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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies Complètes, Tome 1/2 + +Author: Théophile Gautier + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + THÉOPHILE GAUTIER + + POÉSIES + + COMPLÈTES + + TOME PREMIER + + PARIS + G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1889 + + + + + POÉSIES COMPLÈTES + + DE + + THÉOPHILE GAUTIER + + I + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 chaque volume + + + POÉSIES COMPLÈTES 2 vol. + + ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à + l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. + + LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. + + LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol. + + SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. + + VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition) 1 vol. + + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol. + + VOYAGE EN RUSSIE 1 vol. + + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol. + + TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol. + + THÉATRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol. + + LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol. + + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE + (1830-1868) 1 vol. + + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, + sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait + de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par + lui-même, vers 1833 1 vol. + + L'ORIENT 2 vol. + + + LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par + _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes. + 1 vol. grand in-18 24 fr. + + + Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est +divisée en trois séries: + +1º les deux volumes que nous publions; + +2º les _Émaux et Camées_. + +Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des +_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper. + +Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes. + +En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique. + +Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830, +qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles +furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de +quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le +titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté +de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies +complètes_, nous avons respecté ces corrections. + +Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à +diviser la première partie de l'oeuvre en quatre groupes: +«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette +disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les +épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_ +avait été supprimée. + +Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de +1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la +première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi +celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous +leur avons rendu leurs places dans le second volume. + +En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement +primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition +originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes. +Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la +première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces +composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première +fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_. + +Tel est le plan du premier volume. + +Le second volume comprend: + +1º _La Comédie de la Mort_ (1838); + +2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au +texte de l'édition de 1845; + +3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées +éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas +pris le soin de réunir; + +4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons +retrouvé les autographes. + +Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il +nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de +pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses +réimpressions, nous les avons rétablis. + +Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_, +nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont +nous devons rendre compte au public lettré. + +Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier +tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission +était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur +honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier +aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous +n'avons donc rien supprimé. + +Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier? +Nous répondons sans hésiter:--Non. + +Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La +certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces +que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été +fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches. + +Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se +trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de +nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux +un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'oeuvre du poëte +tout ce qui lui appartient. + + M. D. + + Septembre 1875. + + + + +PRÉFACE + + +L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui +use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de +chats. + +Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est +pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la +plaque, son horizon. + +Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a +pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il +n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne +s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres. +Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une +habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour +toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire, +et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers. + +Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le +vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute +l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas +de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume +purement littéraire; il a pensé que c'était une oeuvre pie et +méritoire par la prose qui court, qu'une oeuvre d'art et de fantaisie +où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a +exploité aucune turpitude pour le succès. + +Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par +la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement +de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le +coeur se levait à cette polémique indécente et furibonde de +maintenant. + +Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il +y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches +de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est +qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister +sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse. + +Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et +autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier +vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite. + +A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez? +comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce +que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage. + +En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être +belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient +prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la +liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme +dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent +absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets +rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui +voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir +ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les +objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y +a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres +et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront +plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur. + +A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas +beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère +toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention. + +--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont +été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées +au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas +indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments. +Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le +poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent +jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus +modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès. + +Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de +petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille, +d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à +perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin, +une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars, +un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la +rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer +la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle +jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, +une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une +haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois +passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de +l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots +d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout +enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas +encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les +méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit +à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_, +et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et +la plus actuelle du recueil. + +Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à +quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne +regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il +ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment +quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre. + + Octobre 1832. + + + + +POÉSIES + +1830-1832 + + Oh! si je puis un jour! + A. CHÉNIER. + + + + +MÉDITATION + + ... Ce monde où les meilleures choses + Ont le pire destin. + MALHERBE. + + + Virginité du coeur, hélas! sitôt ravie! + Songes riants, projets de bonheur et d'amour, + Fraîches illusions du matin de la vie, + Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour? + + Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée + De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs, + Que l'anémone frêle, au vent froid exposée, + Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs? + + Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide, + En passant par la fange y perd sa pureté; + Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide + Bientôt ternit l'éclat et la sérénité? + + Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste! + Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants + Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste: + La rose vit une heure et le cyprès cent ans. + + + + +MOYEN AGE + + Y ot un grant et vieil chastex + A messire Yvain qui fut tex; + Ot tours, donjons, machecoulis, + Fossés d'iave nette remplis, + Murs de fine pierre de taille, + Couverts d'engins por la bataille. + + _Ancien fabliau._ + + + Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, + Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques; + J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, + Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, + Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës, + Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, + Légendes des vieux temps où les preux et les saints + Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins; + Avec ses minarets moresques, la chapelle + Dont la cloche qui tinte à la prière appelle; + J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, + Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés, + Au sommet des donjons leurs girouettes frêles + Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; + Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, + De monstres, de griffons, bizarrement ornés, + Leurs larges escaliers aux marches colossales, + Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, + Où comme une voix faible erre et gémit le vent, + Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, + Paré de souvenirs d'amour et de féerie, + Le brillant moyen âge et la chevalerie. + + + + +ÉLÉGIE I + + Dame, d'amer déesse + Pour votre grace avoir, + Vous offre ma jeunesse. + Mes biens et mon avoir. + A. CHARTIER. + + + Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle, + A ma pensée ardente un souvenir fidèle + La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix + Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois + Avec son collier d'or, avec sa robe blanche, + Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche + De son chapeau de paille, et le sourire fin + Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin + Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes + Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes; + Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas + Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas, + Au regard nuagé de langueur, une Anglaise + Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise + La tête sur sa main à rêver longuement, + A lire Grandisson et Werther; non vraiment: + Mais une belle enfant inconstante et frivole, + Qui ne rêve jamais; une brune créole + Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours + Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours; + A la taille élancée, à la gorge divine, + Que sous les plis du lin la volupté devine. + + + + +PAYSAGE + + ..... omnia plenis + Rura natant fossis. + P. VIRGILIUS MARO. + + + Pas une feuille qui bouge, + Pas un seul oiseau chantant, + Au bord de l'horizon rouge + Un éclair intermittent; + + D'un côté rares broussailles, + Sillons à demi noyés, + Pans grisâtres de murailles, + Saules noueux et ployés; + + De l'autre, un champ que termine + Un large fossé plein d'eau, + Une vieille qui chemine + Avec un pesant fardeau, + + Et puis la route qui plonge + Dans le flanc des coteaux bleus, + Et comme un ruban s'allonge + En minces plis onduleux. + + + + +LA JEUNE FILLE + + La vierge est un ange d'amour. + A. GUIRAUD. + + Dieu l'a faite une heureuse et belle créature. + + _Inédit, M*****._ + + + Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, + A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants; + Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, + La jeune fille plaît: ou réservée ou franche, + Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don + De charmer est le sien, autant par l'abandon + Que par la retenue; en Occident, Sylphide, + En Orient, Péri, vertueuse, perfide, + Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu, + Sous l'ogive gothique assise auprès du feu, + Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées + Et nos heures, pourtant si vite dépensées, + Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur, + Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur + Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne + Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe + Nous appelant vers elle, et murmurant des mots + Magiques, dont un seul enchante tous nos maux. + Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes, + Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes, + Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux. + La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux, + Au tissu de la vie une fleur d'or brodée, + Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée! + + + + +LE MARAIS + +A MON AMI ARMAND E*** + + Ainsi près d'un marais on contemple voler + Mille oiseaux peinturés. + AMADIS JAMYN. + + En chasse, et chasse heureuse. + ALFRED DE MUSSET. + + + C'est un marais dont l'eau dormante + Croupit, couverte d'une mante + Par les nénuphars et les joncs: + Chaque bruit sous leurs nappes glauques + Fait au choeur des grenouilles rauques + Exécuter mille plongeons; + + La bécassine noire et grise + Y vole quand souffle la bise + De novembre aux matins glacés; + Souvent, du haut des sombres nues + Pluviers, vanneaux, courlis et grues + Y tombent, d'un long vol lassés. + + Sous les lentilles d'eau qui rampent, + Les canards sauvages y trempent + Leurs cous de saphir glacés d'or; + La sarcelle à l'aube s'y baigne, + Et, quand le crépuscule règne, + S'y pose entre deux joncs, et dort. + + La cigogne dont le bec claque, + L'oeil tourné vers le ciel opaque, + Attend là l'instant du départ, + Et le héron aux jambes grêles, + Lustrant les plumes de ses ailes, + Y traîne sa vie à l'écart. + + Ami, quand la brume d'automne + Étend son voile monotone + Sur le front obscurci des cieux, + Quand à la ville tout sommeille + Et qu'à peine le jour s'éveille + A l'horizon silencieux, + + Toi dont le plomb à l'hirondelle + Toujours porte une mort fidèle, + Toi qui jamais à trente pas + N'as manqué le lièvre rapide, + Ami, toi, chasseur intrépide, + Qu'un long chemin n'arrête pas; + + Avec Rasko, ton chien qui saute + A ta suite dans l'herbe haute, + Avec ton bon fusil bronzé, + Ta blouse et tout ton équipage, + Viens t'y cacher près du rivage, + Derrière un tronc d'arbre brisé. + + Ta chasse sera meurtrière; + Aux mailles de ta carnassière + Bien des pieds d'oiseaux passeront, + Et tu reviendras de bonne heure, + Avant le soir, en ta demeure, + La joie au coeur, l'orgueil au front. + + + + +SONNET I + + Aux seuls ressouvenirs + Nos rapides pensers volent dans les étoiles. + THÉOPHILE. + + + Aux vitraux diaprés des sombres basiliques, + Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour; + D'un âge qui n'est plus précieuses reliques, + Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour; + + Et la lune paraît, de ses rayons obliques + Argentant à demi l'aiguille de la tour, + Et les derniers rameaux des pins mélancoliques + Dont l'ombre se balance et s'étend alentour. + + Alors les vibrements de la cloche qui tinte, + D'un monde aérien semblent la voix éteinte, + Qui par le vent portée en ce monde parvient; + + Et le poëte, assis près des flots, sur la grève, + Écoute ces accents fugitifs comme un rêve, + Lève les yeux au ciel, et triste se souvient. + + + + +SERMENT + + L'on ne seust en nule terre + Nul plus bel cors de fame querre. + _Roman de la Rose._ + + + Par tes yeux si beaux sous les voiles + De leurs franges de longs cils noirs, + Soleils jumeaux, doubles étoiles, + D'un coeur ardent ardents miroirs; + + Par ton front aux pâleurs d'albâtre, + Que couronnent des cheveux bruns, + Où l'haleine du vent folâtre + Parmi la soie et les parfums; + + Par tes lèvres, fraîche églantine, + Grenade en fleur, riant corail + D'où sort une voix argentine + A travers la nacre et l'émail; + + Par ton sein rétif qui s'agite + Et bat sa prison de satin, + Par ta main étroite et petite, + Par l'éclat vermeil de ton teint; + + Par ton doux accent d'Espagnole, + Par l'aube de tes dix-sept ans, + Je t'aimerai, ma jeune folle, + Un peu plus que toujours,--longtemps! + + + + +LES SOUHAITS + + ... Quelque bonne fée Urgèl + Promettant palais et trésors + Au filleul mis sous sa tutelle, + Pour te promener t'aurait-elle + Ravi sur son nuage d'or. + JOSEPH DELORME. + + + Si quelque jeune fée à l'aile de saphir, + Sous une sombre et fraîche arcade, + Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir, + Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr + De l'écume de la cascade, + + Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or, + Palais immenses, pierreries? + Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor? + Je te le donnerai; je puis faire un trésor + D'un vil monceau d'herbes flétries; + + Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur + Réfléchi par un lac limpide, + Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur, + Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur + Ne voilent son orbe splendide; + + Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc, + Enfant léger de l'Arabie, + A la crinière longue, à l'oeil étincelant, + Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant + De la Norwége à la Nubie; + + Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés, + Aux minces colonnes d'albâtre, + Aux fantasques arceaux, d'oeufs pendant décorés, + Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés + Par où se glisse un jour bleuâtre; + + Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant + De sycomores et d'yeuses, + Qui me suive partout au souffle d'un doux vent, + Comme un grand éventail sans cesse soulevant + Ses masses de feuilles soyeuses. + + Je veux une tartane avec ses matelots, + Ses cordages, ses blanches voiles + Et son corset de cuivre où se brisent les flots, + Qui me berce le long de verdoyants îlots + Aux molles lueurs des étoiles. + + Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir + Au son de voix italiennes, + Et pendant tout le jour entendre au loin frémir + Le murmure plaintif des eaux du Bendemir, + Ou des harpes éoliennes; + + Et je veux, les seins nus, une Almée agitant + Son écharpe de cachemire + Au-dessus de son front de rubis éclatant, + Des spahis, un harem, comme un riche sultan + Ou de Bagdad ou de Palmyre. + + Je veux un sabre turc, un poignard indien + Dont le manche de saphirs brille; + Mais surtout je voudrais un coeur fait pour le mien, + Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien, + Un coeur naïf de jeune fille! + + + + +LE LUXEMBOURG + + Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse. + J. DELORME. + + + Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées + Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, + Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus + D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux + Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes + Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes + Toute petite fille, elle allait du beau temps + A son aise jouir et folâtrer longtemps, + Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages + Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, + Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, + Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent; + Ou bien encor partir, folle et légère tête, + Et, trompant les regards de sa mère inquiète, + Au risque de brunir un teint frais et vermeil, + Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil! + + + + +LE SENTIER + + En une sente me vins rendre + Longue et estroite, où l'herbe tendre + Croissait très-drue. + _Le livre des quatre Dames._ + + Un petit sentier vert, je le pris... + ALFRED DE MUSSET. + + + Il est un sentier creux dans la vallée étroite, + Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. + --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords, + Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors; + L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes, + Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes. + La pâle violette, en son réduit obscur, + Timide, essaie au jour son doux regard d'azur, + Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle, + Pique le gazon vert de sa jaune étincelle. + Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, + Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos; + Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles, + A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles. + Sous la haie embaumée un mince filet d'eau + Jase et fait frissonner le verdoyant rideau + Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime + Plus que tous les sentiers où se trouvent de même + Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui, + Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui, + A la brèche du mur, rendez-vous solitaire + Où l'amour s'embellit des charmes du mystère, + Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, + Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs. + + + + +CAUCHEMAR + + Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. + _Ancien proverbe breton._ + + Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère. + Les goules de l'abyme + Attendant leur victime, + Ont faim: + Leur ongle ardent s'allonge, + Leur dent en espoir ronge + Ton sein. + + + Avec ses nerfs rompus, une main écorchée + Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, + Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer + Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer + Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves + Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves, + Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds: + En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, + Des flots de plomb fondu subitement les baignent, + A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent, + Meurtris et disloqués; et mon dos cependant + Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent + De naseaux enflammés, de gueules haletantes: + Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes + Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger, + Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger, + Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent + Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent; + Ensuite le sol manque à mes pas chancelants: + Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, + Sur des pics anguleux que la lune reflète, + Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette + Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, + Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, + Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères + Que le trépas révèle aux pâles feudataires + De son empire; alors, étrange enchantement, + Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement + A travers un brouillard couvrant les flèches grêles + D'une église gothique aux moresques dentelles. + Déchirant une proie enlevée au tombeau, + En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau + Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine, + Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne, + Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir, + A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir + Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières + Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières + Agité, je ressens un immense désir + De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, + Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, + Son coeur demi pourri dans sa poitrine ouverte. + + + + +LA DEMOISELLE + +A MON AMI ALPHONSE B*** + + ..... insectes agiles + Cuirassés d'or. + AM. TASTU. + + Là de bleuâtres demoiselles + Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux + Éventails animés, se balancent sur eux + Avec leurs frémissantes ailes. + SAINTINE. + + + Sur la bruyère arrosée + De rosée; + Sur le buisson d'églantier; + Sur les ombreuses futaies; + Sur les haies + Croissant au bord du sentier; + + Sur la modeste et petite + Marguerite, + Qui penche son front rêvant; + Sur le seigle, verte houle + Que déroule + Le caprice ailé du vent; + + Sur les prés, sur la colline + Qui s'incline + Vers le champ bariolé + De pittoresques guirlandes; + Sur les landes, + Sur le grand orme isolé; + + La demoiselle se berce; + Et s'il perce + Dans la bruine, au bord du ciel, + Un rayon d'or qui scintille, + Elle brille + Comme un regard d'Ariel. + + Traversant près des charmilles, + Les familles + Des bourdonnants moucherons, + Elle se mêle à leur ronde + Vagabonde, + Et comme eux décrit des ronds. + + Bientôt elle vole et joue + Sous la roue + Du jet d'eau qui, s'élançant + Dans les airs, retombe, roule + Et s'écoule + En un ruisseau bruissant. + + Plus rapide que la brise, + Elle frise, + Dans son vol capricieux, + L'eau transparente où se mire + Et s'admire + Le saule au front soucieux; + + Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes, + Près des aunes, + Les deux nénuphars en fleurs, + Au gré du flot qui gazouille + Et les mouille, + Étalent leurs deux couleurs; + + Où se baigne le nuage, + Où voyage + Le ciel d'été souriant; + Où le soleil plonge, tremble, + Et ressemble + Au beau soleil d'Orient. + + Et quand la grise hirondelle + Auprès d'elle + Passe, et ride à plis d'azur, + Dans sa chasse circulaire, + L'onde claire, + Elle s'enfuit d'un vol sûr. + + Bois qui chantent, fraîches plaines + D'odeurs pleines, + Lacs de moire, coteaux bleus, + Ciel où le nuage passe, + Large espace, + Monts aux rochers anguleux; + + Voilà l'immense domaine + Où promène + Ses caprices, fleur des airs, + La demoiselle nacrée, + Diaprée + De reflets roses et verts. + + Dans son étroite famille, + Quelle fille + N'a pas vingt fois souhaité, + Rêveuse, d'être comme elle + Demoiselle, + Demoiselle en liberté? + + +1830. + + + + +LES DEUX AGES + + La petite fille est devenue jeune fille. + VICTOR HUGO. + + + Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde + Dont l'oeil bleu, transparent et calme comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprimait que bonheur et naïve gaîté. + + Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse + Parmi ses jeunes soeurs courir, voler, jalouse + D'arriver la première! Avec grâce les vents + Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; + Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle + Par la course agitée, et, souvent infidèle, + Trahissait une épaule aux contours gracieux, + Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, + Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre + Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre, + --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir + A grand'peine portant un léger arrosoir, + Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées + Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, + Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis, + Des tiges de plantain, des grains de chènevis!... + + C'est une jeune fille à présent blanche et blonde, + La même; mais l'oeil bleu, jadis pur comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprime plus bonheur et naïve gaîté. + + + + +FAR NIENTE + + Quant à son temps bien le sut disposer: + Deux parts en fit dont il souloit passer + L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. + JEAN DE LA FONTAINE. + + + Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage + Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, + J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis, + Loin des chemins poudreux, à demeurer assis + Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse, + Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse; + Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi + Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi, + Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe, + Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe, + La chenille traînant ses anneaux veloutés, + La limace baveuse aux sillons argentés, + Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. + Ensuite je regarde, amusement frivole, + La lumière brisant dans chacun de mes cils, + Palissade opposée à ses rayons subtils, + Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte + En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote; + Et lorsque je suis las je me laisse endormir + Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir, + Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette, + Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette. + + + + +STANCES + + La jeune fille rieuse. + VICTOR HUGO. + + + Vous ne connaissez pas les molles rêveries + Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps, + De même que l'abeille, en un soir de printemps, + Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies; + + Vous ne connaissez pas cet inquiet désir + Qui fait rougir souvent une joue ingénue, + Ce besoin d'habiter une sphère inconnue, + D'embrasser un fantôme impossible à saisir; + + Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes + Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer, + Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, + Pour un objet chéri ces mortelles alarmes; + + Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; + Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; + Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, + Est égal et serein comme un beau jour d'été. + + Sur votre main jamais votre front ne se pose, + Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir + Le poids d'un douloureux et cruel souvenir; + Votre coeur virginal en lui-même repose. + + Avenir et présent, tout rit dans vos destins; + Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée, + Ni, retenant à peine une larme enflammée, + Épié d'un regard les aveux incertains. + + Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie; + Une pensée ardente et qui revient toujours + Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; + Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie. + + Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux, + Dont le cours lentement par les prés se déroule, + Votre existence pure et limpide s'écoule, + Heureuse d'un bonheur calme et silencieux. + + + + +PROMENADE NOCTURNE + + Allons, la belle nuit d'été, + ALFRED DE MUSSET. + + C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve + Au murmure lointain d'un invisible accord + Le poète qui veille ou l'amante qui dort. + VICTOR PAVIE. + + + La rosée arrondie en perles + Scintille aux pointes du gazon, + Les chardonnerets et les merles + Chantent à l'envi leur chanson. + + Les fleurs de leurs paillettes blanches + Brodent le bord vert du chemin; + Un vent léger courbe les branches + Du chèvrefeuille et du jasmin; + + Et la lune, vaisseau d'agate, + Sur les vagues des rochers bleus + S'avance comme la frégate + Au dos de l'Océan houleux. + + Jamais la nuit de plus d'étoiles + N'a semé son manteau d'azur, + Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, + Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur. + + Prends mon bras, ô ma bien-aimée, + Et nous irons, à deux, jouir + De la solitude embaumée, + Et, couchés sur la mousse, ouïr + + Ce que tout bas, dans la ravine + Où brillent ses moites réseaux, + En babillant l'eau qui chemine + Conte à l'oreille des roseaux. + + + + +SONNET II + + Amour tant vous hai servit + Senz pecas et senz failhimen, + Et vous sabez quant petit + Hai avut de jauzimen. + PEYROLS. + + Ne sais tu pas que je n'eus onc + D'elle plaisir ny un seul bien. + MAROT. + + + Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour + Que je veux vous parler; que le passé, madame, + Soit pour nous comme un songe envolé sans retour, + Oubliez une erreur que moi-même je blâme. + + Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour + De vos sourcils arqués luit un regard de flamme + Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour + Sans porter à jamais votre image en son âme. + + Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; + Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, + Dans mon coeur je nourris une pensée austère, + + Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur + Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie, + Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie. + + + + +LA BASILIQUE + + The pillared arches were over their head + And beneath their feet were the bones of the dead. + _The lay of last minstrel._ + + On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les + mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de + leurs ombres ceux qui reposent. + GÖERRES. + + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + Des losanges de plomb ceignent + Les vitraux coloriés, + Où les feux du soleil teignent + Les reflets errants qui baignent + Les plafonds armoriés. + + Cent colonnes découpées + Par de bizarres ciseaux, + Comme des faisceaux d'épées + Au long de la nef groupées + Portent les sveltes arceaux. + + La fantastique arabesque + Courbe ses légers dessins + Autour du trèfle moresque, + De l'arcade gigantesque + Et de la niche des saints. + + Dans leurs armes féodales, + Vidames et chevaliers, + Sont là, couchés sur les dalles + Des chapelles sépulcrales, + Ou debout près des piliers. + + Des escaliers en dentelles + Montent avec cent détours + Aux voûtes hautes et frêles, + Mais fortes comme les ailes + Des aigles ou des vautours. + + Sur l'autel, riche merveille, + Ainsi qu'une étoile d'or, + Reluit la lampe qui veille, + La lampe qui ne s'éveille + Qu'au moment où tout s'endort. + + Que la prière est fervente + Sous ces voûtes, lorsqu'en feu + Le ciel éclate, qu'il vente, + Et qu'en proie à l'épouvante, + Dans chaque éclair on voit Dieu; + + Ou qu'à l'autel de Marie, + A genoux sur le pavé, + Pour une vierge chérie + Qu'un mal cruel a flétrie, + En pleurant l'on dit: _Ave_. + + Mais chaque jour qui s'écoule + Ébranle ce vieux vaisseau, + Déjà plus d'un mur s'écroule, + Et plus d'une pierre roule, + Large fragment d'un arceau. + + Dans la grande tour, la cloche + Craint de sonner l'_Angelus_; + Partout le lierre s'accroche, + Hélas! et le jour approche + Où je ne vous dirai plus: + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + + + +L'OISEAU CAPTIF + + Car quand il pleut et le soleil des cieux + Ne reluit point, tout homme est soucieux. + CLÉMENT MAROT. + + ..... yet shall reascend + Self raised, and repossess its native seat. + LORD BYRON. + + + Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies, + Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies, + De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, + Que toits aigus baignés de nuages fumeux. + Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe + Promenant la tourmente au milieu de l'espace, + Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps + Avec son soleil d'or aux rayons éclatants, + Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide, + Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide, + Et jette sur les bois son manteau velouté, + Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté; + Et si, toujours constant à ta douleur austère, + Tu regrettais encor la forêt solitaire, + L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson, + La campagne que dore une jaune moisson, + La rivière, le lac aux ondes transparentes, + Que plissent en passant les brises odorantes, + Je t'abandonnerais à ton joyeux essor. + Tous les deux cependant nous avons même sort, + Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle + Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile, + Elle voudrait planer dans l'océan du ciel, + Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, + S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière, + Et remonter enfin à la cause première; + Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, + Quelle main à son vol livrera l'horizon? + + + + +RÊVE + + Et nous voulons mourir quand le rêve finit. + A. GUIRAUD. + + Tout la nuict je ne pense qu'en celle + Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle + De quatorze ans. + MAÎTRE CLÉMENT MAROT. + + + Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil: + Le couchant enflammait à l'horizon vermeil + Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades + D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, + Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs + Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. + Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme, + Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme, + Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux + A travers ses longs cils luisent de plus de feux + Que les astres du ciel; et sur la verte mousse + A mes lèvres d'amant livrant une main douce, + Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras + Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras, + Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:-- + O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve? + + + + +PENSÉES D'AUTOMNE + + La rica autouna s'es passada + L'hiver suz un cari tourat + S'en ven la capa ementoulada + D'un veû neblouz enjalibrat. + + _Son autounous._ + + J'entends siffler la bise aux branchages rouillés + Des saules qui là-bas se balancent mouillés. + AUGUSTE M. + + + L'automne va finir; au milieu du ciel terne, + Dans un cercle blafard et livide que cerne + Un nuage plombé, le soleil dort: du fond + Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond + Collines, champs, hameaux dans une même teinte. + Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; + La froide bise siffle; un sourd frémissement + Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement, + Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves, + Sautent de branche en branche à travers les bois chauves, + Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu. + Le pauvre paysan se recommande à Dieu, + Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées, + Quand je vois le gazon sous les blanches gelées + Disparaître et mourir, je reviens à pas lents + M'asseoir le coeur navré près des tisons brûlants, + Et là je me souviens du soleil de septembre + Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre, + Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, + Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau + S'étendant à longs plis sur la plaine rayée, + Et de la route étroite en son milieu frayée, + Et surtout des bleuets et des coquelicots, + Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux. + + + + +INFIDÉLITÉ + + Bandiera d'ogni vento + Conosco que sei tu. + _Chanson italienne._ + + La volonté de l'ingrate est changée. + ANTOINE DE BAÏF. + + + Voici l'orme qui balance + Son ombre sur le sentier; + Voici le jeune églantier, + Le bois où dort le silence; + Le banc de pierre où le soir + Nous aimions à nous asseoir. + + Voici la voûte embaumée + D'ébéniers et de lilas, + Où, lorsque nous étions las, + Ensemble, ô ma bien-aimée! + Sous des guirlandes de fleurs, + Nous laissions fuir les chaleurs. + + Voici le marais que ride + Le saut du poisson d'argent; + Dont la grenouille en nageant + Trouble le miroir humide; + Comme autrefois, les roseaux + Baignent leurs pieds dans ses eaux. + + Comme autrefois, la pervenche, + Sur le velours vert des prés + Par le printemps diaprés, + Aux baisers du soleil penche + A moitié rempli de miel + Son calice bleu de ciel. + + Comme autrefois, l'hirondelle + Rase en passant les donjons, + Et le cygne dans les joncs + Se joue et lustre son aile; + L'air est pur, le gazon doux.... + Rien n'a donc changé que vous. + + + + +A MON AMI AUGUSTE M*** + + For yonder faithless phantom flie + To lure thee to thy doom. + GOLDSMITH. + + C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui + auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et + plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et + reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry. + _Le Vagabond._ + + + Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur, + Souvent un feu follet sort du marais impur; + Le passant qui le voit le prend pour la lumière + Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière; + Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas, + Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas + Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe, + Et son corps reste là sans prière et sans tombe. + Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu + En courroux inonda d'un déluge de feu, + Sur la grève brûlée, asile frais et sombre, + Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre, + Chargés de fruits riants dont la tunique d'or + Ne livre que poussière à la dent qui les mord: + Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme + Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme, + Pour ceux que sa beauté décevante a séduits, + Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits. + + + + +ÉLÉGIE II + + Ingrate... pour t'avoir bien servie + Adorant ta beauté, + Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie + Après la liberté. + DE LINGENDES. + + ... je l'adore et meurs de trop aimer. + PHILIPPE DESPORTES. + + + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître... + Oh, si j'avais pensé que dans mon coeur dût naître + Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas, + Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas... + Mais non, il le fallait; c'était ma destinée! + Contre elle vainement, dans mon âme indignée + Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir, + A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir, + Je la voyais. Son front candide où ses pensées + D'une rougeur pudique arrivent nuancées, + Sous l'arc d'un sourcil brun son oeil étincelant, + Par un éclair rapide en silence parlant, + Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, + Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, + Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. + A des songes dorés mon âme se livrait, + Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle! + De ses affections ombre et miroir fidèle, + Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, + Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs. + Sa vie était la mienne; une espérance folle + Me flattait de toucher un jour ce coeur frivole; + Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris, + N'a jamais répondu que par le froid mépris, + La vague indifférence, et la haine peut-être!... + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître. + + + + +VEILLÉE + + Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, + Je sais presque par coeur l'histoire véritable + Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. + GRANDVAL, _le Vice puni_. + + + Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement, + Que de la cheminée il jaillit par moment + Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange + Petillent les tisons, entourés d'une frange + D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits + De bizarres lueurs font grimacer les traits; + Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles + D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? + C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château, + J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto, + Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique + Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique, + Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs, + Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, + Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, + Légendes de béats guérissant les malades, + Les possédés du diable, et les pauvres lépreux, + Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux, + Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge + Tinte par douze fois, que le hibou déloge + En glapissant, blessé des rayons du flambeau + Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau, + Le long du chandelier, cependant la bougie + En larges nappes coule, et la vitre rougie + Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient, + Le soleil qui se lève avec un front riant. + + + + +ÉLÉGIE III + + Soccoreys ojos con aqua que el coraçon + La demanda. + _Chanson espagnole._ + + Fare thee well. + LORD BYRON. + + + Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée + Comme si le trépas l'avait déjà placée; + Elle vit cependant, ange exilé des cieux, + Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux; + C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue + Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue, + Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté, + S'ignorant elle-même, et jetant de côté, + De peur qu'une pensée amère ne s'éveille, + Souci du lendemain, souvenir de la veille. + Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs + Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!... + Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre + De sa voix douce au coeur le son léger et tendre + S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin + D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain + Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme, + J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme! + + + + +CLÉMENCE + + O peu durables fleurs de la beauté mortelle! + PHILIPPE DESPORTES. + + D'Isabelle l'ame ait paradis. + _Épitaphe gothique._ + + + Un monument sur ta cendre chérie + Ne pèse pas, + Pauvre Clémence, à ton matin flétrie + Par le trépas. + + Tu dors sans faste, au pied de la colline, + Au dernier rang, + Et sur ta fosse un saule pâle incline + Son front pleurant. + + Ton nom déjà par la nuit et la neige + Est effacé + Sur le bois noir de la croix qui protége + Ton lit glacé. + + Mais l'amitié qui se souvient, fidèle, + Avec des fleurs, + Vient, à l'endroit seulement connu d'elle, + Verser des pleurs. + + + + +VOYAGE + + Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde. + JEAN DE LA FONTAINE. + + Jam mens prætrepidans avet vagari, + Jam læti studio pedes vigescunt. + CATULLE. + + + Au travers de la vitre blanche + Le soleil rit, et sur les murs + Traçant de grands angles, épanche + Ses rayons splendides et purs: + Par un si beau temps, à la ville + Rester parmi la foule vile! + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, sellez vos chevaux. + + Au sein d'un nuage de poudre, + Par un galop précipité, + Aussi promptement que la foudre + Comme il est doux d'être emporté! + Le sable bruit sous la roue, + Le vent autour de vous se joue; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Les arbres qui bordent la route + Paraissent fuir rapidement, + Leur forme obscure dont l'oeil doute + Ne se dessine qu'un moment; + Le ciel, tel qu'une banderole, + Par-dessus les bois roule et vole; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Chaumières, fermes isolées, + Vieux châteaux que flanque une tour, + Monts arides, fraîches vallées, + Forêts se suivent tour à tour; + Parfois au milieu d'une brume, + Un ruisseau dont la chute écume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Puis, une hirondelle qui passe, + Rasant la grève au sable d'or, + Puis, semés dans un large espace, + Les moutons d'un berger qui dort; + De grandes perspectives bleues, + Larges et longues de vingt lieues; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une montagne: l'on enraye, + Au bord du rapide penchant + D'un mont dont la hauteur effraye: + Les chevaux glissent en marchant, + L'essieu grince, le pavé fume, + Et la roue un instant s'allume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + La côte raide est descendue. + Recouverte de sable fin, + La route, à chaque instant perdue, + S'étend comme un ruban sans fin. + Que cette plaine est monotone! + On dirait un matin d'automne, + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une ville d'un aspect sombre, + Avec ses tours et ses clochers + Qui montent dans les airs, sans nombre, + Comme des mâts ou des rochers, + Où mille lumières flamboient + Au sein des ombres qui la noient; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux! + + Mais ils sont las, et leurs narines, + Rouges de sang, soufflent du feu; + L'écume inonde leurs poitrines + Il faut nous arrêter un peu. + Halte! demain, plus vite encore, + Aussitôt que poindra l'aurore, + Postillons, pressez vos chevaux, + Je veux voir des sites nouveaux. + + + + +LE COIN DU FEU + + Blow, blow, winter's wind. + SHAKSPEARE. + + Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict. + VILLON. + + Around in sympathetic mirth, + Its tricks the kitten tries; + The cricket chirrups in the hearth, + The crackling faggot flies. + GOLDSMITH. + + Quam juvat immites ventos audire cubantem. + TIBULLE. + + + Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle! + Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle + Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc! + Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule! + Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule + Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc! + + Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle + De grains rebondissants fouette la vitre frêle! + Que la bise d'hiver se fatigue à gémir! + Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre, + Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre, + Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir? + + + + +LA TÊTE DE MORT + + Ton test n'aura plus de peau, + Et ton visage si beau + N'aura veines ni artères, + Tu n'auras plus que des dents + Telles qu'on les voit dedans + Les têtes des cimetières. + PIERRE RONSARD. + + La mort nous fait dormir une éternelle nuit. + JOACHIM DU BELLAY. + + + Personne ne voulait aller dans cette chambre, + Surtout pendant les nuits si tristes de décembre, + Quand la bise gémit et pousse des sanglots, + Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots. + Car c'était une chambre antique, inhabitée, + A minuit, disait-on, de revenants hantée, + Une chambre où les ais du parquet désuni + S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni + Se partage et s'écroule, où la tapisserie + A personnages tremble, et sur la boiserie + Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement. + On en avait ôté les meubles; seulement, + Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire, + Avec du buis bénit, sur une étoffe noire, + Pendait du mur: au bas, en guise de support, + On avait mis jadis une tête de mort; + Et me ressouvenant des fables qu'on débite, + Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite + Que l'oeil n'anime plus, de blafardes lueurs; + Et, quand il me fallait passer là, des sueurs + M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées: + J'aurais fait le serment que les dents déchaussées + De cet épouvantail en ricanant grinçaient, + Et que confusément des mots s'en élançaient. + A présent jeune encor, mais certain que notre âme, + Inexplicable essence, insaisissable flamme, + Une fois exhalée, en nous tout est néant, + Et que rien ne ressort de l'abîme béant + Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées, + Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées, + Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans, + Que sais-je! quelques mois, un espace de temps + Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être, + Les yeux de mes amis ne pourront me connaître, + Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci + Est celle d'une femme autrefois morte ici, + Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble + Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble + De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants, + Montre qu'elle touchait à peine à son printemps. + Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent + Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent + Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs + Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs, + Et, des premiers chagrins l'amertume passée, + Bientôt l'on oublia la belle trépassée. + --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds, + Qui roulent vers son col si soyeux et si longs; + Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche + Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche, + Ces lèvres de corail au sourire enfantin, + Ce front charmant à voir, cette peau de satin, + Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine, + Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine, + N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu, + Deux trous noirs et profonds où l'oeil fut contenu, + Une face sans nez, informe et grimaçante, + Du sort qui nous attend image menaçante; + Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir + Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir. + + + + +BALLADE[1] + + Regarder les ondes de l'air + . . . . . . . . . . . . . . + Puis admirant sur les sillons + Les ailes des gais papillons + De mille couleurs parsemées, + Les croire des fleurs animées. + SAINT-AMAND. + + See! moats and bridges walls and castles rid. + CRABBE. + + Sonne, sonne, ami Dampierre. + _Ballade des chasseurs._ + + Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu + du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si + mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en + chantant boire dans les nuées. + _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._ + + + Quand à peine un nuage, + Flocon de laine, nage + Dans les champs du ciel bleu, + Et que la moisson mûre, + Sans vagues ni murmure, + Dort sous le ciel en feu; + + Quand les couleuvres souples + Se promènent par couples + Dans les fossés taris; + Quand les grenouilles vertes, + Par les roseaux couvertes, + Troublent l'air de leurs cris; + + Aux fentes des murailles + Quand luisent les écailles + Et les yeux du lézard, + Et que les taupes fouillent + Les prés, où s'agenouillent + Les grands boeufs à l'écart; + + Qu'il fait bon ne rien faire, + Libre de toute affaire, + Libre de tous soucis, + Et sur la mousse tendre + Nonchalamment s'étendre, + Ou demeurer assis; + + Et suivre l'araignée, + De lumière baignée, + Allant au bout d'un fil + A la branche d'un chêne + Nouer la double chaîne + De son réseau subtil; + + Ou le duvet qui flotte, + Et qu'un souffle ballotte + Comme un grand ouragan; + Et la fourmi qui passe + Dans l'herbe, et se ramasse + Des vivres pour un an; + + Le papillon frivole, + Qui de fleurs en fleurs vole, + Tel qu'un page galant; + Le puceron qui grimpe + A l'odorant olympe + D'un brin d'herbe tremblant; + + Et puis s'écouter vivre, + Et feuilleter un livre, + Et rêver au passé, + En évoquant les ombres + Ou riantes ou sombres + D'un long rêve effacé; + + Et battre la campagne, + Et bâtir en Espagne + De magiques châteaux, + Créer un nouveau monde + Et jeter à la ronde + Pittoresques coteaux, + + Vastes amphithéâtres + De montagnes bleuâtres, + Mers aux lames d'azur, + Villes monumentales, + Splendeurs orientales, + Ciel éclatant et pur, + + Jaillissantes cascades, + Lumineuses arcades, + Du palais d'Obéron, + Gigantesques portiques, + Colonnades antiques, + Manoir de vieux baron + + Avec sa châtelaine, + Qui regarde la plaine + Du sommet des donjons, + Avec son nain difforme, + Son pont-levis énorme, + Ses fossés pleins de joncs, + + Et sa chapelle grise, + Dont l'hirondelle frise + Au printemps les vitraux, + Ses mille cheminées + De corbeaux couronnées, + Et ses larges créneaux; + + Et sur les hallebardes + Et les dagues des gardes + Un éclair de soleil, + Et dans la forêt sombre + Lévriers en grand nombre, + Et joyeux appareil; + + Chevaliers, damoiselles, + Beaux habits, riches selles + Et fringants palefrois; + Varlets qui sur la hanche + Ont un poignard au manche + Taillé comme une croix! + + Voici le cerf rapide, + Et la meute intrépide! + Hallali, hallali! + Les cors bruyants résonnent, + Les pieds des chevaux tonnent, + Et le cerf affaibli + + Sort de l'étang qu'il trouble; + L'ardeur des chiens redouble, + Il chancelle, il s'abat. + Pauvre cerf, son corps saigne, + La sueur à flots baigne + Son flanc meurtri qui bat: + + Son oeil plein de sang roule + Une larme, qui coule + Sans toucher ses vainqueurs; + Ses membres froids s'allongent, + Et dans son col se plongent + Les couteaux des piqueurs; + + Et lorsque de ce rêve + Qui jamais ne s'achève + Mon esprit est lassé, + J'écoute de la source + Arrêtée en sa course + Gémir le flot glacé, + + Gazouiller la fauvette + Et chanter l'alouette + Au milieu d'un ciel pur; + Puis je m'endors tranquille + Sous l'ondoyant asile + De quelque ombrage obscur. + + [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce + intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable, + que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient. + + (_Note de l'auteur_, 1830). + + + + +UNE AME + + Son ame avait brisé son corps. + VICTOR HUGO. + + Diex por amer l'avoit faicte. + LE CHASTELAIN DE COUCY. + + + C'était une âme neuve, une âme de créole, + Toute de feu, cachant à ce monde frivole + Ce qui fait le poëte, un inquiet désir + De gloire aventureuse et de profond loisir, + Et capable d'aimer comme aimerait un ange, + Ne trouvant en chemin que des âmes de fange; + Peu comprise, blessée au vif à tout moment, + Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement, + Sans consolation, traversant cette vie; + Aux entraves du corps à regret asservie, + Esquif infortuné que d'un baiser vermeil + Dans sa course jamais n'a doré le soleil, + Triste jouet du vent et des ondes; au reste, + Résignée à l'oubli, nécessité funeste + D'une existence vague et manquée; ici-bas + Ne connaissant qu'amers et douloureux combats + Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle + Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle; + Encore si la foi... l'espérance... mais non, + Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom + Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière, + Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière + Fut apportée: un être à la terre manqua; + Et cette absence, à peine un coeur la remarqua. + + + + +SOUVENIR + + Deux estions et n'avions qu'ung coeur. + _Le lay de maistre Ytier Marchant._ + + Hélas! il n'étoit pas saison + Sitôt de son département. + _La complainte de Valentin Granson._ + + + D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste, + Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste; + Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps, + De l'émail velouté du gazon; au beau temps, + Des frimats de l'hiver et des neiges fondues; + Ce qui reste le soir des larmes répandues + Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau, + Du murmure léger des ondes du ruisseau, + Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres + Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres. + + + + +SONNET III + + L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse. + DU MAY. + Fronti nulla fides. + + + Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie, + Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté + Endort son désespoir amer par la magie + D'un regard enchanteur où luit la volupté, + + L'âme du malheureux sort de sa léthargie; + Son front pâle retrouve un rayon de gaîté, + Sa prunelle mourante un reste d'énergie; + Il sourit oublieux de la réalité. + + Mais toute cette joie est comme le lierre + Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière, + Embrasse en les cachant les pans démantelés, + + Au dehors on ne voit que riante verdure, + Au dedans, que poussière infecte et noire ordure, + Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés. + + + + +MARIA + + ... meæ puellæ + Flendo turgiduli rubent ocelli. + V. CATULLUS. + + Ne pleure pas... + DOVALLE. + + + De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, + Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie, + Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs + Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs + Tomber et ruisseler en perles sur ta joue: + En vain de la gaîté l'éclair à présent joue + Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit; + D'inquiètes terreurs agitent mon esprit. + Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre, + Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, + Le soir, quand le soleil incline à l'horizon, + La première à fouler l'émail vert du gazon, + La première à poursuivre en sa rapide course + La demoiselle bleue aux bords frais de la source, + A chanter des chansons, à reprendre un refrain? + Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin, + A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage + Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage? + Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux, + Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux + Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses + Répandent leurs parfums, heureusement écloses. + Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu + Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu. + + + + +A MON AMI EUGÈNE DE N*** + + Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs + Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; + Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table + Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable, + Oublié le jour même et suivi de regrets. + Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles + Où de savans discours ont charmé mes oreilles + Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais. + _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._ + + Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire. + _Hernani._ + + + Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune + A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune + N'a pas encor paru: nous causerons un peu, + Car causer est bien doux le soir, auprès du feu, + Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine + Entre les arbres nus glisser la froide haleine + De la brise nocturne, et la chauve-souris + En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris. + Reste; nous causerons de quelque jeune fille, + Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille, + Et que nous avons vue, en promenant un jour, + Passer devant nos yeux comme un ange d'amour; + De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, + Aigles audacieux, qui d'une route neuve + Et d'obstacles semée ont tenté les hasards, + Malgré les coups de bec de mille geais criards; + Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante + Dessina de Cinq-Mars la figure vivante; + Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps, + Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants; + Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie, + Guillaume de Lorris, dont l'oeuvre inaccomplie, + Poétique héritage, aux mains de Clopinel + Après sa mort passa, monument éternel + De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère + Dont le luth tour à tour gracieux et sévère, + Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux, + Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux; + Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine + Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine, + Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, + Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur, + Maître Clément Marot, madame Marguerite, + De ses jolis dizains la muse favorite; + Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur, + Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au coeur + De chaque vice plonge, et des foudres du pape + N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape: + Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, + Mais naïfs cependant et placés sans efforts, + L'originalité, la puissance comique + Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique, + Dont la marge a jauni sous les doigts studieux + De vingt commentateurs, nos patients aïeux. + Quand nous aurons assez causé littérature, + Nous changerons de texte et parlerons peinture; + Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait + Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet: + C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes + A son repaire affreux porte sept jeunes femmes; + Renaud de Montauban, illustre paladin, + Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain, + Le regarde d'en haut; son oeil sanglant et louche, + Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche + Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir, + Le rendent de tout point très-singulier à voir. + Surprises dans le bain les sept femmes sont nues, + Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues + Et leur coloris frais comme un rêve au printemps, + Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants, + La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes, + Me paraissent vraiment admirables; les armes + Du paladin Renaud, faites d'acier bruni + Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini: + Un panache s'agite au cimier de son casque, + D'un dessin à la fois élégant et fantasque; + Sa visière est levée, et sur son corselet + Un rayon de soleil jette un brillant reflet. + Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses + Je préfère pourtant ses petites baigneuses, + Vrai chef-d'oeuvre de grâce et de naïveté, + Où la jeunesse brille avec son velouté. + Après viendront en foule anciens peintres de Rome: + Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme; + De Florence, de Parme et de Venise aussi, + Véronèse, Titien, Léonard de Vinci, + Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége + Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige + Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins; + D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains + Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée, + Fait tomber les crayons de notre main troublée. + Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt + Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand + Sur mes genoux posé selon son habitude, + Levant vers moi la tête avec inquiétude, + Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air + Esquisse mon récit pour le rendre plus clair; + Et nous aurons encor mille choses à dire + Lorsque tout sera dit: projets riants, délire + De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier, + Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier + Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches + De poëmes à faire, incomplètes et gauches, + Où les regards amis un instant arrêtés + Cherchent à pressentir de futures beautés, + Et ces légers dessins où je tâche de rendre + Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre + Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard, + Et je ne pourrai plus reculer ton départ. + + + + +LE JARDIN DES PLANTES + + L'homme propose et Dieu dispose. + + + J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair + Et les chemins séchés, afin de prendre l'air, + D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, + Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise + Pour méditer le plan d'un drame projeté, + Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, + Ou d'une rime faible à sa soeur mal unie + Par un son plus exact réparer l'harmonie, + Sous les arbres touffus inclinés en arceaux + Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux + Chantent auprès de vous, et que la brise joue + Dans vos cheveux épars et baise votre joue, + Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi, + S'étant fait d'y rester une pénible loi, + Et, comme un ouvrier que son devoir attache, + De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche, + Remis le tout au net, et bien dûment serré + L'oeuvre dans un tiroir aux profanes sacré, + Et je m'étais promis de rapporter la feuille + Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille + Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords + De vers harmonieux, poétiques trésors, + Destinés à grossir un trop mince volume. + Vains projets! notre esprit est pareil à la plume, + Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin, + Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain. + Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle + Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle, + Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents + Oubliant prose et vers, de mes regards ardents + Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide, + J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide, + Je risque quelques mots et place sous mon bras, + Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas, + Une main potelée; et nous allons à l'ombre, + Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, + Faire mieux connaissance, et jouer et causer + Et sur le banc de pierre après nous reposer, + Et nous nous promettons de nous revoir dimanche, + Et je reviens avec ma feuille toute blanche. + + + + +LE CHAMP DE BATAILLE + + En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et + naquerres. + MANDEVILLE. + + Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames + Quant est des cors, ils sont pourryz. + _Le grand Testament de Villon._ + + De dars i ot grant lanceis + Et de pierres grant jeteis + Et de lances grand bouteis + Et d'espées grant capleis. + _Li romans du Brut._ + + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Le fracas des canons qui vomissent l'éclair, + Le rappel des tambours, le sifflement des balles, + Le son aigu du fifre et des rauques cymbales + Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air; + La brise secouant son aile parfumée + A dissipé les flots de l'épaisse fumée, + Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux; + Comme aux jours de la paix tout est silencieux. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + La lourde artillerie et les fourgons pesants + Ne creusent plus la route en profondes ornières; + On ne voit plus flotter les poudreuses bannières + Par-dessus les fusils au soleil reluisants; + Sous les pieds des soldats courant à la maraude, + Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude, + Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés, + Comme sous un fléau ne meurent plus foulés. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles + + Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés, + De leurs membres pétris dans le sang et la boue + Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue, + Jonchent le sol parmi les affûts fracassés, + Et vers le champ de mort en immenses volées + Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées, + De l'est et de l'ouest, du nord et du midi + L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé, + Levant leur tête grise à l'odeur de la proie. + L'oeil fauve des vautours a flamboyé de joie + A l'ombre étincelant comme un phare étoilé, + Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires, + A leurs petits béants sur le bord de leurs aires + Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau + De ces corps lacérés et restés sans tombeau. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert, + Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette + S'égrène le muguet, fleurit la violette, + La mousse parasite entoure un crâne ouvert. + Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive + Est un hochet brillant et qui par lui s'élève, + Si d'horreur et d'effroi tout son coeur ne bondit, + Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit! + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + + + +IMITATION DE BYRON + + + Il est doux de raser en gondole la vague + Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, + Quand la lune élargit son disque pâle et vague, + Et que du marinier l'écho dit la chanson, + + Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne + Paillette d'or cousue au dais du firmament, + L'étoile qu'une blanche auréole environne, + Et qui dans le ciel clair s'avance lentement; + + Il est doux sur la brume un instant colorée + De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, + L'iris arrondissant son arche diaprée, + Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil; + + Il est doux, par les prés où l'abeille butine, + D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts + Nonchalamment couché près d'une onde argentine, + De lire tour à tour des romans et des vers; + + Il est doux, quand on suit une route inégale + Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau, + Et qu'on entend chanter près de soi la cigale, + De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau; + + Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie + Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant, + Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie + Sa tête paresseuse en arrière tombant; + + Il est doux de revoir avec ses tours minées + Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, + Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, + La ville où l'on passa ses premières saisons; + + Il est doux pour le coeur de l'exilé malade, + Par le regret cuisant et la douleur usé, + D'entendre le refrain de la vieille ballade + Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé; + + Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse, + Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras + Pour la première fois sa première maîtresse, + Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas. + + + + +BALLADE + + Femme souvent varie; + Est bien fol qui s'y fie. + FRANÇOIS Ier. + + + Cher ange, vous êtes belle + A faire rêver d'amour, + Pour une seule étincelle + De votre vive prunelle, + Le poëte tout un jour. + + Air naïf de jeune fille, + Front uni, veines d'azur, + Douce haleine de vanille, + Bouche rosée où scintille + Sur l'ivoire un rire pur, + + Pied svelte et cambré, main blanche, + Soyeuses boucles de jais, + Col de cygne qui se penche, + Flexible comme la branche + Qu'au soir caresse un vent frais, + + Vous avez, sur ma parole, + Tout ce qu'il faut pour charmer; + Mais votre âme est si frivole, + Mais votre tête est si folle, + Que l'on n'ose vous aimer. + + + + +SOLEIL COUCHANT + + Notre-Dame, + Que c'est beau! + VICTOR HUGO. + + + En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, + Je me suis arrêté quelques instants pour voir + Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. + Un nuage splendide à l'horizon de flamme, + Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor, + D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or, + --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière. + Les tours au front orné de dentelles de pierre, + Le drapeau que le vent fouette, les minarets + Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts, + Les pignons tailladés que surmontent des anges + Aux corps roides et longs, aux figures étranges, + D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché, + Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, + Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre + S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre. + --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux + D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux + Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague + De la vieille cité berçait l'image vague; + Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas + Que la nuit étoilée arrivait à grands pas. + + + + +SONNET IV + + Oh! la paresseuse fille! + _Sara la Baigneuse._ + + + Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, + Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, + Que maintenant je porte au fond du coeur pour vous, + Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange, + + Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, + Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux; + Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, + Votre pâleur nacrée en incarnat se change. + + Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu, + Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, + Et baiser votre front si pur sous la dentelle: + + Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu; + Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, + Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même. + +1831. + + + + +ENFANTILLAGE + + Hanneton, vole, vole, vole. + _Ballade des petites filles._ + + + Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée, + Et que le ciel gaîment rouvre son bel oeil bleu, + Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu, + Comme les moineaux francs, je reprends ma volée. + + A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais, + Curieux de savoir si l'aubépine blanche + A déjà fait neiger son givre sur la branche, + Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais, + + Me faisant du bonheur avec la moindre chose: + --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur, + Se baigne un scarabée au corselet d'azur; + D'une abeille en maraude au coeur d'une fleur rose, + + D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton. + --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, + Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles + Emplir leurs tabliers de pain de hanneton. + + + + +NONCHALOIR + + Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché + qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché. + FERIDEDDIN ATAR. + + J'aime sur les coussins la vie horizontale. + BARTHÉLEMY. + + + Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même + (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime, + Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, + Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir! + --Cela me fait du bien et me repose l'âme. + Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme, + Rester là sans penser et paresseusement + Accepter comme il vient le bonheur du moment! + --Laisser aller sa vie à la regarder vivre, + Dans tous ses mouvements, l'oeil demi-clos, la suivre, + Sentir à ses genoux, en nuages soyeux, + Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux, + Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne, + Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne + D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis + Agacer en jouant ses petits pieds tapis + A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée + Deux passereaux mutins à la mine éveillée! + Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets + Se dorent sur son col de magiques reflets, + A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, + Dans la nacre, chatoie une moite étincelle, + Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, + S'ouvre comme une rose aux baisers du matin. + + + + +DÉCLARATION + + Mais toujours fust mon opinion telle + Que toute amour doict estre mutuelle; + Qui son coeur donne, il en merite. + _Les loyalles et pudicques amours de Scalion + de Virbluneau, à madame de Boufflers._ + + + Je vous aime, ô jeune fille! + Aussi lorsque je vous vois, + Mon regard de bonheur brille, + Aussi tout mon sang petille + Lorsque j'entends votre voix. + + Douce à mon amour timide, + Vous en accueillez l'aveu, + Mais sans qu'un rayon humide + Argente votre oeil limpide, + Lac pur où dort le ciel bleu. + + Pourquoi cette retenue? + Entre nous rien de caché. + --Enfant! votre âme ingénue + Peut se montrer toute nue + Comme Ève avant le péché. + + C'est un amour sans mélange + Que l'amour que j'ai pour vous, + Frais comme au coeur la louange, + Ardent à toucher un ange, + Pur à rendre Dieu jaloux. + + + + +PLUIE + + Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_. + _Dictionnaire arabe._ + + + Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule, + Comme sur les galets de la côte une houle. + L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. + --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas? + Un beau cheval arabe, à la crinière brune, + Qui court et fait voler les sables de la dune. + Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs, + Et par la déchirure il sort des éclairs blancs. + Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette + D'une minute à l'autre en grinçant pirouette; + Le martinet, sentant l'orage, près du sol + Afin de l'éviter rabat son léger vol; + --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. + La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes + Glissent de feuille en feuille et passent à travers + La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! + Des marches du perron en longues cascatelles, + Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles + Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés, + Les ruisseaux en torrents subitement gonflés + Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages + Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages; + Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés, + Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés, + Volubilis chargés de cloches et de vrilles, + Roses de tous pays et de toutes familles, + Douces filles de Juin, frais et riant trésor! + La mouche que l'orage arrête en son essor, + Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient + Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. + --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut + Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut + Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? + Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure + Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité + Plonge sans peser trop sur leur oisiveté; + Les autres gravement font de la politique, + Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; + Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, + De femmes à la mode et d'opéras nouveaux; + Ceux-là du coin de l'oeil se mirent dans la glace, + Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, + Ou, du binocle armés, regardent un tableau: + --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau. + +1831. + + + + +POINT DE VUE + + Des petits horizons... + SAINTE-BEUVE. + + Voici que je vis.-- + LABRUNIE (G. DE NERVAL). + + + Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse, + Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse; + --Une mare d'eau sale où plongent les canards, + Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards; + --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, + Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; + --Une vieille maison, dont les murs mal fardés + Bâillent de toutes parts largement lézardés. + Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes, + Et découpant en noir leurs linéaments frêles + Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux, + Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux, + Où déjà, points brillants au front des maisons ternes, + Luisent comme des yeux des milliers de lanternes; + Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours + Qui ressemblent de loin à des cous de vautours. + Et ses clochers aigus à flèche dentelée, + Comme un peigne mordant la nue échevelée. + + + + +LE RETOUR + + Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine, + Tantôt en un village et tantôt en un bois, + Et tantôt par les lieux solitaires et cois. + PIERRE RONSARD. + + + J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume + Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome + Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, + Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver. + --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène, + On marche à travers champs comme le pied vous mène, + Se fiant au hasard des sentiers onduleux. + A la terre le ciel fait des sourires bleus; + La nature est en joie, et la fleur virginale + Vous donne le bonjour de sa tête amicale; + L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. + Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, + Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie + Part un oiseau caché que votre pas effraie. + Un papillon peureux, dans son fantasque vol, + Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol. + Une abeille surprise, humide de rosée, + Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée. + --Plus loin, c'est une source entre les coudriers + Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers + Éparpille au hasard, comme une chevelure, + Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure. + Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; + Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant, + Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille + Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, + Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, + De lumière inondée aux feux d'un soleil pur, + Danse la demoiselle avec sa longue queue, + De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue. + --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi + Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici, + Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue, + Un château découpant son profil sur la nue; + Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons, + Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons. + --A gauche une colline à la robe zébrée, + De tons riches et chauds par le couchant marbrée; + A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, + Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; + Plus loin, transition de la terre au nuage, + Un anneau de lapis fermant le paysage. + --Un vrai panorama vivant et bigarré, + Par un pinceau divin ardemment coloré, + Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, + Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète, + Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. + --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, + On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue, + On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue + Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour, + Si longtemps caressés et perdus sans retour; + On rebâtit sa vie au néant écroulée, + On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée, + On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, + Et souvent la balance est du côté des pleurs. + --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes, + D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes; + Le roman de l'enfance à travers le présent + Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent, + --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose + Et suave peinture où soi-même l'on pose: + L'on compare son moi du jour au moi passé, + Et pour quelques instants le monde est effacé. + --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige + S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége + Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi, + Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi, + Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre, + Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre, + Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé, + Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé, + Pour passer au salon prendre par sa main sèche + Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche, + Vrai portrait de famille à son cadre échappé, + Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé; + Courtiser à l'écart une petite niaise + Sortant de pension,--toute rouge et tout aise, + Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal, + Et s'imagine avoir trouvé son idéal; + Écouter un dandy, Brummel de la province, + Beau papillon manqué qui, pour être plus mince, + Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc, + Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc; + Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, + D'un air mystérieux colportant sa nouvelle. + --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu + Que rester enfoui dans ce pays perdu. + +1831. + + + + +PAN DE MUR + + La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, + Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs, + Donne en lettre vivante une date à ses ans. + _Harmonies._ + + ... Qu'il vienne à ma croisée. + PETRUS BOREL. + + + De la maison momie enterrée au Marais + Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, + L'on a pour perspective une muraille sombre + Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre. + --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans, + Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, + Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, + La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. + --Une treille stérile avec ses bras grimpants + Jusqu'au premier étage en festonne les pans; + Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, + La capucine rouge épanouit sa cloche, + Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, + A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs: + Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne + De son regard unique ainsi que fait un borgne, + Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux, + Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. + --Une caisse d'oeillets, un pot de giroflée + Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée, + Et du soleil oblique implore le regard, + Une cage d'osier où saute un geai criard, + C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie; + Mais il faut pour le rendre une touche hardie, + Une palette riche où luise plus d'un ton, + Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. + + + + +COLÈRE + + Amende-toi, vieille au regard hideux, + Ou pour ung mot villain en auras deux. + _Epistre à la première vieille._ + + A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre, + Les yeux mangéz de corbeaux charongneux, + Les pieds tiréz de ces mastins hargneux + Qui vont grondant, hérissés de furie, + Quand on approche auprès de leur voirie. + PIERRE RONSARD. + + + Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde: + Belles maximes et grands airs + Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde + D'un coeur tout gangrené de vers. + Oui,--la religion dont le péché se couvre + Pour japper après la vertu; + Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre, + Aux pieds du méchant abattu; + La vierge pure en proie aux noires calomnies + De courtisanes de bas lieu + Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies, + Osent mentir si près de Dieu. + --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées, + Serpents armés d'un triple dard, + Ulcères ambulants, viles prostituées, + Tombeaux badigeonnés de fard, + Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, + Elles dont trente carrefours + Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, + Ont vu les publiques amours; + Elles dont la jeunesse en débauches passée + Couperose et jaspe le teint, + Et qui sous une peau détendue et plissée + Couvent un brasier mal éteint, + D'user tartufement leurs genoux sur les dalles, + Leurs pouces sur un chapelet, + Et prenant pour voiler leurs antiques scandales + La soutane d'un prestolet, + De venir sans pudeur noircir une que j'aime + Comme l'on n'a jamais aimé, + D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même + Certes ne peut être blâmé. + + + + +SONNET V + + C'est mon plaisir; chacun querre le sien. + P. L. JACOB, _bibliophile_. + + Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste + l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por + cigaritos. + PETRUS BOREL, _le lycanthrope_. + + Où trouver le bonheur? + MÉRY ET BARTHÉLEMY. + + + Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare + Au fond d'un coffre-fort empile des ducats, + Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas + Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre. + + Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare, + Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas + Que d'un coin retiré du monde et du fracas, + Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre. + + L'ambitieux le met dans un titre à la cour, + Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour, + --Les uns à pérorer, les autres à se taire. + + Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal; + Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, + Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval! + +1831. + + + + +JUSTIFICATION + + Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose. + _Marion Delorme._ + + + Celui que chaque soir votre parole élève, + Qui pense avec vous de moitié; + Celui dont vous savez le plus intime rêve + Et qui vit de votre amitié; + Celui que vous avez laissé voir dans votre âme, + Et s'approcher de votre coeur, + Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme + A mis d'amour et de bonheur, + Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie, + Las de traîner depuis vingt ans + Son boulet de forçat au bagne de la vie, + Que de n'y pas finir son temps; + --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure + Sur ce coeur que vous avez fait, + Un de ces hommes vils, dont la pensée impure + Aux choses basses se complaît.-- + L'âme que vous avez mariée à la vôtre + Pourrait jusque-là s'oublier!... + --Dans le cloaque infect où le canard se vautre + Voit-on s'abattre l'aigle altier? + Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime, + --Le tonnerre rugit en bas, + L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme; + Le torrent hurle:--il n'entend pas; + Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre, + Quelque bras de pin foudroyé, + Il attache au soleil son grand oeil sans paupière, + D'ineffables lueurs noyé. + + + + +FRISSON + + Chauffons-nous, chauffons-nous bien. + BÉRANGER. + + Je déteste le monde et je vis dans mon coeur. + ULRIC GUTTINGUER. + + + Un brouillard épais noie + L'horizon où tournoie + Un nuage blafard, + Et le soleil s'efface, + Pâle comme la face + D'une vieille sans fard. + + La haute cheminée, + Sombre et chaperonnée + D'un tourbillon fumeux, + Comme un mât de navire, + De sa pointe déchire + Le bord du ciel brumeux. + + Sur un ton monotone + La bise hurle et tonne + Dans le corridor noir: + C'est l'hiver, c'est décembre, + Il faut garder la chambre + Du matin jusqu'au soir. + + Les fleurs de la gelée + Sur la vitre étoilée + Courent en rameaux blancs, + Et mon chat qui grelotte + Se ramasse en pelote + Près des tisons croulants. + + Moi, tout transi, je souffle, + A griller ma pantoufle, + A rougir mes chenets, + Mon feu qui se déploie + Et sur la plaque ondoie + En bleuâtres filets. + + Adieu les promenades + Sous les fraîches arcades + Des verdoyants tilleuls, + A travers les prairies, + Les bruyères fleuries + Et les pâles glaïeuls; + + Parmi les plaines blondes + Où le vent roule en ondes + Le seigle déjà mûr, + Par les hautes futaies + Au long des jeunes haies + Et des ruisseaux d'azur; + + Adieu les églantines + Et, moissons enfantines, + Les bleuets dans les blés, + Les vertes sauterelles + Et les pissenlits frêles + Sans cesse échevelés; + + Adieu dans l'herbe haute + La grenouille qui saute, + Et sous le frais buisson + Le lézard qui regarde + La cigale criarde + Qui sonne sa chanson; + + Adieu les demoiselles + Aux diaphanes ailes, + Aux minces corsets d'or, + Le papillon qui brille + Et que la jeune fille + Poursuit comme un trésor; + + Le soir dans la nacelle + Qui penche et qui chancelle + Au moindre souffle d'air, + Les courses d'une lieue + Sur l'immensité bleue + Du lac profond et clair; + + Et puis les danses molles + Et les caresses folles + Sur les prés de velours. + Lorsque la blanche lune + Au sein de la nuit brune + Jette ses demi-jours. + + De longtemps l'hirondelle + Ne viendra, de son aile + Effleurant mes carreaux, + Battre la capucine + Dont la pourpre dessine + Un cadre à mes barreaux. + + --Pour horizon la rue + Où la foule se rue + Avec ses mille cris, + Pour soleil des lanternes, + Qui de leurs reflets ternes + Baignent les pavés gris; + + Pour musique la bise + Qui se plaint et se brise + Dans les arbres mouillés, + Les rauques girouettes + Qui font des pirouettes + Sur leurs axes rouillés. + + Comment sortir? les roues + S'enfoncent dans les boues + Presque jusqu'à l'essieu. + Du brouillard, de la pluie! + L'âme souffre et s'ennuie: + Quoi donc faire, mon Dieu? + + Nous aimer, ma charmante! + Jette là cette mante + Qui me cache ton cou, + Ta belle épaule blanche, + Ton corsage, ta hanche, + Ton sein dont je suis fou. + + Sur mes genoux prends place, + Livre tes mains de glace + A mes baisers de feu, + Et laisse voir ta jambe + A la braise qui flambe, + Qui flambe rouge et bleu. + + Vois donc le gaz qui danse + Et s'agite en cadence, + Aux fantasques chansons + Que fredonne la séve + Dans la bûche qui crève + Et retombe en tisons. + + Mon bijou, mon idole, + Comme le temps s'envole + Lorsque l'on est ainsi! + La voix haute et profonde + Qu'au loin jette le monde + Ne parvient pas ici. + + Nos deux âmes jumelles, + Ensemble ouvrant les ailes, + Planent dans l'infini, + Comme deux alouettes + Ou comme deux fauvettes + Oublieuses du nid. + + + + +SONNET VI + + Merci à toi, à toi merci. + TÉRÉSA. + + + Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche, + --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, + Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux + Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche. + + Un sourire infernal crispait ma pâle bouche. + A cet âge candide où tout est pour le mieux, + Je méprisais le monde et reniais les cieux, + Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche? + + Et mon ange gardien à son front blanc et pur + Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur, + Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes. + + Aux saints épanchements mon coeur était fermé, + --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes; + Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé! + + + + +ÉLÉGIE IV + + J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface. + RONSARD. + + Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur + Qu'un autre amour par cet amour pipeur + N'aille gravant pendant ta longue absence + Quelqu'autre amant dedans ta souvenance! + PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_. + + + Ma charmante, depuis ta visite imprévue + Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue. + Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois; + Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois: + Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme + Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme + Ma vie intérieure et mon contentement! + Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment, + Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle, + Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle + Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main + Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain. + J'ai beau me répéter que c'est une chimère, + Cette pensée est là, sans cesse plus amère, + Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, + M'accompagnant partout comme l'ombre le corps; + Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses: + Il se fait en un jour bien des métamorphoses; + L'idole du matin n'est pas celle du soir, + Et toute jeune fille est comme son miroir, + Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune. + --Puis un amour âgé de trois ans importune; + C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui + Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui + Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, + Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime, + N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir + Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; + Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille + Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille + Au fond de votre coeur, de sa faute confus, + Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus; + Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place, + L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface + Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas + De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas. + --Le coeur qui n'aime plus a si peu de mémoire! + On rougit de l'amour dont on se faisait gloire, + Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point + De dire en le voyant: Je ne le connais point. + Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, + Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie; + Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, + Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, + Incapable à jamais d'un élan grandiose, + De toute sa hauteur descendre dans la prose, + Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol + Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. + Me défiant de moi, malade de l'absence, + Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense: + Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort; + Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort. + Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, + Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, + Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux, + Et, portant ta main blanche à ton front soucieux, + Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures; + Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures, + Tu relis tous ces vers où je me racontais + Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais, + Tel que je ne suis plus et que je voudrais être, + Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître + De faire revenir les fraîches passions + De l'enfance du coeur, et ces illusions + Si pénibles à perdre, et si vite perdues. + --L'ange du souvenir, les ailes étendues, + Remontant le passé, voltige autour de toi; + Il te souffle à l'oreille une phrase de moi, + Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose + Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose + Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant, + Pour te les redonner, gardés fidèlement. + +1831. + + + + +SONNET VII + + + Liberté de juillet! femme au buste divin, + Et dont le corps finit en queue! + G. DE NERVAL. + + E la lor cieca vita è tanto bassa + ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte. + _Inferno, canto_ III. + + + Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe; + Car à son front damné le doigt fatal a mis + Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis, + Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. + + Un budget éléphant boit notre or par sa trompe. + Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis, + De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis + La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe. + + Cependant en juillet, sous le ciel indigo, + Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses + Autant que Charles dix avait ouï de messes! + + Seule, la poésie incarnée en Hugo + Ne nous a pas déçus, et de palmes divines + Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines. + + + + +PARIS + + Das drængt und stoesst, das ruscht und klappert + Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! + Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt! + GOETHE.. _Faust._ + + Dans la simplicité de mon coeur enfantin + L'oeil fixé sur les cieux, j'enviais le destin + De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe + Et fait tant de chemin, et dans ce large espace + Voit les mondes sous lui glisser rapidement, + Ainsi qu'un météore aux champs du firmament. + EUGÈNE DE ***. + + Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! + ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. + Salle de réception du diable. + _Don Juan_, ch. x, st. 81. + + + Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, + De splendides rayons illuminer sa cage, + Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu + Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu, + L'aigle prisonnier bat avec son aile forte + Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte. + --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, + Elle cherche à son vol un plus large horizon; + Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie + Abaisse son regard, de grands désirs saisie, + Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament + Afin d'y respirer largement, librement, + Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues + Et les plaines d'azur, régions inconnues, + L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain + Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin; + Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde + Où la presse en tous sens de son étreinte immonde + Une société qui retombe au chaos, + Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! + Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, + De grands rochers à pic, trônes géants où siége, + Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi, + La majesté muette et sombre du grand Roi. + Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule + Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; + Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond, + Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond, + Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, + Et, tout échevelé, semble la pâle queue + Du cheval de la mort au livre de saint Jean. + Il lui faudrait au soir la lune voyageant, + Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles + Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, + Les arêtes des pics et les tours du manoir + De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. + --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même + L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime, + Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers + Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, + La chaumière des bois, poussant en bleus nuages + Son filet de fumée à travers les feuillages, + Et dont le toit moussu porte sur son velours + Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; + Le jardin et son puits que festonne une vigne, + Où, des choux à propos interrompant la ligne, + Se pavane un rosier que votre main sema; + Asile calme et vert comme en peint Hobbéma, + Où les chuchotements dont est fait le silence + Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! + Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits + Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits, + Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne + Un soleil terne et mort comme l'oeil d'un ivrogne; + Des tuyaux hérissant le faîte des maisons + Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, + Une fumée ardente et de couleur de rouille + Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, + Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, + Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans + Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises + Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, + Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon + Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson; + Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, + Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, + Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, + Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant, + Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, + Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues; + --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos, + Babel des nations, mer qui bout sans repos, + Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, + Vendange de la mort, une foule écumante, + Haillons troués à jour comme un crible, où le vent + Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent; + Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, + Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, + Du pain dur que l'on mange à la sueur du front, + Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; + Perpétuel contraste, éternelle antithèse, + Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, + Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! + --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là. + +1831. + + + + +UN VERS DE WORDSWORTH + + Spires whose silent finger points to heaven. + + + Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte + Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, + Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête: + --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._-- + + Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, + Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,-- + Les douleurs d'une fille, oeuvre toute de fange + Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa. + + Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume + De lubriques amours, me fit du bien à voir: + C'était comme une fleur des champs, comme une plume + De colombe, tombée au coeur d'un bourbier noir. + + Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, + Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel, + Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, + Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. + + + + +DÉBAUCHE + + Buvons du grog et cassons-nous les reins. + _Chanson des marins._ + + Tu as Dieu dans la bouche et dans le coeur Satan. + DUBARTAS. + + + Je hais plus que la mort cette débauche prude + Qui n'ose sortir que de nuit, + Et retourne la tête avec inquiétude + Tout empourprée au moindre bruit, + Et joue à la vertu comme une honnête femme, + N'ayant pas la force qu'il faut + Pour être hardiment et largement infâme, + Pour porter sa honte front haut. + Aussi le coeur me lève, à ces sobres orgies + Faites dans un salon étroit, + Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies + Et dont chacun retourne droit; + A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, + Comme le font les boutiquiers. + Gens qui savent ôter le galbe à toute chose; + Les dandys, avec les banquiers; + Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures, + Qui sort calme d'un mauvais lieu, + Comme l'on sortirait des plus chastes demeures + Ou de quelque église de Dieu, + La cravate nouée et les cheveux en ordre, + Le frac boutonné jusqu'au cou, + Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre, + Rien de débraillé, rien de fou, + Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse + Au reproche mollir la voix + Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe, + Comme l'on disait autrefois. + J'aime trente fois mieux une débauche franche, + Jetant son masque de satin, + Le coude sur la nappe et la main sur la hanche, + Criant, buvant jusqu'au matin, + Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, + Rose encor des baisers du soir, + Qui tord lascivement sa taille souple et molle, + Sur tous les genoux va s'asseoir, + Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe + Au fond du cratère vermeil, + Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, + Et ne veut pas qu'on ait sommeil: + --C'est une poésie au moins, une palette + Où brillent mille tons divers, + Un type net et franc, une chose complète, + De la couleur! des chants! des vers! + + + + +LE BENGALI + +A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE + + + Les bengalis dont le ramage est si doux. + BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. + + La France et ses printemps, ses hivers inconnus + Où la bise gémit, où les arbres sont nus, + Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige + Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je? + Mlle L. A. + + + Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous? + Notre soleil est froid, notre ciel en courroux: + Nos bois sont chauves; à nos haies, + A nos buissons armés de dards aigus, au lieu + Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu, + Pendent à peine quelques baies. + + Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, + Bengali du désert, sauras-tu voltiger + Dans nos forêts de cheminées? + Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu + Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu, + Entre deux pierres ruinées? + + Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement + De la bise du nord qui râle incessamment + Et fait chanter la girouette, + Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson + De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son + Des tuiles que la grêle fouette? + + Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas + Au bois des goyaviers reprendre tes ébats + Dans la savane aux grandes herbes; + Avec les colibris va becqueter les fleurs, + Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs, + Bâtir ton hamac sous leurs gerbes! + + + + +LE CAVALIER POURSUIVI + + Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore. + JULES DE SAINT-FÉLIX. + + Und hurré! hurré! hop hop hop! + BURGER. + + + C'est un fort beau cheval; une large poitrine, + Des jambes de gazelle, et dans chaque narine + Une fauve lueur, + La queue échevelée, une crinière folle + Qui se déroule au vent comme une banderole + Sur le col en sueur; + + Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, + Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise + Ou pour deux diamants, + Des yeux illuminés d'une lumière rouge + Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge + A tous les mouvements; + + Une croupe arrondie où des glands dorés pendent, + Et de souples jarrets dont les muscles se tendent + Comme des arcs d'acier; + Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille + Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, + O mon noble coursier! + + Tu danses sur les blés comme une sauterelle, + A chacun de tes pieds est attachée une aile, + Ton galop c'est un vol, + Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine, + L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine + Te suivre sur le sol. + + La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace! + Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe + Comme avec un rival; + Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large, + Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge, + Hurrah! mon bon cheval! + + Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes, + Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes + Avec ton dur sabot; + Brise cet horizon qui n'a pas une lieue + Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue + Comme on fait d'un pied-bot. + + Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles, + Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, + Grands fossés à franchir; + Ravins marécageux, où le feu follet flambe, + Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe + Qui ne sait pas fléchir. + + Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! + Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent + Leur contour incertain! + Essor prodigieux, le sol que ton pied foule + Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule, + Et tout se fait lointain. + + --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église, + Qui pour te regarder lève sa tête grise + Par-dessus l'horizon, + Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches, + A ton oreille fait tinter ses quatre cloches + Et galoper le son. + + Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore! + Une course pareille à celle de Lénore! + Je suis content, c'est bien. + Le clocher tout confus derrière un mont se cache, + L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache, + Et je n'entends plus rien. + + Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne + Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne? + Allons, courage, allons! + Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire, + Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire, + Il est sur nos talons. + + Que derrière tes pas cette porte se ferme, + Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme; + Saute, vole, bondis! + --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre + D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre, + Comme d'un paradis! + + N'as-tu pas vu son oeil luire à la jalousie? + Tout mon bonheur est là, toute ma poésie, + Mes souvenirs, ma foi, + Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole, + Le soleil de mon coeur, mon âme, mon idole, + Ma Béatrix à moi. + + C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines; + Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines + De ses ongles de fer, + Courbe mon dos et met sur ma tête pendante + Une chape de plomb comme aux damnés du Dante + Dans le neuvième enfer. + + Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle, + Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle; + Mais il court bien mieux, lui, + Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe, + Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe + Aux pieds boiteux,--l'ennui. + +1826-1832. + + + + +ALBERTUS + +ou + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + + + +ALBERTUS + +OU + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + +POËME + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + +I + + Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes + Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes, + Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, + Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, + Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, + Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. + --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule, + De ses cheveux blafards inondant son épaule + Comme une fille au bain; l'église et son clocher, + L'étang où des canards se pavane l'escadre; + Il ne manque vraiment au tableau que le cadre + Avec le clou pour l'accrocher. + + +II + + Confort et far-niente!--toute une poésie + De calme et de bien-être, à donner fantaisie + De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir + La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, + Le vidrecome large à tenir quatre pintes, + Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir + Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre + D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, + Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, + Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, + Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade + D'un jour si doux sait éclairer! + + +III + + A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte, + Ce pays enchanté dont la Mignon de Goethe, + Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; + Ce pays du soleil où les citrons mûrissent, + Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent: + Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem; + A vous faire donner pour ces murs verts de mousses + Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses, + Fait luire quelque Faust en son costume ancien, + Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, + Les femmes au teint brun, les molles sérénades, + Et tout l'azur vénitien! + + +IV + + Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, + Une méchante femme ayant nom Véronique; + Chacun la redoutait, et répétait tout bas + Qu'on avait entendu des murmures étranges + Autour de sa demeure, et que de mauvais anges + Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. + --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille, + Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille + Une évocation; de sourds vagissements + Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, + Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés, + D'épouvantables hurlements. + + +V + + Même dame Gertrude avait un jour d'orage + Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, + A cheval sur la foudre un démon noir sortir, + Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée, + De bleuâtres vapeurs soudain environnée, + La tête la première en hurlant s'engloutir. + La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase + Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase, + Avalanche de feu, quatre des travailleurs. + Des gens dignes de foi jurent que Véronique + Se trouvait là, riant d'un rire sardonique, + Et grommelant des mots railleurs! + + +VI + + La femme du brasseur Cornelis met au monde, + Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, + Et si laid que son père eût voulu le voir mort. + --On dit que Véronique avait sur l'accouchée + Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée, + Par un mystère noir jeté ce mauvais sort. + Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche + Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche, + Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, + Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse, + Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce, + Le diable n'est pas plus hideux. + + +VII + + Cette vieille sorcière habitait une hutte, + Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte + L'été comme l'hiver au choc des quatre vents; + Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre + S'étendent à l'entour en nappe irrégulière; + L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants, + Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes + Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes + Inonde les planchers moisis et vermoulus. + A peine si l'on voit dans toute la croisée + Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée, + Et la porte ne ferme plus. + + +VIII + + La limace baveuse argente la muraille + Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille; + Les lézards verts et gris se logent dans les trous, + Et l'on entend le soir sur une note haute + Coasser tout auprès la grenouille qui saute, + Et râler aigrement les crapauds à l'oeil roux. + --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, + Surtout quand du croissant une ouateuse nue + Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, + Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,-- + N'ose passer devant ce repaire sinistre + Sans trembler et blêmir de peur. + + +IX + + De ces dehors riants l'intérieur est digne: + Un pandémonium! où sur la même ligne, + Se heurtent mille objets fantasquement mêlés. + --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes, + Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles, + Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés, + Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares, + Alambics contournés en spirales bizarres, + Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, + Foetus mal conservés saisissant d'une lieue + L'odorat, et collant leur face jaune et bleue + Contre le verre du bocal! + + +X + + Véritable sabbat de couleurs et de formes, + Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes, + Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, + L'ibis égyptien au bord du sarcophage + De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage; + Ivresse d'opium et vision de fou, + Où les récipients, matras, siphons et pompes, + Allongés en phallus ou tortillés en trompes, + Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros, + Où les monstres tracés autour du zodiaque, + Portant écrit au front leur nom en syriaque, + Dansent entre eux des boléros! + + +XI + + Poudreux entassement de machines baroques + Dont l'oeil ne peut saisir les contours équivoques, + Et de bouquins, sans titre en langage chrétien! + Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace, + Se déforme, se tord, et prend une autre face; + Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien, + Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve, + Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve + Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids. + C'est la réalité des contes fantastiques, + C'est le type vivant des songes drôlatiques; + C'est Hoffmann, et c'est Rabelais! + + +XII + + Pour rendre le tableau complet, au bord des planches + Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, + Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents, + Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides + Qui semblent vous couver de leurs regards avides. + Un squelette debout et les deux bras pendants, + Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes, + Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes, + Jette son ombre au mur en linéaments droits. + En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, + D'épouvante glacé, comme un bon catholique + Ferait le signe de la croix. + + +XIII + + Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. + Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_, + Callot bien des motifs de sa _Tentation_; + Goethe a tiré de là la scène tout entière + Où Méphistophélès mène chez la sorcière + Faust, qui veut rajeunir, boire la potion. + --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même + (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème. + --Ce type qu'il répète infatigablement, + Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre + A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre + Et déguiser le vêtement. + + +XIV + + Le plaid bariolé de tartan et la toque + Dissimulent la jupe et le béguin à coque. + L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout. + Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire, + Cette description (voyez son _Antiquaire_), + Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!-- + Et mille autres détails. Je le jurerais presque, + Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque, + Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, + Dans cette hutte même a ciselé ces masques + Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, + De Benvenuto Cellini. + + +XV + + Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe + Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe, + Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler + M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche + Prenait en s'éteignant sa robe de peluche, + Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver. + Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche, + Le meilleur coeur de chat et l'âme la plus blanche + Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, + Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine, + Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, + Était aussi l'un de ses hoirs. + + +XVI + + Ce digne chat était du reste l'être unique + Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique + Eût de l'affection;--peut-être bien aussi + Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide + Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède; + Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi. + --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge, + Intermittente, oscille aux vitrages du bouge; + --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux, + Regarde d'un air grave et plein d'intelligence + La vieille qui s'agite et qui fait diligence + Pour quelque mystère honteux; + + +XVII + + Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide, + Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide + De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir + Entre les deux chenets, près des tisons, en boule, + La tête sous la queue artistement se roule. + --La bise cependant continue à gémir, + L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête + Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète, + La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron, + Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire + Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire + Et le matou qui fait ron ron. + + +XVIII + + Minuit est le moment voulu pour l'oeuvre inique; + Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique + Trace de sa baguette un rond sur le plancher, + Et se place au milieu;--des milliers de fantômes + Hors du cercle magique, ainsi que des atomes + Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, + Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. + --La vieille cependant murmure son grimoire, + Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, + Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, + Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge + Comme une mauvaise boisson. + + +XIX + + Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère, + Elle jette un par un ses vêtements à terre + Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!-- + Le squelette blanchi dont la bise se joue, + Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue + Du haut d'une potence, est un objet riant, + Près de cette carcasse aux mamelles arides, + Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides, + Aux bras rouges pareils à des bras de homard. + _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare, + --Une chose sans nom,--impossible à décrire, + Un idéal de cauchemar! + + +XX + + Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune + Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune + Langue humaine ne peut conter exactement + Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque, + Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque + D'un vieil habit râpé, miraculeusement + Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle + Se dissipe: on dirait une boule d'opale + Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur. + Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille + De manière à pouvoir, même avec une fille + De quinze ans, lutter de fraîcheur. + + +XXI + + Elle se frotte l'oeil et puis toute la face; + --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface, + Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé; + L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle, + Un diamant de feu nage dans sa prunelle; + Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé. + --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie. + Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie + Seulement pour toucher sa main du bout du doigt, + Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête + Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, + A quels moyens elle les doit. + + +XXII + + Une perle d'amour!--De longs yeux en amande + Parfois d'une douceur tout à fait allemande, + Parfois illuminés d'un éclair espagnol; + Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie + De vous y regarder pendant toute la vie, + --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; + Sontag et Malibran, dont chaque note vibre, + Et dans le coeur se noue à quelque intime fibre; + La malice de Puck, la grâce d'Ariel, + Une bouche mutine où la petite moue + D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue; + --Un miracle, un rêve du ciel!-- + + +XXIII + + Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle, + --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle, + Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux + Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime. + --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même + Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux, + Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve, + Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève; + Car la foi seule peut nous faire voir le ciel + Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde + Où la félicité sur le néant se fonde, + Et le malheur sur le réel. + + +XXIV + + La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique + Sort du cercle, revêt une blanche tunique, + Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir + Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place + Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, + S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. + La lune en ce moment, par une déchirure + De nuage, dardait sa clarté faible et pure; + --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait + Du dehors distinguer le dedans, et sans doute + Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, + Il aurait pensé qu'il rêvait. + + +XXV + + Véronique, du bout de sa baguette touche + Le matou qui lui lance un regard faux et louche, + Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos; + Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, + Et prononce tout bas des mots cabalistiques: + --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!-- + A la place du chat paraît un beau jeune homme, + Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme + La jeune fille en voit dans ses songes d'amour. + --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie, + Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie, + Vraiment il était fait au tour! + + +XXVI + + --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche + Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, + En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi. + --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène? + La dame se pencha sur son oreille; à peine + Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi, + Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, + Madame veut sortir, prends une torche, éclaire + Madame.--A l'instant même une cire à la main + Leporello paraît amenant la voiture; + Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure, + Et les voilà sur le chemin. + + +XXVII + + Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère. + --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire + Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait; + La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage + De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage, + Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, + La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue + A ses larges panneaux armoriés;--la roue, + Comme si les cailloux eussent été doublés + De soie et de velours, roulait muette et sourde + A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde + Qu'elle ne couchait pas les blés! + + +XXVIII + + Pour le présent, la scène est transportée à Leyde. + --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide + A faire à Belzébuth tourner les deux talons; + --Jeune et belle à présent, vivante poésie, + Trésor de grâces, fait sécher de jalousie + Sous leurs vertugadins chamarrés de galons, + Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises, + Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises + De l'endroit;--le salon de dame Barbara + Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise + Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise + Chez la landgrave de Gotha! + + +XXIX + + Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée, + Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée; + Militaires en beaux uniformes, traînant + Sur le parquet sonore une épée incongrue; + Peintres, musiciens,--tout le monde se rue + Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant, + Au dire d'une vieille et méchante bégueule, + D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, + Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné + Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique + Entretien de la ville était sur Véronique: + Jamais nom ne fut plus prôné! + + +XXX + + C'était un engouement, un délire, une rage, + Des battements de mains, des bravos, un tapage, + Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas. + --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges + Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges, + De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas + La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres, + Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres. + --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux + Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches; + Les peintres barbouillaient son image,--et les riches + Se ruinaient à qui mieux mieux. + + +XXXI + + Elle donnait le ton, et, reine de la mode, + Elle était adorée ainsi qu'une pagode; + --Personne n'eût osé la contredire en rien:-- + La forme des chapeaux, et la coupe des manches, + Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches? + Quelle parure sied?--quelle couleur va bien? + S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!) + Elle décidait tout.--La femme du margrave + Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc, + Avaient beau protester par leur mise hérétique, + --A peine voyait-on dans leur salon gothique + Un laid _Sigisbeo_ caduc. + + +XXXII + + Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite, + S'essuyant l'oeil, eût ri plus fort que Démocrite + Au spectacle plaisant des efforts que faisaient + Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses, + Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces; + --Des ingénuités dont les moindres pesaient + Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes + Avec des fleurs, des noeuds de rubans, et des blondes, + --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu + De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages, + Portant de fins tissus, des gazes, des nuages! + Quel travestissement, bon Dieu! + + +XXXIII + + Notre héroïne au reste était toujours charmante, + Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante, + En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons! + --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre + Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre; + La soie intelligente arrêtait ses frissons, + Ou les continuait gazouillant ses louanges; + --Une brise à propos faisait onder ses franges, + Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux + Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; + --Une invisible main soutenait ses dentelles + Et se jouait dans leurs réseaux. + + +XXXIV + + La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;-- + Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée; + Tout ce qui la touchait devenait précieux; + Tout était de bon goût, et (qualité bien rare) + Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre, + On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux + Faisaient des diamants pâlir les étincelles. + Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, + La blancheur de sa peau ternissait le satin. + --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,-- + Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, + Une ravissante catin! + + +XXXV + + --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe + Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe; + --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, + Types complets,--gros, courts, la face réjouie, + Négligeant leur tulipe enfin épanouie, + Transformés en dandys, et faire les charmants + Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères + Ne lui ménageaient pas les critiques amères, + Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un, + Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage, + Accueillait tout le monde et recevait l'hommage + Et les rixdales de chacun. + + +XXXVI + + Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine, + Ce jour-là Véronique avait une migraine, + Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas. + Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. + --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre + Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas + Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent, + Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent + Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix. + Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche + Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche + Froissant un papier sous ses doigts. + + +XXXVII + + Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude + A de grâces! La main sous le menton, le coude, + Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement + Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie, + Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie; + --Les cheveux débouclés qui cachent par moment + Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue, + Ou que les doigts mutins les peignent, une joue + Transparente et nacrée, un front veiné d'azur, + Comme dans les jardins font les branches des arbres, + De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres + Debout sous leur ombrage obscur. + + +XXXVIII + + Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle + Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle? + --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais + Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache? + Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache + Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais? + --Cette robe attendue et sur laquelle on compte + Pour enlever à miss Wilmot le coeur du comte, + S'est-elle déchirée ou fripée en chemin? + Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre, + Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre + Décoloré le pur carmin? + + +XXXIX + + Son oeil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale + De son visage grec moins pur?--Quelque rivale, + Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, + A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes? + Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;-- + Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants + Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle, + S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle, + Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu; + Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe + Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte. + Pourquoi donc ce front abattu? + + +XL + + Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? + Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent, + Qui palpitent jetant sur le satin des chairs + Une auréole brune, une ombre veloutée, + Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée + Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs + Ondant comme la neige au vent d'une tempête? + Quelle pensée étrange à cette folle tête + Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir + De son premier amour et de ses jours d'enfance? + --Regret d'avoir perdu cette belle innocence? + --Est-ce la peur de l'avenir? + + +XLI + + Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue + Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue + Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs, + Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme + Un de ces souvenirs qui, dans tout coeur de femme, + Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs, + Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire, + Comme fait une perle au creux d'une onde noire. + --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé: + Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre, + Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre + La voix de son coeur comprimé. + + +XLII + + Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre + Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre + De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, + Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes, + Véronique était là, le pôle des prunelles, + Coquetant dans sa loge et radieuse à voir. + --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère + Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire, + Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail, + Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, + Otait son gant, faisait sentir sa cassolette, + Ou chatoyer son riche émail. + + +XLIII + + Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène, + Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine. + --En vain Leporello pas à pas suivait Juan; + En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, + Zerline gazouillait jouant avec les notes, + Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an + Continué ce jeu sans que l'on y prit garde: + --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde, + Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or + Braqués au même point le désir étincelle; + Véronique sourit;--le bonheur d'être belle + La fait dix fois plus belle encor. + + +XLIV + + Seul un homme debout auprès d'une colonne, + Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne, + A la scène oubliée attachant son regard, + Dans une extase sainte enivre ses oreilles. + De ces accords profonds, de ces hautes merveilles + Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!-- + Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes + Le poussait par delà les sphères éternelles. + L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, + Il s'était fait musique, et son coeur en mesure + Palpitait et chantait avec une voix pure, + Et lui seul te comprenait bien. + + +XLV + + Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle + Jeté l'oeil, froidement, et sans que sa prunelle + S'allumât, comme si le regard contre un mur + Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle, + Cette oeillade d'un bout à l'autre de la salle, + Au coeur de Véronique arrivant d'un vol sûr, + Y fit sans le vouloir une blessure grave, + --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave + Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson + Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre, + Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre + En revenant dans sa maison. + + +XLVI + + Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre, + Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre + Pour une passion un caprice en retour, + Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) + De torturer les coeurs et de damner les âmes, + Celle qui sans pitié se jouait d'un amour, + Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse + Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse, + Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: + Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! + L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même; + Il est vaincu ce coeur si fier! + + +XLVII + + C'est le train de la vie et de la destinée; + Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée, + Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour. + --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, + Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste: + On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour. + --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine, + Misère qu'on regrette et de charmes si pleine; + --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant, + Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe + Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge, + Mystérieux enchantement! + + +XLVIII + + Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être + L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître + S'il ne vous a connu, moments délicieux, + Et si longs et si courts qui valent une vie, + Et que voudrait payer l'Ange qui les envie + De son éternité de bonheur dans les cieux!-- + Mer de félicité,--ravissement,--extase, + Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase + Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous, + Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse, + Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse, + Baisers enragés, désirs fous! + + +XLIX + + Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne, + --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne; + En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez, + La maman te dépeint comme un monstre à sa fille, + --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille + Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés, + Contre toi longuement les moralistes crient, + En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;-- + La novice à ton nom fait un signe de croix; + Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême, + Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime + Au moins dans sa vie une fois. + + +L + + Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie + Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie! + Je n'avais pas assez de temps pour l'employer + A compasser des mots:--adorer mon idole, + La parer, admirer sa chevelure folle, + Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer; + L'entendre respirer, la voir vivre, sourire + Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire + Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi + Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose + Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose + Pendant quatre mois et demi. + + +LI + + Sans cela l'univers aurait eu mon poëme + En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même; + Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps + D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles + Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles + Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps. + Elle, comme un enfant, courait dans la rosée + Après les papillons, et la jambe arrosée + D'une pluie argentée, allait chantant toujours; + Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. + --Moi, je la regardais;--la nature était belle, + Et riait comme nos amours. + + +LII + + Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise: + --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, + Elle accourait bien vite et voulait partager; + Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille! + D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, + Et de mon autre main je la faisais manger. + Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse + D'une lutte inégale, elle demandait grâce, + Promettant de payer en baisers sa rançon. + --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage, + Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage, + Se cacher derrière un buisson. + + +LIII + + Et puis je l'entendais rire sous la feuillée + De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée + Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux, + Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles, + Une chenille prise aux plis de ses dentelles, + La ramenait bientôt poussant des cris affreux. + --Elle cachait son front contre moi, toute blanche; + Tressaillant quand le vent remuait une branche, + Ses beaux seins effarés, au tic tac de son coeur + Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles + Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes + Entre les doigts de l'oiseleur. + + +LIV + + Tout en la rassurant, d'une main aguerrie + Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie + Elle recommençait à rire, et s'asseyait + Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même, + Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime! + Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait + Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière + Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière, + Traversant les rameaux, dorait son front charmant; + --Le rossignol chantait et perlait ses roulades, + Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades + Soupirait langoureusement. + + +LV + + Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, + Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe + Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux. + --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées + Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées; + Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux. + --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre, + Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre. + Nos artères, nos coeurs vibraient à l'unisson; + Dans les ravissements d'une extase profonde, + Nous avions oublié l'existence du monde, + Nos yeux étaient notre horizon. + + +LVI + + Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes + Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes + Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- + L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse, + Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse + Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts. + Pour ne plus revenir a déployé son aile, + Ne laissant dans mon coeur, plus que le sien fidèle, + Que doutes du présent et souvenirs amers. + Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange; + En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange + Mes beaux amours en méchants vers. + + +LVII + + Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire + Fidèlement contée, autant que ma mémoire, + Registre mal en ordre, a pu me rappeler + Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose + Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause: + La bulle que j'avais pris plaisir à souffler, + Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, + En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte; + Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu. + --En heurtant le réel, ma riante chimère + S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère; + Tout autre amour en moi s'est tu. + + +LVIII + + Excepté cependant le tien, ô Poésie, + Qui parles toujours haut dans une âme choisie! + --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or, + Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre + Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre, + Dans notre nuit suspends un moment ton essor, + Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile + Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa soeur jumelle, + Peinture, la rivale et l'égale de Dieu, + Déception sublime, admirable imposture, + Qui redonnes la vie et doubles la nature, + Je ne vous ai pas dit adieu! + + +LIX + + --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste + Était beau cavalier, et certe une plus chaste + Que Véronique eût pu s'enamourer de lui. + Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être + D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître + Le dedans.--Un soleil étranger avait lui + Sur sa tête et doré d'une couche de hâle + Sa peau d'Italien naturellement pâle. + Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés, + Tombaient autour d'un front que Gall avec extase + Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base + D'une douzaine de traités. + + +LX + + Un front impérial d'artiste et de poëte, + Occupant à lui seul la moitié de la tête, + Large et plein, se courbant sous l'inspiration, + Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée + Un espoir surhumain, une grande pensée, + Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.-- + Le reste du visage à ce front grandiose + Répondait.--Cependant il avait quelque chose + Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut, + On l'aurait souhaité différent.--L'ironie, + Le sarcasme y brillait plutôt que le génie; + Le bas semblait railler le haut. + + +LXI + + Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange; + C'était comme un démon se tordant sous un ange, + Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux, + De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe, + Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, + Une frange de cils palpitants et soyeux, + Son regard de lion et la fauve étincelle + Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle + Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous. + --Les plus hardis auraient abaissé la paupière + Devant cet oeil Méduse à vous changer en pierre, + Qu'il s'efforçait de rendre doux. + + +LXII + + Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée + D'une fine moustache élégamment cirée + Un sourire moqueur quelquefois se posait; + Mais son expression la plus habituelle + Était un grand dédain.--Vainement notre belle, + L'ayant revu depuis dans le monde, faisait + Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire + Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire! + Rien ne put entamer ce coeur de diamant. + Coups d'oeil sous l'éventail, soupirs, minauderies, + Aveux à mots couverts, vives agaceries, + --Elle échoua totalement! + + +LXIII + + Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre + Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre. + --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau, + Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie + A la toile en un coin par l'araignée ourdie + Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau; + Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie + Des Lilliputiens. Une si belle proie + Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi, + Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime, + Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même, + N'en prit aucunement souci. + + +LXIV + + C'était là le motif qui faisait que sa porte + Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe + A son coeur occupé cette cour qui la suit? + Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères + Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires; + Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit + Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie. + Sur sa petite main son front penche et s'appuie, + Son bras potelé pend au bord de son fauteuil, + La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle. + Le dépit a changé ses roses en opale, + Une larme luit à son oeil. + + +LXV + + Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, + Dans sa petite main aux ongles roses froisse, + Indubitablement est un billet d'amour, + --Un vélin azuré qui par toute la chambre + Jette une fashionable et suave odeur d'ambre. + --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour + Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme. + --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame + Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau? + Le fait paraît prouvé par cette tache noire + Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire + Et cette plume de corbeau. + + +LXVI + + Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête + Et poussant en arrière une boucle défaite, + Elle quitta sa pose indolente, et se prit, + Avant de demander la bougie et d'y mettre + La cire et le cachet, à relire sa lettre + Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit. + --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite, + Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite, + Comme celle d'hier, d'être jetée au feu. + --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente; + Le papier se tordit comme un damné du Dante + En dardant un jet de gaz bleu, + + +LXVII + + Et disparut--pendant que brûle cette feuille, + L'enfant en prend une autre, un instant se recueille + Et commence.--Sa main rapide en son essor, + Comme un cheval de course à New-Market, à peine + Effleure le papier,--la page est toute pleine + Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor: + --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame + Est debout.--Véronique agitée, une flamme + Aux prunelles:--Portez le billet que voici + Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure + Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure + Au plus tard, Juan, soyez ici. + + +LXVIII + + Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire, + Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire + Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art, + Aimant tout à la fois d'un amour fanatique + La peinture et les vers autant que la musique. + Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart, + Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être. + Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être, + Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël! + Car entre ces trois soeurs égales en mérite + Dans le fond la peinture était sa favorite + Et son talent le plus réel. + + +LXIX + + Il voyait l'univers comme un tripot infâme; + --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme, + C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné + Quatre maravédis des deux.--La créature + Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture. + --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né, + Du pourquoi, du comment, il était pessimiste + Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste + Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui. + Quoique bien jeune encor, depuis longues années + Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées, + Sonnaient bien des heures d'ennui. + + +LXX + + Il prenait cependant son mal en patience. + --C'est un très-grand fléau qu'une grande science; + Elle change un bambin en Géronte; elle fait + Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve, + Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve. + Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet; + L'existence vous pèse et tout vous paraît fade. + --Le piment est sans goût pour un palais malade, + Un odorat blasé sent à peine l'éther: + L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide, + Comme un citron pressé le coeur devient aride. + Don Juan arrive après Werther. + + +LXXI + + Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère, + Poussé par le serpent, mordu la pomme amère; + Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu, + Et possédant à fond la science de l'homme, + Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme + On s'ennuie à marcher dans un sentier connu, + Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route. + Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute. + En cherchant il avait usé les passions, + Levé le coin du voile et regardé derrière. + --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière, + Cadavre sans illusions. + + +LXXII + + Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde + Du coeur de l'homme jette imprudemment la sonde! + Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or, + De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire, + N'apporte sur le pont que boue infecte et noire. + --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor! + Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose + Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause + Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux? + --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface; + Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face. + --Pourquoi l'arracher, pauvres fous? + + +LXXIII + + Si de sa destinée il eût été l'arbitre, + Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre + Du roman de la vie, et passé tout d'abord + A la conclusion de cette sotte histoire. + --Incertain s'il devait nier, douter ou croire, + Ou demander le mot de l'énigme à la mort, + Comme un duvet au vent, avec indifférence + Il laissait au hasard aller son existence + --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu, + Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme, + Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme, + Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu. + + +LXXIV + + Il était ainsi fait.--Singulière nature! + Son âme, qu'il niait, cependant était pure; + --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné + A la suppression de l'enfer.--Homme étrange! + Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange + Qui là-haut sur son livre écrivait indigné + Une grosse hérésie, un sophisme damnable, + Venant à l'action, le trouvait moins coupable, + Et pesant dans sa main le bien avec le mal, + Pour cette fois encor retenait l'anathème. + --Une larme tombée à l'endroit du blasphème + L'effaçait du feuillet fatal. + + +LXXV + + La décoration change.--Pour le quart d'heure + Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure + Du signor Albertus, et dans son atelier. + Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre, + Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre + Y donne à chaque chose un aspect singulier. + C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile + Laisse à travers le noir luire une blanche étoile. + --Au milieu de la salle, auprès du chevalet, + Sous le rayon brillant où vient valser l'atome, + Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme; + Tout est clair-obscur et reflet. + + +LXXVI + + L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde + Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde, + Un univers à part qui ne ressemble en rien + A notre monde à nous;--un monde fantastique, + Où tout parle aux regards, où tout est poétique, + Où l'art moderne brille à côté de l'ancien; + --Le beau de chaque époque et de chaque contrée, + Feuille d'échantillon, du livre déchirée; + Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux, + Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je? + Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége, + Pérugin entre deux Vanloos. + + +LXXVII + + Laques, pots du Japon, magots et porcelaines, + Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines, + Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs, + --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées, + Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées, + Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons, + Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches, + Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches, + Mille objets--bons à rien, admirables à voir; + Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge, + Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage, + Un antre, un musée, un boudoir! + + +LXXVIII + + Autour du mur beaucoup de toiles accrochées, + Blanches pour la plupart, les autres ébauchées, + Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi. + --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières, + Les infants de Lara, Marguerite en prières, + Des portraits esquissés, des études parmi + Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille, + Claire sur un fond brun, se détache et scintille, + Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler, + Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle; + Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile + Pour l'empêcher de s'envoler. + + +LXXIX + + On aurait dit, à voir cette tête inclinée, + Et son expression pensive et résignée, + Une _Mater Dei_ d'après Masaccio. + --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne. + La plus et mieux aimée, une Vénitienne, + Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio, + Un bravo poignarda.--Le mari de la belle + Avait monté ce coup, la sachant infidèle + --C'est un roman entier que cette histoire-là.-- + Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire, + Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire, + Et puis jamais n'en reparla. + + +LXXX + + Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile, + Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile, + Une larme furtive essuyée aussitôt + S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine + S'exhalait sourdement et gonflait sa narine. + Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot. + --A Venise, un Anglais osa faire des offres: + Pour avoir ce chef-d'oeuvre il eût vidé ses coffres; + Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,-- + Et comme obstinément il grossissait la somme, + Albertus furieux voulut noyer son homme + En bas du pont de Rialto. + + +LXXXI + + Albertus travaillait.--C'était un paysage. + Salvator eût signé cette _selve selvagge_. + --Au premier plan des rocs,--au second les donjons + D'un château dentelant de ses flèches aiguës + Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues. + --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs, + Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie, + Comme les flots hurlants d'une mer en furie, + Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs + De reflets rougeoyants incendiaient les cimes + Des pins échevelés, penchés sur les abîmes + Comme sur le puits des enfers. + + +LXXXII + + On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue + Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue, + Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas + Le soufre ou le bitume, à son regard oblique, + A sa lèvre que crispe un rire sardonique, + A son geste anguleux, à sa voix, à son pas, + Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite + A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite. + --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point; + Son âme avec ses yeux était à sa peinture. + --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure + En le tirant par son pourpoint. + + +LXXXIII + + Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature + Et ne la trouvant pas:--Infâme créature! + Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai. + --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure. + --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure + A quatre pas d'ici; je vous y conduirai. + --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée, + Un André Ferrara,--fine lame, trempée + Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro! + Une tête hâlée apparut à la porte + Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte + Ma cape avec mon sombrero. + + +LXXXIV + + Le temps de compter trois il revient.--La toilette + Du jeune cavalier en un instant fut faite, + Et, le valet ayant approché le miroir, + Il sourit,--et parut fort content de lui-même, + Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême: + Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?), + Il avait vu bouger dans son cadre la tête + De la Vénitienne, et sa bouche muette + Remuer et s'ouvrir comme voulant parler. + --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste + Caressant le portrait d'un regard doux et triste, + Il est trop tard pour reculer. + + +LXXXV + + Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte. + A peine çà et là quelque croisée ouverte, + La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur; + Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes + Par un gros temps, crier toutes les girouettes. + Un ivrogne attardé passait battant le mur, + Une fille de joie attendait sur la borne. + --Albertus suivait Juan silencieux et morne; + Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant. + --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence, + Un écolier qui va subir sa pénitence, + Ne marchent pas d'un pied plus lent. + + +LXXXVI + + Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure + Était réellement bizarre et de nature + A piquer jusqu'au vif la curiosité; + Aussi notre héros voulut-il la poursuivre. + L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre + D'une poterne et frappe avec autorité. + Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient, + La maison s'illumine, et des lueurs tournoient + Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier + La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre, + L'intérieur splendide et vaste se découvre + A l'oeil du jeune cavalier. + + +LXXXVII + + Un petit négrillon qui tenait une torche + De cire parfumée, attendait sous le porche. + Sa livrée écarlate, avec des galons d'or, + Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page. + Conduisez ce seigneur par le secret passage. + Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor + Une courtine rouge à demi relevée + Se referme sur lui;--flairant son arrivée, + Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis, + Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête, + Poussent entre leurs dents une plainte inquiète, + Et puis retombent assoupis. + + +LXXXVIII + + D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse, + Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse. + --Sur un beau guéridon de bois de citronnier + Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre + Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre. + --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier, + De blondes sépias, de fraîches aquarelles, + Des albums, des écrans aux découpures frêles, + La dernière revue et le nouveau roman, + Un masque noir brisé,--mille riens fashionables, + Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables; + --C'était un désordre charmant! + + +LXXXIX + + Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise + Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise, + Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra; + Puis,--prenant d'un coup d'oeil les conseils de la glace, + Refit bouffer sa manche et remit à leur place + Quelques rubans mutins.--Jamais la signora + N'avait été mieux mise; elle était adorable, + En état d'amener une recrue au diable, + Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux + Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières, + Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières + Un abandon si gracieux! + + +XC + + Albertus un instant crut voir sa Vénitienne. + --La coiffure bizarre ornée à l'italienne + De grosses boules d'or et de sequins percés, + Le collier de corail, la croix et l'amulette, + Les touffes de rubans et toute la toilette; + La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés, + L'expression rêveuse et l'attitude molle, + Le regard tout pareil et la même parole: + Elle lui ressemblait à faire illusion. + --Connaissant Albertus et son humeur fantasque, + La sorcière avait cru devoir prendre ce masque + Pour contenter sa passion. + + +XCI + + Véronique sonna.--La portière dorée + S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée, + Un petit page entra qui portait des plateaux, + --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée, + Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée. + --Il posa sur la table et flacons et gâteaux, + Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate, + Versa de haut le vin dans les verres à patte, + Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux. + --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille + Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille + Au moins depuis un siècle--ou deux! + + +XCII + + Il luisait comme l'or au fond du vidrecome; + --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme: + Albertus au second s'acheva de griser. + --A son oeil fasciné chaque objet était double, + Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble; + Le plancher ondulait, les murs semblaient valser. + --La belle avait jeté toute honte en arrière, + Et, donnant à ses feux une libre carrière, + De ses bras convulsifs lui faisait un collier, + Se collait à son corps avec délire et fièvre, + Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre + Tâchait de le faire plier. + + +XCIII + + Albertus n'était pas de glace ni de pierre: + --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière + De la dame brillait un soleil dont le feu + Eût animé la pierre et fait fondre la glace: + --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place, + Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. + --Oh! dit-il, mon coeur brûle à cette étrange flamme + Qui dans ton oeil rayonne, et je vendrais mon âme + Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours. + --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle + Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle + Une minute de tes jours! + + +XCIV + + --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique + Le sourire à la bouche et d'un air ironique, + Et répéteriez-vous ce que vous avez dit? + --Que pour vous posséder je donnerais mon âme + Au diable, si le diable en voulait, oui, madame, + Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit, + Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, + Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse + N'entendit pas la voix, et l'ange remonta. + --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire + De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire, + Tout à coup dans l'air éclata. + + +XCV + + Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre, + Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre + Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien, + Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage, + A leur expression égarée et sauvage, + Il se serait signé de peur,--car c'était bien + Un regard exprimant un mal irrémédiable, + Un regard de damné demandant l'heure au diable. + --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité. + C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme, + A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme + Fond le bitume au feu jeté. + + +XCVI + + Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême + Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime! + Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur. + Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme? + En demandant le mien, as-tu sondé ton âme? + As-tu bien calculé les forces de ton coeur? + Que te sens-tu dans toi de puissant et de large + A porter sans plier une pareille charge? + Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour + Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable, + Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable; + L'homme d'un jour n'aime qu'un jour. + + +XCVII + + Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe + Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe + Derrière les rideaux, tirés discrètement, + Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire + (C'était bien répondu), de ce côté l'attire, + Sur le bord de ce lit la pousse doucement.... + C'est ici que s'arrête en son style pudique, + Tout rouge d'embarras, le narrateur classique + --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point? + Jamais comme immoral Basile ne le biffe, + Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe + De ce qui ne l'est guère ou point. + + +XCVIII + + Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze + Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, + Je ne passerai rien.--Les dames qui liront + Cette histoire morale auront de l'indulgence + Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense, + Les verront sans rougir, et les autres crieront. + D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille, + Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles + Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers + Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme. + Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme + Ils s'en vont droit ou de travers, + + +XCIX + + Peu m'importe, selon que dame Poésie, + Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie, + Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché, + Ils marchent librement dans leur nudité sainte, + Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte + Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché. + --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, + Un jupon un peu court, font détourner la vue.-- + Mon oeil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là, + --Pourquoi donc tant crier sur l'oeuvre des artistes? + Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes, + N'y verriez-vous donc que cela? + + +C + + --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique + N'avait sur son beau corps pour vêtement unique + Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin + De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze + Laissant sous ses réseaux courir l'oeil en extase: + --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin. + Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle, + Et dans un tour de main déshabillé la belle. + --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir, + C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe, + Hélas! car bien souvent avec le voile tombe + L'illusion et le désir. + + +CI + + Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle + Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle. + --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé + D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_ + Devant ton oeuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture? + Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté? + Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione, + Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône? + O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons; + Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître. + Il garde son secret et nul ne le pénètre, + Et vainement nous l'essayons. + + +CII + + Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge + Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge, + Elle penche la tête et croise les deux bras. + --Avec son air mutin, et sa petite moue, + Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue, + Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps; + Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles, + Ses yeux étincelants comme des escarboucles, + Son col blond et doré, sa bouche de corail, + Son pied de Cendrillon et sa jambe divine, + Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine, + Seule elle valait un sérail.-- + + +CIII + + Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques, + Des cris de volupté, des râles extatiques, + De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs. + --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange, + Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange + Que l'amour délirant invente en ses fureurs, + Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage, + Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage; + --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs; + Les bras autour des corps se crispent et se tordent, + L'oeil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent, + Les seins bondissent convulsifs. + + +CIV + + La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve + Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve; + Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir + Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée, + Pâle comme une morte, et si défigurée + Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.-- + La sorcière colla sa bouche sur la bouche + Du jeune cavalier, et de nouveau la couche + Sous des élans d'amour en gémissant plia. + --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle + Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle, + Le hibou du donjon cria.-- + + +CV + + Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre + La plus haute raison! Albertus sentit fondre + Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs. + --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme + Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme, + Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts, + Et pour saisir sa proie, en manière de pinces, + De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. + --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs + Sur son col décharné pendaient en roides mèches, + Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches, + Et ses côtes trouaient ses flancs. + + +CVI + + Quand il se vit si près de cette Mort vivante, + Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante; + --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents + Choquaient à se briser;--cependant le squelette + A sa joue appuyant sa lèvre violette, + Le poursuivait partout de ses rires stridents.-- + Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes, + Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes + Un cercueil de Callot et de Goya complet! + Des escargots cornus sortant du joint des briques + Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques; + La lampe fumait et râlait. + + +CVII + + Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale; + Au lieu du boudoir rose une petite salle + D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis, + Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes, + Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes, + Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis. + --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles, + Fascinait Albertus du feu de ses prunelles, + Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant + De magiques liens, avec sa noire queue, + Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue, + Traçait un cercle rayonnant. + + +CVIII + + La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée + De reflets flamboyants soudain illuminée, + Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés, + Entrèrent dans la salle avec force ruades, + Caracoles et sauts, voltes et pétarades, + Ainsi que des chevaux par leur maître appelés. + --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe, + Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe + Et flattant de la main ses balais sur le col. + --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles, + Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles + Les deux balais prirent leur vol. + + +CIX + + Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise; + --La terre sous leurs pieds file rayée et grise, + Le ciel nuageux court sur leur tête au galop; + A l'horizon blafard d'étranges silhouettes + Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes, + La lune en son plein luit rouge comme un fallot; + Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, + L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde + Montre le poing et fuit emportant son pendu; + Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, + Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne + Le front du jeune homme éperdu. + + +CX + + Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves, + Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves, + Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas, + Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies, + Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies, + Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas, + Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille, + Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille; + Le sol en est couvert, l'air en est obscurci. + --Des balais haletants la course est moins rapide, + Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride, + La vieille cria:--C'est ici. + + +CXI + + Une flamme jetant une clarté bleuâtre, + Comme celle du punch, éclairait le théâtre. + --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois. + Les nécromants en robe et les sorcières nues, + A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues, + Des quatre points du vent débouchaient à la fois. + Les approfondisseurs de sciences occultes, + Faust de tous les pays, mages de tous les cultes, + Zingaros basanés, et rabbins au poil roux, + Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques, + Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques, + Aucun ne manque au rendez-vous. + + +CXII + + Squelettes conservés dans les amphithéâtres, + Animaux empaillés, monstres, foetus verdâtres. + Tout humides encor de leur bain d'alcool, + Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces, + Pendus tirant la langue et faisant des grimaces; + Guillotinés blafards, un ruban rouge au col, + Soutenant d'une main leur tête chancelante; + --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante, + Parricides manchots couverts d'un voile noir, + Hérétiques vêtus de tuniques soufrées, + Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées; + --C'était épouvantable à voir! + + +CXIII + + Le président, assis dans une chaire noire, + Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire, + Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu. + --Un rayon échappé de sa prunelle verte + Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte + Faisait étinceler les mots en traits de feu. + --Pour commencer la fête on attendait le maître, + On s'impatientait; il tardait à paraître + Et faisait sourde oreille à l'évocation. + --Albertus croyait voir une queue et des cornes, + Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes + Une horrible apparition! + + +CXIV + + Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable + Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable, + Un diable rococo.--C'était un élégant + Portant l'impériale et la fine moustache, + Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache + Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand. + --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_, + Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable, + --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait + Avec son ton tranchant, son air aristocrate, + Et son talent exquis pour mettre sa cravate, + Dans les salons un grand effet. + + +CXV + + Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe, + Pour ouïr le concert se réunit en groupe. + --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer, + Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique! + Ni le gros Rossini, ce roi de la musique, + Ni le chevalier Karl Maria de Weber, + A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie, + Inventer et noter la grande symphonie + Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti; + --Boucher et Bériot, Paganini lui-même, + N'eussent pas su broder un plus étrange thème + De plus brillants pizzicati. + + +CXVI + + Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles, + Des Stradivarius grincer les chanterelles; + La corde semble avoir une âme dans sa voix. + Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde; + Un lutin jovial, gonflant sa face ronde, + Sonne burlesquement de deux cors à la fois. + Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes + Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes. + Quatre petits démons, sous un archet de fer, + Font ronfler et mugir quatre basses géantes. + Un gras soprano tord ses mâchoires béantes. + C'est un charivari d'enfer! + + +CXVII + + Le concerto fini, les danses commencèrent. + Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent. + Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça + Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde + Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde, + Comme un cheval sans frein au galop se lança. + Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles, + Et la lune prenant deux nuages pour voiles, + Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.-- + L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes + Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes + Qu'ils entendirent cette nuit! + + +CXVIII + + On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre + Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre; + L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds, + Se dressait gauchement sur ses pattes massives + Et s'épanouissait en gambades lascives. + --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés, + Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes, + Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes. + --Une tête de mort, à pattes de faucheux, + Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme. + Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe; + --Des vers rayaient le sol gâcheux.-- + + +CXIX + + La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes + Tordaient leurs membres nus en postures infâmes; + Arétin eût rougi.--Des baisers furieux + Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches; + Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches: + On entendait un bruit de chocs luxurieux. + --Les prunelles jetaient des éclairs électriques, + Les bouches se fondaient en étreintes lubriques: + --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements! + Non, Sodome jamais, jamais sa soeur immonde, + N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde + De plus hideux accouplements. + + +CXX + + Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable + L'odeur de l'assemblée était insoutenable. + --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment. + --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes, + Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes, + Tout disparut en l'air comme un enchantement. + --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées, + Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées; + Il cria; mais son cri ne fut point entendu... + Et des contadini le matin, près de Rome, + Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme, + Les reins cassés, le col tordu. + + +CXXI + + --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème, + Me voici donc au bout de ce moral poëme! + En êtes-vous aussi content que moi, lecteur? + En vain depuis deux mois, pour clore ce volume, + Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume; + Le sujet paresseux marchait avec lenteur. + Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles, + Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles + Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin. + --Les chiffres grossissaient. La page sur la page + Se couchait moite encore, et moi, perdant courage, + Je me disais toujours:--Demain! + + +CXXII + + --Ce poëme homérique et sans égal au monde + Offre une allégorie admirable et profonde; + Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os, + Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase, + Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze, + Lever, le bal fini, le masque aux dominos. + --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose, + Clouer à chaque mot une savante glose.-- + Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel + Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte, + Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte + Un tome de Pantagruel. + +1831. + + + + +POÉSIES DIVERSES + +1833-1838 + + + + +LE NUAGE + + + Dans son jardin la sultane se baigne, + Elle a quitté son dernier vêtement; + Et délivrés des morsures du peigne + Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + + Par son vitrail le sultan la regarde, + Et, caressant sa barbe avec sa main, + Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde, + Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + + --Moi je la vois, lui répond, chose étrange! + Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; + Je vois son sein vermeil comme l'orange + Et son beau corps de perles inondé. + + Ahmed devint blême comme la lune, + Prit son kandjar au manche ciselé, + Et poignarda sa favorite brune.... + Quant au nuage, il s'était envolé! + + + + +LES COLOMBES + + + Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, + Un beau palmier, comme un panache vert + Dresse sa tête, où le soir les colombes + Viennent nicher et se mettre à couvert. + + Mais le matin elles quittent les branches: + Comme un collier qui s'égrène, on les voit + S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, + Et se poser plus loin sur quelque toit. + + Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, + De blancs essaims de folles visions + Tombent des cieux, en palpitant des ailes, + Pour s'envoler dès les premiers rayons. + + + + +LES PAPILLONS + +PANTOUM + + + Les papillons couleur de neige + Volent par essaims sur la mer; + Beaux papillons blancs, quand pourrai-je + Prendre le bleu chemin de l'air? + + Savez-vous, ô belle des belles, + Ma bayadère aux yeux de jais, + S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, + Dites, savez-vous où j'irais? + + Sans prendre un seul baiser aux roses + A travers vallons et forêts, + J'irais à vos lèvres mi-closes, + Fleur de mon âme, et j'y mourrais. + + + + +TÉNÈBRES + + + Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme! + Et n'allez plus chercher de querelles au sort; + Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + + Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; + Mon âme, repliez le reste de vos ailes, + Car vous avez tenté votre suprême effort. + + Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles + Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, + Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles. + + Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé. + Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, + Votre souvenir être à jamais effacé! + + Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, + Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs + Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. + + Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; + On ne répandra pas les larmes argentées + Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. + + Votre convoi muet, comme ceux des athées, + Sur le triste chemin rampera dans la nuit: + Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. + + La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; + Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, + Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. + + Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, + Nul ne s'apercevra que vous soyez absents, + Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. + + Et le chaste secret du rêve de vos ans + Périra tout entier sous votre tombe obscure + Où rien n'attirera le regard des passants. + + Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature, + Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, + Et pour les malvenus elle est avare et dure. + + Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! + L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: + Ils trouvent au désert des palais enchantés, + + Ils tettent librement la féconde mamelle; + La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, + Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle. + + Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir + Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, + Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. + + S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie, + Une petite fleur sous leur pâle gazon, + Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie. + + Un rayon de soleil brille à leur horizon, + Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage + Avec un flot de pluie éteindra le rayon. + + L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, + Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment. + Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + + L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, + Sur leur front découvert lâchera la tortue, + Car ils doivent périr inévitablement. + + L'aigle manque son coup; quelque vieille statue + Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, + Quitte son piédestal, les écrase et les tue. + + Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; + Leur chien même les mord et leur donne la rage; + Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + + Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage; + D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort, + Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage! + + Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; + Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule + Pour un pareil athlète est à peine assez fort. + + Après la vie obscure une mort ridicule; + Après le dur grabat un cercueil sans repos + Au bord d'un carrefour où la foule circule. + + Ils tombent inconnus de la mort des héros, + Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, + Se fait effrontément un socle de leurs os. + + Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille + Imbibe leur éponge avec du fiel amer, + Et la Nécessité les tord dans sa tenaille. + + Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair, + Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, + Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. + + Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe; + Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, + Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe. + + La tombe vomira leur fantôme odieux. + Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; + Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + + Cette histoire sinistre est votre propre histoire, + O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas! + La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + + C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas + De grands événements et des malheurs de drame, + Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + + Quelques fils bien communs en composent la trame, + Et cependant elle est plus triste et sombre à voir + Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. + + Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir; + Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre, + Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + + O vous que nul amour et que nul vin n'enivre, + Frères désespérés, vous devez être prêts + Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! + + Le néant a des lits et des ombrages frais. + La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée, + Et les pavots devraient jalouser les cyprès. + + Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! + Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, + Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. + + Cesse de te roidir contre le sort jaloux, + Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, + Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. + + Le sable des chemins ne garde pas ta trace, + L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur + Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + + Pour y graver un nom ton airain est bien dur, + O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare + Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + + Il faut un grand génie avec un bonheur rare + Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, + Et de ce double don le destin est avare. + + Hélas! et le poëte est pareil à l'amant, + Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, + Quelque rêve chéri caressé chastement: + + Eldorado lointain, pierre philosophale + Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais; + Un astre impérieux, une étoile fatale. + + L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; + Et le matin venu, la lueur poursuivie, + Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. + + C'est une belle chose et digne qu'on l'envie + Que de trouver son rêve au milieu du chemin, + Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. + + Quel plaisir quand on voit briller le lendemain + Le baiser du soleil aux frêles colonnades + Du palais que la nuit éleva de sa main! + + Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades, + Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, + Et perce triomphant les vitreuses arcades. + + Il est beau d'arriver où tendait son essor, + De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, + Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor; + + De faire, du plus creux de son âme profonde, + Rayonner son idée ou bien sa passion, + D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + + D'unir heureusement le rêve à l'action, + D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, + Et de donner un trône à son ambition; + + D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue, + Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal + Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + + Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal. + Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: + Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + + L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, + Montant les escaliers qui mènent à nos tours, + Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. + + Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds, + Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires + S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + + Sur les autels déserts des basiliques noires, + Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, + S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires. + + Le soleil désolé, penchant son oeil de feu, + Pleure sur l'univers une larme sanglante; + L'ange dit à la terre un éternel adieu. + + Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante; + L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; + Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + + Les plumes s'useront aux ailes du vautour, + Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, + Et du monde vingt fois il refera le tour; + + Puis il retombera dans cette eau solitaire + Où le rond de sa chute ira s'élargissant: + Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + + Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. + Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; + Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + + Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, + Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux + Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + + Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? + Le vieil Atlas lassé retire son épaule + Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. + + L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; + La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; + L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. + + Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel + Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, + Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + + Quand notre passion sera-t-elle finie? + Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; + La sueur ronge teint notre face jaunie. + + Assez comme cela! nous avons trop souffert; + De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, + Car pour nous racheter votre Fils s'est offert. + + Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; + Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, + Et le prêtre demande un autre sacrifice. + + Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau; + Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée + N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + + Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée. + + + + +THÉBAÏDE + + + Mon rêve le plus cher et le plus caressé, + Le seul qui rie encore à mon coeur oppressé, + C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, + Dans une solitude inabordable, affreuse; + Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra + Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, + Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, + Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; + Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, + Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités, + Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, + Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume + Et boire la rosée à ton calice ouvert, + O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert + Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! + De mon coeur dépeuplé je fermerais la porte + Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir + Du monde des vivants n'y pût pas revenir; + J'effacerais mon nom de ma propre mémoire, + Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire + Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, + Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet; + Car je sais maintenant que vaut cette fumée + Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. + J'ai regardé de près et la science et l'art: + J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; + J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée + L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; + Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon + Impalpable, qui teint l'aile du papillon, + Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. + Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence, + Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la Mort, + Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! + Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, + Égrène sur son front le pavot inodore, + Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, + Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. + Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, + Faites taire les vents et bouchez son oreille, + Pour qu'il n'entende pas le retentissement + Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement + Qu'en s'en allant au but où son destin la mène + Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + + Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; + Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; + J'ai les talons usés de battre cette route + Qui ramène toujours de la science au doute. + Assez je me suis dit: Voilà la question. + + Va, pauvre rêveur, cherche une solution + Claire et satisfaisante à ton sombre problème, + Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; + Mon beau prince danois marche les bras croisés, + + Le front dans la poitrine et les sourcils froncés; + D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, + Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre + Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; + Épuise ta vigueur en stériles efforts, + Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, + Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. + C'est à ce degré là que je suis arrivé. + Je sens ployer sous moi mon génie énervé; + Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, + Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + + Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr; + Si dans un coin du coeur il éclôt un désir, + Lui couper sans pitié ses ailes de colombe; + Être comme est un mort étendu sous la tombe; + Dans l'immobilité savourer lentement, + Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: + Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude + D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, + Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux + Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, + Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes + Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. + + C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, + Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé + Que ces vieux mendiants que jusques à la porte + Le chien de la maison en grommelant escorte. + C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, + Comme un petit enfant, je demande à dormir; + Je veux dans le néant renouveler mon être, + M'isoler de moi-même et ne plus me connaître, + Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, + Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. + + J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, + Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, + Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, + Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; + Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves, + Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves, + Avec un horizon sans couronne d'azur, + Bornant de tous côtés le regard comme un mur, + Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate, + Quelque maigre héron debout sur une patte. + Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil + Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, + Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte + Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte, + Marquerait par sa chute aux sons intermittents + Le battement égal que fait le coeur du temps. + Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, + Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, + Je demeurerais là les genoux au menton, + Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, + Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; + Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; + Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, + Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + + C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; + Un couvent est un port qui tient trop à la terre; + Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer + Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. + Dût sombrer le navire avec toute sa charge, + J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. + Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, + Aux simples naufragés de l'âme le couvent. + A moi la solitude effroyable et profonde, + Par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; + On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: + La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit + Passer au long du cloître une forme angélique; + La cloche vous murmure un chant mélancolique; + La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus + Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus + De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, + Volent les chérubins en légions vermeilles. + Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, + A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; + L'extase vous remplit d'ineffables délices, + Et vos coeurs parfumés sont comme des calices; + Vous marchez entourés de célestes rayons, + Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! + + Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, + Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître, + Dans le jardin fleuri de la mysticité, + Les pétales d'argent du lis de pureté; + Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, + Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, + Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, + Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés + Senti des voluptés comparables aux vôtres? + Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres? + Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit, + Dans tout l'enivrement de la première nuit, + Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, + Et baisé les pieds nus de la plus belle femme + Avec la même ardeur que vous les pieds de bois + Du cadavre insensible allongé sur la croix? + Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide + Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide? + Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, + Dans un calice d'or perle le sang divin. + Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes; + Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, + Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux + Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, + Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: + Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. + Nous, nos contentements dureront peu de jours; + Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. + Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, + Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, + Vous achetez le ciel avec l'éternité. + Malgré ta règle étroite et ton austérité, + Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes + S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes; + Une tête de mort, grimaçante pour nous, + Sourit à leur chevet du rire le plus doux; + Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, + Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière; + Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, + Dans les transports divins, un coeur chaste et brûlant; + Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, + Et sous la volupté leur âme tremble et ploie + Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; + Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau. + Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule, + Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle, + Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, + Croire que tout s'est fait comme il était écrit. + Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, + Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; + Il est des malheureux qui ne peuvent prier + Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier. + Tous ne se baignent pas dans la pure piscine + Et n'ont pas même part à la table divine: + Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, + Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + + Aussi je me choisis un antre pour retraite + Dans une région détournée et secrète + D'où l'on n'entende pas le rire des heureux + Ni le chant printanier des oiseaux amoureux; + L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, + Car tout son m'importune et tout rayon me blesse; + Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, + Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait + Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. + De tous les sentiments croulés dans la ruine + Du temple de mon âme, il ne reste debout + Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. + Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; + Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; + A peine vingt épis sont tombés du faisceau: + Je puis derrière moi voir encor mon berceau. + Mais les soucis amers de leurs griffes arides + M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides + Pour en faire une fosse à chaque illusion. + Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, + Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, + Et dès le premier mot sachant la fin du livre. + Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: + Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; + Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, + Plutôt que les enfants, les estime les pères. + Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; + Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris + Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, + Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes + Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, + Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, + Le moins accompagné sur la route du monde, + Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, + Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. + Celui dont le navire est le plus allégé + D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette + Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, + Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau + Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. + L'univers décrépit devient paralytique, + La nature se meurt, et le spectre critique + Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. + Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? + Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde + Qui dois sonner là haut la fanfare du monde? + Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, + Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + +1873. + + + + +ROCAILLE + + + Connaissez-vous dans le parc de Versaille + Une Naïade, oeil vert et sein gonflé? + La belle habite un château de rocaille + D'ordre toscan et tout vermiculé. + + Sur les coraux et sur les madrépores + Toute l'année elle dort dans les joncs; + Dans le bassin, les grenouilles sonores + Chantent en choeur et font mille plongeons. + + La fête vient; la coquette Naïade + S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds, + Se peigne, et met ses habits de parade + Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + + Elle descend l'escalier, et sa queue + En flots d'argent sur les marches la suit; + La roide étoffe à trame blanche et bleue + A chaque pas derrière elle bruit. + + + + +PASTEL + + + J'aime à vous voir en vos cadres ovales, + Portraits jaunis des belles du vieux temps, + Tenant en main des roses un peu pâles, + Comme il convient à des fleurs de cent ans. + + Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, + A fait mourir vos oeillets et vos lis, + Vous n'avez plus que des mouches de boue + Et sur les quais vous gisez tout salis. + + Il est passé le doux règne des belles; + La Parabère avec la Pompadour + Ne trouveraient que des sujets rebelles, + Et sous leur tombe est enterré l'amour. + + Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, + Vous respirez vos bouquets sans parfums, + Et souriez avec mélancolie + Au souvenir de vos galants défunts. + +1835. + + + + +WATTEAU + + + Devers Paris, un soir, dans la campagne, + J'allais suivant l'ornière d'un chemin, + Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne + Que ma douleur qui me donnait la main. + + L'aspect des champs était sévère et morne, + En harmonie avec l'aspect des cieux; + Rien n'était vert sur la plaine sans borne, + Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. + + Je regardai bien longtemps par la grille, + C'était un parc dans le goût de Watteau: + Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, + Sentiers peignés et tirés au cordeau. + + Je m'en allai l'âme triste et ravie; + En regardant j'avais compris cela: + Que j'étais près du rêve de ma vie, + Que mon bonheur était enfermé là. + + + + +LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE + +A LOUIS BOULANGER + + + Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; + Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, + Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + + Mon conducteur céleste avait quitté ma main; + J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, + Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. + + La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, + La noble dame à qui j'ai donné mon amour, + Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. + + Béatrix dans les cieux avait fui sans retour, + Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, + Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. + + A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire + Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer + D'être ainsi confiné dans la demeure noire. + + Sur ma tête pesait la coupole de fer, + Et je sentais partout, comme une mer glacée, + Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + + Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, + Comme fait dans sa cage un captif impuissant, + Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. + + Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, + Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière + M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + + Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière + Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; + On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre. + + Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, + Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture + Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. + + Comme sur un balcon, une riche tenture + Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer + Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. + + Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, + Se crêpaient mollement et faisaient une frange + Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. + + Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, + Les grands pins balançant leur large parasol + Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. + + Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, + Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, + Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + + Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, + Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant + Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. + + Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, + Avec ses bras de lis environnant la terre, + Aux avances des fleurs répondait doucement. + + Afin de célébrer le solennel mystère, + La nature avait mis son plus riche manteau, + Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre. + + O miracle de l'art! ô puissance du beau! + Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme + Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. + + L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, + Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, + M'engageait à monter par l'escalier de flamme. + + Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs; + Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, + Et les échos charmés disaient des fins de vers. + + Beau cygne italien, roi des amours fidèles, + Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux + Semble un roucoulement de blanches tourterelles; + + Figure à l'air pensif, et toujours à genoux, + Les mains jointes devant ton idole muette, + Te voilà donc vivante et revenue à nous! + + Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte; + Le camail écarlate encadre ton front pur + Et marque austèrement l'ovale de ta tête. + + Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur + Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, + Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + + Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; + Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. + Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + + Sous le laurier mystique et le divin rayon, + Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, + Entre la rêverie et l'inspiration. + + Un choeur harmonieux autour de toi voltige: + C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, + Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige; + + Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu; + C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère; + Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. + + Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, + Dansent derrière toi, sur le char triomphal; + A l'égal d'un César le monde te révère. + + A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, + Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, + D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. + + Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, + Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, + Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + + De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers + Soufflent allégrement aux bouches des trompettes, + Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers, + + Sur le devant du char les filles les mieux faites, + Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, + Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + + Tu viens du Capitole où César est monté. + Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, + Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. + + Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, + Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. + Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. + + Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, + Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; + Ton rôle fut toujours pacifique et serein. + + Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, + Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, + Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes; + + Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs + Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, + Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + + Car toujours dans ton coeur vibre un écho sonore, + Et toujours sur ta bouche on entend palpiter + Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. + + Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: + C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, + Et le monde à genoux les devrait écouter. + + Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites + Les tigres tachetés et les grands lions roux + Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes; + + Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, + De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, + Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + + Faire sortir les ours de leur caverne noire, + En agneaux caressants transformer les lions, + O poëtes! voilà la véritable gloire; + + Et non pas de pousser à des rébellions + Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, + Que l'on déchaîne au jour des révolutions. + + Sur l'autel idéal entretenez la flamme, + Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, + Par l'admiration et l'amour de la femme. + + Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, + Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, + Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau. + + Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, + Au milieu du combat jetant des mots de paix, + Fasse tomber les flots de la foule irritée. + + Que votre poésie, aux vers calmes et frais, + Soit pour les coeurs souffrants comme ces cours d'eau vive + Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts. + + Faites de la musique avec la voix plaintive + De la création et de l'humanité, + De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + + Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté + Vous représentera dans une immense toile, + Sur un char triomphal par un peuple escorté: + + Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! + +1836. + + + + +MELANCHOLIA + + + J'aime les vieux tableaux de l'école allemande: + Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, + Pâles comme le lis, blondes comme le miel, + Les genoux sur la terre et le regard au ciel, + Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, + Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine; + Les chérubins joufflus au plumage d'azur, + Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; + Les grands anges tenant la couronne et la palme; + Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme, + Qui prie incessamment dans les missels ouverts, + Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. + Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, + Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: + Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement + Arrondir cette forme et ce linéament; + Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale + Tant de simplicité pieuse et virginale; + Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, + Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; + Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes + Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes. + Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, + Ce cachet de candeur et de sérénité. + Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, + Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane; + On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, + Avait passé la nuit chez la Fornarina. + Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, + Ils ont parfaitement compris la basilique: + Rien de grossier en eux, rien de matériel; + Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. + Seuls ils ont le secret de ces divins sourires + Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; + Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, + Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, + Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, + Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. + Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen: + C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, + Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, + Qui met entre les bras de la Vénus antique, + Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; + Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, + Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide; + L'antiquité profane est le fil qui les guide: + Apollon sert de type à l'ange saint Michel; + Le Jupiter tonnant devient Père éternel; + La tunique latine est taillée en étole, + Et l'on fait une église avec le Capitole. + J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto, + Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo. + Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, + Entre des cardinaux et des filles de joie; + Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats, + Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. + C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage + Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; + C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, + Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; + Leur atelier à tous était le cimetière, + Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. + Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux, + On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. + Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, + Les mains jointes, tout droits, dans la même posture + De contemplation extatique où sont peints + Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints. + Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, + Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, + Même à nos yeux savants reluit d'une beauté + Toute jeune de charme et de naïveté. + Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance + Brille ineffablement quelque haute espérance; + L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend + Pour revoler aux cieux que le suprême instant. + Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée + Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; + L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, + Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. + C'est que la vie alors de croyance était pleine, + C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine + De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; + C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; + C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, + Et que sur chaque roche une cellule assise + Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; + Le désert se peuplait de lueurs et de voix; + Dans toute obscurité rayonnait un mystère; + On aimait, et le ciel descendait sur la terre. + Gothique Albert Dürer, oh! que profondément + Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! + Que de virginité, que d'onction divine + Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! + Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! + Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, + Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, + Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître! + C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, + D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; + C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries + L'ovale gracieux de tes belles Maries, + O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! + Comme de Raphaël et comme de Titien: + Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. + Tout terrestre désir devant elle s'apaise, + Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, + Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. + Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, + Et tu n'enivres pas dans de sales orgies + L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté + Pour que l'on crut encore à la sainte beauté. + Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; + Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse, + Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, + En Allemand naïf, en honnête bourgeois, + Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; + Et ton talent caché, comme une fleur mystique, + Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, + Répandait ses parfums et s'épanouissait. + Il me semble te voir au coin de ta fenêtre + Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. + L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer, + Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer! + Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, + Et découpe ses toits aux silhouettes sèches; + Toi, le coude au genou, le menton dans la main, + Tu rêves tristement au pauvre sort humain: + Que pour durer si peu la vie est bien amère, + Que la science est vaine et que l'art est chimère, + Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel, + Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel. + Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie, + Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie, + Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié, + Dans sa création t'a personnifié. + Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, + Plus plein de rêverie et de douleur profonde, + Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, + Dans l'immobilité du plus complet repos. + Son vêtement, drapé d'une façon austère, + Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère, + Son front est couronné d'ache et de nénufar; + Le sang n'anime pas son visage blafard; + Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie + Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, + Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. + Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, + Son regard dans son oeil brille comme une lampe, + Et convulsivement sa main presse sa tempe. + Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, + Ce sont des attributs de sciences et d'arts; + La règle et le marteau, le cercle emblématique, + Le sablier, la cloche et la table mystique, + Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; + Cependant c'est un ange et non pas un démon. + Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture + Lui sert à crocheter les secrets de nature. + Il a touché le fond de tout savoir humain; + Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, + Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, + Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, + Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, + Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. + Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, + Le vieux père Océan lève sa face morne, + Et dans le bleu cristal de son profond miroir + Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. + Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, + Porte écrit dans son aile ouverte en banderole: + MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, + Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils, + Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, + Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. + Voilà comme Dürer, le grand maître allemand, + Philosophiquement et symboliquement, + Nous a représenté, dans ce dessin étrange, + Le rêve de son coeur sous une forme d'ange. + Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; + Et nos peintres la font autrement. La voici: + --C'est une jeune fille et frêle et maladive, + Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, + Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé; + Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, + Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, + Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; + Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, + Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. + La brise à plis légers fait voler son écharpe, + Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; + Un album, un roman, près d'elle sont ouverts: + Car la mode la suit jusque dans ses déserts. + Notre Mélancolie est petite-maîtresse, + Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; + Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; + Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; + Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; + C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, + Cause fort bien musique, et peinture pas mal; + Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; + Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, + Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. + On ne la verra pas enterrer tristement + Dans quelque sierra son teint pâle et charmant, + Ses grâces de malade et ses petites mines, + Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines + Promener loin du bruit ses méditations: + Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, + Il faut que les journaux en puissent rendre compte; + Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; + Avec chaque soupir elle souffle un roman; + Elle meurt, mais ce n'est que littérairement. + Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; + Et si son front de nacre est coupé d'une ride, + Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: + Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. + Mais c'est que de Paris une robe attendue + Arrive chiffonnée et de taches perdue. + Ah! quelle différence, et que près de ces vieux + Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, + Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines. + Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines + Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, + Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur. + La passion est morte avec la foi; la terre + Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, + Et se suspend encore aux lèvres du soleil; + Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil + Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes + Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. + D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, + Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. + Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, + Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. + Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé + Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé, + Il ne restera plus qu'une neige incolore; + Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, + Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, + Et l'incendie éteint pourra se rallumer; + Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, + Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. + De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas + Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, + Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre + De notre siècle, à nous, et la voyant entière, + Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité, + Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. + +1834. + + + + +NIOBÉ + + + Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, + Le menton dans la main et le coude au genou, + Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, + Pleure éternellement sans relever le cou. + + Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? + A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau? + Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, + Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? + + Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière, + Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, + Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre + Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. + + O symbole muet de l'humaine misère, + Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, + Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, + Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES + + + Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange, + La chapelle Sixtine et le grand Jugement; + Je restai stupéfait à ce spectacle étrange + Et me sentis ployer sous mon étonnement. + + Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, + Des faces de lion avec des cols de boeuf, + Des chairs comme du marbre et des musculatures + A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. + + Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, + Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, + La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; + Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + + C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide: + Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos; + Sous un entablement, jamais Cariatide + Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMÈRE + + + Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe, + Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux; + Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe + Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + + Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; + La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins; + Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, + J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. + + Elle se démenait, hurlante et furieuse, + Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; + Alors elle me dit d'une voix gracieuse, + Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? + + Par delà le soleil et par delà l'espace, + Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; + Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: + Car je veux voir mon rêve en sa réalité. + +1837. + + + + +LA DIVA + + + On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini + Le basso cantante, le ténor Rubini, + Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle, + Quand on l'eut élargie et faite colossale, + Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, + N'aurait pu contenir son public ce soir-là. + Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, + Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. + Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, + Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; + Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, + Fausse toute musique; et la note hardie, + Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, + Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. + J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, + Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; + Mes artères chantant avec un sourd frisson, + Mon oreille tendue et buvant chaque son; + Attentif comme au bruit de la grêle fanfare + Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare. + Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, + A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; + Et la toile tomba. C'était le premier acte. + Alors je regardai; plus nette et plus exacte, + A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, + Chaque tête à son tour passait avec ses traits. + Certes, sous l'éventail et la grille dorée, + Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, + Au reflet des joyaux, au feu des diamants, + Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, + J'en vis plus d'une belle et méritant éloge; + Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge + J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, + La loge lui formant un cadre de son bord, + Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, + Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, + Car elle se tenait dans l'immobilité, + Regardant devant elle avec simplicité, + La bouche épanouie en un demi-sourire, + Et comme un livre ouvert son front se laissant lire. + Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés + Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. + Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; + Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; + Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, + Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur. + Au bout de quelque temps, la belle créature, + Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture, + Le col un peu penché, le menton sur la main, + De façon à montrer son beau profil romain, + Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces, + Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. + Tout perdait son éclat, tout tombait à côté + De cette virginale et sereine beauté; + Mon âme tout entière à cet aspect magique + Ne se souvenait plus d'écouter la musique, + Tant cette morbidezze et ce laisser-aller + Était chose charmante et douce à contempler, + Tant l'oeil se reposait avec mélancolie + Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. + Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, + Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours; + J'admirais à part moi la gracieuse ligne + Du col se repliant comme le col d'un cygne, + L'ovale de la tête et la forme du front, + La main pure et correcte, avec le beau bras rond; + Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, + Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. + Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; + Ces formes sans puissance et cette fade peau + Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre + Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, + Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard, + M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. + J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture + D'un habit idéal revêtent la nature. + Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, + N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants; + J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française: + Raphaël a menti comme Paul Véronèse! + Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien + Le marbre grec doré par l'ambre italien, + L'oeil de flamme, le feint passionnément pâle, + Blond comme le soleil sous son voile de hâle, + Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, + Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, + Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, + Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. + Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, + C'est la vie elle-même et la réalité. + Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, + Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; + Elle reste immobile et sous le même jour, + Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. + Artistes souverains, en copistes fidèles, + Vous avez reproduit vos superbes modèles! + Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, + Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, + Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, + Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, + Doux fantômes bercés dans les bras du désir, + Formes que la parole en vain cherche à saisir? + Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, + Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? + Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, + Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, + Et l'épithète creuse et la rime incolore? + Ah! combien je regrette et comme je déplore + De ne plus être peintre, en te voyant ainsi + A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi! + +1838. + + + + +APRÈS LE BAL + + + Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, + Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! + Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, + Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + + Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, + Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; + O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, + Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. + + Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, + Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais. + N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes + Oui halète à la porte et souffle son air frais? + + Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, + Sur la tombe du bal jetez à pleines mains + Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, + Vos blancs camélias et vos pâles jasmins. + + Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; + La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; + C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, + C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui. + + O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, + Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, + D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, + Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied? + + Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, + Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu + Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, + Comme un cheval que fouille un éperon pointu? + + Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! + Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. + Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, + Il le faut embaumer avec le souvenir. + + J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine + Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. + Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène + Au bonheur d'autrefois regretté si souvent? + + Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. + Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau + Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, + La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. + + Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, + Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, + Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore; + Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + + Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, + Nous faisant dans notre âme une chaste oasis, + Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, + Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + + Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, + De quelle passion ta figure vivait, + Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, + Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait. + + Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, + Je posais sur ta bouche un sourire charmant, + Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate + Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + + Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle + Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, + Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, + S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. + + Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, + Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, + Au lieu de marque rose, une tache livide + Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + + Car si la face humaine est difficile à lire, + Si déjà le front nu ment à la passion, + Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire + Si vraiment la pensée est soeur de l'action? + + Et cependant, malgré cette pensée amère, + Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; + Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère, + Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. + + Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, + Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, + Comme au sortir du bain, les péris et les fées, + Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + + Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, + Passer et repasser comme une aile d'oiseau, + Plus suave en odeur que n'est la marjolaine + Ou le muguet des bois au temps du renouveau. + + O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, + Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, + Endormeuse des maux et des soucis du monde; + J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. + + Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, + Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour, + Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse, + Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour. + +1834. + + + + +TOMBÉE DU JOUR + + + Le jour tombait, une pâle nuée + Du haut du ciel laissait nonchalamment, + Dans l'eau du fleuve à peine remuée, + Tremper les plis de son blanc vêtement. + + La nuit parut, la nuit morne et sereine, + Portant le deuil de son frère le jour, + Et chaque étoile à son trône de reine, + En habits d'or s'en vint faire sa cour. + + On entendait pleurer les tourterelles, + Et les enfants rêver dans leurs berceaux; + C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes, + Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + + Le ciel parlait à voix basse à la terre; + Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, + Et répétaient un acte de mystère; + Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. + +1834. + + + + +LA DERNIERE FEUILLE + + + Dans la forêt chauve et rouillée + Il ne reste plus au rameau + Qu'une pauvre feuille oubliée, + Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + + Il ne reste plus dans mon âme + Qu'un seul amour pour y chanter, + Mais le vent d'automne qui brame + Ne permet pas de l'écouter; + + L'oiseau s'en va, la feuille tombe, + L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. + Petit oiseau, viens sur ma tombe + Chanter, quand l'arbre sera vert! + +1837. + + + + +LE TROU DU SERPENT + + + Au long des murs, quand le soleil y donne, + Pour réchauffer mon vieux sang engourdi, + Avec les chiens, auprès du lazzarone, + Je vais m'étendre à l'heure de midi. + + Je reste là sans rêve et sans pensée, + Comme un prodigue à son dernier écu. + Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, + Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + + Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, + Mon âme usée abandonne mon corps; + Je porte en moi le tombeau de moi-même, + Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + + Quand le soleil s'est caché sous la nue, + Devers mon trou je me traîne en rampant, + Et jusqu'au fond de ma peine inconnue + Je me retire aussi froid qu'un serpent. + +1834. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE + + +I + + Il est par les faubourgs un ramas de maisons + Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, + Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue + Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. + Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, + Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, + Que ne sont ces maisons laides et rechignées. + Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; + Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux; + Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux, + Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, + Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, + Pareils à des vieillards de débauche pourris, + Ruines sans grandeur et dignes de mépris. + Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, + Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. + Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, + Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, + Si que chaque maison, dépassant ses murailles, + A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + + Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis; + Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits + Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, + Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères. + Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, + On les voit barboter, pareils à des pourceaux; + On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes, + Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, + Descendre en trébuchant quelque roide escalier + Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. + D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, + Sucent une mamelle épuisée et tarie, + Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix + Un ignoble refrain en ignoble patois. + Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude; + A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, + Le corps entortillé dans un pâle lambeau, + Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. + Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves, + Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, + Et n'y jette à travers la noire humidité + Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. + Une odeur de prison et de maladrerie, + Je ne sais quel parfum de vieille juiverie + Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez. + Des vivants comme nous sont pourtant condamnés + A respirer cet air aux miasmes méphitiques, + Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. + Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, + C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; + Ils sont déshérités de toute la nature, + Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. + Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? + Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, + Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, + Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète, + Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux + De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. + Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, + Et je dis anathème a cette race impie. + + +II + + Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, + Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. + Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables + Aux avares griffons dont nous parlent les fables, + Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, + Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. + Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; + Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, + Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, + Arracher vos clous d'or, portes du paradis, + Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, + Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires. + + Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, + Un moyen d'imposer ses volontés à tous, + Et de faire fleurir sa libre fantaisie + Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. + L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, + Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, + Un sérail à choisir, de belles courtisanes + Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, + Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, + Une collection de grands maîtres anciens, + L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, + Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. + L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, + L'anneau de Salomon, le talisman fatal, + Qui, forçant à venir les démons et les anges, + Fait les réalités de nos rêves étranges. + Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; + Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; + Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, + Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. + Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, + Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + + Les choses de ce monde et les choses divines, + Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, + Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. + Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, + Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies + Des générations dans le temps endormies. + Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or + Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. + Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, + Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, + Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, + L'ange du tabernacle et les châsses des saints, + Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées + Gisent au fond des cours à pleines charretées; + Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois + Que des débris d'autel et des morceaux de croix. + C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, + Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, + Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, + Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. + L'épine de son dos est collée à son ventre, + Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, + Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; + Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs + Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; + On peut compter les fils de sa robe de bure, + Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais, + Ses manches laissent voir ses coudes violets; + Elle claque du bec comme fait la cigogne, + Et, quand elle remue et vaque à sa besogne, + On entend ses os secs à chaque mouvement, + Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement. + + +III + + Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, + Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, + C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, + Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, + Et qui ne laissez pas debout une colonne + Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. + Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, + Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel, + Soyez maudits! + Jamais déluge de Barbares, + Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, + Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, + N'ont fait autant de mal que vous en faites là. + Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, + Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. + Ils détruisaient, car telle était leur mission, + Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. + + C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues + Près de leurs piédestaux moisissent abattues! + Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau + Laisse une cicatrice au front de tout château; + C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, + Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; + Vous qui déshabillez les saintes et les saints, + Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints + Et rompez les clochers, comme une jeune fille + Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; + C'est à cause de vous que l'on dit des Français: + Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. + Encor, si vous étiez la vieille bande noire! + Mais vous êtes venus bien après la victoire. + Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; + Vous avez attendu que sa chair ait pué, + Avant que de tomber sur le géant à terre, + Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, + Par une nuit sans lune, où le firmament noir + N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, + Vous avez abattu votre vol circulaire + Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. + Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, + S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, + Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, + Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; + Et les bassets trapus, arrivés les derniers, + Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. + Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée + Par les chiens courageux aux lâches préparée. + Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, + Et dérobent l'argent dans les poches des morts. + + O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, + Comme ta mission, tu fus horrible et grande. + Je ne sais quelle rude et sombre majesté + Drape sinistrement ta monstruosité; + Une fauve auréole autour de toi rayonne + Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. + Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; + L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; + Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, + Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. + C'est toi qui commenças ce périlleux duel + Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; + Et quand tu secouais, de tes mains insensées, + Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, + On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, + En signe de douleur allait pleurer le sang; + On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie + Et reluire à son front une auréole vraie, + Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, + Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. + Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, + Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; + On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, + Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. + Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, + Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; + Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, + Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; + Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes + Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, + Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, + A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. + La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, + Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, + Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas + En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. + Tu fus la poésie et l'idéal du crime; + Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, + Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. + La vieille monarchie avec la vieille foi + Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, + Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. + Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, + Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. + Au seul bruit de tes pas les noires basiliques + Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; + Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, + Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; + Le dragon se tordant au bout de la gouttière + Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; + Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; + Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, + Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, + Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. + Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, + Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; + Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. + Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, + Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. + Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, + Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, + Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; + Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux + Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, + Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, + A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, + Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer + Venait les emporter dans ses griffes de fer. + L'épouvante crispait leur bouche violette, + Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, + Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi + Que pour guillotiner un véritable roi. + Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; + Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, + Devaient fatalement tomber sous ton marteau, + Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; + Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, + Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, + Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. + O tueuse de rois, souveraine d'un jour! + Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, + Mais tu gardais au moins la majesté du crime, + Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, + Et, si tu profanais les cadavres des rois, + C'était pour te venger et non pas pour leur prendre + Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN + + + Ami, vous avez beau, dans votre austérité, + N'estimer chaque objet que par l'utilité, + Demander tout d'abord à quoi tendent les choses + Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; + Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun + Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; + Il est dans la nature, il est de belles choses, + Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, + Des poëtes rêveurs et des musiciens + Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, + Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, + Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, + Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, + Écoutent le récit de leurs amours naïfs. + Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, + Un certain choix de mots tient un jour en extase, + Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin + Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. + D'autres seront épris de la beauté du monde + Et du rayonnement de la lumière blonde; + Ils resteront des mois assis devant des fleurs, + Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; + Un air de tête heureux, une forme de jambe, + Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, + Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. + Qu'importent à ceux-là les affaires du temps + Et le grave souci des choses politiques? + Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, + Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns, + Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? + Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. + Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, + Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, + Réaliser en marbre un rêve de beauté, + Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, + Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; + Restez assis plutôt que de perdre vos pas. + Le lis ne file pas et ne travaille pas; + Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, + Il jette son parfum et cela le contente. + Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel + Une perle de pluie, une goutte de miel, + Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée, + Se taille dans sa feuille une robe argentée. + Qui de vous osera lui dire: Paresseux! + Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux + Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, + Se cachent en hiver sous la paille des bouges, + Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain + A tous les malheureux qui vont criant la faim? + Qui donc dira cela, que toute chose belle, + Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle + Et son enseignement et sa moralité? + Comment pourrons-nous croire à la Divinité + Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, + Si nous n'en voyons pas une preuve touchante + Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, + La fleur de la vallée avec son encensoir? + Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? + Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes, + Laissons tourner le monde et les choses aller; + Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, + Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, + Sans faire choir le ciel et déranger le pôle. + Se croire le pivot de la création + Est une erreur commune à toute ambition; + L'on est persuadé qu'on est indispensable + Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable + Aux balances d'airain des grands événements. + L'on tombe chaque jour en des étonnements + A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme + Fait un homme jeté de la plus haute cime, + Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé, + Par le premier qui vient on le voit remplacé. + Nos agitations ne laissent pas de trace: + C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; + En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal, + Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, + Et dans l'éternité mystérieuse et noire + Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. + Quand votre nom serait creusé dans le rocher, + L'intarissable flot qui semble le lécher, + Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, + De sa langue d'azur le fera disparaître, + Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, + Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau. + Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, + A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde + Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? + Où retrouverez-vous le temps sacrifié, + Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile + Des révolutions la tempête éternelle? + Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, + Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, + Et traverser à pied ce grand désert de prose, + Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose + Offre candidement sa bouche à vos baisers, + A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, + Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? + De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, + La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; + Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, + Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, + Se baigne devant vous dans la source, et fait luire + A travers les roseaux, sous le flot argentin, + Son épaule de nacre et son dos de satin. + Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, + Vous foulez sans pitié la pauvre violette; + La fée en soupirant rattache ses cheveux, + Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, + Et reprend tristement ses habits sur les branches. + Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches + Au pays d'Avalon vous auraient emporté; + Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté + Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves: + Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves, + Sur les éclats de verre et les tessons cassés, + A travers les débris des trônes renversés, + Vous avez préféré, faussant votre nature, + Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; + Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, + Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: + Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; + Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, + Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. + Le front tout soucieux et penché vers le sol, + Vous passez sans répondre au gai salut des merles. + Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles + Et les beaux diamants aux éclairs diaprés + Que répand le matin sur le velours des prés? + Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, + Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; + Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc + Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, + Et vous en composiez, enfantines merveilles, + Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. + Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, + Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, + Au revers du sillon, de leurs petites langues, + Vous faisaient autrefois de si belles harangues? + De votre négligence ils sont tout attristés + Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. + C'est en vain que juillet les convie à sa fête; + Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, + Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. + Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil, + Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire + Que vous ayez perdu si vite la mémoire + Des entretiens naïfs et des charmants amours + Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! + Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, + Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, + La blonde Amaryllis en couplets alternés. + De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés + Sentent le serpolet, le thym et la framboise; + A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, + Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux + Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. + Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques + D'une bouche formée aux chants élégiaques; + Laissez cette besogne aux orateurs braillards, + Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, + Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, + Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. + Rome se sauvera toute seule très-bien; + Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien. + Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? + Que le char de l'État s'enfonce dans la boue, + Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, + S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin, + Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse + Quelque petit sentier, par une pente douce, + Regagnant le sommet d'un coteau séparé, + D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré; + Et nous attendrons là que notre jour arrive, + Voyant de haut la mer se briser à la rive, + Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. + La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; + Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, + La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; + Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, + Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; + Elle va, du coupant de sa courbe faucille, + Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; + Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, + Et dans son grenier noir elle serre le tout. + A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, + Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, + Quand peut-être le fer, près de notre sillon, + Se balance et fait luire un sinistre rayon? + Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? + Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, + Qui peut dire lequel était Napoléon + Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? + Qui le décidera? L'existence est un songe + Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge + Le corps du citoyen utile et positif + Et le corps du rêveur et du poëte oisif. + Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, + Entre néant et rien quelle est la différence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS + + + Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre) + Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers + Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, + Et caparaçonnés de harnois singuliers. + + Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, + Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards + Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, + Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards. + + Par moment, du rebord de l'arcade géante, + Un cavalier blessé perdant son point d'appui, + Un cheval effaré tombait dans l'eau béante, + Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + + C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, + Qui cherchiez à forcer le passage du pont, + Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, + Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS + + + Parfois un enfant trouve une petite graine, + Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, + Pour la planter, il prend un pot de porcelaine + Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. + + Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, + Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; + Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge + Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. + + L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse + Sur les débris du pot brandir ses verts poignards; + Il la veut arracher, mais la tige est tenace; + Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + + Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; + Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: + C'est un grand aloès dont la racine brise + Le pot de porcelaine aux dessins éclatants. + + + + +LE SPHINX + + + Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, + Une Chimère antique entre toutes me plaît; + Elle pousse en avant deux mamelles pointues, + Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. + + Son visage de femme est le plus beau du monde; + Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; + Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, + On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. + + Les jeunes nourrissons qui passent devant elle + Tendent leurs petits bras et veulent avec cris + Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; + Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris, + + C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères: + La face en est charmante et le revers bien laid. + Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères + N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait. + + + + +PENSÉE DE MINUIT + + + Une minute encor, madame, et cette année, + Commencée avec vous, avec vous terminée, + Ne sera plus qu'un souvenir. + Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, + Elle s'en est allée en un lieu d'où personne + Ne peut la faire revenir: + + Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles. + Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. + Sur le bord du néant jeté; + Limbes de l'impalpable, invisible royaume + Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, + Ce qui n'est rien ayant été; + + Où va le son, où va le souffle, où va la flamme, + La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme, + L'amour de notre coeur chassé; + La pensée inconnue éclose en notre tête; + L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le présent qui se fait passé; + + Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre + Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre + Tournée avec le doigt du temps; + Une scène nouvelle à rajouter au drame, + Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + + Un autre pas de fait dans cette route morne, + De la vie et du temps, dont la dernière borne, + Proche ou lointaine, est un tombeau; + Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; + Où de votre bonheur toujours à chaque ronce + Derrière vous reste un lambeau. + + Du haut de cette année avec labeur gravie, + Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effacé, + Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, + Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, + Le vaste horizon du passé. + + Ainsi le voyageur, du haut de la colline, + Avant que tout à fait le versant qui s'incline + Ne les dérobe à son regard, + Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues + Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son départ. + + Mes ans évanouis à mes pieds se déploient + Comme une plaine obscure où quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappés: + Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, + Une époque, un détail nettement se détache + Et revit à mes yeux trompés. + + Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette + Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; + Portrait sans modèle aujourd'hui; + Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte + Que le passé ravit au présent qu'il emporte; + Reflet dont le corps s'est enfui. + + J'hésite en me voyant devant moi reparaître, + Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître + Sous ma figure d'autrefois. + Comme un homme qu'on met tout à coup en présence + De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence + Ont changé les traits et la voix. + + Tant de choses depuis par cette pauvre tête, + Ont passé! dans cette âme et ce coeur de poëte, + Comme dans l'aire des aiglons, + Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée + Se débattent, heurtant leur coquille brisée + Avec leurs ongles déjà longs! + + Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère; + Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. + On ne peut sur le temps reprendre une minute, + Ni faire remonter un grain après sa chute + Au fond du fatal sablier. + + La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête + Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite + L'étude austère et les soucis. + Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite + Et dont quelque tourmente intérieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + + Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre + Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre + N'en avait noirci le corail. + Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles + Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles + Doublaient le ciel dans leur émail. + + Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie; + Aucune illusion, amèrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; + Il s'épanouissait à toute chose belle, + Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal était bien, le bien mieux. + + Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, + Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main, + Avec son collier fuit de perles de rosée, + Sa robe prismatique au soleil irisée, + Allait chantant par le chemin. + + Et puis l'âge est venu qui donne la science, + J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du coeur, + Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, + Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + + Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes + Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux, + Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme + Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, + Et je devins bien malheureux. + + La pensée et la forme ont passé comme un rêve. + Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? + Dans quel coin du chaos met-il + Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, + Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + + Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère; + Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil + Avec sa sombre voix explique bien des choses; + Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'éternité commence au seuil. + + L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, + De vous entretenir de tout cela. Mon âme, + Ainsi qu'un vase trop rempli, + Déborde, laissant choir mille vagues pensées, + Et ces ressouvenirs d'illusions passées + Rembrunissent mon front pâli. + + Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, + De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir, + Comme un enfant mutin, sa mère par la robe, + Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe + Consolez-vous par l'avenir. + + Regardez; devant vous l'horizon est immense. + C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. + La route de ce monde est pour vous une allée, + Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée: + Marchez où le temps vous conduit. + + Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. + Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, + L'avenir devrait m'être cher; + Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; + Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, + Et je me sens le coeur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON + + + Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, + Tu me veux donc quitter et courir par le monde? + Toi qui, voyant passer du seuil de la maison + Les nuages du soir sur le rouge horizon, + Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, + Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; + Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, + Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, + Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! + D'abandonner le nid et de déployer l'aile? + + Ah! restons tous les deux près du foyer assis, + Restons; je te ferai, petite, des récits, + Des contes merveilleux, à tenir ton oreille + Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille. + Le vent râle et se plaint comme un agonisant; + Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; + Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette + Les carreaux palpitants; la rauque girouette + Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. + Où veux-tu donc aller? + + O mon maître, sais-tu + La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Goethe? + «Ne la connais-tu pas la terre du poëte, + La terre du soleil où le citron mûrit, + Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? + C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, + C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre. + + «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, + Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, + Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane. + La pâle violette au vent d'été se fane; + Il lui faut la rosée et le gazon épais, + L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; + C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. + Fille du Nord comme elle, ô frêle créature! + Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? + Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. + Crois-moi, garde ton rêve. + + «Italie! Italie! + Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! + Les pieds des nations ont battu tes chemins; + Leur contact a limé tes vieux angles romains, + Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, + Les riches ennuyés et les rimeurs touristes, + Les petits lords Byrons fondent de toutes parts + Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! + Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; + L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: + Ce sont, à chaque pas, des admirations, + Des yeux levés en l'air et des contorsions. + Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, + Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, + On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, + A faire de pitié rire les monuments. + L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, + Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, + O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier + Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; + L'autre, plus amateur de ruines antiques, + Ne rêve que frontons, corniches et portiques, + Baise chaque pavé de la Via-Lata, + Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. + De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, + Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, + Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: + Artistes et dandys, roturiers, baronnets, + Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, + Afin de remporter un pan de ta tunique! + + «Restons, car au retour on court risque souvent + De ne retrouver plus son vieux père vivant, + Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître + Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: + Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, + D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés, + Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. + Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: + Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, + Et l'on a divisé votre part entre tous. + Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, + Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, + Retourne à sa maison croyant trouver encor + Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; + Mais sa femme a déjà comblé la place vide, + Et son or est aux mains d'un héritier avide; + Ses amis sont changés, en sorte que le mort, + Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, + Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre + Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. + C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: + C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. + L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe + Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe + N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, + Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit. + + «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne + Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne + Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! + Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. + Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, + Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; + Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, + Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, + Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent + Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. + Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier + Ne quitte pas le nid et vive au colombier. + Restons au colombier. Après tout, notre France + Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, + Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici + De beaux palais à voir et des tableaux aussi. + Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales + Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; + Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, + Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, + Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, + Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; + Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, + Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, + Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, + Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; + Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, + Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, + Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, + Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, + Le foyer domestique, ineffable en douceurs, + Avec la mère au coin et les petites soeurs, + Et le chat familier qui se joue et se roule, + Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, + Quelques anciens amis causant de vers et d'art, + Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» + +1833. + + + + +ROMANCE + + +I + + Au pays où se fait la guerre + Mon bel ami s'en est allé; + Il semble à mon coeur désolé + Qu'il ne reste que moi sur terre! + En parlant, au baiser d'adieu, + Il m'a pris mon âme à ma bouche. + Qui le tient si longtemps, mon Dieu! + Voilà le soleil qui se couche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +II + + Les pigeons, sur le toit roucoulent, + Roucoulent amoureusement + Avec un son triste et charmant; + Les eaux sous les grands saules coulent. + Je me sens tout près de pleurer; + Mon coeur comme un lis plein s'épanche, + Et je n'ose plus espérer. + Voici briller la lune blanche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +III + + Quelqu'un monte à grands pas la rampe: + Serait-ce lui, mon doux amant? + Ce n'est pas lui, mais seulement + Mon petit page avec ma lampe. + Vents du soir, volez, dites-lui + Qu'il est ma pensée et mon rêve, + Toute ma joie et mon ennui. + Voici que l'aurore se lève, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE + + + Soulève ta paupière close + Qu'effleure un songe virginal; + Je suis le spectre d'une rose + Que tu portais hier au bal. + Tu me pris encore emperlée + Des pleurs d'argent de l'arrosoir, + Et parmi la fête étoilée + Tu me promenas tout le soir. + + O toi qui de ma mort fus cause, + Sans que tu puisses le chasser, + Toute la nuit mon spectre rose + A ton chevet viendra danser. + Mais ne crains rien, je ne réclame + Ni messe ni _De profundis_; + Ce léger parfum est mon âme, + Et j'arrive du paradis. + + Mon destin fut digne d'envie: + Pour avoir un trépas si beau, + Plus d'un aurait donné sa vie, + Car j'ai ta gorge pour tombeau, + Et sur l'albâtre où je repose + Un poëte avec un baiser + Écrivit: Ci-gît une rose + Que tous les rois vont jalouser. + +1837. + + + + +LAMENTO + +LA CHANSON DU PÊCHEUR + + + Ma belle amie est morte: + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon âme et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche créature + Est couchée au cercueil. + Comme dans la nature + Tout me paraît en deuil! + La colombe oubliée + Pleure et songe à l'absent; + Mon âme pleure et sent + Qu'elle est dépareillée. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'étend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle était belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DÉDAIN + + + Une pitié me prend quand à part moi je songe + A cette ambition terrible qui nous ronge + De faire parmi tous reluire notre nom, + De ne voir s'élever par-dessus nous personne, + D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, + D'être salué grand comme Goethe ou Byron. + + Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, + Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, + Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, + Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, + Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, + Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart! + + C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, + Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, + Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; + La passion du beau nous tient et nous tourmente, + La séve sans issue au fond de nous fermente, + Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + + De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, + Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, + Combien déjà sont morts! combien encor mourront! + Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, + Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, + Pâles, sur ton épaule ont incliné le front! + + Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, + Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; + Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, + A courir dans les bois sans arrière-pensée; + Gémir d'une minute au plaisir dépensée, + Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + + Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache + Si le grain sortira du sillon qui le cache, + Et si jamais l'été dorera le blé vert; + Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, + Entassant des trésors et rassemblant des marbres, + Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert! + + Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, + Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; + Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; + Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, + La terre les boit vite, et pas une ne perce, + Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. + + Dieu nous comble de biens, notre mère Nature + Rit amoureusement à chaque créature; + Le spectacle du ciel est admirable à voir; + La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; + Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: + Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + + Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise + Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, + Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, + On vous couche à côté de rois que le ver mange, + N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange + Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» + + En vérité c'est tout.--O néant! ô folie! + Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. + Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! + Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, + Et forger un par un les rayons de sa gloire, + Comme si tout cela valait un mot d'amour! + +1833. + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE + + + Vos premières saisons à peine sont écloses, + Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses + Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. + Tout ce que la nature a de grand et de beau, + Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, + Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... + Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, + La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, + L'Europe décrépite et la jeune Amérique; + Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, + Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, + S'est faite presque blanche à nos étés frileux. + Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, + Dans la verte savane et sur la blonde grève; + Le vent vous apportait des parfums inconnus; + Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, + Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, + Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, + Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous + Ses coquilles de moire et son murmure doux. + Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes + Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; + Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; + Vous aviez pour jouer des nids de colibris; + Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, + L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; + Les magnolias penchaient la tête en souriant, + La fontaine au flot clair s'en allait babillant; + Les bengalis coquets, se mirant à son onde, + Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, + Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, + Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! + Aux heures du midi, nonchalante créole, + Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, + Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, + Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. + Vous aviez tous les biens, heureuse créature, + La belle liberté dans la belle nature, + Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, + Vous avez voulu voir et la France et Paris. + La brise a du vaisseau fait onder la bannière, + Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière + Et courbant devant vous sa tête de lion, + Sur son épaule bleue, avec soumission, + Vous a jusques aux bords de la France vantée, + Sans rugir une fois, fidèlement portée. + Après celles de Dieu, les merveilles de l'art + Ont étonné votre âme avec votre regard. + Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, + Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. + Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, + Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, + Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, + Où chaque maison dresse une gueule qui fume. + Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, + Vous toute brune encor de son baiser vermeil. + La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, + Et, triste entre vos soeurs au foyer réunies, + En entendant pleurer les bûches dans le feu, + Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, + Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames + Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; + Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, + Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; + Toute cette nature orientale et chaude, + Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, + Et vous avez souffert, votre coeur a saigné, + Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné + D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, + Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, + Et vous avez compris, pâle fleur du désert, + Que loin du sol natal votre arome se perd, + Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée + Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; + Les baisers parfumés des brises de la mer, + La place libre au ciel, l'espace et le grand air; + Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes + Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; + Au choeur mélodieux votre voix put s'unir; + Le prisme du regret dorant le souvenir + De cent petits détails, de mille circonstances, + Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. + Chaque larme furtive échappée à vos yeux + Se condensait en perle, en joyaux précieux; + Dans le rhythme profond, votre jeune pensée + Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; + Vous avez pénétré les mystères de l'art, + Aussi, tout éplorée, avant votre départ, + Pour vous baiser au front, la belle poésie + Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie; + Pour dire votre coeur vous avez une voix. + Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; + Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! + De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + +1833. + + + + +VERSAILLES + +SONNET + + + Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; + Comme Venise au fond de son Adriatique, + Tu traînes lentement ton corps paralytique, + Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. + + Quel appauvrissement! quelle caducité! + Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, + Et nulle herbe pieuse au long de ton portique + Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. + + Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, + Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, + Tu guettes le retour de ton royal amant. + + Le rival du soleil dort sous son monument; + Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, + Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. + +1837. + + + + +LA CARAVANE + +SONNET + + + La caravane humaine au Sahara du monde, + Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, + S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, + Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + + Le grand lion rugit et la tempête gronde; + A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; + La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, + Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + + L'on avance toujours, et voici que l'on voit + Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: + C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. + + Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, + Comme des oasis, a mis les cimetières: + Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINÉE + +SONNET + + + Comme la vie est faite! et que le train du monde + Nous pousse aveuglément en des chemins divers! + Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, + Promène sans repos sa course vagabonde; + + L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, + Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, + Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, + Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. + + Eh bien! celui qui court sur la terre était né + Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, + C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné. + + Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille + Par le trou du volet, était le voyageur. + Ils ont passé tous deux à côté du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME + + +I + + Las de ce calme plat, où, d'avance fanées, + Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; + Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, + Avec de jeunes fats et des femmes frivoles + Échangeant sans profit de banales paroles; + Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + + Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, + Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, + Je suis allé souvent, Victor, + A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, + Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + + Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte + Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, + Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; + Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, + Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; + Ithuriel répand son écrin dans les cieux. + + Cathédrales de brume aux arches fantastiques, + Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doublés; + La brise qui s'en joue et déchire leurs franges + Imprime, en les roulant, mille formes étranges + Aux nuages échevelés. + + Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte + Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, + Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; + Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, + Semblent les deux grands bras que la ville en prière, + Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. + + Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique + La vieille église attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; + Les roses des vitraux en rouges étincelles + S'écaillent brusquement, et comme des prunelles + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + + La nef épanouie, entre ses côtes minces, + Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces. + Une araignée énorme, ainsi que des réseaux + Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, + En fils aériens, en délicates mailles, + Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + + Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, + Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, + Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, + Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + + Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires + Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires + Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; + Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, + Par les hommes et non par le temps abattues, + Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux; + + Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques, + Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de géants, + Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, + Myriades de saints roulés en collerettes + Autour des trois porches béants, + + Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles + Où l'arabesque folle accroche ses dentelles + Et son orfévrerie ouvrée à grand travail, + Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, + Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, + La cathédrale luit comme un bijou d'émail! + + +II + + Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre + Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, + Et qu'on revoit enfin le bleu, + Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, + Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si près de Dieu! + + Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, + Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, + Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. + L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, + Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige + Et fait au front des tours trembler les garde-fous. + + Les combles anguleux, avec leurs girouettes, + Découpent, en passant, d'étranges silhouettes + Au fond de votre oeil ébloui, + Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, + Bête apocalyptique, en se tordant aboie + Paris éclatant, inouï! + + Oh! le coeur vous en bat: dominer de ce faîte, + Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; + Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; + Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, + Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, + Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! + + De la rampe, où le vent par les trèfles arabes, + En se jouant, redit les dernières syllabes + De l'hosanna du séraphin, + Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, + Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin! + + Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, + De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, + Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, + Et la lumière oblique aux arêtes hardies, + Jetant de tous côtés de riches incendies, + Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs + + Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille + Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours, + Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine + Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte à son col les grands jours. + + Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes + Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, + Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits + De toutes les couleurs, des résilles de rues, + Des palais étouffés où comme des verrues + S'accrochent des étaux et des bouges étroits! + + Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, + Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche + Cent mille avec un trait de feu! + Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, + Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + +III + + Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, + Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, + Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, + Quand on est descendu tout se métamorphose, + Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose, + Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. + + Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, + Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. + Monde de poésie, en ce monde de prose, + A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose, + L'on est pieux et plein de foi! + + Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, + Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, + Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, + A regarder d'en bas ce sublime spectacle, + On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, + Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir. + + Comme nos monuments à tournure bourgeoise + Se font petits devant ta majesté gauloise, + Gigantesque soeur de Babel! + Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille; + Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, + Et ton vieux chef heurte le ciel. + + Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, + Aux plis graves et droits de ta robe dantesque + Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, + Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école, + Antique friperie empruntée à Vignole, + Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit? + + O vous, maçons du siècle, architectes athées, + Cervelles, dans un moule uniforme jetées, + Gens de la règle et du compas, + Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, + Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + + Parmi les palais neufs, les portiques profanes, + Les Parthénons coquets, églises courtisanes, + Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, + Les maisons sans pudeur de la ville païenne, + On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne, + Une matrone chaste au milieu de catins! + +1831. + + + + +MAGDALENA + + + J'entrai dernièrement dans une vieille église; + La nef était déserte, et sur la dalle grise + Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, + Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. + Comme je m'en allais, visitant les chapelles, + Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, + Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau + Représentant un Christ qui me parut très-beau. + On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; + Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, + Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, + A ces fantômes blancs qui se dressent le soir + Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: + Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, + S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds + Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés, + Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique + D'un vieux maître pisan, artiste catholique, + Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté + Le nimbe rayonnant de la mysticité, + Et tant l'on respirait dans leur humble attitude + Les parfums onctueux de la béatitude. + Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand, + D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, + A vingt ans, de misère et de mélancolie, + Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; + Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, + Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. + + Je restai bien longtemps dans la même posture, + Pensif, à contempler cette pâle peinture; + Je regardais le Christ sur son infâme bois, + Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. + Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, + Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées, + La blessure livide et béante à son flanc; + Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; + Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles, + Me faisaient naître au coeur des pitiés nonpareilles, + Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs + Comme dut en verser la mère des douleurs. + Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles + Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, + Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, + Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; + La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère! + Son divin Fils en proie à l'agonie amère; + Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, + Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, + Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre, + Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. + + C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, + Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir + Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, + Avec le chant du soir vers le ciel élancée. + Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, + Et je pris mon menton dans le creux de ma main, + Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; + Après ton agonie au jardin des Olives, + Il fallait remonter près de ton Père, au ciel, + Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel; + Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines + Entrent profondément dans tes tempes divines. + Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort + Recule épouvantée à ce sublime effort, + Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, + Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, + Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, + Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; + Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, + Adorable victime entre toutes bénie; + Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, + Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. + O rigoureux destin! une pareille vie + D'une pareille mort si promptement suivie! + Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! + Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? + La parole d'amour pour compenser l'injure, + Et la bouche qui donne un baiser par blessure? + Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé, + Pour nous bénir encor de se sentir aimé, + Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, + N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire + Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin + Sans avoir une épaule où reposer ta main, + Sans une âme choisie où répandre avec flamme + Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.» + + Ne vous alarmez pas, esprits religieux, + Car l'inspiration descend toujours des cieux, + Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, + De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. + C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, + L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir: + Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée, + L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; + La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux, + Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, + Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, + Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; + La foi descend des cieux avec l'obscurité; + L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité! + Et la blanche statue, en sa couche de pierre, + Rapproche ses deux mains et se met en prière. + Comme un captif brisant les portes du cachot, + L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, + Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, + L'étoile échevelée et l'archange en voyage; + Tandis que la raison, avec son pied boîteux, + La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. + C'est à cette heure-là que les divins poëtes + Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. + O mystère d'amour! ô mystère profond! + Abîme inexplicable où l'esprit, se confond! + Qui de nous osera, philosophe ou poëte, + Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? + Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, + Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? + Qui donc écartera l'aile blanche et dorée + Dont un ange abritait cette amour ignorée? + Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? + Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? + Murs de Jérusalem, vénérables décombres, + Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, + O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! + Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? + Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées + Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années, + Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, + Conservé leur mémoire et le son de leur voix, + Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! + Tout ce que vous savez de ces amours divines + Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient. + Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient! + Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, + Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, + Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux + Que n'en traîne après lui le paon tout radieux, + Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses + Glisser en se parlant avec des voix plus douces + Que les roucoulements des colombes de mai, + Que le premier aveu de celle que j'aimai; + Et dans un pur baiser, symbole du mystère, + Unir la terre au ciel et le ciel à la terre? + + Les échos sont muets, et le flot du Jourdain + Murmure sans répondre et passe avec dédain; + Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, + Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance + Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, + Le chant du rossignol et le nid du ramier. + Frère, mais voyez donc comme la Madeleine + Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène + Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux + Mélancoliquement se tournent vers les cieux! + Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, + Une telle beauté n'apparut sur le monde, + Son front est si charmant, son regard est si doux, + Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, + Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, + Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. + + O pâle fleur d'amour éclose au paradis, + Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, + Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste + Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? + Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, + Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? + Quel miracle du ciel, sainte prostituée, + Que ton coeur, cette mer si souvent remuée, + Des coquilles du bord et du limon impur + N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, + Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide + La perle blanche au fond de ton âme candide! + C'est que tout coeur aimant est réhabilité, + Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté + Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, + Comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce; + C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; + C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, + Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; + Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, + Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; + La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, + Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, + Et ton pinceau pieux, sur le divin contour + A promené longtemps ses baisers pleins d'amour. + Elle est plus belle encor que la vierge Marie, + Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie, + Dans sa pieuse extase hésite entre les deux, + Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + O sainte pécheresse! ô grande repentante! + Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, + Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, + Tout le rayonnement de la virginité + Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, + Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, + Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, + Ineffable rosée à faire envie aux cieux! + Jamais lys de Saron, divine courtisane, + Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, + N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; + Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns + Laisse voir, au travers de la peau transparente, + Le rêve de ton âme et ta pensée errante, + Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! + Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents + Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; + O la plus amoureuse entre toutes les femmes! + Les séraphins du ciel à peine ont dans leur coeur + Plus d'extase divine et de sainte langueur; + Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde + Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! + Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit + Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, + Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, + Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; + Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor + D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, + Et, pour te consoler, voulut que la première + Tu le visses rempli de gloire et de lumière. + + En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, + N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, + Et que ta rêverie a sondé ce mystère + Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? + O poëtes! allez prier à cet autel, + A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, + Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. + Regardez le Jésus et puis la Madeleine; + Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit + Que font en s'éployant les ailes de la nuit; + Peut-être un chérubin détaché de la toile, + A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, + Et dans un long soupir l'orgue murmurera + L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON + + +I + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie, + Je reste au coin du feu, rêvant. + + C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! + Le gaz, de sa langue bleuâtre, + Lèche plus doucement le bois; + La fumée, en filet d'albâtre, + Monte et se contourne à ma voix. + + La bouilloire rit et babille; + La flamme aux pieds d'argent sautille + En accompagnant ma chanson; + La bûche de duvet s'habille; + La séve bout dans le tison. + + Le soufflet au râle asthmatique + Me fait entendre sa musique; + Le tourne-broche aux dents d'acier + Mêle au concerto domestique + Le tic-tac de son balancier. + + Les étincelles réjouies, + En étoiles épanouies, + Vont et viennent, croisant dans l'air + Les salamandres éblouies, + Au ricanement grêle et clair. + + Du fond de ma cellule noire, + Quand Berthe vous conte une histoire, + _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_, + C'est moi qui soutiens sa mémoire, + C'est moi qui fais taire le feu. + + J'étouffe le bruit monotone + Du rouet qui grince et bourdonne; + J'impose silence au matou; + Les heures s'en vont, et personne + N'entend le timbre du coucou. + + Pendant la nuit et la journée, + Je chante sous la cheminée; + Dans mon langage de grillon + J'ai, des rebuts de son aînée, + Souvent consolé Cendrillon. + + Le renard glapit dans le piége; + Le loup, hurlant de faim, assiége + La ferme au milieu des grands bois; + Décembre met, avec sa neige, + Des chemises blanches aux toits. + + Allons, fagot, pétille et flambe; + Courage! farfadet ingambe, + Saule, bondis plus haut encor; + Salamandre, montre ta jambe, + Lève en dansant ton jupon d'or. + + Quel plaisir? prolonger sa veille, + Regarder la flamme vermeille + Prenant à deux bras le tison, + A tous les bruits prêter l'oreille, + Entendre vivre la maison! + + Tapi dans sa niche bien chaude, + Sentir l'hiver qui pleure et rôde, + Tout blême et le nez violet, + Tâchant de s'introduire en fraude + Par quelque fente du volet! + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie + Je reste au coin du feu, rêvant. + + +II + + Regardez les branches, + Comme elles sont blanches! + Il neige des fleurs. + Riant dans la pluie, + Le soleil essuie + Les saules en pleurs, + Et le ciel reflète + Dans la violette + Ses pures couleurs. + + La nature en joie + Se pare et déploie + Son manteau vermeil. + Le paon, qui se joue, + Fait tourner en roue + Sa queue au soleil. + Tout court, tout s'agite, + Pas un lièvre au gîte; + L'ours sort du sommeil. + + La mouche ouvre l'aile, + Et la demoiselle + Aux prunelles d'or, + Au corset de guêpe, + Dépliant son crêpe, + A repris l'essor. + L'eau gaîment babille, + Le goujon frétille: + Un printemps encor! + + Tout se cherche et s'aime; + Le crapaud lui-même, + Les aspics méchants, + Toute créature, + Selon sa nature: + La feuille a des chants; + Les herbes résonnent, + Les buissons bourdonnent, + C'est concert aux champs. + + Moi seul je suis triste. + Qui sait si j'existe, + Dans mon palais noir? + Sous la cheminée, + Ma vie enchaînée + Coule sans espoir. + Je ne puis, malade, + Chanter ma ballade + Aux hôtes du soir. + + Si la brise tiède + Au vent froid succède, + Si le ciel est clair, + Moi, ma cheminée + N'est illuminée + Que d'un pâle éclair; + Le cercle folâtre + Abandonne l'âtre: + Pour moi c'est l'hiver. + + Sur la cendre grise, + La pincette brise + Un charbon sans feu. + Adieu les paillettes, + Les blondes aigrettes! + Pour six mois adieu + La maîtresse bûche, + Où sous la peluche + Sifflait le gaz bleu! + + Dans ma niche creuse, + Ma patte boiteuse + Me tient en prison. + Quand l'insecte rôde, + Comme une émeraude, + Sous le vert gazon, + Moi seul je m'ennuie; + Un mur, noir de suie, + Est mon horizon. + + + + +ABSENCE + + + Reviens, reviens, ma bien-aimée; + Comme une fleur loin du soleil, + La fleur de ma vie est fermée + Loin de ton sourire vermeil. + + Entre nos coeurs tant de distance! + Tant d'espace entre nos baisers! + O sort amer! ô dure absence! + O grands désirs inapaisés! + + D'ici là-bas, que de campagnes, + Que de villes et de hameaux, + Que de vallons et de montagnes, + A lasser le pied des chevaux! + + Au pays qui me prend ma belle, + Hélas! si je pouvais aller; + Et si mon corps avait une aile + Comme mon âme pour voler! + + Par-dessus les vertes collines, + Les montagnes au front d'azur, + Les champs rayés et les ravines, + J'irais d'un vol rapide et sûr. + + Le corps ne suit pas la pensée; + Pour moi, mon âme, va tout droit, + Comme une colombe blessée, + S'abattre au rebord de ton toit. + + Descends dans sa gorge divine, + Blonde et fauve comme de l'or, + Douce comme un duvet d'hermine, + Sa gorge, mon royal trésor; + + Et dis, mon âme, à cette belle: + «Tu sais bien qu'il compte les jours, + O ma colombe! à tire d'aile, + Retourne au nid de nos amours.» + + + + +AU SOMMEIL + +HYMNE ANTIQUE + + + Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, + Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, + La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort, + Et son dernier rayon, à travers la feuillée, + Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement + Sur le front endormi de son bleuâtre amant. + Par la porte d'ivoire et la porte de corne, + Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés + Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; + Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, + Au long de son dos brun pendent tout débouclés; + Le vent même retient son haleine, et les mondes, + Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, + S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. + O jeune homme charmant, couronné de pavots, + Qui, tenant sur la main une patère noire, + Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, + Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; + Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, + Où la vie au trépas s'unit et se mélange, + Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; + Douce transition de la lumière à l'ombre, + Du repos à la mort et du lit au tombeau; + Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, + Du fond de ta caverne inconnue au soleil, + Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! + Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, + Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, + Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; + Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, + Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, + Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. + Je te donne le pas sur Phoebus-Apollon, + Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, + Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. + Je te préfère même à la blanche Vénus, + Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, + Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, + Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie + Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; + Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, + A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil. + + Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde + Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, + Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil + Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, + Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. + Sous les arceaux muets de la grotte profonde, + Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, + Reçois bénignement mon encens et mes voeux, + Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA + + + Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, + Et que de l'échafaud, sublime et radieux, + Il fut redescendu dans la cité latine, + + Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, + Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; + Il avait oublié le monde dans les cieux. + + Trois grands mois il garda cette attitude austère, + On l'eût pris pour un ange en extase devant + Le saint triangle d'or, au moment du mystère. + + Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, + Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; + Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant. + + Les anges secouant leur chevelure blonde, + Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, + Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + + Eux marchent au hasard et font mille faux pas; + Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, + Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. + + Que leur font les passants, les pierres et les boues? + Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, + Et le jeu du désir leur empourpre les joues. + + Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, + Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, + Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. + + Un auguste reflet de leur oeuvre divine + S'attache à leur personne et leur dore le front, + Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine. + + Les nuits suivront les jours et se succéderont, + Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, + Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + + Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; + Leur âme, à la coupole où leur oeuvre reluit, + Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + + Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; + Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, + Et le tableau quitté les tourmente et les suit. + + Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, + Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, + Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. + + Sublime aveuglement? magnifique défaut! + + + + +MONTÉE SUR LE BROCKEN + + + Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, + Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons + Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, + Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, + On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, + Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, + Sans approcher du ciel qui toujours se recule, + Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. + On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, + Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. + Le silence est profond; la chanson de la terre + Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, + Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement + Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement. + Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, + S'éteint subitement sous la voûte muette; + C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor + Les violes d'amour et les cithares d'or, + Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. + Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, + Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, + La dernière des fleurs vous jette son adieu. + La neige cependant descend silencieuse, + Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse + Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; + Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, + Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, + Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI + + + Hier j'étais à table avec ma chère belle, + Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, + Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid + Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. + C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, + Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, + De sonores baisers et de propos joyeux. + L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, + Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine + On voyait les trésors de sa blanche poitrine; + Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, + Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, + Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, + Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. + Un rayon de soleil, le premier du printemps, + Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants + Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes + D'un verre de cristal allumant les facettes, + Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. + Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! + Avec un sentiment de joie et de bien-être + Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; + L'aubépine de mai me parfumait le coeur, + Et, comme la saison, mon âme était en fleur; + Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, + De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, + Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, + Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, + Malgré les députés, la Charte et les ministres, + Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, + On n'avait pas encor supprimé le soleil, + Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; + Que la femme était belle et toujours désirable, + Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, + Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, + Célébrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE + + + Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: + Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; + De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; + Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, + Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, + Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, + Dors et prends patience, ô lion du désert! + Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, + Demain tu sauteras dans la pleine lumière, + Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, + Et de tous les côtés les applaudissements + Répondront comme un choeur à tes grommèlements + On te tient en réserve une vierge chrétienne, + Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; + Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, + Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; + Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: + Ne frotte plus ton nez contre la grille close; + Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger + Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger + Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume + Une tête où déjà l'auréole s'allume. + Le belluaire ainsi gourmande son lion, + Et le lion fait trêve à sa rébellion. + + Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, + Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, + Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, + Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; + Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore + Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. + A quoi bon te débattre et grincer et hurler? + Le temps n'est pas venu de te démuseler. + En attendant le jour de revoir la lumière, + Silencieusement à l'angle d'une pierre, + Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, + Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO + + + Connaissez-vous la blanche tombe + Où flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? + Sur l'if, une pâle colombe, + Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant; + + Un air maladivement tendre, + A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, + Et qu'on voudrait toujours entendre; + Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + + On dirait que l'âme éveillée + Pleure sous terre à l'unisson + De la chanson, + Et du malheur d'être oubliée + Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + + Sur les ailes de la musique + On sent lentement revenir + Un souvenir; + Une ombre de forme angélique + Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + + Les belles de nuit, demi-closes, + Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, + Et le fantôme aux molles poses + Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras? + + Oh! jamais plus, près de la tombe + Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, + Écouter la pâle colombe + Chanter sur la branche de l'if + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE + + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + L'aviron est d'ivoire, + Le pavillon de moire, + Le gouvernail d'or fin; + J'ai pour lest une orange, + Pour voile une aile d'ange, + Pour mousse un séraphin. + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Est-ce dans la Baltique, + Sur la mer Pacifique, + Dans l'île de Java? + Ou bien dans la Norwége, + Cueillir la fleur de neige, + Ou la fleur d'Angsoka? + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Menez-moi, dit la belle, + A la rive fidèle + Où l'on aime toujours. + --Cette rive, ma chère, + On ne la connaît guère + Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE + + + Avril est de retour. + La première des roses, + De ses lèvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'épanouit; + Tout aime, tout jouit. + Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaîté, + Dans leurs chansons vermeilles, + Célèbrent sous les treilles + Le vin et la beauté; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair + S'éparpille dans l'air. + Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + En déshabillés blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyés. + Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme, + Pas même mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pâle gazon, + Une fosse sans nom. + Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + +I + +BÉHÉMOT + + Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. + Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. + Je suis une montagne animée et qui marche; + Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, + Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + + Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; + Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle + Comme sous un bélier. + Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? + J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, + Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + + Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: + Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blessés et de morts. + Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée + Rugit plus furieuse et plus échevelée, + Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. + + Les flèches font sur moi le pétillement grêle + Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle + Sur les tuiles d'un toit, + Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, + Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, + Et par tous les chemins je marche toujours droit. + + Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; + A travers les bambous, je folâtre et je passe + Comme un faon dans les blés. + Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, + Je dessèche son urne avec ma grande trompe, + Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. + + Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, + Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. + Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle, + Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. + Je le remplacerai quand il sera trop las! + + +II + + Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, + Léviathan, ainsi, répondit en sa langue. + + +III + +LÉVIATHAN + + Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan, + Comme un enfant mutin je fouette l'Océan + Du revers de ma large queue. + Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, + Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensité bleue. + + Le requin endenté d'un triple rang de dents, + Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une île, + L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, + Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, + Du cétacé jusqu'au nautile; + + Le grand serpent de mer et le poisson Macar, + Les baleines du pôle à l'oeil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine, + Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, + Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + + Les oursons étoilés et les crabes hideux, + Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; + Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. + Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + + Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, + Mon royaume est superbe et magnifique à voir: + Des végétations étranges, + Éponges, polypiers, madrépores, coraux, + Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, + S'y découpent en vertes franges. + + Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, + Ma respiration soulève l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; + Le souffle impétueux de mes larges naseaux + Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pâles équipages. + + Ainsi vous avez tort de tant faire le fier + Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renversé quelque muraille; + Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. + Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment + Vous êtes de petite taille. + + L'empire revient donc à moi, prince des eaux, + Qui mène chaque soir les difformes troupeaux + Paître dans les moites campagnes; + Moi témoin du déluge et des temps disparus; + Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + +IV + + Léviathan se tut et plongea sous les flots; + Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. + + +V + +L'OISEAU ROCK + + Là-bas, tout là-bas, il me semble + Que j'entends quereller ensemble + Béhémot et Léviathan; + Chacun des deux rivaux aspire, + Ambition folle! à l'empire + De la terre et de l'Océan. + + Eh quoi! Léviathan l'énorme + S'assoirait, majesté difforme, + Sur le trône de l'univers! + N'a-t-il pas ses grottes profondes, + Son palais d'azur sous les ondes? + N'est-il pas roi des peuples verts? + + Béhémot, dans sa patte immonde, + Veut prendre le sceptre du monde + Et se poser en souverain. + Béhémot, avec son gros ventre, + Veut faire venir à son antre + L'univers terrestre et marin! + + La prétention est étrange + Pour ces deux pétrisseurs de fange, + Qui ne sauraient quitter le sol. + C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être + De ce monde seigneur et maître, + Et je suis roi de par mon vol. + + Je pourrais dans ma forte serre + Prendre la boule de la terre + Avec le ciel pour écusson. + Créez deux mondes: je me flatte + D'en tenir un dans chaque patte, + Comme les aigles du blason. + + Je nage en plein dans la lumière, + Et ma prunelle sans paupière + Regarde en face le soleil. + Lorsque par les airs je voyage, + Mon ombre, comme un grand nuage, + Obscurcit l'horizon vermeil. + + Je cause avec l'étoile bleue + Et la comète à pâle queue; + Dans la lune je fais mon nid; + Je perche sur l'arc d'une sphère; + D'un coup de mon aile légère + Je fais le tour de l'infini. + + +VI + +L'HOMME + + Léviathan, je vais, malgré les deux cascades + Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, + La mer qui se soulève à tes reniflements, + Et les glaces du pôle et tous les éléments, + Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, + T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; + Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, + Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. + Béhémot, à genoux! que je pose la charge + Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! + Je ne suis pas ému de ton énormité; + Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, + Et je te couperai tes immenses oreilles, + Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, + Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. + Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, + Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, + Sans pouvoir achever la courbe commencée, + Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, + Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock! + + + + +COMPENSATION + + + Il naît sous le soleil de nobles créatures + Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, + Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures. + + Dieu semble les produire afin de se prouver; + Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, + Et souvent passe un siècle à les parachever. + + Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce + Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, + Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse. + + Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, + Sans quitter un instant leur pose solennelle, + Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux. + + Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle, + Tout cède devant eux; les sables inconstants + Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. + + Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, + L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: + Ils mèneront à bout leurs destins éclatants. + + Leur existence étrange est le réel du rêve; + Ils exécuteront votre plan idéal, + Comme un maître savant le croquis d'un élève. + + Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal + Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, + Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + + D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route + Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, + N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + + De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, + Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, + Types toujours vivants dont on fait des récits. + + Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, + En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, + Si prompte à repeupler tes immondes repaires, + + Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, + Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, + Tant de monstres impurs échappés de tes mains, + + Nature, tu nous dois encor bien des poëtes! + + + + +CHINOISERIE + + + Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, + Ni vous non plus, Juliette, ni vous, + Ophélia, ni Béatrix, ni même + Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + + Celle que j'aime, à présent, est en Chine; + Elle demeure avec ses vieux parents, + Dans une tour de porcelaine fine, + Au fleuve Jaune, où sont les cormorans. + + Elle a des yeux retroussés vers les tempes, + Un pied petit à tenir dans la main, + Le teint plus clair que le cuivre des lampes, + Les ongles longs et rougis de carmin. + + Par son treillis elle passe sa tête, + Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, + Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, + Chante le saule et la fleur du pêcher. + + + + +SONNET + + + Pour veiner de son front la pâleur délicate, + Le Japon a donné son plus limpide azur; + La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur + Que son col transparent et ses tempes d'agate. + + Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; + Le chant du rossignol près de sa voix est dur, + Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, + On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + + Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; + Le caprice a taillé son petit nez charmant; + Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; + + Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, + Et près d'elle on respire autour de sa beauté + Quelque chose de doux comme l'odeur du thé. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX + + + Vous avez un regard singulier et charmant; + Comme la lune au fond du lac qui la reflète, + Votre prunelle, où brille une humide paillette, + Au coin de vos doux yeux roule languissamment. + + Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; + Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, + Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète + Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. + + Mille petits amours à leur miroir de flamme + Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, + Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. + + Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, + Comme une fleur céleste au calice idéal + Que l'on apercevrait à travers un cristal. + + + + +LE THERMODON + + +I + + J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme + Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, + Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris; + On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, + La gravure sonner comme une vieille armure, + Et le papier muet semble jeter des cris. + + Un pont par où se rue une foule en démence, + Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, + Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; + A travers l'arche on voit une ville enflammée, + D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée + Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + + Une barque, pareille à la barque des ombres, + Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, + Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; + Une averse de sang pleut des têtes coupées; + Des mains par l'agonie éperdument crispées, + Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. + + Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, + Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; + Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; + Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, + Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, + Tout ce que le combat jette à leur appétit. + + Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, + Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre + Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; + Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse + Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce + Un cadavre déjà de cent coups traversé. + + C'est un rude combat! chevelures, crinières, + Panaches et cimiers, enseignes et bannières, + Au souffle des clairons volent échevelés; + Les lances, ces épis de la moisson sanglante, + S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, + Comme sous une pluie on voit pencher des blés. + + Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; + Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, + Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; + Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, + Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes + Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. + + Quelle férocité de dessin et de touche! + Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! + Qui signa ce poëme étrange et véhément? + C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, + Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante, + Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! + + C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime + Pencha cette bataille au bord de cet abîme, + Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, + Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes + Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames + S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + +II + + Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières + Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. + Sous l'armure une gorge bat; + Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, + Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire + Le lait empourpré du combat. + + Regardez! regardez! les chevelures blondes + Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes + Aux cheveux glauques des roseaux. + Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, + Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre + Circule en transparents réseaux. + + Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, + La mort a déjà mis sa pâleur azurée; + Ils n'ont de rose que le sang. + Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, + Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Où l'eau les soulève en passant. + + Le cheval de bataille à la croupe tigrée, + Secouant dans les cieux sa crinière effarée, + Les foule avec ses durs sabots; + Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, + Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire à lui leurs derniers lambeaux. + + Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve, + Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve, + L'orfraie au regard clandestin, + Les loups se balançant sur leurs échines maigres, + Les renards, les chakals, accourront, tout allègres, + Prendre leur part au grand festin. + + Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes. + O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins d'un si pur contour, + Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, + Fouillés par le museau de l'hyène farouche, + Piqués par le bec du vautour! + + Cessez de vains efforts, ô braves amazones! + A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanaché, + La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, + Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, + Lâche votre glaive ébréché? + + Votre armure faussée, entre ces bras robustes, + Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes + Où le poil pousse en plein terrain; + Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, + O guerrières! seraient les appas et les charmes + Cachés sous vos corsets d'airain. + + S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, + Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; + Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, + Vous auriez sans combat remporté la victoire, + Car la force cède à l'amour. + + Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, + Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales; + Fuyez sans vous tourner pour voir, + Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres + Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures, + Et du gazon pour vous asseoir! + + +III + + C'est la nécessité! c'est la règle fatale! + Toujours l'esprit le cède à la force brutale; + Et quand la passion, aux beaux élans divins, + Avec le positif veut en venir aux mains, + Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, + Engage le combat sur le pont de l'abîme, + Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant + Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, + Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, + Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes + Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, + Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; + Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée, + Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, + Où son corps va trouver les caïmans du fond. + Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont, + Sans donner une plainte aux victimes noyées, + Passent, tambours battants, enseignes déployées. + Cette planche, gravée en six cartons divers + Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers, + Femmes au coeur hautain, pâles cariatides, + Qui ployez à regret des têtes moins timides + Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, + Et qui vous refusez à porter votre croix, + De votre destinée est l'effrayant symbole, + Et je l'y vois écrite en sombre parabole. + Comme vous autrefois, folles de liberté, + Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté, + Se brûlèrent un sein, et mirent à la place + La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse; + Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, + La navette qui court à travers les réseaux, + Les travaux de la femme et les soins du ménage, + Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; + Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir + Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, + Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, + Leur troupe rencontra la grande armée en marche, + Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, + Incertaine marée, on vit les combattants, + Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes, + Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, + Pousser et repousser leur flux et leur reflux, + Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus, + Mesurant le terrain et supputant les pertes, + Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. + De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs + Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, + Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes, + Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ÉLÉGIE + + + J'ai fait une remarque hier en te quittant. + Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant + On a peur; on se fait avec la moindre chose + Un sujet de tourments. On veut savoir la cause + De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, + La plus folle chimère, un souvenir ancien + Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille, + Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille + Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; + L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. + Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, + Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. + Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras + Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, + Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime + Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. + Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela. + Je voudrais oublier toutes ces choses-là; + Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, + Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette + Laisse aller Roméo qui part. En ce moment + Où mon âme pâmée à chaque embrassement + S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, + Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, + Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait, + Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, + Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare + Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, + Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi, + Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; + Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; + Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée + N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. + J'étais là, devant toi, comme un musicien, + Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. + O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, + Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, + Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher + Se ferme et te repousse, et te laisse répandre + Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! + J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, + Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, + Après tant de serments et de douces paroles, + Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; + Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon + Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom + Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère + D'aimer une autre femme au monde que sa mère. + Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant + Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment. + Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, + Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, + Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort, + Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, + Le moment est venu de regarder en face + L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, + Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. + Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, + C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. + Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, + Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur, + Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur, + La première lassée est la femme. La honte + D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte + Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, + Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment + Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde + Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, + C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut + Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; + Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte + A remplacé l'amour; une froide contrainte + Succède aux beaux élans de folle liberté. + Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. + La femme se repent et l'homme se repose: + Il a touché son but, il a gagné sa cause; + C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, + Qui, la couronne au front, au-devant de son char, + Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, + Traînera sans pitié Cléopâtre captive. + Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin: + Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. + César attend dehors! il lui faut Cléopâtre + Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre; + Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains + Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. + La femme sait cela, que de reine et maîtresse + Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; + Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, + Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir + Le lui remet en main et la fait souveraine. + Il faut que son amant à ses genoux se traîne + Et lui baise les pieds et demande pardon. + Mais elle maintenant, froide et sans abandon, + Avec un double fil nouant son nouveau masque, + Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, + Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, + Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. + Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée + N'eût pas dû me venir et doit être chassée, + Et que je suis bien fou de douter d'un amour + Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? + J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, + Ces haines, ces retours et ces alternatives, + Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, + C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. + Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; + Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. + On est bien malheureux; mais pour un tel malheur + Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. + Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. + Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? + Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! + Comme la gloire est creuse et vous contente peu! + L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame + Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNÉE + + + Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, + Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre. + Par Apollo! cent vers! je devrais être las; + On le serait à moins; mais je ne le suis pas. + Je ne sais quelle joie intime et souveraine + Me fait le regard vif et la face sereine; + Comme après la rosée une petite fleur, + Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; + Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, + Et mon souffle pressé plus fortement résonne. + J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. + Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, + Entre mes deux genoux posant sa longue tête, + Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête + Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, + Un filet de soleil jusque sur mon bureau; + Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille + M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; + En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, + Se penchait en riant de son rire ingénu, + Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure + Répandait les parfums de son haleine pure. + Sourd comme saint Antoine à la tentation, + J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion, + L'oeuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, + Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME + + + L'hippopotame au large ventre + Habite aux Jungles de Java, + Où grondent, au fond de chaque antre, + Plus de monstres qu'on n'en rêva. + + Le boa se déroule et siffle, + Le tigre fait son hurlement, + Le buffle en colère renifle, + Lui dort ou paît tranquillement. + + Il ne craint ni kriss ni zagaies, + Il regarde l'homme sans fuir, + Et rit des balles des cipayes + Qui rebondissent sur son cuir. + + Je suis comme l'hippopotame: + De ma conviction couvert, + Forte armure que rien n'entame, + Je vais sans peur par le désert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE + + + Quand viendra la saison nouvelle, + Quand auront disparu les froids, + Tous les deux nous irons, ma belle, + Pour cueillir le muguet au bois; + Sous nos pieds égrenant les perles + Que l'on voit au matin trembler, + Nous irons écouter les merles + Siffler. + + Le printemps est venu, ma belle, + C'est le mois des amants béni, + Et l'oiseau, satinant son aile, + Dit des vers au rebord du nid. + Oh! viens donc sur le banc de mousse, + Pour parler de nos beaux amours, + Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + + Loin, bien loin, égarant nos courses, + Faisons fuir le lapin caché, + Et le daim au miroir des sources + Admirant son grand bois penché, + Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, + En panier enlaçant nos doigts, + Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR + + + Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, + On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, + Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher. + + L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, + Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, + Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; + + Car les hautes maisons voisines de l'église + Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, + Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + + S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses + Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, + Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras: + + Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, + Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; + Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + + A travers l'ombre on voit la chimère accroupie + Remuer, et l'écho de la voûte assoupie + Derrière votre pas suscite un autre pas. + + Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, + Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine + Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait; + + Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte, + Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, + Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. + + Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, + Sur la dernière marche un dernier pli de robe, + Irritante terreur, brusquement disparaît. + + Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites, + Sur le mur opposé trace des lignes droites, + Comme une barre d'or sur un écusson noir. + + L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, + Édifices sans nom, masse confuse et vile, + Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + + Les hiboux disparus font place aux tourterelles, + Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes + Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + + Des essaims familiers perchent sur les tarasques, + Et, sans se rebuter de la laideur des masques, + Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + + Les guivres, les dragons et les formes étranges + Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, + Séraphiques gardiens taillés dans le granit, + + Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, + Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, + Montent leur faction qui jamais ne finit. + + Vous débouchez enfin sur une plate-forme, + Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, + La Cité grommelante, accroupie alentour. + + Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, + Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, + Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. + + A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, + Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, + Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + + Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, + Sur la ville toujours plane une ardente brume, + Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + + Ce sont les tintements et les grêles volées + Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, + Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus; + + C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; + C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, + Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts; + + C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne + File comme une étoile à travers l'ombre terne, + Emportant un heureux aux bras de son désir; + + Le soupir de la vierge au balcon accoudée, + Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, + Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + + Dans cette symphonie au colossal orchestre, + Que n'écrira jamais musicien terrestre, + Chaque objet fait sa note impossible à saisir. + + Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille, + Où le ciel découpé par dentelles scintille, + Se présente soudain devant vos pieds lassés. + + Il faut monter encor, dans la mince tourelle, + L'escalier qui serpente en spirale plus frêle, + Se pendant aux crampons de loin en loin placés. + + Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, + La goule étend sa griffe et la guivre renifle, + Le vertige alourdit vos pas embarrassés. + + Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes + S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, + Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + + Votre sueur se fige à votre front en nage; + L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! + Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! + + Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, + L'archange colossal que fait tourner la brise, + Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; + + Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, + Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, + Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé, + + Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, + Un immense horizon, bordé de franges bleues, + Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; + + Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, + Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées; + Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; + + Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, + Et, partout où se groupe une famille humaine, + Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant. + + Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, + La mer se diaprer et se gaufrer de moires, + Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; + + Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, + Piquer l'azur lointain de blanches étincelles + Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + + Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, + Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, + Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers: + + Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, + Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, + Chimérique pays peuplé de dragons verts; + + Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, + De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, + Comme une autre Vénus, fille des flots amers; + + A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, + Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, + Vers une autre Amérique échappée à Colomb. + + Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, + Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, + Vous tentez un voyage aventureux et long. + + Si la foudre et le nord respectent vos antennes, + Des pays inconnus et des îles lointaines + Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?.. + + La spirale soudain s'interrompt et se brise. + Comme celui qui monte au clocher de l'église, + Me voici maintenant au sommet de ma tour. + + J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre. + Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, + Insensible à la joie, à la vie, à l'amour, + + Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, + J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, + Élevant à grand'peine une assise par jour! + + Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, + Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, + Et cherchant le roc vif pour mes fondations! + + Et pourtant le soleil riait sur la nature; + Les fleurs faisaient l'amour et toute créature + Livrait sa fantaisie au vent des passions. + + Le printemps dans les bois faisait courir la séve, + Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; + Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! + + Patient architecte, avec mes mains pensives + Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, + Je fouillais sous l'église un temple souterrain. + + Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, + Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, + Un madrépore immense, un polypier marin; + + Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, + Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière + Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + + Du haut de cette tour à grand'peine achevée, + Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée, + Terre de Chanaan où tendait mon effort? + + Pourrai-je apercevoir la figure du monde, + Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, + Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + + Si mon clocher passait seulement de la tête + Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte + De ce donjon aigu qui du brouillard ressort; + + S'il était assez haut pour découvrir l'étoile + Que la colline bleue avec son dos me voile, + Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; + + Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées + Par le vent du matin mollement remuées, + Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + + Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, + Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, + Majestueusement monter à l'horizon! + + + + +TABLE + + + AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v + +POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832 + + [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme + un renseignement précieux, l'indication du classement de + l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre + parenthèse. + + + PRÉFACE 3 + + Méditation. (Él. I.) 9 + Moyen âge. (Int. VI.) 10 + Élégie I. (Él. VI.) 11 + Paysage. (Pays. VII.) 12 + La jeune fille. (Él. V.) 13 + Le Marais. (Pays. X.) 14 + Sonnet I. (Fant. X) 16 + Serment. (Él. VIII.) 17 + Les Souhaits. (Fant. V.) 18 + Le Luxembourg. (Él. II.) 20 + Le Sentier. (Pays. IV.) 21 + Cauchemar 22 + La Demoiselle. (Pays. III.) 21 + Les deux âges. (Él. IV.) 28 + Le Far-niente 29 + Stances. (Él. XVI.) 30 + Promenade nocturne. (Pays. V.) 32 + Sonnet II. (Fant. XI.) 34 + La Basilique. (Int. VII.) 55 + L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58 + Rêve. (Él. IX.) 40 + Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41 + Infidélité. (Él. XX.) 43 + A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45 + Élégie II 46 + Veillée. (Int. III.) 48 + Élégie III. (Él. X.) 50 + Clémence. (Él. XIV.) 51 + Voyage 52 + Le Coin du feu. (Int. II.) 55 + La Tête de mort. (Int. IV.) 56 + Ballade. (Pays. VI.) 59 + Une âme. (Él. XIII.) 64 + Souvenir. (Él. XV.) 65 + Sonnet III. (Fant. XIII.) 66 + Maria. (Él. III.) 67 + A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68 + Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72 + Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74 + Imitation de Byron. (Fant. I.) 77 + Ballade. (Él. VII.) 79 + Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80 + Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81 + Enfantillage. (Pays. I.) 82 + Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85 + Déclaration. (Él. XVII.) 84 + Pluie. (Pays. VIII.) 85 + Point de vue. (Pays. XII.) 87 + Le Retour. (Pays. XI.) 88 + Pan de mur. (Pays. XIV.) 91 + Colère 93 + Sonnet V. (Fant. XIV.) 95 + Justification. (Él. XIX.) 96 + Frisson. (Int. I.) 98 + Sonnet VI. (Fant. XV.) 103 + Élégie IV. (Él. XI.) 104 + Sonnet VII 107 + Paris. (Pays. XV.) 108 + Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111 + Débauche. (Fant. VII.) 112 + Le Bengali. (Fant. II.) 114 + Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116 + + ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123 + + +POÉSIES DIVERSES, 1833-1838 + + Le Nuage 187 + Les Colombes 188 + Les Papillons 189 + Ténèbres 190 + Thébaïde 198 + Rocaille 206 + Pastel 207 + Watteau 208 + Le Triomphe de Pétrarque 209 + Melancholia 215 + Niobé 223 + Cariatides 224 + La Chimère 225 + La Diva 226 + Après le Bal 230 + Tombée du jour 234 + La dernière feuille 235 + Le Trou du serpent 236 + Les Vendeurs du temple 237 + A un jeune Tribun 246 + Choc de cavaliers 253 + Le Pot de fleurs 254 + Le Sphinx 255 + Pensée de minuit 256 + La Chanson de Mignon 262 + Romance 267 + Le Spectre de la Rose 269 + Lamento 271 + Dédain 273 + Ce Monde-ci et l'autre 276 + Versailles 280 + La Caravane 281 + Destinée 282 + Notre-Dame 283 + Magdalena 289 + Chant du grillon 297 + Absence 303 + Au Sommeil 305 + Terza rima 307 + Montée sur le Brocken 309 + Le premier rayon de mai 311 + Le Lion du Cirque 313 + Lamento 315 + Barcarolle 317 + Tristesse 319 + Qui sera roi? 321 + Compensation 327 + Chinoiserie 329 + Sonnet 330 + A deux beaux yeux 331 + Le Thermodon 332 + Élégie 338 + La bonne journée 342 + L'Hippopotame 344 + Villanelle rhythmique 345 + Le Sommet de la tour 347 + + + + + +End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 *** + +***** This file should be named 44180-8.txt or 44180-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44180/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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