublime aveuglement? magnifique défaut!
+
+
+
+
+MONTÉE SUR LE BROCKEN
+
+
+ Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
+ Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+ Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+ Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+ On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+ Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
+ Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+ Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
+ On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+ Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
+ Le silence est profond; la chanson de la terre
+ Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,
+ Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
+ Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.
+ Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
+ S'éteint subitement sous la voûte muette;
+ C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor
+ Les violes d'amour et les cithares d'or,
+ Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.
+ Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
+ Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,
+ La dernière des fleurs vous jette son adieu.
+ La neige cependant descend silencieuse,
+ Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+ Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
+ Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
+ Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+ Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI
+
+
+ Hier j'étais à table avec ma chère belle,
+ Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+ Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid
+ Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
+ C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+ Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,
+ De sonores baisers et de propos joyeux.
+ L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,
+ Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+ On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
+ Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,
+ Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
+ Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
+ Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.
+ Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+ Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants
+ Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes
+ D'un verre de cristal allumant les facettes,
+ Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
+ Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+ Avec un sentiment de joie et de bien-être
+ Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
+ L'aubépine de mai me parfumait le cœur,
+ Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
+ Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+ De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
+ Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
+ Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
+ Malgré les députés, la Charte et les ministres,
+ Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
+ On n'avait pas encor supprimé le soleil,
+ Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
+ Que la femme était belle et toujours désirable,
+ Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+ Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+ Célébrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE
+
+
+ Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:
+ Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+ De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;
+ Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
+ Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,
+ Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,
+ Dors et prends patience, ô lion du désert!
+ Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
+ Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
+ Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
+ Et de tous les côtés les applaudissements
+ Répondront comme un chœur à tes grommèlements
+ On te tient en réserve une vierge chrétienne,
+ Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
+ Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
+ Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+ Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+ Ne frotte plus ton nez contre la grille close;
+ Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
+ Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+ Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume
+ Une tête où déjà l'auréole s'allume.
+ Le belluaire ainsi gourmande son lion,
+ Et le lion fait trêve à sa rébellion.
+
+ Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+ Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
+ Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
+ Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
+ Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+ Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.
+ A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
+ Le temps n'est pas venu de te démuseler.
+ En attendant le jour de revoir la lumière,
+ Silencieusement à l'angle d'une pierre,
+ Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+ Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+
+ Connaissez-vous la blanche tombe
+ Où flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+ Sur l'if, une pâle colombe,
+ Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant;
+
+ Un air maladivement tendre,
+ A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+ Et qu'on voudrait toujours entendre;
+ Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+ On dirait que l'âme éveillée
+ Pleure sous terre à l'unisson
+ De la chanson,
+ Et du malheur d'être oubliée
+ Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+ Sur les ailes de la musique
+ On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+ Une ombre de forme angélique
+ Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+ Les belles de nuit, demi-closes,
+ Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+ Et le fantôme aux molles poses
+ Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras?
+
+ Oh! jamais plus, près de la tombe
+ Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+ Écouter la pâle colombe
+ Chanter sur la branche de l'if
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE
+
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ L'aviron est d'ivoire,
+ Le pavillon de moire,
+ Le gouvernail d'or fin;
+ J'ai pour lest une orange,
+ Pour voile une aile d'ange,
+ Pour mousse un séraphin.
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Est-ce dans la Baltique,
+ Sur la mer Pacifique,
+ Dans l'île de Java?
+ Ou bien dans la Norwége,
+ Cueillir la fleur de neige,
+ Ou la fleur d'Angsoka?
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Menez-moi, dit la belle,
+ A la rive fidèle
+ Où l'on aime toujours.
+ --Cette rive, ma chère,
+ On ne la connaît guère
+ Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE
+
+
+ Avril est de retour.
+ La première des roses,
+ De ses lèvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'épanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaîté,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Célèbrent sous les treilles
+ Le vin et la beauté;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair
+ S'éparpille dans l'air.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ En déshabillés blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyés.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon âme,
+ Pas même mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pâle gazon,
+ Une fosse sans nom.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+I
+
+BÉHÉMOT
+
+ Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
+ Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+ Je suis une montagne animée et qui marche;
+ Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
+ Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+ Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
+ Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
+ Comme sous un bélier.
+ Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+ J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+ Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+ Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:
+ Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blessés et de morts.
+ Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée
+ Rugit plus furieuse et plus échevelée,
+ Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
+
+ Les flèches font sur moi le pétillement grêle
+ Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
+ Sur les tuiles d'un toit,
+ Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+ Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+ Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+ Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+ A travers les bambous, je folâtre et je passe
+ Comme un faon dans les blés.
+ Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+ Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
+ Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
+
+ Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
+ Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+ Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,
+ Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
+ Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+II
+
+ Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+ Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.
+
+
+III
+
+LÉVIATHAN
+
+ Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,
+ Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
+ Du revers de ma large queue.
+ Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+ Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensité bleue.
+
+ Le requin endenté d'un triple rang de dents,
+ Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une île,
+ L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+ Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,
+ Du cétacé jusqu'au nautile;
+
+ Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+ Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine,
+ Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
+ Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+ Les oursons étoilés et les crabes hideux,
+ Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+ Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+ Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+ Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+ Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
+ Des végétations étranges,
+ Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
+ Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y découpent en vertes franges.
+
+ Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
+ Ma respiration soulève l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+ Le souffle impétueux de mes larges naseaux
+ Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pâles équipages.
+
+ Ainsi vous avez tort de tant faire le fier
+ Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renversé quelque muraille;
+ Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
+ Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
+ Vous êtes de petite taille.
+
+ L'empire revient donc à moi, prince des eaux,
+ Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
+ Paître dans les moites campagnes;
+ Moi témoin du déluge et des temps disparus;
+ Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+IV
+
+ Léviathan se tut et plongea sous les flots;
+ Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
+
+
+V
+
+L'OISEAU ROCK
+
+ Là-bas, tout là-bas, il me semble
+ Que j'entends quereller ensemble
+ Béhémot et Léviathan;
+ Chacun des deux rivaux aspire,
+ Ambition folle! à l'empire
+ De la terre et de l'Océan.
+
+ Eh quoi! Léviathan l'énorme
+ S'assoirait, majesté difforme,
+ Sur le trône de l'univers!
+ N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+ Son palais d'azur sous les ondes?
+ N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+ Béhémot, dans sa patte immonde,
+ Veut prendre le sceptre du monde
+ Et se poser en souverain.
+ Béhémot, avec son gros ventre,
+ Veut faire venir à son antre
+ L'univers terrestre et marin!
+
+ La prétention est étrange
+ Pour ces deux pétrisseurs de fange,
+ Qui ne sauraient quitter le sol.
+ C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être
+ De ce monde seigneur et maître,
+ Et je suis roi de par mon vol.
+
+ Je pourrais dans ma forte serre
+ Prendre la boule de la terre
+ Avec le ciel pour écusson.
+ Créez deux mondes: je me flatte
+ D'en tenir un dans chaque patte,
+ Comme les aigles du blason.
+
+ Je nage en plein dans la lumière,
+ Et ma prunelle sans paupière
+ Regarde en face le soleil.
+ Lorsque par les airs je voyage,
+ Mon ombre, comme un grand nuage,
+ Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+ Je cause avec l'étoile bleue
+ Et la comète à pâle queue;
+ Dans la lune je fais mon nid;
+ Je perche sur l'arc d'une sphère;
+ D'un coup de mon aile légère
+ Je fais le tour de l'infini.
+
+
+VI
+
+L'HOMME
+
+ Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
+ Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,
+ La mer qui se soulève à tes reniflements,
+ Et les glaces du pôle et tous les éléments,
+ Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+ T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+ Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
+ Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
+ Béhémot, à genoux! que je pose la charge
+ Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!
+ Je ne suis pas ému de ton énormité;
+ Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
+ Et je te couperai tes immenses oreilles,
+ Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,
+ Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+ Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,
+ Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
+ Sans pouvoir achever la courbe commencée,
+ Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
+ Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!
+
+
+
+
+COMPENSATION
+
+
+ Il naît sous le soleil de nobles créatures
+ Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
+ Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.
+
+ Dieu semble les produire afin de se prouver;
+ Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
+ Et souvent passe un siècle à les parachever.
+
+ Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+ Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,
+ Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.
+
+ Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
+ Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+ Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.
+
+ Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle,
+ Tout cède devant eux; les sables inconstants
+ Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
+
+ Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+ L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:
+ Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.
+
+ Leur existence étrange est le réel du rêve;
+ Ils exécuteront votre plan idéal,
+ Comme un maître savant le croquis d'un élève.
+
+ Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal
+ Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,
+ Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+ D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route
+ Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
+ N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+ De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,
+ Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,
+ Types toujours vivants dont on fait des récits.
+
+ Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,
+ En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,
+ Si prompte à repeupler tes immondes repaires,
+
+ Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+ Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,
+ Tant de monstres impurs échappés de tes mains,
+
+ Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE
+
+
+ Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+ Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
+ Ophélia, ni Béatrix, ni même
+ Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+ Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
+ Elle demeure avec ses vieux parents,
+ Dans une tour de porcelaine fine,
+ Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.
+
+ Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
+ Un pied petit à tenir dans la main,
+ Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+ Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+ Par son treillis elle passe sa tête,
+ Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,
+ Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
+ Chante le saule et la fleur du pêcher.
+
+
+
+
+SONNET
+
+
+ Pour veiner de son front la pâleur délicate,
+ Le Japon a donné son plus limpide azur;
+ La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+ Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+ Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
+ Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
+ Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
+ On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+ Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
+ Le caprice a taillé son petit nez charmant;
+ Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
+
+ Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
+ Et près d'elle on respire autour de sa beauté
+ Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX
+
+
+ Vous avez un regard singulier et charmant;
+ Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
+ Votre prunelle, où brille une humide paillette,
+ Au coin de vos doux yeux roule languissamment.
+
+ Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+ Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+ Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète
+ Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
+
+ Mille petits amours à leur miroir de flamme
+ Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+ Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+ Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,
+ Comme une fleur céleste au calice idéal
+ Que l'on apercevrait à travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON
+
+
+I
+
+ J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
+ Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+ Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris;
+ On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+ La gravure sonner comme une vieille armure,
+ Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+ Un pont par où se rue une foule en démence,
+ Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+ Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;
+ A travers l'arche on voit une ville enflammée,
+ D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée
+ Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+ Une barque, pareille à la barque des ombres,
+ Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+ Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+ Une averse de sang pleut des têtes coupées;
+ Des mains par l'agonie éperdument crispées,
+ Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
+
+ Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+ Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
+ Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+ Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
+ Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+ Tout ce que le combat jette à leur appétit.
+
+ Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+ Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre
+ Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
+ Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
+ Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
+ Un cadavre déjà de cent coups traversé.
+
+ C'est un rude combat! chevelures, crinières,
+ Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
+ Au souffle des clairons volent échevelés;
+ Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
+ S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
+ Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
+
+ Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
+ Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
+ Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
+ Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
+ Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes
+ Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.
+
+ Quelle férocité de dessin et de touche!
+ Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+ Qui signa ce poëme étrange et véhément?
+ C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
+ Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,
+ Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+ C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime
+ Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
+ Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+ Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes
+ Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames
+ S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+II
+
+ Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
+ Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+ Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+ Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
+ Le lait empourpré du combat.
+
+ Regardez! regardez! les chevelures blondes
+ Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+ Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
+ Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
+ Circule en transparents réseaux.
+
+ Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
+ La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+ Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
+ Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Où l'eau les soulève en passant.
+
+ Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
+ Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
+ Les foule avec ses durs sabots;
+ Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
+ Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire à lui leurs derniers lambeaux.
+
+ Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,
+ Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve,
+ L'orfraie au regard clandestin,
+ Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
+ Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,
+ Prendre leur part au grand festin.
+
+ Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.
+ O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins d'un si pur contour,
+ Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+ Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
+ Piqués par le bec du vautour!
+
+ Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
+ A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanaché,
+ La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
+ Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
+ Lâche votre glaive ébréché?
+
+ Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
+ Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes
+ Où le poil pousse en plein terrain;
+ Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+ O guerrières! seraient les appas et les charmes
+ Cachés sous vos corsets d'airain.
+
+ S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
+ Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+ Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+ Vous auriez sans combat remporté la victoire,
+ Car la force cède à l'amour.
+
+ Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,
+ Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+ Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres
+ Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+III
+
+ C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
+ Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
+ Et quand la passion, aux beaux élans divins,
+ Avec le positif veut en venir aux mains,
+ Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
+ Engage le combat sur le pont de l'abîme,
+ Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant
+ Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
+ Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
+ Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+ Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
+ Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;
+ Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,
+ Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
+ Où son corps va trouver les caïmans du fond.
+ Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,
+ Sans donner une plainte aux victimes noyées,
+ Passent, tambours battants, enseignes déployées.
+ Cette planche, gravée en six cartons divers
+ Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,
+ Femmes au cœur hautain, pâles cariatides,
+ Qui ployez à regret des têtes moins timides
+ Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+ Et qui vous refusez à porter votre croix,
+ De votre destinée est l'effrayant symbole,
+ Et je l'y vois écrite en sombre parabole.
+ Comme vous autrefois, folles de liberté,
+ Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté,
+ Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
+ La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse;
+ Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
+ La navette qui court à travers les réseaux,
+ Les travaux de la femme et les soins du ménage,
+ Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
+ Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+ Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,
+ Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+ Leur troupe rencontra la grande armée en marche,
+ Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,
+ Incertaine marée, on vit les combattants,
+ Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,
+ Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+ Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+ Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,
+ Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+ Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
+ De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
+ Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,
+ Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,
+ Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE
+
+
+ J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+ Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant
+ On a peur; on se fait avec la moindre chose
+ Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+ De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+ La plus folle chimère, un souvenir ancien
+ Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille,
+ Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille
+ Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+ L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
+ Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,
+ Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+ Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+ Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
+ Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime
+ Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
+ Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela.
+ Je voudrais oublier toutes ces choses-là;
+ Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+ Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+ Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
+ Où mon âme pâmée à chaque embrassement
+ S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
+ Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+ Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait,
+ Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+ Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
+ Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+ Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi,
+ Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
+ Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
+ Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
+ N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
+ J'étais là, devant toi, comme un musicien,
+ Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+ O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
+ Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+ Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher
+ Se ferme et te repousse, et te laisse répandre
+ Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!
+ J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
+ Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+ Après tant de serments et de douces paroles,
+ Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+ Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+ Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom
+ Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
+ D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
+ Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+ Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment.
+ Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
+ Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+ Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort,
+ Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+ Le moment est venu de regarder en face
+ L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+ Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+ Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
+ C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
+ Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
+ Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur,
+ Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur,
+ La première lassée est la femme. La honte
+ D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte
+ Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
+ Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+ Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+ Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
+ C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
+ Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+ Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+ A remplacé l'amour; une froide contrainte
+ Succède aux beaux élans de folle liberté.
+ Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
+ La femme se repent et l'homme se repose:
+ Il a touché son but, il a gagné sa cause;
+ C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
+ Qui, la couronne au front, au-devant de son char,
+ Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+ Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
+ Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin:
+ Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.
+ César attend dehors! il lui faut Cléopâtre
+ Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre;
+ Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+ Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
+ La femme sait cela, que de reine et maîtresse
+ Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;
+ Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+ Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
+ Le lui remet en main et la fait souveraine.
+ Il faut que son amant à ses genoux se traîne
+ Et lui baise les pieds et demande pardon.
+ Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+ Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+ Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
+ Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
+ Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
+ Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
+ N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
+ Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+ Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour?
+ J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+ Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+ Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+ C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+ Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre;
+ Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+ On est bien malheureux; mais pour un tel malheur
+ Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+ Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
+ Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?
+ Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+ Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+ L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame
+ Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNÉE
+
+
+ Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
+ Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre.
+ Par Apollo! cent vers! je devrais être las;
+ On le serait à moins; mais je ne le suis pas.
+ Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+ Me fait le regard vif et la face sereine;
+ Comme après la rosée une petite fleur,
+ Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
+ Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
+ Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
+ J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+ Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
+ Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
+ Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
+ Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+ Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+ Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+ M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
+ En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
+ Se penchait en riant de son rire ingénu,
+ Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+ Répandait les parfums de son haleine pure.
+ Sourd comme saint Antoine à la tentation,
+ J'ai poursuivi mon œuvre avec religion,
+ L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,
+ Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME
+
+
+ L'hippopotame au large ventre
+ Habite aux Jungles de Java,
+ Où grondent, au fond de chaque antre,
+ Plus de monstres qu'on n'en rêva.
+
+ Le boa se déroule et siffle,
+ Le tigre fait son hurlement,
+ Le buffle en colère renifle,
+ Lui dort ou paît tranquillement.
+
+ Il ne craint ni kriss ni zagaies,
+ Il regarde l'homme sans fuir,
+ Et rit des balles des cipayes
+ Qui rebondissent sur son cuir.
+
+ Je suis comme l'hippopotame:
+ De ma conviction couvert,
+ Forte armure que rien n'entame,
+ Je vais sans peur par le désert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE
+
+
+ Quand viendra la saison nouvelle,
+ Quand auront disparu les froids,
+ Tous les deux nous irons, ma belle,
+ Pour cueillir le muguet au bois;
+ Sous nos pieds égrenant les perles
+ Que l'on voit au matin trembler,
+ Nous irons écouter les merles
+ Siffler.
+
+ Le printemps est venu, ma belle,
+ C'est le mois des amants béni,
+ Et l'oiseau, satinant son aile,
+ Dit des vers au rebord du nid.
+ Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+ Pour parler de nos beaux amours,
+ Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+ Loin, bien loin, égarant nos courses,
+ Faisons fuir le lapin caché,
+ Et le daim au miroir des sources
+ Admirant son grand bois penché,
+ Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+ En panier enlaçant nos doigts,
+ Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR
+
+
+ Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
+ On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+ Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.
+
+ L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+ Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
+ Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;
+
+ Car les hautes maisons voisines de l'église
+ Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+ Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+ S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
+ Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+ Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:
+
+ Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
+ Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
+ Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+ A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
+ Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
+ Derrière votre pas suscite un autre pas.
+
+ Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
+ Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
+ Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;
+
+ Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte,
+ Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
+ Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
+
+ Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
+ Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
+ Irritante terreur, brusquement disparaît.
+
+ Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites,
+ Sur le mur opposé trace des lignes droites,
+ Comme une barre d'or sur un écusson noir.
+
+ L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
+ Édifices sans nom, masse confuse et vile,
+ Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+ Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+ Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+ Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+ Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+ Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+ Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+ Les guivres, les dragons et les formes étranges
+ Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+ Séraphiques gardiens taillés dans le granit,
+
+ Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+ Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
+ Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+ Vous débouchez enfin sur une plate-forme,
+ Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
+ La Cité grommelante, accroupie alentour.
+
+ Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
+ Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+ Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.
+
+ A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
+ Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
+ Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+ Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
+ Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+ Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+ Ce sont les tintements et les grêles volées
+ Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
+ Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;
+
+ C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+ C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+ Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;
+
+ C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+ File comme une étoile à travers l'ombre terne,
+ Emportant un heureux aux bras de son désir;
+
+ Le soupir de la vierge au balcon accoudée,
+ Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée,
+ Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+ Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+ Que n'écrira jamais musicien terrestre,
+ Chaque objet fait sa note impossible à saisir.
+
+ Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille,
+ Où le ciel découpé par dentelles scintille,
+ Se présente soudain devant vos pieds lassés.
+
+ Il faut monter encor, dans la mince tourelle,
+ L'escalier qui serpente en spirale plus frêle,
+ Se pendant aux crampons de loin en loin placés.
+
+ Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
+ La goule étend sa griffe et la guivre renifle,
+ Le vertige alourdit vos pas embarrassés.
+
+ Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes
+ S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,
+ Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+ Votre sueur se fige à votre front en nage;
+ L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
+ Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!
+
+ Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+ L'archange colossal que fait tourner la brise,
+ Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;
+
+ Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+ Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+ Vous dirigez en bas un œil moins effrayé,
+
+ Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
+ Un immense horizon, bordé de franges bleues,
+ Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;
+
+ Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
+ Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;
+ Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;
+
+ Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
+ Et, partout où se groupe une famille humaine,
+ Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.
+
+ Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+ La mer se diaprer et se gaufrer de moires,
+ Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;
+
+ Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
+ Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
+ Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+ Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,
+ Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+ Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:
+
+ Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+ Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+ Chimérique pays peuplé de dragons verts;
+
+ Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
+ De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+ Comme une autre Vénus, fille des flots amers;
+
+ A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
+ Dans quelque île déserte et dont on se rend maître,
+ Vers une autre Amérique échappée à Colomb.
+
+ Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées,
+ Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
+ Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+ Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+ Des pays inconnus et des îles lointaines
+ Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..
+
+ La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+ Comme celui qui monte au clocher de l'église,
+ Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+ J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre.
+ Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre,
+ Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,
+
+ Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+ J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
+ Élevant à grand'peine une assise par jour!
+
+ Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
+ Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+ Et cherchant le roc vif pour mes fondations!
+
+ Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+ Les fleurs faisaient l'amour et toute créature
+ Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+ Le printemps dans les bois faisait courir la séve,
+ Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
+ Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+ Patient architecte, avec mes mains pensives
+ Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+ Je fouillais sous l'église un temple souterrain.
+
+ Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes,
+ Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
+ Un madrépore immense, un polypier marin;
+
+ Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+ Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière
+ Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+ Du haut de cette tour à grand'peine achevée,
+ Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée,
+ Terre de Chanaan où tendait mon effort?
+
+ Pourrai-je apercevoir la figure du monde,
+ Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,
+ Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+ Si mon clocher passait seulement de la tête
+ Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
+ De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;
+
+ S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
+ Que la colline bleue avec son dos me voile,
+ Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;
+
+ Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées
+ Par le vent du matin mollement remuées,
+ Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+ Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
+ Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
+ Majestueusement monter à l'horizon!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v
+
+POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832
+
+ [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme
+ un renseignement précieux, l'indication du classement de
+ l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre
+ parenthèse.
+
+
+ PRÉFACE 3
+
+ Méditation. (Él. I.) 9
+ Moyen âge. (Int. VI.) 10
+ Élégie I. (Él. VI.) 11
+ Paysage. (Pays. VII.) 12
+ La jeune fille. (Él. V.) 13
+ Le Marais. (Pays. X.) 14
+ Sonnet I. (Fant. X) 16
+ Serment. (Él. VIII.) 17
+ Les Souhaits. (Fant. V.) 18
+ Le Luxembourg. (Él. II.) 20
+ Le Sentier. (Pays. IV.) 21
+ Cauchemar 22
+ La Demoiselle. (Pays. III.) 21
+ Les deux âges. (Él. IV.) 28
+ Le Far-niente 29
+ Stances. (Él. XVI.) 30
+ Promenade nocturne. (Pays. V.) 32
+ Sonnet II. (Fant. XI.) 34
+ La Basilique. (Int. VII.) 55
+ L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58
+ Rêve. (Él. IX.) 40
+ Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41
+ Infidélité. (Él. XX.) 43
+ A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45
+ Élégie II 46
+ Veillée. (Int. III.) 48
+ Élégie III. (Él. X.) 50
+ Clémence. (Él. XIV.) 51
+ Voyage 52
+ Le Coin du feu. (Int. II.) 55
+ La Tête de mort. (Int. IV.) 56
+ Ballade. (Pays. VI.) 59
+ Une âme. (Él. XIII.) 64
+ Souvenir. (Él. XV.) 65
+ Sonnet III. (Fant. XIII.) 66
+ Maria. (Él. III.) 67
+ A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68
+ Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72
+ Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74
+ Imitation de Byron. (Fant. I.) 77
+ Ballade. (Él. VII.) 79
+ Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80
+ Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81
+ Enfantillage. (Pays. I.) 82
+ Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85
+ Déclaration. (Él. XVII.) 84
+ Pluie. (Pays. VIII.) 85
+ Point de vue. (Pays. XII.) 87
+ Le Retour. (Pays. XI.) 88
+ Pan de mur. (Pays. XIV.) 91
+ Colère 93
+ Sonnet V. (Fant. XIV.) 95
+ Justification. (Él. XIX.) 96
+ Frisson. (Int. I.) 98
+ Sonnet VI. (Fant. XV.) 103
+ Élégie IV. (Él. XI.) 104
+ Sonnet VII 107
+ Paris. (Pays. XV.) 108
+ Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111
+ Débauche. (Fant. VII.) 112
+ Le Bengali. (Fant. II.) 114
+ Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116
+
+ ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123
+
+
+POÉSIES DIVERSES, 1833-1838
+
+ Le Nuage 187
+ Les Colombes 188
+ Les Papillons 189
+ Ténèbres 190
+ Thébaïde 198
+ Rocaille 206
+ Pastel 207
+ Watteau 208
+ Le Triomphe de Pétrarque 209
+ Melancholia 215
+ Niobé 223
+ Cariatides 224
+ La Chimère 225
+ La Diva 226
+ Après le Bal 230
+ Tombée du jour 234
+ La dernière feuille 235
+ Le Trou du serpent 236
+ Les Vendeurs du temple 237
+ A un jeune Tribun 246
+ Choc de cavaliers 253
+ Le Pot de fleurs 254
+ Le Sphinx 255
+ Pensée de minuit 256
+ La Chanson de Mignon 262
+ Romance 267
+ Le Spectre de la Rose 269
+ Lamento 271
+ Dédain 273
+ Ce Monde-ci et l'autre 276
+ Versailles 280
+ La Caravane 281
+ Destinée 282
+ Notre-Dame 283
+ Magdalena 289
+ Chant du grillon 297
+ Absence 303
+ Au Sommeil 305
+ Terza rima 307
+ Montée sur le Brocken 309
+ Le premier rayon de mai 311
+ Le Lion du Cirque 313
+ Lamento 315
+ Barcarolle 317
+ Tristesse 319
+ Qui sera roi? 321
+ Compensation 327
+ Chinoiserie 329
+ Sonnet 330
+ A deux beaux yeux 331
+ Le Thermodon 332
+ Élégie 338
+ La bonne journée 342
+ L'Hippopotame 344
+ Villanelle rhythmique 345
+ Le Sommet de la tour 347
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 ***
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+Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Posies Compltes, Tome 1/2
+
+Author: Thophile Gautier
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 ***
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+Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
+et n'a pas t harmonise.
+
+
+
+
+ THOPHILE GAUTIER
+
+ POSIES
+
+ COMPLTES
+
+ TOME PREMIER
+
+ PARIS
+ G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1889
+
+
+
+
+ POSIES COMPLTES
+
+ DE
+
+ THOPHILE GAUTIER
+
+ I
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MME AUTEUR
+
+PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+
+ 3 fr. 50 chaque volume
+
+
+ POSIES COMPLTES 2 vol.
+
+ MAUX ET CAMES. dition dfinitive, orne d'un Portrait
+ l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol.
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol.
+
+ LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol.
+
+ SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle dition) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN RUSSIE 1 vol.
+
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol.
+
+ TABLEAUX DE SIGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol.
+
+ THATRE (Mystre, Comdies et Ballets) 1 vol.
+
+ LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol.
+
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une tude sur les PROGRS DE LA POSIE FRANAISE
+ (1830-1868) 1 vol.
+
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littrateurs, peintres,
+ sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait
+ de Th. Gautier, d'aprs une gravure l'eau-forte par
+ lui-mme, vers 1833 1 vol.
+
+ L'ORIENT 2 vol.
+
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE, illustr de 60 dessins par
+ _G. Dor_, graves sur bois par les premiers artistes.
+ 1 vol. grand in-18 24 fr.
+
+
+ Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--23886
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Cette nouvelle dition des posies compltes de Thophile Gautier, est
+divise en trois sries:
+
+1 les deux volumes que nous publions;
+
+2 les _maux et Cames_.
+
+Le pote ayant donn lui-mme, en 1872, une dition dfinitive des
+_maux et Cames_, nous n'avons pas eu nous en occuper.
+
+Voici comment nous avons procd pour les deux premiers volumes.
+
+En principe, nous avons adopt partout l'ordre chronologique.
+
+Le premier volume s'ouvre donc par les: _Posies_ parues en 1830,
+qui se terminaient par la pice intitule: _Soleil couchant_. Elles
+furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une prface, de
+quelques pices nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le
+titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Pch_. C'est ce volume (dat
+de 1833) qui nous a servi de modle. Thophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Posies
+compltes_, nous avons respect ces corrections.
+
+Des ncessits typographiques avaient forc l'diteur de 1845
+diviser la premire partie de l'oeuvre en quatre groupes:
+lgies,--Paysages,--Intrieurs,--Fantaisies.--Par suite de cette
+disposition, les titres avaient t remplacs par des numros, les
+pigraphes et les ddicaces avaient disparu, la prface d'_Albertus_
+avait t supprime.
+
+Quelques pices du recueil de 1832 avaient t omises dans celui de
+1845, nous les avons remises leurs places et rimprimes pour la
+premire fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi
+celles du volume de 1830-1832 y avaient t mles par erreur, nous
+leur avons rendu leurs places dans le second volume.
+
+En mme temps que nous avons restitu aux pomes leur classement
+primitif, nous les avons rimprims tels qu'ils taient dans l'dition
+originale, avec leurs titres, leurs ddicaces et leurs pigraphes.
+Enfin nous avons rtabli la prface d'_Albertus_ en tte de la
+premire partie de ce premier volume, lequel se termine par les pices
+composes de 1833 1838, et qui furent publies pour la premire
+fois cette dernire date la suite de _La Comdie de la Mort_.
+
+Tel est le plan du premier volume.
+
+Le second volume comprend:
+
+1 _La Comdie de la Mort_ (1838);
+
+2 _Espaa_ et _les Posies diverses_ (1838-1845), conformment au
+texte de l'dition de 1845;
+
+3 Toutes les posies publies depuis 1831 jusqu' 1872, restes
+parses dans les journaux et les revues et que le pote n'avait pas
+pris le soin de runir;
+
+4 Enfin, toutes les posies absolument indites dont nous avons
+retrouv les autographes.
+
+Dans ces deux volumes nous avons dat les morceaux chaque fois qu'il
+nous a t possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de
+pices et de fragments avaient disparu lors des diverses
+rimpressions, nous les avons rtablis.
+
+Pour la publication des _Posies indites_ et des _Posies posthumes_,
+nous avons, aprs mre rflexion, adopt une rgle inflexible, dont
+nous devons rendre compte au public lettr.
+
+Nous avions choisir entre deux mthodes: il nous fallait, ou publier
+tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappel que notre mission
+tait de recueillir et non de juger. Il nous a sembl que nul diteur
+honnte et respectueux n'avait le droit de dire: Thophile Gautier
+aurait publi ce morceau. ou bien: Il et supprim celui-l. Nous
+n'avons donc rien supprim.
+
+Avons-nous retrouv toutes les posies indites de Thophile Gautier?
+Nous rpondons sans hsiter:--Non.
+
+Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La
+certitude nous en a t acquise par le grand nombre mme des pices
+que nous avons dcouvertes; la preuve incontestable nous en a t
+fournie diverses reprises au cours mme de nos recherches.
+
+Nous faisons ici appel tous ceux entre les mains desquels se
+trouvent des manuscrits de Thophile Gautier, nous les supplions de
+nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux
+un devoir sacr de probit littraire, de rendre l'oeuvre du pote
+tout ce qui lui appartient.
+
+ M. D.
+
+ Septembre 1875.
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+L'auteur du prsent livre est un jeune homme frileux et maladif qui
+use sa vie en famille avec deux ou trois amis et peu prs autant de
+chats.
+
+Un espace de quelques pieds o il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
+pour lui l'univers.--Le manteau de la chemine est son ciel; la
+plaque, son horizon.
+
+Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fentre, et il n'a
+pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il
+n'est ni rouge, ni blanc, ni mme tricolore; il n'est rien, il ne
+s'aperoit des rvolutions que lorsque les balles cassent les vitres.
+Il aime mieux tre assis que debout, couch qu'assis.--C'est une
+habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour
+toujours.--Il fait des vers pour avoir un prtexte de ne rien faire,
+et ne fait rien sous prtexte qu'il fait des vers.
+
+Cependant, si loign qu'il soit des choses de la vie, il sait que le
+vent ne souffle pas la posie; il sent parfaitement toute
+l'inopportunit d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas
+de jeter entre deux meutes, peut-tre entre deux pestes, un volume
+purement littraire; il a pens que c'tait une oeuvre pie et
+mritoire par la prose qui court, qu'une oeuvre d'art et de fantaisie
+o l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, o l'on n'a
+exploit aucune turpitude pour le succs.
+
+Il s'est imagin (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par
+la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement
+de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le
+coeur se levait cette polmique indcente et furibonde de
+maintenant.
+
+Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il
+y souscrit d'avance.--Il connat trs-bien les dfauts et les taches
+de son livre; s'il n'a pas vit les uns et enlev les autres, c'est
+qu'ils sont tellement inhrents sa nature, qu'il ne saurait exister
+sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne sa paresse.
+
+Quant aux utilitaires, utopistes, conomistes, saint-simonistes et
+autres qui lui demanderont quoi cela rime,--il rpondra: Le premier
+vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.
+
+A quoi cela sert-il?--Cela sert tre beau.--N'est-ce pas assez?
+comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce
+que l'homme n'a pu dtourner et dpraver son usage.
+
+En gnral, ds qu'une chose devient utile, elle cesse d'tre
+belle.--Elle rentre dans la vie positive, de posie elle devient
+prose, de libre, esclave.--Tout l'art est l.--L'art, c'est la
+libert, le luxe, l'efflorescence, c'est l'panouissement de l'me
+dans l'oisivet.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent
+absolument rien. Les bijoux curieusement cisels, les colifichets
+rares, les parures singulires, sont de pures superfluits.--Qui
+voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas avoir
+ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les
+objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y
+a et il y aura toujours des mes artistes qui les tableaux d'Ingres
+et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront
+plus utiles que les chemins de fer et les bateaux vapeur.
+
+A tout cela si on lui rpond: Fort bien,--mais vos vers ne sont pas
+beaux. Il passera condamnation et tchera de s'amender.--Il espre
+toutefois qu'on voudra bien lui savoir gr de l'intention.
+
+--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pices qu'il renferme ont
+t composes de grandes distances les unes des autres, et imprimes
+au fur et mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas
+indiques; l'auteur n'a pas eu la prtention de faire des monuments.
+Les premires se rattachent presque son enfance; les dernires, le
+pome surtout, le touchent de plus prs; les plus anciennes remontent
+jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un sicle aujourd'hui; les plus
+modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrs.
+
+Ce sont d'abord de petits intrieurs d'un effet doux et calme, de
+petits paysages la manire des Flamands, d'une touche tranquille,
+d'une couleur un peu touffe, ni grandes montagnes, ni perspectives
+perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rays o serpente un chemin,
+une chaumire qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nnuphars,
+un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la
+rose.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les bls, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.--Voil tout; et puis, pour animer
+la scne, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle
+jouant dans un rayon de soleil, quelque lzard qui se chauffe au midi,
+une alouette qui s'lve d'un sillon, un merle qui siffle sous une
+haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois
+passs dans une belle campagne.-- et l comme une aube de
+l'adolescence qui va luire, un dsir, une larme, quelques mots
+d'amour, un profil de jeune fille chastement esquiss, une posie tout
+enfantine, toute ronde et potele o les muscles ne se prononcent pas
+encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les
+mplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit
+ la lgende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,
+et qui donne le titre au volume, comme la pice la plus importante et
+la plus actuelle du recueil.
+
+Si ces tudes franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie
+quelques jeunes gens et aider quelques inexpriences, l'auteur ne
+regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperu, il
+ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront us innocemment
+quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.
+
+ Octobre 1832.
+
+
+
+
+POSIES
+
+1830-1832
+
+ Oh! si je puis un jour!
+ A. CHNIER.
+
+
+
+
+MDITATION
+
+ ... Ce monde o les meilleures choses
+ Ont le pire destin.
+ MALHERBE.
+
+
+ Virginit du coeur, hlas! sitt ravie!
+ Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
+ Fraches illusions du matin de la vie,
+ Pourquoi ne pas durer jusqu' la fin du jour?
+
+ Pourquoi?... Ne voit-on pas qu' midi la rose
+ De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,
+ Que l'anmone frle, au vent froid expose,
+ Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?
+
+ Ne voit-on pas qu'une onde, sa source limpide,
+ En passant par la fange y perd sa puret;
+ Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide
+ Bientt ternit l'clat et la srnit?
+
+ Le monde est fait ainsi: loi suprme et funeste!
+ Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
+ Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:
+ La rose vit une heure et le cyprs cent ans.
+
+
+
+
+MOYEN AGE
+
+ Y ot un grant et vieil chastex
+ A messire Yvain qui fut tex;
+ Ot tours, donjons, machecoulis,
+ Fosss d'iave nette remplis,
+ Murs de fine pierre de taille,
+ Couverts d'engins por la bataille.
+
+ _Ancien fabliau._
+
+
+ Quand je vais poursuivant mes courses potiques,
+ Je m'arrte surtout aux vieux chteaux gothiques;
+ J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,
+ Aux fates couronns d'arbustes rabougris,
+ Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aigus,
+ Dans les rseaux de plomb leurs vitres exigus,
+ Lgendes des vieux temps o les preux et les saints
+ Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;
+ Avec ses minarets moresques, la chapelle
+ Dont la cloche qui tinte la prire appelle;
+ J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavs,
+ Leurs cours o l'herbe crot travers les pavs,
+ Au sommet des donjons leurs girouettes frles
+ Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;
+ Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonns,
+ De monstres, de griffons, bizarrement orns,
+ Leurs larges escaliers aux marches colossales,
+ Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,
+ O comme une voix faible erre et gmit le vent,
+ O, recueilli dans moi, je m'gare, rvant,
+ Par de souvenirs d'amour et de ferie,
+ Le brillant moyen ge et la chevalerie.
+
+
+
+
+LGIE I
+
+ Dame, d'amer desse
+ Pour votre grace avoir,
+ Vous offre ma jeunesse.
+ Mes biens et mon avoir.
+ A. CHARTIER.
+
+
+ Nuit et jour, malgr moi, lorsque je suis loin d'elle,
+ A ma pense ardente un souvenir fidle
+ La ramne;--il me semble our sa douce voix
+ Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois
+ Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,
+ Et sa ceinture bleue, et la frache pervenche
+ De son chapeau de paille, et le sourire fin
+ Qui dcouvre ses dents de perle,--telle enfin
+ Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes
+ Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;
+ Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas
+ Une femme au teint ple, et mesurant ses pas,
+ Au regard nuag de langueur, une Anglaise
+ Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise
+ La tte sur sa main rver longuement,
+ A lire Grandisson et Werther; non vraiment:
+ Mais une belle enfant inconstante et frivole,
+ Qui ne rve jamais; une brune crole
+ Aux grands sourcils arqus; aux longs yeux de velours
+ Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;
+ A la taille lance, la gorge divine,
+ Que sous les plis du lin la volupt devine.
+
+
+
+
+PAYSAGE
+
+ ..... omnia plenis
+ Rura natant fossis.
+ P. VIRGILIUS MARO.
+
+
+ Pas une feuille qui bouge,
+ Pas un seul oiseau chantant,
+ Au bord de l'horizon rouge
+ Un clair intermittent;
+
+ D'un ct rares broussailles,
+ Sillons demi noys,
+ Pans gristres de murailles,
+ Saules noueux et ploys;
+
+ De l'autre, un champ que termine
+ Un large foss plein d'eau,
+ Une vieille qui chemine
+ Avec un pesant fardeau,
+
+ Et puis la route qui plonge
+ Dans le flanc des coteaux bleus,
+ Et comme un ruban s'allonge
+ En minces plis onduleux.
+
+
+
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ La vierge est un ange d'amour.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Dieu l'a faite une heureuse et belle crature.
+
+ _Indit, M*****._
+
+
+ Brune la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
+ A la lvre rieuse, aux gestes smillants;
+ Blonde aux yeux bleus rveurs, la peau rose et blanche,
+ La jeune fille plat: ou rserve ou franche,
+ Mlancolique ou gaie, il n'importe; le don
+ De charmer est le sien, autant par l'abandon
+ Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
+ En Orient, Pri, vertueuse, perfide,
+ Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
+ Sous l'ogive gothique assise auprs du feu,
+ Ou qui chante, ou qui file, elle plat; nos penses
+ Et nos heures, pourtant si vite dpenses,
+ Sont pour elle. Jamais, imprgn de fracheur,
+ Sur nos yeux endormis un rve de bonheur
+ Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
+ Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
+ Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
+ Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
+ veills, sa gat dissipe nos alarmes,
+ Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
+ Son baiser l'instant les tarit dans nos yeux.
+ La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux,
+ Au tissu de la vie une fleur d'or brode,
+ Un rayon de soleil qui sourit dans l'onde!
+
+
+
+
+LE MARAIS
+
+A MON AMI ARMAND E***
+
+ Ainsi prs d'un marais on contemple voler
+ Mille oiseaux peinturs.
+ AMADIS JAMYN.
+
+ En chasse, et chasse heureuse.
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ C'est un marais dont l'eau dormante
+ Croupit, couverte d'une mante
+ Par les nnuphars et les joncs:
+ Chaque bruit sous leurs nappes glauques
+ Fait au choeur des grenouilles rauques
+ Excuter mille plongeons;
+
+ La bcassine noire et grise
+ Y vole quand souffle la bise
+ De novembre aux matins glacs;
+ Souvent, du haut des sombres nues
+ Pluviers, vanneaux, courlis et grues
+ Y tombent, d'un long vol lasss.
+
+ Sous les lentilles d'eau qui rampent,
+ Les canards sauvages y trempent
+ Leurs cous de saphir glacs d'or;
+ La sarcelle l'aube s'y baigne,
+ Et, quand le crpuscule rgne,
+ S'y pose entre deux joncs, et dort.
+
+ La cigogne dont le bec claque,
+ L'oeil tourn vers le ciel opaque,
+ Attend l l'instant du dpart,
+ Et le hron aux jambes grles,
+ Lustrant les plumes de ses ailes,
+ Y trane sa vie l'cart.
+
+ Ami, quand la brume d'automne
+ tend son voile monotone
+ Sur le front obscurci des cieux,
+ Quand la ville tout sommeille
+ Et qu' peine le jour s'veille
+ A l'horizon silencieux,
+
+ Toi dont le plomb l'hirondelle
+ Toujours porte une mort fidle,
+ Toi qui jamais trente pas
+ N'as manqu le livre rapide,
+ Ami, toi, chasseur intrpide,
+ Qu'un long chemin n'arrte pas;
+
+ Avec Rasko, ton chien qui saute
+ A ta suite dans l'herbe haute,
+ Avec ton bon fusil bronz,
+ Ta blouse et tout ton quipage,
+ Viens t'y cacher prs du rivage,
+ Derrire un tronc d'arbre bris.
+
+ Ta chasse sera meurtrire;
+ Aux mailles de ta carnassire
+ Bien des pieds d'oiseaux passeront,
+ Et tu reviendras de bonne heure,
+ Avant le soir, en ta demeure,
+ La joie au coeur, l'orgueil au front.
+
+
+
+
+SONNET I
+
+ Aux seuls ressouvenirs
+ Nos rapides pensers volent dans les toiles.
+ THOPHILE.
+
+
+ Aux vitraux diaprs des sombres basiliques,
+ Les flammes du couchant s'teignent tour tour;
+ D'un ge qui n'est plus prcieuses reliques,
+ Leurs dmes dans l'azur tracent un noir contour;
+
+ Et la lune parat, de ses rayons obliques
+ Argentant demi l'aiguille de la tour,
+ Et les derniers rameaux des pins mlancoliques
+ Dont l'ombre se balance et s'tend alentour.
+
+ Alors les vibrements de la cloche qui tinte,
+ D'un monde arien semblent la voix teinte,
+ Qui par le vent porte en ce monde parvient;
+
+ Et le pote, assis prs des flots, sur la grve,
+ coute ces accents fugitifs comme un rve,
+ Lve les yeux au ciel, et triste se souvient.
+
+
+
+
+SERMENT
+
+ L'on ne seust en nule terre
+ Nul plus bel cors de fame querre.
+ _Roman de la Rose._
+
+
+ Par tes yeux si beaux sous les voiles
+ De leurs franges de longs cils noirs,
+ Soleils jumeaux, doubles toiles,
+ D'un coeur ardent ardents miroirs;
+
+ Par ton front aux pleurs d'albtre,
+ Que couronnent des cheveux bruns,
+ O l'haleine du vent foltre
+ Parmi la soie et les parfums;
+
+ Par tes lvres, frache glantine,
+ Grenade en fleur, riant corail
+ D'o sort une voix argentine
+ A travers la nacre et l'mail;
+
+ Par ton sein rtif qui s'agite
+ Et bat sa prison de satin,
+ Par ta main troite et petite,
+ Par l'clat vermeil de ton teint;
+
+ Par ton doux accent d'Espagnole,
+ Par l'aube de tes dix-sept ans,
+ Je t'aimerai, ma jeune folle,
+ Un peu plus que toujours,--longtemps!
+
+
+
+
+LES SOUHAITS
+
+ ... Quelque bonne fe Urgl
+ Promettant palais et trsors
+ Au filleul mis sous sa tutelle,
+ Pour te promener t'aurait-elle
+ Ravi sur son nuage d'or.
+ JOSEPH DELORME.
+
+
+ Si quelque jeune fe l'aile de saphir,
+ Sous une sombre et frache arcade,
+ Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,
+ Surgissait mes yeux, au doux bruit du zphyr
+ De l'cume de la cascade,
+
+ Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,
+ Palais immenses, pierreries?
+ Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?
+ Je te le donnerai; je puis faire un trsor
+ D'un vil monceau d'herbes fltries;
+
+ Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur
+ Rflchi par un lac limpide,
+ Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,
+ Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur
+ Ne voilent son orbe splendide;
+
+ Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,
+ Enfant lger de l'Arabie,
+ A la crinire longue, l'oeil tincelant,
+ Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant
+ De la Norwge la Nubie;
+
+ Je veux un kiosque rouge, aux minarets dors,
+ Aux minces colonnes d'albtre,
+ Aux fantasques arceaux, d'oeufs pendant dcors,
+ Aux murs de mosaque, aux vitraux colors
+ Par o se glisse un jour bleutre;
+
+ Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant
+ De sycomores et d'yeuses,
+ Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,
+ Comme un grand ventail sans cesse soulevant
+ Ses masses de feuilles soyeuses.
+
+ Je veux une tartane avec ses matelots,
+ Ses cordages, ses blanches voiles
+ Et son corset de cuivre o se brisent les flots,
+ Qui me berce le long de verdoyants lots
+ Aux molles lueurs des toiles.
+
+ Je veux soir et matin m'veiller, m'endormir
+ Au son de voix italiennes,
+ Et pendant tout le jour entendre au loin frmir
+ Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,
+ Ou des harpes oliennes;
+
+ Et je veux, les seins nus, une Alme agitant
+ Son charpe de cachemire
+ Au-dessus de son front de rubis clatant,
+ Des spahis, un harem, comme un riche sultan
+ Ou de Bagdad ou de Palmyre.
+
+ Je veux un sabre turc, un poignard indien
+ Dont le manche de saphirs brille;
+ Mais surtout je voudrais un coeur fait pour le mien,
+ Qui le sentt, l'aimt, et qui le comprt bien,
+ Un coeur naf de jeune fille!
+
+
+
+
+LE LUXEMBOURG
+
+ Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse.
+ J. DELORME.
+
+
+ Au Luxembourg souvent lorsque dans les alles
+ Gazouillaient des moineaux les joyeuses voles,
+ Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abmes bleus
+ D'un ciel tide et riant, les orangers frileux
+ Hasardaient leurs rameaux parfums, et qu'en gerbes
+ Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes
+ Toute petite fille, elle allait du beau temps
+ A son aise jouir et foltrer longtemps,
+ Longtemps, car elle aimait l'ombre des feuillages
+ Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
+ Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,
+ Et le poisson de pourpre, hte d'une eau d'argent;
+ Ou bien encor partir, folle et lgre tte,
+ Et, trompant les regards de sa mre inquite,
+ Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
+ Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!
+
+
+
+
+LE SENTIER
+
+ En une sente me vins rendre
+ Longue et estroite, o l'herbe tendre
+ Croissait trs-drue.
+ _Le livre des quatre Dames._
+
+ Un petit sentier vert, je le pris...
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ Il est un sentier creux dans la valle troite,
+ Qui ne sait trop s'il marche gauche ou bien droite.
+ --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,
+ Comme un jeune prodigue, grne ses trsors;
+ L'aubpine fleurit; les frles pquerettes,
+ Pour fter le printemps, ont mis leurs collerettes.
+ La ple violette, en son rduit obscur,
+ Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,
+ Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,
+ Pique le gazon vert de sa jaune tincelle.
+ Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
+ Et les sureaux sont blancs de bouquets frais clos;
+ Les fosss ont des fleurs remplir vingt corbeilles,
+ A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.
+ Sous la haie embaume un mince filet d'eau
+ Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
+ Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime
+ Plus que tous les sentiers o se trouvent de mme
+ Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,
+ Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune ple a lui,
+ A la brche du mur, rendez-vous solitaire
+ O l'amour s'embellit des charmes du mystre,
+ Sous les grands chtaigniers aux bercements plaintifs,
+ Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.
+
+
+
+
+CAUCHEMAR
+
+ Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
+ _Ancien proverbe breton._
+
+ Jamais je ne dors que je ne meure de mort amre.
+ Les goules de l'abyme
+ Attendant leur victime,
+ Ont faim:
+ Leur ongle ardent s'allonge,
+ Leur dent en espoir ronge
+ Ton sein.
+
+
+ Avec ses nerfs rompus, une main corche
+ Qui marche sans le corps dont elle est arrache,
+ Crispe ses doigts crochus arms d'ongles de fer
+ Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer
+ Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves
+ Rayonnent; des vautours cous rouges et chauves,
+ Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:
+ En vain pour me sauver je lve mes pieds lourds,
+ Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
+ A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,
+ Meurtris et disloqus; et mon dos cependant
+ Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
+ De naseaux enflamms, de gueules haletantes:
+ Les voil, les voil! dans mes chairs palpitantes
+ Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,
+ Fouiller profondment, jusqu'aux os me ronger,
+ Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
+ Comme une scie aigu, et des pinces qui tordent;
+ Ensuite le sol manque mes pas chancelants:
+ Un gouffre me reoit; sur des rochers brlants,
+ Sur des pics anguleux que la lune reflte,
+ Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette
+ Dans un marais de sang; bientt, spectres hideux,
+ Des morts au teint bleutre en sortent deux deux,
+ Et se penchant vers moi m'apprennent les mystres
+ Que le trpas rvle aux ples feudataires
+ De son empire; alors, trange enchantement,
+ Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement
+ A travers un brouillard couvrant les flches grles
+ D'une glise gothique aux moresques dentelles.
+ Dchirant une proie enleve au tombeau,
+ En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
+ Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,
+ Par un pouvoir magique sa suite m'entrane,
+ Et j'aperois bientt, non loin d'un vieux manoir,
+ A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir
+ Soutenant un pendu; d'effroyables sorcires
+ Dansent autour, et moi, de fureurs carnassires
+ Agit, je ressens un immense dsir
+ De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
+ Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
+ Son coeur demi pourri dans sa poitrine ouverte.
+
+
+
+
+LA DEMOISELLE
+
+A MON AMI ALPHONSE B***
+
+ ..... insectes agiles
+ Cuirasss d'or.
+ AM. TASTU.
+
+ L de bleutres demoiselles
+ Ftant du nnuphar les htes bienheureux
+ ventails anims, se balancent sur eux
+ Avec leurs frmissantes ailes.
+ SAINTINE.
+
+
+ Sur la bruyre arrose
+ De rose;
+ Sur le buisson d'glantier;
+ Sur les ombreuses futaies;
+ Sur les haies
+ Croissant au bord du sentier;
+
+ Sur la modeste et petite
+ Marguerite,
+ Qui penche son front rvant;
+ Sur le seigle, verte houle
+ Que droule
+ Le caprice ail du vent;
+
+ Sur les prs, sur la colline
+ Qui s'incline
+ Vers le champ bariol
+ De pittoresques guirlandes;
+ Sur les landes,
+ Sur le grand orme isol;
+
+ La demoiselle se berce;
+ Et s'il perce
+ Dans la bruine, au bord du ciel,
+ Un rayon d'or qui scintille,
+ Elle brille
+ Comme un regard d'Ariel.
+
+ Traversant prs des charmilles,
+ Les familles
+ Des bourdonnants moucherons,
+ Elle se mle leur ronde
+ Vagabonde,
+ Et comme eux dcrit des ronds.
+
+ Bientt elle vole et joue
+ Sous la roue
+ Du jet d'eau qui, s'lanant
+ Dans les airs, retombe, roule
+ Et s'coule
+ En un ruisseau bruissant.
+
+ Plus rapide que la brise,
+ Elle frise,
+ Dans son vol capricieux,
+ L'eau transparente o se mire
+ Et s'admire
+ Le saule au front soucieux;
+
+ O, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
+ Prs des aunes,
+ Les deux nnuphars en fleurs,
+ Au gr du flot qui gazouille
+ Et les mouille,
+ talent leurs deux couleurs;
+
+ O se baigne le nuage,
+ O voyage
+ Le ciel d't souriant;
+ O le soleil plonge, tremble,
+ Et ressemble
+ Au beau soleil d'Orient.
+
+ Et quand la grise hirondelle
+ Auprs d'elle
+ Passe, et ride plis d'azur,
+ Dans sa chasse circulaire,
+ L'onde claire,
+ Elle s'enfuit d'un vol sr.
+
+ Bois qui chantent, fraches plaines
+ D'odeurs pleines,
+ Lacs de moire, coteaux bleus,
+ Ciel o le nuage passe,
+ Large espace,
+ Monts aux rochers anguleux;
+
+ Voil l'immense domaine
+ O promne
+ Ses caprices, fleur des airs,
+ La demoiselle nacre,
+ Diapre
+ De reflets roses et verts.
+
+ Dans son troite famille,
+ Quelle fille
+ N'a pas vingt fois souhait,
+ Rveuse, d'tre comme elle
+ Demoiselle,
+ Demoiselle en libert?
+
+
+1830.
+
+
+
+
+LES DEUX AGES
+
+ La petite fille est devenue jeune fille.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Ce n'tait, l'an pass, qu'une enfant blanche et blonde
+ Dont l'oeil bleu, transparent et calme comme l'onde
+ Du lac qui rflchit le ciel riant d't,
+ N'exprimait que bonheur et nave gat.
+
+ Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse
+ Parmi ses jeunes soeurs courir, voler, jalouse
+ D'arriver la premire! Avec grce les vents
+ Beraient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;
+ Son charpe d'azur se jouait autour d'elle
+ Par la course agite, et, souvent infidle,
+ Trahissait une paule aux contours gracieux,
+ Un sein dj gonfl, trsor mystrieux,
+ Un col blouissant de fracheur, dont l'albtre
+ Sous la peau laisse voir une veine bleutre,
+ --Dans son petit jardin que j'aimais la voir
+ A grand'peine portant un lger arrosoir,
+ Distribuer en pluie, ses fleurs dessches
+ Par la chaleur du jour, et vers le sol penches,
+ Une eau douce et limpide; ses oiseaux ravis,
+ Des tiges de plantain, des grains de chnevis!...
+
+ C'est une jeune fille prsent blanche et blonde,
+ La mme; mais l'oeil bleu, jadis pur comme l'onde
+ Du lac qui rflchit le ciel riant d't,
+ N'exprime plus bonheur et nave gat.
+
+
+
+
+FAR NIENTE
+
+ Quant son temps bien le sut disposer:
+ Deux parts en fit dont il souloit passer
+ L'une dormir et l'autre ne rien faire.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+
+ Quand je n'ai rien faire, et qu' peine un nuage
+ Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
+ J'aime m'couter vivre, et libre de soucis,
+ Loin des chemins poudreux, demeurer assis
+ Sur un moelleux tapis de fougre et de mousse,
+ Au bord des bois touffus o la chaleur s'mousse;
+ L, pour tuer le temps, j'observe la fourmi
+ Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,
+ Pour son grenier drobe un grain d'orge la gerbe,
+ Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,
+ La chenille tranant ses anneaux velouts,
+ La limace baveuse aux sillons argents,
+ Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
+ Ensuite je regarde, amusement frivole,
+ La lumire brisant dans chacun de mes cils,
+ Palissade oppose ses rayons subtils,
+ Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
+ En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;
+ Et lorsque je suis las je me laisse endormir
+ Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gmir,
+ Ou j'coute chanter prs de moi la fauvette,
+ Et l-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.
+
+
+
+
+STANCES
+
+ La jeune fille rieuse.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Vous ne connaissez pas les molles rveries
+ O l'me se complat et s'arrte longtemps,
+ De mme que l'abeille, en un soir de printemps,
+ Sur quelque bouton d'or, toile des prairies;
+
+ Vous ne connaissez pas cet inquiet dsir
+ Qui fait rougir souvent une joue ingnue,
+ Ce besoin d'habiter une sphre inconnue,
+ D'embrasser un fantme impossible saisir;
+
+ Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes
+ Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, rprimer,
+ Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,
+ Pour un objet chri ces mortelles alarmes;
+
+ Vous ne connaissez rien, rien que folle gat;
+ Sur votre lvre rose un frais sourire vole;
+ Votre entretien naf, srieux ou frivole,
+ Est gal et serein comme un beau jour d't.
+
+ Sur votre main jamais votre front ne se pose,
+ Brlant, charg d'ennuis, ne pouvant soutenir
+ Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;
+ Votre coeur virginal en lui-mme repose.
+
+ Avenir et prsent, tout rit dans vos destins;
+ Vous n'avez pas encore aim sans tre aime,
+ Ni, retenant peine une larme enflamme,
+ pi d'un regard les aveux incertains.
+
+ Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;
+ Une pense ardente et qui revient toujours
+ Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;
+ Votre vie en sa fleur n'a pas t ternie.
+
+ Ainsi qu'un ruisseau clair o se mirent les cieux,
+ Dont le cours lentement par les prs se droule,
+ Votre existence pure et limpide s'coule,
+ Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.
+
+
+
+
+PROMENADE NOCTURNE
+
+ Allons, la belle nuit d't,
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ C'tait par un beau soir, par un des soirs que rve
+ Au murmure lointain d'un invisible accord
+ Le pote qui veille ou l'amante qui dort.
+ VICTOR PAVIE.
+
+
+ La rose arrondie en perles
+ Scintille aux pointes du gazon,
+ Les chardonnerets et les merles
+ Chantent l'envi leur chanson.
+
+ Les fleurs de leurs paillettes blanches
+ Brodent le bord vert du chemin;
+ Un vent lger courbe les branches
+ Du chvrefeuille et du jasmin;
+
+ Et la lune, vaisseau d'agate,
+ Sur les vagues des rochers bleus
+ S'avance comme la frgate
+ Au dos de l'Ocan houleux.
+
+ Jamais la nuit de plus d'toiles
+ N'a sem son manteau d'azur,
+ Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,
+ Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.
+
+ Prends mon bras, ma bien-aime,
+ Et nous irons, deux, jouir
+ De la solitude embaume,
+ Et, couchs sur la mousse, our
+
+ Ce que tout bas, dans la ravine
+ O brillent ses moites rseaux,
+ En babillant l'eau qui chemine
+ Conte l'oreille des roseaux.
+
+
+
+
+SONNET II
+
+ Amour tant vous hai servit
+ Senz pecas et senz failhimen,
+ Et vous sabez quant petit
+ Hai avut de jauzimen.
+ PEYROLS.
+
+ Ne sais tu pas que je n'eus onc
+ D'elle plaisir ny un seul bien.
+ MAROT.
+
+
+ Ne vous dtournez pas, car ce n'est point d'amour
+ Que je veux vous parler; que le pass, madame,
+ Soit pour nous comme un songe envol sans retour,
+ Oubliez une erreur que moi-mme je blme.
+
+ Mais vous tes si belle, et sous le fin contour
+ De vos sourcils arqus luit un regard de flamme
+ Si perant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour
+ Sans porter jamais votre image en son me.
+
+ Moi, mes traits soucieux sont couverts de pleur;
+ Car, ds mes premiers ans souffrant et solitaire,
+ Dans mon coeur je nourris une pense austre,
+
+ Et mon front avant l'ge a perdu cette fleur
+ Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,
+ Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.
+
+
+
+
+LA BASILIQUE
+
+ The pillared arches were over their head
+ And beneath their feet were the bones of the dead.
+ _The lay of last minstrel._
+
+ On voit des figures de chevaliers genoux sur un tombeau, les
+ mains jointes... les arcades obscures de l'glise couvrent de
+ leurs ombres ceux qui reposent.
+ GERRES.
+
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ O l'me mlancolique
+ Flotte en pensers indcis.
+
+ Des losanges de plomb ceignent
+ Les vitraux coloris,
+ O les feux du soleil teignent
+ Les reflets errants qui baignent
+ Les plafonds armoris.
+
+ Cent colonnes dcoupes
+ Par de bizarres ciseaux,
+ Comme des faisceaux d'pes
+ Au long de la nef groupes
+ Portent les sveltes arceaux.
+
+ La fantastique arabesque
+ Courbe ses lgers dessins
+ Autour du trfle moresque,
+ De l'arcade gigantesque
+ Et de la niche des saints.
+
+ Dans leurs armes fodales,
+ Vidames et chevaliers,
+ Sont l, couchs sur les dalles
+ Des chapelles spulcrales,
+ Ou debout prs des piliers.
+
+ Des escaliers en dentelles
+ Montent avec cent dtours
+ Aux votes hautes et frles,
+ Mais fortes comme les ailes
+ Des aigles ou des vautours.
+
+ Sur l'autel, riche merveille,
+ Ainsi qu'une toile d'or,
+ Reluit la lampe qui veille,
+ La lampe qui ne s'veille
+ Qu'au moment o tout s'endort.
+
+ Que la prire est fervente
+ Sous ces votes, lorsqu'en feu
+ Le ciel clate, qu'il vente,
+ Et qu'en proie l'pouvante,
+ Dans chaque clair on voit Dieu;
+
+ Ou qu' l'autel de Marie,
+ A genoux sur le pav,
+ Pour une vierge chrie
+ Qu'un mal cruel a fltrie,
+ En pleurant l'on dit: _Ave_.
+
+ Mais chaque jour qui s'coule
+ branle ce vieux vaisseau,
+ Dj plus d'un mur s'croule,
+ Et plus d'une pierre roule,
+ Large fragment d'un arceau.
+
+ Dans la grande tour, la cloche
+ Craint de sonner l'_Angelus_;
+ Partout le lierre s'accroche,
+ Hlas! et le jour approche
+ O je ne vous dirai plus:
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ O l'me mlancolique
+ Flotte en pensers indcis.
+
+
+
+
+L'OISEAU CAPTIF
+
+ Car quand il pleut et le soleil des cieux
+ Ne reluit point, tout homme est soucieux.
+ CLMENT MAROT.
+
+ ..... yet shall reascend
+ Self raised, and repossess its native seat.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,
+ Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,
+ De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,
+ Que toits aigus baigns de nuages fumeux.
+ Aux gmissements sourds du vent d'hiver qui passe
+ Promenant la tourmente au milieu de l'espace,
+ Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps
+ Avec son soleil d'or aux rayons clatants,
+ Qui d'un regard bleuit l'mail du ciel limpide,
+ Ramne d'outre-mer l'hirondelle rapide,
+ Et jette sur les bois son manteau velout,
+ Alors tu reprendras ta voix et ta gat;
+ Et si, toujours constant ta douleur austre,
+ Tu regrettais encor la fort solitaire,
+ L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,
+ La campagne que dore une jaune moisson,
+ La rivire, le lac aux ondes transparentes,
+ Que plissent en passant les brises odorantes,
+ Je t'abandonnerais ton joyeux essor.
+ Tous les deux cependant nous avons mme sort,
+ Mon me est comme toi: de sa cage mortelle
+ Elle s'ennuie, hlas! et souffre, et bat de l'aile,
+ Elle voudrait planer dans l'ocan du ciel,
+ Ange elle-mme, suivre un ange Ithuriel,
+ S'enivrer d'infini, d'amour et de lumire,
+ Et remonter enfin la cause premire;
+ Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,
+ Quelle main son vol livrera l'horizon?
+
+
+
+
+RVE
+
+ Et nous voulons mourir quand le rve finit.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Tout la nuict je ne pense qu'en celle
+ Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
+ De quatorze ans.
+ MATRE CLMENT MAROT.
+
+
+ Voici ce que j'ai vu nagure en mon sommeil:
+ Le couchant enflammait l'horizon vermeil
+ Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades
+ D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
+ Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs
+ Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
+ Soudain des pas lgers froissent l'herbe; une femme,
+ Que j'aime ds longtemps du profond de mon me,
+ Comme une jeune fe accourt vers moi; ses yeux
+ A travers ses longs cils luisent de plus de feux
+ Que les astres du ciel; et sur la verte mousse
+ A mes lvres d'amant livrant une main douce,
+ Elle rit, et bientt enlace mes bras
+ Me dit, le front brlant et rouge d'embarras,
+ Ce mot mystrieux qui jamais ne s'achve:--
+ O nuit trompeuse!--Hlas! pourquoi n'est-ce qu'un rve?
+
+
+
+
+PENSES D'AUTOMNE
+
+ La rica autouna s'es passada
+ L'hiver suz un cari tourat
+ S'en ven la capa ementoulada
+ D'un ve neblouz enjalibrat.
+
+ _Son autounous._
+
+ J'entends siffler la bise aux branchages rouills
+ Des saules qui l-bas se balancent mouills.
+ AUGUSTE M.
+
+
+ L'automne va finir; au milieu du ciel terne,
+ Dans un cercle blafard et livide que cerne
+ Un nuage plomb, le soleil dort: du fond
+ Des tangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond
+ Collines, champs, hameaux dans une mme teinte.
+ Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;
+ La froide bise siffle; un sourd frmissement
+ Sort du sein des forts; les oiseaux tristement,
+ Mlant leurs cris plaintifs aux cris des btes fauves,
+ Sautent de branche en branche travers les bois chauves,
+ Et semblent aux beaux jours envols dire adieu.
+ Le pauvre paysan se recommande Dieu,
+ Craignant un hiver rude; et moi, dans les valles,
+ Quand je vois le gazon sous les blanches geles
+ Disparatre et mourir, je reviens pas lents
+ M'asseoir le coeur navr prs des tisons brlants,
+ Et l je me souviens du soleil de septembre
+ Qui donnait la grappe un jaune reflet d'ambre,
+ Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
+ Et du trfle fleuri, pittoresque rideau
+ S'tendant longs plis sur la plaine raye,
+ Et de la route troite en son milieu fraye,
+ Et surtout des bleuets et des coquelicots,
+ Points de pourpre et d'azur dans l'or des bls gaux.
+
+
+
+
+INFIDLIT
+
+ Bandiera d'ogni vento
+ Conosco que sei tu.
+ _Chanson italienne._
+
+ La volont de l'ingrate est change.
+ ANTOINE DE BAF.
+
+
+ Voici l'orme qui balance
+ Son ombre sur le sentier;
+ Voici le jeune glantier,
+ Le bois o dort le silence;
+ Le banc de pierre o le soir
+ Nous aimions nous asseoir.
+
+ Voici la vote embaume
+ D'bniers et de lilas,
+ O, lorsque nous tions las,
+ Ensemble, ma bien-aime!
+ Sous des guirlandes de fleurs,
+ Nous laissions fuir les chaleurs.
+
+ Voici le marais que ride
+ Le saut du poisson d'argent;
+ Dont la grenouille en nageant
+ Trouble le miroir humide;
+ Comme autrefois, les roseaux
+ Baignent leurs pieds dans ses eaux.
+
+ Comme autrefois, la pervenche,
+ Sur le velours vert des prs
+ Par le printemps diaprs,
+ Aux baisers du soleil penche
+ A moiti rempli de miel
+ Son calice bleu de ciel.
+
+ Comme autrefois, l'hirondelle
+ Rase en passant les donjons,
+ Et le cygne dans les joncs
+ Se joue et lustre son aile;
+ L'air est pur, le gazon doux....
+ Rien n'a donc chang que vous.
+
+
+
+
+A MON AMI AUGUSTE M***
+
+ For yonder faithless phantom flie
+ To lure thee to thy doom.
+ GOLDSMITH.
+
+ C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui
+ auoient la robe toute neufve et le verre estoit cass dedans; et
+ plusieurs pommes desquelles l'corce estoit vermeille et
+ reluisante dont le dedans estoit mang de vers et tout pourry.
+ _Le Vagabond._
+
+
+ Par une nuit d't, quand le ciel est d'azur,
+ Souvent un feu follet sort du marais impur;
+ Le passant qui le voit le prend pour la lumire
+ Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumire;
+ Vers le fanal perfide il s'avance grands pas,
+ Tout joyeux; et bientt, ne s'apercevant pas
+ Qu'un abme est ouvert ses pieds, il y tombe,
+ Et son corps reste l sans prire et sans tombe.
+ Aux lieux o fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu
+ En courroux inonda d'un dluge de feu,
+ Sur la grve brle, asile frais et sombre,
+ Des orangers touffus s'lvent en grand nombre,
+ Chargs de fruits riants dont la tunique d'or
+ Ne livre que poussire la dent qui les mord:
+ Dans ma pense, ami, je trouve qu'une femme
+ Qui sous de beaux semblants cache une vilaine me,
+ Pour ceux que sa beaut dcevante a sduits,
+ Pareille au feu follet, l'est encore ces fruits.
+
+
+
+
+LGIE II
+
+ Ingrate... pour t'avoir bien servie
+ Adorant ta beaut,
+ Je vois bien qu' la fin tu m'osteras la vie
+ Aprs la libert.
+ DE LINGENDES.
+
+ ... je l'adore et meurs de trop aimer.
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre...
+ Oh, si j'avais pens que dans mon coeur dt natre
+ Ce feu qui le dvore et qui ne s'teint pas,
+ Loin d'elle encor temps j'aurais port mes pas...
+ Mais non, il le fallait; c'tait ma destine!
+ Contre elle vainement, dans mon me indigne
+ Je crie et me rvolte; il le fallait. Le soir,
+ A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,
+ Je la voyais. Son front candide o ses penses
+ D'une rougeur pudique arrivent nuances,
+ Sous l'arc d'un sourcil brun son oeil tincelant,
+ Par un clair rapide en silence parlant,
+ Et ses propos nafs, et sa grce enfantine,
+ Et parfois dans nos jeux sa colre mutine,
+ Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.
+ A des songes dors mon me se livrait,
+ Elle tait tout pour moi qui ne suis rien pour elle!
+ De ses affections ombre et miroir fidle,
+ Je riais, je pleurais, son rire, ses pleurs,
+ Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.
+ Sa vie tait la mienne; une esprance folle
+ Me flattait de toucher un jour ce coeur frivole;
+ Mais elle, tant d'amour qu'elle n'a pas compris,
+ N'a jamais rpondu que par le froid mpris,
+ La vague indiffrence, et la haine peut-tre!...
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre.
+
+
+
+
+VEILLE
+
+ Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
+ Je sais presque par coeur l'histoire vritable
+ Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
+ GRANDVAL, _le Vice puni_.
+
+
+ Lorsque le lambris craque, branle sourdement,
+ Que de la chemine il jaillit par moment
+ Des sons surnaturels, qu'avec un bruit trange
+ Petillent les tisons, entours d'une frange
+ D'un feu blafard et ple, et que des vieux portraits
+ De bizarres lueurs font grimacer les traits;
+ Seul, assis, loin du bruit, du rcit des merveilles
+ D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?
+ C'est mon plaisir moi: si, dans un vieux chteau,
+ J'ai trouv par hasard quelque lourd in-quarto,
+ Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique
+ Ds longtemps oubli, mais dont la marge antique,
+ Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,
+ Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,
+ Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,
+ Lgendes de bats gurissant les malades,
+ Les possds du diable, et les pauvres lpreux,
+ Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,
+ Mes yeux dvorent tout; c'est en vain que l'horloge
+ Tinte par douze fois, que le hibou dloge
+ En glapissant, bless des rayons du flambeau
+ Qui m'claire; je lis: sur la table tombeau,
+ Le long du chandelier, cependant la bougie
+ En larges nappes coule, et la vitre rougie
+ Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,
+ Le soleil qui se lve avec un front riant.
+
+
+
+
+LGIE III
+
+ Soccoreys ojos con aqua que el coraon
+ La demanda.
+ _Chanson espagnole._
+
+ Fare thee well.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Elle est morte pour moi, dans la tombe glace
+ Comme si le trpas l'avait dj place;
+ Elle vit cependant, ange exil des cieux,
+ Vrai rve de pote, trange et gracieux;
+ C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue
+ Au sortir de l'enfance, quinze ans, ingnue,
+ Foltre, insouciante, ignorant sa beaut,
+ S'ignorant elle-mme, et jetant de ct,
+ De peur qu'une pense amre ne s'veille,
+ Souci du lendemain, souvenir de la veille.
+ Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs
+ Vers les miens s'lever et s'abaisser pensifs!...
+ Mais je ne pourrai plus, sous la croise, entendre
+ De sa voix douce au coeur le son lger et tendre
+ S'chapper de sa lvre, ainsi qu'un chant divin
+ D'une harpe magique. Hlas! et c'est en vain
+ Qu'en longs transports d'amour, en vifs lans de flamme,
+ J'ai dpens pour elle et mes jours et mon me!
+
+
+
+
+CLMENCE
+
+ O peu durables fleurs de la beaut mortelle!
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+ D'Isabelle l'ame ait paradis.
+ _pitaphe gothique._
+
+
+ Un monument sur ta cendre chrie
+ Ne pse pas,
+ Pauvre Clmence, ton matin fltrie
+ Par le trpas.
+
+ Tu dors sans faste, au pied de la colline,
+ Au dernier rang,
+ Et sur ta fosse un saule ple incline
+ Son front pleurant.
+
+ Ton nom dj par la nuit et la neige
+ Est effac
+ Sur le bois noir de la croix qui protge
+ Ton lit glac.
+
+ Mais l'amiti qui se souvient, fidle,
+ Avec des fleurs,
+ Vient, l'endroit seulement connu d'elle,
+ Verser des pleurs.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+ Il me faut du nouveau n'en ft-il plus au monde.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+ Jam mens prtrepidans avet vagari,
+ Jam lti studio pedes vigescunt.
+ CATULLE.
+
+
+ Au travers de la vitre blanche
+ Le soleil rit, et sur les murs
+ Traant de grands angles, panche
+ Ses rayons splendides et purs:
+ Par un si beau temps, la ville
+ Rester parmi la foule vile!
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, sellez vos chevaux.
+
+ Au sein d'un nuage de poudre,
+ Par un galop prcipit,
+ Aussi promptement que la foudre
+ Comme il est doux d'tre emport!
+ Le sable bruit sous la roue,
+ Le vent autour de vous se joue;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Les arbres qui bordent la route
+ Paraissent fuir rapidement,
+ Leur forme obscure dont l'oeil doute
+ Ne se dessine qu'un moment;
+ Le ciel, tel qu'une banderole,
+ Par-dessus les bois roule et vole;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Chaumires, fermes isoles,
+ Vieux chteaux que flanque une tour,
+ Monts arides, fraches valles,
+ Forts se suivent tour tour;
+ Parfois au milieu d'une brume,
+ Un ruisseau dont la chute cume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Puis, une hirondelle qui passe,
+ Rasant la grve au sable d'or,
+ Puis, sems dans un large espace,
+ Les moutons d'un berger qui dort;
+ De grandes perspectives bleues,
+ Larges et longues de vingt lieues;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une montagne: l'on enraye,
+ Au bord du rapide penchant
+ D'un mont dont la hauteur effraye:
+ Les chevaux glissent en marchant,
+ L'essieu grince, le pav fume,
+ Et la roue un instant s'allume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ La cte raide est descendue.
+ Recouverte de sable fin,
+ La route, chaque instant perdue,
+ S'tend comme un ruban sans fin.
+ Que cette plaine est monotone!
+ On dirait un matin d'automne,
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une ville d'un aspect sombre,
+ Avec ses tours et ses clochers
+ Qui montent dans les airs, sans nombre,
+ Comme des mts ou des rochers,
+ O mille lumires flamboient
+ Au sein des ombres qui la noient;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux!
+
+ Mais ils sont las, et leurs narines,
+ Rouges de sang, soufflent du feu;
+ L'cume inonde leurs poitrines
+ Il faut nous arrter un peu.
+ Halte! demain, plus vite encore,
+ Aussitt que poindra l'aurore,
+ Postillons, pressez vos chevaux,
+ Je veux voir des sites nouveaux.
+
+
+
+
+LE COIN DU FEU
+
+ Blow, blow, winter's wind.
+ SHAKSPEARE.
+
+ Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
+ VILLON.
+
+ Around in sympathetic mirth,
+ Its tricks the kitten tries;
+ The cricket chirrups in the hearth,
+ The crackling faggot flies.
+ GOLDSMITH.
+
+ Quam juvat immites ventos audire cubantem.
+ TIBULLE.
+
+
+ Que la pluie dluge au long des toits ruisselle!
+ Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle
+ Au gr du tourbillon dont il reoit le choc!
+ Que du haut des glaciers l'avalanche s'croule!
+ Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule
+ Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!
+
+ Qu'il gle! et qu' grand bruit, sans relche, la grle
+ De grains rebondissants fouette la vitre frle!
+ Que la bise d'hiver se fatigue gmir!
+ Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon tre,
+ Sur mes genoux un chat qui se joue et foltre,
+ Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?
+
+
+
+
+LA TTE DE MORT
+
+ Ton test n'aura plus de peau,
+ Et ton visage si beau
+ N'aura veines ni artres,
+ Tu n'auras plus que des dents
+ Telles qu'on les voit dedans
+ Les ttes des cimetires.
+ PIERRE RONSARD.
+
+ La mort nous fait dormir une ternelle nuit.
+ JOACHIM DU BELLAY.
+
+
+ Personne ne voulait aller dans cette chambre,
+ Surtout pendant les nuits si tristes de dcembre,
+ Quand la bise gmit et pousse des sanglots,
+ Et que du ciel obscur tombe la pluie flots.
+ Car c'tait une chambre antique, inhabite,
+ A minuit, disait-on, de revenants hante,
+ Une chambre o les ais du parquet dsuni
+ S'agitent sous vos pieds, o le plafond jauni
+ Se partage et s'croule, o la tapisserie
+ A personnages tremble, et sur la boiserie
+ Ondule plis poudreux au moindre branlement.
+ On en avait t les meubles; seulement,
+ Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
+ Avec du buis bnit, sur une toffe noire,
+ Pendait du mur: au bas, en guise de support,
+ On avait mis jadis une tte de mort;
+ Et me ressouvenant des fables qu'on dbite,
+ Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
+ Que l'oeil n'anime plus, de blafardes lueurs;
+ Et, quand il me fallait passer l, des sueurs
+ M'inondaient, tour tour brlantes et glaces:
+ J'aurais fait le serment que les dents dchausses
+ De cet pouvantail en ricanant grinaient,
+ Et que confusment des mots s'en lanaient.
+ A prsent jeune encor, mais certain que notre me,
+ Inexplicable essence, insaisissable flamme,
+ Une fois exhale, en nous tout est nant,
+ Et que rien ne ressort de l'abme bant
+ O vont, tristes jouets du temps, nos destines,
+ Comme au cours des ruisseaux les feuilles entranes,
+ Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
+ Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
+ Beaucoup plus court, demain, aprs-demain peut-tre,
+ Les yeux de mes amis ne pourront me connatre,
+ Tte de mort livide mon tour.--Celle-ci
+ Est celle d'une femme autrefois morte ici,
+ Dont voil le portrait qui, dans son cadre, semble
+ Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
+ De ses traits ingnus, de fracheur clatants,
+ Montre qu'elle touchait peine son printemps.
+ Pourtant elle mourut; bien des larmes coulrent
+ Sans doute son convoi, bien des fleurs s'effeuillrent
+ Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
+ Sans doute.--Mais le temps sait arrter les pleurs,
+ Et, des premiers chagrins l'amertume passe,
+ Bientt l'on oublia la belle trpasse.
+ --Belle, qui le dirait? o sont ces cheveux blonds,
+ Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
+ Cette joue aux contours ondoyants, aussi frache
+ Qu'au beau soleil d't le duvet d'une pche,
+ Ces lvres de corail au sourire enfantin,
+ Ce front charmant voir, cette peau de satin,
+ O comme un fil d'azur transparat chaque veine,
+ Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
+ N'a jamais fait pleurer?--Un crne blanc et nu,
+ Deux trous noirs et profonds o l'oeil fut contenu,
+ Une face sans nez, informe et grimaante,
+ Du sort qui nous attend image menaante;
+ Voil ce qu'il en reste avec un souvenir
+ Qui s'teindra bientt dans le vaste avenir.
+
+
+
+
+BALLADE[1]
+
+ Regarder les ondes de l'air
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Puis admirant sur les sillons
+ Les ailes des gais papillons
+ De mille couleurs parsemes,
+ Les croire des fleurs animes.
+ SAINT-AMAND.
+
+ See! moats and bridges walls and castles rid.
+ CRABBE.
+
+ Sonne, sonne, ami Dampierre.
+ _Ballade des chasseurs._
+
+ Un peu plus loin considrez cette alouette qui s'lve peu peu
+ du milieu des bls, en voltigeant en haut, elle chante si
+ mlodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en
+ chantant boire dans les nues.
+ _Le Confiteor de l'infidle prouv._
+
+
+ Quand peine un nuage,
+ Flocon de laine, nage
+ Dans les champs du ciel bleu,
+ Et que la moisson mre,
+ Sans vagues ni murmure,
+ Dort sous le ciel en feu;
+
+ Quand les couleuvres souples
+ Se promnent par couples
+ Dans les fosss taris;
+ Quand les grenouilles vertes,
+ Par les roseaux couvertes,
+ Troublent l'air de leurs cris;
+
+ Aux fentes des murailles
+ Quand luisent les cailles
+ Et les yeux du lzard,
+ Et que les taupes fouillent
+ Les prs, o s'agenouillent
+ Les grands boeufs l'cart;
+
+ Qu'il fait bon ne rien faire,
+ Libre de toute affaire,
+ Libre de tous soucis,
+ Et sur la mousse tendre
+ Nonchalamment s'tendre,
+ Ou demeurer assis;
+
+ Et suivre l'araigne,
+ De lumire baigne,
+ Allant au bout d'un fil
+ A la branche d'un chne
+ Nouer la double chane
+ De son rseau subtil;
+
+ Ou le duvet qui flotte,
+ Et qu'un souffle ballotte
+ Comme un grand ouragan;
+ Et la fourmi qui passe
+ Dans l'herbe, et se ramasse
+ Des vivres pour un an;
+
+ Le papillon frivole,
+ Qui de fleurs en fleurs vole,
+ Tel qu'un page galant;
+ Le puceron qui grimpe
+ A l'odorant olympe
+ D'un brin d'herbe tremblant;
+
+ Et puis s'couter vivre,
+ Et feuilleter un livre,
+ Et rver au pass,
+ En voquant les ombres
+ Ou riantes ou sombres
+ D'un long rve effac;
+
+ Et battre la campagne,
+ Et btir en Espagne
+ De magiques chteaux,
+ Crer un nouveau monde
+ Et jeter la ronde
+ Pittoresques coteaux,
+
+ Vastes amphithtres
+ De montagnes bleutres,
+ Mers aux lames d'azur,
+ Villes monumentales,
+ Splendeurs orientales,
+ Ciel clatant et pur,
+
+ Jaillissantes cascades,
+ Lumineuses arcades,
+ Du palais d'Obron,
+ Gigantesques portiques,
+ Colonnades antiques,
+ Manoir de vieux baron
+
+ Avec sa chtelaine,
+ Qui regarde la plaine
+ Du sommet des donjons,
+ Avec son nain difforme,
+ Son pont-levis norme,
+ Ses fosss pleins de joncs,
+
+ Et sa chapelle grise,
+ Dont l'hirondelle frise
+ Au printemps les vitraux,
+ Ses mille chemines
+ De corbeaux couronnes,
+ Et ses larges crneaux;
+
+ Et sur les hallebardes
+ Et les dagues des gardes
+ Un clair de soleil,
+ Et dans la fort sombre
+ Lvriers en grand nombre,
+ Et joyeux appareil;
+
+ Chevaliers, damoiselles,
+ Beaux habits, riches selles
+ Et fringants palefrois;
+ Varlets qui sur la hanche
+ Ont un poignard au manche
+ Taill comme une croix!
+
+ Voici le cerf rapide,
+ Et la meute intrpide!
+ Hallali, hallali!
+ Les cors bruyants rsonnent,
+ Les pieds des chevaux tonnent,
+ Et le cerf affaibli
+
+ Sort de l'tang qu'il trouble;
+ L'ardeur des chiens redouble,
+ Il chancelle, il s'abat.
+ Pauvre cerf, son corps saigne,
+ La sueur flots baigne
+ Son flanc meurtri qui bat:
+
+ Son oeil plein de sang roule
+ Une larme, qui coule
+ Sans toucher ses vainqueurs;
+ Ses membres froids s'allongent,
+ Et dans son col se plongent
+ Les couteaux des piqueurs;
+
+ Et lorsque de ce rve
+ Qui jamais ne s'achve
+ Mon esprit est lass,
+ J'coute de la source
+ Arrte en sa course
+ Gmir le flot glac,
+
+ Gazouiller la fauvette
+ Et chanter l'alouette
+ Au milieu d'un ciel pur;
+ Puis je m'endors tranquille
+ Sous l'ondoyant asile
+ De quelque ombrage obscur.
+
+ [1] Le sujet de cette ballade est le mme que celui de la pice
+ intitule: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable,
+ que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvnient.
+
+ (_Note de l'auteur_, 1830).
+
+
+
+
+UNE AME
+
+ Son ame avait bris son corps.
+ VICTOR HUGO.
+
+ Diex por amer l'avoit faicte.
+ LE CHASTELAIN DE COUCY.
+
+
+ C'tait une me neuve, une me de crole,
+ Toute de feu, cachant ce monde frivole
+ Ce qui fait le pote, un inquiet dsir
+ De gloire aventureuse et de profond loisir,
+ Et capable d'aimer comme aimerait un ange,
+ Ne trouvant en chemin que des mes de fange;
+ Peu comprise, blesse au vif tout moment,
+ Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans panchement,
+ Sans consolation, traversant cette vie;
+ Aux entraves du corps regret asservie,
+ Esquif infortun que d'un baiser vermeil
+ Dans sa course jamais n'a dor le soleil,
+ Triste jouet du vent et des ondes; au reste,
+ Rsigne l'oubli, ncessit funeste
+ D'une existence vague et manque; ici-bas
+ Ne connaissant qu'amers et douloureux combats
+ Dans un corps abattu sous le chagrin, et frle
+ Comme un pi courb par la pluie ou la grle;
+ Encore si la foi... l'esprance... mais non,
+ Elle ne croyait pas, et Dieu n'tait qu'un nom
+ Pour cette me ulcre... Enfin au cimetire,
+ Un soir d'automne sombre et gristre, une bire
+ Fut apporte: un tre la terre manqua;
+ Et cette absence, peine un coeur la remarqua.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+ Deux estions et n'avions qu'ung coeur.
+ _Le lay de maistre Ytier Marchant._
+
+ Hlas! il n'toit pas saison
+ Sitt de son dpartement.
+ _La complainte de Valentin Granson._
+
+
+ D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,
+ Au rveil d'un beau rve, illusion cleste;
+ Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,
+ De l'mail velout du gazon; au beau temps,
+ Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;
+ Ce qui reste le soir des larmes rpandues
+ Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,
+ Du murmure lger des ondes du ruisseau,
+ Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres
+ Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.
+
+
+
+
+SONNET III
+
+ L'homme n'est rien qu'un mort qui trane sa carcasse.
+ DU MAY.
+ Fronti nulla fides.
+
+
+ Quelquefois, au milieu de la foltre orgie,
+ Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beaut
+ Endort son dsespoir amer par la magie
+ D'un regard enchanteur o luit la volupt,
+
+ L'me du malheureux sort de sa lthargie;
+ Son front ple retrouve un rayon de gat,
+ Sa prunelle mourante un reste d'nergie;
+ Il sourit oublieux de la ralit.
+
+ Mais toute cette joie est comme le lierre
+ Qui d'une vieille tour, guirlande irrgulire,
+ Embrasse en les cachant les pans dmantels,
+
+ Au dehors on ne voit que riante verdure,
+ Au dedans, que poussire infecte et noire ordure,
+ Et qu'ossements jaunis aux dcombres mls.
+
+
+
+
+MARIA
+
+ ... me puell
+ Flendo turgiduli rubent ocelli.
+ V. CATULLUS.
+
+ Ne pleure pas...
+ DOVALLE.
+
+
+ De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,
+ Comme des gouttes d'eau d'un arbre aprs la pluie,
+ Ou comme la rose, au point du jour, des fleurs
+ Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
+ Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:
+ En vain de la gat l'clair prsent joue
+ Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
+ D'inquites terreurs agitent mon esprit.
+ Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et foltre,
+ Toi, de plaisirs bruyants et de danse idoltre,
+ Le soir, quand le soleil incline l'horizon,
+ La premire fouler l'mail vert du gazon,
+ La premire poursuivre en sa rapide course
+ La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
+ A chanter des chansons, reprendre un refrain?
+ Toi qui n'as jamais su ce qu'tait un chagrin,
+ A l'cart tu pleurais. Rponds-moi, quel orage
+ Avait terni l'clat de ton ciel sans nuage?
+ Ton passereau chri bat de l'aile, joyeux,
+ Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux
+ Ton jeune pagneul dort, tout va bien, et tes roses
+ Rpandent leurs parfums, heureusement closes.
+ Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprvu
+ Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu.
+
+
+
+
+A MON AMI EUGNE DE N***
+
+ Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
+ Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
+ Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
+ Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
+ Oubli le jour mme et suivi de regrets.
+ Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
+ O de savans discours ont charm mes oreilles
+ Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
+ _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._
+
+ Vous voyez bien que j'ai mille choses dire.
+ _Hernani._
+
+
+ Ne t'en va pas, Eugne, il n'est pas tard; la lune
+ A l'angle du carreau sur l'atmosphre brune
+ N'a pas encor paru: nous causerons un peu,
+ Car causer est bien doux le soir, auprs du feu,
+ Lorsque tout est tranquille et qu'on entend peine
+ Entre les arbres nus glisser la froide haleine
+ De la brise nocturne, et la chauve-souris
+ En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.
+ Reste; nous causerons de quelque jeune fille,
+ Dont la lvre sourit, dont la prunelle brille,
+ Et que nous avons vue, en promenant un jour,
+ Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;
+ De nos auteurs chris, Victor et Sainte-Beuve,
+ Aigles audacieux, qui d'une route neuve
+ Et d'obstacles seme ont tent les hasards,
+ Malgr les coups de bec de mille geais criards;
+ Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante
+ Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;
+ Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,
+ Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;
+ Des vieux qu'un sicle ingrat en s'avanant oublie,
+ Guillaume de Lorris, dont l'oeuvre inaccomplie,
+ Potique hritage, aux mains de Clopinel
+ Aprs sa mort passa, monument ternel
+ De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvre
+ Dont le luth tour tour gracieux et svre,
+ Sous les plafonds orns de nobles panonceaux,
+ Dans leurs ftes charmait les comtes provenaux;
+ Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine
+ Quelque amoureux tenson qu' sa belle il destine,
+ Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,
+ Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,
+ Matre Clment Marot, madame Marguerite,
+ De ses jolis dizains la muse favorite;
+ Villon, et Rabelais, cet Homre moqueur,
+ Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au coeur
+ De chaque vice plonge, et des foudres du pape
+ N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:
+ Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,
+ Mais nafs cependant et placs sans efforts,
+ L'originalit, la puissance comique
+ Qu'on trouve en ces bouquins couverture antique,
+ Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
+ De vingt commentateurs, nos patients aeux.
+ Quand nous aurons assez caus littrature,
+ Nous changerons de texte et parlerons peinture;
+ Je te dirai comment Rioult, mon matre, fait
+ Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
+ C'est un ogre lascif qui dans ses bras infmes
+ A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
+ Renaud de Montauban, illustre paladin,
+ Le suit l'pe au poing: lui, d'un air de ddain,
+ Le regarde d'en haut; son oeil sanglant et louche,
+ Son crne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
+ Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,
+ Le rendent de tout point trs-singulier voir.
+ Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,
+ Leurs contours velouts, leurs formes ingnues
+ Et leur coloris frais comme un rve au printemps,
+ Leurs cheveux en dsordre et sur leurs cous flottants,
+ La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
+ Me paraissent vraiment admirables; les armes
+ Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
+ Etoil de clous d'or, sont du plus beau fini:
+ Un panache s'agite au cimier de son casque,
+ D'un dessin la fois lgant et fantasque;
+ Sa visire est leve, et sur son corselet
+ Un rayon de soleil jette un brillant reflet.
+ Mais ce tableau plein d'inventions heureuses
+ Je prfre pourtant ses petites baigneuses,
+ Vrai chef-d'oeuvre de grce et de navet,
+ O la jeunesse brille avec son velout.
+ Aprs viendront en foule anciens peintres de Rome:
+ Prugin, Raphal, homme au-dessus de l'homme;
+ De Florence, de Parme et de Venise aussi,
+ Vronse, Titien, Lonard de Vinci,
+ Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrge
+ Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
+ Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
+ D'autres auprs de qui nous sommes tous des nains
+ Et dont la gloire immense, en vieillissant double,
+ Fait tomber les crayons de notre main trouble.
+ Puis je te dcrirai ce tableau de Rembrandt
+ Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand
+ Sur mes genoux pos selon son habitude,
+ Levant vers moi la tte avec inquitude,
+ Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air
+ Esquisse mon rcit pour le rendre plus clair;
+ Et nous aurons encor mille choses dire
+ Lorsque tout sera dit: projets riants, dlire
+ De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,
+ Le prsent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier
+ Comme des plus beaux chants; et ces vagues bauches
+ De pomes faire, incompltes et gauches,
+ O les regards amis un instant arrts
+ Cherchent pressentir de futures beauts,
+ Et ces lgers dessins o je tche de rendre
+ Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre
+ Par mes vers; mais alors, Eugne, il sera tard,
+ Et je ne pourrai plus reculer ton dpart.
+
+
+
+
+LE JARDIN DES PLANTES
+
+ L'homme propose et Dieu dispose.
+
+
+ J'tais parti, voyant le ciel limpide et clair
+ Et les chemins schs, afin de prendre l'air,
+ D'our le vent qui pleure aux branches du mlze,
+ Et de mieux travailler: car on est plus l'aise
+ Pour mditer le plan d'un drame projet,
+ Refondre un vers pesant et sans grce jet,
+ Ou d'une rime faible sa soeur mal unie
+ Par un son plus exact rparer l'harmonie,
+ Sous les arbres touffus inclins en arceaux
+ Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux
+ Chantent auprs de vous, et que la brise joue
+ Dans vos cheveux pars et baise votre joue,
+ Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,
+ S'tant fait d'y rester une pnible loi,
+ Et, comme un ouvrier que son devoir attache,
+ De ne pas s'arrter qu'on n'ait fini sa tche,
+ Remis le tout au net, et bien dment serr
+ L'oeuvre dans un tiroir aux profanes sacr,
+ Et je m'tais promis de rapporter la feuille
+ O, du crayon aid, mon doigt fixe et recueille
+ Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords
+ De vers harmonieux, potiques trsors,
+ Destins grossir un trop mince volume.
+ Vains projets! notre esprit est pareil la plume,
+ Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,
+ Et nul ne peut prvoir ce qu'il fera demain.
+ Aussi moi, pauvre fou, sduit par l'tincelle
+ Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,
+ Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents
+ Oubliant prose et vers, de mes regards ardents
+ Je suis la jeune fille, et bientt, moins timide,
+ J'gale son pas leste et prompt mon pas rapide,
+ Je risque quelques mots et place sous mon bras,
+ Quoiqu'on dise: Mchant! et qu'on ne veuille pas,
+ Une main potele; et nous allons l'ombre,
+ Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,
+ Faire mieux connaissance, et jouer et causer
+ Et sur le banc de pierre aprs nous reposer,
+ Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,
+ Et je reviens avec ma feuille toute blanche.
+
+
+
+
+LE CHAMP DE BATAILLE
+
+ En icelle vale oyait on grans sons de tabours trompes et
+ naquerres.
+ MANDEVILLE.
+
+ Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
+ Quant est des cors, ils sont pourryz.
+ _Le grand Testament de Villon._
+
+ De dars i ot grant lanceis
+ Et de pierres grant jeteis
+ Et de lances grand bouteis
+ Et d'espes grant capleis.
+ _Li romans du Brut._
+
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Le fracas des canons qui vomissent l'clair,
+ Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
+ Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
+ Enfin ne troublent plus ni les chos ni l'air;
+ La brise secouant son aile parfume
+ A dissip les flots de l'paisse fume,
+ Crpe noir tendu sur le front pur des cieux;
+ Comme aux jours de la paix tout est silencieux.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ La lourde artillerie et les fourgons pesants
+ Ne creusent plus la route en profondes ornires;
+ On ne voit plus flotter les poudreuses bannires
+ Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
+ Sous les pieds des soldats courant la maraude,
+ Sainfoins rouges fleurs, prs couleur d'meraude,
+ Bls jaunes flots d'or au gr des vents rouls,
+ Comme sous un flau ne meurent plus fouls.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles
+
+ Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entasss,
+ De leurs membres ptris dans le sang et la boue
+ Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
+ Jonchent le sol parmi les affts fracasss,
+ Et vers le champ de mort en immenses voles
+ Du creux des rocs, du haut des flches denteles,
+ De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
+ L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurl,
+ Levant leur tte grise l'odeur de la proie.
+ L'oeil fauve des vautours a flamboy de joie
+ A l'ombre tincelant comme un phare toil,
+ Et, poussant vers le ciel des clameurs funraires,
+ A leurs petits bants sur le bord de leurs aires
+ Longtemps ils ont port quelque sanglant lambeau
+ De ces corps lacrs et rests sans tombeau.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Les os gisent rongs, blancs sous le gazon vert,
+ Et, spectacle hideux, souvent prs d'un squelette
+ S'grne le muguet, fleurit la violette,
+ La mousse parasite entoure un crne ouvert.
+ Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
+ Est un hochet brillant et qui par lui s'lve,
+ Si d'horreur et d'effroi tout son coeur ne bondit,
+ Malheur lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+
+
+
+IMITATION DE BYRON
+
+
+ Il est doux de raser en gondole la vague
+ Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,
+ Quand la lune largit son disque ple et vague,
+ Et que du marinier l'cho dit la chanson,
+
+ Il est doux d'observer l'toile qui rayonne
+ Paillette d'or cousue au dais du firmament,
+ L'toile qu'une blanche aurole environne,
+ Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;
+
+ Il est doux sur la brume un instant colore
+ De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,
+ L'iris arrondissant son arche diapre,
+ Prsage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;
+
+ Il est doux, par les prs o l'abeille butine,
+ D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts
+ Nonchalamment couch prs d'une onde argentine,
+ De lire tour tour des romans et des vers;
+
+ Il est doux, quand on suit une route ingale
+ Dans l't, vers midi, charg d'un lourd fardeau,
+ Et qu'on entend chanter prs de soi la cigale,
+ De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;
+
+ Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie
+ Bat la vitre, d'avoir auprs d'un feu flambant,
+ Un immense fauteuil gothique, o l'on appuie
+ Sa tte paresseuse en arrire tombant;
+
+ Il est doux de revoir avec ses tours mines
+ Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,
+ Ses toits rouges et bleus, ses hautes chemines,
+ La ville o l'on passa ses premires saisons;
+
+ Il est doux pour le coeur de l'exil malade,
+ Par le regret cuisant et la douleur us,
+ D'entendre le refrain de la vieille ballade
+ Dont sa mre au berceau l'a jadis amus;
+
+ Mais il est bien plus doux, perdu, plein d'ivresse,
+ Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras
+ Pour la premire fois sa premire matresse,
+ Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.
+
+
+
+
+BALLADE
+
+ Femme souvent varie;
+ Est bien fol qui s'y fie.
+ FRANOIS Ier.
+
+
+ Cher ange, vous tes belle
+ A faire rver d'amour,
+ Pour une seule tincelle
+ De votre vive prunelle,
+ Le pote tout un jour.
+
+ Air naf de jeune fille,
+ Front uni, veines d'azur,
+ Douce haleine de vanille,
+ Bouche rose o scintille
+ Sur l'ivoire un rire pur,
+
+ Pied svelte et cambr, main blanche,
+ Soyeuses boucles de jais,
+ Col de cygne qui se penche,
+ Flexible comme la branche
+ Qu'au soir caresse un vent frais,
+
+ Vous avez, sur ma parole,
+ Tout ce qu'il faut pour charmer;
+ Mais votre me est si frivole,
+ Mais votre tte est si folle,
+ Que l'on n'ose vous aimer.
+
+
+
+
+SOLEIL COUCHANT
+
+ Notre-Dame,
+ Que c'est beau!
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
+ Je me suis arrt quelques instants pour voir
+ Le soleil se coucher derrire Notre-Dame.
+ Un nuage splendide l'horizon de flamme,
+ Tel qu'un oiseau gant qui va prendre l'essor,
+ D'un bout du ciel l'autre ouvrait ses ailes d'or,
+ --Et c'taient des clarts baisser la paupire.
+ Les tours au front orn de dentelles de pierre,
+ Le drapeau que le vent fouette, les minarets
+ Qui s'lvent pareils aux sapins des forts,
+ Les pignons taillads que surmontent des anges
+ Aux corps roides et longs, aux figures tranges,
+ D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevch,
+ Comme au pied de sa mre un jeune enfant couch,
+ Se dessinait au pied de l'glise, dont l'ombre
+ S'allongeait l'entour mystrieuse et sombre.
+ --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
+ D'une maison du quai;--l'air tait doux; les eaux
+ Se plaignaient contre l'arche doux bruit, et la vague
+ De la vieille cit berait l'image vague;
+ Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
+ Que la nuit toile arrivait grands pas.
+
+
+
+
+SONNET IV
+
+ Oh! la paresseuse fille!
+ _Sara la Baigneuse._
+
+
+ Lorsque je vous dpeins cet amour sans mlange,
+ Cet amour la fois ardent, grave et jaloux,
+ Que maintenant je porte au fond du coeur pour vous,
+ Et dont je me raillais jadis, mon jeune ange,
+
+ Rien de ce que je dis ne vous parat trange,
+ Rien n'allume en vos yeux un clair de courroux;
+ Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,
+ Votre pleur nacre en incarnat se change.
+
+ Il est vrai,--dans la mienne, en la forant un peu,
+ Je puis emprisonner votre main blanche et frle,
+ Et baiser votre front si pur sous la dentelle:
+
+ Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu;
+ Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,
+ Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-mme.
+
+1831.
+
+
+
+
+ENFANTILLAGE
+
+ Hanneton, vole, vole, vole.
+ _Ballade des petites filles._
+
+
+ Lorsque la froide pluie enfin s'en est alle,
+ Et que le ciel gament rouvre son bel oeil bleu,
+ Ennuy d'tre au gte et de couver le feu,
+ Comme les moineaux francs, je reprends ma vole.
+
+ A Romainville,--ou bien dans les prs Saint-Gervais,
+ Curieux de savoir si l'aubpine blanche
+ A dj fait neiger son givre sur la branche,
+ Par l'herbe et la rose, en ppiant, je vais,
+
+ Me faisant du bonheur avec la moindre chose:
+ --D'une goutte d'eau claire, o sous un rayon pur,
+ Se baigne un scarabe au corselet d'azur;
+ D'une abeille en maraude au coeur d'une fleur rose,
+
+ D'un brin d'herbe o la Vierge a fil son coton.
+ --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,
+ Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
+ Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.
+
+
+
+
+NONCHALOIR
+
+ Il vaut mieux tre assis que lev, il vaut mieux tre couch
+ qu'assis.--Il vaut mieux tre mort que couch.
+ FERIDEDDIN ATAR.
+
+ J'aime sur les coussins la vie horizontale.
+ BARTHLEMY.
+
+
+ Pour oublier le reste, et m'oublier moi-mme
+ (Ici-bas tre heureux c'est oublier), que j'aime,
+ Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,
+ Sur l'ottomane souple auprs d'elle m'asseoir!
+ --Cela me fait du bien et me repose l'me.
+ Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme,
+ Rester l sans penser et paresseusement
+ Accepter comme il vient le bonheur du moment!
+ --Laisser aller sa vie la regarder vivre,
+ Dans tous ses mouvements, l'oeil demi-clos, la suivre,
+ Sentir ses genoux, en nuages soyeux,
+ Onder et foltrer sa robe aux plis joyeux,
+ Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,
+ Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et ross, digne
+ D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis
+ Agacer en jouant ses petits pieds tapis
+ A l'ombre du jupon, comme sous la feuille
+ Deux passereaux mutins la mine veille!
+ Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets
+ Se dorent sur son col de magiques reflets,
+ A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,
+ Dans la nacre, chatoie une moite tincelle,
+ Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,
+ S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.
+
+
+
+
+DCLARATION
+
+ Mais toujours fust mon opinion telle
+ Que toute amour doict estre mutuelle;
+ Qui son coeur donne, il en merite.
+ _Les loyalles et pudicques amours de Scalion
+ de Virbluneau, madame de Boufflers._
+
+
+ Je vous aime, jeune fille!
+ Aussi lorsque je vous vois,
+ Mon regard de bonheur brille,
+ Aussi tout mon sang petille
+ Lorsque j'entends votre voix.
+
+ Douce mon amour timide,
+ Vous en accueillez l'aveu,
+ Mais sans qu'un rayon humide
+ Argente votre oeil limpide,
+ Lac pur o dort le ciel bleu.
+
+ Pourquoi cette retenue?
+ Entre nous rien de cach.
+ --Enfant! votre me ingnue
+ Peut se montrer toute nue
+ Comme ve avant le pch.
+
+ C'est un amour sans mlange
+ Que l'amour que j'ai pour vous,
+ Frais comme au coeur la louange,
+ Ardent toucher un ange,
+ Pur rendre Dieu jaloux.
+
+
+
+
+PLUIE
+
+ Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_.
+ _Dictionnaire arabe._
+
+
+ Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule,
+ Comme sur les galets de la cte une houle.
+ L'ouragan l'peronne, il s'avance grands pas.
+ --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?
+ Un beau cheval arabe, la crinire brune,
+ Qui court et fait voler les sables de la dune.
+ Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs,
+ Et par la dchirure il sort des clairs blancs.
+ Rentrons.--Au bord des toits la frle girouette
+ D'une minute l'autre en grinant pirouette;
+ Le martinet, sentant l'orage, prs du sol
+ Afin de l'viter rabat son lger vol;
+ --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.
+ La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes
+ Glissent de feuille en feuille et passent travers
+ La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!
+ Des marches du perron en longues cascatelles,
+ Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles
+ Borde les frontons gris!--Dans les chemins sabls,
+ Les ruisseaux en torrents subitement gonfls
+ Avec leurs flots boueux mls de coquillages
+ Entranent sans piti les fleurs et les feuillages;
+ Tout est perdu:--Jasmins aux ptales nacrs,
+ Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dors,
+ Volubilis chargs de cloches et de vrilles,
+ Roses de tous pays et de toutes familles,
+ Douces filles de Juin, frais et riant trsor!
+ La mouche que l'orage arrte en son essor,
+ Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient
+ Dans cet autre ocan dont les vagues tournoient.
+ --Que faire de soi-mme et du temps, quand il pleut
+ Comme pour un nouveau dluge, et qu'on ne peut
+ Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?
+ Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure
+ Hte son pas boiteux, et dans l'ternit
+ Plonge sans peser trop sur leur oisivet;
+ Les autres gravement font de la politique,
+ Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;
+ Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,
+ De femmes la mode et d'opras nouveaux;
+ Ceux-l du coin de l'oeil se mirent dans la glace,
+ Dbitent des fadeurs, des bons mots la glace,
+ Ou, du binocle arms, regardent un tableau:
+ --Moi, j'coute le son de l'eau tombant dans l'eau.
+
+1831.
+
+
+
+
+POINT DE VUE
+
+ Des petits horizons...
+ SAINTE-BEUVE.
+
+ Voici que je vis.--
+ LABRUNIE (G. DE NERVAL).
+
+
+ Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse,
+ Dans la brume hochant sa tte chauve et rousse;
+ --Une mare d'eau sale o plongent les canards,
+ Assourdissant l'cho de leurs cris nasillards;
+ --Quelques rares buissons o pendent des fruits aigres,
+ Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;
+ --Une vieille maison, dont les murs mal fards
+ Billent de toutes parts largement lzards.
+ Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes,
+ Et dcoupant en noir leurs linaments frles
+ Comme un fil d'araigne l'horizon brumeux,
+ Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,
+ O dj, points brillants au front des maisons ternes,
+ Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;
+ Paris avec ses toits dchiquets, ses tours
+ Qui ressemblent de loin des cous de vautours.
+ Et ses clochers aigus flche dentele,
+ Comme un peigne mordant la nue chevele.
+
+
+
+
+LE RETOUR
+
+ Je m'en vais promener tantt parmy la plaine,
+ Tantt en un village et tantt en un bois,
+ Et tantt par les lieux solitaires et cois.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ J'ai quitt pour un an la campagne;--le chaume
+ tait jaune; les champs n'avaient plus cet arome
+ Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,
+ Et l'on sentait dj comme un frisson d'hiver.
+ --La campagne, c'est bon l't.--L'on se promne,
+ On marche travers champs comme le pied vous mne,
+ Se fiant au hasard des sentiers onduleux.
+ A la terre le ciel fait des sourires bleus;
+ La nature est en joie, et la fleur virginale
+ Vous donne le bonjour de sa tte amicale;
+ L'herbe courbe sa pointe o tremble un diamant.
+ Devant vos pieds verdis et mouills, par moment,
+ Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie
+ Part un oiseau cach que votre pas effraie.
+ Un papillon peureux, dans son fantasque vol,
+ Comme un crin ail rase, en fuyant, le sol.
+ Une abeille surprise, humide de rose,
+ Dserte en bourdonnant la fleur demi-brise.
+ --Plus loin, c'est une source entre les coudriers
+ Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers
+ parpille au hasard, comme une chevelure,
+ Les rsilles d'argent de son eau frache et pure.
+ Des joncs croissent auprs que plie un lger vent;
+ Le blme nnuphar, tel qu'un rideau mouvant,
+ Ondule sur ses flots, o plonge la grenouille
+ Parmi les fruits noys et les feuilles de rouille,
+ Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,
+ De lumire inonde aux feux d'un soleil pur,
+ Danse la demoiselle avec sa longue queue,
+ De ses ailes de crpe gratignant l'eau bleue.
+ --A chaque pas qu'on fait la scne change, ainsi
+ Que dans un mlodrame grand spectacle:--ici,
+ Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,
+ Un chteau dcoupant son profil sur la nue;
+ L de rouges sainfoins et de jaunes moissons,
+ Et l'tang qui s'caille au saut de ses poissons.
+ --A gauche une colline la robe zbre,
+ De tons riches et chauds par le couchant marbre;
+ A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,
+ Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;
+ Plus loin, transition de la terre au nuage,
+ Un anneau de lapis fermant le paysage.
+ --Un vrai panorama vivant et bigarr,
+ Par un pinceau divin ardemment color,
+ Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,
+ Miroir o l'arc-en-ciel rayonne et se reflte,
+ Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.
+ --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,
+ On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,
+ On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue
+ Ses jeunes souvenirs et ses rves d'amour,
+ Si longtemps caresss et perdus sans retour;
+ On rebtit sa vie au nant croule,
+ On voit ce qu'elle tait, ou joyeuse ou trouble,
+ On examine fond ses plaisirs, ses douleurs,
+ Et souvent la balance est du ct des pleurs.
+ --Comme en un palimpseste, travers d'autres signes,
+ D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;
+ Le roman de l'enfance travers le prsent
+ Reparat tout entier,--calme, pur, innocent,
+ --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose
+ Et suave peinture o soi-mme l'on pose:
+ L'on compare son moi du jour au moi pass,
+ Et pour quelques instants le monde est effac.
+ --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige
+ S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assige
+ Votre vitre qui tremble et qui frissonne,-- quoi,
+ Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi,
+ Se bien claquemurer, et, les talons dans l'tre,
+ Parler chasse et gibier quelque gentilltre,
+ Faire un cent de piquet avec monsieur l'abb,
+ Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisb,
+ Pour passer au salon prendre par sa main sche
+ Une mistress Gryselde ennuyeuse et revche,
+ Vrai portrait de famille son cadre chapp,
+ cu dans d'autres temps d'un autre coin frapp;
+ Courtiser l'cart une petite niaise
+ Sortant de pension,--toute rouge et tout aise,
+ Qui prend feu ds l'abord au moindre aveu banal,
+ Et s'imagine avoir trouv son idal;
+ couter un dandy, Brummel de la province,
+ Beau papillon manqu qui, pour tre plus mince,
+ Barde ses flancs pais d'un corset et d'un busc,
+ Et comme un vieux blaireau pue vingt pas le musc;
+ Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,
+ D'un air mystrieux colportant sa nouvelle.
+ --Autant et mieux, ma foi, vaudrait tre pendu
+ Que rester enfoui dans ce pays perdu.
+
+1831.
+
+
+
+
+PAN DE MUR
+
+ La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
+ Et d'hiver en hiver incruste ses flancs,
+ Donne en lettre vivante une date ses ans.
+ _Harmonies._
+
+ ... Qu'il vienne ma croise.
+ PETRUS BOREL.
+
+
+ De la maison momie enterre au Marais
+ O, du monde clotr, jadis je demeurais,
+ L'on a pour perspective une muraille sombre
+ O des pignons voisins tombe, grands angles, l'ombre.
+ --A ses flancs dgrads par la pluie et les ans,
+ Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,
+ Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdtre,
+ La mousse se dploie et fait gercer le pltre.
+ --Une treille strile avec ses bras grimpants
+ Jusqu'au premier tage en festonne les pans;
+ Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,
+ La capucine rouge panouit sa cloche,
+ Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,
+ A sa fentre font comme un cadre de fleurs:
+ Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne
+ De son regard unique ainsi que fait un borgne,
+ Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,
+ Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.
+ --Une caisse d'oeillets, un pot de girofle
+ Qui laisse choir au vent sa feuille tiole,
+ Et du soleil oblique implore le regard,
+ Une cage d'osier o saute un geai criard,
+ C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'tudie;
+ Mais il faut pour le rendre une touche hardie,
+ Une palette riche o luise plus d'un ton,
+ Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.
+
+
+
+
+COLRE
+
+ Amende-toi, vieille au regard hideux,
+ Ou pour ung mot villain en auras deux.
+ _Epistre la premire vieille._
+
+ A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,
+ Les yeux mangz de corbeaux charongneux,
+ Les pieds tirz de ces mastins hargneux
+ Qui vont grondant, hrisss de furie,
+ Quand on approche auprs de leur voirie.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien l le monde:
+ Belles maximes et grands airs
+ Jets comme un manteau sur le cloaque immonde
+ D'un coeur tout gangren de vers.
+ Oui,--la religion dont le pch se couvre
+ Pour japper aprs la vertu;
+ Oui,--le simple dont l'me tous les regards s'ouvre,
+ Aux pieds du mchant abattu;
+ La vierge pure en proie aux noires calomnies
+ De courtisanes de bas lieu
+ Qui, vieilles et sans dents et les lvres jaunies,
+ Osent mentir si prs de Dieu.
+ --Sorcires de Macbeth, dignes d'tre hues,
+ Serpents arms d'un triple dard,
+ Ulcres ambulants, viles prostitues,
+ Tombeaux badigeonns de fard,
+ Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,
+ Elles dont trente carrefours
+ Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,
+ Ont vu les publiques amours;
+ Elles dont la jeunesse en dbauches passe
+ Couperose et jaspe le teint,
+ Et qui sous une peau dtendue et plisse
+ Couvent un brasier mal teint,
+ D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,
+ Leurs pouces sur un chapelet,
+ Et prenant pour voiler leurs antiques scandales
+ La soutane d'un prestolet,
+ De venir sans pudeur noircir une que j'aime
+ Comme l'on n'a jamais aim,
+ D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-mme
+ Certes ne peut tre blm.
+
+
+
+
+SONNET V
+
+ C'est mon plaisir; chacun querre le sien.
+ P. L. JACOB, _bibliophile_.
+
+ Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste
+ l'adultre, le tabac de Maryland, et le papel espaol por
+ cigaritos.
+ PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.
+
+ O trouver le bonheur?
+ MRY ET BARTHLEMY.
+
+
+ Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare
+ Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,
+ Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas
+ Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.
+
+ Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare,
+ Voil pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas
+ Que d'un coin retir du monde et du fracas,
+ O l'on puisse loisir suivre un rve bizarre.
+
+ L'ambitieux le met dans un titre la cour,
+ Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,
+ --Les uns prorer, les autres se taire.
+
+ Mais, tant exclusifs, ces gens-l jugent mal;
+ Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
+ Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!
+
+1831.
+
+
+
+
+JUSTIFICATION
+
+ Vous tes mal pour moi, vous avez quelque chose.
+ _Marion Delorme._
+
+
+ Celui que chaque soir votre parole lve,
+ Qui pense avec vous de moiti;
+ Celui dont vous savez le plus intime rve
+ Et qui vit de votre amiti;
+ Celui que vous avez laiss voir dans votre me,
+ Et s'approcher de votre coeur,
+ Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme
+ A mis d'amour et de bonheur,
+ Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,
+ Las de traner depuis vingt ans
+ Son boulet de forat au bagne de la vie,
+ Que de n'y pas finir son temps;
+ --Celui-l ne sera jamais, il vous le jure
+ Sur ce coeur que vous avez fait,
+ Un de ces hommes vils, dont la pense impure
+ Aux choses basses se complat.--
+ L'me que vous avez marie la vtre
+ Pourrait jusque-l s'oublier!...
+ --Dans le cloaque infect o le canard se vautre
+ Voit-on s'abattre l'aigle altier?
+ Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,
+ --Le tonnerre rugit en bas,
+ L'avalanche s'crase et roule dans l'abme;
+ Le torrent hurle:--il n'entend pas;
+ Immobile, de l'ongle treignant quelque pierre,
+ Quelque bras de pin foudroy,
+ Il attache au soleil son grand oeil sans paupire,
+ D'ineffables lueurs noy.
+
+
+
+
+FRISSON
+
+ Chauffons-nous, chauffons-nous bien.
+ BRANGER.
+
+ Je dteste le monde et je vis dans mon coeur.
+ ULRIC GUTTINGUER.
+
+
+ Un brouillard pais noie
+ L'horizon o tournoie
+ Un nuage blafard,
+ Et le soleil s'efface,
+ Ple comme la face
+ D'une vieille sans fard.
+
+ La haute chemine,
+ Sombre et chaperonne
+ D'un tourbillon fumeux,
+ Comme un mt de navire,
+ De sa pointe dchire
+ Le bord du ciel brumeux.
+
+ Sur un ton monotone
+ La bise hurle et tonne
+ Dans le corridor noir:
+ C'est l'hiver, c'est dcembre,
+ Il faut garder la chambre
+ Du matin jusqu'au soir.
+
+ Les fleurs de la gele
+ Sur la vitre toile
+ Courent en rameaux blancs,
+ Et mon chat qui grelotte
+ Se ramasse en pelote
+ Prs des tisons croulants.
+
+ Moi, tout transi, je souffle,
+ A griller ma pantoufle,
+ A rougir mes chenets,
+ Mon feu qui se dploie
+ Et sur la plaque ondoie
+ En bleutres filets.
+
+ Adieu les promenades
+ Sous les fraches arcades
+ Des verdoyants tilleuls,
+ A travers les prairies,
+ Les bruyres fleuries
+ Et les ples glaeuls;
+
+ Parmi les plaines blondes
+ O le vent roule en ondes
+ Le seigle dj mr,
+ Par les hautes futaies
+ Au long des jeunes haies
+ Et des ruisseaux d'azur;
+
+ Adieu les glantines
+ Et, moissons enfantines,
+ Les bleuets dans les bls,
+ Les vertes sauterelles
+ Et les pissenlits frles
+ Sans cesse chevels;
+
+ Adieu dans l'herbe haute
+ La grenouille qui saute,
+ Et sous le frais buisson
+ Le lzard qui regarde
+ La cigale criarde
+ Qui sonne sa chanson;
+
+ Adieu les demoiselles
+ Aux diaphanes ailes,
+ Aux minces corsets d'or,
+ Le papillon qui brille
+ Et que la jeune fille
+ Poursuit comme un trsor;
+
+ Le soir dans la nacelle
+ Qui penche et qui chancelle
+ Au moindre souffle d'air,
+ Les courses d'une lieue
+ Sur l'immensit bleue
+ Du lac profond et clair;
+
+ Et puis les danses molles
+ Et les caresses folles
+ Sur les prs de velours.
+ Lorsque la blanche lune
+ Au sein de la nuit brune
+ Jette ses demi-jours.
+
+ De longtemps l'hirondelle
+ Ne viendra, de son aile
+ Effleurant mes carreaux,
+ Battre la capucine
+ Dont la pourpre dessine
+ Un cadre mes barreaux.
+
+ --Pour horizon la rue
+ O la foule se rue
+ Avec ses mille cris,
+ Pour soleil des lanternes,
+ Qui de leurs reflets ternes
+ Baignent les pavs gris;
+
+ Pour musique la bise
+ Qui se plaint et se brise
+ Dans les arbres mouills,
+ Les rauques girouettes
+ Qui font des pirouettes
+ Sur leurs axes rouills.
+
+ Comment sortir? les roues
+ S'enfoncent dans les boues
+ Presque jusqu' l'essieu.
+ Du brouillard, de la pluie!
+ L'me souffre et s'ennuie:
+ Quoi donc faire, mon Dieu?
+
+ Nous aimer, ma charmante!
+ Jette l cette mante
+ Qui me cache ton cou,
+ Ta belle paule blanche,
+ Ton corsage, ta hanche,
+ Ton sein dont je suis fou.
+
+ Sur mes genoux prends place,
+ Livre tes mains de glace
+ A mes baisers de feu,
+ Et laisse voir ta jambe
+ A la braise qui flambe,
+ Qui flambe rouge et bleu.
+
+ Vois donc le gaz qui danse
+ Et s'agite en cadence,
+ Aux fantasques chansons
+ Que fredonne la sve
+ Dans la bche qui crve
+ Et retombe en tisons.
+
+ Mon bijou, mon idole,
+ Comme le temps s'envole
+ Lorsque l'on est ainsi!
+ La voix haute et profonde
+ Qu'au loin jette le monde
+ Ne parvient pas ici.
+
+ Nos deux mes jumelles,
+ Ensemble ouvrant les ailes,
+ Planent dans l'infini,
+ Comme deux alouettes
+ Ou comme deux fauvettes
+ Oublieuses du nid.
+
+
+
+
+SONNET VI
+
+ Merci toi, toi merci.
+ TRSA.
+
+
+ Avant cet heureux jour, j'tais sombre et farouche,
+ --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,
+ Ainsi qu'une vipre en fureur, et mes yeux
+ Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
+
+ Un sourire infernal crispait ma ple bouche.
+ A cet ge candide o tout est pour le mieux,
+ Je mprisais le monde et reniais les cieux,
+ Disant tout haut: O donc est-il, que je le touche?
+
+ Et mon ange gardien son front blanc et pur
+ Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
+ Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphmes.
+
+ Aux saints panchements mon coeur tait ferm,
+ --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;
+ Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aim!
+
+
+
+
+LGIE IV
+
+ J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.
+ RONSARD.
+
+ Aime, aime, hlas! que j'ai grand'peur
+ Qu'un autre amour par cet amour pipeur
+ N'aille gravant pendant ta longue absence
+ Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!
+ PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.
+
+
+ Ma charmante, depuis ta visite imprvue
+ Deux mois se sont passs que je ne t'ai pas vue.
+ Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;
+ Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois:
+ Pauvre fou que je suis d'avoir plac mon me
+ Dans la tienne, et risqu sur l'amour d'une femme
+ Ma vie intrieure et mon contentement!
+ Et je dis part moi: Peut-tre en ce moment,
+ Pendant que je suis l, triste, m'occupant d'elle,
+ Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidle
+ Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
+ Qu'on ne livrait qu' moi, lui dit-elle: A demain.
+ J'ai beau me rpter que c'est une chimre,
+ Cette pense est l, sans cesse plus amre,
+ Empoisonnant ma joie, et, malgr mes efforts,
+ M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;
+ Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:
+ Il se fait en un jour bien des mtamorphoses;
+ L'idole du matin n'est pas celle du soir,
+ Et toute jeune fille est comme son miroir,
+ Qui reoit chaque image et n'en conserve aucune.
+ --Puis un amour g de trois ans importune;
+ C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
+ Vient la rflexion; l'amour s'en va.--Celui
+ Qui jadis vos yeux tait plus que vous-mme,
+ Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,
+ N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir
+ Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;
+ Ce nom qui rsonnait nagure votre oreille
+ Aussi doux que la voix du rossignol, n'veille
+ Au fond de votre coeur, de sa faute confus,
+ Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;
+ Et, comme pour deux noms l'me n'a pas de place,
+ L'ancien est rejet. Lettre lettre il s'efface
+ Ainsi que le _ci-gt_ d'un tombeau sous les pas
+ De la foule qui chante et ne l'aperoit pas.
+ --Le coeur qui n'aime plus a si peu de mmoire!
+ On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,
+ Le temps coule, et bientt on arrive ce point
+ De dire en le voyant: Je ne le connais point.
+ Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,
+ Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;
+ Dvorer par orgueil les larmes de ses yeux,
+ Et dchu du bonheur, dshrit des cieux,
+ Incapable jamais d'un lan grandiose,
+ De toute sa hauteur descendre dans la prose,
+ Comme l'aigle bless qui, sanglant, sur le sol
+ Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
+ Me dfiant de moi, malade de l'absence,
+ Ne vivant qu' demi, voil ce que je pense:
+ Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;
+ Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.
+ Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
+ Rveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
+ Vers le chemin dsert tu tournes tes grands yeux,
+ Et, portant ta main blanche ton front soucieux,
+ Tu te dis en toi-mme: Il ne vient pas,--tu pleures;
+ Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures,
+ Tu relis tous ces vers o je me racontais
+ Jusqu'au moindre dtail, sans fard,--tel que j'tais,
+ Tel que je ne suis plus et que je voudrais tre,
+ Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas matre
+ De faire revenir les fraches passions
+ De l'enfance du coeur, et ces illusions
+ Si pnibles perdre, et si vite perdues.
+ --L'ange du souvenir, les ailes tendues,
+ Remontant le pass, voltige autour de toi;
+ Il te souffle l'oreille une phrase de moi,
+ Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
+ Sur ta lvre plie avec sa lvre rose
+ Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
+ Pour te les redonner, gards fidlement.
+
+1831.
+
+
+
+
+SONNET VII
+
+
+ Libert de juillet! femme au buste divin,
+ Et dont le corps finit en queue!
+ G. DE NERVAL.
+
+ E la lor cieca vita tanto bassa
+ ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.
+ _Inferno, canto_ III.
+
+
+ Avec ce sicle infme il est temps que l'on rompe;
+ Car son front damn le doigt fatal a mis
+ Comme aux portes d'enfer: Plus d'esprance!--Amis,
+ Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.
+
+ Un budget lphant boit notre or par sa trompe.
+ Dans leurs trnes d'hier encor mal affermis,
+ De leurs ans dchus ils gardent tout, hormis
+ La main prompte s'ouvrir, et la royale pompe.
+
+ Cependant en juillet, sous le ciel indigo,
+ Sur les pavs mouvants ils ont fait des promesses
+ Autant que Charles dix avait ou de messes!
+
+ Seule, la posie incarne en Hugo
+ Ne nous a pas dus, et de palmes divines
+ Vers l'avenir tourne ombrage nos ruines.
+
+
+
+
+PARIS
+
+ Das drngt und stoesst, das ruscht und klappert
+ Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
+ Das leuchtet, sprht, und stinkt und brennt!
+ GOETHE.. _Faust._
+
+ Dans la simplicit de mon coeur enfantin
+ L'oeil fix sur les cieux, j'enviais le destin
+ De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
+ Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
+ Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
+ Ainsi qu'un mtore aux champs du firmament.
+ EUGNE DE ***.
+
+ H, Dieu! que de maisons! que de beaux btiments!
+ ESTIENNE DE KNOBELSDORFF.
+ Salle de rception du diable.
+ _Don Juan_, ch. x, st. 81.
+
+
+ Quand il voit le soleil, dchirant le nuage,
+ De splendides rayons illuminer sa cage,
+ Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu
+ Qui se fait l'entour, sa crinire de feu,
+ L'aigle prisonnier bat avec son aile forte
+ Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.
+ --Mon me est faite ainsi: dans mon corps en prison,
+ Elle cherche son vol un plus large horizon;
+ Quand sur elle d'en haut la sainte Posie
+ Abaisse son regard, de grands dsirs saisie,
+ Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament
+ Afin d'y respirer largement, librement,
+ Entre la terre et Dieu, bien par del les nues
+ Et les plaines d'azur, rgions inconnues,
+ L'air limpide, l'air vierge, o jamais souffle humain
+ Ne passe, o l'ange seul retrouve son chemin;
+ Car elle manque d'air, mon me, dans ce monde
+ O la presse en tous sens de son treinte immonde
+ Une socit qui retombe au chaos,
+ Du rouge sur la joue et la gangrne aux os!
+ Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,
+ De grands rochers pic, trnes gants o sige,
+ Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,
+ La majest muette et sombre du grand Roi.
+ Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule
+ Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;
+ Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,
+ Se tord comme un damn dans l'abme sans fond,
+ Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,
+ Et, tout chevel, semble la ple queue
+ Du cheval de la mort au livre de saint Jean.
+ Il lui faudrait au soir la lune voyageant,
+ Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grles
+ Des sapins dployant leurs bras comme des ailes,
+ Les artes des pics et les tours du manoir
+ De leurs fronts ardoiss dcoupant le ciel noir.
+ --Elle n'a pas cela, mon me, non pas mme
+ L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,
+ Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers
+ Dont la bise de nuit berce les fronts plis,
+ La chaumire des bois, poussant en bleus nuages
+ Son filet de fume travers les feuillages,
+ Et dont le toit moussu porte sur son velours
+ Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;
+ Le jardin et son puits que festonne une vigne,
+ O, des choux propos interrompant la ligne,
+ Se pavane un rosier que votre main sema;
+ Asile calme et vert comme en peint Hobbma,
+ O les chuchotements dont est fait le silence
+ Troublent seuls du rveur la douce somnolence!
+ Non pas mme cela: mais la ville aux cent bruits
+ O de brouillards noys les jours semblent des nuits,
+ O parmi les toits bleus s'enchevtre et se cogne
+ Un soleil terne et mort comme l'oeil d'un ivrogne;
+ Des tuyaux hrissant le fate des maisons
+ Que bat la pluie flots dans toutes les saisons,
+ Une fume ardente et de couleur de rouille
+ Tranant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,
+ Les murs repeints neuf, ou noircis par le temps,
+ Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans
+ Des montagnards d'cosse, et les vieilles glises
+ Au sein de la vapeur dressant leurs flches grises,
+ Et leurs longs arcs-boutants inclins de faon
+ Qu'on croirait les voir des ctes de poisson;
+ Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,
+ Fashionables musqus, gueux mine incongrue,
+ Grisettes au pied leste, au sourire agaant,
+ Beaux tilburys dors comme l'clair passant,
+ Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,
+ Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;
+ --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos,
+ Babel des nations, mer qui bout sans repos,
+ Chaudire de damns, cuve immense o fermente,
+ Vendange de la mort, une foule cumante,
+ Haillons trous jour comme un crible, o le vent
+ Glisse apportant la fivre et le trpas souvent;
+ Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,
+ Des yeux cerns et bleus, des figures fltries,
+ Du pain dur que l'on mange la sueur du front,
+ Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;
+ Perptuel contraste, ternelle antithse,
+ Paris, la bonne ville, ou plutt la mauvaise,
+ Longs grincements de dents et beaux concerts. Voil!
+ --Cependant moi, pote et peintre, je vis l.
+
+1831.
+
+
+
+
+UN VERS DE WORDSWORTH
+
+ Spires whose silent finger points to heaven.
+
+
+ Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le pote
+ Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,
+ Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tte:
+ --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--
+
+ Il servait d'pigraphe, et c'tait bien trange,
+ Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,--
+ Les douleurs d'une fille, oeuvre toute de fange
+ Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.
+
+ Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume
+ De lubriques amours, me fit du bien voir:
+ C'tait comme une fleur des champs, comme une plume
+ De colombe, tombe au coeur d'un bourbier noir.
+
+ Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,
+ Que Prospro n'est pas obi d'Ariel,
+ Aux marges du papier je jette, gauche, droite,
+ Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.
+
+
+
+
+DBAUCHE
+
+ Buvons du grog et cassons-nous les reins.
+ _Chanson des marins._
+
+ Tu as Dieu dans la bouche et dans le coeur Satan.
+ DUBARTAS.
+
+
+ Je hais plus que la mort cette dbauche prude
+ Qui n'ose sortir que de nuit,
+ Et retourne la tte avec inquitude
+ Tout empourpre au moindre bruit,
+ Et joue la vertu comme une honnte femme,
+ N'ayant pas la force qu'il faut
+ Pour tre hardiment et largement infme,
+ Pour porter sa honte front haut.
+ Aussi le coeur me lve, ces sobres orgies
+ Faites dans un salon troit,
+ Aux discrtes lueurs de quatre cinq bougies
+ Et dont chacun retourne droit;
+ A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,
+ Comme le font les boutiquiers.
+ Gens qui savent ter le galbe toute chose;
+ Les dandys, avec les banquiers;
+ Ce vice, homme rang qui ne l'est qu' ses heures,
+ Qui sort calme d'un mauvais lieu,
+ Comme l'on sortirait des plus chastes demeures
+ Ou de quelque glise de Dieu,
+ La cravate noue et les cheveux en ordre,
+ Le frac boutonn jusqu'au cou,
+ Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,
+ Rien de dbraill, rien de fou,
+ Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse
+ Au reproche mollir la voix
+ Et dire au pre: Il faut que jeunesse se passe,
+ Comme l'on disait autrefois.
+ J'aime trente fois mieux une dbauche franche,
+ Jetant son masque de satin,
+ Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,
+ Criant, buvant jusqu'au matin,
+ Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,
+ Rose encor des baisers du soir,
+ Qui tord lascivement sa taille souple et molle,
+ Sur tous les genoux va s'asseoir,
+ Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe
+ Au fond du cratre vermeil,
+ Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,
+ Et ne veut pas qu'on ait sommeil:
+ --C'est une posie au moins, une palette
+ O brillent mille tons divers,
+ Un type net et franc, une chose complte,
+ De la couleur! des chants! des vers!
+
+
+
+
+LE BENGALI
+
+A UNE JEUNE FILLE CROLE
+
+
+ Les bengalis dont le ramage est si doux.
+ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
+
+ La France et ses printemps, ses hivers inconnus
+ O la bise gmit, o les arbres sont nus,
+ O l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
+ Que je dsirais voir, et la glace,--que sais-je?
+ Mlle L. A.
+
+
+ Oiseau dpays, qui t'amne vers nous?
+ Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:
+ Nos bois sont chauves; nos haies,
+ A nos buissons arms de dards aigus, au lieu
+ Des beaux fruits blonds mris vos midis de feu,
+ Pendent peine quelques baies.
+
+ Comme nos passereaux hardis, pauvre tranger,
+ Bengali du dsert, sauras-tu voltiger
+ Dans nos forts de chemines?
+ Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu
+ Accrocher ton nid frle quelque toit pointu,
+ Entre deux pierres ruines?
+
+ Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement
+ De la bise du nord qui rle incessamment
+ Et fait chanter la girouette,
+ Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson
+ De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son
+ Des tuiles que la grle fouette?
+
+ Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en l-bas
+ Au bois des goyaviers reprendre tes bats
+ Dans la savane aux grandes herbes;
+ Avec les colibris va becqueter les fleurs,
+ Boire leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,
+ Btir ton hamac sous leurs gerbes!
+
+
+
+
+LE CAVALIER POURSUIVI
+
+ Moi, pote, je vais du couchant l'aurore.
+ JULES DE SAINT-FLIX.
+
+ Und hurr! hurr! hop hop hop!
+ BURGER.
+
+
+ C'est un fort beau cheval; une large poitrine,
+ Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
+ Une fauve lueur,
+ La queue chevele, une crinire folle
+ Qui se droule au vent comme une banderole
+ Sur le col en sueur;
+
+ Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,
+ Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise
+ Ou pour deux diamants,
+ Des yeux illumins d'une lumire rouge
+ Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge
+ A tous les mouvements;
+
+ Une croupe arrondie o des glands dors pendent,
+ Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
+ Comme des arcs d'acier;
+ Un ongle plus poli que le jaspe ou l'caille
+ Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
+ O mon noble coursier!
+
+ Tu danses sur les bls comme une sauterelle,
+ A chacun de tes pieds est attache une aile,
+ Ton galop c'est un vol,
+ Et, quand bonds presss tu dvores la plaine,
+ L'oiseau reste en arrire, et l'ombre peut peine
+ Te suivre sur le sol.
+
+ La bride sur le col, va, marche, toi l'espace!
+ Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
+ Comme avec un rival;
+ Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large,
+ Le vent est dj loin, trop de vapeur le charge,
+ Hurrah! mon bon cheval!
+
+ Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes artes,
+ Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
+ Avec ton dur sabot;
+ Brise cet horizon qui n'a pas une lieue
+ Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue
+ Comme on fait d'un pied-bot.
+
+ Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,
+ Hrissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
+ Grands fosss franchir;
+ Ravins marcageux, o le feu follet flambe,
+ Fondrires, rochers, rien n'entrave ta jambe
+ Qui ne sait pas flchir.
+
+ Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!
+ Oh! comme trangement sur le ciel ils profilent
+ Leur contour incertain!
+ Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
+ Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,
+ Et tout se fait lointain.
+
+ --Vois l-bas, tout l-bas cette flche d'glise,
+ Qui pour te regarder lve sa tte grise
+ Par-dessus l'horizon,
+ Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,
+ A ton oreille fait tinter ses quatre cloches
+ Et galoper le son.
+
+ Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore!
+ Une course pareille celle de Lnore!
+ Je suis content, c'est bien.
+ Le clocher tout confus derrire un mont se cache,
+ L'oiseau qui te suivait peine au ciel fait tache,
+ Et je n'entends plus rien.
+
+ Mais quoi donc! tu faiblis.--, veux-tu que je teigne
+ Mes perons en pourpre ton flanc brun qui saigne?
+ Allons, courage, allons!
+ Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,
+ Je sens, tide mon dos, le souffle qu'il aspire,
+ Il est sur nos talons.
+
+ Que derrire tes pas cette porte se ferme,
+ Et nous sommes sauvs.--Nous touchons presque au terme;
+ Saute, vole, bondis!
+ --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
+ D'o s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,
+ Comme d'un paradis!
+
+ N'as-tu pas vu son oeil luire la jalousie?
+ Tout mon bonheur est l, toute ma posie,
+ Mes souvenirs, ma foi,
+ Tout, avec mon amour; c'est ma ple crole,
+ Le soleil de mon coeur, mon me, mon idole,
+ Ma Batrix moi.
+
+ C'en est fait, le voil, mes prires sont vaines;
+ Il m'teint les regards et m'entrouvre les veines
+ De ses ongles de fer,
+ Courbe mon dos et met sur ma tte pendante
+ Une chape de plomb comme aux damns du Dante
+ Dans le neuvime enfer.
+
+ Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidle,
+ Tu dpasses le vent, le son et l'hirondelle;
+ Mais il court bien mieux, lui,
+ Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,
+ Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe
+ Aux pieds boiteux,--l'ennui.
+
+1826-1832.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+ou
+
+L'AME ET LE PCH
+
+LGENDE THOLOGIQUE
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+OU
+
+L'AME ET LE PCH
+
+LGENDE THOLOGIQUE
+
+POME
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+I
+
+ Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
+ Dorment, de nnufars et de bateaux couvertes,
+ Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
+ Ses tours au front d'ardoise o nichent les cigognes,
+ Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
+ Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
+ --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voil le saule,
+ De ses cheveux blafards inondant son paule
+ Comme une fille au bain; l'glise et son clocher,
+ L'tang o des canards se pavane l'escadre;
+ Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
+ Avec le clou pour l'accrocher.
+
+
+II
+
+ Confort et far-niente!--toute une posie
+ De calme et de bien-tre, donner fantaisie
+ De s'en aller l-bas tre Flamand; d'avoir
+ La pipe culotte et la cruche fleurs peintes,
+ Le vidrecome large tenir quatre pintes,
+ Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir
+ Prs du pole qui siffle et qui dtonne, au centre
+ D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
+ Suivre une ide en l'air, dormir ou digrer,
+ Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
+ Au fond d'un de ces chauds intrieurs, qu'Ostade
+ D'un jour si doux sait clairer!
+
+
+III
+
+ A vous faire oublier, vous, peintre et pote,
+ Ce pays enchant dont la Mignon de Goethe,
+ Frileuse, se souvient, et parle son Wilhem;
+ Ce pays du soleil o les citrons mrissent,
+ O de nouveaux jasmins toujours s'panouissent:
+ Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
+ A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
+ O Rembrandt, au milieu de ces tnbres rousses,
+ Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
+ Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
+ Les femmes au teint brun, les molles srnades,
+ Et tout l'azur vnitien!
+
+
+IV
+
+ Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
+ Une mchante femme ayant nom Vronique;
+ Chacun la redoutait, et rptait tout bas
+ Qu'on avait entendu des murmures tranges
+ Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
+ Venaient pendant la nuit y prendre leurs bats.
+ --C'taient des bruits sans nom inconnus l'oreille,
+ Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe rveille
+ Une vocation; de sourds vagissements
+ Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
+ Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis dchans,
+ D'pouvantables hurlements.
+
+
+V
+
+ Mme dame Gertrude avait un jour d'orage
+ Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
+ A cheval sur la foudre un dmon noir sortir,
+ Traverser le ciel rouge, et dans la chemine,
+ De bleutres vapeurs soudain environne,
+ La tte la premire en hurlant s'engloutir.
+ La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
+ Sans qu'on puisse l'teindre, et par sa chute crase,
+ Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
+ Des gens dignes de foi jurent que Vronique
+ Se trouvait l, riant d'un rire sardonique,
+ Et grommelant des mots railleurs!
+
+
+VI
+
+ La femme du brasseur Cornelis met au monde,
+ Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
+ Et si laid que son pre et voulu le voir mort.
+ --On dit que Vronique avait sur l'accouche
+ Depuis ce temps malade, et dans son lit couche,
+ Par un mystre noir jet ce mauvais sort.
+ Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
+ Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche,
+ Dents noires, front coup de rides, doigts noueux,
+ Dos vot, pied tortu sous une jambe torse,
+ Voix rauque, me plus laide encor que son corce,
+ Le diable n'est pas plus hideux.
+
+
+VII
+
+ Cette vieille sorcire habitait une hutte,
+ Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte
+ L't comme l'hiver au choc des quatre vents;
+ Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
+ S'tendent l'entour en nappe irrgulire;
+ L'herbe y pend foison ses panaches mouvants,
+ Par les fentes du toit, par les brches des votes
+ Sans obstacle passant, la pluie larges gouttes
+ Inonde les planchers moisis et vermoulus.
+ A peine si l'on voit dans toute la croise
+ Une vitre sur trois qui ne soit pas brise,
+ Et la porte ne ferme plus.
+
+
+VIII
+
+ La limace baveuse argente la muraille
+ Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'raille;
+ Les lzards verts et gris se logent dans les trous,
+ Et l'on entend le soir sur une note haute
+ Coasser tout auprs la grenouille qui saute,
+ Et rler aigrement les crapauds l'oeil roux.
+ --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
+ Surtout quand du croissant une ouateuse nue
+ Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
+ Personne,--non pas mme Eisenbach le ministre,--
+ N'ose passer devant ce repaire sinistre
+ Sans trembler et blmir de peur.
+
+
+IX
+
+ De ces dehors riants l'intrieur est digne:
+ Un pandmonium! o sur la mme ligne,
+ Se heurtent mille objets fantasquement mls.
+ --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
+ Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frles,
+ Bouteilles sans goulot, plats de terre fls,
+ Crocodiles, serpents empaills, plantes rares,
+ Alambics contourns en spirales bizarres,
+ Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
+ Foetus mal conservs saisissant d'une lieue
+ L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
+ Contre le verre du bocal!
+
+
+X
+
+ Vritable sabbat de couleurs et de formes,
+ O la cruche hydropique, avec ses flancs normes,
+ Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
+ L'ibis gyptien au bord du sarcophage
+ De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;
+ Ivresse d'opium et vision de fou,
+ O les rcipients, matras, siphons et pompes,
+ Allongs en phallus ou tortills en trompes,
+ Prennent l'air d'lphants et de rhinocros,
+ O les monstres tracs autour du zodiaque,
+ Portant crit au front leur nom en syriaque,
+ Dansent entre eux des bolros!
+
+
+XI
+
+ Poudreux entassement de machines baroques
+ Dont l'oeil ne peut saisir les contours quivoques,
+ Et de bouquins, sans titre en langage chrtien!
+ Tohu-bohu! chaos o tout fait la grimace,
+ Se dforme, se tord, et prend une autre face;
+ Glace vue l'envers o l'on ne connat rien,
+ Car tout est transpos. Le rouge y devient fauve,
+ Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcve
+ Smarra n'a dessin de fantmes plus laids.
+ C'est la ralit des contes fantastiques,
+ C'est le type vivant des songes drlatiques;
+ C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!
+
+
+XII
+
+ Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
+ Quelques ttes de morts vous apparaissent blanches,
+ Avec leurs crnes nus, avec leurs grandes dents,
+ Et leurs nez faits en trfle et leurs orbites vides
+ Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
+ Un squelette debout et les deux bras pendants,
+ Au gr du jour qui passe au treillis de ses ctes,
+ Que du spulcre peine ont dserts les htes,
+ Jette son ombre au mur en linaments droits.
+ En entrant l, Satan, bien qu'il soit hrtique,
+ D'pouvante glac, comme un bon catholique
+ Ferait le signe de la croix.
+
+
+XIII
+
+ Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
+ Teniers cette source a pris son _Alchimiste_,
+ Callot bien des motifs de sa _Tentation_;
+ Goethe a tir de l la scne tout entire
+ O Mphistophls mne chez la sorcire
+ Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
+ --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-mme
+ (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thme.
+ --Ce type qu'il rpte infatigablement,
+ Meg de _Guy Mannering_, ressemble s'y mprendre
+ A notre Vronique,--il n'a fait que la prendre
+ Et dguiser le vtement.
+
+
+XIV
+
+ Le plaid bariol de tartan et la toque
+ Dissimulent la jupe et le bguin coque.
+ L'cosse a remplac la Flandre;--voil tout.
+ Ensuite il m'a vol, l'infme plagiaire,
+ Cette description (voyez son _Antiquaire_),
+ Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!--
+ Et mille autres dtails. Je le jurerais presque,
+ Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,
+ Cra Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,
+ Dans cette hutte mme a cisel ces masques
+ Que l'on croirait, voir leurs galbes si fantasques,
+ De Benvenuto Cellini.
+
+
+XV
+
+ Le matou dont il est parl dans l'autre strophe
+ tait le bisaeul de Murr, ce philosophe,
+ Dont l'histoire enlace celle de Kreissler
+ M'a fait plus d'une fois oublier que la bche
+ Prenait en s'teignant sa robe de peluche,
+ Et que minuit sonnait et que c'tait l'hiver.
+ Mon pauvre Childebrand l'amiti si franche,
+ Le meilleur coeur de chat et l'me la plus blanche
+ Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
+ Cet ami dont la mort m'a caus tant de peine,
+ Que depuis ce temps-l j'ai pris la vie en haine,
+ tait aussi l'un de ses hoirs.
+
+
+XVI
+
+ Ce digne chat tait du reste l'tre unique
+ Admis dans ce repaire, et pour qui Vronique
+ Et de l'affection;--peut-tre bien aussi
+ tait-il seul au monde l'aimer;--vieille, laide
+ Et pauvre, qui l'et fait? C'est un mal sans remde;
+ Ceux qu'on hait sont mchants, et l'on s'excuse ainsi.
+ --Il fait nuit, tout se tait; une lumire rouge,
+ Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;
+ --Notre matou, couch sur le fauteuil boiteux,
+ Regarde d'un air grave et plein d'intelligence
+ La vieille qui s'agite et qui fait diligence
+ Pour quelque mystre honteux;
+
+
+XVII
+
+ Ou bien, frottant sa patte sa moustache raide,
+ Lustre son poil soyeux comme l'hermine, l'aide
+ De sa langue pre et dure, et frileux, pour dormir
+ Entre les deux chenets, prs des tisons, en boule,
+ La tte sous la queue artistement se roule.
+ --La bise cependant continue gmir,
+ L'orfraie aux sifflements rauques de la tempte
+ Mle ses cris; le toit craque, la bche pte,
+ La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,
+ Sous des flocons d'cume, une eau puante et noire
+ Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire
+ Et le matou qui fait ron ron.
+
+
+XVIII
+
+ Minuit est le moment voulu pour l'oeuvre inique;
+ Minuit sonne.--Aussitt l'infme Vronique
+ Trace de sa baguette un rond sur le plancher,
+ Et se place au milieu;--des milliers de fantmes
+ Hors du cercle magique, ainsi que des atomes
+ Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,
+ Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.
+ --La vieille cependant murmure son grimoire,
+ Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,
+ Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,
+ Vous corche l'oreille et vous prend la gorge
+ Comme une mauvaise boisson.
+
+
+XIX
+
+ Mais ce n'est pas l tout,--pour finir le mystre,
+ Elle jette un par un ses vtements terre
+ Et se met toute nue;--oh! c'tait effrayant!--
+ Le squelette blanchi dont la bise se joue,
+ Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue
+ Du haut d'une potence, est un objet riant,
+ Prs de cette carcasse aux mamelles arides,
+ Au ventre jaune et plat, coup de larges rides,
+ Aux bras rouges pareils des bras de homard.
+ _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare,
+ --Une chose sans nom,--impossible dcrire,
+ Un idal de cauchemar!
+
+
+XX
+
+ Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune
+ Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune
+ Langue humaine ne peut conter exactement
+ Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque,
+ Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
+ D'un vieil habit rp, miraculeusement
+ Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hle
+ Se dissipe: on dirait une boule d'opale
+ Coupe en deux, voir sa forme et sa blancheur.
+ Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille
+ De manire pouvoir, mme avec une fille
+ De quinze ans, lutter de fracheur.
+
+
+XXI
+
+ Elle se frotte l'oeil et puis toute la face;
+ --La rose y reparat, le moindre pli s'efface,
+ Comme les plis de l'eau quand le vent est tomb;
+ L'mail luit dans sa bouche, une vive tincelle,
+ Un diamant de feu nage dans sa prunelle;
+ Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courb.
+ --Elle est belle prsent, mais belle faire envie.
+ Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie
+ Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,
+ Et l'on ne songe pas, en voyant cette tte
+ Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,
+ A quels moyens elle les doit.
+
+
+XXII
+
+ Une perle d'amour!--De longs yeux en amande
+ Parfois d'une douceur tout fait allemande,
+ Parfois illumins d'un clair espagnol;
+ Deux beaux miroirs de jais, vous donner l'envie
+ De vous y regarder pendant toute la vie,
+ --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;
+ Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,
+ Et dans le coeur se noue quelque intime fibre;
+ La malice de Puck, la grce d'Ariel,
+ Une bouche mutine o la petite moue
+ D'Esmeralda se mle au sourire et se joue;
+ --Un miracle, un rve du ciel!--
+
+
+XXIII
+
+ Lecteur, sans hyperbole elle tait vraiment belle,
+ --Trs-belle!--c'est--dire elle paraissait telle,
+ Et c'est la mme chose.--Il suffit que les yeux
+ Soient tromps, et toujours ils le sont quand on aime.
+ --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le mme
+ Que s'il tait prouv par l'algbre.--tre heureux,
+ Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rve,
+ Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achve;
+ Car la foi seule peut nous faire voir le ciel
+ Dans l'exil de la vie, et ce dsert du monde
+ O la flicit sur le nant se fonde,
+ Et le malheur sur le rel.
+
+
+XXIV
+
+ La flamme qui dormait s'veille;--Vronique
+ Sort du cercle, revt une blanche tunique,
+ Une robe de pourpre,--au lieu du bguin noir
+ Qu'elle portait avant, sur sa tte elle place
+ Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,
+ S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.
+ La lune en ce moment, par une dchirure
+ De nuage, dardait sa clart faible et pure;
+ --La porte tait ouverte, en sorte qu'on pouvait
+ Du dehors distinguer le dedans, et sans doute
+ Si quelqu'un cette heure et pass sur la route,
+ Il aurait pens qu'il rvait.
+
+
+XXV
+
+ Vronique, du bout de sa baguette touche
+ Le matou qui lui lance un regard faux et louche,
+ Et se roule ses pieds en faisant le gros dos;
+ Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,
+ Et prononce tout bas des mots cabalistiques:
+ --Spectacle vous figer la moelle dans les os!--
+ A la place du chat parat un beau jeune homme,
+ Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme
+ La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.
+ --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,
+ Sa dague de Tolde au pommeau qui chatoie,
+ Vraiment il tait fait au tour!
+
+
+XXVI
+
+ --C'est bien, dit Vronique, en tendant sa main blanche
+ Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,
+ En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi.
+ --Juan s'inclina.--Madame, o faut-il qu'on vous mne?
+ La dame se pencha sur son oreille; peine
+ Deux syllabes,--don Juan comprit.--Hol donc! toi,
+ Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,
+ Madame veut sortir, prends une torche, claire
+ Madame.--A l'instant mme une cire la main
+ Leporello parat amenant la voiture;
+ Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure,
+ Et les voil sur le chemin.
+
+
+XXVII
+
+ Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystre.
+ --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire
+ Qui diable et pu les voir?--Personne; tout dormait;
+ La lune avait band ses yeux bleus d'un nuage
+ De peur d'tre indiscrte.--Au terme du voyage,
+ Sans que nul se doutt de ce qu'elle enfermait,
+ La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue
+ A ses larges panneaux armoris;--la roue,
+ Comme si les cailloux eussent t doubls
+ De soie et de velours, roulait muette et sourde
+ A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde
+ Qu'elle ne couchait pas les bls!
+
+
+XXVIII
+
+ Pour le prsent, la scne est transporte Leyde.
+ --Ce singe enjuponn, cette sorcire laide
+ A faire Belzbuth tourner les deux talons;
+ --Jeune et belle prsent, vivante posie,
+ Trsor de grces, fait scher de jalousie
+ Sous leurs vertugadins chamarrs de galons,
+ Leurs bonnets carcasse levs de six toises,
+ Les beauts la mode et les Vnus bourgeoises
+ De l'endroit;--le salon de dame Barbara
+ Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise
+ Cecilia Wilmot est vide; on est l'aise
+ Chez la landgrave de Gotha!
+
+
+XXIX
+
+ Jeunes et vieux,--robins en perruque poudre,
+ Fats portant autour d'eux une atmosphre ambre;
+ Militaires en beaux uniformes, tranant
+ Sur le parquet sonore une pe incongrue;
+ Peintres, musiciens,--tout le monde se rue
+ Chez l'trangre, et bien qu'il soit peu convenant,
+ Au dire d'une vieille et mchante bgueule,
+ D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,
+ Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonn
+ Et la beaut du diable,--on s'y portait;--l'unique
+ Entretien de la ville tait sur Vronique:
+ Jamais nom ne fut plus prn!
+
+
+XXX
+
+ C'tait un engouement, un dlire, une rage,
+ Des battements de mains, des bravos, un tapage,
+ Quand elle paraissait, ne s'entendre pas.
+ --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges
+ Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'loges,
+ De bouquets et de vers, certes, qu' chaque pas
+ La belle Vronique--aux bals, dans les thtres,
+ Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idoltres.
+ --Les potes faisaient des sonnets sur ses yeux
+ Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches;
+ Les peintres barbouillaient son image,--et les riches
+ Se ruinaient qui mieux mieux.
+
+
+XXXI
+
+ Elle donnait le ton, et, reine de la mode,
+ Elle tait adore ainsi qu'une pagode;
+ --Personne n'et os la contredire en rien:--
+ La forme des chapeaux, et la coupe des manches,
+ Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?
+ Quelle parure sied?--quelle couleur va bien?
+ S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)
+ Elle dcidait tout.--La femme du margrave
+ Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,
+ Avaient beau protester par leur mise hrtique,
+ --A peine voyait-on dans leur salon gothique
+ Un laid _Sigisbeo_ caduc.
+
+
+XXXII
+
+ Young ft devenu gai, le pleureur Hraclite,
+ S'essuyant l'oeil, et ri plus fort que Dmocrite
+ Au spectacle plaisant des efforts que faisaient
+ Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,
+ Pour s'habiller comme elle et copier ses grces;
+ --Des ingnuits dont les moindres pesaient
+ Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes
+ Avec des fleurs, des noeuds de rubans, et des blondes,
+ --Des montagnes de chair la Rubens,--au lieu
+ De bons velours d'Utrecht, de brocards ramages,
+ Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!
+ Quel travestissement, bon Dieu!
+
+
+XXXIII
+
+ Notre hrone au reste tait toujours charmante,
+ Pare ou non,--avec son voile, avec sa mante,
+ En bonnet, en chapeau,--de toutes les faons!
+ --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre
+ Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;
+ La soie intelligente arrtait ses frissons,
+ Ou les continuait gazouillant ses louanges;
+ --Une brise propos faisait onder ses franges,
+ Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux
+ Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;
+ --Une invisible main soutenait ses dentelles
+ Et se jouait dans leurs rseaux.
+
+
+XXXIV
+
+ La moindre chose, un rien, elle tait bien coiffe;--
+ Chaque bout de ruban, chaque fleur tait fe;
+ Tout ce qui la touchait devenait prcieux;
+ Tout tait de bon got, et (qualit bien rare)
+ Quel que ft son habit, galant, riche ou bizarre,
+ On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux
+ Faisaient des diamants plir les tincelles.
+ Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,
+ La blancheur de sa peau ternissait le satin.
+ --_Disinvolture_, esprit lutin, grce cline,--
+ Tour tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,
+ Une ravissante catin!
+
+
+XXXV
+
+ --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe
+ Pour elle avaient laiss le genivre et la pipe;
+ --C'tait vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,
+ Types complets,--gros, courts, la face rjouie,
+ Ngligeant leur tulipe enfin panouie,
+ Transforms en dandys, et faire les charmants
+ Auprs de la Diva.--Les femmes et les mres
+ Ne lui mnageaient pas les critiques amres,
+ Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un,
+ Et, s'inquitant peu de ce vain caquetage,
+ Accueillait tout le monde et recevait l'hommage
+ Et les rixdales de chacun.
+
+
+XXXVI
+
+ Deux mois sont couls.--Capricieuse reine,
+ Ce jour-l Vronique avait une migraine,
+ Ou prtendait l'avoir, et ne recevait pas.
+ Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.
+ --Dans un riche boudoir o des pastilles d'ambre
+ Jettent un doux parfum, o tous les bruits de pas
+ Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,
+ O le timbre qui chante et les bches qui pleurent
+ Troublent seuls le silence avec leurs grles voix.
+ Notre belle,--en peignoir du matin, ple et blanche
+ Comme une perle,--au bord d'un guridon se penche
+ Froissant un papier sous ses doigts.
+
+
+XXXVII
+
+ Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude
+ A de grces! La main sous le menton, le coude,
+ Tel qu'un arceau de jaspe, appuy mollement
+ Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie,
+ Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;
+ --Les cheveux dboucls qui cachent par moment
+ Ou laissent voir, selon que le zphyr s'en joue,
+ Ou que les doigts mutins les peignent, une joue
+ Transparente et nacre, un front vein d'azur,
+ Comme dans les jardins font les branches des arbres,
+ De leurs rseaux voilant ou dcouvrant les marbres
+ Debout sous leur ombrage obscur.
+
+
+XXXVIII
+
+ Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle
+ Dans sa glace trouve ou vieillie ou moins belle?
+ --A-t-elle dcouvert dans ses boucles de jais
+ Un ple fil d'argent? ses dents une tache?
+ Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache
+ Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus pais?
+ --Cette robe attendue et sur laquelle on compte
+ Pour enlever miss Wilmot le coeur du comte,
+ S'est-elle dchire ou fripe en chemin?
+ Son pagneul est-il malade?--Quelque fivre,
+ Aprs trois nuits de bal, a-t-elle de sa lvre
+ Dcolor le pur carmin?
+
+
+XXXIX
+
+ Son oeil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale
+ De son visage grec moins pur?--Quelque rivale,
+ Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,
+ A-t-elle au dernier _raot_ fait tourner plus de ttes?
+ Non,--elle est bien toujours la desse des ftes;--
+ Tout ploie ses genoux.--Hier, l'un de ses amants
+ Pris d'un beau dsespoir, la voyant infidle,
+ S'est jet dans le Rhin;--et ce matin, pour elle,
+ Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;
+ Son adversaire est mort,--lui bless;--voil certe
+ Un beau succs!--tout Leyde est en l'air et disserte.
+ Pourquoi donc ce front abattu?
+
+
+XL
+
+ Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?
+ Ces longs cils noirs baisss o quelques larmes glissent,
+ Qui palpitent jetant sur le satin des chairs
+ Une aurole brune, une ombre veloute,
+ Comme Lawrence en peint?--cette gorge agite
+ Dans sa prison de crpe et sous les rseaux clairs
+ Ondant comme la neige au vent d'une tempte?
+ Quelle pense trange cette folle tte
+ Donne un air si rveur?--Est-ce le souvenir
+ De son premier amour et de ses jours d'enfance?
+ --Regret d'avoir perdu cette belle innocence?
+ --Est-ce la peur de l'avenir?
+
+
+XLI
+
+ Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue
+ Pour ne pas oublier, et la chane est rompue
+ Qui liait son prsent son pass.--D'ailleurs,
+ Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son me
+ Un de ces souvenirs qui, dans tout coeur de femme,
+ Si dprav qu'il soit, restent des jours meilleurs,
+ Et se gardent sans tache au fond de sa mmoire,
+ Comme fait une perle au creux d'une onde noire.
+ --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aim:
+ Le bal, un souper fin, quelque soire rendre,
+ Le plaisir l'tourdit, et l'empche d'entendre
+ La voix de son coeur comprim.
+
+
+XLII
+
+ Voici le fait:--la veille on jouait au thtre
+ Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour foltre
+ De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,
+ Dont quelque Staub de Leyde a dcoup les ailes,
+ Vronique tait l, le ple des prunelles,
+ Coquetant dans sa loge et radieuse voir.
+ --Les femmes sous leur fard plissaient de colre
+ Et se mordaient la lvre;--elle, sre de plaire,
+ Comme le paon sa queue, ouvrait son ventail,
+ Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,
+ Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,
+ Ou chatoyer son riche mail.
+
+
+XLIII
+
+ Les acteurs avaient beau s'vertuer en scne,
+ Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.
+ --En vain Leporello pas pas suivait Juan;
+ En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,
+ Zerline gazouillait jouant avec les notes,
+ Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an
+ Continu ce jeu sans que l'on y prit garde:
+ --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde,
+ Mais d'un autre ct;--sous les binocles d'or
+ Braqus au mme point le dsir tincelle;
+ Vronique sourit;--le bonheur d'tre belle
+ La fait dix fois plus belle encor.
+
+
+XLIV
+
+ Seul un homme debout auprs d'une colonne,
+ Sans que ce grand fracas le drange ou l'tonne,
+ A la scne oublie attachant son regard,
+ Dans une extase sainte enivre ses oreilles.
+ De ces accords profonds, de ces hautes merveilles
+ Qui font luire ton nom entre tous,-- Mozart!--
+ Ton gnie avait pris le sien, et de ses ailes
+ Le poussait par del les sphres ternelles.
+ L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,
+ Il s'tait fait musique, et son coeur en mesure
+ Palpitait et chantait avec une voix pure,
+ Et lui seul te comprenait bien.
+
+
+XLV
+
+ Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle
+ Jet l'oeil, froidement, et sans que sa prunelle
+ S'allumt, comme si le regard contre un mur
+ Et t se briser.--Pourtant, comme une balle,
+ Cette oeillade d'un bout l'autre de la salle,
+ Au coeur de Vronique arrivant d'un vol sr,
+ Y fit sans le vouloir une blessure grave,
+ --Une blessure mort.--Ainsi l'on voit un brave
+ tre tu sans gloire l'angle d'un buisson
+ Par le coup de fusil tir sur quelque livre,
+ Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fivre
+ En revenant dans sa maison.
+
+
+XLVI
+
+ Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,
+ Froide au milieu des feux, daignait peine rendre
+ Pour une passion un caprice en retour,
+ Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)
+ De torturer les coeurs et de damner les mes,
+ Celle qui sans piti se jouait d'un amour,
+ Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse
+ Et rejette bien loin aussitt qu'il le lasse,
+ Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:
+ Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!
+ L'oiseleur la fin s'est englu lui-mme;
+ Il est vaincu ce coeur si fier!
+
+
+XLVII
+
+ C'est le train de la vie et de la destine;
+ Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonne,
+ Nul ne peut retarder sa dfaite d'un jour.
+ --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,
+ Tout cde ce pouvoir infernal ou cleste:
+ On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.
+ --Amour, joie et flau du monde,--douce peine,
+ Misre qu'on regrette et de charmes si pleine;
+ --Rire qui touche aux pleurs,--souci ple et charmant,
+ Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe
+ Commenc dans le ciel, que sur terre on prolonge,
+ Mystrieux enchantement!
+
+
+XLVIII
+
+ Poignante Volupt,--plaisir qui fait peut-tre
+ L'homme l'gal de Dieu! qui ne veut vous connatre
+ S'il ne vous a connu, moments dlicieux,
+ Et si longs et si courts qui valent une vie,
+ Et que voudrait payer l'Ange qui les envie
+ De son ternit de bonheur dans les cieux!--
+ Mer de flicit,--ravissement,--extase,
+ Dont ne saurait donner l'ide aucune phrase
+ Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous,
+ Belles nuits sans sommeils, rles, sanglots d'ivresse,
+ Soupirs, mots inconnus qu'touffe une caresse,
+ Baisers enrags, dsirs fous!
+
+
+XLIX
+
+ Amour! le seul pch qui vaille qu'on se damne,
+ --En vain dans ses sermons le prtre te condamne;
+ En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,
+ La maman te dpeint comme un monstre sa fille,
+ --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille
+ Ses fentres.--En vain dans leurs livres mort-ns,
+ Contre toi longuement les moralistes crient,
+ En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;--
+ La novice ton nom fait un signe de croix;
+ Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blme,
+ Anglais, Franais, paen ou chrtien,--chacun aime
+ Au moins dans sa vie une fois.
+
+
+L
+
+ Moi, ce fut l'an pass que cette frnsie
+ Me vint d'tre amoureux.--Adieu, la posie!
+ Je n'avais pas assez de temps pour l'employer
+ A compasser des mots:--adorer mon idole,
+ La parer, admirer sa chevelure folle,
+ Mer d'bne o ma main aimait se noyer;
+ L'entendre respirer, la voir vivre, sourire
+ Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire
+ Ses dsirs dans ses yeux; sur son front endormi
+ Guetter ses rves; boire sa bouche de rose
+ Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose
+ Pendant quatre mois et demi.
+
+
+LI
+
+ Sans cela l'univers aurait eu mon pome
+ En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tt mme;
+ Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps
+ D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles
+ Dans un cordon.--J'allais our siffler les merles
+ Avec elle aux grands bois;--l'on tait au printemps.
+ Elle, comme un enfant, courait dans la rose
+ Aprs les papillons, et la jambe arrose
+ D'une pluie argente, allait chantant toujours;
+ Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.
+ --Moi, je la regardais;--la nature tait belle,
+ Et riait comme nos amours.
+
+
+LII
+
+ Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:
+ --Ds qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,
+ Elle accourait bien vite et voulait partager;
+ Moi, je ne voulais pas;--c'tait une bataille!
+ D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,
+ Et de mon autre main je la faisais manger.
+ Elle me rsistait d'abord, mais, bientt lasse
+ D'une lutte ingale, elle demandait grce,
+ Promettant de payer en baisers sa ranon.
+ --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,
+ Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,
+ Se cacher derrire un buisson.
+
+
+LIII
+
+ Et puis je l'entendais rire sous la feuille
+ De me tromper ainsi.--Quelque abeille veille
+ Sortant d'une clochette, un lzard, un faucheux,
+ Arpentant son col blanc avec ses pattes grles,
+ Une chenille prise aux plis de ses dentelles,
+ La ramenait bientt poussant des cris affreux.
+ --Elle cachait son front contre moi, toute blanche;
+ Tressaillant quand le vent remuait une branche,
+ Ses beaux seins effars, au tic tac de son coeur
+ Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles
+ Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes
+ Entre les doigts de l'oiseleur.
+
+
+LIV
+
+ Tout en la rassurant, d'une main aguerrie
+ Je saisissais le monstre, et de sa peur gurie
+ Elle recommenait rire, et s'asseyait
+ Sur un de mes genoux se moquant d'elle-mme,
+ Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime!
+ Puis le baiser rendu, rveuse, elle appuyait
+ Sa tte mon paule, et fermait sa paupire
+ Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumire,
+ Traversant les rameaux, dorait son front charmant;
+ --Le rossignol chantait et perlait ses roulades,
+ Un vent tout parfum, sous les vertes arcades
+ Soupirait langoureusement.
+
+
+LV
+
+ Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,
+ Et pourtant, mon Dieu! si le bonheur existe
+ Quelque part ici-bas, nous tions bien heureux.
+ --Qu'et servi de parler?--Sur nos lvres presses
+ Nous arrtions les mots, nous savions les penses;
+ Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule me deux.
+ --Comme emparadiss dans les bras l'un de l'autre,
+ Nous ne concevions pas d'autre ciel que le ntre.
+ Nos artres, nos coeurs vibraient l'unisson;
+ Dans les ravissements d'une extase profonde,
+ Nous avions oubli l'existence du monde,
+ Nos yeux taient notre horizon.
+
+
+LVI
+
+ Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes
+ Comme des trangers l'un pour l'autre; les hommes
+ Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
+ L'amour s'en est all, Dieu sait o;--ma princesse,
+ Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse
+ Qu'une poussire rouge et bleue au bout des doigts.
+ Pour ne plus revenir a dploy son aile,
+ Ne laissant dans mon coeur, plus que le sien fidle,
+ Que doutes du prsent et souvenirs amers.
+ Que voulez-vous?--la vie est une chose trange;
+ En ce temps-l j'aimais, et maintenant j'arrange
+ Mes beaux amours en mchants vers.
+
+
+LVII
+
+ Bnvole lecteur, c'est toute mon histoire
+ Fidlement conte, autant que ma mmoire,
+ Registre mal en ordre, a pu me rappeler
+ Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose
+ Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause:
+ La bulle que j'avais pris plaisir souffler,
+ Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,
+ En une goutte d'eau tout coup s'est teinte;
+ Elle s'tait creve au coin d'un toit pointu.
+ --En heurtant le rel, ma riante chimre
+ S'est brise, et je n'aime prsent que ma mre;
+ Tout autre amour en moi s'est tu.
+
+
+LVIII
+
+ Except cependant le tien, Posie,
+ Qui parles toujours haut dans une me choisie!
+ --Posie, bel ange l'aurole d'or,
+ Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre
+ Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le ntre,
+ Dans notre nuit suspends un moment ton essor,
+ Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile
+ Sches nos pleurs amers:--et toi, sa soeur jumelle,
+ Peinture, la rivale et l'gale de Dieu,
+ Dception sublime, admirable imposture,
+ Qui redonnes la vie et doubles la nature,
+ Je ne vous ai pas dit adieu!
+
+
+LIX
+
+ --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste
+ tait beau cavalier, et certe une plus chaste
+ Que Vronique et pu s'enamourer de lui.
+ Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-tre
+ D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connatre
+ Le dedans.--Un soleil tranger avait lui
+ Sur sa tte et dor d'une couche de hle
+ Sa peau d'Italien naturellement ple.
+ Ses cheveux, sous ses doigts, en dsordre jets,
+ Tombaient autour d'un front que Gall avec extase
+ Aurait palp six mois, et qu'il et pris pour base
+ D'une douzaine de traits.
+
+
+LX
+
+ Un front imprial d'artiste et de pote,
+ Occupant lui seul la moiti de la tte,
+ Large et plein, se courbant sous l'inspiration,
+ Qui cache en chaque ride avant l'ge creuse
+ Un espoir surhumain, une grande pense,
+ Et porte crit ces mots:--Force et conviction.--
+ Le reste du visage ce front grandiose
+ Rpondait.--Cependant il avait quelque chose
+ Qui dplaisait voir, et, quoique sans dfaut,
+ On l'aurait souhait diffrent.--L'ironie,
+ Le sarcasme y brillait plutt que le gnie;
+ Le bas semblait railler le haut.
+
+
+LXI
+
+ Cet ensemble faisait l'effet le plus trange;
+ C'tait comme un dmon se tordant sous un ange,
+ Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux,
+ De longs sourcils d'bne effils vers la tempe,
+ Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,
+ Une frange de cils palpitants et soyeux,
+ Son regard de lion et la fauve tincelle
+ Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle
+ Vous faisaient frissonner et plir malgr vous.
+ --Les plus hardis auraient abaiss la paupire
+ Devant cet oeil Mduse vous changer en pierre,
+ Qu'il s'efforait de rendre doux.
+
+
+LXII
+
+ Sur sa lvre svre chaque coin ombre
+ D'une fine moustache lgamment cire
+ Un sourire moqueur quelquefois se posait;
+ Mais son expression la plus habituelle
+ tait un grand ddain.--Vainement notre belle,
+ L'ayant revu depuis dans le monde, faisait
+ Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire
+ Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire!
+ Rien ne put entamer ce coeur de diamant.
+ Coups d'oeil sous l'ventail, soupirs, minauderies,
+ Aveux mots couverts, vives agaceries,
+ --Elle choua totalement!
+
+
+LXIII
+
+ Ce n'tait pas un homme se laisser surprendre
+ Aux lacs que Vronique essayait de lui tendre.
+ --Le grand aigle la glu, qui retient le moineau,
+ Laisse peine une plume;--une mouche tourdie
+ A la toile en un coin par l'araigne ourdie
+ Se prend l'aile, la gupe emporte le rseau;
+ Gulliver d'un seul coup rompt les chanes de soie
+ Des Lilliputiens. Une si belle proie
+ Valait bien cependant qu'on y prt peine; aussi,
+ Except de lui dire en propres mots: Je t'aime,
+ Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le mme,
+ N'en prit aucunement souci.
+
+
+LXIV
+
+ C'tait l le motif qui faisait que sa porte
+ tait ferme tous. En effet, eh! qu'importe
+ A son coeur occup cette cour qui la suit?
+ Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient nagures
+ Lui semblent maintenant ou guinds ou vulgaires;
+ Leurs madrigaux musqus la fatiguent; le bruit
+ Et le jour lui font mal; tout l'excde et l'ennuie.
+ Sur sa petite main son front penche et s'appuie,
+ Son bras potel pend au bord de son fauteuil,
+ La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute ple.
+ Le dpit a chang ses roses en opale,
+ Une larme luit son oeil.
+
+
+LXV
+
+ Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,
+ Dans sa petite main aux ongles roses froisse,
+ Indubitablement est un billet d'amour,
+ --Un vlin azur qui par toute la chambre
+ Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.
+ --Je m'y connais;--pourtant l'criture et le tour
+ Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
+ --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame
+ Pour son compte crit-elle quelque jeune Beau?
+ Le fait parat prouv par cette tache noire
+ Au bout de ce doigt blanc, et par cette critoire
+ Et cette plume de corbeau.
+
+
+LXVI
+
+ Tout coup, relevant comme un oiseau sa tte
+ Et poussant en arrire une boucle dfaite,
+ Elle quitta sa pose indolente, et se prit,
+ Avant de demander la bougie et d'y mettre
+ La cire et le cachet, relire sa lettre
+ Tout bas,--comme ayant peur que l'cho la comprit.
+ --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal crite,
+ Dit-elle dchirant la feuille, elle mrite,
+ Comme celle d'hier, d'tre jete au feu.
+ --Il faisait un grand froid, la flamme tait ardente;
+ Le papier se tordit comme un damn du Dante
+ En dardant un jet de gaz bleu,
+
+
+LXVII
+
+ Et disparut--pendant que brle cette feuille,
+ L'enfant en prend une autre, un instant se recueille
+ Et commence.--Sa main rapide en son essor,
+ Comme un cheval de course New-Market, peine
+ Effleure le papier,--la page est toute pleine
+ Que l'encre aux premiers mots n'est pas fige encor:
+ --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame
+ Est debout.--Vronique agite, une flamme
+ Aux prunelles:--Portez le billet que voici
+ Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure
+ Htel du Singe-Vert?--Lui-mme, et dans une heure
+ Au plus tard, Juan, soyez ici.
+
+
+LXVIII
+
+ Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,
+ Est le fin _cortejo_ que je viens de dcrire
+ Quelques stances plus haut.--C'tait un homme d'art,
+ Aimant tout la fois d'un amour fanatique
+ La peinture et les vers autant que la musique.
+ Il n'et pas su lequel, de Dante ou de Mozart,
+ Dieu lui laissant le choix, il et souhait d'tre.
+ Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-tre,
+ Je crois en vrit qu'il et dit:--Raphal!
+ Car entre ces trois soeurs gales en mrite
+ Dans le fond la peinture tait sa favorite
+ Et son talent le plus rel.
+
+
+LXIX
+
+ Il voyait l'univers comme un tripot infme;
+ --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,
+ C'tait celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donn
+ Quatre maravdis des deux.--La crature
+ Le rjouissait peu, si ce n'est en peinture.
+ --S'tant toujours enquis, depuis qu'il tait n,
+ Du pourquoi, du comment, il tait pessimiste
+ Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste
+ Qu'autre chose, et l'amour n'tait qu'un nom pour lui.
+ Quoique bien jeune encor, depuis longues annes
+ Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journes,
+ Sonnaient bien des heures d'ennui.
+
+
+LXX
+
+ Il prenait cependant son mal en patience.
+ --C'est un trs-grand flau qu'une grande science;
+ Elle change un bambin en Gronte; elle fait
+ Que, ds les premiers pas dans la vie, on ne trouve,
+ Novice, rien de neuf dans ce que l'on prouve.
+ Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;
+ L'existence vous pse et tout vous parat fade.
+ --Le piment est sans got pour un palais malade,
+ Un odorat blas sent peine l'ther:
+ L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,
+ Comme un citron press le coeur devient aride.
+ Don Juan arrive aprs Werther.
+
+
+LXXI
+
+ Notre hros avait, comme ve sa grand'mre,
+ Pouss par le serpent, mordu la pomme amre;
+ Il voulait tre dieu.--Quand il se vit tout nu,
+ Et possdant fond la science de l'homme,
+ Il dsira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme
+ On s'ennuie marcher dans un sentier connu,
+ Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.
+ Le monde qu'il rvait, le trouva-t-il?--J'en doute.
+ En cherchant il avait us les passions,
+ Lev le coin du voile et regard derrire.
+ --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bire,
+ Cadavre sans illusions.
+
+
+LXXII
+
+ Malheur, malheur qui dans cette mer profonde
+ Du coeur de l'homme jette imprudemment la sonde!
+ Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,
+ De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,
+ N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.
+ --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!
+ Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose
+ Comme j'ai fait.--Qu'importe aprs tout que la cause
+ Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?
+ --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;
+ Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.
+ --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?
+
+
+LXXIII
+
+ Si de sa destine il et t l'arbitre,
+ Il et, vous croyez bien, saut plus d'un chapitre
+ Du roman de la vie, et pass tout d'abord
+ A la conclusion de cette sotte histoire.
+ --Incertain s'il devait nier, douter ou croire,
+ Ou demander le mot de l'nigme la mort,
+ Comme un duvet au vent, avec indiffrence
+ Il laissait au hasard aller son existence
+ --Les choses d'ici-bas l'inquitaient fort peu,
+ Et celles de l-haut encor moins.--Pour son me,
+ Je vous dirai, duss-je encourir votre blme,
+ Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.
+
+
+LXXIV
+
+ Il tait ainsi fait.--Singulire nature!
+ Son me, qu'il niait, cependant tait pure;
+ --Il voulait le nant et n'aurait rien gagn
+ A la suppression de l'enfer.--Homme trange!
+ Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange
+ Qui l-haut sur son livre crivait indign
+ Une grosse hrsie, un sophisme damnable,
+ Venant l'action, le trouvait moins coupable,
+ Et pesant dans sa main le bien avec le mal,
+ Pour cette fois encor retenait l'anathme.
+ --Une larme tombe l'endroit du blasphme
+ L'effaait du feuillet fatal.
+
+
+LXXV
+
+ La dcoration change.--Pour le quart d'heure
+ Nous sommes l'htel du Singe-Vert, demeure
+ Du signor Albertus, et dans son atelier.
+ Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,
+ Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre
+ Y donne chaque chose un aspect singulier.
+ C'est comme ces tableaux de Rembrandt, o la toile
+ Laisse travers le noir luire une blanche toile.
+ --Au milieu de la salle, auprs du chevalet,
+ Sous le rayon brillant o vient valser l'atome,
+ Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantme;
+ Tout est clair-obscur et reflet.
+
+
+LXXVI
+
+ L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde
+ Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde,
+ Un univers part qui ne ressemble en rien
+ A notre monde nous;--un monde fantastique,
+ O tout parle aux regards, o tout est potique,
+ O l'art moderne brille ct de l'ancien;
+ --Le beau de chaque poque et de chaque contre,
+ Feuille d'chantillon, du livre dchire;
+ Armes, meubles, dessins, pltres, marbres, tableaux,
+ Giotto, Cimabu, Ghirlandaio, que sais-je?
+ Reynolds prs de Hemskerk, Watteau prs de Corrge,
+ Prugin entre deux Vanloos.
+
+
+LXXVII
+
+ Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
+ Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,
+ Beaux ventails de Chine, dcrire trop longs,
+ --Cuchillos, kriss malais lames ondules,
+ Kandjiars, yataghans aux gaines ciseles,
+ Arquebuses mche, espingoles, tromblons,
+ Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,
+ Fausss, cribls jour, rouills, rongs de taches,
+ Mille objets--bons rien, admirables voir;
+ Caftans orientaux, pourpoints du moyen-ge,
+ Rebecs, psaltrions, instruments hors d'usage,
+ Un antre, un muse, un boudoir!
+
+
+LXXVIII
+
+ Autour du mur beaucoup de toiles accroches,
+ Blanches pour la plupart, les autres bauches,
+ Un chaos de couleurs ne vivant qu' demi.
+ --La Lnore cheval, Macbeth et les sorcires,
+ Les infants de Lara, Marguerite en prires,
+ Des portraits esquisss, des tudes parmi
+ Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
+ Claire sur un fond brun, se dtache et scintille,
+ Belle ne savoir pas de quel nom l'appeler,
+ Pri, fe ou sylphide, tre charmant et frle;
+ Ange du ciel qui l'on aurait coup l'aile
+ Pour l'empcher de s'envoler.
+
+
+LXXIX
+
+ On aurait dit, voir cette tte incline,
+ Et son expression pensive et rsigne,
+ Une _Mater Dei_ d'aprs Masaccio.
+ --Ce n'tait qu'un portrait d'une matresse ancienne.
+ La plus et mieux aime, une Vnitienne,
+ Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,
+ Un bravo poignarda.--Le mari de la belle
+ Avait mont ce coup, la sachant infidle
+ --C'est un roman entier que cette histoire-l.--
+ Albertus vint au corps, leva l'toffe noire,
+ baucha ce portrait qu'il finit de mmoire,
+ Et puis jamais n'en reparla.
+
+
+LXXX
+
+ Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,
+ Qu'aux regards trangers cachait un pais voile,
+ Une larme furtive essuye aussitt
+ S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine
+ S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.
+ Il fronait les sourcils, mais il ne disait mot.
+ --A Venise, un Anglais osa faire des offres:
+ Pour avoir ce chef-d'oeuvre il et vid ses coffres;
+ Mais c'tait profaner--_il santo Ritratto_,--
+ Et comme obstinment il grossissait la somme,
+ Albertus furieux voulut noyer son homme
+ En bas du pont de Rialto.
+
+
+LXXXI
+
+ Albertus travaillait.--C'tait un paysage.
+ Salvator et sign cette _selve selvagge_.
+ --Au premier plan des rocs,--au second les donjons
+ D'un chteau dentelant de ses flches aigus
+ Un ciel ensanglant, sem d'les de nues.
+ --Les grands chnes pliaient comme de faibles joncs,
+ Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe fltrie,
+ Comme les flots hurlants d'une mer en furie,
+ Ondait sous la rafale, et de nombreux clairs
+ De reflets rougeoyants incendiaient les cimes
+ Des pins chevels, penchs sur les abmes
+ Comme sur le puits des enfers.
+
+
+LXXXII
+
+ On entra.--C'tait Juan.--Une lumire bleue
+ claira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,
+ Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas
+ Le soufre ou le bitume, son regard oblique,
+ A sa lvre que crispe un rire sardonique,
+ A son geste anguleux, sa voix, son pas,
+ Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite
+ A sa Bible et vous l'et asperg d'eau bnite.
+ --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point;
+ Son me avec ses yeux tait sa peinture.
+ --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure
+ En le tirant par son pourpoint.
+
+
+LXXXIII
+
+ Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature
+ Et ne la trouvant pas:--Infme crature!
+ Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai.
+ --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout l'heure.
+ --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure
+ A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.
+ --C'est bien, dit Albertus, dcrochant son pe,
+ Un Andr Ferrara,--fine lame, trempe
+ Du sang de maints vaillants.--Je suis vous. Pietro!
+ Une tte hle apparut la porte
+ Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte
+ Ma cape avec mon sombrero.
+
+
+LXXXIV
+
+ Le temps de compter trois il revient.--La toilette
+ Du jeune cavalier en un instant fut faite,
+ Et, le valet ayant approch le miroir,
+ Il sourit,--et parut fort content de lui-mme,
+ Mais tout coup son teint, de ple devint blme:
+ Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),
+ Il avait vu bouger dans son cadre la tte
+ De la Vnitienne, et sa bouche muette
+ Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.
+ --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste
+ Caressant le portrait d'un regard doux et triste,
+ Il est trop tard pour reculer.
+
+
+LXXXV
+
+ Ils sortirent tous deux.--La ville tait dserte.
+ A peine et l quelque croise ouverte,
+ La pluie fils presss hachait le ciel obscur;
+ Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes
+ Par un gros temps, crier toutes les girouettes.
+ Un ivrogne attard passait battant le mur,
+ Une fille de joie attendait sur la borne.
+ --Albertus suivait Juan silencieux et morne;
+ Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.
+ --Un larron qu'un prvt conduit la potence,
+ Un colier qui va subir sa pnitence,
+ Ne marchent pas d'un pied plus lent.
+
+
+LXXXVI
+
+ Il et pu retourner chez lui,--mais l'aventure
+ tait rellement bizarre et de nature
+ A piquer jusqu'au vif la curiosit;
+ Aussi notre hros voulut-il la poursuivre.
+ L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre
+ D'une poterne et frappe avec autorit.
+ Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,
+ La maison s'illumine, et des lueurs tournoient
+ Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier
+ La lumire descend,--la porte en bronze s'ouvre,
+ L'intrieur splendide et vaste se dcouvre
+ A l'oeil du jeune cavalier.
+
+
+LXXXVII
+
+ Un petit ngrillon qui tenait une torche
+ De cire parfume, attendait sous le porche.
+ Sa livre carlate, avec des galons d'or,
+ tait riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page.
+ Conduisez ce seigneur par le secret passage.
+ Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor
+ Une courtine rouge demi releve
+ Se referme sur lui;--flairant son arrive,
+ Deux grands lvriers blancs, couchs sur le tapis,
+ Hument l'air autour d'eux, lvent leur longue tte,
+ Poussent entre leurs dents une plainte inquite,
+ Et puis retombent assoupis.
+
+
+LXXXVIII
+
+ D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,
+ Tout s'y trouvait:--comfort, lgance et richesse.
+ --Sur un beau guridon de bois de citronnier
+ Brillait, comme une toile, une lampe d'albtre
+ Qui jetait par la chambre un jour doux et bleutre.
+ --Des perles, de la soie, un coffre clous d'acier,
+ De blondes spias, de fraches aquarelles,
+ Des albums, des crans aux dcoupures frles,
+ La dernire revue et le nouveau roman,
+ Un masque noir bris,--mille riens fashionables,
+ Ple-mle jets, jonchaient fauteuils et tables;
+ --C'tait un dsordre charmant!
+
+
+LXXXIX
+
+ Notre _Innamorata_, couche autant qu'assise
+ Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,
+ Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;
+ Puis,--prenant d'un coup d'oeil les conseils de la glace,
+ Refit bouffer sa manche et remit leur place
+ Quelques rubans mutins.--Jamais la signora
+ N'avait t mieux mise; elle tait adorable,
+ En tat d'amener une recrue au diable,
+ Autant que femme au monde, et mme plus:--ses yeux
+ Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupires,
+ Tant de _morbidezza_, son geste et ses manires
+ Un abandon si gracieux!
+
+
+XC
+
+ Albertus un instant crut voir sa Vnitienne.
+ --La coiffure bizarre orne l'italienne
+ De grosses boules d'or et de sequins percs,
+ Le collier de corail, la croix et l'amulette,
+ Les touffes de rubans et toute la toilette;
+ La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncs,
+ L'expression rveuse et l'attitude molle,
+ Le regard tout pareil et la mme parole:
+ Elle lui ressemblait faire illusion.
+ --Connaissant Albertus et son humeur fantasque,
+ La sorcire avait cru devoir prendre ce masque
+ Pour contenter sa passion.
+
+
+XCI
+
+ Vronique sonna.--La portire dore
+ S'entr'ouvrit.--Revtu d'une riche livre,
+ Un petit page entra qui portait des plateaux,
+ --Un vrai page flamand, tte blonde et rose,
+ Comme celle qu'on voit au Terburg du Muse.
+ --Il posa sur la table et flacons et gteaux,
+ Plaa l'argenterie, et la vaisselle plate,
+ Versa de haut le vin dans les verres patte,
+ Salua nos galants et puis s'loigna d'eux.
+ --C'tait un vin du Rhin dont la robe vermeille
+ Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille
+ Au moins depuis un sicle--ou deux!
+
+
+XCII
+
+ Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;
+ --Un seul verre et suffi pour tourdir un homme:
+ Albertus au second s'acheva de griser.
+ --A son oeil fascin chaque objet tait double,
+ Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;
+ Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.
+ --La belle avait jet toute honte en arrire,
+ Et, donnant ses feux une libre carrire,
+ De ses bras convulsifs lui faisait un collier,
+ Se collait son corps avec dlire et fivre,
+ Le prenait par la tte et jusque sur sa lvre
+ Tchait de le faire plier.
+
+
+XCIII
+
+ Albertus n'tait pas de glace ni de pierre:
+ --Quand mme il l'et t, sous la noire paupire
+ De la dame brillait un soleil dont le feu
+ Et anim la pierre et fait fondre la glace:
+ --Un ange, un saint du ciel, pour tre cette place,
+ Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
+ --Oh! dit-il, mon coeur brle cette trange flamme
+ Qui dans ton oeil rayonne, et je vendrais mon me
+ Pour t'avoir moi seul tout entire et toujours.
+ --Un seul mot de ta bouche la vie ternelle
+ Me ferait renoncer.--L'ternit vaut-elle
+ Une minute de tes jours!
+
+
+XCIV
+
+ --Est-ce bien vrai cela? reprit la Vronique
+ Le sourire la bouche et d'un air ironique,
+ Et rpteriez-vous ce que vous avez dit?
+ --Que pour vous possder je donnerais mon me
+ Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,
+ Je l'ai dit.--Eh bien! donc, jamais sois maudit,
+ Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,
+ Car tu n'es plus Dieu.--Le peintre en son ivresse
+ N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
+ --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire
+ De Mphistophls, que l'on ne peut dcrire,
+ Tout coup dans l'air clata.
+
+
+XCV
+
+ Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,
+ Les yeux de Vronique un instant d'un feu sombre
+ Brillrent;--cependant Albertus n'en vit rien,
+ Certes, s'il l'avait vu, quel que ft son courage,
+ A leur expression gare et sauvage,
+ Il se serait sign de peur,--car c'tait bien
+ Un regard exprimant un mal irrmdiable,
+ Un regard de damn demandant l'heure au diable.
+ --On y lisait:--Toujours, Jamais, ternit.
+ C'tait vraiment horrible.--Une prunelle d'homme,
+ A de pareils clairs, mourrait et fondrait comme
+ Fond le bitume au feu jet.
+
+
+XCVI
+
+ Et ses lvres tremblaient.--On et dit qu'un blasphme
+ Allait s'en chapper, quand tout coup:--Je t'aime!
+ Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.
+ Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?
+ En demandant le mien, as-tu sond ton me?
+ As-tu bien calcul les forces de ton coeur?
+ Que te sens-tu dans toi de puissant et de large
+ A porter sans plier une pareille charge?
+ Toujours! songes-y bien, d'un ternel amour
+ Il n'est dans l'univers qu'un seul tre capable,
+ Et cet tre, c'est Dieu,--car il est immuable;
+ L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
+
+
+XCVII
+
+ Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe
+ Qui, sur les murs dors, vague et bleutre rampe
+ Derrire les rideaux, tirs discrtement,
+ Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire
+ (C'tait bien rpondu), de ce ct l'attire,
+ Sur le bord de ce lit la pousse doucement....
+ C'est ici que s'arrte en son style pudique,
+ Tout rouge d'embarras, le narrateur classique
+ --Que ne fait-on pas dire cet honnte point?
+ Jamais comme immoral Basile ne le biffe,
+ Et dans un roman chaste il est l'hiroglyphe
+ De ce qui ne l'est gure ou point.
+
+
+XCVIII
+
+ Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze
+ Ni de feuille de vigne coller ma phrase,
+ Je ne passerai rien.--Les dames qui liront
+ Cette histoire morale auront de l'indulgence
+ Pour quelques chauds dtails.--Les plus sages, je pense,
+ Les verront sans rougir, et les autres crieront.
+ D'ailleurs,--et j'en prviens les mres de famille,
+ Ce que j'cris n'est pas pour les petites filles
+ Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers
+ Sont des vers de jeune homme et non un catchisme.
+ Je ne les chtre pas,--dans leur dcent cynisme
+ Ils s'en vont droit ou de travers,
+
+
+XCIX
+
+ Peu m'importe, selon que dame Posie,
+ Leur matresse absolue, en a la fantaisie,
+ Et, chastes comme Adam avant d'avoir pch,
+ Ils marchent librement dans leur nudit sainte,
+ Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
+ Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient cach.
+ --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,
+ Un jupon un peu court, font dtourner la vue.--
+ Mon oeil plutt qu'ailleurs ne s'arrte pas l,
+ --Pourquoi donc tant crier sur l'oeuvre des artistes?
+ Ce qu'ils font est sacr!--Messieurs les rigoristes,
+ N'y verriez-vous donc que cela?
+
+
+C
+
+ --Le peintre avait coup le corset.--Vronique
+ N'avait sur son beau corps pour vtement unique
+ Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin
+ De l'air tram;--du vent, une brume de gaze
+ Laissant sous ses rseaux courir l'oeil en extase:
+ --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.
+ Albertus eut bientt bris ce rempart frle,
+ Et dans un tour de main dshabill la belle.
+ --Il eut tort, c'est gter soi-mme son plaisir,
+ C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,
+ Hlas! car bien souvent avec le voile tombe
+ L'illusion et le dsir.
+
+
+CI
+
+ Il n'en fut pas ainsi.--La dame tait si belle
+ Qu'un saint du paradis se ft damn pour elle.
+ --Un pote amoureux n'aurait pas invent
+ D'idal plus parfait.--_O nature! nature!_
+ Devant ton oeuvre, toi, qu'est-ce que la peinture?
+ Qu'est-ce que Raphal, ce roi de la beaut?
+ Qu'est-ce que le Corrge et le Guide et Giorgione,
+ Titien, et tous ces noms qu'un sicle l'autre prne?
+ O Raphal! crois-moi, jette l tes crayons;
+ Ta palette, Titien!--Dieu seul est le grand matre.
+ Il garde son secret et nul ne le pntre,
+ Et vainement nous l'essayons.
+
+
+CII
+
+ Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge
+ Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,
+ Elle penche la tte et croise les deux bras.
+ --Avec son air mutin, et sa petite moue,
+ Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,
+ Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;
+ Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,
+ Ses yeux tincelants comme des escarboucles,
+ Son col blond et dor, sa bouche de corail,
+ Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,
+ Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,
+ Seule elle valait un srail.--
+
+
+CIII
+
+ Les rideaux sont tombs:--des rires frntiques,
+ Des cris de volupt, des rles extatiques,
+ De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.
+ --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange,
+ Ma vie,--et tous les mots de ce langage trange
+ Que l'amour dlirant invente en ses fureurs,
+ Voil ce qu'on entend.--L'alcve est au pillage,
+ Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;
+ --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;
+ Les bras autour des corps se crispent et se tordent,
+ L'oeil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,
+ Les seins bondissent convulsifs.
+
+
+CIV
+
+ La lampe grsilla.--Dans le fond de l'alcve
+ Passa, comme l'clair, un jour sanglant et fauve;
+ Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir
+ Vronique, la peau d'ardents sillons marbre,
+ Ple comme une morte, et si dfigure
+ Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.--
+ La sorcire colla sa bouche sur la bouche
+ Du jeune cavalier, et de nouveau la couche
+ Sous des lans d'amour en gmissant plia.
+ --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grle
+ Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grle,
+ Le hibou du donjon cria.--
+
+
+CV
+
+ Tout coup, sous ses doigts, prodige confondre
+ La plus haute raison! Albertus sentit fondre
+ Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.
+ --Le prisme tait bris.--Ce n'tait plus la femme
+ Que tout Leyde adorait, mais une vieille infme,
+ Sous d'pais sourcils gris roulant de gros yeux verts,
+ Et pour saisir sa proie, en manire de pinces,
+ De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.
+ --Le diable et recul.--De rares cheveux blancs
+ Sur son col dcharn pendaient en roides mches,
+ Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sches,
+ Et ses ctes trouaient ses flancs.
+
+
+CVI
+
+ Quand il se vit si prs de cette Mort vivante,
+ Tout le sang d'Albertus se figea d'pouvante;
+ --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents
+ Choquaient se briser;--cependant le squelette
+ A sa joue appuyant sa lvre violette,
+ Le poursuivait partout de ses rires stridents.--
+ Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'tranges formes,
+ Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes
+ Un cercueil de Callot et de Goya complet!
+ Des escargots cornus sortant du joint des briques
+ Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;
+ La lampe fumait et rlait.
+
+
+CVII
+
+ Au lieu du lit dor, c'tait un grabat sale;
+ Au lieu du boudoir rose une petite salle
+ D'un aspect misrable, o, dans un vieux chssis,
+ Frissonnaient des carreaux toils; o les votes,
+ Vertes d'humidit, suaient grosses gouttes,
+ Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavs noircis.
+ --Juan, redevenu chat, jetait mille tincelles,
+ Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,
+ Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant
+ De magiques liens, avec sa noire queue,
+ Sur la dalle, o s'allume une lumire bleue,
+ Traait un cercle rayonnant.
+
+
+CVIII
+
+ La vieille fit:--Hop! hop! et par la chemine
+ De reflets flamboyants soudain illumine,
+ Deux manches balais, tout brids, tout sells,
+ Entrrent dans la salle avec force ruades,
+ Caracoles et sauts, voltes et ptarades,
+ Ainsi que des chevaux par leur matre appels.
+ --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,
+ Dit la sorcire ouvrant ses griffes comme un crabe
+ Et flattant de la main ses balais sur le col.
+ --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grles,
+ Tint l'trier.--Housch! housch!--comme des sauterelles
+ Les deux balais prirent leur vol.
+
+
+CIX
+
+ Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise;
+ --La terre sous leurs pieds file raye et grise,
+ Le ciel nuageux court sur leur tte au galop;
+ A l'horizon blafard d'tranges silhouettes
+ Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes,
+ La lune en son plein luit rouge comme un fallot;
+ Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,
+ L'arbre tend ses bras noirs,--la potence hagarde
+ Montre le poing et fuit emportant son pendu;
+ Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,
+ Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne
+ Le front du jeune homme perdu.
+
+
+CX
+
+ Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,
+ Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,
+ Monstres de toute espce et qu'on ne connat pas,
+ Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,
+ Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,
+ Mammouths, Lviathans, Crocodiles, Boas,
+ Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,
+ Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;
+ Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.
+ --Des balais haletants la course est moins rapide,
+ Et de ses doigts noueux tirant soi la bride,
+ La vieille cria:--C'est ici.
+
+
+CXI
+
+ Une flamme jetant une clart bleutre,
+ Comme celle du punch, clairait le thtre.
+ --C'tait un carrefour dans le milieu d'un bois.
+ Les ncromants en robe et les sorcires nues,
+ A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,
+ Des quatre points du vent dbouchaient la fois.
+ Les approfondisseurs de sciences occultes,
+ Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,
+ Zingaros basans, et rabbins au poil roux,
+ Cabalistes, devins, rvasseurs hermtiques,
+ Noirs et faisant rler leurs soufflets asthmatiques,
+ Aucun ne manque au rendez-vous.
+
+
+CXII
+
+ Squelettes conservs dans les amphithtres,
+ Animaux empaills, monstres, foetus verdtres.
+ Tout humides encor de leur bain d'alcool,
+ Culs-de-jatte, pieds-bots, monts sur des limaces,
+ Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;
+ Guillotins blafards, un ruban rouge au col,
+ Soutenant d'une main leur tte chancelante;
+ --Tous les supplicis, foule morne et sanglante,
+ Parricides manchots couverts d'un voile noir,
+ Hrtiques vtus de tuniques soufres,
+ Rous meurtris et bleus, noys aux chairs marbres;
+ --C'tait pouvantable voir!
+
+
+CXIII
+
+ Le prsident, assis dans une chaire noire,
+ Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,
+ pelait rebours les noms sacrs de Dieu.
+ --Un rayon chapp de sa prunelle verte
+ clairait le bouquin, et sur la page ouverte
+ Faisait tinceler les mots en traits de feu.
+ --Pour commencer la fte on attendait le matre,
+ On s'impatientait; il tardait paratre
+ Et faisait sourde oreille l'vocation.
+ --Albertus croyait voir une queue et des cornes,
+ Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes
+ Une horrible apparition!
+
+
+CXIV
+
+ Enfin il arriva.--Ce n'tait pas un diable
+ Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,
+ Un diable rococo.--C'tait un lgant
+ Portant l'impriale et la fine moustache,
+ Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache
+ Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.
+ --On et dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_,
+ Ou _la Tentation_, ou d'un raot fashionable,
+ --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il et fait
+ Avec son ton tranchant, son air aristocrate,
+ Et son talent exquis pour mettre sa cravate,
+ Dans les salons un grand effet.
+
+
+CXV
+
+ Le Belzbuth dandy fit un signe, et la troupe,
+ Pour our le concert se runit en groupe.
+ --Ni Ludwig Beethoven, ni Glck, ni Meyerbeer,
+ Ni Thodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!
+ Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,
+ Ni le chevalier Karl Maria de Weber,
+ A coup sr n'auraient pu, malgr tout leur gnie,
+ Inventer et noter la grande symphonie
+ Que jourent d'abord les noirs dilettanti;
+ --Boucher et Briot, Paganini lui-mme,
+ N'eussent pas su broder un plus trange thme
+ De plus brillants pizzicati.
+
+
+CXVI
+
+ Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grles,
+ Des Stradivarius grincer les chanterelles;
+ La corde semble avoir une me dans sa voix.
+ Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;
+ Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,
+ Sonne burlesquement de deux cors la fois.
+ Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes
+ Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.
+ Quatre petits dmons, sous un archet de fer,
+ Font ronfler et mugir quatre basses gantes.
+ Un gras soprano tord ses mchoires bantes.
+ C'est un charivari d'enfer!
+
+
+CXVII
+
+ Le concerto fini, les danses commencrent.
+ Les mains avec les mains en chane s'enlacrent.
+ Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaa
+ Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde
+ Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,
+ Comme un cheval sans frein au galop se lana.
+ Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'toiles,
+ Et la lune prenant deux nuages pour voiles,
+ Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.--
+ L'eau s'arrta trouble, et les chos eux-mmes
+ Se turent, n'osant pas rpter les blasphmes
+ Qu'ils entendirent cette nuit!
+
+
+CXVIII
+
+ On et cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre
+ Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;
+ L'hippopotame lourd, Falstaff quatre pieds,
+ Se dressait gauchement sur ses pattes massives
+ Et s'panouissait en gambades lascives.
+ --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropis,
+ Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,
+ Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.
+ --Une tte de mort, pattes de faucheux,
+ Trottait par terre, ainsi qu'une araigne norme.
+ Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;
+ --Des vers rayaient le sol gcheux.--
+
+
+CXIX
+
+ La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes
+ Tordaient leurs membres nus en postures infmes;
+ Artin et rougi.--Des baisers furieux
+ Marbraient les seins meurtris et les paules blanches;
+ Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:
+ On entendait un bruit de chocs luxurieux.
+ --Les prunelles jetaient des clairs lectriques,
+ Les bouches se fondaient en treintes lubriques:
+ --C'taient des rires fous, des cris, des rlements!
+ Non, Sodome jamais, jamais sa soeur immonde,
+ N'effrayrent le ciel, ne souillrent le monde
+ De plus hideux accouplements.
+
+
+CXX
+
+ Le Diable ternua.--Pour un nez fashionable
+ L'odeur de l'assemble tait insoutenable.
+ --Dieu vous bnisse, dit Albertus poliment.
+ --A peine eut-il lch le saint nom, que fantmes,
+ Sorcires et sorciers, monstres follets et gnomes,
+ Tout disparut en l'air comme un enchantement.
+ --Il sentit plein d'effroi des griffes acres,
+ Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacres;
+ Il cria; mais son cri ne fut point entendu...
+ Et des contadini le matin, prs de Rome,
+ Sur la voie Appia trouvrent un corps d'homme,
+ Les reins casss, le col tordu.
+
+
+CXXI
+
+ --Joyeux comme un enfant la fin de son thme,
+ Me voici donc au bout de ce moral pome!
+ En tes-vous aussi content que moi, lecteur?
+ En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,
+ Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
+ Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
+ Se berant loisir sur leurs ailes vermeilles,
+ Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles
+ Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
+ --Les chiffres grossissaient. La page sur la page
+ Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,
+ Je me disais toujours:--Demain!
+
+
+CXXII
+
+ --Ce pome homrique et sans gal au monde
+ Offre une allgorie admirable et profonde;
+ Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,
+ Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
+ Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
+ Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
+ --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
+ Clouer chaque mot une savante glose.--
+ Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
+ Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte,
+ Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
+ Un tome de Pantagruel.
+
+1831.
+
+
+
+
+POSIES DIVERSES
+
+1833-1838
+
+
+
+
+LE NUAGE
+
+
+ Dans son jardin la sultane se baigne,
+ Elle a quitt son dernier vtement;
+ Et dlivrs des morsures du peigne
+ Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+ Par son vitrail le sultan la regarde,
+ Et, caressant sa barbe avec sa main,
+ Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,
+ Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+ --Moi je la vois, lui rpond, chose trange!
+ Sur l'arc du ciel un nuage accoud;
+ Je vois son sein vermeil comme l'orange
+ Et son beau corps de perles inond.
+
+ Ahmed devint blme comme la lune,
+ Prit son kandjar au manche cisel,
+ Et poignarda sa favorite brune....
+ Quant au nuage, il s'tait envol!
+
+
+
+
+LES COLOMBES
+
+
+ Sur le coteau, l-bas o sont les tombes,
+ Un beau palmier, comme un panache vert
+ Dresse sa tte, o le soir les colombes
+ Viennent nicher et se mettre couvert.
+
+ Mais le matin elles quittent les branches:
+ Comme un collier qui s'grne, on les voit
+ S'parpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+ Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+ Mon me est l'arbre o tous les soirs, comme elles,
+ De blancs essaims de folles visions
+ Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+ Pour s'envoler ds les premiers rayons.
+
+
+
+
+LES PAPILLONS
+
+PANTOUM
+
+
+ Les papillons couleur de neige
+ Volent par essaims sur la mer;
+ Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+ Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+ Savez-vous, belle des belles,
+ Ma bayadre aux yeux de jais,
+ S'ils me pouvaient prter leurs ailes,
+ Dites, savez-vous o j'irais?
+
+ Sans prendre un seul baiser aux roses
+ A travers vallons et forts,
+ J'irais vos lvres mi-closes,
+ Fleur de mon me, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TNBRES
+
+
+ Taisez-vous, mon coeur! taisez-vous, mon me!
+ Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+ Le nant vous appelle et l'oubli vous rclame.
+
+ Mon coeur, ne battez plus, puisque vous tes mort;
+ Mon me, repliez le reste de vos ailes,
+ Car vous avez tent votre suprme effort.
+
+ Vos deux linceuls sont prts, et vos fosses jumelles
+ Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon pass,
+ Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.
+
+ Couchez-vous tout du long dans votre lit glac.
+ Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+ Votre souvenir tre jamais effac!
+
+ Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+ Ni d'pitaphe d'or, o quelque saule en pleurs
+ Laisse les doigts du vent parpiller sa gerbe.
+
+ Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+ On ne rpandra pas les larmes argentes
+ Sur le funbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+ Votre convoi muet, comme ceux des athes,
+ Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+ Vos cendres sans honneur seront au vent jetes.
+
+ La pierre qui s'abme en tombant fait son bruit;
+ Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'meuve,
+ Dans ce gouffre sans fond o le remords nous suit.
+
+ Vous ne ferez pas mme un seul rond sur le fleuve,
+ Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,
+ Aucune me ici-bas ne se sentira veuve.
+
+ Et le chaste secret du rve de vos ans
+ Prira tout entier sous votre tombe obscure
+ O rien n'attirera le regard des passants.
+
+ Que voulez-vous? hlas! notre mre Nature,
+ Comme toute autre mre, a ses enfants gts,
+ Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+ Aux uns tous les bonheurs et toutes les beauts!
+ L'occasion leur est toujours bonne et fidle:
+ Ils trouvent au dsert des palais enchants,
+
+ Ils tettent librement la fconde mamelle;
+ La chimre leur voix s'empresse d'accourir,
+ Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
+
+ Les autres moins aims ont beau tordre et ptrir
+ Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+ Leur frre a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+ S'il clt quelque chose au milieu de leur vie,
+ Une petite fleur sous leur ple gazon,
+ Le sabot du vacher l'aura bientt fltrie.
+
+ Un rayon de soleil brille leur horizon,
+ Il fait beau dans leur me; coup sr un nuage
+ Avec un flot de pluie teindra le rayon.
+
+ L'espoir le mieux fond, le projet le plus sage,
+ Rien ne leur russit; tout les trompe et leur ment.
+ Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+ L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+ Sur leur front dcouvert lchera la tortue,
+ Car ils doivent prir invitablement.
+
+ L'aigle manque son coup; quelque vieille statue
+ Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+ Quitte son pidestal, les crase et les tue.
+
+ Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+ Leur chien mme les mord et leur donne la rage;
+ Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+ Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;
+ D'un bout du monde l'autre ils courent leur mort,
+ Ils auraient pu du moins s'pargner le voyage!
+
+ Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+ Nul n'y peut rsister, et le genou d'Hercule
+ Pour un pareil athlte est peine assez fort.
+
+ Aprs la vie obscure une mort ridicule;
+ Aprs le dur grabat un cercueil sans repos
+ Au bord d'un carrefour o la foule circule.
+
+ Ils tombent inconnus de la mort des hros,
+ Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+ Se fait effrontment un socle de leurs os.
+
+ Sur son trne d'airain, le Destin qui s'en raille
+ Imbibe leur ponge avec du fiel amer,
+ Et la Ncessit les tord dans sa tenaille.
+
+ Tout buisson trouve un dard pour dchirer leur chair,
+ Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+ Et les chanes de fleurs leur sont chanes de fer.
+
+ Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;
+ Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+ Tout plomb vole leur coeur et pas un seul n'chappe.
+
+ La tombe vomira leur fantme odieux.
+ Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+ Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+ Cette histoire sinistre est votre propre histoire,
+ O mon me! mon coeur! peut-tre mme, hlas!
+ La vtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+ C'est une histoire simple o l'on ne trouve pas
+ De grands vnements et des malheurs de drame,
+ Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+ Quelques fils bien communs en composent la trame,
+ Et cependant elle est plus triste et sombre voir
+ Que celle qu'un poignard dnoue avec sa lame.
+
+ Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;
+ Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,
+ Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+ O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,
+ Frres dsesprs, vous devez tre prts
+ Tour descendre au nant o mon corps vous doit suivre!
+
+ Le nant a des lits et des ombrages frais.
+ La Mort fait mieux dormir que son frre Morphe,
+ Et les pavots devraient jalouser les cyprs.
+
+ Sous la cendre jamais, dors, flamme touffe!
+ Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+ Comme un Scythe captif qui supporte un trophe.
+
+ Cesse de te roidir contre le sort jaloux,
+ Dans l'eau du noir Lth plonge de bonne grce,
+ Et laisse ton cercueil planter les derniers clous.
+
+ Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+ L'cho ne redit pas ta chanson, et le mur
+ Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+ Pour y graver un nom ton airain est bien dur,
+ O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare
+ Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+ Il faut un grand gnie avec un bonheur rare
+ Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+ Et de ce double don le destin est avare.
+
+ Hlas! et le pote est pareil l'amant,
+ Car ils ont tous les deux leur matresse idale,
+ Quelque rve chri caress chastement:
+
+ Eldorado lointain, pierre philosophale
+ Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;
+ Un astre imprieux, une toile fatale.
+
+ L'toile fuit toujours, ils lui courent aprs;
+ Et le matin venu, la lueur poursuivie,
+ Quand ils la vont saisir, s'teint dans un marais.
+
+ C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+ Que de trouver son rve au milieu du chemin,
+ Et d'avoir devant soi le dsir de sa vie.
+
+ Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+ Le baiser du soleil aux frles colonnades
+ Du palais que la nuit leva de sa main!
+
+ Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+ Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+ Et perce triomphant les vitreuses arcades.
+
+ Il est beau d'arriver o tendait son essor,
+ De trouver sa beaut, d'aborder son monde,
+ Et, quand on a fouill, d'exhumer un trsor;
+
+ De faire, du plus creux de son me profonde,
+ Rayonner son ide ou bien sa passion,
+ D'tre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+ D'unir heureusement le rve l'action,
+ D'aimer et d'tre aim, de gagner quand on joue,
+ Et de donner un trne son ambition;
+
+ D'arrter, quand on veut, la Fortune et sa roue,
+ Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+ Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+ Ceux-l sont peu nombreux dans notre ge fatal.
+ Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+ Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+ L'eau s'avance et nous gagne, et pas pas la vague,
+ Montant les escaliers qui mnent nos tours,
+ Mle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+ Les phoques monstrueux, tranant leurs ventres lourds,
+ Viennent jusqu' la table, et leurs larges mchoires
+ S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+ Sur les autels dserts des basiliques noires,
+ Les saints dsesprs, et reniant leur Dieu,
+ S'arrachent pleins poings l'or chevelu des gloires.
+
+ Le soleil dsol, penchant son oeil de feu,
+ Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+ L'ange dit la terre un ternel adieu.
+
+ Rien ne sera sauv, ni l'homme ni la plante;
+ L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+ Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+ Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+ Sans qu'il trouve une place o rebtir son aire,
+ Et du monde vingt fois il refera le tour;
+
+ Puis il retombera dans cette eau solitaire
+ O le rond de sa chute ira s'largissant:
+ Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+ Rien ne sera sauv, pas mme l'innocent.
+ Ce sera, cette fois, un dluge sans arche;
+ Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+ Plus de mont Ararat o se pose, en sa marche,
+ Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+ Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+ Entendez-vous l-haut ces craquements affreux?
+ Le vieil Atlas lass retire son paule
+ Au lourd entablement de ce ciel tnbreux.
+
+ L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+ La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+ L'aimant dconcert ne trouve plus son ple.
+
+ Le Christ, d'un ton railleur, tord l'ponge de fiel
+ Sur les lvres en feu du monde l'agonie,
+ Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+ Quand notre passion sera-t-elle finie?
+ Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+ La sueur ronge teint notre face jaunie.
+
+ Assez comme cela! nous avons trop souffert;
+ De nos lvres, Seigneur, dtournez ce calice,
+ Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.
+
+ Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+ Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+ Et le prtre demande un autre sacrifice.
+
+ Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;
+ Il est mort la fin, et sa gorge puise
+ N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+ Le Dieu ne viendra pas. L'glise est renverse.
+
+
+
+
+THBADE
+
+
+ Mon rve le plus cher et le plus caress,
+ Le seul qui rie encore mon coeur oppress,
+ C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+ Dans une solitude inabordable, affreuse;
+ Loin, bien loin, tout l-bas, dans quelque Sierra
+ Bien sauvage, o jamais voix d'homme ne vibra,
+ Dans la fort de pins, parmi les pres roches,
+ O n'arrive pas mme un bruit lointain de cloches;
+ Dans quelque Thbade, aux lieux les moins hants,
+ Comme en cherchaient les saints pour leurs austrits,
+ Sous la grotte o grondait le lion de Jrme,
+ Oui, c'est l que j'irais pour respirer ton baume
+ Et boire la rose ton calice ouvert,
+ O frle et chaste fleur, qui crois dans le dsert
+ Aux fentes du tombeau de l'Esprance morte!
+ De mon coeur dpeupl je fermerais la porte
+ Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+ Du monde des vivants n'y pt pas revenir;
+ J'effacerais mon nom de ma propre mmoire,
+ Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire
+ Qu'aux jours de mon avril mon me en fleur rvait,
+ Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;
+ Car je sais maintenant que vaut cette fume
+ Qu'au-dessus du nant pousse une renomme.
+ J'ai regard de prs et la science et l'art:
+ J'ai vu que ce n'tait que mensonge et hasard;
+ J'ai mis sur un plateau de toile d'araigne
+ L'amour qu'en mon chemin j'ai reue et donne;
+ Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+ Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+ Et j'ai trouv l'amour lger dans la balance.
+ Donc, reois dans tes bras, douce Somnolence,
+ Vierge aux ples couleurs, blanche soeur de la Mort,
+ Un pauvre naufrag des temptes du sort!
+ Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+ grne sur son front le pavot inodore,
+ Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+ Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+ Vous, esprits du dsert, cependant qu'il sommeille,
+ Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+ Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+ Du sicle qui s'croule, et ce bourdonnement
+ Qu'en s'en allant au but o son destin la mne
+ Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+ Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+ Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+ J'ai les talons uss de battre cette route
+ Qui ramne toujours de la science au doute.
+ Assez je me suis dit: Voil la question.
+
+ Va, pauvre rveur, cherche une solution
+ Claire et satisfaisante ton sombre problme,
+ Tandis qu'Ophlia te dit tout haut: Je t'aime;
+ Mon beau prince danois marche les bras croiss,
+
+ Le front dans la poitrine et les sourcils froncs;
+ D'un pas lent et pensif arpente le thtre,
+ Plus ple que ne sont ces figures d'albtre
+ Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+ puise ta vigueur en striles efforts,
+ Et tu n'arriveras, comme a fait Ophlie,
+ Qu' l'abrutissement ou bien la folie.
+ C'est ce degr l que je suis arriv.
+ Je sens ployer sous moi mon gnie nerv;
+ Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+ Et mon corps est vraiment le cercueil de mon me.
+
+ Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus har;
+ Si dans un coin du coeur il clt un dsir,
+ Lui couper sans piti ses ailes de colombe;
+ tre comme est un mort tendu sous la tombe;
+ Dans l'immobilit savourer lentement,
+ Comme un philtre endormeur, l'anantissement:
+ Voil quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude
+ D'avoir voulu gravir cette cte pre et rude,
+ Brocken mystrieux, o des sommets nouveaux
+ Surgissent tout coup sur de nouveaux plateaux,
+ Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+ Que l'esprit du vertige errant sur les abmes.
+
+ C'est pourquoi je m'assieds au revers du foss,
+ Dsabus de tout, plus vot, plus cass
+ Que ces vieux mendiants que jusques la porte
+ Le chien de la maison en grommelant escorte.
+ C'est pourquoi, fatigu d'errer et de gmir,
+ Comme un petit enfant, je demande dormir;
+ Je veux dans le nant renouveler mon tre,
+ M'isoler de moi-mme et ne plus me connatre,
+ Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,
+ Rester envelopp dans mon manteau d'oubli.
+
+ J'aimerais que ce ft dans une roche creuse,
+ Au penchant d'une cte escarpe et pierreuse,
+ Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
+ O le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+ Sous un ciel vert zbr de grands nuages fauves,
+ Dans des terrains galeux, clair-sems d'arbres chauves,
+ Avec un horizon sans couronne d'azur,
+ Bornant de tous cts le regard comme un mur,
+ Et, dans les roseaux secs, prs d'une eau noire et plate,
+ Quelque maigre hron debout sur une patte.
+ Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+ Qui tend ses bras voils au-dessus d'un cercueil,
+ Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la vote
+ Un maigre filet d'eau, suintant goutte goutte,
+ Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+ Le battement gal que fait le coeur du temps.
+ Comme la Niob qui pleurait sur la roche,
+ Jusqu' ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+ Je demeurerais l les genoux au menton,
+ Plus ploy que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+ Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+ Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+ Les faons auprs de moi tondraient le gazon ras,
+ Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+ C'est l ce qu'il me faut plutt qu'un monastre;
+ Un couvent est un port qui tient trop la terre;
+ Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+ Sans en toucher le fond et sans s'y dchirer.
+ Dt sombrer le navire avec toute sa charge,
+ J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+ Aux barques de pcheur l'anse l'abri du vent,
+ Aux simples naufrags de l'me le couvent.
+ A moi la solitude effroyable et profonde,
+ Par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+ On y pense, on y rve, on y prie, on y croit:
+ La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+ Passer au long du clotre une forme anglique;
+ La cloche vous murmure un chant mlancolique;
+ La Vierge vous sourit, le bel enfant Jsus
+ Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+ De vos fronts inclins, comme un essaim d'abeilles,
+ Volent les chrubins en lgions vermeilles.
+ Vous tes tout espoir, tout joie et tout amour,
+ A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+ L'extase vous remplit d'ineffables dlices,
+ Et vos coeurs parfums sont comme des calices;
+ Vous marchez entours de clestes rayons,
+ Et vos pieds aprs vous laissent d'ardents sillons!
+
+ Ah! grands voluptueux, sybarites du clotre,
+ Qui passez votre vie voir s'ouvrir et crotre,
+ Dans le jardin fleuri de la mysticit,
+ Les ptales d'argent du lis de puret;
+ Vrais libertins du ciel, dvots Sardanapales,
+ Vous, vieux moines chenus, et vous, novices ples,
+ Foyers couverts de cendre, encensoirs ignors,
+ Quel don Juan a jamais sous ses lambris dors
+ Senti des volupts comparables aux vtres?
+ Auprs de vos plaisirs, quels plaisirs sont les ntres?
+ Quel amant a jamais, l'ge o l'oeil reluit,
+ Dans tout l'enivrement de la premire nuit,
+ Pouss plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+ Et bais les pieds nus de la plus belle femme
+ Avec la mme ardeur que vous les pieds de bois
+ Du cadavre insensible allong sur la croix?
+ Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide
+ Vaudrait la bouche ouverte son ct livide?
+ Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+ Dans un calice d'or perle le sang divin.
+ Nous usons notre lvre au seuil des courtisanes;
+ Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+ Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux
+ Et sur vos fronts tondus, au dtour des arceaux,
+ Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+ Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.
+ Nous, nos contentements dureront peu de jours;
+ Les vtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+ Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+ Sur une terre o nul plus d'un jour ne demeure,
+ Vous achetez le ciel avec l'ternit.
+ Malgr ta rgle troite et ton austrit,
+ Maigre et jaune Ranc, tes moines taciturnes
+ S'entr'ouvrent l'amour comme des fleurs nocturnes;
+ Une tte de mort, grimaante pour nous,
+ Sourit leur chevet du rire le plus doux;
+ Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetire,
+ Ils jenent et n'ont pas d'autre lit qu'une bire;
+ Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+ Dans les transports divins, un coeur chaste et brlant;
+ Ils se baignent aux flots de l'ocan de joie,
+ Et sous la volupt leur me tremble et ploie
+ Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;
+ Ils sont dignes d'envie et leur sort est trs-beau.
+ Mais ils sont peu nombreux, dans ce sicle incrdule,
+ Ceux qui font de leur me une lampe qui brle,
+ Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+ Croire que tout s'est fait comme il tait crit.
+ Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+ Qui veillent sans lumire et combattent sans armes;
+ Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+ Et dont la voix s'teint quand ils veulent crier.
+ Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+ Et n'ont pas mme part la table divine:
+ Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+ Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+ Aussi je me choisis un antre pour retraite
+ Dans une rgion dtourne et secrte
+ D'o l'on n'entende pas le rire des heureux
+ Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;
+ L'antre d'un loup crev de faim ou de vieillesse,
+ Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;
+ Tout ce qui palpite, aime ou chante, me dplat,
+ Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+ Le buffle qui l'on vient de percer la narine.
+ De tous les sentiments crouls dans la ruine
+ Du temple de mon me, il ne reste debout
+ Que deux piliers d'airain, la haine et le dgot.
+ Pourtant je suis peine au tiers de ma journe;
+ Ma tte de cheveux n'est pas dcouronne;
+ A peine vingt pis sont tombs du faisceau:
+ Je puis derrire moi voir encor mon berceau.
+ Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+ M'ont fouill dans le front d'assez profondes rides
+ Pour en faire une fosse chaque illusion.
+ Ainsi me voil donc sans foi ni passion,
+ Dsireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+ Et ds le premier mot sachant la fin du livre.
+ Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+ Leurs mres les ont faits dans un moment d'ennui;
+ Et qui les voit auprs des blancs sexagnaires,
+ Plutt que les enfants, les estime les pres.
+ Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+ Comme ces arbrisseaux frles et rabougris
+ Qui, ds le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+ Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+ Se chauffer au soleil ct de l'aeul,
+ Et du jeune et du vieux, coup sr, le plus seul,
+ Le moins accompagn sur la route du monde,
+ Hlas! c'est le jeune homme tte brune ou blonde,
+ Et non pas le vieillard sur qui l'ge a neig.
+ Celui dont le navire est le plus allg
+ D'esprance et d'amour, lest divin dont on jette
+ Quelque chose la mer chaque jour de tempte,
+ Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+ Va bientt chouer l'cueil du tombeau.
+ L'univers dcrpit devient paralytique,
+ La nature se meurt, et le spectre critique
+ Cherche en vain sous le ciel quelque chose nier.
+ Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+ Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange bouche ronde
+ Qui dois sonner l haut la fanfare du monde?
+ Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,
+ Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+1873.
+
+
+
+
+ROCAILLE
+
+
+ Connaissez-vous dans le parc de Versaille
+ Une Naade, oeil vert et sein gonfl?
+ La belle habite un chteau de rocaille
+ D'ordre toscan et tout vermicul.
+
+ Sur les coraux et sur les madrpores
+ Toute l'anne elle dort dans les joncs;
+ Dans le bassin, les grenouilles sonores
+ Chantent en choeur et font mille plongeons.
+
+ La fte vient; la coquette Naade
+ S'veille en hte et rajuste ses noeuds,
+ Se peigne, et met ses habits de parade
+ Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+ Elle descend l'escalier, et sa queue
+ En flots d'argent sur les marches la suit;
+ La roide toffe trame blanche et bleue
+ A chaque pas derrire elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL
+
+
+ J'aime vous voir en vos cadres ovales,
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu ples,
+ Comme il convient des fleurs de cent ans.
+
+ Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,
+ A fait mourir vos oeillets et vos lis,
+ Vous n'avez plus que des mouches de boue
+ Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+ Il est pass le doux rgne des belles;
+ La Parabre avec la Pompadour
+ Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+ Et sous leur tombe est enterr l'amour.
+
+ Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+ Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+ Et souriez avec mlancolie
+ Au souvenir de vos galants dfunts.
+
+1835.
+
+
+
+
+WATTEAU
+
+
+ Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+ J'allais suivant l'ornire d'un chemin,
+ Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+ Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+ L'aspect des champs tait svre et morne,
+ En harmonie avec l'aspect des cieux;
+ Rien n'tait vert sur la plaine sans borne,
+ Hormis un parc plant d'arbres trs-vieux.
+
+ Je regardai bien longtemps par la grille,
+ C'tait un parc dans le got de Watteau:
+ Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+ Sentiers peigns et tirs au cordeau.
+
+ Je m'en allai l'me triste et ravie;
+ En regardant j'avais compris cela:
+ Que j'tais prs du rve de ma vie,
+ Que mon bonheur tait enferm l.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PTRARQUE
+
+A LOUIS BOULANGER
+
+
+ Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+ Je marchais en aveugle et ttant le chemin,
+ Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+ Mon conducteur cleste avait quitt ma main;
+ J'avais beau me tourner vers l'toile polaire,
+ Un nuage teignait ses prunelles d'or fin.
+
+ La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+ La noble dame qui j'ai donn mon amour,
+ Hlas! m'avait t son appui tutlaire.
+
+ Batrix dans les cieux avait fui sans retour,
+ Et moi, rest tout seul au seuil du purgatoire,
+ Je ne pouvais voler aux lieux d'o vient le jour.
+
+ A coup sr tu n'auras aucune peine croire
+ Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
+ D'tre ainsi confin dans la demeure noire.
+
+ Sur ma tte pesait la coupole de fer,
+ Et je sentais partout, comme une mer glace,
+ Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+ Mes efforts taient vains, et ma triste pense,
+ Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+ Fouettait le mur d'airain de son aile brise.
+
+ Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+ Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumire
+ M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+ Sur mon oeil bloui palpitait ma paupire
+ Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+ On m'eut pris, me voir, pour un homme de pierre.
+
+ Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+ Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+ Qu'un rayon de soleil faisait tinceler.
+
+ Comme sur un balcon, une riche tenture
+ Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+ Plus vif que nul saphir dans l'crin de nature.
+
+ Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+ Se crpaient mollement et faisaient une frange
+ Aussi blonde que l'or au manteau de l'ther.
+
+ Sur le sable clatant, plus jaune que l'orange,
+ Les grands pins balanant leur large parasol
+ Avec l'ombre agitaient leur silhouette trange.
+
+ Une grle de fleurs jonchait partout le sol,
+ Et l'on et dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+ Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+ Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+ Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant
+ Fondaient avec amour leurs lvres souriantes.
+
+ Le printemps parfum, beau comme un jeune amant,
+ Avec ses bras de lis environnant la terre,
+ Aux avances des fleurs rpondait doucement.
+
+ Afin de clbrer le solennel mystre,
+ La nature avait mis son plus riche manteau,
+ Les lments joyeux faisaient trve leur guerre.
+
+ O miracle de l'art! puissance du beau!
+ Je sentais dans mon coeur se redresser mon me
+ Comme au troisime jour le Christ dans son tombeau.
+
+ L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+ Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+ M'engageait monter par l'escalier de flamme.
+
+ Les bouvreuils rjouis sifflaient leurs plus beaux airs;
+ Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+ Et les chos charms disaient des fins de vers.
+
+ Beau cygne italien, roi des amours fidles,
+ Pote aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+ Semble un roucoulement de blanches tourterelles;
+
+ Figure l'air pensif, et toujours genoux,
+ Les mains jointes devant ton idole muette,
+ Te voil donc vivante et revenue nous!
+
+ Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, pote;
+ Le camail carlate encadre ton front pur
+ Et marque austrement l'ovale de ta tte.
+
+ Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur
+ Les yeux clairs et luisants de ta matresse blonde,
+ Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+ Car tu n'as qu'une ide et qu'un amour au monde;
+ Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.
+ Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+ Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+ Tu t'avances tran par l'clatant quadrige,
+ Entre la rverie et l'inspiration.
+
+ Un choeur harmonieux autour de toi voltige:
+ C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+ Penchant son front rveur comme un lis sur sa tige;
+
+ Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu;
+ C'est Clio, belle et simple en son manteau svre;
+ Tout le sacr troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+ Les Grces, dnouant leur ceinture lgre,
+ Dansent derrire toi, sur le char triomphal;
+ A l'gal d'un Csar le monde te rvre.
+
+ A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+ Comme un pavot qui brille travers l'or des gerbes,
+ D'carlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+ Rien n'y manque... Seigneurs blasonns et superbes,
+ Prtres, marchands, soldats, professeurs, coliers,
+ Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+ De beaux jeunes garons et de blonds cuyers
+ Soufflent allgrement aux bouches des trompettes,
+ Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,
+
+ Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+ Les plus charmantes fleurs du jardin de beaut,
+ Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+ Tu viens du Capitole o Csar est mont.
+ Cependant tu n'as pas, bon Franois Ptrarque,
+ Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglant.
+
+ Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+ Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+ Tu n'as jamais flatt ni peuple ni monarque.
+
+ Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+ Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;
+ Ton rle fut toujours pacifique et serein.
+
+ Loin des cits, l'auberge et l'atelier des crimes,
+ Tu regardes, couch sous les grands lauriers verts,
+ Des Alpes tout l-bas bleuir les hautes cimes;
+
+ Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+ O flotte un blanc reflet de la robe de Laure,
+ Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+ Car toujours dans ton coeur vibre un cho sonore,
+ Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+ Quelque nid de sonnets clos ou prs d'clore.
+
+ Rveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
+ C'est l le seul devoir que Dieu donne aux potes,
+ Et le monde genoux les devrait couter.
+
+ Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites
+ Les tigres tachets et les grands lions roux
+ Sortaient en balanant leurs monstrueuses ttes;
+
+ Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,
+ De leur langue d'azur lcher ses pieds d'ivoire,
+ Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+ Faire sortir les ours de leur caverne noire,
+ En agneaux caressants transformer les lions,
+ O potes! voil la vritable gloire;
+
+ Et non pas de pousser des rbellions
+ Tous ces mauvais instincts, btes fauves de l'me,
+ Que l'on dchane au jour des rvolutions.
+
+ Sur l'autel idal entretenez la flamme,
+ Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+ Par l'admiration et l'amour de la femme.
+
+ Comme un vase d'albtre o l'on cache un flambeau,
+ Mettez l'ide au fond de la forme sculpte,
+ Et d'une lampe ardente clairez le tombeau.
+
+ Que votre douce voix, de Dieu mme coute,
+ Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+ Fasse tomber les flots de la foule irrite.
+
+ Que votre posie, aux vers calmes et frais,
+ Soit pour les coeurs souffrants comme ces cours d'eau vive
+ O vont boire les cerfs dans l'ombre des forts.
+
+ Faites de la musique avec la voix plaintive
+ De la cration et de l'humanit,
+ De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+ Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vant
+ Vous reprsentera dans une immense toile,
+ Sur un char triomphal par un peuple escort:
+
+ Et vous aurez au front la couronne et l'toile!
+
+1836.
+
+
+
+
+MELANCHOLIA
+
+
+ J'aime les vieux tableaux de l'cole allemande:
+ Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+ Ples comme le lis, blondes comme le miel,
+ Les genoux sur la terre et le regard au ciel,
+ Sainte Agns, sainte Ursule et sainte Catherine,
+ Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;
+ Les chrubins joufflus au plumage d'azur,
+ Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;
+ Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+ Tout ce peuple mystique au front grave, l'oeil calme,
+ Qui prie incessamment dans les missels ouverts,
+ Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+ Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+ Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Vronse:
+ Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+ Arrondir cette forme et ce linament;
+ Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+ Tant de simplicit pieuse et virginale;
+ Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+ Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
+ Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+ Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.
+ Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaut,
+ Ce cachet de candeur et de srnit.
+ Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+ Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;
+ On sent que Raphal, lorsqu'il les dessina,
+ Avait pass la nuit chez la Fornarina.
+ Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+ Ils ont parfaitement compris la basilique:
+ Rien de grossier en eux, rien de matriel;
+ Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+ Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+ Si frais, panouis aux lvres des martyres;
+ Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+ Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+ Les vrais types chrtiens. Dpouillant le vieil homme,
+ Seuls ils ont abjur les idoles de Rome.
+ Auprs d'Albert Drer Raphal est paen:
+ C'est la beaut du corps, c'est l'art italien,
+ Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+ Qui met entre les bras de la Vnus antique,
+ Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+ Aucun d'eux n'est chrtien, ni Domenichino,
+ Ni le Buonarotti, ni Corrge, ni Guide;
+ L'antiquit profane est le fil qui les guide:
+ Apollon sert de type l'ange saint Michel;
+ Le Jupiter tonnant devient Pre ternel;
+ La tunique latine est taille en tole,
+ Et l'on fait une glise avec le Capitole.
+ J'en excepte pourtant Cimabu, Giotto,
+ Et les matres pisans du vieux Campo-Santo.
+ Ceux-l ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+ Entre des cardinaux et des filles de joie;
+ Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,
+ Ceux-l n'pousaient point des nices de prlats.
+ C'taient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage
+ Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+ C'taient des gens pieux et pleins d'austrit,
+ Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanit;
+ Leur atelier tous tait le cimetire,
+ Ils peignaient, prs des morts passant leur vie entire.
+ Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,
+ On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+ Ils dormaient l, couchs auprs de leur peinture,
+ Les mains jointes, tout droits, dans la mme posture
+ De contemplation extatique o sont peints
+ Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.
+ Ceux-l ne faisaient pas de l'art une dbauche,
+ Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+ Mme nos yeux savants reluit d'une beaut
+ Toute jeune de charme et de navet.
+ Sur tous ces fronts plis, sous cet air de souffrance
+ Brille ineffablement quelque haute esprance;
+ L'on voit que tout ce peuple agenouill n'attend
+ Pour revoler aux cieux que le suprme instant.
+ Dans ces tableaux, partout l'me glorifie
+ Foule d'un pied vainqueur la chair mortifie;
+ L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+ Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+ C'est que la vie alors de croyance tait pleine,
+ C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+ De quelque ange attard s'en retournant au ciel;
+ C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+ C'est qu'on tait au temps de saint Franois d'Assise,
+ Et que sur chaque roche une cellule assise
+ Cachait un fou sublime, insens de la Croix;
+ Le dsert se peuplait de lueurs et de voix;
+ Dans toute obscurit rayonnait un mystre;
+ On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+ Gothique Albert Drer, oh! que profondment
+ Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
+ Que de virginit, que d'onction divine
+ Dans ces ples yeux bleus, o le ciel se devine!
+ Comme on sent que la chair n'est qu'un voile l'esprit!
+ Comme sur tous ces fronts quelque chose est crit,
+ Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+ Et qui se lit partout dans ton oeuvre, grand matre!
+ C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+ D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
+ C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+ L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+ O mon chaste pote! mon peintre chrtien!
+ Comme de Raphal et comme de Titien:
+ Voici la Fornarine, ou bien la Muranse.
+ Tout terrestre dsir devant elle s'apaise,
+ Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+ Emprunter ta madone quelque mauvais lieu.
+ Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+ Et tu n'enivres pas dans de sales orgies
+ L'art, cet enfant du ciel sur le monde jet
+ Pour que l'on crut encore la sainte beaut.
+ Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni matresse;
+ Mais, le coeur inond d'une austre tristesse,
+ Tu vivais pauvrement l'ombre de la Croix,
+ En Allemand naf, en honnte bourgeois,
+ Tapi comme un grillon dans l'tre domestique;
+ Et ton talent cach, comme une fleur mystique,
+ Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+ Rpandait ses parfums et s'panouissait.
+ Il me semble te voir au coin de ta fentre
+ troite, vitraux peints, dans ton fauteuil d'anctre.
+ L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,
+ Comme dans tes tableaux, vieil Albert Drer!
+ Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flches,
+ Et dcoupe ses toits aux silhouettes sches;
+ Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+ Tu rves tristement au pauvre sort humain:
+ Que pour durer si peu la vie est bien amre,
+ Que la science est vaine et que l'art est chimre,
+ Que le Christ l'ponge a laiss bien du fiel,
+ Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.
+ Et, l'me d'amertume et de dgot remplie,
+ Tu t'es peint, Drer! dans ta Mlancolie,
+ Et ton gnie en pleurs, te prenant en piti,
+ Dans sa cration t'a personnifi.
+ Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+ Plus plein de rverie et de douleur profonde,
+ Que ce grand ange assis, l'aile ploye au dos,
+ Dans l'immobilit du plus complet repos.
+ Son vtement, drap d'une faon austre,
+ Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystre,
+ Son front est couronn d'ache et de nnufar;
+ Le sang n'anime pas son visage blafard;
+ Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+ Dont on vit en ce monde ce corps est ravie,
+ Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+ Comme un serpent bless son noir sourcil se tord,
+ Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
+ Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+ Sans ordre autour de lui mille objets sont pars,
+ Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+ La rgle et le marteau, le cercle emblmatique,
+ Le sablier, la cloche et la table mystique,
+ Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+ Cependant c'est un ange et non pas un dmon.
+ Ce gros trousseau de clefs qui pend sa ceinture
+ Lui sert crocheter les secrets de nature.
+ Il a touch le fond de tout savoir humain;
+ Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+ Trouv les mmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+ Qu'il a mont l'chelle aux chelons sans nombre,
+ Il est triste; et son chien, de le suivre lass,
+ Dort ct de lui, tout vieux et tout cass.
+ Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+ Le vieux pre Ocan lve sa face morne,
+ Et dans le bleu cristal de son profond miroir
+ Rflchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+ Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+ Porte crit dans son aile ouverte en banderole:
+ MLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+ Est un enfant dont l'oeil, voil sous de longs cils,
+ Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+ Ou si, berc d'un rve, en lui-mme il sommeille.
+ Voil comme Drer, le grand matre allemand,
+ Philosophiquement et symboliquement,
+ Nous a reprsent, dans ce dessin trange,
+ Le rve de son coeur sous une forme d'ange.
+ Notre Mlancolie, nous, n'est pas ainsi;
+ Et nos peintres la font autrement. La voici:
+ --C'est une jeune fille et frle et maladive,
+ Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+ Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courb;
+ Sa coiffure est dfaite, et son peigne est tomb,
+ Ses blonds cheveux pars coulent sur son paule,
+ Et se mlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+ Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+ Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+ La brise plis lgers fait voler son charpe,
+ Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+ Un album, un roman, prs d'elle sont ouverts:
+ Car la mode la suit jusque dans ses dserts.
+ Notre Mlancolie est petite-matresse,
+ Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+ Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+ Elle est ne, et ne voit que des gens comme il faut;
+ Son groom ne pse pas plus de soixante livres;
+ C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+ Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+ Elle suit l'Opra, ne manque pas un bal;
+ Poitrinaire tout juste assez pour tre artiste,
+ Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+ On ne la verra pas enterrer tristement
+ Dans quelque sierra son teint ple et charmant,
+ Ses grces de malade et ses petites mines,
+ Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines
+ Promener loin du bruit ses mditations:
+ Il faut ses douleurs la rampe et les lampions,
+ Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+ Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+ Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+ Elle meurt, mais ce n'est que littrairement.
+ Un frais cottage anglais, voil sa Thbade;
+ Et si son front de nacre est coup d'une ride,
+ Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe la mort:
+ Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+ Mais c'est que de Paris une robe attendue
+ Arrive chiffonne et de taches perdue.
+ Ah! quelle diffrence, et que prs de ces vieux
+ Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aeux,
+ Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourn dans nos veines.
+ Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines
+ Sont de ples vieillards sans force et sans vigueur,
+ Chez qui la tte semble avoir pomp le coeur.
+ La passion est morte avec la foi; la terre
+ Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+ Et se suspend encore aux lvres du soleil;
+ Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+ Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes
+ Comme sur les glaciers, s'teignent sur nos mes.
+ D'en bas, le mont Gemmi vous parat tout en feu,
+ Il fume, il tincelle, il est rouge, il est bleu.
+ Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+ Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+ Nous sommes le Gemmi; le reflet du pass
+ Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effac,
+ Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+ Demain, sur le Gemmi, se lvera l'aurore,
+ Les glaciers de nouveau se mettront fumer,
+ Et l'incendie teint pourra se rallumer;
+ Mais, hlas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+ Et la nuit qui nous vient est la nuit ternelle.
+ De nos cieux dpeupls il ne descendra pas
+ Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+ Et le sicle futur, s'asseyant sur la pierre
+ De notre sicle, nous, et la voyant entire,
+ Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscit,
+ Et dans sa gloire au ciel comme Christ remont.
+
+1834.
+
+
+
+
+NIOB
+
+
+ Sur un quartier de roche, un fantme de marbre,
+ Le menton dans la main et le coude au genou,
+ Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+ Pleure ternellement sans relever le cou.
+
+ Quel chagrin pse donc sur ta tte abattue?
+ A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?
+ Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
+ Pour que ton sein sculpt soulve ton manteau?
+
+ Tes larmes, en tombant du coin de ta paupire,
+ Goutte goutte, sans cesse et sur le mme endroit,
+ Ont fait dans l'paisseur de ta cuisse de pierre
+ Un creux o le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+ O symbole muet de l'humaine misre,
+ Niob sans enfants, mre des sept douleurs,
+ Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
+ Quel fleuve d'Amrique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES
+
+
+ Un sculpteur m'a prt l'oeuvre de Michel-Ange,
+ La chapelle Sixtine et le grand Jugement;
+ Je restai stupfait ce spectacle trange
+ Et me sentis ployer sous mon tonnement.
+
+ Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+ Des faces de lion avec des cols de boeuf,
+ Des chairs comme du marbre et des musculatures
+ A pouvoir d'un seul coup rompre un cble tout neuf.
+
+ Rien ne pse sur eux, ni coupole ni votes,
+ Pourtant leurs nerfs d'acier s'puisent en efforts,
+ La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+ Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+ C'est qu'ils portent un poids fatiguer Alcide:
+ Ils portent ta pense, matre, sur leurs dos;
+ Sous un entablement, jamais Cariatide
+ Ne tendit son paule de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMRE
+
+
+ Une jeune Chimre, aux lvres de ma coupe,
+ Dans l'orgie, a donn le baiser le plus doux;
+ Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+ Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+ Des ailes d'pervier tremblaient son paule;
+ La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;
+ Et, faisant jusqu' moi ployer son cou de saule,
+ J'enfonai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+ Elle se dmenait, hurlante et furieuse,
+ Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+ Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+ Plus claire que l'argent: Matre, o donc allons-nous?
+
+ Par del le soleil et par del l'espace,
+ O Dieu n'arriverait qu'aprs l'ternit;
+ Mais avant d'tre au but ton aile sera lasse:
+ Car je veux voir mon rve en sa ralit.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA DIVA
+
+
+ On donnait Favart _Mos_. Tamburini
+ Le basso cantante, le tnor Rubini,
+ Devaient jouer tous deux dans la pice; et la salle,
+ Quand on l'eut largie et faite colossale,
+ Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+ N'aurait pu contenir son public ce soir-l.
+ Moi, plus heureux que tous, j'avais tout connatre,
+ Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du matre.
+ Aimant peu l'opra, c'est hasard si j'y vais,
+ Et je n'avais pas vu le _Mose_ franais;
+ Car notre idiome, nous, rauque et sans prosodie,
+ Fausse toute musique; et la note hardie,
+ Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+ Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+ J'tais l, les deux bras en croix sur la poitrine,
+ Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
+ Mes artres chantant avec un sourd frisson,
+ Mon oreille tendue et buvant chaque son;
+ Attentif comme au bruit de la grle fanfare
+ Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
+ Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+ A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+ Et la toile tomba. C'tait le premier acte.
+ Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+ A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+ Chaque tte son tour passait avec ses traits.
+ Certes, sous l'ventail et la grille dore,
+ Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambre,
+ Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+ Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+ J'en vis plus d'une belle et mritant loge;
+ Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+ J'aperus une femme. Il me sembla d'abord,
+ La loge lui formant un cadre de son bord,
+ Que c'tait un tableau de Titien ou Giorgione,
+ Moins la fume antique et moins le vernis jaune,
+ Car elle se tenait dans l'immobilit,
+ Regardant devant elle avec simplicit,
+ La bouche panouie en un demi-sourire,
+ Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
+ Sa coiffure tait basse, et ses cheveux moirs
+ Descendaient vers sa tempe en deux flots spars.
+ Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+ Pour parure et bijoux, sa grce naturelle;
+ Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+ Rien que le repos d'me et la bont de coeur.
+ Au bout de quelque temps, la belle crature,
+ Se lassant d'tre ainsi, prit une autre posture,
+ Le col un peu pench, le menton sur la main,
+ De faon montrer son beau profil romain,
+ Son paule et son dos aux tons chauds et vivaces,
+ O l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+ Tout perdait son clat, tout tombait ct
+ De cette virginale et sereine beaut;
+ Mon me tout entire cet aspect magique
+ Ne se souvenait plus d'couter la musique,
+ Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+ tait chose charmante et douce contempler,
+ Tant l'oeil se reposait avec mlancolie
+ Sur ce ple jasmin transplant d'Italie.
+ Moins pris des beaux sons qu'pris des beaux contours,
+ Mme au _parlar spiegar_, je regardais toujours;
+ J'admirais part moi la gracieuse ligne
+ Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+ L'ovale de la tte et la forme du front,
+ La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+ Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+ Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+ Jusqu' ce jour j'avais en vain cherch le beau;
+ Ces formes sans puissance et cette fade peau
+ Sous laquelle le sang ne court que par la fivre
+ Et que jamais soleil ne mordit de sa lvre,
+ Ce dessin lche et mou, ce coloris blafard,
+ M'avaient fait blasphmer la saintet de l'art.
+ J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture
+ D'un habit idal revtent la nature.
+ Ces tons harmonieux, ces beaux linaments,
+ N'ont jamais exist qu'aux cerveaux des amants;
+ J'avais dit, n'ayant vu que la laideur franaise:
+ Raphal a menti comme Paul Vronse!
+ Vous n'avez pas menti, non, matres; voil bien
+ Le marbre grec dor par l'ambre italien,
+ L'oeil de flamme, le feint passionnment ple,
+ Blond comme le soleil sous son voile de hle,
+ Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqus,
+ Le nez svre et droit, la bouche aux coins arqus,
+ Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,
+ Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
+ Non, vous n'avez pas fait un rve de beaut,
+ C'est la vie elle-mme et la ralit.
+ Votre Madone est l; dans sa loge elle pose,
+ Prs d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+ Elle reste immobile et sous le mme jour,
+ Gardant comme un trsor l'harmonieux contour.
+ Artistes souverains, en copistes fidles,
+ Vous avez reproduit vos superbes modles!
+ Pourquoi, dcourag par vos divins tableaux,
+ Ai-je, enfant paresseux, jet l mes pinceaux,
+ Et pris pour vous fixer le crayon du pote,
+ Beaux rves, obsesseurs de mon me inquite,
+ Doux fantmes bercs dans les bras du dsir,
+ Formes que la parole en vain cherche saisir?
+ Pourquoi, lass trop tt dans une heure de doute,
+ Peinture bien-aime, ai-je quitt ta route?
+ Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaut,
+ Que peuvent de vains mots sans dessin arrt,
+ Et l'pithte creuse et la rime incolore?
+ Ah! combien je regrette et comme je dplore
+ De ne plus tre peintre, en te voyant ainsi
+ A _Mos_, dans ta loge, Julia Grisi!
+
+1838.
+
+
+
+
+APRS LE BAL
+
+
+ Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,
+ Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+ Ton page noir est l, qui, le poing sur la hanche,
+ Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+ Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+ Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts ross;
+ O nuit, sous ton manteau tout parsem d'toiles,
+ Cache tes bras de nacre au vent froid exposs.
+
+ Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+ Sur vos fronts parfums vos longs cheveux de jais.
+ N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes
+ Oui halte la porte et souffle son air frais?
+
+ Le bal est enterr. Cavaliers et danseuses,
+ Sur la tombe du bal jetez pleines mains
+ Vos colliers dfils, vos parures soyeuses,
+ Vos blancs camlias et vos ples jasmins.
+
+ Maintenant c'est le jour. La veille aprs le rve;
+ La prose aprs les vers: c'est le vide et l'ennui;
+ C'est une bulle encor qui dans les mains nous crve,
+ C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.
+
+ O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+ Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu tranant le pied,
+ D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+ Quand sur nos fronts blmis le spleen anglais s'assied?
+
+ Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+ Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+ Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+ Comme un cheval que fouille un peron pointu?
+
+ Hier, j'tais heureux. J'tais! Mot doux et triste!
+ Le bonheur est l'clair qui fuit sans revenir.
+ Hlas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+ Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+ J'tais; je ne suis plus; toute la vie humaine
+ Rsume en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+ Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramne
+ Au bonheur d'autrefois regrett si souvent?
+
+ Derrire nous le sol se crevasse et s'effondre.
+ Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+ Que l'on mne au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+ La vieille Mob nous pousse grand train au tombeau.
+
+ Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit clore,
+ Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+ Et mon coeur effeuill peut refleurir encore;
+ Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+ Car j'tais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+ Nous faisant dans notre me une chaste oasis,
+ Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+ Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+ Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+ De quelle passion ta figure vivait,
+ Et ma pense, au vol amoureux et fantasque,
+ Ralisait en toi tout ce qu'elle rvait.
+
+ Je nuanais ton front des pleurs de l'agate,
+ Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+ Et sur ta joue en fleur la pourpre dlicate
+ Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+ Et peut-tre qu'au fond de ta noire prunelle
+ Une larme brillait au lieu d'clair joyeux,
+ Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+ S'coulait sous le masque invisible mes yeux.
+
+ Peut-tre que l'ennui tordait ta lvre aride,
+ Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+ Au lieu de marque rose, une tache livide
+ Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+ Car si la face humaine est difficile lire,
+ Si dj le front nu ment la passion,
+ Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+ Si vraiment la pense est soeur de l'action?
+
+ Et cependant, malgr cette pense amre,
+ Tu m'as laiss, cher bal, un souvenir charmant;
+ Jamais rv d't, jamais blonde chimre,
+ Ne m'ont entre leurs bras berc plus mollement.
+
+ Je crois entendre encor tes rumeurs touffes,
+ Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+ Comme au sortir du bain, les pris et les fes,
+ Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+ Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+ Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+ Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+ Ou le muguet des bois au temps du renouveau.
+
+ O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
+ Je ne veux plus servir qu'une desse au ciel,
+ Endormeuse des maux et des soucis du monde;
+ J'apporte ta chapelle un pavot et du miel.
+
+ Nuit, mre des festins, mre de l'allgresse,
+ Toi qui prtes le pan de ton voile l'Amour,
+ Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma matresse,
+ Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.
+
+1834.
+
+
+
+
+TOMBE DU JOUR
+
+
+ Le jour tombait, une ple nue
+ Du haut du ciel laissait nonchalamment,
+ Dans l'eau du fleuve peine remue,
+ Tremper les plis de son blanc vtement.
+
+ La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+ Portant le deuil de son frre le jour,
+ Et chaque toile son trne de reine,
+ En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+ On entendait pleurer les tourterelles,
+ Et les enfants rver dans leurs berceaux;
+ C'tait dans l'air comme un frlement d'ailes,
+ Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+ Le ciel parlait voix basse la terre;
+ Comme au vieux temps ils parlaient en hbreu,
+ Et rptaient un acte de mystre;
+ Je n'y compris qu'un seul mot: c'tait Dieu.
+
+1834.
+
+
+
+
+LA DERNIERE FEUILLE
+
+
+ Dans la fort chauve et rouille
+ Il ne reste plus au rameau
+ Qu'une pauvre feuille oublie,
+ Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+ Il ne reste plus dans mon me
+ Qu'un seul amour pour y chanter,
+ Mais le vent d'automne qui brame
+ Ne permet pas de l'couter;
+
+ L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+ L'amour s'teint, car c'est l'hiver.
+ Petit oiseau, viens sur ma tombe
+ Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+1837.
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT
+
+
+ Au long des murs, quand le soleil y donne,
+ Pour rchauffer mon vieux sang engourdi,
+ Avec les chiens, auprs du lazzarone,
+ Je vais m'tendre l'heure de midi.
+
+ Je reste l sans rve et sans pense,
+ Comme un prodigue son dernier cu.
+ Devant ma vie, aux trois quarts dpense,
+ Dj vieillard et n'ayant pas vcu.
+
+ Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+ Mon me use abandonne mon corps;
+ Je porte en moi le tombeau de moi-mme,
+ Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+ Quand le soleil s'est cach sous la nue,
+ Devers mon trou je me trane en rampant,
+ Et jusqu'au fond de ma peine inconnue
+ Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+1834.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE
+
+
+I
+
+ Il est par les faubourgs un ramas de maisons
+ Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,
+ Et dont les pieds baigns d'eau croupie et de boue
+ Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+ Rien n'est plus triste voir, dans ce vilain Paris,
+ Entre le ciel tout jaune et le pav tout gris,
+ Que ne sont ces maisons laides et rechignes.
+ Les carreaux y sont faits de toiles d'araignes;
+ Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux;
+ Les murs, btis d'hier, semblent dj tout vieux,
+ Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre gale,
+ Ils sont tous bourgeonns, pleins de lpre et de gale,
+ Pareils des vieillards de dbauche pourris,
+ Ruines sans grandeur et dignes de mpris.
+ Un bton, comme un bras que la maigreur dcharne,
+ Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+ Ce ne sont sur le bord des fentres que pots,
+ Matelas scher, guenilles et drapeaux,
+ Si que chaque maison, dpassant ses murailles,
+ A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+ Des hommes vivent l, dans leur fange abrutis;
+ Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits
+ Qui grouillent aussitt sous les pieds de leurs pres,
+ Comme sous un fumier grouille un noeud de vipres.
+ Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+ On les voit barboter, pareils des pourceaux;
+ On les voit scrofuleux, nous et culs-de-jattes,
+ Comme un crapaud bless qui saute sur trois pattes,
+ Descendre en trbuchant quelque roide escalier
+ Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+ D'autres, en vagissant d'une bouche fltrie,
+ Sucent une mamelle puise et tarie,
+ Et les mres s'en vont chantant d'une aigre voix
+ Un ignoble refrain en ignoble patois.
+ Quant aux hommes, ils sont partis la maraude;
+ A peine verrez-vous quelque fivreux qui rde,
+ Le corps entortill dans un ple lambeau,
+ Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+ Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hves,
+ Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
+ Et n'y jette travers la noire humidit
+ Un blond fil de lumire aux chauds jours de l't.
+ Une odeur de prison et de maladrerie,
+ Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+ Vous coeure en entrant et vous saisit au nez.
+ Des vivants comme nous sont pourtant condamns
+ A respirer cet air aux miasmes mphitiques,
+ Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.
+ Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+ C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;
+ Ils sont dshrits de toute la nature,
+ Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+ Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+ Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,
+ Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+ Avec ses tons boueux cette bauche incomplte,
+ Certes, ce n'tait pas dans le dessein pieux
+ De scher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+ Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,
+ Et je dis anathme a cette race impie.
+
+
+II
+
+ Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+ Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+ Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables
+ Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+ Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
+ Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.
+ Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;
+ Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+ Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+ Arracher vos clous d'or, portes du paradis,
+ Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,
+ Anges et chrubins, ils vous prendraient vos gloires.
+
+ Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+ Un moyen d'imposer ses volonts tous,
+ Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+ Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+ L'or, ce n'est pas pour eux des chteaux au soleil,
+ Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+ Un srail choisir, de belles courtisanes
+ Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,
+ Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+ Une collection de grands matres anciens,
+ L'imprial tokay, cte cte en sa cave,
+ Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+ L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idal,
+ L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+ Qui, forant venir les dmons et les anges,
+ Fait les ralits de nos rves tranges.
+ Ils aiment l'or pour l'or: c'est l leur passion;
+ Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;
+ Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
+ Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.
+ Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trsor,
+ Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+ Les choses de ce monde et les choses divines,
+ Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+ Ils ne respectent rien et vont dtruisant tout.
+ Ils jettent sans piti dans le creuset qui bout,
+ Avec leurs cercueils peints et dors, les momies
+ Des gnrations dans le temps endormies.
+ Ils brlent le pass pour avoir ce peu d'or
+ Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+ Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+ Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+ Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+ L'ange du tabernacle et les chsses des saints,
+ Les beaux lambris d'glise et les stalles sculptes
+ Gisent au fond des cours pleines charretes;
+ Pour cuire leur pture ils n'ont pas d'autre bois
+ Que des dbris d'autel et des morceaux de croix.
+ C'est un bcher dor qui chauffe leur cuisine,
+ Cependant qu'accroupie au coin du feu Lsine,
+ Les yeux caves, le teint plus ple qu'un citron,
+ Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.
+ L'pine de son dos est colle son ventre,
+ Son paule est convexe et sa poitrine rentre,
+ Elle a des sourcils gris mls de longs poils blancs;
+ Comme un bissac de pauvre, chacun de ses flancs
+ Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+ On peut compter les fils de sa robe de bure,
+ Et, quoiqu'elle soit riche payer vingt palais,
+ Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+ Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+ Et, quand elle remue et vaque sa besogne,
+ On entend ses os secs chaque mouvement,
+ Comme un gond mal graiss, rendre un sourd grincement.
+
+
+III
+
+ Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+ Hynes du pass, vrais chacals de l'histoire,
+ C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+ Pour prendre leur linceul, les trpasss aux vers,
+ Et qui ne laissez pas debout une colonne
+ Sur la fosse d'un sicle o pendre sa couronne.
+ Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+ Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel,
+ Soyez maudits!
+ Jamais dluge de Barbares,
+ Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
+ Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
+ N'ont fait autant de mal que vous en faites l.
+ Quand ils eurent tu la ville aux sept collines,
+ Ils laissrent au corps son linceul de ruines.
+ Ils dtruisaient, car telle tait leur mission,
+ Mais ne spculaient pas sur leur destruction.
+
+ C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues
+ Prs de leurs pidestaux moisissent abattues!
+ Destructeurs endiabls, c'est vous dont le marteau
+ Laisse une cicatrice au front de tout chteau;
+ C'est vous qui dcoiffez toutes nos mtropoles,
+ Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+ Vous qui dshabillez les saintes et les saints,
+ Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints
+ Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+ Entre ses doigts distraits rompt une frle aiguille;
+ C'est cause de vous que l'on dit des Franais:
+ Ils brisent leur pass: c'est un peuple mauvais.
+ Encor, si vous tiez la vieille bande noire!
+ Mais vous tes venus bien aprs la victoire.
+ Vous becquetez le corps que d'autres ont tu;
+ Vous avez attendu que sa chair ait pu,
+ Avant que de tomber sur le gant terre,
+ Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+ Par une nuit sans lune, o le firmament noir
+ N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
+ Vous avez abattu votre vol circulaire
+ Et port tout joyeux la charogne votre aire.
+ Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,
+ S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+ Mlant ses vils abois la trompe de cuivre,
+ Le noble cerf dix cors, qu' peine elle osait suivre;
+ Et les bassets trapus, arrivs les derniers,
+ Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+ Vous tes les bassets. Vous mangez la cure
+ Par les chiens courageux aux lches prpare.
+ Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+ Et drobent l'argent dans les poches des morts.
+
+ O fille de Satan, toi, la vieille bande,
+ Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+ Je ne sais quelle rude et sombre majest
+ Drape sinistrement ta monstruosit;
+ Une fauve aurole autour de toi rayonne
+ Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+ Des nerfs herculens se tordent tes bras;
+ L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+ Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+ Et le monde branl craque dans tes treintes.
+ C'est toi qui commenas ce prilleux duel
+ Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+ Et quand tu secouais, de tes mains insenses,
+ Les croix sur les clochers, si prs de Dieu dresses,
+ On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+ En signe de douleur allait pleurer le sang;
+ On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+ Et reluire son front une aurole vraie,
+ Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,
+ Aprs l'avoir frapp, ne se schassent point.
+ Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+ Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+ On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+ Et quel foudre il gardait ces insultes-l.
+ Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+ Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+ Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+ Les anges effars quittrent leurs arceaux;
+ Mais tu ne savais pas si dans les nefs dsertes
+ Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+ Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
+ A cheval sur l'clair, les milices de Dieu.
+ La premire et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+ Et tes enfants perdus allrent droit leur marche,
+ Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas
+ En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+ Tu fus la posie et l'idal du crime;
+ Tu dtrnais Jsus de son gibet sublime,
+ Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+ La vieille monarchie avec la vieille foi
+ Rlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+ Comme autrefois Ante aux bras du grand Alcide.
+ Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
+ Du trne et de l'autel tous deux sont tombs morts.
+ Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+ Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+ Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+ Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+ Le dragon se tordant au bout de la gouttire
+ Tchait de dgager ses ailerons de pierre;
+ Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;
+ Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
+ Demandaient: Qu'est-ce donc? leurs voisins plus blmes,
+ Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mmes.
+ Quand tu manquais de rois jeter tes chiens,
+ Tu forais Saint-Denis te rendre les siens;
+ Tu descendais sans peur sous les funbres porches.
+ Les spectres, blouis aux lueurs de tes torches,
+ Fuyaient chevels en poussant des clameurs.
+ Troubls dans leur sommeil, tous ces ples dormeurs,
+ Rvant d'ternit, pensaient l'heure venue,
+ O le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+ Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux
+ Leur paupire embaume afin de voir leurs yeux,
+ Certes ils pouvaient croire ton rire sauvage,
+ A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+ Qu'ils taient bien damns, et qu'un diable d'enfer
+ Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+ L'pouvante crispait leur bouche violette,
+ Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+ Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+ Que pour guillotiner un vritable roi.
+ Tes rves n'taient pas hants de noirs fantmes;
+ Toutes les sommits, ttes de rois et dmes,
+ Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+ Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+ Tu n'tais que le bras de la nouvelle ide,
+ Et le sang comme l'eau, sur ta robe inonde,
+ Coulait et te faisait une pourpre ton tour.
+ O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+ Tes forfaits taient noirs et grands comme l'abme,
+ Mais tu gardais au moins la majest du crime,
+ Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+ Et, si tu profanais les cadavres des rois,
+ C'tait pour te venger et non pas pour leur prendre
+ Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN
+
+
+ Ami, vous avez beau, dans votre austrit,
+ N'estimer chaque objet que par l'utilit,
+ Demander tout d'abord quoi tendent les choses
+ Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+ Vous avez beau vouloir vers ce ple commun
+ Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+ Il est dans la nature, il est de belles choses,
+ Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+ Des potes rveurs et des musiciens
+ Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens,
+ Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+ Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+ Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+ coutent le rcit de leurs amours nafs.
+ Il est de ces esprits qu'une faon de phrase,
+ Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+ Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+ Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.
+ D'autres seront pris de la beaut du monde
+ Et du rayonnement de la lumire blonde;
+ Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+ Tchant de s'imprgner de leurs vives couleurs;
+ Un air de tte heureux, une forme de jambe,
+ Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+ Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+ Qu'importent ceux-l les affaires du temps
+ Et le grave souci des choses politiques?
+ Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,
+ Et comment sont coups vos cheveux blonds ou bruns,
+ Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
+ Vos discours sont trs-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+ Les antiques Vnus, aux gracieuses poses,
+ Que l'on voit, talant leur sainte nudit,
+ Raliser en marbre un rve de beaut,
+ Ont plus fait, mon sens, pour le bonheur du monde,
+ Que tous ces vains travaux o votre orgueil se fonde;
+ Restez assis plutt que de perdre vos pas.
+ Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+ Il lui suffit d'avoir la blancheur clatante,
+ Il jette son parfum et cela le contente.
+ Dans sa coupe il rserve aux voyageurs du ciel
+ Une perle de pluie, une goutte de miel,
+ Et la sylphide, au bal d'Obron invite,
+ Se taille dans sa feuille une robe argente.
+ Qui de vous osera lui dire: Paresseux!
+ Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+ Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,
+ Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+ Et qu'il ne ptrit pas de ses doigts blancs du pain
+ A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+ Qui donc dira cela, que toute chose belle,
+ Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle
+ Et son enseignement et sa moralit?
+ Comment pourrons-nous croire la Divinit
+ Si nous n'coutons pas le rossignol qui chante,
+ Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+ Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+ La fleur de la valle avec son encensoir?
+ Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+ Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos mes,
+ Laissons tourner le monde et les choses aller;
+ Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+ Et nous pouvons fort bien retirer notre paule,
+ Sans faire choir le ciel et dranger le ple.
+ Se croire le pivot de la cration
+ Est une erreur commune toute ambition;
+ L'on est persuad qu'on est indispensable
+ Et l'on ne pse pas le poids d'un grain de sable
+ Aux balances d'airain des grands vnements.
+ L'on tombe chaque jour en des tonnements
+ A voir quel peu d'cume au torrent de l'abme
+ Fait un homme jet de la plus haute cime,
+ Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait pass,
+ Par le premier qui vient on le voit remplac.
+ Nos agitations ne laissent pas de trace:
+ C'est la bulle sur l'eau qui crve et qui s'efface;
+ En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot gal,
+ Le fleuve travers tout court au gouffre fatal,
+ Et dans l'ternit mystrieuse et noire
+ Entrane ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+ Quand votre nom serait creus dans le rocher,
+ L'intarissable flot qui semble le lcher,
+ Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son matre,
+ De sa langue d'azur le fera disparatre,
+ Et, si profondment qu'ait fouill le ciseau,
+ Le rocher coup sr durera moins que l'eau.
+ Et vous, mon jeune ami, tte sereine et blonde,
+ A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+ Qui jamais n'a rendu le vaisseau confi?
+ O retrouverez-vous le temps sacrifi,
+ Et ce qu'a de votre me emport sur son aile
+ Des rvolutions la tempte ternelle?
+ Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+ Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+ Et traverser pied ce grand dsert de prose,
+ Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+ Offre candidement sa bouche vos baisers,
+ A l'ge o les bonheurs sont tellement aiss,
+ Que c'en est un dj d'tre au monde et de vivre?
+ De ses parfums ambrs le printemps vous enivre,
+ La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+ Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+ Et la fe amoureuse, afin de vous sduire,
+ Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+ A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+ Son paule de nacre et son dos de satin.
+ Mais, sourd tout cela comme un anachorte,
+ Vous foulez sans piti la pauvre violette;
+ La fe en soupirant rattache ses cheveux,
+ Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+ Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+ Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches
+ Au pays d'Avalon vous auraient emport;
+ Dans les tourelles d'or d'un palais enchant
+ Vous auriez vu passer votre vie en doux rves:
+ Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grves,
+ Sur les clats de verre et les tessons casss,
+ A travers les dbris des trnes renverss,
+ Vous avez prfr, faussant votre nature,
+ Pieds nus et dans la nuit, marcher l'aventure;
+ Vous avez oubli les sentiers d'autrefois,
+ Et vous ne suivez plus la rverie au bois:
+ Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+ Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,
+ Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.
+ Le front tout soucieux et pench vers le sol,
+ Vous passez sans rpondre au gai salut des merles.
+ O donc est-il ce temps o vous comptiez les perles
+ Et les beaux diamants aux clairs diaprs
+ Que rpand le matin sur le velours des prs?
+ Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+ Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;
+ Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc
+ Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,
+ Et vous en composiez, enfantines merveilles,
+ Des colliers trois rangs et des pendants d'oreilles.
+ Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+ Qui, passant leur front rouge entre les bls gaux,
+ Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+ Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+ De votre ngligence ils sont tout attrists
+ Et se plaignent au vent de n'tre plus chants.
+ C'est en vain que juillet les convie sa fte;
+ Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tte,
+ Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+ Les bluets dsols ont tous la larme l'oeil,
+ Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire
+ Que vous ayez perdu si vite la mmoire
+ Des entretiens nafs et des charmants amours
+ Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+ Ami, vous tiez fait pour chanter sous le htre,
+ Comme le doux berger que Mantoue a vu natre,
+ La blonde Amaryllis en couplets alterns.
+ De sauvages odeurs vos vers tout imprgns
+ Sentent le serpolet, le thym et la framboise;
+ A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+ Et, tout merveill, du sommeil des ormeaux
+ Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+ Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques
+ D'une bouche forme aux chants lgiaques;
+ Laissez cette besogne aux orateurs braillards,
+ Qui, le pied sur la borne et les cheveux pars,
+ Jurent six gredins, tout grouillants de vermine,
+ Qu'ils ont vraiment sauv Rome de la ruine.
+ Rome se sauvera toute seule trs-bien;
+ Ses destins sont crits et nous n'y ferons rien.
+ Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+ Que le char de l'tat s'enfonce dans la boue,
+ Ou, par les rangs presss de ce btail humain,
+ S'ouvre, en les crasant, un plus large chemin,
+ Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+ Quelque petit sentier, par une pente douce,
+ Regagnant le sommet d'un coteau spar,
+ D'o l'oeil se perd au fond d'un lointain azur;
+ Et nous attendrons l que notre jour arrive,
+ Voyant de haut la mer se briser la rive,
+ Et les vaisseaux l-bas palpiter sous le vent.
+ La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;
+ Marchands, hommes de guerre, orateurs et potes,
+ La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+ Pour sa gerbe elle prend l'pi comme la fleur,
+ Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;
+ Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+ Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+ Elle fauche le champ de l'un l'autre bout,
+ Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+ A quoi bon s'efforcer jusques perdre haleine,
+ Courir droite, gauche, et prendre tant de peine,
+ Quand peut-tre le fer, prs de notre sillon,
+ Se balance et fait luire un sinistre rayon?
+ Quelle chose est utile en ce monde o nous sommes?
+ Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+ Qui peut dire lequel tait Napolon
+ Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+ Qui le dcidera? L'existence est un songe
+ O rien n'est sr, sinon que le mme ver ronge
+ Le corps du citoyen utile et positif
+ Et le corps du rveur et du pote oisif.
+ Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+ Entre nant et rien quelle est la diffrence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS
+
+
+ Hier il m'a sembl (sans doute j'tais ivre)
+ Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
+ Tout cuirasss de fer, tout imbriqus de cuivre,
+ Et caparaonns de harnois singuliers.
+
+ Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+ Des Mduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
+ Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
+ Et des noeuds de serpents caillaient leurs brassards.
+
+ Par moment, du rebord de l'arcade gante,
+ Un cavalier bless perdant son point d'appui,
+ Un cheval effar tombait dans l'eau bante,
+ Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+ C'tait vous, mes dsirs, c'tait vous, mes penses,
+ Qui cherchiez forcer le passage du pont,
+ Et vos corps tout meurtris sous leurs armes fausses,
+ Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS
+
+
+ Parfois un enfant trouve une petite graine,
+ Et tout d'abord, charm de ses vives couleurs,
+ Pour la planter, il prend un pot de porcelaine
+ Orn de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+ Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+ Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+ Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+ Tant qu'il fasse clater le ventre du vaisseau.
+
+ L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse
+ Sur les dbris du pot brandir ses verts poignards;
+ Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+ Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+ Ainsi germa l'amour dans mon me surprise;
+ Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+ C'est un grand alos dont la racine brise
+ Le pot de porcelaine aux dessins clatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX
+
+
+ Dans le Jardin Royal o l'on voit les statues,
+ Une Chimre antique entre toutes me plat;
+ Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+ Dont le marbre vein semble gonfl de lait.
+
+ Son visage de femme est le plus beau du monde;
+ Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+ Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
+ On s'aperoit qu'elle a des griffes ses pieds.
+
+ Les jeunes nourrissons qui passent devant elle
+ Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
+ Coller leur bouche ronde sa dure mamelle;
+ Mais, quand ils l'ont touche, ils reculent surpris,
+
+ C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimres:
+ La face en est charmante et le revers bien laid.
+ Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mres
+ N'ont pas pour notre lvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSE DE MINUIT
+
+
+ Une minute encor, madame, et cette anne,
+ Commence avec vous, avec vous termine,
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+ Minuit: voil son glas que la pendule sonne,
+ Elle s'en est alle en un lieu d'o personne
+ Ne peut la faire revenir:
+
+ Quelque part, loin, bien loin, par del les toiles.
+ Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.
+ Sur le bord du nant jet;
+ Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+ O va ce qui n'a pas de corps ni de fantme,
+ Ce qui n'est rien ayant t;
+
+ O va le son, o va le souffle, o va la flamme,
+ La vision qu'en rve on peroit avec l'me,
+ L'amour de notre coeur chass;
+ La pense inconnue close en notre tte;
+ L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le prsent qui se fait pass;
+
+ Un -compte d'un an pris sur les ans qu' vivre
+ Dieu veut bien nous prter; une feuille du livre
+ Tourne avec le doigt du temps;
+ Une scne nouvelle rajouter au drame,
+ Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+ Un autre pas de fait dans cette route morne,
+ De la vie et du temps, dont la dernire borne,
+ Proche ou lointaine, est un tombeau;
+ O l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;
+ O de votre bonheur toujours chaque ronce
+ Derrire vous reste un lambeau.
+
+ Du haut de cette anne avec labeur gravie,
+ Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effac,
+ Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+ Je contemple un moment, des yeux de la mmoire,
+ Le vaste horizon du pass.
+
+ Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+ Avant que tout fait le versant qui s'incline
+ Ne les drobe son regard,
+ Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
+ Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son dpart.
+
+ Mes ans vanouis mes pieds se dploient
+ Comme une plaine obscure o quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frapps:
+ Sur les plans loigns qu'un brouillard d'oubli cache,
+ Une poque, un dtail nettement se dtache
+ Et revit mes yeux tromps.
+
+ Ce qui fut moi jadis m'apparat: silhouette
+ Qui ne ressemble plus au moi qu'elle rpte;
+ Portrait sans modle aujourd'hui;
+ Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+ Que le pass ravit au prsent qu'il emporte;
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+ J'hsite en me voyant devant moi reparatre,
+ Hlas! et j'ai souvent peine me reconnatre
+ Sous ma figure d'autrefois.
+ Comme un homme qu'on met tout coup en prsence
+ De quelque ancien ami dont l'ge et dont l'absence
+ Ont chang les traits et la voix.
+
+ Tant de choses depuis par cette pauvre tte,
+ Ont pass! dans cette me et ce coeur de pote,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+ Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pense
+ Se dbattent, heurtant leur coquille brise
+ Avec leurs ongles dj longs!
+
+ Je ne suis plus le mme: me et corps, tout diffre;
+ Hors le nom, rien de moi n'est rest; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+ On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+ Ni faire remonter un grain aprs sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+ La tte de l'enfant n'est plus dans cette tte
+ Maigre, dcolore, ainsi que me l'ont faite
+ L'tude austre et les soucis.
+ Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui mdite
+ Et dont quelque tourmente intrieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+ Ma joue tait sans plis, toute rose, et ma lvre
+ Aux coins toujours arqus riait; jamais la fivre
+ N'en avait noirci le corail.
+ Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des tincelles
+ Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
+ Doublaient le ciel dans leur mail.
+
+ Mon coeur avait mon ge, il ignorait la vie;
+ Aucune illusion, amrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+ Il s'panouissait toute chose belle,
+ Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal tait bien, le bien mieux.
+
+ Ma posie, enfant la grce ingnue,
+ Les cheveux dnous, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main,
+ Avec son collier fuit de perles de rose,
+ Sa robe prismatique au soleil irise,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+ Et puis l'ge est venu qui donne la science,
+ J'ai lu Werther, Ren, son frre d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du coeur,
+ Qui dflorent la vie et nous dgotent d'elle,
+ Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+ Ce fut un dur rveil: ayant vu que les songes
+ Dont je m'tais berc n'taient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux,
+ Je cherchai la gangrne au fond de tout, et, comme
+ Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,
+ Et je devins bien malheureux.
+
+ La pense et la forme ont pass comme un rve.
+ Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlve?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+ Ces aspects oublis comme l'habit qu'on change,
+ Tous ces moi du mme homme? et quel royaume trange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+ Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystre;
+ Nous le saurons peut-tre la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+ Avec sa sombre voix explique bien des choses;
+ Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'ternit commence au seuil.
+
+ L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,
+ De vous entretenir de tout cela. Mon me,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+ Dborde, laissant choir mille vagues penses,
+ Et ces ressouvenirs d'illusions passes
+ Rembrunissent mon front pli.
+
+ Eh! que vous fait cela, dites-vous, tte folle,
+ De vous inquiter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir,
+ Comme un enfant mutin, sa mre par la robe,
+ Ce pass qui s'en va? De ce qu'il vous drobe
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+ Regardez; devant vous l'horizon est immense.
+ C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+ La route de ce monde est pour vous une alle,
+ Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sable:
+ Marchez o le temps vous conduit.
+
+ Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.
+ Oh! vous avez raison, je me le dis moi-mme,
+ L'avenir devrait m'tre cher;
+ Mais c'est en vain, hlas! que votre voix m'exhorte;
+ Je rve, et mon baiser votre front avorte,
+ Et je me sens le coeur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON
+
+
+ Ange de posie, vierge blanche et blonde,
+ Tu me veux donc quitter et courir par le monde?
+ Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
+ Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+ Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+ Ne t'es jamais surprise les dsirer suivre;
+ Toi, mme au ciel d't, par le jour le plus bleu,
+ Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+ Quel grand dsir te prend, ma folle hirondelle!
+ D'abandonner le nid et de dployer l'aile?
+
+ Ah! restons tous les deux prs du foyer assis,
+ Restons; je te ferai, petite, des rcits,
+ Des contes merveilleux, tenir ton oreille
+ Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.
+ Le vent rle et se plaint comme un agonisant;
+ Le dogue rveill hurle au bruit du passant;
+ Il fait froid: c'est l'hiver; la grle grand bruit fouette
+ Les carreaux palpitants; la rauque girouette
+ Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+ O veux-tu donc aller?
+
+ O mon matre, sais-tu
+ La chanson que Mignon chante Wilhelm dans Goethe?
+ Ne la connais-tu pas la terre du pote,
+ La terre du soleil o le citron mrit,
+ O l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?
+ C'est l, matre, c'est l qu'il faut mourir et vivre,
+ C'est l qu'il faut aller, c'est l qu'il me faut suivre.
+
+ Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+ Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+ Brleraient la peau blanche et ta chair diaphane.
+ La ple violette au vent d't se fane;
+ Il lui faut la rose et le gazon pais,
+ L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;
+ C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.
+ Fille du Nord comme elle, frle crature!
+ Que ferais-tu l-bas sur le sol tranger?
+ Ah! la patrie est belle et l'on perd changer.
+ Crois-moi, garde ton rve.
+
+ Italie! Italie!
+ Si riche et si dore, oh! comme ils t'ont salie!
+ Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+ Leur contact a lim tes vieux angles romains,
+ Les faux dilettanti s'rigeant en artistes,
+ Les riches ennuys et les rimeurs touristes,
+ Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+ Sur ton cadavre terre, mre des Csars!
+ Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+ L'un se pme au rocher et l'autre la cascade:
+ Ce sont, chaque pas, des admirations,
+ Des yeux levs en l'air et des contorsions.
+ Au moindre bloc informe et dvor de mousse,
+ Au moindre pan de mur o le lentisque pousse,
+ On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,
+ A faire de piti rire les monuments.
+ L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
+ Tche de trouver beaux tes damns gigantesques,
+ O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+ Pour savoir si c'est l qu'il doit s'extasier;
+ L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+ Ne rve que frontons, corniches et portiques,
+ Baise chaque pav de la Via-Lata,
+ Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+ De mots italiens fardant leurs rimes blmes,
+ Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en pomes,
+ Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+ Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
+ Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+ Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+ Restons, car au retour on court risque souvent
+ De ne retrouver plus son vieux pre vivant,
+ Et votre chien vous mord, ne sachant plus connatre
+ Dans l'tranger bruni celui qui fut son matre:
+ Les coeurs qui vous taient ouverts se sont ferms,
+ D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aims,
+ Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+ Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+ Le monde o vous viviez s'est arrang sans vous,
+ Et l'on a divis votre part entre tous.
+ Vous tes comme un mort qu'on croit au cimetire,
+ Et qui, rompant un soir le linceul et la bire,
+ Retourne sa maison croyant trouver encor
+ Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+ Mais sa femme a dj combl la place vide,
+ Et son or est aux mains d'un hritier avide;
+ Ses amis sont changs, en sorte que le mort,
+ Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+ Ne demandera plus qu' rentrer sous la terre
+ Pour dormir sans rveil dans son lit solitaire.
+ C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
+ C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+ L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+ Qu'un autre amour dans l'me, et la larme qui tombe
+ N'est pas sche encor, que la bouche sourit,
+ Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'crit.
+
+ Restons pour tre aims, et pour qu'on se souvienne
+ Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+ Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+ Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
+ Ds qu'aux yeux bien aims votre vue est ravie,
+ Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+ Ds que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+ Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+ Vous tes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+ Au fond de la mmoire, et d'autres les remplacent.
+ Pour qu'on lui soit fidle il faut que le ramier
+ Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+ Restons au colombier. Aprs tout, notre France
+ Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+ Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+ De beaux palais voir et des tableaux aussi.
+ Nous avons des donjons, de vieilles cathdrales
+ Aussi haut que Saint-Pierre levant leurs spirales;
+ Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
+ Saint-Severin dardant sa flche entre les toits,
+ Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+ Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;
+ Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+ Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+ Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+ O l'on peut suivre en paix ses chres rveries;
+ Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+ Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,
+ Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+ Ce qui vaut mieux que tout, belle vagabonde,
+ Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+ Avec la mre au coin et les petites soeurs,
+ Et le chat familier qui se joue et se roule,
+ Et, pour hter le temps quand goutte goutte il coule,
+ Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+ Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.
+
+1833.
+
+
+
+
+ROMANCE
+
+
+I
+
+ Au pays o se fait la guerre
+ Mon bel ami s'en est all;
+ Il semble mon coeur dsol
+ Qu'il ne reste que moi sur terre!
+ En parlant, au baiser d'adieu,
+ Il m'a pris mon me ma bouche.
+ Qui le tient si longtemps, mon Dieu!
+ Voil le soleil qui se couche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+II
+
+ Les pigeons, sur le toit roucoulent,
+ Roucoulent amoureusement
+ Avec un son triste et charmant;
+ Les eaux sous les grands saules coulent.
+ Je me sens tout prs de pleurer;
+ Mon coeur comme un lis plein s'panche,
+ Et je n'ose plus esprer.
+ Voici briller la lune blanche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+III
+
+ Quelqu'un monte grands pas la rampe:
+ Serait-ce lui, mon doux amant?
+ Ce n'est pas lui, mais seulement
+ Mon petit page avec ma lampe.
+ Vents du soir, volez, dites-lui
+ Qu'il est ma pense et mon rve,
+ Toute ma joie et mon ennui.
+ Voici que l'aurore se lve,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE
+
+
+ Soulve ta paupire close
+ Qu'effleure un songe virginal;
+ Je suis le spectre d'une rose
+ Que tu portais hier au bal.
+ Tu me pris encore emperle
+ Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+ Et parmi la fte toile
+ Tu me promenas tout le soir.
+
+ O toi qui de ma mort fus cause,
+ Sans que tu puisses le chasser,
+ Toute la nuit mon spectre rose
+ A ton chevet viendra danser.
+ Mais ne crains rien, je ne rclame
+ Ni messe ni _De profundis_;
+ Ce lger parfum est mon me,
+ Et j'arrive du paradis.
+
+ Mon destin fut digne d'envie:
+ Pour avoir un trpas si beau,
+ Plus d'un aurait donn sa vie,
+ Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+ Et sur l'albtre o je repose
+ Un pote avec un baiser
+ crivit: Ci-gt une rose
+ Que tous les rois vont jalouser.
+
+1837.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+LA CHANSON DU PCHEUR
+
+
+ Ma belle amie est morte:
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon me et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche crature
+ Est couche au cercueil.
+ Comme dans la nature
+ Tout me parat en deuil!
+ La colombe oublie
+ Pleure et songe l'absent;
+ Mon me pleure et sent
+ Qu'elle est dpareille.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'tend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle tait belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DDAIN
+
+
+ Une piti me prend quand part moi je songe
+ A cette ambition terrible qui nous ronge
+ De faire parmi tous reluire notre nom,
+ De ne voir s'lever par-dessus nous personne,
+ D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+ D'tre salu grand comme Goethe ou Byron.
+
+ Les peintres jusqu'au soir courbs sur leurs palettes,
+ Les amphions frappant leurs claviers, les potes,
+ Tous les blmes rveurs, tous les croyants de l'art,
+ Dans ces noms clatants et saints sur tous les autres,
+ Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font aptres,
+ Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
+
+ C'est l le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+ Dans cet ge mauvais, austres jeunes hommes,
+ Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+ La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+ La sve sans issue au fond de nous fermente,
+ Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+ De ces frles enfants, la terreur de leur mre,
+ Qui s'puisent en vain suivre leur chimre,
+ Combien dj sont morts! combien encor mourront!
+ Combien au beau moment, gloire, froide statue,
+ Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+ Ples, sur ton paule ont inclin le front!
+
+ Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+ Travailler, oublier d'tre heureux et de vivre;
+ Ne pas avoir une heure dormir au soleil,
+ A courir dans les bois sans arrire-pense;
+ Gmir d'une minute au plaisir dpense,
+ Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+ Jeter son me au vent et semer sans qu'on sache
+ Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+ Et si jamais l't dorera le bl vert;
+ Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+ Entassant des trsors et rassemblant des marbres,
+ Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
+
+ Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+ Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;
+ Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+ Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,
+ La terre les boit vite, et pas une ne perce,
+ Pour arriver vous, le suaire et le plomb.
+
+ Dieu nous comble de biens, notre mre Nature
+ Rit amoureusement chaque crature;
+ Le spectacle du ciel est admirable voir;
+ La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+ Des vents tout parfums nous chantent aux oreilles:
+ Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+ Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise
+ Quand vous passez: C'est lui! Pour que dans une glise,
+ Saint-Denis, Westminster, sous un pav noirci,
+ On vous couche ct de rois que le ver mange,
+ N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+ Et cette inscription: Un grand homme est ici.
+
+ En vrit c'est tout.--O nant! folie!
+ Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.
+ Vouloir l'ternit lorsque l'on n'a qu'un jour!
+ Rver, chercher le beau, fonder une mmoire,
+ Et forger un par un les rayons de sa gloire,
+ Comme si tout cela valait un mot d'amour!
+
+1833.
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE
+
+
+ Vos premires saisons peine sont closes,
+ Enfant, et vous avez dj vu plus de choses
+ Qu'un vieillard qui trbuche au seuil de son tombeau.
+ Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+ Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+ Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...
+ Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+ La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+ L'Europe dcrpite et la jeune Amrique;
+ Car votre peau cuivre aux ardeurs du tropique,
+ Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+ S'est faite presque blanche nos ts frileux.
+ Votre enfance joyeuse a pass comme un rve,
+ Dans la verte savane et sur la blonde grve;
+ Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+ Le sauvage Ocan baisait vos beaux pieds nus,
+ Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+ Chante et jette un hochet au nouveau-n qui pleure,
+ Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+ Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+ Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+ cartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+ Les tamaniers en fleur vous prtaient des abris;
+ Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+ Les papillons dors vous ventaient de l'aile,
+ L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+ Les magnolias penchaient la tte en souriant,
+ La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+ Les bengalis coquets, se mirant son onde,
+ Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+ Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+ Un refrain la bouche et des fleurs dans les mains!
+ Aux heures du midi, nonchalante crole,
+ Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+ Et la bonne ngresse aux dents blanches qui rit,
+ Chassant les moucherons d'auprs de votre lit.
+ Vous aviez tous les biens, heureuse crature,
+ La belle libert dans la belle nature,
+ Et puis un grand dsir d'inconnu vous a pris,
+ Vous avez voulu voir et la France et Paris.
+ La brise a du vaisseau fait onder la bannire,
+ Le vieux monstre Ocan, secouant sa crinire
+ Et courbant devant vous sa tte de lion,
+ Sur son paule bleue, avec soumission,
+ Vous a jusques aux bords de la France vante,
+ Sans rugir une fois, fidlement porte.
+ Aprs celles de Dieu, les merveilles de l'art
+ Ont tonn votre me avec votre regard.
+ Vous avez vu nos tours, nos palais, nos glises,
+ Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.
+ Nos beaux jardins royaux, o, de Grce venus,
+ trangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+ Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+ O chaque maison dresse une gueule qui fume.
+ Quel spectacle pour vous, fille du soleil,
+ Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+ La pluie a ruissel sur vos vitres jaunies,
+ Et, triste entre vos soeurs au foyer runies,
+ En entendant pleurer les bches dans le feu,
+ Vous avez regrett l'Amrique au ciel bleu,
+ Et la mer amoureuse avec ses tides lames
+ Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;
+ Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+ Les mangliers tranant leurs bras irrsolus;
+ Toute cette nature orientale et chaude,
+ O chaque herbe flamboie et semble une meraude,
+ Et vous avez souffert, votre coeur a saign,
+ Vos yeux se sont levs vers ce ciel gris baign
+ D'une vapeur trange et d'un brouillard de houille,
+ Vers ces arbres chargs d'un feuillage de rouille,
+ Et vous avez compris, ple fleur du dsert,
+ Que loin du sol natal votre arome se perd,
+ Qu'il vous faut le soleil et la blanche rose
+ Dont vous tiez l-bas toute jeune arrose;
+ Les baisers parfums des brises de la mer,
+ La place libre au ciel, l'espace et le grand air;
+ Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des potes
+ Au fond de vous trouva des fibres toutes prtes;
+ Au choeur mlodieux votre voix put s'unir;
+ Le prisme du regret dorant le souvenir
+ De cent petits dtails, de mille circonstances,
+ Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+ Chaque larme furtive chappe vos yeux
+ Se condensait en perle, en joyaux prcieux;
+ Dans le rhythme profond, votre jeune pense
+ Brillait plus savamment, chaque jour enchsse;
+ Vous avez pntr les mystres de l'art,
+ Aussi, tout plore, avant votre dpart,
+ Pour vous baiser au front, la belle posie
+ Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie;
+ Pour dire votre coeur vous avez une voix.
+ Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+ Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vtre!
+ De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+1833.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+SONNET
+
+
+ Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cit;
+ Comme Venise au fond de son Adriatique,
+ Tu tranes lentement ton corps paralytique,
+ Chancelant sous le poids de ton manteau sculpt.
+
+ Quel appauvrissement! quelle caducit!
+ Tu n'es que suranne et tu n'es pas antique,
+ Et nulle herbe pieuse au long de ton portique
+ Ne grimpe pour voiler ta ple nudit.
+
+ Comme une dlaisse l'cart, sous ton arbre,
+ Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,
+ Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+ Le rival du soleil dort sous son monument;
+ Les eaux de tes jardins jamais se sont tues,
+ Et tu n'auras bientt qu'un peuple de statues.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA CARAVANE
+
+SONNET
+
+
+ La caravane humaine au Sahara du monde,
+ Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+ S'en va tranant le pied, brle aux feux du jour,
+ Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+ Le grand lion rugit et la tempte gronde;
+ A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+ La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+ Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+ L'on avance toujours, et voici que l'on voit
+ Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
+ C'est un bois de cyprs, sem de blanches pierres.
+
+ Dieu, pour vous reposer, dans le dsert du temps,
+ Comme des oasis, a mis les cimetires:
+ Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINE
+
+SONNET
+
+
+ Comme la vie est faite! et que le train du monde
+ Nous pousse aveuglment en des chemins divers!
+ Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+ Promne sans repos sa course vagabonde;
+
+ L'autre, vrai docteur Faust, baign d'ombre profonde,
+ Auprs de sa croise troite, carreaux verts,
+ Poursuit de son fauteuil quelques rves amers,
+ Et dans l'me sans fond laisse filer la sonde.
+
+ Eh bien! celui qui court sur la terre tait n
+ Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,
+ C'tait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronn.
+
+ Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+ Par le trou du volet, tait le voyageur.
+ Ils ont pass tous deux ct du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME
+
+
+I
+
+ Las de ce calme plat, o, d'avance fanes,
+ Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annes;
+ Las d'touffer ma vie en un salon troit,
+ Avec de jeunes fats et des femmes frivoles
+ changeant sans profit de banales paroles;
+ Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+ Pour me refaire au grand et me rlargir l'me,
+ Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
+ Je suis all souvent, Victor,
+ A huit heures, l't, quand le soleil se couche,
+ Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+ Tout chatoie et reluit; le peintre et le pote
+ Trouvent l des couleurs pour charger leur palette,
+ Et des tableaux ardents vous brler les yeux;
+ Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+ Tons faire trouver Rubens et Titien ples;
+ Ithuriel rpand son crin dans les cieux.
+
+ Cathdrales de brume aux arches fantastiques,
+ Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doubls;
+ La brise qui s'en joue et dchire leurs franges
+ Imprime, en les roulant, mille formes tranges
+ Aux nuages chevels.
+
+ Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte
+ Le jour qui fuit revt la cathdrale sainte,
+ bauche grands traits l'horizon de feu;
+ Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+ Semblent les deux grands bras que la ville en prire,
+ Avant de s'endormir, lve vers son Dieu.
+
+ Ainsi que sa patronne, sa tte gothique
+ La vieille glise attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+ Les roses des vitraux en rouges tincelles
+ S'caillent brusquement, et comme des prunelles
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+ La nef panouie, entre ses ctes minces,
+ Semble un crabe gant faisant mouvoir ses pinces.
+ Une araigne norme, ainsi que des rseaux
+ Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+ En fils ariens, en dlicates mailles,
+ Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+ Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+ Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+ Bizarrement peupls de monstres hraldiques,
+ closent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+ Lgendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+ crites dans la pierre, enfers et purgatoires
+ Dvotement taills par de nafs ciseaux;
+ Pidestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+ Par les hommes et non par le temps abattues,
+ Licornes, loups-garous, chimriques oiseaux;
+
+ Dogues hurlant au bout des gouttires, tarasques,
+ Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de gants,
+ Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+ Myriades de saints rouls en collerettes
+ Autour des trois porches bants,
+
+ Lancettes, pendentifs, ogives, trfles grles
+ O l'arabesque folle accroche ses dentelles
+ Et son orfvrerie ouvre grand travail,
+ Pignons trous jour, flches dchiquetes,
+ Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontes,
+ La cathdrale luit comme un bijou d'mail!
+
+
+II
+
+ Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre
+ Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+ Le vide par-dessus et par-dessous l'abme,
+ Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si prs de Dieu!
+
+ Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,
+ Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+ Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.
+ L'abme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+ Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige
+ Et fait au front des tours trembler les garde-fous.
+
+ Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+ Dcoupent, en passant, d'tranges silhouettes
+ Au fond de votre oeil bloui,
+ Et dans le gouffre immense o le corbeau tournoie,
+ Bte apocalyptique, en se tordant aboie
+ Paris clatant, inou!
+
+ Oh! le coeur vous en bat: dominer de ce fate,
+ Soi, chtif et petit, une ville ainsi faite;
+ Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;
+ Debout, l-haut, plus prs du ciel que de la terre,
+ Comme l'aigle planant, voir au sein du cratre,
+ Loin, bien loin, la fume et la lave qui bout!
+
+ De la rampe, o le vent par les trfles arabes,
+ En se jouant, redit les dernires syllabes
+ De l'hosanna du sraphin,
+ Voir s'agiter l-bas, parmi les brumes vagues,
+ Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin!
+
+ Que c'est grand! que c'est beau! les frles chemines,
+ De leurs turbans fumeux en tout temps couronnes,
+ Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+ Et la lumire oblique aux artes hardies,
+ Jetant de tous cts de riches incendies,
+ Dans la moire du fleuve enchsse cent miroirs
+
+ Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille
+ Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours,
+ Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine
+ Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte son col les grands jours.
+
+ Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dmes
+ Dont les fronts ardoiss luisent comme des heaumes,
+ Des murs cartels d'ombre et de clair, des toits
+ De toutes les couleurs, des rsilles de rues,
+ Des palais touffs o comme des verrues
+ S'accrochent des taux et des bouges troits!
+
+ Ici, l, devant vous, derrire, droite, gauche,
+ Des maisons! des maisons! le soir vous en bauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+ Sous le mme horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+ Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+III
+
+ Et cependant, si beau que soit, Notre-Dame,
+ Paris ainsi vtu de sa robe de flamme,
+ Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,
+ Quand on est descendu tout se mtamorphose,
+ Tout s'affaisse et s'teint: plus rien de grandiose,
+ Plus rien, except toi, qu'on admire toujours.
+
+ Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+ Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+ Monde de posie, en ce monde de prose,
+ A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose,
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+ Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+ Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+ Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,
+ A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+ On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+ Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.
+
+ Comme nos monuments tournure bourgeoise
+ Se font petits devant ta majest gauloise,
+ Gigantesque soeur de Babel!
+ Prs de toi, tout l-haut, nul dme, nulle aiguille;
+ Les fates les plus fiers ne vont qu' ta cheville,
+ Et ton vieux chef heurte le ciel.
+
+ Qui pourrait prfrer, dans son got pdantesque,
+ Aux plis graves et droits de ta robe dantesque
+ Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+ Ces Panthons btards, dcalqus dans l'cole,
+ Antique friperie emprunte Vignole,
+ Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?
+
+ O vous, maons du sicle, architectes athes,
+ Cervelles, dans un moule uniforme jetes,
+ Gens de la rgle et du compas,
+ Btissez des boudoirs pour des agents de change,
+ Et des huttes de pltre des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+ Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+ Les Parthnons coquets, glises courtisanes,
+ Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+ Les maisons sans pudeur de la ville paenne,
+ On dirait te voir, Notre-Dame chrtienne,
+ Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+1831.
+
+
+
+
+MAGDALENA
+
+
+ J'entrai dernirement dans une vieille glise;
+ La nef tait dserte, et sur la dalle grise
+ Les feux du soir, passant par les vitraux dors,
+ Voltigeaient et dansaient, ardemment colors.
+ Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+ Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+ Dans un coin du jub j'aperus un tableau
+ Reprsentant un Christ qui me parut trs-beau.
+ On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+ Leurs chairs, d'un ton pareil la cire de cierge,
+ Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+ A ces fantmes blancs qui se dressent le soir
+ Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:
+ Leurs robes plis droits, ainsi que des suaires,
+ S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque leurs pieds
+ Ainsi faits, l'on et dit qu'ils fussent copis,
+ Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique
+ D'un vieux matre pisan, artiste catholique,
+ Tant l'on voyait reluire autour de leur beaut
+ Le nimbe rayonnant de la mysticit,
+ Et tant l'on respirait dans leur humble attitude
+ Les parfums onctueux de la batitude.
+ Sans doute que c'tait l'oeuvre d'un Allemand,
+ D'un lve d'Holbein, mort bien obscurment,
+ A vingt ans, de misre et de mlancolie,
+ Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+ Car ses ttes semblaient, avec leur blanche chair,
+ Un rve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+ Je restai bien longtemps dans la mme posture,
+ Pensif, contempler cette ple peinture;
+ Je regardais le Christ sur son infme bois,
+ Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.
+ Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains cloues,
+ Ses chairs par les bourreaux coups de fouet troues,
+ La blessure livide et bante son flanc;
+ Son front d'ivoire o perle une sueur de sang;
+ Son corps blafard ray par des lignes vermeilles,
+ Me faisaient natre au coeur des pitis nonpareilles,
+ Et mes yeux dbordaient en des ruisseaux de pleurs
+ Comme dut en verser la mre des douleurs.
+ Dans l'outremer du ciel les chrubins fidles
+ Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
+ Et l'un d'eux recueillait, un ciboire la main,
+ Le pur sang de la plaie o boit le genre humain;
+ La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mre!
+ Son divin Fils en proie l'agonie amre;
+ Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,
+ Mornes, chevels, sans soupirs et sans voix,
+ Plus dgouttant de pleurs qu'aprs la pluie un arbre,
+ taient debout, pareils des piliers de marbre.
+
+ C'tait, certe, un spectacle faire rflchir,
+ Et je sentis mon cou, comme un roseau flchir
+ Sous le vent que faisait l'aile de ma pense,
+ Avec le chant du soir vers le ciel lance.
+ Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+ Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+ Et je me dis: O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+ Aprs ton agonie au jardin des Olives,
+ Il fallait remonter prs de ton Pre, au ciel,
+ Et nous laisser, nous, l'ponge avec le fiel;
+ Les clous percent ta chair, et les fleurons d'pines
+ Entrent profondment dans tes tempes divines.
+ Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort
+ Recule pouvante ce sublime effort,
+ Elle a peur de sa proie, elle hsite la prendre,
+ Sachant qu'aprs trois jours il la lui faudra rendre,
+ Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+ Lvera de ses mains la pierre du tombeau;
+ Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+ Adorable victime entre toutes bnie;
+ Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,
+ tendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.
+ O rigoureux destin! une pareille vie
+ D'une pareille mort si promptement suivie!
+ Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!
+ O donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+ La parole d'amour pour compenser l'injure,
+ Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+ Dieu lui-mme a besoin, quand il est blasphm,
+ Pour nous bnir encor de se sentir aim,
+ Et tu n'as pas, Jsus, travers cette terre,
+ N'ayant jamais press sur ton coeur solitaire
+ Un coeur sincre et pur, et fait ce long chemin
+ Sans avoir une paule o reposer ta main,
+ Sans une me choisie o rpandre avec flamme
+ Tous les trsors d'amour enferms dans ton me.
+
+ Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+ Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+ Et mon ange gardien, quand vint cette pense,
+ De son bouclier d'or ne l'a pas repousse.
+ C'est l'heure de l'extase o Dieu se laisse voir,
+ L'Angelus plor tinte aux cloches du soir:
+ Comme aux bras de l'amant une vierge pme,
+ L'encensoir d'or exhale une haleine embaume;
+ La voix du jour s'teint; les reflets des vitraux,
+ Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+ Et l'on entend courir, sous les ogives frles,
+ Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+ La foi descend des cieux avec l'obscurit;
+ L'orgue vibre; l'cho rpond: ternit!
+ Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+ Rapproche ses deux mains et se met en prire.
+ Comme un captif brisant les portes du cachot,
+ L'me du corps s'chappe et s'lance si haut,
+ Qu'elle heurte, en son vol, au dtour d'un nuage,
+ L'toile chevele et l'archange en voyage;
+ Tandis que la raison, avec son pied boteux,
+ La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.
+ C'est cette heure-l que les divins potes
+ Sentent grandir leur front et deviennent prophtes.
+ O mystre d'amour! mystre profond!
+ Abme inexplicable o l'esprit, se confond!
+ Qui de nous osera, philosophe ou pote,
+ Dans cette sombre nuit plonger avant la tte?
+ Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
+ Pour chanter dignement tout ce pome obscur?
+ Qui donc cartera l'aile blanche et dore
+ Dont un ange abritait cette amour ignore?
+ Qui nous dira le nom de cette autre loa?
+ Et quelle me, Jsus, t'aimer se voua?
+ Murs de Jrusalem, vnrables dcombres,
+ Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+ O palmiers du Carmel! cdres du Liban!
+ Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+ Si vos troncs vermoulus et si vos tours mines
+ Dans leur cho fidle ont, depuis tant d'annes,
+ Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+ Conserv leur mmoire et le son de leur voix,
+ Parlez et dites-nous, forts! ruines!
+ Tout ce que vous savez de ces amours divines
+ Dites quels purs clairs dans leurs yeux reluisaient.
+ Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'lanaient!
+ Et toi, Jourdain, rponds, sous les berceaux de palmes,
+ Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+ Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux
+ Que n'en trane aprs lui le paon tout radieux,
+ Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses
+ Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+ Que les roucoulements des colombes de mai,
+ Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+ Et dans un pur baiser, symbole du mystre,
+ Unir la terre au ciel et le ciel la terre?
+
+ Les chos sont muets, et le flot du Jourdain
+ Murmure sans rpondre et passe avec ddain;
+ Les morts de Josaphat, troubls dans leur silence,
+ Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+ Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,
+ Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+ Frre, mais voyez donc comme la Madeleine
+ Laisse sur son col blanc couler flots d'bne
+ Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux
+ Mlancoliquement se tournent vers les cieux!
+ Qu'elle est belle! Jamais, depuis ve la blonde,
+ Une telle beaut n'apparut sur le monde,
+ Son front est si charmant, son regard est si doux,
+ Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+ Quand le dsir craintif rde et s'approche d'elle,
+ Fait luire son pe et le chasse coups d'aile.
+
+ O ple fleur d'amour close au paradis,
+ Qui rpands tes parfums dans nos dserts maudits,
+ Comment donc as-tu fait, fleur! pour qu'il te reste
+ Une couleur si frache, une odeur si cleste?
+ Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
+ Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
+ Quel miracle du ciel, sainte prostitue,
+ Que ton coeur, cette mer si souvent remue,
+ Des coquilles du bord et du limon impur
+ N'ait pas, dans l'ouragan, souill ses flots d'azur,
+ Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide
+ La perle blanche au fond de ton me candide!
+ C'est que tout coeur aimant est rhabilit,
+ Qu'il vous vient une autre me, et que la puret
+ Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+ Comme sa soeur coupable une soeur qui fait grce;
+ C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+ C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+ Mon grand peintre ignor, sans en savoir les causes,
+ Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;
+ Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,
+ Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+ La voyant si coupable et prenant piti d'elle,
+ Pour qu'on lui pardonnt, tu l'as faite plus belle,
+ Et ton pinceau pieux, sur le divin contour
+ A promen longtemps ses baisers pleins d'amour.
+ Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+ Et le prtre genoux, qui soupire et qui prie,
+ Dans sa pieuse extase hsite entre les deux,
+ Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+ O sainte pcheresse! grande repentante!
+ Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,
+ Dans mes rves choisie, et toute la beaut,
+ Tout le rayonnement de la virginit
+ Montrant sur son front blanc la blancheur de son me,
+ Ne sauraient m'mouvoir, femme vraiment femme,
+ Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+ Ineffable rose faire envie aux cieux!
+ Jamais lys de Saron, divine courtisane,
+ Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+ N'eut un plus pur clat ni de plus doux parfums;
+ Ton beau front inond de tes longs cheveux bruns
+ Laisse voir, au travers de la peau transparente,
+ Le rve de ton me et ta pense errante,
+ Comme un globe d'albtre clair par dedans!
+ Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
+ Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
+ O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+ Les sraphins du ciel peine ont dans leur coeur
+ Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+ Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde
+ Comme d'un manteau d'or la nudit du monde!
+ Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit
+ Celui qui t'a marque au front avec le doigt,
+ Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+ Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+ Celui qui t'apparut au jardin, ple encor
+ D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,
+ Et, pour te consoler, voulut que la premire
+ Tu le visses rempli de gloire et de lumire.
+
+ En faisant ce tableau, Raphal inconnu,
+ N'est-ce pas? ce penser comme moi t'est venu,
+ Et que ta rverie a sond ce mystre
+ Que je voudrais pouvoir la fois dire et taire?
+ O potes! allez prier cet autel,
+ A l'heure o le jour baisse, l'instant solennel,
+ Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+ Regardez le Jsus et puis la Madeleine;
+ Plongez-vous dans votre me, et rvez au doux bruit
+ Que font en s'ployant les ailes de la nuit;
+ Peut-tre un chrubin dtach de la toile,
+ A vos yeux, un moment, soulvera le voile,
+ Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+ L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON
+
+
+I
+
+ Souffle, bise! tombe flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie,
+ Je reste au coin du feu, rvant.
+
+ C'est moi qui suis l'esprit de l'tre!
+ Le gaz, de sa langue bleutre,
+ Lche plus doucement le bois;
+ La fume, en filet d'albtre,
+ Monte et se contourne ma voix.
+
+ La bouilloire rit et babille;
+ La flamme aux pieds d'argent sautille
+ En accompagnant ma chanson;
+ La bche de duvet s'habille;
+ La sve bout dans le tison.
+
+ Le soufflet au rle asthmatique
+ Me fait entendre sa musique;
+ Le tourne-broche aux dents d'acier
+ Mle au concerto domestique
+ Le tic-tac de son balancier.
+
+ Les tincelles rjouies,
+ En toiles panouies,
+ Vont et viennent, croisant dans l'air
+ Les salamandres blouies,
+ Au ricanement grle et clair.
+
+ Du fond de ma cellule noire,
+ Quand Berthe vous conte une histoire,
+ _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_,
+ C'est moi qui soutiens sa mmoire,
+ C'est moi qui fais taire le feu.
+
+ J'touffe le bruit monotone
+ Du rouet qui grince et bourdonne;
+ J'impose silence au matou;
+ Les heures s'en vont, et personne
+ N'entend le timbre du coucou.
+
+ Pendant la nuit et la journe,
+ Je chante sous la chemine;
+ Dans mon langage de grillon
+ J'ai, des rebuts de son ane,
+ Souvent consol Cendrillon.
+
+ Le renard glapit dans le pige;
+ Le loup, hurlant de faim, assige
+ La ferme au milieu des grands bois;
+ Dcembre met, avec sa neige,
+ Des chemises blanches aux toits.
+
+ Allons, fagot, ptille et flambe;
+ Courage! farfadet ingambe,
+ Saule, bondis plus haut encor;
+ Salamandre, montre ta jambe,
+ Lve en dansant ton jupon d'or.
+
+ Quel plaisir? prolonger sa veille,
+ Regarder la flamme vermeille
+ Prenant deux bras le tison,
+ A tous les bruits prter l'oreille,
+ Entendre vivre la maison!
+
+ Tapi dans sa niche bien chaude,
+ Sentir l'hiver qui pleure et rde,
+ Tout blme et le nez violet,
+ Tchant de s'introduire en fraude
+ Par quelque fente du volet!
+
+ Souffle, bise! tombe flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie
+ Je reste au coin du feu, rvant.
+
+
+II
+
+ Regardez les branches,
+ Comme elles sont blanches!
+ Il neige des fleurs.
+ Riant dans la pluie,
+ Le soleil essuie
+ Les saules en pleurs,
+ Et le ciel reflte
+ Dans la violette
+ Ses pures couleurs.
+
+ La nature en joie
+ Se pare et dploie
+ Son manteau vermeil.
+ Le paon, qui se joue,
+ Fait tourner en roue
+ Sa queue au soleil.
+ Tout court, tout s'agite,
+ Pas un livre au gte;
+ L'ours sort du sommeil.
+
+ La mouche ouvre l'aile,
+ Et la demoiselle
+ Aux prunelles d'or,
+ Au corset de gupe,
+ Dpliant son crpe,
+ A repris l'essor.
+ L'eau gament babille,
+ Le goujon frtille:
+ Un printemps encor!
+
+ Tout se cherche et s'aime;
+ Le crapaud lui-mme,
+ Les aspics mchants,
+ Toute crature,
+ Selon sa nature:
+ La feuille a des chants;
+ Les herbes rsonnent,
+ Les buissons bourdonnent,
+ C'est concert aux champs.
+
+ Moi seul je suis triste.
+ Qui sait si j'existe,
+ Dans mon palais noir?
+ Sous la chemine,
+ Ma vie enchane
+ Coule sans espoir.
+ Je ne puis, malade,
+ Chanter ma ballade
+ Aux htes du soir.
+
+ Si la brise tide
+ Au vent froid succde,
+ Si le ciel est clair,
+ Moi, ma chemine
+ N'est illumine
+ Que d'un ple clair;
+ Le cercle foltre
+ Abandonne l'tre:
+ Pour moi c'est l'hiver.
+
+ Sur la cendre grise,
+ La pincette brise
+ Un charbon sans feu.
+ Adieu les paillettes,
+ Les blondes aigrettes!
+ Pour six mois adieu
+ La matresse bche,
+ O sous la peluche
+ Sifflait le gaz bleu!
+
+ Dans ma niche creuse,
+ Ma patte boiteuse
+ Me tient en prison.
+ Quand l'insecte rde,
+ Comme une meraude,
+ Sous le vert gazon,
+ Moi seul je m'ennuie;
+ Un mur, noir de suie,
+ Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE
+
+
+ Reviens, reviens, ma bien-aime;
+ Comme une fleur loin du soleil,
+ La fleur de ma vie est ferme
+ Loin de ton sourire vermeil.
+
+ Entre nos coeurs tant de distance!
+ Tant d'espace entre nos baisers!
+ O sort amer! dure absence!
+ O grands dsirs inapaiss!
+
+ D'ici l-bas, que de campagnes,
+ Que de villes et de hameaux,
+ Que de vallons et de montagnes,
+ A lasser le pied des chevaux!
+
+ Au pays qui me prend ma belle,
+ Hlas! si je pouvais aller;
+ Et si mon corps avait une aile
+ Comme mon me pour voler!
+
+ Par-dessus les vertes collines,
+ Les montagnes au front d'azur,
+ Les champs rays et les ravines,
+ J'irais d'un vol rapide et sr.
+
+ Le corps ne suit pas la pense;
+ Pour moi, mon me, va tout droit,
+ Comme une colombe blesse,
+ S'abattre au rebord de ton toit.
+
+ Descends dans sa gorge divine,
+ Blonde et fauve comme de l'or,
+ Douce comme un duvet d'hermine,
+ Sa gorge, mon royal trsor;
+
+ Et dis, mon me, cette belle:
+ Tu sais bien qu'il compte les jours,
+ O ma colombe! tire d'aile,
+ Retourne au nid de nos amours.
+
+
+
+
+AU SOMMEIL
+
+HYMNE ANTIQUE
+
+
+ Sommeil, fils de la nuit et frre de la mort,
+ coute-moi, Sommeil: lasse de sa veille,
+ La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort,
+ Et son dernier rayon, travers la feuille,
+ Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement
+ Sur le front endormi de son bleutre amant.
+ Par la porte d'ivoire et la porte de corne,
+ Les songes vrais ou faux de l'rbe envols
+ Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+ Les cheveux de la nuit, d'toiles d'or mls,
+ Au long de son dos brun pendent tout dboucls;
+ Le vent mme retient son haleine, et les mondes,
+ Fatigus de tourner sur leurs muets pivots,
+ S'arrtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+ O jeune homme charmant, couronn de pavots,
+ Qui, tenant sur la main une patre noire,
+ Pleine d'eau du Lth, chaque nuit nous fait boire,
+ Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+ Enfant mystrieux, hermaphrodite trange,
+ O la vie au trpas s'unit et se mlange,
+ Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+ Douce transition de la lumire l'ombre,
+ Du repos la mort et du lit au tombeau;
+ Sous les pais rideaux de ton alcve sombre,
+ Du fond de ta caverne inconnue au soleil,
+ Je t'implore genoux, coute-moi, Sommeil!
+ Je t'aime, doux Sommeil! et je veux ta gloire,
+ Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+ Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+ Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscne,
+ Dont le rauque aboment si souvent te troubla,
+ Et verser l'opium sur ton autel d'bne.
+ Je te donne le pas sur Phoebus-Apollon,
+ Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+ Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
+ Je te prfre mme la blanche Vnus,
+ Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+ Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+ Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+ Se suspendre l'essaim des zphyrs ingnus;
+ Mme au jeune Iacchus, le doux pre de joie,
+ A l'ivresse, l'amour, tout, divin Sommeil.
+
+ Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+ Lve du doigt le pan de son rideau vermeil,
+ Soit que les chevaux blancs qui tranent le soleil
+ Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+ Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+ Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+ O les songes lgers mnent sans bruit leur ronde,
+ Reois bnignement mon encens et mes voeux,
+ Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA
+
+
+ Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+ Et que de l'chafaud, sublime et radieux,
+ Il fut redescendu dans la cit latine,
+
+ Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
+ Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;
+ Il avait oubli le monde dans les cieux.
+
+ Trois grands mois il garda cette attitude austre,
+ On l'et pris pour un ange en extase devant
+ Le saint triangle d'or, au moment du mystre.
+
+ Frre, voila pourquoi les potes, souvent,
+ Buttent chaque pas sur les chemins du monde;
+ Les yeux fichs au ciel ils s'en vont en rvant.
+
+ Les anges secouant leur chevelure blonde,
+ Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+ Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+ Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+ Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+ Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperoivent pas.
+
+ Que leur font les passants, les pierres et les boues?
+ Ils cherchent dans le jour le rve de leurs nuits,
+ Et le jeu du dsir leur empourpre les joues.
+
+ Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+ Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+ Ils sortent rayonnants de leurs obscurs rduits.
+
+ Un auguste reflet de leur oeuvre divine
+ S'attache leur personne et leur dore le front,
+ Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
+
+ Les nuits suivront les jours et se succderont,
+ Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+ Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+ Tous nos palais sous eux s'teignent et s'affaissent;
+ Leur me, la coupole o leur oeuvre reluit,
+ Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+ Notre jour leur parat plus sombre que la nuit;
+ Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+ Et le tableau quitt les tourmente et les suit.
+
+ Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+ Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+ Et que le ciel de marbre o leur front touche presque.
+
+ Sublime aveuglement? magnifique dfaut!
+
+
+
+
+MONTE SUR LE BROCKEN
+
+
+ Lorsque l'on est mont jusqu'au nid des aiglons,
+ Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+ Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+ Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+ On s'aperoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+ Tant que la chair tiendrait vos talons sanglants,
+ Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+ Et qu'on n'est, aprs tout, qu'un Titan ridicule.
+ On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+ Et des fantmes vains dansent devant vos yeux.
+ Le silence est profond; la chanson de la terre
+ Ne vient pas jusqu' vous, et la voix du tonnerre,
+ Qui roule sous vos pieds, semble le billement
+ Du Brocken, ennuy de son dsoeuvrement.
+ Votre cri, sans trouver d'cho qui le rpte,
+ S'teint subitement sous la vote muette;
+ C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor
+ Les violes d'amour et les cithares d'or,
+ Car le ciel est bien haut et l'chelle est petite.
+ Votre guide, effray, redescend et vous quitte,
+ Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
+ La dernire des fleurs vous jette son adieu.
+ La neige cependant descend silencieuse,
+ Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+ Apparat ct d'un soleil sans rayons;
+ Le ciel est tout ray de ses ples sillons,
+ Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+ Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI
+
+
+ Hier j'tais table avec ma chre belle,
+ Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+ Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid
+ Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bnit.
+ C'tait un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+ Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,
+ De sonores baisers et de propos joyeux.
+ L'enfant, pour tre l'aise et rgaler mes yeux,
+ Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+ On voyait les trsors de sa blanche poitrine;
+ Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,
+ Ses beaux seins se dressaient, tincelants et durs,
+ Et, comme sur des fleurs des abeilles poses,
+ Sur leurs pointes tremblaient des lumires roses.
+ Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+ Dorait, sur son col brun, de reflets clatants
+ Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes
+ D'un verre de cristal allumant les facettes,
+ Enchssait un rubis dans la pourpre du vin.
+ Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+ Avec un sentiment de joie et de bien-tre
+ Je regardais l'enfant, le verre et la fentre;
+ L'aubpine de mai me parfumait le coeur,
+ Et, comme la saison, mon me tait en fleur;
+ Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+ De penser qu'en ce sicle, envahi par la presse,
+ Dans ce Paris bruyant et sale faire peur,
+ Sous le rgne fumeux des bateaux vapeur,
+ Malgr les dputs, la Charte et les ministres,
+ Les hommes du progrs, les cafards et les cuistres,
+ On n'avait pas encor supprim le soleil,
+ Ni dpouill le vin de son manteau vermeil;
+ Que la femme tait belle et toujours dsirable,
+ Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+ Auprs de sa matresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+ Clbrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE
+
+
+ Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:
+ Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+ De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;
+ Comme un sphinx accroupi dans les sables brlants,
+ Sur l'oreiller velu de tes pattes croises,
+ Pose ton mufle norme, aux babines fronces,
+ Dors et prends patience, lion du dsert!
+ Demain, Csar le veut, de ton cachot ouvert,
+ Demain tu sauteras dans la pleine lumire,
+ Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entire,
+ Et de tous les cts les applaudissements
+ Rpondront comme un choeur tes grommlements
+ On te tient en rserve une vierge chrtienne,
+ Plus blanche mille fois que la Vnus paenne;
+ Tu pourras loisir, de tes griffes de fer,
+ Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+ Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+ Ne frotte plus ton nez contre la grille close;
+ Songe, sous ta crinire, au plaisir de ronger
+ Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+ Dans le gouffre bant de ta gueule qui fume
+ Une tte o dj l'aurole s'allume.
+ Le belluaire ainsi gourmande son lion,
+ Et le lion fait trve sa rbellion.
+
+ Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+ Rugis affreusement dans l'antre de mon me,
+ Je n'ai pas de victime promettre ta faim,
+ Ni d'esclave chrtienne te jeter demain;
+ Tche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+ Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.
+ A quoi bon te dbattre et grincer et hurler?
+ Le temps n'est pas venu de te dmuseler.
+ En attendant le jour de revoir la lumire,
+ Silencieusement l'angle d'une pierre,
+ Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+ Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+
+ Connaissez-vous la blanche tombe
+ O flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+ Sur l'if, une ple colombe,
+ Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant;
+
+ Un air maladivement tendre,
+ A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+ Et qu'on voudrait toujours entendre;
+ Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+ On dirait que l'me veille
+ Pleure sous terre l'unisson
+ De la chanson,
+ Et du malheur d'tre oublie
+ Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+ Sur les ailes de la musique
+ On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+ Une ombre de forme anglique
+ Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+ Les belles de nuit, demi-closes,
+ Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+ Et le fantme aux molles poses
+ Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras?
+
+ Oh! jamais plus, prs de la tombe
+ Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+ couter la ple colombe
+ Chanter sur la branche de l'if
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE
+
+
+ Dites, la jeune belle,
+ O voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ L'aviron est d'ivoire,
+ Le pavillon de moire,
+ Le gouvernail d'or fin;
+ J'ai pour lest une orange,
+ Pour voile une aile d'ange,
+ Pour mousse un sraphin.
+
+ Dites, la jeune belle,
+ O voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Est-ce dans la Baltique,
+ Sur la mer Pacifique,
+ Dans l'le de Java?
+ Ou bien dans la Norwge,
+ Cueillir la fleur de neige,
+ Ou la fleur d'Angsoka?
+
+ Dites, la jeune belle,
+ O voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Menez-moi, dit la belle,
+ A la rive fidle
+ O l'on aime toujours.
+ --Cette rive, ma chre,
+ On ne la connat gure
+ Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE
+
+
+ Avril est de retour.
+ La premire des roses,
+ De ses lvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'panouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+ Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gat,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Clbrent sous les treilles
+ Le vin et la beaut;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair
+ S'parpille dans l'air.
+ Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ En dshabills blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuys.
+ Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon me,
+ Pas mme mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le ple gazon,
+ Une fosse sans nom.
+ Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+I
+
+BHMOT
+
+ Moi, je suis Bhmot, l'lphant, le colosse.
+ Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+ Je suis une montagne anime et qui marche;
+ Au dluge, je fis presque chavirer l'arche,
+ Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+ Je porte, en me jouant, des tours sur mon paule;
+ Les murs tombent broys sous mon flanc qui les frle
+ Comme sous un blier.
+ Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+ J'enlve cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+ Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+ Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:
+ Je jette chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blesss et de morts.
+ Au coeur de la bataille, aux lieux o la mle
+ Rugit plus furieuse et plus chevele,
+ Comme un mortier sanglant, je vais gchant les corps.
+
+ Les flches font sur moi le ptillement grle
+ Que par un jour d'hiver font les grains de la grle
+ Sur les tuiles d'un toit,
+ Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+ Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+ Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+ Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+ A travers les bambous, je foltre et je passe
+ Comme un faon dans les bls.
+ Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+ Je dessche son urne avec ma grande trompe,
+ Et laisse sur le sec ses htes caills.
+
+ Mes dfenses d'ivoire ventreraient le monde,
+ Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+ Rien ne me semble lourd; pour soutenir le ple,
+ Je pourrais lui prter ma rude et forte paule.
+ Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+II
+
+ Quand Bhmot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+ Lviathan, ainsi, rpondit en sa langue.
+
+
+III
+
+LVIATHAN
+
+ Taisez-vous, Bhmot, je suis Lviathan,
+ Comme un enfant mutin je fouette l'Ocan
+ Du revers de ma large queue.
+ Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+ Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensit bleue.
+
+ Le requin endent d'un triple rang de dents,
+ Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une le,
+ L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+ Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,
+ Du ctac jusqu'au nautile;
+
+ Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+ Les baleines du ple l'oeil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine,
+ Le triton fabuleux, la sirne aux chants clairs,
+ Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+ Les oursons toils et les crabes hideux,
+ Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+ Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+ Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+ Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+ Mon royaume est superbe et magnifique voir:
+ Des vgtations tranges,
+ ponges, polypiers, madrpores, coraux,
+ Comme dans les forts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y dcoupent en vertes franges.
+
+ Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocan,
+ Ma respiration soulve l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+ Le souffle imptueux de mes larges naseaux
+ Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les ples quipages.
+
+ Ainsi vous avez tort de tant faire le fier
+ Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renvers quelque muraille;
+ Ma gueule vous pourrait engloutir aisment.
+ Je vous ai regard, Bhmot, et vraiment
+ Vous tes de petite taille.
+
+ L'empire revient donc moi, prince des eaux,
+ Qui mne chaque soir les difformes troupeaux
+ Patre dans les moites campagnes;
+ Moi tmoin du dluge et des temps disparus;
+ Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+IV
+
+ Lviathan se tut et plongea sous les flots;
+ Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs lots.
+
+
+V
+
+L'OISEAU ROCK
+
+ L-bas, tout l-bas, il me semble
+ Que j'entends quereller ensemble
+ Bhmot et Lviathan;
+ Chacun des deux rivaux aspire,
+ Ambition folle! l'empire
+ De la terre et de l'Ocan.
+
+ Eh quoi! Lviathan l'norme
+ S'assoirait, majest difforme,
+ Sur le trne de l'univers!
+ N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+ Son palais d'azur sous les ondes?
+ N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+ Bhmot, dans sa patte immonde,
+ Veut prendre le sceptre du monde
+ Et se poser en souverain.
+ Bhmot, avec son gros ventre,
+ Veut faire venir son antre
+ L'univers terrestre et marin!
+
+ La prtention est trange
+ Pour ces deux ptrisseurs de fange,
+ Qui ne sauraient quitter le sol.
+ C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois tre
+ De ce monde seigneur et matre,
+ Et je suis roi de par mon vol.
+
+ Je pourrais dans ma forte serre
+ Prendre la boule de la terre
+ Avec le ciel pour cusson.
+ Crez deux mondes: je me flatte
+ D'en tenir un dans chaque patte,
+ Comme les aigles du blason.
+
+ Je nage en plein dans la lumire,
+ Et ma prunelle sans paupire
+ Regarde en face le soleil.
+ Lorsque par les airs je voyage,
+ Mon ombre, comme un grand nuage,
+ Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+ Je cause avec l'toile bleue
+ Et la comte ple queue;
+ Dans la lune je fais mon nid;
+ Je perche sur l'arc d'une sphre;
+ D'un coup de mon aile lgre
+ Je fais le tour de l'infini.
+
+
+VI
+
+L'HOMME
+
+ Lviathan, je vais, malgr les deux cascades
+ Qui de tes noirs vents jaillissent en arcades,
+ La mer qui se soulve tes reniflements,
+ Et les glaces du ple et tous les lments,
+ Mont sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+ T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+ Car il faut un peu d'huile ma lampe le soir,
+ Quand le soleil s'teint et qu'on n'y peut plus voir.
+ Bhmot, genoux! que je pose la charge
+ Sur ta croupe arrondie et ton paule large!
+ Je ne suis pas mu de ton normit;
+ Je ferai de tes dents quelque hochet sculpt,
+ Et je te couperai tes immenses oreilles,
+ Avec leurs plis pendants, des drapeaux pareilles,
+ Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+ Oiseau Rock, prte-moi la plume et ton duvet,
+ Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracasse,
+ Sans pouvoir achever la courbe commence,
+ Des sommits du ciel, mes pieds, sur le roc,
+ Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!
+
+
+
+
+COMPENSATION
+
+
+ Il nat sous le soleil de nobles cratures
+ Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rver,
+ Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures.
+
+ Dieu semble les produire afin de se prouver;
+ Il prend, pour les ptrir, une argile plus douce,
+ Et souvent passe un sicle les parachever.
+
+ Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+ Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,
+ Et l'ardente aurole en gerbe d'or y pousse.
+
+ Ces hommes-l s'en vont, calmes et radieux,
+ Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+ Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.
+
+ Leur moindre fantaisie est une oeuvre ternelle,
+ Tout cde devant eux; les sables inconstants
+ Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidle.
+
+ Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+ L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:
+ Ils mneront bout leurs destins clatants.
+
+ Leur existence trange est le rel du rve;
+ Ils excuteront votre plan idal,
+ Comme un matre savant le croquis d'un lve.
+
+ Vos dsirs inconnus, sous l'arceau triomphal
+ Dont votre esprit en songe arrondissait la vote,
+ Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+ D'un pied sr, jusqu'au bout ils ont suivi la route
+ O, ds les premiers pas, vous vous tes assis,
+ N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+ De ceux-l chaque peuple en compte cinq ou six,
+ Cinq ou six tout au plus, dans les sicles prospres,
+ Types toujours vivants dont on fait des rcits.
+
+ Nature avare, toi, si fconde en vipres,
+ En serpents, en crapauds tout gonfls de venins,
+ Si prompte repeupler tes immondes repaires,
+
+ Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+ Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
+ Tant de monstres impurs chapps de tes mains,
+
+ Nature, tu nous dois encor bien des potes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE
+
+
+ Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+ Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
+ Ophlia, ni Batrix, ni mme
+ Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+ Celle que j'aime, prsent, est en Chine;
+ Elle demeure avec ses vieux parents,
+ Dans une tour de porcelaine fine,
+ Au fleuve Jaune, o sont les cormorans.
+
+ Elle a des yeux retrousss vers les tempes,
+ Un pied petit tenir dans la main,
+ Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+ Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+ Par son treillis elle passe sa tte,
+ Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,
+ Et, chaque soir, aussi bien qu'un pote,
+ Chante le saule et la fleur du pcher.
+
+
+
+
+SONNET
+
+
+ Pour veiner de son front la pleur dlicate,
+ Le Japon a donn son plus limpide azur;
+ La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+ Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+ Dans sa prunelle humide un doux rayon clate;
+ Le chant du rossignol prs de sa voix est dur,
+ Et, quand elle se lve notre ciel obscur,
+ On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+ Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
+ Le caprice a taill son petit nez charmant;
+ Sa bouche a des rougeurs de pche et de framboise;
+
+ Ses mouvements sont pleins d'une grce chinoise,
+ Et prs d'elle on respire autour de sa beaut
+ Quelque chose de doux comme l'odeur du th.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX
+
+
+ Vous avez un regard singulier et charmant;
+ Comme la lune au fond du lac qui la reflte,
+ Votre prunelle, o brille une humide paillette,
+ Au coin de vos doux yeux roule languissamment.
+
+ Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+ Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+ Et vos grands cils mus, de leur aile inquite
+ Ne voilent qu' demi leur vif rayonnement.
+
+ Mille petits amours leur miroir de flamme
+ Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+ Et les dsirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+ Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre me,
+ Comme une fleur cleste au calice idal
+ Que l'on apercevrait travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON
+
+
+I
+
+ J'ai, dans mon cabinet, une bataille norme
+ Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+ Et dont l'trange aspect arrte l'oeil surpris;
+ On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+ La gravure sonner comme une vieille armure,
+ Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+ Un pont par o se rue une foule en dmence,
+ Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+ Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;
+ A travers l'arche on voit une ville enflamme,
+ D'o montent, en tournant, de longs flots de fume
+ Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+ Une barque, pareille la barque des ombres,
+ Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+ Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+ Une averse de sang pleut des ttes coupes;
+ Des mains par l'agonie perdument crispes,
+ Avec leurs doigts noueux s'accrochent ses bords.
+
+ Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+ Le grand fleuve a toujours toute prte une tombe;
+ Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+ Les flots toujours bants, de leurs gueules voraces,
+ Dvorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+ Tout ce que le combat jette leur apptit.
+
+ Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+ Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre
+ Qu'un mourant tient encor dans son poing fracass;
+ Plus loin, c'est un carquois plein de flches, qui verse
+ Ses dards en pluie aigu, et dont chaque trait perce
+ Un cadavre dj de cent coups travers.
+
+ C'est un rude combat! chevelures, crinires,
+ Panaches et cimiers, enseignes et bannires,
+ Au souffle des clairons volent chevels;
+ Les lances, ces pis de la moisson sanglante,
+ S'inclinent leur vent en tranche tincelante,
+ Comme sous une pluie on voit pencher des bls.
+
+ Les glaives dentels font d'affreuses morsures;
+ Le poignard altr, plongeant dans les blessures,
+ Comme dans une coupe, y boit flots le sang;
+ Et les pieux, rompant les armes les plus fortes,
+ Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes
+ Aux mes qui des corps sortent en rugissant.
+
+ Quelle frocit de dessin et de touche!
+ Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+ Qui signa ce pome trange et vhment?
+ C'est toi, matre suprme, la main turbulente,
+ Peintre au nom rouge, roi de la couleur brlante,
+ Divin Nerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+ C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime
+ Pencha cette bataille au bord de cet abme,
+ Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+ Et lui mis pour came un beau groupe de femmes
+ Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames
+ S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+II
+
+ Car ce sont, piti! des femmes, des guerrires
+ Que la mle treint de ses mains meurtrires.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+ Les cailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+ O, nourrisson cruel, la mort ple vient boire
+ Le lait empourpr du combat.
+
+ Regardez! regardez! les chevelures blondes
+ Coulent en ruisseaux d'or se mler sous les ondes
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+ Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albtre,
+ O, dans la blancheur mate, une veine bleutre
+ Circule en transparents rseaux.
+
+ Hlas! sur tous ces corps la teinte nacre,
+ La mort a dj mis sa pleur azure;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+ Leurs bras abandonns trempent, les mains ouvertes,
+ Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ O l'eau les soulve en passant.
+
+ Le cheval de bataille la croupe tigre,
+ Secouant dans les cieux sa crinire effare,
+ Les foule avec ses durs sabots;
+ Et le lche vainqueur, dans sa rage brutale,
+ Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire lui leurs derniers lambeaux.
+
+ Bientt du haut des monts les vautours au col chauve,
+ Les corbeaux vernisss, les aigles l'oeil fauve,
+ L'orfraie au regard clandestin,
+ Les loups se balanant sur leurs chines maigres,
+ Les renards, les chakals, accourront, tout allgres,
+ Prendre leur part au grand festin.
+
+ Ce splendide banquet rparera leurs jenes.
+ O misre! douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins d'un si pur contour,
+ Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+ Fouills par le museau de l'hyne farouche,
+ Piqus par le bec du vautour!
+
+ Cessez de vains efforts, braves amazones!
+ A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanach,
+ La cuirasse de fer, de clous d'or toile,
+ Si votre main trop faible, au fort de la mle,
+ Lche votre glaive brch?
+
+ Votre armure fausse, entre ces bras robustes,
+ Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes
+ O le poil pousse en plein terrain;
+ Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+ O guerrires! seraient les appas et les charmes
+ Cachs sous vos corsets d'airain.
+
+ S'ils n'taient repousss par les rudes cailles,
+ Par les mailles d'acier qui hrissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+ Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+ Vous auriez sans combat remport la victoire,
+ Car la force cde l'amour.
+
+ Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,
+ Qui volent, de la brise et de l'clair rivales;
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+ Et ne vous arrtez qu'en des retraites sres
+ O se trouve un flot clair pour laver vos blessures,
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+III
+
+ C'est la ncessit! c'est la rgle fatale!
+ Toujours l'esprit le cde la force brutale;
+ Et quand la passion, aux beaux lans divins,
+ Avec le positif veut en venir aux mains,
+ Ardente, et n'coutant que le feu qui l'anime,
+ Engage le combat sur le pont de l'abme,
+ Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant
+ Contre ces grands chevaux forme d'lphant,
+ Cabrs et renverss sur leurs normes croupes,
+ Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+ Aux bras durs et noueux comme des chnes verts,
+ Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;
+ Toujours le pied lui manque, et, de flches crible,
+ Elle tombe en hurlant dans l'onde flagelle,
+ O son corps va trouver les camans du fond.
+ Cependant les vainqueurs, sur la crte du pont,
+ Sans donner une plainte aux victimes noyes,
+ Passent, tambours battants, enseignes dployes.
+ Cette planche, grave en six cartons divers
+ Par Lucas Vostermann, d'aprs Rubens d'Anvers,
+ Femmes au coeur hautain, ples cariatides,
+ Qui ployez regret des ttes moins timides
+ Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+ Et qui vous refusez porter votre croix,
+ De votre destine est l'effrayant symbole,
+ Et je l'y vois crite en sombre parabole.
+ Comme vous autrefois, folles de libert,
+ Des femmes au grand coeur, la mle beaut,
+ Se brlrent un sein, et mirent la place
+ La Mduse sculpte au coeur de la cuirasse;
+ Elles laissrent l l'aiguille et les fuseaux,
+ La navette qui court travers les rseaux,
+ Les travaux de la femme et les soins du mnage,
+ Pour la lance et l'pe, instruments de carnage;
+ Ngligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+ Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,
+ Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+ Leur troupe rencontra la grande arme en marche,
+ Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,
+ Incertaine mare, on vit les combattants,
+ Les chevelures d'or ou bien les ttes brunes,
+ Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+ Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+ Et longtemps la victoire aux pieds irrsolus,
+ Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+ Erra d'un camp l'autre avec ses palmes vertes.
+ De fatigue la fin, les bras frles et blancs
+ Laissrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,
+ Trop faibles ouvriers pour de si fortes mes,
+ Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+LGIE
+
+
+ J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+ Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant
+ On a peur; on se fait avec la moindre chose
+ Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+ De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+ La plus folle chimre, un souvenir ancien
+ Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'veille,
+ Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille
+ Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+ L'on n'en meurt pas; demain peut-tre on en rira.
+ Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,
+ Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+ Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+ Que mon ide est folle et tu m'embrasseras,
+ Et puis, j'oublrai tout, except que je t'aime
+ Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de mme.
+ Or, voici ma remarque; il m'a sembl cela.
+ Je voudrais oublier toutes ces choses-l;
+ Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+ Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+ Laisse aller Romo qui part. En ce moment
+ O mon me pme chaque embrassement
+ S'lanait sur ta bouche au-devant de ton me,
+ O ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+ O mon coeur perdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
+ Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+ O mes deux bras nous, comme ceux d'un avare
+ Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+ Te tenaient enferme et t'enchanaient moi,
+ Toi, tu ne disais rien; tu n'coutais pas, toi;
+ Mes baisers s'teignaient sur ta lvre glace;
+ Je ne te sentais pas sentir; ta main presse
+ N'entendait pas la mienne et ne rpondait rien.
+ J'tais l, devant toi, comme un musicien,
+ Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+ O mon me! pourquoi faut-il, quand tu dbordes,
+ Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+ Que l'me o tout en pleurs tu voudrais t'pancher
+ Se ferme et te repousse, et te laisse rpandre
+ Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!
+ J'ai cherch vainement pourquoi cette froideur,
+ Aprs tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+ Aprs tant de serments et de douces paroles,
+ Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+ Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+ Qu'on tait fou d'avoir au fond du coeur un nom
+ Que l'on ne dira pas, et que c'tait chimre
+ D'aimer une autre femme au monde que sa mre.
+ Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+ Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment.
+ Lorsque, le dsir mort, nat la mlancolie,
+ Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+ Comme au sein de sa mre un enfant qui s'endort,
+ Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+ Le moment est venu de regarder en face
+ L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+ Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+ Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en dplat,
+ C'est qu'il s'adresse l'homme et non pas la femme.
+ Quand le corps assouvi laisse en paix rgner l'me,
+ Qu'on s'coute penser et qu'on entend son coeur,
+ Et que dans la matresse on embrasse la soeur,
+ La premire lasse est la femme. La honte
+ D'avoir t vaincue au fond d'elle surmonte
+ Le bonheur d'tre aime; elle hait son amant,
+ Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+ Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+ Qu'elle hasse bien et de haine profonde,
+ C'est lui, car c'est son matre et son seigneur; il peut
+ Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+ Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+ A remplac l'amour; une froide contrainte
+ Succde aux beaux lans de folle libert.
+ Adieu l'enivrement, le rire et la gat.
+ La femme se repent et l'homme se repose:
+ Il a touch son but, il a gagn sa cause;
+ C'est le triomphateur, le vainqueur, le Csar,
+ Qui, la couronne au front, au-devant de son char,
+ Malgr tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+ Tranera sans piti Cloptre captive.
+ Aspic, dresse ton col tout gonfl de venin:
+ Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.
+ Csar attend dehors! il lui faut Cloptre
+ Pour suivre le triomphe et paratre au thtre;
+ Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+ Disent:--Heureux Csar! et lui battent des mains.
+ La femme sait cela, que de reine et matresse
+ Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;
+ Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+ Elle a laiss tomber, aujourd'hui le dsir
+ Le lui remet en main et la fait souveraine.
+ Il faut que son amant ses genoux se trane
+ Et lui baise les pieds et demande pardon.
+ Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+ Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+ Ainsi qu'un chevalier l'abri sous son casque,
+ Guette couvert l'instant o, faible et dsarm,
+ Se livre son poignard l'amant qu'on croit aim.
+ Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pense
+ N'et pas d me venir et doit tre chasse,
+ Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+ Dont personne ne doute, et prouv chaque jour?
+ J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+ Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+ Ces dsespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+ C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+ Cette existence-l, c'est la mienne, la ntre;
+ Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+ On est bien malheureux; mais pour un tel malheur
+ Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+ Aimer! ce mot-l seul contient toute la vie.
+ Prs de l'amour que sont les choses qu'on envie?
+ Trsors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+ Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+ L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame
+ Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNE
+
+
+ Ce jour, je l'ai pass ploy sur mon pupitre,
+ Sans jeter une fois l'oeil travers la vitre.
+ Par Apollo! cent vers! je devrais tre las;
+ On le serait moins; mais je ne le suis pas.
+ Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+ Me fait le regard vif et la face sereine;
+ Comme aprs la rose une petite fleur,
+ Mon front se lve en haut avec moins de pleur;
+ Un sourire d'orgueil sur mes lvres rayonne,
+ Et mon souffle press plus fortement rsonne.
+ J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+ Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lvrier,
+ Entre mes deux genoux posant sa longue tte,
+ Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fte
+ Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+ Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+ Prs de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+ M'talait son gros ventre et souriait vermeille;
+ En vain ma bien-aime, avec son beau sein nu,
+ Se penchait en riant de son rire ingnu,
+ Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+ Rpandait les parfums de son haleine pure.
+ Sourd comme saint Antoine la tentation,
+ J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion,
+ L'oeuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,
+ Et ma journe ajoute un feuillet mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME
+
+
+ L'hippopotame au large ventre
+ Habite aux Jungles de Java,
+ O grondent, au fond de chaque antre,
+ Plus de monstres qu'on n'en rva.
+
+ Le boa se droule et siffle,
+ Le tigre fait son hurlement,
+ Le buffle en colre renifle,
+ Lui dort ou pat tranquillement.
+
+ Il ne craint ni kriss ni zagaies,
+ Il regarde l'homme sans fuir,
+ Et rit des balles des cipayes
+ Qui rebondissent sur son cuir.
+
+ Je suis comme l'hippopotame:
+ De ma conviction couvert,
+ Forte armure que rien n'entame,
+ Je vais sans peur par le dsert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE
+
+
+ Quand viendra la saison nouvelle,
+ Quand auront disparu les froids,
+ Tous les deux nous irons, ma belle,
+ Pour cueillir le muguet au bois;
+ Sous nos pieds grenant les perles
+ Que l'on voit au matin trembler,
+ Nous irons couter les merles
+ Siffler.
+
+ Le printemps est venu, ma belle,
+ C'est le mois des amants bni,
+ Et l'oiseau, satinant son aile,
+ Dit des vers au rebord du nid.
+ Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+ Pour parler de nos beaux amours,
+ Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+ Loin, bien loin, garant nos courses,
+ Faisons fuir le lapin cach,
+ Et le daim au miroir des sources
+ Admirant son grand bois pench,
+ Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+ En panier enlaant nos doigts,
+ Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR
+
+
+ Lorsque l'on veut monter aux tours des cathdrales,
+ On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+ Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.
+
+ L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+ Sans trfle de soleil et de lumire blonde,
+ Ttant le mur des mains, de peur de trbucher;
+
+ Car les hautes maisons voisines de l'glise
+ Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+ Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+ S'envolant tout coup, les chouettes peureuses
+ Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+ Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:
+
+ Les spectres, les terreurs qui hantent les tnbres,
+ Vous frlent en passant de leurs crpes funbres;
+ Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+ A travers l'ombre on voit la chimre accroupie
+ Remuer, et l'cho de la vote assoupie
+ Derrire votre pas suscite un autre pas.
+
+ Vous sentez l'paule une pnible haleine,
+ Un souffle intermittent, comme d'une me en peine
+ Qu'on aurait veille et qui vous poursuivrait;
+
+ Et si l'humidit fait, des yeux de la vote,
+ Larmes du monument, tomber l'eau goutte goutte,
+ Il semble qu'on drange une ombre qui pleurait.
+
+ Chaque fois que la vis, en tournant, se drobe,
+ Sur la dernire marche un dernier pli de robe,
+ Irritante terreur, brusquement disparat.
+
+ Bientt le jour, filtrant par les fentes troites,
+ Sur le mur oppos trace des lignes droites,
+ Comme une barre d'or sur un cusson noir.
+
+ L'on est dj plus haut que les toits de la ville,
+ difices sans nom, masse confuse et vile,
+ Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+ Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+ Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+ Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+ Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+ Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+ Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+ Les guivres, les dragons et les formes tranges
+ Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+ Sraphiques gardiens taills dans le granit,
+
+ Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+ Dans leurs niches de pierre, appuys sur leurs ailes,
+ Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+ Vous dbouchez enfin sur une plate-forme,
+ Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre norme,
+ La Cit grommelante, accroupie alentour.
+
+ Comme un requin, ouvrant ses immenses mchoires,
+ Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+ Dont chacune est un dme, un clocher, une tour.
+
+ A travers le brouillard, de ses naseaux de pltre,
+ Elle souffle dans l'air son haleine bleutre,
+ Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+ Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'cume,
+ Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+ Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+ Ce sont les tintements et les grles voles
+ Des cloches, de leurs voix sonores ou fles,
+ Chantant plein gosier dans leurs beffrois touffus;
+
+ C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+ C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+ Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affts;
+
+ C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+ File comme une toile travers l'ombre terne,
+ Emportant un heureux aux bras de son dsir;
+
+ Le soupir de la vierge au balcon accoude,
+ Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'ide,
+ Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+ Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+ Que n'crira jamais musicien terrestre,
+ Chaque objet fait sa note impossible saisir.
+
+ Vous pensiez tre en haut; mais voici qu'une aiguille,
+ O le ciel dcoup par dentelles scintille,
+ Se prsente soudain devant vos pieds lasss.
+
+ Il faut monter encor, dans la mince tourelle,
+ L'escalier qui serpente en spirale plus frle,
+ Se pendant aux crampons de loin en loin placs.
+
+ Le vent, d'un air moqueur, vos oreilles siffle,
+ La goule tend sa griffe et la guivre renifle,
+ Le vertige alourdit vos pas embarrasss.
+
+ Vous voyez loin de vous, comme dans des abmes
+ S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,
+ Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+ Votre sueur se fige votre front en nage;
+ L'air trop vif vous touffe: allons, enfant, courage!
+ Vous tes prs des cieux; allons, un pas encor!
+
+ Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+ L'archange colossal que fait tourner la brise,
+ Le saint Michel gant qui tient un glaive d'or;
+
+ Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+ Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+ Vous dirigez en bas un oeil moins effray,
+
+ Vous verrez la campagne plus de trente lieues,
+ Un immense horizon, bord de franges bleues,
+ Se droulant sous vous comme un tapis ray;
+
+ Les carrs de bl d'or, les cultures zbres,
+ Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigres;
+ Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fray;
+
+ Les cits, les hameaux, nids sems dans la plaine,
+ Et, partout o se groupe une famille humaine,
+ Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.
+
+ Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+ La mer se diaprer et se gaufrer de moires,
+ Comme un kandjiar turc damasquin d'argent;
+
+ Les vaisseaux, alcyons balancs sur leurs ailes,
+ Piquer l'azur lointain de blanches tincelles
+ Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+ Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,
+ Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+ Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:
+
+ Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+ Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+ Chimrique pays peupl de dragons verts;
+
+ Ou vers Otati, la belle fleur des ondes,
+ De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+ Comme une autre Vnus, fille des flots amers;
+
+ A Ceylan, Java, plus loin encor peut-tre,
+ Dans quelque le dserte et dont on se rend matre,
+ Vers une autre Amrique chappe Colomb.
+
+ Hlas! et vous aussi, sans crainte, mes penses,
+ Livrant aux vents du ciel vos ailes empresses,
+ Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+ Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+ Des pays inconnus et des les lointaines
+ Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..
+
+ La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+ Comme celui qui monte au clocher de l'glise,
+ Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+ J'ai plant le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
+ Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
+ Insensible la joie, la vie, l'amour,
+
+ Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+ J'mousse mon ciseau contre des pierres dures,
+ levant grand'peine une assise par jour!
+
+ Pendant combien de mois suis-je rest sous terre,
+ Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+ Et cherchant le roc vif pour mes fondations!
+
+ Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+ Les fleurs faisaient l'amour et toute crature
+ Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+ Le printemps dans les bois faisait courir la sve,
+ Et le flot, en chantant, venait baiser la grve;
+ Tout n'tait que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+ Patient architecte, avec mes mains pensives
+ Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+ Je fouillais sous l'glise un temple souterrain.
+
+ Puis l'glise elle-mme, avec ses colonnettes,
+ Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'artes,
+ Un madrpore immense, un polypier marin;
+
+ Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+ O gazouillent, quand vient l'heure de la prire
+ Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+ Du haut de cette tour grand'peine acheve,
+ Pourrai-je t'entrevoir, perspective rve,
+ Terre de Chanaan o tendait mon effort?
+
+ Pourrai-je apercevoir la figure du monde,
+ Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,
+ Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+ Si mon clocher passait seulement de la tte
+ Les toits et les tuyaux de la ville, ou le fate
+ De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;
+
+ S'il tait assez haut pour dcouvrir l'toile
+ Que la colline bleue avec son dos me voile,
+ Le croissant qui s'corne au toit de la maison;
+
+ Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nues
+ Par le vent du matin mollement remues,
+ Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+ Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'me,
+ Dans un ocan d'or, avec le globe en flamme,
+ Majestueusement monter l'horizon!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ AVERTISSEMENT DES DITEURS v
+
+POSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832
+
+ [2] Nous avons pens que les bibliophiles accueilleraient, comme
+ un renseignement prcieux, l'indication du classement de
+ l'dition du 1845. Nous l'avons donc place cette table, entre
+ parenthse.
+
+
+ PRFACE 3
+
+ Mditation. (l. I.) 9
+ Moyen ge. (Int. VI.) 10
+ lgie I. (l. VI.) 11
+ Paysage. (Pays. VII.) 12
+ La jeune fille. (l. V.) 13
+ Le Marais. (Pays. X.) 14
+ Sonnet I. (Fant. X) 16
+ Serment. (l. VIII.) 17
+ Les Souhaits. (Fant. V.) 18
+ Le Luxembourg. (l. II.) 20
+ Le Sentier. (Pays. IV.) 21
+ Cauchemar 22
+ La Demoiselle. (Pays. III.) 21
+ Les deux ges. (l. IV.) 28
+ Le Far-niente 29
+ Stances. (l. XVI.) 30
+ Promenade nocturne. (Pays. V.) 32
+ Sonnet II. (Fant. XI.) 34
+ La Basilique. (Int. VII.) 55
+ L'Oiseau captif. (l. XII.) 58
+ Rve. (l. IX.) 40
+ Penses d'automne. (Pays. IX.) 41
+ Infidlit. (l. XX.) 43
+ A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45
+ lgie II 46
+ Veille. (Int. III.) 48
+ lgie III. (l. X.) 50
+ Clmence. (l. XIV.) 51
+ Voyage 52
+ Le Coin du feu. (Int. II.) 55
+ La Tte de mort. (Int. IV.) 56
+ Ballade. (Pays. VI.) 59
+ Une me. (l. XIII.) 64
+ Souvenir. (l. XV.) 65
+ Sonnet III. (Fant. XIII.) 66
+ Maria. (l. III.) 67
+ A mon ami Eugne de N***. (Int. V.) 68
+ Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72
+ Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74
+ Imitation de Byron. (Fant. I.) 77
+ Ballade. (l. VII.) 79
+ Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80
+ Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81
+ Enfantillage. (Pays. I.) 82
+ Nonchaloir. (l. XVIII.) 85
+ Dclaration. (l. XVII.) 84
+ Pluie. (Pays. VIII.) 85
+ Point de vue. (Pays. XII.) 87
+ Le Retour. (Pays. XI.) 88
+ Pan de mur. (Pays. XIV.) 91
+ Colre 93
+ Sonnet V. (Fant. XIV.) 95
+ Justification. (l. XIX.) 96
+ Frisson. (Int. I.) 98
+ Sonnet VI. (Fant. XV.) 103
+ lgie IV. (l. XI.) 104
+ Sonnet VII 107
+ Paris. (Pays. XV.) 108
+ Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111
+ Dbauche. (Fant. VII.) 112
+ Le Bengali. (Fant. II.) 114
+ Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116
+
+ ALBERTUS OU L'AME ET LE PCH 123
+
+
+POSIES DIVERSES, 1833-1838
+
+ Le Nuage 187
+ Les Colombes 188
+ Les Papillons 189
+ Tnbres 190
+ Thbade 198
+ Rocaille 206
+ Pastel 207
+ Watteau 208
+ Le Triomphe de Ptrarque 209
+ Melancholia 215
+ Niob 223
+ Cariatides 224
+ La Chimre 225
+ La Diva 226
+ Aprs le Bal 230
+ Tombe du jour 234
+ La dernire feuille 235
+ Le Trou du serpent 236
+ Les Vendeurs du temple 237
+ A un jeune Tribun 246
+ Choc de cavaliers 253
+ Le Pot de fleurs 254
+ Le Sphinx 255
+ Pense de minuit 256
+ La Chanson de Mignon 262
+ Romance 267
+ Le Spectre de la Rose 269
+ Lamento 271
+ Ddain 273
+ Ce Monde-ci et l'autre 276
+ Versailles 280
+ La Caravane 281
+ Destine 282
+ Notre-Dame 283
+ Magdalena 289
+ Chant du grillon 297
+ Absence 303
+ Au Sommeil 305
+ Terza rima 307
+ Monte sur le Brocken 309
+ Le premier rayon de mai 311
+ Le Lion du Cirque 313
+ Lamento 315
+ Barcarolle 317
+ Tristesse 319
+ Qui sera roi? 321
+ Compensation 327
+ Chinoiserie 329
+ Sonnet 330
+ A deux beaux yeux 331
+ Le Thermodon 332
+ lgie 338
+ La bonne journe 342
+ L'Hippopotame 344
+ Villanelle rhythmique 345
+ Le Sommet de la tour 347
+
+
+
+
+
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+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
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+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+<pre>
+
+Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Posies Compltes, Tome 1/2
+
+Author: Thophile Gautier
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 ***
+
+
+
+
+Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tnote">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
+L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.
+Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p></div>
+
+<div class="topspace titlepage">
+
+<p class="large">THOPHILE GAUTIER</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p><span class="xlarge">POSIES</span><br />
+<span class="large">COMPLTES</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="small">TOME PREMIER</p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p>PARIS<br />
+<span class="small">G. CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup>, DITEURS</span><br />
+<span class="xs">11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p>
+
+<hr class="deco" />
+
+<p class="small">1889</p>
+</div>
+
+<div class="frontmatter">
+<p><span class="xlarge">POSIES COMPLTES</span><br />
+<span class="small">DE</span><br />
+<span class="large">THOPHILE GAUTIER</span><br />
+<span class="medium">I</span></p>
+</div>
+
+<p class="pub"><span class="large">OUVRAGES DU MME AUTEUR</span><br />
+PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br />
+<span class="small"> 3 fr. 50 chaque volume</span></p>
+
+<table id="adv" summary="books">
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Posies compltes</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">maux et Cames.</span> dition dfinitive, orne d'un Portrait
+ l'eau-forte par <em>J. Jacquemart</em></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle de Maupin</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Le Roman de la Momie</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Italie.</span> (Nouvelle dition)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Voyage en Espagne</span> (Tra los montes)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Russie</span></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Romans et Contes</span> (Avatar.&mdash;Jettatura, etc.)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.&mdash;Fortunio, etc)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Tableaux de Sige.</span>&mdash;(Paris, 1870-1871)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Thatre</span> (Mystre, Comdies et Ballets)</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeunes-France</span>, suivis de <em>Contes humouristiques</em></td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Histoire du Romantisme</span>, suivie de <span class="smcap">Notices romantiques</span> et
+ d'une tude sur les <span class="smcap">Progrs de la Posie franaise</span>
+ (1830-1868)</td>
+<td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Portraits contemporains</span> (littrateurs, peintres, sculpteurs,
+ artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier,
+ d'aprs une gravure l'eau-forte par lui-mme, vers 1833</td>
+ <td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">L'Orient</span></td>
+ <td class="tdr">2&nbsp;vol.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="space tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span>, illustr de 60 dessins par <em>G. Dor</em>,
+ graves sur bois par les premiers artistes. 1 vol. grand in-18 </td>
+ <td class="tdr">24 fr.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="end">Paris.&mdash;Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.&mdash;23886</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
+
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<p>Cette nouvelle dition des posies compltes de
+Thophile Gautier, est divise en trois sries:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> les deux volumes que nous publions;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> les <cite>maux et Cames</cite>.</p>
+
+<p>Le pote ayant donn lui-mme, en 1872, une
+dition dfinitive des <cite>maux et Cames</cite>, nous n'avons
+pas eu nous en occuper.</p>
+
+<p>Voici comment nous avons procd pour les deux
+premiers volumes.</p>
+
+<p>En principe, nous avons adopt partout l'ordre
+chronologique.</p>
+
+<p>Le premier volume s'ouvre donc par les: <cite>Posies</cite>
+parues en 1830, qui se terminaient par la pice
+intitule: <cite>Soleil couchant</cite>. Elles furent remises en
+vente en 1832, avec adjonction d'une prface, de
+quelques pices nouvelles et d'<cite>Albertus</cite>; en un volume,
+portant le titre de: <cite>Albertus</cite> ou l'<cite>Ame et le</cite>
+<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
+<cite>Pch</cite>. C'est ce volume (dat de 1833) qui nous a
+servi de modle. Thophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication
+de ses <cite>Posies compltes</cite>, nous avons respect
+ces corrections.</p>
+
+<p>Des ncessits typographiques avaient forc l'diteur
+de 1845 diviser la premire partie de l'&oelig;uvre
+en quatre groupes: lgies,&mdash;Paysages,&mdash;Intrieurs,&mdash;Fantaisies.&mdash;Par
+suite de cette disposition,
+les titres avaient t remplacs par des
+numros, les pigraphes et les ddicaces avaient
+disparu, la prface d'<cite>Albertus</cite> avait t supprime.</p>
+
+<p>Quelques pices du recueil de 1832 avaient t
+omises dans celui de 1845, nous les avons remises
+ leurs places et rimprimes pour la premire
+fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient
+pas parmi celles du volume de 1830-1832 y avaient
+t mles par erreur, nous leur avons rendu leurs
+places dans le second volume.</p>
+
+<p>En mme temps que nous avons restitu aux
+pomes leur classement primitif, nous les avons
+rimprims tels qu'ils taient dans l'dition originale,
+avec leurs titres, leurs ddicaces et leurs
+pigraphes. Enfin nous avons rtabli la prface
+d'<cite>Albertus</cite> en tte de la premire partie de ce premier
+volume, lequel se termine par les pices
+<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
+composes de 1833 1838, et qui furent publies
+pour la premire fois cette dernire date la
+suite de <cite>La Comdie de la Mort</cite>.</p>
+
+<p>Tel est le plan du premier volume.</p>
+
+<p>Le second volume comprend:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <cite>La Comdie de la Mort</cite> (1838);</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <cite>Espaa</cite> et <cite>les Posies diverses</cite> (1838-1845),
+conformment au texte de l'dition de 1845;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Toutes les posies publies depuis 1831 jusqu'
+1872, restes parses dans les journaux et les
+revues et que le pote n'avait pas pris le soin de
+runir;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Enfin, toutes les posies absolument indites
+dont nous avons retrouv les autographes.</p>
+
+<p>Dans ces deux volumes nous avons dat les morceaux
+chaque fois qu'il nous a t possible de le
+faire avec certitude. Un grand nombre de pices et
+de fragments avaient disparu lors des diverses
+rimpressions, nous les avons rtablis.</p>
+
+<p>Pour la publication des <cite>Posies indites</cite> et des
+<cite>Posies posthumes</cite>, nous avons, aprs mre rflexion,
+adopt une rgle inflexible, dont nous
+devons rendre compte au public lettr.</p>
+
+<p>Nous avions choisir entre deux mthodes: il
+nous fallait, ou publier tout, ou faire un choix.
+Nous nous sommes rappel que notre mission tait
+<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
+de recueillir et non de juger. Il nous a sembl que
+nul diteur honnte et respectueux n'avait le droit
+de dire: Thophile Gautier aurait publi ce morceau.
+ou bien: Il et supprim celui-l.
+Nous n'avons donc rien supprim.</p>
+
+<p>Avons-nous retrouv toutes les posies indites
+de Thophile Gautier? Nous rpondons sans hsiter:&mdash;Non.</p>
+
+<p>Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup
+d'autres encore. La certitude nous en a t
+acquise par le grand nombre mme des pices
+que nous avons dcouvertes; la preuve incontestable
+nous en a t fournie diverses reprises
+au cours mme de nos recherches.</p>
+
+<p>Nous faisons ici appel tous ceux entre les
+mains desquels se trouvent des manuscrits de
+Thophile Gautier, nous les supplions de nous
+en donner communication. Nous leur rappelons
+que c'est pour eux un devoir sacr de probit
+littraire, de rendre l'&oelig;uvre du pote tout ce qui
+lui appartient.</p>
+
+<p class="signature">M. D.</p>
+
+<p class="date">Septembre 1875.</p>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span>
+<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
+
+<h2>PRFACE</h2>
+
+<p>L'auteur du prsent livre est un jeune homme frileux
+et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou
+trois amis et peu prs autant de chats.</p>
+
+<p>Un espace de quelques pieds o il fait moins froid
+qu'ailleurs, c'est pour lui l'univers.&mdash;Le manteau de la
+chemine est son ciel; la plaque, son horizon.</p>
+
+<p>Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fentre,
+et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a
+aucune couleur politique; il n'est ni rouge, ni blanc, ni
+mme tricolore; il n'est rien, il ne s'aperoit des rvolutions
+que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime
+mieux tre assis que debout, couch qu'assis.&mdash;C'est
+une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher
+pour toujours.&mdash;Il fait des vers pour avoir un prtexte
+de ne rien faire, et ne fait rien sous prtexte qu'il
+fait des vers.</p>
+
+<p>Cependant, si loign qu'il soit des choses de la vie, il
+sait que le vent ne souffle pas la posie; il sent parfaitement
+toute l'inopportunit d'une pareille publication;
+pourtant il ne craint pas de jeter entre deux
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+meutes, peut-tre entre deux pestes, un volume purement
+littraire; il a pens que c'tait une &oelig;uvre pie et
+mritoire par la prose qui court, qu'une &oelig;uvre d'art et
+de fantaisie o l'on ne fait aucun appel aux passions
+mauvaises, o l'on n'a exploit aucune turpitude pour le
+succs.</p>
+
+<p>Il s'est imagin (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait
+encore de par la France quelques bonnes gens comme
+lui qui s'ennuyaient mortellement de toute cette politique
+hargneuse des grands journaux, et dont le c&oelig;ur
+se levait cette polmique indcente et furibonde de
+maintenant.</p>
+
+<p>Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra
+lui adresser, il y souscrit d'avance.&mdash;Il connat trs-bien
+les dfauts et les taches de son livre; s'il n'a pas
+vit les uns et enlev les autres, c'est qu'ils sont tellement
+inhrents sa nature, qu'il ne saurait exister sans
+eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne sa paresse.</p>
+
+<p>Quant aux utilitaires, utopistes, conomistes, saint-simonistes
+et autres qui lui demanderont quoi cela
+rime,&mdash;il rpondra: Le premier vers rime avec le
+second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.</p>
+
+<p>A quoi cela sert-il?&mdash;Cela sert tre beau.&mdash;N'est-ce
+pas assez? comme les fleurs, comme les parfums,
+comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu
+dtourner et dpraver son usage.</p>
+
+<p>En gnral, ds qu'une chose devient utile, elle cesse
+d'tre belle.&mdash;Elle rentre dans la vie positive, de posie
+elle devient prose, de libre, esclave.&mdash;Tout l'art est l.&mdash;L'art,
+c'est la libert, le luxe, l'efflorescence, c'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+l'panouissement de l'me dans l'oisivet.&mdash;La peinture,
+la sculpture, la musique ne servent absolument
+rien. Les bijoux curieusement cisels, les colifichets
+rares, les parures singulires, sont de pures superfluits.&mdash;Qui
+voudrait cependant les retrancher?&mdash;Le
+bonheur ne consiste pas avoir ce qui est indispensable;
+ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le
+moins besoin sont ceux qui charment le plus.&mdash;Il y a et
+il y aura toujours des mes artistes qui les tableaux
+d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et
+de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de
+fer et les bateaux vapeur.</p>
+
+<p>A tout cela si on lui rpond: Fort bien,&mdash;mais
+vos vers ne sont pas beaux. Il passera condamnation et
+tchera de s'amender.&mdash;Il espre toutefois qu'on voudra
+bien lui savoir gr de l'intention.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, deux mots sur ce volume.&mdash;Les pices
+qu'il renferme ont t composes de grandes distances
+les unes des autres, et imprimes au fur et mesure,
+sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas indiques;
+l'auteur n'a pas eu la prtention de faire des
+monuments. Les premires se rattachent presque son
+enfance; les dernires, le pome surtout, le touchent de
+plus prs; les plus anciennes remontent jusqu'en 1826.&mdash;Six
+ans, c'est un sicle aujourd'hui; les plus modernes
+sont de 1831.&mdash;On verra s'il y a progrs.</p>
+
+<p>Ce sont d'abord de petits intrieurs d'un effet doux et
+calme, de petits paysages la manire des Flamands,
+d'une touche tranquille, d'une couleur un peu touffe,
+ni grandes montagnes, ni perspectives perte de vue,
+ni torrents, ni cataractes.&mdash;Des plaines unies avec des
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rays o serpente
+un chemin, une chaumire qui fume, un ruisseau qui
+gazouille sous les nnuphars, un buisson avec ses baies
+rouges, une marguerite qui tremble sous la rose.&mdash;Un
+nuage qui passe jetant son ombre sur les bls, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.&mdash;Voil tout;
+et puis, pour animer la scne, une grenouille qui saute
+dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon
+de soleil, quelque lzard qui se chauffe au midi, une
+alouette qui s'lve d'un sillon, un merle qui siffle sous
+une haie, une abeille qui picore et bourdonne.&mdash;Les
+souvenirs de six mois passs dans une belle campagne.&mdash;
+et l comme une aube de l'adolescence qui va
+luire, un dsir, une larme, quelques mots d'amour, un
+profil de jeune fille chastement esquiss, une posie tout
+enfantine, toute ronde et potele o les muscles ne se
+prononcent pas encore.&mdash;A mesure que l'on avance, le
+dessin devient plus ferme, les mplats se font sentir, les
+os prennent de la saillie, et l'on aboutit la lgende
+semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom <cite>Albertus</cite>,
+et qui donne le titre au volume, comme la pice la plus
+importante et la plus actuelle du recueil.</p>
+
+<p>Si ces tudes franches et consciencieuses peuvent ouvrir
+la voie quelques jeunes gens et aider quelques
+inexpriences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a
+prise.&mdash;Si le livre passe inaperu, il ne la regrettera
+pas encore; ces vers lui auront us innocemment quelques
+heures, et l'art est ce qui console le mieux de
+vivre.</p>
+
+<p class="date">Octobre 1832.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>POSIES<br />
+<span class="medium">1830-1832</span></h2>
+
+<p class="quote">Oh! si je puis un jour!<br />
+<span class="i3 smcap">A. Chnier.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MDITATION</h3>
+
+<p class="quote">... Ce monde o les meilleures choses<br />
+<span class="i2"> Ont le pire destin.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Malherbe.</span></p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Virginit du c&oelig;ur, hlas! sitt ravie!</p>
+<p>Songes riants, projets de bonheur et d'amour,</p>
+<p>Fraches illusions du matin de la vie,</p>
+<p>Pourquoi ne pas durer jusqu' la fin du jour?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi?... Ne voit-on pas qu' midi la rose</p>
+<p>De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,</p>
+<p>Que l'anmone frle, au vent froid expose,</p>
+<p>Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne voit-on pas qu'une onde, sa source limpide,</p>
+<p>En passant par la fange y perd sa puret;</p>
+<p>Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide</p>
+<p>Bientt ternit l'clat et la srnit?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le monde est fait ainsi: loi suprme et funeste!</p>
+<p>Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants</p>
+<p>Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:</p>
+<p>La rose vit une heure et le cyprs cent ans.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MOYEN AGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Y ot un grant et vieil chastex<br />
+A messire Yvain qui fut tex;<br />
+Ot tours, donjons, machecoulis,<br />
+Fosss d'iave nette remplis,<br />
+Murs de fine pierre de taille,<br />
+Couverts d'engins por la bataille.<br />
+<span class="i3"><em>Ancien fabliau.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand je vais poursuivant mes courses potiques,</p>
+<p>Je m'arrte surtout aux vieux chteaux gothiques;</p>
+<p>J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,</p>
+<p>Aux fates couronns d'arbustes rabougris,</p>
+<p>Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aigus,</p>
+<p>Dans les rseaux de plomb leurs vitres exigus,</p>
+<p>Lgendes des vieux temps o les preux et les saints</p>
+<p>Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;</p>
+<p>Avec ses minarets moresques, la chapelle</p>
+<p>Dont la cloche qui tinte la prire appelle;</p>
+<p>J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavs,</p>
+<p>Leurs cours o l'herbe crot travers les pavs,</p>
+<p>Au sommet des donjons leurs girouettes frles</p>
+<p>Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;</p>
+<p>Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonns,</p>
+<p>De monstres, de griffons, bizarrement orns,</p>
+<p>Leurs larges escaliers aux marches colossales,</p>
+<p>Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,</p>
+<p>O comme une voix faible erre et gmit le vent,</p>
+<p>O, recueilli dans moi, je m'gare, rvant,</p>
+<p>Par de souvenirs d'amour et de ferie,</p>
+<p>Le brillant moyen ge et la chevalerie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LGIE I</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Dame, d'amer desse<br />
+Pour votre grace avoir,<br />
+Vous offre ma jeunesse.<br />
+Mes biens et mon avoir.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Chartier.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Nuit et jour, malgr moi, lorsque je suis loin d'elle,</p>
+<p>A ma pense ardente un souvenir fidle</p>
+<p>La ramne;&mdash;il me semble our sa douce voix</p>
+<p>Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois</p>
+<p>Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,</p>
+<p>Et sa ceinture bleue, et la frache pervenche</p>
+<p>De son chapeau de paille, et le sourire fin</p>
+<p>Qui dcouvre ses dents de perle,&mdash;telle enfin</p>
+<p>Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes</p>
+<p>Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;</p>
+<p>Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas</p>
+<p>Une femme au teint ple, et mesurant ses pas,</p>
+<p>Au regard nuag de langueur, une Anglaise</p>
+<p>Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise</p>
+<p>La tte sur sa main rver longuement,</p>
+<p>A lire Grandisson et Werther; non vraiment:</p>
+<p>Mais une belle enfant inconstante et frivole,</p>
+<p>Qui ne rve jamais; une brune crole</p>
+<p>Aux grands sourcils arqus; aux longs yeux de velours</p>
+<p>Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;</p>
+<p>A la taille lance, la gorge divine,</p>
+<p>Que sous les plis du lin la volupt devine.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PAYSAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p><span class="i5"> ..... omnia plenis</span><br />
+Rura natant fossis.<br />
+<span class="i3 smcap">P. Virgilius Maro.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pas une feuille qui bouge,</p>
+<p>Pas un seul oiseau chantant,</p>
+<p>Au bord de l'horizon rouge</p>
+<p>Un clair intermittent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un ct rares broussailles,</p>
+<p>Sillons demi noys,</p>
+<p>Pans gristres de murailles,</p>
+<p>Saules noueux et ploys;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De l'autre, un champ que termine</p>
+<p>Un large foss plein d'eau,</p>
+<p>Une vieille qui chemine</p>
+<p>Avec un pesant fardeau,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis la route qui plonge</p>
+<p>Dans le flanc des coteaux bleus,</p>
+<p>Et comme un ruban s'allonge</p>
+<p>En minces plis onduleux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA JEUNE FILLE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La vierge est un ange d'amour.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p>
+
+<p>Dieu l'a faite une heureuse et belle crature.<br />
+<span class="i3"><em>Indit, M*****.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Brune la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,</p>
+<p>A la lvre rieuse, aux gestes smillants;</p>
+<p>Blonde aux yeux bleus rveurs, la peau rose et blanche,</p>
+<p>La jeune fille plat: ou rserve ou franche,</p>
+<p>Mlancolique ou gaie, il n'importe; le don</p>
+<p>De charmer est le sien, autant par l'abandon</p>
+<p>Que par la retenue; en Occident, Sylphide,</p>
+<p>En Orient, Pri, vertueuse, perfide,</p>
+<p>Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,</p>
+<p>Sous l'ogive gothique assise auprs du feu,</p>
+<p>Ou qui chante, ou qui file, elle plat; nos penses</p>
+<p>Et nos heures, pourtant si vite dpenses,</p>
+<p>Sont pour elle. Jamais, imprgn de fracheur,</p>
+<p>Sur nos yeux endormis un rve de bonheur</p>
+<p>Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne</p>
+<p>Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe</p>
+<p>Nous appelant vers elle, et murmurant des mots</p>
+<p>Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.</p>
+<p>veills, sa gat dissipe nos alarmes,</p>
+<p>Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,</p>
+<p>Son baiser l'instant les tarit dans nos yeux.</p>
+<p>La jeune fille!&mdash;elle est un souvenir des cieux,</p>
+<p>Au tissu de la vie une fleur d'or brode,</p>
+<p>Un rayon de soleil qui sourit dans l'onde!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE MARAIS<br />
+<span class="small">A MON AMI ARMAND E***</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ainsi prs d'un marais on contemple voler<br />
+Mille oiseaux peinturs.<br />
+<span class="i3 smcap">Amadis Jamyn.</span></p>
+
+<p>En chasse, et chasse heureuse.<br />
+<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est un marais dont l'eau dormante</p>
+<p>Croupit, couverte d'une mante</p>
+<p>Par les nnuphars et les joncs:</p>
+<p>Chaque bruit sous leurs nappes glauques</p>
+<p>Fait au ch&oelig;ur des grenouilles rauques</p>
+<p>Excuter mille plongeons;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bcassine noire et grise</p>
+<p>Y vole quand souffle la bise</p>
+<p>De novembre aux matins glacs;</p>
+<p>Souvent, du haut des sombres nues</p>
+<p>Pluviers, vanneaux, courlis et grues</p>
+<p>Y tombent, d'un long vol lasss.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous les lentilles d'eau qui rampent,</p>
+<p>Les canards sauvages y trempent</p>
+<p>Leurs cous de saphir glacs d'or;</p>
+<p>La sarcelle l'aube s'y baigne,</p>
+<p>Et, quand le crpuscule rgne,</p>
+<p>S'y pose entre deux joncs, et dort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div>
+<p>La cigogne dont le bec claque,</p>
+<p>L'&oelig;il tourn vers le ciel opaque,</p>
+<p>Attend l l'instant du dpart,</p>
+<p>Et le hron aux jambes grles,</p>
+<p>Lustrant les plumes de ses ailes,</p>
+<p>Y trane sa vie l'cart.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ami, quand la brume d'automne</p>
+<p>tend son voile monotone</p>
+<p>Sur le front obscurci des cieux,</p>
+<p>Quand la ville tout sommeille</p>
+<p>Et qu' peine le jour s'veille</p>
+<p>A l'horizon silencieux,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Toi dont le plomb l'hirondelle</p>
+<p>Toujours porte une mort fidle,</p>
+<p>Toi qui jamais trente pas</p>
+<p>N'as manqu le livre rapide,</p>
+<p>Ami, toi, chasseur intrpide,</p>
+<p>Qu'un long chemin n'arrte pas;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Avec Rasko, ton chien qui saute</p>
+<p>A ta suite dans l'herbe haute,</p>
+<p>Avec ton bon fusil bronz,</p>
+<p>Ta blouse et tout ton quipage,</p>
+<p>Viens t'y cacher prs du rivage,</p>
+<p>Derrire un tronc d'arbre bris.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ta chasse sera meurtrire;</p>
+<p>Aux mailles de ta carnassire</p>
+<p>Bien des pieds d'oiseaux passeront,</p>
+<p>Et tu reviendras de bonne heure,</p>
+<p>Avant le soir, en ta demeure,</p>
+<p>La joie au c&oelig;ur, l'orgueil au front.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET I</h3>
+
+<div class="quote">
+<p class="i3"> Aux seuls ressouvenirs<br />
+Nos rapides pensers volent dans les toiles.<br />
+<span class="i3 smcap">Thophile.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux vitraux diaprs des sombres basiliques,</p>
+<p>Les flammes du couchant s'teignent tour tour;</p>
+<p>D'un ge qui n'est plus prcieuses reliques,</p>
+<p>Leurs dmes dans l'azur tracent un noir contour;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la lune parat, de ses rayons obliques</p>
+<p>Argentant demi l'aiguille de la tour,</p>
+<p>Et les derniers rameaux des pins mlancoliques</p>
+<p>Dont l'ombre se balance et s'tend alentour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Alors les vibrements de la cloche qui tinte,</p>
+<p>D'un monde arien semblent la voix teinte,</p>
+<p>Qui par le vent porte en ce monde parvient;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le pote, assis prs des flots, sur la grve,</p>
+<p>coute ces accents fugitifs comme un rve,</p>
+<p>Lve les yeux au ciel, et triste se souvient.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SERMENT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'on ne seust en nule terre<br />
+Nul plus bel cors de fame querre.<br />
+<span class="i2"><cite>Roman de la Rose.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Par tes yeux si beaux sous les voiles</p>
+<p>De leurs franges de longs cils noirs,</p>
+<p>Soleils jumeaux, doubles toiles,</p>
+<p>D'un c&oelig;ur ardent ardents miroirs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton front aux pleurs d'albtre,</p>
+<p>Que couronnent des cheveux bruns,</p>
+<p>O l'haleine du vent foltre</p>
+<p>Parmi la soie et les parfums;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par tes lvres, frache glantine,</p>
+<p>Grenade en fleur, riant corail</p>
+<p>D'o sort une voix argentine</p>
+<p>A travers la nacre et l'mail;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton sein rtif qui s'agite</p>
+<p>Et bat sa prison de satin,</p>
+<p>Par ta main troite et petite,</p>
+<p>Par l'clat vermeil de ton teint;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par ton doux accent d'Espagnole,</p>
+<p>Par l'aube de tes dix-sept ans,</p>
+<p>Je t'aimerai, ma jeune folle,</p>
+<p>Un peu plus que toujours,&mdash;longtemps!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES SOUHAITS</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>... Quelque bonne fe Urgl<br />
+Promettant palais et trsors<br />
+Au filleul mis sous sa tutelle,<br />
+Pour te promener t'aurait-elle<br />
+Ravi sur son nuage d'or.<br />
+<span class="i3 smcap">Joseph Delorme.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Si quelque jeune fe l'aile de saphir,</p>
+<p class="i2"> Sous une sombre et frache arcade,</p>
+<p>Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,</p>
+<p>Surgissait mes yeux, au doux bruit du zphyr</p>
+<p class="i2"> De l'cume de la cascade,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,</p>
+<p class="i2"> Palais immenses, pierreries?</p>
+<p>Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?</p>
+<p>Je te le donnerai; je puis faire un trsor</p>
+<p class="i2"> D'un vil monceau d'herbes fltries;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur</p>
+<p class="i2"> Rflchi par un lac limpide,</p>
+<p>Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,</p>
+<p>Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur</p>
+<p class="i2"> Ne voilent son orbe splendide;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,</p>
+<p class="i2"> Enfant lger de l'Arabie,</p>
+<p>A la crinire longue, l'&oelig;il tincelant,</p>
+<p>Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant</p>
+<p class="i2"> De la Norwge la Nubie;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div>
+<p>Je veux un kiosque rouge, aux minarets dors,</p>
+<p class="i2"> Aux minces colonnes d'albtre,</p>
+<p>Aux fantasques arceaux, d'&oelig;ufs pendant dcors,</p>
+<p>Aux murs de mosaque, aux vitraux colors</p>
+<span class="i2"> Par o se glisse un jour bleutre;</span>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant</p>
+<p class="i2"> De sycomores et d'yeuses,</p>
+<p>Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,</p>
+<p>Comme un grand ventail sans cesse soulevant</p>
+<p class="i2"> Ses masses de feuilles soyeuses.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux une tartane avec ses matelots,</p>
+<p class="i2"> Ses cordages, ses blanches voiles</p>
+<p>Et son corset de cuivre o se brisent les flots,</p>
+<p>Qui me berce le long de verdoyants lots</p>
+<p class="i2"> Aux molles lueurs des toiles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux soir et matin m'veiller, m'endormir</p>
+<span class="i2"> Au son de voix italiennes,</span>
+<p>Et pendant tout le jour entendre au loin frmir</p>
+<p>Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,</p>
+<p class="i2"> Ou des harpes oliennes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et je veux, les seins nus, une Alme agitant</p>
+<span class="i2"> Son charpe de cachemire</span>
+<p>Au-dessus de son front de rubis clatant,</p>
+<p>Des spahis, un harem, comme un riche sultan</p>
+<p class="i2"> Ou de Bagdad ou de Palmyre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je veux un sabre turc, un poignard indien</p>
+<span class="i2"> Dont le manche de saphirs brille;</span>
+<p>Mais surtout je voudrais un c&oelig;ur fait pour le mien,</p>
+<p>Qui le sentt, l'aimt, et qui le comprt bien,</p>
+<p class="i2"> Un c&oelig;ur naf de jeune fille!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE LUXEMBOURG</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse.<br />
+<span class="i3 smcap">J. Delorme.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au Luxembourg souvent lorsque dans les alles</p>
+<p>Gazouillaient des moineaux les joyeuses voles,</p>
+<p>Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abmes bleus</p>
+<p>D'un ciel tide et riant, les orangers frileux</p>
+<p>Hasardaient leurs rameaux parfums, et qu'en gerbes</p>
+<p>Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes</p>
+<p>Toute petite fille, elle allait du beau temps</p>
+<p>A son aise jouir et foltrer longtemps,</p>
+<p>Longtemps, car elle aimait l'ombre des feuillages</p>
+<p>Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,</p>
+<p>Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,</p>
+<p>Et le poisson de pourpre, hte d'une eau d'argent;</p>
+<p>Ou bien encor partir, folle et lgre tte,</p>
+<p>Et, trompant les regards de sa mre inquite,</p>
+<p>Au risque de brunir un teint frais et vermeil,</p>
+<p>Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SENTIER</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>En une sente me vins rendre<br />
+Longue et estroite, o l'herbe tendre<br />
+Croissait trs-drue.<br />
+<span class="i2"><cite>Le livre des quatre Dames.</cite></span></p>
+
+<p>Un petit sentier vert, je le pris...<br />
+<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est un sentier creux dans la valle troite,</p>
+<p>Qui ne sait trop s'il marche gauche ou bien droite.</p>
+<p>&mdash;C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,</p>
+<p>Comme un jeune prodigue, grne ses trsors;</p>
+<p>L'aubpine fleurit; les frles pquerettes,</p>
+<p>Pour fter le printemps, ont mis leurs collerettes.</p>
+<p>La ple violette, en son rduit obscur,</p>
+<p>Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,</p>
+<p>Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,</p>
+<p>Pique le gazon vert de sa jaune tincelle.</p>
+<p>Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,</p>
+<p>Et les sureaux sont blancs de bouquets frais clos;</p>
+<p>Les fosss ont des fleurs remplir vingt corbeilles,</p>
+<p>A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.</p>
+<p>Sous la haie embaume un mince filet d'eau</p>
+<p>Jase et fait frissonner le verdoyant rideau</p>
+<p>Du cresson.&mdash;Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime</p>
+<p>Plus que tous les sentiers o se trouvent de mme</p>
+<p>Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,</p>
+<p>Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune ple a lui,</p>
+<p>A la brche du mur, rendez-vous solitaire</p>
+<p>O l'amour s'embellit des charmes du mystre,</p>
+<p>Sous les grands chtaigniers aux bercements plaintifs,</p>
+<p>Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CAUCHEMAR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.<br />
+<span class="i5"><em>Ancien proverbe breton.</em></span></p>
+
+<p>Jamais je ne dors que je ne meure de mort amre.<br />
+<span class="i7"> Les goules de l'abyme</span><br />
+<span class="i7"> Attendant leur victime,</span><br />
+<span class="i10"> Ont faim:</span><br />
+<span class="i7"> Leur ongle ardent s'allonge,</span><br />
+<span class="i7"> Leur dent en espoir ronge</span><br />
+<span class="i10"> Ton sein.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avec ses nerfs rompus, une main corche</p>
+<p>Qui marche sans le corps dont elle est arrache,</p>
+<p>Crispe ses doigts crochus arms d'ongles de fer</p>
+<p>Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer</p>
+<p>Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves</p>
+<p>Rayonnent; des vautours cous rouges et chauves,</p>
+<p>Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:</p>
+<p>En vain pour me sauver je lve mes pieds lourds,</p>
+<p>Des flots de plomb fondu subitement les baignent,</p>
+<p>A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,</p>
+<p>Meurtris et disloqus; et mon dos cependant</p>
+<p>Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent</p>
+<p>De naseaux enflamms, de gueules haletantes:</p>
+<p>Les voil, les voil! dans mes chairs palpitantes</p>
+<p>Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,</p>
+<p>Fouiller profondment, jusqu'aux os me ronger,</p>
+<p>Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent</p>
+<p>Comme une scie aigu, et des pinces qui tordent;</p>
+<p>Ensuite le sol manque mes pas chancelants:</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span></div>
+<p>Un gouffre me reoit; sur des rochers brlants,</p>
+<p>Sur des pics anguleux que la lune reflte,</p>
+<p>Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette</p>
+<p>Dans un marais de sang; bientt, spectres hideux,</p>
+<p>Des morts au teint bleutre en sortent deux deux,</p>
+<p>Et se penchant vers moi m'apprennent les mystres</p>
+<p>Que le trpas rvle aux ples feudataires</p>
+<p>De son empire; alors, trange enchantement,</p>
+<p>Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement</p>
+<p>A travers un brouillard couvrant les flches grles</p>
+<p>D'une glise gothique aux moresques dentelles.</p>
+<p>Dchirant une proie enleve au tombeau,</p>
+<p>En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau</p>
+<p>Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,</p>
+<p>Par un pouvoir magique sa suite m'entrane,</p>
+<p>Et j'aperois bientt, non loin d'un vieux manoir,</p>
+<p>A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir</p>
+<p>Soutenant un pendu; d'effroyables sorcires</p>
+<p>Dansent autour, et moi, de fureurs carnassires</p>
+<p>Agit, je ressens un immense dsir</p>
+<p>De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</p>
+<p>Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</p>
+<p>Son c&oelig;ur demi pourri dans sa poitrine ouverte.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DEMOISELLE
+<span class="small">A MON AMI ALPHONSE B***</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>..... insectes agiles<br />
+<span class="i3"> Cuirasss d'or.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Am. Tastu.</span></p>
+
+<p><span class="i4"> L de bleutres demoiselles</span><br />
+Ftant du nnuphar les htes bienheureux<br />
+ventails anims, se balancent sur eux<br />
+<span class="i4"> Avec leurs frmissantes ailes.</span><br />
+<span class="i4 smcap">Saintine.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur la bruyre arrose</p>
+<p class="i2"> De rose;</p>
+<p>Sur le buisson d'glantier;</p>
+<p>Sur les ombreuses futaies;</p>
+<p class="i2"> Sur les haies</p>
+<p>Croissant au bord du sentier;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur la modeste et petite</p>
+<p class="i2"> Marguerite,</p>
+<p>Qui penche son front rvant;</p>
+<p>Sur le seigle, verte houle</p>
+<p class="i2"> Que droule</p>
+<p>Le caprice ail du vent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les prs, sur la colline</p>
+<p class="i2"> Qui s'incline</p>
+<p>Vers le champ bariol</p>
+<p>De pittoresques guirlandes;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div>
+<p class="i2"> Sur les landes,</p>
+<p>Sur le grand orme isol;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La demoiselle se berce;</p>
+<p class="i2"> Et s'il perce</p>
+<p>Dans la bruine, au bord du ciel,</p>
+<p>Un rayon d'or qui scintille,</p>
+<p class="i2"> Elle brille</p>
+<p>Comme un regard d'Ariel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Traversant prs des charmilles,</p>
+<p class="i2"> Les familles</p>
+<p>Des bourdonnants moucherons,</p>
+<p>Elle se mle leur ronde</p>
+<p class="i2"> Vagabonde,</p>
+<p>Et comme eux dcrit des ronds.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientt elle vole et joue</p>
+<p class="i2"> Sous la roue</p>
+<p>Du jet d'eau qui, s'lanant</p>
+<p>Dans les airs, retombe, roule</p>
+<p class="i2"> Et s'coule</p>
+<p>En un ruisseau bruissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus rapide que la brise,</p>
+<p class="i2"> Elle frise,</p>
+<p>Dans son vol capricieux,</p>
+<p>L'eau transparente o se mire</p>
+<p class="i2"> Et s'admire</p>
+<p>Le saule au front soucieux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,</p>
+<p class="i2"> Prs des aunes,</p>
+<p>Les deux nnuphars en fleurs,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div>
+<p>Au gr du flot qui gazouille</p>
+<p class="i2"> Et les mouille,</p>
+<p>talent leurs deux couleurs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O se baigne le nuage,</p>
+<p class="i2"> O voyage</p>
+<p>Le ciel d't souriant;</p>
+<p>O le soleil plonge, tremble,</p>
+<p class="i2"> Et ressemble</p>
+<p>Au beau soleil d'Orient.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et quand la grise hirondelle</p>
+<p class="i2"> Auprs d'elle</p>
+<p>Passe, et ride plis d'azur,</p>
+<p>Dans sa chasse circulaire,</p>
+<p class="i2"> L'onde claire,</p>
+<p>Elle s'enfuit d'un vol sr.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bois qui chantent, fraches plaines</p>
+<p class="i2"> D'odeurs pleines,</p>
+<p>Lacs de moire, coteaux bleus,</p>
+<p>Ciel o le nuage passe,</p>
+<p class="i2"> Large espace,</p>
+<p>Monts aux rochers anguleux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voil l'immense domaine</p>
+<p class="i2"> O promne</p>
+<p>Ses caprices, fleur des airs,</p>
+<p>La demoiselle nacre,</p>
+<p class="i2"> Diapre</p>
+<p>De reflets roses et verts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans son troite famille,</p>
+<p class="i2"> Quelle fille</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div>
+<p>N'a pas vingt fois souhait,</p>
+<p>Rveuse, d'tre comme elle</p>
+<p class="i2"> Demoiselle,</p>
+<p>Demoiselle en libert?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1830.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES DEUX AGES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La petite fille est devenue jeune fille.<br />
+<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce n'tait, l'an pass, qu'une enfant blanche et blonde</p>
+<p>Dont l'&oelig;il bleu, transparent et calme comme l'onde</p>
+<p>Du lac qui rflchit le ciel riant d't,</p>
+<p>N'exprimait que bonheur et nave gat.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse</p>
+<p>Parmi ses jeunes s&oelig;urs courir, voler, jalouse</p>
+<p>D'arriver la premire! Avec grce les vents</p>
+<p>Beraient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;</p>
+<p>Son charpe d'azur se jouait autour d'elle</p>
+<p>Par la course agite, et, souvent infidle,</p>
+<p>Trahissait une paule aux contours gracieux,</p>
+<p>Un sein dj gonfl, trsor mystrieux,</p>
+<p>Un col blouissant de fracheur, dont l'albtre</p>
+<p>Sous la peau laisse voir une veine bleutre,</p>
+<p>&mdash;Dans son petit jardin que j'aimais la voir</p>
+<p>A grand'peine portant un lger arrosoir,</p>
+<p>Distribuer en pluie, ses fleurs dessches</p>
+<p>Par la chaleur du jour, et vers le sol penches,</p>
+<p>Une eau douce et limpide; ses oiseaux ravis,</p>
+<p>Des tiges de plantain, des grains de chnevis!...</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est une jeune fille prsent blanche et blonde,</p>
+<p>La mme; mais l'&oelig;il bleu, jadis pur comme l'onde</p>
+<p>Du lac qui rflchit le ciel riant d't,</p>
+<p>N'exprime plus bonheur et nave gat.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">FAR NIENTE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Quant son temps bien le sut disposer:<br />
+Deux parts en fit dont il souloit passer<br />
+L'une dormir et l'autre ne rien faire.<br />
+<span class="i2 smcap">Jean de la Fontaine.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand je n'ai rien faire, et qu' peine un nuage</p>
+<p>Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,</p>
+<p>J'aime m'couter vivre, et libre de soucis,</p>
+<p>Loin des chemins poudreux, demeurer assis</p>
+<p>Sur un moelleux tapis de fougre et de mousse,</p>
+<p>Au bord des bois touffus o la chaleur s'mousse;</p>
+<p>L, pour tuer le temps, j'observe la fourmi</p>
+<p>Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,</p>
+<p>Pour son grenier drobe un grain d'orge la gerbe,</p>
+<p>Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,</p>
+<p>La chenille tranant ses anneaux velouts,</p>
+<p>La limace baveuse aux sillons argents,</p>
+<p>Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.</p>
+<p>Ensuite je regarde, amusement frivole,</p>
+<p>La lumire brisant dans chacun de mes cils,</p>
+<p>Palissade oppose ses rayons subtils,</p>
+<p>Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte</p>
+<p>En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;</p>
+<p>Et lorsque je suis las je me laisse endormir</p>
+<p>Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gmir,</p>
+<p>Ou j'coute chanter prs de moi la fauvette,</p>
+<p>Et l-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">STANCES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La jeune fille rieuse.<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez pas les molles rveries</p>
+<p>O l'me se complat et s'arrte longtemps,</p>
+<p>De mme que l'abeille, en un soir de printemps,</p>
+<p>Sur quelque bouton d'or, toile des prairies;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez pas cet inquiet dsir</p>
+<p>Qui fait rougir souvent une joue ingnue,</p>
+<p>Ce besoin d'habiter une sphre inconnue,</p>
+<p>D'embrasser un fantme impossible saisir;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes</p>
+<p>Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, rprimer,</p>
+<p>Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,</p>
+<p>Pour un objet chri ces mortelles alarmes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne connaissez rien, rien que folle gat;</p>
+<p>Sur votre lvre rose un frais sourire vole;</p>
+<p>Votre entretien naf, srieux ou frivole,</p>
+<p>Est gal et serein comme un beau jour d't.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur votre main jamais votre front ne se pose,</p>
+<p>Brlant, charg d'ennuis, ne pouvant soutenir</p>
+<p>Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;</p>
+<p>Votre c&oelig;ur virginal en lui-mme repose.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></div>
+<p>Avenir et prsent, tout rit dans vos destins;</p>
+<p>Vous n'avez pas encore aim sans tre aime,</p>
+<p>Ni, retenant peine une larme enflamme,</p>
+<p>pi d'un regard les aveux incertains.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;</p>
+<p>Une pense ardente et qui revient toujours</p>
+<p>Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;</p>
+<p>Votre vie en sa fleur n'a pas t ternie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi qu'un ruisseau clair o se mirent les cieux,</p>
+<p>Dont le cours lentement par les prs se droule,</p>
+<p>Votre existence pure et limpide s'coule,</p>
+<p>Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PROMENADE NOCTURNE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Allons, la belle nuit d't,<br />
+<span class="i2 smcap">Alfred de Musset</span>.</p>
+
+<p>C'tait par un beau soir, par un des soirs que rve<br />
+Au murmure lointain d'un invisible accord<br />
+Le pote qui veille ou l'amante qui dort.<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Pavie.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La rose arrondie en perles</p>
+<p>Scintille aux pointes du gazon,</p>
+<p>Les chardonnerets et les merles</p>
+<p>Chantent l'envi leur chanson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les fleurs de leurs paillettes blanches</p>
+<p>Brodent le bord vert du chemin;</p>
+<p>Un vent lger courbe les branches</p>
+<p>Du chvrefeuille et du jasmin;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la lune, vaisseau d'agate,</p>
+<p>Sur les vagues des rochers bleus</p>
+<p>S'avance comme la frgate</p>
+<p>Au dos de l'Ocan houleux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jamais la nuit de plus d'toiles</p>
+<p>N'a sem son manteau d'azur,</p>
+<p>Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,</p>
+<p>Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></div>
+<p>Prends mon bras, ma bien-aime,</p>
+<p>Et nous irons, deux, jouir</p>
+<p>De la solitude embaume,</p>
+<p>Et, couchs sur la mousse, our</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce que tout bas, dans la ravine</p>
+<p>O brillent ses moites rseaux,</p>
+<p>En babillant l'eau qui chemine</p>
+<p>Conte l'oreille des roseaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET II</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Amour tant vous hai servit<br />
+Senz pecas et senz failhimen,<br />
+Et vous sabez quant petit<br />
+Hai avut de jauzimen.<br />
+<span class="i3 smcap">Peyrols.</span></p>
+
+<p>Ne sais tu pas que je n'eus onc<br />
+D'elle plaisir ny un seul bien.<br />
+<span class="i3 smcap">Marot.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne vous dtournez pas, car ce n'est point d'amour</p>
+<p>Que je veux vous parler; que le pass, madame,</p>
+<p>Soit pour nous comme un songe envol sans retour,</p>
+<p>Oubliez une erreur que moi-mme je blme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais vous tes si belle, et sous le fin contour</p>
+<p>De vos sourcils arqus luit un regard de flamme</p>
+<p>Si perant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour</p>
+<p>Sans porter jamais votre image en son me.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, mes traits soucieux sont couverts de pleur;</p>
+<p>Car, ds mes premiers ans souffrant et solitaire,</p>
+<p>Dans mon c&oelig;ur je nourris une pense austre,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et mon front avant l'ge a perdu cette fleur</p>
+<p>Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,</p>
+<p>Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA BASILIQUE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>The pillared arches were over their head<br />
+And beneath their feet were the bones of the dead.<br />
+<span class="i3"><cite>The lay of last minstrel.</cite></span></p>
+
+<p>On voit des figures de chevaliers genoux sur
+un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures
+de l'glise couvrent de leurs ombres ceux
+qui reposent.<br />
+<span class="i3 smcap">Gerres</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est une basilique</p>
+<p>Aux murs moussus et noircis,</p>
+<p>Du vieux temps noble relique,</p>
+<p>O l'me mlancolique</p>
+<p>Flotte en pensers indcis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des losanges de plomb ceignent</p>
+<p>Les vitraux coloris,</p>
+<p>O les feux du soleil teignent</p>
+<p>Les reflets errants qui baignent</p>
+<p>Les plafonds armoris.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cent colonnes dcoupes</p>
+<p>Par de bizarres ciseaux,</p>
+<p>Comme des faisceaux d'pes</p>
+<p>Au long de la nef groupes</p>
+<p>Portent les sveltes arceaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La fantastique arabesque</p>
+<p>Courbe ses lgers dessins</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span></div>
+<p>Autour du trfle moresque,</p>
+<p>De l'arcade gigantesque</p>
+<p>Et de la niche des saints.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans leurs armes fodales,</p>
+<p>Vidames et chevaliers,</p>
+<p>Sont l, couchs sur les dalles</p>
+<p>Des chapelles spulcrales,</p>
+<p>Ou debout prs des piliers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des escaliers en dentelles</p>
+<p>Montent avec cent dtours</p>
+<p>Aux votes hautes et frles,</p>
+<p>Mais fortes comme les ailes</p>
+<p>Des aigles ou des vautours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur l'autel, riche merveille,</p>
+<p>Ainsi qu'une toile d'or,</p>
+<p>Reluit la lampe qui veille,</p>
+<p>La lampe qui ne s'veille</p>
+<p>Qu'au moment o tout s'endort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que la prire est fervente</p>
+<p>Sous ces votes, lorsqu'en feu</p>
+<p>Le ciel clate, qu'il vente,</p>
+<p>Et qu'en proie l'pouvante,</p>
+<p>Dans chaque clair on voit Dieu;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou qu' l'autel de Marie,</p>
+<p>A genoux sur le pav,</p>
+<p>Pour une vierge chrie</p>
+<p>Qu'un mal cruel a fltrie,</p>
+<p>En pleurant l'on dit: <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div>
+<p>Mais chaque jour qui s'coule</p>
+<p>branle ce vieux vaisseau,</p>
+<p>Dj plus d'un mur s'croule,</p>
+<p>Et plus d'une pierre roule,</p>
+<p>Large fragment d'un arceau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans la grande tour, la cloche</p>
+<p>Craint de sonner l'<cite>Angelus</cite>;</p>
+<p>Partout le lierre s'accroche,</p>
+<p>Hlas! et le jour approche</p>
+<p>O je ne vous dirai plus:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est une basilique</p>
+<p>Aux murs moussus et noircis,</p>
+<p>Du vieux temps noble relique,</p>
+<p>O l'me mlancolique</p>
+Flotte en pensers indcis.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">L'OISEAU CAPTIF</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Car quand il pleut et le soleil des cieux<br />
+Ne reluit point, tout homme est soucieux.<br />
+<span class="i3 smcap">Clment Marot.</span></p>
+
+<p><span class="i6"> ...... yet shall reascend</span><br />
+Self raised, and repossess its native seat.<br />
+<span class="i3 smcap">Lord Byron.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,</p>
+<p>Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,</p>
+<p>De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,</p>
+<p>Que toits aigus baigns de nuages fumeux.</p>
+<p>Aux gmissements sourds du vent d'hiver qui passe</p>
+<p>Promenant la tourmente au milieu de l'espace,</p>
+<p>Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps</p>
+<p>Avec son soleil d'or aux rayons clatants,</p>
+<p>Qui d'un regard bleuit l'mail du ciel limpide,</p>
+<p>Ramne d'outre-mer l'hirondelle rapide,</p>
+<p>Et jette sur les bois son manteau velout,</p>
+<p>Alors tu reprendras ta voix et ta gat;</p>
+<p>Et si, toujours constant ta douleur austre,</p>
+<p>Tu regrettais encor la fort solitaire,</p>
+<p>L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,</p>
+<p>La campagne que dore une jaune moisson,</p>
+<p>La rivire, le lac aux ondes transparentes,</p>
+<p>Que plissent en passant les brises odorantes,</p>
+<p>Je t'abandonnerais ton joyeux essor.</p>
+<p>Tous les deux cependant nous avons mme sort,</p>
+<p>Mon me est comme toi: de sa cage mortelle</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></div>
+<p>Elle s'ennuie, hlas! et souffre, et bat de l'aile,</p>
+<p>Elle voudrait planer dans l'ocan du ciel,</p>
+<p>Ange elle-mme, suivre un ange Ithuriel,</p>
+<p>S'enivrer d'infini, d'amour et de lumire,</p>
+<p>Et remonter enfin la cause premire;</p>
+<p>Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,</p>
+<p>Quelle main son vol livrera l'horizon?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">RVE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Et nous voulons mourir quand le rve finit.<br />
+<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p>
+
+<p>Tout la nuict je ne pense qu'en celle<br />
+Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle<br />
+<span class="i4"> De quatorze ans.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Matre Clment Marot.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voici ce que j'ai vu nagure en mon sommeil:</p>
+<p>Le couchant enflammait l'horizon vermeil</p>
+<p>Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades</p>
+<p>D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,</p>
+<p>Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs</p>
+<p>Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.</p>
+<p>Soudain des pas lgers froissent l'herbe; une femme,</p>
+<p>Que j'aime ds longtemps du profond de mon me,</p>
+<p>Comme une jeune fe accourt vers moi; ses yeux</p>
+<p>A travers ses longs cils luisent de plus de feux</p>
+<p>Que les astres du ciel; et sur la verte mousse</p>
+<p>A mes lvres d'amant livrant une main douce,</p>
+<p>Elle rit, et bientt enlace mes bras</p>
+<p>Me dit, le front brlant et rouge d'embarras,</p>
+<p>Ce mot mystrieux qui jamais ne s'achve:&mdash;</p>
+<p>O nuit trompeuse!&mdash;Hlas! pourquoi n'est-ce qu'un rve?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PENSES D'AUTOMNE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La rica autouna s'es passada<br />
+L'hiver suz un cari tourat<br />
+S'en ven la capa ementoulada<br />
+D'un ve neblouz enjalibrat.<br />
+<span class="i3"><em>Son autounous.</em></span></p>
+
+<p>J'entends siffler la bise aux branchages rouills<br />
+Des saules qui l-bas se balancent mouills.<br />
+<span class="i3 smcap">Auguste M.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'automne va finir; au milieu du ciel terne,</p>
+<p>Dans un cercle blafard et livide que cerne</p>
+<p>Un nuage plomb, le soleil dort: du fond</p>
+<p>Des tangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond</p>
+<p>Collines, champs, hameaux dans une mme teinte.</p>
+<p>Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;</p>
+<p>La froide bise siffle; un sourd frmissement</p>
+<p>Sort du sein des forts; les oiseaux tristement,</p>
+<p>Mlant leurs cris plaintifs aux cris des btes fauves,</p>
+<p>Sautent de branche en branche travers les bois chauves,</p>
+<p>Et semblent aux beaux jours envols dire adieu.</p>
+<p>Le pauvre paysan se recommande Dieu,</p>
+<p>Craignant un hiver rude; et moi, dans les valles,</p>
+<p>Quand je vois le gazon sous les blanches geles</p>
+<p>Disparatre et mourir, je reviens pas lents</p>
+<p>M'asseoir le c&oelig;ur navr prs des tisons brlants,</p>
+<p>Et l je me souviens du soleil de septembre</p>
+<p>Qui donnait la grappe un jaune reflet d'ambre,</p>
+<p>Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span></div>
+<p>Et du trfle fleuri, pittoresque rideau</p>
+<p>S'tendant longs plis sur la plaine raye,</p>
+<p>Et de la route troite en son milieu fraye,</p>
+<p>Et surtout des bleuets et des coquelicots,</p>
+<p>Points de pourpre et d'azur dans l'or des bls gaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">INFIDLIT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Bandiera d'ogni vento<br />
+Conosco que sei tu.<br />
+<span class="i3"><em>Chanson italienne.</em></span></p>
+
+<p>La volont de l'ingrate est change.<br />
+<span class="i3 smcap">Antoine de Baf.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Voici l'orme qui balance</p>
+<p>Son ombre sur le sentier;</p>
+<p>Voici le jeune glantier,</p>
+<p>Le bois o dort le silence;</p>
+<p>Le banc de pierre o le soir</p>
+<p>Nous aimions nous asseoir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici la vote embaume</p>
+<p>D'bniers et de lilas,</p>
+<p>O, lorsque nous tions las,</p>
+<p>Ensemble, ma bien-aime!</p>
+<p>Sous des guirlandes de fleurs,</p>
+<p>Nous laissions fuir les chaleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le marais que ride</p>
+<p>Le saut du poisson d'argent;</p>
+<p>Dont la grenouille en nageant</p>
+<p>Trouble le miroir humide;</p>
+<p>Comme autrefois, les roseaux</p>
+<p>Baignent leurs pieds dans ses eaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span></div>
+<p>Comme autrefois, la pervenche,</p>
+<p>Sur le velours vert des prs</p>
+<p>Par le printemps diaprs,</p>
+<p>Aux baisers du soleil penche</p>
+<p>A moiti rempli de miel</p>
+<p>Son calice bleu de ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme autrefois, l'hirondelle</p>
+<p>Rase en passant les donjons,</p>
+<p>Et le cygne dans les joncs</p>
+<p>Se joue et lustre son aile;</p>
+<p>L'air est pur, le gazon doux....</p>
+<p>Rien n'a donc chang que vous.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A MON AMI AUGUSTE M***</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>For yonder faithless phantom flie<br />
+<span class="i2"> To lure thee to thy doom.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p>
+
+<p>C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs
+bouteilles qui auoient la robe toute neufve et
+le verre estoit cass dedans; et plusieurs
+pommes desquelles l'corce estoit vermeille et
+reluisante dont le dedans estoit mang de vers
+et tout pourry.<br />
+<span class="i3"><cite>Le Vagabond.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Par une nuit d't, quand le ciel est d'azur,</p>
+<p>Souvent un feu follet sort du marais impur;</p>
+<p>Le passant qui le voit le prend pour la lumire</p>
+<p>Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumire;</p>
+<p>Vers le fanal perfide il s'avance grands pas,</p>
+<p>Tout joyeux; et bientt, ne s'apercevant pas</p>
+<p>Qu'un abme est ouvert ses pieds, il y tombe,</p>
+<p>Et son corps reste l sans prire et sans tombe.</p>
+<p>Aux lieux o fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu</p>
+<p>En courroux inonda d'un dluge de feu,</p>
+<p>Sur la grve brle, asile frais et sombre,</p>
+<p>Des orangers touffus s'lvent en grand nombre,</p>
+<p>Chargs de fruits riants dont la tunique d'or</p>
+<p>Ne livre que poussire la dent qui les mord:</p>
+<p>Dans ma pense, ami, je trouve qu'une femme</p>
+<p>Qui sous de beaux semblants cache une vilaine me,</p>
+<p>Pour ceux que sa beaut dcevante a sduits,</p>
+<p>Pareille au feu follet, l'est encore ces fruits.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LGIE II</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ingrate... pour t'avoir bien servie<br />
+<span class="i4"> Adorant ta beaut,</span><br />
+Je vois bien qu' la fin tu m'osteras la vie<br />
+<span class="i4"> Aprs la libert.</span><br />
+<span class="i3 smcap">De Lingendes.</span></p>
+
+<p>... je l'adore et meurs de trop aimer.<br />
+<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre...</p>
+<p>Oh, si j'avais pens que dans mon c&oelig;ur dt natre</p>
+<p>Ce feu qui le dvore et qui ne s'teint pas,</p>
+<p>Loin d'elle encor temps j'aurais port mes pas...</p>
+<p>Mais non, il le fallait; c'tait ma destine!</p>
+<p>Contre elle vainement, dans mon me indigne</p>
+<p>Je crie et me rvolte; il le fallait. Le soir,</p>
+<p>A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,</p>
+<p>Je la voyais. Son front candide o ses penses</p>
+<p>D'une rougeur pudique arrivent nuances,</p>
+<p>Sous l'arc d'un sourcil brun son &oelig;il tincelant,</p>
+<p>Par un clair rapide en silence parlant,</p>
+<p>Et ses propos nafs, et sa grce enfantine,</p>
+<p>Et parfois dans nos jeux sa colre mutine,</p>
+<p>Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.</p>
+<p>A des songes dors mon me se livrait,</p>
+<p>Elle tait tout pour moi qui ne suis rien pour elle!</p>
+<p>De ses affections ombre et miroir fidle,</p>
+<p>Je riais, je pleurais, son rire, ses pleurs,</p>
+<p>Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></div>
+<p>Sa vie tait la mienne; une esprance folle</p>
+<p>Me flattait de toucher un jour ce c&oelig;ur frivole;</p>
+<p>Mais elle, tant d'amour qu'elle n'a pas compris,</p>
+<p>N'a jamais rpondu que par le froid mpris,</p>
+<p>La vague indiffrence, et la haine peut-tre!...</p>
+<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VEILLE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,<br />
+Je sais presque par c&oelig;ur l'histoire vritable<br />
+Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.<br />
+<span class="i3 smcap">Grandval</span>, <cite>le Vice puni</cite>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque le lambris craque, branle sourdement,</p>
+<p>Que de la chemine il jaillit par moment</p>
+<p>Des sons surnaturels, qu'avec un bruit trange</p>
+<p>Petillent les tisons, entours d'une frange</p>
+<p>D'un feu blafard et ple, et que des vieux portraits</p>
+<p>De bizarres lueurs font grimacer les traits;</p>
+<p>Seul, assis, loin du bruit, du rcit des merveilles</p>
+<p>D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?</p>
+<p>C'est mon plaisir moi: si, dans un vieux chteau,</p>
+<p>J'ai trouv par hasard quelque lourd in-quarto,</p>
+<p>Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique</p>
+<p>Ds longtemps oubli, mais dont la marge antique,</p>
+<p>Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,</p>
+<p>Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,</p>
+<p>Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,</p>
+<p>Lgendes de bats gurissant les malades,</p>
+<p>Les possds du diable, et les pauvres lpreux,</p>
+<p>Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,</p>
+<p>Mes yeux dvorent tout; c'est en vain que l'horloge</p>
+<p>Tinte par douze fois, que le hibou dloge</p>
+<p>En glapissant, bless des rayons du flambeau</p>
+<p>Qui m'claire; je lis: sur la table tombeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></div>
+<p>Le long du chandelier, cependant la bougie</p>
+<p>En larges nappes coule, et la vitre rougie</p>
+<p>Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,</p>
+<p>Le soleil qui se lve avec un front riant.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LGIE III</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Soccoreys ojos con aqua que el coraon<br />
+<span class="i4"> La demanda.</span><br />
+<span class="i2"><em>Chanson espagnole.</em></span></p>
+
+<p>Fare thee well.<br />
+<span class="i1 smcap">Lord Byron.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Elle est morte pour moi, dans la tombe glace</p>
+<p>Comme si le trpas l'avait dj place;</p>
+<p>Elle vit cependant, ange exil des cieux,</p>
+<p>Vrai rve de pote, trange et gracieux;</p>
+<p>C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue</p>
+<p>Au sortir de l'enfance, quinze ans, ingnue,</p>
+<p>Foltre, insouciante, ignorant sa beaut,</p>
+<p>S'ignorant elle-mme, et jetant de ct,</p>
+<p>De peur qu'une pense amre ne s'veille,</p>
+<p>Souci du lendemain, souvenir de la veille.</p>
+<p>Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs</p>
+<p>Vers les miens s'lever et s'abaisser pensifs!...</p>
+<p>Mais je ne pourrai plus, sous la croise, entendre</p>
+<p>De sa voix douce au c&oelig;ur le son lger et tendre</p>
+<p>S'chapper de sa lvre, ainsi qu'un chant divin</p>
+<p>D'une harpe magique. Hlas! et c'est en vain</p>
+<p>Qu'en longs transports d'amour, en vifs lans de flamme,</p>
+<p>J'ai dpens pour elle et mes jours et mon me!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CLMENCE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>O peu durables fleurs de la beaut mortelle!<br />
+<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p>
+
+<p>D'Isabelle l'ame ait paradis.<br />
+<span class="i3"><cite>pitaphe gothique.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un monument sur ta cendre chrie</p>
+<p class="i3"> Ne pse pas,</p>
+<p>Pauvre Clmence, ton matin fltrie</p>
+<p class="i3"> Par le trpas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu dors sans faste, au pied de la colline,</p>
+<p class="i3"> Au dernier rang,</p>
+<p>Et sur ta fosse un saule ple incline</p>
+<p class="i3"> Son front pleurant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ton nom dj par la nuit et la neige</p>
+<p class="i3"> Est effac</p>
+<p>Sur le bois noir de la croix qui protge</p>
+<p class="i3"> Ton lit glac.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais l'amiti qui se souvient, fidle,</p>
+<p class="i3"> Avec des fleurs,</p>
+<p>Vient, l'endroit seulement connu d'elle,</p>
+<p class="i3"> Verser des pleurs.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VOYAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Il me faut du nouveau n'en ft-il plus au monde.<br />
+<span class="i3 smcap">Jean de La Fontaine.</span></p>
+
+<p>Jam mens prtrepidans avet vagari,<br />
+Jam lti studio pedes vigescunt.<br />
+<span class="i2 smcap">Catulle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au travers de la vitre blanche</p>
+<p>Le soleil rit, et sur les murs</p>
+<p>Traant de grands angles, panche</p>
+<p>Ses rayons splendides et purs:</p>
+<p>Par un si beau temps, la ville</p>
+<p>Rester parmi la foule vile!</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, sellez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au sein d'un nuage de poudre,</p>
+<p>Par un galop prcipit,</p>
+<p>Aussi promptement que la foudre</p>
+<p>Comme il est doux d'tre emport!</p>
+<p>Le sable bruit sous la roue,</p>
+<p>Le vent autour de vous se joue;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les arbres qui bordent la route</p>
+<p>Paraissent fuir rapidement,</p>
+<p>Leur forme obscure dont l'&oelig;il doute</p>
+<p>Ne se dessine qu'un moment;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></div>
+<p>Le ciel, tel qu'une banderole,</p>
+<p>Par-dessus les bois roule et vole;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chaumires, fermes isoles,</p>
+<p>Vieux chteaux que flanque une tour,</p>
+<p>Monts arides, fraches valles,</p>
+<p>Forts se suivent tour tour;</p>
+<p>Parfois au milieu d'une brume,</p>
+<p>Un ruisseau dont la chute cume;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis, une hirondelle qui passe,</p>
+<p>Rasant la grve au sable d'or,</p>
+<p>Puis, sems dans un large espace,</p>
+<p>Les moutons d'un berger qui dort;</p>
+<p>De grandes perspectives bleues,</p>
+<p>Larges et longues de vingt lieues;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une montagne: l'on enraye,</p>
+<p>Au bord du rapide penchant</p>
+<p>D'un mont dont la hauteur effraye:</p>
+<p>Les chevaux glissent en marchant,</p>
+<p>L'essieu grince, le pav fume,</p>
+<p>Et la roue un instant s'allume;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La cte raide est descendue.</p>
+<p>Recouverte de sable fin,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span></div>
+<p>La route, chaque instant perdue,</p>
+<p>S'tend comme un ruban sans fin.</p>
+<p>Que cette plaine est monotone!</p>
+<p>On dirait un matin d'automne,</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une ville d'un aspect sombre,</p>
+<p>Avec ses tours et ses clochers</p>
+<p>Qui montent dans les airs, sans nombre,</p>
+<p>Comme des mts ou des rochers,</p>
+<p>O mille lumires flamboient</p>
+<p>Au sein des ombres qui la noient;</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais ils sont las, et leurs narines,</p>
+<p>Rouges de sang, soufflent du feu;</p>
+<p>L'cume inonde leurs poitrines</p>
+<p>Il faut nous arrter un peu.</p>
+<p>Halte! demain, plus vite encore,</p>
+<p>Aussitt que poindra l'aurore,</p>
+<p>Postillons, pressez vos chevaux,</p>
+<p>Je veux voir des sites nouveaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE COIN DU FEU</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Blow, blow, winter's wind.<br />
+<span class="i3 smcap">Shakspeare.</span></p>
+
+<p>Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.<br />
+<span class="i3 smcap">Villon.</span></p>
+
+<p>Around in sympathetic mirth,<br />
+<span class="i2"> Its tricks the kitten tries;</span><br />
+The cricket chirrups in the hearth,<br />
+<span class="i2"> The crackling faggot flies.</span><br />
+<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p>
+
+<p>Quam juvat immites ventos audire cubantem.<br />
+<span class="i3 smcap">Tibulle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Que la pluie dluge au long des toits ruisselle!</p>
+<p>Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle</p>
+<p>Au gr du tourbillon dont il reoit le choc!</p>
+<p>Que du haut des glaciers l'avalanche s'croule!</p>
+<p>Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule</p>
+<p>Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il gle! et qu' grand bruit, sans relche, la grle</p>
+<p>De grains rebondissants fouette la vitre frle!</p>
+<p>Que la bise d'hiver se fatigue gmir!</p>
+<p>Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon tre,</p>
+<p>Sur mes genoux un chat qui se joue et foltre,</p>
+<p>Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA TTE DE MORT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Ton test n'aura plus de peau,<br />
+Et ton visage si beau<br />
+N'aura veines ni artres,<br />
+Tu n'auras plus que des dents<br />
+Telles qu'on les voit dedans<br />
+Les ttes des cimetires.<br />
+<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard.</span></p>
+
+<p>La mort nous fait dormir une ternelle nuit.<br />
+<span class="i3 smcap">Joachim du Bellay.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Personne ne voulait aller dans cette chambre,</p>
+<p>Surtout pendant les nuits si tristes de dcembre,</p>
+<p>Quand la bise gmit et pousse des sanglots,</p>
+<p>Et que du ciel obscur tombe la pluie flots.</p>
+<p>Car c'tait une chambre antique, inhabite,</p>
+<p>A minuit, disait-on, de revenants hante,</p>
+<p>Une chambre o les ais du parquet dsuni</p>
+<p>S'agitent sous vos pieds, o le plafond jauni</p>
+<p>Se partage et s'croule, o la tapisserie</p>
+<p>A personnages tremble, et sur la boiserie</p>
+<p>Ondule plis poudreux au moindre branlement.</p>
+<p>On en avait t les meubles; seulement,</p>
+<p>Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,</p>
+<p>Avec du buis bnit, sur une toffe noire,</p>
+<p>Pendait du mur: au bas, en guise de support,</p>
+<p>On avait mis jadis une tte de mort;</p>
+<p>Et me ressouvenant des fables qu'on dbite,</p>
+<p>Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite</p>
+<p>Que l'&oelig;il n'anime plus, de blafardes lueurs;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></div>
+<p>Et, quand il me fallait passer l, des sueurs</p>
+<p>M'inondaient, tour tour brlantes et glaces:</p>
+<p>J'aurais fait le serment que les dents dchausses</p>
+<p>De cet pouvantail en ricanant grinaient,</p>
+<p>Et que confusment des mots s'en lanaient.</p>
+<p>A prsent jeune encor, mais certain que notre me,</p>
+<p>Inexplicable essence, insaisissable flamme,</p>
+<p>Une fois exhale, en nous tout est nant,</p>
+<p>Et que rien ne ressort de l'abme bant</p>
+<p>O vont, tristes jouets du temps, nos destines,</p>
+<p>Comme au cours des ruisseaux les feuilles entranes,</p>
+<p>Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,</p>
+<p>Que sais-je! quelques mois, un espace de temps</p>
+<p>Beaucoup plus court, demain, aprs-demain peut-tre,</p>
+<p>Les yeux de mes amis ne pourront me connatre,</p>
+<p>Tte de mort livide mon tour.&mdash;Celle-ci</p>
+<p>Est celle d'une femme autrefois morte ici,</p>
+<p>Dont voil le portrait qui, dans son cadre, semble</p>
+<p>Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble</p>
+<p>De ses traits ingnus, de fracheur clatants,</p>
+<p>Montre qu'elle touchait peine son printemps.</p>
+<p>Pourtant elle mourut; bien des larmes coulrent</p>
+<p>Sans doute son convoi, bien des fleurs s'effeuillrent</p>
+<p>Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs</p>
+<p>Sans doute.&mdash;Mais le temps sait arrter les pleurs,</p>
+<p>Et, des premiers chagrins l'amertume passe,</p>
+<p>Bientt l'on oublia la belle trpasse.</p>
+<p>&mdash;Belle, qui le dirait? o sont ces cheveux blonds,</p>
+<p>Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;</p>
+<p>Cette joue aux contours ondoyants, aussi frache</p>
+<p>Qu'au beau soleil d't le duvet d'une pche,</p>
+<p>Ces lvres de corail au sourire enfantin,</p>
+<p>Ce front charmant voir, cette peau de satin,</p>
+<p>O comme un fil d'azur transparat chaque veine,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div>
+<p>Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,</p>
+<p>N'a jamais fait pleurer?&mdash;Un crne blanc et nu,</p>
+<p>Deux trous noirs et profonds o l'&oelig;il fut contenu,</p>
+<p>Une face sans nez, informe et grimaante,</p>
+<p>Du sort qui nous attend image menaante;</p>
+<p>Voil ce qu'il en reste avec un souvenir</p>
+<p>Qui s'teindra bientt dans le vaste avenir.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BALLADE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Regarder les ondes de l'air<br />
+<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br />
+Puis admirant sur les sillons<br />
+Les ailes des gais papillons<br />
+De mille couleurs parsemes,<br />
+Les croire des fleurs animes.<br />
+<span class="i3 smcap">Saint-Amand.</span></p>
+
+<p>See! moats and bridges walls and castles rid.<br />
+<span class="i3 smcap">Crabbe.</span></p>
+
+<p>Sonne, sonne, ami Dampierre.<br />
+<span class="i2"><cite>Ballade des chasseurs.</cite></span></p>
+
+<p>Un peu plus loin considrez cette alouette qui
+s'lve peu peu du milieu des bls, en voltigeant
+en haut, elle chante si mlodieusement qu'il ne
+se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant
+boire dans les nues.<br />
+<span class="i2"><cite>Le Confiteor de l'infidle prouv.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand peine un nuage,</p>
+<p>Flocon de laine, nage</p>
+<p>Dans les champs du ciel bleu,</p>
+<p>Et que la moisson mre,</p>
+<p>Sans vagues ni murmure,</p>
+<p>Dort sous le ciel en feu;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand les couleuvres souples</p>
+<p>Se promnent par couples</p>
+<p>Dans les fosss taris;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></div>
+<p>Quand les grenouilles vertes,</p>
+<p>Par les roseaux couvertes,</p>
+<p>Troublent l'air de leurs cris;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux fentes des murailles</p>
+<p>Quand luisent les cailles</p>
+<p>Et les yeux du lzard,</p>
+<p>Et que les taupes fouillent</p>
+<p>Les prs, o s'agenouillent</p>
+<p>Les grands b&oelig;ufs l'cart;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qu'il fait bon ne rien faire,</p>
+<p>Libre de toute affaire,</p>
+<p>Libre de tous soucis,</p>
+<p>Et sur la mousse tendre</p>
+<p>Nonchalamment s'tendre,</p>
+<p>Ou demeurer assis;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et suivre l'araigne,</p>
+<p>De lumire baigne,</p>
+<p>Allant au bout d'un fil</p>
+<p>A la branche d'un chne</p>
+<p>Nouer la double chane</p>
+<p>De son rseau subtil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou le duvet qui flotte,</p>
+<p>Et qu'un souffle ballotte</p>
+<p>Comme un grand ouragan;</p>
+<p>Et la fourmi qui passe</p>
+<p>Dans l'herbe, et se ramasse</p>
+<p>Des vivres pour un an;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le papillon frivole,</p>
+<p>Qui de fleurs en fleurs vole,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></div>
+<p>Tel qu'un page galant;</p>
+<p>Le puceron qui grimpe</p>
+<p>A l'odorant olympe</p>
+<p>D'un brin d'herbe tremblant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis s'couter vivre,</p>
+<p>Et feuilleter un livre,</p>
+<p>Et rver au pass,</p>
+<p>En voquant les ombres</p>
+<p>Ou riantes ou sombres</p>
+<p>D'un long rve effac;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et battre la campagne,</p>
+<p>Et btir en Espagne</p>
+<p>De magiques chteaux,</p>
+<p>Crer un nouveau monde</p>
+<p>Et jeter la ronde</p>
+<p>Pittoresques coteaux,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vastes amphithtres</p>
+<p>De montagnes bleutres,</p>
+<p>Mers aux lames d'azur,</p>
+<p>Villes monumentales,</p>
+<p>Splendeurs orientales,</p>
+<p>Ciel clatant et pur,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jaillissantes cascades,</p>
+<p>Lumineuses arcades,</p>
+<p>Du palais d'Obron,</p>
+<p>Gigantesques portiques,</p>
+<p>Colonnades antiques,</p>
+<p>Manoir de vieux baron</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Avec sa chtelaine,</p>
+<p>Qui regarde la plaine</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></div>
+<p>Du sommet des donjons,</p>
+<p>Avec son nain difforme,</p>
+<p>Son pont-levis norme,</p>
+<p>Ses fosss pleins de joncs,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sa chapelle grise,</p>
+<p>Dont l'hirondelle frise</p>
+<p>Au printemps les vitraux,</p>
+<p>Ses mille chemines</p>
+<p>De corbeaux couronnes,</p>
+<p>Et ses larges crneaux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et sur les hallebardes</p>
+<p>Et les dagues des gardes</p>
+<p>Un clair de soleil,</p>
+<p>Et dans la fort sombre</p>
+<p>Lvriers en grand nombre,</p>
+<p>Et joyeux appareil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chevaliers, damoiselles,</p>
+<p>Beaux habits, riches selles</p>
+<p>Et fringants palefrois;</p>
+<p>Varlets qui sur la hanche</p>
+<p>Ont un poignard au manche</p>
+<p>Taill comme une croix!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le cerf rapide,</p>
+<p>Et la meute intrpide!</p>
+<p>Hallali, hallali!</p>
+<p>Les cors bruyants rsonnent,</p>
+<p>Les pieds des chevaux tonnent,</p>
+<p>Et le cerf affaibli</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sort de l'tang qu'il trouble;</p>
+<p>L'ardeur des chiens redouble,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span></div>
+<p>Il chancelle, il s'abat.</p>
+<p>Pauvre cerf, son corps saigne,</p>
+<p>La sueur flots baigne</p>
+<p>Son flanc meurtri qui bat:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Son &oelig;il plein de sang roule</p>
+<p>Une larme, qui coule</p>
+<p>Sans toucher ses vainqueurs;</p>
+<p>Ses membres froids s'allongent,</p>
+<p>Et dans son col se plongent</p>
+<p>Les couteaux des piqueurs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et lorsque de ce rve</p>
+<p>Qui jamais ne s'achve</p>
+<p>Mon esprit est lass,</p>
+<p>J'coute de la source</p>
+<p>Arrte en sa course</p>
+<p>Gmir le flot glac,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Gazouiller la fauvette</p>
+<p>Et chanter l'alouette</p>
+<p>Au milieu d'un ciel pur;</p>
+<p>Puis je m'endors tranquille</p>
+<p>Sous l'ondoyant asile</p>
+<p>De quelque ombrage obscur.</p>
+</div></div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Le sujet de cette ballade est le mme que celui de la pice intitule:
+<i lang="it" xml:lang="it">Far-niente</i>; mais le rhythme en est si dissemblable, que
+j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvnient.</p>
+
+<p class="signature">(<em>Note de l'auteur</em>, 1830).</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">UNE AME</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Son ame avait bris son corps.<br />
+<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+
+<p>Diex por amer l'avoit faicte.<br />
+<span class="i3 smcap">Le chastelain de Coucy.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'tait une me neuve, une me de crole,</p>
+<p>Toute de feu, cachant ce monde frivole</p>
+<p>Ce qui fait le pote, un inquiet dsir</p>
+<p>De gloire aventureuse et de profond loisir,</p>
+<p>Et capable d'aimer comme aimerait un ange,</p>
+<p>Ne trouvant en chemin que des mes de fange;</p>
+<p>Peu comprise, blesse au vif tout moment,</p>
+<p>Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans panchement,</p>
+<p>Sans consolation, traversant cette vie;</p>
+<p>Aux entraves du corps regret asservie,</p>
+<p>Esquif infortun que d'un baiser vermeil</p>
+<p>Dans sa course jamais n'a dor le soleil,</p>
+<p>Triste jouet du vent et des ondes; au reste,</p>
+<p>Rsigne l'oubli, ncessit funeste</p>
+<p>D'une existence vague et manque; ici-bas</p>
+<p>Ne connaissant qu'amers et douloureux combats</p>
+<p>Dans un corps abattu sous le chagrin, et frle</p>
+<p>Comme un pi courb par la pluie ou la grle;</p>
+<p>Encore si la foi... l'esprance... mais non,</p>
+<p>Elle ne croyait pas, et Dieu n'tait qu'un nom</p>
+<p>Pour cette me ulcre... Enfin au cimetire,</p>
+<p>Un soir d'automne sombre et gristre, une bire</p>
+<p>Fut apporte: un tre la terre manqua;</p>
+<p>Et cette absence, peine un c&oelig;ur la remarqua.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SOUVENIR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Deux estions et n'avions qu'ung c&oelig;ur.<br />
+<span class="i2"><cite>Le lay de maistre Ytier Marchant.</cite></span></p>
+
+<p>Hlas! il n'toit pas saison<br />
+Sitt de son dpartement.<br />
+<span class="i2"><cite>La complainte de Valentin Granson.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,</p>
+<p>Au rveil d'un beau rve, illusion cleste;</p>
+<p>Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,</p>
+<p>De l'mail velout du gazon; au beau temps,</p>
+<p>Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;</p>
+<p>Ce qui reste le soir des larmes rpandues</p>
+<p>Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,</p>
+<p>Du murmure lger des ondes du ruisseau,</p>
+<p>Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres</p>
+<p>Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET III</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'homme n'est rien qu'un mort qui trane sa carcasse.<br />
+<span class="i2 smcap">Du May.</span><br />
+<span class="i2">Fronti nulla fides.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quelquefois, au milieu de la foltre orgie,</p>
+<p>Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beaut</p>
+<p>Endort son dsespoir amer par la magie</p>
+<p>D'un regard enchanteur o luit la volupt,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'me du malheureux sort de sa lthargie;</p>
+<p>Son front ple retrouve un rayon de gat,</p>
+<p>Sa prunelle mourante un reste d'nergie;</p>
+<p>Il sourit oublieux de la ralit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais toute cette joie est comme le lierre</p>
+<p>Qui d'une vieille tour, guirlande irrgulire,</p>
+<p>Embrasse en les cachant les pans dmantels,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au dehors on ne voit que riante verdure,</p>
+<p>Au dedans, que poussire infecte et noire ordure,</p>
+<p>Et qu'ossements jaunis aux dcombres mls.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MARIA</h3>
+
+<div class="quote">
+<p><span class="i5"> ... me puell</span><br />
+Flendo turgiduli rubent ocelli.<br />
+<span class="i2 smcap">V. Catullus.</span></p>
+
+<p>Ne pleure pas...<br />
+<span class="i2 smcap">Dovalle.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,</p>
+<p>Comme des gouttes d'eau d'un arbre aprs la pluie,</p>
+<p>Ou comme la rose, au point du jour, des fleurs</p>
+<p>Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs</p>
+<p>Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:</p>
+<p>En vain de la gat l'clair prsent joue</p>
+<p>Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;</p>
+<p>D'inquites terreurs agitent mon esprit.</p>
+<p>Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et foltre,</p>
+<p>Toi, de plaisirs bruyants et de danse idoltre,</p>
+<p>Le soir, quand le soleil incline l'horizon,</p>
+<p>La premire fouler l'mail vert du gazon,</p>
+<p>La premire poursuivre en sa rapide course</p>
+<p>La demoiselle bleue aux bords frais de la source,</p>
+<p>A chanter des chansons, reprendre un refrain?</p>
+<p>Toi qui n'as jamais su ce qu'tait un chagrin,</p>
+<p>A l'cart tu pleurais. Rponds-moi, quel orage</p>
+<p>Avait terni l'clat de ton ciel sans nuage?</p>
+<p>Ton passereau chri bat de l'aile, joyeux,</p>
+<p>Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux</p>
+<p>Ton jeune pagneul dort, tout va bien, et tes roses</p>
+<p>Rpandent leurs parfums, heureusement closes.</p>
+<p>Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprvu</p>
+<p>Te faisait triste?&mdash;Hier je ne t'avais pas vu.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A MON AMI EUGNE DE N***</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs<br />
+Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;<br />
+Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table<br />
+Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,<br />
+Oubli le jour mme et suivi de regrets.<br />
+Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles<br />
+O de savans discours ont charm mes oreilles<br />
+Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.<br />
+<span class="i2"><em>Callimaque, traduction de La Porte Duteil.</em></span></p>
+
+<p>Vous voyez bien que j'ai mille choses dire.<br />
+<span class="i2"><cite>Hernani.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ne t'en va pas, Eugne, il n'est pas tard; la lune</p>
+<p>A l'angle du carreau sur l'atmosphre brune</p>
+<p>N'a pas encor paru: nous causerons un peu,</p>
+<p>Car causer est bien doux le soir, auprs du feu,</p>
+<p>Lorsque tout est tranquille et qu'on entend peine</p>
+<p>Entre les arbres nus glisser la froide haleine</p>
+<p>De la brise nocturne, et la chauve-souris</p>
+<p>En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.</p>
+<p>Reste; nous causerons de quelque jeune fille,</p>
+<p>Dont la lvre sourit, dont la prunelle brille,</p>
+<p>Et que nous avons vue, en promenant un jour,</p>
+<p>Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;</p>
+<p>De nos auteurs chris, Victor et Sainte-Beuve,</p>
+<p>Aigles audacieux, qui d'une route neuve</p>
+<p>Et d'obstacles seme ont tent les hasards,</p>
+<p>Malgr les coups de bec de mille geais criards;</p>
+<p>Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante</p>
+<p>Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span></div>
+<p>Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,</p>
+<p>Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;</p>
+<p>Des vieux qu'un sicle ingrat en s'avanant oublie,</p>
+<p>Guillaume de Lorris, dont l'&oelig;uvre inaccomplie,</p>
+<p>Potique hritage, aux mains de Clopinel</p>
+<p>Aprs sa mort passa, monument ternel</p>
+<p>De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvre</p>
+<p>Dont le luth tour tour gracieux et svre,</p>
+<p>Sous les plafonds orns de nobles panonceaux,</p>
+<p>Dans leurs ftes charmait les comtes provenaux;</p>
+<p>Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine</p>
+<p>Quelque amoureux tenson qu' sa belle il destine,</p>
+<p>Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,</p>
+<p>Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,</p>
+<p>Matre Clment Marot, madame Marguerite,</p>
+<p>De ses jolis dizains la muse favorite;</p>
+<p>Villon, et Rabelais, cet Homre moqueur,</p>
+<p>Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au c&oelig;ur</p>
+<p>De chaque vice plonge, et des foudres du pape</p>
+<p>N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:</p>
+<p>Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,</p>
+<p>Mais nafs cependant et placs sans efforts,</p>
+<p>L'originalit, la puissance comique</p>
+<p>Qu'on trouve en ces bouquins couverture antique,</p>
+<p>Dont la marge a jauni sous les doigts studieux</p>
+<p>De vingt commentateurs, nos patients aeux.</p>
+<p>Quand nous aurons assez caus littrature,</p>
+<p>Nous changerons de texte et parlerons peinture;</p>
+<p>Je te dirai comment Rioult, mon matre, fait</p>
+<p>Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:</p>
+<p>C'est un ogre lascif qui dans ses bras infmes</p>
+<p>A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;</p>
+<p>Renaud de Montauban, illustre paladin,</p>
+<p>Le suit l'pe au poing: lui, d'un air de ddain,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></div>
+<p>Le regarde d'en haut; son &oelig;il sanglant et louche,</p>
+<p>Son crne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche</p>
+<p>Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,</p>
+<p>Le rendent de tout point trs-singulier voir.</p>
+<p>Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,</p>
+<p>Leurs contours velouts, leurs formes ingnues</p>
+<p>Et leur coloris frais comme un rve au printemps,</p>
+<p>Leurs cheveux en dsordre et sur leurs cous flottants,</p>
+<p>La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,</p>
+<p>Me paraissent vraiment admirables; les armes</p>
+<p>Du paladin Renaud, faites d'acier bruni</p>
+<p>Etoil de clous d'or, sont du plus beau fini:</p>
+<p>Un panache s'agite au cimier de son casque,</p>
+<p>D'un dessin la fois lgant et fantasque;</p>
+<p>Sa visire est leve, et sur son corselet</p>
+<p>Un rayon de soleil jette un brillant reflet.</p>
+<p>Mais ce tableau plein d'inventions heureuses</p>
+<p>Je prfre pourtant ses petites baigneuses,</p>
+<p>Vrai chef-d'&oelig;uvre de grce et de navet,</p>
+<p>O la jeunesse brille avec son velout.</p>
+<p>Aprs viendront en foule anciens peintres de Rome:</p>
+<p>Prugin, Raphal, homme au-dessus de l'homme;</p>
+<p>De Florence, de Parme et de Venise aussi,</p>
+<p>Vronse, Titien, Lonard de Vinci,</p>
+<p>Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrge</p>
+<p>Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige</p>
+<p>Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;</p>
+<p>D'autres auprs de qui nous sommes tous des nains</p>
+<p>Et dont la gloire immense, en vieillissant double,</p>
+<p>Fait tomber les crayons de notre main trouble.</p>
+<p>Puis je te dcrirai ce tableau de Rembrandt</p>
+<p>Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand</p>
+<p>Sur mes genoux pos selon son habitude,</p>
+<p>Levant vers moi la tte avec inquitude,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></div>
+<p>Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air</p>
+<p>Esquisse mon rcit pour le rendre plus clair;</p>
+<p>Et nous aurons encor mille choses dire</p>
+<p>Lorsque tout sera dit: projets riants, dlire</p>
+<p>De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,</p>
+<p>Le prsent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier</p>
+<p>Comme des plus beaux chants; et ces vagues bauches</p>
+<p>De pomes faire, incompltes et gauches,</p>
+<p>O les regards amis un instant arrts</p>
+<p>Cherchent pressentir de futures beauts,</p>
+<p>Et ces lgers dessins o je tche de rendre</p>
+<p>Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre</p>
+<p>Par mes vers; mais alors, Eugne, il sera tard,</p>
+<p>Et je ne pourrai plus reculer ton dpart.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE JARDIN DES PLANTES</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>L'homme propose et Dieu dispose.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'tais parti, voyant le ciel limpide et clair</p>
+<p>Et les chemins schs, afin de prendre l'air,</p>
+<p>D'our le vent qui pleure aux branches du mlze,</p>
+<p>Et de mieux travailler: car on est plus l'aise</p>
+<p>Pour mditer le plan d'un drame projet,</p>
+<p>Refondre un vers pesant et sans grce jet,</p>
+<p>Ou d'une rime faible sa s&oelig;ur mal unie</p>
+<p>Par un son plus exact rparer l'harmonie,</p>
+<p>Sous les arbres touffus inclins en arceaux</p>
+<p>Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux</p>
+<p>Chantent auprs de vous, et que la brise joue</p>
+<p>Dans vos cheveux pars et baise votre joue,</p>
+<p>Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,</p>
+<p>S'tant fait d'y rester une pnible loi,</p>
+<p>Et, comme un ouvrier que son devoir attache,</p>
+<p>De ne pas s'arrter qu'on n'ait fini sa tche,</p>
+<p>Remis le tout au net, et bien dment serr</p>
+<p>L'&oelig;uvre dans un tiroir aux profanes sacr,</p>
+<p>Et je m'tais promis de rapporter la feuille</p>
+<p>O, du crayon aid, mon doigt fixe et recueille</p>
+<p>Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords</p>
+<p>De vers harmonieux, potiques trsors,</p>
+<p>Destins grossir un trop mince volume.</p>
+<p>Vains projets! notre esprit est pareil la plume,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></div>
+<p>Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,</p>
+<p>Et nul ne peut prvoir ce qu'il fera demain.</p>
+<p>Aussi moi, pauvre fou, sduit par l'tincelle</p>
+<p>Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,</p>
+<p>Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents</p>
+<p>Oubliant prose et vers, de mes regards ardents</p>
+<p>Je suis la jeune fille, et bientt, moins timide,</p>
+<p>J'gale son pas leste et prompt mon pas rapide,</p>
+<p>Je risque quelques mots et place sous mon bras,</p>
+<p>Quoiqu'on dise: Mchant! et qu'on ne veuille pas,</p>
+<p>Une main potele; et nous allons l'ombre,</p>
+<p>Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,</p>
+<p>Faire mieux connaissance, et jouer et causer</p>
+<p>Et sur le banc de pierre aprs nous reposer,</p>
+<p>Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,</p>
+<p>Et je reviens avec ma feuille toute blanche.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE CHAMP DE BATAILLE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>En icelle vale oyait on grans sons de tabours
+trompes et naquerres.<br />
+<span class="i2 smcap">Mandeville.</span></p>
+
+<p>Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames<br />
+Quant est des cors, ils sont pourryz.<br />
+<span class="i2"><cite>Le grand Testament de Villon.</cite></span></p>
+
+<p>De dars i ot grant lanceis<br />
+Et de pierres grant jeteis<br />
+Et de lances grand bouteis<br />
+Et d'espes grant capleis.<br />
+<span class="i2"><cite>Li romans du Brut.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le fracas des canons qui vomissent l'clair,</p>
+<p>Le rappel des tambours, le sifflement des balles,</p>
+<p>Le son aigu du fifre et des rauques cymbales</p>
+<p>Enfin ne troublent plus ni les chos ni l'air;</p>
+<p>La brise secouant son aile parfume</p>
+<p>A dissip les flots de l'paisse fume,</p>
+<p>Crpe noir tendu sur le front pur des cieux;</p>
+<p>Comme aux jours de la paix tout est silencieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La lourde artillerie et les fourgons pesants</p>
+<p>Ne creusent plus la route en profondes ornires;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></div>
+<p>On ne voit plus flotter les poudreuses bannires</p>
+<p>Par-dessus les fusils au soleil reluisants;</p>
+<p>Sous les pieds des soldats courant la maraude,</p>
+<p>Sainfoins rouges fleurs, prs couleur d'meraude,</p>
+<p>Bls jaunes flots d'or au gr des vents rouls,</p>
+<p>Comme sous un flau ne meurent plus fouls.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entasss,</p>
+<p>De leurs membres ptris dans le sang et la boue</p>
+<p>Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,</p>
+<p>Jonchent le sol parmi les affts fracasss,</p>
+<p>Et vers le champ de mort en immenses voles</p>
+<p>Du creux des rocs, du haut des flches denteles,</p>
+<p>De l'est et de l'ouest, du nord et du midi</p>
+<p>L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurl,</p>
+<p>Levant leur tte grise l'odeur de la proie.</p>
+<p>L'&oelig;il fauve des vautours a flamboy de joie</p>
+<p>A l'ombre tincelant comme un phare toil,</p>
+<p>Et, poussant vers le ciel des clameurs funraires,</p>
+<p>A leurs petits bants sur le bord de leurs aires</p>
+<p>Longtemps ils ont port quelque sanglant lambeau</p>
+<p>De ces corps lacrs et rests sans tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span></div>
+<p>Les os gisent rongs, blancs sous le gazon vert,</p>
+<p>Et, spectacle hideux, souvent prs d'un squelette</p>
+<p>S'grne le muguet, fleurit la violette,</p>
+<p>La mousse parasite entoure un crne ouvert.</p>
+<p>Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive</p>
+<p>Est un hochet brillant et qui par lui s'lve,</p>
+<p>Si d'horreur et d'effroi tout son c&oelig;ur ne bondit,</p>
+<p>Malheur lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p>
+<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">IMITATION DE BYRON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il est doux de raser en gondole la vague</p>
+<p>Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,</p>
+<p>Quand la lune largit son disque ple et vague,</p>
+<p>Et que du marinier l'cho dit la chanson,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux d'observer l'toile qui rayonne</p>
+<p>Paillette d'or cousue au dais du firmament,</p>
+<p>L'toile qu'une blanche aurole environne,</p>
+<p>Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux sur la brume un instant colore</p>
+<p>De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,</p>
+<p>L'iris arrondissant son arche diapre,</p>
+<p>Prsage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux, par les prs o l'abeille butine,</p>
+<p>D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts</p>
+<p>Nonchalamment couch prs d'une onde argentine,</p>
+<p>De lire tour tour des romans et des vers;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux, quand on suit une route ingale</p>
+<p>Dans l't, vers midi, charg d'un lourd fardeau,</p>
+<p>Et qu'on entend chanter prs de soi la cigale,</p>
+<p>De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span></div>
+<p>Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie</p>
+<p>Bat la vitre, d'avoir auprs d'un feu flambant,</p>
+<p>Un immense fauteuil gothique, o l'on appuie</p>
+<p>Sa tte paresseuse en arrire tombant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux de revoir avec ses tours mines</p>
+<p>Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,</p>
+<p>Ses toits rouges et bleus, ses hautes chemines,</p>
+<p>La ville o l'on passa ses premires saisons;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est doux pour le c&oelig;ur de l'exil malade,</p>
+<p>Par le regret cuisant et la douleur us,</p>
+<p>D'entendre le refrain de la vieille ballade</p>
+<p>Dont sa mre au berceau l'a jadis amus;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais il est bien plus doux, perdu, plein d'ivresse,</p>
+<p>Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras</p>
+<p>Pour la premire fois sa premire matresse,</p>
+<p>Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BALLADE</h3>
+
+<div class="quote"><br />
+Femme souvent varie;<br />
+Est bien fol qui s'y fie.<br />
+<span class="i3 smcap">Franois I<sup>er</sup>.</span>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Cher ange, vous tes belle</p>
+<p>A faire rver d'amour,</p>
+<p>Pour une seule tincelle</p>
+<p>De votre vive prunelle,</p>
+<p>Le pote tout un jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Air naf de jeune fille,</p>
+<p>Front uni, veines d'azur,</p>
+<p>Douce haleine de vanille,</p>
+<p>Bouche rose o scintille</p>
+<p>Sur l'ivoire un rire pur,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pied svelte et cambr, main blanche,</p>
+<p>Soyeuses boucles de jais,</p>
+<p>Col de cygne qui se penche,</p>
+<p>Flexible comme la branche</p>
+<p>Qu'au soir caresse un vent frais,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous avez, sur ma parole,</p>
+<p>Tout ce qu'il faut pour charmer;</p>
+<p>Mais votre me est si frivole,</p>
+<p>Mais votre tte est si folle,</p>
+<p>Que l'on n'ose vous aimer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SOLEIL COUCHANT</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Notre-Dame,<br />
+Que c'est beau!<br />
+<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,</p>
+<p>Je me suis arrt quelques instants pour voir</p>
+<p>Le soleil se coucher derrire Notre-Dame.</p>
+<p>Un nuage splendide l'horizon de flamme,</p>
+<p>Tel qu'un oiseau gant qui va prendre l'essor,</p>
+<p>D'un bout du ciel l'autre ouvrait ses ailes d'or,</p>
+<p>&mdash;Et c'taient des clarts baisser la paupire.</p>
+<p>Les tours au front orn de dentelles de pierre,</p>
+<p>Le drapeau que le vent fouette, les minarets</p>
+<p>Qui s'lvent pareils aux sapins des forts,</p>
+<p>Les pignons taillads que surmontent des anges</p>
+<p>Aux corps roides et longs, aux figures tranges,</p>
+<p>D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevch,</p>
+<p>Comme au pied de sa mre un jeune enfant couch,</p>
+<p>Se dessinait au pied de l'glise, dont l'ombre</p>
+<p>S'allongeait l'entour mystrieuse et sombre.</p>
+<p>&mdash;Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux</p>
+<p>D'une maison du quai;&mdash;l'air tait doux; les eaux</p>
+<p>Se plaignaient contre l'arche doux bruit, et la vague</p>
+<p>De la vieille cit berait l'image vague;</p>
+<p>Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas</p>
+<p>Que la nuit toile arrivait grands pas.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET IV</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Oh! la paresseuse fille!<br />
+<span class="i2"><cite>Sara la Baigneuse.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque je vous dpeins cet amour sans mlange,</p>
+<p>Cet amour la fois ardent, grave et jaloux,</p>
+<p>Que maintenant je porte au fond du c&oelig;ur pour vous,</p>
+<p>Et dont je me raillais jadis, mon jeune ange,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien de ce que je dis ne vous parat trange,</p>
+<p>Rien n'allume en vos yeux un clair de courroux;</p>
+<p>Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,</p>
+<p>Votre pleur nacre en incarnat se change.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est vrai,&mdash;dans la mienne, en la forant un peu,</p>
+<p>Je puis emprisonner votre main blanche et frle,</p>
+<p>Et baiser votre front si pur sous la dentelle:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais&mdash;ce n'est pas assez pour un amour de feu;</p>
+<p>Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,</p>
+<p>Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-mme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ENFANTILLAGE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Hanneton, vole, vole, vole.<br />
+<cite>Ballade des petites filles.</cite></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque la froide pluie enfin s'en est alle,</p>
+<p>Et que le ciel gament rouvre son bel &oelig;il bleu,</p>
+<p>Ennuy d'tre au gte et de couver le feu,</p>
+<p>Comme les moineaux francs, je reprends ma vole.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A Romainville,&mdash;ou bien dans les prs Saint-Gervais,</p>
+<p>Curieux de savoir si l'aubpine blanche</p>
+<p>A dj fait neiger son givre sur la branche,</p>
+<p>Par l'herbe et la rose, en ppiant, je vais,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Me faisant du bonheur avec la moindre chose:</p>
+<p>&mdash;D'une goutte d'eau claire, o sous un rayon pur,</p>
+<p>Se baigne un scarabe au corselet d'azur;</p>
+<p>D'une abeille en maraude au c&oelig;ur d'une fleur rose,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un brin d'herbe o la Vierge a fil son coton.</p>
+<p>&mdash;Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,</p>
+<p>Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles</p>
+<p>Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NONCHALOIR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Il vaut mieux tre assis que lev, il vaut<br />
+mieux tre couch qu'assis.&mdash;Il vaut<br />
+mieux tre mort que couch.<br />
+<span class="i3 smcap">Ferideddin Atar.</span></p>
+
+<p>J'aime sur les coussins la vie horizontale.<br />
+<span class="i3 smcap">Barthlemy.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour oublier le reste, et m'oublier moi-mme</p>
+<p>(Ici-bas tre heureux c'est oublier), que j'aime,</p>
+<p>Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,</p>
+<p>Sur l'ottomane souple auprs d'elle m'asseoir!</p>
+<p>&mdash;Cela me fait du bien et me repose l'me.</p>
+<p>Quel plaisir!&mdash;Respirer cet arome de femme,</p>
+<p>Rester l sans penser et paresseusement</p>
+<p>Accepter comme il vient le bonheur du moment!</p>
+<p>&mdash;Laisser aller sa vie la regarder vivre,</p>
+<p>Dans tous ses mouvements, l'&oelig;il demi-clos, la suivre,</p>
+<p>Sentir ses genoux, en nuages soyeux,</p>
+<p>Onder et foltrer sa robe aux plis joyeux,</p>
+<p>Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,</p>
+<p>Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et ross, digne</p>
+<p>D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis</p>
+<p>Agacer en jouant ses petits pieds tapis</p>
+<p>A l'ombre du jupon, comme sous la feuille</p>
+<p>Deux passereaux mutins la mine veille!</p>
+<p>Oh! je l'aime d'amour!&mdash;De blonds cheveux follets</p>
+<p>Se dorent sur son col de magiques reflets,</p>
+<p>A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,</p>
+<p>Dans la nacre, chatoie une moite tincelle,</p>
+<p>Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,</p>
+<p>S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DCLARATION</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Mais toujours fust mon opinion telle<br />
+Que toute amour doict estre mutuelle;<br />
+Qui son c&oelig;ur donne, il en merite.<br />
+<span class="i2"><em>Les loyalles et pudicques amours de Scalion</em></span><br />
+<span class="i2"><em>de Virbluneau, madame de Boufflers.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je vous aime, jeune fille!</p>
+<p>Aussi lorsque je vous vois,</p>
+<p>Mon regard de bonheur brille,</p>
+<p>Aussi tout mon sang petille</p>
+<p>Lorsque j'entends votre voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Douce mon amour timide,</p>
+<p>Vous en accueillez l'aveu,</p>
+<p>Mais sans qu'un rayon humide</p>
+<p>Argente votre &oelig;il limpide,</p>
+<p>Lac pur o dort le ciel bleu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi cette retenue?</p>
+<p>Entre nous rien de cach.</p>
+<p>&mdash;Enfant! votre me ingnue</p>
+<p>Peut se montrer toute nue</p>
+<p>Comme ve avant le pch.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est un amour sans mlange</p>
+<p>Que l'amour que j'ai pour vous,</p>
+<p>Frais comme au c&oelig;ur la louange,</p>
+<p>Ardent toucher un ange,</p>
+<p>Pur rendre Dieu jaloux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PLUIE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie,<br />
+<span class="i2">en anglais, <i lang="en" xml:lang="en">splash</i>.</span><br />
+<span class="i4"><cite>Dictionnaire arabe.</cite></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce nuage est bien noir:&mdash;sur le ciel il se roule,</p>
+<p>Comme sur les galets de la cte une houle.</p>
+<p>L'ouragan l'peronne, il s'avance grands pas.</p>
+<p>&mdash;A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?</p>
+<p>Un beau cheval arabe, la crinire brune,</p>
+<p>Qui court et fait voler les sables de la dune.</p>
+<p>Je crois qu'il va pleuvoir:&mdash;la bise ouvre ses flancs,</p>
+<p>Et par la dchirure il sort des clairs blancs.</p>
+<p>Rentrons.&mdash;Au bord des toits la frle girouette</p>
+<p>D'une minute l'autre en grinant pirouette;</p>
+<p>Le martinet, sentant l'orage, prs du sol</p>
+<p>Afin de l'viter rabat son lger vol;</p>
+<p>&mdash;Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.</p>
+<p>La pluie!&mdash;Oh! voyez donc comme les larges gouttes</p>
+<p>Glissent de feuille en feuille et passent travers</p>
+<p>La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!</p>
+<p>Des marches du perron en longues cascatelles,</p>
+<p>Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles</p>
+<p>Borde les frontons gris!&mdash;Dans les chemins sabls,</p>
+<p>Les ruisseaux en torrents subitement gonfls</p>
+<p>Avec leurs flots boueux mls de coquillages</p>
+<p>Entranent sans piti les fleurs et les feuillages;</p>
+<p>Tout est perdu:&mdash;Jasmins aux ptales nacrs,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div>
+<p>Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dors,</p>
+<p>Volubilis chargs de cloches et de vrilles,</p>
+<p>Roses de tous pays et de toutes familles,</p>
+<p>Douces filles de Juin, frais et riant trsor!</p>
+<p>La mouche que l'orage arrte en son essor,</p>
+<p>Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient</p>
+<p>Dans cet autre ocan dont les vagues tournoient.</p>
+<p>&mdash;Que faire de soi-mme et du temps, quand il pleut</p>
+<p>Comme pour un nouveau dluge, et qu'on ne peut</p>
+<p>Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?</p>
+<p>Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure</p>
+<p>Hte son pas boiteux, et dans l'ternit</p>
+<p>Plonge sans peser trop sur leur oisivet;</p>
+<p>Les autres gravement font de la politique,</p>
+<p>Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;</p>
+<p>Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,</p>
+<p>De femmes la mode et d'opras nouveaux;</p>
+<p>Ceux-l du coin de l'&oelig;il se mirent dans la glace,</p>
+<p>Dbitent des fadeurs, des bons mots la glace,</p>
+<p>Ou, du binocle arms, regardent un tableau:</p>
+<p>&mdash;Moi, j'coute le son de l'eau tombant dans l'eau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">POINT DE VUE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Des petits horizons...<br />
+<span class="i2 smcap">Sainte-Beuve.</span></p>
+
+<p>Voici que je vis.&mdash;<br />
+<span class="i2 smcap">Labrunie (G. de Nerval).</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au premier plan,&mdash;un orme au tronc couvert de mousse,</p>
+<p>Dans la brume hochant sa tte chauve et rousse;</p>
+<p>&mdash;Une mare d'eau sale o plongent les canards,</p>
+<p>Assourdissant l'cho de leurs cris nasillards;</p>
+<p>&mdash;Quelques rares buissons o pendent des fruits aigres,</p>
+<p>Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;</p>
+<p>&mdash;Une vieille maison, dont les murs mal fards</p>
+<p>Billent de toutes parts largement lzards.</p>
+<p>Au second,&mdash;des moulins dressant leurs longues ailes,</p>
+<p>Et dcoupant en noir leurs linaments frles</p>
+<p>Comme un fil d'araigne l'horizon brumeux,</p>
+<p>Puis,&mdash;tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,</p>
+<p>O dj, points brillants au front des maisons ternes,</p>
+<p>Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;</p>
+<p>Paris avec ses toits dchiquets, ses tours</p>
+<p>Qui ressemblent de loin des cous de vautours.</p>
+<p>Et ses clochers aigus flche dentele,</p>
+<p>Comme un peigne mordant la nue chevele.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE RETOUR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Je m'en vais promener tantt parmy la plaine,<br />
+Tantt en un village et tantt en un bois,<br />
+Et tantt par les lieux solitaires et cois.<br />
+<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai quitt pour un an la campagne;&mdash;le chaume</p>
+<p>tait jaune; les champs n'avaient plus cet arome</p>
+<p>Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,</p>
+<p>Et l'on sentait dj comme un frisson d'hiver.</p>
+<p>&mdash;La campagne, c'est bon l't.&mdash;L'on se promne,</p>
+<p>On marche travers champs comme le pied vous mne,</p>
+<p>Se fiant au hasard des sentiers onduleux.</p>
+<p>A la terre le ciel fait des sourires bleus;</p>
+<p>La nature est en joie, et la fleur virginale</p>
+<p>Vous donne le bonjour de sa tte amicale;</p>
+<p>L'herbe courbe sa pointe o tremble un diamant.</p>
+<p>Devant vos pieds verdis et mouills, par moment,</p>
+<p>Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie</p>
+<p>Part un oiseau cach que votre pas effraie.</p>
+<p>Un papillon peureux, dans son fantasque vol,</p>
+<p>Comme un crin ail rase, en fuyant, le sol.</p>
+<p>Une abeille surprise, humide de rose,</p>
+<p>Dserte en bourdonnant la fleur demi-brise.</p>
+<p>&mdash;Plus loin, c'est une source entre les coudriers</p>
+<p>Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers</p>
+<p>parpille au hasard, comme une chevelure,</p>
+<p>Les rsilles d'argent de son eau frache et pure.</p>
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+<p>Des joncs croissent auprs que plie un lger vent;</p>
+<p>Le blme nnuphar, tel qu'un rideau mouvant,</p>
+<p>Ondule sur ses flots, o plonge la grenouille</p>
+<p>Parmi les fruits noys et les feuilles de rouille,</p>
+<p>Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,</p>
+<p>De lumire inonde aux feux d'un soleil pur,</p>
+<p>Danse la demoiselle avec sa longue queue,</p>
+<p>De ses ailes de crpe gratignant l'eau bleue.</p>
+<p>&mdash;A chaque pas qu'on fait la scne change, ainsi</p>
+<p>Que dans un mlodrame grand spectacle:&mdash;ici,</p>
+<p>Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,</p>
+<p>Un chteau dcoupant son profil sur la nue;</p>
+<p>L de rouges sainfoins et de jaunes moissons,</p>
+<p>Et l'tang qui s'caille au saut de ses poissons.</p>
+<p>&mdash;A gauche une colline la robe zbre,</p>
+<p>De tons riches et chauds par le couchant marbre;</p>
+<p>A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,</p>
+<p>Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;</p>
+<p>Plus loin, transition de la terre au nuage,</p>
+<p>Un anneau de lapis fermant le paysage.</p>
+<p>&mdash;Un vrai panorama vivant et bigarr,</p>
+<p>Par un pinceau divin ardemment color,</p>
+<p>Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,</p>
+<p>Miroir o l'arc-en-ciel rayonne et se reflte,</p>
+<p>Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.</p>
+<p>&mdash;Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,</p>
+<p>On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,</p>
+<p>On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue</p>
+<p>Ses jeunes souvenirs et ses rves d'amour,</p>
+<p>Si longtemps caresss et perdus sans retour;</p>
+<p>On rebtit sa vie au nant croule,</p>
+<p>On voit ce qu'elle tait, ou joyeuse ou trouble,</p>
+<p>On examine fond ses plaisirs, ses douleurs,</p>
+<p>Et souvent la balance est du ct des pleurs.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div>
+<p>&mdash;Comme en un palimpseste, travers d'autres signes,</p>
+<p>D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;</p>
+<p>Le roman de l'enfance travers le prsent</p>
+<p>Reparat tout entier,&mdash;calme, pur, innocent,</p>
+<p>&mdash;Idylle de Gessner, conte de Berquin,&mdash;rose</p>
+<p>Et suave peinture o soi-mme l'on pose:</p>
+<p>L'on compare son moi du jour au moi pass,</p>
+<p>Et pour quelques instants le monde est effac.</p>
+<p>&mdash;Rien de mieux;&mdash;mais l'hiver, en janvier, quand la neige</p>
+<p>S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assige</p>
+<p>Votre vitre qui tremble et qui frissonne,&mdash; quoi,</p>
+<p>Mon Dieu, passer le temps?&mdash;Il faut se tenir coi,</p>
+<p>Se bien claquemurer, et, les talons dans l'tre,</p>
+<p>Parler chasse et gibier quelque gentilltre,</p>
+<p>Faire un cent de piquet avec monsieur l'abb,</p>
+<p>Lire un ancien Mercure, ou,&mdash;galant Sigisb,</p>
+<p>Pour passer au salon prendre par sa main sche</p>
+<p>Une mistress Gryselde ennuyeuse et revche,</p>
+<p>Vrai portrait de famille son cadre chapp,</p>
+<p>cu dans d'autres temps d'un autre coin frapp;</p>
+<p>Courtiser l'cart une petite niaise</p>
+<p>Sortant de pension,&mdash;toute rouge et tout aise,</p>
+<p>Qui prend feu ds l'abord au moindre aveu banal,</p>
+<p>Et s'imagine avoir trouv son idal;</p>
+<p>couter un dandy, Brummel de la province,</p>
+<p>Beau papillon manqu qui, pour tre plus mince,</p>
+<p>Barde ses flancs pais d'un corset et d'un busc,</p>
+<p>Et comme un vieux blaireau pue vingt pas le musc;</p>
+<p>Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,</p>
+<p>D'un air mystrieux colportant sa nouvelle.</p>
+<p>&mdash;Autant et mieux, ma foi, vaudrait tre pendu</p>
+<p>Que rester enfoui dans ce pays perdu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PAN DE MUR</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,<br />
+Et d'hiver en hiver incruste ses flancs,<br />
+Donne en lettre vivante une date ses ans.<br />
+<span class="i2"><cite>Harmonies.</cite></span></p>
+
+<p>... Qu'il vienne ma croise.<br />
+<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>De la maison momie enterre au Marais</p>
+<p>O, du monde clotr, jadis je demeurais,</p>
+<p>L'on a pour perspective une muraille sombre</p>
+<p>O des pignons voisins tombe, grands angles, l'ombre.</p>
+<p>&mdash;A ses flancs dgrads par la pluie et les ans,</p>
+<p>Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,</p>
+<p>Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdtre,</p>
+<p>La mousse se dploie et fait gercer le pltre.</p>
+<p>&mdash;Une treille strile avec ses bras grimpants</p>
+<p>Jusqu'au premier tage en festonne les pans;</p>
+<p>Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,</p>
+<p>La capucine rouge panouit sa cloche,</p>
+<p>Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,</p>
+<p>A sa fentre font comme un cadre de fleurs:</p>
+<p>Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne</p>
+<p>De son regard unique ainsi que fait un borgne,</p>
+<p>Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,</p>
+<p>Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.</p>
+<p>&mdash;Une caisse d'&oelig;illets, un pot de girofle</p>
+<p>Qui laisse choir au vent sa feuille tiole,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div>
+<p>Et du soleil oblique implore le regard,</p>
+<p>Une cage d'osier o saute un geai criard,</p>
+<p>C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'tudie;</p>
+<p>Mais il faut pour le rendre une touche hardie,</p>
+<p>Une palette riche o luise plus d'un ton,</p>
+<p>Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">COLRE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Amende-toi, vieille au regard hideux,<br />
+Ou pour ung mot villain en auras deux.<br />
+<span class="i2"><cite>Epistre la premire vieille.</cite></span></p>
+
+<p>A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,<br />
+Les yeux mangz de corbeaux charongneux,<br />
+Les pieds tirz de ces mastins hargneux<br />
+Qui vont grondant, hrisss de furie,<br />
+Quand on approche auprs de leur voirie.<br />
+<span class="i2 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hypocrisie et vice,&mdash;oui, c'est bien l le monde:</p>
+<p class="i2"> Belles maximes et grands airs</p>
+<p>Jets comme un manteau sur le cloaque immonde</p>
+<p class="i2"> D'un c&oelig;ur tout gangren de vers.</p>
+<p>Oui,&mdash;la religion dont le pch se couvre</p>
+<p class="i2"> Pour japper aprs la vertu;</p>
+<p>Oui,&mdash;le simple dont l'me tous les regards s'ouvre,</p>
+<p class="i2"> Aux pieds du mchant abattu;</p>
+<p>La vierge pure en proie aux noires calomnies</p>
+<p class="i2"> De courtisanes de bas lieu</p>
+<p>Qui, vieilles et sans dents et les lvres jaunies,</p>
+<p class="i2"> Osent mentir si prs de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Sorcires de Macbeth, dignes d'tre hues,</p>
+<p class="i2"> Serpents arms d'un triple dard,</p>
+<p>Ulcres ambulants, viles prostitues,</p>
+<p class="i2"> Tombeaux badigeonns de fard,</p>
+<p>Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,</p>
+<p class="i2"> Elles dont trente carrefours</p>
+<p>Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div>
+<p class="i2"> Ont vu les publiques amours;</p>
+<p>Elles dont la jeunesse en dbauches passe</p>
+<p class="i2"> Couperose et jaspe le teint,</p>
+<p>Et qui sous une peau dtendue et plisse</p>
+<p class="i2"> Couvent un brasier mal teint,</p>
+<p>D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,</p>
+<p class="i2"> Leurs pouces sur un chapelet,</p>
+<p>Et prenant pour voiler leurs antiques scandales</p>
+<p class="i2"> La soutane d'un prestolet,</p>
+<p>De venir sans pudeur noircir une que j'aime</p>
+<p class="i2"> Comme l'on n'a jamais aim,</p>
+<p>D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-mme</p>
+<p class="i2"> Certes ne peut tre blm.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET V</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>C'est mon plaisir; chacun querre le sien.<br />
+<span class="i2 smcap">P. L. Jacob</span>, <em>bibliophile</em>.</p>
+
+<p>Heureusement que, pour nous consoler de tout<br />
+cela, il nous reste l'adultre, le tabac de Maryland,<br />
+et le papel espaol por cigaritos.<br />
+<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>, <cite>le lycanthrope</cite>.</p>
+
+<p>O trouver le bonheur?<br />
+<span class="i2 smcap">Mry et Barthlemy</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?&mdash;L'avare</p>
+<p>Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,</p>
+<p>Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas</p>
+<p>Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne voit rien de plus.&mdash;Le far-niente, un cigare,</p>
+<p>Voil pour l'indolent.&mdash;Le songeur ne fait cas</p>
+<p>Que d'un coin retir du monde et du fracas,</p>
+<p>O l'on puisse loisir suivre un rve bizarre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ambitieux le met dans un titre la cour,</p>
+<p>Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,</p>
+<p>&mdash;Les uns prorer, les autres se taire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais, tant exclusifs, ces gens-l jugent mal;</p>
+<p>Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,</p>
+<p>Qui sont:&mdash;Un beau soleil, une femme, un cheval!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">JUSTIFICATION</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Vous tes mal pour moi, vous avez quelque chose.<br />
+<span class="i2"><em>Marion Delorme.</em></span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Celui que chaque soir votre parole lve,</p>
+<p class="i2"> Qui pense avec vous de moiti;</p>
+<p>Celui dont vous savez le plus intime rve</p>
+<p class="i2"> Et qui vit de votre amiti;</p>
+<p>Celui que vous avez laiss voir dans votre me,</p>
+<p class="i2"> Et s'approcher de votre c&oelig;ur,</p>
+<p>Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme</p>
+<p class="i2"> A mis d'amour et de bonheur,</p>
+<p>Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,</p>
+<p class="i2"> Las de traner depuis vingt ans</p>
+<p>Son boulet de forat au bagne de la vie,</p>
+<p class="i2"> Que de n'y pas finir son temps;</p>
+<p>&mdash;Celui-l ne sera jamais, il vous le jure</p>
+<p class="i2"> Sur ce c&oelig;ur que vous avez fait,</p>
+<p>Un de ces hommes vils, dont la pense impure</p>
+<p class="i2"> Aux choses basses se complat.&mdash;</p>
+<p>L'me que vous avez marie la vtre</p>
+<p class="i2"> Pourrait jusque-l s'oublier!...</p>
+<p>&mdash;Dans le cloaque infect o le canard se vautre</p>
+<p class="i2"> Voit-on s'abattre l'aigle altier?</p>
+<p>Non,&mdash;l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,</p>
+<p class="i2"> &mdash;Le tonnerre rugit en bas,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div>
+<p>L'avalanche s'crase et roule dans l'abme;</p>
+<p class="i2"> Le torrent hurle:&mdash;il n'entend pas;</p>
+<p>Immobile, de l'ongle treignant quelque pierre,</p>
+<p class="i2"> Quelque bras de pin foudroy,</p>
+<p>Il attache au soleil son grand &oelig;il sans paupire,</p>
+<p class="i2"> D'ineffables lueurs noy.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">FRISSON</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Chauffons-nous, chauffons-nous bien.<br />
+<span class="i2 smcap">Branger.</span></p>
+
+<p>Je dteste le monde et je vis dans mon c&oelig;ur.<br />
+<span class="i2 smcap">Ulric Guttinguer.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un brouillard pais noie</p>
+<p>L'horizon o tournoie</p>
+<p>Un nuage blafard,</p>
+<p>Et le soleil s'efface,</p>
+<p>Ple comme la face</p>
+<p>D'une vieille sans fard.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La haute chemine,</p>
+<p>Sombre et chaperonne</p>
+<p>D'un tourbillon fumeux,</p>
+<p>Comme un mt de navire,</p>
+<p>De sa pointe dchire</p>
+<p>Le bord du ciel brumeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur un ton monotone</p>
+<p>La bise hurle et tonne</p>
+<p>Dans le corridor noir:</p>
+<p>C'est l'hiver, c'est dcembre,</p>
+<p>Il faut garder la chambre</p>
+<p>Du matin jusqu'au soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div>
+<p>Les fleurs de la gele</p>
+<p>Sur la vitre toile</p>
+<p>Courent en rameaux blancs,</p>
+<p>Et mon chat qui grelotte</p>
+<p>Se ramasse en pelote</p>
+<p>Prs des tisons croulants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, tout transi, je souffle,</p>
+<p>A griller ma pantoufle,</p>
+<p>A rougir mes chenets,</p>
+<p>Mon feu qui se dploie</p>
+<p>Et sur la plaque ondoie</p>
+<p>En bleutres filets.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les promenades</p>
+<p>Sous les fraches arcades</p>
+<p>Des verdoyants tilleuls,</p>
+<p>A travers les prairies,</p>
+<p>Les bruyres fleuries</p>
+<p>Et les ples glaeuls;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Parmi les plaines blondes</p>
+<p>O le vent roule en ondes</p>
+<p>Le seigle dj mr,</p>
+<p>Par les hautes futaies</p>
+<p>Au long des jeunes haies</p>
+<p>Et des ruisseaux d'azur;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les glantines</p>
+<p>Et, moissons enfantines,</p>
+<p>Les bleuets dans les bls,</p>
+<p>Les vertes sauterelles</p>
+<p>Et les pissenlits frles</p>
+<p>Sans cesse chevels;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div>
+<p>Adieu dans l'herbe haute</p>
+<p>La grenouille qui saute,</p>
+<p>Et sous le frais buisson</p>
+<p>Le lzard qui regarde</p>
+<p>La cigale criarde</p>
+<p>Qui sonne sa chanson;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Adieu les demoiselles</p>
+<p>Aux diaphanes ailes,</p>
+<p>Aux minces corsets d'or,</p>
+<p>Le papillon qui brille</p>
+<p>Et que la jeune fille</p>
+<p>Poursuit comme un trsor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soir dans la nacelle</p>
+<p>Qui penche et qui chancelle</p>
+<p>Au moindre souffle d'air,</p>
+<p>Les courses d'une lieue</p>
+<p>Sur l'immensit bleue</p>
+<p>Du lac profond et clair;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis les danses molles</p>
+<p>Et les caresses folles</p>
+<p>Sur les prs de velours.</p>
+<p>Lorsque la blanche lune</p>
+<p>Au sein de la nuit brune</p>
+<p>Jette ses demi-jours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De longtemps l'hirondelle</p>
+<p>Ne viendra, de son aile</p>
+<p>Effleurant mes carreaux,</p>
+<p>Battre la capucine</p>
+<p>Dont la pourpre dessine</p>
+<p>Un cadre mes barreaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div>
+<p>&mdash;Pour horizon la rue</p>
+<p>O la foule se rue</p>
+<p>Avec ses mille cris,</p>
+<p>Pour soleil des lanternes,</p>
+<p>Qui de leurs reflets ternes</p>
+<p>Baignent les pavs gris;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour musique la bise</p>
+<p>Qui se plaint et se brise</p>
+<p>Dans les arbres mouills,</p>
+<p>Les rauques girouettes</p>
+<p>Qui font des pirouettes</p>
+<p>Sur leurs axes rouills.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comment sortir? les roues</p>
+<p>S'enfoncent dans les boues</p>
+<p>Presque jusqu' l'essieu.</p>
+<p>Du brouillard, de la pluie!</p>
+<p>L'me souffre et s'ennuie:</p>
+<p>Quoi donc faire, mon Dieu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nous aimer, ma charmante!</p>
+<p>Jette l cette mante</p>
+<p>Qui me cache ton cou,</p>
+<p>Ta belle paule blanche,</p>
+<p>Ton corsage, ta hanche,</p>
+<p>Ton sein dont je suis fou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur mes genoux prends place,</p>
+<p>Livre tes mains de glace</p>
+<p>A mes baisers de feu,</p>
+<p>Et laisse voir ta jambe</p>
+<p>A la braise qui flambe,</p>
+<p>Qui flambe rouge et bleu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div>
+<p>Vois donc le gaz qui danse</p>
+<p>Et s'agite en cadence,</p>
+<p>Aux fantasques chansons</p>
+<p>Que fredonne la sve</p>
+<p>Dans la bche qui crve</p>
+<p>Et retombe en tisons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon bijou, mon idole,</p>
+<p>Comme le temps s'envole</p>
+<p>Lorsque l'on est ainsi!</p>
+<p>La voix haute et profonde</p>
+<p>Qu'au loin jette le monde</p>
+<p>Ne parvient pas ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nos deux mes jumelles,</p>
+<p>Ensemble ouvrant les ailes,</p>
+<p>Planent dans l'infini,</p>
+<p>Comme deux alouettes</p>
+<p>Ou comme deux fauvettes</p>
+<p>Oublieuses du nid.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET VI</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Merci toi, toi merci.<br />
+<span class="i2 smcap">Trsa</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avant cet heureux jour, j'tais sombre et farouche,</p>
+<p>&mdash;Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,</p>
+<p>Ainsi qu'une vipre en fureur, et mes yeux</p>
+<p>Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un sourire infernal crispait ma ple bouche.</p>
+<p>A cet ge candide o tout est pour le mieux,</p>
+<p>Je mprisais le monde et reniais les cieux,</p>
+<p>Disant tout haut: O donc est-il, que je le touche?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et mon ange gardien son front blanc et pur</p>
+<p>Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,</p>
+<p>Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphmes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux saints panchements mon c&oelig;ur tait ferm,</p>
+<p>&mdash;Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;</p>
+<p>Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aim!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p>
+
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LGIE IV</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.<br />
+<span class="i2 smcap">Ronsard.</span></p>
+
+<p>Aime, aime, hlas! que j'ai grand'peur<br />
+Qu'un autre amour par cet amour pipeur<br />
+N'aille gravant pendant ta longue absence<br />
+Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!<br />
+<span class="i2 smcap">Ponthus de Thyard</span>, <cite>Erreurs amoureuses</cite>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ma charmante, depuis ta visite imprvue</p>
+<p>Deux mois se sont passs que je ne t'ai pas vue.</p>
+<p>Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;</p>
+<p>Assez pour m'oublier?&mdash;J'y songe quelquefois:</p>
+<p>Pauvre fou que je suis d'avoir plac mon me</p>
+<p>Dans la tienne, et risqu sur l'amour d'une femme</p>
+<p>Ma vie intrieure et mon contentement!</p>
+<p>Et je dis part moi: Peut-tre en ce moment,</p>
+<p>Pendant que je suis l, triste, m'occupant d'elle,</p>
+<p>Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidle</p>
+<p>Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main</p>
+<p>Qu'on ne livrait qu' moi, lui dit-elle: A demain.</p>
+<p>J'ai beau me rpter que c'est une chimre,</p>
+<p>Cette pense est l, sans cesse plus amre,</p>
+<p>Empoisonnant ma joie, et, malgr mes efforts,</p>
+<p>M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;</p>
+<p>Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:</p>
+<p>Il se fait en un jour bien des mtamorphoses;</p>
+<p>L'idole du matin n'est pas celle du soir,</p>
+<p>Et toute jeune fille est comme son miroir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div>
+<p>Qui reoit chaque image et n'en conserve aucune.</p>
+<p>&mdash;Puis un amour g de trois ans importune;</p>
+<p>C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui</p>
+<p>Vient la rflexion; l'amour s'en va.&mdash;Celui</p>
+<p>Qui jadis vos yeux tait plus que vous-mme,</p>
+<p>Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,</p>
+<p>N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir</p>
+<p>Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;</p>
+<p>Ce nom qui rsonnait nagure votre oreille</p>
+<p>Aussi doux que la voix du rossignol, n'veille</p>
+<p>Au fond de votre c&oelig;ur, de sa faute confus,</p>
+<p>Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;</p>
+<p>Et, comme pour deux noms l'me n'a pas de place,</p>
+<p>L'ancien est rejet. Lettre lettre il s'efface</p>
+<p>Ainsi que le <em>ci-gt</em> d'un tombeau sous les pas</p>
+<p>De la foule qui chante et ne l'aperoit pas.</p>
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur qui n'aime plus a si peu de mmoire!</p>
+<p>On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,</p>
+<p>Le temps coule, et bientt on arrive ce point</p>
+<p>De dire en le voyant: Je ne le connais point.</p>
+<p>Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,</p>
+<p>Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;</p>
+<p>Dvorer par orgueil les larmes de ses yeux,</p>
+<p>Et dchu du bonheur, dshrit des cieux,</p>
+<p>Incapable jamais d'un lan grandiose,</p>
+<p>De toute sa hauteur descendre dans la prose,</p>
+<p>Comme l'aigle bless qui, sanglant, sur le sol</p>
+<p>Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.</p>
+<p>Me dfiant de moi, malade de l'absence,</p>
+<p>Ne vivant qu' demi, voil ce que je pense:</p>
+<p>Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;</p>
+<p>Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.</p>
+<p>Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,</p>
+<p>Rveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div>
+<p>Vers le chemin dsert tu tournes tes grands yeux,</p>
+<p>Et, portant ta main blanche ton front soucieux,</p>
+<p>Tu te dis en toi-mme: Il ne vient pas,&mdash;tu pleures;</p>
+<p>Pleurer fait tant de bien!&mdash;et, pour tromper tes heures,</p>
+<p>Tu relis tous ces vers o je me racontais</p>
+<p>Jusqu'au moindre dtail, sans fard,&mdash;tel que j'tais,</p>
+<p>Tel que je ne suis plus et que je voudrais tre,</p>
+<p>Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas matre</p>
+<p>De faire revenir les fraches passions</p>
+<p>De l'enfance du c&oelig;ur, et ces illusions</p>
+<p>Si pnibles perdre, et si vite perdues.</p>
+<p>&mdash;L'ange du souvenir, les ailes tendues,</p>
+<p>Remontant le pass, voltige autour de toi;</p>
+<p>Il te souffle l'oreille une phrase de moi,</p>
+<p>Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose</p>
+<p>Sur ta lvre plie avec sa lvre rose</p>
+<p>Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,</p>
+<p>Pour te les redonner, gards fidlement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET VII</h3>
+
+<div class="quote"><br />
+<p>Libert de juillet! femme au buste divin,<br />
+<span class="i2"> Et dont le corps finit en queue!</span><br />
+<span class="i2 smcap">G. de Nerval</span>.</p>
+
+<p>E la lor cieca vita tanto bassa<br />
+ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.<br />
+<span class="i2"><cite>Inferno, canto</cite> III.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Avec ce sicle infme il est temps que l'on rompe;</p>
+<p>Car son front damn le doigt fatal a mis</p>
+<p>Comme aux portes d'enfer: Plus d'esprance!&mdash;Amis,</p>
+<p>Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un budget lphant boit notre or par sa trompe.</p>
+<p>Dans leurs trnes d'hier encor mal affermis,</p>
+<p>De leurs ans dchus ils gardent tout, hormis</p>
+<p>La main prompte s'ouvrir, et la royale pompe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cependant en juillet, sous le ciel indigo,</p>
+<p>Sur les pavs mouvants ils ont fait des promesses</p>
+<p>Autant que Charles dix avait ou de messes!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seule, la posie incarne en Hugo</p>
+<p>Ne nous a pas dus, et de palmes divines</p>
+<p>Vers l'avenir tourne ombrage nos ruines.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PARIS</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Das drngt und st&oelig;sst, das ruscht und klappert<br />
+Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!<br />
+Das leuchtet, sprht, und stinkt und brennt!<br />
+<span class="i2 smcap">G&oelig;the.</span>. <cite>Faust.</cite></p>
+
+<p>Dans la simplicit de mon c&oelig;ur enfantin<br />
+L'&oelig;il fix sur les cieux, j'enviais le destin<br />
+De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe<br />
+Et fait tant de chemin, et dans ce large espace<br />
+Voit les mondes sous lui glisser rapidement,<br />
+Ainsi qu'un mtore aux champs du firmament.<br />
+<span class="i2 smcap">Eugne DE ***.</span></p>
+
+<p>H, Dieu! que de maisons! que de beaux btiments!<br />
+<span class="smcap">Estienne de Knobelsdorff.</span><br />
+<span class="i2">Salle de rception du diable.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Don Juan</cite>, ch. x, st. 81.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand il voit le soleil, dchirant le nuage,</p>
+<p>De splendides rayons illuminer sa cage,</p>
+<p>Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu</p>
+<p>Qui se fait l'entour, sa crinire de feu,</p>
+<p>L'aigle prisonnier bat avec son aile forte</p>
+<p>Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.</p>
+<p>&mdash;Mon me est faite ainsi: dans mon corps en prison,</p>
+<p>Elle cherche son vol un plus large horizon;</p>
+<p>Quand sur elle d'en haut la sainte Posie</p>
+<p>Abaisse son regard, de grands dsirs saisie,</p>
+<p>Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament</p>
+<p>Afin d'y respirer largement, librement,</p>
+<p>Entre la terre et Dieu, bien par del les nues</p>
+<p>Et les plaines d'azur, rgions inconnues,</p>
+<p>L'air limpide, l'air vierge, o jamais souffle humain</p>
+<p>Ne passe, o l'ange seul retrouve son chemin;</p>
+<p>Car elle manque d'air, mon me, dans ce monde</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></div>
+<p>O la presse en tous sens de son treinte immonde</p>
+<p>Une socit qui retombe au chaos,</p>
+<p>Du rouge sur la joue et la gangrne aux os!</p>
+<p>Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,</p>
+<p>De grands rochers pic, trnes gants o sige,</p>
+<p>Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,</p>
+<p>La majest muette et sombre du grand Roi.</p>
+<p>Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule</p>
+<p>Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;</p>
+<p>Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,</p>
+<p>Se tord comme un damn dans l'abme sans fond,</p>
+<p>Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,</p>
+<p>Et, tout chevel, semble la ple queue</p>
+<p>Du cheval de la mort au livre de saint Jean.</p>
+<p>Il lui faudrait au soir la lune voyageant,</p>
+<p>Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grles</p>
+<p>Des sapins dployant leurs bras comme des ailes,</p>
+<p>Les artes des pics et les tours du manoir</p>
+<p>De leurs fronts ardoiss dcoupant le ciel noir.</p>
+<p>&mdash;Elle n'a pas cela, mon me, non pas mme</p>
+<p>L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,</p>
+<p>Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers</p>
+<p>Dont la bise de nuit berce les fronts plis,</p>
+<p>La chaumire des bois, poussant en bleus nuages</p>
+<p>Son filet de fume travers les feuillages,</p>
+<p>Et dont le toit moussu porte sur son velours</p>
+<p>Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;</p>
+<p>Le jardin et son puits que festonne une vigne,</p>
+<p>O, des choux propos interrompant la ligne,</p>
+<p>Se pavane un rosier que votre main sema;</p>
+<p>Asile calme et vert comme en peint Hobbma,</p>
+<p>O les chuchotements dont est fait le silence</p>
+<p>Troublent seuls du rveur la douce somnolence!</p>
+<p>Non pas mme cela: mais la ville aux cent bruits</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span></div>
+<p>O de brouillards noys les jours semblent des nuits,</p>
+<p>O parmi les toits bleus s'enchevtre et se cogne</p>
+<p>Un soleil terne et mort comme l'&oelig;il d'un ivrogne;</p>
+<p>Des tuyaux hrissant le fate des maisons</p>
+<p>Que bat la pluie flots dans toutes les saisons,</p>
+<p>Une fume ardente et de couleur de rouille</p>
+<p>Tranant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,</p>
+<p>Les murs repeints neuf, ou noircis par le temps,</p>
+<p>Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans</p>
+<p>Des montagnards d'cosse, et les vieilles glises</p>
+<p>Au sein de la vapeur dressant leurs flches grises,</p>
+<p>Et leurs longs arcs-boutants inclins de faon</p>
+<p>Qu'on croirait les voir des ctes de poisson;</p>
+<p>Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,</p>
+<p>Fashionables musqus, gueux mine incongrue,</p>
+<p>Grisettes au pied leste, au sourire agaant,</p>
+<p>Beaux tilburys dors comme l'clair passant,</p>
+<p>Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,</p>
+<p>Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;</p>
+<p>&mdash;De l'or et de la fange.&mdash;Incroyable chaos,</p>
+<p>Babel des nations, mer qui bout sans repos,</p>
+<p>Chaudire de damns, cuve immense o fermente,</p>
+<p>Vendange de la mort, une foule cumante,</p>
+<p>Haillons trous jour comme un crible, o le vent</p>
+<p>Glisse apportant la fivre et le trpas souvent;</p>
+<p>Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,</p>
+<p>Des yeux cerns et bleus, des figures fltries,</p>
+<p>Du pain dur que l'on mange la sueur du front,</p>
+<p>Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;</p>
+<p>Perptuel contraste, ternelle antithse,</p>
+<p>Paris, la bonne ville, ou plutt la mauvaise,</p>
+<p>Longs grincements de dents et beaux concerts. Voil!</p>
+<p>&mdash;Cependant moi, pote et peintre, je vis l.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">UN VERS DE WORDSWORTH</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Spires whose silent finger points to heaven.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le pote</p>
+<p>Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,</p>
+<p>Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tte:</p>
+<p>&mdash;<em>Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.</em>&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il servait d'pigraphe, et c'tait bien trange,</p>
+<p>Au chapitre premier d'un roman:&mdash;<cite>Louisa</cite>,&mdash;</p>
+<p>Les douleurs d'une fille, &oelig;uvre toute de fange</p>
+<p>Qu'un pseudonyme auteur dans l'<cite>Ane mort</cite> puisa.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume</p>
+<p>De lubriques amours, me fit du bien voir:</p>
+<p>C'tait comme une fleur des champs, comme une plume</p>
+<p>De colombe, tombe au c&oelig;ur d'un bourbier noir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,</p>
+<p>Que Prospro n'est pas obi d'Ariel,</p>
+<p>Aux marges du papier je jette, gauche, droite,</p>
+<p>Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DBAUCHE</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Buvons du grog et cassons-nous les reins.<br />
+<span class="i2"><cite>Chanson des marins.</cite></span></p>
+
+<p>Tu as Dieu dans la bouche et dans le c&oelig;ur Satan.<br />
+<span class="i2 smcap">Dubartas.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Je hais plus que la mort cette dbauche prude</p>
+<p class="i2"> Qui n'ose sortir que de nuit,</p>
+<p>Et retourne la tte avec inquitude</p>
+<p class="i2"> Tout empourpre au moindre bruit,</p>
+<p>Et joue la vertu comme une honnte femme,</p>
+<p class="i2"> N'ayant pas la force qu'il faut</p>
+<p>Pour tre hardiment et largement infme,</p>
+<p class="i2"> Pour porter sa honte front haut.</p>
+<p>Aussi le c&oelig;ur me lve, ces sobres orgies</p>
+<p class="i2"> Faites dans un salon troit,</p>
+<p>Aux discrtes lueurs de quatre cinq bougies</p>
+<p class="i2"> Et dont chacun retourne droit;</p>
+<p>A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,</p>
+<p class="i2"> Comme le font les boutiquiers.</p>
+<p>Gens qui savent ter le galbe toute chose;</p>
+<p class="i2"> Les dandys, avec les banquiers;</p>
+<p>Ce vice, homme rang qui ne l'est qu' ses heures,</p>
+<p class="i2"> Qui sort calme d'un mauvais lieu,</p>
+<p>Comme l'on sortirait des plus chastes demeures</p>
+<p class="i2"> Ou de quelque glise de Dieu,</p>
+<p>La cravate noue et les cheveux en ordre,</p>
+<p class="i2"> Le frac boutonn jusqu'au cou,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div>
+<p>Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,</p>
+<p class="i2"> Rien de dbraill, rien de fou,</p>
+<p>Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse</p>
+<p class="i2"> Au reproche mollir la voix</p>
+<p>Et dire au pre: Il faut que jeunesse se passe,</p>
+<p class="i2"> Comme l'on disait autrefois.</p>
+<p>J'aime trente fois mieux une dbauche franche,</p>
+<p class="i2"> Jetant son masque de satin,</p>
+<p>Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,</p>
+<p class="i2"> Criant, buvant jusqu'au matin,</p>
+<p>Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,</p>
+<p class="i2"> Rose encor des baisers du soir,</p>
+<p>Qui tord lascivement sa taille souple et molle,</p>
+<p class="i2"> Sur tous les genoux va s'asseoir,</p>
+<p>Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe</p>
+<p class="i2"> Au fond du cratre vermeil,</p>
+<p>Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,</p>
+<p class="i2"> Et ne veut pas qu'on ait sommeil:</p>
+<p>&mdash;C'est une posie au moins, une palette</p>
+<p class="i2"> O brillent mille tons divers,</p>
+<p>Un type net et franc, une chose complte,</p>
+<p class="i2"> De la couleur! des chants! des vers!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE BENGALI<br />
+<span class="small">A UNE JEUNE FILLE CROLE</span></h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Les bengalis dont le ramage est si doux.<br />
+<span class="i2 smcap">Bernardin de Saint-Pierre</span>.</p>
+
+<p>La France et ses printemps, ses hivers inconnus<br />
+O la bise gmit, o les arbres sont nus,<br />
+O l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige<br />
+Que je dsirais voir, et la glace,&mdash;que sais-je?<br />
+<span class="i2">M<sup>lle</sup> L. A.</span></p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Oiseau dpays, qui t'amne vers nous?</p>
+<p>Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:</p>
+<p class="i2"> Nos bois sont chauves; nos haies,</p>
+<p>A nos buissons arms de dards aigus, au lieu</p>
+<p>Des beaux fruits blonds mris vos midis de feu,</p>
+<p class="i2"> Pendent peine quelques baies.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme nos passereaux hardis, pauvre tranger,</p>
+<p>Bengali du dsert, sauras-tu voltiger</p>
+<p class="i2"> Dans nos forts de chemines?</p>
+<p>Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu</p>
+<p>Accrocher ton nid frle quelque toit pointu,</p>
+<p class="i2"> Entre deux pierres ruines?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement</p>
+<p>De la bise du nord qui rle incessamment</p>
+<p class="i2"> Et fait chanter la girouette,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></div>
+<p class="i1"> Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson</p>
+<p class="i1"> De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son</p>
+<p class="i3"> Des tuiles que la grle fouette?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en l-bas</p>
+<p>Au bois des goyaviers reprendre tes bats</p>
+<p class="i2"> Dans la savane aux grandes herbes;</p>
+<p>Avec les colibris va becqueter les fleurs,</p>
+<p>Boire leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,</p>
+<p class="i2"> Btir ton hamac sous leurs gerbes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE CAVALIER POURSUIVI</h3>
+
+<div class="quote">
+<p>Moi, pote, je vais du couchant l'aurore.<br />
+<span class="i3 smcap">Jules de Saint-Flix</span>.</p>
+
+<p>Und hurr! hurr! hop hop hop!<br />
+<span class="i3 smcap">Burger</span>.</p>
+</div></div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>C'est un fort beau cheval; une large poitrine,</p>
+<p>Des jambes de gazelle, et dans chaque narine</p>
+<p class="i3"> Une fauve lueur,</p>
+<p>La queue chevele, une crinire folle</p>
+<p>Qui se droule au vent comme une banderole</p>
+<p class="i3"> Sur le col en sueur;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,</p>
+<p>Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise</p>
+<p class="i3"> Ou pour deux diamants,</p>
+<p>Des yeux illumins d'une lumire rouge</p>
+<p>Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge</p>
+<p class="i3"> A tous les mouvements;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une croupe arrondie o des glands dors pendent,</p>
+<p>Et de souples jarrets dont les muscles se tendent</p>
+<p class="i3"> Comme des arcs d'acier;</p>
+<p>Un ongle plus poli que le jaspe ou l'caille</p>
+<p>Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,</p>
+<p class="i3"> O mon noble coursier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div>
+<p>Tu danses sur les bls comme une sauterelle,</p>
+<p>A chacun de tes pieds est attache une aile,</p>
+<p class="i3"> Ton galop c'est un vol,</p>
+<p>Et, quand bonds presss tu dvores la plaine,</p>
+<p>L'oiseau reste en arrire, et l'ombre peut peine</p>
+<p class="i3"> Te suivre sur le sol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bride sur le col, va, marche, toi l'espace!</p>
+<p>Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe</p>
+<p class="i3"> Comme avec un rival;</p>
+<p>Va sans crainte;&mdash;le monde est grand, la terre est large,</p>
+<p>Le vent est dj loin, trop de vapeur le charge,</p>
+<p class="i3"> Hurrah! mon bon cheval!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes artes,</p>
+<p>Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes</p>
+<p class="i3"> Avec ton dur sabot;</p>
+<p>Brise cet horizon qui n'a pas une lieue</p>
+<p>Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue</p>
+<p class="i3"> Comme on fait d'un pied-bot.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,</p>
+<p>Hrissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,</p>
+<p class="i3"> Grands fosss franchir;</p>
+<p>Ravins marcageux, o le feu follet flambe,</p>
+<p>Fondrires, rochers, rien n'entrave ta jambe</p>
+<p class="i3"> Qui ne sait pas flchir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!</p>
+<p>Oh! comme trangement sur le ciel ils profilent</p>
+<p class="i3"> Leur contour incertain!</p>
+<p>Essor prodigieux, le sol que ton pied foule</p>
+<p>Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,</p>
+<p class="i3"> Et tout se fait lointain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div>
+<p>&mdash;Vois l-bas, tout l-bas cette flche d'glise,</p>
+<p>Qui pour te regarder lve sa tte grise</p>
+<p class="i3"> Par-dessus l'horizon,</p>
+<p>Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,</p>
+<p>A ton oreille fait tinter ses quatre cloches</p>
+<p class="i3"> Et galoper le son.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hop! hop! mon andalous, mon noir,&mdash;plus vite encore!</p>
+<p>Une course pareille celle de Lnore!</p>
+<p class="i3"> Je suis content, c'est bien.</p>
+<p>Le clocher tout confus derrire un mont se cache,</p>
+<p>L'oiseau qui te suivait peine au ciel fait tache,</p>
+<p class="i3"> Et je n'entends plus rien.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais quoi donc! tu faiblis.&mdash;, veux-tu que je teigne</p>
+<p>Mes perons en pourpre ton flanc brun qui saigne?</p>
+<p class="i3"> Allons, courage, allons!</p>
+<p>Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,</p>
+<p>Je sens, tide mon dos, le souffle qu'il aspire,</p>
+<p class="i3"> Il est sur nos talons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que derrire tes pas cette porte se ferme,</p>
+<p>Et nous sommes sauvs.&mdash;Nous touchons presque au terme;</p>
+<p class="i3"> Saute, vole, bondis!</p>
+<p>&mdash;Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre</p>
+<p>D'o s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,</p>
+<p class="i3"> Comme d'un paradis!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>N'as-tu pas vu son &oelig;il luire la jalousie?</p>
+<p>Tout mon bonheur est l, toute ma posie,</p>
+<p class="i3"> Mes souvenirs, ma foi,</p>
+<p>Tout, avec mon amour; c'est ma ple crole,</p>
+<p>Le soleil de mon c&oelig;ur, mon me, mon idole,</p>
+<p class="i3"> Ma Batrix moi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></div>
+<p>C'en est fait, le voil, mes prires sont vaines;</p>
+<p>Il m'teint les regards et m'entrouvre les veines</p>
+<p class="i3"> De ses ongles de fer,</p>
+<p>Courbe mon dos et met sur ma tte pendante</p>
+<p>Une chape de plomb comme aux damns du Dante</p>
+<p class="i3"> Dans le neuvime enfer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidle,</p>
+<p>Tu dpasses le vent, le son et l'hirondelle;</p>
+<p> Mais il court bien mieux, lui,</p>
+<p>Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,</p>
+<p>Un anglais de pur sang,&mdash;ce n'est qu'un vilain crabe</p>
+<p class="i3"> Aux pieds boiteux,&mdash;l'ennui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1826-1832.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h2>ALBERTUS<br />
+<span class="small">ou</span><br />
+<span class="large">L'AME ET LE PCH</span><br />
+<span class="medium">LGENDE THOLOGIQUE</span></h2>
+
+<div class="quote">
+<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br />
+<span class="i1"> Piece of work.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="i3 poetry">ALBERTUS<br />
+<span class="i3 xs">OU</span><br />
+<span class="sper">L'AME ET LE PCH</span><br />
+<span class="small">LGENDE THOLOGIQUE</span><br />
+<span class="i4 small">POME</span></h3>
+</div>
+
+<div class="quote">
+<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br />
+<span class="i1"> Piece of work.</span><br />
+<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes</p>
+<p>Dorment, de nnufars et de bateaux couvertes,</p>
+<p>Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,</p>
+<p>Ses tours au front d'ardoise o nichent les cigognes,</p>
+<p>Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,</p>
+<p>Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.</p>
+<p>&mdash;Vous reconnaissez-vous?&mdash;Tenez, voil le saule,</p>
+<p>De ses cheveux blafards inondant son paule</p>
+<p>Comme une fille au bain; l'glise et son clocher,</p>
+<p>L'tang o des canards se pavane l'escadre;</p>
+<p>Il ne manque vraiment au tableau que le cadre</p>
+<p class="i3"> Avec le clou pour l'accrocher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div>
+<p>Confort et far-niente!&mdash;toute une posie</p>
+<p>De calme et de bien-tre, donner fantaisie</p>
+<p>De s'en aller l-bas tre Flamand; d'avoir</p>
+<p>La pipe culotte et la cruche fleurs peintes,</p>
+<p>Le vidrecome large tenir quatre pintes,</p>
+<p>Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir</p>
+<p>Prs du pole qui siffle et qui dtonne, au centre</p>
+<p>D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,</p>
+<p>Suivre une ide en l'air, dormir ou digrer,</p>
+<p>Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,</p>
+<p>Au fond d'un de ces chauds intrieurs, qu'Ostade</p>
+<p class="i3"> D'un jour si doux sait clairer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A vous faire oublier, vous, peintre et pote,</p>
+<p>Ce pays enchant dont la Mignon de G&oelig;the,</p>
+<p>Frileuse, se souvient, et parle son Wilhem;</p>
+<p>Ce pays du soleil o les citrons mrissent,</p>
+<p>O de nouveaux jasmins toujours s'panouissent:</p>
+<p>Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;</p>
+<p>A vous faire donner pour ces murs verts de mousses</p>
+<p>O Rembrandt, au milieu de ces tnbres rousses,</p>
+<p>Fait luire quelque Faust en son costume ancien,</p>
+<p>Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,</p>
+<p>Les femmes au teint brun, les molles srnades,</p>
+<p class="i3"> Et tout l'azur vnitien!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IV</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,</p>
+<p>Une mchante femme ayant nom Vronique;</p>
+<p>Chacun la redoutait, et rptait tout bas</p>
+<p>Qu'on avait entendu des murmures tranges</p>
+<p>Autour de sa demeure, et que de mauvais anges</p>
+<p>Venaient pendant la nuit y prendre leurs bats.</p>
+<p>&mdash;C'taient des bruits sans nom inconnus l'oreille,</p>
+<p>Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe rveille</p>
+<p>Une vocation; de sourds vagissements</p>
+<p>Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,</p>
+<p>Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis dchans,</p>
+<p class="i3"> D'pouvantables hurlements.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">V</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mme dame Gertrude avait un jour d'orage</p>
+<p>Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,</p>
+<p>A cheval sur la foudre un dmon noir sortir,</p>
+<p>Traverser le ciel rouge, et dans la chemine,</p>
+<p>De bleutres vapeurs soudain environne,</p>
+<p>La tte la premire en hurlant s'engloutir.</p>
+<p>La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase</p>
+<p>Sans qu'on puisse l'teindre, et par sa chute crase,</p>
+<p>Avalanche de feu, quatre des travailleurs.</p>
+<p>Des gens dignes de foi jurent que Vronique</p>
+<p>Se trouvait l, riant d'un rire sardonique,</p>
+<p class="i3"> Et grommelant des mots railleurs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div>
+<p class="subheader">VI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La femme du brasseur Cornelis met au monde,</p>
+<p>Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,</p>
+<p>Et si laid que son pre et voulu le voir mort.</p>
+<p>&mdash;On dit que Vronique avait sur l'accouche</p>
+<p>Depuis ce temps malade, et dans son lit couche,</p>
+<p>Par un mystre noir jet ce mauvais sort.</p>
+<p>Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche</p>
+<p>Les justifiait bien.&mdash;&OElig;il vert, profonde bouche,</p>
+<p>Dents noires, front coup de rides, doigts noueux,</p>
+<p>Dos vot, pied tortu sous une jambe torse,</p>
+<p>Voix rauque, me plus laide encor que son corce,</p>
+<p class="i3"> Le diable n'est pas plus hideux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">VII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cette vieille sorcire habitait une hutte,</p>
+<p>Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte</p>
+<p>L't comme l'hiver au choc des quatre vents;</p>
+<p>Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre</p>
+<p>S'tendent l'entour en nappe irrgulire;</p>
+<p>L'herbe y pend foison ses panaches mouvants,</p>
+<p>Par les fentes du toit, par les brches des votes</p>
+<p>Sans obstacle passant, la pluie larges gouttes</p>
+<p>Inonde les planchers moisis et vermoulus.</p>
+<p>A peine si l'on voit dans toute la croise</p>
+<p>Une vitre sur trois qui ne soit pas brise,</p>
+<p class="i3"> Et la porte ne ferme plus.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div>
+<p class="subheader">VIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La limace baveuse argente la muraille</p>
+<p>Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'raille;</p>
+<p>Les lzards verts et gris se logent dans les trous,</p>
+<p>Et l'on entend le soir sur une note haute</p>
+<p>Coasser tout auprs la grenouille qui saute,</p>
+<p>Et rler aigrement les crapauds l'&oelig;il roux.</p>
+<p>&mdash;Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,</p>
+<p>Surtout quand du croissant une ouateuse nue</p>
+<p>Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,</p>
+<p>Personne,&mdash;non pas mme Eisenbach le ministre,&mdash;</p>
+<p>N'ose passer devant ce repaire sinistre</p>
+<p class="i3"> Sans trembler et blmir de peur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ces dehors riants l'intrieur est digne:</p>
+<p>Un pandmonium! o sur la mme ligne,</p>
+<p>Se heurtent mille objets fantasquement mls.</p>
+<p>&mdash;Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,</p>
+<p>Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frles,</p>
+<p>Bouteilles sans goulot, plats de terre fls,</p>
+<p>Crocodiles, serpents empaills, plantes rares,</p>
+<p>Alambics contourns en spirales bizarres,</p>
+<p>Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,</p>
+<p>F&oelig;tus mal conservs saisissant d'une lieue</p>
+<p>L'odorat, et collant leur face jaune et bleue</p>
+<p class="i3"> Contre le verre du bocal!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span></div>
+<p class="subheader">X</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vritable sabbat de couleurs et de formes,</p>
+<p>O la cruche hydropique, avec ses flancs normes,</p>
+<p>Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,</p>
+<p>L'ibis gyptien au bord du sarcophage</p>
+<p>De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;</p>
+<p>Ivresse d'opium et vision de fou,</p>
+<p>O les rcipients, matras, siphons et pompes,</p>
+<p>Allongs en phallus ou tortills en trompes,</p>
+<p>Prennent l'air d'lphants et de rhinocros,</p>
+<p>O les monstres tracs autour du zodiaque,</p>
+<p>Portant crit au front leur nom en syriaque,</p>
+<p class="i3"> Dansent entre eux des bolros!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Poudreux entassement de machines baroques</p>
+<p>Dont l'&oelig;il ne peut saisir les contours quivoques,</p>
+<p>Et de bouquins, sans titre en langage chrtien!</p>
+<p>Tohu-bohu! chaos o tout fait la grimace,</p>
+<p>Se dforme, se tord, et prend une autre face;</p>
+<p>Glace vue l'envers o l'on ne connat rien,</p>
+<p>Car tout est transpos. Le rouge y devient fauve,</p>
+<p>Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcve</p>
+<p>Smarra n'a dessin de fantmes plus laids.</p>
+<p>C'est la ralit des contes fantastiques,</p>
+<p>C'est le type vivant des songes drlatiques;</p>
+<p class="i3"> C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span></div>
+<p class="subheader">XII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour rendre le tableau complet, au bord des planches</p>
+<p>Quelques ttes de morts vous apparaissent blanches,</p>
+<p>Avec leurs crnes nus, avec leurs grandes dents,</p>
+<p>Et leurs nez faits en trfle et leurs orbites vides</p>
+<p>Qui semblent vous couver de leurs regards avides.</p>
+<p>Un squelette debout et les deux bras pendants,</p>
+<p>Au gr du jour qui passe au treillis de ses ctes,</p>
+<p>Que du spulcre peine ont dserts les htes,</p>
+<p>Jette son ombre au mur en linaments droits.</p>
+<p>En entrant l, Satan, bien qu'il soit hrtique,</p>
+<p>D'pouvante glac, comme un bon catholique</p>
+<p class="i3"> Ferait le signe de la croix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.</p>
+<p>Teniers cette source a pris son <cite>Alchimiste</cite>,</p>
+<p>Callot bien des motifs de sa <cite>Tentation</cite>;</p>
+<p>G&oelig;the a tir de l la scne tout entire</p>
+<p>O Mphistophls mne chez la sorcire</p>
+<p>Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.</p>
+<p>&mdash;L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-mme</p>
+<p>(Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thme.</p>
+<p>&mdash;Ce type qu'il rpte infatigablement,</p>
+<p>Meg de <cite>Guy Mannering</cite>, ressemble s'y mprendre</p>
+<p>A notre Vronique,&mdash;il n'a fait que la prendre</p>
+<p class="i3"> Et dguiser le vtement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span></div>
+<p class="subheader">XIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le plaid bariol de tartan et la toque</p>
+<p>Dissimulent la jupe et le bguin coque.</p>
+<p>L'cosse a remplac la Flandre;&mdash;voil tout.</p>
+<p>Ensuite il m'a vol, l'infme plagiaire,</p>
+<p>Cette description (voyez son <cite>Antiquaire</cite>),</p>
+<p>Le chat noir,&mdash;Marius sur ces restes debout!&mdash;</p>
+<p>Et mille autres dtails. Je le jurerais presque,</p>
+<p>Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,</p>
+<p>Cra Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,</p>
+<p>Dans cette hutte mme a cisel ces masques</p>
+<p>Que l'on croirait, voir leurs galbes si fantasques,</p>
+<p class="i3"> De Benvenuto Cellini.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le matou dont il est parl dans l'autre strophe</p>
+<p>tait le bisaeul de Murr, ce philosophe,</p>
+<p>Dont l'histoire enlace celle de Kreissler</p>
+<p>M'a fait plus d'une fois oublier que la bche</p>
+<p>Prenait en s'teignant sa robe de peluche,</p>
+<p>Et que minuit sonnait et que c'tait l'hiver.</p>
+<p>Mon pauvre Childebrand l'amiti si franche,</p>
+<p>Le meilleur c&oelig;ur de chat et l'me la plus blanche</p>
+<p>Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,</p>
+<p>Cet ami dont la mort m'a caus tant de peine,</p>
+<p>Que depuis ce temps-l j'ai pris la vie en haine,</p>
+<p class="i3"> tait aussi l'un de ses hoirs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></div>
+<p class="subheader">XVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce digne chat tait du reste l'tre unique</p>
+<p>Admis dans ce repaire, et pour qui Vronique</p>
+<p>Et de l'affection;&mdash;peut-tre bien aussi</p>
+<p>tait-il seul au monde l'aimer;&mdash;vieille, laide</p>
+<p>Et pauvre, qui l'et fait? C'est un mal sans remde;</p>
+<p>Ceux qu'on hait sont mchants, et l'on s'excuse ainsi.</p>
+<p>&mdash;Il fait nuit, tout se tait; une lumire rouge,</p>
+<p>Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;</p>
+<p>&mdash;Notre matou, couch sur le fauteuil boiteux,</p>
+<p>Regarde d'un air grave et plein d'intelligence</p>
+<p>La vieille qui s'agite et qui fait diligence</p>
+<p class="i3"> Pour quelque mystre honteux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou bien, frottant sa patte sa moustache raide,</p>
+<p>Lustre son poil soyeux comme l'hermine, l'aide</p>
+<p>De sa langue pre et dure, et frileux, pour dormir</p>
+<p>Entre les deux chenets, prs des tisons, en boule,</p>
+<p>La tte sous la queue artistement se roule.</p>
+<p>&mdash;La bise cependant continue gmir,</p>
+<p>L'orfraie aux sifflements rauques de la tempte</p>
+<p>Mle ses cris; le toit craque, la bche pte,</p>
+<p>La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,</p>
+<p>Sous des flocons d'cume, une eau puante et noire</p>
+<p>Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire</p>
+<p class="i3"> Et le matou qui fait ron ron.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div>
+<p class="subheader">XVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Minuit est le moment voulu pour l'&oelig;uvre inique;</p>
+<p>Minuit sonne.&mdash;Aussitt l'infme Vronique</p>
+<p>Trace de sa baguette un rond sur le plancher,</p>
+<p>Et se place au milieu;&mdash;des milliers de fantmes</p>
+<p>Hors du cercle magique, ainsi que des atomes</p>
+<p>Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,</p>
+<p>Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.</p>
+<p>&mdash;La vieille cependant murmure son grimoire,</p>
+<p>Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,</p>
+<p>Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,</p>
+<p>Vous corche l'oreille et vous prend la gorge</p>
+<p class="i3"> Comme une mauvaise boisson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais ce n'est pas l tout,&mdash;pour finir le mystre,</p>
+<p>Elle jette un par un ses vtements terre</p>
+<p>Et se met toute nue;&mdash;oh! c'tait effrayant!&mdash;</p>
+<p>Le squelette blanchi dont la bise se joue,</p>
+<p>Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue</p>
+<p>Du haut d'une potence, est un objet riant,</p>
+<p>Prs de cette carcasse aux mamelles arides,</p>
+<p>Au ventre jaune et plat, coup de larges rides,</p>
+<p>Aux bras rouges pareils des bras de homard.</p>
+<p><em>Horror! horror! horror!</em> comme dirait Shakspeare,</p>
+<p>&mdash;Une chose sans nom,&mdash;impossible dcrire,</p>
+<p class="i3"> Un idal de cauchemar!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div>
+<p class="subheader">XX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune</p>
+<p>Et s'en frotte trois fois la gorge.&mdash;Non, aucune</p>
+<p>Langue humaine ne peut conter exactement</p>
+<p>Ce qui se fit alors!&mdash;Cette mamelle flasque,</p>
+<p>Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque</p>
+<p>D'un vieil habit rp, miraculeusement</p>
+<p>Se gonfle et s'arrondit;&mdash;le nuage de hle</p>
+<p>Se dissipe: on dirait une boule d'opale</p>
+<p>Coupe en deux, voir sa forme et sa blancheur.</p>
+<p>Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille</p>
+<p>De manire pouvoir, mme avec une fille</p>
+<p class="i3"> De quinze ans, lutter de fracheur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle se frotte l'&oelig;il et puis toute la face;</p>
+<p>&mdash;La rose y reparat, le moindre pli s'efface,</p>
+<p>Comme les plis de l'eau quand le vent est tomb;</p>
+<p>L'mail luit dans sa bouche, une vive tincelle,</p>
+<p>Un diamant de feu nage dans sa prunelle;</p>
+<p>Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courb.</p>
+<p>&mdash;Elle est belle prsent, mais belle faire envie.</p>
+<p>Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie</p>
+<p>Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,</p>
+<p>Et l'on ne songe pas, en voyant cette tte</p>
+<p>Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,</p>
+<p class="i3"> A quels moyens elle les doit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div>
+<p class="subheader">XXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une perle d'amour!&mdash;De longs yeux en amande</p>
+<p>Parfois d'une douceur tout fait allemande,</p>
+<p>Parfois illumins d'un clair espagnol;</p>
+<p>Deux beaux miroirs de jais, vous donner l'envie</p>
+<p>De vous y regarder pendant toute la vie,</p>
+<p>&mdash;Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;</p>
+<p>Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,</p>
+<p>Et dans le c&oelig;ur se noue quelque intime fibre;</p>
+<p>La malice de Puck, la grce d'Ariel,</p>
+<p>Une bouche mutine o la petite moue</p>
+<p>D'Esmeralda se mle au sourire et se joue;</p>
+<p class="i3"> &mdash;Un miracle, un rve du ciel!&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lecteur, sans hyperbole elle tait vraiment belle,</p>
+<p>&mdash;Trs-belle!&mdash;c'est--dire elle paraissait telle,</p>
+<p>Et c'est la mme chose.&mdash;Il suffit que les yeux</p>
+<p>Soient tromps, et toujours ils le sont quand on aime.</p>
+<p>&mdash;Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le mme</p>
+<p>Que s'il tait prouv par l'algbre.&mdash;tre heureux,</p>
+<p>Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rve,</p>
+<p>Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achve;</p>
+<p>Car la foi seule peut nous faire voir le ciel</p>
+<p>Dans l'exil de la vie, et ce dsert du monde</p>
+<p>O la flicit sur le nant se fonde,</p>
+<p class="i3"> Et le malheur sur le rel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div>
+<p class="subheader">XXIV</p></div>
+<div class="stanza">
+
+<p>La flamme qui dormait s'veille;&mdash;Vronique</p>
+<p>Sort du cercle, revt une blanche tunique,</p>
+<p>Une robe de pourpre,&mdash;au lieu du bguin noir</p>
+<p>Qu'elle portait avant, sur sa tte elle place</p>
+<p>Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,</p>
+<p>S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.</p>
+<p>La lune en ce moment, par une dchirure</p>
+<p>De nuage, dardait sa clart faible et pure;</p>
+<p>&mdash;La porte tait ouverte, en sorte qu'on pouvait</p>
+<p>Du dehors distinguer le dedans, et sans doute</p>
+<p>Si quelqu'un cette heure et pass sur la route,</p>
+<p class="i3"> Il aurait pens qu'il rvait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vronique, du bout de sa baguette touche</p>
+<p>Le matou qui lui lance un regard faux et louche,</p>
+<p>Et se roule ses pieds en faisant le gros dos;</p>
+<p>Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,</p>
+<p>Et prononce tout bas des mots cabalistiques:</p>
+<p>&mdash;Spectacle vous figer la moelle dans les os!&mdash;</p>
+<p>A la place du chat parat un beau jeune homme,</p>
+<p>Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme</p>
+<p>La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.</p>
+<p>&mdash;Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,</p>
+<p>Sa dague de Tolde au pommeau qui chatoie,</p>
+<p class="i3"> Vraiment il tait fait au tour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></div>
+<p class="subheader">XXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;C'est bien, dit Vronique, en tendant sa main blanche</p>
+<p>Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,</p>
+<p>En silence attendait;&mdash;don Juan, conduisez-moi.</p>
+<p>&mdash;Juan s'inclina.&mdash;Madame, o faut-il qu'on vous mne?</p>
+<p>La dame se pencha sur son oreille; peine</p>
+<p>Deux syllabes,&mdash;don Juan comprit.&mdash;Hol donc! toi,</p>
+<p>Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,</p>
+<p>Madame veut sortir, prends une torche, claire</p>
+<p>Madame.&mdash;A l'instant mme une cire la main</p>
+<p>Leporello parat amenant la voiture;</p>
+<p>Ils y montent,&mdash;le fouet claque, le cocher jure,</p>
+<p class="i3"> Et les voil sur le chemin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais quel chemin encor?&mdash;C'est un profond mystre.</p>
+<p>&mdash;Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire</p>
+<p>Qui diable et pu les voir?&mdash;Personne; tout dormait;</p>
+<p>La lune avait band ses yeux bleus d'un nuage</p>
+<p>De peur d'tre indiscrte.&mdash;Au terme du voyage,</p>
+<p>Sans que nul se doutt de ce qu'elle enfermait,</p>
+<p>La voiture parvint.&mdash;Pas un seul grain de boue</p>
+<p>A ses larges panneaux armoris;&mdash;la roue,</p>
+<p>Comme si les cailloux eussent t doubls</p>
+<p>De soie et de velours, roulait muette et sourde</p>
+<p>A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde</p>
+<p class="i3"> Qu'elle ne couchait pas les bls!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div>
+<p class="subheader">XXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour le prsent, la scne est transporte Leyde.</p>
+<p>&mdash;Ce singe enjuponn, cette sorcire laide</p>
+<p>A faire Belzbuth tourner les deux talons;</p>
+<p>&mdash;Jeune et belle prsent, vivante posie,</p>
+<p>Trsor de grces, fait scher de jalousie</p>
+<p>Sous leurs vertugadins chamarrs de galons,</p>
+<p>Leurs bonnets carcasse levs de six toises,</p>
+<p>Les beauts la mode et les Vnus bourgeoises</p>
+<p>De l'endroit;&mdash;le salon de dame Barbara</p>
+<p>Von Altenhorff,&mdash;celui de la comtesse anglaise</p>
+<p>Cecilia Wilmot est vide; on est l'aise</p>
+<p class="i3"> Chez la landgrave de Gotha!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeunes et vieux,&mdash;robins en perruque poudre,</p>
+<p>Fats portant autour d'eux une atmosphre ambre;</p>
+<p>Militaires en beaux uniformes, tranant</p>
+<p>Sur le parquet sonore une pe incongrue;</p>
+<p>Peintres, musiciens,&mdash;tout le monde se rue</p>
+<p>Chez l'trangre, et bien qu'il soit peu convenant,</p>
+<p>Au dire d'une vieille et mchante bgueule,</p>
+<p>D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,</p>
+<p>Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonn</p>
+<p>Et la beaut du diable,&mdash;on s'y portait;&mdash;l'unique</p>
+<p>Entretien de la ville tait sur Vronique:</p>
+<p class="i3"> Jamais nom ne fut plus prn!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div>
+<p class="subheader">XXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'tait un engouement, un dlire, une rage,</p>
+<p>Des battements de mains, des bravos, un tapage,</p>
+<p>Quand elle paraissait, ne s'entendre pas.</p>
+<p>&mdash;Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges</p>
+<p>Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'loges,</p>
+<p>De bouquets et de vers, certes, qu' chaque pas</p>
+<p>La belle Vronique&mdash;aux bals, dans les thtres,</p>
+<p>Partout,&mdash;n'en recevait des <em>Mein hers</em> idoltres.</p>
+<p>&mdash;Les potes faisaient des sonnets sur ses yeux</p>
+<p>Et l'appelaient soleil ou lune&mdash;en acrostiches;</p>
+<p>Les peintres barbouillaient son image,&mdash;et les riches</p>
+<p class="i3"> Se ruinaient qui mieux mieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle donnait le ton, et, reine de la mode,</p>
+<p>Elle tait adore ainsi qu'une pagode;</p>
+<p>&mdash;Personne n'et os la contredire en rien:&mdash;</p>
+<p>La forme des chapeaux, et la coupe des manches,</p>
+<p>Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?</p>
+<p>Quelle parure sied?&mdash;quelle couleur va bien?</p>
+<p>S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)</p>
+<p>Elle dcidait tout.&mdash;La femme du margrave</p>
+<p>Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,</p>
+<p>Avaient beau protester par leur mise hrtique,</p>
+<p>&mdash;A peine voyait-on dans leur salon gothique</p>
+<p class="i3"> Un laid <cite>Sigisbeo</cite> caduc.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Young ft devenu gai, le pleureur Hraclite,</p>
+<p>S'essuyant l'&oelig;il, et ri plus fort que Dmocrite</p>
+<p>Au spectacle plaisant des efforts que faisaient</p>
+<p>Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,</p>
+<p>Pour s'habiller comme elle et copier ses grces;</p>
+<p>&mdash;Des ingnuits dont les moindres pesaient</p>
+<p>Trois ou quatre quintaux;&mdash;des faces rubicondes</p>
+<p>Avec des fleurs, des n&oelig;uds de rubans, et des blondes,</p>
+<p>&mdash;Des montagnes de chair la Rubens,&mdash;au lieu</p>
+<p>De bons velours d'Utrecht, de brocards ramages,</p>
+<p>Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!</p>
+<p class="i3"> Quel travestissement, bon Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre hrone au reste tait toujours charmante,</p>
+<p>Pare ou non,&mdash;avec son voile, avec sa mante,</p>
+<p>En bonnet, en chapeau,&mdash;de toutes les faons!</p>
+<p>&mdash;Tout sur elle vivait.&mdash;Les plis semblaient comprendre</p>
+<p>Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;</p>
+<p>La soie intelligente arrtait ses frissons,</p>
+<p>Ou les continuait gazouillant ses louanges;</p>
+<p>&mdash;Une brise propos faisait onder ses franges,</p>
+<p>Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux</p>
+<p>Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;</p>
+<p>&mdash;Une invisible main soutenait ses dentelles</p>
+<p class="i3"> Et se jouait dans leurs rseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La moindre chose, un rien, elle tait bien coiffe;&mdash;</p>
+<p>Chaque bout de ruban, chaque fleur tait fe;</p>
+<p>Tout ce qui la touchait devenait prcieux;</p>
+<p>Tout tait de bon got, et (qualit bien rare)</p>
+<p>Quel que ft son habit, galant, riche ou bizarre,</p>
+<p>On n'apercevait qu'elle,&mdash;elle seule,&mdash;ses yeux</p>
+<p>Faisaient des diamants plir les tincelles.</p>
+<p>Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,</p>
+<p>La blancheur de sa peau ternissait le satin.</p>
+<p>&mdash;<em>Disinvolture</em>, esprit lutin, grce cline,&mdash;</p>
+<p>Tour tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,</p>
+<p class="i3"> Une ravissante catin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe</p>
+<p>Pour elle avaient laiss le genivre et la pipe;</p>
+<p>&mdash;C'tait vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,</p>
+<p>Types complets,&mdash;gros, courts, la face rjouie,</p>
+<p>Ngligeant leur tulipe enfin panouie,</p>
+<p>Transforms en dandys, et faire les charmants</p>
+<p>Auprs de la Diva.&mdash;Les femmes et les mres</p>
+<p>Ne lui mnageaient pas les critiques amres,</p>
+<p>Mais elle allait toujours son train,&mdash;sans en perdre un,</p>
+<p>Et, s'inquitant peu de ce vain caquetage,</p>
+<p>Accueillait tout le monde et recevait l'hommage</p>
+<p class="i3"> Et les rixdales de chacun.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Deux mois sont couls.&mdash;Capricieuse reine,</p>
+<p>Ce jour-l Vronique avait une migraine,</p>
+<p>Ou prtendait l'avoir, et ne recevait pas.</p>
+<p>Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.</p>
+<p>&mdash;Dans un riche boudoir o des pastilles d'ambre</p>
+<p>Jettent un doux parfum, o tous les bruits de pas</p>
+<p>Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,</p>
+<p>O le timbre qui chante et les bches qui pleurent</p>
+<p>Troublent seuls le silence avec leurs grles voix.</p>
+<p>Notre belle,&mdash;en peignoir du matin, ple et blanche</p>
+<p>Comme une perle,&mdash;au bord d'un guridon se penche</p>
+<p class="i3"> Froissant un papier sous ses doigts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle boude!&mdash;mon Dieu, qu'une femme qui boude</p>
+<p>A de grces! La main sous le menton, le coude,</p>
+<p>Tel qu'un arceau de jaspe, appuy mollement</p>
+<p>Sur un genou,&mdash;le corps qui s'affaisse et se ploie,</p>
+<p>Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;</p>
+<p>&mdash;Les cheveux dboucls qui cachent par moment</p>
+<p>Ou laissent voir, selon que le zphyr s'en joue,</p>
+<p>Ou que les doigts mutins les peignent, une joue</p>
+<p>Transparente et nacre, un front vein d'azur,</p>
+<p>Comme dans les jardins font les branches des arbres,</p>
+<p>De leurs rseaux voilant ou dcouvrant les marbres</p>
+<p class="i3"> Debout sous leur ombrage obscur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div>
+<p class="subheader">XXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle</p>
+<p>Dans sa glace trouve ou vieillie ou moins belle?</p>
+<p>&mdash;A-t-elle dcouvert dans ses boucles de jais</p>
+<p>Un ple fil d'argent? ses dents une tache?</p>
+<p>Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache</p>
+<p>Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus pais?</p>
+<p>&mdash;Cette robe attendue et sur laquelle on compte</p>
+<p>Pour enlever miss Wilmot le c&oelig;ur du comte,</p>
+<p>S'est-elle dchire ou fripe en chemin?</p>
+<p>Son pagneul est-il malade?&mdash;Quelque fivre,</p>
+<p>Aprs trois nuits de bal, a-t-elle de sa lvre</p>
+<p class="i3"> Dcolor le pur carmin?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Son &oelig;il est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale</p>
+<p>De son visage grec moins pur?&mdash;Quelque rivale,</p>
+<p>Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,</p>
+<p>A-t-elle au dernier <em>raot</em> fait tourner plus de ttes?</p>
+<p>Non,&mdash;elle est bien toujours la desse des ftes;&mdash;</p>
+<p>Tout ploie ses genoux.&mdash;Hier, l'un de ses amants</p>
+<p>Pris d'un beau dsespoir, la voyant infidle,</p>
+<p>S'est jet dans le Rhin;&mdash;et ce matin, pour elle,</p>
+<p>Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;</p>
+<p>Son adversaire est mort,&mdash;lui bless;&mdash;voil certe</p>
+<p>Un beau succs!&mdash;tout Leyde est en l'air et disserte.</p>
+<p class="i3"> Pourquoi donc ce front abattu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div>
+<p class="subheader">XL</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?</p>
+<p>Ces longs cils noirs baisss o quelques larmes glissent,</p>
+<p>Qui palpitent jetant sur le satin des chairs</p>
+<p>Une aurole brune, une ombre veloute,</p>
+<p>Comme Lawrence en peint?&mdash;cette gorge agite</p>
+<p>Dans sa prison de crpe et sous les rseaux clairs</p>
+<p>Ondant comme la neige au vent d'une tempte?</p>
+<p>Quelle pense trange cette folle tte</p>
+<p>Donne un air si rveur?&mdash;Est-ce le souvenir</p>
+<p>De son premier amour et de ses jours d'enfance?</p>
+<p>&mdash;Regret d'avoir perdu cette belle innocence?</p>
+<p class="i3"> &mdash;Est-ce la peur de l'avenir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas cela, non;&mdash;elle est trop corrompue</p>
+<p>Pour ne pas oublier, et la chane est rompue</p>
+<p>Qui liait son prsent son pass.&mdash;D'ailleurs,</p>
+<p>Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son me</p>
+<p>Un de ces souvenirs qui, dans tout c&oelig;ur de femme,</p>
+<p>Si dprav qu'il soit, restent des jours meilleurs,</p>
+<p>Et se gardent sans tache au fond de sa mmoire,</p>
+<p>Comme fait une perle au creux d'une onde noire.</p>
+<p>&mdash;Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aim:</p>
+<p>Le bal, un souper fin, quelque soire rendre,</p>
+<p>Le plaisir l'tourdit, et l'empche d'entendre</p>
+<p class="i3"> La voix de son c&oelig;ur comprim.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div>
+<p class="subheader">XLII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici le fait:&mdash;la veille on jouait au thtre</p>
+<p>Le <cite>Don Juan</cite> de Mozart. Avec sa cour foltre</p>
+<p>De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,</p>
+<p>Dont quelque Staub de Leyde a dcoup les ailes,</p>
+<p>Vronique tait l, le ple des prunelles,</p>
+<p>Coquetant dans sa loge et radieuse voir.</p>
+<p>&mdash;Les femmes sous leur fard plissaient de colre</p>
+<p>Et se mordaient la lvre;&mdash;elle, sre de plaire,</p>
+<p>Comme le paon sa queue, ouvrait son ventail,</p>
+<p>Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,</p>
+<p>Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,</p>
+<p class="i3"> Ou chatoyer son riche mail.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les acteurs avaient beau s'vertuer en scne,</p>
+<p>Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.</p>
+<p>&mdash;En vain Leporello pas pas suivait Juan;</p>
+<p>En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,</p>
+<p>Zerline gazouillait jouant avec les notes,</p>
+<p>Dona Anna pleurait.&mdash;Ils auraient bien un an</p>
+<p>Continu ce jeu sans que l'on y prit garde:</p>
+<p>&mdash;Le parterre est distrait,&mdash;l'on cause, l'on regarde,</p>
+<p>Mais d'un autre ct;&mdash;sous les binocles d'or</p>
+<p>Braqus au mme point le dsir tincelle;</p>
+<p>Vronique sourit;&mdash;le bonheur d'tre belle</p>
+<p class="i3"> La fait dix fois plus belle encor.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div>
+<p class="subheader">XLIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seul un homme debout auprs d'une colonne,</p>
+<p>Sans que ce grand fracas le drange ou l'tonne,</p>
+<p>A la scne oublie attachant son regard,</p>
+<p>Dans une extase sainte enivre ses oreilles.</p>
+<p>De ces accords profonds, de ces hautes merveilles</p>
+<p>Qui font luire ton nom entre tous,&mdash; Mozart!&mdash;</p>
+<p>Ton gnie avait pris le sien, et de ses ailes</p>
+<p>Le poussait par del les sphres ternelles.</p>
+<p>L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,</p>
+<p>Il s'tait fait musique, et son c&oelig;ur en mesure</p>
+<p>Palpitait et chantait avec une voix pure,</p>
+<p class="i3"> Et lui seul te comprenait bien.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle</p>
+<p>Jet l'&oelig;il, froidement, et sans que sa prunelle</p>
+<p>S'allumt, comme si le regard contre un mur</p>
+<p>Et t se briser.&mdash;Pourtant, comme une balle,</p>
+<p>Cette &oelig;illade d'un bout l'autre de la salle,</p>
+<p>Au c&oelig;ur de Vronique arrivant d'un vol sr,</p>
+<p>Y fit sans le vouloir une blessure grave,</p>
+<p>&mdash;Une blessure mort.&mdash;Ainsi l'on voit un brave</p>
+<p>tre tu sans gloire l'angle d'un buisson</p>
+<p>Par le coup de fusil tir sur quelque livre,</p>
+<p>Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fivre</p>
+<p class="i3"> En revenant dans sa maison.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div>
+<p class="subheader">XLVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,</p>
+<p>Froide au milieu des feux, daignait peine rendre</p>
+<p>Pour une passion un caprice en retour,</p>
+<p>Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)</p>
+<p>De torturer les c&oelig;urs et de damner les mes,</p>
+<p>Celle qui sans piti se jouait d'un amour,</p>
+<p>Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse</p>
+<p>Et rejette bien loin aussitt qu'il le lasse,</p>
+<p>Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:</p>
+<p>Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!</p>
+<p>L'oiseleur la fin s'est englu lui-mme;</p>
+<p class="i3"> Il est vaincu ce c&oelig;ur si fier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est le train de la vie et de la destine;</p>
+<p>Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonne,</p>
+<p>Nul ne peut retarder sa dfaite d'un jour.</p>
+<p>&mdash;Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,</p>
+<p>Tout cde ce pouvoir infernal ou cleste:</p>
+<p>On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.</p>
+<p>&mdash;Amour, joie et flau du monde,&mdash;douce peine,</p>
+<p>Misre qu'on regrette et de charmes si pleine;</p>
+<p>&mdash;Rire qui touche aux pleurs,&mdash;souci ple et charmant,</p>
+<p>Mal que l'on veut avoir;&mdash;Paradis,&mdash;Enfer,&mdash;Songe</p>
+<p>Commenc dans le ciel, que sur terre on prolonge,</p>
+<p class="i3"> Mystrieux enchantement!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></div>
+<p class="subheader">XLVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Poignante Volupt,&mdash;plaisir qui fait peut-tre</p>
+<p>L'homme l'gal de Dieu! qui ne veut vous connatre</p>
+<p>S'il ne vous a connu, moments dlicieux,</p>
+<p>Et si longs et si courts qui valent une vie,</p>
+<p>Et que voudrait payer l'Ange qui les envie</p>
+<p>De son ternit de bonheur dans les cieux!&mdash;</p>
+<p>Mer de flicit,&mdash;ravissement,&mdash;extase,</p>
+<p>Dont ne saurait donner l'ide aucune phrase</p>
+<p>Soit en vers soit en prose!&mdash;Heures du rendez-vous,</p>
+<p>Belles nuits sans sommeils, rles, sanglots d'ivresse,</p>
+<p>Soupirs, mots inconnus qu'touffe une caresse,</p>
+<p class="i3"> Baisers enrags, dsirs fous!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XLIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Amour! le seul pch qui vaille qu'on se damne,</p>
+<p>&mdash;En vain dans ses sermons le prtre te condamne;</p>
+<p>En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,</p>
+<p>La maman te dpeint comme un monstre sa fille,</p>
+<p>&mdash;En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille</p>
+<p>Ses fentres.&mdash;En vain dans leurs livres mort-ns,</p>
+<p>Contre toi longuement les moralistes crient,</p>
+<p>En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;&mdash;</p>
+<p>La novice ton nom fait un signe de croix;</p>
+<p>Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blme,</p>
+<p>Anglais, Franais, paen ou chrtien,&mdash;chacun aime</p>
+<p class="i3"> Au moins dans sa vie une fois.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div>
+<p class="subheader">L</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, ce fut l'an pass que cette frnsie</p>
+<p>Me vint d'tre amoureux.&mdash;Adieu, la posie!</p>
+<p>Je n'avais pas assez de temps pour l'employer</p>
+<p>A compasser des mots:&mdash;adorer mon idole,</p>
+<p>La parer, admirer sa chevelure folle,</p>
+<p>Mer d'bne o ma main aimait se noyer;</p>
+<p>L'entendre respirer, la voir vivre, sourire</p>
+<p>Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire</p>
+<p>Ses dsirs dans ses yeux; sur son front endormi</p>
+<p>Guetter ses rves; boire sa bouche de rose</p>
+<p>Son souffle en un baiser,&mdash;je ne fis autre chose</p>
+<p class="i3"> Pendant quatre mois et demi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sans cela l'univers aurait eu mon pome</p>
+<p>En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tt mme;</p>
+<p>Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps</p>
+<p>D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles</p>
+<p>Dans un cordon.&mdash;J'allais our siffler les merles</p>
+<p>Avec elle aux grands bois;&mdash;l'on tait au printemps.</p>
+<p>Elle, comme un enfant, courait dans la rose</p>
+<p>Aprs les papillons, et la jambe arrose</p>
+<p>D'une pluie argente, allait chantant toujours;</p>
+<p>Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.</p>
+<p>&mdash;Moi, je la regardais;&mdash;la nature tait belle,</p>
+<p class="i3"> Et riait comme nos amours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div>
+<p class="subheader">LII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:</p>
+<p>&mdash;Ds qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,</p>
+<p>Elle accourait bien vite et voulait partager;</p>
+<p>Moi, je ne voulais pas;&mdash;c'tait une bataille!</p>
+<p>D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,</p>
+<p>Et de mon autre main je la faisais manger.</p>
+<p>Elle me rsistait d'abord, mais, bientt lasse</p>
+<p>D'une lutte ingale, elle demandait grce,</p>
+<p>Promettant de payer en baisers sa ranon.</p>
+<p>&mdash;Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,</p>
+<p>Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,</p>
+<p class="i3"> Se cacher derrire un buisson.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis je l'entendais rire sous la feuille</p>
+<p>De me tromper ainsi.&mdash;Quelque abeille veille</p>
+<p>Sortant d'une clochette, un lzard, un faucheux,</p>
+<p>Arpentant son col blanc avec ses pattes grles,</p>
+<p>Une chenille prise aux plis de ses dentelles,</p>
+<p>La ramenait bientt poussant des cris affreux.</p>
+<p>&mdash;Elle cachait son front contre moi, toute blanche;</p>
+<p>Tressaillant quand le vent remuait une branche,</p>
+<p>Ses beaux seins effars, au tic tac de son c&oelig;ur</p>
+<p>Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles</p>
+<p>Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes</p>
+<p> Entre les doigts de l'oiseleur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div>
+<p class="subheader">LIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout en la rassurant, d'une main aguerrie</p>
+<p>Je saisissais le monstre, et de sa peur gurie</p>
+<p>Elle recommenait rire, et s'asseyait</p>
+<p>Sur un de mes genoux se moquant d'elle-mme,</p>
+<p>Et m'embrassait disant:&mdash;Mon Dieu, comme je l'aime!</p>
+<p>Puis le baiser rendu, rveuse, elle appuyait</p>
+<p>Sa tte mon paule, et fermait sa paupire</p>
+<p>Comme pour s'endormir.&mdash;Un long jet de lumire,</p>
+<p>Traversant les rameaux, dorait son front charmant;</p>
+<p>&mdash;Le rossignol chantait et perlait ses roulades,</p>
+<p>Un vent tout parfum, sous les vertes arcades</p>
+<p class="i3"> Soupirait langoureusement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,</p>
+<p>Et pourtant, mon Dieu! si le bonheur existe</p>
+<p>Quelque part ici-bas, nous tions bien heureux.</p>
+<p>&mdash;Qu'et servi de parler?&mdash;Sur nos lvres presses</p>
+<p>Nous arrtions les mots, nous savions les penses;</p>
+<p>Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule me deux.</p>
+<p>&mdash;Comme emparadiss dans les bras l'un de l'autre,</p>
+<p>Nous ne concevions pas d'autre ciel que le ntre.</p>
+<p>Nos artres, nos c&oelig;urs vibraient l'unisson;</p>
+<p>Dans les ravissements d'une extase profonde,</p>
+<p>Nous avions oubli l'existence du monde,</p>
+<p class="i3"> Nos yeux taient notre horizon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span><br /></div>
+<p class="subheader">LVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes</p>
+<p>Comme des trangers l'un pour l'autre; les hommes</p>
+<p>Sont ainsi;&mdash;leur toujours ne passe pas six mois.&mdash;</p>
+<p>L'amour s'en est all, Dieu sait o;&mdash;ma princesse,</p>
+<p>Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse</p>
+<p>Qu'une poussire rouge et bleue au bout des doigts.</p>
+<p>Pour ne plus revenir a dploy son aile,</p>
+<p>Ne laissant dans mon c&oelig;ur, plus que le sien fidle,</p>
+<p>Que doutes du prsent et souvenirs amers.</p>
+<p>Que voulez-vous?&mdash;la vie est une chose trange;</p>
+<p>En ce temps-l j'aimais, et maintenant j'arrange</p>
+<p class="i3"> Mes beaux amours en mchants vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bnvole lecteur, c'est toute mon histoire</p>
+<p>Fidlement conte, autant que ma mmoire,</p>
+<p>Registre mal en ordre, a pu me rappeler</p>
+<p>Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose</p>
+<p>Et dont on rit ensuite.&mdash;Excusez cette pause:</p>
+<p>La bulle que j'avais pris plaisir souffler,</p>
+<p>Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,</p>
+<p>En une goutte d'eau tout coup s'est teinte;</p>
+<p>Elle s'tait creve au coin d'un toit pointu.</p>
+<p>&mdash;En heurtant le rel, ma riante chimre</p>
+<p>S'est brise, et je n'aime prsent que ma mre;</p>
+<p> Tout autre amour en moi s'est tu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div>
+<p class="subheader">LVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Except cependant le tien, Posie,</p>
+<p>Qui parles toujours haut dans une me choisie!</p>
+<p>&mdash;Posie, bel ange l'aurole d'or,</p>
+<p>Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre</p>
+<p>Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le ntre,</p>
+<p>Dans notre nuit suspends un moment ton essor,</p>
+<p>Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile</p>
+<p>Sches nos pleurs amers:&mdash;et toi, sa s&oelig;ur jumelle,</p>
+<p>Peinture, la rivale et l'gale de Dieu,</p>
+<p>Dception sublime, admirable imposture,</p>
+<p>Qui redonnes la vie et doubles la nature,</p>
+<p class="i3"> Je ne vous ai pas dit adieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Revenons au sujet.&mdash;Le jeune enthousiaste</p>
+<p>tait beau cavalier, et certe une plus chaste</p>
+<p>Que Vronique et pu s'enamourer de lui.</p>
+<p>Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-tre</p>
+<p>D'esquisser son portrait.&mdash;Le dehors fait connatre</p>
+<p>Le dedans.&mdash;Un soleil tranger avait lui</p>
+<p>Sur sa tte et dor d'une couche de hle</p>
+<p>Sa peau d'Italien naturellement ple.</p>
+<p>Ses cheveux, sous ses doigts, en dsordre jets,</p>
+<p>Tombaient autour d'un front que Gall avec extase</p>
+<p>Aurait palp six mois, et qu'il et pris pour base</p>
+<p class="i3"> D'une douzaine de traits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div>
+<p class="subheader">LX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un front imprial d'artiste et de pote,</p>
+<p>Occupant lui seul la moiti de la tte,</p>
+<p>Large et plein, se courbant sous l'inspiration,</p>
+<p>Qui cache en chaque ride avant l'ge creuse</p>
+<p>Un espoir surhumain, une grande pense,</p>
+<p>Et porte crit ces mots:&mdash;Force et conviction.&mdash;</p>
+<p>Le reste du visage ce front grandiose</p>
+<p>Rpondait.&mdash;Cependant il avait quelque chose</p>
+<p>Qui dplaisait voir, et, quoique sans dfaut,</p>
+<p>On l'aurait souhait diffrent.&mdash;L'ironie,</p>
+<p>Le sarcasme y brillait plutt que le gnie;</p>
+<p class="i3"> Le bas semblait railler le haut.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cet ensemble faisait l'effet le plus trange;</p>
+<p>C'tait comme un dmon se tordant sous un ange,</p>
+<p>Un enfer sous un ciel.&mdash;Quoiqu'il eut de beaux yeux,</p>
+<p>De longs sourcils d'bne effils vers la tempe,</p>
+<p>Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,</p>
+<p>Une frange de cils palpitants et soyeux,</p>
+<p>Son regard de lion et la fauve tincelle</p>
+<p>Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle</p>
+<p>Vous faisaient frissonner et plir malgr vous.</p>
+<p>&mdash;Les plus hardis auraient abaiss la paupire</p>
+<p>Devant cet &oelig;il Mduse vous changer en pierre,</p>
+<p class="i3"> Qu'il s'efforait de rendre doux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div>
+<p class="subheader">LXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur sa lvre svre chaque coin ombre</p>
+<p>D'une fine moustache lgamment cire</p>
+<p>Un sourire moqueur quelquefois se posait;</p>
+<p>Mais son expression la plus habituelle</p>
+<p>tait un grand ddain.&mdash;Vainement notre belle,</p>
+<p>L'ayant revu depuis dans le monde, faisait</p>
+<p>Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire</p>
+<p>Pour en grossir sa cour:&mdash;chose extraordinaire!</p>
+<p>Rien ne put entamer ce c&oelig;ur de diamant.</p>
+<p>Coups d'&oelig;il sous l'ventail, soupirs, minauderies,</p>
+<p>Aveux mots couverts, vives agaceries,</p>
+<p class="i3"> &mdash;Elle choua totalement!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'tait pas un homme se laisser surprendre</p>
+<p>Aux lacs que Vronique essayait de lui tendre.</p>
+<p>&mdash;Le grand aigle la glu, qui retient le moineau,</p>
+<p>Laisse peine une plume;&mdash;une mouche tourdie</p>
+<p>A la toile en un coin par l'araigne ourdie</p>
+<p>Se prend l'aile, la gupe emporte le rseau;</p>
+<p>Gulliver d'un seul coup rompt les chanes de soie</p>
+<p>Des Lilliputiens. Une si belle proie</p>
+<p>Valait bien cependant qu'on y prt peine; aussi,</p>
+<p>Except de lui dire en propres mots: Je t'aime,</p>
+<p>Elle essaya de tout;&mdash;mais lui, toujours le mme,</p>
+<p class="i3"> N'en prit aucunement souci.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div>
+<p class="subheader">LXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'tait l le motif qui faisait que sa porte</p>
+<p>tait ferme tous. En effet, eh! qu'importe</p>
+<p>A son c&oelig;ur occup cette cour qui la suit?</p>
+<p>Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient nagures</p>
+<p>Lui semblent maintenant ou guinds ou vulgaires;</p>
+<p>Leurs madrigaux musqus la fatiguent; le bruit</p>
+<p>Et le jour lui font mal; tout l'excde et l'ennuie.</p>
+<p>Sur sa petite main son front penche et s'appuie,</p>
+<p>Son bras potel pend au bord de son fauteuil,</p>
+<p>La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute ple.</p>
+<p>Le dpit a chang ses roses en opale,</p>
+<p class="i3"> Une larme luit son &oelig;il.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXV</p>
+
+<p>Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,</p>
+<p>Dans sa petite main aux ongles roses froisse,</p>
+<p>Indubitablement est un billet d'amour,</p>
+<p>&mdash;Un vlin azur qui par toute la chambre</p>
+<p>Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.</p>
+<p>&mdash;Je m'y connais;&mdash;pourtant l'criture et le tour</p>
+<p>Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.</p>
+<p>&mdash;Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame</p>
+<p>Pour son compte crit-elle quelque jeune Beau?</p>
+<p>Le fait parat prouv par cette tache noire</p>
+<p>Au bout de ce doigt blanc, et par cette critoire</p>
+<p class="i3"> Et cette plume de corbeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></div>
+<p class="subheader">LXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout coup, relevant comme un oiseau sa tte</p>
+<p>Et poussant en arrire une boucle dfaite,</p>
+<p>Elle quitta sa pose indolente, et se prit,</p>
+<p>Avant de demander la bougie et d'y mettre</p>
+<p>La cire et le cachet, relire sa lettre</p>
+<p>Tout bas,&mdash;comme ayant peur que l'cho la comprit.</p>
+<p>&mdash;Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal crite,</p>
+<p>Dit-elle dchirant la feuille, elle mrite,</p>
+<p>Comme celle d'hier, d'tre jete au feu.</p>
+<p>&mdash;Il faisait un grand froid, la flamme tait ardente;</p>
+<p>Le papier se tordit comme un damn du Dante</p>
+<p class="i3"> En dardant un jet de gaz bleu,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et disparut&mdash;pendant que brle cette feuille,</p>
+<p>L'enfant en prend une autre, un instant se recueille</p>
+<p>Et commence.&mdash;Sa main rapide en son essor,</p>
+<p>Comme un cheval de course New-Market, peine</p>
+<p>Effleure le papier,&mdash;la page est toute pleine</p>
+<p>Que l'encre aux premiers mots n'est pas fige encor:</p>
+<p>&mdash;Don Juan!&mdash;Le chapeau bas, don Juan devant la dame</p>
+<p>Est debout.&mdash;Vronique agite, une flamme</p>
+<p>Aux prunelles:&mdash;Portez le billet que voici</p>
+<p>Au signor Albertus.&mdash;Le peintre qui demeure</p>
+<p>Htel du Singe-Vert?&mdash;Lui-mme, et dans une heure</p>
+<p class="i3"> Au plus tard, Juan, soyez ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div>
+<p class="subheader">LXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,</p>
+<p>Est le fin <em>cortejo</em> que je viens de dcrire</p>
+<p>Quelques stances plus haut.&mdash;C'tait un homme d'art,</p>
+<p>Aimant tout la fois d'un amour fanatique</p>
+<p>La peinture et les vers autant que la musique.</p>
+<p>Il n'et pas su lequel, de Dante ou de Mozart,</p>
+<p>Dieu lui laissant le choix, il et souhait d'tre.</p>
+<p>Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-tre,</p>
+<p>Je crois en vrit qu'il et dit:&mdash;Raphal!</p>
+<p>Car entre ces trois s&oelig;urs gales en mrite</p>
+<p>Dans le fond la peinture tait sa favorite</p>
+<p class="i3"> Et son talent le plus rel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il voyait l'univers comme un tripot infme;</p>
+<p>&mdash;Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,</p>
+<p>C'tait celle d'Hamlet,&mdash;il n'aurait pas donn</p>
+<p>Quatre maravdis des deux.&mdash;La crature</p>
+<p>Le rjouissait peu, si ce n'est en peinture.</p>
+<p>&mdash;S'tant toujours enquis, depuis qu'il tait n,</p>
+<p>Du pourquoi, du comment, il tait pessimiste</p>
+<p>Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste</p>
+<p>Qu'autre chose, et l'amour n'tait qu'un nom pour lui.</p>
+<p>Quoique bien jeune encor, depuis longues annes</p>
+<p>Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journes,</p>
+<p class="i3"> Sonnaient bien des heures d'ennui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div>
+<p class="subheader">LXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il prenait cependant son mal en patience.</p>
+<p>&mdash;C'est un trs-grand flau qu'une grande science;</p>
+<p>Elle change un bambin en Gronte; elle fait</p>
+<p>Que, ds les premiers pas dans la vie, on ne trouve,</p>
+<p>Novice, rien de neuf dans ce que l'on prouve.</p>
+<p>Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;</p>
+<p>L'existence vous pse et tout vous parat fade.</p>
+<p>&mdash;Le piment est sans got pour un palais malade,</p>
+<p>Un odorat blas sent peine l'ther:</p>
+<p>L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,</p>
+<p>Comme un citron press le c&oelig;ur devient aride.</p>
+<p class="i3"> Don Juan arrive aprs Werther.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre hros avait, comme ve sa grand'mre,</p>
+<p>Pouss par le serpent, mordu la pomme amre;</p>
+<p>Il voulait tre dieu.&mdash;Quand il se vit tout nu,</p>
+<p>Et possdant fond la science de l'homme,</p>
+<p>Il dsira mourir.&mdash;Il n'osa pas; mais, comme</p>
+<p>On s'ennuie marcher dans un sentier connu,</p>
+<p>Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.</p>
+<p>Le monde qu'il rvait, le trouva-t-il?&mdash;J'en doute.</p>
+<p>En cherchant il avait us les passions,</p>
+<p>Lev le coin du voile et regard derrire.</p>
+<p>&mdash;A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bire,</p>
+<p class="i3"> Cadavre sans illusions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Malheur, malheur qui dans cette mer profonde</p>
+<p>Du c&oelig;ur de l'homme jette imprudemment la sonde!</p>
+<p>Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,</p>
+<p>De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,</p>
+<p>N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.</p>
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!</p>
+<p>Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose</p>
+<p>Comme j'ai fait.&mdash;Qu'importe aprs tout que la cause</p>
+<p>Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?</p>
+<p>&mdash;Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;</p>
+<p>Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.</p>
+<p class="i3"> &mdash;Pourquoi l'arracher, pauvres fous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si de sa destine il et t l'arbitre,</p>
+<p>Il et, vous croyez bien, saut plus d'un chapitre</p>
+<p>Du roman de la vie, et pass tout d'abord</p>
+<p>A la conclusion de cette sotte histoire.</p>
+<p>&mdash;Incertain s'il devait nier, douter ou croire,</p>
+<p>Ou demander le mot de l'nigme la mort,</p>
+<p>Comme un duvet au vent, avec indiffrence</p>
+<p>Il laissait au hasard aller son existence</p>
+<p>&mdash;Les choses d'ici-bas l'inquitaient fort peu,</p>
+<p>Et celles de l-haut encor moins.&mdash;Pour son me,</p>
+<p>Je vous dirai, duss-je encourir votre blme,</p>
+<p class="i3"> Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il tait ainsi fait.&mdash;Singulire nature!</p>
+<p>Son me, qu'il niait, cependant tait pure;</p>
+<p>&mdash;Il voulait le nant et n'aurait rien gagn</p>
+<p>A la suppression de l'enfer.&mdash;Homme trange!</p>
+<p>Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange</p>
+<p>Qui l-haut sur son livre crivait indign</p>
+<p>Une grosse hrsie, un sophisme damnable,</p>
+<p>Venant l'action, le trouvait moins coupable,</p>
+<p>Et pesant dans sa main le bien avec le mal,</p>
+<p>Pour cette fois encor retenait l'anathme.</p>
+<p>&mdash;Une larme tombe l'endroit du blasphme</p>
+<p class="i3"> L'effaait du feuillet fatal.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La dcoration change.&mdash;Pour le quart d'heure</p>
+<p>Nous sommes l'htel du Singe-Vert, demeure</p>
+<p>Du signor Albertus, et dans son atelier.</p>
+<p>Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,</p>
+<p>Lecteur bourgeois?&mdash;Un jour discret tombant du cintre</p>
+<p>Y donne chaque chose un aspect singulier.</p>
+<p>C'est comme ces tableaux de Rembrandt, o la toile</p>
+<p>Laisse travers le noir luire une blanche toile.</p>
+<p>&mdash;Au milieu de la salle, auprs du chevalet,</p>
+<p>Sous le rayon brillant o vient valser l'atome,</p>
+<p>Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantme;</p>
+<p class="i3"> Tout est clair-obscur et reflet.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde</p>
+<p>Que sous les vieux arceaux d'une nef.&mdash;C'est un monde,</p>
+<p>Un univers part qui ne ressemble en rien</p>
+<p>A notre monde nous;&mdash;un monde fantastique,</p>
+<p>O tout parle aux regards, o tout est potique,</p>
+<p>O l'art moderne brille ct de l'ancien;</p>
+<p>&mdash;Le beau de chaque poque et de chaque contre,</p>
+<p>Feuille d'chantillon, du livre dchire;</p>
+<p>Armes, meubles, dessins, pltres, marbres, tableaux,</p>
+<p>Giotto, Cimabu, Ghirlandaio, que sais-je?</p>
+<p>Reynolds prs de Hemskerk, Watteau prs de Corrge,</p>
+<p class="i3"> Prugin entre deux Vanloos.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,</p>
+<p>Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,</p>
+<p>Beaux ventails de Chine, dcrire trop longs,</p>
+<p>&mdash;Cuchillos, kriss malais lames ondules,</p>
+<p>Kandjiars, yataghans aux gaines ciseles,</p>
+<p>Arquebuses mche, espingoles, tromblons,</p>
+<p>Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,</p>
+<p>Fausss, cribls jour, rouills, rongs de taches,</p>
+<p>Mille objets&mdash;bons rien, admirables voir;</p>
+<p>Caftans orientaux, pourpoints du moyen-ge,</p>
+<p>Rebecs, psaltrions, instruments hors d'usage,</p>
+<p class="i3"> Un antre, un muse, un boudoir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Autour du mur beaucoup de toiles accroches,</p>
+<p>Blanches pour la plupart, les autres bauches,</p>
+<p>Un chaos de couleurs ne vivant qu' demi.</p>
+<p>&mdash;La Lnore cheval, Macbeth et les sorcires,</p>
+<p>Les infants de Lara, Marguerite en prires,</p>
+<p>Des portraits esquisss, des tudes parmi</p>
+<p>Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,</p>
+<p>Claire sur un fond brun, se dtache et scintille,</p>
+<p>Belle ne savoir pas de quel nom l'appeler,</p>
+<p>Pri, fe ou sylphide, tre charmant et frle;</p>
+<p>Ange du ciel qui l'on aurait coup l'aile</p>
+<p class="i3"> Pour l'empcher de s'envoler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On aurait dit, voir cette tte incline,</p>
+<p>Et son expression pensive et rsigne,</p>
+<p>Une <i lang="la" xml:lang="la">Mater Dei</i> d'aprs Masaccio.</p>
+<p>&mdash;Ce n'tait qu'un portrait d'une matresse ancienne.</p>
+<p>La plus et mieux aime, une Vnitienne,</p>
+<p>Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,</p>
+<p>Un bravo poignarda.&mdash;Le mari de la belle</p>
+<p>Avait mont ce coup, la sachant infidle</p>
+<p>&mdash;C'est un roman entier que cette histoire-l.&mdash;</p>
+<p>Albertus vint au corps, leva l'toffe noire,</p>
+<p>baucha ce portrait qu'il finit de mmoire,</p>
+<p class="i3"> Et puis jamais n'en reparla.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,</p>
+<p>Qu'aux regards trangers cachait un pais voile,</p>
+<p>Une larme furtive essuye aussitt</p>
+<p>S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine</p>
+<p>S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.</p>
+<p>Il fronait les sourcils, mais il ne disait mot.</p>
+<p>&mdash;A Venise, un Anglais osa faire des offres:</p>
+<p>Pour avoir ce chef-d'&oelig;uvre il et vid ses coffres;</p>
+<p>Mais c'tait profaner&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">il santo Ritratto</i>,&mdash;</p>
+<p>Et comme obstinment il grossissait la somme,</p>
+<p>Albertus furieux voulut noyer son homme</p>
+<p class="i3"> En bas du pont de Rialto.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus travaillait.&mdash;C'tait un paysage.</p>
+<p>Salvator et sign cette <i lang="it" xml:lang="it">selve selvagge</i>.</p>
+<p>&mdash;Au premier plan des rocs,&mdash;au second les donjons</p>
+<p>D'un chteau dentelant de ses flches aigus</p>
+<p>Un ciel ensanglant, sem d'les de nues.</p>
+<p>&mdash;Les grands chnes pliaient comme de faibles joncs,</p>
+<p>Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe fltrie,</p>
+<p>Comme les flots hurlants d'une mer en furie,</p>
+<p>Ondait sous la rafale, et de nombreux clairs</p>
+<p>De reflets rougeoyants incendiaient les cimes</p>
+<p>Des pins chevels, penchs sur les abmes</p>
+<p class="i3"> Comme sur le puits des enfers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On entra.&mdash;C'tait Juan.&mdash;Une lumire bleue</p>
+<p>claira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,</p>
+<p>Ni cornes, ni pied-bot,&mdash;quoiqu'il ne sentit pas</p>
+<p>Le soufre ou le bitume, son regard oblique,</p>
+<p>A sa lvre que crispe un rire sardonique,</p>
+<p>A son geste anguleux, sa voix, son pas,</p>
+<p>Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite</p>
+<p>A sa Bible et vous l'et asperg d'eau bnite.</p>
+<p>&mdash;Albertus n'en fit rien;&mdash;il ne le voyait point;</p>
+<p>Son me avec ses yeux tait sa peinture.</p>
+<p>&mdash;Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure</p>
+<p class="i3"> En le tirant par son pourpoint.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature</p>
+<p>Et ne la trouvant pas:&mdash;Infme crature!</p>
+<p>Dit-il entre ses dents.&mdash;Irez-vous?&mdash;Oui, j'irai.</p>
+<p>&mdash;Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.&mdash;Tout l'heure.</p>
+<p>&mdash;Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure</p>
+<p>A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.</p>
+<p>&mdash;C'est bien, dit Albertus, dcrochant son pe,</p>
+<p>Un Andr Ferrara,&mdash;fine lame, trempe</p>
+<p>Du sang de maints vaillants.&mdash;Je suis vous. Pietro!</p>
+<p>Une tte hle apparut la porte</p>
+<p>Et dit:&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Che vuoi, signor?</i>&mdash;Vite que l'on m'apporte</p>
+<p class="i3"> Ma cape avec mon sombrero.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le temps de compter trois il revient.&mdash;La toilette</p>
+<p>Du jeune cavalier en un instant fut faite,</p>
+<p>Et, le valet ayant approch le miroir,</p>
+<p>Il sourit,&mdash;et parut fort content de lui-mme,</p>
+<p>Mais tout coup son teint, de ple devint blme:</p>
+<p>Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),</p>
+<p>Il avait vu bouger dans son cadre la tte</p>
+<p>De la Vnitienne, et sa bouche muette</p>
+<p>Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! signor, fit Juan.&mdash;Povera, dit l'artiste</p>
+<p>Caressant le portrait d'un regard doux et triste,</p>
+<p class="i3"> Il est trop tard pour reculer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils sortirent tous deux.&mdash;La ville tait dserte.</p>
+<p>A peine et l quelque croise ouverte,</p>
+<p>La pluie fils presss hachait le ciel obscur;</p>
+<p>Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes</p>
+<p>Par un gros temps, crier toutes les girouettes.</p>
+<p>Un ivrogne attard passait battant le mur,</p>
+<p>Une fille de joie attendait sur la borne.</p>
+<p>&mdash;Albertus suivait Juan silencieux et morne;</p>
+<p>Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.</p>
+<p>&mdash;Un larron qu'un prvt conduit la potence,</p>
+<p>Un colier qui va subir sa pnitence,</p>
+<p class="i3"> Ne marchent pas d'un pied plus lent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div>
+<p class="subheader">LXXXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il et pu retourner chez lui,&mdash;mais l'aventure</p>
+<p>tait rellement bizarre et de nature</p>
+<p>A piquer jusqu'au vif la curiosit;</p>
+<p>Aussi notre hros voulut-il la poursuivre.</p>
+<p>L'on arrive.&mdash;Don Juan prend le marteau de cuivre</p>
+<p>D'une poterne et frappe avec autorit.</p>
+<p>Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,</p>
+<p>La maison s'illumine, et des lueurs tournoient</p>
+<p>Aux flancs sombres des murs.&mdash;De palier en palier</p>
+<p>La lumire descend,&mdash;la porte en bronze s'ouvre,</p>
+<p>L'intrieur splendide et vaste se dcouvre</p>
+<p class="i3"> A l'&oelig;il du jeune cavalier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un petit ngrillon qui tenait une torche</p>
+<p>De cire parfume, attendait sous le porche.</p>
+<p>Sa livre carlate, avec des galons d'or,</p>
+<p>tait riche et galante.&mdash;Allons, dit Juan, beau page.</p>
+<p>Conduisez ce seigneur par le secret passage.</p>
+<p>Albertus le suivit.&mdash;Au bout d'un corridor</p>
+<p>Une courtine rouge demi releve</p>
+<p>Se referme sur lui;&mdash;flairant son arrive,</p>
+<p>Deux grands lvriers blancs, couchs sur le tapis,</p>
+<p>Hument l'air autour d'eux, lvent leur longue tte,</p>
+<p>Poussent entre leurs dents une plainte inquite,</p>
+<p class="i3"> Et puis retombent assoupis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span></div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,</p>
+<p>Tout s'y trouvait:&mdash;comfort, lgance et richesse.</p>
+<p>&mdash;Sur un beau guridon de bois de citronnier</p>
+<p>Brillait, comme une toile, une lampe d'albtre</p>
+<p>Qui jetait par la chambre un jour doux et bleutre.</p>
+<p>&mdash;Des perles, de la soie, un coffre clous d'acier,</p>
+<p>De blondes spias, de fraches aquarelles,</p>
+<p>Des albums, des crans aux dcoupures frles,</p>
+<p>La dernire revue et le nouveau roman,</p>
+<p>Un masque noir bris,&mdash;mille riens fashionables,</p>
+<p>Ple-mle jets, jonchaient fauteuils et tables;</p>
+<p class="i3"> &mdash;C'tait un dsordre charmant!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">LXXXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre <i lang="it" xml:lang="it">Innamorata</i>, couche autant qu'assise</p>
+<p>Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,</p>
+<p>Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;</p>
+<p>Puis,&mdash;prenant d'un coup d'&oelig;il les conseils de la glace,</p>
+<p>Refit bouffer sa manche et remit leur place</p>
+<p>Quelques rubans mutins.&mdash;Jamais la signora</p>
+<p>N'avait t mieux mise; elle tait adorable,</p>
+<p>En tat d'amener une recrue au diable,</p>
+<p>Autant que femme au monde, et mme plus:&mdash;ses yeux</p>
+<p>Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupires,</p>
+<p>Tant de <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, son geste et ses manires</p>
+<p class="i3"> Un abandon si gracieux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div>
+<p class="subheader">XC</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus un instant crut voir sa Vnitienne.</p>
+<p>&mdash;La coiffure bizarre orne l'italienne</p>
+<p>De grosses boules d'or et de sequins percs,</p>
+<p>Le collier de corail, la croix et l'amulette,</p>
+<p>Les touffes de rubans et toute la toilette;</p>
+<p>La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncs,</p>
+<p>L'expression rveuse et l'attitude molle,</p>
+<p>Le regard tout pareil et la mme parole:</p>
+<p>Elle lui ressemblait faire illusion.</p>
+<p>&mdash;Connaissant Albertus et son humeur fantasque,</p>
+<p>La sorcire avait cru devoir prendre ce masque</p>
+<p class="i3"> Pour contenter sa passion.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vronique sonna.&mdash;La portire dore</p>
+<p>S'entr'ouvrit.&mdash;Revtu d'une riche livre,</p>
+<p>Un petit page entra qui portait des plateaux,</p>
+<p>&mdash;Un vrai page flamand, tte blonde et rose,</p>
+<p>Comme celle qu'on voit au Terburg du Muse.</p>
+<p>&mdash;Il posa sur la table et flacons et gteaux,</p>
+<p>Plaa l'argenterie, et la vaisselle plate,</p>
+<p>Versa de haut le vin dans les verres patte,</p>
+<p>Salua nos galants et puis s'loigna d'eux.</p>
+<p>&mdash;C'tait un vin du Rhin dont la robe vermeille</p>
+<p>Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille</p>
+<p class="i3"> Au moins depuis un sicle&mdash;ou deux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div>
+<p class="subheader">XCII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;</p>
+<p>&mdash;Un seul verre et suffi pour tourdir un homme:</p>
+<p>Albertus au second s'acheva de griser.</p>
+<p>&mdash;A son &oelig;il fascin chaque objet tait double,</p>
+<p>Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;</p>
+<p>Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.</p>
+<p>&mdash;La belle avait jet toute honte en arrire,</p>
+<p>Et, donnant ses feux une libre carrire,</p>
+<p>De ses bras convulsifs lui faisait un collier,</p>
+<p>Se collait son corps avec dlire et fivre,</p>
+<p>Le prenait par la tte et jusque sur sa lvre</p>
+<p class="i3"> Tchait de le faire plier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Albertus n'tait pas de glace ni de pierre:</p>
+<p>&mdash;Quand mme il l'et t, sous la noire paupire</p>
+<p>De la dame brillait un soleil dont le feu</p>
+<p>Et anim la pierre et fait fondre la glace:</p>
+<p>&mdash;Un ange, un saint du ciel, pour tre cette place,</p>
+<p>Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Oh! dit-il, mon c&oelig;ur brle cette trange flamme</p>
+<p>Qui dans ton &oelig;il rayonne, et je vendrais mon me</p>
+<p>Pour t'avoir moi seul tout entire et toujours.</p>
+<p>&mdash;Un seul mot de ta bouche la vie ternelle</p>
+<p>Me ferait renoncer.&mdash;L'ternit vaut-elle</p>
+<p class="i3"> Une minute de tes jours!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div>
+<p class="subheader">XCIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai cela? reprit la Vronique</p>
+<p>Le sourire la bouche et d'un air ironique,</p>
+<p>Et rpteriez-vous ce que vous avez dit?</p>
+<p>&mdash;Que pour vous possder je donnerais mon me</p>
+<p>Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,</p>
+<p>Je l'ai dit.&mdash;Eh bien! donc, jamais sois maudit,</p>
+<p>Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,</p>
+<p>Car tu n'es plus Dieu.&mdash;Le peintre en son ivresse</p>
+<p>N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.</p>
+<p>&mdash;Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire</p>
+<p>De Mphistophls, que l'on ne peut dcrire,</p>
+<p class="i3"> Tout coup dans l'air clata.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,</p>
+<p>Les yeux de Vronique un instant d'un feu sombre</p>
+<p>Brillrent;&mdash;cependant Albertus n'en vit rien,</p>
+<p>Certes, s'il l'avait vu, quel que ft son courage,</p>
+<p>A leur expression gare et sauvage,</p>
+<p>Il se serait sign de peur,&mdash;car c'tait bien</p>
+<p>Un regard exprimant un mal irrmdiable,</p>
+<p>Un regard de damn demandant l'heure au diable.</p>
+<p>&mdash;On y lisait:&mdash;Toujours, Jamais, ternit.</p>
+<p>C'tait vraiment horrible.&mdash;Une prunelle d'homme,</p>
+<p>A de pareils clairs, mourrait et fondrait comme</p>
+<p class="i3"> Fond le bitume au feu jet.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div>
+<p class="subheader">XCVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et ses lvres tremblaient.&mdash;On et dit qu'un blasphme</p>
+<p>Allait s'en chapper, quand tout coup:&mdash;Je t'aime!</p>
+<p>Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.</p>
+<p>Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?</p>
+<p>En demandant le mien, as-tu sond ton me?</p>
+<p>As-tu bien calcul les forces de ton c&oelig;ur?</p>
+<p>Que te sens-tu dans toi de puissant et de large</p>
+<p>A porter sans plier une pareille charge?</p>
+<p>Toujours! songes-y bien, d'un ternel amour</p>
+<p>Il n'est dans l'univers qu'un seul tre capable,</p>
+<p>Et cet tre, c'est Dieu,&mdash;car il est immuable;</p>
+<p class="i3"> L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe</p>
+<p>Qui, sur les murs dors, vague et bleutre rampe</p>
+<p>Derrire les rideaux, tirs discrtement,</p>
+<p>Fait deviner un lit.&mdash;Albertus, sans mot dire</p>
+<p>(C'tait bien rpondu), de ce ct l'attire,</p>
+<p>Sur le bord de ce lit la pousse doucement....</p>
+<p>C'est ici que s'arrte en son style pudique,</p>
+<p>Tout rouge d'embarras, le narrateur classique</p>
+<p>&mdash;Que ne fait-on pas dire cet honnte point?</p>
+<p>Jamais comme immoral Basile ne le biffe,</p>
+<p>Et dans un roman chaste il est l'hiroglyphe</p>
+<p class="i3"> De ce qui ne l'est gure ou point.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div>
+<p class="subheader">XCVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze</p>
+<p>Ni de feuille de vigne coller ma phrase,</p>
+<p>Je ne passerai rien.&mdash;Les dames qui liront</p>
+<p>Cette histoire morale auront de l'indulgence</p>
+<p>Pour quelques chauds dtails.&mdash;Les plus sages, je pense,</p>
+<p>Les verront sans rougir, et les autres crieront.</p>
+<p>D'ailleurs,&mdash;et j'en prviens les mres de famille,</p>
+<p>Ce que j'cris n'est pas pour les petites filles</p>
+<p>Dont on coupe le pain en tartines.&mdash;Mes vers</p>
+<p>Sont des vers de jeune homme et non un catchisme.</p>
+<p>Je ne les chtre pas,&mdash;dans leur dcent cynisme</p>
+<p class="i3"> Ils s'en vont droit ou de travers,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">XCIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peu m'importe, selon que dame Posie,</p>
+<p>Leur matresse absolue, en a la fantaisie,</p>
+<p>Et, chastes comme Adam avant d'avoir pch,</p>
+<p>Ils marchent librement dans leur nudit sainte,</p>
+<p>Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte</p>
+<p>Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient cach.</p>
+<p>&mdash;Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,</p>
+<p>Un jupon un peu court, font dtourner la vue.&mdash;</p>
+<p>Mon &oelig;il plutt qu'ailleurs ne s'arrte pas l,</p>
+<p>&mdash;Pourquoi donc tant crier sur l'&oelig;uvre des artistes?</p>
+<p>Ce qu'ils font est sacr!&mdash;Messieurs les rigoristes,</p>
+<p class="i3"> N'y verriez-vous donc que cela?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div>
+<p class="subheader">C</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Le peintre avait coup le corset.&mdash;Vronique</p>
+<p>N'avait sur son beau corps pour vtement unique</p>
+<p>Qu'une toile de Flandre;&mdash;un nuage de lin</p>
+<p>De l'air tram;&mdash;du vent, une brume de gaze</p>
+<p>Laissant sous ses rseaux courir l'&oelig;il en extase:</p>
+<p>&mdash;Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.</p>
+<p>Albertus eut bientt bris ce rempart frle,</p>
+<p>Et dans un tour de main dshabill la belle.</p>
+<p>&mdash;Il eut tort, c'est gter soi-mme son plaisir,</p>
+<p>C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,</p>
+<p>Hlas! car bien souvent avec le voile tombe</p>
+<p class="i3"> L'illusion et le dsir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il n'en fut pas ainsi.&mdash;La dame tait si belle</p>
+<p>Qu'un saint du paradis se ft damn pour elle.</p>
+<p>&mdash;Un pote amoureux n'aurait pas invent</p>
+<p>D'idal plus parfait.&mdash;<em>O nature! nature!</em></p>
+<p>Devant ton &oelig;uvre, toi, qu'est-ce que la peinture?</p>
+<p>Qu'est-ce que Raphal, ce roi de la beaut?</p>
+<p>Qu'est-ce que le Corrge et le Guide et Giorgione,</p>
+<p>Titien, et tous ces noms qu'un sicle l'autre prne?</p>
+<p>O Raphal! crois-moi, jette l tes crayons;</p>
+<p>Ta palette, Titien!&mdash;Dieu seul est le grand matre.</p>
+<p>Il garde son secret et nul ne le pntre,</p>
+<p class="i3"> Et vainement nous l'essayons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div>
+<p class="subheader">CII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! le tableau charmant!&mdash;Toute honteuse, et rouge</p>
+<p>Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,</p>
+<p>Elle penche la tte et croise les deux bras.</p>
+<p>&mdash;Avec son air mutin, et sa petite moue,</p>
+<p>Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,</p>
+<p>Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;</p>
+<p>Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,</p>
+<p>Ses yeux tincelants comme des escarboucles,</p>
+<p>Son col blond et dor, sa bouche de corail,</p>
+<p>Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,</p>
+<p>Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,</p>
+<p class="i3"> Seule elle valait un srail.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les rideaux sont tombs:&mdash;des rires frntiques,</p>
+<p>Des cris de volupt, des rles extatiques,</p>
+<p>De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.</p>
+<p>&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Idolo del mio cuor, anima mia</i>, mon ange,</p>
+<p>Ma vie,&mdash;et tous les mots de ce langage trange</p>
+<p>Que l'amour dlirant invente en ses fureurs,</p>
+<p>Voil ce qu'on entend.&mdash;L'alcve est au pillage,</p>
+<p>Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;</p>
+<p>&mdash;Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;</p>
+<p>Les bras autour des corps se crispent et se tordent,</p>
+<p>L'&oelig;il s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,</p>
+<p class="i3"> Les seins bondissent convulsifs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div>
+<p class="subheader">CIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La lampe grsilla.&mdash;Dans le fond de l'alcve</p>
+<p>Passa, comme l'clair, un jour sanglant et fauve;</p>
+<p>Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir</p>
+<p>Vronique, la peau d'ardents sillons marbre,</p>
+<p>Ple comme une morte, et si dfigure</p>
+<p>Que le frisson le prit;&mdash;puis tout redevint noir.&mdash;</p>
+<p>La sorcire colla sa bouche sur la bouche</p>
+<p>Du jeune cavalier, et de nouveau la couche</p>
+<p>Sous des lans d'amour en gmissant plia.</p>
+<p>&mdash;Minuit sonna.&mdash;Le timbre au bruit sourd de la grle</p>
+<p>Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grle,</p>
+<p class="i3"> Le hibou du donjon cria.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout coup, sous ses doigts, prodige confondre</p>
+<p>La plus haute raison! Albertus sentit fondre</p>
+<p>Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.</p>
+<p>&mdash;Le prisme tait bris.&mdash;Ce n'tait plus la femme</p>
+<p>Que tout Leyde adorait, mais une vieille infme,</p>
+<p>Sous d'pais sourcils gris roulant de gros yeux verts,</p>
+<p>Et pour saisir sa proie, en manire de pinces,</p>
+<p>De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.</p>
+<p>&mdash;Le diable et recul.&mdash;De rares cheveux blancs</p>
+<p>Sur son col dcharn pendaient en roides mches,</p>
+<p>Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sches,</p>
+<p class="i3"> Et ses ctes trouaient ses flancs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div>
+<p class="subheader">CVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand il se vit si prs de cette Mort vivante,</p>
+<p>Tout le sang d'Albertus se figea d'pouvante;</p>
+<p>&mdash;Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents</p>
+<p>Choquaient se briser;&mdash;cependant le squelette</p>
+<p>A sa joue appuyant sa lvre violette,</p>
+<p>Le poursuivait partout de ses rires stridents.&mdash;</p>
+<p>Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'tranges formes,</p>
+<p>Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes</p>
+<p>Un cercueil de Callot et de Goya complet!</p>
+<p>Des escargots cornus sortant du joint des briques</p>
+<p>Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;</p>
+<p class="i3"> La lampe fumait et rlait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au lieu du lit dor, c'tait un grabat sale;</p>
+<p>Au lieu du boudoir rose une petite salle</p>
+<p>D'un aspect misrable, o, dans un vieux chssis,</p>
+<p>Frissonnaient des carreaux toils; o les votes,</p>
+<p>Vertes d'humidit, suaient grosses gouttes,</p>
+<p>Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavs noircis.</p>
+<p>&mdash;Juan, redevenu chat, jetait mille tincelles,</p>
+<p>Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,</p>
+<p>Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant</p>
+<p>De magiques liens, avec sa noire queue,</p>
+<p>Sur la dalle, o s'allume une lumire bleue,</p>
+<p class="i3"> Traait un cercle rayonnant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div>
+<p class="subheader">CVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La vieille fit:&mdash;Hop! hop! et par la chemine</p>
+<p>De reflets flamboyants soudain illumine,</p>
+<p>Deux manches balais, tout brids, tout sells,</p>
+<p>Entrrent dans la salle avec force ruades,</p>
+<p>Caracoles et sauts, voltes et ptarades,</p>
+<p>Ainsi que des chevaux par leur matre appels.</p>
+<p>&mdash;C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,</p>
+<p>Dit la sorcire ouvrant ses griffes comme un crabe</p>
+<p>Et flattant de la main ses balais sur le col.</p>
+<p>&mdash;Un crapaud hydropique, aux longues pattes grles,</p>
+<p>Tint l'trier.&mdash;Housch! housch!&mdash;comme des sauterelles</p>
+<p class="i3"> Les deux balais prirent leur vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Trap! trap!&mdash;ils vont, ils vont comme le vent de bise;</p>
+<p>&mdash;La terre sous leurs pieds file raye et grise,</p>
+<p>Le ciel nuageux court sur leur tte au galop;</p>
+<p>A l'horizon blafard d'tranges silhouettes</p>
+<p>Passent.&mdash;Le moulin tourne et fait des pirouettes,</p>
+<p>La lune en son plein luit rouge comme un fallot;</p>
+<p>Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,</p>
+<p>L'arbre tend ses bras noirs,&mdash;la potence hagarde</p>
+<p>Montre le poing et fuit emportant son pendu;</p>
+<p>Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,</p>
+<p>Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne</p>
+<p class="i3"> Le front du jeune homme perdu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div>
+<p class="subheader">CX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,</p>
+<p>Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,</p>
+<p>Monstres de toute espce et qu'on ne connat pas,</p>
+<p>Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,</p>
+<p>Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,</p>
+<p>Mammouths, Lviathans, Crocodiles, Boas,</p>
+<p>Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,</p>
+<p>Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;</p>
+<p>Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.</p>
+<p>&mdash;Des balais haletants la course est moins rapide,</p>
+<p>Et de ses doigts noueux tirant soi la bride,</p>
+<p class="i3"> La vieille cria:&mdash;C'est ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une flamme jetant une clart bleutre,</p>
+<p>Comme celle du punch, clairait le thtre.</p>
+<p>&mdash;C'tait un carrefour dans le milieu d'un bois.</p>
+<p>Les ncromants en robe et les sorcires nues,</p>
+<p>A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,</p>
+<p>Des quatre points du vent dbouchaient la fois.</p>
+<p>Les approfondisseurs de sciences occultes,</p>
+<p>Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,</p>
+<p>Zingaros basans, et rabbins au poil roux,</p>
+<p>Cabalistes, devins, rvasseurs hermtiques,</p>
+<p>Noirs et faisant rler leurs soufflets asthmatiques,</p>
+<p class="i3"> Aucun ne manque au rendez-vous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></div>
+<p class="subheader">CXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Squelettes conservs dans les amphithtres,</p>
+<p>Animaux empaills, monstres, f&oelig;tus verdtres.</p>
+<p>Tout humides encor de leur bain d'alcool,</p>
+<p>Culs-de-jatte, pieds-bots, monts sur des limaces,</p>
+<p>Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;</p>
+<p>Guillotins blafards, un ruban rouge au col,</p>
+<p>Soutenant d'une main leur tte chancelante;</p>
+<p>&mdash;Tous les supplicis, foule morne et sanglante,</p>
+<p>Parricides manchots couverts d'un voile noir,</p>
+<p>Hrtiques vtus de tuniques soufres,</p>
+<p>Rous meurtris et bleus, noys aux chairs marbres;</p>
+<p class="i3"> &mdash;C'tait pouvantable voir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le prsident, assis dans une chaire noire,</p>
+<p>Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,</p>
+<p>pelait rebours les noms sacrs de Dieu.</p>
+<p>&mdash;Un rayon chapp de sa prunelle verte</p>
+<p>clairait le bouquin, et sur la page ouverte</p>
+<p>Faisait tinceler les mots en traits de feu.</p>
+<p>&mdash;Pour commencer la fte on attendait le matre,</p>
+<p>On s'impatientait; il tardait paratre</p>
+<p>Et faisait sourde oreille l'vocation.</p>
+<p>&mdash;Albertus croyait voir une queue et des cornes,</p>
+<p>Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes</p>
+<p class="i3"> Une horrible apparition!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div>
+<p class="subheader">CXIV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Enfin il arriva.&mdash;Ce n'tait pas un diable</p>
+<p>Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,</p>
+<p>Un diable rococo.&mdash;C'tait un lgant</p>
+<p>Portant l'impriale et la fine moustache,</p>
+<p>Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache</p>
+<p>Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.</p>
+<p>&mdash;On et dit qu'il sortait de voir <cite>Robert le Diable</cite>,</p>
+<p>Ou <cite>la Tentation</cite>, ou d'un raot fashionable,</p>
+<p>&mdash;Boiteux comme Byron, mais pas plus;&mdash;il et fait</p>
+<p>Avec son ton tranchant, son air aristocrate,</p>
+<p>Et son talent exquis pour mettre sa cravate,</p>
+<p class="i3"> Dans les salons un grand effet.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Belzbuth dandy fit un signe, et la troupe,</p>
+<p>Pour our le concert se runit en groupe.</p>
+<p>&mdash;Ni Ludwig Beethoven, ni Glck, ni Meyerbeer,</p>
+<p>Ni Thodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!</p>
+<p>Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,</p>
+<p>Ni le chevalier Karl Maria de Weber,</p>
+<p>A coup sr n'auraient pu, malgr tout leur gnie,</p>
+<p>Inventer et noter la grande symphonie</p>
+<p>Que jourent d'abord les noirs dilettanti;</p>
+<p>&mdash;Boucher et Briot, Paganini lui-mme,</p>
+<p>N'eussent pas su broder un plus trange thme</p>
+<p class="i3"> De plus brillants pizzicati.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></div>
+<p class="subheader">CXVI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grles,</p>
+<p>Des Stradivarius grincer les chanterelles;</p>
+<p>La corde semble avoir une me dans sa voix.</p>
+<p>Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;</p>
+<p>Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,</p>
+<p>Sonne burlesquement de deux cors la fois.</p>
+<p>Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes</p>
+<p>Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.</p>
+<p>Quatre petits dmons, sous un archet de fer,</p>
+<p>Font ronfler et mugir quatre basses gantes.</p>
+<p>Un gras soprano tord ses mchoires bantes.</p>
+<p class="i3"> C'est un charivari d'enfer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXVII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le concerto fini, les danses commencrent.</p>
+<p>Les mains avec les mains en chane s'enlacrent.</p>
+<p>Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaa</p>
+<p>Et donna le signal.&mdash;Hurrah! hurrah! La ronde</p>
+<p>Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,</p>
+<p>Comme un cheval sans frein au galop se lana.</p>
+<p>Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'toiles,</p>
+<p>Et la lune prenant deux nuages pour voiles,</p>
+<p>Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.&mdash;</p>
+<p>L'eau s'arrta trouble, et les chos eux-mmes</p>
+<p>Se turent, n'osant pas rpter les blasphmes</p>
+<p class="i3"> Qu'ils entendirent cette nuit!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div>
+<p class="subheader">CXVIII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On et cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre</p>
+<p>Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;</p>
+<p>L'hippopotame lourd, Falstaff quatre pieds,</p>
+<p>Se dressait gauchement sur ses pattes massives</p>
+<p>Et s'panouissait en gambades lascives.</p>
+<p>&mdash;Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropis,</p>
+<p>Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,</p>
+<p>Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.</p>
+<p>&mdash;Une tte de mort, pattes de faucheux,</p>
+<p>Trottait par terre, ainsi qu'une araigne norme.</p>
+<p>Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;</p>
+<p class="i3"> &mdash;Des vers rayaient le sol gcheux.&mdash;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXIX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes</p>
+<p>Tordaient leurs membres nus en postures infmes;</p>
+<p>Artin et rougi.&mdash;Des baisers furieux</p>
+<p>Marbraient les seins meurtris et les paules blanches;</p>
+<p>Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:</p>
+<p>On entendait un bruit de chocs luxurieux.</p>
+<p>&mdash;Les prunelles jetaient des clairs lectriques,</p>
+<p>Les bouches se fondaient en treintes lubriques:</p>
+<p>&mdash;C'taient des rires fous, des cris, des rlements!</p>
+<p>Non, Sodome jamais, jamais sa s&oelig;ur immonde,</p>
+<p>N'effrayrent le ciel, ne souillrent le monde</p>
+<p class="i3"> De plus hideux accouplements.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></div>
+<p class="subheader">CXX</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Diable ternua.&mdash;Pour un nez fashionable</p>
+<p>L'odeur de l'assemble tait insoutenable.</p>
+<p>&mdash;Dieu vous bnisse, dit Albertus poliment.</p>
+<p>&mdash;A peine eut-il lch le saint nom, que fantmes,</p>
+<p>Sorcires et sorciers, monstres follets et gnomes,</p>
+<p>Tout disparut en l'air comme un enchantement.</p>
+<p>&mdash;Il sentit plein d'effroi des griffes acres,</p>
+<p>Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacres;</p>
+<p>Il cria; mais son cri ne fut point entendu...</p>
+<p>Et des contadini le matin, prs de Rome,</p>
+<p>Sur la voie Appia trouvrent un corps d'homme,</p>
+<p class="i3"> Les reins casss, le col tordu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">CXXI</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Joyeux comme un enfant la fin de son thme,</p>
+<p>Me voici donc au bout de ce moral pome!</p>
+<p>En tes-vous aussi content que moi, lecteur?</p>
+<p>En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,</p>
+<p>Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;</p>
+<p>Le sujet paresseux marchait avec lenteur.</p>
+<p>Se berant loisir sur leurs ailes vermeilles,</p>
+<p>Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles</p>
+<p>Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.</p>
+<p>&mdash;Les chiffres grossissaient. La page sur la page</p>
+<p>Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,</p>
+<p class="i3"> Je me disais toujours:&mdash;Demain!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div>
+<p class="subheader">CXXII</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Ce pome homrique et sans gal au monde</p>
+<p>Offre une allgorie admirable et profonde;</p>
+<p>Mais,&mdash;pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,</p>
+<p>Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,</p>
+<p>Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,</p>
+<p>Lever, le bal fini, le masque aux dominos.</p>
+<p>&mdash;J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,</p>
+<p>Clouer chaque mot une savante glose.&mdash;</p>
+<p>Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel</p>
+<p>Pour me comprendre.&mdash;Ainsi, bonsoir.&mdash;Fermez la porte,</p>
+<p>Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte</p>
+<p class="i3"> Un tome de Pantagruel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p>
+
+<h2>
+POSIES DIVERSES<br />
+<span class="small">1833-1838</span></h2>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE NUAGE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans son jardin la sultane se baigne,</p>
+<p>Elle a quitt son dernier vtement;</p>
+<p>Et dlivrs des morsures du peigne</p>
+<p>Ses grands cheveux baisent son dos charmant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par son vitrail le sultan la regarde,</p>
+<p>Et, caressant sa barbe avec sa main,</p>
+<p>Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,</p>
+<p>Et nul hors moi ne la voit dans son bain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>&mdash;Moi je la vois, lui rpond, chose trange!</p>
+<p>Sur l'arc du ciel un nuage accoud;</p>
+<p>Je vois son sein vermeil comme l'orange</p>
+<p>Et son beau corps de perles inond.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ahmed devint blme comme la lune,</p>
+<p>Prit son kandjar au manche cisel,</p>
+<p>Et poignarda sa favorite brune....</p>
+<p>Quant au nuage, il s'tait envol!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES COLOMBES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur le coteau, l-bas o sont les tombes,</p>
+<p>Un beau palmier, comme un panache vert</p>
+<p>Dresse sa tte, o le soir les colombes</p>
+<p>Viennent nicher et se mettre couvert.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais le matin elles quittent les branches:</p>
+<p>Comme un collier qui s'grne, on les voit</p>
+<p>S'parpiller dans l'air bleu, toutes blanches,</p>
+<p>Et se poser plus loin sur quelque toit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon me est l'arbre o tous les soirs, comme elles,</p>
+<p>De blancs essaims de folles visions</p>
+<p>Tombent des cieux, en palpitant des ailes,</p>
+Pour s'envoler ds les premiers rayons.
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES PAPILLONS<br />
+<span class="small">PANTOUM</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Les papillons couleur de neige</p>
+<p>Volent par essaims sur la mer;</p>
+<p>Beaux papillons blancs, quand pourrai-je</p>
+<p>Prendre le bleu chemin de l'air?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Savez-vous, belle des belles,</p>
+<p>Ma bayadre aux yeux de jais,</p>
+<p>S'ils me pouvaient prter leurs ailes,</p>
+<p>Dites, savez-vous o j'irais?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sans prendre un seul baiser aux roses</p>
+<p>A travers vallons et forts,</p>
+<p>J'irais vos lvres mi-closes,</p>
+<p>Fleur de mon me, et j'y mourrais.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TNBRES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Taisez-vous, mon c&oelig;ur! taisez-vous, mon me!</p>
+<p>Et n'allez plus chercher de querelles au sort;</p>
+<p>Le nant vous appelle et l'oubli vous rclame.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon c&oelig;ur, ne battez plus, puisque vous tes mort;</p>
+<p>Mon me, repliez le reste de vos ailes,</p>
+<p>Car vous avez tent votre suprme effort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vos deux linceuls sont prts, et vos fosses jumelles</p>
+<p>Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon pass,</p>
+<p>Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Couchez-vous tout du long dans votre lit glac.</p>
+<p>Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,</p>
+<p>Votre souvenir tre jamais effac!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,</p>
+<p>Ni d'pitaphe d'or, o quelque saule en pleurs</p>
+<p>Laisse les doigts du vent parpiller sa gerbe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;</p>
+<p>On ne rpandra pas les larmes argentes</p>
+<p>Sur le funbre drap, noir manteau des douleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div>
+<p>Votre convoi muet, comme ceux des athes,</p>
+<p>Sur le triste chemin rampera dans la nuit:</p>
+<p>Vos cendres sans honneur seront au vent jetes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La pierre qui s'abme en tombant fait son bruit;</p>
+<p>Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'meuve,</p>
+<p>Dans ce gouffre sans fond o le remords nous suit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous ne ferez pas mme un seul rond sur le fleuve,</p>
+<p>Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,</p>
+<p>Aucune me ici-bas ne se sentira veuve.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le chaste secret du rve de vos ans</p>
+<p>Prira tout entier sous votre tombe obscure</p>
+<p>O rien n'attirera le regard des passants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que voulez-vous? hlas! notre mre Nature,</p>
+<p>Comme toute autre mre, a ses enfants gts,</p>
+<p>Et pour les malvenus elle est avare et dure.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux uns tous les bonheurs et toutes les beauts!</p>
+<p>L'occasion leur est toujours bonne et fidle:</p>
+<p>Ils trouvent au dsert des palais enchants,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils tettent librement la fconde mamelle;</p>
+<p>La chimre leur voix s'empresse d'accourir,</p>
+<p>Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les autres moins aims ont beau tordre et ptrir</p>
+<p>Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,</p>
+<p>Leur frre a bu le lait qui les devait nourrir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'il clt quelque chose au milieu de leur vie,</p>
+<p>Une petite fleur sous leur ple gazon,</p>
+<p>Le sabot du vacher l'aura bientt fltrie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div>
+<p>Un rayon de soleil brille leur horizon,</p>
+<p>Il fait beau dans leur me; coup sr un nuage</p>
+<p>Avec un flot de pluie teindra le rayon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'espoir le mieux fond, le projet le plus sage,</p>
+<p>Rien ne leur russit; tout les trompe et leur ment.</p>
+<p>Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,</p>
+<p>Sur leur front dcouvert lchera la tortue,</p>
+<p>Car ils doivent prir invitablement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aigle manque son coup; quelque vieille statue</p>
+<p>Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,</p>
+<p>Quitte son pidestal, les crase et les tue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le c&oelig;ur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;</p>
+<p>Leur chien mme les mord et leur donne la rage;</p>
+<p>Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;</p>
+<p>D'un bout du monde l'autre ils courent leur mort,</p>
+<p>Ils auraient pu du moins s'pargner le voyage!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;</p>
+<p>Nul n'y peut rsister, et le genou d'Hercule</p>
+<p>Pour un pareil athlte est peine assez fort.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aprs la vie obscure une mort ridicule;</p>
+<p>Aprs le dur grabat un cercueil sans repos</p>
+<p>Au bord d'un carrefour o la foule circule.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils tombent inconnus de la mort des hros,</p>
+<p>Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,</p>
+<p>Se fait effrontment un socle de leurs os.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div>
+<p>Sur son trne d'airain, le Destin qui s'en raille</p>
+<p>Imbibe leur ponge avec du fiel amer,</p>
+<p>Et la Ncessit les tord dans sa tenaille.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout buisson trouve un dard pour dchirer leur chair,</p>
+<p>Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,</p>
+<p>Et les chanes de fleurs leur sont chanes de fer.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;</p>
+<p>Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,</p>
+<p>Tout plomb vole leur c&oelig;ur et pas un seul n'chappe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La tombe vomira leur fantme odieux.</p>
+<p>Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;</p>
+<p>Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cette histoire sinistre est votre propre histoire,</p>
+<p>O mon me! mon c&oelig;ur! peut-tre mme, hlas!</p>
+<p>La vtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est une histoire simple o l'on ne trouve pas</p>
+<p>De grands vnements et des malheurs de drame,</p>
+<p>Une douleur qui chante et fait un grand fracas;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelques fils bien communs en composent la trame,</p>
+<p>Et cependant elle est plus triste et sombre voir</p>
+<p>Que celle qu'un poignard dnoue avec sa lame.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;</p>
+<p>Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,</p>
+<p>Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,</p>
+<p>Frres dsesprs, vous devez tre prts</p>
+<p>Tour descendre au nant o mon corps vous doit suivre!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div>
+<p>Le nant a des lits et des ombrages frais.</p>
+<p>La Mort fait mieux dormir que son frre Morphe,</p>
+<p>Et les pavots devraient jalouser les cyprs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous la cendre jamais, dors, flamme touffe!</p>
+<p>Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,</p>
+<p>Comme un Scythe captif qui supporte un trophe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cesse de te roidir contre le sort jaloux,</p>
+<p>Dans l'eau du noir Lth plonge de bonne grce,</p>
+<p>Et laisse ton cercueil planter les derniers clous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le sable des chemins ne garde pas ta trace,</p>
+<p>L'cho ne redit pas ta chanson, et le mur</p>
+<p>Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour y graver un nom ton airain est bien dur,</p>
+<p>O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare</p>
+<p>Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut un grand gnie avec un bonheur rare</p>
+<p>Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,</p>
+<p>Et de ce double don le destin est avare.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hlas! et le pote est pareil l'amant,</p>
+<p>Car ils ont tous les deux leur matresse idale,</p>
+<p>Quelque rve chri caress chastement:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eldorado lointain, pierre philosophale</p>
+<p>Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;</p>
+<p>Un astre imprieux, une toile fatale.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'toile fuit toujours, ils lui courent aprs;</p>
+<p>Et le matin venu, la lueur poursuivie,</p>
+<p>Quand ils la vont saisir, s'teint dans un marais.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div>
+<p>C'est une belle chose et digne qu'on l'envie</p>
+<p>Que de trouver son rve au milieu du chemin,</p>
+<p>Et d'avoir devant soi le dsir de sa vie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel plaisir quand on voit briller le lendemain</p>
+<p>Le baiser du soleil aux frles colonnades</p>
+<p>Du palais que la nuit leva de sa main!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,</p>
+<p>Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,</p>
+<p>Et perce triomphant les vitreuses arcades.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est beau d'arriver o tendait son essor,</p>
+<p>De trouver sa beaut, d'aborder son monde,</p>
+<p>Et, quand on a fouill, d'exhumer un trsor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De faire, du plus creux de son me profonde,</p>
+<p>Rayonner son ide ou bien sa passion,</p>
+<p>D'tre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'unir heureusement le rve l'action,</p>
+<p>D'aimer et d'tre aim, de gagner quand on joue,</p>
+<p>Et de donner un trne son ambition;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'arrter, quand on veut, la Fortune et sa roue,</p>
+<p>Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal</p>
+<p>Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ceux-l sont peu nombreux dans notre ge fatal.</p>
+<p>Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:</p>
+<p>Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'eau s'avance et nous gagne, et pas pas la vague,</p>
+<p>Montant les escaliers qui mnent nos tours,</p>
+<p>Mle aux chants du festin son chant confus et vague.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div>
+<p>Les phoques monstrueux, tranant leurs ventres lourds,</p>
+<p>Viennent jusqu' la table, et leurs larges mchoires</p>
+<p>S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les autels dserts des basiliques noires,</p>
+<p>Les saints dsesprs, et reniant leur Dieu,</p>
+<p>S'arrachent pleins poings l'or chevelu des gloires.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soleil dsol, penchant son &oelig;il de feu,</p>
+<p>Pleure sur l'univers une larme sanglante;</p>
+<p>L'ange dit la terre un ternel adieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne sera sauv, ni l'homme ni la plante;</p>
+<p>L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;</p>
+<p>Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les plumes s'useront aux ailes du vautour,</p>
+<p>Sans qu'il trouve une place o rebtir son aire,</p>
+<p>Et du monde vingt fois il refera le tour;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis il retombera dans cette eau solitaire</p>
+<p>O le rond de sa chute ira s'largissant:</p>
+<p>Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne sera sauv, pas mme l'innocent.</p>
+<p>Ce sera, cette fois, un dluge sans arche;</p>
+<p>Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus de mont Ararat o se pose, en sa marche,</p>
+<p>Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux</p>
+<p>Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entendez-vous l-haut ces craquements affreux?</p>
+<p>Le vieil Atlas lass retire son paule</p>
+<p>Au lourd entablement de ce ciel tnbreux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div>
+<p>L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;</p>
+<p>La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;</p>
+<p>L'aimant dconcert ne trouve plus son ple.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Christ, d'un ton railleur, tord l'ponge de fiel</p>
+<p>Sur les lvres en feu du monde l'agonie,</p>
+<p>Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand notre passion sera-t-elle finie?</p>
+<p>Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;</p>
+<p>La sueur ronge teint notre face jaunie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Assez comme cela! nous avons trop souffert;</p>
+<p>De nos lvres, Seigneur, dtournez ce calice,</p>
+<p>Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;</p>
+<p>Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,</p>
+<p>Et le prtre demande un autre sacrifice.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;</p>
+<p>Il est mort la fin, et sa gorge puise</p>
+<p>N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le Dieu ne viendra pas. L'glise est renverse.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">THBADE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Mon rve le plus cher et le plus caress,</p>
+<p>Le seul qui rie encore mon c&oelig;ur oppress,</p>
+<p>C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,</p>
+<p>Dans une solitude inabordable, affreuse;</p>
+<p>Loin, bien loin, tout l-bas, dans quelque Sierra</p>
+<p>Bien sauvage, o jamais voix d'homme ne vibra,</p>
+<p>Dans la fort de pins, parmi les pres roches,</p>
+<p>O n'arrive pas mme un bruit lointain de cloches;</p>
+<p>Dans quelque Thbade, aux lieux les moins hants,</p>
+<p>Comme en cherchaient les saints pour leurs austrits,</p>
+<p>Sous la grotte o grondait le lion de Jrme,</p>
+<p>Oui, c'est l que j'irais pour respirer ton baume</p>
+<p>Et boire la rose ton calice ouvert,</p>
+<p>O frle et chaste fleur, qui crois dans le dsert</p>
+<p>Aux fentes du tombeau de l'Esprance morte!</p>
+<p>De mon c&oelig;ur dpeupl je fermerais la porte</p>
+<p>Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir</p>
+<p>Du monde des vivants n'y pt pas revenir;</p>
+<p>J'effacerais mon nom de ma propre mmoire,</p>
+<p>Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire</p>
+<p>Qu'aux jours de mon avril mon me en fleur rvait,</p>
+<p>Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div>
+<p>Car je sais maintenant que vaut cette fume</p>
+<p>Qu'au-dessus du nant pousse une renomme.</p>
+<p>J'ai regard de prs et la science et l'art:</p>
+<p>J'ai vu que ce n'tait que mensonge et hasard;</p>
+<p>J'ai mis sur un plateau de toile d'araigne</p>
+<p>L'amour qu'en mon chemin j'ai reue et donne;</p>
+<p>Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon</p>
+<p>Impalpable, qui teint l'aile du papillon,</p>
+<p>Et j'ai trouv l'amour lger dans la balance.</p>
+<p>Donc, reois dans tes bras, douce Somnolence,</p>
+<p>Vierge aux ples couleurs, blanche s&oelig;ur de la Mort,</p>
+<p>Un pauvre naufrag des temptes du sort!</p>
+<p>Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,</p>
+<p>grne sur son front le pavot inodore,</p>
+<p>Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,</p>
+<p>Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.</p>
+<p>Vous, esprits du dsert, cependant qu'il sommeille,</p>
+<p>Faites taire les vents et bouchez son oreille,</p>
+<p>Pour qu'il n'entende pas le retentissement</p>
+<p>Du sicle qui s'croule, et ce bourdonnement</p>
+<p>Qu'en s'en allant au but o son destin la mne</p>
+<p>Sur le chemin du temps fait la famille humaine!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;</p>
+<p>Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;</p>
+<p>J'ai les talons uss de battre cette route</p>
+<p>Qui ramne toujours de la science au doute.</p>
+<p>Assez je me suis dit: Voil la question.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Va, pauvre rveur, cherche une solution</p>
+<p>Claire et satisfaisante ton sombre problme,</p>
+<p>Tandis qu'Ophlia te dit tout haut: Je t'aime;</p>
+<p>Mon beau prince danois marche les bras croiss,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div>
+<p>Le front dans la poitrine et les sourcils froncs;</p>
+<p>D'un pas lent et pensif arpente le thtre,</p>
+<p>Plus ple que ne sont ces figures d'albtre</p>
+<p>Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;</p>
+<p>puise ta vigueur en striles efforts,</p>
+<p>Et tu n'arriveras, comme a fait Ophlie,</p>
+<p>Qu' l'abrutissement ou bien la folie.</p>
+<p>C'est ce degr l que je suis arriv.</p>
+<p>Je sens ployer sous moi mon gnie nerv;</p>
+<p>Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,</p>
+<p>Et mon corps est vraiment le cercueil de mon me.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus har;</p>
+<p>Si dans un coin du c&oelig;ur il clt un dsir,</p>
+<p>Lui couper sans piti ses ailes de colombe;</p>
+<p>tre comme est un mort tendu sous la tombe;</p>
+<p>Dans l'immobilit savourer lentement,</p>
+<p>Comme un philtre endormeur, l'anantissement:</p>
+<p>Voil quel est mon v&oelig;u, tant j'ai de lassitude</p>
+<p>D'avoir voulu gravir cette cte pre et rude,</p>
+<p>Brocken mystrieux, o des sommets nouveaux</p>
+<p>Surgissent tout coup sur de nouveaux plateaux,</p>
+<p>Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes</p>
+<p>Que l'esprit du vertige errant sur les abmes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est pourquoi je m'assieds au revers du foss,</p>
+<p>Dsabus de tout, plus vot, plus cass</p>
+<p>Que ces vieux mendiants que jusques la porte</p>
+<p>Le chien de la maison en grommelant escorte.</p>
+<p>C'est pourquoi, fatigu d'errer et de gmir,</p>
+<p>Comme un petit enfant, je demande dormir;</p>
+<p>Je veux dans le nant renouveler mon tre,</p>
+<p>M'isoler de moi-mme et ne plus me connatre,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div>
+<p>Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,</p>
+<p>Rester envelopp dans mon manteau d'oubli.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'aimerais que ce ft dans une roche creuse,</p>
+<p>Au penchant d'une cte escarpe et pierreuse,</p>
+<p>Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,</p>
+<p>O le pied d'un vivant jamais ne se posa;</p>
+<p>Sous un ciel vert zbr de grands nuages fauves,</p>
+<p>Dans des terrains galeux, clair-sems d'arbres chauves,</p>
+<p>Avec un horizon sans couronne d'azur,</p>
+<p>Bornant de tous cts le regard comme un mur,</p>
+<p>Et, dans les roseaux secs, prs d'une eau noire et plate,</p>
+<p>Quelque maigre hron debout sur une patte.</p>
+<p>Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil</p>
+<p>Qui tend ses bras voils au-dessus d'un cercueil,</p>
+<p>Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la vote</p>
+<p>Un maigre filet d'eau, suintant goutte goutte,</p>
+<p>Marquerait par sa chute aux sons intermittents</p>
+<p>Le battement gal que fait le c&oelig;ur du temps.</p>
+<p>Comme la Niob qui pleurait sur la roche,</p>
+<p>Jusqu' ce que le lierre autour de moi s'accroche,</p>
+<p>Je demeurerais l les genoux au menton,</p>
+<p>Plus ploy que jamais, sous l'angle d'un fronton,</p>
+<p>Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;</p>
+<p>Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;</p>
+<p>Les faons auprs de moi tondraient le gazon ras,</p>
+<p>Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est l ce qu'il me faut plutt qu'un monastre;</p>
+<p>Un couvent est un port qui tient trop la terre;</p>
+<p>Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer</p>
+<p>Sans en toucher le fond et sans s'y dchirer.</p>
+<p>Dt sombrer le navire avec toute sa charge,</p>
+<p>J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div>
+<p>Aux barques de pcheur l'anse l'abri du vent,</p>
+<p>Aux simples naufrags de l'me le couvent.</p>
+<p>A moi la solitude effroyable et profonde,</p>
+<p>Par dedans, par dehors!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i10"> Un couvent, c'est un monde;</p>
+<p>On y pense, on y rve, on y prie, on y croit:</p>
+<p>La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit</p>
+<p>Passer au long du clotre une forme anglique;</p>
+<p>La cloche vous murmure un chant mlancolique;</p>
+<p>La Vierge vous sourit, le bel enfant Jsus</p>
+<p>Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus</p>
+<p>De vos fronts inclins, comme un essaim d'abeilles,</p>
+<p>Volent les chrubins en lgions vermeilles.</p>
+<p>Vous tes tout espoir, tout joie et tout amour,</p>
+<p>A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;</p>
+<p>L'extase vous remplit d'ineffables dlices,</p>
+<p>Et vos c&oelig;urs parfums sont comme des calices;</p>
+<p>Vous marchez entours de clestes rayons,</p>
+<p>Et vos pieds aprs vous laissent d'ardents sillons!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! grands voluptueux, sybarites du clotre,</p>
+<p>Qui passez votre vie voir s'ouvrir et crotre,</p>
+<p>Dans le jardin fleuri de la mysticit,</p>
+<p>Les ptales d'argent du lis de puret;</p>
+<p>Vrais libertins du ciel, dvots Sardanapales,</p>
+<p>Vous, vieux moines chenus, et vous, novices ples,</p>
+<p>Foyers couverts de cendre, encensoirs ignors,</p>
+<p>Quel don Juan a jamais sous ses lambris dors</p>
+<p>Senti des volupts comparables aux vtres?</p>
+<p>Auprs de vos plaisirs, quels plaisirs sont les ntres?</p>
+<p>Quel amant a jamais, l'ge o l'&oelig;il reluit,</p>
+<p>Dans tout l'enivrement de la premire nuit,</p>
+<p>Pouss plus de soupirs profonds et pleins de flamme,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div>
+<p>Et bais les pieds nus de la plus belle femme</p>
+<p>Avec la mme ardeur que vous les pieds de bois</p>
+<p>Du cadavre insensible allong sur la croix?</p>
+<p>Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide</p>
+<p>Vaudrait la bouche ouverte son ct livide?</p>
+<p>Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,</p>
+<p>Dans un calice d'or perle le sang divin.</p>
+<p>Nous usons notre lvre au seuil des courtisanes;</p>
+<p>Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,</p>
+<p>Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux</p>
+<p>Et sur vos fronts tondus, au dtour des arceaux,</p>
+<p>Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:</p>
+<p>Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.</p>
+<p>Nous, nos contentements dureront peu de jours;</p>
+<p>Les vtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.</p>
+<p>Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,</p>
+<p>Sur une terre o nul plus d'un jour ne demeure,</p>
+<p>Vous achetez le ciel avec l'ternit.</p>
+<p>Malgr ta rgle troite et ton austrit,</p>
+<p>Maigre et jaune Ranc, tes moines taciturnes</p>
+<p>S'entr'ouvrent l'amour comme des fleurs nocturnes;</p>
+<p>Une tte de mort, grimaante pour nous,</p>
+<p>Sourit leur chevet du rire le plus doux;</p>
+<p>Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetire,</p>
+<p>Ils jenent et n'ont pas d'autre lit qu'une bire;</p>
+<p>Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,</p>
+<p>Dans les transports divins, un c&oelig;ur chaste et brlant;</p>
+<p>Ils se baignent aux flots de l'ocan de joie,</p>
+<p>Et sous la volupt leur me tremble et ploie</p>
+<p>Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;</p>
+<p>Ils sont dignes d'envie et leur sort est trs-beau.</p>
+<p>Mais ils sont peu nombreux, dans ce sicle incrdule,</p>
+<p>Ceux qui font de leur me une lampe qui brle,</p>
+<p>Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div>
+<p>Croire que tout s'est fait comme il tait crit.</p>
+<p>Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,</p>
+<p>Qui veillent sans lumire et combattent sans armes;</p>
+<p>Il est des malheureux qui ne peuvent prier</p>
+<p>Et dont la voix s'teint quand ils veulent crier.</p>
+<p>Tous ne se baignent pas dans la pure piscine</p>
+<p>Et n'ont pas mme part la table divine:</p>
+<p>Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,</p>
+<p>Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aussi je me choisis un antre pour retraite</p>
+<p>Dans une rgion dtourne et secrte</p>
+<p>D'o l'on n'entende pas le rire des heureux</p>
+<p>Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;</p>
+<p>L'antre d'un loup crev de faim ou de vieillesse,</p>
+<p>Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;</p>
+<p>Tout ce qui palpite, aime ou chante, me dplat,</p>
+<p>Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait</p>
+<p>Le buffle qui l'on vient de percer la narine.</p>
+<p>De tous les sentiments crouls dans la ruine</p>
+<p>Du temple de mon me, il ne reste debout</p>
+<p>Que deux piliers d'airain, la haine et le dgot.</p>
+<p>Pourtant je suis peine au tiers de ma journe;</p>
+<p>Ma tte de cheveux n'est pas dcouronne;</p>
+<p>A peine vingt pis sont tombs du faisceau:</p>
+<p>Je puis derrire moi voir encor mon berceau.</p>
+<p>Mais les soucis amers de leurs griffes arides</p>
+<p>M'ont fouill dans le front d'assez profondes rides</p>
+<p>Pour en faire une fosse chaque illusion.</p>
+<p>Ainsi me voil donc sans foi ni passion,</p>
+<p>Dsireux de la vie et ne pouvant pas vivre,</p>
+<p>Et ds le premier mot sachant la fin du livre.</p>
+<p>Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:</p>
+<p>Leurs mres les ont faits dans un moment d'ennui;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></div>
+<p>Et qui les voit auprs des blancs sexagnaires,</p>
+<p>Plutt que les enfants, les estime les pres.</p>
+<p>Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;</p>
+<p>Comme ces arbrisseaux frles et rabougris</p>
+<p>Qui, ds le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,</p>
+<p>Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes</p>
+<p>Se chauffer au soleil ct de l'aeul,</p>
+<p>Et du jeune et du vieux, coup sr, le plus seul,</p>
+<p>Le moins accompagn sur la route du monde,</p>
+<p>Hlas! c'est le jeune homme tte brune ou blonde,</p>
+<p>Et non pas le vieillard sur qui l'ge a neig.</p>
+<p>Celui dont le navire est le plus allg</p>
+<p>D'esprance et d'amour, lest divin dont on jette</p>
+<p>Quelque chose la mer chaque jour de tempte,</p>
+<p>Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau</p>
+<p>Va bientt chouer l'cueil du tombeau.</p>
+<p>L'univers dcrpit devient paralytique,</p>
+<p>La nature se meurt, et le spectre critique</p>
+<p>Cherche en vain sous le ciel quelque chose nier.</p>
+<p>Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?</p>
+<p>Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange bouche ronde</p>
+<p>Qui dois sonner l haut la fanfare du monde?</p>
+<p>Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,</p>
+<p>Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1873.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ROCAILLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Connaissez-vous dans le parc de Versaille</p>
+<p>Une Naade, &oelig;il vert et sein gonfl?</p>
+<p>La belle habite un chteau de rocaille</p>
+<p>D'ordre toscan et tout vermicul.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les coraux et sur les madrpores</p>
+<p>Toute l'anne elle dort dans les joncs;</p>
+<p>Dans le bassin, les grenouilles sonores</p>
+<p>Chantent en ch&oelig;ur et font mille plongeons.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La fte vient; la coquette Naade</p>
+<p>S'veille en hte et rajuste ses n&oelig;uds,</p>
+<p>Se peigne, et met ses habits de parade</p>
+<p>Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle descend l'escalier, et sa queue</p>
+<p>En flots d'argent sur les marches la suit;</p>
+<p>La roide toffe trame blanche et bleue</p>
+<p>A chaque pas derrire elle bruit.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PASTEL</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aime vous voir en vos cadres ovales,</p>
+<p>Portraits jaunis des belles du vieux temps,</p>
+<p>Tenant en main des roses un peu ples,</p>
+<p>Comme il convient des fleurs de cent ans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,</p>
+<p>A fait mourir vos &oelig;illets et vos lis,</p>
+<p>Vous n'avez plus que des mouches de boue</p>
+<p>Et sur les quais vous gisez tout salis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est pass le doux rgne des belles;</p>
+<p>La Parabre avec la Pompadour</p>
+<p>Ne trouveraient que des sujets rebelles,</p>
+<p>Et sous leur tombe est enterr l'amour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,</p>
+<p>Vous respirez vos bouquets sans parfums,</p>
+<p>Et souriez avec mlancolie</p>
+<p>Au souvenir de vos galants dfunts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1835.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">WATTEAU</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Devers Paris, un soir, dans la campagne,</p>
+<p>J'allais suivant l'ornire d'un chemin,</p>
+<p>Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne</p>
+<p>Que ma douleur qui me donnait la main.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aspect des champs tait svre et morne,</p>
+<p>En harmonie avec l'aspect des cieux;</p>
+<p>Rien n'tait vert sur la plaine sans borne,</p>
+<p>Hormis un parc plant d'arbres trs-vieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je regardai bien longtemps par la grille,</p>
+<p>C'tait un parc dans le got de Watteau:</p>
+<p>Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,</p>
+<p>Sentiers peigns et tirs au cordeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je m'en allai l'me triste et ravie;</p>
+<p>En regardant j'avais compris cela:</p>
+<p>Que j'tais prs du rve de ma vie,</p>
+<p>Que mon bonheur tait enferm l.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE TRIOMPHE DE PTRARQUE<br />
+<span class="i2 smaller">A LOUIS BOULANGER</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;</p>
+<p>Je marchais en aveugle et ttant le chemin,</p>
+<p>Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon conducteur cleste avait quitt ma main;</p>
+<p>J'avais beau me tourner vers l'toile polaire,</p>
+<p>Un nuage teignait ses prunelles d'or fin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,</p>
+<p>La noble dame qui j'ai donn mon amour,</p>
+<p>Hlas! m'avait t son appui tutlaire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Batrix dans les cieux avait fui sans retour,</p>
+<p>Et moi, rest tout seul au seuil du purgatoire,</p>
+<p>Je ne pouvais voler aux lieux d'o vient le jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A coup sr tu n'auras aucune peine croire</p>
+<p>Quel deuil j'avais au c&oelig;ur et quel chagrin amer</p>
+<p>D'tre ainsi confin dans la demeure noire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur ma tte pesait la coupole de fer,</p>
+<p>Et je sentais partout, comme une mer glace,</p>
+<p>Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div>
+<p>Mes efforts taient vains, et ma triste pense,</p>
+<p>Comme fait dans sa cage un captif impuissant,</p>
+<p>Fouettait le mur d'airain de son aile brise.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,</p>
+<p>Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumire</p>
+<p>M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur mon &oelig;il bloui palpitait ma paupire</p>
+<p>Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;</p>
+<p>On m'eut pris, me voir, pour un homme de pierre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,</p>
+<p>Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture</p>
+<p>Qu'un rayon de soleil faisait tinceler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme sur un balcon, une riche tenture</p>
+<p>Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer</p>
+<p>Plus vif que nul saphir dans l'crin de nature.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,</p>
+<p>Se crpaient mollement et faisaient une frange</p>
+<p>Aussi blonde que l'or au manteau de l'ther.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le sable clatant, plus jaune que l'orange,</p>
+<p>Les grands pins balanant leur large parasol</p>
+<p>Avec l'ombre agitaient leur silhouette trange.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une grle de fleurs jonchait partout le sol,</p>
+<p>Et l'on et dit, au bout de leurs tiges pliantes,</p>
+<p>Des papillons peureux suspendus dans leur vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,</p>
+<p>Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant</p>
+<p>Fondaient avec amour leurs lvres souriantes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div>
+<p>Le printemps parfum, beau comme un jeune amant,</p>
+<p>Avec ses bras de lis environnant la terre,</p>
+<p>Aux avances des fleurs rpondait doucement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Afin de clbrer le solennel mystre,</p>
+<p>La nature avait mis son plus riche manteau,</p>
+<p>Les lments joyeux faisaient trve leur guerre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O miracle de l'art! puissance du beau!</p>
+<p>Je sentais dans mon c&oelig;ur se redresser mon me</p>
+<p>Comme au troisime jour le Christ dans son tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,</p>
+<p>Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,</p>
+<p>M'engageait monter par l'escalier de flamme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les bouvreuils rjouis sifflaient leurs plus beaux airs;</p>
+<p>Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,</p>
+<p>Et les chos charms disaient des fins de vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Beau cygne italien, roi des amours fidles,</p>
+<p>Pote aux rimes d'or, dont le chant triste et doux</p>
+<p>Semble un roucoulement de blanches tourterelles;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Figure l'air pensif, et toujours genoux,</p>
+<p>Les mains jointes devant ton idole muette,</p>
+<p>Te voil donc vivante et revenue nous!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, pote;</p>
+<p>Le camail carlate encadre ton front pur</p>
+<p>Et marque austrement l'ovale de ta tte.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur</p>
+<p>Les yeux clairs et luisants de ta matresse blonde,</p>
+<p>Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div>
+<p>Car tu n'as qu'une ide et qu'un amour au monde;</p>
+<p>Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.</p>
+<p>Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sous le laurier mystique et le divin rayon,</p>
+<p>Tu t'avances tran par l'clatant quadrige,</p>
+<p>Entre la rverie et l'inspiration.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un ch&oelig;ur harmonieux autour de toi voltige:</p>
+<p>C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,</p>
+<p>Penchant son front rveur comme un lis sur sa tige;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'&oelig;il en feu;</p>
+<p>C'est Clio, belle et simple en son manteau svre;</p>
+<p>Tout le sacr troupeau qui te suit comme un dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les Grces, dnouant leur ceinture lgre,</p>
+<p>Dansent derrire toi, sur le char triomphal;</p>
+<p>A l'gal d'un Csar le monde te rvre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,</p>
+<p>Comme un pavot qui brille travers l'or des gerbes,</p>
+<p>D'carlate et d'hermine inonder son cheval.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien n'y manque... Seigneurs blasonns et superbes,</p>
+<p>Prtres, marchands, soldats, professeurs, coliers,</p>
+<p>Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De beaux jeunes garons et de blonds cuyers</p>
+<p>Soufflent allgrement aux bouches des trompettes,</p>
+<p>Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur le devant du char les filles les mieux faites,</p>
+<p>Les plus charmantes fleurs du jardin de beaut,</p>
+<p>Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div>
+<p>Tu viens du Capitole o Csar est mont.</p>
+<p>Cependant tu n'as pas, bon Franois Ptrarque,</p>
+<p>Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,</p>
+<p>Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.</p>
+<p>Tu n'as jamais flatt ni peuple ni monarque.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,</p>
+<p>Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;</p>
+<p>Ton rle fut toujours pacifique et serein.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Loin des cits, l'auberge et l'atelier des crimes,</p>
+<p>Tu regardes, couch sous les grands lauriers verts,</p>
+<p>Des Alpes tout l-bas bleuir les hautes cimes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs</p>
+<p>O flotte un blanc reflet de la robe de Laure,</p>
+<p>Avec les rossignols tu gazouilles des vers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car toujours dans ton c&oelig;ur vibre un cho sonore,</p>
+<p>Et toujours sur ta bouche on entend palpiter</p>
+<p>Quelque nid de sonnets clos ou prs d'clore.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rveur harmonieux, tu fais bien de chanter:</p>
+<p>C'est l le seul devoir que Dieu donne aux potes,</p>
+<p>Et le monde genoux les devrait couter.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites</p>
+<p>Les tigres tachets et les grands lions roux</p>
+<p>Sortaient en balanant leurs monstrueuses ttes;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,</p>
+<p>De leur langue d'azur lcher ses pieds d'ivoire,</p>
+<p>Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div>
+<p>Faire sortir les ours de leur caverne noire,</p>
+<p>En agneaux caressants transformer les lions,</p>
+<p>O potes! voil la vritable gloire;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et non pas de pousser des rbellions</p>
+<p>Tous ces mauvais instincts, btes fauves de l'me,</p>
+<p>Que l'on dchane au jour des rvolutions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur l'autel idal entretenez la flamme,</p>
+<p>Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,</p>
+<p>Par l'admiration et l'amour de la femme.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un vase d'albtre o l'on cache un flambeau,</p>
+<p>Mettez l'ide au fond de la forme sculpte,</p>
+<p>Et d'une lampe ardente clairez le tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que votre douce voix, de Dieu mme coute,</p>
+<p>Au milieu du combat jetant des mots de paix,</p>
+<p>Fasse tomber les flots de la foule irrite.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que votre posie, aux vers calmes et frais,</p>
+<p>Soit pour les c&oelig;urs souffrants comme ces cours d'eau vive</p>
+<p>O vont boire les cerfs dans l'ombre des forts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Faites de la musique avec la voix plaintive</p>
+<p>De la cration et de l'humanit,</p>
+<p>De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vant</p>
+<p>Vous reprsentera dans une immense toile,</p>
+<p>Sur un char triomphal par un peuple escort:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et vous aurez au front la couronne et l'toile!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1836.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MELANCHOLIA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'aime les vieux tableaux de l'cole allemande:</p>
+<p>Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,</p>
+<p>Ples comme le lis, blondes comme le miel,</p>
+<p>Les genoux sur la terre et le regard au ciel,</p>
+<p>Sainte Agns, sainte Ursule et sainte Catherine,</p>
+<p>Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;</p>
+<p>Les chrubins joufflus au plumage d'azur,</p>
+<p>Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;</p>
+<p>Les grands anges tenant la couronne et la palme;</p>
+<p>Tout ce peuple mystique au front grave, l'&oelig;il calme,</p>
+<p>Qui prie incessamment dans les missels ouverts,</p>
+<p>Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.</p>
+<p>Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,</p>
+<p>Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Vronse:</p>
+<p>Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement</p>
+<p>Arrondir cette forme et ce linament;</p>
+<p>Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale</p>
+<p>Tant de simplicit pieuse et virginale;</p>
+<p>Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,</p>
+<p>Plus d'amour dans son c&oelig;ur et plus d'azur aux cieux;</p>
+<p>Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes</p>
+<p>Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.</p>
+<p>Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaut,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div>
+<p>Ce cachet de candeur et de srnit.</p>
+<p>Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,</p>
+<p>Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;</p>
+<p>On sent que Raphal, lorsqu'il les dessina,</p>
+<p>Avait pass la nuit chez la Fornarina.</p>
+<p>Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,</p>
+<p>Ils ont parfaitement compris la basilique:</p>
+<p>Rien de grossier en eux, rien de matriel;</p>
+<p>Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.</p>
+<p>Seuls ils ont le secret de ces divins sourires</p>
+<p>Si frais, panouis aux lvres des martyres;</p>
+<p>Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,</p>
+<p>Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,</p>
+<p>Les vrais types chrtiens. Dpouillant le vieil homme,</p>
+<p>Seuls ils ont abjur les idoles de Rome.</p>
+<p>Auprs d'Albert Drer Raphal est paen:</p>
+<p>C'est la beaut du corps, c'est l'art italien,</p>
+<p>Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,</p>
+<p>Qui met entre les bras de la Vnus antique,</p>
+<p>Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;</p>
+<p>Aucun d'eux n'est chrtien, ni Domenichino,</p>
+<p>Ni le Buonarotti, ni Corrge, ni Guide;</p>
+<p>L'antiquit profane est le fil qui les guide:</p>
+<p>Apollon sert de type l'ange saint Michel;</p>
+<p>Le Jupiter tonnant devient Pre ternel;</p>
+<p>La tunique latine est taille en tole,</p>
+<p>Et l'on fait une glise avec le Capitole.</p>
+<p>J'en excepte pourtant Cimabu, Giotto,</p>
+<p>Et les matres pisans du vieux Campo-Santo.</p>
+<p>Ceux-l ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,</p>
+<p>Entre des cardinaux et des filles de joie;</p>
+<p>Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,</p>
+<p>Ceux-l n'pousaient point des nices de prlats.</p>
+<p>C'taient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div>
+<p>Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;</p>
+<p>C'taient des gens pieux et pleins d'austrit,</p>
+<p>Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanit;</p>
+<p>Leur atelier tous tait le cimetire,</p>
+<p>Ils peignaient, prs des morts passant leur vie entire.</p>
+<p>Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,</p>
+<p>On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.</p>
+<p>Ils dormaient l, couchs auprs de leur peinture,</p>
+<p>Les mains jointes, tout droits, dans la mme posture</p>
+<p>De contemplation extatique o sont peints</p>
+<p>Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.</p>
+<p>Ceux-l ne faisaient pas de l'art une dbauche,</p>
+<p>Et leur &oelig;uvre toujours, quoique barbare et gauche,</p>
+<p>Mme nos yeux savants reluit d'une beaut</p>
+<p>Toute jeune de charme et de navet.</p>
+<p>Sur tous ces fronts plis, sous cet air de souffrance</p>
+<p>Brille ineffablement quelque haute esprance;</p>
+<p>L'on voit que tout ce peuple agenouill n'attend</p>
+<p>Pour revoler aux cieux que le suprme instant.</p>
+<p>Dans ces tableaux, partout l'me glorifie</p>
+<p>Foule d'un pied vainqueur la chair mortifie;</p>
+<p>L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,</p>
+<p>Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.</p>
+<p>C'est que la vie alors de croyance tait pleine,</p>
+<p>C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine</p>
+<p>De quelque ange attard s'en retournant au ciel;</p>
+<p>C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;</p>
+<p>C'est qu'on tait au temps de saint Franois d'Assise,</p>
+<p>Et que sur chaque roche une cellule assise</p>
+<p>Cachait un fou sublime, insens de la Croix;</p>
+<p>Le dsert se peuplait de lueurs et de voix;</p>
+<p>Dans toute obscurit rayonnait un mystre;</p>
+<p>On aimait, et le ciel descendait sur la terre.</p>
+<p>Gothique Albert Drer, oh! que profondment</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div>
+<p>Tu comprenais cela dans ton c&oelig;ur d'Allemand!</p>
+<p>Que de virginit, que d'onction divine</p>
+<p>Dans ces ples yeux bleus, o le ciel se devine!</p>
+<p>Comme on sent que la chair n'est qu'un voile l'esprit!</p>
+<p>Comme sur tous ces fronts quelque chose est crit,</p>
+<p>Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,</p>
+<p>Et qui se lit partout dans ton &oelig;uvre, grand matre!</p>
+<p>C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,</p>
+<p>D'autre amour dans le c&oelig;ur que celui de ton art;</p>
+<p>C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries</p>
+<p>L'ovale gracieux de tes belles Maries,</p>
+<p>O mon chaste pote! mon peintre chrtien!</p>
+<p>Comme de Raphal et comme de Titien:</p>
+<p>Voici la Fornarine, ou bien la Muranse.</p>
+<p>Tout terrestre dsir devant elle s'apaise,</p>
+<p>Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,</p>
+<p>Emprunter ta madone quelque mauvais lieu.</p>
+<p>Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,</p>
+<p>Et tu n'enivres pas dans de sales orgies</p>
+<p>L'art, cet enfant du ciel sur le monde jet</p>
+<p>Pour que l'on crut encore la sainte beaut.</p>
+<p>Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni matresse;</p>
+<p>Mais, le c&oelig;ur inond d'une austre tristesse,</p>
+<p>Tu vivais pauvrement l'ombre de la Croix,</p>
+<p>En Allemand naf, en honnte bourgeois,</p>
+<p>Tapi comme un grillon dans l'tre domestique;</p>
+<p>Et ton talent cach, comme une fleur mystique,</p>
+<p>Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,</p>
+<p>Rpandait ses parfums et s'panouissait.</p>
+<p>Il me semble te voir au coin de ta fentre</p>
+<p>troite, vitraux peints, dans ton fauteuil d'anctre.</p>
+<p>L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,</p>
+<p>Comme dans tes tableaux, vieil Albert Drer!</p>
+<p>Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flches,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div>
+<p>Et dcoupe ses toits aux silhouettes sches;</p>
+<p>Toi, le coude au genou, le menton dans la main,</p>
+<p>Tu rves tristement au pauvre sort humain:</p>
+<p>Que pour durer si peu la vie est bien amre,</p>
+<p>Que la science est vaine et que l'art est chimre,</p>
+<p>Que le Christ l'ponge a laiss bien du fiel,</p>
+<p>Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.</p>
+<p>Et, l'me d'amertume et de dgot remplie,</p>
+<p>Tu t'es peint, Drer! dans ta Mlancolie,</p>
+<p>Et ton gnie en pleurs, te prenant en piti,</p>
+<p>Dans sa cration t'a personnifi.</p>
+<p>Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,</p>
+<p>Plus plein de rverie et de douleur profonde,</p>
+<p>Que ce grand ange assis, l'aile ploye au dos,</p>
+<p>Dans l'immobilit du plus complet repos.</p>
+<p>Son vtement, drap d'une faon austre,</p>
+<p>Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystre,</p>
+<p>Son front est couronn d'ache et de nnufar;</p>
+<p>Le sang n'anime pas son visage blafard;</p>
+<p>Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie</p>
+<p>Dont on vit en ce monde ce corps est ravie,</p>
+<p>Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.</p>
+<p>Comme un serpent bless son noir sourcil se tord,</p>
+<p>Son regard dans son &oelig;il brille comme une lampe,</p>
+<p>Et convulsivement sa main presse sa tempe.</p>
+<p>Sans ordre autour de lui mille objets sont pars,</p>
+<p>Ce sont des attributs de sciences et d'arts;</p>
+<p>La rgle et le marteau, le cercle emblmatique,</p>
+<p>Le sablier, la cloche et la table mystique,</p>
+<p>Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;</p>
+<p>Cependant c'est un ange et non pas un dmon.</p>
+<p>Ce gros trousseau de clefs qui pend sa ceinture</p>
+<p>Lui sert crocheter les secrets de nature.</p>
+<p>Il a touch le fond de tout savoir humain;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span></div>
+<p>Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,</p>
+<p>Trouv les mmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,</p>
+<p>Qu'il a mont l'chelle aux chelons sans nombre,</p>
+<p>Il est triste; et son chien, de le suivre lass,</p>
+<p>Dort ct de lui, tout vieux et tout cass.</p>
+<p>Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,</p>
+<p>Le vieux pre Ocan lve sa face morne,</p>
+<p>Et dans le bleu cristal de son profond miroir</p>
+<p>Rflchit les rayons d'un grand soleil tout noir.</p>
+<p>Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,</p>
+<p>Porte crit dans son aile ouverte en banderole:</p>
+<p><span class="smcap">Mlancolie</span>. Au bas, sur une meule assis,</p>
+<p>Est un enfant dont l'&oelig;il, voil sous de longs cils,</p>
+<p>Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,</p>
+<p>Ou si, berc d'un rve, en lui-mme il sommeille.</p>
+<p>Voil comme Drer, le grand matre allemand,</p>
+<p>Philosophiquement et symboliquement,</p>
+<p>Nous a reprsent, dans ce dessin trange,</p>
+<p>Le rve de son c&oelig;ur sous une forme d'ange.</p>
+<p>Notre Mlancolie, nous, n'est pas ainsi;</p>
+<p>Et nos peintres la font autrement. La voici:</p>
+<p>&mdash;C'est une jeune fille et frle et maladive,</p>
+<p>Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,</p>
+<p>Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courb;</p>
+<p>Sa coiffure est dfaite, et son peigne est tomb,</p>
+<p>Ses blonds cheveux pars coulent sur son paule,</p>
+<p>Et se mlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;</p>
+<p>Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,</p>
+<p>Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.</p>
+<p>La brise plis lgers fait voler son charpe,</p>
+<p>Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;</p>
+<p>Un album, un roman, prs d'elle sont ouverts:</p>
+<p>Car la mode la suit jusque dans ses dserts.</p>
+<p>Notre Mlancolie est petite-matresse,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div>
+<p>Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;</p>
+<p>Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;</p>
+<p>Elle est ne, et ne voit que des gens comme il faut;</p>
+<p>Son groom ne pse pas plus de soixante livres;</p>
+<p>C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,</p>
+<p>Cause fort bien musique, et peinture pas mal;</p>
+<p>Elle suit l'Opra, ne manque pas un bal;</p>
+<p>Poitrinaire tout juste assez pour tre artiste,</p>
+<p>Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.</p>
+<p>On ne la verra pas enterrer tristement</p>
+<p>Dans quelque sierra son teint ple et charmant,</p>
+<p>Ses grces de malade et ses petites mines,</p>
+<p>Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines</p>
+<p>Promener loin du bruit ses mditations:</p>
+<p>Il faut ses douleurs la rampe et les lampions,</p>
+<p>Il faut que les journaux en puissent rendre compte;</p>
+<p>Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;</p>
+<p>Avec chaque soupir elle souffle un roman;</p>
+<p>Elle meurt, mais ce n'est que littrairement.</p>
+<p>Un frais cottage anglais, voil sa Thbade;</p>
+<p>Et si son front de nacre est coup d'une ride,</p>
+<p>Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe la mort:</p>
+<p>Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.</p>
+<p>Mais c'est que de Paris une robe attendue</p>
+<p>Arrive chiffonne et de taches perdue.</p>
+<p>Ah! quelle diffrence, et que prs de ces vieux</p>
+<p>Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aeux,</p>
+<p>Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourn dans nos veines.</p>
+<p>Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines</p>
+<p>Sont de ples vieillards sans force et sans vigueur,</p>
+<p>Chez qui la tte semble avoir pomp le c&oelig;ur.</p>
+<p>La passion est morte avec la foi; la terre</p>
+<p>Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,</p>
+<p>Et se suspend encore aux lvres du soleil;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div>
+<p>Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil</p>
+<p>Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes</p>
+<p>Comme sur les glaciers, s'teignent sur nos mes.</p>
+<p>D'en bas, le mont Gemmi vous parat tout en feu,</p>
+<p>Il fume, il tincelle, il est rouge, il est bleu.</p>
+<p>Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,</p>
+<p>Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.</p>
+<p>Nous sommes le Gemmi; le reflet du pass</p>
+<p>Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effac,</p>
+<p>Il ne restera plus qu'une neige incolore;</p>
+<p>Demain, sur le Gemmi, se lvera l'aurore,</p>
+<p>Les glaciers de nouveau se mettront fumer,</p>
+<p>Et l'incendie teint pourra se rallumer;</p>
+<p>Mais, hlas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,</p>
+<p>Et la nuit qui nous vient est la nuit ternelle.</p>
+<p>De nos cieux dpeupls il ne descendra pas</p>
+<p>Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,</p>
+<p>Et le sicle futur, s'asseyant sur la pierre</p>
+<p>De notre sicle, nous, et la voyant entire,</p>
+<p>Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscit,</p>
+<p>Et dans sa gloire au ciel comme Christ remont.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NIOB</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sur un quartier de roche, un fantme de marbre,</p>
+<p>Le menton dans la main et le coude au genou,</p>
+<p>Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,</p>
+<p>Pleure ternellement sans relever le cou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel chagrin pse donc sur ta tte abattue?</p>
+<p>A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?</p>
+<p>Et que souffres-tu donc dans ton c&oelig;ur de statue,</p>
+<p>Pour que ton sein sculpt soulve ton manteau?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tes larmes, en tombant du coin de ta paupire,</p>
+<p>Goutte goutte, sans cesse et sur le mme endroit,</p>
+<p>Ont fait dans l'paisseur de ta cuisse de pierre</p>
+<p>Un creux o le bouvreuil trempe son aile et boit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O symbole muet de l'humaine misre,</p>
+<p>Niob sans enfants, mre des sept douleurs,</p>
+<p>Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,</p>
+<p>Quel fleuve d'Amrique est plus grand que tes pleurs?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CARIATIDES</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Un sculpteur m'a prt l'&oelig;uvre de Michel-Ange,</p>
+<p>La chapelle Sixtine et le grand Jugement;</p>
+<p>Je restai stupfait ce spectacle trange</p>
+<p>Et me sentis ployer sous mon tonnement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,</p>
+<p>Des faces de lion avec des cols de b&oelig;uf,</p>
+<p>Des chairs comme du marbre et des musculatures</p>
+<p>A pouvoir d'un seul coup rompre un cble tout neuf.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Rien ne pse sur eux, ni coupole ni votes,</p>
+<p>Pourtant leurs nerfs d'acier s'puisent en efforts,</p>
+<p>La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;</p>
+<p>Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est qu'ils portent un poids fatiguer Alcide:</p>
+<p>Ils portent ta pense, matre, sur leurs dos;</p>
+<p>Sous un entablement, jamais Cariatide</p>
+<p>Ne tendit son paule de plus lourds fardeaux.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CHIMRE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une jeune Chimre, aux lvres de ma coupe,</p>
+<p>Dans l'orgie, a donn le baiser le plus doux;</p>
+<p>Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe</p>
+<p>Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des ailes d'pervier tremblaient son paule;</p>
+<p>La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;</p>
+<p>Et, faisant jusqu' moi ployer son cou de saule,</p>
+<p>J'enfonai comme un peigne une main dans ses crins.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle se dmenait, hurlante et furieuse,</p>
+<p>Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;</p>
+<p>Alors elle me dit d'une voix gracieuse,</p>
+<p>Plus claire que l'argent: Matre, o donc allons-nous?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par del le soleil et par del l'espace,</p>
+<p>O Dieu n'arriverait qu'aprs l'ternit;</p>
+<p>Mais avant d'tre au but ton aile sera lasse:</p>
+<p>Car je veux voir mon rve en sa ralit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DIVA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>On donnait Favart <cite>Mos</cite>. Tamburini</p>
+<p>Le basso cantante, le tnor Rubini,</p>
+<p>Devaient jouer tous deux dans la pice; et la salle,</p>
+<p>Quand on l'eut largie et faite colossale,</p>
+<p>Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,</p>
+<p>N'aurait pu contenir son public ce soir-l.</p>
+<p>Moi, plus heureux que tous, j'avais tout connatre,</p>
+<p>Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du matre.</p>
+<p>Aimant peu l'opra, c'est hasard si j'y vais,</p>
+<p>Et je n'avais pas vu le <cite>Mose</cite> franais;</p>
+<p>Car notre idiome, nous, rauque et sans prosodie,</p>
+<p>Fausse toute musique; et la note hardie,</p>
+<p>Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,</p>
+<p>Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.</p>
+<p>J'tais l, les deux bras en croix sur la poitrine,</p>
+<p>Pour contenir mon c&oelig;ur plein d'extase divine;</p>
+<p>Mes artres chantant avec un sourd frisson,</p>
+<p>Mon oreille tendue et buvant chaque son;</p>
+<p>Attentif comme au bruit de la grle fanfare</p>
+<p>Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.</p>
+<p>Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,</p>
+<p>A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;</p>
+<p>Et la toile tomba. C'tait le premier acte.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></div>
+<p>Alors je regardai; plus nette et plus exacte,</p>
+<p>A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,</p>
+<p>Chaque tte son tour passait avec ses traits.</p>
+<p>Certes, sous l'ventail et la grille dore,</p>
+<p>Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambre,</p>
+<p>Au reflet des joyaux, au feu des diamants,</p>
+<p>Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,</p>
+<p>J'en vis plus d'une belle et mritant loge;</p>
+<p>Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge</p>
+<p>J'aperus une femme. Il me sembla d'abord,</p>
+<p>La loge lui formant un cadre de son bord,</p>
+<p>Que c'tait un tableau de Titien ou Giorgione,</p>
+<p>Moins la fume antique et moins le vernis jaune,</p>
+<p>Car elle se tenait dans l'immobilit,</p>
+<p>Regardant devant elle avec simplicit,</p>
+<p>La bouche panouie en un demi-sourire,</p>
+<p>Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.</p>
+<p>Sa coiffure tait basse, et ses cheveux moirs</p>
+<p>Descendaient vers sa tempe en deux flots spars.</p>
+<p>Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;</p>
+<p>Pour parure et bijoux, sa grce naturelle;</p>
+<p>Pas d'&oelig;illade hautaine ou de grand air vainqueur,</p>
+<p>Rien que le repos d'me et la bont de c&oelig;ur.</p>
+<p>Au bout de quelque temps, la belle crature,</p>
+<p>Se lassant d'tre ainsi, prit une autre posture,</p>
+<p>Le col un peu pench, le menton sur la main,</p>
+<p>De faon montrer son beau profil romain,</p>
+<p>Son paule et son dos aux tons chauds et vivaces,</p>
+<p>O l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.</p>
+<p>Tout perdait son clat, tout tombait ct</p>
+<p>De cette virginale et sereine beaut;</p>
+<p>Mon me tout entire cet aspect magique</p>
+<p>Ne se souvenait plus d'couter la musique,</p>
+<p>Tant cette morbidezze et ce laisser-aller</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div>
+<p>tait chose charmante et douce contempler,</p>
+<p>Tant l'&oelig;il se reposait avec mlancolie</p>
+<p>Sur ce ple jasmin transplant d'Italie.</p>
+<p>Moins pris des beaux sons qu'pris des beaux contours,</p>
+<p>Mme au <i lang="it" xml:lang="it">parlar spiegar</i>, je regardais toujours;</p>
+<p>J'admirais part moi la gracieuse ligne</p>
+<p>Du col se repliant comme le col d'un cygne,</p>
+<p>L'ovale de la tte et la forme du front,</p>
+<p>La main pure et correcte, avec le beau bras rond;</p>
+<p>Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,</p>
+<p>Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.</p>
+<p>Jusqu' ce jour j'avais en vain cherch le beau;</p>
+<p>Ces formes sans puissance et cette fade peau</p>
+<p>Sous laquelle le sang ne court que par la fivre</p>
+<p>Et que jamais soleil ne mordit de sa lvre,</p>
+<p>Ce dessin lche et mou, ce coloris blafard,</p>
+<p>M'avaient fait blasphmer la saintet de l'art.</p>
+<p>J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture</p>
+<p>D'un habit idal revtent la nature.</p>
+<p>Ces tons harmonieux, ces beaux linaments,</p>
+<p>N'ont jamais exist qu'aux cerveaux des amants;</p>
+<p>J'avais dit, n'ayant vu que la laideur franaise:</p>
+<p>Raphal a menti comme Paul Vronse!</p>
+<p>Vous n'avez pas menti, non, matres; voil bien</p>
+<p>Le marbre grec dor par l'ambre italien,</p>
+<p>L'&oelig;il de flamme, le feint passionnment ple,</p>
+<p>Blond comme le soleil sous son voile de hle,</p>
+<p>Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqus,</p>
+<p>Le nez svre et droit, la bouche aux coins arqus,</p>
+<p>Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,</p>
+<p>Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.</p>
+<p>Non, vous n'avez pas fait un rve de beaut,</p>
+<p>C'est la vie elle-mme et la ralit.</p>
+<p>Votre Madone est l; dans sa loge elle pose,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div>
+<p>Prs d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;</p>
+<p>Elle reste immobile et sous le mme jour,</p>
+<p>Gardant comme un trsor l'harmonieux contour.</p>
+<p>Artistes souverains, en copistes fidles,</p>
+<p>Vous avez reproduit vos superbes modles!</p>
+<p>Pourquoi, dcourag par vos divins tableaux,</p>
+<p>Ai-je, enfant paresseux, jet l mes pinceaux,</p>
+<p>Et pris pour vous fixer le crayon du pote,</p>
+<p>Beaux rves, obsesseurs de mon me inquite,</p>
+<p>Doux fantmes bercs dans les bras du dsir,</p>
+<p>Formes que la parole en vain cherche saisir?</p>
+<p>Pourquoi, lass trop tt dans une heure de doute,</p>
+<p>Peinture bien-aime, ai-je quitt ta route?</p>
+<p>Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaut,</p>
+<p>Que peuvent de vains mots sans dessin arrt,</p>
+<p>Et l'pithte creuse et la rime incolore?</p>
+<p>Ah! combien je regrette et comme je dplore</p>
+<p>De ne plus tre peintre, en te voyant ainsi</p>
+<p>A <cite>Mos</cite>, dans ta loge, Julia Grisi!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1838.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">APRS LE BAL</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,</p>
+<p>Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!</p>
+<p>Ton page noir est l, qui, le poing sur la hanche,</p>
+<p>Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,</p>
+<p>Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts ross;</p>
+<p>O nuit, sous ton manteau tout parsem d'toiles,</p>
+<p>Cache tes bras de nacre au vent froid exposs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,</p>
+<p>Sur vos fronts parfums vos longs cheveux de jais.</p>
+<p>N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes</p>
+<p>Oui halte la porte et souffle son air frais?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le bal est enterr. Cavaliers et danseuses,</p>
+<p>Sur la tombe du bal jetez pleines mains</p>
+<p>Vos colliers dfils, vos parures soyeuses,</p>
+<p>Vos blancs camlias et vos ples jasmins.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Maintenant c'est le jour. La veille aprs le rve;</p>
+<p>La prose aprs les vers: c'est le vide et l'ennui;</p>
+<p>C'est une bulle encor qui dans les mains nous crve,</p>
+<p>C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></div>
+<p>O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,</p>
+<p>Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu tranant le pied,</p>
+<p>D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,</p>
+<p>Quand sur nos fronts blmis le spleen anglais s'assied?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,</p>
+<p>Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu</p>
+<p>Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,</p>
+<p>Comme un cheval que fouille un peron pointu?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hier, j'tais heureux. J'tais! Mot doux et triste!</p>
+<p>Le bonheur est l'clair qui fuit sans revenir.</p>
+<p>Hlas! et pour ne pas oublier qu'il existe,</p>
+<p>Il le faut embaumer avec le souvenir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'tais; je ne suis plus; toute la vie humaine</p>
+<p>Rsume en deux mots, de l'onde et puis du vent.</p>
+<p>Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramne</p>
+<p>Au bonheur d'autrefois regrett si souvent?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Derrire nous le sol se crevasse et s'effondre.</p>
+<p>Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau</p>
+<p>Que l'on mne au boucher, ne pouvant plus le tondre,</p>
+<p>La vieille Mob nous pousse grand train au tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit clore,</p>
+<p>Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,</p>
+<p>Et mon c&oelig;ur effeuill peut refleurir encore;</p>
+<p>Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car j'tais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,</p>
+<p>Nous faisant dans notre me une chaste oasis,</p>
+<p>Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,</p>
+<p>Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div>
+<p>Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,</p>
+<p>De quelle passion ta figure vivait,</p>
+<p>Et ma pense, au vol amoureux et fantasque,</p>
+<p>Ralisait en toi tout ce qu'elle rvait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je nuanais ton front des pleurs de l'agate,</p>
+<p>Je posais sur ta bouche un sourire charmant,</p>
+<p>Et sur ta joue en fleur la pourpre dlicate</p>
+<p>Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et peut-tre qu'au fond de ta noire prunelle</p>
+<p>Une larme brillait au lieu d'clair joyeux,</p>
+<p>Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,</p>
+<p>S'coulait sous le masque invisible mes yeux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Peut-tre que l'ennui tordait ta lvre aride,</p>
+<p>Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,</p>
+<p>Au lieu de marque rose, une tache livide</p>
+<p>Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car si la face humaine est difficile lire,</p>
+<p>Si dj le front nu ment la passion,</p>
+<p>Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire</p>
+<p>Si vraiment la pense est s&oelig;ur de l'action?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et cependant, malgr cette pense amre,</p>
+<p>Tu m'as laiss, cher bal, un souvenir charmant;</p>
+<p>Jamais rv d't, jamais blonde chimre,</p>
+<p>Ne m'ont entre leurs bras berc plus mollement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je crois entendre encor tes rumeurs touffes,</p>
+<p>Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,</p>
+<p>Comme au sortir du bain, les pris et les fes,</p>
+<p>Luire des seins d'argent et des cols en sueur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div>
+<p>Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,</p>
+<p>Passer et repasser comme une aile d'oiseau,</p>
+<p>Plus suave en odeur que n'est la marjolaine</p>
+<p>Ou le muguet des bois au temps du renouveau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O nuit! aimable nuit! s&oelig;ur de Luna la blonde,</p>
+<p>Je ne veux plus servir qu'une desse au ciel,</p>
+<p>Endormeuse des maux et des soucis du monde;</p>
+<p>J'apporte ta chapelle un pavot et du miel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nuit, mre des festins, mre de l'allgresse,</p>
+<p>Toi qui prtes le pan de ton voile l'Amour,</p>
+<p>Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma matresse,</p>
+<p>Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TOMBE DU JOUR</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Le jour tombait, une ple nue</p>
+<p>Du haut du ciel laissait nonchalamment,</p>
+<p>Dans l'eau du fleuve peine remue,</p>
+<p>Tremper les plis de son blanc vtement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nuit parut, la nuit morne et sereine,</p>
+<p>Portant le deuil de son frre le jour,</p>
+<p>Et chaque toile son trne de reine,</p>
+<p>En habits d'or s'en vint faire sa cour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On entendait pleurer les tourterelles,</p>
+<p>Et les enfants rver dans leurs berceaux;</p>
+<p>C'tait dans l'air comme un frlement d'ailes,</p>
+<p>Comme le bruit d'invisibles oiseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le ciel parlait voix basse la terre;</p>
+<p>Comme au vieux temps ils parlaient en hbreu,</p>
+<p>Et rptaient un acte de mystre;</p>
+<p>Je n'y compris qu'un seul mot: c'tait Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA DERNIERE FEUILLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans la fort chauve et rouille</p>
+<p>Il ne reste plus au rameau</p>
+<p>Qu'une pauvre feuille oublie,</p>
+<p>Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne reste plus dans mon me</p>
+<p>Qu'un seul amour pour y chanter,</p>
+<p>Mais le vent d'automne qui brame</p>
+<p>Ne permet pas de l'couter;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'oiseau s'en va, la feuille tombe,</p>
+<p>L'amour s'teint, car c'est l'hiver.</p>
+<p>Petit oiseau, viens sur ma tombe</p>
+<p>Chanter, quand l'arbre sera vert!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE TROU DU SERPENT</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Au long des murs, quand le soleil y donne,</p>
+<p>Pour rchauffer mon vieux sang engourdi,</p>
+<p>Avec les chiens, auprs du lazzarone,</p>
+<p>Je vais m'tendre l'heure de midi.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je reste l sans rve et sans pense,</p>
+<p>Comme un prodigue son dernier cu.</p>
+<p>Devant ma vie, aux trois quarts dpense,</p>
+<p>Dj vieillard et n'ayant pas vcu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,</p>
+<p>Mon me use abandonne mon corps;</p>
+<p>Je porte en moi le tombeau de moi-mme,</p>
+<p>Et suis plus mort que ne sont bien des morts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand le soleil s'est cach sous la nue,</p>
+<p>Devers mon trou je me trane en rampant,</p>
+<p>Et jusqu'au fond de ma peine inconnue</p>
+<p>Je me retire aussi froid qu'un serpent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1834.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LES VENDEURS DU TEMPLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est par les faubourgs un ramas de maisons</p>
+<p>Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,</p>
+<p>Et dont les pieds baigns d'eau croupie et de boue</p>
+<p>Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.</p>
+<p>Rien n'est plus triste voir, dans ce vilain Paris,</p>
+<p>Entre le ciel tout jaune et le pav tout gris,</p>
+<p>Que ne sont ces maisons laides et rechignes.</p>
+<p>Les carreaux y sont faits de toiles d'araignes;</p>
+<p>Le toit pleure toujours comme un &oelig;il chassieux;</p>
+<p>Les murs, btis d'hier, semblent dj tout vieux,</p>
+<p>Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre gale,</p>
+<p>Ils sont tous bourgeonns, pleins de lpre et de gale,</p>
+<p>Pareils des vieillards de dbauche pourris,</p>
+<p>Ruines sans grandeur et dignes de mpris.</p>
+<p>Un bton, comme un bras que la maigreur dcharne,</p>
+<p>Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.</p>
+<p>Ce ne sont sur le bord des fentres que pots,</p>
+<p>Matelas scher, guenilles et drapeaux,</p>
+<p>Si que chaque maison, dpassant ses murailles,</p>
+<p>A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des hommes vivent l, dans leur fange abrutis;</p>
+<p>Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div>
+<p>Qui grouillent aussitt sous les pieds de leurs pres,</p>
+<p>Comme sous un fumier grouille un n&oelig;ud de vipres.</p>
+<p>Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,</p>
+<p>On les voit barboter, pareils des pourceaux;</p>
+<p>On les voit scrofuleux, nous et culs-de-jattes,</p>
+<p>Comme un crapaud bless qui saute sur trois pattes,</p>
+<p>Descendre en trbuchant quelque roide escalier</p>
+<p>Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.</p>
+<p>D'autres, en vagissant d'une bouche fltrie,</p>
+<p>Sucent une mamelle puise et tarie,</p>
+<p>Et les mres s'en vont chantant d'une aigre voix</p>
+<p>Un ignoble refrain en ignoble patois.</p>
+<p>Quant aux hommes, ils sont partis la maraude;</p>
+<p>A peine verrez-vous quelque fivreux qui rde,</p>
+<p>Le corps entortill dans un ple lambeau,</p>
+<p>Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.</p>
+<p>Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hves,</p>
+<p>Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,</p>
+<p>Et n'y jette travers la noire humidit</p>
+<p>Un blond fil de lumire aux chauds jours de l't.</p>
+<p>Une odeur de prison et de maladrerie,</p>
+<p>Je ne sais quel parfum de vieille juiverie</p>
+<p>Vous c&oelig;ure en entrant et vous saisit au nez.</p>
+<p>Des vivants comme nous sont pourtant condamns</p>
+<p>A respirer cet air aux miasmes mphitiques,</p>
+<p>Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.</p>
+<p>Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,</p>
+<p>C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;</p>
+<p>Ils sont dshrits de toute la nature,</p>
+<p>Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.</p>
+<p>Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?</p>
+<p>Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,</p>
+<p>Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,</p>
+<p>Avec ses tons boueux cette bauche incomplte,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></div>
+<p>Certes, ce n'tait pas dans le dessein pieux</p>
+<p>De scher votre bourse et de mouiller vos yeux.</p>
+<p>Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,</p>
+<p>Et je dis anathme a cette race impie.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,</p>
+<p>Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.</p>
+<p>Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables</p>
+<p>Aux avares griffons dont nous parlent les fables,</p>
+<p>Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,</p>
+<p>Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.</p>
+<p>Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;</p>
+<p>Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,</p>
+<p>Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,</p>
+<p>Arracher vos clous d'or, portes du paradis,</p>
+<p>Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,</p>
+<p>Anges et chrubins, ils vous prendraient vos gloires.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,</p>
+<p>Un moyen d'imposer ses volonts tous,</p>
+<p>Et de faire fleurir sa libre fantaisie</p>
+<p>Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.</p>
+<p>L'or, ce n'est pas pour eux des chteaux au soleil,</p>
+<p>Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,</p>
+<p>Un srail choisir, de belles courtisanes</p>
+<p>Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,</p>
+<p>Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,</p>
+<p>Une collection de grands matres anciens,</p>
+<p>L'imprial tokay, cte cte en sa cave,</p>
+<p>Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></div>
+<p>L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idal,</p>
+<p>L'anneau de Salomon, le talisman fatal,</p>
+<p>Qui, forant venir les dmons et les anges,</p>
+<p>Fait les ralits de nos rves tranges.</p>
+<p>Ils aiment l'or pour l'or: c'est l leur passion;</p>
+<p>Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;</p>
+<p>Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,</p>
+<p>Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.</p>
+<p>Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trsor,</p>
+<p>Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les choses de ce monde et les choses divines,</p>
+<p>Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,</p>
+<p>Ils ne respectent rien et vont dtruisant tout.</p>
+<p>Ils jettent sans piti dans le creuset qui bout,</p>
+<p>Avec leurs cercueils peints et dors, les momies</p>
+<p>Des gnrations dans le temps endormies.</p>
+<p>Ils brlent le pass pour avoir ce peu d'or</p>
+<p>Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.</p>
+<p>Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,</p>
+<p>Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,</p>
+<p>Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,</p>
+<p>L'ange du tabernacle et les chsses des saints,</p>
+<p>Les beaux lambris d'glise et les stalles sculptes</p>
+<p>Gisent au fond des cours pleines charretes;</p>
+<p>Pour cuire leur pture ils n'ont pas d'autre bois</p>
+<p>Que des dbris d'autel et des morceaux de croix.</p>
+<p>C'est un bcher dor qui chauffe leur cuisine,</p>
+<p>Cependant qu'accroupie au coin du feu Lsine,</p>
+<p>Les yeux caves, le teint plus ple qu'un citron,</p>
+<p>Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.</p>
+<p>L'pine de son dos est colle son ventre,</p>
+<p>Son paule est convexe et sa poitrine rentre,</p>
+<p>Elle a des sourcils gris mls de longs poils blancs;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></div>
+<p>Comme un bissac de pauvre, chacun de ses flancs</p>
+<p>Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;</p>
+<p>On peut compter les fils de sa robe de bure,</p>
+<p>Et, quoiqu'elle soit riche payer vingt palais,</p>
+<p>Ses manches laissent voir ses coudes violets;</p>
+<p>Elle claque du bec comme fait la cigogne,</p>
+<p>Et, quand elle remue et vaque sa besogne,</p>
+<p>On entend ses os secs chaque mouvement,</p>
+<p>Comme un gond mal graiss, rendre un sourd grincement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,</p>
+<p>Hynes du pass, vrais chacals de l'histoire,</p>
+<p>C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,</p>
+<p>Pour prendre leur linceul, les trpasss aux vers,</p>
+<p>Et qui ne laissez pas debout une colonne</p>
+<p>Sur la fosse d'un sicle o pendre sa couronne.</p>
+<p>Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,</p>
+<p>Par tout ce que mon c&oelig;ur peut contenir de fiel,</p>
+<p>Soyez maudits!</p>
+<p class="i7"> Jamais dluge de Barbares,</p>
+<p>Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,</p>
+<p>Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,</p>
+<p>N'ont fait autant de mal que vous en faites l.</p>
+<p>Quand ils eurent tu la ville aux sept collines,</p>
+<p>Ils laissrent au corps son linceul de ruines.</p>
+<p>Ils dtruisaient, car telle tait leur mission,</p>
+<p>Mais ne spculaient pas sur leur destruction.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues</p>
+<p>Prs de leurs pidestaux moisissent abattues!</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></div>
+<p>Destructeurs endiabls, c'est vous dont le marteau</p>
+<p>Laisse une cicatrice au front de tout chteau;</p>
+<p>C'est vous qui dcoiffez toutes nos mtropoles,</p>
+<p>Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;</p>
+<p>Vous qui dshabillez les saintes et les saints,</p>
+<p>Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints</p>
+<p>Et rompez les clochers, comme une jeune fille</p>
+<p>Entre ses doigts distraits rompt une frle aiguille;</p>
+<p>C'est cause de vous que l'on dit des Franais:</p>
+<p>Ils brisent leur pass: c'est un peuple mauvais.</p>
+<p>Encor, si vous tiez la vieille bande noire!</p>
+<p>Mais vous tes venus bien aprs la victoire.</p>
+<p>Vous becquetez le corps que d'autres ont tu;</p>
+<p>Vous avez attendu que sa chair ait pu,</p>
+<p>Avant que de tomber sur le gant terre,</p>
+<p>Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,</p>
+<p>Par une nuit sans lune, o le firmament noir</p>
+<p>N'avait pas un seul &oelig;il entr'ouvert pour vous voir,</p>
+<p>Vous avez abattu votre vol circulaire</p>
+<p>Et port tout joyeux la charogne votre aire.</p>
+<p>Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,</p>
+<p>S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,</p>
+<p>Mlant ses vils abois la trompe de cuivre,</p>
+<p>Le noble cerf dix cors, qu' peine elle osait suivre;</p>
+<p>Et les bassets trapus, arrivs les derniers,</p>
+<p>Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.</p>
+<p>Vous tes les bassets. Vous mangez la cure</p>
+<p>Par les chiens courageux aux lches prpare.</p>
+<p>Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,</p>
+<p>Et drobent l'argent dans les poches des morts.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O fille de Satan, toi, la vieille bande,</p>
+<p>Comme ta mission, tu fus horrible et grande.</p>
+<p>Je ne sais quelle rude et sombre majest</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></div>
+<p>Drape sinistrement ta monstruosit;</p>
+<p>Une fauve aurole autour de toi rayonne</p>
+<p>Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.</p>
+<p>Des nerfs herculens se tordent tes bras;</p>
+<p>L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;</p>
+<p>Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,</p>
+<p>Et le monde branl craque dans tes treintes.</p>
+<p>C'est toi qui commenas ce prilleux duel</p>
+<p>Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;</p>
+<p>Et quand tu secouais, de tes mains insenses,</p>
+<p>Les croix sur les clochers, si prs de Dieu dresses,</p>
+<p>On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,</p>
+<p>En signe de douleur allait pleurer le sang;</p>
+<p>On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie</p>
+<p>Et reluire son front une aurole vraie,</p>
+<p>Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,</p>
+<p>Aprs l'avoir frapp, ne se schassent point.</p>
+<p>Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,</p>
+<p>Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;</p>
+<p>On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,</p>
+<p>Et quel foudre il gardait ces insultes-l.</p>
+<p>Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,</p>
+<p>Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;</p>
+<p>Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,</p>
+<p>Les anges effars quittrent leurs arceaux;</p>
+<p>Mais tu ne savais pas si dans les nefs dsertes</p>
+<p>Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,</p>
+<p>Leur &oelig;il de diamant et leurs lances de feu,</p>
+<p>A cheval sur l'clair, les milices de Dieu.</p>
+<p>La premire et sans peur tu mis la main sur l'arche,</p>
+<p>Et tes enfants perdus allrent droit leur marche,</p>
+<p>Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas</p>
+<p>En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.</p>
+<p>Tu fus la posie et l'idal du crime;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div>
+<p>Tu dtrnais Jsus de son gibet sublime,</p>
+<p>Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.</p>
+<p>La vieille monarchie avec la vieille foi</p>
+<p>Rlait entre tes bras, toute bleue et livide,</p>
+<p>Comme autrefois Ante aux bras du grand Alcide.</p>
+<p>Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,</p>
+<p>Du trne et de l'autel tous deux sont tombs morts.</p>
+<p>Au seul bruit de tes pas les noires basiliques</p>
+<p>Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;</p>
+<p>Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,</p>
+<p>Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;</p>
+<p>Le dragon se tordant au bout de la gouttire</p>
+<p>Tchait de dgager ses ailerons de pierre;</p>
+<p>Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;</p>
+<p>Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,</p>
+<p>Demandaient: Qu'est-ce donc? leurs voisins plus blmes,</p>
+<p>Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mmes.</p>
+<p>Quand tu manquais de rois jeter tes chiens,</p>
+<p>Tu forais Saint-Denis te rendre les siens;</p>
+<p>Tu descendais sans peur sous les funbres porches.</p>
+<p>Les spectres, blouis aux lueurs de tes torches,</p>
+<p>Fuyaient chevels en poussant des clameurs.</p>
+<p>Troubls dans leur sommeil, tous ces ples dormeurs,</p>
+<p>Rvant d'ternit, pensaient l'heure venue,</p>
+<p>O le Christ doit juger les hommes sur sa nue;</p>
+<p>Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux</p>
+<p>Leur paupire embaume afin de voir leurs yeux,</p>
+<p>Certes ils pouvaient croire ton rire sauvage,</p>
+<p>A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,</p>
+<p>Qu'ils taient bien damns, et qu'un diable d'enfer</p>
+<p>Venait les emporter dans ses griffes de fer.</p>
+<p>L'pouvante crispait leur bouche violette,</p>
+<p>Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,</p>
+<p>Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></div>
+<p>Que pour guillotiner un vritable roi.</p>
+<p>Tes rves n'taient pas hants de noirs fantmes;</p>
+<p>Toutes les sommits, ttes de rois et dmes,</p>
+<p>Devaient fatalement tomber sous ton marteau,</p>
+<p>Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;</p>
+<p>Tu n'tais que le bras de la nouvelle ide,</p>
+<p>Et le sang comme l'eau, sur ta robe inonde,</p>
+<p>Coulait et te faisait une pourpre ton tour.</p>
+<p>O tueuse de rois, souveraine d'un jour!</p>
+<p>Tes forfaits taient noirs et grands comme l'abme,</p>
+<p>Mais tu gardais au moins la majest du crime,</p>
+<p>Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,</p>
+<p>Et, si tu profanais les cadavres des rois,</p>
+<p>C'tait pour te venger et non pas pour leur prendre</p>
+<p>Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A UN JEUNE TRIBUN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ami, vous avez beau, dans votre austrit,</p>
+<p>N'estimer chaque objet que par l'utilit,</p>
+<p>Demander tout d'abord quoi tendent les choses</p>
+<p>Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;</p>
+<p>Vous avez beau vouloir vers ce ple commun</p>
+<p>Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;</p>
+<p>Il est dans la nature, il est de belles choses,</p>
+<p>Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,</p>
+<p>Des potes rveurs et des musiciens</p>
+<p>Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens,</p>
+<p>Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,</p>
+<p>Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,</p>
+<p>Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,</p>
+<p>coutent le rcit de leurs amours nafs.</p>
+<p>Il est de ces esprits qu'une faon de phrase,</p>
+<p>Un certain choix de mots tient un jour en extase,</p>
+<p>Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin</p>
+<p>Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.</p>
+<p>D'autres seront pris de la beaut du monde</p>
+<p>Et du rayonnement de la lumire blonde;</p>
+<p>Ils resteront des mois assis devant des fleurs,</p>
+<p>Tchant de s'imprgner de leurs vives couleurs;</p>
+<p>Un air de tte heureux, une forme de jambe,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span></div>
+<p>Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,</p>
+<p>Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.</p>
+<p>Qu'importent ceux-l les affaires du temps</p>
+<p>Et le grave souci des choses politiques?</p>
+<p>Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,</p>
+<p>Et comment sont coups vos cheveux blonds ou bruns,</p>
+<p>Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?</p>
+<p>Vos discours sont trs-beaux, mais j'aime mieux des roses.</p>
+<p>Les antiques Vnus, aux gracieuses poses,</p>
+<p>Que l'on voit, talant leur sainte nudit,</p>
+<p>Raliser en marbre un rve de beaut,</p>
+<p>Ont plus fait, mon sens, pour le bonheur du monde,</p>
+<p>Que tous ces vains travaux o votre orgueil se fonde;</p>
+<p>Restez assis plutt que de perdre vos pas.</p>
+<p>Le lis ne file pas et ne travaille pas;</p>
+<p>Il lui suffit d'avoir la blancheur clatante,</p>
+<p>Il jette son parfum et cela le contente.</p>
+<p>Dans sa coupe il rserve aux voyageurs du ciel</p>
+<p>Une perle de pluie, une goutte de miel,</p>
+<p>Et la sylphide, au bal d'Obron invite,</p>
+<p>Se taille dans sa feuille une robe argente.</p>
+<p>Qui de vous osera lui dire: Paresseux!</p>
+<p>Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux</p>
+<p>Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,</p>
+<p>Se cachent en hiver sous la paille des bouges,</p>
+<p>Et qu'il ne ptrit pas de ses doigts blancs du pain</p>
+<p>A tous les malheureux qui vont criant la faim?</p>
+<p>Qui donc dira cela, que toute chose belle,</p>
+<p>Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle</p>
+<p>Et son enseignement et sa moralit?</p>
+<p>Comment pourrons-nous croire la Divinit</p>
+<p>Si nous n'coutons pas le rossignol qui chante,</p>
+<p>Si nous n'en voyons pas une preuve touchante</p>
+<p>Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span></div>
+<p>La fleur de la valle avec son encensoir?</p>
+<p>Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?</p>
+<p>Ah! veillons sur nos c&oelig;urs et fermons bien nos mes,</p>
+<p>Laissons tourner le monde et les choses aller;</p>
+<p>Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,</p>
+<p>Et nous pouvons fort bien retirer notre paule,</p>
+<p>Sans faire choir le ciel et dranger le ple.</p>
+<p>Se croire le pivot de la cration</p>
+<p>Est une erreur commune toute ambition;</p>
+<p>L'on est persuad qu'on est indispensable</p>
+<p>Et l'on ne pse pas le poids d'un grain de sable</p>
+<p>Aux balances d'airain des grands vnements.</p>
+<p>L'on tombe chaque jour en des tonnements</p>
+<p>A voir quel peu d'cume au torrent de l'abme</p>
+<p>Fait un homme jet de la plus haute cime,</p>
+<p>Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait pass,</p>
+<p>Par le premier qui vient on le voit remplac.</p>
+<p>Nos agitations ne laissent pas de trace:</p>
+<p>C'est la bulle sur l'eau qui crve et qui s'efface;</p>
+<p>En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot gal,</p>
+<p>Le fleuve travers tout court au gouffre fatal,</p>
+<p>Et dans l'ternit mystrieuse et noire</p>
+<p>Entrane ce gravier que l'on nomme l'histoire.</p>
+<p>Quand votre nom serait creus dans le rocher,</p>
+<p>L'intarissable flot qui semble le lcher,</p>
+<p>Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son matre,</p>
+<p>De sa langue d'azur le fera disparatre,</p>
+<p>Et, si profondment qu'ait fouill le ciseau,</p>
+<p>Le rocher coup sr durera moins que l'eau.</p>
+<p>Et vous, mon jeune ami, tte sereine et blonde,</p>
+<p>A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde</p>
+<p>Qui jamais n'a rendu le vaisseau confi?</p>
+<p>O retrouverez-vous le temps sacrifi,</p>
+<p>Et ce qu'a de votre me emport sur son aile</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div>
+<p>Des rvolutions la tempte ternelle?</p>
+<p>Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,</p>
+<p>Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,</p>
+<p>Et traverser pied ce grand dsert de prose,</p>
+<p>Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose</p>
+<p>Offre candidement sa bouche vos baisers,</p>
+<p>A l'ge o les bonheurs sont tellement aiss,</p>
+<p>Que c'en est un dj d'tre au monde et de vivre?</p>
+<p>De ses parfums ambrs le printemps vous enivre,</p>
+<p>La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;</p>
+<p>Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,</p>
+<p>Et la fe amoureuse, afin de vous sduire,</p>
+<p>Se baigne devant vous dans la source, et fait luire</p>
+<p>A travers les roseaux, sous le flot argentin,</p>
+<p>Son paule de nacre et son dos de satin.</p>
+<p>Mais, sourd tout cela comme un anachorte,</p>
+<p>Vous foulez sans piti la pauvre violette;</p>
+<p>La fe en soupirant rattache ses cheveux,</p>
+<p>Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,</p>
+<p>Et reprend tristement ses habits sur les branches.</p>
+<p>Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches</p>
+<p>Au pays d'Avalon vous auraient emport;</p>
+<p>Dans les tourelles d'or d'un palais enchant</p>
+<p>Vous auriez vu passer votre vie en doux rves:</p>
+<p>Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grves,</p>
+<p>Sur les clats de verre et les tessons casss,</p>
+<p>A travers les dbris des trnes renverss,</p>
+<p>Vous avez prfr, faussant votre nature,</p>
+<p>Pieds nus et dans la nuit, marcher l'aventure;</p>
+<p>Vous avez oubli les sentiers d'autrefois,</p>
+<p>Et vous ne suivez plus la rverie au bois:</p>
+<p>Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;</p>
+<p>Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,</p>
+<p>Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span></div>
+<p>Le front tout soucieux et pench vers le sol,</p>
+<p>Vous passez sans rpondre au gai salut des merles.</p>
+<p>O donc est-il ce temps o vous comptiez les perles</p>
+<p>Et les beaux diamants aux clairs diaprs</p>
+<p>Que rpand le matin sur le velours des prs?</p>
+<p>Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,</p>
+<p>Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;</p>
+<p>Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc</p>
+<p>Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,</p>
+<p>Et vous en composiez, enfantines merveilles,</p>
+<p>Des colliers trois rangs et des pendants d'oreilles.</p>
+<p>Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,</p>
+<p>Qui, passant leur front rouge entre les bls gaux,</p>
+<p>Au revers du sillon, de leurs petites langues,</p>
+<p>Vous faisaient autrefois de si belles harangues?</p>
+<p>De votre ngligence ils sont tout attrists</p>
+<p>Et se plaignent au vent de n'tre plus chants.</p>
+<p>C'est en vain que juillet les convie sa fte;</p>
+<p>Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tte,</p>
+<p>Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.</p>
+<p>Les bluets dsols ont tous la larme l'&oelig;il,</p>
+<p>Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire</p>
+<p>Que vous ayez perdu si vite la mmoire</p>
+<p>Des entretiens nafs et des charmants amours</p>
+<p>Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!</p>
+<p>Ami, vous tiez fait pour chanter sous le htre,</p>
+<p>Comme le doux berger que Mantoue a vu natre,</p>
+<p>La blonde Amaryllis en couplets alterns.</p>
+<p>De sauvages odeurs vos vers tout imprgns</p>
+<p>Sentent le serpolet, le thym et la framboise;</p>
+<p>A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,</p>
+<p>Et, tout merveill, du sommeil des ormeaux</p>
+<p>Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.</p>
+<p>Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></div>
+<p>D'une bouche forme aux chants lgiaques;</p>
+<p>Laissez cette besogne aux orateurs braillards,</p>
+<p>Qui, le pied sur la borne et les cheveux pars,</p>
+<p>Jurent six gredins, tout grouillants de vermine,</p>
+<p>Qu'ils ont vraiment sauv Rome de la ruine.</p>
+<p>Rome se sauvera toute seule trs-bien;</p>
+<p>Ses destins sont crits et nous n'y ferons rien.</p>
+<p>Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?</p>
+<p>Que le char de l'tat s'enfonce dans la boue,</p>
+<p>Ou, par les rangs presss de ce btail humain,</p>
+<p>S'ouvre, en les crasant, un plus large chemin,</p>
+<p>Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse</p>
+<p>Quelque petit sentier, par une pente douce,</p>
+<p>Regagnant le sommet d'un coteau spar,</p>
+<p>D'o l'&oelig;il se perd au fond d'un lointain azur;</p>
+<p>Et nous attendrons l que notre jour arrive,</p>
+<p>Voyant de haut la mer se briser la rive,</p>
+<p>Et les vaisseaux l-bas palpiter sous le vent.</p>
+<p>La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;</p>
+<p>Marchands, hommes de guerre, orateurs et potes,</p>
+<p>La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;</p>
+<p>Pour sa gerbe elle prend l'pi comme la fleur,</p>
+<p>Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;</p>
+<p>Elle va, du coupant de sa courbe faucille,</p>
+<p>Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;</p>
+<p>Elle fauche le champ de l'un l'autre bout,</p>
+<p>Et dans son grenier noir elle serre le tout.</p>
+<p>A quoi bon s'efforcer jusques perdre haleine,</p>
+<p>Courir droite, gauche, et prendre tant de peine,</p>
+<p>Quand peut-tre le fer, prs de notre sillon,</p>
+<p>Se balance et fait luire un sinistre rayon?</p>
+<p>Quelle chose est utile en ce monde o nous sommes?</p>
+<p>Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,</p>
+<p>Qui peut dire lequel tait Napolon</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span></div>
+<p>Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?</p>
+<p>Qui le dcidera? L'existence est un songe</p>
+<p>O rien n'est sr, sinon que le mme ver ronge</p>
+<p>Le corps du citoyen utile et positif</p>
+<p>Et le corps du rveur et du pote oisif.</p>
+<p>Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,</p>
+<p>Entre nant et rien quelle est la diffrence?</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHOC DE CAVALIERS</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier il m'a sembl (sans doute j'tais ivre)</p>
+<p>Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers</p>
+<p>Tout cuirasss de fer, tout imbriqus de cuivre,</p>
+<p>Et caparaonns de harnois singuliers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,</p>
+<p>Des Mduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards</p>
+<p>Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,</p>
+<p>Et des n&oelig;uds de serpents caillaient leurs brassards.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par moment, du rebord de l'arcade gante,</p>
+<p>Un cavalier bless perdant son point d'appui,</p>
+<p>Un cheval effar tombait dans l'eau bante,</p>
+<p>Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'tait vous, mes dsirs, c'tait vous, mes penses,</p>
+<p>Qui cherchiez forcer le passage du pont,</p>
+<p>Et vos corps tout meurtris sous leurs armes fausses,</p>
+<p>Dorment ensevelis dans le gouffre profond.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE POT DE FLEURS</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Parfois un enfant trouve une petite graine,</p>
+<p>Et tout d'abord, charm de ses vives couleurs,</p>
+<p>Pour la planter, il prend un pot de porcelaine</p>
+<p>Orn de dragons bleus et de bizarres fleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,</p>
+<p>Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;</p>
+<p>Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge</p>
+<p>Tant qu'il fasse clater le ventre du vaisseau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse</p>
+<p>Sur les dbris du pot brandir ses verts poignards;</p>
+<p>Il la veut arracher, mais la tige est tenace;</p>
+<p>Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi germa l'amour dans mon me surprise;</p>
+<p>Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:</p>
+<p>C'est un grand alos dont la racine brise</p>
+<p>Le pot de porcelaine aux dessins clatants.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SPHINX</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dans le Jardin Royal o l'on voit les statues,</p>
+<p>Une Chimre antique entre toutes me plat;</p>
+<p>Elle pousse en avant deux mamelles pointues,</p>
+<p>Dont le marbre vein semble gonfl de lait.</p>
+
+<p>Son visage de femme est le plus beau du monde;</p>
+<p>Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;</p>
+<p>Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,</p>
+<p>On s'aperoit qu'elle a des griffes ses pieds.</p>
+
+<p>Les jeunes nourrissons qui passent devant elle</p>
+<p>Tendent leurs petits bras et veulent avec cris</p>
+<p>Coller leur bouche ronde sa dure mamelle;</p>
+<p>Mais, quand ils l'ont touche, ils reculent surpris,</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimres:</p>
+<p>La face en est charmante et le revers bien laid.</p>
+<p>Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mres</p>
+<p>N'ont pas pour notre lvre une goutte de lait.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">PENSE DE MINUIT</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une minute encor, madame, et cette anne,</p>
+<p>Commence avec vous, avec vous termine,</p>
+<p class="i2"> Ne sera plus qu'un souvenir.</p>
+<p>Minuit: voil son glas que la pendule sonne,</p>
+<p>Elle s'en est alle en un lieu d'o personne</p>
+<p class="i2"> Ne peut la faire revenir:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelque part, loin, bien loin, par del les toiles.</p>
+<p>Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.</p>
+<p class="i2"> Sur le bord du nant jet;</p>
+<p>Limbes de l'impalpable, invisible royaume</p>
+<p>O va ce qui n'a pas de corps ni de fantme,</p>
+<p class="i2"> Ce qui n'est rien ayant t;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O va le son, o va le souffle, o va la flamme,</p>
+<p>La vision qu'en rve on peroit avec l'me,</p>
+<p class="i2"> L'amour de notre c&oelig;ur chass;</p>
+<p>La pense inconnue close en notre tte;</p>
+<p>L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;</p>
+<p class="i2"> Le prsent qui se fait pass;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></div>
+<p>Un -compte d'un an pris sur les ans qu' vivre</p>
+<p>Dieu veut bien nous prter; une feuille du livre</p>
+<p class="i2"> Tourne avec le doigt du temps;</p>
+<p>Une scne nouvelle rajouter au drame,</p>
+<p>Un chapitre de plus au roman dont la trame</p>
+<p class="i2"> S'embrouille d'instants en instants;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un autre pas de fait dans cette route morne,</p>
+<p>De la vie et du temps, dont la dernire borne,</p>
+<p class="i2"> Proche ou lointaine, est un tombeau;</p>
+<p>O l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;</p>
+<p>O de votre bonheur toujours chaque ronce</p>
+<p class="i2"> Derrire vous reste un lambeau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Du haut de cette anne avec labeur gravie,</p>
+<p>Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie</p>
+<p class="i2"> Qu'un souvenir presque effac,</p>
+<p>Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,</p>
+<p>Je contemple un moment, des yeux de la mmoire,</p>
+<p class="i2"> Le vaste horizon du pass.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi le voyageur, du haut de la colline,</p>
+<p>Avant que tout fait le versant qui s'incline</p>
+<p class="i2"> Ne les drobe son regard,</p>
+<p>Jette un dernier coup d'&oelig;il sur les campagnes bleues</p>
+<p>Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues</p>
+<p class="i2"> Il a fait depuis son dpart.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mes ans vanouis mes pieds se dploient</p>
+<p>Comme une plaine obscure o quelques points chatoient</p>
+<p class="i2"> D'un rayon de soleil frapps:</p>
+<p>Sur les plans loigns qu'un brouillard d'oubli cache,</p>
+<p>Une poque, un dtail nettement se dtache</p>
+<p class="i2"> Et revit mes yeux tromps.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span></div>
+<p>Ce qui fut moi jadis m'apparat: silhouette</p>
+<p>Qui ne ressemble plus au moi qu'elle rpte;</p>
+<p class="i2"> Portrait sans modle aujourd'hui;</p>
+<p>Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte</p>
+<p>Que le pass ravit au prsent qu'il emporte;</p>
+<p class="i2"> Reflet dont le corps s'est enfui.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'hsite en me voyant devant moi reparatre,</p>
+<p>Hlas! et j'ai souvent peine me reconnatre</p>
+<p> Sous ma figure d'autrefois.</p>
+<p>Comme un homme qu'on met tout coup en prsence</p>
+<p>De quelque ancien ami dont l'ge et dont l'absence</p>
+<p class="i2"> Ont chang les traits et la voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tant de choses depuis par cette pauvre tte,</p>
+<p>Ont pass! dans cette me et ce c&oelig;ur de pote,</p>
+<p class="i2"> Comme dans l'aire des aiglons,</p>
+<p>Tant d'&oelig;uvres que couva l'aile de ma pense</p>
+<p>Se dbattent, heurtant leur coquille brise</p>
+<p class="i2"> Avec leurs ongles dj longs!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je ne suis plus le mme: me et corps, tout diffre;</p>
+<p>Hors le nom, rien de moi n'est rest; mais qu'y faire?</p>
+<p class="i2"> Marcher en avant, oublier.</p>
+<p>On ne peut sur le temps reprendre une minute,</p>
+<p>Ni faire remonter un grain aprs sa chute</p>
+<p class="i2"> Au fond du fatal sablier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La tte de l'enfant n'est plus dans cette tte</p>
+<p>Maigre, dcolore, ainsi que me l'ont faite</p>
+<p class="i2"> L'tude austre et les soucis.</p>
+<p>Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui mdite</p>
+<p>Et dont quelque tourmente intrieure agite</p>
+<p class="i2"> Comme deux serpents les sourcils.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span></div>
+<p>Ma joue tait sans plis, toute rose, et ma lvre</p>
+<p>Aux coins toujours arqus riait; jamais la fivre</p>
+<p class="i2"> N'en avait noirci le corail.</p>
+<p>Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des tincelles</p>
+<p>Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles</p>
+<p class="i2"> Doublaient le ciel dans leur mail.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon c&oelig;ur avait mon ge, il ignorait la vie;</p>
+<p>Aucune illusion, amrement ravie,</p>
+<p class="i2"> Jeune, ne l'avait rendu vieux;</p>
+<p>Il s'panouissait toute chose belle,</p>
+<p>Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,</p>
+<p class="i2"> Le mal tait bien, le bien mieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ma posie, enfant la grce ingnue,</p>
+<p>Les cheveux dnous, sans corset, jambe nue,</p>
+<p class="i2"> Un brin de folle avoine en main,</p>
+<p>Avec son collier fuit de perles de rose,</p>
+<p>Sa robe prismatique au soleil irise,</p>
+<p class="i2"> Allait chantant par le chemin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et puis l'ge est venu qui donne la science,</p>
+<p>J'ai lu Werther, Ren, son frre d'alliance;</p>
+<p class="i2"> Ces livres, vrais poisons du c&oelig;ur,</p>
+<p>Qui dflorent la vie et nous dgotent d'elle,</p>
+<p>Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;</p>
+<p class="i2"> Byron et son don Juan moqueur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce fut un dur rveil: ayant vu que les songes</p>
+<p>Dont je m'tais berc n'taient que des mensonges,</p>
+<p class="i2"> Les croyances, des hochets creux,</p>
+<p>Je cherchai la gangrne au fond de tout, et, comme</p>
+<p>Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,</p>
+<p class="i2"> Et je devins bien malheureux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span></div>
+<p>La pense et la forme ont pass comme un rve.</p>
+<p>Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlve?</p>
+<p class="i2"> Dans quel coin du chaos met-il</p>
+<p>Ces aspects oublis comme l'habit qu'on change,</p>
+<p>Tous ces moi du mme homme? et quel royaume trange</p>
+<p class="i2"> Leur sert de patrie ou d'exil?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystre;</p>
+<p>Nous le saurons peut-tre la fin, car la terre</p>
+<p class="i2"> Que la pioche jette au cercueil</p>
+<p>Avec sa sombre voix explique bien des choses;</p>
+<p>Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.</p>
+<p class="i2"> L'ternit commence au seuil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,</p>
+<p>De vous entretenir de tout cela. Mon me,</p>
+<p class="i2"> Ainsi qu'un vase trop rempli,</p>
+<p>Dborde, laissant choir mille vagues penses,</p>
+<p>Et ces ressouvenirs d'illusions passes</p>
+<p class="i2"> Rembrunissent mon front pli.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh! que vous fait cela, dites-vous, tte folle,</p>
+<p>De vous inquiter d'une ombre qui s'envole?</p>
+<p class="i2"> Pourquoi donc vouloir retenir,</p>
+<p>Comme un enfant mutin, sa mre par la robe,</p>
+<p>Ce pass qui s'en va? De ce qu'il vous drobe</p>
+<p class="i2"> Consolez-vous par l'avenir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez; devant vous l'horizon est immense.</p>
+<p>C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;</p>
+<p class="i2"> Le ciel est bleu, le soleil luit.</p>
+<p>La route de ce monde est pour vous une alle,</p>
+<p>Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sable:</p>
+<p class="i2"> Marchez o le temps vous conduit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div>
+<p>Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.</p>
+<p>Oh! vous avez raison, je me le dis moi-mme,</p>
+<p class="i2"> L'avenir devrait m'tre cher;</p>
+<p>Mais c'est en vain, hlas! que votre voix m'exhorte;</p>
+<p>Je rve, et mon baiser votre front avorte,</p>
+<p class="i2"> Et je me sens le c&oelig;ur amer.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CHANSON DE MIGNON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ange de posie, vierge blanche et blonde,</p>
+<p>Tu me veux donc quitter et courir par le monde?</p>
+<p>Toi qui, voyant passer du seuil de la maison</p>
+<p>Les nuages du soir sur le rouge horizon,</p>
+<p>Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,</p>
+<p>Ne t'es jamais surprise les dsirer suivre;</p>
+<p>Toi, mme au ciel d't, par le jour le plus bleu,</p>
+<p>Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,</p>
+<p>Quel grand dsir te prend, ma folle hirondelle!</p>
+<p>D'abandonner le nid et de dployer l'aile?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! restons tous les deux prs du foyer assis,</p>
+<p>Restons; je te ferai, petite, des rcits,</p>
+<p>Des contes merveilleux, tenir ton oreille</p>
+<p>Ouverte avec ton &oelig;il tout le temps de la veille.</p>
+<p>Le vent rle et se plaint comme un agonisant;</p>
+<p>Le dogue rveill hurle au bruit du passant;</p>
+<p>Il fait froid: c'est l'hiver; la grle grand bruit fouette</p>
+<p>Les carreaux palpitants; la rauque girouette</p>
+<p>Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.</p>
+<p>O veux-tu donc aller?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i11"> O mon matre, sais-tu</p>
+<p>La chanson que Mignon chante Wilhelm dans G&oelig;the?</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></div>
+<p>Ne la connais-tu pas la terre du pote,</p>
+<p>La terre du soleil o le citron mrit,</p>
+<p>O l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?</p>
+<p>C'est l, matre, c'est l qu'il faut mourir et vivre,</p>
+<p>C'est l qu'il faut aller, c'est l qu'il me faut suivre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,</p>
+<p>Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,</p>
+<p>Brleraient la peau blanche et ta chair diaphane.</p>
+<p>La ple violette au vent d't se fane;</p>
+<p>Il lui faut la rose et le gazon pais,</p>
+<p>L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;</p>
+<p>C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.</p>
+<p>Fille du Nord comme elle, frle crature!</p>
+<p>Que ferais-tu l-bas sur le sol tranger?</p>
+<p>Ah! la patrie est belle et l'on perd changer.</p>
+<p>Crois-moi, garde ton rve.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i12"> Italie! Italie!</p>
+<p>Si riche et si dore, oh! comme ils t'ont salie!</p>
+<p>Les pieds des nations ont battu tes chemins;</p>
+<p>Leur contact a lim tes vieux angles romains,</p>
+<p>Les faux dilettanti s'rigeant en artistes,</p>
+<p>Les riches ennuys et les rimeurs touristes,</p>
+<p>Les petits lords Byrons fondent de toutes parts</p>
+<p>Sur ton cadavre terre, mre des Csars!</p>
+<p>Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;</p>
+<p>L'un se pme au rocher et l'autre la cascade:</p>
+<p>Ce sont, chaque pas, des admirations,</p>
+<p>Des yeux levs en l'air et des contorsions.</p>
+<p>Au moindre bloc informe et dvor de mousse,</p>
+<p>Au moindre pan de mur o le lentisque pousse,</p>
+<p>On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,</p>
+<p>A faire de piti rire les monuments.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div>
+<p>L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,</p>
+<p>Tche de trouver beaux tes damns gigantesques,</p>
+<p>O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier</p>
+<p>Pour savoir si c'est l qu'il doit s'extasier;</p>
+<p>L'autre, plus amateur de ruines antiques,</p>
+<p>Ne rve que frontons, corniches et portiques,</p>
+<p>Baise chaque pav de la Via-Lata,</p>
+<p>Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.</p>
+<p>De mots italiens fardant leurs rimes blmes,</p>
+<p>Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en pomes,</p>
+<p>Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:</p>
+<p>Artistes et dandys, roturiers, baronnets,</p>
+<p>Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,</p>
+<p>Afin de remporter un pan de ta tunique!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Restons, car au retour on court risque souvent</p>
+<p>De ne retrouver plus son vieux pre vivant,</p>
+<p>Et votre chien vous mord, ne sachant plus connatre</p>
+<p>Dans l'tranger bruni celui qui fut son matre:</p>
+<p>Les c&oelig;urs qui vous taient ouverts se sont ferms,</p>
+<p>D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aims,</p>
+<p>Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.</p>
+<p>Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:</p>
+<p>Le monde o vous viviez s'est arrang sans vous,</p>
+<p>Et l'on a divis votre part entre tous.</p>
+<p>Vous tes comme un mort qu'on croit au cimetire,</p>
+<p>Et qui, rompant un soir le linceul et la bire,</p>
+<p>Retourne sa maison croyant trouver encor</p>
+<p>Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;</p>
+<p>Mais sa femme a dj combl la place vide,</p>
+<p>Et son or est aux mains d'un hritier avide;</p>
+<p>Ses amis sont changs, en sorte que le mort,</p>
+<p>Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,</p>
+<p>Ne demandera plus qu' rentrer sous la terre</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></div>
+<p>Pour dormir sans rveil dans son lit solitaire.</p>
+<p>C'est le monde. Le c&oelig;ur de l'homme est plein d'oubli:</p>
+<p>C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.</p>
+<p>L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe</p>
+<p>Qu'un autre amour dans l'me, et la larme qui tombe</p>
+<p>N'est pas sche encor, que la bouche sourit,</p>
+<p>Et qu'aux pages du c&oelig;ur un autre nom s'crit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Restons pour tre aims, et pour qu'on se souvienne</p>
+<p>Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne</p>
+<p>Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!</p>
+<p>Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.</p>
+<p>Ds qu'aux yeux bien aims votre vue est ravie,</p>
+<p>Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;</p>
+<p>Ds que l'on n'entend plus le son de votre voix,</p>
+<p>Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,</p>
+<p>Vous tes mort; vos traits se troublent et s'effacent</p>
+<p>Au fond de la mmoire, et d'autres les remplacent.</p>
+<p>Pour qu'on lui soit fidle il faut que le ramier</p>
+<p>Ne quitte pas le nid et vive au colombier.</p>
+<p>Restons au colombier. Aprs tout, notre France</p>
+<p>Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,</p>
+<p>Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici</p>
+<p>De beaux palais voir et des tableaux aussi.</p>
+<p>Nous avons des donjons, de vieilles cathdrales</p>
+<p>Aussi haut que Saint-Pierre levant leurs spirales;</p>
+<p>Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,</p>
+<p>Saint-Severin dardant sa flche entre les toits,</p>
+<p>Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,</p>
+<p>Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;</p>
+<p>Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,</p>
+<p>Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,</p>
+<p>Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,</p>
+<p>O l'on peut suivre en paix ses chres rveries;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span></div>
+<p>Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,</p>
+<p>Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,</p>
+<p>Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,</p>
+<p>Ce qui vaut mieux que tout, belle vagabonde,</p>
+<p>Le foyer domestique, ineffable en douceurs,</p>
+<p>Avec la mre au coin et les petites s&oelig;urs,</p>
+<p>Et le chat familier qui se joue et se roule,</p>
+<p>Et, pour hter le temps quand goutte goutte il coule,</p>
+<p>Quelques anciens amis causant de vers et d'art,</p>
+<p>Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ROMANCE</h3>
+</div>
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au pays o se fait la guerre</p>
+<p>Mon bel ami s'en est all;</p>
+<p>Il semble mon c&oelig;ur dsol</p>
+<p>Qu'il ne reste que moi sur terre!</p>
+<p>En parlant, au baiser d'adieu,</p>
+<p>Il m'a pris mon me ma bouche.</p>
+<p>Qui le tient si longtemps, mon Dieu!</p>
+<p>Voil le soleil qui se couche,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les pigeons, sur le toit roucoulent,</p>
+<p>Roucoulent amoureusement</p>
+<p>Avec un son triste et charmant;</p>
+<p>Les eaux sous les grands saules coulent.</p>
+<p>Je me sens tout prs de pleurer;</p>
+<p>Mon c&oelig;ur comme un lis plein s'panche,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></div>
+<p>Et je n'ose plus esprer.</p>
+<p>Voici briller la lune blanche,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelqu'un monte grands pas la rampe:</p>
+<p>Serait-ce lui, mon doux amant?</p>
+<p>Ce n'est pas lui, mais seulement</p>
+<p>Mon petit page avec ma lampe.</p>
+<p>Vents du soir, volez, dites-lui</p>
+<p>Qu'il est ma pense et mon rve,</p>
+<p>Toute ma joie et mon ennui.</p>
+<p>Voici que l'aurore se lve,</p>
+<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p>
+<p>J'attends encore son retour.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SPECTRE DE LA ROSE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Soulve ta paupire close</p>
+<p>Qu'effleure un songe virginal;</p>
+<p>Je suis le spectre d'une rose</p>
+<p>Que tu portais hier au bal.</p>
+<p>Tu me pris encore emperle</p>
+<p>Des pleurs d'argent de l'arrosoir,</p>
+<p>Et parmi la fte toile</p>
+<p>Tu me promenas tout le soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O toi qui de ma mort fus cause,</p>
+<p>Sans que tu puisses le chasser,</p>
+<p>Toute la nuit mon spectre rose</p>
+<p>A ton chevet viendra danser.</p>
+<p>Mais ne crains rien, je ne rclame</p>
+<p>Ni messe ni <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>;</p>
+<p>Ce lger parfum est mon me,</p>
+<p>Et j'arrive du paradis.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mon destin fut digne d'envie:</p>
+<p>Pour avoir un trpas si beau,</p>
+<p>Plus d'un aurait donn sa vie,</p>
+<p>Car j'ai ta gorge pour tombeau,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></div>
+<p>Et sur l'albtre o je repose</p>
+<p>Un pote avec un baiser</p>
+<p>crivit: Ci-gt une rose</p>
+<p>Que tous les rois vont jalouser.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LAMENTO<br />
+<span class="small">LA CHANSON DU PCHEUR</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i2"> Ma belle amie est morte:</p>
+<p class="i2"> Je pleurerai toujours;</p>
+<p class="i2"> Sous la tombe elle emporte</p>
+<p class="i2"> Mon me et mes amours.</p>
+<p class="i2"> Dans le ciel, sans m'attendre,</p>
+<p class="i2"> Elle s'en retourna;</p>
+<p class="i2"> L'ange qui l'emmena</p>
+<p class="i2"> Ne voulut pas me prendre.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i2"> La blanche crature</p>
+<p class="i2"> Est couche au cercueil.</p>
+<p class="i2"> Comme dans la nature</p>
+<p class="i2"> Tout me parat en deuil!</p>
+<p class="i2"> La colombe oublie</p>
+<p class="i2"> Pleure et songe l'absent;</p>
+<p class="i2"> Mon me pleure et sent</p>
+<p class="i2"> Qu'elle est dpareille.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></div>
+<p class="i2"> Sur moi la nuit immense</p>
+<p class="i2"> S'tend comme un linceul;</p>
+<p class="i2"> Je chante ma romance</p>
+<p class="i2"> Que le ciel entend seul.</p>
+<p class="i2"> Ah! comme elle tait belle</p>
+<p class="i2"> Et comme je l'aimais!</p>
+<p class="i2"> Je n'aimerai jamais</p>
+<p class="i2"> Une femme autant qu'elle.</p>
+<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p>
+<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DDAIN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Une piti me prend quand part moi je songe</p>
+<p>A cette ambition terrible qui nous ronge</p>
+<p>De faire parmi tous reluire notre nom,</p>
+<p>De ne voir s'lever par-dessus nous personne,</p>
+<p>D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,</p>
+<p>D'tre salu grand comme G&oelig;the ou Byron.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les peintres jusqu'au soir courbs sur leurs palettes,</p>
+<p>Les amphions frappant leurs claviers, les potes,</p>
+<p>Tous les blmes rveurs, tous les croyants de l'art,</p>
+<p>Dans ces noms clatants et saints sur tous les autres,</p>
+<p>Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font aptres,</p>
+<p>Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est l le grand souci qui tous, tant que nous sommes,</p>
+<p>Dans cet ge mauvais, austres jeunes hommes,</p>
+<p>Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;</p>
+<p>La passion du beau nous tient et nous tourmente,</p>
+<p>La sve sans issue au fond de nous fermente,</p>
+<p>Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ces frles enfants, la terreur de leur mre,</p>
+<p>Qui s'puisent en vain suivre leur chimre,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></div>
+<p>Combien dj sont morts! combien encor mourront!</p>
+<p>Combien au beau moment, gloire, froide statue,</p>
+<p>Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,</p>
+<p>Ples, sur ton paule ont inclin le front!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,</p>
+<p>Travailler, oublier d'tre heureux et de vivre;</p>
+<p>Ne pas avoir une heure dormir au soleil,</p>
+<p>A courir dans les bois sans arrire-pense;</p>
+<p>Gmir d'une minute au plaisir dpense,</p>
+<p>Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Jeter son me au vent et semer sans qu'on sache</p>
+<p>Si le grain sortira du sillon qui le cache,</p>
+<p>Et si jamais l't dorera le bl vert;</p>
+<p>Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,</p>
+<p>Entassant des trsors et rassemblant des marbres,</p>
+<p>Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,</p>
+<p>Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;</p>
+<p>Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;</p>
+<p>Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,</p>
+<p>La terre les boit vite, et pas une ne perce,</p>
+<p>Pour arriver vous, le suaire et le plomb.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu nous comble de biens, notre mre Nature</p>
+<p>Rit amoureusement chaque crature;</p>
+<p>Le spectacle du ciel est admirable voir;</p>
+<p>La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;</p>
+<p>Des vents tout parfums nous chantent aux oreilles:</p>
+<p>Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise</p>
+<p>Quand vous passez: C'est lui! Pour que dans une glise,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span></div>
+<p>Saint-Denis, Westminster, sous un pav noirci,</p>
+<p>On vous couche ct de rois que le ver mange,</p>
+<p>N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange</p>
+<p>Et cette inscription: Un grand homme est ici.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>En vrit c'est tout.&mdash;O nant! folie!</p>
+<p>Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.</p>
+<p>Vouloir l'ternit lorsque l'on n'a qu'un jour!</p>
+<p>Rver, chercher le beau, fonder une mmoire,</p>
+<p>Et forger un par un les rayons de sa gloire,</p>
+<p>Comme si tout cela valait un mot d'amour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CE MONDE-CI ET L'AUTRE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vos premires saisons peine sont closes,</p>
+<p>Enfant, et vous avez dj vu plus de choses</p>
+<p>Qu'un vieillard qui trbuche au seuil de son tombeau.</p>
+<p>Tout ce que la nature a de grand et de beau,</p>
+<p>Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,</p>
+<p>Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...</p>
+<p>Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,</p>
+<p>La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,</p>
+<p>L'Europe dcrpite et la jeune Amrique;</p>
+<p>Car votre peau cuivre aux ardeurs du tropique,</p>
+<p>Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,</p>
+<p>S'est faite presque blanche nos ts frileux.</p>
+<p>Votre enfance joyeuse a pass comme un rve,</p>
+<p>Dans la verte savane et sur la blonde grve;</p>
+<p>Le vent vous apportait des parfums inconnus;</p>
+<p>Le sauvage Ocan baisait vos beaux pieds nus,</p>
+<p>Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,</p>
+<p>Chante et jette un hochet au nouveau-n qui pleure,</p>
+<p>Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous</p>
+<p>Ses coquilles de moire et son murmure doux.</p>
+<p>Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes</p>
+<p>cartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span></div>
+<p>Les tamaniers en fleur vous prtaient des abris;</p>
+<p>Vous aviez pour jouer des nids de colibris;</p>
+<p>Les papillons dors vous ventaient de l'aile,</p>
+<p>L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;</p>
+<p>Les magnolias penchaient la tte en souriant,</p>
+<p>La fontaine au flot clair s'en allait babillant;</p>
+<p>Les bengalis coquets, se mirant son onde,</p>
+<p>Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,</p>
+<p>Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,</p>
+<p>Un refrain la bouche et des fleurs dans les mains!</p>
+<p>Aux heures du midi, nonchalante crole,</p>
+<p>Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,</p>
+<p>Et la bonne ngresse aux dents blanches qui rit,</p>
+<p>Chassant les moucherons d'auprs de votre lit.</p>
+<p>Vous aviez tous les biens, heureuse crature,</p>
+<p>La belle libert dans la belle nature,</p>
+<p>Et puis un grand dsir d'inconnu vous a pris,</p>
+<p>Vous avez voulu voir et la France et Paris.</p>
+<p>La brise a du vaisseau fait onder la bannire,</p>
+<p>Le vieux monstre Ocan, secouant sa crinire</p>
+<p>Et courbant devant vous sa tte de lion,</p>
+<p>Sur son paule bleue, avec soumission,</p>
+<p>Vous a jusques aux bords de la France vante,</p>
+<p>Sans rugir une fois, fidlement porte.</p>
+<p>Aprs celles de Dieu, les merveilles de l'art</p>
+<p>Ont tonn votre me avec votre regard.</p>
+<p>Vous avez vu nos tours, nos palais, nos glises,</p>
+<p>Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.</p>
+<p>Nos beaux jardins royaux, o, de Grce venus,</p>
+<p>trangers comme vous, frissonnent les dieux nus,</p>
+<p>Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,</p>
+<p>O chaque maison dresse une gueule qui fume.</p>
+<p>Quel spectacle pour vous, fille du soleil,</p>
+<p>Vous toute brune encor de son baiser vermeil.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></div>
+<p>La pluie a ruissel sur vos vitres jaunies,</p>
+<p>Et, triste entre vos s&oelig;urs au foyer runies,</p>
+<p>En entendant pleurer les bches dans le feu,</p>
+<p>Vous avez regrett l'Amrique au ciel bleu,</p>
+<p>Et la mer amoureuse avec ses tides lames</p>
+<p>Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;</p>
+<p>Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,</p>
+<p>Les mangliers tranant leurs bras irrsolus;</p>
+<p>Toute cette nature orientale et chaude,</p>
+<p>O chaque herbe flamboie et semble une meraude,</p>
+<p>Et vous avez souffert, votre c&oelig;ur a saign,</p>
+<p>Vos yeux se sont levs vers ce ciel gris baign</p>
+<p>D'une vapeur trange et d'un brouillard de houille,</p>
+<p>Vers ces arbres chargs d'un feuillage de rouille,</p>
+<p>Et vous avez compris, ple fleur du dsert,</p>
+<p>Que loin du sol natal votre arome se perd,</p>
+<p>Qu'il vous faut le soleil et la blanche rose</p>
+<p>Dont vous tiez l-bas toute jeune arrose;</p>
+<p>Les baisers parfums des brises de la mer,</p>
+<p>La place libre au ciel, l'espace et le grand air;</p>
+<p>Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des potes</p>
+<p>Au fond de vous trouva des fibres toutes prtes;</p>
+<p>Au ch&oelig;ur mlodieux votre voix put s'unir;</p>
+<p>Le prisme du regret dorant le souvenir</p>
+<p>De cent petits dtails, de mille circonstances,</p>
+<p>Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.</p>
+<p>Chaque larme furtive chappe vos yeux</p>
+<p>Se condensait en perle, en joyaux prcieux;</p>
+<p>Dans le rhythme profond, votre jeune pense</p>
+<p>Brillait plus savamment, chaque jour enchsse;</p>
+<p>Vous avez pntr les mystres de l'art,</p>
+<p>Aussi, tout plore, avant votre dpart,</p>
+<p>Pour vous baiser au front, la belle posie</p>
+<p>Vous a parmi vos s&oelig;urs avec amour choisie;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></div>
+<p>Pour dire votre c&oelig;ur vous avez une voix.</p>
+<p>Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;</p>
+<p>Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vtre!</p>
+<p>De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1833.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VERSAILLES<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cit;</p>
+<p>Comme Venise au fond de son Adriatique,</p>
+<p>Tu tranes lentement ton corps paralytique,</p>
+<p>Chancelant sous le poids de ton manteau sculpt.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel appauvrissement! quelle caducit!</p>
+<p>Tu n'es que suranne et tu n'es pas antique,</p>
+<p>Et nulle herbe pieuse au long de ton portique</p>
+<p>Ne grimpe pour voiler ta ple nudit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme une dlaisse l'cart, sous ton arbre,</p>
+<p>Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,</p>
+<p>Tu guettes le retour de ton royal amant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le rival du soleil dort sous son monument;</p>
+<p>Les eaux de tes jardins jamais se sont tues,</p>
+<p>Et tu n'auras bientt qu'un peuple de statues.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1837.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA CARAVANE<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>La caravane humaine au Sahara du monde,</p>
+<p>Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,</p>
+<p>S'en va tranant le pied, brle aux feux du jour,</p>
+<p>Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le grand lion rugit et la tempte gronde;</p>
+<p>A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;</p>
+<p>La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,</p>
+<p>Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on avance toujours, et voici que l'on voit</p>
+<p>Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:</p>
+<p>C'est un bois de cyprs, sem de blanches pierres.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu, pour vous reposer, dans le dsert du temps,</p>
+<p>Comme des oasis, a mis les cimetires:</p>
+<p>Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">DESTINE<br />
+<span class="small">SONNET</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Comme la vie est faite! et que le train du monde</p>
+<p>Nous pousse aveuglment en des chemins divers!</p>
+<p>Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,</p>
+<p>Promne sans repos sa course vagabonde;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'autre, vrai docteur Faust, baign d'ombre profonde,</p>
+<p>Auprs de sa croise troite, carreaux verts,</p>
+<p>Poursuit de son fauteuil quelques rves amers,</p>
+<p>Et dans l'me sans fond laisse filer la sonde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh bien! celui qui court sur la terre tait n</p>
+<p>Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,</p>
+<p>C'tait son v&oelig;u; mais Dieu ne l'a pas couronn.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille</p>
+<p>Par le trou du volet, tait le voyageur.</p>
+<p>Ils ont pass tous deux ct du bonheur.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></div>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">NOTRE-DAME</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Las de ce calme plat, o, d'avance fanes,</p>
+<p>Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annes;</p>
+<p>Las d'touffer ma vie en un salon troit,</p>
+<p>Avec de jeunes fats et des femmes frivoles</p>
+<p>changeant sans profit de banales paroles;</p>
+<p>Las de toucher toujours mon horizon du doigt.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour me refaire au grand et me rlargir l'me,</p>
+<p>Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,</p>
+<p class="i2"> Je suis all souvent, Victor,</p>
+<p>A huit heures, l't, quand le soleil se couche,</p>
+<p>Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,</p>
+<p class="i2"> Flotte comme un gros ballon d'or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout chatoie et reluit; le peintre et le pote</p>
+<p>Trouvent l des couleurs pour charger leur palette,</p>
+<p>Et des tableaux ardents vous brler les yeux;</p>
+<p>Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,</p>
+<p>Tons faire trouver Rubens et Titien ples;</p>
+<p>Ithuriel rpand son crin dans les cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></div>
+<p>Cathdrales de brume aux arches fantastiques,</p>
+<p>Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,</p>
+<p class="i2"> Par la glace de l'eau doubls;</p>
+<p>La brise qui s'en joue et dchire leurs franges</p>
+<p>Imprime, en les roulant, mille formes tranges</p>
+<p class="i2"> Aux nuages chevels.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte</p>
+<p>Le jour qui fuit revt la cathdrale sainte,</p>
+<p>bauche grands traits l'horizon de feu;</p>
+<p>Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,</p>
+<p>Semblent les deux grands bras que la ville en prire,</p>
+<p>Avant de s'endormir, lve vers son Dieu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi que sa patronne, sa tte gothique</p>
+<p>La vieille glise attache une gloire mystique</p>
+<p class="i2"> Faite avec les splendeurs du soir;</p>
+<p>Les roses des vitraux en rouges tincelles</p>
+<p>S'caillent brusquement, et comme des prunelles</p>
+<p class="i2"> S'ouvrent toutes rondes pour voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nef panouie, entre ses ctes minces,</p>
+<p>Semble un crabe gant faisant mouvoir ses pinces.</p>
+<p>Une araigne norme, ainsi que des rseaux</p>
+<p>Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,</p>
+<p>En fils ariens, en dlicates mailles,</p>
+<p>Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,</p>
+<p>Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,</p>
+<p class="i2"> Sous un chaud baiser de soleil,</p>
+<p>Bizarrement peupls de monstres hraldiques,</p>
+<p>closent tout d'un coup cent parterres magiques</p>
+<p class="i2"> Aux fleurs d'azur et de vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span></div>
+<p>Lgendes d'autrefois, merveilleuses histoires</p>
+<p>crites dans la pierre, enfers et purgatoires</p>
+<p>Dvotement taills par de nafs ciseaux;</p>
+<p>Pidestaux du portail, qui pleurent leurs statues,</p>
+<p>Par les hommes et non par le temps abattues,</p>
+<p>Licornes, loups-garous, chimriques oiseaux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dogues hurlant au bout des gouttires, tarasques,</p>
+<p>Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,</p>
+<p class="i2"> Chevaliers vainqueurs de gants,</p>
+<p>Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,</p>
+<p>Myriades de saints rouls en collerettes</p>
+<p class="i2"> Autour des trois porches bants,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lancettes, pendentifs, ogives, trfles grles</p>
+<p>O l'arabesque folle accroche ses dentelles</p>
+<p>Et son orfvrerie ouvre grand travail,</p>
+<p>Pignons trous jour, flches dchiquetes,</p>
+<p>Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontes,</p>
+<p>La cathdrale luit comme un bijou d'mail!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre</p>
+<p>Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,</p>
+<p class="i2"> Et qu'on revoit enfin le bleu,</p>
+<p>Le vide par-dessus et par-dessous l'abme,</p>
+<p>Une crainte vous prend, un vertige sublime</p>
+<p class="i2"> A se sentir si prs de Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,</p>
+<p>Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,</p>
+<p>Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></div>
+<p>L'abme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,</p>
+<p>Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige</p>
+<p>Et fait au front des tours trembler les garde-fous.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les combles anguleux, avec leurs girouettes,</p>
+<p>Dcoupent, en passant, d'tranges silhouettes</p>
+<p class="i2"> Au fond de votre &oelig;il bloui,</p>
+<p>Et dans le gouffre immense o le corbeau tournoie,</p>
+<p>Bte apocalyptique, en se tordant aboie</p>
+<p class="i2"> Paris clatant, inou!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! le c&oelig;ur vous en bat: dominer de ce fate,</p>
+<p>Soi, chtif et petit, une ville ainsi faite;</p>
+<p>Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;</p>
+<p>Debout, l-haut, plus prs du ciel que de la terre,</p>
+<p>Comme l'aigle planant, voir au sein du cratre,</p>
+<p>Loin, bien loin, la fume et la lave qui bout!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De la rampe, o le vent par les trfles arabes,</p>
+<p>En se jouant, redit les dernires syllabes</p>
+<p class="i2"> De l'hosanna du sraphin,</p>
+<p>Voir s'agiter l-bas, parmi les brumes vagues,</p>
+<p>Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;</p>
+<p class="i2"> L'entendre murmurer sans fin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Que c'est grand! que c'est beau! les frles chemines,</p>
+<p>De leurs turbans fumeux en tout temps couronnes,</p>
+<p>Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,</p>
+<p>Et la lumire oblique aux artes hardies,</p>
+<p>Jetant de tous cts de riches incendies,</p>
+<p>Dans la moire du fleuve enchsse cent miroirs</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille</p>
+<p>Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille</p>
+<p class="i2"> Sous les bijoux et les atours,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span></div>
+<p>Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine</p>
+<p>Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine</p>
+<p class="i2"> N'en porte son col les grands jours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dmes</p>
+<p>Dont les fronts ardoiss luisent comme des heaumes,</p>
+<p>Des murs cartels d'ombre et de clair, des toits</p>
+<p>De toutes les couleurs, des rsilles de rues,</p>
+<p>Des palais touffs o comme des verrues</p>
+<p>S'accrochent des taux et des bouges troits!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ici, l, devant vous, derrire, droite, gauche,</p>
+<p>Des maisons! des maisons! le soir vous en bauche</p>
+<p class="i2"> Cent mille avec un trait de feu!</p>
+<p>Sous le mme horizon, Tyr, Babylone et Rome,</p>
+<p>Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme</p>
+<p class="i2"> Qu'on pourrait croire fait par Dieu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et cependant, si beau que soit, Notre-Dame,</p>
+<p>Paris ainsi vtu de sa robe de flamme,</p>
+<p>Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,</p>
+<p>Quand on est descendu tout se mtamorphose,</p>
+<p>Tout s'affaisse et s'teint: plus rien de grandiose,</p>
+<p>Plus rien, except toi, qu'on admire toujours.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,</p>
+<p>Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,</p>
+<p class="i2"> Et le Seigneur habite en toi.</p>
+<p>Monde de posie, en ce monde de prose,</p>
+<p>A ta vue, on se sent battre au c&oelig;ur quelque chose,</p>
+<p class="i2"> L'on est pieux et plein de foi!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></div>
+<p>Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,</p>
+<p>Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,</p>
+<p>Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,</p>
+<p>A regarder d'en bas ce sublime spectacle,</p>
+<p>On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,</p>
+<p>Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme nos monuments tournure bourgeoise</p>
+<p>Se font petits devant ta majest gauloise,</p>
+<p class="i2"> Gigantesque s&oelig;ur de Babel!</p>
+<p>Prs de toi, tout l-haut, nul dme, nulle aiguille;</p>
+<p>Les fates les plus fiers ne vont qu' ta cheville,</p>
+<p class="i2"> Et ton vieux chef heurte le ciel.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui pourrait prfrer, dans son got pdantesque,</p>
+<p>Aux plis graves et droits de ta robe dantesque</p>
+<p>Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,</p>
+<p>Ces Panthons btards, dcalqus dans l'cole,</p>
+<p>Antique friperie emprunte Vignole,</p>
+<p>Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O vous, maons du sicle, architectes athes,</p>
+<p>Cervelles, dans un moule uniforme jetes,</p>
+<p class="i2"> Gens de la rgle et du compas,</p>
+<p>Btissez des boudoirs pour des agents de change,</p>
+<p>Et des huttes de pltre des hommes de fange;</p>
+<p class="i2"> Mais des maisons pour Dieu, non pas!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Parmi les palais neufs, les portiques profanes,</p>
+<p>Les Parthnons coquets, glises courtisanes,</p>
+<p>Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,</p>
+<p>Les maisons sans pudeur de la ville paenne,</p>
+<p>On dirait te voir, Notre-Dame chrtienne,</p>
+<p>Une matrone chaste au milieu de catins!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="date">1831.</p>
+</div></div>
+
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></div>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MAGDALENA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'entrai dernirement dans une vieille glise;</p>
+<p>La nef tait dserte, et sur la dalle grise</p>
+<p>Les feux du soir, passant par les vitraux dors,</p>
+<p>Voltigeaient et dansaient, ardemment colors.</p>
+<p>Comme je m'en allais, visitant les chapelles,</p>
+<p>Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,</p>
+<p>Dans un coin du jub j'aperus un tableau</p>
+<p>Reprsentant un Christ qui me parut trs-beau.</p>
+<p>On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;</p>
+<p>Leurs chairs, d'un ton pareil la cire de cierge,</p>
+<p>Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,</p>
+<p>A ces fantmes blancs qui se dressent le soir</p>
+<p>Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:</p>
+<p>Leurs robes plis droits, ainsi que des suaires,</p>
+<p>S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque leurs pieds</p>
+<p>Ainsi faits, l'on et dit qu'ils fussent copis,</p>
+<p>Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique</p>
+<p>D'un vieux matre pisan, artiste catholique,</p>
+<p>Tant l'on voyait reluire autour de leur beaut</p>
+<p>Le nimbe rayonnant de la mysticit,</p>
+<p>Et tant l'on respirait dans leur humble attitude</p>
+<p>Les parfums onctueux de la batitude.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></div>
+<p>Sans doute que c'tait l'&oelig;uvre d'un Allemand,</p>
+<p>D'un lve d'Holbein, mort bien obscurment,</p>
+<p>A vingt ans, de misre et de mlancolie,</p>
+<p>Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;</p>
+<p>Car ses ttes semblaient, avec leur blanche chair,</p>
+<p>Un rve de soleil par une nuit d'hiver.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je restai bien longtemps dans la mme posture,</p>
+<p>Pensif, contempler cette ple peinture;</p>
+<p>Je regardais le Christ sur son infme bois,</p>
+<p>Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.</p>
+<p>Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains cloues,</p>
+<p>Ses chairs par les bourreaux coups de fouet troues,</p>
+<p>La blessure livide et bante son flanc;</p>
+<p>Son front d'ivoire o perle une sueur de sang;</p>
+<p>Son corps blafard ray par des lignes vermeilles,</p>
+<p>Me faisaient natre au c&oelig;ur des pitis nonpareilles,</p>
+<p>Et mes yeux dbordaient en des ruisseaux de pleurs</p>
+<p>Comme dut en verser la mre des douleurs.</p>
+<p>Dans l'outremer du ciel les chrubins fidles</p>
+<p>Se lamentaient en ch&oelig;ur, la face sous leurs ailes,</p>
+<p>Et l'un d'eux recueillait, un ciboire la main,</p>
+<p>Le pur sang de la plaie o boit le genre humain;</p>
+<p>La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mre!</p>
+<p>Son divin Fils en proie l'agonie amre;</p>
+<p>Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,</p>
+<p>Mornes, chevels, sans soupirs et sans voix,</p>
+<p>Plus dgouttant de pleurs qu'aprs la pluie un arbre,</p>
+<p>taient debout, pareils des piliers de marbre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'tait, certe, un spectacle faire rflchir,</p>
+<p>Et je sentis mon cou, comme un roseau flchir</p>
+<p>Sous le vent que faisait l'aile de ma pense,</p>
+<p>Avec le chant du soir vers le ciel lance.</p>
+<p>Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></div>
+<p>Et je pris mon menton dans le creux de ma main,</p>
+<p>Et je me dis: O Christ! tes douleurs sont trop vives;</p>
+<p>Aprs ton agonie au jardin des Olives,</p>
+<p>Il fallait remonter prs de ton Pre, au ciel,</p>
+<p>Et nous laisser, nous, l'ponge avec le fiel;</p>
+<p>Les clous percent ta chair, et les fleurons d'pines</p>
+<p>Entrent profondment dans tes tempes divines.</p>
+<p>Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort</p>
+<p>Recule pouvante ce sublime effort,</p>
+<p>Elle a peur de sa proie, elle hsite la prendre,</p>
+<p>Sachant qu'aprs trois jours il la lui faudra rendre,</p>
+<p>Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,</p>
+<p>Lvera de ses mains la pierre du tombeau;</p>
+<p>Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,</p>
+<p>Adorable victime entre toutes bnie;</p>
+<p>Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,</p>
+<p>tendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.</p>
+<p>O rigoureux destin! une pareille vie</p>
+<p>D'une pareille mort si promptement suivie!</p>
+<p>Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!</p>
+<p>O donc est le bonheur, le vin doux et le miel?</p>
+<p>La parole d'amour pour compenser l'injure,</p>
+<p>Et la bouche qui donne un baiser par blessure?</p>
+<p>Dieu lui-mme a besoin, quand il est blasphm,</p>
+<p>Pour nous bnir encor de se sentir aim,</p>
+<p>Et tu n'as pas, Jsus, travers cette terre,</p>
+<p>N'ayant jamais press sur ton c&oelig;ur solitaire</p>
+<p>Un c&oelig;ur sincre et pur, et fait ce long chemin</p>
+<p>Sans avoir une paule o reposer ta main,</p>
+<p>Sans une me choisie o rpandre avec flamme</p>
+<p>Tous les trsors d'amour enferms dans ton me.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne vous alarmez pas, esprits religieux,</p>
+<p>Car l'inspiration descend toujours des cieux,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></div>
+<p>Et mon ange gardien, quand vint cette pense,</p>
+<p>De son bouclier d'or ne l'a pas repousse.</p>
+<p>C'est l'heure de l'extase o Dieu se laisse voir,</p>
+<p>L'Angelus plor tinte aux cloches du soir:</p>
+<p>Comme aux bras de l'amant une vierge pme,</p>
+<p>L'encensoir d'or exhale une haleine embaume;</p>
+<p>La voix du jour s'teint; les reflets des vitraux,</p>
+<p>Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,</p>
+<p>Et l'on entend courir, sous les ogives frles,</p>
+<p>Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;</p>
+<p>La foi descend des cieux avec l'obscurit;</p>
+<p>L'orgue vibre; l'cho rpond: ternit!</p>
+<p>Et la blanche statue, en sa couche de pierre,</p>
+<p>Rapproche ses deux mains et se met en prire.</p>
+<p>Comme un captif brisant les portes du cachot,</p>
+<p>L'me du corps s'chappe et s'lance si haut,</p>
+<p>Qu'elle heurte, en son vol, au dtour d'un nuage,</p>
+<p>L'toile chevele et l'archange en voyage;</p>
+<p>Tandis que la raison, avec son pied boteux,</p>
+<p>La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.</p>
+<p>C'est cette heure-l que les divins potes</p>
+<p>Sentent grandir leur front et deviennent prophtes.</p>
+<p>O mystre d'amour! mystre profond!</p>
+<p>Abme inexplicable o l'esprit, se confond!</p>
+<p>Qui de nous osera, philosophe ou pote,</p>
+<p>Dans cette sombre nuit plonger avant la tte?</p>
+<p>Quelle langue assez haute et quel c&oelig;ur assez pur,</p>
+<p>Pour chanter dignement tout ce pome obscur?</p>
+<p>Qui donc cartera l'aile blanche et dore</p>
+<p>Dont un ange abritait cette amour ignore?</p>
+<p>Qui nous dira le nom de cette autre loa?</p>
+<p>Et quelle me, Jsus, t'aimer se voua?</p>
+<p>Murs de Jrusalem, vnrables dcombres,</p>
+<p>Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span></div>
+<p>O palmiers du Carmel! cdres du Liban!</p>
+<p>Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?</p>
+<p>Si vos troncs vermoulus et si vos tours mines</p>
+<p>Dans leur cho fidle ont, depuis tant d'annes,</p>
+<p>Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,</p>
+<p>Conserv leur mmoire et le son de leur voix,</p>
+<p>Parlez et dites-nous, forts! ruines!</p>
+<p>Tout ce que vous savez de ces amours divines</p>
+<p>Dites quels purs clairs dans leurs yeux reluisaient.</p>
+<p>Et quels soupirs ardents de leurs c&oelig;urs s'lanaient!</p>
+<p>Et toi, Jourdain, rponds, sous les berceaux de palmes,</p>
+<p>Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,</p>
+<p>Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux</p>
+<p>Que n'en trane aprs lui le paon tout radieux,</p>
+<p>Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses</p>
+<p>Glisser en se parlant avec des voix plus douces</p>
+<p>Que les roucoulements des colombes de mai,</p>
+<p>Que le premier aveu de celle que j'aimai;</p>
+<p>Et dans un pur baiser, symbole du mystre,</p>
+<p>Unir la terre au ciel et le ciel la terre?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les chos sont muets, et le flot du Jourdain</p>
+<p>Murmure sans rpondre et passe avec ddain;</p>
+<p>Les morts de Josaphat, troubls dans leur silence,</p>
+<p>Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance</p>
+<p>Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,</p>
+<p>Le chant du rossignol et le nid du ramier.</p>
+<p>Frre, mais voyez donc comme la Madeleine</p>
+<p>Laisse sur son col blanc couler flots d'bne</p>
+<p>Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux</p>
+<p>Mlancoliquement se tournent vers les cieux!</p>
+<p>Qu'elle est belle! Jamais, depuis ve la blonde,</p>
+<p>Une telle beaut n'apparut sur le monde,</p>
+<p>Son front est si charmant, son regard est si doux,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span></div>
+<p>Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,</p>
+<p>Quand le dsir craintif rde et s'approche d'elle,</p>
+<p>Fait luire son pe et le chasse coups d'aile.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O ple fleur d'amour close au paradis,</p>
+<p>Qui rpands tes parfums dans nos dserts maudits,</p>
+<p>Comment donc as-tu fait, fleur! pour qu'il te reste</p>
+<p>Une couleur si frache, une odeur si cleste?</p>
+<p>Comment donc as-tu fait, pauvre s&oelig;ur du ramier,</p>
+<p>Pour te conserver pure au c&oelig;ur de ce bourbier?</p>
+<p>Quel miracle du ciel, sainte prostitue,</p>
+<p>Que ton c&oelig;ur, cette mer si souvent remue,</p>
+<p>Des coquilles du bord et du limon impur</p>
+<p>N'ait pas, dans l'ouragan, souill ses flots d'azur,</p>
+<p>Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide</p>
+<p>La perle blanche au fond de ton me candide!</p>
+<p>C'est que tout c&oelig;ur aimant est rhabilit,</p>
+<p>Qu'il vous vient une autre me, et que la puret</p>
+<p>Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,</p>
+<p>Comme sa s&oelig;ur coupable une s&oelig;ur qui fait grce;</p>
+<p>C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;</p>
+<p>C'est que l'amour est saint et peut tout expier.</p>
+<p>Mon grand peintre ignor, sans en savoir les causes,</p>
+<p>Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;</p>
+<p>Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,</p>
+<p>Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;</p>
+<p>La voyant si coupable et prenant piti d'elle,</p>
+<p>Pour qu'on lui pardonnt, tu l'as faite plus belle,</p>
+<p>Et ton pinceau pieux, sur le divin contour</p>
+<p>A promen longtemps ses baisers pleins d'amour.</p>
+<p>Elle est plus belle encor que la vierge Marie,</p>
+<p>Et le prtre genoux, qui soupire et qui prie,</p>
+<p>Dans sa pieuse extase hsite entre les deux,</p>
+<p>Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></div>
+<p>O sainte pcheresse! grande repentante!</p>
+<p>Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,</p>
+<p>Dans mes rves choisie, et toute la beaut,</p>
+<p>Tout le rayonnement de la virginit</p>
+<p>Montrant sur son front blanc la blancheur de son me,</p>
+<p>Ne sauraient m'mouvoir, femme vraiment femme,</p>
+<p>Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,</p>
+<p>Ineffable rose faire envie aux cieux!</p>
+<p>Jamais lys de Saron, divine courtisane,</p>
+<p>Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,</p>
+<p>N'eut un plus pur clat ni de plus doux parfums;</p>
+<p>Ton beau front inond de tes longs cheveux bruns</p>
+<p>Laisse voir, au travers de la peau transparente,</p>
+<p>Le rve de ton me et ta pense errante,</p>
+<p>Comme un globe d'albtre clair par dedans!</p>
+<p>Ton &oelig;il est un foyer dont les rayons ardents</p>
+<p>Sous la cendre des c&oelig;urs ressuscitent les flammes;</p>
+<p>O la plus amoureuse entre toutes les femmes!</p>
+<p>Les sraphins du ciel peine ont dans leur c&oelig;ur</p>
+<p>Plus d'extase divine et de sainte langueur;</p>
+<p>Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde</p>
+<p>Comme d'un manteau d'or la nudit du monde!</p>
+<p>Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit</p>
+<p>Celui qui t'a marque au front avec le doigt,</p>
+<p>Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,</p>
+<p>Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;</p>
+<p>Celui qui t'apparut au jardin, ple encor</p>
+<p>D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,</p>
+<p>Et, pour te consoler, voulut que la premire</p>
+<p>Tu le visses rempli de gloire et de lumire.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>En faisant ce tableau, Raphal inconnu,</p>
+<p>N'est-ce pas? ce penser comme moi t'est venu,</p>
+<p>Et que ta rverie a sond ce mystre</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></div>
+<p>Que je voudrais pouvoir la fois dire et taire?</p>
+<p>O potes! allez prier cet autel,</p>
+<p>A l'heure o le jour baisse, l'instant solennel,</p>
+<p>Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.</p>
+<p>Regardez le Jsus et puis la Madeleine;</p>
+<p>Plongez-vous dans votre me, et rvez au doux bruit</p>
+<p>Que font en s'ployant les ailes de la nuit;</p>
+<p>Peut-tre un chrubin dtach de la toile,</p>
+<p>A vos yeux, un moment, soulvera le voile,</p>
+<p>Et dans un long soupir l'orgue murmurera</p>
+<p>L'ineffable secret que ma bouche taira.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHANT DU GRILLON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+
+<p class="subheader">I</p>
+<p>Souffle, bise! tombe flots, pluie!</p>
+<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p>
+<p>Je ris de la pluie et du vent;</p>
+<p>En attendant que l'hiver fuie,</p>
+<p>Je reste au coin du feu, rvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est moi qui suis l'esprit de l'tre!</p>
+<p>Le gaz, de sa langue bleutre,</p>
+<p>Lche plus doucement le bois;</p>
+<p>La fume, en filet d'albtre,</p>
+<p>Monte et se contourne ma voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La bouilloire rit et babille;</p>
+<p>La flamme aux pieds d'argent sautille</p>
+<p>En accompagnant ma chanson;</p>
+<p>La bche de duvet s'habille;</p>
+<p>La sve bout dans le tison.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soufflet au rle asthmatique</p>
+<p>Me fait entendre sa musique;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span></div>
+<p>Le tourne-broche aux dents d'acier</p>
+<p>Mle au concerto domestique</p>
+<p>Le tic-tac de son balancier.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les tincelles rjouies,</p>
+<p>En toiles panouies,</p>
+<p>Vont et viennent, croisant dans l'air</p>
+<p>Les salamandres blouies,</p>
+<p>Au ricanement grle et clair.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Du fond de ma cellule noire,</p>
+<p>Quand Berthe vous conte une histoire,</p>
+<p><cite>Le Chaperon</cite> ou <cite>l'Oiseau bleu</cite>,</p>
+<p>C'est moi qui soutiens sa mmoire,</p>
+<p>C'est moi qui fais taire le feu.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'touffe le bruit monotone</p>
+<p>Du rouet qui grince et bourdonne;</p>
+<p>J'impose silence au matou;</p>
+<p>Les heures s'en vont, et personne</p>
+<p>N'entend le timbre du coucou.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pendant la nuit et la journe,</p>
+<p>Je chante sous la chemine;</p>
+<p>Dans mon langage de grillon</p>
+<p>J'ai, des rebuts de son ane,</p>
+<p>Souvent consol Cendrillon.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le renard glapit dans le pige;</p>
+<p>Le loup, hurlant de faim, assige</p>
+<p>La ferme au milieu des grands bois;</p>
+<p>Dcembre met, avec sa neige,</p>
+<p>Des chemises blanches aux toits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></div>
+<p>Allons, fagot, ptille et flambe;</p>
+<p>Courage! farfadet ingambe,</p>
+<p>Saule, bondis plus haut encor;</p>
+<p>Salamandre, montre ta jambe,</p>
+<p>Lve en dansant ton jupon d'or.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quel plaisir? prolonger sa veille,</p>
+<p>Regarder la flamme vermeille</p>
+<p>Prenant deux bras le tison,</p>
+<p>A tous les bruits prter l'oreille,</p>
+<p>Entendre vivre la maison!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tapi dans sa niche bien chaude,</p>
+<p>Sentir l'hiver qui pleure et rde,</p>
+<p>Tout blme et le nez violet,</p>
+<p>Tchant de s'introduire en fraude</p>
+<p>Par quelque fente du volet!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Souffle, bise! tombe flots, pluie!</p>
+<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p>
+<p>Je ris de la pluie et du vent;</p>
+<p>En attendant que l'hiver fuie</p>
+<p>Je reste au coin du feu, rvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez les branches,</p>
+<p>Comme elles sont blanches!</p>
+<p>Il neige des fleurs.</p>
+<p>Riant dans la pluie,</p>
+<p>Le soleil essuie</p>
+<p>Les saules en pleurs,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span></div>
+<p>Et le ciel reflte</p>
+<p>Dans la violette</p>
+<p>Ses pures couleurs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La nature en joie</p>
+<p>Se pare et dploie</p>
+<p>Son manteau vermeil.</p>
+<p>Le paon, qui se joue,</p>
+<p>Fait tourner en roue</p>
+<p>Sa queue au soleil.</p>
+<p>Tout court, tout s'agite,</p>
+<p>Pas un livre au gte;</p>
+<p>L'ours sort du sommeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La mouche ouvre l'aile,</p>
+<p>Et la demoiselle</p>
+<p>Aux prunelles d'or,</p>
+<p>Au corset de gupe,</p>
+<p>Dpliant son crpe,</p>
+<p>A repris l'essor.</p>
+<p>L'eau gament babille,</p>
+<p>Le goujon frtille:</p>
+<p>Un printemps encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tout se cherche et s'aime;</p>
+<p>Le crapaud lui-mme,</p>
+<p>Les aspics mchants,</p>
+<p>Toute crature,</p>
+<p>Selon sa nature:</p>
+<p>La feuille a des chants;</p>
+<p>Les herbes rsonnent,</p>
+<p>Les buissons bourdonnent,</p>
+<p>C'est concert aux champs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span></div>
+<p>Moi seul je suis triste.</p>
+<p>Qui sait si j'existe,</p>
+<p>Dans mon palais noir?</p>
+<p>Sous la chemine,</p>
+<p>Ma vie enchane</p>
+<p>Coule sans espoir.</p>
+<p>Je ne puis, malade,</p>
+<p>Chanter ma ballade</p>
+<p>Aux htes du soir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si la brise tide</p>
+<p>Au vent froid succde,</p>
+<p>Si le ciel est clair,</p>
+<p>Moi, ma chemine</p>
+<p>N'est illumine</p>
+<p>Que d'un ple clair;</p>
+<p>Le cercle foltre</p>
+<p>Abandonne l'tre:</p>
+<p>Pour moi c'est l'hiver.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur la cendre grise,</p>
+<p>La pincette brise</p>
+<p>Un charbon sans feu.</p>
+<p>Adieu les paillettes,</p>
+<p>Les blondes aigrettes!</p>
+<p>Pour six mois adieu</p>
+<p>La matresse bche,</p>
+<p>O sous la peluche</p>
+<p>Sifflait le gaz bleu!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans ma niche creuse,</p>
+<p>Ma patte boiteuse</p>
+<p>Me tient en prison.</p>
+<p>Quand l'insecte rde,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></div>
+<p>Comme une meraude,</p>
+<p>Sous le vert gazon,</p>
+<p>Moi seul je m'ennuie;</p>
+<p>Un mur, noir de suie,</p>
+<p>Est mon horizon.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">ABSENCE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Reviens, reviens, ma bien-aime;</p>
+<p>Comme une fleur loin du soleil,</p>
+<p>La fleur de ma vie est ferme</p>
+<p>Loin de ton sourire vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Entre nos c&oelig;urs tant de distance!</p>
+<p>Tant d'espace entre nos baisers!</p>
+<p>O sort amer! dure absence!</p>
+<p>O grands dsirs inapaiss!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'ici l-bas, que de campagnes,</p>
+<p>Que de villes et de hameaux,</p>
+<p>Que de vallons et de montagnes,</p>
+<p>A lasser le pied des chevaux!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Au pays qui me prend ma belle,</p>
+<p>Hlas! si je pouvais aller;</p>
+<p>Et si mon corps avait une aile</p>
+<p>Comme mon me pour voler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par-dessus les vertes collines,</p>
+<p>Les montagnes au front d'azur,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></div>
+<p>Les champs rays et les ravines,</p>
+<p>J'irais d'un vol rapide et sr.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le corps ne suit pas la pense;</p>
+<p>Pour moi, mon me, va tout droit,</p>
+<p>Comme une colombe blesse,</p>
+<p>S'abattre au rebord de ton toit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Descends dans sa gorge divine,</p>
+<p>Blonde et fauve comme de l'or,</p>
+<p>Douce comme un duvet d'hermine,</p>
+<p>Sa gorge, mon royal trsor;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et dis, mon me, cette belle:</p>
+<p>Tu sais bien qu'il compte les jours,</p>
+<p>O ma colombe! tire d'aile,</p>
+<p>Retourne au nid de nos amours.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">AU SOMMEIL<br />
+<span class="small">HYMNE ANTIQUE</span></h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Sommeil, fils de la nuit et frre de la mort,</p>
+<p>coute-moi, Sommeil: lasse de sa veille,</p>
+<p>La lune, au fond du ciel, ferme l'&oelig;il et s'endort,</p>
+<p>Et son dernier rayon, travers la feuille,</p>
+<p>Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement</p>
+<p>Sur le front endormi de son bleutre amant.</p>
+<p>Par la porte d'ivoire et la porte de corne,</p>
+<p>Les songes vrais ou faux de l'rbe envols</p>
+<p>Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;</p>
+<p>Les cheveux de la nuit, d'toiles d'or mls,</p>
+<p>Au long de son dos brun pendent tout dboucls;</p>
+<p>Le vent mme retient son haleine, et les mondes,</p>
+<p>Fatigus de tourner sur leurs muets pivots,</p>
+<p>S'arrtent assoupis et suspendent leurs rondes.</p>
+<p>O jeune homme charmant, couronn de pavots,</p>
+<p>Qui, tenant sur la main une patre noire,</p>
+<p>Pleine d'eau du Lth, chaque nuit nous fait boire,</p>
+<p>Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;</p>
+<p>Enfant mystrieux, hermaphrodite trange,</p>
+<p>O la vie au trpas s'unit et se mlange,</p>
+<p>Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span></div>
+<p>Douce transition de la lumire l'ombre,</p>
+<p>Du repos la mort et du lit au tombeau;</p>
+<p>Sous les pais rideaux de ton alcve sombre,</p>
+<p>Du fond de ta caverne inconnue au soleil,</p>
+<p>Je t'implore genoux, coute-moi, Sommeil!</p>
+<p>Je t'aime, doux Sommeil! et je veux ta gloire,</p>
+<p>Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,</p>
+<p>Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;</p>
+<p>Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscne,</p>
+<p>Dont le rauque aboment si souvent te troubla,</p>
+<p>Et verser l'opium sur ton autel d'bne.</p>
+<p>Je te donne le pas sur Ph&oelig;bus-Apollon,</p>
+<p>Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,</p>
+<p>Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.</p>
+<p>Je te prfre mme la blanche Vnus,</p>
+<p>Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,</p>
+<p>Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,</p>
+<p>Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie</p>
+<p>Se suspendre l'essaim des zphyrs ingnus;</p>
+<p>Mme au jeune Iacchus, le doux pre de joie,</p>
+<p>A l'ivresse, l'amour, tout, divin Sommeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde</p>
+<p>Lve du doigt le pan de son rideau vermeil,</p>
+<p>Soit que les chevaux blancs qui tranent le soleil</p>
+<p>Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,</p>
+<p>Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.</p>
+<p>Sous les arceaux muets de la grotte profonde,</p>
+<p>O les songes lgers mnent sans bruit leur ronde,</p>
+<p>Reois bnignement mon encens et mes v&oelig;ux,</p>
+<p>Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TERZA RIMA</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,</p>
+<p>Et que de l'chafaud, sublime et radieux,</p>
+<p>Il fut redescendu dans la cit latine,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,</p>
+<p>Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;</p>
+<p>Il avait oubli le monde dans les cieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Trois grands mois il garda cette attitude austre,</p>
+<p>On l'et pris pour un ange en extase devant</p>
+<p>Le saint triangle d'or, au moment du mystre.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Frre, voila pourquoi les potes, souvent,</p>
+<p>Buttent chaque pas sur les chemins du monde;</p>
+<p>Les yeux fichs au ciel ils s'en vont en rvant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les anges secouant leur chevelure blonde,</p>
+<p>Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,</p>
+<p>Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eux marchent au hasard et font mille faux pas;</p>
+<p>Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,</p>
+<p>Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperoivent pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span></div>
+<p>Que leur font les passants, les pierres et les boues?</p>
+<p>Ils cherchent dans le jour le rve de leurs nuits,</p>
+<p>Et le jeu du dsir leur empourpre les joues.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,</p>
+<p>Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,</p>
+<p>Ils sortent rayonnants de leurs obscurs rduits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un auguste reflet de leur &oelig;uvre divine</p>
+<p>S'attache leur personne et leur dore le front,</p>
+<p>Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les nuits suivront les jours et se succderont,</p>
+<p>Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,</p>
+<p>Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tous nos palais sous eux s'teignent et s'affaissent;</p>
+<p>Leur me, la coupole o leur &oelig;uvre reluit,</p>
+<p>Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Notre jour leur parat plus sombre que la nuit;</p>
+<p>Leur &oelig;il cherche toujours le ciel bleu de la fresque,</p>
+<p>Et le tableau quitt les tourmente et les suit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,</p>
+<p>Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,</p>
+<p>Et que le ciel de marbre o leur front touche presque.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sublime aveuglement? magnifique dfaut!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">MONTE SUR LE BROCKEN</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque l'on est mont jusqu'au nid des aiglons,</p>
+<p>Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons</p>
+<p>Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,</p>
+<p>Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,</p>
+<p>On s'aperoit enfin qu'on grimperait mille ans,</p>
+<p>Tant que la chair tiendrait vos talons sanglants,</p>
+<p>Sans approcher du ciel qui toujours se recule,</p>
+<p>Et qu'on n'est, aprs tout, qu'un Titan ridicule.</p>
+<p>On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,</p>
+<p>Et des fantmes vains dansent devant vos yeux.</p>
+<p>Le silence est profond; la chanson de la terre</p>
+<p>Ne vient pas jusqu' vous, et la voix du tonnerre,</p>
+<p>Qui roule sous vos pieds, semble le billement</p>
+<p>Du Brocken, ennuy de son ds&oelig;uvrement.</p>
+<p>Votre cri, sans trouver d'cho qui le rpte,</p>
+<p>S'teint subitement sous la vote muette;</p>
+<p>C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor</p>
+<p>Les violes d'amour et les cithares d'or,</p>
+<p>Car le ciel est bien haut et l'chelle est petite.</p>
+<p>Votre guide, effray, redescend et vous quitte,</p>
+<p>Et, roulant une larme au fond de son &oelig;il bleu,</p>
+<p>La dernire des fleurs vous jette son adieu.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span></div>
+<p>La neige cependant descend silencieuse,</p>
+<p>Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse</p>
+<p>Apparat ct d'un soleil sans rayons;</p>
+<p>Le ciel est tout ray de ses ples sillons,</p>
+<p>Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,</p>
+<p>Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE PREMIER RAYON DE MAI</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Hier j'tais table avec ma chre belle,</p>
+<p>Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,</p>
+<p>Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid</p>
+<p>Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bnit.</p>
+<p>C'tait un bruit charmant de verres, de fourchettes,</p>
+<p>Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,</p>
+<p>De sonores baisers et de propos joyeux.</p>
+<p>L'enfant, pour tre l'aise et rgaler mes yeux,</p>
+<p>Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine</p>
+<p>On voyait les trsors de sa blanche poitrine;</p>
+<p>Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,</p>
+<p>Ses beaux seins se dressaient, tincelants et durs,</p>
+<p>Et, comme sur des fleurs des abeilles poses,</p>
+<p>Sur leurs pointes tremblaient des lumires roses.</p>
+<p>Un rayon de soleil, le premier du printemps,</p>
+<p>Dorait, sur son col brun, de reflets clatants</p>
+<p>Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes</p>
+<p>D'un verre de cristal allumant les facettes,</p>
+<p>Enchssait un rubis dans la pourpre du vin.</p>
+<p>Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!</p>
+<p>Avec un sentiment de joie et de bien-tre</p>
+<p>Je regardais l'enfant, le verre et la fentre;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span></div>
+<p>L'aubpine de mai me parfumait le c&oelig;ur,</p>
+<p>Et, comme la saison, mon me tait en fleur;</p>
+<p>Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,</p>
+<p>De penser qu'en ce sicle, envahi par la presse,</p>
+<p>Dans ce Paris bruyant et sale faire peur,</p>
+<p>Sous le rgne fumeux des bateaux vapeur,</p>
+<p>Malgr les dputs, la Charte et les ministres,</p>
+<p>Les hommes du progrs, les cafards et les cuistres,</p>
+<p>On n'avait pas encor supprim le soleil,</p>
+<p>Ni dpouill le vin de son manteau vermeil;</p>
+<p>Que la femme tait belle et toujours dsirable,</p>
+<p>Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,</p>
+<p>Auprs de sa matresse, ainsi qu'aux premiers jours,</p>
+<p>Clbrer le printemps, le vin et les amours.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE LION DU CIRQUE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:</p>
+<p>Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;</p>
+<p>De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;</p>
+<p>Comme un sphinx accroupi dans les sables brlants,</p>
+<p>Sur l'oreiller velu de tes pattes croises,</p>
+<p>Pose ton mufle norme, aux babines fronces,</p>
+<p>Dors et prends patience, lion du dsert!</p>
+<p>Demain, Csar le veut, de ton cachot ouvert,</p>
+<p>Demain tu sauteras dans la pleine lumire,</p>
+<p>Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entire,</p>
+<p>Et de tous les cts les applaudissements</p>
+<p>Rpondront comme un ch&oelig;ur tes grommlements</p>
+<p>On te tient en rserve une vierge chrtienne,</p>
+<p>Plus blanche mille fois que la Vnus paenne;</p>
+<p>Tu pourras loisir, de tes griffes de fer,</p>
+<p>Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;</p>
+<p>Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:</p>
+<p>Ne frotte plus ton nez contre la grille close;</p>
+<p>Songe, sous ta crinire, au plaisir de ronger</p>
+<p>Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger</p>
+<p>Dans le gouffre bant de ta gueule qui fume</p>
+<p>Une tte o dj l'aurole s'allume.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></div>
+<p>Le belluaire ainsi gourmande son lion,</p>
+<p>Et le lion fait trve sa rbellion.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,</p>
+<p>Rugis affreusement dans l'antre de mon me,</p>
+<p>Je n'ai pas de victime promettre ta faim,</p>
+<p>Ni d'esclave chrtienne te jeter demain;</p>
+<p>Tche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore</p>
+<p>Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.</p>
+<p>A quoi bon te dbattre et grincer et hurler?</p>
+<p>Le temps n'est pas venu de te dmuseler.</p>
+<p>En attendant le jour de revoir la lumire,</p>
+<p>Silencieusement l'angle d'une pierre,</p>
+<p>Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,</p>
+<p>Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p>
+
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LAMENTO</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Connaissez-vous la blanche tombe</p>
+<p>O flotte avec un son plaintif</p>
+<p class="i2"> L'ombre d'un if?</p>
+<p>Sur l'if, une ple colombe,</p>
+<p>Triste et seule, au soleil couchant,</p>
+<p class="i2"> Chante son chant;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un air maladivement tendre,</p>
+<p>A la fois charmant et fatal,</p>
+<p class="i2"> Qui vous fait mal,</p>
+<p>Et qu'on voudrait toujours entendre;</p>
+<p>Un air, comme en soupire aux cieux</p>
+<p class="i2"> L'ange amoureux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>On dirait que l'me veille</p>
+<p>Pleure sous terre l'unisson</p>
+<p class="i2"> De la chanson,</p>
+<p>Et du malheur d'tre oublie</p>
+<p>Se plaint dans un roucoulement</p>
+<p class="i2"> Bien doucement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Sur les ailes de la musique</p>
+<p>On sent lentement revenir</p>
+<p class="i2"> Un souvenir;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span></div>
+<p>Une ombre de forme anglique</p>
+<p>Passe dans un rayon tremblant,</p>
+<p class="i2"> En voile blanc.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les belles de nuit, demi-closes,</p>
+<p>Jettent leur parfum faible et doux</p>
+<p class="i2"> Autour de vous,</p>
+<p>Et le fantme aux molles poses</p>
+<p>Murmure en vous tendant les bras:</p>
+<p class="i2"> Tu reviendras?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! jamais plus, prs de la tombe</p>
+<p>Je n'irai, quand descend le soir</p>
+<p class="i2"> Au manteau noir,</p>
+<p>couter la ple colombe</p>
+<p>Chanter sur la branche de l'if</p>
+<p class="i2"> Son chant plaintif!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">BARCAROLLE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>O voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'aviron est d'ivoire,</p>
+<p>Le pavillon de moire,</p>
+<p>Le gouvernail d'or fin;</p>
+<p>J'ai pour lest une orange,</p>
+<p>Pour voile une aile d'ange,</p>
+<p>Pour mousse un sraphin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>O voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Est-ce dans la Baltique,</p>
+<p>Sur la mer Pacifique,</p>
+<p>Dans l'le de Java?</p>
+<p>Ou bien dans la Norwge,</p>
+<p>Cueillir la fleur de neige,</p>
+<p>Ou la fleur d'Angsoka?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div>
+<p>Dites, la jeune belle,</p>
+<p>O voulez-vous aller?</p>
+<p>La voile ouvre son aile,</p>
+<p>La brise va souffler!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Menez-moi, dit la belle,</p>
+<p>A la rive fidle</p>
+<p>O l'on aime toujours.</p>
+<p>&mdash;Cette rive, ma chre,</p>
+<p>On ne la connat gure</p>
+<p>Au pays des amours.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">TRISTESSE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="i3"> Avril est de retour.</p>
+<p class="i3"> La premire des roses,</p>
+<p class="i3"> De ses lvres mi-closes,</p>
+<p class="i3"> Rit au premier beau jour;</p>
+<p class="i3"> La terre bienheureuse</p>
+<p class="i3"> S'ouvre et s'panouit;</p>
+<p class="i3"> Tout aime, tout jouit.</p>
+<p>Hlas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> Les buveurs en gat,</p>
+<p class="i3"> Dans leurs chansons vermeilles,</p>
+<p class="i3"> Clbrent sous les treilles</p>
+<p class="i3"> Le vin et la beaut;</p>
+<p class="i3"> La musique joyeuse,</p>
+<p class="i3"> Avec leur rire clair</p>
+<p class="i3"> S'parpille dans l'air.</p>
+<p>Hlas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> En dshabills blancs,</p>
+<p class="i3"> Les jeunes demoiselles</p>
+<p class="i3"> S'en vont sous les tonnelles</p>
+<p class="i3"> Au bras de leurs galants;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></div>
+<p class="i3"> La lune langoureuse</p>
+<p class="i3"> Argente leurs baisers</p>
+<p class="i3"> Longuement appuys.</p>
+<p>Hlas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i3"> Moi, je n'aime plus rien,</p>
+<p class="i3"> Ni l'homme, ni la femme,</p>
+<p class="i3"> Ni mon corps, ni mon me,</p>
+<p class="i3"> Pas mme mon vieux chien.</p>
+<p class="i3"> Allez dire qu'on creuse,</p>
+<p class="i3"> Sous le ple gazon,</p>
+<p class="i3"> Une fosse sans nom.</p>
+<p>Hlas! j'ai dans le c&oelig;ur une tristesse affreuse.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">QUI SERA ROI?</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>I</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>BHMOT</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Moi, je suis Bhmot, l'lphant, le colosse.</p>
+<p>Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse</p>
+<p class="i3"> Comme le dos d'un mont.</p>
+<p>Je suis une montagne anime et qui marche;</p>
+<p>Au dluge, je fis presque chavirer l'arche,</p>
+<p>Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je porte, en me jouant, des tours sur mon paule;</p>
+<p>Les murs tombent broys sous mon flanc qui les frle</p>
+<p class="i3"> Comme sous un blier.</p>
+<p>Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?</p>
+<p>J'enlve cavaliers et chevaux dans ma trompe,</p>
+<p>Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:</p>
+<p>Je jette chaque pas, sur la terre, une gerbe</p>
+<p class="i3"> De blesss et de morts.</p>
+<p>Au c&oelig;ur de la bataille, aux lieux o la mle</p>
+<p>Rugit plus furieuse et plus chevele,</p>
+<p>Comme un mortier sanglant, je vais gchant les corps.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div>
+<p>Les flches font sur moi le ptillement grle</p>
+<p>Que par un jour d'hiver font les grains de la grle</p>
+<p class="i3"> Sur les tuiles d'un toit,</p>
+<p>Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,</p>
+<p>Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,</p>
+<p>Et par tous les chemins je marche toujours droit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;</p>
+<p>A travers les bambous, je foltre et je passe</p>
+<p class="i3"> Comme un faon dans les bls.</p>
+<p>Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,</p>
+<p>Je dessche son urne avec ma grande trompe,</p>
+<p>Et laisse sur le sec ses htes caills.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mes dfenses d'ivoire ventreraient le monde,</p>
+<p>Je porterais le ciel et sa coupole ronde</p>
+<p class="i3"> Tout aussi bien qu'Atlas.</p>
+<p>Rien ne me semble lourd; pour soutenir le ple,</p>
+<p>Je pourrais lui prter ma rude et forte paule.</p>
+<p>Je le remplacerai quand il sera trop las!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quand Bhmot eut dit jusqu'au bout sa harangue,</p>
+<p>Lviathan, ainsi, rpondit en sa langue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>III</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>LVIATHAN</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Taisez-vous, Bhmot, je suis Lviathan,</p>
+<p>Comme un enfant mutin je fouette l'Ocan</p>
+<p class="i3"> Du revers de ma large queue.</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div>
+<p>Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,</p>
+<p>Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,</p>
+<p class="i3"> Seigneur de l'immensit bleue.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le requin endent d'un triple rang de dents,</p>
+<p>Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,</p>
+<p> Le kraken qu'on prend pour une le,</p>
+<p>L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,</p>
+<p>Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,</p>
+<p class="i3"> Du ctac jusqu'au nautile;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le grand serpent de mer et le poisson Macar,</p>
+<p>Les baleines du ple l'&oelig;il rond et hagard,</p>
+<p class="i3"> Qui soufflent l'eau par la narine,</p>
+<p>Le triton fabuleux, la sirne aux chants clairs,</p>
+<p>Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts</p>
+<p class="i3"> Et montrant sa blanche poitrine;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les oursons toils et les crabes hideux,</p>
+<p>Comme des coutelas agitant autour d'eux</p>
+<p class="i3"> L'arsenal crochu de leurs pinces;</p>
+<p>Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.</p>
+<p>Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi</p>
+<p class="i3"> Quand je visite mes provinces.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour l'&oelig;il qui peut plonger au fond du gouffre noir,</p>
+<p>Mon royaume est superbe et magnifique voir:</p>
+<p class="i3"> Des vgtations tranges,</p>
+<p>ponges, polypiers, madrpores, coraux,</p>
+<p>Comme dans les forts, s'y courbent en arceaux,</p>
+<p class="i3"> S'y dcoupent en vertes franges.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocan,</p>
+<p>Ma respiration soulve l'ouragan</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div>
+<p class="i3"> Et se condense en noirs nuages;</p>
+<p>Le souffle imptueux de mes larges naseaux</p>
+<p>Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux</p>
+<p class="i3"> Avec les ples quipages.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ainsi vous avez tort de tant faire le fier</p>
+<p>Pour avoir une peau plus dure que le fer</p>
+<p class="i3"> Et renvers quelque muraille;</p>
+<p>Ma gueule vous pourrait engloutir aisment.</p>
+<p>Je vous ai regard, Bhmot, et vraiment</p>
+<p class="i3"> Vous tes de petite taille.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'empire revient donc moi, prince des eaux,</p>
+<p>Qui mne chaque soir les difformes troupeaux</p>
+<p class="i3"> Patre dans les moites campagnes;</p>
+<p>Moi tmoin du dluge et des temps disparus;</p>
+<p>Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus</p>
+<p class="i3"> Les grands aigles sur les montagnes!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">IV</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lviathan se tut et plongea sous les flots;</p>
+<p>Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs lots.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>V</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>L'OISEAU ROCK</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L-bas, tout l-bas, il me semble</p>
+<p>Que j'entends quereller ensemble</p>
+<p>Bhmot et Lviathan;</p>
+<p>Chacun des deux rivaux aspire,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></div>
+<p>Ambition folle! l'empire</p>
+<p>De la terre et de l'Ocan.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Eh quoi! Lviathan l'norme</p>
+<p>S'assoirait, majest difforme,</p>
+<p>Sur le trne de l'univers!</p>
+<p>N'a-t-il pas ses grottes profondes,</p>
+<p>Son palais d'azur sous les ondes?</p>
+<p>N'est-il pas roi des peuples verts?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bhmot, dans sa patte immonde,</p>
+<p>Veut prendre le sceptre du monde</p>
+<p>Et se poser en souverain.</p>
+<p>Bhmot, avec son gros ventre,</p>
+<p>Veut faire venir son antre</p>
+<p>L'univers terrestre et marin!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>La prtention est trange</p>
+<p>Pour ces deux ptrisseurs de fange,</p>
+<p>Qui ne sauraient quitter le sol.</p>
+<p>C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois tre</p>
+<p>De ce monde seigneur et matre,</p>
+<p>Et je suis roi de par mon vol.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je pourrais dans ma forte serre</p>
+<p>Prendre la boule de la terre</p>
+<p>Avec le ciel pour cusson.</p>
+<p>Crez deux mondes: je me flatte</p>
+<p>D'en tenir un dans chaque patte,</p>
+<p>Comme les aigles du blason.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je nage en plein dans la lumire,</p>
+<p>Et ma prunelle sans paupire</p>
+<p>Regarde en face le soleil.</p>
+<p>Lorsque par les airs je voyage,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></div>
+<p>Mon ombre, comme un grand nuage,</p>
+<p>Obscurcit l'horizon vermeil.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je cause avec l'toile bleue</p>
+<p>Et la comte ple queue;</p>
+<p>Dans la lune je fais mon nid;</p>
+<p>Je perche sur l'arc d'une sphre;</p>
+<p>D'un coup de mon aile lgre</p>
+<p>Je fais le tour de l'infini.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="poetry"><span class="i6"><b>VI</b></span></p>
+<p class="i5 smaller"><b>L'HOMME</b></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Lviathan, je vais, malgr les deux cascades</p>
+<p>Qui de tes noirs vents jaillissent en arcades,</p>
+<p>La mer qui se soulve tes reniflements,</p>
+<p>Et les glaces du ple et tous les lments,</p>
+<p>Mont sur une barque entr'ouverte et disjointe,</p>
+<p>T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;</p>
+<p>Car il faut un peu d'huile ma lampe le soir,</p>
+<p>Quand le soleil s'teint et qu'on n'y peut plus voir.</p>
+<p>Bhmot, genoux! que je pose la charge</p>
+<p>Sur ta croupe arrondie et ton paule large!</p>
+<p>Je ne suis pas mu de ton normit;</p>
+<p>Je ferai de tes dents quelque hochet sculpt,</p>
+<p>Et je te couperai tes immenses oreilles,</p>
+<p>Avec leurs plis pendants, des drapeaux pareilles,</p>
+<p>Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.</p>
+<p>Oiseau Rock, prte-moi la plume et ton duvet,</p>
+<p>Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracasse,</p>
+<p>Sans pouvoir achever la courbe commence,</p>
+<p>Des sommits du ciel, mes pieds, sur le roc,</p>
+<p>Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">COMPENSATION</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Il nat sous le soleil de nobles cratures</p>
+<p>Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rver,</p>
+<p>Corps de fer, c&oelig;ur de flamme, admirables natures.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dieu semble les produire afin de se prouver;</p>
+<p>Il prend, pour les ptrir, une argile plus douce,</p>
+<p>Et souvent passe un sicle les parachever.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce</p>
+<p>Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,</p>
+<p>Et l'ardente aurole en gerbe d'or y pousse.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ces hommes-l s'en vont, calmes et radieux,</p>
+<p>Sans quitter un instant leur pose solennelle,</p>
+<p>Avec l'&oelig;il immobile et le maintien des dieux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Leur moindre fantaisie est une &oelig;uvre ternelle,</p>
+<p>Tout cde devant eux; les sables inconstants</p>
+<p>Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidle.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,</p>
+<p>L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:</p>
+<p>Ils mneront bout leurs destins clatants.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></div>
+<p>Leur existence trange est le rel du rve;</p>
+<p>Ils excuteront votre plan idal,</p>
+<p>Comme un matre savant le croquis d'un lve.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vos dsirs inconnus, sous l'arceau triomphal</p>
+<p>Dont votre esprit en songe arrondissait la vote,</p>
+<p>Passent assis en croupe au dos de leur cheval.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'un pied sr, jusqu'au bout ils ont suivi la route</p>
+<p>O, ds les premiers pas, vous vous tes assis,</p>
+<p>N'osant prendre une branche au carrefour du doute.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>De ceux-l chaque peuple en compte cinq ou six,</p>
+<p>Cinq ou six tout au plus, dans les sicles prospres,</p>
+<p>Types toujours vivants dont on fait des rcits.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nature avare, toi, si fconde en vipres,</p>
+<p>En serpents, en crapauds tout gonfls de venins,</p>
+<p>Si prompte repeupler tes immondes repaires,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,</p>
+<p>Pour tant d'avortements et d'&oelig;uvres imparfaites,</p>
+<p>Tant de monstres impurs chapps de tes mains,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Nature, tu nous dois encor bien des potes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">CHINOISERIE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,</p>
+<p>Ni vous non plus, Juliette, ni vous,</p>
+<p>Ophlia, ni Batrix, ni mme</p>
+<p>Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Celle que j'aime, prsent, est en Chine;</p>
+<p>Elle demeure avec ses vieux parents,</p>
+<p>Dans une tour de porcelaine fine,</p>
+<p>Au fleuve Jaune, o sont les cormorans.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Elle a des yeux retrousss vers les tempes,</p>
+<p>Un pied petit tenir dans la main,</p>
+<p>Le teint plus clair que le cuivre des lampes,</p>
+<p>Les ongles longs et rougis de carmin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Par son treillis elle passe sa tte,</p>
+<p>Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,</p>
+<p>Et, chaque soir, aussi bien qu'un pote,</p>
+<p>Chante le saule et la fleur du pcher.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">SONNET</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Pour veiner de son front la pleur dlicate,</p>
+<p>Le Japon a donn son plus limpide azur;</p>
+<p>La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur</p>
+<p>Que son col transparent et ses tempes d'agate.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans sa prunelle humide un doux rayon clate;</p>
+<p>Le chant du rossignol prs de sa voix est dur,</p>
+<p>Et, quand elle se lve notre ciel obscur,</p>
+<p>On dirait de la lune en sa robe d'ouate.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;</p>
+<p>Le caprice a taill son petit nez charmant;</p>
+<p>Sa bouche a des rougeurs de pche et de framboise;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ses mouvements sont pleins d'une grce chinoise,</p>
+<p>Et prs d'elle on respire autour de sa beaut</p>
+<p>Quelque chose de doux comme l'odeur du th.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">A DEUX BEAUX YEUX</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Vous avez un regard singulier et charmant;</p>
+<p>Comme la lune au fond du lac qui la reflte,</p>
+<p>Votre prunelle, o brille une humide paillette,</p>
+<p>Au coin de vos doux yeux roule languissamment.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;</p>
+<p>Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,</p>
+<p>Et vos grands cils mus, de leur aile inquite</p>
+<p>Ne voilent qu' demi leur vif rayonnement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Mille petits amours leur miroir de flamme</p>
+<p>Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,</p>
+<p>Et les dsirs y vont rallumer leurs flambeaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre me,</p>
+<p>Comme une fleur cleste au calice idal</p>
+<p>Que l'on apercevrait travers un cristal.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE THERMODON</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p class="subheader">I</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'ai, dans mon cabinet, une bataille norme</p>
+<p>Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,</p>
+<p>Et dont l'trange aspect arrte l'&oelig;il surpris;</p>
+<p>On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,</p>
+<p>La gravure sonner comme une vieille armure,</p>
+<p>Et le papier muet semble jeter des cris.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Un pont par o se rue une foule en dmence,</p>
+<p>Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,</p>
+<p>Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;</p>
+<p>A travers l'arche on voit une ville enflamme,</p>
+<p>D'o montent, en tournant, de longs flots de fume</p>
+<p>Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Une barque, pareille la barque des ombres,</p>
+<p>Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,</p>
+<p>Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;</p>
+<p>Une averse de sang pleut des ttes coupes;</p>
+<p>Des mains par l'agonie perdument crispes,</p>
+<p>Avec leurs doigts noueux s'accrochent ses bords.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></div>
+<p>Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,</p>
+<p>Le grand fleuve a toujours toute prte une tombe;</p>
+<p>Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;</p>
+<p>Les flots toujours bants, de leurs gueules voraces,</p>
+<p>Dvorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,</p>
+<p>Tout ce que le combat jette leur apptit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,</p>
+<p>Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre</p>
+<p>Qu'un mourant tient encor dans son poing fracass;</p>
+<p>Plus loin, c'est un carquois plein de flches, qui verse</p>
+<p>Ses dards en pluie aigu, et dont chaque trait perce</p>
+<p>Un cadavre dj de cent coups travers.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est un rude combat! chevelures, crinires,</p>
+<p>Panaches et cimiers, enseignes et bannires,</p>
+<p>Au souffle des clairons volent chevels;</p>
+<p>Les lances, ces pis de la moisson sanglante,</p>
+<p>S'inclinent leur vent en tranche tincelante,</p>
+<p>Comme sous une pluie on voit pencher des bls.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les glaives dentels font d'affreuses morsures;</p>
+<p>Le poignard altr, plongeant dans les blessures,</p>
+<p>Comme dans une coupe, y boit flots le sang;</p>
+<p>Et les pieux, rompant les armes les plus fortes,</p>
+<p>Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes</p>
+<p>Aux mes qui des corps sortent en rugissant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Quelle frocit de dessin et de touche!</p>
+<p>Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!</p>
+<p>Qui signa ce pome trange et vhment?</p>
+<p>C'est toi, matre suprme, la main turbulente,</p>
+<p>Peintre au nom rouge, roi de la couleur brlante,</p>
+<p>Divin Nerlandais, Michel-Ange flamand!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></div>
+<p>C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime</p>
+<p>Pencha cette bataille au bord de cet abme,</p>
+<p>Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,</p>
+<p>Et lui mis pour came un beau groupe de femmes</p>
+<p>Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames</p>
+<p>S'apaise et n'ose pas les submerger encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">II</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car ce sont, piti! des femmes, des guerrires</p>
+<p>Que la mle treint de ses mains meurtrires.</p>
+<p class="i2"> Sous l'armure une gorge bat;</p>
+<p>Les cailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,</p>
+<p>O, nourrisson cruel, la mort ple vient boire</p>
+<p class="i2"> Le lait empourpr du combat.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Regardez! regardez! les chevelures blondes</p>
+<p>Coulent en ruisseaux d'or se mler sous les ondes</p>
+<p class="i2"> Aux cheveux glauques des roseaux.</p>
+<p>Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albtre,</p>
+<p>O, dans la blancheur mate, une veine bleutre</p>
+<p class="i2"> Circule en transparents rseaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hlas! sur tous ces corps la teinte nacre,</p>
+<p>La mort a dj mis sa pleur azure;</p>
+<p class="i2"> Ils n'ont de rose que le sang.</p>
+<p>Leurs bras abandonns trempent, les mains ouvertes,</p>
+<p>Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,</p>
+<p class="i2"> O l'eau les soulve en passant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le cheval de bataille la croupe tigre,</p>
+<p>Secouant dans les cieux sa crinire effare,</p>
+<p> Les foule avec ses durs sabots;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></div>
+<p>Et le lche vainqueur, dans sa rage brutale,</p>
+<p>Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,</p>
+<p class="i2"> Tire lui leurs derniers lambeaux.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientt du haut des monts les vautours au col chauve,</p>
+<p>Les corbeaux vernisss, les aigles l'&oelig;il fauve,</p>
+<p> L'orfraie au regard clandestin,</p>
+<p>Les loups se balanant sur leurs chines maigres,</p>
+<p>Les renards, les chakals, accourront, tout allgres,</p>
+<p class="i2"> Prendre leur part au grand festin.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce splendide banquet rparera leurs jenes.</p>
+<p>O misre! douleur! tous ces corps frais et jeunes,</p>
+<p class="i2"> Ces beaux seins d'un si pur contour,</p>
+<p>Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,</p>
+<p>Fouills par le museau de l'hyne farouche,</p>
+<p class="i2"> Piqus par le bec du vautour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Cessez de vains efforts, braves amazones!</p>
+<p>A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,</p>
+<p class="i2"> Le casque grec empanach,</p>
+<p>La cuirasse de fer, de clous d'or toile,</p>
+<p>Si votre main trop faible, au fort de la mle,</p>
+<p class="i2"> Lche votre glaive brch?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Votre armure fausse, entre ces bras robustes,</p>
+<p>Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes</p>
+<p class="i2"> O le poil pousse en plein terrain;</p>
+<p>Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,</p>
+<p>O guerrires! seraient les appas et les charmes</p>
+<p class="i2"> Cachs sous vos corsets d'airain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'ils n'taient repousss par les rudes cailles,</p>
+<p>Par les mailles d'acier qui hrissent vos tailles,</p>
+<p class="i2"> Les bras se suspendraient autour;</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></div>
+<p>Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,</p>
+<p>Vous auriez sans combat remport la victoire,</p>
+<p class="i2"> Car la force cde l'amour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,</p>
+<p>Qui volent, de la brise et de l'clair rivales;</p>
+<p> Fuyez sans vous tourner pour voir,</p>
+<p>Et ne vous arrtez qu'en des retraites sres</p>
+<p>O se trouve un flot clair pour laver vos blessures,</p>
+<p class="i2"> Et du gazon pour vous asseoir!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="subheader">III</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est la ncessit! c'est la rgle fatale!</p>
+<p>Toujours l'esprit le cde la force brutale;</p>
+<p>Et quand la passion, aux beaux lans divins,</p>
+<p>Avec le positif veut en venir aux mains,</p>
+<p>Ardente, et n'coutant que le feu qui l'anime,</p>
+<p>Engage le combat sur le pont de l'abme,</p>
+<p>Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant</p>
+<p>Contre ces grands chevaux forme d'lphant,</p>
+<p>Cabrs et renverss sur leurs normes croupes,</p>
+<p>Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes</p>
+<p>Aux bras durs et noueux comme des chnes verts,</p>
+<p>Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;</p>
+<p>Toujours le pied lui manque, et, de flches crible,</p>
+<p>Elle tombe en hurlant dans l'onde flagelle,</p>
+<p>O son corps va trouver les camans du fond.</p>
+<p>Cependant les vainqueurs, sur la crte du pont,</p>
+<p>Sans donner une plainte aux victimes noyes,</p>
+<p>Passent, tambours battants, enseignes dployes.</p>
+<p>Cette planche, grave en six cartons divers</p>
+<p>Par Lucas Vostermann, d'aprs Rubens d'Anvers,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></div>
+<p>Femmes au c&oelig;ur hautain, ples cariatides,</p>
+<p>Qui ployez regret des ttes moins timides</p>
+<p>Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,</p>
+<p>Et qui vous refusez porter votre croix,</p>
+<p>De votre destine est l'effrayant symbole,</p>
+<p>Et je l'y vois crite en sombre parabole.</p>
+<p>Comme vous autrefois, folles de libert,</p>
+<p>Des femmes au grand c&oelig;ur, la mle beaut,</p>
+<p>Se brlrent un sein, et mirent la place</p>
+<p>La Mduse sculpte au c&oelig;ur de la cuirasse;</p>
+<p>Elles laissrent l l'aiguille et les fuseaux,</p>
+<p>La navette qui court travers les rseaux,</p>
+<p>Les travaux de la femme et les soins du mnage,</p>
+<p>Pour la lance et l'pe, instruments de carnage;</p>
+<p>Ngligeant la parure, et n'ayant pour se voir</p>
+<p>Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,</p>
+<p>Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,</p>
+<p>Leur troupe rencontra la grande arme en marche,</p>
+<p>Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,</p>
+<p>Incertaine mare, on vit les combattants,</p>
+<p>Les chevelures d'or ou bien les ttes brunes,</p>
+<p>Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,</p>
+<p>Pousser et repousser leur flux et leur reflux,</p>
+<p>Et longtemps la victoire aux pieds irrsolus,</p>
+<p>Mesurant le terrain et supputant les pertes,</p>
+<p>Erra d'un camp l'autre avec ses palmes vertes.</p>
+<p>De fatigue la fin, les bras frles et blancs</p>
+<p>Laissrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,</p>
+<p>Trop faibles ouvriers pour de si fortes mes,</p>
+<p>Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LGIE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>J'ai fait une remarque hier en te quittant.</p>
+<p>Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant</p>
+<p>On a peur; on se fait avec la moindre chose</p>
+<p>Un sujet de tourments. On veut savoir la cause</p>
+<p>De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,</p>
+<p>La plus folle chimre, un souvenir ancien</p>
+<p>Qui dormait dans un coin du c&oelig;ur et qui s'veille,</p>
+<p>Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille</p>
+<p>Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;</p>
+<p>L'on n'en meurt pas; demain peut-tre on en rira.</p>
+<p>Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,</p>
+<p>Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.</p>
+<p>Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras</p>
+<p>Que mon ide est folle et tu m'embrasseras,</p>
+<p>Et puis, j'oublrai tout, except que je t'aime</p>
+<p>Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de mme.</p>
+<p>Or, voici ma remarque; il m'a sembl cela.</p>
+<p>Je voudrais oublier toutes ces choses-l;</p>
+<p>Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,</p>
+<p>Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette</p>
+<p>Laisse aller Romo qui part. En ce moment</p>
+<p>O mon me pme chaque embrassement</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></div>
+<p>S'lanait sur ta bouche au-devant de ton me,</p>
+<p>O ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,</p>
+<p>O mon c&oelig;ur perdu, sur ton c&oelig;ur qu'il cherchait,</p>
+<p>Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,</p>
+<p>O mes deux bras nous, comme ceux d'un avare</p>
+<p>Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,</p>
+<p>Te tenaient enferme et t'enchanaient moi,</p>
+<p>Toi, tu ne disais rien; tu n'coutais pas, toi;</p>
+<p>Mes baisers s'teignaient sur ta lvre glace;</p>
+<p>Je ne te sentais pas sentir; ta main presse</p>
+<p>N'entendait pas la mienne et ne rpondait rien.</p>
+<p>J'tais l, devant toi, comme un musicien,</p>
+<p>Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.</p>
+<p>O mon me! pourquoi faut-il, quand tu dbordes,</p>
+<p>Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,</p>
+<p>Que l'me o tout en pleurs tu voudrais t'pancher</p>
+<p>Se ferme et te repousse, et te laisse rpandre</p>
+<p>Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!</p>
+<p>J'ai cherch vainement pourquoi cette froideur,</p>
+<p>Aprs tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,</p>
+<p>Aprs tant de serments et de douces paroles,</p>
+<p>Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;</p>
+<p>Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon</p>
+<p>Qu'on tait fou d'avoir au fond du c&oelig;ur un nom</p>
+<p>Que l'on ne dira pas, et que c'tait chimre</p>
+<p>D'aimer une autre femme au monde que sa mre.</p>
+<p>Rousseau dit quelque part:&mdash;Regardez votre amant</p>
+<p>Au sortir de vos bras.&mdash;Il a raison vraiment.</p>
+<p>Lorsque, le dsir mort, nat la mlancolie,</p>
+<p>Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,</p>
+<p>Comme au sein de sa mre un enfant qui s'endort,</p>
+<p>Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,</p>
+<p>Le moment est venu de regarder en face</p>
+<p>L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span></div>
+<p>Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.</p>
+<p>Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en dplat,</p>
+<p>C'est qu'il s'adresse l'homme et non pas la femme.</p>
+<p>Quand le corps assouvi laisse en paix rgner l'me,</p>
+<p>Qu'on s'coute penser et qu'on entend son c&oelig;ur,</p>
+<p>Et que dans la matresse on embrasse la s&oelig;ur,</p>
+<p>La premire lasse est la femme. La honte</p>
+<p>D'avoir t vaincue au fond d'elle surmonte</p>
+<p>Le bonheur d'tre aime; elle hait son amant,</p>
+<p>Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment</p>
+<p>Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde</p>
+<p>Qu'elle hasse bien et de haine profonde,</p>
+<p>C'est lui, car c'est son matre et son seigneur; il peut</p>
+<p>Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;</p>
+<p>Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte</p>
+<p>A remplac l'amour; une froide contrainte</p>
+<p>Succde aux beaux lans de folle libert.</p>
+<p>Adieu l'enivrement, le rire et la gat.</p>
+<p>La femme se repent et l'homme se repose:</p>
+<p>Il a touch son but, il a gagn sa cause;</p>
+<p>C'est le triomphateur, le vainqueur, le Csar,</p>
+<p>Qui, la couronne au front, au-devant de son char,</p>
+<p>Malgr tout son amour, s'il peut la prendre vive,</p>
+<p>Tranera sans piti Cloptre captive.</p>
+<p>Aspic, dresse ton col tout gonfl de venin:</p>
+<p>Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.</p>
+<p>Csar attend dehors! il lui faut Cloptre</p>
+<p>Pour suivre le triomphe et paratre au thtre;</p>
+<p>Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains</p>
+<p>Disent:&mdash;Heureux Csar! et lui battent des mains.</p>
+<p>La femme sait cela, que de reine et matresse</p>
+<p>Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;</p>
+<p>Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,</p>
+<p>Elle a laiss tomber, aujourd'hui le dsir</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span></div>
+<p>Le lui remet en main et la fait souveraine.</p>
+<p>Il faut que son amant ses genoux se trane</p>
+<p>Et lui baise les pieds et demande pardon.</p>
+<p>Mais elle maintenant, froide et sans abandon,</p>
+<p>Avec un double fil nouant son nouveau masque,</p>
+<p>Ainsi qu'un chevalier l'abri sous son casque,</p>
+<p>Guette couvert l'instant o, faible et dsarm,</p>
+<p>Se livre son poignard l'amant qu'on croit aim.</p>
+<p>Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pense</p>
+<p>N'et pas d me venir et doit tre chasse,</p>
+<p>Et que je suis bien fou de douter d'un amour</p>
+<p>Dont personne ne doute, et prouv chaque jour?</p>
+<p>J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,</p>
+<p>Ces haines, ces retours et ces alternatives,</p>
+<p>Ces dsespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,</p>
+<p>C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.</p>
+<p>Cette existence-l, c'est la mienne, la ntre;</p>
+<p>Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.</p>
+<p>On est bien malheureux; mais pour un tel malheur</p>
+<p>Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.</p>
+<p>Aimer! ce mot-l seul contient toute la vie.</p>
+<p>Prs de l'amour que sont les choses qu'on envie?</p>
+<p>Trsors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!</p>
+<p>Comme la gloire est creuse et vous contente peu!</p>
+<p>L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame</p>
+<p>Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LA BONNE JOURNE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Ce jour, je l'ai pass ploy sur mon pupitre,</p>
+<p>Sans jeter une fois l'&oelig;il travers la vitre.</p>
+<p>Par Apollo! cent vers! je devrais tre las;</p>
+<p>On le serait moins; mais je ne le suis pas.</p>
+<p>Je ne sais quelle joie intime et souveraine</p>
+<p>Me fait le regard vif et la face sereine;</p>
+<p>Comme aprs la rose une petite fleur,</p>
+<p>Mon front se lve en haut avec moins de pleur;</p>
+<p>Un sourire d'orgueil sur mes lvres rayonne,</p>
+<p>Et mon souffle press plus fortement rsonne.</p>
+<p>J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.</p>
+<p>Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lvrier,</p>
+<p>Entre mes deux genoux posant sa longue tte,</p>
+<p>Semblait me dire:&mdash;En chasse! en vain d'un air de fte</p>
+<p>Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,</p>
+<p>Un filet de soleil jusque sur mon bureau;</p>
+<p>Prs de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille</p>
+<p>M'talait son gros ventre et souriait vermeille;</p>
+<p>En vain ma bien-aime, avec son beau sein nu,</p>
+<p>Se penchait en riant de son rire ingnu,</p>
+<p>Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span></div>
+<p>Rpandait les parfums de son haleine pure.</p>
+<p>Sourd comme saint Antoine la tentation,</p>
+<p>J'ai poursuivi mon &oelig;uvre avec religion,</p>
+<p>L'&oelig;uvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,</p>
+<p>Et ma journe ajoute un feuillet mon livre.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">L'HIPPOPOTAME</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>L'hippopotame au large ventre</p>
+<p>Habite aux Jungles de Java,</p>
+<p>O grondent, au fond de chaque antre,</p>
+<p>Plus de monstres qu'on n'en rva.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le boa se droule et siffle,</p>
+<p>Le tigre fait son hurlement,</p>
+<p>Le buffle en colre renifle,</p>
+<p>Lui dort ou pat tranquillement.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il ne craint ni kriss ni zagaies,</p>
+<p>Il regarde l'homme sans fuir,</p>
+<p>Et rit des balles des cipayes</p>
+<p>Qui rebondissent sur son cuir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je suis comme l'hippopotame:</p>
+<p>De ma conviction couvert,</p>
+<p>Forte armure que rien n'entame,</p>
+<p>Je vais sans peur par le dsert.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">VILLANELLE RHYTHMIQUE</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Quand viendra la saison nouvelle,</p>
+<p>Quand auront disparu les froids,</p>
+<p>Tous les deux nous irons, ma belle,</p>
+<p>Pour cueillir le muguet au bois;</p>
+<p>Sous nos pieds grenant les perles</p>
+<p>Que l'on voit au matin trembler,</p>
+<p>Nous irons couter les merles</p>
+<p class="i4"> Siffler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le printemps est venu, ma belle,</p>
+<p>C'est le mois des amants bni,</p>
+<p>Et l'oiseau, satinant son aile,</p>
+<p>Dit des vers au rebord du nid.</p>
+<p>Oh! viens donc sur le banc de mousse,</p>
+<p>Pour parler de nos beaux amours,</p>
+<p>Et dis-moi de ta voix si douce:</p>
+<p class="i4"> Toujours!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Loin, bien loin, garant nos courses,</p>
+<p>Faisons fuir le lapin cach,</p>
+<p>Et le daim au miroir des sources</p>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span></div>
+<p>Admirant son grand bois pench,</p>
+<p>Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,</p>
+<p>En panier enlaant nos doigts,</p>
+<p>Revenons rapportant des fraises</p>
+<p class="i4"> Des bois.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span></p>
+
+<div class="header">
+<h3 class="poetry">LE SOMMET DE LA TOUR</h3>
+</div>
+
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<p>Lorsque l'on veut monter aux tours des cathdrales,</p>
+<p>On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,</p>
+<p>Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,</p>
+<p>Sans trfle de soleil et de lumire blonde,</p>
+<p>Ttant le mur des mains, de peur de trbucher;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Car les hautes maisons voisines de l'glise</p>
+<p>Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,</p>
+<p>Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'envolant tout coup, les chouettes peureuses</p>
+<p>Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,</p>
+<p>Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les spectres, les terreurs qui hantent les tnbres,</p>
+<p>Vous frlent en passant de leurs crpes funbres;</p>
+<p>Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A travers l'ombre on voit la chimre accroupie</p>
+<p>Remuer, et l'cho de la vote assoupie</p>
+<p>Derrire votre pas suscite un autre pas.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span></div>
+<p>Vous sentez l'paule une pnible haleine,</p>
+<p>Un souffle intermittent, comme d'une me en peine</p>
+<p>Qu'on aurait veille et qui vous poursuivrait;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si l'humidit fait, des yeux de la vote,</p>
+<p>Larmes du monument, tomber l'eau goutte goutte,</p>
+<p>Il semble qu'on drange une ombre qui pleurait.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Chaque fois que la vis, en tournant, se drobe,</p>
+<p>Sur la dernire marche un dernier pli de robe,</p>
+<p>Irritante terreur, brusquement disparat.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Bientt le jour, filtrant par les fentes troites,</p>
+<p>Sur le mur oppos trace des lignes droites,</p>
+<p>Comme une barre d'or sur un cusson noir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>L'on est dj plus haut que les toits de la ville,</p>
+<p>difices sans nom, masse confuse et vile,</p>
+<p>Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les hiboux disparus font place aux tourterelles,</p>
+<p>Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes</p>
+<p>Et semblent roucouler des promesses d'espoir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Des essaims familiers perchent sur les tarasques,</p>
+<p>Et, sans se rebuter de la laideur des masques,</p>
+<p>Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les guivres, les dragons et les formes tranges</p>
+<p>Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,</p>
+<p>Sraphiques gardiens taills dans le granit,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,</p>
+<p>Dans leurs niches de pierre, appuys sur leurs ailes,</p>
+<p>Montent leur faction qui jamais ne finit.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span></div>
+<p>Vous dbouchez enfin sur une plate-forme,</p>
+<p>Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre norme,</p>
+<p>La Cit grommelante, accroupie alentour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un requin, ouvrant ses immenses mchoires,</p>
+<p>Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,</p>
+<p>Dont chacune est un dme, un clocher, une tour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A travers le brouillard, de ses naseaux de pltre,</p>
+<p>Elle souffle dans l'air son haleine bleutre,</p>
+<p>Que dore par flocons un chaud reflet de jour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'cume,</p>
+<p>Sur la ville toujours plane une ardente brume,</p>
+<p>Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce sont les tintements et les grles voles</p>
+<p>Des cloches, de leurs voix sonores ou fles,</p>
+<p>Chantant plein gosier dans leurs beffrois touffus;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;</p>
+<p>C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,</p>
+<p>Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affts;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne</p>
+<p>File comme une toile travers l'ombre terne,</p>
+<p>Emportant un heureux aux bras de son dsir;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le soupir de la vierge au balcon accoude,</p>
+<p>Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'ide,</p>
+<p>Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans cette symphonie au colossal orchestre,</p>
+<p>Que n'crira jamais musicien terrestre,</p>
+<p>Chaque objet fait sa note impossible saisir.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span></div>
+<p>Vous pensiez tre en haut; mais voici qu'une aiguille,</p>
+<p>O le ciel dcoup par dentelles scintille,</p>
+<p>Se prsente soudain devant vos pieds lasss.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut monter encor, dans la mince tourelle,</p>
+<p>L'escalier qui serpente en spirale plus frle,</p>
+<p>Se pendant aux crampons de loin en loin placs.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le vent, d'un air moqueur, vos oreilles siffle,</p>
+<p>La goule tend sa griffe et la guivre renifle,</p>
+<p>Le vertige alourdit vos pas embarrasss.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous voyez loin de vous, comme dans des abmes</p>
+<p>S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,</p>
+<p>Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Votre sueur se fige votre front en nage;</p>
+<p>L'air trop vif vous touffe: allons, enfant, courage!</p>
+<p>Vous tes prs des cieux; allons, un pas encor!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,</p>
+<p>L'archange colossal que fait tourner la brise,</p>
+<p>Le saint Michel gant qui tient un glaive d'or;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,</p>
+<p>Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,</p>
+<p>Vous dirigez en bas un &oelig;il moins effray,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous verrez la campagne plus de trente lieues,</p>
+<p>Un immense horizon, bord de franges bleues,</p>
+<p>Se droulant sous vous comme un tapis ray;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les carrs de bl d'or, les cultures zbres,</p>
+<p>Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigres;</p>
+<p>Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fray;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></div>
+<p>Les cits, les hameaux, nids sems dans la plaine,</p>
+<p>Et, partout o se groupe une famille humaine,</p>
+<p>Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,</p>
+<p>La mer se diaprer et se gaufrer de moires,</p>
+<p>Comme un kandjiar turc damasquin d'argent;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Les vaisseaux, alcyons balancs sur leurs ailes,</p>
+<p>Piquer l'azur lointain de blanches tincelles</p>
+<p>Et croiser en tous sens leur vol intelligent.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,</p>
+<p>Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,</p>
+<p>Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,</p>
+<p>Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,</p>
+<p>Chimrique pays peupl de dragons verts;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ou vers Otati, la belle fleur des ondes,</p>
+<p>De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,</p>
+<p>Comme une autre Vnus, fille des flots amers;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>A Ceylan, Java, plus loin encor peut-tre,</p>
+<p>Dans quelque le dserte et dont on se rend matre,</p>
+<p>Vers une autre Amrique chappe Colomb.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hlas! et vous aussi, sans crainte, mes penses,</p>
+<p>Livrant aux vents du ciel vos ailes empresses,</p>
+<p>Vous tentez un voyage aventureux et long.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si la foudre et le nord respectent vos antennes,</p>
+<p>Des pays inconnus et des les lointaines</p>
+<p>Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span></div>
+<p>La spirale soudain s'interrompt et se brise.</p>
+<p>Comme celui qui monte au clocher de l'glise,</p>
+<p>Me voici maintenant au sommet de ma tour.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>J'ai plant le drapeau tout au haut de mon &oelig;uvre.</p>
+<p>Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude man&oelig;uvre,</p>
+<p>Insensible la joie, la vie, l'amour,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,</p>
+<p>J'mousse mon ciseau contre des pierres dures,</p>
+<p>levant grand'peine une assise par jour!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pendant combien de mois suis-je rest sous terre,</p>
+<p>Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,</p>
+<p>Et cherchant le roc vif pour mes fondations!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et pourtant le soleil riait sur la nature;</p>
+<p>Les fleurs faisaient l'amour et toute crature</p>
+<p>Livrait sa fantaisie au vent des passions.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Le printemps dans les bois faisait courir la sve,</p>
+<p>Et le flot, en chantant, venait baiser la grve;</p>
+<p>Tout n'tait que parfum, plaisir, joie et rayons!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Patient architecte, avec mes mains pensives</p>
+<p>Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,</p>
+<p>Je fouillais sous l'glise un temple souterrain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Puis l'glise elle-mme, avec ses colonnettes,</p>
+<p>Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'artes,</p>
+<p>Un madrpore immense, un polypier marin;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,</p>
+<p>O gazouillent, quand vient l'heure de la prire</p>
+<p>Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></div>
+<p>Du haut de cette tour grand'peine acheve,</p>
+<p>Pourrai-je t'entrevoir, perspective rve,</p>
+<p>Terre de Chanaan o tendait mon effort?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pourrai-je apercevoir la figure du monde,</p>
+<p>Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,</p>
+<p>Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Si mon clocher passait seulement de la tte</p>
+<p>Les toits et les tuyaux de la ville, ou le fate</p>
+<p>De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>S'il tait assez haut pour dcouvrir l'toile</p>
+<p>Que la colline bleue avec son dos me voile,</p>
+<p>Le croissant qui s'corne au toit de la maison;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nues</p>
+<p>Par le vent du matin mollement remues,</p>
+<p>Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'me,</p>
+<p>Dans un ocan d'or, avec le globe en flamme,</p>
+<p>Majestueusement monter l'horizon!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenumh"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table id="ToC" summary="contents">
+<tr>
+<td><span class="smcap">Avertissement des diteurs</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_I">i</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th>POSIES, 1830-1832<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.&mdash;ALBERTUS, 1832</th>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Prface</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Mditation. (l. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Moyen ge. (Int. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lgie I. (l. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Paysage. (Pays. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_12">12</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La jeune fille. (l. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Marais. (Pays. <span class="smcap">X.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet I. (Fant. <span class="smcap">X</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Serment. (l. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Souhaits. (Fant. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Luxembourg. (l. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sentier. (Pays. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Cauchemar</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Demoiselle. (Pays. <span class="smcap">III.</span>) </td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les deux ges. (l. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Far-niente</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Stances. (l. <span class="smcap">XVI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Promenade nocturne. (Pays. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet II. (Fant. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Basilique. (Int. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">L'Oiseau captif. (l. <span class="smcap">XII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rve. (l. <span class="smcap">IX</span>.)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Penses d'automne. (Pays. <span class="smcap">IX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Infidlit. (l. <span class="smcap">XX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A mon ami Auguste M***. (Fant. <span class="smcap">VII</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lgie II.</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Veille. (Int. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lgie III. (l. <span class="smcap">X.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Clmence. (l. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Voyage</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Coin du feu. (Int. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Tte de mort. (Int. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ballade. (Pays. <span class="smcap">VI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Une me. (l. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Souvenir. (l. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet III. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Maria. (l. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A mon ami Eugne de N***. (Int. <span class="smcap">V.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Jardin des Plantes. (Pays. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Champ de bataille. (Fant. <span class="smcap">IV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Imitation de Byron. (Fant. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ballade. (l. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Soleil couchant. (Pays. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet IV. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Enfantillage. (Pays. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Nonchaloir. (l. <span class="smcap">XVIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Dclaration. (l. <span class="smcap">XVII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pluie. (Pays. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Point de vue. (Pays. <span class="smcap">XII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Retour. (Pays. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pan de mur. (Pays. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Colre</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet V. (Fant. <span class="smcap">XIV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Justification. (l. <span class="smcap">XIX.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Frisson. (Int. <span class="smcap">I.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet VI. (Fant. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lgie IV. (l. <span class="smcap">XI.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet VII</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Paris. (Pays. <span class="smcap">XV.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Un Vers de Wordsworth. (Fant. <span class="smcap">III.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Dbauche. (Fant. <span class="smcap">VII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Bengali. (Fant. <span class="smcap">II.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le cavalier poursuivi. (Fant. <span class="smcap">VIII.</span>)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl"><span class="smcap">ALBERTUS ou l'ame et le pch</span></td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<th>POSIES DIVERSES, 1833-1838</th>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Nuage</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Colombes</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Papillons</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tnbres</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Thbade</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Rocaille</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pastel</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Watteau </td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Triomphe de Ptrarque</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Melancholia</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Niob</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Cariatides</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Chimre</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Diva</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Aprs le Bal</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tombe du jour</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La dernire feuille</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Trou du serpent</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Les Vendeurs du temple</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A un jeune Tribun</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Choc de cavaliers</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Pot de fleurs</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sphinx</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Pense de minuit</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Chanson de Mignon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Romance</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Spectre de la Rose</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lamento</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ddain</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Ce Monde-ci et l'autre</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Versailles</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_280">280</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La Caravane</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Destine</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Notre-Dame</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Magdalena</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chant du grillon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Absence</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Au Sommeil</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Terza rima</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Monte sur le Brocken</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le premier rayon de mai</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_311">311</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Lion du Cirque</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Lamento</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_315">315</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Barcarolle</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Tristesse</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Qui sera roi?</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Compensation</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Chinoiserie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Sonnet</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">A deux beaux yeux</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_331">331</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Thermodon</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">lgie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_338">338</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">La bonne journe</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_342">342</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">L'Hippopotame</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Villanelle rhythmique</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdl">Le Sommet de la tour</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous avons pens que les bibliophiles accueilleraient, comme un renseignement
+prcieux, l'indication du classement de l'dition du 1845. Nous l'avons
+donc place cette table, entre parenthse.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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new file mode 100644
index 0000000..2681b90
--- /dev/null
+++ b/old/44180-h/images/cover.jpg
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