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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:36:46 -0700 |
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Jacquemart_ 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. + + LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. + + LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol. + + SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. + + VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition) 1 vol. + + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol. + + VOYAGE EN RUSSIE 1 vol. + + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol. + + TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol. + + THÉATRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol. + + LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol. + + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE + (1830-1868) 1 vol. + + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, + sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait + de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par + lui-même, vers 1833 1 vol. + + L'ORIENT 2 vol. + + + LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par + _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes. + 1 vol. grand in-18 24 fr. + + + Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est +divisée en trois séries: + +1º les deux volumes que nous publions; + +2º les _Émaux et Camées_. + +Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des +_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper. + +Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes. + +En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique. + +Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830, +qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles +furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de +quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le +titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté +de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies +complètes_, nous avons respecté ces corrections. + +Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à +diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes: +«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette +disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les +épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_ +avait été supprimée. + +Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de +1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la +première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi +celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous +leur avons rendu leurs places dans le second volume. + +En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement +primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition +originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes. +Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la +première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces +composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première +fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_. + +Tel est le plan du premier volume. + +Le second volume comprend: + +1º _La Comédie de la Mort_ (1838); + +2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au +texte de l'édition de 1845; + +3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées +éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas +pris le soin de réunir; + +4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons +retrouvé les autographes. + +Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il +nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de +pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses +réimpressions, nous les avons rétablis. + +Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_, +nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont +nous devons rendre compte au public lettré. + +Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier +tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission +était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur +honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier +aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous +n'avons donc rien supprimé. + +Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier? +Nous répondons sans hésiter:--Non. + +Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La +certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces +que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été +fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches. + +Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se +trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de +nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux +un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte +tout ce qui lui appartient. + + M. D. + + Septembre 1875. + + + + +PRÉFACE + + +L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui +use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de +chats. + +Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est +pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la +plaque, son horizon. + +Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a +pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il +n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne +s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres. +Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une +habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour +toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire, +et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers. + +Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le +vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute +l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas +de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume +purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et +méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie +où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a +exploité aucune turpitude pour le succès. + +Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par +la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement +de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le +cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de +maintenant. + +Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il +y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches +de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est +qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister +sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse. + +Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et +autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier +vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite. + +A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez? +comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce +que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage. + +En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être +belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient +prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la +liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme +dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent +absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets +rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui +voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir +ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les +objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y +a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres +et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront +plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur. + +A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas +beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère +toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention. + +--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont +été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées +au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas +indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments. +Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le +poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent +jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus +modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès. + +Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de +petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille, +d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à +perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin, +une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars, +un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la +rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer +la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle +jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, +une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une +haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois +passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de +l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots +d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout +enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas +encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les +méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit +à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_, +et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et +la plus actuelle du recueil. + +Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à +quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne +regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il +ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment +quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre. + + Octobre 1832. + + + + +POÉSIES + +1830-1832 + + Oh! si je puis un jour! + A. CHÉNIER. + + + + +MÉDITATION + + ... Ce monde où les meilleures choses + Ont le pire destin. + MALHERBE. + + + Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie! + Songes riants, projets de bonheur et d'amour, + Fraîches illusions du matin de la vie, + Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour? + + Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée + De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs, + Que l'anémone frêle, au vent froid exposée, + Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs? + + Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide, + En passant par la fange y perd sa pureté; + Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide + Bientôt ternit l'éclat et la sérénité? + + Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste! + Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants + Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste: + La rose vit une heure et le cyprès cent ans. + + + + +MOYEN AGE + + Y ot un grant et vieil chastex + A messire Yvain qui fut tex; + Ot tours, donjons, machecoulis, + Fossés d'iave nette remplis, + Murs de fine pierre de taille, + Couverts d'engins por la bataille. + + _Ancien fabliau._ + + + Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, + Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques; + J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, + Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, + Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës, + Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, + Légendes des vieux temps où les preux et les saints + Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins; + Avec ses minarets moresques, la chapelle + Dont la cloche qui tinte à la prière appelle; + J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, + Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés, + Au sommet des donjons leurs girouettes frêles + Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; + Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, + De monstres, de griffons, bizarrement ornés, + Leurs larges escaliers aux marches colossales, + Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, + Où comme une voix faible erre et gémit le vent, + Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, + Paré de souvenirs d'amour et de féerie, + Le brillant moyen âge et la chevalerie. + + + + +ÉLÉGIE I + + Dame, d'amer déesse + Pour votre grace avoir, + Vous offre ma jeunesse. + Mes biens et mon avoir. + A. CHARTIER. + + + Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle, + A ma pensée ardente un souvenir fidèle + La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix + Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois + Avec son collier d'or, avec sa robe blanche, + Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche + De son chapeau de paille, et le sourire fin + Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin + Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes + Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes; + Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas + Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas, + Au regard nuagé de langueur, une Anglaise + Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise + La tête sur sa main à rêver longuement, + A lire Grandisson et Werther; non vraiment: + Mais une belle enfant inconstante et frivole, + Qui ne rêve jamais; une brune créole + Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours + Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours; + A la taille élancée, à la gorge divine, + Que sous les plis du lin la volupté devine. + + + + +PAYSAGE + + ..... omnia plenis + Rura natant fossis. + P. VIRGILIUS MARO. + + + Pas une feuille qui bouge, + Pas un seul oiseau chantant, + Au bord de l'horizon rouge + Un éclair intermittent; + + D'un côté rares broussailles, + Sillons à demi noyés, + Pans grisâtres de murailles, + Saules noueux et ployés; + + De l'autre, un champ que termine + Un large fossé plein d'eau, + Une vieille qui chemine + Avec un pesant fardeau, + + Et puis la route qui plonge + Dans le flanc des coteaux bleus, + Et comme un ruban s'allonge + En minces plis onduleux. + + + + +LA JEUNE FILLE + + La vierge est un ange d'amour. + A. GUIRAUD. + + Dieu l'a faite une heureuse et belle créature. + + _Inédit, M*****._ + + + Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, + A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants; + Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, + La jeune fille plaît: ou réservée ou franche, + Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don + De charmer est le sien, autant par l'abandon + Que par la retenue; en Occident, Sylphide, + En Orient, Péri, vertueuse, perfide, + Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu, + Sous l'ogive gothique assise auprès du feu, + Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées + Et nos heures, pourtant si vite dépensées, + Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur, + Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur + Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne + Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe + Nous appelant vers elle, et murmurant des mots + Magiques, dont un seul enchante tous nos maux. + Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes, + Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes, + Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux. + La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux, + Au tissu de la vie une fleur d'or brodée, + Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée! + + + + +LE MARAIS + +A MON AMI ARMAND E*** + + Ainsi près d'un marais on contemple voler + Mille oiseaux peinturés. + AMADIS JAMYN. + + En chasse, et chasse heureuse. + ALFRED DE MUSSET. + + + C'est un marais dont l'eau dormante + Croupit, couverte d'une mante + Par les nénuphars et les joncs: + Chaque bruit sous leurs nappes glauques + Fait au chœur des grenouilles rauques + Exécuter mille plongeons; + + La bécassine noire et grise + Y vole quand souffle la bise + De novembre aux matins glacés; + Souvent, du haut des sombres nues + Pluviers, vanneaux, courlis et grues + Y tombent, d'un long vol lassés. + + Sous les lentilles d'eau qui rampent, + Les canards sauvages y trempent + Leurs cous de saphir glacés d'or; + La sarcelle à l'aube s'y baigne, + Et, quand le crépuscule règne, + S'y pose entre deux joncs, et dort. + + La cigogne dont le bec claque, + L'œil tourné vers le ciel opaque, + Attend là l'instant du départ, + Et le héron aux jambes grêles, + Lustrant les plumes de ses ailes, + Y traîne sa vie à l'écart. + + Ami, quand la brume d'automne + Étend son voile monotone + Sur le front obscurci des cieux, + Quand à la ville tout sommeille + Et qu'à peine le jour s'éveille + A l'horizon silencieux, + + Toi dont le plomb à l'hirondelle + Toujours porte une mort fidèle, + Toi qui jamais à trente pas + N'as manqué le lièvre rapide, + Ami, toi, chasseur intrépide, + Qu'un long chemin n'arrête pas; + + Avec Rasko, ton chien qui saute + A ta suite dans l'herbe haute, + Avec ton bon fusil bronzé, + Ta blouse et tout ton équipage, + Viens t'y cacher près du rivage, + Derrière un tronc d'arbre brisé. + + Ta chasse sera meurtrière; + Aux mailles de ta carnassière + Bien des pieds d'oiseaux passeront, + Et tu reviendras de bonne heure, + Avant le soir, en ta demeure, + La joie au cœur, l'orgueil au front. + + + + +SONNET I + + Aux seuls ressouvenirs + Nos rapides pensers volent dans les étoiles. + THÉOPHILE. + + + Aux vitraux diaprés des sombres basiliques, + Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour; + D'un âge qui n'est plus précieuses reliques, + Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour; + + Et la lune paraît, de ses rayons obliques + Argentant à demi l'aiguille de la tour, + Et les derniers rameaux des pins mélancoliques + Dont l'ombre se balance et s'étend alentour. + + Alors les vibrements de la cloche qui tinte, + D'un monde aérien semblent la voix éteinte, + Qui par le vent portée en ce monde parvient; + + Et le poëte, assis près des flots, sur la grève, + Écoute ces accents fugitifs comme un rêve, + Lève les yeux au ciel, et triste se souvient. + + + + +SERMENT + + L'on ne seust en nule terre + Nul plus bel cors de fame querre. + _Roman de la Rose._ + + + Par tes yeux si beaux sous les voiles + De leurs franges de longs cils noirs, + Soleils jumeaux, doubles étoiles, + D'un cœur ardent ardents miroirs; + + Par ton front aux pâleurs d'albâtre, + Que couronnent des cheveux bruns, + Où l'haleine du vent folâtre + Parmi la soie et les parfums; + + Par tes lèvres, fraîche églantine, + Grenade en fleur, riant corail + D'où sort une voix argentine + A travers la nacre et l'émail; + + Par ton sein rétif qui s'agite + Et bat sa prison de satin, + Par ta main étroite et petite, + Par l'éclat vermeil de ton teint; + + Par ton doux accent d'Espagnole, + Par l'aube de tes dix-sept ans, + Je t'aimerai, ma jeune folle, + Un peu plus que toujours,--longtemps! + + + + +LES SOUHAITS + + ... Quelque bonne fée Urgèl + Promettant palais et trésors + Au filleul mis sous sa tutelle, + Pour te promener t'aurait-elle + Ravi sur son nuage d'or. + JOSEPH DELORME. + + + Si quelque jeune fée à l'aile de saphir, + Sous une sombre et fraîche arcade, + Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir, + Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr + De l'écume de la cascade, + + Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or, + Palais immenses, pierreries? + Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor? + Je te le donnerai; je puis faire un trésor + D'un vil monceau d'herbes flétries; + + Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur + Réfléchi par un lac limpide, + Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur, + Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur + Ne voilent son orbe splendide; + + Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc, + Enfant léger de l'Arabie, + A la crinière longue, à l'œil étincelant, + Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant + De la Norwége à la Nubie; + + Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés, + Aux minces colonnes d'albâtre, + Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés, + Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés + Par où se glisse un jour bleuâtre; + + Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant + De sycomores et d'yeuses, + Qui me suive partout au souffle d'un doux vent, + Comme un grand éventail sans cesse soulevant + Ses masses de feuilles soyeuses. + + Je veux une tartane avec ses matelots, + Ses cordages, ses blanches voiles + Et son corset de cuivre où se brisent les flots, + Qui me berce le long de verdoyants îlots + Aux molles lueurs des étoiles. + + Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir + Au son de voix italiennes, + Et pendant tout le jour entendre au loin frémir + Le murmure plaintif des eaux du Bendemir, + Ou des harpes éoliennes; + + Et je veux, les seins nus, une Almée agitant + Son écharpe de cachemire + Au-dessus de son front de rubis éclatant, + Des spahis, un harem, comme un riche sultan + Ou de Bagdad ou de Palmyre. + + Je veux un sabre turc, un poignard indien + Dont le manche de saphirs brille; + Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien, + Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien, + Un cœur naïf de jeune fille! + + + + +LE LUXEMBOURG + + Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse. + J. DELORME. + + + Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées + Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, + Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus + D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux + Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes + Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes + Toute petite fille, elle allait du beau temps + A son aise jouir et folâtrer longtemps, + Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages + Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, + Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, + Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent; + Ou bien encor partir, folle et légère tête, + Et, trompant les regards de sa mère inquiète, + Au risque de brunir un teint frais et vermeil, + Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil! + + + + +LE SENTIER + + En une sente me vins rendre + Longue et estroite, où l'herbe tendre + Croissait très-drue. + _Le livre des quatre Dames._ + + Un petit sentier vert, je le pris... + ALFRED DE MUSSET. + + + Il est un sentier creux dans la vallée étroite, + Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. + --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords, + Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors; + L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes, + Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes. + La pâle violette, en son réduit obscur, + Timide, essaie au jour son doux regard d'azur, + Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle, + Pique le gazon vert de sa jaune étincelle. + Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, + Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos; + Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles, + A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles. + Sous la haie embaumée un mince filet d'eau + Jase et fait frissonner le verdoyant rideau + Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime + Plus que tous les sentiers où se trouvent de même + Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui, + Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui, + A la brèche du mur, rendez-vous solitaire + Où l'amour s'embellit des charmes du mystère, + Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, + Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs. + + + + +CAUCHEMAR + + Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. + _Ancien proverbe breton._ + + Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère. + Les goules de l'abyme + Attendant leur victime, + Ont faim: + Leur ongle ardent s'allonge, + Leur dent en espoir ronge + Ton sein. + + + Avec ses nerfs rompus, une main écorchée + Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, + Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer + Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer + Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves + Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves, + Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds: + En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, + Des flots de plomb fondu subitement les baignent, + A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent, + Meurtris et disloqués; et mon dos cependant + Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent + De naseaux enflammés, de gueules haletantes: + Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes + Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger, + Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger, + Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent + Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent; + Ensuite le sol manque à mes pas chancelants: + Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, + Sur des pics anguleux que la lune reflète, + Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette + Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, + Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, + Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères + Que le trépas révèle aux pâles feudataires + De son empire; alors, étrange enchantement, + Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement + A travers un brouillard couvrant les flèches grêles + D'une église gothique aux moresques dentelles. + Déchirant une proie enlevée au tombeau, + En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau + Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine, + Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne, + Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir, + A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir + Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières + Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières + Agité, je ressens un immense désir + De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, + Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, + Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte. + + + + +LA DEMOISELLE + +A MON AMI ALPHONSE B*** + + ..... insectes agiles + Cuirassés d'or. + AM. TASTU. + + Là de bleuâtres demoiselles + Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux + Éventails animés, se balancent sur eux + Avec leurs frémissantes ailes. + SAINTINE. + + + Sur la bruyère arrosée + De rosée; + Sur le buisson d'églantier; + Sur les ombreuses futaies; + Sur les haies + Croissant au bord du sentier; + + Sur la modeste et petite + Marguerite, + Qui penche son front rêvant; + Sur le seigle, verte houle + Que déroule + Le caprice ailé du vent; + + Sur les prés, sur la colline + Qui s'incline + Vers le champ bariolé + De pittoresques guirlandes; + Sur les landes, + Sur le grand orme isolé; + + La demoiselle se berce; + Et s'il perce + Dans la bruine, au bord du ciel, + Un rayon d'or qui scintille, + Elle brille + Comme un regard d'Ariel. + + Traversant près des charmilles, + Les familles + Des bourdonnants moucherons, + Elle se mêle à leur ronde + Vagabonde, + Et comme eux décrit des ronds. + + Bientôt elle vole et joue + Sous la roue + Du jet d'eau qui, s'élançant + Dans les airs, retombe, roule + Et s'écoule + En un ruisseau bruissant. + + Plus rapide que la brise, + Elle frise, + Dans son vol capricieux, + L'eau transparente où se mire + Et s'admire + Le saule au front soucieux; + + Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes, + Près des aunes, + Les deux nénuphars en fleurs, + Au gré du flot qui gazouille + Et les mouille, + Étalent leurs deux couleurs; + + Où se baigne le nuage, + Où voyage + Le ciel d'été souriant; + Où le soleil plonge, tremble, + Et ressemble + Au beau soleil d'Orient. + + Et quand la grise hirondelle + Auprès d'elle + Passe, et ride à plis d'azur, + Dans sa chasse circulaire, + L'onde claire, + Elle s'enfuit d'un vol sûr. + + Bois qui chantent, fraîches plaines + D'odeurs pleines, + Lacs de moire, coteaux bleus, + Ciel où le nuage passe, + Large espace, + Monts aux rochers anguleux; + + Voilà l'immense domaine + Où promène + Ses caprices, fleur des airs, + La demoiselle nacrée, + Diaprée + De reflets roses et verts. + + Dans son étroite famille, + Quelle fille + N'a pas vingt fois souhaité, + Rêveuse, d'être comme elle + Demoiselle, + Demoiselle en liberté? + + +1830. + + + + +LES DEUX AGES + + La petite fille est devenue jeune fille. + VICTOR HUGO. + + + Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde + Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprimait que bonheur et naïve gaîté. + + Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse + Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse + D'arriver la première! Avec grâce les vents + Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; + Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle + Par la course agitée, et, souvent infidèle, + Trahissait une épaule aux contours gracieux, + Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, + Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre + Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre, + --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir + A grand'peine portant un léger arrosoir, + Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées + Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, + Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis, + Des tiges de plantain, des grains de chènevis!... + + C'est une jeune fille à présent blanche et blonde, + La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprime plus bonheur et naïve gaîté. + + + + +FAR NIENTE + + Quant à son temps bien le sut disposer: + Deux parts en fit dont il souloit passer + L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. + JEAN DE LA FONTAINE. + + + Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage + Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, + J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis, + Loin des chemins poudreux, à demeurer assis + Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse, + Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse; + Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi + Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi, + Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe, + Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe, + La chenille traînant ses anneaux veloutés, + La limace baveuse aux sillons argentés, + Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. + Ensuite je regarde, amusement frivole, + La lumière brisant dans chacun de mes cils, + Palissade opposée à ses rayons subtils, + Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte + En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote; + Et lorsque je suis las je me laisse endormir + Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir, + Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette, + Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette. + + + + +STANCES + + La jeune fille rieuse. + VICTOR HUGO. + + + Vous ne connaissez pas les molles rêveries + Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps, + De même que l'abeille, en un soir de printemps, + Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies; + + Vous ne connaissez pas cet inquiet désir + Qui fait rougir souvent une joue ingénue, + Ce besoin d'habiter une sphère inconnue, + D'embrasser un fantôme impossible à saisir; + + Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes + Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer, + Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, + Pour un objet chéri ces mortelles alarmes; + + Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; + Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; + Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, + Est égal et serein comme un beau jour d'été. + + Sur votre main jamais votre front ne se pose, + Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir + Le poids d'un douloureux et cruel souvenir; + Votre cœur virginal en lui-même repose. + + Avenir et présent, tout rit dans vos destins; + Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée, + Ni, retenant à peine une larme enflammée, + Épié d'un regard les aveux incertains. + + Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie; + Une pensée ardente et qui revient toujours + Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; + Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie. + + Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux, + Dont le cours lentement par les prés se déroule, + Votre existence pure et limpide s'écoule, + Heureuse d'un bonheur calme et silencieux. + + + + +PROMENADE NOCTURNE + + Allons, la belle nuit d'été, + ALFRED DE MUSSET. + + C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve + Au murmure lointain d'un invisible accord + Le poète qui veille ou l'amante qui dort. + VICTOR PAVIE. + + + La rosée arrondie en perles + Scintille aux pointes du gazon, + Les chardonnerets et les merles + Chantent à l'envi leur chanson. + + Les fleurs de leurs paillettes blanches + Brodent le bord vert du chemin; + Un vent léger courbe les branches + Du chèvrefeuille et du jasmin; + + Et la lune, vaisseau d'agate, + Sur les vagues des rochers bleus + S'avance comme la frégate + Au dos de l'Océan houleux. + + Jamais la nuit de plus d'étoiles + N'a semé son manteau d'azur, + Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, + Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur. + + Prends mon bras, ô ma bien-aimée, + Et nous irons, à deux, jouir + De la solitude embaumée, + Et, couchés sur la mousse, ouïr + + Ce que tout bas, dans la ravine + Où brillent ses moites réseaux, + En babillant l'eau qui chemine + Conte à l'oreille des roseaux. + + + + +SONNET II + + Amour tant vous hai servit + Senz pecas et senz failhimen, + Et vous sabez quant petit + Hai avut de jauzimen. + PEYROLS. + + Ne sais tu pas que je n'eus onc + D'elle plaisir ny un seul bien. + MAROT. + + + Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour + Que je veux vous parler; que le passé, madame, + Soit pour nous comme un songe envolé sans retour, + Oubliez une erreur que moi-même je blâme. + + Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour + De vos sourcils arqués luit un regard de flamme + Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour + Sans porter à jamais votre image en son âme. + + Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; + Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, + Dans mon cœur je nourris une pensée austère, + + Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur + Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie, + Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie. + + + + +LA BASILIQUE + + The pillared arches were over their head + And beneath their feet were the bones of the dead. + _The lay of last minstrel._ + + On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les + mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de + leurs ombres ceux qui reposent. + GÖERRES. + + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + Des losanges de plomb ceignent + Les vitraux coloriés, + Où les feux du soleil teignent + Les reflets errants qui baignent + Les plafonds armoriés. + + Cent colonnes découpées + Par de bizarres ciseaux, + Comme des faisceaux d'épées + Au long de la nef groupées + Portent les sveltes arceaux. + + La fantastique arabesque + Courbe ses légers dessins + Autour du trèfle moresque, + De l'arcade gigantesque + Et de la niche des saints. + + Dans leurs armes féodales, + Vidames et chevaliers, + Sont là, couchés sur les dalles + Des chapelles sépulcrales, + Ou debout près des piliers. + + Des escaliers en dentelles + Montent avec cent détours + Aux voûtes hautes et frêles, + Mais fortes comme les ailes + Des aigles ou des vautours. + + Sur l'autel, riche merveille, + Ainsi qu'une étoile d'or, + Reluit la lampe qui veille, + La lampe qui ne s'éveille + Qu'au moment où tout s'endort. + + Que la prière est fervente + Sous ces voûtes, lorsqu'en feu + Le ciel éclate, qu'il vente, + Et qu'en proie à l'épouvante, + Dans chaque éclair on voit Dieu; + + Ou qu'à l'autel de Marie, + A genoux sur le pavé, + Pour une vierge chérie + Qu'un mal cruel a flétrie, + En pleurant l'on dit: _Ave_. + + Mais chaque jour qui s'écoule + Ébranle ce vieux vaisseau, + Déjà plus d'un mur s'écroule, + Et plus d'une pierre roule, + Large fragment d'un arceau. + + Dans la grande tour, la cloche + Craint de sonner l'_Angelus_; + Partout le lierre s'accroche, + Hélas! et le jour approche + Où je ne vous dirai plus: + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + + + +L'OISEAU CAPTIF + + Car quand il pleut et le soleil des cieux + Ne reluit point, tout homme est soucieux. + CLÉMENT MAROT. + + ..... yet shall reascend + Self raised, and repossess its native seat. + LORD BYRON. + + + Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies, + Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies, + De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, + Que toits aigus baignés de nuages fumeux. + Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe + Promenant la tourmente au milieu de l'espace, + Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps + Avec son soleil d'or aux rayons éclatants, + Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide, + Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide, + Et jette sur les bois son manteau velouté, + Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté; + Et si, toujours constant à ta douleur austère, + Tu regrettais encor la forêt solitaire, + L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson, + La campagne que dore une jaune moisson, + La rivière, le lac aux ondes transparentes, + Que plissent en passant les brises odorantes, + Je t'abandonnerais à ton joyeux essor. + Tous les deux cependant nous avons même sort, + Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle + Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile, + Elle voudrait planer dans l'océan du ciel, + Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, + S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière, + Et remonter enfin à la cause première; + Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, + Quelle main à son vol livrera l'horizon? + + + + +RÊVE + + Et nous voulons mourir quand le rêve finit. + A. GUIRAUD. + + Tout la nuict je ne pense qu'en celle + Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle + De quatorze ans. + MAÎTRE CLÉMENT MAROT. + + + Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil: + Le couchant enflammait à l'horizon vermeil + Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades + D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, + Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs + Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. + Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme, + Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme, + Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux + A travers ses longs cils luisent de plus de feux + Que les astres du ciel; et sur la verte mousse + A mes lèvres d'amant livrant une main douce, + Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras + Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras, + Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:-- + O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve? + + + + +PENSÉES D'AUTOMNE + + La rica autouna s'es passada + L'hiver suz un cari tourat + S'en ven la capa ementoulada + D'un veû neblouz enjalibrat. + + _Son autounous._ + + J'entends siffler la bise aux branchages rouillés + Des saules qui là-bas se balancent mouillés. + AUGUSTE M. + + + L'automne va finir; au milieu du ciel terne, + Dans un cercle blafard et livide que cerne + Un nuage plombé, le soleil dort: du fond + Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond + Collines, champs, hameaux dans une même teinte. + Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; + La froide bise siffle; un sourd frémissement + Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement, + Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves, + Sautent de branche en branche à travers les bois chauves, + Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu. + Le pauvre paysan se recommande à Dieu, + Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées, + Quand je vois le gazon sous les blanches gelées + Disparaître et mourir, je reviens à pas lents + M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants, + Et là je me souviens du soleil de septembre + Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre, + Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, + Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau + S'étendant à longs plis sur la plaine rayée, + Et de la route étroite en son milieu frayée, + Et surtout des bleuets et des coquelicots, + Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux. + + + + +INFIDÉLITÉ + + Bandiera d'ogni vento + Conosco que sei tu. + _Chanson italienne._ + + La volonté de l'ingrate est changée. + ANTOINE DE BAÏF. + + + Voici l'orme qui balance + Son ombre sur le sentier; + Voici le jeune églantier, + Le bois où dort le silence; + Le banc de pierre où le soir + Nous aimions à nous asseoir. + + Voici la voûte embaumée + D'ébéniers et de lilas, + Où, lorsque nous étions las, + Ensemble, ô ma bien-aimée! + Sous des guirlandes de fleurs, + Nous laissions fuir les chaleurs. + + Voici le marais que ride + Le saut du poisson d'argent; + Dont la grenouille en nageant + Trouble le miroir humide; + Comme autrefois, les roseaux + Baignent leurs pieds dans ses eaux. + + Comme autrefois, la pervenche, + Sur le velours vert des prés + Par le printemps diaprés, + Aux baisers du soleil penche + A moitié rempli de miel + Son calice bleu de ciel. + + Comme autrefois, l'hirondelle + Rase en passant les donjons, + Et le cygne dans les joncs + Se joue et lustre son aile; + L'air est pur, le gazon doux.... + Rien n'a donc changé que vous. + + + + +A MON AMI AUGUSTE M*** + + For yonder faithless phantom flie + To lure thee to thy doom. + GOLDSMITH. + + C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui + auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et + plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et + reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry. + _Le Vagabond._ + + + Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur, + Souvent un feu follet sort du marais impur; + Le passant qui le voit le prend pour la lumière + Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière; + Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas, + Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas + Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe, + Et son corps reste là sans prière et sans tombe. + Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu + En courroux inonda d'un déluge de feu, + Sur la grève brûlée, asile frais et sombre, + Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre, + Chargés de fruits riants dont la tunique d'or + Ne livre que poussière à la dent qui les mord: + Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme + Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme, + Pour ceux que sa beauté décevante a séduits, + Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits. + + + + +ÉLÉGIE II + + Ingrate... pour t'avoir bien servie + Adorant ta beauté, + Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie + Après la liberté. + DE LINGENDES. + + ... je l'adore et meurs de trop aimer. + PHILIPPE DESPORTES. + + + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître... + Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître + Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas, + Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas... + Mais non, il le fallait; c'était ma destinée! + Contre elle vainement, dans mon âme indignée + Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir, + A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir, + Je la voyais. Son front candide où ses pensées + D'une rougeur pudique arrivent nuancées, + Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant, + Par un éclair rapide en silence parlant, + Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, + Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, + Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. + A des songes dorés mon âme se livrait, + Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle! + De ses affections ombre et miroir fidèle, + Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, + Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs. + Sa vie était la mienne; une espérance folle + Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole; + Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris, + N'a jamais répondu que par le froid mépris, + La vague indifférence, et la haine peut-être!... + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître. + + + + +VEILLÉE + + Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, + Je sais presque par cœur l'histoire véritable + Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. + GRANDVAL, _le Vice puni_. + + + Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement, + Que de la cheminée il jaillit par moment + Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange + Petillent les tisons, entourés d'une frange + D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits + De bizarres lueurs font grimacer les traits; + Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles + D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? + C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château, + J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto, + Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique + Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique, + Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs, + Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, + Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, + Légendes de béats guérissant les malades, + Les possédés du diable, et les pauvres lépreux, + Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux, + Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge + Tinte par douze fois, que le hibou déloge + En glapissant, blessé des rayons du flambeau + Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau, + Le long du chandelier, cependant la bougie + En larges nappes coule, et la vitre rougie + Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient, + Le soleil qui se lève avec un front riant. + + + + +ÉLÉGIE III + + Soccoreys ojos con aqua que el coraçon + La demanda. + _Chanson espagnole._ + + Fare thee well. + LORD BYRON. + + + Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée + Comme si le trépas l'avait déjà placée; + Elle vit cependant, ange exilé des cieux, + Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux; + C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue + Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue, + Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté, + S'ignorant elle-même, et jetant de côté, + De peur qu'une pensée amère ne s'éveille, + Souci du lendemain, souvenir de la veille. + Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs + Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!... + Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre + De sa voix douce au cœur le son léger et tendre + S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin + D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain + Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme, + J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme! + + + + +CLÉMENCE + + O peu durables fleurs de la beauté mortelle! + PHILIPPE DESPORTES. + + D'Isabelle l'ame ait paradis. + _Épitaphe gothique._ + + + Un monument sur ta cendre chérie + Ne pèse pas, + Pauvre Clémence, à ton matin flétrie + Par le trépas. + + Tu dors sans faste, au pied de la colline, + Au dernier rang, + Et sur ta fosse un saule pâle incline + Son front pleurant. + + Ton nom déjà par la nuit et la neige + Est effacé + Sur le bois noir de la croix qui protége + Ton lit glacé. + + Mais l'amitié qui se souvient, fidèle, + Avec des fleurs, + Vient, à l'endroit seulement connu d'elle, + Verser des pleurs. + + + + +VOYAGE + + Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde. + JEAN DE LA FONTAINE. + + Jam mens prætrepidans avet vagari, + Jam læti studio pedes vigescunt. + CATULLE. + + + Au travers de la vitre blanche + Le soleil rit, et sur les murs + Traçant de grands angles, épanche + Ses rayons splendides et purs: + Par un si beau temps, à la ville + Rester parmi la foule vile! + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, sellez vos chevaux. + + Au sein d'un nuage de poudre, + Par un galop précipité, + Aussi promptement que la foudre + Comme il est doux d'être emporté! + Le sable bruit sous la roue, + Le vent autour de vous se joue; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Les arbres qui bordent la route + Paraissent fuir rapidement, + Leur forme obscure dont l'œil doute + Ne se dessine qu'un moment; + Le ciel, tel qu'une banderole, + Par-dessus les bois roule et vole; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Chaumières, fermes isolées, + Vieux châteaux que flanque une tour, + Monts arides, fraîches vallées, + Forêts se suivent tour à tour; + Parfois au milieu d'une brume, + Un ruisseau dont la chute écume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Puis, une hirondelle qui passe, + Rasant la grève au sable d'or, + Puis, semés dans un large espace, + Les moutons d'un berger qui dort; + De grandes perspectives bleues, + Larges et longues de vingt lieues; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une montagne: l'on enraye, + Au bord du rapide penchant + D'un mont dont la hauteur effraye: + Les chevaux glissent en marchant, + L'essieu grince, le pavé fume, + Et la roue un instant s'allume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + La côte raide est descendue. + Recouverte de sable fin, + La route, à chaque instant perdue, + S'étend comme un ruban sans fin. + Que cette plaine est monotone! + On dirait un matin d'automne, + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une ville d'un aspect sombre, + Avec ses tours et ses clochers + Qui montent dans les airs, sans nombre, + Comme des mâts ou des rochers, + Où mille lumières flamboient + Au sein des ombres qui la noient; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux! + + Mais ils sont las, et leurs narines, + Rouges de sang, soufflent du feu; + L'écume inonde leurs poitrines + Il faut nous arrêter un peu. + Halte! demain, plus vite encore, + Aussitôt que poindra l'aurore, + Postillons, pressez vos chevaux, + Je veux voir des sites nouveaux. + + + + +LE COIN DU FEU + + Blow, blow, winter's wind. + SHAKSPEARE. + + Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict. + VILLON. + + Around in sympathetic mirth, + Its tricks the kitten tries; + The cricket chirrups in the hearth, + The crackling faggot flies. + GOLDSMITH. + + Quam juvat immites ventos audire cubantem. + TIBULLE. + + + Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle! + Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle + Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc! + Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule! + Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule + Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc! + + Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle + De grains rebondissants fouette la vitre frêle! + Que la bise d'hiver se fatigue à gémir! + Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre, + Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre, + Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir? + + + + +LA TÊTE DE MORT + + Ton test n'aura plus de peau, + Et ton visage si beau + N'aura veines ni artères, + Tu n'auras plus que des dents + Telles qu'on les voit dedans + Les têtes des cimetières. + PIERRE RONSARD. + + La mort nous fait dormir une éternelle nuit. + JOACHIM DU BELLAY. + + + Personne ne voulait aller dans cette chambre, + Surtout pendant les nuits si tristes de décembre, + Quand la bise gémit et pousse des sanglots, + Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots. + Car c'était une chambre antique, inhabitée, + A minuit, disait-on, de revenants hantée, + Une chambre où les ais du parquet désuni + S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni + Se partage et s'écroule, où la tapisserie + A personnages tremble, et sur la boiserie + Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement. + On en avait ôté les meubles; seulement, + Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire, + Avec du buis bénit, sur une étoffe noire, + Pendait du mur: au bas, en guise de support, + On avait mis jadis une tête de mort; + Et me ressouvenant des fables qu'on débite, + Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite + Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs; + Et, quand il me fallait passer là, des sueurs + M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées: + J'aurais fait le serment que les dents déchaussées + De cet épouvantail en ricanant grinçaient, + Et que confusément des mots s'en élançaient. + A présent jeune encor, mais certain que notre âme, + Inexplicable essence, insaisissable flamme, + Une fois exhalée, en nous tout est néant, + Et que rien ne ressort de l'abîme béant + Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées, + Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées, + Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans, + Que sais-je! quelques mois, un espace de temps + Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être, + Les yeux de mes amis ne pourront me connaître, + Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci + Est celle d'une femme autrefois morte ici, + Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble + Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble + De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants, + Montre qu'elle touchait à peine à son printemps. + Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent + Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent + Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs + Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs, + Et, des premiers chagrins l'amertume passée, + Bientôt l'on oublia la belle trépassée. + --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds, + Qui roulent vers son col si soyeux et si longs; + Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche + Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche, + Ces lèvres de corail au sourire enfantin, + Ce front charmant à voir, cette peau de satin, + Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine, + Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine, + N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu, + Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu, + Une face sans nez, informe et grimaçante, + Du sort qui nous attend image menaçante; + Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir + Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir. + + + + +BALLADE[1] + + Regarder les ondes de l'air + . . . . . . . . . . . . . . + Puis admirant sur les sillons + Les ailes des gais papillons + De mille couleurs parsemées, + Les croire des fleurs animées. + SAINT-AMAND. + + See! moats and bridges walls and castles rid. + CRABBE. + + Sonne, sonne, ami Dampierre. + _Ballade des chasseurs._ + + Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu + du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si + mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en + chantant boire dans les nuées. + _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._ + + + Quand à peine un nuage, + Flocon de laine, nage + Dans les champs du ciel bleu, + Et que la moisson mûre, + Sans vagues ni murmure, + Dort sous le ciel en feu; + + Quand les couleuvres souples + Se promènent par couples + Dans les fossés taris; + Quand les grenouilles vertes, + Par les roseaux couvertes, + Troublent l'air de leurs cris; + + Aux fentes des murailles + Quand luisent les écailles + Et les yeux du lézard, + Et que les taupes fouillent + Les prés, où s'agenouillent + Les grands bœufs à l'écart; + + Qu'il fait bon ne rien faire, + Libre de toute affaire, + Libre de tous soucis, + Et sur la mousse tendre + Nonchalamment s'étendre, + Ou demeurer assis; + + Et suivre l'araignée, + De lumière baignée, + Allant au bout d'un fil + A la branche d'un chêne + Nouer la double chaîne + De son réseau subtil; + + Ou le duvet qui flotte, + Et qu'un souffle ballotte + Comme un grand ouragan; + Et la fourmi qui passe + Dans l'herbe, et se ramasse + Des vivres pour un an; + + Le papillon frivole, + Qui de fleurs en fleurs vole, + Tel qu'un page galant; + Le puceron qui grimpe + A l'odorant olympe + D'un brin d'herbe tremblant; + + Et puis s'écouter vivre, + Et feuilleter un livre, + Et rêver au passé, + En évoquant les ombres + Ou riantes ou sombres + D'un long rêve effacé; + + Et battre la campagne, + Et bâtir en Espagne + De magiques châteaux, + Créer un nouveau monde + Et jeter à la ronde + Pittoresques coteaux, + + Vastes amphithéâtres + De montagnes bleuâtres, + Mers aux lames d'azur, + Villes monumentales, + Splendeurs orientales, + Ciel éclatant et pur, + + Jaillissantes cascades, + Lumineuses arcades, + Du palais d'Obéron, + Gigantesques portiques, + Colonnades antiques, + Manoir de vieux baron + + Avec sa châtelaine, + Qui regarde la plaine + Du sommet des donjons, + Avec son nain difforme, + Son pont-levis énorme, + Ses fossés pleins de joncs, + + Et sa chapelle grise, + Dont l'hirondelle frise + Au printemps les vitraux, + Ses mille cheminées + De corbeaux couronnées, + Et ses larges créneaux; + + Et sur les hallebardes + Et les dagues des gardes + Un éclair de soleil, + Et dans la forêt sombre + Lévriers en grand nombre, + Et joyeux appareil; + + Chevaliers, damoiselles, + Beaux habits, riches selles + Et fringants palefrois; + Varlets qui sur la hanche + Ont un poignard au manche + Taillé comme une croix! + + Voici le cerf rapide, + Et la meute intrépide! + Hallali, hallali! + Les cors bruyants résonnent, + Les pieds des chevaux tonnent, + Et le cerf affaibli + + Sort de l'étang qu'il trouble; + L'ardeur des chiens redouble, + Il chancelle, il s'abat. + Pauvre cerf, son corps saigne, + La sueur à flots baigne + Son flanc meurtri qui bat: + + Son œil plein de sang roule + Une larme, qui coule + Sans toucher ses vainqueurs; + Ses membres froids s'allongent, + Et dans son col se plongent + Les couteaux des piqueurs; + + Et lorsque de ce rêve + Qui jamais ne s'achève + Mon esprit est lassé, + J'écoute de la source + Arrêtée en sa course + Gémir le flot glacé, + + Gazouiller la fauvette + Et chanter l'alouette + Au milieu d'un ciel pur; + Puis je m'endors tranquille + Sous l'ondoyant asile + De quelque ombrage obscur. + + [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce + intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable, + que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient. + + (_Note de l'auteur_, 1830). + + + + +UNE AME + + Son ame avait brisé son corps. + VICTOR HUGO. + + Diex por amer l'avoit faicte. + LE CHASTELAIN DE COUCY. + + + C'était une âme neuve, une âme de créole, + Toute de feu, cachant à ce monde frivole + Ce qui fait le poëte, un inquiet désir + De gloire aventureuse et de profond loisir, + Et capable d'aimer comme aimerait un ange, + Ne trouvant en chemin que des âmes de fange; + Peu comprise, blessée au vif à tout moment, + Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement, + Sans consolation, traversant cette vie; + Aux entraves du corps à regret asservie, + Esquif infortuné que d'un baiser vermeil + Dans sa course jamais n'a doré le soleil, + Triste jouet du vent et des ondes; au reste, + Résignée à l'oubli, nécessité funeste + D'une existence vague et manquée; ici-bas + Ne connaissant qu'amers et douloureux combats + Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle + Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle; + Encore si la foi... l'espérance... mais non, + Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom + Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière, + Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière + Fut apportée: un être à la terre manqua; + Et cette absence, à peine un cœur la remarqua. + + + + +SOUVENIR + + Deux estions et n'avions qu'ung cœur. + _Le lay de maistre Ytier Marchant._ + + Hélas! il n'étoit pas saison + Sitôt de son département. + _La complainte de Valentin Granson._ + + + D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste, + Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste; + Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps, + De l'émail velouté du gazon; au beau temps, + Des frimats de l'hiver et des neiges fondues; + Ce qui reste le soir des larmes répandues + Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau, + Du murmure léger des ondes du ruisseau, + Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres + Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres. + + + + +SONNET III + + L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse. + DU MAY. + Fronti nulla fides. + + + Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie, + Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté + Endort son désespoir amer par la magie + D'un regard enchanteur où luit la volupté, + + L'âme du malheureux sort de sa léthargie; + Son front pâle retrouve un rayon de gaîté, + Sa prunelle mourante un reste d'énergie; + Il sourit oublieux de la réalité. + + Mais toute cette joie est comme le lierre + Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière, + Embrasse en les cachant les pans démantelés, + + Au dehors on ne voit que riante verdure, + Au dedans, que poussière infecte et noire ordure, + Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés. + + + + +MARIA + + ... meæ puellæ + Flendo turgiduli rubent ocelli. + V. CATULLUS. + + Ne pleure pas... + DOVALLE. + + + De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, + Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie, + Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs + Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs + Tomber et ruisseler en perles sur ta joue: + En vain de la gaîté l'éclair à présent joue + Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit; + D'inquiètes terreurs agitent mon esprit. + Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre, + Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, + Le soir, quand le soleil incline à l'horizon, + La première à fouler l'émail vert du gazon, + La première à poursuivre en sa rapide course + La demoiselle bleue aux bords frais de la source, + A chanter des chansons, à reprendre un refrain? + Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin, + A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage + Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage? + Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux, + Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux + Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses + Répandent leurs parfums, heureusement écloses. + Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu + Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu. + + + + +A MON AMI EUGÈNE DE N*** + + Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs + Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; + Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table + Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable, + Oublié le jour même et suivi de regrets. + Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles + Où de savans discours ont charmé mes oreilles + Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais. + _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._ + + Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire. + _Hernani._ + + + Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune + A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune + N'a pas encor paru: nous causerons un peu, + Car causer est bien doux le soir, auprès du feu, + Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine + Entre les arbres nus glisser la froide haleine + De la brise nocturne, et la chauve-souris + En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris. + Reste; nous causerons de quelque jeune fille, + Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille, + Et que nous avons vue, en promenant un jour, + Passer devant nos yeux comme un ange d'amour; + De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, + Aigles audacieux, qui d'une route neuve + Et d'obstacles semée ont tenté les hasards, + Malgré les coups de bec de mille geais criards; + Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante + Dessina de Cinq-Mars la figure vivante; + Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps, + Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants; + Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie, + Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie, + Poétique héritage, aux mains de Clopinel + Après sa mort passa, monument éternel + De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère + Dont le luth tour à tour gracieux et sévère, + Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux, + Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux; + Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine + Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine, + Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, + Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur, + Maître Clément Marot, madame Marguerite, + De ses jolis dizains la muse favorite; + Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur, + Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur + De chaque vice plonge, et des foudres du pape + N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape: + Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, + Mais naïfs cependant et placés sans efforts, + L'originalité, la puissance comique + Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique, + Dont la marge a jauni sous les doigts studieux + De vingt commentateurs, nos patients aïeux. + Quand nous aurons assez causé littérature, + Nous changerons de texte et parlerons peinture; + Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait + Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet: + C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes + A son repaire affreux porte sept jeunes femmes; + Renaud de Montauban, illustre paladin, + Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain, + Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche, + Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche + Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir, + Le rendent de tout point très-singulier à voir. + Surprises dans le bain les sept femmes sont nues, + Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues + Et leur coloris frais comme un rêve au printemps, + Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants, + La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes, + Me paraissent vraiment admirables; les armes + Du paladin Renaud, faites d'acier bruni + Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini: + Un panache s'agite au cimier de son casque, + D'un dessin à la fois élégant et fantasque; + Sa visière est levée, et sur son corselet + Un rayon de soleil jette un brillant reflet. + Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses + Je préfère pourtant ses petites baigneuses, + Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté, + Où la jeunesse brille avec son velouté. + Après viendront en foule anciens peintres de Rome: + Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme; + De Florence, de Parme et de Venise aussi, + Véronèse, Titien, Léonard de Vinci, + Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége + Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige + Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins; + D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains + Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée, + Fait tomber les crayons de notre main troublée. + Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt + Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand + Sur mes genoux posé selon son habitude, + Levant vers moi la tête avec inquiétude, + Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air + Esquisse mon récit pour le rendre plus clair; + Et nous aurons encor mille choses à dire + Lorsque tout sera dit: projets riants, délire + De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier, + Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier + Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches + De poëmes à faire, incomplètes et gauches, + Où les regards amis un instant arrêtés + Cherchent à pressentir de futures beautés, + Et ces légers dessins où je tâche de rendre + Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre + Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard, + Et je ne pourrai plus reculer ton départ. + + + + +LE JARDIN DES PLANTES + + L'homme propose et Dieu dispose. + + + J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair + Et les chemins séchés, afin de prendre l'air, + D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, + Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise + Pour méditer le plan d'un drame projeté, + Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, + Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie + Par un son plus exact réparer l'harmonie, + Sous les arbres touffus inclinés en arceaux + Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux + Chantent auprès de vous, et que la brise joue + Dans vos cheveux épars et baise votre joue, + Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi, + S'étant fait d'y rester une pénible loi, + Et, comme un ouvrier que son devoir attache, + De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche, + Remis le tout au net, et bien dûment serré + L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré, + Et je m'étais promis de rapporter la feuille + Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille + Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords + De vers harmonieux, poétiques trésors, + Destinés à grossir un trop mince volume. + Vains projets! notre esprit est pareil à la plume, + Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin, + Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain. + Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle + Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle, + Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents + Oubliant prose et vers, de mes regards ardents + Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide, + J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide, + Je risque quelques mots et place sous mon bras, + Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas, + Une main potelée; et nous allons à l'ombre, + Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, + Faire mieux connaissance, et jouer et causer + Et sur le banc de pierre après nous reposer, + Et nous nous promettons de nous revoir dimanche, + Et je reviens avec ma feuille toute blanche. + + + + +LE CHAMP DE BATAILLE + + En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et + naquerres. + MANDEVILLE. + + Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames + Quant est des cors, ils sont pourryz. + _Le grand Testament de Villon._ + + De dars i ot grant lanceis + Et de pierres grant jeteis + Et de lances grand bouteis + Et d'espées grant capleis. + _Li romans du Brut._ + + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Le fracas des canons qui vomissent l'éclair, + Le rappel des tambours, le sifflement des balles, + Le son aigu du fifre et des rauques cymbales + Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air; + La brise secouant son aile parfumée + A dissipé les flots de l'épaisse fumée, + Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux; + Comme aux jours de la paix tout est silencieux. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + La lourde artillerie et les fourgons pesants + Ne creusent plus la route en profondes ornières; + On ne voit plus flotter les poudreuses bannières + Par-dessus les fusils au soleil reluisants; + Sous les pieds des soldats courant à la maraude, + Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude, + Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés, + Comme sous un fléau ne meurent plus foulés. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles + + Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés, + De leurs membres pétris dans le sang et la boue + Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue, + Jonchent le sol parmi les affûts fracassés, + Et vers le champ de mort en immenses volées + Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées, + De l'est et de l'ouest, du nord et du midi + L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé, + Levant leur tête grise à l'odeur de la proie. + L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie + A l'ombre étincelant comme un phare étoilé, + Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires, + A leurs petits béants sur le bord de leurs aires + Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau + De ces corps lacérés et restés sans tombeau. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert, + Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette + S'égrène le muguet, fleurit la violette, + La mousse parasite entoure un crâne ouvert. + Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive + Est un hochet brillant et qui par lui s'élève, + Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit, + Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit! + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + + + +IMITATION DE BYRON + + + Il est doux de raser en gondole la vague + Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, + Quand la lune élargit son disque pâle et vague, + Et que du marinier l'écho dit la chanson, + + Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne + Paillette d'or cousue au dais du firmament, + L'étoile qu'une blanche auréole environne, + Et qui dans le ciel clair s'avance lentement; + + Il est doux sur la brume un instant colorée + De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, + L'iris arrondissant son arche diaprée, + Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil; + + Il est doux, par les prés où l'abeille butine, + D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts + Nonchalamment couché près d'une onde argentine, + De lire tour à tour des romans et des vers; + + Il est doux, quand on suit une route inégale + Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau, + Et qu'on entend chanter près de soi la cigale, + De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau; + + Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie + Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant, + Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie + Sa tête paresseuse en arrière tombant; + + Il est doux de revoir avec ses tours minées + Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, + Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, + La ville où l'on passa ses premières saisons; + + Il est doux pour le cœur de l'exilé malade, + Par le regret cuisant et la douleur usé, + D'entendre le refrain de la vieille ballade + Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé; + + Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse, + Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras + Pour la première fois sa première maîtresse, + Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas. + + + + +BALLADE + + Femme souvent varie; + Est bien fol qui s'y fie. + FRANÇOIS Ier. + + + Cher ange, vous êtes belle + A faire rêver d'amour, + Pour une seule étincelle + De votre vive prunelle, + Le poëte tout un jour. + + Air naïf de jeune fille, + Front uni, veines d'azur, + Douce haleine de vanille, + Bouche rosée où scintille + Sur l'ivoire un rire pur, + + Pied svelte et cambré, main blanche, + Soyeuses boucles de jais, + Col de cygne qui se penche, + Flexible comme la branche + Qu'au soir caresse un vent frais, + + Vous avez, sur ma parole, + Tout ce qu'il faut pour charmer; + Mais votre âme est si frivole, + Mais votre tête est si folle, + Que l'on n'ose vous aimer. + + + + +SOLEIL COUCHANT + + Notre-Dame, + Que c'est beau! + VICTOR HUGO. + + + En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, + Je me suis arrêté quelques instants pour voir + Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. + Un nuage splendide à l'horizon de flamme, + Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor, + D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or, + --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière. + Les tours au front orné de dentelles de pierre, + Le drapeau que le vent fouette, les minarets + Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts, + Les pignons tailladés que surmontent des anges + Aux corps roides et longs, aux figures étranges, + D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché, + Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, + Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre + S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre. + --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux + D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux + Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague + De la vieille cité berçait l'image vague; + Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas + Que la nuit étoilée arrivait à grands pas. + + + + +SONNET IV + + Oh! la paresseuse fille! + _Sara la Baigneuse._ + + + Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, + Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, + Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous, + Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange, + + Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, + Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux; + Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, + Votre pâleur nacrée en incarnat se change. + + Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu, + Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, + Et baiser votre front si pur sous la dentelle: + + Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu; + Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, + Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même. + +1831. + + + + +ENFANTILLAGE + + Hanneton, vole, vole, vole. + _Ballade des petites filles._ + + + Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée, + Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu, + Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu, + Comme les moineaux francs, je reprends ma volée. + + A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais, + Curieux de savoir si l'aubépine blanche + A déjà fait neiger son givre sur la branche, + Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais, + + Me faisant du bonheur avec la moindre chose: + --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur, + Se baigne un scarabée au corselet d'azur; + D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose, + + D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton. + --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, + Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles + Emplir leurs tabliers de pain de hanneton. + + + + +NONCHALOIR + + Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché + qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché. + FERIDEDDIN ATAR. + + J'aime sur les coussins la vie horizontale. + BARTHÉLEMY. + + + Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même + (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime, + Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, + Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir! + --Cela me fait du bien et me repose l'âme. + Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme, + Rester là sans penser et paresseusement + Accepter comme il vient le bonheur du moment! + --Laisser aller sa vie à la regarder vivre, + Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre, + Sentir à ses genoux, en nuages soyeux, + Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux, + Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne, + Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne + D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis + Agacer en jouant ses petits pieds tapis + A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée + Deux passereaux mutins à la mine éveillée! + Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets + Se dorent sur son col de magiques reflets, + A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, + Dans la nacre, chatoie une moite étincelle, + Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, + S'ouvre comme une rose aux baisers du matin. + + + + +DÉCLARATION + + Mais toujours fust mon opinion telle + Que toute amour doict estre mutuelle; + Qui son cœur donne, il en merite. + _Les loyalles et pudicques amours de Scalion + de Virbluneau, à madame de Boufflers._ + + + Je vous aime, ô jeune fille! + Aussi lorsque je vous vois, + Mon regard de bonheur brille, + Aussi tout mon sang petille + Lorsque j'entends votre voix. + + Douce à mon amour timide, + Vous en accueillez l'aveu, + Mais sans qu'un rayon humide + Argente votre œil limpide, + Lac pur où dort le ciel bleu. + + Pourquoi cette retenue? + Entre nous rien de caché. + --Enfant! votre âme ingénue + Peut se montrer toute nue + Comme Ève avant le péché. + + C'est un amour sans mélange + Que l'amour que j'ai pour vous, + Frais comme au cœur la louange, + Ardent à toucher un ange, + Pur à rendre Dieu jaloux. + + + + +PLUIE + + Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_. + _Dictionnaire arabe._ + + + Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule, + Comme sur les galets de la côte une houle. + L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. + --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas? + Un beau cheval arabe, à la crinière brune, + Qui court et fait voler les sables de la dune. + Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs, + Et par la déchirure il sort des éclairs blancs. + Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette + D'une minute à l'autre en grinçant pirouette; + Le martinet, sentant l'orage, près du sol + Afin de l'éviter rabat son léger vol; + --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. + La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes + Glissent de feuille en feuille et passent à travers + La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! + Des marches du perron en longues cascatelles, + Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles + Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés, + Les ruisseaux en torrents subitement gonflés + Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages + Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages; + Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés, + Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés, + Volubilis chargés de cloches et de vrilles, + Roses de tous pays et de toutes familles, + Douces filles de Juin, frais et riant trésor! + La mouche que l'orage arrête en son essor, + Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient + Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. + --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut + Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut + Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? + Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure + Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité + Plonge sans peser trop sur leur oisiveté; + Les autres gravement font de la politique, + Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; + Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, + De femmes à la mode et d'opéras nouveaux; + Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace, + Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, + Ou, du binocle armés, regardent un tableau: + --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau. + +1831. + + + + +POINT DE VUE + + Des petits horizons... + SAINTE-BEUVE. + + Voici que je vis.-- + LABRUNIE (G. DE NERVAL). + + + Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse, + Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse; + --Une mare d'eau sale où plongent les canards, + Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards; + --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, + Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; + --Une vieille maison, dont les murs mal fardés + Bâillent de toutes parts largement lézardés. + Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes, + Et découpant en noir leurs linéaments frêles + Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux, + Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux, + Où déjà, points brillants au front des maisons ternes, + Luisent comme des yeux des milliers de lanternes; + Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours + Qui ressemblent de loin à des cous de vautours. + Et ses clochers aigus à flèche dentelée, + Comme un peigne mordant la nue échevelée. + + + + +LE RETOUR + + Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine, + Tantôt en un village et tantôt en un bois, + Et tantôt par les lieux solitaires et cois. + PIERRE RONSARD. + + + J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume + Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome + Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, + Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver. + --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène, + On marche à travers champs comme le pied vous mène, + Se fiant au hasard des sentiers onduleux. + A la terre le ciel fait des sourires bleus; + La nature est en joie, et la fleur virginale + Vous donne le bonjour de sa tête amicale; + L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. + Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, + Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie + Part un oiseau caché que votre pas effraie. + Un papillon peureux, dans son fantasque vol, + Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol. + Une abeille surprise, humide de rosée, + Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée. + --Plus loin, c'est une source entre les coudriers + Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers + Éparpille au hasard, comme une chevelure, + Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure. + Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; + Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant, + Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille + Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, + Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, + De lumière inondée aux feux d'un soleil pur, + Danse la demoiselle avec sa longue queue, + De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue. + --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi + Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici, + Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue, + Un château découpant son profil sur la nue; + Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons, + Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons. + --A gauche une colline à la robe zébrée, + De tons riches et chauds par le couchant marbrée; + A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, + Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; + Plus loin, transition de la terre au nuage, + Un anneau de lapis fermant le paysage. + --Un vrai panorama vivant et bigarré, + Par un pinceau divin ardemment coloré, + Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, + Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète, + Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. + --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, + On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue, + On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue + Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour, + Si longtemps caressés et perdus sans retour; + On rebâtit sa vie au néant écroulée, + On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée, + On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, + Et souvent la balance est du côté des pleurs. + --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes, + D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes; + Le roman de l'enfance à travers le présent + Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent, + --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose + Et suave peinture où soi-même l'on pose: + L'on compare son moi du jour au moi passé, + Et pour quelques instants le monde est effacé. + --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige + S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége + Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi, + Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi, + Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre, + Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre, + Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé, + Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé, + Pour passer au salon prendre par sa main sèche + Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche, + Vrai portrait de famille à son cadre échappé, + Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé; + Courtiser à l'écart une petite niaise + Sortant de pension,--toute rouge et tout aise, + Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal, + Et s'imagine avoir trouvé son idéal; + Écouter un dandy, Brummel de la province, + Beau papillon manqué qui, pour être plus mince, + Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc, + Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc; + Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, + D'un air mystérieux colportant sa nouvelle. + --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu + Que rester enfoui dans ce pays perdu. + +1831. + + + + +PAN DE MUR + + La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, + Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs, + Donne en lettre vivante une date à ses ans. + _Harmonies._ + + ... Qu'il vienne à ma croisée. + PETRUS BOREL. + + + De la maison momie enterrée au Marais + Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, + L'on a pour perspective une muraille sombre + Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre. + --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans, + Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, + Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, + La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. + --Une treille stérile avec ses bras grimpants + Jusqu'au premier étage en festonne les pans; + Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, + La capucine rouge épanouit sa cloche, + Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, + A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs: + Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne + De son regard unique ainsi que fait un borgne, + Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux, + Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. + --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée + Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée, + Et du soleil oblique implore le regard, + Une cage d'osier où saute un geai criard, + C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie; + Mais il faut pour le rendre une touche hardie, + Une palette riche où luise plus d'un ton, + Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. + + + + +COLÈRE + + Amende-toi, vieille au regard hideux, + Ou pour ung mot villain en auras deux. + _Epistre à la première vieille._ + + A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre, + Les yeux mangéz de corbeaux charongneux, + Les pieds tiréz de ces mastins hargneux + Qui vont grondant, hérissés de furie, + Quand on approche auprès de leur voirie. + PIERRE RONSARD. + + + Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde: + Belles maximes et grands airs + Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde + D'un cœur tout gangrené de vers. + Oui,--la religion dont le péché se couvre + Pour japper après la vertu; + Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre, + Aux pieds du méchant abattu; + La vierge pure en proie aux noires calomnies + De courtisanes de bas lieu + Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies, + Osent mentir si près de Dieu. + --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées, + Serpents armés d'un triple dard, + Ulcères ambulants, viles prostituées, + Tombeaux badigeonnés de fard, + Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, + Elles dont trente carrefours + Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, + Ont vu les publiques amours; + Elles dont la jeunesse en débauches passée + Couperose et jaspe le teint, + Et qui sous une peau détendue et plissée + Couvent un brasier mal éteint, + D'user tartufement leurs genoux sur les dalles, + Leurs pouces sur un chapelet, + Et prenant pour voiler leurs antiques scandales + La soutane d'un prestolet, + De venir sans pudeur noircir une que j'aime + Comme l'on n'a jamais aimé, + D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même + Certes ne peut être blâmé. + + + + +SONNET V + + C'est mon plaisir; chacun querre le sien. + P. L. JACOB, _bibliophile_. + + Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste + l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por + cigaritos. + PETRUS BOREL, _le lycanthrope_. + + Où trouver le bonheur? + MÉRY ET BARTHÉLEMY. + + + Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare + Au fond d'un coffre-fort empile des ducats, + Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas + Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre. + + Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare, + Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas + Que d'un coin retiré du monde et du fracas, + Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre. + + L'ambitieux le met dans un titre à la cour, + Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour, + --Les uns à pérorer, les autres à se taire. + + Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal; + Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, + Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval! + +1831. + + + + +JUSTIFICATION + + Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose. + _Marion Delorme._ + + + Celui que chaque soir votre parole élève, + Qui pense avec vous de moitié; + Celui dont vous savez le plus intime rêve + Et qui vit de votre amitié; + Celui que vous avez laissé voir dans votre âme, + Et s'approcher de votre cœur, + Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme + A mis d'amour et de bonheur, + Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie, + Las de traîner depuis vingt ans + Son boulet de forçat au bagne de la vie, + Que de n'y pas finir son temps; + --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure + Sur ce cœur que vous avez fait, + Un de ces hommes vils, dont la pensée impure + Aux choses basses se complaît.-- + L'âme que vous avez mariée à la vôtre + Pourrait jusque-là s'oublier!... + --Dans le cloaque infect où le canard se vautre + Voit-on s'abattre l'aigle altier? + Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime, + --Le tonnerre rugit en bas, + L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme; + Le torrent hurle:--il n'entend pas; + Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre, + Quelque bras de pin foudroyé, + Il attache au soleil son grand œil sans paupière, + D'ineffables lueurs noyé. + + + + +FRISSON + + Chauffons-nous, chauffons-nous bien. + BÉRANGER. + + Je déteste le monde et je vis dans mon cœur. + ULRIC GUTTINGUER. + + + Un brouillard épais noie + L'horizon où tournoie + Un nuage blafard, + Et le soleil s'efface, + Pâle comme la face + D'une vieille sans fard. + + La haute cheminée, + Sombre et chaperonnée + D'un tourbillon fumeux, + Comme un mât de navire, + De sa pointe déchire + Le bord du ciel brumeux. + + Sur un ton monotone + La bise hurle et tonne + Dans le corridor noir: + C'est l'hiver, c'est décembre, + Il faut garder la chambre + Du matin jusqu'au soir. + + Les fleurs de la gelée + Sur la vitre étoilée + Courent en rameaux blancs, + Et mon chat qui grelotte + Se ramasse en pelote + Près des tisons croulants. + + Moi, tout transi, je souffle, + A griller ma pantoufle, + A rougir mes chenets, + Mon feu qui se déploie + Et sur la plaque ondoie + En bleuâtres filets. + + Adieu les promenades + Sous les fraîches arcades + Des verdoyants tilleuls, + A travers les prairies, + Les bruyères fleuries + Et les pâles glaïeuls; + + Parmi les plaines blondes + Où le vent roule en ondes + Le seigle déjà mûr, + Par les hautes futaies + Au long des jeunes haies + Et des ruisseaux d'azur; + + Adieu les églantines + Et, moissons enfantines, + Les bleuets dans les blés, + Les vertes sauterelles + Et les pissenlits frêles + Sans cesse échevelés; + + Adieu dans l'herbe haute + La grenouille qui saute, + Et sous le frais buisson + Le lézard qui regarde + La cigale criarde + Qui sonne sa chanson; + + Adieu les demoiselles + Aux diaphanes ailes, + Aux minces corsets d'or, + Le papillon qui brille + Et que la jeune fille + Poursuit comme un trésor; + + Le soir dans la nacelle + Qui penche et qui chancelle + Au moindre souffle d'air, + Les courses d'une lieue + Sur l'immensité bleue + Du lac profond et clair; + + Et puis les danses molles + Et les caresses folles + Sur les prés de velours. + Lorsque la blanche lune + Au sein de la nuit brune + Jette ses demi-jours. + + De longtemps l'hirondelle + Ne viendra, de son aile + Effleurant mes carreaux, + Battre la capucine + Dont la pourpre dessine + Un cadre à mes barreaux. + + --Pour horizon la rue + Où la foule se rue + Avec ses mille cris, + Pour soleil des lanternes, + Qui de leurs reflets ternes + Baignent les pavés gris; + + Pour musique la bise + Qui se plaint et se brise + Dans les arbres mouillés, + Les rauques girouettes + Qui font des pirouettes + Sur leurs axes rouillés. + + Comment sortir? les roues + S'enfoncent dans les boues + Presque jusqu'à l'essieu. + Du brouillard, de la pluie! + L'âme souffre et s'ennuie: + Quoi donc faire, mon Dieu? + + Nous aimer, ma charmante! + Jette là cette mante + Qui me cache ton cou, + Ta belle épaule blanche, + Ton corsage, ta hanche, + Ton sein dont je suis fou. + + Sur mes genoux prends place, + Livre tes mains de glace + A mes baisers de feu, + Et laisse voir ta jambe + A la braise qui flambe, + Qui flambe rouge et bleu. + + Vois donc le gaz qui danse + Et s'agite en cadence, + Aux fantasques chansons + Que fredonne la séve + Dans la bûche qui crève + Et retombe en tisons. + + Mon bijou, mon idole, + Comme le temps s'envole + Lorsque l'on est ainsi! + La voix haute et profonde + Qu'au loin jette le monde + Ne parvient pas ici. + + Nos deux âmes jumelles, + Ensemble ouvrant les ailes, + Planent dans l'infini, + Comme deux alouettes + Ou comme deux fauvettes + Oublieuses du nid. + + + + +SONNET VI + + Merci à toi, à toi merci. + TÉRÉSA. + + + Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche, + --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, + Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux + Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche. + + Un sourire infernal crispait ma pâle bouche. + A cet âge candide où tout est pour le mieux, + Je méprisais le monde et reniais les cieux, + Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche? + + Et mon ange gardien à son front blanc et pur + Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur, + Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes. + + Aux saints épanchements mon cœur était fermé, + --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes; + Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé! + + + + +ÉLÉGIE IV + + J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface. + RONSARD. + + Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur + Qu'un autre amour par cet amour pipeur + N'aille gravant pendant ta longue absence + Quelqu'autre amant dedans ta souvenance! + PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_. + + + Ma charmante, depuis ta visite imprévue + Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue. + Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois; + Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois: + Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme + Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme + Ma vie intérieure et mon contentement! + Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment, + Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle, + Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle + Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main + Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain. + J'ai beau me répéter que c'est une chimère, + Cette pensée est là, sans cesse plus amère, + Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, + M'accompagnant partout comme l'ombre le corps; + Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses: + Il se fait en un jour bien des métamorphoses; + L'idole du matin n'est pas celle du soir, + Et toute jeune fille est comme son miroir, + Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune. + --Puis un amour âgé de trois ans importune; + C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui + Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui + Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, + Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime, + N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir + Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; + Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille + Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille + Au fond de votre cœur, de sa faute confus, + Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus; + Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place, + L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface + Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas + De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas. + --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire! + On rougit de l'amour dont on se faisait gloire, + Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point + De dire en le voyant: Je ne le connais point. + Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, + Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie; + Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, + Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, + Incapable à jamais d'un élan grandiose, + De toute sa hauteur descendre dans la prose, + Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol + Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. + Me défiant de moi, malade de l'absence, + Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense: + Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort; + Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort. + Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, + Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, + Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux, + Et, portant ta main blanche à ton front soucieux, + Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures; + Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures, + Tu relis tous ces vers où je me racontais + Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais, + Tel que je ne suis plus et que je voudrais être, + Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître + De faire revenir les fraîches passions + De l'enfance du cœur, et ces illusions + Si pénibles à perdre, et si vite perdues. + --L'ange du souvenir, les ailes étendues, + Remontant le passé, voltige autour de toi; + Il te souffle à l'oreille une phrase de moi, + Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose + Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose + Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant, + Pour te les redonner, gardés fidèlement. + +1831. + + + + +SONNET VII + + + Liberté de juillet! femme au buste divin, + Et dont le corps finit en queue! + G. DE NERVAL. + + E la lor cieca vita è tanto bassa + ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte. + _Inferno, canto_ III. + + + Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe; + Car à son front damné le doigt fatal a mis + Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis, + Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. + + Un budget éléphant boit notre or par sa trompe. + Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis, + De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis + La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe. + + Cependant en juillet, sous le ciel indigo, + Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses + Autant que Charles dix avait ouï de messes! + + Seule, la poésie incarnée en Hugo + Ne nous a pas déçus, et de palmes divines + Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines. + + + + +PARIS + + Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert + Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! + Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt! + GOETHE.. _Faust._ + + Dans la simplicité de mon cœur enfantin + L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin + De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe + Et fait tant de chemin, et dans ce large espace + Voit les mondes sous lui glisser rapidement, + Ainsi qu'un météore aux champs du firmament. + EUGÈNE DE ***. + + Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! + ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. + Salle de réception du diable. + _Don Juan_, ch. x, st. 81. + + + Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, + De splendides rayons illuminer sa cage, + Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu + Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu, + L'aigle prisonnier bat avec son aile forte + Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte. + --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, + Elle cherche à son vol un plus large horizon; + Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie + Abaisse son regard, de grands désirs saisie, + Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament + Afin d'y respirer largement, librement, + Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues + Et les plaines d'azur, régions inconnues, + L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain + Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin; + Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde + Où la presse en tous sens de son étreinte immonde + Une société qui retombe au chaos, + Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! + Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, + De grands rochers à pic, trônes géants où siége, + Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi, + La majesté muette et sombre du grand Roi. + Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule + Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; + Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond, + Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond, + Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, + Et, tout échevelé, semble la pâle queue + Du cheval de la mort au livre de saint Jean. + Il lui faudrait au soir la lune voyageant, + Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles + Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, + Les arêtes des pics et les tours du manoir + De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. + --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même + L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime, + Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers + Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, + La chaumière des bois, poussant en bleus nuages + Son filet de fumée à travers les feuillages, + Et dont le toit moussu porte sur son velours + Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; + Le jardin et son puits que festonne une vigne, + Où, des choux à propos interrompant la ligne, + Se pavane un rosier que votre main sema; + Asile calme et vert comme en peint Hobbéma, + Où les chuchotements dont est fait le silence + Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! + Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits + Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits, + Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne + Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne; + Des tuyaux hérissant le faîte des maisons + Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, + Une fumée ardente et de couleur de rouille + Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, + Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, + Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans + Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises + Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, + Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon + Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson; + Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, + Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, + Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, + Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant, + Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, + Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues; + --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos, + Babel des nations, mer qui bout sans repos, + Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, + Vendange de la mort, une foule écumante, + Haillons troués à jour comme un crible, où le vent + Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent; + Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, + Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, + Du pain dur que l'on mange à la sueur du front, + Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; + Perpétuel contraste, éternelle antithèse, + Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, + Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! + --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là. + +1831. + + + + +UN VERS DE WORDSWORTH + + Spires whose silent finger points to heaven. + + + Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte + Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, + Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête: + --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._-- + + Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, + Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,-- + Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange + Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa. + + Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume + De lubriques amours, me fit du bien à voir: + C'était comme une fleur des champs, comme une plume + De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir. + + Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, + Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel, + Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, + Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. + + + + +DÉBAUCHE + + Buvons du grog et cassons-nous les reins. + _Chanson des marins._ + + Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan. + DUBARTAS. + + + Je hais plus que la mort cette débauche prude + Qui n'ose sortir que de nuit, + Et retourne la tête avec inquiétude + Tout empourprée au moindre bruit, + Et joue à la vertu comme une honnête femme, + N'ayant pas la force qu'il faut + Pour être hardiment et largement infâme, + Pour porter sa honte front haut. + Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies + Faites dans un salon étroit, + Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies + Et dont chacun retourne droit; + A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, + Comme le font les boutiquiers. + Gens qui savent ôter le galbe à toute chose; + Les dandys, avec les banquiers; + Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures, + Qui sort calme d'un mauvais lieu, + Comme l'on sortirait des plus chastes demeures + Ou de quelque église de Dieu, + La cravate nouée et les cheveux en ordre, + Le frac boutonné jusqu'au cou, + Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre, + Rien de débraillé, rien de fou, + Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse + Au reproche mollir la voix + Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe, + Comme l'on disait autrefois. + J'aime trente fois mieux une débauche franche, + Jetant son masque de satin, + Le coude sur la nappe et la main sur la hanche, + Criant, buvant jusqu'au matin, + Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, + Rose encor des baisers du soir, + Qui tord lascivement sa taille souple et molle, + Sur tous les genoux va s'asseoir, + Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe + Au fond du cratère vermeil, + Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, + Et ne veut pas qu'on ait sommeil: + --C'est une poésie au moins, une palette + Où brillent mille tons divers, + Un type net et franc, une chose complète, + De la couleur! des chants! des vers! + + + + +LE BENGALI + +A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE + + + Les bengalis dont le ramage est si doux. + BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. + + La France et ses printemps, ses hivers inconnus + Où la bise gémit, où les arbres sont nus, + Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige + Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je? + Mlle L. A. + + + Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous? + Notre soleil est froid, notre ciel en courroux: + Nos bois sont chauves; à nos haies, + A nos buissons armés de dards aigus, au lieu + Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu, + Pendent à peine quelques baies. + + Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, + Bengali du désert, sauras-tu voltiger + Dans nos forêts de cheminées? + Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu + Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu, + Entre deux pierres ruinées? + + Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement + De la bise du nord qui râle incessamment + Et fait chanter la girouette, + Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson + De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son + Des tuiles que la grêle fouette? + + Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas + Au bois des goyaviers reprendre tes ébats + Dans la savane aux grandes herbes; + Avec les colibris va becqueter les fleurs, + Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs, + Bâtir ton hamac sous leurs gerbes! + + + + +LE CAVALIER POURSUIVI + + Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore. + JULES DE SAINT-FÉLIX. + + Und hurré! hurré! hop hop hop! + BURGER. + + + C'est un fort beau cheval; une large poitrine, + Des jambes de gazelle, et dans chaque narine + Une fauve lueur, + La queue échevelée, une crinière folle + Qui se déroule au vent comme une banderole + Sur le col en sueur; + + Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, + Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise + Ou pour deux diamants, + Des yeux illuminés d'une lumière rouge + Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge + A tous les mouvements; + + Une croupe arrondie où des glands dorés pendent, + Et de souples jarrets dont les muscles se tendent + Comme des arcs d'acier; + Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille + Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, + O mon noble coursier! + + Tu danses sur les blés comme une sauterelle, + A chacun de tes pieds est attachée une aile, + Ton galop c'est un vol, + Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine, + L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine + Te suivre sur le sol. + + La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace! + Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe + Comme avec un rival; + Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large, + Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge, + Hurrah! mon bon cheval! + + Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes, + Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes + Avec ton dur sabot; + Brise cet horizon qui n'a pas une lieue + Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue + Comme on fait d'un pied-bot. + + Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles, + Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, + Grands fossés à franchir; + Ravins marécageux, où le feu follet flambe, + Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe + Qui ne sait pas fléchir. + + Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! + Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent + Leur contour incertain! + Essor prodigieux, le sol que ton pied foule + Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule, + Et tout se fait lointain. + + --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église, + Qui pour te regarder lève sa tête grise + Par-dessus l'horizon, + Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches, + A ton oreille fait tinter ses quatre cloches + Et galoper le son. + + Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore! + Une course pareille à celle de Lénore! + Je suis content, c'est bien. + Le clocher tout confus derrière un mont se cache, + L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache, + Et je n'entends plus rien. + + Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne + Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne? + Allons, courage, allons! + Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire, + Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire, + Il est sur nos talons. + + Que derrière tes pas cette porte se ferme, + Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme; + Saute, vole, bondis! + --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre + D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre, + Comme d'un paradis! + + N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie? + Tout mon bonheur est là, toute ma poésie, + Mes souvenirs, ma foi, + Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole, + Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole, + Ma Béatrix à moi. + + C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines; + Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines + De ses ongles de fer, + Courbe mon dos et met sur ma tête pendante + Une chape de plomb comme aux damnés du Dante + Dans le neuvième enfer. + + Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle, + Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle; + Mais il court bien mieux, lui, + Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe, + Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe + Aux pieds boiteux,--l'ennui. + +1826-1832. + + + + +ALBERTUS + +ou + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + + + +ALBERTUS + +OU + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + +POËME + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + +I + + Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes + Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes, + Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, + Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, + Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, + Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. + --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule, + De ses cheveux blafards inondant son épaule + Comme une fille au bain; l'église et son clocher, + L'étang où des canards se pavane l'escadre; + Il ne manque vraiment au tableau que le cadre + Avec le clou pour l'accrocher. + + +II + + Confort et far-niente!--toute une poésie + De calme et de bien-être, à donner fantaisie + De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir + La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, + Le vidrecome large à tenir quatre pintes, + Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir + Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre + D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, + Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, + Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, + Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade + D'un jour si doux sait éclairer! + + +III + + A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte, + Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe, + Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; + Ce pays du soleil où les citrons mûrissent, + Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent: + Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem; + A vous faire donner pour ces murs verts de mousses + Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses, + Fait luire quelque Faust en son costume ancien, + Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, + Les femmes au teint brun, les molles sérénades, + Et tout l'azur vénitien! + + +IV + + Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, + Une méchante femme ayant nom Véronique; + Chacun la redoutait, et répétait tout bas + Qu'on avait entendu des murmures étranges + Autour de sa demeure, et que de mauvais anges + Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. + --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille, + Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille + Une évocation; de sourds vagissements + Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, + Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés, + D'épouvantables hurlements. + + +V + + Même dame Gertrude avait un jour d'orage + Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, + A cheval sur la foudre un démon noir sortir, + Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée, + De bleuâtres vapeurs soudain environnée, + La tête la première en hurlant s'engloutir. + La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase + Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase, + Avalanche de feu, quatre des travailleurs. + Des gens dignes de foi jurent que Véronique + Se trouvait là, riant d'un rire sardonique, + Et grommelant des mots railleurs! + + +VI + + La femme du brasseur Cornelis met au monde, + Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, + Et si laid que son père eût voulu le voir mort. + --On dit que Véronique avait sur l'accouchée + Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée, + Par un mystère noir jeté ce mauvais sort. + Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche + Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche, + Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, + Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse, + Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce, + Le diable n'est pas plus hideux. + + +VII + + Cette vieille sorcière habitait une hutte, + Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte + L'été comme l'hiver au choc des quatre vents; + Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre + S'étendent à l'entour en nappe irrégulière; + L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants, + Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes + Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes + Inonde les planchers moisis et vermoulus. + A peine si l'on voit dans toute la croisée + Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée, + Et la porte ne ferme plus. + + +VIII + + La limace baveuse argente la muraille + Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille; + Les lézards verts et gris se logent dans les trous, + Et l'on entend le soir sur une note haute + Coasser tout auprès la grenouille qui saute, + Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux. + --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, + Surtout quand du croissant une ouateuse nue + Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, + Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,-- + N'ose passer devant ce repaire sinistre + Sans trembler et blêmir de peur. + + +IX + + De ces dehors riants l'intérieur est digne: + Un pandémonium! où sur la même ligne, + Se heurtent mille objets fantasquement mêlés. + --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes, + Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles, + Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés, + Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares, + Alambics contournés en spirales bizarres, + Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, + Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue + L'odorat, et collant leur face jaune et bleue + Contre le verre du bocal! + + +X + + Véritable sabbat de couleurs et de formes, + Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes, + Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, + L'ibis égyptien au bord du sarcophage + De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage; + Ivresse d'opium et vision de fou, + Où les récipients, matras, siphons et pompes, + Allongés en phallus ou tortillés en trompes, + Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros, + Où les monstres tracés autour du zodiaque, + Portant écrit au front leur nom en syriaque, + Dansent entre eux des boléros! + + +XI + + Poudreux entassement de machines baroques + Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques, + Et de bouquins, sans titre en langage chrétien! + Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace, + Se déforme, se tord, et prend une autre face; + Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien, + Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve, + Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve + Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids. + C'est la réalité des contes fantastiques, + C'est le type vivant des songes drôlatiques; + C'est Hoffmann, et c'est Rabelais! + + +XII + + Pour rendre le tableau complet, au bord des planches + Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, + Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents, + Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides + Qui semblent vous couver de leurs regards avides. + Un squelette debout et les deux bras pendants, + Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes, + Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes, + Jette son ombre au mur en linéaments droits. + En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, + D'épouvante glacé, comme un bon catholique + Ferait le signe de la croix. + + +XIII + + Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. + Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_, + Callot bien des motifs de sa _Tentation_; + Gœthe a tiré de là la scène tout entière + Où Méphistophélès mène chez la sorcière + Faust, qui veut rajeunir, boire la potion. + --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même + (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème. + --Ce type qu'il répète infatigablement, + Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre + A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre + Et déguiser le vêtement. + + +XIV + + Le plaid bariolé de tartan et la toque + Dissimulent la jupe et le béguin à coque. + L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout. + Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire, + Cette description (voyez son _Antiquaire_), + Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!-- + Et mille autres détails. Je le jurerais presque, + Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque, + Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, + Dans cette hutte même a ciselé ces masques + Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, + De Benvenuto Cellini. + + +XV + + Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe + Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe, + Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler + M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche + Prenait en s'éteignant sa robe de peluche, + Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver. + Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche, + Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche + Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, + Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine, + Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, + Était aussi l'un de ses hoirs. + + +XVI + + Ce digne chat était du reste l'être unique + Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique + Eût de l'affection;--peut-être bien aussi + Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide + Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède; + Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi. + --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge, + Intermittente, oscille aux vitrages du bouge; + --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux, + Regarde d'un air grave et plein d'intelligence + La vieille qui s'agite et qui fait diligence + Pour quelque mystère honteux; + + +XVII + + Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide, + Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide + De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir + Entre les deux chenets, près des tisons, en boule, + La tête sous la queue artistement se roule. + --La bise cependant continue à gémir, + L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête + Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète, + La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron, + Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire + Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire + Et le matou qui fait ron ron. + + +XVIII + + Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique; + Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique + Trace de sa baguette un rond sur le plancher, + Et se place au milieu;--des milliers de fantômes + Hors du cercle magique, ainsi que des atomes + Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, + Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. + --La vieille cependant murmure son grimoire, + Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, + Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, + Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge + Comme une mauvaise boisson. + + +XIX + + Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère, + Elle jette un par un ses vêtements à terre + Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!-- + Le squelette blanchi dont la bise se joue, + Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue + Du haut d'une potence, est un objet riant, + Près de cette carcasse aux mamelles arides, + Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides, + Aux bras rouges pareils à des bras de homard. + _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare, + --Une chose sans nom,--impossible à décrire, + Un idéal de cauchemar! + + +XX + + Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune + Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune + Langue humaine ne peut conter exactement + Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque, + Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque + D'un vieil habit râpé, miraculeusement + Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle + Se dissipe: on dirait une boule d'opale + Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur. + Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille + De manière à pouvoir, même avec une fille + De quinze ans, lutter de fraîcheur. + + +XXI + + Elle se frotte l'œil et puis toute la face; + --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface, + Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé; + L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle, + Un diamant de feu nage dans sa prunelle; + Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé. + --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie. + Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie + Seulement pour toucher sa main du bout du doigt, + Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête + Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, + A quels moyens elle les doit. + + +XXII + + Une perle d'amour!--De longs yeux en amande + Parfois d'une douceur tout à fait allemande, + Parfois illuminés d'un éclair espagnol; + Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie + De vous y regarder pendant toute la vie, + --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; + Sontag et Malibran, dont chaque note vibre, + Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre; + La malice de Puck, la grâce d'Ariel, + Une bouche mutine où la petite moue + D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue; + --Un miracle, un rêve du ciel!-- + + +XXIII + + Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle, + --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle, + Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux + Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime. + --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même + Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux, + Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve, + Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève; + Car la foi seule peut nous faire voir le ciel + Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde + Où la félicité sur le néant se fonde, + Et le malheur sur le réel. + + +XXIV + + La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique + Sort du cercle, revêt une blanche tunique, + Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir + Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place + Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, + S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. + La lune en ce moment, par une déchirure + De nuage, dardait sa clarté faible et pure; + --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait + Du dehors distinguer le dedans, et sans doute + Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, + Il aurait pensé qu'il rêvait. + + +XXV + + Véronique, du bout de sa baguette touche + Le matou qui lui lance un regard faux et louche, + Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos; + Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, + Et prononce tout bas des mots cabalistiques: + --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!-- + A la place du chat paraît un beau jeune homme, + Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme + La jeune fille en voit dans ses songes d'amour. + --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie, + Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie, + Vraiment il était fait au tour! + + +XXVI + + --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche + Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, + En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi. + --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène? + La dame se pencha sur son oreille; à peine + Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi, + Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, + Madame veut sortir, prends une torche, éclaire + Madame.--A l'instant même une cire à la main + Leporello paraît amenant la voiture; + Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure, + Et les voilà sur le chemin. + + +XXVII + + Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère. + --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire + Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait; + La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage + De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage, + Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, + La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue + A ses larges panneaux armoriés;--la roue, + Comme si les cailloux eussent été doublés + De soie et de velours, roulait muette et sourde + A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde + Qu'elle ne couchait pas les blés! + + +XXVIII + + Pour le présent, la scène est transportée à Leyde. + --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide + A faire à Belzébuth tourner les deux talons; + --Jeune et belle à présent, vivante poésie, + Trésor de grâces, fait sécher de jalousie + Sous leurs vertugadins chamarrés de galons, + Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises, + Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises + De l'endroit;--le salon de dame Barbara + Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise + Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise + Chez la landgrave de Gotha! + + +XXIX + + Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée, + Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée; + Militaires en beaux uniformes, traînant + Sur le parquet sonore une épée incongrue; + Peintres, musiciens,--tout le monde se rue + Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant, + Au dire d'une vieille et méchante bégueule, + D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, + Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné + Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique + Entretien de la ville était sur Véronique: + Jamais nom ne fut plus prôné! + + +XXX + + C'était un engouement, un délire, une rage, + Des battements de mains, des bravos, un tapage, + Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas. + --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges + Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges, + De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas + La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres, + Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres. + --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux + Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches; + Les peintres barbouillaient son image,--et les riches + Se ruinaient à qui mieux mieux. + + +XXXI + + Elle donnait le ton, et, reine de la mode, + Elle était adorée ainsi qu'une pagode; + --Personne n'eût osé la contredire en rien:-- + La forme des chapeaux, et la coupe des manches, + Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches? + Quelle parure sied?--quelle couleur va bien? + S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!) + Elle décidait tout.--La femme du margrave + Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc, + Avaient beau protester par leur mise hérétique, + --A peine voyait-on dans leur salon gothique + Un laid _Sigisbeo_ caduc. + + +XXXII + + Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite, + S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite + Au spectacle plaisant des efforts que faisaient + Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses, + Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces; + --Des ingénuités dont les moindres pesaient + Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes + Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes, + --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu + De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages, + Portant de fins tissus, des gazes, des nuages! + Quel travestissement, bon Dieu! + + +XXXIII + + Notre héroïne au reste était toujours charmante, + Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante, + En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons! + --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre + Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre; + La soie intelligente arrêtait ses frissons, + Ou les continuait gazouillant ses louanges; + --Une brise à propos faisait onder ses franges, + Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux + Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; + --Une invisible main soutenait ses dentelles + Et se jouait dans leurs réseaux. + + +XXXIV + + La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;-- + Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée; + Tout ce qui la touchait devenait précieux; + Tout était de bon goût, et (qualité bien rare) + Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre, + On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux + Faisaient des diamants pâlir les étincelles. + Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, + La blancheur de sa peau ternissait le satin. + --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,-- + Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, + Une ravissante catin! + + +XXXV + + --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe + Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe; + --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, + Types complets,--gros, courts, la face réjouie, + Négligeant leur tulipe enfin épanouie, + Transformés en dandys, et faire les charmants + Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères + Ne lui ménageaient pas les critiques amères, + Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un, + Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage, + Accueillait tout le monde et recevait l'hommage + Et les rixdales de chacun. + + +XXXVI + + Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine, + Ce jour-là Véronique avait une migraine, + Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas. + Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. + --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre + Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas + Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent, + Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent + Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix. + Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche + Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche + Froissant un papier sous ses doigts. + + +XXXVII + + Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude + A de grâces! La main sous le menton, le coude, + Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement + Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie, + Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie; + --Les cheveux débouclés qui cachent par moment + Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue, + Ou que les doigts mutins les peignent, une joue + Transparente et nacrée, un front veiné d'azur, + Comme dans les jardins font les branches des arbres, + De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres + Debout sous leur ombrage obscur. + + +XXXVIII + + Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle + Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle? + --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais + Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache? + Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache + Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais? + --Cette robe attendue et sur laquelle on compte + Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte, + S'est-elle déchirée ou fripée en chemin? + Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre, + Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre + Décoloré le pur carmin? + + +XXXIX + + Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale + De son visage grec moins pur?--Quelque rivale, + Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, + A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes? + Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;-- + Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants + Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle, + S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle, + Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu; + Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe + Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte. + Pourquoi donc ce front abattu? + + +XL + + Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? + Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent, + Qui palpitent jetant sur le satin des chairs + Une auréole brune, une ombre veloutée, + Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée + Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs + Ondant comme la neige au vent d'une tempête? + Quelle pensée étrange à cette folle tête + Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir + De son premier amour et de ses jours d'enfance? + --Regret d'avoir perdu cette belle innocence? + --Est-ce la peur de l'avenir? + + +XLI + + Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue + Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue + Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs, + Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme + Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme, + Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs, + Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire, + Comme fait une perle au creux d'une onde noire. + --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé: + Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre, + Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre + La voix de son cœur comprimé. + + +XLII + + Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre + Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre + De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, + Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes, + Véronique était là, le pôle des prunelles, + Coquetant dans sa loge et radieuse à voir. + --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère + Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire, + Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail, + Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, + Otait son gant, faisait sentir sa cassolette, + Ou chatoyer son riche émail. + + +XLIII + + Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène, + Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine. + --En vain Leporello pas à pas suivait Juan; + En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, + Zerline gazouillait jouant avec les notes, + Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an + Continué ce jeu sans que l'on y prit garde: + --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde, + Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or + Braqués au même point le désir étincelle; + Véronique sourit;--le bonheur d'être belle + La fait dix fois plus belle encor. + + +XLIV + + Seul un homme debout auprès d'une colonne, + Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne, + A la scène oubliée attachant son regard, + Dans une extase sainte enivre ses oreilles. + De ces accords profonds, de ces hautes merveilles + Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!-- + Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes + Le poussait par delà les sphères éternelles. + L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, + Il s'était fait musique, et son cœur en mesure + Palpitait et chantait avec une voix pure, + Et lui seul te comprenait bien. + + +XLV + + Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle + Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle + S'allumât, comme si le regard contre un mur + Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle, + Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle, + Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr, + Y fit sans le vouloir une blessure grave, + --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave + Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson + Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre, + Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre + En revenant dans sa maison. + + +XLVI + + Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre, + Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre + Pour une passion un caprice en retour, + Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) + De torturer les cœurs et de damner les âmes, + Celle qui sans pitié se jouait d'un amour, + Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse + Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse, + Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: + Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! + L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même; + Il est vaincu ce cœur si fier! + + +XLVII + + C'est le train de la vie et de la destinée; + Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée, + Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour. + --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, + Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste: + On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour. + --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine, + Misère qu'on regrette et de charmes si pleine; + --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant, + Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe + Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge, + Mystérieux enchantement! + + +XLVIII + + Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être + L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître + S'il ne vous a connu, moments délicieux, + Et si longs et si courts qui valent une vie, + Et que voudrait payer l'Ange qui les envie + De son éternité de bonheur dans les cieux!-- + Mer de félicité,--ravissement,--extase, + Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase + Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous, + Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse, + Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse, + Baisers enragés, désirs fous! + + +XLIX + + Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne, + --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne; + En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez, + La maman te dépeint comme un monstre à sa fille, + --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille + Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés, + Contre toi longuement les moralistes crient, + En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;-- + La novice à ton nom fait un signe de croix; + Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême, + Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime + Au moins dans sa vie une fois. + + +L + + Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie + Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie! + Je n'avais pas assez de temps pour l'employer + A compasser des mots:--adorer mon idole, + La parer, admirer sa chevelure folle, + Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer; + L'entendre respirer, la voir vivre, sourire + Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire + Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi + Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose + Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose + Pendant quatre mois et demi. + + +LI + + Sans cela l'univers aurait eu mon poëme + En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même; + Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps + D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles + Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles + Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps. + Elle, comme un enfant, courait dans la rosée + Après les papillons, et la jambe arrosée + D'une pluie argentée, allait chantant toujours; + Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. + --Moi, je la regardais;--la nature était belle, + Et riait comme nos amours. + + +LII + + Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise: + --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, + Elle accourait bien vite et voulait partager; + Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille! + D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, + Et de mon autre main je la faisais manger. + Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse + D'une lutte inégale, elle demandait grâce, + Promettant de payer en baisers sa rançon. + --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage, + Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage, + Se cacher derrière un buisson. + + +LIII + + Et puis je l'entendais rire sous la feuillée + De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée + Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux, + Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles, + Une chenille prise aux plis de ses dentelles, + La ramenait bientôt poussant des cris affreux. + --Elle cachait son front contre moi, toute blanche; + Tressaillant quand le vent remuait une branche, + Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur + Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles + Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes + Entre les doigts de l'oiseleur. + + +LIV + + Tout en la rassurant, d'une main aguerrie + Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie + Elle recommençait à rire, et s'asseyait + Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même, + Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime! + Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait + Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière + Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière, + Traversant les rameaux, dorait son front charmant; + --Le rossignol chantait et perlait ses roulades, + Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades + Soupirait langoureusement. + + +LV + + Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, + Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe + Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux. + --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées + Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées; + Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux. + --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre, + Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre. + Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson; + Dans les ravissements d'une extase profonde, + Nous avions oublié l'existence du monde, + Nos yeux étaient notre horizon. + + +LVI + + Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes + Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes + Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- + L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse, + Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse + Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts. + Pour ne plus revenir a déployé son aile, + Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle, + Que doutes du présent et souvenirs amers. + Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange; + En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange + Mes beaux amours en méchants vers. + + +LVII + + Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire + Fidèlement contée, autant que ma mémoire, + Registre mal en ordre, a pu me rappeler + Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose + Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause: + La bulle que j'avais pris plaisir à souffler, + Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, + En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte; + Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu. + --En heurtant le réel, ma riante chimère + S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère; + Tout autre amour en moi s'est tu. + + +LVIII + + Excepté cependant le tien, ô Poésie, + Qui parles toujours haut dans une âme choisie! + --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or, + Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre + Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre, + Dans notre nuit suspends un moment ton essor, + Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile + Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle, + Peinture, la rivale et l'égale de Dieu, + Déception sublime, admirable imposture, + Qui redonnes la vie et doubles la nature, + Je ne vous ai pas dit adieu! + + +LIX + + --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste + Était beau cavalier, et certe une plus chaste + Que Véronique eût pu s'enamourer de lui. + Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être + D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître + Le dedans.--Un soleil étranger avait lui + Sur sa tête et doré d'une couche de hâle + Sa peau d'Italien naturellement pâle. + Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés, + Tombaient autour d'un front que Gall avec extase + Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base + D'une douzaine de traités. + + +LX + + Un front impérial d'artiste et de poëte, + Occupant à lui seul la moitié de la tête, + Large et plein, se courbant sous l'inspiration, + Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée + Un espoir surhumain, une grande pensée, + Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.-- + Le reste du visage à ce front grandiose + Répondait.--Cependant il avait quelque chose + Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut, + On l'aurait souhaité différent.--L'ironie, + Le sarcasme y brillait plutôt que le génie; + Le bas semblait railler le haut. + + +LXI + + Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange; + C'était comme un démon se tordant sous un ange, + Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux, + De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe, + Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, + Une frange de cils palpitants et soyeux, + Son regard de lion et la fauve étincelle + Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle + Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous. + --Les plus hardis auraient abaissé la paupière + Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre, + Qu'il s'efforçait de rendre doux. + + +LXII + + Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée + D'une fine moustache élégamment cirée + Un sourire moqueur quelquefois se posait; + Mais son expression la plus habituelle + Était un grand dédain.--Vainement notre belle, + L'ayant revu depuis dans le monde, faisait + Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire + Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire! + Rien ne put entamer ce cœur de diamant. + Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies, + Aveux à mots couverts, vives agaceries, + --Elle échoua totalement! + + +LXIII + + Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre + Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre. + --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau, + Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie + A la toile en un coin par l'araignée ourdie + Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau; + Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie + Des Lilliputiens. Une si belle proie + Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi, + Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime, + Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même, + N'en prit aucunement souci. + + +LXIV + + C'était là le motif qui faisait que sa porte + Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe + A son cœur occupé cette cour qui la suit? + Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères + Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires; + Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit + Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie. + Sur sa petite main son front penche et s'appuie, + Son bras potelé pend au bord de son fauteuil, + La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle. + Le dépit a changé ses roses en opale, + Une larme luit à son œil. + + +LXV + + Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, + Dans sa petite main aux ongles roses froisse, + Indubitablement est un billet d'amour, + --Un vélin azuré qui par toute la chambre + Jette une fashionable et suave odeur d'ambre. + --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour + Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme. + --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame + Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau? + Le fait paraît prouvé par cette tache noire + Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire + Et cette plume de corbeau. + + +LXVI + + Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête + Et poussant en arrière une boucle défaite, + Elle quitta sa pose indolente, et se prit, + Avant de demander la bougie et d'y mettre + La cire et le cachet, à relire sa lettre + Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit. + --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite, + Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite, + Comme celle d'hier, d'être jetée au feu. + --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente; + Le papier se tordit comme un damné du Dante + En dardant un jet de gaz bleu, + + +LXVII + + Et disparut--pendant que brûle cette feuille, + L'enfant en prend une autre, un instant se recueille + Et commence.--Sa main rapide en son essor, + Comme un cheval de course à New-Market, à peine + Effleure le papier,--la page est toute pleine + Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor: + --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame + Est debout.--Véronique agitée, une flamme + Aux prunelles:--Portez le billet que voici + Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure + Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure + Au plus tard, Juan, soyez ici. + + +LXVIII + + Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire, + Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire + Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art, + Aimant tout à la fois d'un amour fanatique + La peinture et les vers autant que la musique. + Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart, + Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être. + Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être, + Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël! + Car entre ces trois sœurs égales en mérite + Dans le fond la peinture était sa favorite + Et son talent le plus réel. + + +LXIX + + Il voyait l'univers comme un tripot infâme; + --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme, + C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné + Quatre maravédis des deux.--La créature + Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture. + --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né, + Du pourquoi, du comment, il était pessimiste + Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste + Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui. + Quoique bien jeune encor, depuis longues années + Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées, + Sonnaient bien des heures d'ennui. + + +LXX + + Il prenait cependant son mal en patience. + --C'est un très-grand fléau qu'une grande science; + Elle change un bambin en Géronte; elle fait + Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve, + Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve. + Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet; + L'existence vous pèse et tout vous paraît fade. + --Le piment est sans goût pour un palais malade, + Un odorat blasé sent à peine l'éther: + L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide, + Comme un citron pressé le cœur devient aride. + Don Juan arrive après Werther. + + +LXXI + + Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère, + Poussé par le serpent, mordu la pomme amère; + Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu, + Et possédant à fond la science de l'homme, + Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme + On s'ennuie à marcher dans un sentier connu, + Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route. + Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute. + En cherchant il avait usé les passions, + Levé le coin du voile et regardé derrière. + --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière, + Cadavre sans illusions. + + +LXXII + + Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde + Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde! + Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or, + De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire, + N'apporte sur le pont que boue infecte et noire. + --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor! + Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose + Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause + Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux? + --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface; + Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face. + --Pourquoi l'arracher, pauvres fous? + + +LXXIII + + Si de sa destinée il eût été l'arbitre, + Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre + Du roman de la vie, et passé tout d'abord + A la conclusion de cette sotte histoire. + --Incertain s'il devait nier, douter ou croire, + Ou demander le mot de l'énigme à la mort, + Comme un duvet au vent, avec indifférence + Il laissait au hasard aller son existence + --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu, + Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme, + Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme, + Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu. + + +LXXIV + + Il était ainsi fait.--Singulière nature! + Son âme, qu'il niait, cependant était pure; + --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné + A la suppression de l'enfer.--Homme étrange! + Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange + Qui là-haut sur son livre écrivait indigné + Une grosse hérésie, un sophisme damnable, + Venant à l'action, le trouvait moins coupable, + Et pesant dans sa main le bien avec le mal, + Pour cette fois encor retenait l'anathème. + --Une larme tombée à l'endroit du blasphème + L'effaçait du feuillet fatal. + + +LXXV + + La décoration change.--Pour le quart d'heure + Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure + Du signor Albertus, et dans son atelier. + Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre, + Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre + Y donne à chaque chose un aspect singulier. + C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile + Laisse à travers le noir luire une blanche étoile. + --Au milieu de la salle, auprès du chevalet, + Sous le rayon brillant où vient valser l'atome, + Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme; + Tout est clair-obscur et reflet. + + +LXXVI + + L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde + Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde, + Un univers à part qui ne ressemble en rien + A notre monde à nous;--un monde fantastique, + Où tout parle aux regards, où tout est poétique, + Où l'art moderne brille à côté de l'ancien; + --Le beau de chaque époque et de chaque contrée, + Feuille d'échantillon, du livre déchirée; + Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux, + Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je? + Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége, + Pérugin entre deux Vanloos. + + +LXXVII + + Laques, pots du Japon, magots et porcelaines, + Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines, + Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs, + --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées, + Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées, + Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons, + Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches, + Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches, + Mille objets--bons à rien, admirables à voir; + Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge, + Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage, + Un antre, un musée, un boudoir! + + +LXXVIII + + Autour du mur beaucoup de toiles accrochées, + Blanches pour la plupart, les autres ébauchées, + Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi. + --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières, + Les infants de Lara, Marguerite en prières, + Des portraits esquissés, des études parmi + Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille, + Claire sur un fond brun, se détache et scintille, + Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler, + Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle; + Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile + Pour l'empêcher de s'envoler. + + +LXXIX + + On aurait dit, à voir cette tête inclinée, + Et son expression pensive et résignée, + Une _Mater Dei_ d'après Masaccio. + --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne. + La plus et mieux aimée, une Vénitienne, + Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio, + Un bravo poignarda.--Le mari de la belle + Avait monté ce coup, la sachant infidèle + --C'est un roman entier que cette histoire-là.-- + Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire, + Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire, + Et puis jamais n'en reparla. + + +LXXX + + Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile, + Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile, + Une larme furtive essuyée aussitôt + S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine + S'exhalait sourdement et gonflait sa narine. + Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot. + --A Venise, un Anglais osa faire des offres: + Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres; + Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,-- + Et comme obstinément il grossissait la somme, + Albertus furieux voulut noyer son homme + En bas du pont de Rialto. + + +LXXXI + + Albertus travaillait.--C'était un paysage. + Salvator eût signé cette _selve selvagge_. + --Au premier plan des rocs,--au second les donjons + D'un château dentelant de ses flèches aiguës + Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues. + --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs, + Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie, + Comme les flots hurlants d'une mer en furie, + Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs + De reflets rougeoyants incendiaient les cimes + Des pins échevelés, penchés sur les abîmes + Comme sur le puits des enfers. + + +LXXXII + + On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue + Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue, + Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas + Le soufre ou le bitume, à son regard oblique, + A sa lèvre que crispe un rire sardonique, + A son geste anguleux, à sa voix, à son pas, + Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite + A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite. + --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point; + Son âme avec ses yeux était à sa peinture. + --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure + En le tirant par son pourpoint. + + +LXXXIII + + Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature + Et ne la trouvant pas:--Infâme créature! + Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai. + --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure. + --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure + A quatre pas d'ici; je vous y conduirai. + --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée, + Un André Ferrara,--fine lame, trempée + Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro! + Une tête hâlée apparut à la porte + Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte + Ma cape avec mon sombrero. + + +LXXXIV + + Le temps de compter trois il revient.--La toilette + Du jeune cavalier en un instant fut faite, + Et, le valet ayant approché le miroir, + Il sourit,--et parut fort content de lui-même, + Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême: + Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?), + Il avait vu bouger dans son cadre la tête + De la Vénitienne, et sa bouche muette + Remuer et s'ouvrir comme voulant parler. + --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste + Caressant le portrait d'un regard doux et triste, + Il est trop tard pour reculer. + + +LXXXV + + Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte. + A peine çà et là quelque croisée ouverte, + La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur; + Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes + Par un gros temps, crier toutes les girouettes. + Un ivrogne attardé passait battant le mur, + Une fille de joie attendait sur la borne. + --Albertus suivait Juan silencieux et morne; + Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant. + --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence, + Un écolier qui va subir sa pénitence, + Ne marchent pas d'un pied plus lent. + + +LXXXVI + + Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure + Était réellement bizarre et de nature + A piquer jusqu'au vif la curiosité; + Aussi notre héros voulut-il la poursuivre. + L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre + D'une poterne et frappe avec autorité. + Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient, + La maison s'illumine, et des lueurs tournoient + Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier + La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre, + L'intérieur splendide et vaste se découvre + A l'œil du jeune cavalier. + + +LXXXVII + + Un petit négrillon qui tenait une torche + De cire parfumée, attendait sous le porche. + Sa livrée écarlate, avec des galons d'or, + Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page. + Conduisez ce seigneur par le secret passage. + Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor + Une courtine rouge à demi relevée + Se referme sur lui;--flairant son arrivée, + Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis, + Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête, + Poussent entre leurs dents une plainte inquiète, + Et puis retombent assoupis. + + +LXXXVIII + + D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse, + Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse. + --Sur un beau guéridon de bois de citronnier + Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre + Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre. + --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier, + De blondes sépias, de fraîches aquarelles, + Des albums, des écrans aux découpures frêles, + La dernière revue et le nouveau roman, + Un masque noir brisé,--mille riens fashionables, + Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables; + --C'était un désordre charmant! + + +LXXXIX + + Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise + Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise, + Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra; + Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace, + Refit bouffer sa manche et remit à leur place + Quelques rubans mutins.--Jamais la signora + N'avait été mieux mise; elle était adorable, + En état d'amener une recrue au diable, + Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux + Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières, + Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières + Un abandon si gracieux! + + +XC + + Albertus un instant crut voir sa Vénitienne. + --La coiffure bizarre ornée à l'italienne + De grosses boules d'or et de sequins percés, + Le collier de corail, la croix et l'amulette, + Les touffes de rubans et toute la toilette; + La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés, + L'expression rêveuse et l'attitude molle, + Le regard tout pareil et la même parole: + Elle lui ressemblait à faire illusion. + --Connaissant Albertus et son humeur fantasque, + La sorcière avait cru devoir prendre ce masque + Pour contenter sa passion. + + +XCI + + Véronique sonna.--La portière dorée + S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée, + Un petit page entra qui portait des plateaux, + --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée, + Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée. + --Il posa sur la table et flacons et gâteaux, + Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate, + Versa de haut le vin dans les verres à patte, + Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux. + --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille + Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille + Au moins depuis un siècle--ou deux! + + +XCII + + Il luisait comme l'or au fond du vidrecome; + --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme: + Albertus au second s'acheva de griser. + --A son œil fasciné chaque objet était double, + Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble; + Le plancher ondulait, les murs semblaient valser. + --La belle avait jeté toute honte en arrière, + Et, donnant à ses feux une libre carrière, + De ses bras convulsifs lui faisait un collier, + Se collait à son corps avec délire et fièvre, + Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre + Tâchait de le faire plier. + + +XCIII + + Albertus n'était pas de glace ni de pierre: + --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière + De la dame brillait un soleil dont le feu + Eût animé la pierre et fait fondre la glace: + --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place, + Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. + --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme + Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme + Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours. + --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle + Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle + Une minute de tes jours! + + +XCIV + + --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique + Le sourire à la bouche et d'un air ironique, + Et répéteriez-vous ce que vous avez dit? + --Que pour vous posséder je donnerais mon âme + Au diable, si le diable en voulait, oui, madame, + Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit, + Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, + Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse + N'entendit pas la voix, et l'ange remonta. + --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire + De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire, + Tout à coup dans l'air éclata. + + +XCV + + Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre, + Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre + Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien, + Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage, + A leur expression égarée et sauvage, + Il se serait signé de peur,--car c'était bien + Un regard exprimant un mal irrémédiable, + Un regard de damné demandant l'heure au diable. + --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité. + C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme, + A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme + Fond le bitume au feu jeté. + + +XCVI + + Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême + Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime! + Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur. + Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme? + En demandant le mien, as-tu sondé ton âme? + As-tu bien calculé les forces de ton cœur? + Que te sens-tu dans toi de puissant et de large + A porter sans plier une pareille charge? + Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour + Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable, + Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable; + L'homme d'un jour n'aime qu'un jour. + + +XCVII + + Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe + Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe + Derrière les rideaux, tirés discrètement, + Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire + (C'était bien répondu), de ce côté l'attire, + Sur le bord de ce lit la pousse doucement.... + C'est ici que s'arrête en son style pudique, + Tout rouge d'embarras, le narrateur classique + --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point? + Jamais comme immoral Basile ne le biffe, + Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe + De ce qui ne l'est guère ou point. + + +XCVIII + + Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze + Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, + Je ne passerai rien.--Les dames qui liront + Cette histoire morale auront de l'indulgence + Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense, + Les verront sans rougir, et les autres crieront. + D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille, + Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles + Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers + Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme. + Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme + Ils s'en vont droit ou de travers, + + +XCIX + + Peu m'importe, selon que dame Poésie, + Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie, + Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché, + Ils marchent librement dans leur nudité sainte, + Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte + Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché. + --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, + Un jupon un peu court, font détourner la vue.-- + Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là, + --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes? + Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes, + N'y verriez-vous donc que cela? + + +C + + --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique + N'avait sur son beau corps pour vêtement unique + Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin + De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze + Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase: + --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin. + Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle, + Et dans un tour de main déshabillé la belle. + --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir, + C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe, + Hélas! car bien souvent avec le voile tombe + L'illusion et le désir. + + +CI + + Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle + Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle. + --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé + D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_ + Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture? + Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté? + Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione, + Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône? + O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons; + Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître. + Il garde son secret et nul ne le pénètre, + Et vainement nous l'essayons. + + +CII + + Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge + Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge, + Elle penche la tête et croise les deux bras. + --Avec son air mutin, et sa petite moue, + Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue, + Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps; + Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles, + Ses yeux étincelants comme des escarboucles, + Son col blond et doré, sa bouche de corail, + Son pied de Cendrillon et sa jambe divine, + Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine, + Seule elle valait un sérail.-- + + +CIII + + Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques, + Des cris de volupté, des râles extatiques, + De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs. + --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange, + Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange + Que l'amour délirant invente en ses fureurs, + Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage, + Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage; + --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs; + Les bras autour des corps se crispent et se tordent, + L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent, + Les seins bondissent convulsifs. + + +CIV + + La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve + Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve; + Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir + Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée, + Pâle comme une morte, et si défigurée + Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.-- + La sorcière colla sa bouche sur la bouche + Du jeune cavalier, et de nouveau la couche + Sous des élans d'amour en gémissant plia. + --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle + Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle, + Le hibou du donjon cria.-- + + +CV + + Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre + La plus haute raison! Albertus sentit fondre + Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs. + --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme + Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme, + Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts, + Et pour saisir sa proie, en manière de pinces, + De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. + --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs + Sur son col décharné pendaient en roides mèches, + Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches, + Et ses côtes trouaient ses flancs. + + +CVI + + Quand il se vit si près de cette Mort vivante, + Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante; + --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents + Choquaient à se briser;--cependant le squelette + A sa joue appuyant sa lèvre violette, + Le poursuivait partout de ses rires stridents.-- + Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes, + Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes + Un cercueil de Callot et de Goya complet! + Des escargots cornus sortant du joint des briques + Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques; + La lampe fumait et râlait. + + +CVII + + Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale; + Au lieu du boudoir rose une petite salle + D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis, + Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes, + Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes, + Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis. + --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles, + Fascinait Albertus du feu de ses prunelles, + Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant + De magiques liens, avec sa noire queue, + Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue, + Traçait un cercle rayonnant. + + +CVIII + + La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée + De reflets flamboyants soudain illuminée, + Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés, + Entrèrent dans la salle avec force ruades, + Caracoles et sauts, voltes et pétarades, + Ainsi que des chevaux par leur maître appelés. + --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe, + Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe + Et flattant de la main ses balais sur le col. + --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles, + Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles + Les deux balais prirent leur vol. + + +CIX + + Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise; + --La terre sous leurs pieds file rayée et grise, + Le ciel nuageux court sur leur tête au galop; + A l'horizon blafard d'étranges silhouettes + Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes, + La lune en son plein luit rouge comme un fallot; + Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, + L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde + Montre le poing et fuit emportant son pendu; + Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, + Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne + Le front du jeune homme éperdu. + + +CX + + Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves, + Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves, + Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas, + Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies, + Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies, + Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas, + Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille, + Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille; + Le sol en est couvert, l'air en est obscurci. + --Des balais haletants la course est moins rapide, + Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride, + La vieille cria:--C'est ici. + + +CXI + + Une flamme jetant une clarté bleuâtre, + Comme celle du punch, éclairait le théâtre. + --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois. + Les nécromants en robe et les sorcières nues, + A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues, + Des quatre points du vent débouchaient à la fois. + Les approfondisseurs de sciences occultes, + Faust de tous les pays, mages de tous les cultes, + Zingaros basanés, et rabbins au poil roux, + Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques, + Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques, + Aucun ne manque au rendez-vous. + + +CXII + + Squelettes conservés dans les amphithéâtres, + Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres. + Tout humides encor de leur bain d'alcool, + Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces, + Pendus tirant la langue et faisant des grimaces; + Guillotinés blafards, un ruban rouge au col, + Soutenant d'une main leur tête chancelante; + --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante, + Parricides manchots couverts d'un voile noir, + Hérétiques vêtus de tuniques soufrées, + Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées; + --C'était épouvantable à voir! + + +CXIII + + Le président, assis dans une chaire noire, + Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire, + Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu. + --Un rayon échappé de sa prunelle verte + Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte + Faisait étinceler les mots en traits de feu. + --Pour commencer la fête on attendait le maître, + On s'impatientait; il tardait à paraître + Et faisait sourde oreille à l'évocation. + --Albertus croyait voir une queue et des cornes, + Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes + Une horrible apparition! + + +CXIV + + Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable + Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable, + Un diable rococo.--C'était un élégant + Portant l'impériale et la fine moustache, + Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache + Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand. + --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_, + Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable, + --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait + Avec son ton tranchant, son air aristocrate, + Et son talent exquis pour mettre sa cravate, + Dans les salons un grand effet. + + +CXV + + Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe, + Pour ouïr le concert se réunit en groupe. + --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer, + Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique! + Ni le gros Rossini, ce roi de la musique, + Ni le chevalier Karl Maria de Weber, + A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie, + Inventer et noter la grande symphonie + Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti; + --Boucher et Bériot, Paganini lui-même, + N'eussent pas su broder un plus étrange thème + De plus brillants pizzicati. + + +CXVI + + Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles, + Des Stradivarius grincer les chanterelles; + La corde semble avoir une âme dans sa voix. + Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde; + Un lutin jovial, gonflant sa face ronde, + Sonne burlesquement de deux cors à la fois. + Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes + Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes. + Quatre petits démons, sous un archet de fer, + Font ronfler et mugir quatre basses géantes. + Un gras soprano tord ses mâchoires béantes. + C'est un charivari d'enfer! + + +CXVII + + Le concerto fini, les danses commencèrent. + Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent. + Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça + Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde + Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde, + Comme un cheval sans frein au galop se lança. + Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles, + Et la lune prenant deux nuages pour voiles, + Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.-- + L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes + Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes + Qu'ils entendirent cette nuit! + + +CXVIII + + On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre + Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre; + L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds, + Se dressait gauchement sur ses pattes massives + Et s'épanouissait en gambades lascives. + --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés, + Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes, + Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes. + --Une tête de mort, à pattes de faucheux, + Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme. + Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe; + --Des vers rayaient le sol gâcheux.-- + + +CXIX + + La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes + Tordaient leurs membres nus en postures infâmes; + Arétin eût rougi.--Des baisers furieux + Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches; + Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches: + On entendait un bruit de chocs luxurieux. + --Les prunelles jetaient des éclairs électriques, + Les bouches se fondaient en étreintes lubriques: + --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements! + Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde, + N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde + De plus hideux accouplements. + + +CXX + + Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable + L'odeur de l'assemblée était insoutenable. + --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment. + --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes, + Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes, + Tout disparut en l'air comme un enchantement. + --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées, + Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées; + Il cria; mais son cri ne fut point entendu... + Et des contadini le matin, près de Rome, + Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme, + Les reins cassés, le col tordu. + + +CXXI + + --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème, + Me voici donc au bout de ce moral poëme! + En êtes-vous aussi content que moi, lecteur? + En vain depuis deux mois, pour clore ce volume, + Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume; + Le sujet paresseux marchait avec lenteur. + Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles, + Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles + Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin. + --Les chiffres grossissaient. La page sur la page + Se couchait moite encore, et moi, perdant courage, + Je me disais toujours:--Demain! + + +CXXII + + --Ce poëme homérique et sans égal au monde + Offre une allégorie admirable et profonde; + Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os, + Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase, + Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze, + Lever, le bal fini, le masque aux dominos. + --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose, + Clouer à chaque mot une savante glose.-- + Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel + Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte, + Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte + Un tome de Pantagruel. + +1831. + + + + +POÉSIES DIVERSES + +1833-1838 + + + + +LE NUAGE + + + Dans son jardin la sultane se baigne, + Elle a quitté son dernier vêtement; + Et délivrés des morsures du peigne + Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + + Par son vitrail le sultan la regarde, + Et, caressant sa barbe avec sa main, + Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde, + Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + + --Moi je la vois, lui répond, chose étrange! + Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; + Je vois son sein vermeil comme l'orange + Et son beau corps de perles inondé. + + Ahmed devint blême comme la lune, + Prit son kandjar au manche ciselé, + Et poignarda sa favorite brune.... + Quant au nuage, il s'était envolé! + + + + +LES COLOMBES + + + Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, + Un beau palmier, comme un panache vert + Dresse sa tête, où le soir les colombes + Viennent nicher et se mettre à couvert. + + Mais le matin elles quittent les branches: + Comme un collier qui s'égrène, on les voit + S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, + Et se poser plus loin sur quelque toit. + + Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, + De blancs essaims de folles visions + Tombent des cieux, en palpitant des ailes, + Pour s'envoler dès les premiers rayons. + + + + +LES PAPILLONS + +PANTOUM + + + Les papillons couleur de neige + Volent par essaims sur la mer; + Beaux papillons blancs, quand pourrai-je + Prendre le bleu chemin de l'air? + + Savez-vous, ô belle des belles, + Ma bayadère aux yeux de jais, + S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, + Dites, savez-vous où j'irais? + + Sans prendre un seul baiser aux roses + A travers vallons et forêts, + J'irais à vos lèvres mi-closes, + Fleur de mon âme, et j'y mourrais. + + + + +TÉNÈBRES + + + Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme! + Et n'allez plus chercher de querelles au sort; + Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + + Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; + Mon âme, repliez le reste de vos ailes, + Car vous avez tenté votre suprême effort. + + Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles + Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, + Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles. + + Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé. + Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, + Votre souvenir être à jamais effacé! + + Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, + Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs + Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. + + Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; + On ne répandra pas les larmes argentées + Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. + + Votre convoi muet, comme ceux des athées, + Sur le triste chemin rampera dans la nuit: + Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. + + La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; + Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, + Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. + + Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, + Nul ne s'apercevra que vous soyez absents, + Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. + + Et le chaste secret du rêve de vos ans + Périra tout entier sous votre tombe obscure + Où rien n'attirera le regard des passants. + + Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature, + Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, + Et pour les malvenus elle est avare et dure. + + Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! + L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: + Ils trouvent au désert des palais enchantés, + + Ils tettent librement la féconde mamelle; + La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, + Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle. + + Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir + Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, + Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. + + S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie, + Une petite fleur sous leur pâle gazon, + Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie. + + Un rayon de soleil brille à leur horizon, + Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage + Avec un flot de pluie éteindra le rayon. + + L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, + Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment. + Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + + L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, + Sur leur front découvert lâchera la tortue, + Car ils doivent périr inévitablement. + + L'aigle manque son coup; quelque vieille statue + Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, + Quitte son piédestal, les écrase et les tue. + + Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; + Leur chien même les mord et leur donne la rage; + Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + + Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage; + D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort, + Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage! + + Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; + Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule + Pour un pareil athlète est à peine assez fort. + + Après la vie obscure une mort ridicule; + Après le dur grabat un cercueil sans repos + Au bord d'un carrefour où la foule circule. + + Ils tombent inconnus de la mort des héros, + Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, + Se fait effrontément un socle de leurs os. + + Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille + Imbibe leur éponge avec du fiel amer, + Et la Nécessité les tord dans sa tenaille. + + Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair, + Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, + Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. + + Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe; + Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, + Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe. + + La tombe vomira leur fantôme odieux. + Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; + Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + + Cette histoire sinistre est votre propre histoire, + O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas! + La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + + C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas + De grands événements et des malheurs de drame, + Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + + Quelques fils bien communs en composent la trame, + Et cependant elle est plus triste et sombre à voir + Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. + + Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir; + Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre, + Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + + O vous que nul amour et que nul vin n'enivre, + Frères désespérés, vous devez être prêts + Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! + + Le néant a des lits et des ombrages frais. + La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée, + Et les pavots devraient jalouser les cyprès. + + Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! + Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, + Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. + + Cesse de te roidir contre le sort jaloux, + Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, + Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. + + Le sable des chemins ne garde pas ta trace, + L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur + Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + + Pour y graver un nom ton airain est bien dur, + O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare + Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + + Il faut un grand génie avec un bonheur rare + Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, + Et de ce double don le destin est avare. + + Hélas! et le poëte est pareil à l'amant, + Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, + Quelque rêve chéri caressé chastement: + + Eldorado lointain, pierre philosophale + Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais; + Un astre impérieux, une étoile fatale. + + L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; + Et le matin venu, la lueur poursuivie, + Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. + + C'est une belle chose et digne qu'on l'envie + Que de trouver son rêve au milieu du chemin, + Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. + + Quel plaisir quand on voit briller le lendemain + Le baiser du soleil aux frêles colonnades + Du palais que la nuit éleva de sa main! + + Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades, + Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, + Et perce triomphant les vitreuses arcades. + + Il est beau d'arriver où tendait son essor, + De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, + Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor; + + De faire, du plus creux de son âme profonde, + Rayonner son idée ou bien sa passion, + D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + + D'unir heureusement le rêve à l'action, + D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, + Et de donner un trône à son ambition; + + D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue, + Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal + Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + + Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal. + Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: + Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + + L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, + Montant les escaliers qui mènent à nos tours, + Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. + + Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds, + Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires + S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + + Sur les autels déserts des basiliques noires, + Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, + S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires. + + Le soleil désolé, penchant son œil de feu, + Pleure sur l'univers une larme sanglante; + L'ange dit à la terre un éternel adieu. + + Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante; + L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; + Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + + Les plumes s'useront aux ailes du vautour, + Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, + Et du monde vingt fois il refera le tour; + + Puis il retombera dans cette eau solitaire + Où le rond de sa chute ira s'élargissant: + Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + + Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. + Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; + Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + + Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, + Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux + Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + + Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? + Le vieil Atlas lassé retire son épaule + Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. + + L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; + La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; + L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. + + Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel + Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, + Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + + Quand notre passion sera-t-elle finie? + Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; + La sueur ronge teint notre face jaunie. + + Assez comme cela! nous avons trop souffert; + De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, + Car pour nous racheter votre Fils s'est offert. + + Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; + Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, + Et le prêtre demande un autre sacrifice. + + Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau; + Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée + N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + + Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée. + + + + +THÉBAÏDE + + + Mon rêve le plus cher et le plus caressé, + Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé, + C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, + Dans une solitude inabordable, affreuse; + Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra + Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, + Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, + Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; + Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, + Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités, + Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, + Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume + Et boire la rosée à ton calice ouvert, + O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert + Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! + De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte + Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir + Du monde des vivants n'y pût pas revenir; + J'effacerais mon nom de ma propre mémoire, + Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire + Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, + Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet; + Car je sais maintenant que vaut cette fumée + Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. + J'ai regardé de près et la science et l'art: + J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; + J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée + L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; + Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon + Impalpable, qui teint l'aile du papillon, + Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. + Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence, + Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort, + Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! + Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, + Égrène sur son front le pavot inodore, + Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, + Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. + Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, + Faites taire les vents et bouchez son oreille, + Pour qu'il n'entende pas le retentissement + Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement + Qu'en s'en allant au but où son destin la mène + Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + + Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; + Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; + J'ai les talons usés de battre cette route + Qui ramène toujours de la science au doute. + Assez je me suis dit: Voilà la question. + + Va, pauvre rêveur, cherche une solution + Claire et satisfaisante à ton sombre problème, + Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; + Mon beau prince danois marche les bras croisés, + + Le front dans la poitrine et les sourcils froncés; + D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, + Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre + Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; + Épuise ta vigueur en stériles efforts, + Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, + Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. + C'est à ce degré là que je suis arrivé. + Je sens ployer sous moi mon génie énervé; + Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, + Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + + Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr; + Si dans un coin du cœur il éclôt un désir, + Lui couper sans pitié ses ailes de colombe; + Être comme est un mort étendu sous la tombe; + Dans l'immobilité savourer lentement, + Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: + Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude + D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, + Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux + Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, + Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes + Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. + + C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, + Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé + Que ces vieux mendiants que jusques à la porte + Le chien de la maison en grommelant escorte. + C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, + Comme un petit enfant, je demande à dormir; + Je veux dans le néant renouveler mon être, + M'isoler de moi-même et ne plus me connaître, + Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, + Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. + + J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, + Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, + Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, + Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; + Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves, + Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves, + Avec un horizon sans couronne d'azur, + Bornant de tous côtés le regard comme un mur, + Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate, + Quelque maigre héron debout sur une patte. + Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil + Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, + Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte + Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte, + Marquerait par sa chute aux sons intermittents + Le battement égal que fait le cœur du temps. + Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, + Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, + Je demeurerais là les genoux au menton, + Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, + Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; + Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; + Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, + Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + + C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; + Un couvent est un port qui tient trop à la terre; + Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer + Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. + Dût sombrer le navire avec toute sa charge, + J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. + Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, + Aux simples naufragés de l'âme le couvent. + A moi la solitude effroyable et profonde, + Par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; + On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: + La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit + Passer au long du cloître une forme angélique; + La cloche vous murmure un chant mélancolique; + La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus + Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus + De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, + Volent les chérubins en légions vermeilles. + Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, + A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; + L'extase vous remplit d'ineffables délices, + Et vos cœurs parfumés sont comme des calices; + Vous marchez entourés de célestes rayons, + Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! + + Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, + Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître, + Dans le jardin fleuri de la mysticité, + Les pétales d'argent du lis de pureté; + Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, + Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, + Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, + Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés + Senti des voluptés comparables aux vôtres? + Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres? + Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit, + Dans tout l'enivrement de la première nuit, + Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, + Et baisé les pieds nus de la plus belle femme + Avec la même ardeur que vous les pieds de bois + Du cadavre insensible allongé sur la croix? + Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide + Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide? + Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, + Dans un calice d'or perle le sang divin. + Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes; + Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, + Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux + Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, + Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: + Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. + Nous, nos contentements dureront peu de jours; + Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. + Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, + Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, + Vous achetez le ciel avec l'éternité. + Malgré ta règle étroite et ton austérité, + Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes + S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes; + Une tête de mort, grimaçante pour nous, + Sourit à leur chevet du rire le plus doux; + Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, + Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière; + Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, + Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant; + Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, + Et sous la volupté leur âme tremble et ploie + Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; + Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau. + Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule, + Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle, + Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, + Croire que tout s'est fait comme il était écrit. + Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, + Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; + Il est des malheureux qui ne peuvent prier + Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier. + Tous ne se baignent pas dans la pure piscine + Et n'ont pas même part à la table divine: + Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, + Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + + Aussi je me choisis un antre pour retraite + Dans une région détournée et secrète + D'où l'on n'entende pas le rire des heureux + Ni le chant printanier des oiseaux amoureux; + L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, + Car tout son m'importune et tout rayon me blesse; + Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, + Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait + Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. + De tous les sentiments croulés dans la ruine + Du temple de mon âme, il ne reste debout + Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. + Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; + Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; + A peine vingt épis sont tombés du faisceau: + Je puis derrière moi voir encor mon berceau. + Mais les soucis amers de leurs griffes arides + M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides + Pour en faire une fosse à chaque illusion. + Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, + Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, + Et dès le premier mot sachant la fin du livre. + Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: + Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; + Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, + Plutôt que les enfants, les estime les pères. + Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; + Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris + Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, + Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes + Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, + Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, + Le moins accompagné sur la route du monde, + Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, + Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. + Celui dont le navire est le plus allégé + D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette + Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, + Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau + Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. + L'univers décrépit devient paralytique, + La nature se meurt, et le spectre critique + Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. + Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? + Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde + Qui dois sonner là haut la fanfare du monde? + Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, + Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + +1873. + + + + +ROCAILLE + + + Connaissez-vous dans le parc de Versaille + Une Naïade, œil vert et sein gonflé? + La belle habite un château de rocaille + D'ordre toscan et tout vermiculé. + + Sur les coraux et sur les madrépores + Toute l'année elle dort dans les joncs; + Dans le bassin, les grenouilles sonores + Chantent en chœur et font mille plongeons. + + La fête vient; la coquette Naïade + S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds, + Se peigne, et met ses habits de parade + Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + + Elle descend l'escalier, et sa queue + En flots d'argent sur les marches la suit; + La roide étoffe à trame blanche et bleue + A chaque pas derrière elle bruit. + + + + +PASTEL + + + J'aime à vous voir en vos cadres ovales, + Portraits jaunis des belles du vieux temps, + Tenant en main des roses un peu pâles, + Comme il convient à des fleurs de cent ans. + + Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, + A fait mourir vos œillets et vos lis, + Vous n'avez plus que des mouches de boue + Et sur les quais vous gisez tout salis. + + Il est passé le doux règne des belles; + La Parabère avec la Pompadour + Ne trouveraient que des sujets rebelles, + Et sous leur tombe est enterré l'amour. + + Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, + Vous respirez vos bouquets sans parfums, + Et souriez avec mélancolie + Au souvenir de vos galants défunts. + +1835. + + + + +WATTEAU + + + Devers Paris, un soir, dans la campagne, + J'allais suivant l'ornière d'un chemin, + Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne + Que ma douleur qui me donnait la main. + + L'aspect des champs était sévère et morne, + En harmonie avec l'aspect des cieux; + Rien n'était vert sur la plaine sans borne, + Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. + + Je regardai bien longtemps par la grille, + C'était un parc dans le goût de Watteau: + Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, + Sentiers peignés et tirés au cordeau. + + Je m'en allai l'âme triste et ravie; + En regardant j'avais compris cela: + Que j'étais près du rêve de ma vie, + Que mon bonheur était enfermé là. + + + + +LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE + +A LOUIS BOULANGER + + + Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; + Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, + Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + + Mon conducteur céleste avait quitté ma main; + J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, + Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. + + La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, + La noble dame à qui j'ai donné mon amour, + Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. + + Béatrix dans les cieux avait fui sans retour, + Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, + Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. + + A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire + Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer + D'être ainsi confiné dans la demeure noire. + + Sur ma tête pesait la coupole de fer, + Et je sentais partout, comme une mer glacée, + Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + + Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, + Comme fait dans sa cage un captif impuissant, + Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. + + Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, + Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière + M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + + Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière + Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; + On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre. + + Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, + Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture + Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. + + Comme sur un balcon, une riche tenture + Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer + Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. + + Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, + Se crêpaient mollement et faisaient une frange + Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. + + Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, + Les grands pins balançant leur large parasol + Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. + + Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, + Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, + Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + + Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, + Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant + Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. + + Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, + Avec ses bras de lis environnant la terre, + Aux avances des fleurs répondait doucement. + + Afin de célébrer le solennel mystère, + La nature avait mis son plus riche manteau, + Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre. + + O miracle de l'art! ô puissance du beau! + Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme + Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. + + L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, + Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, + M'engageait à monter par l'escalier de flamme. + + Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs; + Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, + Et les échos charmés disaient des fins de vers. + + Beau cygne italien, roi des amours fidèles, + Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux + Semble un roucoulement de blanches tourterelles; + + Figure à l'air pensif, et toujours à genoux, + Les mains jointes devant ton idole muette, + Te voilà donc vivante et revenue à nous! + + Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte; + Le camail écarlate encadre ton front pur + Et marque austèrement l'ovale de ta tête. + + Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur + Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, + Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + + Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; + Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. + Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + + Sous le laurier mystique et le divin rayon, + Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, + Entre la rêverie et l'inspiration. + + Un chœur harmonieux autour de toi voltige: + C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, + Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige; + + Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu; + C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère; + Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. + + Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, + Dansent derrière toi, sur le char triomphal; + A l'égal d'un César le monde te révère. + + A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, + Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, + D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. + + Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, + Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, + Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + + De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers + Soufflent allégrement aux bouches des trompettes, + Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers, + + Sur le devant du char les filles les mieux faites, + Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, + Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + + Tu viens du Capitole où César est monté. + Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, + Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. + + Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, + Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. + Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. + + Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, + Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; + Ton rôle fut toujours pacifique et serein. + + Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, + Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, + Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes; + + Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs + Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, + Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + + Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore, + Et toujours sur ta bouche on entend palpiter + Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. + + Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: + C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, + Et le monde à genoux les devrait écouter. + + Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites + Les tigres tachetés et les grands lions roux + Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes; + + Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, + De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, + Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + + Faire sortir les ours de leur caverne noire, + En agneaux caressants transformer les lions, + O poëtes! voilà la véritable gloire; + + Et non pas de pousser à des rébellions + Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, + Que l'on déchaîne au jour des révolutions. + + Sur l'autel idéal entretenez la flamme, + Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, + Par l'admiration et l'amour de la femme. + + Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, + Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, + Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau. + + Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, + Au milieu du combat jetant des mots de paix, + Fasse tomber les flots de la foule irritée. + + Que votre poésie, aux vers calmes et frais, + Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive + Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts. + + Faites de la musique avec la voix plaintive + De la création et de l'humanité, + De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + + Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté + Vous représentera dans une immense toile, + Sur un char triomphal par un peuple escorté: + + Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! + +1836. + + + + +MELANCHOLIA + + + J'aime les vieux tableaux de l'école allemande: + Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, + Pâles comme le lis, blondes comme le miel, + Les genoux sur la terre et le regard au ciel, + Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, + Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine; + Les chérubins joufflus au plumage d'azur, + Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; + Les grands anges tenant la couronne et la palme; + Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme, + Qui prie incessamment dans les missels ouverts, + Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. + Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, + Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: + Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement + Arrondir cette forme et ce linéament; + Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale + Tant de simplicité pieuse et virginale; + Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, + Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux; + Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes + Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes. + Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, + Ce cachet de candeur et de sérénité. + Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, + Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane; + On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, + Avait passé la nuit chez la Fornarina. + Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, + Ils ont parfaitement compris la basilique: + Rien de grossier en eux, rien de matériel; + Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. + Seuls ils ont le secret de ces divins sourires + Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; + Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, + Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, + Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, + Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. + Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen: + C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, + Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, + Qui met entre les bras de la Vénus antique, + Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; + Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, + Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide; + L'antiquité profane est le fil qui les guide: + Apollon sert de type à l'ange saint Michel; + Le Jupiter tonnant devient Père éternel; + La tunique latine est taillée en étole, + Et l'on fait une église avec le Capitole. + J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto, + Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo. + Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, + Entre des cardinaux et des filles de joie; + Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats, + Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. + C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage + Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; + C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, + Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; + Leur atelier à tous était le cimetière, + Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. + Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux, + On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. + Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, + Les mains jointes, tout droits, dans la même posture + De contemplation extatique où sont peints + Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints. + Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, + Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche, + Même à nos yeux savants reluit d'une beauté + Toute jeune de charme et de naïveté. + Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance + Brille ineffablement quelque haute espérance; + L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend + Pour revoler aux cieux que le suprême instant. + Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée + Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; + L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, + Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. + C'est que la vie alors de croyance était pleine, + C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine + De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; + C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; + C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, + Et que sur chaque roche une cellule assise + Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; + Le désert se peuplait de lueurs et de voix; + Dans toute obscurité rayonnait un mystère; + On aimait, et le ciel descendait sur la terre. + Gothique Albert Dürer, oh! que profondément + Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand! + Que de virginité, que d'onction divine + Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! + Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! + Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, + Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, + Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître! + C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, + D'autre amour dans le cœur que celui de ton art; + C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries + L'ovale gracieux de tes belles Maries, + O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! + Comme de Raphaël et comme de Titien: + Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. + Tout terrestre désir devant elle s'apaise, + Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, + Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. + Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, + Et tu n'enivres pas dans de sales orgies + L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté + Pour que l'on crut encore à la sainte beauté. + Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; + Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse, + Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, + En Allemand naïf, en honnête bourgeois, + Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; + Et ton talent caché, comme une fleur mystique, + Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, + Répandait ses parfums et s'épanouissait. + Il me semble te voir au coin de ta fenêtre + Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. + L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer, + Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer! + Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, + Et découpe ses toits aux silhouettes sèches; + Toi, le coude au genou, le menton dans la main, + Tu rêves tristement au pauvre sort humain: + Que pour durer si peu la vie est bien amère, + Que la science est vaine et que l'art est chimère, + Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel, + Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel. + Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie, + Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie, + Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié, + Dans sa création t'a personnifié. + Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, + Plus plein de rêverie et de douleur profonde, + Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, + Dans l'immobilité du plus complet repos. + Son vêtement, drapé d'une façon austère, + Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère, + Son front est couronné d'ache et de nénufar; + Le sang n'anime pas son visage blafard; + Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie + Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, + Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. + Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, + Son regard dans son œil brille comme une lampe, + Et convulsivement sa main presse sa tempe. + Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, + Ce sont des attributs de sciences et d'arts; + La règle et le marteau, le cercle emblématique, + Le sablier, la cloche et la table mystique, + Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; + Cependant c'est un ange et non pas un démon. + Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture + Lui sert à crocheter les secrets de nature. + Il a touché le fond de tout savoir humain; + Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, + Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, + Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, + Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, + Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. + Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, + Le vieux père Océan lève sa face morne, + Et dans le bleu cristal de son profond miroir + Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. + Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, + Porte écrit dans son aile ouverte en banderole: + MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, + Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils, + Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, + Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. + Voilà comme Dürer, le grand maître allemand, + Philosophiquement et symboliquement, + Nous a représenté, dans ce dessin étrange, + Le rêve de son cœur sous une forme d'ange. + Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; + Et nos peintres la font autrement. La voici: + --C'est une jeune fille et frêle et maladive, + Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, + Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé; + Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, + Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, + Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; + Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, + Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. + La brise à plis légers fait voler son écharpe, + Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; + Un album, un roman, près d'elle sont ouverts: + Car la mode la suit jusque dans ses déserts. + Notre Mélancolie est petite-maîtresse, + Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; + Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; + Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; + Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; + C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, + Cause fort bien musique, et peinture pas mal; + Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; + Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, + Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. + On ne la verra pas enterrer tristement + Dans quelque sierra son teint pâle et charmant, + Ses grâces de malade et ses petites mines, + Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines + Promener loin du bruit ses méditations: + Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, + Il faut que les journaux en puissent rendre compte; + Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; + Avec chaque soupir elle souffle un roman; + Elle meurt, mais ce n'est que littérairement. + Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; + Et si son front de nacre est coupé d'une ride, + Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: + Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. + Mais c'est que de Paris une robe attendue + Arrive chiffonnée et de taches perdue. + Ah! quelle différence, et que près de ces vieux + Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, + Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines. + Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines + Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, + Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur. + La passion est morte avec la foi; la terre + Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, + Et se suspend encore aux lèvres du soleil; + Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil + Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes + Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. + D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, + Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. + Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, + Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. + Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé + Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé, + Il ne restera plus qu'une neige incolore; + Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, + Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, + Et l'incendie éteint pourra se rallumer; + Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, + Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. + De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas + Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, + Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre + De notre siècle, à nous, et la voyant entière, + Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité, + Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. + +1834. + + + + +NIOBÉ + + + Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, + Le menton dans la main et le coude au genou, + Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, + Pleure éternellement sans relever le cou. + + Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? + A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau? + Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue, + Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? + + Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière, + Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, + Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre + Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. + + O symbole muet de l'humaine misère, + Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, + Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, + Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES + + + Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange, + La chapelle Sixtine et le grand Jugement; + Je restai stupéfait à ce spectacle étrange + Et me sentis ployer sous mon étonnement. + + Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, + Des faces de lion avec des cols de bœuf, + Des chairs comme du marbre et des musculatures + A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. + + Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, + Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, + La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; + Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + + C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide: + Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos; + Sous un entablement, jamais Cariatide + Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMÈRE + + + Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe, + Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux; + Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe + Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + + Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; + La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins; + Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, + J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. + + Elle se démenait, hurlante et furieuse, + Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; + Alors elle me dit d'une voix gracieuse, + Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? + + Par delà le soleil et par delà l'espace, + Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; + Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: + Car je veux voir mon rêve en sa réalité. + +1837. + + + + +LA DIVA + + + On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini + Le basso cantante, le ténor Rubini, + Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle, + Quand on l'eut élargie et faite colossale, + Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, + N'aurait pu contenir son public ce soir-là. + Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, + Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. + Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, + Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; + Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, + Fausse toute musique; et la note hardie, + Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, + Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. + J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, + Pour contenir mon cœur plein d'extase divine; + Mes artères chantant avec un sourd frisson, + Mon oreille tendue et buvant chaque son; + Attentif comme au bruit de la grêle fanfare + Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare. + Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, + A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; + Et la toile tomba. C'était le premier acte. + Alors je regardai; plus nette et plus exacte, + A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, + Chaque tête à son tour passait avec ses traits. + Certes, sous l'éventail et la grille dorée, + Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, + Au reflet des joyaux, au feu des diamants, + Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, + J'en vis plus d'une belle et méritant éloge; + Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge + J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, + La loge lui formant un cadre de son bord, + Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, + Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, + Car elle se tenait dans l'immobilité, + Regardant devant elle avec simplicité, + La bouche épanouie en un demi-sourire, + Et comme un livre ouvert son front se laissant lire. + Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés + Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. + Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; + Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; + Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur, + Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur. + Au bout de quelque temps, la belle créature, + Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture, + Le col un peu penché, le menton sur la main, + De façon à montrer son beau profil romain, + Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces, + Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. + Tout perdait son éclat, tout tombait à côté + De cette virginale et sereine beauté; + Mon âme tout entière à cet aspect magique + Ne se souvenait plus d'écouter la musique, + Tant cette morbidezze et ce laisser-aller + Était chose charmante et douce à contempler, + Tant l'œil se reposait avec mélancolie + Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. + Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, + Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours; + J'admirais à part moi la gracieuse ligne + Du col se repliant comme le col d'un cygne, + L'ovale de la tête et la forme du front, + La main pure et correcte, avec le beau bras rond; + Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, + Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. + Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; + Ces formes sans puissance et cette fade peau + Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre + Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, + Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard, + M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. + J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture + D'un habit idéal revêtent la nature. + Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, + N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants; + J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française: + Raphaël a menti comme Paul Véronèse! + Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien + Le marbre grec doré par l'ambre italien, + L'œil de flamme, le feint passionnément pâle, + Blond comme le soleil sous son voile de hâle, + Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, + Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, + Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, + Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. + Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, + C'est la vie elle-même et la réalité. + Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, + Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; + Elle reste immobile et sous le même jour, + Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. + Artistes souverains, en copistes fidèles, + Vous avez reproduit vos superbes modèles! + Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, + Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, + Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, + Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, + Doux fantômes bercés dans les bras du désir, + Formes que la parole en vain cherche à saisir? + Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, + Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? + Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, + Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, + Et l'épithète creuse et la rime incolore? + Ah! combien je regrette et comme je déplore + De ne plus être peintre, en te voyant ainsi + A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi! + +1838. + + + + +APRÈS LE BAL + + + Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, + Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! + Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, + Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + + Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, + Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; + O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, + Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. + + Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, + Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais. + N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes + Oui halète à la porte et souffle son air frais? + + Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, + Sur la tombe du bal jetez à pleines mains + Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, + Vos blancs camélias et vos pâles jasmins. + + Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; + La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; + C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, + C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui. + + O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, + Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, + D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, + Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied? + + Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, + Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu + Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, + Comme un cheval que fouille un éperon pointu? + + Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! + Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. + Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, + Il le faut embaumer avec le souvenir. + + J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine + Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. + Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène + Au bonheur d'autrefois regretté si souvent? + + Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. + Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau + Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, + La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. + + Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, + Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, + Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore; + Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + + Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, + Nous faisant dans notre âme une chaste oasis, + Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, + Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + + Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, + De quelle passion ta figure vivait, + Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, + Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait. + + Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, + Je posais sur ta bouche un sourire charmant, + Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate + Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + + Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle + Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, + Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, + S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. + + Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, + Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, + Au lieu de marque rose, une tache livide + Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + + Car si la face humaine est difficile à lire, + Si déjà le front nu ment à la passion, + Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire + Si vraiment la pensée est sœur de l'action? + + Et cependant, malgré cette pensée amère, + Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; + Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère, + Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. + + Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, + Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, + Comme au sortir du bain, les péris et les fées, + Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + + Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, + Passer et repasser comme une aile d'oiseau, + Plus suave en odeur que n'est la marjolaine + Ou le muguet des bois au temps du renouveau. + + O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde, + Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, + Endormeuse des maux et des soucis du monde; + J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. + + Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, + Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour, + Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse, + Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour. + +1834. + + + + +TOMBÉE DU JOUR + + + Le jour tombait, une pâle nuée + Du haut du ciel laissait nonchalamment, + Dans l'eau du fleuve à peine remuée, + Tremper les plis de son blanc vêtement. + + La nuit parut, la nuit morne et sereine, + Portant le deuil de son frère le jour, + Et chaque étoile à son trône de reine, + En habits d'or s'en vint faire sa cour. + + On entendait pleurer les tourterelles, + Et les enfants rêver dans leurs berceaux; + C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes, + Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + + Le ciel parlait à voix basse à la terre; + Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, + Et répétaient un acte de mystère; + Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. + +1834. + + + + +LA DERNIERE FEUILLE + + + Dans la forêt chauve et rouillée + Il ne reste plus au rameau + Qu'une pauvre feuille oubliée, + Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + + Il ne reste plus dans mon âme + Qu'un seul amour pour y chanter, + Mais le vent d'automne qui brame + Ne permet pas de l'écouter; + + L'oiseau s'en va, la feuille tombe, + L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. + Petit oiseau, viens sur ma tombe + Chanter, quand l'arbre sera vert! + +1837. + + + + +LE TROU DU SERPENT + + + Au long des murs, quand le soleil y donne, + Pour réchauffer mon vieux sang engourdi, + Avec les chiens, auprès du lazzarone, + Je vais m'étendre à l'heure de midi. + + Je reste là sans rêve et sans pensée, + Comme un prodigue à son dernier écu. + Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, + Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + + Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, + Mon âme usée abandonne mon corps; + Je porte en moi le tombeau de moi-même, + Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + + Quand le soleil s'est caché sous la nue, + Devers mon trou je me traîne en rampant, + Et jusqu'au fond de ma peine inconnue + Je me retire aussi froid qu'un serpent. + +1834. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE + + +I + + Il est par les faubourgs un ramas de maisons + Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, + Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue + Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. + Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, + Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, + Que ne sont ces maisons laides et rechignées. + Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; + Le toit pleure toujours comme un œil chassieux; + Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux, + Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, + Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, + Pareils à des vieillards de débauche pourris, + Ruines sans grandeur et dignes de mépris. + Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, + Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. + Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, + Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, + Si que chaque maison, dépassant ses murailles, + A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + + Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis; + Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits + Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, + Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères. + Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, + On les voit barboter, pareils à des pourceaux; + On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes, + Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, + Descendre en trébuchant quelque roide escalier + Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. + D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, + Sucent une mamelle épuisée et tarie, + Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix + Un ignoble refrain en ignoble patois. + Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude; + A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, + Le corps entortillé dans un pâle lambeau, + Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. + Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves, + Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, + Et n'y jette à travers la noire humidité + Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. + Une odeur de prison et de maladrerie, + Je ne sais quel parfum de vieille juiverie + Vous écœure en entrant et vous saisit au nez. + Des vivants comme nous sont pourtant condamnés + A respirer cet air aux miasmes méphitiques, + Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. + Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, + C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; + Ils sont déshérités de toute la nature, + Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. + Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? + Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, + Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, + Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète, + Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux + De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. + Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, + Et je dis anathème a cette race impie. + + +II + + Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, + Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. + Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables + Aux avares griffons dont nous parlent les fables, + Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, + Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. + Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; + Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, + Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, + Arracher vos clous d'or, portes du paradis, + Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, + Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires. + + Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, + Un moyen d'imposer ses volontés à tous, + Et de faire fleurir sa libre fantaisie + Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. + L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, + Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, + Un sérail à choisir, de belles courtisanes + Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, + Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, + Une collection de grands maîtres anciens, + L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, + Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. + L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, + L'anneau de Salomon, le talisman fatal, + Qui, forçant à venir les démons et les anges, + Fait les réalités de nos rêves étranges. + Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; + Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; + Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, + Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. + Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, + Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + + Les choses de ce monde et les choses divines, + Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, + Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. + Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, + Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies + Des générations dans le temps endormies. + Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or + Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. + Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, + Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, + Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, + L'ange du tabernacle et les châsses des saints, + Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées + Gisent au fond des cours à pleines charretées; + Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois + Que des débris d'autel et des morceaux de croix. + C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, + Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, + Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, + Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. + L'épine de son dos est collée à son ventre, + Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, + Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; + Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs + Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; + On peut compter les fils de sa robe de bure, + Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais, + Ses manches laissent voir ses coudes violets; + Elle claque du bec comme fait la cigogne, + Et, quand elle remue et vaque à sa besogne, + On entend ses os secs à chaque mouvement, + Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement. + + +III + + Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, + Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, + C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, + Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, + Et qui ne laissez pas debout une colonne + Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. + Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, + Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel, + Soyez maudits! + Jamais déluge de Barbares, + Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, + Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, + N'ont fait autant de mal que vous en faites là. + Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, + Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. + Ils détruisaient, car telle était leur mission, + Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. + + C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues + Près de leurs piédestaux moisissent abattues! + Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau + Laisse une cicatrice au front de tout château; + C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, + Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; + Vous qui déshabillez les saintes et les saints, + Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints + Et rompez les clochers, comme une jeune fille + Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; + C'est à cause de vous que l'on dit des Français: + Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. + Encor, si vous étiez la vieille bande noire! + Mais vous êtes venus bien après la victoire. + Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; + Vous avez attendu que sa chair ait pué, + Avant que de tomber sur le géant à terre, + Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, + Par une nuit sans lune, où le firmament noir + N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, + Vous avez abattu votre vol circulaire + Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. + Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, + S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, + Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, + Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; + Et les bassets trapus, arrivés les derniers, + Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. + Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée + Par les chiens courageux aux lâches préparée. + Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, + Et dérobent l'argent dans les poches des morts. + + O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, + Comme ta mission, tu fus horrible et grande. + Je ne sais quelle rude et sombre majesté + Drape sinistrement ta monstruosité; + Une fauve auréole autour de toi rayonne + Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. + Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; + L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; + Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, + Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. + C'est toi qui commenças ce périlleux duel + Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; + Et quand tu secouais, de tes mains insensées, + Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, + On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, + En signe de douleur allait pleurer le sang; + On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie + Et reluire à son front une auréole vraie, + Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, + Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. + Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, + Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; + On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, + Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. + Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, + Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; + Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, + Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; + Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes + Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, + Leur œil de diamant et leurs lances de feu, + A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. + La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, + Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, + Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas + En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. + Tu fus la poésie et l'idéal du crime; + Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, + Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. + La vieille monarchie avec la vieille foi + Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, + Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. + Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, + Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. + Au seul bruit de tes pas les noires basiliques + Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; + Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, + Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; + Le dragon se tordant au bout de la gouttière + Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; + Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; + Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, + Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, + Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. + Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, + Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; + Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. + Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, + Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. + Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, + Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, + Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; + Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux + Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, + Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, + A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, + Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer + Venait les emporter dans ses griffes de fer. + L'épouvante crispait leur bouche violette, + Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, + Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi + Que pour guillotiner un véritable roi. + Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; + Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, + Devaient fatalement tomber sous ton marteau, + Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; + Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, + Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, + Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. + O tueuse de rois, souveraine d'un jour! + Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, + Mais tu gardais au moins la majesté du crime, + Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, + Et, si tu profanais les cadavres des rois, + C'était pour te venger et non pas pour leur prendre + Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN + + + Ami, vous avez beau, dans votre austérité, + N'estimer chaque objet que par l'utilité, + Demander tout d'abord à quoi tendent les choses + Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; + Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun + Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; + Il est dans la nature, il est de belles choses, + Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, + Des poëtes rêveurs et des musiciens + Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, + Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, + Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, + Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, + Écoutent le récit de leurs amours naïfs. + Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, + Un certain choix de mots tient un jour en extase, + Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin + Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. + D'autres seront épris de la beauté du monde + Et du rayonnement de la lumière blonde; + Ils resteront des mois assis devant des fleurs, + Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; + Un air de tête heureux, une forme de jambe, + Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, + Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. + Qu'importent à ceux-là les affaires du temps + Et le grave souci des choses politiques? + Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, + Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns, + Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? + Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. + Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, + Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, + Réaliser en marbre un rêve de beauté, + Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, + Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; + Restez assis plutôt que de perdre vos pas. + Le lis ne file pas et ne travaille pas; + Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, + Il jette son parfum et cela le contente. + Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel + Une perle de pluie, une goutte de miel, + Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée, + Se taille dans sa feuille une robe argentée. + Qui de vous osera lui dire: Paresseux! + Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux + Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, + Se cachent en hiver sous la paille des bouges, + Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain + A tous les malheureux qui vont criant la faim? + Qui donc dira cela, que toute chose belle, + Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle + Et son enseignement et sa moralité? + Comment pourrons-nous croire à la Divinité + Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, + Si nous n'en voyons pas une preuve touchante + Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, + La fleur de la vallée avec son encensoir? + Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? + Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes, + Laissons tourner le monde et les choses aller; + Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, + Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, + Sans faire choir le ciel et déranger le pôle. + Se croire le pivot de la création + Est une erreur commune à toute ambition; + L'on est persuadé qu'on est indispensable + Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable + Aux balances d'airain des grands événements. + L'on tombe chaque jour en des étonnements + A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme + Fait un homme jeté de la plus haute cime, + Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé, + Par le premier qui vient on le voit remplacé. + Nos agitations ne laissent pas de trace: + C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; + En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal, + Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, + Et dans l'éternité mystérieuse et noire + Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. + Quand votre nom serait creusé dans le rocher, + L'intarissable flot qui semble le lécher, + Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, + De sa langue d'azur le fera disparaître, + Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, + Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau. + Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, + A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde + Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? + Où retrouverez-vous le temps sacrifié, + Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile + Des révolutions la tempête éternelle? + Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, + Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, + Et traverser à pied ce grand désert de prose, + Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose + Offre candidement sa bouche à vos baisers, + A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, + Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? + De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, + La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; + Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, + Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, + Se baigne devant vous dans la source, et fait luire + A travers les roseaux, sous le flot argentin, + Son épaule de nacre et son dos de satin. + Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, + Vous foulez sans pitié la pauvre violette; + La fée en soupirant rattache ses cheveux, + Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, + Et reprend tristement ses habits sur les branches. + Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches + Au pays d'Avalon vous auraient emporté; + Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté + Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves: + Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves, + Sur les éclats de verre et les tessons cassés, + A travers les débris des trônes renversés, + Vous avez préféré, faussant votre nature, + Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; + Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, + Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: + Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; + Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, + Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. + Le front tout soucieux et penché vers le sol, + Vous passez sans répondre au gai salut des merles. + Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles + Et les beaux diamants aux éclairs diaprés + Que répand le matin sur le velours des prés? + Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, + Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; + Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc + Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, + Et vous en composiez, enfantines merveilles, + Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. + Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, + Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, + Au revers du sillon, de leurs petites langues, + Vous faisaient autrefois de si belles harangues? + De votre négligence ils sont tout attristés + Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. + C'est en vain que juillet les convie à sa fête; + Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, + Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. + Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil, + Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire + Que vous ayez perdu si vite la mémoire + Des entretiens naïfs et des charmants amours + Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! + Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, + Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, + La blonde Amaryllis en couplets alternés. + De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés + Sentent le serpolet, le thym et la framboise; + A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, + Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux + Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. + Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques + D'une bouche formée aux chants élégiaques; + Laissez cette besogne aux orateurs braillards, + Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, + Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, + Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. + Rome se sauvera toute seule très-bien; + Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien. + Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? + Que le char de l'État s'enfonce dans la boue, + Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, + S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin, + Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse + Quelque petit sentier, par une pente douce, + Regagnant le sommet d'un coteau séparé, + D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré; + Et nous attendrons là que notre jour arrive, + Voyant de haut la mer se briser à la rive, + Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. + La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; + Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, + La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; + Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, + Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; + Elle va, du coupant de sa courbe faucille, + Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; + Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, + Et dans son grenier noir elle serre le tout. + A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, + Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, + Quand peut-être le fer, près de notre sillon, + Se balance et fait luire un sinistre rayon? + Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? + Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, + Qui peut dire lequel était Napoléon + Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? + Qui le décidera? L'existence est un songe + Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge + Le corps du citoyen utile et positif + Et le corps du rêveur et du poëte oisif. + Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, + Entre néant et rien quelle est la différence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS + + + Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre) + Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers + Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, + Et caparaçonnés de harnois singuliers. + + Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, + Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards + Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, + Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards. + + Par moment, du rebord de l'arcade géante, + Un cavalier blessé perdant son point d'appui, + Un cheval effaré tombait dans l'eau béante, + Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + + C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, + Qui cherchiez à forcer le passage du pont, + Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, + Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS + + + Parfois un enfant trouve une petite graine, + Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, + Pour la planter, il prend un pot de porcelaine + Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. + + Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, + Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; + Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge + Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. + + L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse + Sur les débris du pot brandir ses verts poignards; + Il la veut arracher, mais la tige est tenace; + Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + + Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; + Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: + C'est un grand aloès dont la racine brise + Le pot de porcelaine aux dessins éclatants. + + + + +LE SPHINX + + + Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, + Une Chimère antique entre toutes me plaît; + Elle pousse en avant deux mamelles pointues, + Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. + + Son visage de femme est le plus beau du monde; + Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; + Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, + On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. + + Les jeunes nourrissons qui passent devant elle + Tendent leurs petits bras et veulent avec cris + Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; + Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris, + + C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères: + La face en est charmante et le revers bien laid. + Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères + N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait. + + + + +PENSÉE DE MINUIT + + + Une minute encor, madame, et cette année, + Commencée avec vous, avec vous terminée, + Ne sera plus qu'un souvenir. + Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, + Elle s'en est allée en un lieu d'où personne + Ne peut la faire revenir: + + Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles. + Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. + Sur le bord du néant jeté; + Limbes de l'impalpable, invisible royaume + Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, + Ce qui n'est rien ayant été; + + Où va le son, où va le souffle, où va la flamme, + La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme, + L'amour de notre cœur chassé; + La pensée inconnue éclose en notre tête; + L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le présent qui se fait passé; + + Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre + Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre + Tournée avec le doigt du temps; + Une scène nouvelle à rajouter au drame, + Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + + Un autre pas de fait dans cette route morne, + De la vie et du temps, dont la dernière borne, + Proche ou lointaine, est un tombeau; + Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; + Où de votre bonheur toujours à chaque ronce + Derrière vous reste un lambeau. + + Du haut de cette année avec labeur gravie, + Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effacé, + Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, + Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, + Le vaste horizon du passé. + + Ainsi le voyageur, du haut de la colline, + Avant que tout à fait le versant qui s'incline + Ne les dérobe à son regard, + Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues + Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son départ. + + Mes ans évanouis à mes pieds se déploient + Comme une plaine obscure où quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappés: + Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, + Une époque, un détail nettement se détache + Et revit à mes yeux trompés. + + Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette + Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; + Portrait sans modèle aujourd'hui; + Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte + Que le passé ravit au présent qu'il emporte; + Reflet dont le corps s'est enfui. + + J'hésite en me voyant devant moi reparaître, + Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître + Sous ma figure d'autrefois. + Comme un homme qu'on met tout à coup en présence + De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence + Ont changé les traits et la voix. + + Tant de choses depuis par cette pauvre tête, + Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte, + Comme dans l'aire des aiglons, + Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée + Se débattent, heurtant leur coquille brisée + Avec leurs ongles déjà longs! + + Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère; + Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. + On ne peut sur le temps reprendre une minute, + Ni faire remonter un grain après sa chute + Au fond du fatal sablier. + + La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête + Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite + L'étude austère et les soucis. + Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite + Et dont quelque tourmente intérieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + + Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre + Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre + N'en avait noirci le corail. + Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles + Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles + Doublaient le ciel dans leur émail. + + Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie; + Aucune illusion, amèrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; + Il s'épanouissait à toute chose belle, + Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal était bien, le bien mieux. + + Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, + Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main, + Avec son collier fuit de perles de rosée, + Sa robe prismatique au soleil irisée, + Allait chantant par le chemin. + + Et puis l'âge est venu qui donne la science, + J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du cœur, + Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, + Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + + Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes + Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux, + Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme + Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, + Et je devins bien malheureux. + + La pensée et la forme ont passé comme un rêve. + Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? + Dans quel coin du chaos met-il + Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, + Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + + Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère; + Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil + Avec sa sombre voix explique bien des choses; + Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'éternité commence au seuil. + + L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, + De vous entretenir de tout cela. Mon âme, + Ainsi qu'un vase trop rempli, + Déborde, laissant choir mille vagues pensées, + Et ces ressouvenirs d'illusions passées + Rembrunissent mon front pâli. + + Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, + De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir, + Comme un enfant mutin, sa mère par la robe, + Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe + Consolez-vous par l'avenir. + + Regardez; devant vous l'horizon est immense. + C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. + La route de ce monde est pour vous une allée, + Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée: + Marchez où le temps vous conduit. + + Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. + Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, + L'avenir devrait m'être cher; + Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; + Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, + Et je me sens le cœur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON + + + Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, + Tu me veux donc quitter et courir par le monde? + Toi qui, voyant passer du seuil de la maison + Les nuages du soir sur le rouge horizon, + Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, + Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; + Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, + Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, + Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! + D'abandonner le nid et de déployer l'aile? + + Ah! restons tous les deux près du foyer assis, + Restons; je te ferai, petite, des récits, + Des contes merveilleux, à tenir ton oreille + Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille. + Le vent râle et se plaint comme un agonisant; + Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; + Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette + Les carreaux palpitants; la rauque girouette + Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. + Où veux-tu donc aller? + + O mon maître, sais-tu + La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe? + «Ne la connais-tu pas la terre du poëte, + La terre du soleil où le citron mûrit, + Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? + C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, + C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre. + + «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, + Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, + Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane. + La pâle violette au vent d'été se fane; + Il lui faut la rosée et le gazon épais, + L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; + C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. + Fille du Nord comme elle, ô frêle créature! + Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? + Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. + Crois-moi, garde ton rêve. + + «Italie! Italie! + Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! + Les pieds des nations ont battu tes chemins; + Leur contact a limé tes vieux angles romains, + Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, + Les riches ennuyés et les rimeurs touristes, + Les petits lords Byrons fondent de toutes parts + Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! + Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; + L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: + Ce sont, à chaque pas, des admirations, + Des yeux levés en l'air et des contorsions. + Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, + Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, + On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, + A faire de pitié rire les monuments. + L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, + Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, + O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier + Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; + L'autre, plus amateur de ruines antiques, + Ne rêve que frontons, corniches et portiques, + Baise chaque pavé de la Via-Lata, + Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. + De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, + Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, + Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: + Artistes et dandys, roturiers, baronnets, + Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, + Afin de remporter un pan de ta tunique! + + «Restons, car au retour on court risque souvent + De ne retrouver plus son vieux père vivant, + Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître + Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: + Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, + D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés, + Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. + Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: + Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, + Et l'on a divisé votre part entre tous. + Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, + Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, + Retourne à sa maison croyant trouver encor + Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; + Mais sa femme a déjà comblé la place vide, + Et son or est aux mains d'un héritier avide; + Ses amis sont changés, en sorte que le mort, + Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, + Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre + Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. + C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli: + C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. + L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe + Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe + N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, + Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit. + + «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne + Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne + Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! + Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. + Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, + Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; + Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, + Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, + Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent + Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. + Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier + Ne quitte pas le nid et vive au colombier. + Restons au colombier. Après tout, notre France + Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, + Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici + De beaux palais à voir et des tableaux aussi. + Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales + Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; + Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, + Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, + Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, + Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; + Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, + Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, + Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, + Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; + Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, + Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, + Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, + Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, + Le foyer domestique, ineffable en douceurs, + Avec la mère au coin et les petites sœurs, + Et le chat familier qui se joue et se roule, + Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, + Quelques anciens amis causant de vers et d'art, + Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» + +1833. + + + + +ROMANCE + + +I + + Au pays où se fait la guerre + Mon bel ami s'en est allé; + Il semble à mon cœur désolé + Qu'il ne reste que moi sur terre! + En parlant, au baiser d'adieu, + Il m'a pris mon âme à ma bouche. + Qui le tient si longtemps, mon Dieu! + Voilà le soleil qui se couche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +II + + Les pigeons, sur le toit roucoulent, + Roucoulent amoureusement + Avec un son triste et charmant; + Les eaux sous les grands saules coulent. + Je me sens tout près de pleurer; + Mon cœur comme un lis plein s'épanche, + Et je n'ose plus espérer. + Voici briller la lune blanche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +III + + Quelqu'un monte à grands pas la rampe: + Serait-ce lui, mon doux amant? + Ce n'est pas lui, mais seulement + Mon petit page avec ma lampe. + Vents du soir, volez, dites-lui + Qu'il est ma pensée et mon rêve, + Toute ma joie et mon ennui. + Voici que l'aurore se lève, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE + + + Soulève ta paupière close + Qu'effleure un songe virginal; + Je suis le spectre d'une rose + Que tu portais hier au bal. + Tu me pris encore emperlée + Des pleurs d'argent de l'arrosoir, + Et parmi la fête étoilée + Tu me promenas tout le soir. + + O toi qui de ma mort fus cause, + Sans que tu puisses le chasser, + Toute la nuit mon spectre rose + A ton chevet viendra danser. + Mais ne crains rien, je ne réclame + Ni messe ni _De profundis_; + Ce léger parfum est mon âme, + Et j'arrive du paradis. + + Mon destin fut digne d'envie: + Pour avoir un trépas si beau, + Plus d'un aurait donné sa vie, + Car j'ai ta gorge pour tombeau, + Et sur l'albâtre où je repose + Un poëte avec un baiser + Écrivit: Ci-gît une rose + Que tous les rois vont jalouser. + +1837. + + + + +LAMENTO + +LA CHANSON DU PÊCHEUR + + + Ma belle amie est morte: + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon âme et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche créature + Est couchée au cercueil. + Comme dans la nature + Tout me paraît en deuil! + La colombe oubliée + Pleure et songe à l'absent; + Mon âme pleure et sent + Qu'elle est dépareillée. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'étend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle était belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DÉDAIN + + + Une pitié me prend quand à part moi je songe + A cette ambition terrible qui nous ronge + De faire parmi tous reluire notre nom, + De ne voir s'élever par-dessus nous personne, + D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, + D'être salué grand comme Gœthe ou Byron. + + Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, + Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, + Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, + Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, + Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, + Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart! + + C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, + Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, + Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; + La passion du beau nous tient et nous tourmente, + La séve sans issue au fond de nous fermente, + Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + + De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, + Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, + Combien déjà sont morts! combien encor mourront! + Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, + Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, + Pâles, sur ton épaule ont incliné le front! + + Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, + Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; + Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, + A courir dans les bois sans arrière-pensée; + Gémir d'une minute au plaisir dépensée, + Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + + Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache + Si le grain sortira du sillon qui le cache, + Et si jamais l'été dorera le blé vert; + Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, + Entassant des trésors et rassemblant des marbres, + Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert! + + Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, + Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; + Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; + Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, + La terre les boit vite, et pas une ne perce, + Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. + + Dieu nous comble de biens, notre mère Nature + Rit amoureusement à chaque créature; + Le spectacle du ciel est admirable à voir; + La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; + Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: + Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + + Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise + Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, + Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, + On vous couche à côté de rois que le ver mange, + N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange + Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» + + En vérité c'est tout.--O néant! ô folie! + Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. + Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! + Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, + Et forger un par un les rayons de sa gloire, + Comme si tout cela valait un mot d'amour! + +1833. + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE + + + Vos premières saisons à peine sont écloses, + Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses + Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. + Tout ce que la nature a de grand et de beau, + Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, + Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... + Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, + La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, + L'Europe décrépite et la jeune Amérique; + Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, + Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, + S'est faite presque blanche à nos étés frileux. + Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, + Dans la verte savane et sur la blonde grève; + Le vent vous apportait des parfums inconnus; + Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, + Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, + Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, + Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous + Ses coquilles de moire et son murmure doux. + Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes + Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; + Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; + Vous aviez pour jouer des nids de colibris; + Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, + L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; + Les magnolias penchaient la tête en souriant, + La fontaine au flot clair s'en allait babillant; + Les bengalis coquets, se mirant à son onde, + Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, + Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, + Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! + Aux heures du midi, nonchalante créole, + Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, + Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, + Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. + Vous aviez tous les biens, heureuse créature, + La belle liberté dans la belle nature, + Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, + Vous avez voulu voir et la France et Paris. + La brise a du vaisseau fait onder la bannière, + Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière + Et courbant devant vous sa tête de lion, + Sur son épaule bleue, avec soumission, + Vous a jusques aux bords de la France vantée, + Sans rugir une fois, fidèlement portée. + Après celles de Dieu, les merveilles de l'art + Ont étonné votre âme avec votre regard. + Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, + Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. + Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, + Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, + Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, + Où chaque maison dresse une gueule qui fume. + Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, + Vous toute brune encor de son baiser vermeil. + La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, + Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies, + En entendant pleurer les bûches dans le feu, + Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, + Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames + Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; + Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, + Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; + Toute cette nature orientale et chaude, + Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, + Et vous avez souffert, votre cœur a saigné, + Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné + D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, + Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, + Et vous avez compris, pâle fleur du désert, + Que loin du sol natal votre arome se perd, + Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée + Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; + Les baisers parfumés des brises de la mer, + La place libre au ciel, l'espace et le grand air; + Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes + Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; + Au chœur mélodieux votre voix put s'unir; + Le prisme du regret dorant le souvenir + De cent petits détails, de mille circonstances, + Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. + Chaque larme furtive échappée à vos yeux + Se condensait en perle, en joyaux précieux; + Dans le rhythme profond, votre jeune pensée + Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; + Vous avez pénétré les mystères de l'art, + Aussi, tout éplorée, avant votre départ, + Pour vous baiser au front, la belle poésie + Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie; + Pour dire votre cœur vous avez une voix. + Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; + Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! + De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + +1833. + + + + +VERSAILLES + +SONNET + + + Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; + Comme Venise au fond de son Adriatique, + Tu traînes lentement ton corps paralytique, + Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. + + Quel appauvrissement! quelle caducité! + Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, + Et nulle herbe pieuse au long de ton portique + Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. + + Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, + Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, + Tu guettes le retour de ton royal amant. + + Le rival du soleil dort sous son monument; + Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, + Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. + +1837. + + + + +LA CARAVANE + +SONNET + + + La caravane humaine au Sahara du monde, + Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, + S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, + Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + + Le grand lion rugit et la tempête gronde; + A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; + La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, + Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + + L'on avance toujours, et voici que l'on voit + Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: + C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. + + Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, + Comme des oasis, a mis les cimetières: + Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINÉE + +SONNET + + + Comme la vie est faite! et que le train du monde + Nous pousse aveuglément en des chemins divers! + Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, + Promène sans repos sa course vagabonde; + + L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, + Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, + Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, + Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. + + Eh bien! celui qui court sur la terre était né + Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, + C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné. + + Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille + Par le trou du volet, était le voyageur. + Ils ont passé tous deux à côté du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME + + +I + + Las de ce calme plat, où, d'avance fanées, + Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; + Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, + Avec de jeunes fats et des femmes frivoles + Échangeant sans profit de banales paroles; + Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + + Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, + Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, + Je suis allé souvent, Victor, + A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, + Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + + Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte + Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, + Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; + Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, + Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; + Ithuriel répand son écrin dans les cieux. + + Cathédrales de brume aux arches fantastiques, + Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doublés; + La brise qui s'en joue et déchire leurs franges + Imprime, en les roulant, mille formes étranges + Aux nuages échevelés. + + Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte + Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, + Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; + Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, + Semblent les deux grands bras que la ville en prière, + Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. + + Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique + La vieille église attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; + Les roses des vitraux en rouges étincelles + S'écaillent brusquement, et comme des prunelles + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + + La nef épanouie, entre ses côtes minces, + Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces. + Une araignée énorme, ainsi que des réseaux + Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, + En fils aériens, en délicates mailles, + Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + + Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, + Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, + Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, + Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + + Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires + Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires + Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; + Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, + Par les hommes et non par le temps abattues, + Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux; + + Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques, + Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de géants, + Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, + Myriades de saints roulés en collerettes + Autour des trois porches béants, + + Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles + Où l'arabesque folle accroche ses dentelles + Et son orfévrerie ouvrée à grand travail, + Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, + Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, + La cathédrale luit comme un bijou d'émail! + + +II + + Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre + Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, + Et qu'on revoit enfin le bleu, + Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, + Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si près de Dieu! + + Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, + Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, + Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. + L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, + Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige + Et fait au front des tours trembler les garde-fous. + + Les combles anguleux, avec leurs girouettes, + Découpent, en passant, d'étranges silhouettes + Au fond de votre œil ébloui, + Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, + Bête apocalyptique, en se tordant aboie + Paris éclatant, inouï! + + Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte, + Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; + Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; + Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, + Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, + Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! + + De la rampe, où le vent par les trèfles arabes, + En se jouant, redit les dernières syllabes + De l'hosanna du séraphin, + Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, + Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin! + + Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, + De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, + Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, + Et la lumière oblique aux arêtes hardies, + Jetant de tous côtés de riches incendies, + Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs + + Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille + Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours, + Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine + Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte à son col les grands jours. + + Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes + Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, + Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits + De toutes les couleurs, des résilles de rues, + Des palais étouffés où comme des verrues + S'accrochent des étaux et des bouges étroits! + + Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, + Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche + Cent mille avec un trait de feu! + Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, + Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + +III + + Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, + Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, + Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, + Quand on est descendu tout se métamorphose, + Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose, + Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. + + Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, + Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. + Monde de poésie, en ce monde de prose, + A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose, + L'on est pieux et plein de foi! + + Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, + Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, + Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, + A regarder d'en bas ce sublime spectacle, + On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, + Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir. + + Comme nos monuments à tournure bourgeoise + Se font petits devant ta majesté gauloise, + Gigantesque sœur de Babel! + Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille; + Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, + Et ton vieux chef heurte le ciel. + + Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, + Aux plis graves et droits de ta robe dantesque + Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, + Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école, + Antique friperie empruntée à Vignole, + Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit? + + O vous, maçons du siècle, architectes athées, + Cervelles, dans un moule uniforme jetées, + Gens de la règle et du compas, + Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, + Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + + Parmi les palais neufs, les portiques profanes, + Les Parthénons coquets, églises courtisanes, + Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, + Les maisons sans pudeur de la ville païenne, + On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne, + Une matrone chaste au milieu de catins! + +1831. + + + + +MAGDALENA + + + J'entrai dernièrement dans une vieille église; + La nef était déserte, et sur la dalle grise + Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, + Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. + Comme je m'en allais, visitant les chapelles, + Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, + Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau + Représentant un Christ qui me parut très-beau. + On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; + Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, + Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, + A ces fantômes blancs qui se dressent le soir + Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: + Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, + S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds + Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés, + Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique + D'un vieux maître pisan, artiste catholique, + Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté + Le nimbe rayonnant de la mysticité, + Et tant l'on respirait dans leur humble attitude + Les parfums onctueux de la béatitude. + Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand, + D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, + A vingt ans, de misère et de mélancolie, + Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; + Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, + Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. + + Je restai bien longtemps dans la même posture, + Pensif, à contempler cette pâle peinture; + Je regardais le Christ sur son infâme bois, + Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. + Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, + Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées, + La blessure livide et béante à son flanc; + Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; + Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles, + Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles, + Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs + Comme dut en verser la mère des douleurs. + Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles + Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes, + Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, + Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; + La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère! + Son divin Fils en proie à l'agonie amère; + Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, + Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, + Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre, + Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. + + C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, + Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir + Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, + Avec le chant du soir vers le ciel élancée. + Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, + Et je pris mon menton dans le creux de ma main, + Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; + Après ton agonie au jardin des Olives, + Il fallait remonter près de ton Père, au ciel, + Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel; + Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines + Entrent profondément dans tes tempes divines. + Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort + Recule épouvantée à ce sublime effort, + Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, + Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, + Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, + Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; + Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, + Adorable victime entre toutes bénie; + Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, + Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. + O rigoureux destin! une pareille vie + D'une pareille mort si promptement suivie! + Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! + Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? + La parole d'amour pour compenser l'injure, + Et la bouche qui donne un baiser par blessure? + Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé, + Pour nous bénir encor de se sentir aimé, + Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, + N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire + Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin + Sans avoir une épaule où reposer ta main, + Sans une âme choisie où répandre avec flamme + Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.» + + Ne vous alarmez pas, esprits religieux, + Car l'inspiration descend toujours des cieux, + Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, + De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. + C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, + L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir: + Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée, + L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; + La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux, + Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, + Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, + Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; + La foi descend des cieux avec l'obscurité; + L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité! + Et la blanche statue, en sa couche de pierre, + Rapproche ses deux mains et se met en prière. + Comme un captif brisant les portes du cachot, + L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, + Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, + L'étoile échevelée et l'archange en voyage; + Tandis que la raison, avec son pied boîteux, + La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. + C'est à cette heure-là que les divins poëtes + Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. + O mystère d'amour! ô mystère profond! + Abîme inexplicable où l'esprit, se confond! + Qui de nous osera, philosophe ou poëte, + Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? + Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur, + Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? + Qui donc écartera l'aile blanche et dorée + Dont un ange abritait cette amour ignorée? + Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? + Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? + Murs de Jérusalem, vénérables décombres, + Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, + O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! + Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? + Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées + Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années, + Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, + Conservé leur mémoire et le son de leur voix, + Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! + Tout ce que vous savez de ces amours divines + Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient. + Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient! + Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, + Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, + Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux + Que n'en traîne après lui le paon tout radieux, + Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses + Glisser en se parlant avec des voix plus douces + Que les roucoulements des colombes de mai, + Que le premier aveu de celle que j'aimai; + Et dans un pur baiser, symbole du mystère, + Unir la terre au ciel et le ciel à la terre? + + Les échos sont muets, et le flot du Jourdain + Murmure sans répondre et passe avec dédain; + Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, + Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance + Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, + Le chant du rossignol et le nid du ramier. + Frère, mais voyez donc comme la Madeleine + Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène + Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux + Mélancoliquement se tournent vers les cieux! + Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, + Une telle beauté n'apparut sur le monde, + Son front est si charmant, son regard est si doux, + Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, + Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, + Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. + + O pâle fleur d'amour éclose au paradis, + Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, + Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste + Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? + Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier, + Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier? + Quel miracle du ciel, sainte prostituée, + Que ton cœur, cette mer si souvent remuée, + Des coquilles du bord et du limon impur + N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, + Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide + La perle blanche au fond de ton âme candide! + C'est que tout cœur aimant est réhabilité, + Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté + Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, + Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce; + C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; + C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, + Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; + Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, + Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; + La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, + Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, + Et ton pinceau pieux, sur le divin contour + A promené longtemps ses baisers pleins d'amour. + Elle est plus belle encor que la vierge Marie, + Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie, + Dans sa pieuse extase hésite entre les deux, + Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + O sainte pécheresse! ô grande repentante! + Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, + Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, + Tout le rayonnement de la virginité + Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, + Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, + Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, + Ineffable rosée à faire envie aux cieux! + Jamais lys de Saron, divine courtisane, + Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, + N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; + Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns + Laisse voir, au travers de la peau transparente, + Le rêve de ton âme et ta pensée errante, + Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! + Ton œil est un foyer dont les rayons ardents + Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes; + O la plus amoureuse entre toutes les femmes! + Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur + Plus d'extase divine et de sainte langueur; + Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde + Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! + Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit + Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, + Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, + Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; + Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor + D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, + Et, pour te consoler, voulut que la première + Tu le visses rempli de gloire et de lumière. + + En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, + N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, + Et que ta rêverie a sondé ce mystère + Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? + O poëtes! allez prier à cet autel, + A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, + Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. + Regardez le Jésus et puis la Madeleine; + Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit + Que font en s'éployant les ailes de la nuit; + Peut-être un chérubin détaché de la toile, + A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, + Et dans un long soupir l'orgue murmurera + L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON + + +I + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie, + Je reste au coin du feu, rêvant. + + C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! + Le gaz, de sa langue bleuâtre, + Lèche plus doucement le bois; + La fumée, en filet d'albâtre, + Monte et se contourne à ma voix. + + La bouilloire rit et babille; + La flamme aux pieds d'argent sautille + En accompagnant ma chanson; + La bûche de duvet s'habille; + La séve bout dans le tison. + + Le soufflet au râle asthmatique + Me fait entendre sa musique; + Le tourne-broche aux dents d'acier + Mêle au concerto domestique + Le tic-tac de son balancier. + + Les étincelles réjouies, + En étoiles épanouies, + Vont et viennent, croisant dans l'air + Les salamandres éblouies, + Au ricanement grêle et clair. + + Du fond de ma cellule noire, + Quand Berthe vous conte une histoire, + _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_, + C'est moi qui soutiens sa mémoire, + C'est moi qui fais taire le feu. + + J'étouffe le bruit monotone + Du rouet qui grince et bourdonne; + J'impose silence au matou; + Les heures s'en vont, et personne + N'entend le timbre du coucou. + + Pendant la nuit et la journée, + Je chante sous la cheminée; + Dans mon langage de grillon + J'ai, des rebuts de son aînée, + Souvent consolé Cendrillon. + + Le renard glapit dans le piége; + Le loup, hurlant de faim, assiége + La ferme au milieu des grands bois; + Décembre met, avec sa neige, + Des chemises blanches aux toits. + + Allons, fagot, pétille et flambe; + Courage! farfadet ingambe, + Saule, bondis plus haut encor; + Salamandre, montre ta jambe, + Lève en dansant ton jupon d'or. + + Quel plaisir? prolonger sa veille, + Regarder la flamme vermeille + Prenant à deux bras le tison, + A tous les bruits prêter l'oreille, + Entendre vivre la maison! + + Tapi dans sa niche bien chaude, + Sentir l'hiver qui pleure et rôde, + Tout blême et le nez violet, + Tâchant de s'introduire en fraude + Par quelque fente du volet! + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie + Je reste au coin du feu, rêvant. + + +II + + Regardez les branches, + Comme elles sont blanches! + Il neige des fleurs. + Riant dans la pluie, + Le soleil essuie + Les saules en pleurs, + Et le ciel reflète + Dans la violette + Ses pures couleurs. + + La nature en joie + Se pare et déploie + Son manteau vermeil. + Le paon, qui se joue, + Fait tourner en roue + Sa queue au soleil. + Tout court, tout s'agite, + Pas un lièvre au gîte; + L'ours sort du sommeil. + + La mouche ouvre l'aile, + Et la demoiselle + Aux prunelles d'or, + Au corset de guêpe, + Dépliant son crêpe, + A repris l'essor. + L'eau gaîment babille, + Le goujon frétille: + Un printemps encor! + + Tout se cherche et s'aime; + Le crapaud lui-même, + Les aspics méchants, + Toute créature, + Selon sa nature: + La feuille a des chants; + Les herbes résonnent, + Les buissons bourdonnent, + C'est concert aux champs. + + Moi seul je suis triste. + Qui sait si j'existe, + Dans mon palais noir? + Sous la cheminée, + Ma vie enchaînée + Coule sans espoir. + Je ne puis, malade, + Chanter ma ballade + Aux hôtes du soir. + + Si la brise tiède + Au vent froid succède, + Si le ciel est clair, + Moi, ma cheminée + N'est illuminée + Que d'un pâle éclair; + Le cercle folâtre + Abandonne l'âtre: + Pour moi c'est l'hiver. + + Sur la cendre grise, + La pincette brise + Un charbon sans feu. + Adieu les paillettes, + Les blondes aigrettes! + Pour six mois adieu + La maîtresse bûche, + Où sous la peluche + Sifflait le gaz bleu! + + Dans ma niche creuse, + Ma patte boiteuse + Me tient en prison. + Quand l'insecte rôde, + Comme une émeraude, + Sous le vert gazon, + Moi seul je m'ennuie; + Un mur, noir de suie, + Est mon horizon. + + + + +ABSENCE + + + Reviens, reviens, ma bien-aimée; + Comme une fleur loin du soleil, + La fleur de ma vie est fermée + Loin de ton sourire vermeil. + + Entre nos cœurs tant de distance! + Tant d'espace entre nos baisers! + O sort amer! ô dure absence! + O grands désirs inapaisés! + + D'ici là-bas, que de campagnes, + Que de villes et de hameaux, + Que de vallons et de montagnes, + A lasser le pied des chevaux! + + Au pays qui me prend ma belle, + Hélas! si je pouvais aller; + Et si mon corps avait une aile + Comme mon âme pour voler! + + Par-dessus les vertes collines, + Les montagnes au front d'azur, + Les champs rayés et les ravines, + J'irais d'un vol rapide et sûr. + + Le corps ne suit pas la pensée; + Pour moi, mon âme, va tout droit, + Comme une colombe blessée, + S'abattre au rebord de ton toit. + + Descends dans sa gorge divine, + Blonde et fauve comme de l'or, + Douce comme un duvet d'hermine, + Sa gorge, mon royal trésor; + + Et dis, mon âme, à cette belle: + «Tu sais bien qu'il compte les jours, + O ma colombe! à tire d'aile, + Retourne au nid de nos amours.» + + + + +AU SOMMEIL + +HYMNE ANTIQUE + + + Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, + Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, + La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort, + Et son dernier rayon, à travers la feuillée, + Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement + Sur le front endormi de son bleuâtre amant. + Par la porte d'ivoire et la porte de corne, + Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés + Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; + Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, + Au long de son dos brun pendent tout débouclés; + Le vent même retient son haleine, et les mondes, + Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, + S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. + O jeune homme charmant, couronné de pavots, + Qui, tenant sur la main une patère noire, + Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, + Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; + Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, + Où la vie au trépas s'unit et se mélange, + Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; + Douce transition de la lumière à l'ombre, + Du repos à la mort et du lit au tombeau; + Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, + Du fond de ta caverne inconnue au soleil, + Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! + Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, + Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, + Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; + Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, + Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, + Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. + Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon, + Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, + Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. + Je te préfère même à la blanche Vénus, + Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, + Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, + Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie + Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; + Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, + A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil. + + Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde + Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, + Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil + Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, + Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. + Sous les arceaux muets de la grotte profonde, + Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, + Reçois bénignement mon encens et mes vœux, + Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA + + + Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, + Et que de l'échafaud, sublime et radieux, + Il fut redescendu dans la cité latine, + + Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, + Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; + Il avait oublié le monde dans les cieux. + + Trois grands mois il garda cette attitude austère, + On l'eût pris pour un ange en extase devant + Le saint triangle d'or, au moment du mystère. + + Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, + Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; + Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant. + + Les anges secouant leur chevelure blonde, + Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, + Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + + Eux marchent au hasard et font mille faux pas; + Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, + Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. + + Que leur font les passants, les pierres et les boues? + Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, + Et le jeu du désir leur empourpre les joues. + + Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, + Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, + Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. + + Un auguste reflet de leur œuvre divine + S'attache à leur personne et leur dore le front, + Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine. + + Les nuits suivront les jours et se succéderont, + Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, + Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + + Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; + Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit, + Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + + Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; + Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, + Et le tableau quitté les tourmente et les suit. + + Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, + Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, + Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. + + Sublime aveuglement? magnifique défaut! + + + + +MONTÉE SUR LE BROCKEN + + + Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, + Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons + Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, + Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, + On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, + Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, + Sans approcher du ciel qui toujours se recule, + Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. + On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, + Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. + Le silence est profond; la chanson de la terre + Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, + Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement + Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. + Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, + S'éteint subitement sous la voûte muette; + C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor + Les violes d'amour et les cithares d'or, + Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. + Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, + Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, + La dernière des fleurs vous jette son adieu. + La neige cependant descend silencieuse, + Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse + Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; + Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, + Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, + Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI + + + Hier j'étais à table avec ma chère belle, + Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, + Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid + Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. + C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, + Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, + De sonores baisers et de propos joyeux. + L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, + Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine + On voyait les trésors de sa blanche poitrine; + Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, + Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, + Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, + Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. + Un rayon de soleil, le premier du printemps, + Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants + Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes + D'un verre de cristal allumant les facettes, + Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. + Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! + Avec un sentiment de joie et de bien-être + Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; + L'aubépine de mai me parfumait le cœur, + Et, comme la saison, mon âme était en fleur; + Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, + De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, + Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, + Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, + Malgré les députés, la Charte et les ministres, + Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, + On n'avait pas encor supprimé le soleil, + Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; + Que la femme était belle et toujours désirable, + Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, + Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, + Célébrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE + + + Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: + Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; + De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; + Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, + Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, + Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, + Dors et prends patience, ô lion du désert! + Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, + Demain tu sauteras dans la pleine lumière, + Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, + Et de tous les côtés les applaudissements + Répondront comme un chœur à tes grommèlements + On te tient en réserve une vierge chrétienne, + Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; + Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, + Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; + Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: + Ne frotte plus ton nez contre la grille close; + Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger + Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger + Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume + Une tête où déjà l'auréole s'allume. + Le belluaire ainsi gourmande son lion, + Et le lion fait trêve à sa rébellion. + + Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, + Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, + Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, + Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; + Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore + Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. + A quoi bon te débattre et grincer et hurler? + Le temps n'est pas venu de te démuseler. + En attendant le jour de revoir la lumière, + Silencieusement à l'angle d'une pierre, + Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, + Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO + + + Connaissez-vous la blanche tombe + Où flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? + Sur l'if, une pâle colombe, + Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant; + + Un air maladivement tendre, + A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, + Et qu'on voudrait toujours entendre; + Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + + On dirait que l'âme éveillée + Pleure sous terre à l'unisson + De la chanson, + Et du malheur d'être oubliée + Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + + Sur les ailes de la musique + On sent lentement revenir + Un souvenir; + Une ombre de forme angélique + Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + + Les belles de nuit, demi-closes, + Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, + Et le fantôme aux molles poses + Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras? + + Oh! jamais plus, près de la tombe + Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, + Écouter la pâle colombe + Chanter sur la branche de l'if + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE + + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + L'aviron est d'ivoire, + Le pavillon de moire, + Le gouvernail d'or fin; + J'ai pour lest une orange, + Pour voile une aile d'ange, + Pour mousse un séraphin. + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Est-ce dans la Baltique, + Sur la mer Pacifique, + Dans l'île de Java? + Ou bien dans la Norwége, + Cueillir la fleur de neige, + Ou la fleur d'Angsoka? + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Menez-moi, dit la belle, + A la rive fidèle + Où l'on aime toujours. + --Cette rive, ma chère, + On ne la connaît guère + Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE + + + Avril est de retour. + La première des roses, + De ses lèvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'épanouit; + Tout aime, tout jouit. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaîté, + Dans leurs chansons vermeilles, + Célèbrent sous les treilles + Le vin et la beauté; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair + S'éparpille dans l'air. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + En déshabillés blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyés. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme, + Pas même mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pâle gazon, + Une fosse sans nom. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + +I + +BÉHÉMOT + + Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. + Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. + Je suis une montagne animée et qui marche; + Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, + Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + + Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; + Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle + Comme sous un bélier. + Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? + J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, + Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + + Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: + Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blessés et de morts. + Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée + Rugit plus furieuse et plus échevelée, + Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. + + Les flèches font sur moi le pétillement grêle + Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle + Sur les tuiles d'un toit, + Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, + Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, + Et par tous les chemins je marche toujours droit. + + Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; + A travers les bambous, je folâtre et je passe + Comme un faon dans les blés. + Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, + Je dessèche son urne avec ma grande trompe, + Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. + + Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, + Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. + Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle, + Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. + Je le remplacerai quand il sera trop las! + + +II + + Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, + Léviathan, ainsi, répondit en sa langue. + + +III + +LÉVIATHAN + + Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan, + Comme un enfant mutin je fouette l'Océan + Du revers de ma large queue. + Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, + Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensité bleue. + + Le requin endenté d'un triple rang de dents, + Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une île, + L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, + Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, + Du cétacé jusqu'au nautile; + + Le grand serpent de mer et le poisson Macar, + Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine, + Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, + Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + + Les oursons étoilés et les crabes hideux, + Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; + Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. + Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + + Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, + Mon royaume est superbe et magnifique à voir: + Des végétations étranges, + Éponges, polypiers, madrépores, coraux, + Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, + S'y découpent en vertes franges. + + Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, + Ma respiration soulève l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; + Le souffle impétueux de mes larges naseaux + Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pâles équipages. + + Ainsi vous avez tort de tant faire le fier + Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renversé quelque muraille; + Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. + Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment + Vous êtes de petite taille. + + L'empire revient donc à moi, prince des eaux, + Qui mène chaque soir les difformes troupeaux + Paître dans les moites campagnes; + Moi témoin du déluge et des temps disparus; + Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + +IV + + Léviathan se tut et plongea sous les flots; + Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. + + +V + +L'OISEAU ROCK + + Là-bas, tout là-bas, il me semble + Que j'entends quereller ensemble + Béhémot et Léviathan; + Chacun des deux rivaux aspire, + Ambition folle! à l'empire + De la terre et de l'Océan. + + Eh quoi! Léviathan l'énorme + S'assoirait, majesté difforme, + Sur le trône de l'univers! + N'a-t-il pas ses grottes profondes, + Son palais d'azur sous les ondes? + N'est-il pas roi des peuples verts? + + Béhémot, dans sa patte immonde, + Veut prendre le sceptre du monde + Et se poser en souverain. + Béhémot, avec son gros ventre, + Veut faire venir à son antre + L'univers terrestre et marin! + + La prétention est étrange + Pour ces deux pétrisseurs de fange, + Qui ne sauraient quitter le sol. + C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être + De ce monde seigneur et maître, + Et je suis roi de par mon vol. + + Je pourrais dans ma forte serre + Prendre la boule de la terre + Avec le ciel pour écusson. + Créez deux mondes: je me flatte + D'en tenir un dans chaque patte, + Comme les aigles du blason. + + Je nage en plein dans la lumière, + Et ma prunelle sans paupière + Regarde en face le soleil. + Lorsque par les airs je voyage, + Mon ombre, comme un grand nuage, + Obscurcit l'horizon vermeil. + + Je cause avec l'étoile bleue + Et la comète à pâle queue; + Dans la lune je fais mon nid; + Je perche sur l'arc d'une sphère; + D'un coup de mon aile légère + Je fais le tour de l'infini. + + +VI + +L'HOMME + + Léviathan, je vais, malgré les deux cascades + Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, + La mer qui se soulève à tes reniflements, + Et les glaces du pôle et tous les éléments, + Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, + T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; + Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, + Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. + Béhémot, à genoux! que je pose la charge + Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! + Je ne suis pas ému de ton énormité; + Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, + Et je te couperai tes immenses oreilles, + Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, + Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. + Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, + Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, + Sans pouvoir achever la courbe commencée, + Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, + Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock! + + + + +COMPENSATION + + + Il naît sous le soleil de nobles créatures + Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, + Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures. + + Dieu semble les produire afin de se prouver; + Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, + Et souvent passe un siècle à les parachever. + + Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce + Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, + Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse. + + Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, + Sans quitter un instant leur pose solennelle, + Avec l'œil immobile et le maintien des dieux. + + Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, + Tout cède devant eux; les sables inconstants + Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. + + Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, + L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: + Ils mèneront à bout leurs destins éclatants. + + Leur existence étrange est le réel du rêve; + Ils exécuteront votre plan idéal, + Comme un maître savant le croquis d'un élève. + + Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal + Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, + Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + + D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route + Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, + N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + + De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, + Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, + Types toujours vivants dont on fait des récits. + + Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, + En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, + Si prompte à repeupler tes immondes repaires, + + Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, + Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites, + Tant de monstres impurs échappés de tes mains, + + Nature, tu nous dois encor bien des poëtes! + + + + +CHINOISERIE + + + Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, + Ni vous non plus, Juliette, ni vous, + Ophélia, ni Béatrix, ni même + Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + + Celle que j'aime, à présent, est en Chine; + Elle demeure avec ses vieux parents, + Dans une tour de porcelaine fine, + Au fleuve Jaune, où sont les cormorans. + + Elle a des yeux retroussés vers les tempes, + Un pied petit à tenir dans la main, + Le teint plus clair que le cuivre des lampes, + Les ongles longs et rougis de carmin. + + Par son treillis elle passe sa tête, + Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, + Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, + Chante le saule et la fleur du pêcher. + + + + +SONNET + + + Pour veiner de son front la pâleur délicate, + Le Japon a donné son plus limpide azur; + La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur + Que son col transparent et ses tempes d'agate. + + Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; + Le chant du rossignol près de sa voix est dur, + Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, + On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + + Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; + Le caprice a taillé son petit nez charmant; + Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; + + Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, + Et près d'elle on respire autour de sa beauté + Quelque chose de doux comme l'odeur du thé. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX + + + Vous avez un regard singulier et charmant; + Comme la lune au fond du lac qui la reflète, + Votre prunelle, où brille une humide paillette, + Au coin de vos doux yeux roule languissamment. + + Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; + Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, + Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète + Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. + + Mille petits amours à leur miroir de flamme + Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, + Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. + + Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, + Comme une fleur céleste au calice idéal + Que l'on apercevrait à travers un cristal. + + + + +LE THERMODON + + +I + + J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme + Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, + Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris; + On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, + La gravure sonner comme une vieille armure, + Et le papier muet semble jeter des cris. + + Un pont par où se rue une foule en démence, + Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, + Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; + A travers l'arche on voit une ville enflammée, + D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée + Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + + Une barque, pareille à la barque des ombres, + Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, + Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; + Une averse de sang pleut des têtes coupées; + Des mains par l'agonie éperdument crispées, + Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. + + Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, + Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; + Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; + Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, + Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, + Tout ce que le combat jette à leur appétit. + + Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, + Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre + Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; + Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse + Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce + Un cadavre déjà de cent coups traversé. + + C'est un rude combat! chevelures, crinières, + Panaches et cimiers, enseignes et bannières, + Au souffle des clairons volent échevelés; + Les lances, ces épis de la moisson sanglante, + S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, + Comme sous une pluie on voit pencher des blés. + + Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; + Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, + Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; + Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, + Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes + Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. + + Quelle férocité de dessin et de touche! + Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! + Qui signa ce poëme étrange et véhément? + C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, + Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante, + Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! + + C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime + Pencha cette bataille au bord de cet abîme, + Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, + Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes + Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames + S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + +II + + Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières + Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. + Sous l'armure une gorge bat; + Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, + Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire + Le lait empourpré du combat. + + Regardez! regardez! les chevelures blondes + Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes + Aux cheveux glauques des roseaux. + Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, + Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre + Circule en transparents réseaux. + + Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, + La mort a déjà mis sa pâleur azurée; + Ils n'ont de rose que le sang. + Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, + Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Où l'eau les soulève en passant. + + Le cheval de bataille à la croupe tigrée, + Secouant dans les cieux sa crinière effarée, + Les foule avec ses durs sabots; + Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, + Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire à lui leurs derniers lambeaux. + + Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve, + Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve, + L'orfraie au regard clandestin, + Les loups se balançant sur leurs échines maigres, + Les renards, les chakals, accourront, tout allègres, + Prendre leur part au grand festin. + + Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes. + O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins d'un si pur contour, + Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, + Fouillés par le museau de l'hyène farouche, + Piqués par le bec du vautour! + + Cessez de vains efforts, ô braves amazones! + A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanaché, + La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, + Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, + Lâche votre glaive ébréché? + + Votre armure faussée, entre ces bras robustes, + Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes + Où le poil pousse en plein terrain; + Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, + O guerrières! seraient les appas et les charmes + Cachés sous vos corsets d'airain. + + S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, + Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; + Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, + Vous auriez sans combat remporté la victoire, + Car la force cède à l'amour. + + Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, + Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales; + Fuyez sans vous tourner pour voir, + Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres + Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures, + Et du gazon pour vous asseoir! + + +III + + C'est la nécessité! c'est la règle fatale! + Toujours l'esprit le cède à la force brutale; + Et quand la passion, aux beaux élans divins, + Avec le positif veut en venir aux mains, + Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, + Engage le combat sur le pont de l'abîme, + Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant + Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, + Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, + Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes + Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, + Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; + Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée, + Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, + Où son corps va trouver les caïmans du fond. + Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont, + Sans donner une plainte aux victimes noyées, + Passent, tambours battants, enseignes déployées. + Cette planche, gravée en six cartons divers + Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers, + Femmes au cœur hautain, pâles cariatides, + Qui ployez à regret des têtes moins timides + Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, + Et qui vous refusez à porter votre croix, + De votre destinée est l'effrayant symbole, + Et je l'y vois écrite en sombre parabole. + Comme vous autrefois, folles de liberté, + Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté, + Se brûlèrent un sein, et mirent à la place + La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse; + Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, + La navette qui court à travers les réseaux, + Les travaux de la femme et les soins du ménage, + Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; + Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir + Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, + Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, + Leur troupe rencontra la grande armée en marche, + Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, + Incertaine marée, on vit les combattants, + Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes, + Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, + Pousser et repousser leur flux et leur reflux, + Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus, + Mesurant le terrain et supputant les pertes, + Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. + De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs + Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, + Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes, + Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ÉLÉGIE + + + J'ai fait une remarque hier en te quittant. + Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant + On a peur; on se fait avec la moindre chose + Un sujet de tourments. On veut savoir la cause + De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, + La plus folle chimère, un souvenir ancien + Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille, + Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille + Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; + L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. + Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, + Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. + Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras + Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, + Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime + Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. + Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela. + Je voudrais oublier toutes ces choses-là; + Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, + Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette + Laisse aller Roméo qui part. En ce moment + Où mon âme pâmée à chaque embrassement + S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, + Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, + Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait, + Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, + Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare + Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, + Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi, + Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; + Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; + Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée + N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. + J'étais là, devant toi, comme un musicien, + Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. + O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, + Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, + Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher + Se ferme et te repousse, et te laisse répandre + Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! + J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, + Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, + Après tant de serments et de douces paroles, + Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; + Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon + Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom + Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère + D'aimer une autre femme au monde que sa mère. + Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant + Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment. + Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, + Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, + Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort, + Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, + Le moment est venu de regarder en face + L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, + Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. + Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, + C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. + Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, + Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur, + Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur, + La première lassée est la femme. La honte + D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte + Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, + Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment + Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde + Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, + C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut + Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; + Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte + A remplacé l'amour; une froide contrainte + Succède aux beaux élans de folle liberté. + Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. + La femme se repent et l'homme se repose: + Il a touché son but, il a gagné sa cause; + C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, + Qui, la couronne au front, au-devant de son char, + Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, + Traînera sans pitié Cléopâtre captive. + Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin: + Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. + César attend dehors! il lui faut Cléopâtre + Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre; + Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains + Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. + La femme sait cela, que de reine et maîtresse + Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; + Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, + Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir + Le lui remet en main et la fait souveraine. + Il faut que son amant à ses genoux se traîne + Et lui baise les pieds et demande pardon. + Mais elle maintenant, froide et sans abandon, + Avec un double fil nouant son nouveau masque, + Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, + Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, + Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. + Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée + N'eût pas dû me venir et doit être chassée, + Et que je suis bien fou de douter d'un amour + Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? + J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, + Ces haines, ces retours et ces alternatives, + Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, + C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. + Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; + Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. + On est bien malheureux; mais pour un tel malheur + Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. + Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. + Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? + Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! + Comme la gloire est creuse et vous contente peu! + L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame + Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNÉE + + + Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, + Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre. + Par Apollo! cent vers! je devrais être las; + On le serait à moins; mais je ne le suis pas. + Je ne sais quelle joie intime et souveraine + Me fait le regard vif et la face sereine; + Comme après la rosée une petite fleur, + Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; + Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, + Et mon souffle pressé plus fortement résonne. + J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. + Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, + Entre mes deux genoux posant sa longue tête, + Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête + Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, + Un filet de soleil jusque sur mon bureau; + Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille + M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; + En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, + Se penchait en riant de son rire ingénu, + Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure + Répandait les parfums de son haleine pure. + Sourd comme saint Antoine à la tentation, + J'ai poursuivi mon œuvre avec religion, + L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, + Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME + + + L'hippopotame au large ventre + Habite aux Jungles de Java, + Où grondent, au fond de chaque antre, + Plus de monstres qu'on n'en rêva. + + Le boa se déroule et siffle, + Le tigre fait son hurlement, + Le buffle en colère renifle, + Lui dort ou paît tranquillement. + + Il ne craint ni kriss ni zagaies, + Il regarde l'homme sans fuir, + Et rit des balles des cipayes + Qui rebondissent sur son cuir. + + Je suis comme l'hippopotame: + De ma conviction couvert, + Forte armure que rien n'entame, + Je vais sans peur par le désert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE + + + Quand viendra la saison nouvelle, + Quand auront disparu les froids, + Tous les deux nous irons, ma belle, + Pour cueillir le muguet au bois; + Sous nos pieds égrenant les perles + Que l'on voit au matin trembler, + Nous irons écouter les merles + Siffler. + + Le printemps est venu, ma belle, + C'est le mois des amants béni, + Et l'oiseau, satinant son aile, + Dit des vers au rebord du nid. + Oh! viens donc sur le banc de mousse, + Pour parler de nos beaux amours, + Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + + Loin, bien loin, égarant nos courses, + Faisons fuir le lapin caché, + Et le daim au miroir des sources + Admirant son grand bois penché, + Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, + En panier enlaçant nos doigts, + Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR + + + Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, + On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, + Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher. + + L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, + Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, + Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; + + Car les hautes maisons voisines de l'église + Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, + Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + + S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses + Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, + Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras: + + Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, + Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; + Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + + A travers l'ombre on voit la chimère accroupie + Remuer, et l'écho de la voûte assoupie + Derrière votre pas suscite un autre pas. + + Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, + Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine + Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait; + + Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte, + Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, + Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. + + Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, + Sur la dernière marche un dernier pli de robe, + Irritante terreur, brusquement disparaît. + + Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites, + Sur le mur opposé trace des lignes droites, + Comme une barre d'or sur un écusson noir. + + L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, + Édifices sans nom, masse confuse et vile, + Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + + Les hiboux disparus font place aux tourterelles, + Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes + Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + + Des essaims familiers perchent sur les tarasques, + Et, sans se rebuter de la laideur des masques, + Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + + Les guivres, les dragons et les formes étranges + Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, + Séraphiques gardiens taillés dans le granit, + + Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, + Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, + Montent leur faction qui jamais ne finit. + + Vous débouchez enfin sur une plate-forme, + Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, + La Cité grommelante, accroupie alentour. + + Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, + Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, + Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. + + A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, + Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, + Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + + Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, + Sur la ville toujours plane une ardente brume, + Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + + Ce sont les tintements et les grêles volées + Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, + Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus; + + C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; + C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, + Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts; + + C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne + File comme une étoile à travers l'ombre terne, + Emportant un heureux aux bras de son désir; + + Le soupir de la vierge au balcon accoudée, + Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, + Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + + Dans cette symphonie au colossal orchestre, + Que n'écrira jamais musicien terrestre, + Chaque objet fait sa note impossible à saisir. + + Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille, + Où le ciel découpé par dentelles scintille, + Se présente soudain devant vos pieds lassés. + + Il faut monter encor, dans la mince tourelle, + L'escalier qui serpente en spirale plus frêle, + Se pendant aux crampons de loin en loin placés. + + Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, + La goule étend sa griffe et la guivre renifle, + Le vertige alourdit vos pas embarrassés. + + Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes + S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, + Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + + Votre sueur se fige à votre front en nage; + L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! + Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! + + Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, + L'archange colossal que fait tourner la brise, + Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; + + Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, + Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, + Vous dirigez en bas un œil moins effrayé, + + Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, + Un immense horizon, bordé de franges bleues, + Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; + + Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, + Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées; + Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; + + Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, + Et, partout où se groupe une famille humaine, + Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant. + + Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, + La mer se diaprer et se gaufrer de moires, + Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; + + Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, + Piquer l'azur lointain de blanches étincelles + Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + + Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, + Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, + Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers: + + Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, + Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, + Chimérique pays peuplé de dragons verts; + + Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, + De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, + Comme une autre Vénus, fille des flots amers; + + A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, + Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, + Vers une autre Amérique échappée à Colomb. + + Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, + Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, + Vous tentez un voyage aventureux et long. + + Si la foudre et le nord respectent vos antennes, + Des pays inconnus et des îles lointaines + Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?.. + + La spirale soudain s'interrompt et se brise. + Comme celui qui monte au clocher de l'église, + Me voici maintenant au sommet de ma tour. + + J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre. + Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre, + Insensible à la joie, à la vie, à l'amour, + + Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, + J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, + Élevant à grand'peine une assise par jour! + + Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, + Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, + Et cherchant le roc vif pour mes fondations! + + Et pourtant le soleil riait sur la nature; + Les fleurs faisaient l'amour et toute créature + Livrait sa fantaisie au vent des passions. + + Le printemps dans les bois faisait courir la séve, + Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; + Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! + + Patient architecte, avec mes mains pensives + Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, + Je fouillais sous l'église un temple souterrain. + + Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, + Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, + Un madrépore immense, un polypier marin; + + Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, + Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière + Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + + Du haut de cette tour à grand'peine achevée, + Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée, + Terre de Chanaan où tendait mon effort? + + Pourrai-je apercevoir la figure du monde, + Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, + Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + + Si mon clocher passait seulement de la tête + Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte + De ce donjon aigu qui du brouillard ressort; + + S'il était assez haut pour découvrir l'étoile + Que la colline bleue avec son dos me voile, + Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; + + Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées + Par le vent du matin mollement remuées, + Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + + Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, + Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, + Majestueusement monter à l'horizon! + + + + +TABLE + + + AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v + +POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832 + + [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme + un renseignement précieux, l'indication du classement de + l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre + parenthèse. + + + PRÉFACE 3 + + Méditation. (Él. I.) 9 + Moyen âge. (Int. VI.) 10 + Élégie I. (Él. VI.) 11 + Paysage. (Pays. VII.) 12 + La jeune fille. (Él. V.) 13 + Le Marais. (Pays. X.) 14 + Sonnet I. (Fant. X) 16 + Serment. (Él. VIII.) 17 + Les Souhaits. (Fant. V.) 18 + Le Luxembourg. (Él. II.) 20 + Le Sentier. (Pays. IV.) 21 + Cauchemar 22 + La Demoiselle. (Pays. III.) 21 + Les deux âges. (Él. IV.) 28 + Le Far-niente 29 + Stances. (Él. XVI.) 30 + Promenade nocturne. (Pays. V.) 32 + Sonnet II. (Fant. XI.) 34 + La Basilique. (Int. VII.) 55 + L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58 + Rêve. (Él. IX.) 40 + Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41 + Infidélité. (Él. XX.) 43 + A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45 + Élégie II 46 + Veillée. (Int. III.) 48 + Élégie III. (Él. X.) 50 + Clémence. (Él. XIV.) 51 + Voyage 52 + Le Coin du feu. (Int. II.) 55 + La Tête de mort. (Int. IV.) 56 + Ballade. (Pays. VI.) 59 + Une âme. (Él. XIII.) 64 + Souvenir. (Él. XV.) 65 + Sonnet III. (Fant. XIII.) 66 + Maria. (Él. III.) 67 + A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68 + Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72 + Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74 + Imitation de Byron. (Fant. I.) 77 + Ballade. (Él. VII.) 79 + Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80 + Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81 + Enfantillage. (Pays. I.) 82 + Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85 + Déclaration. (Él. XVII.) 84 + Pluie. (Pays. VIII.) 85 + Point de vue. (Pays. XII.) 87 + Le Retour. (Pays. XI.) 88 + Pan de mur. (Pays. XIV.) 91 + Colère 93 + Sonnet V. (Fant. XIV.) 95 + Justification. (Él. XIX.) 96 + Frisson. (Int. I.) 98 + Sonnet VI. (Fant. XV.) 103 + Élégie IV. (Él. XI.) 104 + Sonnet VII 107 + Paris. (Pays. XV.) 108 + Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111 + Débauche. (Fant. VII.) 112 + Le Bengali. (Fant. II.) 114 + Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116 + + ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123 + + +POÉSIES DIVERSES, 1833-1838 + + Le Nuage 187 + Les Colombes 188 + Les Papillons 189 + Ténèbres 190 + Thébaïde 198 + Rocaille 206 + Pastel 207 + Watteau 208 + Le Triomphe de Pétrarque 209 + Melancholia 215 + Niobé 223 + Cariatides 224 + La Chimère 225 + La Diva 226 + Après le Bal 230 + Tombée du jour 234 + La dernière feuille 235 + Le Trou du serpent 236 + Les Vendeurs du temple 237 + A un jeune Tribun 246 + Choc de cavaliers 253 + Le Pot de fleurs 254 + Le Sphinx 255 + Pensée de minuit 256 + La Chanson de Mignon 262 + Romance 267 + Le Spectre de la Rose 269 + Lamento 271 + Dédain 273 + Ce Monde-ci et l'autre 276 + Versailles 280 + La Caravane 281 + Destinée 282 + Notre-Dame 283 + Magdalena 289 + Chant du grillon 297 + Absence 303 + Au Sommeil 305 + Terza rima 307 + Montée sur le Brocken 309 + Le premier rayon de mai 311 + Le Lion du Cirque 313 + Lamento 315 + Barcarolle 317 + Tristesse 319 + Qui sera roi? 321 + Compensation 327 + Chinoiserie 329 + Sonnet 330 + A deux beaux yeux 331 + Le Thermodon 332 + Élégie 338 + La bonne journée 342 + L'Hippopotame 344 + Villanelle rhythmique 345 + Le Sommet de la tour 347 + + + + + +End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 *** diff --git a/44180-h/44180-h.htm b/44180-h/44180-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2024490 --- /dev/null +++ b/44180-h/44180-h.htm @@ -0,0 +1,12535 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=UTF-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Poésies Complètes, Tome Premier, by Théophile Gautier</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + <style type="text/css"> + + h1,h2,h3 {text-align: center; 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CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br /> +<span class="xs">11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p> + +<hr class="deco" /> + +<p class="small">1889</p> +</div> + +<div class="frontmatter"> +<p><span class="xlarge">POÉSIES COMPLÈTES</span><br /> +<span class="small">DE</span><br /> +<span class="large">THÉOPHILE GAUTIER</span><br /> +<span class="medium">I</span></p> +</div> + +<p class="pub"><span class="large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</span><br /> +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> +<span class="small">à 3 fr. 50 chaque volume</span></p> + +<table id="adv" summary="books"> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Poésies complètes</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Émaux et Camées.</span> Édition définitive, ornée d'un Portrait à + l'eau-forte par <em>J. Jacquemart</em></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle de Maupin</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Roman de la Momie</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Italie.</span> (Nouvelle édition)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Voyage en Espagne</span> (Tra los montes)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Russie</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Romans et Contes</span> (Avatar.—Jettatura, etc.)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Tableaux de Siège.</span>—(Paris, 1870-1871)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Théatre</span> (Mystère, Comédies et Ballets)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeunes-France</span>, suivis de <em>Contes humouristiques</em></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Histoire du Romantisme</span>, suivie de <span class="smcap">Notices romantiques</span> et + d'une Étude sur les <span class="smcap">Progrès de la Poésie française</span> + (1830-1868)</td> +<td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Portraits contemporains</span> (littérateurs, peintres, sculpteurs, + artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, + d'après une gravure à l'eau-forte par lui-même, vers 1833</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">L'Orient</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="space tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span>, illustré de 60 dessins par <em>G. Doré</em>, + gravées sur bois par les premiers artistes. 1 vol. grand in-18 </td> + <td class="tdr">24 fr.</td> +</tr> +</table> + +<p class="end">Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.—23886</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p> + +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<p>Cette nouvelle édition des poésies complètes de +Théophile Gautier, est divisée en trois séries:</p> + +<p>1<sup>o</sup> les deux volumes que nous publions;</p> + +<p>2<sup>o</sup> les <cite>Émaux et Camées</cite>.</p> + +<p>Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une +édition définitive des <cite>Émaux et Camées</cite>, nous n'avons +pas eu à nous en occuper.</p> + +<p>Voici comment nous avons procédé pour les deux +premiers volumes.</p> + +<p>En principe, nous avons adopté partout l'ordre +chronologique.</p> + +<p>Le premier volume s'ouvre donc par les: «<cite>Poésies</cite>» +parues en 1830, qui se terminaient par la pièce +intitulée: <cite>Soleil couchant</cite>. Elles furent remises en +vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de +quelques pièces nouvelles et d'<cite>Albertus</cite>; en un volume, +portant le titre de: <cite>Albertus</cite> ou l'<cite>Ame et le</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> +<cite>Péché</cite>. C'est ce volume (daté de 1833) qui nous a +servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication +de ses <cite>Poésies complètes</cite>, nous avons respecté +ces corrections.</p> + +<p>Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur +de 1845 à diviser la première partie de l'œuvre +en quatre groupes: «Élégies,—Paysages,—Intérieurs,—Fantaisies.»—Par +suite de cette disposition, +les titres avaient été remplacés par des +numéros, les épigraphes et les dédicaces avaient +disparu, la préface d'<cite>Albertus</cite> avait été supprimée.</p> + +<p>Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été +omises dans celui de 1845, nous les avons remises +à leurs places et réimprimées pour la première +fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient +pas parmi celles du volume de 1830-1832 y avaient +été mêlées par erreur, nous leur avons rendu leurs +places dans le second volume.</p> + +<p>En même temps que nous avons restitué aux +poëmes leur classement primitif, nous les avons +réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition originale, +avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs +épigraphes. Enfin nous avons rétabli la préface +d'<cite>Albertus</cite> en tête de la première partie de ce premier +volume, lequel se termine par les pièces +<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span> +composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées +pour la première fois à cette dernière date à la +suite de <cite>La Comédie de la Mort</cite>.</p> + +<p>Tel est le plan du premier volume.</p> + +<p>Le second volume comprend:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <cite>La Comédie de la Mort</cite> (1838);</p> + +<p>2<sup>o</sup> <cite>España</cite> et <cite>les Poésies diverses</cite> (1838-1845), +conformément au texte de l'édition de 1845;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à +1872, restées éparses dans les journaux et les +revues et que le poëte n'avait pas pris le soin de +réunir;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Enfin, toutes les poésies absolument inédites +dont nous avons retrouvé les autographes.</p> + +<p>Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux +chaque fois qu'il nous a été possible de le +faire avec certitude. Un grand nombre de pièces et +de fragments avaient disparu lors des diverses +réimpressions, nous les avons rétablis.</p> + +<p>Pour la publication des <cite>Poésies inédites</cite> et des +<cite>Poésies posthumes</cite>, nous avons, après mûre réflexion, +adopté une règle inflexible, dont nous +devons rendre compte au public lettré.</p> + +<p>Nous avions à choisir entre deux méthodes: il +nous fallait, ou publier tout, ou faire un choix. +Nous nous sommes rappelé que notre mission était +<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span> +de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que +nul éditeur honnête et respectueux n'avait le droit +de dire: «Théophile Gautier aurait publié ce morceau.» +ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» +Nous n'avons donc rien supprimé.</p> + +<p>Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites +de Théophile Gautier? Nous répondons sans hésiter:—Non.</p> + +<p>Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup +d'autres encore. La certitude nous en a été +acquise par le grand nombre même des pièces +que nous avons découvertes; la preuve incontestable +nous en a été fournie à diverses reprises +au cours même de nos recherches.</p> + +<p>Nous faisons ici appel à tous ceux entre les +mains desquels se trouvent des manuscrits de +Théophile Gautier, nous les supplions de nous +en donner communication. Nous leur rappelons +que c'est pour eux un devoir sacré de probité +littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte tout ce qui +lui appartient.</p> + +<p class="signature">M. D.</p> + +<p class="date">Septembre 1875.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<h2>PRÉFACE</h2> + +<p>L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux +et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou +trois amis et à peu près autant de chats.</p> + +<p>Un espace de quelques pieds où il fait moins froid +qu'ailleurs, c'est pour lui l'univers.—Le manteau de la +cheminée est son ciel; la plaque, son horizon.</p> + +<p>Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, +et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a +aucune couleur politique; il n'est ni rouge, ni blanc, ni +même tricolore; il n'est rien, il ne s'aperçoit des révolutions +que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime +mieux être assis que debout, couché qu'assis.—C'est +une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher +pour toujours.—Il fait des vers pour avoir un prétexte +de ne rien faire, et ne fait rien sous prétexte qu'il +fait des vers.</p> + +<p>Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il +sait que le vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement +toute l'inopportunité d'une pareille publication; +pourtant il ne craint pas de jeter entre deux +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume purement +littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et +méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et +de fantaisie où l'on ne fait aucun appel aux passions +mauvaises, où l'on n'a exploité aucune turpitude pour le +succès.</p> + +<p>Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait +encore de par la France quelques bonnes gens comme +lui qui s'ennuyaient mortellement de toute cette politique +hargneuse des grands journaux, et dont le cœur +se levait à cette polémique indécente et furibonde de +maintenant.</p> + +<p>Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra +lui adresser, il y souscrit d'avance.—Il connaît très-bien +les défauts et les taches de son livre; s'il n'a pas +évité les uns et enlevé les autres, c'est qu'ils sont tellement +inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister sans +eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.</p> + +<p>Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes +et autres qui lui demanderont à quoi cela +rime,—il répondra: Le premier vers rime avec le +second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite.</p> + +<p>A quoi cela sert-il?—Cela sert à être beau.—N'est-ce +pas assez? comme les fleurs, comme les parfums, +comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu +détourner et dépraver à son usage.</p> + +<p>En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse +d'être belle.—Elle rentre dans la vie positive, de poésie +elle devient prose, de libre, esclave.—Tout l'art est là.—L'art, +c'est la liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est +<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +l'épanouissement de l'âme dans l'oisiveté.—La peinture, +la sculpture, la musique ne servent absolument à +rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets +rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.—Qui +voudrait cependant les retrancher?—Le +bonheur ne consiste pas à avoir ce qui est indispensable; +ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le +moins besoin sont ceux qui charment le plus.—Il y a et +il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux +d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et +de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de +fer et les bateaux à vapeur.</p> + +<p>A tout cela si on lui répond: «Fort bien,—mais +vos vers ne sont pas beaux.» Il passera condamnation et +tâchera de s'amender.—Il espère toutefois qu'on voudra +bien lui savoir gré de l'intention.</p> + +<p>—Maintenant, deux mots sur ce volume.—Les pièces +qu'il renferme ont été composées à de grandes distances +les unes des autres, et imprimées au fur et à mesure, +sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas indiquées; +l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des +monuments. Les premières se rattachent presque à son +enfance; les dernières, le poëme surtout, le touchent de +plus près; les plus anciennes remontent jusqu'en 1826.—Six +ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus modernes +sont de 1831.—On verra s'il y a progrès.</p> + +<p>Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et +calme, de petits paysages à la manière des Flamands, +d'une touche tranquille, d'une couleur un peu étouffée, +ni grandes montagnes, ni perspectives à perte de vue, +ni torrents, ni cataractes.—Des plaines unies avec des +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente +un chemin, une chaumière qui fume, un ruisseau qui +gazouille sous les nénuphars, un buisson avec ses baies +rouges, une marguerite qui tremble sous la rosée.—Un +nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.—Voilà tout; +et puis, pour animer la scène, une grenouille qui saute +dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon +de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, une +alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous +une haie, une abeille qui picore et bourdonne.—Les +souvenirs de six mois passés dans une belle campagne.—Çà +et là comme une aube de l'adolescence qui va +luire, un désir, une larme, quelques mots d'amour, un +profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout +enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se +prononcent pas encore.—A mesure que l'on avance, le +dessin devient plus ferme, les méplats se font sentir, les +os prennent de la saillie, et l'on aboutit à la légende +semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom <cite>Albertus</cite>, +et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus +importante et la plus actuelle du recueil.</p> + +<p>Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir +la voie à quelques jeunes gens et aider quelques +inexpériences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a +prise.—Si le livre passe inaperçu, il ne la regrettera +pas encore; ces vers lui auront usé innocemment quelques +heures, et l'art est ce qui console le mieux de +vivre.</p> + +<p class="date">Octobre 1832.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>POÉSIES<br /> +<span class="medium">1830-1832</span></h2> + +<p class="quote">Oh! si je puis un jour!<br /> +<span class="i3 smcap">A. Chénier.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_8"> 8</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MÉDITATION</h3> + +<p class="quote">... Ce monde où les meilleures choses<br /> +<span class="i2"> Ont le pire destin.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Malherbe.</span></p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!</p> +<p>Songes riants, projets de bonheur et d'amour,</p> +<p>Fraîches illusions du matin de la vie,</p> +<p>Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée</p> +<p>De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,</p> +<p>Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,</p> +<p>Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,</p> +<p>En passant par la fange y perd sa pureté;</p> +<p>Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide</p> +<p>Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!</p> +<p>Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants</p> +<p>Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:</p> +<p>La rose vit une heure et le cyprès cent ans.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MOYEN AGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Y ot un grant et vieil chastex<br /> +A messire Yvain qui fut tex;<br /> +Ot tours, donjons, machecoulis,<br /> +Fossés d'iave nette remplis,<br /> +Murs de fine pierre de taille,<br /> +Couverts d'engins por la bataille.<br /> +<span class="i3"><em>Ancien fabliau.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,</p> +<p>Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;</p> +<p>J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,</p> +<p>Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,</p> +<p>Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,</p> +<p>Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,</p> +<p>Légendes des vieux temps où les preux et les saints</p> +<p>Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;</p> +<p>Avec ses minarets moresques, la chapelle</p> +<p>Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;</p> +<p>J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,</p> +<p>Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,</p> +<p>Au sommet des donjons leurs girouettes frêles</p> +<p>Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;</p> +<p>Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,</p> +<p>De monstres, de griffons, bizarrement ornés,</p> +<p>Leurs larges escaliers aux marches colossales,</p> +<p>Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,</p> +<p>Où comme une voix faible erre et gémit le vent,</p> +<p>Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,</p> +<p>Paré de souvenirs d'amour et de féerie,</p> +<p>Le brillant moyen âge et la chevalerie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ÉLÉGIE I</h3> + +<div class="quote"> +<p>Dame, d'amer déesse<br /> +Pour votre grace avoir,<br /> +Vous offre ma jeunesse.<br /> +Mes biens et mon avoir.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Chartier.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,</p> +<p>A ma pensée ardente un souvenir fidèle</p> +<p>La ramène;—il me semble ouïr sa douce voix</p> +<p>Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois</p> +<p>Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,</p> +<p>Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche</p> +<p>De son chapeau de paille, et le sourire fin</p> +<p>Qui découvre ses dents de perle,—telle enfin</p> +<p>Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes</p> +<p>Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;</p> +<p>Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas</p> +<p>Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,</p> +<p>Au regard nuagé de langueur, une Anglaise</p> +<p>Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise</p> +<p>La tête sur sa main à rêver longuement,</p> +<p>A lire Grandisson et Werther; non vraiment:</p> +<p>Mais une belle enfant inconstante et frivole,</p> +<p>Qui ne rêve jamais; une brune créole</p> +<p>Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours</p> +<p>Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;</p> +<p>A la taille élancée, à la gorge divine,</p> +<p>Que sous les plis du lin la volupté devine.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PAYSAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p><span class="i5"> ..... omnia plenis</span><br /> +Rura natant fossis.<br /> +<span class="i3 smcap">P. Virgilius Maro.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pas une feuille qui bouge,</p> +<p>Pas un seul oiseau chantant,</p> +<p>Au bord de l'horizon rouge</p> +<p>Un éclair intermittent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un côté rares broussailles,</p> +<p>Sillons à demi noyés,</p> +<p>Pans grisâtres de murailles,</p> +<p>Saules noueux et ployés;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De l'autre, un champ que termine</p> +<p>Un large fossé plein d'eau,</p> +<p>Une vieille qui chemine</p> +<p>Avec un pesant fardeau,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis la route qui plonge</p> +<p>Dans le flanc des coteaux bleus,</p> +<p>Et comme un ruban s'allonge</p> +<p>En minces plis onduleux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA JEUNE FILLE</h3> + +<div class="quote"> +<p>La vierge est un ange d'amour.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p> + +<p>Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.<br /> +<span class="i3"><em>Inédit, M*****.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,</p> +<p>A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;</p> +<p>Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,</p> +<p>La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,</p> +<p>Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don</p> +<p>De charmer est le sien, autant par l'abandon</p> +<p>Que par la retenue; en Occident, Sylphide,</p> +<p>En Orient, Péri, vertueuse, perfide,</p> +<p>Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,</p> +<p>Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,</p> +<p>Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées</p> +<p>Et nos heures, pourtant si vite dépensées,</p> +<p>Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,</p> +<p>Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur</p> +<p>Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne</p> +<p>Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe</p> +<p>Nous appelant vers elle, et murmurant des mots</p> +<p>Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.</p> +<p>Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,</p> +<p>Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,</p> +<p>Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.</p> +<p>La jeune fille!—elle est un souvenir des cieux,</p> +<p>Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,</p> +<p>Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE MARAIS<br /> +<span class="small">A MON AMI ARMAND E***</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>Ainsi près d'un marais on contemple voler<br /> +Mille oiseaux peinturés.<br /> +<span class="i3 smcap">Amadis Jamyn.</span></p> + +<p>En chasse, et chasse heureuse.<br /> +<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est un marais dont l'eau dormante</p> +<p>Croupit, couverte d'une mante</p> +<p>Par les nénuphars et les joncs:</p> +<p>Chaque bruit sous leurs nappes glauques</p> +<p>Fait au chœur des grenouilles rauques</p> +<p>Exécuter mille plongeons;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bécassine noire et grise</p> +<p>Y vole quand souffle la bise</p> +<p>De novembre aux matins glacés;</p> +<p>Souvent, du haut des sombres nues</p> +<p>Pluviers, vanneaux, courlis et grues</p> +<p>Y tombent, d'un long vol lassés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous les lentilles d'eau qui rampent,</p> +<p>Les canards sauvages y trempent</p> +<p>Leurs cous de saphir glacés d'or;</p> +<p>La sarcelle à l'aube s'y baigne,</p> +<p>Et, quand le crépuscule règne,</p> +<p>S'y pose entre deux joncs, et dort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div> +<p>La cigogne dont le bec claque,</p> +<p>L'œil tourné vers le ciel opaque,</p> +<p>Attend là l'instant du départ,</p> +<p>Et le héron aux jambes grêles,</p> +<p>Lustrant les plumes de ses ailes,</p> +<p>Y traîne sa vie à l'écart.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ami, quand la brume d'automne</p> +<p>Étend son voile monotone</p> +<p>Sur le front obscurci des cieux,</p> +<p>Quand à la ville tout sommeille</p> +<p>Et qu'à peine le jour s'éveille</p> +<p>A l'horizon silencieux,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Toi dont le plomb à l'hirondelle</p> +<p>Toujours porte une mort fidèle,</p> +<p>Toi qui jamais à trente pas</p> +<p>N'as manqué le lièvre rapide,</p> +<p>Ami, toi, chasseur intrépide,</p> +<p>Qu'un long chemin n'arrête pas;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Avec Rasko, ton chien qui saute</p> +<p>A ta suite dans l'herbe haute,</p> +<p>Avec ton bon fusil bronzé,</p> +<p>Ta blouse et tout ton équipage,</p> +<p>Viens t'y cacher près du rivage,</p> +<p>Derrière un tronc d'arbre brisé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ta chasse sera meurtrière;</p> +<p>Aux mailles de ta carnassière</p> +<p>Bien des pieds d'oiseaux passeront,</p> +<p>Et tu reviendras de bonne heure,</p> +<p>Avant le soir, en ta demeure,</p> +<p>La joie au cœur, l'orgueil au front.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET I</h3> + +<div class="quote"> +<p class="i3"> Aux seuls ressouvenirs<br /> +Nos rapides pensers volent dans les étoiles.<br /> +<span class="i3 smcap">Théophile.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,</p> +<p>Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;</p> +<p>D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,</p> +<p>Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la lune paraît, de ses rayons obliques</p> +<p>Argentant à demi l'aiguille de la tour,</p> +<p>Et les derniers rameaux des pins mélancoliques</p> +<p>Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Alors les vibrements de la cloche qui tinte,</p> +<p>D'un monde aérien semblent la voix éteinte,</p> +<p>Qui par le vent portée en ce monde parvient;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,</p> +<p>Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,</p> +<p>Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SERMENT</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'on ne seust en nule terre<br /> +Nul plus bel cors de fame querre.<br /> +<span class="i2"><cite>Roman de la Rose.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Par tes yeux si beaux sous les voiles</p> +<p>De leurs franges de longs cils noirs,</p> +<p>Soleils jumeaux, doubles étoiles,</p> +<p>D'un cœur ardent ardents miroirs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton front aux pâleurs d'albâtre,</p> +<p>Que couronnent des cheveux bruns,</p> +<p>Où l'haleine du vent folâtre</p> +<p>Parmi la soie et les parfums;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par tes lèvres, fraîche églantine,</p> +<p>Grenade en fleur, riant corail</p> +<p>D'où sort une voix argentine</p> +<p>A travers la nacre et l'émail;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton sein rétif qui s'agite</p> +<p>Et bat sa prison de satin,</p> +<p>Par ta main étroite et petite,</p> +<p>Par l'éclat vermeil de ton teint;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton doux accent d'Espagnole,</p> +<p>Par l'aube de tes dix-sept ans,</p> +<p>Je t'aimerai, ma jeune folle,</p> +<p>Un peu plus que toujours,—longtemps!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES SOUHAITS</h3> + +<div class="quote"> +<p>... Quelque bonne fée Urgèl<br /> +Promettant palais et trésors<br /> +Au filleul mis sous sa tutelle,<br /> +Pour te promener t'aurait-elle<br /> +Ravi sur son nuage d'or.<br /> +<span class="i3 smcap">Joseph Delorme.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,</p> +<p class="i2"> Sous une sombre et fraîche arcade,</p> +<p>Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,</p> +<p>Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr</p> +<p class="i2"> De l'écume de la cascade,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,</p> +<p class="i2"> Palais immenses, pierreries?</p> +<p>Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?</p> +<p>Je te le donnerai; je puis faire un trésor</p> +<p class="i2"> D'un vil monceau d'herbes flétries;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur</p> +<p class="i2"> Réfléchi par un lac limpide,</p> +<p>Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,</p> +<p>Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur</p> +<p class="i2"> Ne voilent son orbe splendide;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,</p> +<p class="i2"> Enfant léger de l'Arabie,</p> +<p>A la crinière longue, à l'œil étincelant,</p> +<p>Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant</p> +<p class="i2"> De la Norwége à la Nubie;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div> +<p>Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,</p> +<p class="i2"> Aux minces colonnes d'albâtre,</p> +<p>Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés,</p> +<p>Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés</p> +<span class="i2"> Par où se glisse un jour bleuâtre;</span> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant</p> +<p class="i2"> De sycomores et d'yeuses,</p> +<p>Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,</p> +<p>Comme un grand éventail sans cesse soulevant</p> +<p class="i2"> Ses masses de feuilles soyeuses.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux une tartane avec ses matelots,</p> +<p class="i2"> Ses cordages, ses blanches voiles</p> +<p>Et son corset de cuivre où se brisent les flots,</p> +<p>Qui me berce le long de verdoyants îlots</p> +<p class="i2"> Aux molles lueurs des étoiles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir</p> +<span class="i2"> Au son de voix italiennes,</span> +<p>Et pendant tout le jour entendre au loin frémir</p> +<p>Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,</p> +<p class="i2"> Ou des harpes éoliennes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et je veux, les seins nus, une Almée agitant</p> +<span class="i2"> Son écharpe de cachemire</span> +<p>Au-dessus de son front de rubis éclatant,</p> +<p>Des spahis, un harem, comme un riche sultan</p> +<p class="i2"> Ou de Bagdad ou de Palmyre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux un sabre turc, un poignard indien</p> +<span class="i2"> Dont le manche de saphirs brille;</span> +<p>Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,</p> +<p>Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,</p> +<p class="i2"> Un cœur naïf de jeune fille!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE LUXEMBOURG</h3> + +<div class="quote"> +<p>Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.<br /> +<span class="i3 smcap">J. Delorme.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées</p> +<p>Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,</p> +<p>Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus</p> +<p>D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux</p> +<p>Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes</p> +<p>Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes</p> +<p>Toute petite fille, elle allait du beau temps</p> +<p>A son aise jouir et folâtrer longtemps,</p> +<p>Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages</p> +<p>Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,</p> +<p>Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,</p> +<p>Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;</p> +<p>Ou bien encor partir, folle et légère tête,</p> +<p>Et, trompant les regards de sa mère inquiète,</p> +<p>Au risque de brunir un teint frais et vermeil,</p> +<p>Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SENTIER</h3> + +<div class="quote"> +<p>En une sente me vins rendre<br /> +Longue et estroite, où l'herbe tendre<br /> +Croissait très-drue.<br /> +<span class="i2"><cite>Le livre des quatre Dames.</cite></span></p> + +<p>Un petit sentier vert, je le pris...<br /> +<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est un sentier creux dans la vallée étroite,</p> +<p>Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.</p> +<p>—C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,</p> +<p>Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;</p> +<p>L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,</p> +<p>Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.</p> +<p>La pâle violette, en son réduit obscur,</p> +<p>Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,</p> +<p>Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,</p> +<p>Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.</p> +<p>Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,</p> +<p>Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;</p> +<p>Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,</p> +<p>A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.</p> +<p>Sous la haie embaumée un mince filet d'eau</p> +<p>Jase et fait frissonner le verdoyant rideau</p> +<p>Du cresson.—Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime</p> +<p>Plus que tous les sentiers où se trouvent de même</p> +<p>Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,</p> +<p>Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,</p> +<p>A la brèche du mur, rendez-vous solitaire</p> +<p>Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,</p> +<p>Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,</p> +<p>Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CAUCHEMAR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.<br /> +<span class="i5"><em>Ancien proverbe breton.</em></span></p> + +<p>Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.<br /> +<span class="i7"> Les goules de l'abyme</span><br /> +<span class="i7"> Attendant leur victime,</span><br /> +<span class="i10"> Ont faim:</span><br /> +<span class="i7"> Leur ongle ardent s'allonge,</span><br /> +<span class="i7"> Leur dent en espoir ronge</span><br /> +<span class="i10"> Ton sein.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avec ses nerfs rompus, une main écorchée</p> +<p>Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,</p> +<p>Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer</p> +<p>Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer</p> +<p>Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves</p> +<p>Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,</p> +<p>Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:</p> +<p>En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,</p> +<p>Des flots de plomb fondu subitement les baignent,</p> +<p>A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,</p> +<p>Meurtris et disloqués; et mon dos cependant</p> +<p>Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent</p> +<p>De naseaux enflammés, de gueules haletantes:</p> +<p>Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes</p> +<p>Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,</p> +<p>Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,</p> +<p>Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent</p> +<p>Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;</p> +<p>Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span></div> +<p>Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,</p> +<p>Sur des pics anguleux que la lune reflète,</p> +<p>Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette</p> +<p>Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,</p> +<p>Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,</p> +<p>Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères</p> +<p>Que le trépas révèle aux pâles feudataires</p> +<p>De son empire; alors, étrange enchantement,</p> +<p>Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement</p> +<p>A travers un brouillard couvrant les flèches grêles</p> +<p>D'une église gothique aux moresques dentelles.</p> +<p>Déchirant une proie enlevée au tombeau,</p> +<p>En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau</p> +<p>Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,</p> +<p>Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,</p> +<p>Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,</p> +<p>A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir</p> +<p>Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières</p> +<p>Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières</p> +<p>Agité, je ressens un immense désir</p> +<p>De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</p> +<p>Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</p> +<p>Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DEMOISELLE +<span class="small">A MON AMI ALPHONSE B***</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>..... insectes agiles<br /> +<span class="i3"> Cuirassés d'or.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Am. Tastu.</span></p> + +<p><span class="i4"> Là de bleuâtres demoiselles</span><br /> +Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux<br /> +Éventails animés, se balancent sur eux<br /> +<span class="i4"> Avec leurs frémissantes ailes.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Saintine.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur la bruyère arrosée</p> +<p class="i2"> De rosée;</p> +<p>Sur le buisson d'églantier;</p> +<p>Sur les ombreuses futaies;</p> +<p class="i2"> Sur les haies</p> +<p>Croissant au bord du sentier;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur la modeste et petite</p> +<p class="i2"> Marguerite,</p> +<p>Qui penche son front rêvant;</p> +<p>Sur le seigle, verte houle</p> +<p class="i2"> Que déroule</p> +<p>Le caprice ailé du vent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les prés, sur la colline</p> +<p class="i2"> Qui s'incline</p> +<p>Vers le champ bariolé</p> +<p>De pittoresques guirlandes;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div> +<p class="i2"> Sur les landes,</p> +<p>Sur le grand orme isolé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La demoiselle se berce;</p> +<p class="i2"> Et s'il perce</p> +<p>Dans la bruine, au bord du ciel,</p> +<p>Un rayon d'or qui scintille,</p> +<p class="i2"> Elle brille</p> +<p>Comme un regard d'Ariel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Traversant près des charmilles,</p> +<p class="i2"> Les familles</p> +<p>Des bourdonnants moucherons,</p> +<p>Elle se mêle à leur ronde</p> +<p class="i2"> Vagabonde,</p> +<p>Et comme eux décrit des ronds.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientôt elle vole et joue</p> +<p class="i2"> Sous la roue</p> +<p>Du jet d'eau qui, s'élançant</p> +<p>Dans les airs, retombe, roule</p> +<p class="i2"> Et s'écoule</p> +<p>En un ruisseau bruissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus rapide que la brise,</p> +<p class="i2"> Elle frise,</p> +<p>Dans son vol capricieux,</p> +<p>L'eau transparente où se mire</p> +<p class="i2"> Et s'admire</p> +<p>Le saule au front soucieux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,</p> +<p class="i2"> Près des aunes,</p> +<p>Les deux nénuphars en fleurs,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div> +<p>Au gré du flot qui gazouille</p> +<p class="i2"> Et les mouille,</p> +<p>Étalent leurs deux couleurs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Où se baigne le nuage,</p> +<p class="i2"> Où voyage</p> +<p>Le ciel d'été souriant;</p> +<p>Où le soleil plonge, tremble,</p> +<p class="i2"> Et ressemble</p> +<p>Au beau soleil d'Orient.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et quand la grise hirondelle</p> +<p class="i2"> Auprès d'elle</p> +<p>Passe, et ride à plis d'azur,</p> +<p>Dans sa chasse circulaire,</p> +<p class="i2"> L'onde claire,</p> +<p>Elle s'enfuit d'un vol sûr.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bois qui chantent, fraîches plaines</p> +<p class="i2"> D'odeurs pleines,</p> +<p>Lacs de moire, coteaux bleus,</p> +<p>Ciel où le nuage passe,</p> +<p class="i2"> Large espace,</p> +<p>Monts aux rochers anguleux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voilà l'immense domaine</p> +<p class="i2"> Où promène</p> +<p>Ses caprices, fleur des airs,</p> +<p>La demoiselle nacrée,</p> +<p class="i2"> Diaprée</p> +<p>De reflets roses et verts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans son étroite famille,</p> +<p class="i2"> Quelle fille</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div> +<p>N'a pas vingt fois souhaité,</p> +<p>Rêveuse, d'être comme elle</p> +<p class="i2"> Demoiselle,</p> +<p>Demoiselle en liberté?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1830.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES DEUX AGES</h3> + +<div class="quote"> +<p>La petite fille est devenue jeune fille.<br /> +<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde</p> +<p>Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde</p> +<p>Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,</p> +<p>N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse</p> +<p>Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse</p> +<p>D'arriver la première! Avec grâce les vents</p> +<p>Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;</p> +<p>Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle</p> +<p>Par la course agitée, et, souvent infidèle,</p> +<p>Trahissait une épaule aux contours gracieux,</p> +<p>Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,</p> +<p>Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre</p> +<p>Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,</p> +<p>—Dans son petit jardin que j'aimais à la voir</p> +<p>A grand'peine portant un léger arrosoir,</p> +<p>Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées</p> +<p>Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,</p> +<p>Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,</p> +<p>Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,</p> +<p>La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde</p> +<p>Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,</p> +<p>N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">FAR NIENTE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Quant à son temps bien le sut disposer:<br /> +Deux parts en fit dont il souloit passer<br /> +L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.<br /> +<span class="i2 smcap">Jean de la Fontaine.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage</p> +<p>Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,</p> +<p>J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,</p> +<p>Loin des chemins poudreux, à demeurer assis</p> +<p>Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,</p> +<p>Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;</p> +<p>Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi</p> +<p>Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,</p> +<p>Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,</p> +<p>Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,</p> +<p>La chenille traînant ses anneaux veloutés,</p> +<p>La limace baveuse aux sillons argentés,</p> +<p>Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.</p> +<p>Ensuite je regarde, amusement frivole,</p> +<p>La lumière brisant dans chacun de mes cils,</p> +<p>Palissade opposée à ses rayons subtils,</p> +<p>Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte</p> +<p>En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;</p> +<p>Et lorsque je suis las je me laisse endormir</p> +<p>Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,</p> +<p>Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,</p> +<p>Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">STANCES</h3> + +<div class="quote"> +<p>La jeune fille rieuse.<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez pas les molles rêveries</p> +<p>Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,</p> +<p>De même que l'abeille, en un soir de printemps,</p> +<p>Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez pas cet inquiet désir</p> +<p>Qui fait rougir souvent une joue ingénue,</p> +<p>Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,</p> +<p>D'embrasser un fantôme impossible à saisir;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes</p> +<p>Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,</p> +<p>Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,</p> +<p>Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;</p> +<p>Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;</p> +<p>Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,</p> +<p>Est égal et serein comme un beau jour d'été.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur votre main jamais votre front ne se pose,</p> +<p>Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir</p> +<p>Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;</p> +<p>Votre cœur virginal en lui-même repose.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></div> +<p>Avenir et présent, tout rit dans vos destins;</p> +<p>Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,</p> +<p>Ni, retenant à peine une larme enflammée,</p> +<p>Épié d'un regard les aveux incertains.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;</p> +<p>Une pensée ardente et qui revient toujours</p> +<p>Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;</p> +<p>Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,</p> +<p>Dont le cours lentement par les prés se déroule,</p> +<p>Votre existence pure et limpide s'écoule,</p> +<p>Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PROMENADE NOCTURNE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Allons, la belle nuit d'été,<br /> +<span class="i2 smcap">Alfred de Musset</span>.</p> + +<p>C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve<br /> +Au murmure lointain d'un invisible accord<br /> +Le poète qui veille ou l'amante qui dort.<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Pavie.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La rosée arrondie en perles</p> +<p>Scintille aux pointes du gazon,</p> +<p>Les chardonnerets et les merles</p> +<p>Chantent à l'envi leur chanson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les fleurs de leurs paillettes blanches</p> +<p>Brodent le bord vert du chemin;</p> +<p>Un vent léger courbe les branches</p> +<p>Du chèvrefeuille et du jasmin;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la lune, vaisseau d'agate,</p> +<p>Sur les vagues des rochers bleus</p> +<p>S'avance comme la frégate</p> +<p>Au dos de l'Océan houleux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jamais la nuit de plus d'étoiles</p> +<p>N'a semé son manteau d'azur,</p> +<p>Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,</p> +<p>Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></div> +<p>Prends mon bras, ô ma bien-aimée,</p> +<p>Et nous irons, à deux, jouir</p> +<p>De la solitude embaumée,</p> +<p>Et, couchés sur la mousse, ouïr</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce que tout bas, dans la ravine</p> +<p>Où brillent ses moites réseaux,</p> +<p>En babillant l'eau qui chemine</p> +<p>Conte à l'oreille des roseaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET II</h3> + +<div class="quote"> +<p>Amour tant vous hai servit<br /> +Senz pecas et senz failhimen,<br /> +Et vous sabez quant petit<br /> +Hai avut de jauzimen.<br /> +<span class="i3 smcap">Peyrols.</span></p> + +<p>Ne sais tu pas que je n'eus onc<br /> +D'elle plaisir ny un seul bien.<br /> +<span class="i3 smcap">Marot.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour</p> +<p>Que je veux vous parler; que le passé, madame,</p> +<p>Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,</p> +<p>Oubliez une erreur que moi-même je blâme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour</p> +<p>De vos sourcils arqués luit un regard de flamme</p> +<p>Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour</p> +<p>Sans porter à jamais votre image en son âme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;</p> +<p>Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,</p> +<p>Dans mon cœur je nourris une pensée austère,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur</p> +<p>Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,</p> +<p>Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA BASILIQUE</h3> + +<div class="quote"> +<p>The pillared arches were over their head<br /> +And beneath their feet were the bones of the dead.<br /> +<span class="i3"><cite>The lay of last minstrel.</cite></span></p> + +<p>On voit des figures de chevaliers à genoux sur +un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures +de l'église couvrent de leurs ombres ceux +qui reposent.<br /> +<span class="i3 smcap">Göerres</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est une basilique</p> +<p>Aux murs moussus et noircis,</p> +<p>Du vieux temps noble relique,</p> +<p>Où l'âme mélancolique</p> +<p>Flotte en pensers indécis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des losanges de plomb ceignent</p> +<p>Les vitraux coloriés,</p> +<p>Où les feux du soleil teignent</p> +<p>Les reflets errants qui baignent</p> +<p>Les plafonds armoriés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cent colonnes découpées</p> +<p>Par de bizarres ciseaux,</p> +<p>Comme des faisceaux d'épées</p> +<p>Au long de la nef groupées</p> +<p>Portent les sveltes arceaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La fantastique arabesque</p> +<p>Courbe ses légers dessins</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span></div> +<p>Autour du trèfle moresque,</p> +<p>De l'arcade gigantesque</p> +<p>Et de la niche des saints.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans leurs armes féodales,</p> +<p>Vidames et chevaliers,</p> +<p>Sont là, couchés sur les dalles</p> +<p>Des chapelles sépulcrales,</p> +<p>Ou debout près des piliers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des escaliers en dentelles</p> +<p>Montent avec cent détours</p> +<p>Aux voûtes hautes et frêles,</p> +<p>Mais fortes comme les ailes</p> +<p>Des aigles ou des vautours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur l'autel, riche merveille,</p> +<p>Ainsi qu'une étoile d'or,</p> +<p>Reluit la lampe qui veille,</p> +<p>La lampe qui ne s'éveille</p> +<p>Qu'au moment où tout s'endort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que la prière est fervente</p> +<p>Sous ces voûtes, lorsqu'en feu</p> +<p>Le ciel éclate, qu'il vente,</p> +<p>Et qu'en proie à l'épouvante,</p> +<p>Dans chaque éclair on voit Dieu;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou qu'à l'autel de Marie,</p> +<p>A genoux sur le pavé,</p> +<p>Pour une vierge chérie</p> +<p>Qu'un mal cruel a flétrie,</p> +<p>En pleurant l'on dit: <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div> +<p>Mais chaque jour qui s'écoule</p> +<p>Ébranle ce vieux vaisseau,</p> +<p>Déjà plus d'un mur s'écroule,</p> +<p>Et plus d'une pierre roule,</p> +<p>Large fragment d'un arceau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans la grande tour, la cloche</p> +<p>Craint de sonner l'<cite>Angelus</cite>;</p> +<p>Partout le lierre s'accroche,</p> +<p>Hélas! et le jour approche</p> +<p>Où je ne vous dirai plus:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est une basilique</p> +<p>Aux murs moussus et noircis,</p> +<p>Du vieux temps noble relique,</p> +<p>Où l'âme mélancolique</p> +Flotte en pensers indécis. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">L'OISEAU CAPTIF</h3> + +<div class="quote"> +<p>Car quand il pleut et le soleil des cieux<br /> +Ne reluit point, tout homme est soucieux.<br /> +<span class="i3 smcap">Clément Marot.</span></p> + +<p><span class="i6"> ...... yet shall reascend</span><br /> +Self raised, and repossess its native seat.<br /> +<span class="i3 smcap">Lord Byron.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,</p> +<p>Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,</p> +<p>De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,</p> +<p>Que toits aigus baignés de nuages fumeux.</p> +<p>Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe</p> +<p>Promenant la tourmente au milieu de l'espace,</p> +<p>Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps</p> +<p>Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,</p> +<p>Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,</p> +<p>Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,</p> +<p>Et jette sur les bois son manteau velouté,</p> +<p>Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;</p> +<p>Et si, toujours constant à ta douleur austère,</p> +<p>Tu regrettais encor la forêt solitaire,</p> +<p>L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,</p> +<p>La campagne que dore une jaune moisson,</p> +<p>La rivière, le lac aux ondes transparentes,</p> +<p>Que plissent en passant les brises odorantes,</p> +<p>Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.</p> +<p>Tous les deux cependant nous avons même sort,</p> +<p>Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></div> +<p>Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,</p> +<p>Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,</p> +<p>Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,</p> +<p>S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,</p> +<p>Et remonter enfin à la cause première;</p> +<p>Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,</p> +<p>Quelle main à son vol livrera l'horizon?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">RÊVE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Et nous voulons mourir quand le rêve finit.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p> + +<p>Tout la nuict je ne pense qu'en celle<br /> +Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle<br /> +<span class="i4"> De quatorze ans.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Maître Clément Marot.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:</p> +<p>Le couchant enflammait à l'horizon vermeil</p> +<p>Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades</p> +<p>D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,</p> +<p>Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs</p> +<p>Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.</p> +<p>Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,</p> +<p>Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,</p> +<p>Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux</p> +<p>A travers ses longs cils luisent de plus de feux</p> +<p>Que les astres du ciel; et sur la verte mousse</p> +<p>A mes lèvres d'amant livrant une main douce,</p> +<p>Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras</p> +<p>Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,</p> +<p>Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:—</p> +<p>O nuit trompeuse!—Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PENSÉES D'AUTOMNE</h3> + +<div class="quote"> +<p>La rica autouna s'es passada<br /> +L'hiver suz un cari tourat<br /> +S'en ven la capa ementoulada<br /> +D'un veû neblouz enjalibrat.<br /> +<span class="i3"><em>Son autounous.</em></span></p> + +<p>J'entends siffler la bise aux branchages rouillés<br /> +Des saules qui là-bas se balancent mouillés.<br /> +<span class="i3 smcap">Auguste M.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'automne va finir; au milieu du ciel terne,</p> +<p>Dans un cercle blafard et livide que cerne</p> +<p>Un nuage plombé, le soleil dort: du fond</p> +<p>Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond</p> +<p>Collines, champs, hameaux dans une même teinte.</p> +<p>Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;</p> +<p>La froide bise siffle; un sourd frémissement</p> +<p>Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,</p> +<p>Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,</p> +<p>Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,</p> +<p>Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.</p> +<p>Le pauvre paysan se recommande à Dieu,</p> +<p>Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,</p> +<p>Quand je vois le gazon sous les blanches gelées</p> +<p>Disparaître et mourir, je reviens à pas lents</p> +<p>M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,</p> +<p>Et là je me souviens du soleil de septembre</p> +<p>Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,</p> +<p>Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span></div> +<p>Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau</p> +<p>S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,</p> +<p>Et de la route étroite en son milieu frayée,</p> +<p>Et surtout des bleuets et des coquelicots,</p> +<p>Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">INFIDÉLITÉ</h3> + +<div class="quote"> +<p>Bandiera d'ogni vento<br /> +Conosco que sei tu.<br /> +<span class="i3"><em>Chanson italienne.</em></span></p> + +<p>La volonté de l'ingrate est changée.<br /> +<span class="i3 smcap">Antoine de Baïf.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voici l'orme qui balance</p> +<p>Son ombre sur le sentier;</p> +<p>Voici le jeune églantier,</p> +<p>Le bois où dort le silence;</p> +<p>Le banc de pierre où le soir</p> +<p>Nous aimions à nous asseoir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici la voûte embaumée</p> +<p>D'ébéniers et de lilas,</p> +<p>Où, lorsque nous étions las,</p> +<p>Ensemble, ô ma bien-aimée!</p> +<p>Sous des guirlandes de fleurs,</p> +<p>Nous laissions fuir les chaleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le marais que ride</p> +<p>Le saut du poisson d'argent;</p> +<p>Dont la grenouille en nageant</p> +<p>Trouble le miroir humide;</p> +<p>Comme autrefois, les roseaux</p> +<p>Baignent leurs pieds dans ses eaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span></div> +<p>Comme autrefois, la pervenche,</p> +<p>Sur le velours vert des prés</p> +<p>Par le printemps diaprés,</p> +<p>Aux baisers du soleil penche</p> +<p>A moitié rempli de miel</p> +<p>Son calice bleu de ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme autrefois, l'hirondelle</p> +<p>Rase en passant les donjons,</p> +<p>Et le cygne dans les joncs</p> +<p>Se joue et lustre son aile;</p> +<p>L'air est pur, le gazon doux....</p> +<p>Rien n'a donc changé que vous.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A MON AMI AUGUSTE M***</h3> + +<div class="quote"> +<p>For yonder faithless phantom flie<br /> +<span class="i2"> To lure thee to thy doom.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p> + +<p>C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs +bouteilles qui auoient la robe toute neufve et +le verre estoit cassé dedans; et plusieurs +pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et +reluisante dont le dedans estoit mangé de vers +et tout pourry.<br /> +<span class="i3"><cite>Le Vagabond.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,</p> +<p>Souvent un feu follet sort du marais impur;</p> +<p>Le passant qui le voit le prend pour la lumière</p> +<p>Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;</p> +<p>Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,</p> +<p>Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas</p> +<p>Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,</p> +<p>Et son corps reste là sans prière et sans tombe.</p> +<p>Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu</p> +<p>En courroux inonda d'un déluge de feu,</p> +<p>Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,</p> +<p>Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,</p> +<p>Chargés de fruits riants dont la tunique d'or</p> +<p>Ne livre que poussière à la dent qui les mord:</p> +<p>Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme</p> +<p>Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,</p> +<p>Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,</p> +<p>Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ÉLÉGIE II</h3> + +<div class="quote"> +<p>Ingrate... pour t'avoir bien servie<br /> +<span class="i4"> Adorant ta beauté,</span><br /> +Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie<br /> +<span class="i4"> Après la liberté.</span><br /> +<span class="i3 smcap">De Lingendes.</span></p> + +<p>... je l'adore et meurs de trop aimer.<br /> +<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...</p> +<p>Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître</p> +<p>Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,</p> +<p>Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...</p> +<p>Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!</p> +<p>Contre elle vainement, dans mon âme indignée</p> +<p>Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,</p> +<p>A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,</p> +<p>Je la voyais. Son front candide où ses pensées</p> +<p>D'une rougeur pudique arrivent nuancées,</p> +<p>Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant,</p> +<p>Par un éclair rapide en silence parlant,</p> +<p>Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,</p> +<p>Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,</p> +<p>Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.</p> +<p>A des songes dorés mon âme se livrait,</p> +<p>Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!</p> +<p>De ses affections ombre et miroir fidèle,</p> +<p>Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,</p> +<p>Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></div> +<p>Sa vie était la mienne; une espérance folle</p> +<p>Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;</p> +<p>Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,</p> +<p>N'a jamais répondu que par le froid mépris,</p> +<p>La vague indifférence, et la haine peut-être!...</p> +<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VEILLÉE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,<br /> +Je sais presque par cœur l'histoire véritable<br /> +Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.<br /> +<span class="i3 smcap">Grandval</span>, <cite>le Vice puni</cite>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,</p> +<p>Que de la cheminée il jaillit par moment</p> +<p>Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange</p> +<p>Petillent les tisons, entourés d'une frange</p> +<p>D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits</p> +<p>De bizarres lueurs font grimacer les traits;</p> +<p>Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles</p> +<p>D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?</p> +<p>C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,</p> +<p>J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,</p> +<p>Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique</p> +<p>Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,</p> +<p>Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,</p> +<p>Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,</p> +<p>Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,</p> +<p>Légendes de béats guérissant les malades,</p> +<p>Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,</p> +<p>Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,</p> +<p>Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge</p> +<p>Tinte par douze fois, que le hibou déloge</p> +<p>En glapissant, blessé des rayons du flambeau</p> +<p>Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></div> +<p>Le long du chandelier, cependant la bougie</p> +<p>En larges nappes coule, et la vitre rougie</p> +<p>Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,</p> +<p>Le soleil qui se lève avec un front riant.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ÉLÉGIE III</h3> + +<div class="quote"> +<p>Soccoreys ojos con aqua que el coraçon<br /> +<span class="i4"> La demanda.</span><br /> +<span class="i2"><em>Chanson espagnole.</em></span></p> + +<p>Fare thee well.<br /> +<span class="i1 smcap">Lord Byron.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée</p> +<p>Comme si le trépas l'avait déjà placée;</p> +<p>Elle vit cependant, ange exilé des cieux,</p> +<p>Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;</p> +<p>C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue</p> +<p>Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,</p> +<p>Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,</p> +<p>S'ignorant elle-même, et jetant de côté,</p> +<p>De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,</p> +<p>Souci du lendemain, souvenir de la veille.</p> +<p>Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs</p> +<p>Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...</p> +<p>Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre</p> +<p>De sa voix douce au cœur le son léger et tendre</p> +<p>S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin</p> +<p>D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain</p> +<p>Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,</p> +<p>J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CLÉMENCE</h3> + +<div class="quote"> +<p>O peu durables fleurs de la beauté mortelle!<br /> +<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p> + +<p>D'Isabelle l'ame ait paradis.<br /> +<span class="i3"><cite>Épitaphe gothique.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un monument sur ta cendre chérie</p> +<p class="i3"> Ne pèse pas,</p> +<p>Pauvre Clémence, à ton matin flétrie</p> +<p class="i3"> Par le trépas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu dors sans faste, au pied de la colline,</p> +<p class="i3"> Au dernier rang,</p> +<p>Et sur ta fosse un saule pâle incline</p> +<p class="i3"> Son front pleurant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ton nom déjà par la nuit et la neige</p> +<p class="i3"> Est effacé</p> +<p>Sur le bois noir de la croix qui protége</p> +<p class="i3"> Ton lit glacé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,</p> +<p class="i3"> Avec des fleurs,</p> +<p>Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,</p> +<p class="i3"> Verser des pleurs.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VOYAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.<br /> +<span class="i3 smcap">Jean de La Fontaine.</span></p> + +<p>Jam mens prætrepidans avet vagari,<br /> +Jam læti studio pedes vigescunt.<br /> +<span class="i2 smcap">Catulle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au travers de la vitre blanche</p> +<p>Le soleil rit, et sur les murs</p> +<p>Traçant de grands angles, épanche</p> +<p>Ses rayons splendides et purs:</p> +<p>Par un si beau temps, à la ville</p> +<p>Rester parmi la foule vile!</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, sellez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au sein d'un nuage de poudre,</p> +<p>Par un galop précipité,</p> +<p>Aussi promptement que la foudre</p> +<p>Comme il est doux d'être emporté!</p> +<p>Le sable bruit sous la roue,</p> +<p>Le vent autour de vous se joue;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les arbres qui bordent la route</p> +<p>Paraissent fuir rapidement,</p> +<p>Leur forme obscure dont l'œil doute</p> +<p>Ne se dessine qu'un moment;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></div> +<p>Le ciel, tel qu'une banderole,</p> +<p>Par-dessus les bois roule et vole;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chaumières, fermes isolées,</p> +<p>Vieux châteaux que flanque une tour,</p> +<p>Monts arides, fraîches vallées,</p> +<p>Forêts se suivent tour à tour;</p> +<p>Parfois au milieu d'une brume,</p> +<p>Un ruisseau dont la chute écume;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis, une hirondelle qui passe,</p> +<p>Rasant la grève au sable d'or,</p> +<p>Puis, semés dans un large espace,</p> +<p>Les moutons d'un berger qui dort;</p> +<p>De grandes perspectives bleues,</p> +<p>Larges et longues de vingt lieues;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une montagne: l'on enraye,</p> +<p>Au bord du rapide penchant</p> +<p>D'un mont dont la hauteur effraye:</p> +<p>Les chevaux glissent en marchant,</p> +<p>L'essieu grince, le pavé fume,</p> +<p>Et la roue un instant s'allume;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La côte raide est descendue.</p> +<p>Recouverte de sable fin,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span></div> +<p>La route, à chaque instant perdue,</p> +<p>S'étend comme un ruban sans fin.</p> +<p>Que cette plaine est monotone!</p> +<p>On dirait un matin d'automne,</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une ville d'un aspect sombre,</p> +<p>Avec ses tours et ses clochers</p> +<p>Qui montent dans les airs, sans nombre,</p> +<p>Comme des mâts ou des rochers,</p> +<p>Où mille lumières flamboient</p> +<p>Au sein des ombres qui la noient;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais ils sont las, et leurs narines,</p> +<p>Rouges de sang, soufflent du feu;</p> +<p>L'écume inonde leurs poitrines</p> +<p>Il faut nous arrêter un peu.</p> +<p>Halte! demain, plus vite encore,</p> +<p>Aussitôt que poindra l'aurore,</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux,</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE COIN DU FEU</h3> + +<div class="quote"> +<p>Blow, blow, winter's wind.<br /> +<span class="i3 smcap">Shakspeare.</span></p> + +<p>Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.<br /> +<span class="i3 smcap">Villon.</span></p> + +<p>Around in sympathetic mirth,<br /> +<span class="i2"> Its tricks the kitten tries;</span><br /> +The cricket chirrups in the hearth,<br /> +<span class="i2"> The crackling faggot flies.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p> + +<p>Quam juvat immites ventos audire cubantem.<br /> +<span class="i3 smcap">Tibulle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!</p> +<p>Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle</p> +<p>Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!</p> +<p>Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!</p> +<p>Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule</p> +<p>Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle</p> +<p>De grains rebondissants fouette la vitre frêle!</p> +<p>Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!</p> +<p>Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,</p> +<p>Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,</p> +<p>Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA TÊTE DE MORT</h3> + +<div class="quote"> +<p>Ton test n'aura plus de peau,<br /> +Et ton visage si beau<br /> +N'aura veines ni artères,<br /> +Tu n'auras plus que des dents<br /> +Telles qu'on les voit dedans<br /> +Les têtes des cimetières.<br /> +<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard.</span></p> + +<p>La mort nous fait dormir une éternelle nuit.<br /> +<span class="i3 smcap">Joachim du Bellay.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Personne ne voulait aller dans cette chambre,</p> +<p>Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,</p> +<p>Quand la bise gémit et pousse des sanglots,</p> +<p>Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.</p> +<p>Car c'était une chambre antique, inhabitée,</p> +<p>A minuit, disait-on, de revenants hantée,</p> +<p>Une chambre où les ais du parquet désuni</p> +<p>S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni</p> +<p>Se partage et s'écroule, où la tapisserie</p> +<p>A personnages tremble, et sur la boiserie</p> +<p>Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.</p> +<p>On en avait ôté les meubles; seulement,</p> +<p>Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,</p> +<p>Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,</p> +<p>Pendait du mur: au bas, en guise de support,</p> +<p>On avait mis jadis une tête de mort;</p> +<p>Et me ressouvenant des fables qu'on débite,</p> +<p>Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite</p> +<p>Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></div> +<p>Et, quand il me fallait passer là, des sueurs</p> +<p>M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:</p> +<p>J'aurais fait le serment que les dents déchaussées</p> +<p>De cet épouvantail en ricanant grinçaient,</p> +<p>Et que confusément des mots s'en élançaient.</p> +<p>A présent jeune encor, mais certain que notre âme,</p> +<p>Inexplicable essence, insaisissable flamme,</p> +<p>Une fois exhalée, en nous tout est néant,</p> +<p>Et que rien ne ressort de l'abîme béant</p> +<p>Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,</p> +<p>Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,</p> +<p>Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,</p> +<p>Que sais-je! quelques mois, un espace de temps</p> +<p>Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,</p> +<p>Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,</p> +<p>Tête de mort livide à mon tour.—Celle-ci</p> +<p>Est celle d'une femme autrefois morte ici,</p> +<p>Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble</p> +<p>Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble</p> +<p>De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,</p> +<p>Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.</p> +<p>Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent</p> +<p>Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent</p> +<p>Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs</p> +<p>Sans doute.—Mais le temps sait arrêter les pleurs,</p> +<p>Et, des premiers chagrins l'amertume passée,</p> +<p>Bientôt l'on oublia la belle trépassée.</p> +<p>—Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,</p> +<p>Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;</p> +<p>Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche</p> +<p>Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,</p> +<p>Ces lèvres de corail au sourire enfantin,</p> +<p>Ce front charmant à voir, cette peau de satin,</p> +<p>Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div> +<p>Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,</p> +<p>N'a jamais fait pleurer?—Un crâne blanc et nu,</p> +<p>Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,</p> +<p>Une face sans nez, informe et grimaçante,</p> +<p>Du sort qui nous attend image menaçante;</p> +<p>Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir</p> +<p>Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BALLADE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a></h3> + +<div class="quote"> +<p>Regarder les ondes de l'air<br /> +<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br /> +Puis admirant sur les sillons<br /> +Les ailes des gais papillons<br /> +De mille couleurs parsemées,<br /> +Les croire des fleurs animées.<br /> +<span class="i3 smcap">Saint-Amand.</span></p> + +<p>See! moats and bridges walls and castles rid.<br /> +<span class="i3 smcap">Crabbe.</span></p> + +<p>Sonne, sonne, ami Dampierre.<br /> +<span class="i2"><cite>Ballade des chasseurs.</cite></span></p> + +<p>Un peu plus loin considérez cette alouette qui +s'élève peu à peu du milieu des blés, en voltigeant +en haut, elle chante si mélodieusement qu'il ne +se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant +boire dans les nuées.<br /> +<span class="i2"><cite>Le Confiteor de l'infidèle éprouvé.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand à peine un nuage,</p> +<p>Flocon de laine, nage</p> +<p>Dans les champs du ciel bleu,</p> +<p>Et que la moisson mûre,</p> +<p>Sans vagues ni murmure,</p> +<p>Dort sous le ciel en feu;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand les couleuvres souples</p> +<p>Se promènent par couples</p> +<p>Dans les fossés taris;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></div> +<p>Quand les grenouilles vertes,</p> +<p>Par les roseaux couvertes,</p> +<p>Troublent l'air de leurs cris;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux fentes des murailles</p> +<p>Quand luisent les écailles</p> +<p>Et les yeux du lézard,</p> +<p>Et que les taupes fouillent</p> +<p>Les prés, où s'agenouillent</p> +<p>Les grands bœufs à l'écart;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il fait bon ne rien faire,</p> +<p>Libre de toute affaire,</p> +<p>Libre de tous soucis,</p> +<p>Et sur la mousse tendre</p> +<p>Nonchalamment s'étendre,</p> +<p>Ou demeurer assis;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et suivre l'araignée,</p> +<p>De lumière baignée,</p> +<p>Allant au bout d'un fil</p> +<p>A la branche d'un chêne</p> +<p>Nouer la double chaîne</p> +<p>De son réseau subtil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou le duvet qui flotte,</p> +<p>Et qu'un souffle ballotte</p> +<p>Comme un grand ouragan;</p> +<p>Et la fourmi qui passe</p> +<p>Dans l'herbe, et se ramasse</p> +<p>Des vivres pour un an;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le papillon frivole,</p> +<p>Qui de fleurs en fleurs vole,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></div> +<p>Tel qu'un page galant;</p> +<p>Le puceron qui grimpe</p> +<p>A l'odorant olympe</p> +<p>D'un brin d'herbe tremblant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis s'écouter vivre,</p> +<p>Et feuilleter un livre,</p> +<p>Et rêver au passé,</p> +<p>En évoquant les ombres</p> +<p>Ou riantes ou sombres</p> +<p>D'un long rêve effacé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et battre la campagne,</p> +<p>Et bâtir en Espagne</p> +<p>De magiques châteaux,</p> +<p>Créer un nouveau monde</p> +<p>Et jeter à la ronde</p> +<p>Pittoresques coteaux,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vastes amphithéâtres</p> +<p>De montagnes bleuâtres,</p> +<p>Mers aux lames d'azur,</p> +<p>Villes monumentales,</p> +<p>Splendeurs orientales,</p> +<p>Ciel éclatant et pur,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jaillissantes cascades,</p> +<p>Lumineuses arcades,</p> +<p>Du palais d'Obéron,</p> +<p>Gigantesques portiques,</p> +<p>Colonnades antiques,</p> +<p>Manoir de vieux baron</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Avec sa châtelaine,</p> +<p>Qui regarde la plaine</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></div> +<p>Du sommet des donjons,</p> +<p>Avec son nain difforme,</p> +<p>Son pont-levis énorme,</p> +<p>Ses fossés pleins de joncs,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sa chapelle grise,</p> +<p>Dont l'hirondelle frise</p> +<p>Au printemps les vitraux,</p> +<p>Ses mille cheminées</p> +<p>De corbeaux couronnées,</p> +<p>Et ses larges créneaux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sur les hallebardes</p> +<p>Et les dagues des gardes</p> +<p>Un éclair de soleil,</p> +<p>Et dans la forêt sombre</p> +<p>Lévriers en grand nombre,</p> +<p>Et joyeux appareil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chevaliers, damoiselles,</p> +<p>Beaux habits, riches selles</p> +<p>Et fringants palefrois;</p> +<p>Varlets qui sur la hanche</p> +<p>Ont un poignard au manche</p> +<p>Taillé comme une croix!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le cerf rapide,</p> +<p>Et la meute intrépide!</p> +<p>Hallali, hallali!</p> +<p>Les cors bruyants résonnent,</p> +<p>Les pieds des chevaux tonnent,</p> +<p>Et le cerf affaibli</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sort de l'étang qu'il trouble;</p> +<p>L'ardeur des chiens redouble,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span></div> +<p>Il chancelle, il s'abat.</p> +<p>Pauvre cerf, son corps saigne,</p> +<p>La sueur à flots baigne</p> +<p>Son flanc meurtri qui bat:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Son œil plein de sang roule</p> +<p>Une larme, qui coule</p> +<p>Sans toucher ses vainqueurs;</p> +<p>Ses membres froids s'allongent,</p> +<p>Et dans son col se plongent</p> +<p>Les couteaux des piqueurs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et lorsque de ce rêve</p> +<p>Qui jamais ne s'achève</p> +<p>Mon esprit est lassé,</p> +<p>J'écoute de la source</p> +<p>Arrêtée en sa course</p> +<p>Gémir le flot glacé,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Gazouiller la fauvette</p> +<p>Et chanter l'alouette</p> +<p>Au milieu d'un ciel pur;</p> +<p>Puis je m'endors tranquille</p> +<p>Sous l'ondoyant asile</p> +<p>De quelque ombrage obscur.</p> +</div></div> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce intitulée: +<i lang="it" xml:lang="it">Far-niente</i>; mais le rhythme en est si dissemblable, que +j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.</p> + +<p class="signature">(<em>Note de l'auteur</em>, 1830).</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">UNE AME</h3> + +<div class="quote"> +<p>Son ame avait brisé son corps.<br /> +<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p> + +<p>Diex por amer l'avoit faicte.<br /> +<span class="i3 smcap">Le chastelain de Coucy.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'était une âme neuve, une âme de créole,</p> +<p>Toute de feu, cachant à ce monde frivole</p> +<p>Ce qui fait le poëte, un inquiet désir</p> +<p>De gloire aventureuse et de profond loisir,</p> +<p>Et capable d'aimer comme aimerait un ange,</p> +<p>Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;</p> +<p>Peu comprise, blessée au vif à tout moment,</p> +<p>Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,</p> +<p>Sans consolation, traversant cette vie;</p> +<p>Aux entraves du corps à regret asservie,</p> +<p>Esquif infortuné que d'un baiser vermeil</p> +<p>Dans sa course jamais n'a doré le soleil,</p> +<p>Triste jouet du vent et des ondes; au reste,</p> +<p>Résignée à l'oubli, nécessité funeste</p> +<p>D'une existence vague et manquée; ici-bas</p> +<p>Ne connaissant qu'amers et douloureux combats</p> +<p>Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle</p> +<p>Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;</p> +<p>Encore si la foi... l'espérance... mais non,</p> +<p>Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom</p> +<p>Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,</p> +<p>Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière</p> +<p>Fut apportée: un être à la terre manqua;</p> +<p>Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SOUVENIR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Deux estions et n'avions qu'ung cœur.<br /> +<span class="i2"><cite>Le lay de maistre Ytier Marchant.</cite></span></p> + +<p>Hélas! il n'étoit pas saison<br /> +Sitôt de son département.<br /> +<span class="i2"><cite>La complainte de Valentin Granson.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,</p> +<p>Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;</p> +<p>Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,</p> +<p>De l'émail velouté du gazon; au beau temps,</p> +<p>Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;</p> +<p>Ce qui reste le soir des larmes répandues</p> +<p>Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,</p> +<p>Du murmure léger des ondes du ruisseau,</p> +<p>Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres</p> +<p>Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET III</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.<br /> +<span class="i2 smcap">Du May.</span><br /> +<span class="i2">Fronti nulla fides.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,</p> +<p>Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté</p> +<p>Endort son désespoir amer par la magie</p> +<p>D'un regard enchanteur où luit la volupté,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'âme du malheureux sort de sa léthargie;</p> +<p>Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,</p> +<p>Sa prunelle mourante un reste d'énergie;</p> +<p>Il sourit oublieux de la réalité.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais toute cette joie est comme le lierre</p> +<p>Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,</p> +<p>Embrasse en les cachant les pans démantelés,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au dehors on ne voit que riante verdure,</p> +<p>Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,</p> +<p>Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MARIA</h3> + +<div class="quote"> +<p><span class="i5"> ... meæ puellæ</span><br /> +Flendo turgiduli rubent ocelli.<br /> +<span class="i2 smcap">V. Catullus.</span></p> + +<p>Ne pleure pas...<br /> +<span class="i2 smcap">Dovalle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,</p> +<p>Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,</p> +<p>Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs</p> +<p>Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs</p> +<p>Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:</p> +<p>En vain de la gaîté l'éclair à présent joue</p> +<p>Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;</p> +<p>D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.</p> +<p>Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,</p> +<p>Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,</p> +<p>Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,</p> +<p>La première à fouler l'émail vert du gazon,</p> +<p>La première à poursuivre en sa rapide course</p> +<p>La demoiselle bleue aux bords frais de la source,</p> +<p>A chanter des chansons, à reprendre un refrain?</p> +<p>Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,</p> +<p>A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage</p> +<p>Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?</p> +<p>Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,</p> +<p>Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux</p> +<p>Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses</p> +<p>Répandent leurs parfums, heureusement écloses.</p> +<p>Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu</p> +<p>Te faisait triste?—Hier je ne t'avais pas vu.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A MON AMI EUGÈNE DE N***</h3> + +<div class="quote"> +<p>Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs<br /> +Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;<br /> +Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table<br /> +Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,<br /> +Oublié le jour même et suivi de regrets.<br /> +Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles<br /> +Où de savans discours ont charmé mes oreilles<br /> +Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.<br /> +<span class="i2"><em>Callimaque, traduction de La Porte Duteil.</em></span></p> + +<p>Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.<br /> +<span class="i2"><cite>Hernani.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune</p> +<p>A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune</p> +<p>N'a pas encor paru: nous causerons un peu,</p> +<p>Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,</p> +<p>Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine</p> +<p>Entre les arbres nus glisser la froide haleine</p> +<p>De la brise nocturne, et la chauve-souris</p> +<p>En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.</p> +<p>Reste; nous causerons de quelque jeune fille,</p> +<p>Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,</p> +<p>Et que nous avons vue, en promenant un jour,</p> +<p>Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;</p> +<p>De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,</p> +<p>Aigles audacieux, qui d'une route neuve</p> +<p>Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,</p> +<p>Malgré les coups de bec de mille geais criards;</p> +<p>Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante</p> +<p>Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span></div> +<p>Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,</p> +<p>Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;</p> +<p>Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,</p> +<p>Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,</p> +<p>Poétique héritage, aux mains de Clopinel</p> +<p>Après sa mort passa, monument éternel</p> +<p>De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère</p> +<p>Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,</p> +<p>Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,</p> +<p>Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;</p> +<p>Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine</p> +<p>Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,</p> +<p>Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,</p> +<p>Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,</p> +<p>Maître Clément Marot, madame Marguerite,</p> +<p>De ses jolis dizains la muse favorite;</p> +<p>Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,</p> +<p>Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur</p> +<p>De chaque vice plonge, et des foudres du pape</p> +<p>N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:</p> +<p>Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,</p> +<p>Mais naïfs cependant et placés sans efforts,</p> +<p>L'originalité, la puissance comique</p> +<p>Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,</p> +<p>Dont la marge a jauni sous les doigts studieux</p> +<p>De vingt commentateurs, nos patients aïeux.</p> +<p>Quand nous aurons assez causé littérature,</p> +<p>Nous changerons de texte et parlerons peinture;</p> +<p>Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait</p> +<p>Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:</p> +<p>C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes</p> +<p>A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;</p> +<p>Renaud de Montauban, illustre paladin,</p> +<p>Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></div> +<p>Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,</p> +<p>Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche</p> +<p>Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,</p> +<p>Le rendent de tout point très-singulier à voir.</p> +<p>Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,</p> +<p>Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues</p> +<p>Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,</p> +<p>Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,</p> +<p>La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,</p> +<p>Me paraissent vraiment admirables; les armes</p> +<p>Du paladin Renaud, faites d'acier bruni</p> +<p>Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:</p> +<p>Un panache s'agite au cimier de son casque,</p> +<p>D'un dessin à la fois élégant et fantasque;</p> +<p>Sa visière est levée, et sur son corselet</p> +<p>Un rayon de soleil jette un brillant reflet.</p> +<p>Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses</p> +<p>Je préfère pourtant ses petites baigneuses,</p> +<p>Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,</p> +<p>Où la jeunesse brille avec son velouté.</p> +<p>Après viendront en foule anciens peintres de Rome:</p> +<p>Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;</p> +<p>De Florence, de Parme et de Venise aussi,</p> +<p>Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,</p> +<p>Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége</p> +<p>Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige</p> +<p>Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;</p> +<p>D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains</p> +<p>Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,</p> +<p>Fait tomber les crayons de notre main troublée.</p> +<p>Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt</p> +<p>Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand</p> +<p>Sur mes genoux posé selon son habitude,</p> +<p>Levant vers moi la tête avec inquiétude,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></div> +<p>Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air</p> +<p>Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;</p> +<p>Et nous aurons encor mille choses à dire</p> +<p>Lorsque tout sera dit: projets riants, délire</p> +<p>De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,</p> +<p>Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier</p> +<p>Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches</p> +<p>De poëmes à faire, incomplètes et gauches,</p> +<p>Où les regards amis un instant arrêtés</p> +<p>Cherchent à pressentir de futures beautés,</p> +<p>Et ces légers dessins où je tâche de rendre</p> +<p>Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre</p> +<p>Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,</p> +<p>Et je ne pourrai plus reculer ton départ.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE JARDIN DES PLANTES</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'homme propose et Dieu dispose.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair</p> +<p>Et les chemins séchés, afin de prendre l'air,</p> +<p>D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze,</p> +<p>Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise</p> +<p>Pour méditer le plan d'un drame projeté,</p> +<p>Refondre un vers pesant et sans grâce jeté,</p> +<p>Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie</p> +<p>Par un son plus exact réparer l'harmonie,</p> +<p>Sous les arbres touffus inclinés en arceaux</p> +<p>Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux</p> +<p>Chantent auprès de vous, et que la brise joue</p> +<p>Dans vos cheveux épars et baise votre joue,</p> +<p>Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,</p> +<p>S'étant fait d'y rester une pénible loi,</p> +<p>Et, comme un ouvrier que son devoir attache,</p> +<p>De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,</p> +<p>Remis le tout au net, et bien dûment serré</p> +<p>L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré,</p> +<p>Et je m'étais promis de rapporter la feuille</p> +<p>Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille</p> +<p>Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords</p> +<p>De vers harmonieux, poétiques trésors,</p> +<p>Destinés à grossir un trop mince volume.</p> +<p>Vains projets! notre esprit est pareil à la plume,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></div> +<p>Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,</p> +<p>Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.</p> +<p>Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle</p> +<p>Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,</p> +<p>Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents</p> +<p>Oubliant prose et vers, de mes regards ardents</p> +<p>Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide,</p> +<p>J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,</p> +<p>Je risque quelques mots et place sous mon bras,</p> +<p>Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas,</p> +<p>Une main potelée; et nous allons à l'ombre,</p> +<p>Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,</p> +<p>Faire mieux connaissance, et jouer et causer</p> +<p>Et sur le banc de pierre après nous reposer,</p> +<p>Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,</p> +<p>Et je reviens avec ma feuille toute blanche.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE CHAMP DE BATAILLE</h3> + +<div class="quote"> +<p>En icelle valée oyait on grans sons de tabours +trompes et naquerres.<br /> +<span class="i2 smcap">Mandeville.</span></p> + +<p>Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames<br /> +Quant est des cors, ils sont pourryz.<br /> +<span class="i2"><cite>Le grand Testament de Villon.</cite></span></p> + +<p>De dars i ot grant lanceis<br /> +Et de pierres grant jeteis<br /> +Et de lances grand bouteis<br /> +Et d'espées grant capleis.<br /> +<span class="i2"><cite>Li romans du Brut.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,</p> +<p>Le rappel des tambours, le sifflement des balles,</p> +<p>Le son aigu du fifre et des rauques cymbales</p> +<p>Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;</p> +<p>La brise secouant son aile parfumée</p> +<p>A dissipé les flots de l'épaisse fumée,</p> +<p>Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;</p> +<p>Comme aux jours de la paix tout est silencieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La lourde artillerie et les fourgons pesants</p> +<p>Ne creusent plus la route en profondes ornières;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></div> +<p>On ne voit plus flotter les poudreuses bannières</p> +<p>Par-dessus les fusils au soleil reluisants;</p> +<p>Sous les pieds des soldats courant à la maraude,</p> +<p>Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,</p> +<p>Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,</p> +<p>Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,</p> +<p>De leurs membres pétris dans le sang et la boue</p> +<p>Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,</p> +<p>Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,</p> +<p>Et vers le champ de mort en immenses volées</p> +<p>Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,</p> +<p>De l'est et de l'ouest, du nord et du midi</p> +<p>L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,</p> +<p>Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.</p> +<p>L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie</p> +<p>A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,</p> +<p>Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,</p> +<p>A leurs petits béants sur le bord de leurs aires</p> +<p>Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau</p> +<p>De ces corps lacérés et restés sans tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span></div> +<p>Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,</p> +<p>Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette</p> +<p>S'égrène le muguet, fleurit la violette,</p> +<p>La mousse parasite entoure un crâne ouvert.</p> +<p>Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive</p> +<p>Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,</p> +<p>Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,</p> +<p>Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">IMITATION DE BYRON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est doux de raser en gondole la vague</p> +<p>Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,</p> +<p>Quand la lune élargit son disque pâle et vague,</p> +<p>Et que du marinier l'écho dit la chanson,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne</p> +<p>Paillette d'or cousue au dais du firmament,</p> +<p>L'étoile qu'une blanche auréole environne,</p> +<p>Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux sur la brume un instant colorée</p> +<p>De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,</p> +<p>L'iris arrondissant son arche diaprée,</p> +<p>Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux, par les prés où l'abeille butine,</p> +<p>D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts</p> +<p>Nonchalamment couché près d'une onde argentine,</p> +<p>De lire tour à tour des romans et des vers;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux, quand on suit une route inégale</p> +<p>Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau,</p> +<p>Et qu'on entend chanter près de soi la cigale,</p> +<p>De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span></div> +<p>Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie</p> +<p>Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant,</p> +<p>Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie</p> +<p>Sa tête paresseuse en arrière tombant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux de revoir avec ses tours minées</p> +<p>Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,</p> +<p>Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées,</p> +<p>La ville où l'on passa ses premières saisons;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux pour le cœur de l'exilé malade,</p> +<p>Par le regret cuisant et la douleur usé,</p> +<p>D'entendre le refrain de la vieille ballade</p> +<p>Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse,</p> +<p>Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras</p> +<p>Pour la première fois sa première maîtresse,</p> +<p>Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BALLADE</h3> + +<div class="quote"><br /> +Femme souvent varie;<br /> +Est bien fol qui s'y fie.<br /> +<span class="i3 smcap">François I<sup>er</sup>.</span> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cher ange, vous êtes belle</p> +<p>A faire rêver d'amour,</p> +<p>Pour une seule étincelle</p> +<p>De votre vive prunelle,</p> +<p>Le poëte tout un jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Air naïf de jeune fille,</p> +<p>Front uni, veines d'azur,</p> +<p>Douce haleine de vanille,</p> +<p>Bouche rosée où scintille</p> +<p>Sur l'ivoire un rire pur,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pied svelte et cambré, main blanche,</p> +<p>Soyeuses boucles de jais,</p> +<p>Col de cygne qui se penche,</p> +<p>Flexible comme la branche</p> +<p>Qu'au soir caresse un vent frais,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous avez, sur ma parole,</p> +<p>Tout ce qu'il faut pour charmer;</p> +<p>Mais votre âme est si frivole,</p> +<p>Mais votre tête est si folle,</p> +<p>Que l'on n'ose vous aimer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SOLEIL COUCHANT</h3> + +<div class="quote"> +<p>Notre-Dame,<br /> +Que c'est beau!<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,</p> +<p>Je me suis arrêté quelques instants pour voir</p> +<p>Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.</p> +<p>Un nuage splendide à l'horizon de flamme,</p> +<p>Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,</p> +<p>D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,</p> +<p>—Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.</p> +<p>Les tours au front orné de dentelles de pierre,</p> +<p>Le drapeau que le vent fouette, les minarets</p> +<p>Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,</p> +<p>Les pignons tailladés que surmontent des anges</p> +<p>Aux corps roides et longs, aux figures étranges,</p> +<p>D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché,</p> +<p>Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,</p> +<p>Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre</p> +<p>S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.</p> +<p>—Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux</p> +<p>D'une maison du quai;—l'air était doux; les eaux</p> +<p>Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague</p> +<p>De la vieille cité berçait l'image vague;</p> +<p>Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas</p> +<p>Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET IV</h3> + +<div class="quote"> +<p>Oh! la paresseuse fille!<br /> +<span class="i2"><cite>Sara la Baigneuse.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,</p> +<p>Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,</p> +<p>Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,</p> +<p>Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,</p> +<p>Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux;</p> +<p>Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,</p> +<p>Votre pâleur nacrée en incarnat se change.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est vrai,—dans la mienne, en la forçant un peu,</p> +<p>Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,</p> +<p>Et baiser votre front si pur sous la dentelle:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais—ce n'est pas assez pour un amour de feu;</p> +<p>Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,</p> +<p>Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ENFANTILLAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Hanneton, vole, vole, vole.<br /> +<cite>Ballade des petites filles.</cite></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée,</p> +<p>Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu,</p> +<p>Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu,</p> +<p>Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A Romainville,—ou bien dans les prés Saint-Gervais,</p> +<p>Curieux de savoir si l'aubépine blanche</p> +<p>A déjà fait neiger son givre sur la branche,</p> +<p>Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Me faisant du bonheur avec la moindre chose:</p> +<p>—D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur,</p> +<p>Se baigne un scarabée au corselet d'azur;</p> +<p>D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.</p> +<p>—Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,</p> +<p>Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles</p> +<p>Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NONCHALOIR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Il vaut mieux être assis que levé, il vaut<br /> +mieux être couché qu'assis.—Il vaut<br /> +mieux être mort que couché.<br /> +<span class="i3 smcap">Ferideddin Atar.</span></p> + +<p>J'aime sur les coussins la vie horizontale.<br /> +<span class="i3 smcap">Barthélemy.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même</p> +<p>(Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime,</p> +<p>Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,</p> +<p>Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!</p> +<p>—Cela me fait du bien et me repose l'âme.</p> +<p>Quel plaisir!—Respirer cet arome de femme,</p> +<p>Rester là sans penser et paresseusement</p> +<p>Accepter comme il vient le bonheur du moment!</p> +<p>—Laisser aller sa vie à la regarder vivre,</p> +<p>Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,</p> +<p>Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,</p> +<p>Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,</p> +<p>Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,</p> +<p>Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne</p> +<p>D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis</p> +<p>Agacer en jouant ses petits pieds tapis</p> +<p>A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée</p> +<p>Deux passereaux mutins à la mine éveillée!</p> +<p>Oh! je l'aime d'amour!—De blonds cheveux follets</p> +<p>Se dorent sur son col de magiques reflets,</p> +<p>A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,</p> +<p>Dans la nacre, chatoie une moite étincelle,</p> +<p>Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,</p> +<p>S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DÉCLARATION</h3> + +<div class="quote"> +<p>Mais toujours fust mon opinion telle<br /> +Que toute amour doict estre mutuelle;<br /> +Qui son cœur donne, il en merite.<br /> +<span class="i2"><em>Les loyalles et pudicques amours de Scalion</em></span><br /> +<span class="i2"><em>de Virbluneau, à madame de Boufflers.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je vous aime, ô jeune fille!</p> +<p>Aussi lorsque je vous vois,</p> +<p>Mon regard de bonheur brille,</p> +<p>Aussi tout mon sang petille</p> +<p>Lorsque j'entends votre voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Douce à mon amour timide,</p> +<p>Vous en accueillez l'aveu,</p> +<p>Mais sans qu'un rayon humide</p> +<p>Argente votre œil limpide,</p> +<p>Lac pur où dort le ciel bleu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi cette retenue?</p> +<p>Entre nous rien de caché.</p> +<p>—Enfant! votre âme ingénue</p> +<p>Peut se montrer toute nue</p> +<p>Comme Ève avant le péché.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est un amour sans mélange</p> +<p>Que l'amour que j'ai pour vous,</p> +<p>Frais comme au cœur la louange,</p> +<p>Ardent à toucher un ange,</p> +<p>Pur à rendre Dieu jaloux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PLUIE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie,<br /> +<span class="i2">en anglais, <i lang="en" xml:lang="en">splash</i>.</span><br /> +<span class="i4"><cite>Dictionnaire arabe.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce nuage est bien noir:—sur le ciel il se roule,</p> +<p>Comme sur les galets de la côte une houle.</p> +<p>L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas.</p> +<p>—A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?</p> +<p>Un beau cheval arabe, à la crinière brune,</p> +<p>Qui court et fait voler les sables de la dune.</p> +<p>Je crois qu'il va pleuvoir:—la bise ouvre ses flancs,</p> +<p>Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.</p> +<p>Rentrons.—Au bord des toits la frêle girouette</p> +<p>D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;</p> +<p>Le martinet, sentant l'orage, près du sol</p> +<p>Afin de l'éviter rabat son léger vol;</p> +<p>—Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.</p> +<p>La pluie!—Oh! voyez donc comme les larges gouttes</p> +<p>Glissent de feuille en feuille et passent à travers</p> +<p>La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!</p> +<p>Des marches du perron en longues cascatelles,</p> +<p>Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles</p> +<p>Borde les frontons gris!—Dans les chemins sablés,</p> +<p>Les ruisseaux en torrents subitement gonflés</p> +<p>Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages</p> +<p>Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages;</p> +<p>Tout est perdu:—Jasmins aux pétales nacrés,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div> +<p>Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,</p> +<p>Volubilis chargés de cloches et de vrilles,</p> +<p>Roses de tous pays et de toutes familles,</p> +<p>Douces filles de Juin, frais et riant trésor!</p> +<p>La mouche que l'orage arrête en son essor,</p> +<p>Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient</p> +<p>Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.</p> +<p>—Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut</p> +<p>Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut</p> +<p>Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?</p> +<p>Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure</p> +<p>Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité</p> +<p>Plonge sans peser trop sur leur oisiveté;</p> +<p>Les autres gravement font de la politique,</p> +<p>Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;</p> +<p>Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,</p> +<p>De femmes à la mode et d'opéras nouveaux;</p> +<p>Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace,</p> +<p>Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace,</p> +<p>Ou, du binocle armés, regardent un tableau:</p> +<p>—Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">POINT DE VUE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Des petits horizons...<br /> +<span class="i2 smcap">Sainte-Beuve.</span></p> + +<p>Voici que je vis.—<br /> +<span class="i2 smcap">Labrunie (G. de Nerval).</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au premier plan,—un orme au tronc couvert de mousse,</p> +<p>Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse;</p> +<p>—Une mare d'eau sale où plongent les canards,</p> +<p>Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards;</p> +<p>—Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres,</p> +<p>Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;</p> +<p>—Une vieille maison, dont les murs mal fardés</p> +<p>Bâillent de toutes parts largement lézardés.</p> +<p>Au second,—des moulins dressant leurs longues ailes,</p> +<p>Et découpant en noir leurs linéaments frêles</p> +<p>Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux,</p> +<p>Puis,—tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,</p> +<p>Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,</p> +<p>Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;</p> +<p>Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours</p> +<p>Qui ressemblent de loin à des cous de vautours.</p> +<p>Et ses clochers aigus à flèche dentelée,</p> +<p>Comme un peigne mordant la nue échevelée.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE RETOUR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine,<br /> +Tantôt en un village et tantôt en un bois,<br /> +Et tantôt par les lieux solitaires et cois.<br /> +<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai quitté pour un an la campagne;—le chaume</p> +<p>Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome</p> +<p>Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,</p> +<p>Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.</p> +<p>—La campagne, c'est bon l'été.—L'on se promène,</p> +<p>On marche à travers champs comme le pied vous mène,</p> +<p>Se fiant au hasard des sentiers onduleux.</p> +<p>A la terre le ciel fait des sourires bleus;</p> +<p>La nature est en joie, et la fleur virginale</p> +<p>Vous donne le bonjour de sa tête amicale;</p> +<p>L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant.</p> +<p>Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment,</p> +<p>Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie</p> +<p>Part un oiseau caché que votre pas effraie.</p> +<p>Un papillon peureux, dans son fantasque vol,</p> +<p>Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol.</p> +<p>Une abeille surprise, humide de rosée,</p> +<p>Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.</p> +<p>—Plus loin, c'est une source entre les coudriers</p> +<p>Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers</p> +<p>Éparpille au hasard, comme une chevelure,</p> +<p>Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +<p>Des joncs croissent auprès que plie un léger vent;</p> +<p>Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant,</p> +<p>Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille</p> +<p>Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille,</p> +<p>Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,</p> +<p>De lumière inondée aux feux d'un soleil pur,</p> +<p>Danse la demoiselle avec sa longue queue,</p> +<p>De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.</p> +<p>—A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi</p> +<p>Que dans un mélodrame à grand spectacle:—ici,</p> +<p>Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,</p> +<p>Un château découpant son profil sur la nue;</p> +<p>Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons,</p> +<p>Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.</p> +<p>—A gauche une colline à la robe zébrée,</p> +<p>De tons riches et chauds par le couchant marbrée;</p> +<p>A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,</p> +<p>Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;</p> +<p>Plus loin, transition de la terre au nuage,</p> +<p>Un anneau de lapis fermant le paysage.</p> +<p>—Un vrai panorama vivant et bigarré,</p> +<p>Par un pinceau divin ardemment coloré,</p> +<p>Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,</p> +<p>Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,</p> +<p>Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.</p> +<p>—Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,</p> +<p>On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,</p> +<p>On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue</p> +<p>Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour,</p> +<p>Si longtemps caressés et perdus sans retour;</p> +<p>On rebâtit sa vie au néant écroulée,</p> +<p>On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée,</p> +<p>On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs,</p> +<p>Et souvent la balance est du côté des pleurs.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div> +<p>—Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes,</p> +<p>D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;</p> +<p>Le roman de l'enfance à travers le présent</p> +<p>Reparaît tout entier,—calme, pur, innocent,</p> +<p>—Idylle de Gessner, conte de Berquin,—rose</p> +<p>Et suave peinture où soi-même l'on pose:</p> +<p>L'on compare son moi du jour au moi passé,</p> +<p>Et pour quelques instants le monde est effacé.</p> +<p>—Rien de mieux;—mais l'hiver, en janvier, quand la neige</p> +<p>S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége</p> +<p>Votre vitre qui tremble et qui frissonne,—à quoi,</p> +<p>Mon Dieu, passer le temps?—Il faut se tenir coi,</p> +<p>Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre,</p> +<p>Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,</p> +<p>Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,</p> +<p>Lire un ancien Mercure, ou,—galant Sigisbé,</p> +<p>Pour passer au salon prendre par sa main sèche</p> +<p>Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche,</p> +<p>Vrai portrait de famille à son cadre échappé,</p> +<p>Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé;</p> +<p>Courtiser à l'écart une petite niaise</p> +<p>Sortant de pension,—toute rouge et tout aise,</p> +<p>Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,</p> +<p>Et s'imagine avoir trouvé son idéal;</p> +<p>Écouter un dandy, Brummel de la province,</p> +<p>Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,</p> +<p>Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc,</p> +<p>Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;</p> +<p>Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,</p> +<p>D'un air mystérieux colportant sa nouvelle.</p> +<p>—Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu</p> +<p>Que rester enfoui dans ce pays perdu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PAN DE MUR</h3> + +<div class="quote"> +<p>La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,<br /> +Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,<br /> +Donne en lettre vivante une date à ses ans.<br /> +<span class="i2"><cite>Harmonies.</cite></span></p> + +<p>... Qu'il vienne à ma croisée.<br /> +<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De la maison momie enterrée au Marais</p> +<p>Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,</p> +<p>L'on a pour perspective une muraille sombre</p> +<p>Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.</p> +<p>—A ses flancs dégradés par la pluie et les ans,</p> +<p>Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,</p> +<p>Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre,</p> +<p>La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.</p> +<p>—Une treille stérile avec ses bras grimpants</p> +<p>Jusqu'au premier étage en festonne les pans;</p> +<p>Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,</p> +<p>La capucine rouge épanouit sa cloche,</p> +<p>Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,</p> +<p>A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs:</p> +<p>Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne</p> +<p>De son regard unique ainsi que fait un borgne,</p> +<p>Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,</p> +<p>Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.</p> +<p>—Une caisse d'œillets, un pot de giroflée</p> +<p>Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div> +<p>Et du soleil oblique implore le regard,</p> +<p>Une cage d'osier où saute un geai criard,</p> +<p>C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie;</p> +<p>Mais il faut pour le rendre une touche hardie,</p> +<p>Une palette riche où luise plus d'un ton,</p> +<p>Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">COLÈRE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Amende-toi, vieille au regard hideux,<br /> +Ou pour ung mot villain en auras deux.<br /> +<span class="i2"><cite>Epistre à la première vieille.</cite></span></p> + +<p>A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,<br /> +Les yeux mangéz de corbeaux charongneux,<br /> +Les pieds tiréz de ces mastins hargneux<br /> +Qui vont grondant, hérissés de furie,<br /> +Quand on approche auprès de leur voirie.<br /> +<span class="i2 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hypocrisie et vice,—oui, c'est bien là le monde:</p> +<p class="i2"> Belles maximes et grands airs</p> +<p>Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde</p> +<p class="i2"> D'un cœur tout gangrené de vers.</p> +<p>Oui,—la religion dont le péché se couvre</p> +<p class="i2"> Pour japper après la vertu;</p> +<p>Oui,—le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre,</p> +<p class="i2"> Aux pieds du méchant abattu;</p> +<p>La vierge pure en proie aux noires calomnies</p> +<p class="i2"> De courtisanes de bas lieu</p> +<p>Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies,</p> +<p class="i2"> Osent mentir si près de Dieu.</p> +<p>—Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées,</p> +<p class="i2"> Serpents armés d'un triple dard,</p> +<p>Ulcères ambulants, viles prostituées,</p> +<p class="i2"> Tombeaux badigeonnés de fard,</p> +<p>Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,</p> +<p class="i2"> Elles dont trente carrefours</p> +<p>Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div> +<p class="i2"> Ont vu les publiques amours;</p> +<p>Elles dont la jeunesse en débauches passée</p> +<p class="i2"> Couperose et jaspe le teint,</p> +<p>Et qui sous une peau détendue et plissée</p> +<p class="i2"> Couvent un brasier mal éteint,</p> +<p>D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,</p> +<p class="i2"> Leurs pouces sur un chapelet,</p> +<p>Et prenant pour voiler leurs antiques scandales</p> +<p class="i2"> La soutane d'un prestolet,</p> +<p>De venir sans pudeur noircir une que j'aime</p> +<p class="i2"> Comme l'on n'a jamais aimé,</p> +<p>D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même</p> +<p class="i2"> Certes ne peut être blâmé.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET V</h3> + +<div class="quote"> +<p>C'est mon plaisir; chacun querre le sien.<br /> +<span class="i2 smcap">P. L. Jacob</span>, <em>bibliophile</em>.</p> + +<p>Heureusement que, pour nous consoler de tout<br /> +cela, il nous reste l'adultère, le tabac de Maryland,<br /> +et le papel español por cigaritos.<br /> +<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>, <cite>le lycanthrope</cite>.</p> + +<p>Où trouver le bonheur?<br /> +<span class="i2 smcap">Méry et Barthélemy</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?—L'avare</p> +<p>Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,</p> +<p>Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas</p> +<p>Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne voit rien de plus.—Le far-niente, un cigare,</p> +<p>Voilà pour l'indolent.—Le songeur ne fait cas</p> +<p>Que d'un coin retiré du monde et du fracas,</p> +<p>Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ambitieux le met dans un titre à la cour,</p> +<p>Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,</p> +<p>—Les uns à pérorer, les autres à se taire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal;</p> +<p>Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,</p> +<p>Qui sont:—Un beau soleil, une femme, un cheval!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">JUSTIFICATION</h3> + +<div class="quote"> +<p>Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose.<br /> +<span class="i2"><em>Marion Delorme.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Celui que chaque soir votre parole élève,</p> +<p class="i2"> Qui pense avec vous de moitié;</p> +<p>Celui dont vous savez le plus intime rêve</p> +<p class="i2"> Et qui vit de votre amitié;</p> +<p>Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,</p> +<p class="i2"> Et s'approcher de votre cœur,</p> +<p>Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme</p> +<p class="i2"> A mis d'amour et de bonheur,</p> +<p>Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,</p> +<p class="i2"> Las de traîner depuis vingt ans</p> +<p>Son boulet de forçat au bagne de la vie,</p> +<p class="i2"> Que de n'y pas finir son temps;</p> +<p>—Celui-là ne sera jamais, il vous le jure</p> +<p class="i2"> Sur ce cœur que vous avez fait,</p> +<p>Un de ces hommes vils, dont la pensée impure</p> +<p class="i2"> Aux choses basses se complaît.—</p> +<p>L'âme que vous avez mariée à la vôtre</p> +<p class="i2"> Pourrait jusque-là s'oublier!...</p> +<p>—Dans le cloaque infect où le canard se vautre</p> +<p class="i2"> Voit-on s'abattre l'aigle altier?</p> +<p>Non,—l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,</p> +<p class="i2"> —Le tonnerre rugit en bas,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div> +<p>L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme;</p> +<p class="i2"> Le torrent hurle:—il n'entend pas;</p> +<p>Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,</p> +<p class="i2"> Quelque bras de pin foudroyé,</p> +<p>Il attache au soleil son grand œil sans paupière,</p> +<p class="i2"> D'ineffables lueurs noyé.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">FRISSON</h3> + +<div class="quote"> +<p>Chauffons-nous, chauffons-nous bien.<br /> +<span class="i2 smcap">Béranger.</span></p> + +<p>Je déteste le monde et je vis dans mon cœur.<br /> +<span class="i2 smcap">Ulric Guttinguer.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un brouillard épais noie</p> +<p>L'horizon où tournoie</p> +<p>Un nuage blafard,</p> +<p>Et le soleil s'efface,</p> +<p>Pâle comme la face</p> +<p>D'une vieille sans fard.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La haute cheminée,</p> +<p>Sombre et chaperonnée</p> +<p>D'un tourbillon fumeux,</p> +<p>Comme un mât de navire,</p> +<p>De sa pointe déchire</p> +<p>Le bord du ciel brumeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur un ton monotone</p> +<p>La bise hurle et tonne</p> +<p>Dans le corridor noir:</p> +<p>C'est l'hiver, c'est décembre,</p> +<p>Il faut garder la chambre</p> +<p>Du matin jusqu'au soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div> +<p>Les fleurs de la gelée</p> +<p>Sur la vitre étoilée</p> +<p>Courent en rameaux blancs,</p> +<p>Et mon chat qui grelotte</p> +<p>Se ramasse en pelote</p> +<p>Près des tisons croulants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, tout transi, je souffle,</p> +<p>A griller ma pantoufle,</p> +<p>A rougir mes chenets,</p> +<p>Mon feu qui se déploie</p> +<p>Et sur la plaque ondoie</p> +<p>En bleuâtres filets.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les promenades</p> +<p>Sous les fraîches arcades</p> +<p>Des verdoyants tilleuls,</p> +<p>A travers les prairies,</p> +<p>Les bruyères fleuries</p> +<p>Et les pâles glaïeuls;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Parmi les plaines blondes</p> +<p>Où le vent roule en ondes</p> +<p>Le seigle déjà mûr,</p> +<p>Par les hautes futaies</p> +<p>Au long des jeunes haies</p> +<p>Et des ruisseaux d'azur;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les églantines</p> +<p>Et, moissons enfantines,</p> +<p>Les bleuets dans les blés,</p> +<p>Les vertes sauterelles</p> +<p>Et les pissenlits frêles</p> +<p>Sans cesse échevelés;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div> +<p>Adieu dans l'herbe haute</p> +<p>La grenouille qui saute,</p> +<p>Et sous le frais buisson</p> +<p>Le lézard qui regarde</p> +<p>La cigale criarde</p> +<p>Qui sonne sa chanson;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les demoiselles</p> +<p>Aux diaphanes ailes,</p> +<p>Aux minces corsets d'or,</p> +<p>Le papillon qui brille</p> +<p>Et que la jeune fille</p> +<p>Poursuit comme un trésor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soir dans la nacelle</p> +<p>Qui penche et qui chancelle</p> +<p>Au moindre souffle d'air,</p> +<p>Les courses d'une lieue</p> +<p>Sur l'immensité bleue</p> +<p>Du lac profond et clair;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis les danses molles</p> +<p>Et les caresses folles</p> +<p>Sur les prés de velours.</p> +<p>Lorsque la blanche lune</p> +<p>Au sein de la nuit brune</p> +<p>Jette ses demi-jours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De longtemps l'hirondelle</p> +<p>Ne viendra, de son aile</p> +<p>Effleurant mes carreaux,</p> +<p>Battre la capucine</p> +<p>Dont la pourpre dessine</p> +<p>Un cadre à mes barreaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div> +<p>—Pour horizon la rue</p> +<p>Où la foule se rue</p> +<p>Avec ses mille cris,</p> +<p>Pour soleil des lanternes,</p> +<p>Qui de leurs reflets ternes</p> +<p>Baignent les pavés gris;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour musique la bise</p> +<p>Qui se plaint et se brise</p> +<p>Dans les arbres mouillés,</p> +<p>Les rauques girouettes</p> +<p>Qui font des pirouettes</p> +<p>Sur leurs axes rouillés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comment sortir? les roues</p> +<p>S'enfoncent dans les boues</p> +<p>Presque jusqu'à l'essieu.</p> +<p>Du brouillard, de la pluie!</p> +<p>L'âme souffre et s'ennuie:</p> +<p>Quoi donc faire, mon Dieu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nous aimer, ma charmante!</p> +<p>Jette là cette mante</p> +<p>Qui me cache ton cou,</p> +<p>Ta belle épaule blanche,</p> +<p>Ton corsage, ta hanche,</p> +<p>Ton sein dont je suis fou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur mes genoux prends place,</p> +<p>Livre tes mains de glace</p> +<p>A mes baisers de feu,</p> +<p>Et laisse voir ta jambe</p> +<p>A la braise qui flambe,</p> +<p>Qui flambe rouge et bleu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div> +<p>Vois donc le gaz qui danse</p> +<p>Et s'agite en cadence,</p> +<p>Aux fantasques chansons</p> +<p>Que fredonne la séve</p> +<p>Dans la bûche qui crève</p> +<p>Et retombe en tisons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon bijou, mon idole,</p> +<p>Comme le temps s'envole</p> +<p>Lorsque l'on est ainsi!</p> +<p>La voix haute et profonde</p> +<p>Qu'au loin jette le monde</p> +<p>Ne parvient pas ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nos deux âmes jumelles,</p> +<p>Ensemble ouvrant les ailes,</p> +<p>Planent dans l'infini,</p> +<p>Comme deux alouettes</p> +<p>Ou comme deux fauvettes</p> +<p>Oublieuses du nid.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET VI</h3> + +<div class="quote"> +<p>Merci à toi, à toi merci.<br /> +<span class="i2 smcap">Térésa</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche,</p> +<p>—Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,</p> +<p>Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux</p> +<p>Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.</p> +<p>A cet âge candide où tout est pour le mieux,</p> +<p>Je méprisais le monde et reniais les cieux,</p> +<p>Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et mon ange gardien à son front blanc et pur</p> +<p>Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,</p> +<p>Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux saints épanchements mon cœur était fermé,</p> +<p>—Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;</p> +<p>Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p> + + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ÉLÉGIE IV</h3> + +<div class="quote"> +<p>J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.<br /> +<span class="i2 smcap">Ronsard.</span></p> + +<p>Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur<br /> +Qu'un autre amour par cet amour pipeur<br /> +N'aille gravant pendant ta longue absence<br /> +Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!<br /> +<span class="i2 smcap">Ponthus de Thyard</span>, <cite>Erreurs amoureuses</cite>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma charmante, depuis ta visite imprévue</p> +<p>Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.</p> +<p>Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;</p> +<p>Assez pour m'oublier?—J'y songe quelquefois:</p> +<p>Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme</p> +<p>Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme</p> +<p>Ma vie intérieure et mon contentement!</p> +<p>Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment,</p> +<p>Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle,</p> +<p>Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle</p> +<p>Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main</p> +<p>Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain.</p> +<p>J'ai beau me répéter que c'est une chimère,</p> +<p>Cette pensée est là, sans cesse plus amère,</p> +<p>Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,</p> +<p>M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;</p> +<p>Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:</p> +<p>Il se fait en un jour bien des métamorphoses;</p> +<p>L'idole du matin n'est pas celle du soir,</p> +<p>Et toute jeune fille est comme son miroir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div> +<p>Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.</p> +<p>—Puis un amour âgé de trois ans importune;</p> +<p>C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui</p> +<p>Vient la réflexion; l'amour s'en va.—Celui</p> +<p>Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,</p> +<p>Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,</p> +<p>N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir</p> +<p>Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;</p> +<p>Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille</p> +<p>Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille</p> +<p>Au fond de votre cœur, de sa faute confus,</p> +<p>Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;</p> +<p>Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place,</p> +<p>L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface</p> +<p>Ainsi que le <em>ci-gît</em> d'un tombeau sous les pas</p> +<p>De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.</p> +<p>—Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire!</p> +<p>On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,</p> +<p>Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point</p> +<p>De dire en le voyant: Je ne le connais point.</p> +<p>Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,</p> +<p>Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;</p> +<p>Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,</p> +<p>Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,</p> +<p>Incapable à jamais d'un élan grandiose,</p> +<p>De toute sa hauteur descendre dans la prose,</p> +<p>Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol</p> +<p>Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.</p> +<p>Me défiant de moi, malade de l'absence,</p> +<p>Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense:</p> +<p>Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;</p> +<p>Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.</p> +<p>Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,</p> +<p>Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div> +<p>Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,</p> +<p>Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,</p> +<p>Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,—tu pleures;</p> +<p>Pleurer fait tant de bien!—et, pour tromper tes heures,</p> +<p>Tu relis tous ces vers où je me racontais</p> +<p>Jusqu'au moindre détail, sans fard,—tel que j'étais,</p> +<p>Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,</p> +<p>Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître</p> +<p>De faire revenir les fraîches passions</p> +<p>De l'enfance du cœur, et ces illusions</p> +<p>Si pénibles à perdre, et si vite perdues.</p> +<p>—L'ange du souvenir, les ailes étendues,</p> +<p>Remontant le passé, voltige autour de toi;</p> +<p>Il te souffle à l'oreille une phrase de moi,</p> +<p>Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose</p> +<p>Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose</p> +<p>Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,</p> +<p>Pour te les redonner, gardés fidèlement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET VII</h3> + +<div class="quote"><br /> +<p>Liberté de juillet! femme au buste divin,<br /> +<span class="i2"> Et dont le corps finit en queue!</span><br /> +<span class="i2 smcap">G. de Nerval</span>.</p> + +<p>E la lor cieca vita è tanto bassa<br /> +ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.<br /> +<span class="i2"><cite>Inferno, canto</cite> III.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe;</p> +<p>Car à son front damné le doigt fatal a mis</p> +<p>Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!—Amis,</p> +<p>Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un budget éléphant boit notre or par sa trompe.</p> +<p>Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis,</p> +<p>De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis</p> +<p>La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cependant en juillet, sous le ciel indigo,</p> +<p>Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses</p> +<p>Autant que Charles dix avait ouï de messes!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seule, la poésie incarnée en Hugo</p> +<p>Ne nous a pas déçus, et de palmes divines</p> +<p>Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PARIS</h3> + +<div class="quote"> +<p>Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert<br /> +Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!<br /> +Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!<br /> +<span class="i2 smcap">Gœthe.</span>. <cite>Faust.</cite></p> + +<p>Dans la simplicité de mon cœur enfantin<br /> +L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin<br /> +De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe<br /> +Et fait tant de chemin, et dans ce large espace<br /> +Voit les mondes sous lui glisser rapidement,<br /> +Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.<br /> +<span class="i2 smcap">Eugène DE ***.</span></p> + +<p>Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!<br /> +<span class="smcap">Estienne de Knobelsdorff.</span><br /> +<span class="i2">Salle de réception du diable.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Don Juan</cite>, ch. x, st. 81.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,</p> +<p>De splendides rayons illuminer sa cage,</p> +<p>Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu</p> +<p>Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,</p> +<p>L'aigle prisonnier bat avec son aile forte</p> +<p>Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.</p> +<p>—Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,</p> +<p>Elle cherche à son vol un plus large horizon;</p> +<p>Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie</p> +<p>Abaisse son regard, de grands désirs saisie,</p> +<p>Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament</p> +<p>Afin d'y respirer largement, librement,</p> +<p>Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues</p> +<p>Et les plaines d'azur, régions inconnues,</p> +<p>L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain</p> +<p>Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;</p> +<p>Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></div> +<p>Où la presse en tous sens de son étreinte immonde</p> +<p>Une société qui retombe au chaos,</p> +<p>Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!</p> +<p>Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,</p> +<p>De grands rochers à pic, trônes géants où siége,</p> +<p>Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,</p> +<p>La majesté muette et sombre du grand Roi.</p> +<p>Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule</p> +<p>Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;</p> +<p>Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,</p> +<p>Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,</p> +<p>Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,</p> +<p>Et, tout échevelé, semble la pâle queue</p> +<p>Du cheval de la mort au livre de saint Jean.</p> +<p>Il lui faudrait au soir la lune voyageant,</p> +<p>Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles</p> +<p>Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,</p> +<p>Les arêtes des pics et les tours du manoir</p> +<p>De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.</p> +<p>—Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même</p> +<p>L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,</p> +<p>Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers</p> +<p>Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,</p> +<p>La chaumière des bois, poussant en bleus nuages</p> +<p>Son filet de fumée à travers les feuillages,</p> +<p>Et dont le toit moussu porte sur son velours</p> +<p>Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;</p> +<p>Le jardin et son puits que festonne une vigne,</p> +<p>Où, des choux à propos interrompant la ligne,</p> +<p>Se pavane un rosier que votre main sema;</p> +<p>Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,</p> +<p>Où les chuchotements dont est fait le silence</p> +<p>Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!</p> +<p>Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span></div> +<p>Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,</p> +<p>Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne</p> +<p>Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;</p> +<p>Des tuyaux hérissant le faîte des maisons</p> +<p>Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,</p> +<p>Une fumée ardente et de couleur de rouille</p> +<p>Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,</p> +<p>Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,</p> +<p>Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans</p> +<p>Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises</p> +<p>Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,</p> +<p>Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon</p> +<p>Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;</p> +<p>Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,</p> +<p>Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,</p> +<p>Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,</p> +<p>Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,</p> +<p>Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,</p> +<p>Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;</p> +<p>—De l'or et de la fange.—Incroyable chaos,</p> +<p>Babel des nations, mer qui bout sans repos,</p> +<p>Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,</p> +<p>Vendange de la mort, une foule écumante,</p> +<p>Haillons troués à jour comme un crible, où le vent</p> +<p>Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;</p> +<p>Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,</p> +<p>Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,</p> +<p>Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,</p> +<p>Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;</p> +<p>Perpétuel contraste, éternelle antithèse,</p> +<p>Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,</p> +<p>Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!</p> +<p>—Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">UN VERS DE WORDSWORTH</h3> + +<div class="quote"> +<p>Spires whose silent finger points to heaven.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte</p> +<p>Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,</p> +<p>Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:</p> +<p>—<em>Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.</em>—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,</p> +<p>Au chapitre premier d'un roman:—<cite>Louisa</cite>,—</p> +<p>Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange</p> +<p>Qu'un pseudonyme auteur dans l'<cite>Ane mort</cite> puisa.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume</p> +<p>De lubriques amours, me fit du bien à voir:</p> +<p>C'était comme une fleur des champs, comme une plume</p> +<p>De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,</p> +<p>Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,</p> +<p>Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,</p> +<p>Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DÉBAUCHE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Buvons du grog et cassons-nous les reins.<br /> +<span class="i2"><cite>Chanson des marins.</cite></span></p> + +<p>Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.<br /> +<span class="i2 smcap">Dubartas.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je hais plus que la mort cette débauche prude</p> +<p class="i2"> Qui n'ose sortir que de nuit,</p> +<p>Et retourne la tête avec inquiétude</p> +<p class="i2"> Tout empourprée au moindre bruit,</p> +<p>Et joue à la vertu comme une honnête femme,</p> +<p class="i2"> N'ayant pas la force qu'il faut</p> +<p>Pour être hardiment et largement infâme,</p> +<p class="i2"> Pour porter sa honte front haut.</p> +<p>Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies</p> +<p class="i2"> Faites dans un salon étroit,</p> +<p>Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies</p> +<p class="i2"> Et dont chacun retourne droit;</p> +<p>A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,</p> +<p class="i2"> Comme le font les boutiquiers.</p> +<p>Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;</p> +<p class="i2"> Les dandys, avec les banquiers;</p> +<p>Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,</p> +<p class="i2"> Qui sort calme d'un mauvais lieu,</p> +<p>Comme l'on sortirait des plus chastes demeures</p> +<p class="i2"> Ou de quelque église de Dieu,</p> +<p>La cravate nouée et les cheveux en ordre,</p> +<p class="i2"> Le frac boutonné jusqu'au cou,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div> +<p>Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,</p> +<p class="i2"> Rien de débraillé, rien de fou,</p> +<p>Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse</p> +<p class="i2"> Au reproche mollir la voix</p> +<p>Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,</p> +<p class="i2"> Comme l'on disait autrefois.</p> +<p>J'aime trente fois mieux une débauche franche,</p> +<p class="i2"> Jetant son masque de satin,</p> +<p>Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,</p> +<p class="i2"> Criant, buvant jusqu'au matin,</p> +<p>Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,</p> +<p class="i2"> Rose encor des baisers du soir,</p> +<p>Qui tord lascivement sa taille souple et molle,</p> +<p class="i2"> Sur tous les genoux va s'asseoir,</p> +<p>Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe</p> +<p class="i2"> Au fond du cratère vermeil,</p> +<p>Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,</p> +<p class="i2"> Et ne veut pas qu'on ait sommeil:</p> +<p>—C'est une poésie au moins, une palette</p> +<p class="i2"> Où brillent mille tons divers,</p> +<p>Un type net et franc, une chose complète,</p> +<p class="i2"> De la couleur! des chants! des vers!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE BENGALI<br /> +<span class="small">A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>Les bengalis dont le ramage est si doux.<br /> +<span class="i2 smcap">Bernardin de Saint-Pierre</span>.</p> + +<p>La France et ses printemps, ses hivers inconnus<br /> +Où la bise gémit, où les arbres sont nus,<br /> +Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige<br /> +Que je désirais voir, et la glace,—que sais-je?<br /> +<span class="i2">M<sup>lle</sup> L. A.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?</p> +<p>Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:</p> +<p class="i2"> Nos bois sont chauves; à nos haies,</p> +<p>A nos buissons armés de dards aigus, au lieu</p> +<p>Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,</p> +<p class="i2"> Pendent à peine quelques baies.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,</p> +<p>Bengali du désert, sauras-tu voltiger</p> +<p class="i2"> Dans nos forêts de cheminées?</p> +<p>Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu</p> +<p>Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,</p> +<p class="i2"> Entre deux pierres ruinées?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement</p> +<p>De la bise du nord qui râle incessamment</p> +<p class="i2"> Et fait chanter la girouette,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></div> +<p class="i1"> Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson</p> +<p class="i1"> De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son</p> +<p class="i3"> Des tuiles que la grêle fouette?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas</p> +<p>Au bois des goyaviers reprendre tes ébats</p> +<p class="i2"> Dans la savane aux grandes herbes;</p> +<p>Avec les colibris va becqueter les fleurs,</p> +<p>Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,</p> +<p class="i2"> Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE CAVALIER POURSUIVI</h3> + +<div class="quote"> +<p>Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.<br /> +<span class="i3 smcap">Jules de Saint-Félix</span>.</p> + +<p>Und hurré! hurré! hop hop hop!<br /> +<span class="i3 smcap">Burger</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est un fort beau cheval; une large poitrine,</p> +<p>Des jambes de gazelle, et dans chaque narine</p> +<p class="i3"> Une fauve lueur,</p> +<p>La queue échevelée, une crinière folle</p> +<p>Qui se déroule au vent comme une banderole</p> +<p class="i3"> Sur le col en sueur;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,</p> +<p>Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise</p> +<p class="i3"> Ou pour deux diamants,</p> +<p>Des yeux illuminés d'une lumière rouge</p> +<p>Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge</p> +<p class="i3"> A tous les mouvements;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,</p> +<p>Et de souples jarrets dont les muscles se tendent</p> +<p class="i3"> Comme des arcs d'acier;</p> +<p>Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille</p> +<p>Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,</p> +<p class="i3"> O mon noble coursier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div> +<p>Tu danses sur les blés comme une sauterelle,</p> +<p>A chacun de tes pieds est attachée une aile,</p> +<p class="i3"> Ton galop c'est un vol,</p> +<p>Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,</p> +<p>L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine</p> +<p class="i3"> Te suivre sur le sol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!</p> +<p>Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe</p> +<p class="i3"> Comme avec un rival;</p> +<p>Va sans crainte;—le monde est grand, la terre est large,</p> +<p>Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,</p> +<p class="i3"> Hurrah! mon bon cheval!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,</p> +<p>Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes</p> +<p class="i3"> Avec ton dur sabot;</p> +<p>Brise cet horizon qui n'a pas une lieue</p> +<p>Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue</p> +<p class="i3"> Comme on fait d'un pied-bot.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,</p> +<p>Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,</p> +<p class="i3"> Grands fossés à franchir;</p> +<p>Ravins marécageux, où le feu follet flambe,</p> +<p>Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe</p> +<p class="i3"> Qui ne sait pas fléchir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!</p> +<p>Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent</p> +<p class="i3"> Leur contour incertain!</p> +<p>Essor prodigieux, le sol que ton pied foule</p> +<p>Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,</p> +<p class="i3"> Et tout se fait lointain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div> +<p>—Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,</p> +<p>Qui pour te regarder lève sa tête grise</p> +<p class="i3"> Par-dessus l'horizon,</p> +<p>Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,</p> +<p>A ton oreille fait tinter ses quatre cloches</p> +<p class="i3"> Et galoper le son.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hop! hop! mon andalous, mon noir,—plus vite encore!</p> +<p>Une course pareille à celle de Lénore!</p> +<p class="i3"> Je suis content, c'est bien.</p> +<p>Le clocher tout confus derrière un mont se cache,</p> +<p>L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,</p> +<p class="i3"> Et je n'entends plus rien.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais quoi donc! tu faiblis.—Çà, veux-tu que je teigne</p> +<p>Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?</p> +<p class="i3"> Allons, courage, allons!</p> +<p>Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,</p> +<p>Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,</p> +<p class="i3"> Il est sur nos talons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que derrière tes pas cette porte se ferme,</p> +<p>Et nous sommes sauvés.—Nous touchons presque au terme;</p> +<p class="i3"> Saute, vole, bondis!</p> +<p>—Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre</p> +<p>D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,</p> +<p class="i3"> Comme d'un paradis!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie?</p> +<p>Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,</p> +<p class="i3"> Mes souvenirs, ma foi,</p> +<p>Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,</p> +<p>Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole,</p> +<p class="i3"> Ma Béatrix à moi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></div> +<p>C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;</p> +<p>Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines</p> +<p class="i3"> De ses ongles de fer,</p> +<p>Courbe mon dos et met sur ma tête pendante</p> +<p>Une chape de plomb comme aux damnés du Dante</p> +<p class="i3"> Dans le neuvième enfer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,</p> +<p>Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;</p> +<p> Mais il court bien mieux, lui,</p> +<p>Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,</p> +<p>Un anglais de pur sang,—ce n'est qu'un vilain crabe</p> +<p class="i3"> Aux pieds boiteux,—l'ennui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1826-1832.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>ALBERTUS<br /> +<span class="small">ou</span><br /> +<span class="large">L'AME ET LE PÉCHÉ</span><br /> +<span class="medium">LÉGENDE THÉOLOGIQUE</span></h2> + +<div class="quote"> +<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br /> +<span class="i1"> Piece of work.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="i3 poetry">ALBERTUS<br /> +<span class="i3 xs">OU</span><br /> +<span class="sper">L'AME ET LE PÉCHÉ</span><br /> +<span class="small">LÉGENDE THÉOLOGIQUE</span><br /> +<span class="i4 small">POËME</span></h3> +</div> + +<div class="quote"> +<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br /> +<span class="i1"> Piece of work.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes</p> +<p>Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes,</p> +<p>Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,</p> +<p>Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,</p> +<p>Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,</p> +<p>Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.</p> +<p>—Vous reconnaissez-vous?—Tenez, voilà le saule,</p> +<p>De ses cheveux blafards inondant son épaule</p> +<p>Comme une fille au bain; l'église et son clocher,</p> +<p>L'étang où des canards se pavane l'escadre;</p> +<p>Il ne manque vraiment au tableau que le cadre</p> +<p class="i3"> Avec le clou pour l'accrocher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div> +<p>Confort et far-niente!—toute une poésie</p> +<p>De calme et de bien-être, à donner fantaisie</p> +<p>De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir</p> +<p>La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,</p> +<p>Le vidrecome large à tenir quatre pintes,</p> +<p>Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir</p> +<p>Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre</p> +<p>D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,</p> +<p>Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,</p> +<p>Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,</p> +<p>Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade</p> +<p class="i3"> D'un jour si doux sait éclairer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte,</p> +<p>Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe,</p> +<p>Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;</p> +<p>Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,</p> +<p>Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent:</p> +<p>Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;</p> +<p>A vous faire donner pour ces murs verts de mousses</p> +<p>Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,</p> +<p>Fait luire quelque Faust en son costume ancien,</p> +<p>Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,</p> +<p>Les femmes au teint brun, les molles sérénades,</p> +<p class="i3"> Et tout l'azur vénitien!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IV</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,</p> +<p>Une méchante femme ayant nom Véronique;</p> +<p>Chacun la redoutait, et répétait tout bas</p> +<p>Qu'on avait entendu des murmures étranges</p> +<p>Autour de sa demeure, et que de mauvais anges</p> +<p>Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.</p> +<p>—C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,</p> +<p>Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille</p> +<p>Une évocation; de sourds vagissements</p> +<p>Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,</p> +<p>Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés,</p> +<p class="i3"> D'épouvantables hurlements.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">V</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Même dame Gertrude avait un jour d'orage</p> +<p>Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,</p> +<p>A cheval sur la foudre un démon noir sortir,</p> +<p>Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,</p> +<p>De bleuâtres vapeurs soudain environnée,</p> +<p>La tête la première en hurlant s'engloutir.</p> +<p>La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase</p> +<p>Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,</p> +<p>Avalanche de feu, quatre des travailleurs.</p> +<p>Des gens dignes de foi jurent que Véronique</p> +<p>Se trouvait là, riant d'un rire sardonique,</p> +<p class="i3"> Et grommelant des mots railleurs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div> +<p class="subheader">VI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La femme du brasseur Cornelis met au monde,</p> +<p>Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,</p> +<p>Et si laid que son père eût voulu le voir mort.</p> +<p>—On dit que Véronique avait sur l'accouchée</p> +<p>Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,</p> +<p>Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.</p> +<p>Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche</p> +<p>Les justifiait bien.—Œil vert, profonde bouche,</p> +<p>Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,</p> +<p>Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,</p> +<p>Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,</p> +<p class="i3"> Le diable n'est pas plus hideux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">VII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cette vieille sorcière habitait une hutte,</p> +<p>Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte</p> +<p>L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;</p> +<p>Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre</p> +<p>S'étendent à l'entour en nappe irrégulière;</p> +<p>L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,</p> +<p>Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes</p> +<p>Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes</p> +<p>Inonde les planchers moisis et vermoulus.</p> +<p>A peine si l'on voit dans toute la croisée</p> +<p>Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,</p> +<p class="i3"> Et la porte ne ferme plus.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div> +<p class="subheader">VIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La limace baveuse argente la muraille</p> +<p>Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille;</p> +<p>Les lézards verts et gris se logent dans les trous,</p> +<p>Et l'on entend le soir sur une note haute</p> +<p>Coasser tout auprès la grenouille qui saute,</p> +<p>Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux.</p> +<p>—Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,</p> +<p>Surtout quand du croissant une ouateuse nue</p> +<p>Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,</p> +<p>Personne,—non pas même Eisenbach le ministre,—</p> +<p>N'ose passer devant ce repaire sinistre</p> +<p class="i3"> Sans trembler et blêmir de peur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ces dehors riants l'intérieur est digne:</p> +<p>Un pandémonium! où sur la même ligne,</p> +<p>Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.</p> +<p>—Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,</p> +<p>Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,</p> +<p>Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,</p> +<p>Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,</p> +<p>Alambics contournés en spirales bizarres,</p> +<p>Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,</p> +<p>Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue</p> +<p>L'odorat, et collant leur face jaune et bleue</p> +<p class="i3"> Contre le verre du bocal!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span></div> +<p class="subheader">X</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Véritable sabbat de couleurs et de formes,</p> +<p>Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,</p> +<p>Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,</p> +<p>L'ibis égyptien au bord du sarcophage</p> +<p>De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;</p> +<p>Ivresse d'opium et vision de fou,</p> +<p>Où les récipients, matras, siphons et pompes,</p> +<p>Allongés en phallus ou tortillés en trompes,</p> +<p>Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros,</p> +<p>Où les monstres tracés autour du zodiaque,</p> +<p>Portant écrit au front leur nom en syriaque,</p> +<p class="i3"> Dansent entre eux des boléros!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Poudreux entassement de machines baroques</p> +<p>Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques,</p> +<p>Et de bouquins, sans titre en langage chrétien!</p> +<p>Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace,</p> +<p>Se déforme, se tord, et prend une autre face;</p> +<p>Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,</p> +<p>Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,</p> +<p>Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve</p> +<p>Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.</p> +<p>C'est la réalité des contes fantastiques,</p> +<p>C'est le type vivant des songes drôlatiques;</p> +<p class="i3"> C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span></div> +<p class="subheader">XII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour rendre le tableau complet, au bord des planches</p> +<p>Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,</p> +<p>Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,</p> +<p>Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides</p> +<p>Qui semblent vous couver de leurs regards avides.</p> +<p>Un squelette debout et les deux bras pendants,</p> +<p>Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,</p> +<p>Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,</p> +<p>Jette son ombre au mur en linéaments droits.</p> +<p>En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,</p> +<p>D'épouvante glacé, comme un bon catholique</p> +<p class="i3"> Ferait le signe de la croix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.</p> +<p>Teniers à cette source a pris son <cite>Alchimiste</cite>,</p> +<p>Callot bien des motifs de sa <cite>Tentation</cite>;</p> +<p>Gœthe a tiré de là la scène tout entière</p> +<p>Où Méphistophélès mène chez la sorcière</p> +<p>Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.</p> +<p>—L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même</p> +<p>(Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.</p> +<p>—Ce type qu'il répète infatigablement,</p> +<p>Meg de <cite>Guy Mannering</cite>, ressemble à s'y méprendre</p> +<p>A notre Véronique,—il n'a fait que la prendre</p> +<p class="i3"> Et déguiser le vêtement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span></div> +<p class="subheader">XIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le plaid bariolé de tartan et la toque</p> +<p>Dissimulent la jupe et le béguin à coque.</p> +<p>L'Écosse a remplacé la Flandre;—voilà tout.</p> +<p>Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire,</p> +<p>Cette description (voyez son <cite>Antiquaire</cite>),</p> +<p>Le chat noir,—Marius sur ces restes debout!—</p> +<p>Et mille autres détails. Je le jurerais presque,</p> +<p>Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,</p> +<p>Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,</p> +<p>Dans cette hutte même a ciselé ces masques</p> +<p>Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,</p> +<p class="i3"> De Benvenuto Cellini.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe</p> +<p>Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe,</p> +<p>Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler</p> +<p>M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche</p> +<p>Prenait en s'éteignant sa robe de peluche,</p> +<p>Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.</p> +<p>Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,</p> +<p>Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche</p> +<p>Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,</p> +<p>Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,</p> +<p>Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,</p> +<p class="i3"> Était aussi l'un de ses hoirs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></div> +<p class="subheader">XVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce digne chat était du reste l'être unique</p> +<p>Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique</p> +<p>Eût de l'affection;—peut-être bien aussi</p> +<p>Était-il seul au monde à l'aimer;—vieille, laide</p> +<p>Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède;</p> +<p>Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.</p> +<p>—Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge,</p> +<p>Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;</p> +<p>—Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux,</p> +<p>Regarde d'un air grave et plein d'intelligence</p> +<p>La vieille qui s'agite et qui fait diligence</p> +<p class="i3"> Pour quelque mystère honteux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide,</p> +<p>Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide</p> +<p>De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir</p> +<p>Entre les deux chenets, près des tisons, en boule,</p> +<p>La tête sous la queue artistement se roule.</p> +<p>—La bise cependant continue à gémir,</p> +<p>L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête</p> +<p>Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète,</p> +<p>La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,</p> +<p>Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire</p> +<p>Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire</p> +<p class="i3"> Et le matou qui fait ron ron.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div> +<p class="subheader">XVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique;</p> +<p>Minuit sonne.—Aussitôt l'infâme Véronique</p> +<p>Trace de sa baguette un rond sur le plancher,</p> +<p>Et se place au milieu;—des milliers de fantômes</p> +<p>Hors du cercle magique, ainsi que des atomes</p> +<p>Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,</p> +<p>Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.</p> +<p>—La vieille cependant murmure son grimoire,</p> +<p>Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,</p> +<p>Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,</p> +<p>Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge</p> +<p class="i3"> Comme une mauvaise boisson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais ce n'est pas là tout,—pour finir le mystère,</p> +<p>Elle jette un par un ses vêtements à terre</p> +<p>Et se met toute nue;—oh! c'était effrayant!—</p> +<p>Le squelette blanchi dont la bise se joue,</p> +<p>Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue</p> +<p>Du haut d'une potence, est un objet riant,</p> +<p>Près de cette carcasse aux mamelles arides,</p> +<p>Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides,</p> +<p>Aux bras rouges pareils à des bras de homard.</p> +<p><em>Horror! horror! horror!</em> comme dirait Shakspeare,</p> +<p>—Une chose sans nom,—impossible à décrire,</p> +<p class="i3"> Un idéal de cauchemar!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div> +<p class="subheader">XX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune</p> +<p>Et s'en frotte trois fois la gorge.—Non, aucune</p> +<p>Langue humaine ne peut conter exactement</p> +<p>Ce qui se fit alors!—Cette mamelle flasque,</p> +<p>Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque</p> +<p>D'un vieil habit râpé, miraculeusement</p> +<p>Se gonfle et s'arrondit;—le nuage de hâle</p> +<p>Se dissipe: on dirait une boule d'opale</p> +<p>Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur.</p> +<p>Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille</p> +<p>De manière à pouvoir, même avec une fille</p> +<p class="i3"> De quinze ans, lutter de fraîcheur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle se frotte l'œil et puis toute la face;</p> +<p>—La rose y reparaît, le moindre pli s'efface,</p> +<p>Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé;</p> +<p>L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle,</p> +<p>Un diamant de feu nage dans sa prunelle;</p> +<p>Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé.</p> +<p>—Elle est belle à présent, mais belle à faire envie.</p> +<p>Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie</p> +<p>Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,</p> +<p>Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête</p> +<p>Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,</p> +<p class="i3"> A quels moyens elle les doit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div> +<p class="subheader">XXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une perle d'amour!—De longs yeux en amande</p> +<p>Parfois d'une douceur tout à fait allemande,</p> +<p>Parfois illuminés d'un éclair espagnol;</p> +<p>Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie</p> +<p>De vous y regarder pendant toute la vie,</p> +<p>—Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;</p> +<p>Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,</p> +<p>Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre;</p> +<p>La malice de Puck, la grâce d'Ariel,</p> +<p>Une bouche mutine où la petite moue</p> +<p>D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue;</p> +<p class="i3"> —Un miracle, un rêve du ciel!—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,</p> +<p>—Très-belle!—c'est-à-dire elle paraissait telle,</p> +<p>Et c'est la même chose.—Il suffit que les yeux</p> +<p>Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.</p> +<p>—Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même</p> +<p>Que s'il était prouvé par l'algèbre.—Être heureux,</p> +<p>Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve,</p> +<p>Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève;</p> +<p>Car la foi seule peut nous faire voir le ciel</p> +<p>Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde</p> +<p>Où la félicité sur le néant se fonde,</p> +<p class="i3"> Et le malheur sur le réel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div> +<p class="subheader">XXIV</p></div> +<div class="stanza"> + +<p>La flamme qui dormait s'éveille;—Véronique</p> +<p>Sort du cercle, revêt une blanche tunique,</p> +<p>Une robe de pourpre,—au lieu du béguin noir</p> +<p>Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place</p> +<p>Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,</p> +<p>S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.</p> +<p>La lune en ce moment, par une déchirure</p> +<p>De nuage, dardait sa clarté faible et pure;</p> +<p>—La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait</p> +<p>Du dehors distinguer le dedans, et sans doute</p> +<p>Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route,</p> +<p class="i3"> Il aurait pensé qu'il rêvait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Véronique, du bout de sa baguette touche</p> +<p>Le matou qui lui lance un regard faux et louche,</p> +<p>Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos;</p> +<p>Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,</p> +<p>Et prononce tout bas des mots cabalistiques:</p> +<p>—Spectacle à vous figer la moelle dans les os!—</p> +<p>A la place du chat paraît un beau jeune homme,</p> +<p>Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme</p> +<p>La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.</p> +<p>—Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,</p> +<p>Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie,</p> +<p class="i3"> Vraiment il était fait au tour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></div> +<p class="subheader">XXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche</p> +<p>Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,</p> +<p>En silence attendait;—don Juan, conduisez-moi.</p> +<p>—Juan s'inclina.—Madame, où faut-il qu'on vous mène?</p> +<p>La dame se pencha sur son oreille; à peine</p> +<p>Deux syllabes,—don Juan comprit.—Holà donc! toi,</p> +<p>Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,</p> +<p>Madame veut sortir, prends une torche, éclaire</p> +<p>Madame.—A l'instant même une cire à la main</p> +<p>Leporello paraît amenant la voiture;</p> +<p>Ils y montent,—le fouet claque, le cocher jure,</p> +<p class="i3"> Et les voilà sur le chemin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais quel chemin encor?—C'est un profond mystère.</p> +<p>—Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire</p> +<p>Qui diable eût pu les voir?—Personne; tout dormait;</p> +<p>La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage</p> +<p>De peur d'être indiscrète.—Au terme du voyage,</p> +<p>Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait,</p> +<p>La voiture parvint.—Pas un seul grain de boue</p> +<p>A ses larges panneaux armoriés;—la roue,</p> +<p>Comme si les cailloux eussent été doublés</p> +<p>De soie et de velours, roulait muette et sourde</p> +<p>A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde</p> +<p class="i3"> Qu'elle ne couchait pas les blés!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div> +<p class="subheader">XXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.</p> +<p>—Ce singe enjuponné, cette sorcière laide</p> +<p>A faire à Belzébuth tourner les deux talons;</p> +<p>—Jeune et belle à présent, vivante poésie,</p> +<p>Trésor de grâces, fait sécher de jalousie</p> +<p>Sous leurs vertugadins chamarrés de galons,</p> +<p>Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises,</p> +<p>Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises</p> +<p>De l'endroit;—le salon de dame Barbara</p> +<p>Von Altenhorff,—celui de la comtesse anglaise</p> +<p>Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise</p> +<p class="i3"> Chez la landgrave de Gotha!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeunes et vieux,—robins en perruque poudrée,</p> +<p>Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée;</p> +<p>Militaires en beaux uniformes, traînant</p> +<p>Sur le parquet sonore une épée incongrue;</p> +<p>Peintres, musiciens,—tout le monde se rue</p> +<p>Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant,</p> +<p>Au dire d'une vieille et méchante bégueule,</p> +<p>D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,</p> +<p>Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné</p> +<p>Et la beauté du diable,—on s'y portait;—l'unique</p> +<p>Entretien de la ville était sur Véronique:</p> +<p class="i3"> Jamais nom ne fut plus prôné!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div> +<p class="subheader">XXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'était un engouement, un délire, une rage,</p> +<p>Des battements de mains, des bravos, un tapage,</p> +<p>Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.</p> +<p>—Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges</p> +<p>Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges,</p> +<p>De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas</p> +<p>La belle Véronique—aux bals, dans les théâtres,</p> +<p>Partout,—n'en recevait des <em>Mein hers</em> idolâtres.</p> +<p>—Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux</p> +<p>Et l'appelaient soleil ou lune—en acrostiches;</p> +<p>Les peintres barbouillaient son image,—et les riches</p> +<p class="i3"> Se ruinaient à qui mieux mieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle donnait le ton, et, reine de la mode,</p> +<p>Elle était adorée ainsi qu'une pagode;</p> +<p>—Personne n'eût osé la contredire en rien:—</p> +<p>La forme des chapeaux, et la coupe des manches,</p> +<p>Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?</p> +<p>Quelle parure sied?—quelle couleur va bien?</p> +<p>S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)</p> +<p>Elle décidait tout.—La femme du margrave</p> +<p>Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,</p> +<p>Avaient beau protester par leur mise hérétique,</p> +<p>—A peine voyait-on dans leur salon gothique</p> +<p class="i3"> Un laid <cite>Sigisbeo</cite> caduc.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div> +<p class="subheader">XXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite,</p> +<p>S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite</p> +<p>Au spectacle plaisant des efforts que faisaient</p> +<p>Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,</p> +<p>Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces;</p> +<p>—Des ingénuités dont les moindres pesaient</p> +<p>Trois ou quatre quintaux;—des faces rubicondes</p> +<p>Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes,</p> +<p>—Des montagnes de chair à la Rubens,—au lieu</p> +<p>De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages,</p> +<p>Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!</p> +<p class="i3"> Quel travestissement, bon Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre héroïne au reste était toujours charmante,</p> +<p>Parée ou non,—avec son voile, avec sa mante,</p> +<p>En bonnet, en chapeau,—de toutes les façons!</p> +<p>—Tout sur elle vivait.—Les plis semblaient comprendre</p> +<p>Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;</p> +<p>La soie intelligente arrêtait ses frissons,</p> +<p>Ou les continuait gazouillant ses louanges;</p> +<p>—Une brise à propos faisait onder ses franges,</p> +<p>Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux</p> +<p>Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;</p> +<p>—Une invisible main soutenait ses dentelles</p> +<p class="i3"> Et se jouait dans leurs réseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></div> +<p class="subheader">XXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;—</p> +<p>Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée;</p> +<p>Tout ce qui la touchait devenait précieux;</p> +<p>Tout était de bon goût, et (qualité bien rare)</p> +<p>Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre,</p> +<p>On n'apercevait qu'elle,—elle seule,—ses yeux</p> +<p>Faisaient des diamants pâlir les étincelles.</p> +<p>Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,</p> +<p>La blancheur de sa peau ternissait le satin.</p> +<p>—<em>Disinvolture</em>, esprit lutin, grâce câline,—</p> +<p>Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,</p> +<p class="i3"> Une ravissante catin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe</p> +<p>Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;</p> +<p>—C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,</p> +<p>Types complets,—gros, courts, la face réjouie,</p> +<p>Négligeant leur tulipe enfin épanouie,</p> +<p>Transformés en dandys, et faire les charmants</p> +<p>Auprès de la Diva.—Les femmes et les mères</p> +<p>Ne lui ménageaient pas les critiques amères,</p> +<p>Mais elle allait toujours son train,—sans en perdre un,</p> +<p>Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage,</p> +<p>Accueillait tout le monde et recevait l'hommage</p> +<p class="i3"> Et les rixdales de chacun.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div> +<p class="subheader">XXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Deux mois sont écoulés.—Capricieuse reine,</p> +<p>Ce jour-là Véronique avait une migraine,</p> +<p>Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas.</p> +<p>Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.</p> +<p>—Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre</p> +<p>Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas</p> +<p>Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,</p> +<p>Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent</p> +<p>Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix.</p> +<p>Notre belle,—en peignoir du matin, pâle et blanche</p> +<p>Comme une perle,—au bord d'un guéridon se penche</p> +<p class="i3"> Froissant un papier sous ses doigts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle boude!—mon Dieu, qu'une femme qui boude</p> +<p>A de grâces! La main sous le menton, le coude,</p> +<p>Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement</p> +<p>Sur un genou,—le corps qui s'affaisse et se ploie,</p> +<p>Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;</p> +<p>—Les cheveux débouclés qui cachent par moment</p> +<p>Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue,</p> +<p>Ou que les doigts mutins les peignent, une joue</p> +<p>Transparente et nacrée, un front veiné d'azur,</p> +<p>Comme dans les jardins font les branches des arbres,</p> +<p>De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres</p> +<p class="i3"> Debout sous leur ombrage obscur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div> +<p class="subheader">XXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle</p> +<p>Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?</p> +<p>—A-t-elle découvert dans ses boucles de jais</p> +<p>Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache?</p> +<p>Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache</p> +<p>Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?</p> +<p>—Cette robe attendue et sur laquelle on compte</p> +<p>Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte,</p> +<p>S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?</p> +<p>Son épagneul est-il malade?—Quelque fièvre,</p> +<p>Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre</p> +<p class="i3"> Décoloré le pur carmin?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale</p> +<p>De son visage grec moins pur?—Quelque rivale,</p> +<p>Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,</p> +<p>A-t-elle au dernier <em>raoût</em> fait tourner plus de têtes?</p> +<p>Non,—elle est bien toujours la déesse des fêtes;—</p> +<p>Tout ploie à ses genoux.—Hier, l'un de ses amants</p> +<p>Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle,</p> +<p>S'est jeté dans le Rhin;—et ce matin, pour elle,</p> +<p>Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;</p> +<p>Son adversaire est mort,—lui blessé;—voilà certe</p> +<p>Un beau succès!—tout Leyde est en l'air et disserte.</p> +<p class="i3"> Pourquoi donc ce front abattu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div> +<p class="subheader">XL</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?</p> +<p>Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent,</p> +<p>Qui palpitent jetant sur le satin des chairs</p> +<p>Une auréole brune, une ombre veloutée,</p> +<p>Comme Lawrence en peint?—cette gorge agitée</p> +<p>Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs</p> +<p>Ondant comme la neige au vent d'une tempête?</p> +<p>Quelle pensée étrange à cette folle tête</p> +<p>Donne un air si rêveur?—Est-ce le souvenir</p> +<p>De son premier amour et de ses jours d'enfance?</p> +<p>—Regret d'avoir perdu cette belle innocence?</p> +<p class="i3"> —Est-ce la peur de l'avenir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas cela, non;—elle est trop corrompue</p> +<p>Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue</p> +<p>Qui liait son présent à son passé.—D'ailleurs,</p> +<p>Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme</p> +<p>Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme,</p> +<p>Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs,</p> +<p>Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire,</p> +<p>Comme fait une perle au creux d'une onde noire.</p> +<p>—Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé:</p> +<p>Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre,</p> +<p>Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre</p> +<p class="i3"> La voix de son cœur comprimé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div> +<p class="subheader">XLII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le fait:—la veille on jouait au théâtre</p> +<p>Le <cite>Don Juan</cite> de Mozart. Avec sa cour folâtre</p> +<p>De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,</p> +<p>Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes,</p> +<p>Véronique était là, le pôle des prunelles,</p> +<p>Coquetant dans sa loge et radieuse à voir.</p> +<p>—Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère</p> +<p>Et se mordaient la lèvre;—elle, sûre de plaire,</p> +<p>Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail,</p> +<p>Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,</p> +<p>Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,</p> +<p class="i3"> Ou chatoyer son riche émail.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène,</p> +<p>Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.</p> +<p>—En vain Leporello pas à pas suivait Juan;</p> +<p>En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,</p> +<p>Zerline gazouillait jouant avec les notes,</p> +<p>Dona Anna pleurait.—Ils auraient bien un an</p> +<p>Continué ce jeu sans que l'on y prit garde:</p> +<p>—Le parterre est distrait,—l'on cause, l'on regarde,</p> +<p>Mais d'un autre côté;—sous les binocles d'or</p> +<p>Braqués au même point le désir étincelle;</p> +<p>Véronique sourit;—le bonheur d'être belle</p> +<p class="i3"> La fait dix fois plus belle encor.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div> +<p class="subheader">XLIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seul un homme debout auprès d'une colonne,</p> +<p>Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne,</p> +<p>A la scène oubliée attachant son regard,</p> +<p>Dans une extase sainte enivre ses oreilles.</p> +<p>De ces accords profonds, de ces hautes merveilles</p> +<p>Qui font luire ton nom entre tous,—ô Mozart!—</p> +<p>Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes</p> +<p>Le poussait par delà les sphères éternelles.</p> +<p>L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,</p> +<p>Il s'était fait musique, et son cœur en mesure</p> +<p>Palpitait et chantait avec une voix pure,</p> +<p class="i3"> Et lui seul te comprenait bien.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle</p> +<p>Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle</p> +<p>S'allumât, comme si le regard contre un mur</p> +<p>Eût été se briser.—Pourtant, comme une balle,</p> +<p>Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle,</p> +<p>Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr,</p> +<p>Y fit sans le vouloir une blessure grave,</p> +<p>—Une blessure à mort.—Ainsi l'on voit un brave</p> +<p>Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson</p> +<p>Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre,</p> +<p>Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre</p> +<p class="i3"> En revenant dans sa maison.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div> +<p class="subheader">XLVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,</p> +<p>Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre</p> +<p>Pour une passion un caprice en retour,</p> +<p>Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)</p> +<p>De torturer les cœurs et de damner les âmes,</p> +<p>Celle qui sans pitié se jouait d'un amour,</p> +<p>Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse</p> +<p>Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse,</p> +<p>Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:</p> +<p>Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!</p> +<p>L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même;</p> +<p class="i3"> Il est vaincu ce cœur si fier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est le train de la vie et de la destinée;</p> +<p>Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée,</p> +<p>Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.</p> +<p>—Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,</p> +<p>Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste:</p> +<p>On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.</p> +<p>—Amour, joie et fléau du monde,—douce peine,</p> +<p>Misère qu'on regrette et de charmes si pleine;</p> +<p>—Rire qui touche aux pleurs,—souci pâle et charmant,</p> +<p>Mal que l'on veut avoir;—Paradis,—Enfer,—Songe</p> +<p>Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge,</p> +<p class="i3"> Mystérieux enchantement!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></div> +<p class="subheader">XLVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Poignante Volupté,—plaisir qui fait peut-être</p> +<p>L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître</p> +<p>S'il ne vous a connu, moments délicieux,</p> +<p>Et si longs et si courts qui valent une vie,</p> +<p>Et que voudrait payer l'Ange qui les envie</p> +<p>De son éternité de bonheur dans les cieux!—</p> +<p>Mer de félicité,—ravissement,—extase,</p> +<p>Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase</p> +<p>Soit en vers soit en prose!—Heures du rendez-vous,</p> +<p>Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse,</p> +<p>Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse,</p> +<p class="i3"> Baisers enragés, désirs fous!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne,</p> +<p>—En vain dans ses sermons le prêtre te condamne;</p> +<p>En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,</p> +<p>La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,</p> +<p>—En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille</p> +<p>Ses fenêtres.—En vain dans leurs livres mort-nés,</p> +<p>Contre toi longuement les moralistes crient,</p> +<p>En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;—</p> +<p>La novice à ton nom fait un signe de croix;</p> +<p>Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême,</p> +<p>Anglais, Français, païen ou chrétien,—chacun aime</p> +<p class="i3"> Au moins dans sa vie une fois.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div> +<p class="subheader">L</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie</p> +<p>Me vint d'être amoureux.—Adieu, la poésie!</p> +<p>Je n'avais pas assez de temps pour l'employer</p> +<p>A compasser des mots:—adorer mon idole,</p> +<p>La parer, admirer sa chevelure folle,</p> +<p>Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer;</p> +<p>L'entendre respirer, la voir vivre, sourire</p> +<p>Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire</p> +<p>Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi</p> +<p>Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose</p> +<p>Son souffle en un baiser,—je ne fis autre chose</p> +<p class="i3"> Pendant quatre mois et demi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sans cela l'univers aurait eu mon poëme</p> +<p>En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même;</p> +<p>Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps</p> +<p>D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles</p> +<p>Dans un cordon.—J'allais ouïr siffler les merles</p> +<p>Avec elle aux grands bois;—l'on était au printemps.</p> +<p>Elle, comme un enfant, courait dans la rosée</p> +<p>Après les papillons, et la jambe arrosée</p> +<p>D'une pluie argentée, allait chantant toujours;</p> +<p>Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.</p> +<p>—Moi, je la regardais;—la nature était belle,</p> +<p class="i3"> Et riait comme nos amours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div> +<p class="subheader">LII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:</p> +<p>—Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,</p> +<p>Elle accourait bien vite et voulait partager;</p> +<p>Moi, je ne voulais pas;—c'était une bataille!</p> +<p>D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,</p> +<p>Et de mon autre main je la faisais manger.</p> +<p>Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse</p> +<p>D'une lutte inégale, elle demandait grâce,</p> +<p>Promettant de payer en baisers sa rançon.</p> +<p>—Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,</p> +<p>Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,</p> +<p class="i3"> Se cacher derrière un buisson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis je l'entendais rire sous la feuillée</p> +<p>De me tromper ainsi.—Quelque abeille éveillée</p> +<p>Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux,</p> +<p>Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles,</p> +<p>Une chenille prise aux plis de ses dentelles,</p> +<p>La ramenait bientôt poussant des cris affreux.</p> +<p>—Elle cachait son front contre moi, toute blanche;</p> +<p>Tressaillant quand le vent remuait une branche,</p> +<p>Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur</p> +<p>Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles</p> +<p>Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes</p> +<p> Entre les doigts de l'oiseleur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div> +<p class="subheader">LIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout en la rassurant, d'une main aguerrie</p> +<p>Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie</p> +<p>Elle recommençait à rire, et s'asseyait</p> +<p>Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même,</p> +<p>Et m'embrassait disant:—Mon Dieu, comme je l'aime!</p> +<p>Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait</p> +<p>Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière</p> +<p>Comme pour s'endormir.—Un long jet de lumière,</p> +<p>Traversant les rameaux, dorait son front charmant;</p> +<p>—Le rossignol chantait et perlait ses roulades,</p> +<p>Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades</p> +<p class="i3"> Soupirait langoureusement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,</p> +<p>Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe</p> +<p>Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux.</p> +<p>—Qu'eût servi de parler?—Sur nos lèvres pressées</p> +<p>Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées;</p> +<p>Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.</p> +<p>—Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre,</p> +<p>Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre.</p> +<p>Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson;</p> +<p>Dans les ravissements d'une extase profonde,</p> +<p>Nous avions oublié l'existence du monde,</p> +<p class="i3"> Nos yeux étaient notre horizon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span><br /></div> +<p class="subheader">LVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes</p> +<p>Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes</p> +<p>Sont ainsi;—leur toujours ne passe pas six mois.—</p> +<p>L'amour s'en est allé, Dieu sait où;—ma princesse,</p> +<p>Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse</p> +<p>Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts.</p> +<p>Pour ne plus revenir a déployé son aile,</p> +<p>Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle,</p> +<p>Que doutes du présent et souvenirs amers.</p> +<p>Que voulez-vous?—la vie est une chose étrange;</p> +<p>En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange</p> +<p class="i3"> Mes beaux amours en méchants vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire</p> +<p>Fidèlement contée, autant que ma mémoire,</p> +<p>Registre mal en ordre, a pu me rappeler</p> +<p>Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose</p> +<p>Et dont on rit ensuite.—Excusez cette pause:</p> +<p>La bulle que j'avais pris plaisir à souffler,</p> +<p>Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,</p> +<p>En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte;</p> +<p>Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu.</p> +<p>—En heurtant le réel, ma riante chimère</p> +<p>S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère;</p> +<p> Tout autre amour en moi s'est tu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div> +<p class="subheader">LVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Excepté cependant le tien, ô Poésie,</p> +<p>Qui parles toujours haut dans une âme choisie!</p> +<p>—Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or,</p> +<p>Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre</p> +<p>Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre,</p> +<p>Dans notre nuit suspends un moment ton essor,</p> +<p>Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile</p> +<p>Sèches nos pleurs amers:—et toi, sa sœur jumelle,</p> +<p>Peinture, la rivale et l'égale de Dieu,</p> +<p>Déception sublime, admirable imposture,</p> +<p>Qui redonnes la vie et doubles la nature,</p> +<p class="i3"> Je ne vous ai pas dit adieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Revenons au sujet.—Le jeune enthousiaste</p> +<p>Était beau cavalier, et certe une plus chaste</p> +<p>Que Véronique eût pu s'enamourer de lui.</p> +<p>Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être</p> +<p>D'esquisser son portrait.—Le dehors fait connaître</p> +<p>Le dedans.—Un soleil étranger avait lui</p> +<p>Sur sa tête et doré d'une couche de hâle</p> +<p>Sa peau d'Italien naturellement pâle.</p> +<p>Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés,</p> +<p>Tombaient autour d'un front que Gall avec extase</p> +<p>Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base</p> +<p class="i3"> D'une douzaine de traités.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div> +<p class="subheader">LX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un front impérial d'artiste et de poëte,</p> +<p>Occupant à lui seul la moitié de la tête,</p> +<p>Large et plein, se courbant sous l'inspiration,</p> +<p>Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée</p> +<p>Un espoir surhumain, une grande pensée,</p> +<p>Et porte écrit ces mots:—Force et conviction.—</p> +<p>Le reste du visage à ce front grandiose</p> +<p>Répondait.—Cependant il avait quelque chose</p> +<p>Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut,</p> +<p>On l'aurait souhaité différent.—L'ironie,</p> +<p>Le sarcasme y brillait plutôt que le génie;</p> +<p class="i3"> Le bas semblait railler le haut.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange;</p> +<p>C'était comme un démon se tordant sous un ange,</p> +<p>Un enfer sous un ciel.—Quoiqu'il eut de beaux yeux,</p> +<p>De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe,</p> +<p>Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,</p> +<p>Une frange de cils palpitants et soyeux,</p> +<p>Son regard de lion et la fauve étincelle</p> +<p>Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle</p> +<p>Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous.</p> +<p>—Les plus hardis auraient abaissé la paupière</p> +<p>Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre,</p> +<p class="i3"> Qu'il s'efforçait de rendre doux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div> +<p class="subheader">LXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée</p> +<p>D'une fine moustache élégamment cirée</p> +<p>Un sourire moqueur quelquefois se posait;</p> +<p>Mais son expression la plus habituelle</p> +<p>Était un grand dédain.—Vainement notre belle,</p> +<p>L'ayant revu depuis dans le monde, faisait</p> +<p>Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire</p> +<p>Pour en grossir sa cour:—chose extraordinaire!</p> +<p>Rien ne put entamer ce cœur de diamant.</p> +<p>Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies,</p> +<p>Aveux à mots couverts, vives agaceries,</p> +<p class="i3"> —Elle échoua totalement!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre</p> +<p>Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre.</p> +<p>—Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau,</p> +<p>Laisse à peine une plume;—une mouche étourdie</p> +<p>A la toile en un coin par l'araignée ourdie</p> +<p>Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau;</p> +<p>Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie</p> +<p>Des Lilliputiens. Une si belle proie</p> +<p>Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi,</p> +<p>Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime,</p> +<p>Elle essaya de tout;—mais lui, toujours le même,</p> +<p class="i3"> N'en prit aucunement souci.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div> +<p class="subheader">LXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'était là le motif qui faisait que sa porte</p> +<p>Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe</p> +<p>A son cœur occupé cette cour qui la suit?</p> +<p>Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères</p> +<p>Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires;</p> +<p>Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit</p> +<p>Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie.</p> +<p>Sur sa petite main son front penche et s'appuie,</p> +<p>Son bras potelé pend au bord de son fauteuil,</p> +<p>La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle.</p> +<p>Le dépit a changé ses roses en opale,</p> +<p class="i3"> Une larme luit à son œil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXV</p> + +<p>Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,</p> +<p>Dans sa petite main aux ongles roses froisse,</p> +<p>Indubitablement est un billet d'amour,</p> +<p>—Un vélin azuré qui par toute la chambre</p> +<p>Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.</p> +<p>—Je m'y connais;—pourtant l'écriture et le tour</p> +<p>Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.</p> +<p>—Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame</p> +<p>Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau?</p> +<p>Le fait paraît prouvé par cette tache noire</p> +<p>Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire</p> +<p class="i3"> Et cette plume de corbeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></div> +<p class="subheader">LXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête</p> +<p>Et poussant en arrière une boucle défaite,</p> +<p>Elle quitta sa pose indolente, et se prit,</p> +<p>Avant de demander la bougie et d'y mettre</p> +<p>La cire et le cachet, à relire sa lettre</p> +<p>Tout bas,—comme ayant peur que l'écho la comprit.</p> +<p>—Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite,</p> +<p>Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite,</p> +<p>Comme celle d'hier, d'être jetée au feu.</p> +<p>—Il faisait un grand froid, la flamme était ardente;</p> +<p>Le papier se tordit comme un damné du Dante</p> +<p class="i3"> En dardant un jet de gaz bleu,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et disparut—pendant que brûle cette feuille,</p> +<p>L'enfant en prend une autre, un instant se recueille</p> +<p>Et commence.—Sa main rapide en son essor,</p> +<p>Comme un cheval de course à New-Market, à peine</p> +<p>Effleure le papier,—la page est toute pleine</p> +<p>Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor:</p> +<p>—Don Juan!—Le chapeau bas, don Juan devant la dame</p> +<p>Est debout.—Véronique agitée, une flamme</p> +<p>Aux prunelles:—Portez le billet que voici</p> +<p>Au signor Albertus.—Le peintre qui demeure</p> +<p>Hôtel du Singe-Vert?—Lui-même, et dans une heure</p> +<p class="i3"> Au plus tard, Juan, soyez ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div> +<p class="subheader">LXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,</p> +<p>Est le fin <em>cortejo</em> que je viens de décrire</p> +<p>Quelques stances plus haut.—C'était un homme d'art,</p> +<p>Aimant tout à la fois d'un amour fanatique</p> +<p>La peinture et les vers autant que la musique.</p> +<p>Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart,</p> +<p>Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être.</p> +<p>Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être,</p> +<p>Je crois en vérité qu'il eût dit:—Raphaël!</p> +<p>Car entre ces trois sœurs égales en mérite</p> +<p>Dans le fond la peinture était sa favorite</p> +<p class="i3"> Et son talent le plus réel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il voyait l'univers comme un tripot infâme;</p> +<p>—Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,</p> +<p>C'était celle d'Hamlet,—il n'aurait pas donné</p> +<p>Quatre maravédis des deux.—La créature</p> +<p>Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture.</p> +<p>—S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né,</p> +<p>Du pourquoi, du comment, il était pessimiste</p> +<p>Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste</p> +<p>Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui.</p> +<p>Quoique bien jeune encor, depuis longues années</p> +<p>Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées,</p> +<p class="i3"> Sonnaient bien des heures d'ennui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div> +<p class="subheader">LXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il prenait cependant son mal en patience.</p> +<p>—C'est un très-grand fléau qu'une grande science;</p> +<p>Elle change un bambin en Géronte; elle fait</p> +<p>Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve,</p> +<p>Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve.</p> +<p>Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;</p> +<p>L'existence vous pèse et tout vous paraît fade.</p> +<p>—Le piment est sans goût pour un palais malade,</p> +<p>Un odorat blasé sent à peine l'éther:</p> +<p>L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,</p> +<p>Comme un citron pressé le cœur devient aride.</p> +<p class="i3"> Don Juan arrive après Werther.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère,</p> +<p>Poussé par le serpent, mordu la pomme amère;</p> +<p>Il voulait être dieu.—Quand il se vit tout nu,</p> +<p>Et possédant à fond la science de l'homme,</p> +<p>Il désira mourir.—Il n'osa pas; mais, comme</p> +<p>On s'ennuie à marcher dans un sentier connu,</p> +<p>Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.</p> +<p>Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?—J'en doute.</p> +<p>En cherchant il avait usé les passions,</p> +<p>Levé le coin du voile et regardé derrière.</p> +<p>—A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière,</p> +<p class="i3"> Cadavre sans illusions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div> +<p class="subheader">LXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde</p> +<p>Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde!</p> +<p>Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,</p> +<p>De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,</p> +<p>N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.</p> +<p>—Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!</p> +<p>Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose</p> +<p>Comme j'ai fait.—Qu'importe après tout que la cause</p> +<p>Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?</p> +<p>—Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;</p> +<p>Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.</p> +<p class="i3"> —Pourquoi l'arracher, pauvres fous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si de sa destinée il eût été l'arbitre,</p> +<p>Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre</p> +<p>Du roman de la vie, et passé tout d'abord</p> +<p>A la conclusion de cette sotte histoire.</p> +<p>—Incertain s'il devait nier, douter ou croire,</p> +<p>Ou demander le mot de l'énigme à la mort,</p> +<p>Comme un duvet au vent, avec indifférence</p> +<p>Il laissait au hasard aller son existence</p> +<p>—Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu,</p> +<p>Et celles de là-haut encor moins.—Pour son âme,</p> +<p>Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme,</p> +<p class="i3"> Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div> +<p class="subheader">LXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il était ainsi fait.—Singulière nature!</p> +<p>Son âme, qu'il niait, cependant était pure;</p> +<p>—Il voulait le néant et n'aurait rien gagné</p> +<p>A la suppression de l'enfer.—Homme étrange!</p> +<p>Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange</p> +<p>Qui là-haut sur son livre écrivait indigné</p> +<p>Une grosse hérésie, un sophisme damnable,</p> +<p>Venant à l'action, le trouvait moins coupable,</p> +<p>Et pesant dans sa main le bien avec le mal,</p> +<p>Pour cette fois encor retenait l'anathème.</p> +<p>—Une larme tombée à l'endroit du blasphème</p> +<p class="i3"> L'effaçait du feuillet fatal.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La décoration change.—Pour le quart d'heure</p> +<p>Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure</p> +<p>Du signor Albertus, et dans son atelier.</p> +<p>Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,</p> +<p>Lecteur bourgeois?—Un jour discret tombant du cintre</p> +<p>Y donne à chaque chose un aspect singulier.</p> +<p>C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile</p> +<p>Laisse à travers le noir luire une blanche étoile.</p> +<p>—Au milieu de la salle, auprès du chevalet,</p> +<p>Sous le rayon brillant où vient valser l'atome,</p> +<p>Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme;</p> +<p class="i3"> Tout est clair-obscur et reflet.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div> +<p class="subheader">LXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde</p> +<p>Que sous les vieux arceaux d'une nef.—C'est un monde,</p> +<p>Un univers à part qui ne ressemble en rien</p> +<p>A notre monde à nous;—un monde fantastique,</p> +<p>Où tout parle aux regards, où tout est poétique,</p> +<p>Où l'art moderne brille à côté de l'ancien;</p> +<p>—Le beau de chaque époque et de chaque contrée,</p> +<p>Feuille d'échantillon, du livre déchirée;</p> +<p>Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,</p> +<p>Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je?</p> +<p>Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége,</p> +<p class="i3"> Pérugin entre deux Vanloos.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,</p> +<p>Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,</p> +<p>Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,</p> +<p>—Cuchillos, kriss malais à lames ondulées,</p> +<p>Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées,</p> +<p>Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,</p> +<p>Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,</p> +<p>Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,</p> +<p>Mille objets—bons à rien, admirables à voir;</p> +<p>Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,</p> +<p>Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage,</p> +<p class="i3"> Un antre, un musée, un boudoir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div> +<p class="subheader">LXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Autour du mur beaucoup de toiles accrochées,</p> +<p>Blanches pour la plupart, les autres ébauchées,</p> +<p>Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi.</p> +<p>—La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,</p> +<p>Les infants de Lara, Marguerite en prières,</p> +<p>Des portraits esquissés, des études parmi</p> +<p>Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,</p> +<p>Claire sur un fond brun, se détache et scintille,</p> +<p>Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler,</p> +<p>Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle;</p> +<p>Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile</p> +<p class="i3"> Pour l'empêcher de s'envoler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On aurait dit, à voir cette tête inclinée,</p> +<p>Et son expression pensive et résignée,</p> +<p>Une <i lang="la" xml:lang="la">Mater Dei</i> d'après Masaccio.</p> +<p>—Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne.</p> +<p>La plus et mieux aimée, une Vénitienne,</p> +<p>Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,</p> +<p>Un bravo poignarda.—Le mari de la belle</p> +<p>Avait monté ce coup, la sachant infidèle</p> +<p>—C'est un roman entier que cette histoire-là.—</p> +<p>Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire,</p> +<p>Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire,</p> +<p class="i3"> Et puis jamais n'en reparla.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></div> +<p class="subheader">LXXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,</p> +<p>Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile,</p> +<p>Une larme furtive essuyée aussitôt</p> +<p>S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine</p> +<p>S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.</p> +<p>Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot.</p> +<p>—A Venise, un Anglais osa faire des offres:</p> +<p>Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres;</p> +<p>Mais c'était profaner—<i lang="it" xml:lang="it">il santo Ritratto</i>,—</p> +<p>Et comme obstinément il grossissait la somme,</p> +<p>Albertus furieux voulut noyer son homme</p> +<p class="i3"> En bas du pont de Rialto.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus travaillait.—C'était un paysage.</p> +<p>Salvator eût signé cette <i lang="it" xml:lang="it">selve selvagge</i>.</p> +<p>—Au premier plan des rocs,—au second les donjons</p> +<p>D'un château dentelant de ses flèches aiguës</p> +<p>Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues.</p> +<p>—Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs,</p> +<p>Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie,</p> +<p>Comme les flots hurlants d'une mer en furie,</p> +<p>Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs</p> +<p>De reflets rougeoyants incendiaient les cimes</p> +<p>Des pins échevelés, penchés sur les abîmes</p> +<p class="i3"> Comme sur le puits des enfers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On entra.—C'était Juan.—Une lumière bleue</p> +<p>Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,</p> +<p>Ni cornes, ni pied-bot,—quoiqu'il ne sentit pas</p> +<p>Le soufre ou le bitume, à son regard oblique,</p> +<p>A sa lèvre que crispe un rire sardonique,</p> +<p>A son geste anguleux, à sa voix, à son pas,</p> +<p>Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite</p> +<p>A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite.</p> +<p>—Albertus n'en fit rien;—il ne le voyait point;</p> +<p>Son âme avec ses yeux était à sa peinture.</p> +<p>—Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure</p> +<p class="i3"> En le tirant par son pourpoint.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature</p> +<p>Et ne la trouvant pas:—Infâme créature!</p> +<p>Dit-il entre ses dents.—Irez-vous?—Oui, j'irai.</p> +<p>—Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.—Tout à l'heure.</p> +<p>—Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure</p> +<p>A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.</p> +<p>—C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée,</p> +<p>Un André Ferrara,—fine lame, trempée</p> +<p>Du sang de maints vaillants.—Je suis à vous. Pietro!</p> +<p>Une tête hâlée apparut à la porte</p> +<p>Et dit:—<i lang="it" xml:lang="it">Che vuoi, signor?</i>—Vite que l'on m'apporte</p> +<p class="i3"> Ma cape avec mon sombrero.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le temps de compter trois il revient.—La toilette</p> +<p>Du jeune cavalier en un instant fut faite,</p> +<p>Et, le valet ayant approché le miroir,</p> +<p>Il sourit,—et parut fort content de lui-même,</p> +<p>Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême:</p> +<p>Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),</p> +<p>Il avait vu bouger dans son cadre la tête</p> +<p>De la Vénitienne, et sa bouche muette</p> +<p>Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.</p> +<p>—Eh bien! signor, fit Juan.—Povera, dit l'artiste</p> +<p>Caressant le portrait d'un regard doux et triste,</p> +<p class="i3"> Il est trop tard pour reculer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils sortirent tous deux.—La ville était déserte.</p> +<p>A peine çà et là quelque croisée ouverte,</p> +<p>La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur;</p> +<p>Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes</p> +<p>Par un gros temps, crier toutes les girouettes.</p> +<p>Un ivrogne attardé passait battant le mur,</p> +<p>Une fille de joie attendait sur la borne.</p> +<p>—Albertus suivait Juan silencieux et morne;</p> +<p>Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.</p> +<p>—Un larron qu'un prévôt conduit à la potence,</p> +<p>Un écolier qui va subir sa pénitence,</p> +<p class="i3"> Ne marchent pas d'un pied plus lent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il eût pu retourner chez lui,—mais l'aventure</p> +<p>Était réellement bizarre et de nature</p> +<p>A piquer jusqu'au vif la curiosité;</p> +<p>Aussi notre héros voulut-il la poursuivre.</p> +<p>L'on arrive.—Don Juan prend le marteau de cuivre</p> +<p>D'une poterne et frappe avec autorité.</p> +<p>Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,</p> +<p>La maison s'illumine, et des lueurs tournoient</p> +<p>Aux flancs sombres des murs.—De palier en palier</p> +<p>La lumière descend,—la porte en bronze s'ouvre,</p> +<p>L'intérieur splendide et vaste se découvre</p> +<p class="i3"> A l'œil du jeune cavalier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un petit négrillon qui tenait une torche</p> +<p>De cire parfumée, attendait sous le porche.</p> +<p>Sa livrée écarlate, avec des galons d'or,</p> +<p>Était riche et galante.—Allons, dit Juan, beau page.</p> +<p>Conduisez ce seigneur par le secret passage.</p> +<p>Albertus le suivit.—Au bout d'un corridor</p> +<p>Une courtine rouge à demi relevée</p> +<p>Se referme sur lui;—flairant son arrivée,</p> +<p>Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis,</p> +<p>Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête,</p> +<p>Poussent entre leurs dents une plainte inquiète,</p> +<p class="i3"> Et puis retombent assoupis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span></div> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,</p> +<p>Tout s'y trouvait:—comfort, élégance et richesse.</p> +<p>—Sur un beau guéridon de bois de citronnier</p> +<p>Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre</p> +<p>Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre.</p> +<p>—Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier,</p> +<p>De blondes sépias, de fraîches aquarelles,</p> +<p>Des albums, des écrans aux découpures frêles,</p> +<p>La dernière revue et le nouveau roman,</p> +<p>Un masque noir brisé,—mille riens fashionables,</p> +<p>Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables;</p> +<p class="i3"> —C'était un désordre charmant!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre <i lang="it" xml:lang="it">Innamorata</i>, couchée autant qu'assise</p> +<p>Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,</p> +<p>Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;</p> +<p>Puis,—prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace,</p> +<p>Refit bouffer sa manche et remit à leur place</p> +<p>Quelques rubans mutins.—Jamais la signora</p> +<p>N'avait été mieux mise; elle était adorable,</p> +<p>En état d'amener une recrue au diable,</p> +<p>Autant que femme au monde, et même plus:—ses yeux</p> +<p>Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières,</p> +<p>Tant de <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, son geste et ses manières</p> +<p class="i3"> Un abandon si gracieux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div> +<p class="subheader">XC</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus un instant crut voir sa Vénitienne.</p> +<p>—La coiffure bizarre ornée à l'italienne</p> +<p>De grosses boules d'or et de sequins percés,</p> +<p>Le collier de corail, la croix et l'amulette,</p> +<p>Les touffes de rubans et toute la toilette;</p> +<p>La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés,</p> +<p>L'expression rêveuse et l'attitude molle,</p> +<p>Le regard tout pareil et la même parole:</p> +<p>Elle lui ressemblait à faire illusion.</p> +<p>—Connaissant Albertus et son humeur fantasque,</p> +<p>La sorcière avait cru devoir prendre ce masque</p> +<p class="i3"> Pour contenter sa passion.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Véronique sonna.—La portière dorée</p> +<p>S'entr'ouvrit.—Revêtu d'une riche livrée,</p> +<p>Un petit page entra qui portait des plateaux,</p> +<p>—Un vrai page flamand, tête blonde et rosée,</p> +<p>Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée.</p> +<p>—Il posa sur la table et flacons et gâteaux,</p> +<p>Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate,</p> +<p>Versa de haut le vin dans les verres à patte,</p> +<p>Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux.</p> +<p>—C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille</p> +<p>Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille</p> +<p class="i3"> Au moins depuis un siècle—ou deux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div> +<p class="subheader">XCII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;</p> +<p>—Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme:</p> +<p>Albertus au second s'acheva de griser.</p> +<p>—A son œil fasciné chaque objet était double,</p> +<p>Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;</p> +<p>Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.</p> +<p>—La belle avait jeté toute honte en arrière,</p> +<p>Et, donnant à ses feux une libre carrière,</p> +<p>De ses bras convulsifs lui faisait un collier,</p> +<p>Se collait à son corps avec délire et fièvre,</p> +<p>Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre</p> +<p class="i3"> Tâchait de le faire plier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus n'était pas de glace ni de pierre:</p> +<p>—Quand même il l'eût été, sous la noire paupière</p> +<p>De la dame brillait un soleil dont le feu</p> +<p>Eût animé la pierre et fait fondre la glace:</p> +<p>—Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,</p> +<p>Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.</p> +<p>—Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme</p> +<p>Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme</p> +<p>Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours.</p> +<p>—Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle</p> +<p>Me ferait renoncer.—L'éternité vaut-elle</p> +<p class="i3"> Une minute de tes jours!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div> +<p class="subheader">XCIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique</p> +<p>Le sourire à la bouche et d'un air ironique,</p> +<p>Et répéteriez-vous ce que vous avez dit?</p> +<p>—Que pour vous posséder je donnerais mon âme</p> +<p>Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,</p> +<p>Je l'ai dit.—Eh bien! donc, à jamais sois maudit,</p> +<p>Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,</p> +<p>Car tu n'es plus à Dieu.—Le peintre en son ivresse</p> +<p>N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.</p> +<p>—Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire</p> +<p>De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire,</p> +<p class="i3"> Tout à coup dans l'air éclata.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,</p> +<p>Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre</p> +<p>Brillèrent;—cependant Albertus n'en vit rien,</p> +<p>Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage,</p> +<p>A leur expression égarée et sauvage,</p> +<p>Il se serait signé de peur,—car c'était bien</p> +<p>Un regard exprimant un mal irrémédiable,</p> +<p>Un regard de damné demandant l'heure au diable.</p> +<p>—On y lisait:—Toujours, Jamais, Éternité.</p> +<p>C'était vraiment horrible.—Une prunelle d'homme,</p> +<p>A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme</p> +<p class="i3"> Fond le bitume au feu jeté.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div> +<p class="subheader">XCVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et ses lèvres tremblaient.—On eût dit qu'un blasphême</p> +<p>Allait s'en échapper, quand tout à coup:—Je t'aime!</p> +<p>Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.</p> +<p>Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?</p> +<p>En demandant le mien, as-tu sondé ton âme?</p> +<p>As-tu bien calculé les forces de ton cœur?</p> +<p>Que te sens-tu dans toi de puissant et de large</p> +<p>A porter sans plier une pareille charge?</p> +<p>Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour</p> +<p>Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable,</p> +<p>Et cet être, c'est Dieu,—car il est immuable;</p> +<p class="i3"> L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe</p> +<p>Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe</p> +<p>Derrière les rideaux, tirés discrètement,</p> +<p>Fait deviner un lit.—Albertus, sans mot dire</p> +<p>(C'était bien répondu), de ce côté l'attire,</p> +<p>Sur le bord de ce lit la pousse doucement....</p> +<p>C'est ici que s'arrête en son style pudique,</p> +<p>Tout rouge d'embarras, le narrateur classique</p> +<p>—Que ne fait-on pas dire à cet honnête point?</p> +<p>Jamais comme immoral Basile ne le biffe,</p> +<p>Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe</p> +<p class="i3"> De ce qui ne l'est guère ou point.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div> +<p class="subheader">XCVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze</p> +<p>Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase,</p> +<p>Je ne passerai rien.—Les dames qui liront</p> +<p>Cette histoire morale auront de l'indulgence</p> +<p>Pour quelques chauds détails.—Les plus sages, je pense,</p> +<p>Les verront sans rougir, et les autres crieront.</p> +<p>D'ailleurs,—et j'en préviens les mères de famille,</p> +<p>Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles</p> +<p>Dont on coupe le pain en tartines.—Mes vers</p> +<p>Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme.</p> +<p>Je ne les châtre pas,—dans leur décent cynisme</p> +<p class="i3"> Ils s'en vont droit ou de travers,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peu m'importe, selon que dame Poésie,</p> +<p>Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,</p> +<p>Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,</p> +<p>Ils marchent librement dans leur nudité sainte,</p> +<p>Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte</p> +<p>Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.</p> +<p>—Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,</p> +<p>Un jupon un peu court, font détourner la vue.—</p> +<p>Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là,</p> +<p>—Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes?</p> +<p>Ce qu'ils font est sacré!—Messieurs les rigoristes,</p> +<p class="i3"> N'y verriez-vous donc que cela?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div> +<p class="subheader">C</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Le peintre avait coupé le corset.—Véronique</p> +<p>N'avait sur son beau corps pour vêtement unique</p> +<p>Qu'une toile de Flandre;—un nuage de lin</p> +<p>De l'air tramé;—du vent, une brume de gaze</p> +<p>Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase:</p> +<p>—Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.</p> +<p>Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle,</p> +<p>Et dans un tour de main déshabillé la belle.</p> +<p>—Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir,</p> +<p>C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,</p> +<p>Hélas! car bien souvent avec le voile tombe</p> +<p class="i3"> L'illusion et le désir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il n'en fut pas ainsi.—La dame était si belle</p> +<p>Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.</p> +<p>—Un poëte amoureux n'aurait pas inventé</p> +<p>D'idéal plus parfait.—<em>O nature! nature!</em></p> +<p>Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture?</p> +<p>Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté?</p> +<p>Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione,</p> +<p>Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône?</p> +<p>O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons;</p> +<p>Ta palette, ô Titien!—Dieu seul est le grand maître.</p> +<p>Il garde son secret et nul ne le pénètre,</p> +<p class="i3"> Et vainement nous l'essayons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div> +<p class="subheader">CII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! le tableau charmant!—Toute honteuse, et rouge</p> +<p>Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,</p> +<p>Elle penche la tête et croise les deux bras.</p> +<p>—Avec son air mutin, et sa petite moue,</p> +<p>Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,</p> +<p>Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;</p> +<p>Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,</p> +<p>Ses yeux étincelants comme des escarboucles,</p> +<p>Son col blond et doré, sa bouche de corail,</p> +<p>Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,</p> +<p>Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,</p> +<p class="i3"> Seule elle valait un sérail.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les rideaux sont tombés:—des rires frénétiques,</p> +<p>Des cris de volupté, des râles extatiques,</p> +<p>De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.</p> +<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Idolo del mio cuor, anima mia</i>, mon ange,</p> +<p>Ma vie,—et tous les mots de ce langage étrange</p> +<p>Que l'amour délirant invente en ses fureurs,</p> +<p>Voilà ce qu'on entend.—L'alcôve est au pillage,</p> +<p>Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;</p> +<p>—Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;</p> +<p>Les bras autour des corps se crispent et se tordent,</p> +<p>L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,</p> +<p class="i3"> Les seins bondissent convulsifs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div> +<p class="subheader">CIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La lampe grésilla.—Dans le fond de l'alcôve</p> +<p>Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve;</p> +<p>Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir</p> +<p>Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée,</p> +<p>Pâle comme une morte, et si défigurée</p> +<p>Que le frisson le prit;—puis tout redevint noir.—</p> +<p>La sorcière colla sa bouche sur la bouche</p> +<p>Du jeune cavalier, et de nouveau la couche</p> +<p>Sous des élans d'amour en gémissant plia.</p> +<p>—Minuit sonna.—Le timbre au bruit sourd de la grêle</p> +<p>Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle,</p> +<p class="i3"> Le hibou du donjon cria.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre</p> +<p>La plus haute raison! Albertus sentit fondre</p> +<p>Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.</p> +<p>—Le prisme était brisé.—Ce n'était plus la femme</p> +<p>Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme,</p> +<p>Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts,</p> +<p>Et pour saisir sa proie, en manière de pinces,</p> +<p>De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.</p> +<p>—Le diable eût reculé.—De rares cheveux blancs</p> +<p>Sur son col décharné pendaient en roides mèches,</p> +<p>Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches,</p> +<p class="i3"> Et ses côtes trouaient ses flancs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div> +<p class="subheader">CVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand il se vit si près de cette Mort vivante,</p> +<p>Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante;</p> +<p>—Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents</p> +<p>Choquaient à se briser;—cependant le squelette</p> +<p>A sa joue appuyant sa lèvre violette,</p> +<p>Le poursuivait partout de ses rires stridents.—</p> +<p>Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes,</p> +<p>Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes</p> +<p>Un cercueil de Callot et de Goya complet!</p> +<p>Des escargots cornus sortant du joint des briques</p> +<p>Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;</p> +<p class="i3"> La lampe fumait et râlait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale;</p> +<p>Au lieu du boudoir rose une petite salle</p> +<p>D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis,</p> +<p>Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes,</p> +<p>Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes,</p> +<p>Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis.</p> +<p>—Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles,</p> +<p>Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,</p> +<p>Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant</p> +<p>De magiques liens, avec sa noire queue,</p> +<p>Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue,</p> +<p class="i3"> Traçait un cercle rayonnant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div> +<p class="subheader">CVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La vieille fit:—Hop! hop! et par la cheminée</p> +<p>De reflets flamboyants soudain illuminée,</p> +<p>Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés,</p> +<p>Entrèrent dans la salle avec force ruades,</p> +<p>Caracoles et sauts, voltes et pétarades,</p> +<p>Ainsi que des chevaux par leur maître appelés.</p> +<p>—C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,</p> +<p>Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe</p> +<p>Et flattant de la main ses balais sur le col.</p> +<p>—Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles,</p> +<p>Tint l'étrier.—Housch! housch!—comme des sauterelles</p> +<p class="i3"> Les deux balais prirent leur vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Trap! trap!—ils vont, ils vont comme le vent de bise;</p> +<p>—La terre sous leurs pieds file rayée et grise,</p> +<p>Le ciel nuageux court sur leur tête au galop;</p> +<p>A l'horizon blafard d'étranges silhouettes</p> +<p>Passent.—Le moulin tourne et fait des pirouettes,</p> +<p>La lune en son plein luit rouge comme un fallot;</p> +<p>Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,</p> +<p>L'arbre étend ses bras noirs,—la potence hagarde</p> +<p>Montre le poing et fuit emportant son pendu;</p> +<p>Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,</p> +<p>Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne</p> +<p class="i3"> Le front du jeune homme éperdu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div> +<p class="subheader">CX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,</p> +<p>Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,</p> +<p>Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas,</p> +<p>Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,</p> +<p>Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,</p> +<p>Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas,</p> +<p>Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,</p> +<p>Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;</p> +<p>Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.</p> +<p>—Des balais haletants la course est moins rapide,</p> +<p>Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride,</p> +<p class="i3"> La vieille cria:—C'est ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une flamme jetant une clarté bleuâtre,</p> +<p>Comme celle du punch, éclairait le théâtre.</p> +<p>—C'était un carrefour dans le milieu d'un bois.</p> +<p>Les nécromants en robe et les sorcières nues,</p> +<p>A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,</p> +<p>Des quatre points du vent débouchaient à la fois.</p> +<p>Les approfondisseurs de sciences occultes,</p> +<p>Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,</p> +<p>Zingaros basanés, et rabbins au poil roux,</p> +<p>Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques,</p> +<p>Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques,</p> +<p class="i3"> Aucun ne manque au rendez-vous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></div> +<p class="subheader">CXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Squelettes conservés dans les amphithéâtres,</p> +<p>Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres.</p> +<p>Tout humides encor de leur bain d'alcool,</p> +<p>Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces,</p> +<p>Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;</p> +<p>Guillotinés blafards, un ruban rouge au col,</p> +<p>Soutenant d'une main leur tête chancelante;</p> +<p>—Tous les suppliciés, foule morne et sanglante,</p> +<p>Parricides manchots couverts d'un voile noir,</p> +<p>Hérétiques vêtus de tuniques soufrées,</p> +<p>Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées;</p> +<p class="i3"> —C'était épouvantable à voir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le président, assis dans une chaire noire,</p> +<p>Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,</p> +<p>Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu.</p> +<p>—Un rayon échappé de sa prunelle verte</p> +<p>Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte</p> +<p>Faisait étinceler les mots en traits de feu.</p> +<p>—Pour commencer la fête on attendait le maître,</p> +<p>On s'impatientait; il tardait à paraître</p> +<p>Et faisait sourde oreille à l'évocation.</p> +<p>—Albertus croyait voir une queue et des cornes,</p> +<p>Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes</p> +<p class="i3"> Une horrible apparition!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div> +<p class="subheader">CXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Enfin il arriva.—Ce n'était pas un diable</p> +<p>Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,</p> +<p>Un diable rococo.—C'était un élégant</p> +<p>Portant l'impériale et la fine moustache,</p> +<p>Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache</p> +<p>Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.</p> +<p>—On eût dit qu'il sortait de voir <cite>Robert le Diable</cite>,</p> +<p>Ou <cite>la Tentation</cite>, ou d'un raoût fashionable,</p> +<p>—Boiteux comme Byron, mais pas plus;—il eût fait</p> +<p>Avec son ton tranchant, son air aristocrate,</p> +<p>Et son talent exquis pour mettre sa cravate,</p> +<p class="i3"> Dans les salons un grand effet.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe,</p> +<p>Pour ouïr le concert se réunit en groupe.</p> +<p>—Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer,</p> +<p>Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!</p> +<p>Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,</p> +<p>Ni le chevalier Karl Maria de Weber,</p> +<p>A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie,</p> +<p>Inventer et noter la grande symphonie</p> +<p>Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti;</p> +<p>—Boucher et Bériot, Paganini lui-même,</p> +<p>N'eussent pas su broder un plus étrange thème</p> +<p class="i3"> De plus brillants pizzicati.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></div> +<p class="subheader">CXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,</p> +<p>Des Stradivarius grincer les chanterelles;</p> +<p>La corde semble avoir une âme dans sa voix.</p> +<p>Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;</p> +<p>Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,</p> +<p>Sonne burlesquement de deux cors à la fois.</p> +<p>Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes</p> +<p>Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.</p> +<p>Quatre petits démons, sous un archet de fer,</p> +<p>Font ronfler et mugir quatre basses géantes.</p> +<p>Un gras soprano tord ses mâchoires béantes.</p> +<p class="i3"> C'est un charivari d'enfer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le concerto fini, les danses commencèrent.</p> +<p>Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.</p> +<p>Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça</p> +<p>Et donna le signal.—Hurrah! hurrah! La ronde</p> +<p>Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,</p> +<p>Comme un cheval sans frein au galop se lança.</p> +<p>Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,</p> +<p>Et la lune prenant deux nuages pour voiles,</p> +<p>Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.—</p> +<p>L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes</p> +<p>Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes</p> +<p class="i3"> Qu'ils entendirent cette nuit!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div> +<p class="subheader">CXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre</p> +<p>Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;</p> +<p>L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds,</p> +<p>Se dressait gauchement sur ses pattes massives</p> +<p>Et s'épanouissait en gambades lascives.</p> +<p>—Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,</p> +<p>Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,</p> +<p>Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.</p> +<p>—Une tête de mort, à pattes de faucheux,</p> +<p>Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.</p> +<p>Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;</p> +<p class="i3"> —Des vers rayaient le sol gâcheux.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes</p> +<p>Tordaient leurs membres nus en postures infâmes;</p> +<p>Arétin eût rougi.—Des baisers furieux</p> +<p>Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches;</p> +<p>Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:</p> +<p>On entendait un bruit de chocs luxurieux.</p> +<p>—Les prunelles jetaient des éclairs électriques,</p> +<p>Les bouches se fondaient en étreintes lubriques:</p> +<p>—C'étaient des rires fous, des cris, des râlements!</p> +<p>Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,</p> +<p>N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde</p> +<p class="i3"> De plus hideux accouplements.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></div> +<p class="subheader">CXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Diable éternua.—Pour un nez fashionable</p> +<p>L'odeur de l'assemblée était insoutenable.</p> +<p>—Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.</p> +<p>—A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes,</p> +<p>Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,</p> +<p>Tout disparut en l'air comme un enchantement.</p> +<p>—Il sentit plein d'effroi des griffes acérées,</p> +<p>Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées;</p> +<p>Il cria; mais son cri ne fut point entendu...</p> +<p>Et des contadini le matin, près de Rome,</p> +<p>Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,</p> +<p class="i3"> Les reins cassés, le col tordu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,</p> +<p>Me voici donc au bout de ce moral poëme!</p> +<p>En êtes-vous aussi content que moi, lecteur?</p> +<p>En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,</p> +<p>Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;</p> +<p>Le sujet paresseux marchait avec lenteur.</p> +<p>Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,</p> +<p>Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles</p> +<p>Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.</p> +<p>—Les chiffres grossissaient. La page sur la page</p> +<p>Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,</p> +<p class="i3"> Je me disais toujours:—Demain!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div> +<p class="subheader">CXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Ce poëme homérique et sans égal au monde</p> +<p>Offre une allégorie admirable et profonde;</p> +<p>Mais,—pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,</p> +<p>Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,</p> +<p>Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,</p> +<p>Lever, le bal fini, le masque aux dominos.</p> +<p>—J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,</p> +<p>Clouer à chaque mot une savante glose.—</p> +<p>Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel</p> +<p>Pour me comprendre.—Ainsi, bonsoir.—Fermez la porte,</p> +<p>Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte</p> +<p class="i3"> Un tome de Pantagruel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p> + +<h2> +POÉSIES DIVERSES<br /> +<span class="small">1833-1838</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE NUAGE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans son jardin la sultane se baigne,</p> +<p>Elle a quitté son dernier vêtement;</p> +<p>Et délivrés des morsures du peigne</p> +<p>Ses grands cheveux baisent son dos charmant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par son vitrail le sultan la regarde,</p> +<p>Et, caressant sa barbe avec sa main,</p> +<p>Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,</p> +<p>Et nul hors moi ne la voit dans son bain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Moi je la vois, lui répond, chose étrange!</p> +<p>Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;</p> +<p>Je vois son sein vermeil comme l'orange</p> +<p>Et son beau corps de perles inondé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ahmed devint blême comme la lune,</p> +<p>Prit son kandjar au manche ciselé,</p> +<p>Et poignarda sa favorite brune....</p> +<p>Quant au nuage, il s'était envolé!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES COLOMBES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,</p> +<p>Un beau palmier, comme un panache vert</p> +<p>Dresse sa tête, où le soir les colombes</p> +<p>Viennent nicher et se mettre à couvert.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais le matin elles quittent les branches:</p> +<p>Comme un collier qui s'égrène, on les voit</p> +<p>S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,</p> +<p>Et se poser plus loin sur quelque toit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,</p> +<p>De blancs essaims de folles visions</p> +<p>Tombent des cieux, en palpitant des ailes,</p> +Pour s'envoler dès les premiers rayons. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES PAPILLONS<br /> +<span class="small">PANTOUM</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les papillons couleur de neige</p> +<p>Volent par essaims sur la mer;</p> +<p>Beaux papillons blancs, quand pourrai-je</p> +<p>Prendre le bleu chemin de l'air?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Savez-vous, ô belle des belles,</p> +<p>Ma bayadère aux yeux de jais,</p> +<p>S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,</p> +<p>Dites, savez-vous où j'irais?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sans prendre un seul baiser aux roses</p> +<p>A travers vallons et forêts,</p> +<p>J'irais à vos lèvres mi-closes,</p> +<p>Fleur de mon âme, et j'y mourrais.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TÉNÈBRES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme!</p> +<p>Et n'allez plus chercher de querelles au sort;</p> +<p>Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;</p> +<p>Mon âme, repliez le reste de vos ailes,</p> +<p>Car vous avez tenté votre suprême effort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles</p> +<p>Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,</p> +<p>Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.</p> +<p>Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,</p> +<p>Votre souvenir être à jamais effacé!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,</p> +<p>Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs</p> +<p>Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;</p> +<p>On ne répandra pas les larmes argentées</p> +<p>Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div> +<p>Votre convoi muet, comme ceux des athées,</p> +<p>Sur le triste chemin rampera dans la nuit:</p> +<p>Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;</p> +<p>Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,</p> +<p>Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,</p> +<p>Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,</p> +<p>Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le chaste secret du rêve de vos ans</p> +<p>Périra tout entier sous votre tombe obscure</p> +<p>Où rien n'attirera le regard des passants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,</p> +<p>Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,</p> +<p>Et pour les malvenus elle est avare et dure.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!</p> +<p>L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:</p> +<p>Ils trouvent au désert des palais enchantés,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils tettent librement la féconde mamelle;</p> +<p>La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,</p> +<p>Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir</p> +<p>Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,</p> +<p>Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,</p> +<p>Une petite fleur sous leur pâle gazon,</p> +<p>Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div> +<p>Un rayon de soleil brille à leur horizon,</p> +<p>Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage</p> +<p>Avec un flot de pluie éteindra le rayon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,</p> +<p>Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.</p> +<p>Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,</p> +<p>Sur leur front découvert lâchera la tortue,</p> +<p>Car ils doivent périr inévitablement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aigle manque son coup; quelque vieille statue</p> +<p>Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,</p> +<p>Quitte son piédestal, les écrase et les tue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;</p> +<p>Leur chien même les mord et leur donne la rage;</p> +<p>Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;</p> +<p>D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,</p> +<p>Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;</p> +<p>Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule</p> +<p>Pour un pareil athlète est à peine assez fort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Après la vie obscure une mort ridicule;</p> +<p>Après le dur grabat un cercueil sans repos</p> +<p>Au bord d'un carrefour où la foule circule.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils tombent inconnus de la mort des héros,</p> +<p>Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,</p> +<p>Se fait effrontément un socle de leurs os.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div> +<p>Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille</p> +<p>Imbibe leur éponge avec du fiel amer,</p> +<p>Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,</p> +<p>Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,</p> +<p>Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;</p> +<p>Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,</p> +<p>Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La tombe vomira leur fantôme odieux.</p> +<p>Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;</p> +<p>Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cette histoire sinistre est votre propre histoire,</p> +<p>O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas!</p> +<p>La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas</p> +<p>De grands événements et des malheurs de drame,</p> +<p>Une douleur qui chante et fait un grand fracas;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelques fils bien communs en composent la trame,</p> +<p>Et cependant elle est plus triste et sombre à voir</p> +<p>Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;</p> +<p>Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,</p> +<p>Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,</p> +<p>Frères désespérés, vous devez être prêts</p> +<p>Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div> +<p>Le néant a des lits et des ombrages frais.</p> +<p>La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,</p> +<p>Et les pavots devraient jalouser les cyprès.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!</p> +<p>Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,</p> +<p>Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cesse de te roidir contre le sort jaloux,</p> +<p>Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,</p> +<p>Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le sable des chemins ne garde pas ta trace,</p> +<p>L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur</p> +<p>Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour y graver un nom ton airain est bien dur,</p> +<p>O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare</p> +<p>Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut un grand génie avec un bonheur rare</p> +<p>Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,</p> +<p>Et de ce double don le destin est avare.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,</p> +<p>Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,</p> +<p>Quelque rêve chéri caressé chastement:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eldorado lointain, pierre philosophale</p> +<p>Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;</p> +<p>Un astre impérieux, une étoile fatale.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;</p> +<p>Et le matin venu, la lueur poursuivie,</p> +<p>Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div> +<p>C'est une belle chose et digne qu'on l'envie</p> +<p>Que de trouver son rêve au milieu du chemin,</p> +<p>Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel plaisir quand on voit briller le lendemain</p> +<p>Le baiser du soleil aux frêles colonnades</p> +<p>Du palais que la nuit éleva de sa main!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,</p> +<p>Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,</p> +<p>Et perce triomphant les vitreuses arcades.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est beau d'arriver où tendait son essor,</p> +<p>De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,</p> +<p>Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De faire, du plus creux de son âme profonde,</p> +<p>Rayonner son idée ou bien sa passion,</p> +<p>D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'unir heureusement le rêve à l'action,</p> +<p>D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,</p> +<p>Et de donner un trône à son ambition;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,</p> +<p>Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal</p> +<p>Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.</p> +<p>Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:</p> +<p>Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,</p> +<p>Montant les escaliers qui mènent à nos tours,</p> +<p>Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div> +<p>Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,</p> +<p>Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires</p> +<p>S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les autels déserts des basiliques noires,</p> +<p>Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,</p> +<p>S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soleil désolé, penchant son œil de feu,</p> +<p>Pleure sur l'univers une larme sanglante;</p> +<p>L'ange dit à la terre un éternel adieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;</p> +<p>L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;</p> +<p>Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les plumes s'useront aux ailes du vautour,</p> +<p>Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,</p> +<p>Et du monde vingt fois il refera le tour;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis il retombera dans cette eau solitaire</p> +<p>Où le rond de sa chute ira s'élargissant:</p> +<p>Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.</p> +<p>Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;</p> +<p>Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,</p> +<p>Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux</p> +<p>Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?</p> +<p>Le vieil Atlas lassé retire son épaule</p> +<p>Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div> +<p>L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;</p> +<p>La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;</p> +<p>L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel</p> +<p>Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,</p> +<p>Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand notre passion sera-t-elle finie?</p> +<p>Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;</p> +<p>La sueur ronge teint notre face jaunie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Assez comme cela! nous avons trop souffert;</p> +<p>De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,</p> +<p>Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;</p> +<p>Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,</p> +<p>Et le prêtre demande un autre sacrifice.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;</p> +<p>Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée</p> +<p>N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">THÉBAÏDE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon rêve le plus cher et le plus caressé,</p> +<p>Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,</p> +<p>C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,</p> +<p>Dans une solitude inabordable, affreuse;</p> +<p>Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra</p> +<p>Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,</p> +<p>Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,</p> +<p>Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;</p> +<p>Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,</p> +<p>Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,</p> +<p>Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,</p> +<p>Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume</p> +<p>Et boire la rosée à ton calice ouvert,</p> +<p>O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert</p> +<p>Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!</p> +<p>De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte</p> +<p>Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir</p> +<p>Du monde des vivants n'y pût pas revenir;</p> +<p>J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,</p> +<p>Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire</p> +<p>Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,</p> +<p>Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div> +<p>Car je sais maintenant que vaut cette fumée</p> +<p>Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.</p> +<p>J'ai regardé de près et la science et l'art:</p> +<p>J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;</p> +<p>J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée</p> +<p>L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;</p> +<p>Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon</p> +<p>Impalpable, qui teint l'aile du papillon,</p> +<p>Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.</p> +<p>Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,</p> +<p>Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort,</p> +<p>Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!</p> +<p>Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,</p> +<p>Égrène sur son front le pavot inodore,</p> +<p>Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,</p> +<p>Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.</p> +<p>Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,</p> +<p>Faites taire les vents et bouchez son oreille,</p> +<p>Pour qu'il n'entende pas le retentissement</p> +<p>Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement</p> +<p>Qu'en s'en allant au but où son destin la mène</p> +<p>Sur le chemin du temps fait la famille humaine!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;</p> +<p>Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;</p> +<p>J'ai les talons usés de battre cette route</p> +<p>Qui ramène toujours de la science au doute.</p> +<p>Assez je me suis dit: Voilà la question.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Va, pauvre rêveur, cherche une solution</p> +<p>Claire et satisfaisante à ton sombre problème,</p> +<p>Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;</p> +<p>Mon beau prince danois marche les bras croisés,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div> +<p>Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;</p> +<p>D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,</p> +<p>Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre</p> +<p>Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;</p> +<p>Épuise ta vigueur en stériles efforts,</p> +<p>Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,</p> +<p>Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.</p> +<p>C'est à ce degré là que je suis arrivé.</p> +<p>Je sens ployer sous moi mon génie énervé;</p> +<p>Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,</p> +<p>Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;</p> +<p>Si dans un coin du cœur il éclôt un désir,</p> +<p>Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;</p> +<p>Être comme est un mort étendu sous la tombe;</p> +<p>Dans l'immobilité savourer lentement,</p> +<p>Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:</p> +<p>Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude</p> +<p>D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,</p> +<p>Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux</p> +<p>Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,</p> +<p>Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes</p> +<p>Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,</p> +<p>Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé</p> +<p>Que ces vieux mendiants que jusques à la porte</p> +<p>Le chien de la maison en grommelant escorte.</p> +<p>C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,</p> +<p>Comme un petit enfant, je demande à dormir;</p> +<p>Je veux dans le néant renouveler mon être,</p> +<p>M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div> +<p>Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,</p> +<p>Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,</p> +<p>Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,</p> +<p>Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,</p> +<p>Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;</p> +<p>Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,</p> +<p>Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,</p> +<p>Avec un horizon sans couronne d'azur,</p> +<p>Bornant de tous côtés le regard comme un mur,</p> +<p>Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,</p> +<p>Quelque maigre héron debout sur une patte.</p> +<p>Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil</p> +<p>Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,</p> +<p>Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte</p> +<p>Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,</p> +<p>Marquerait par sa chute aux sons intermittents</p> +<p>Le battement égal que fait le cœur du temps.</p> +<p>Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,</p> +<p>Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,</p> +<p>Je demeurerais là les genoux au menton,</p> +<p>Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,</p> +<p>Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;</p> +<p>Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;</p> +<p>Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,</p> +<p>Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;</p> +<p>Un couvent est un port qui tient trop à la terre;</p> +<p>Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer</p> +<p>Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.</p> +<p>Dût sombrer le navire avec toute sa charge,</p> +<p>J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div> +<p>Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,</p> +<p>Aux simples naufragés de l'âme le couvent.</p> +<p>A moi la solitude effroyable et profonde,</p> +<p>Par dedans, par dehors!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i10"> Un couvent, c'est un monde;</p> +<p>On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:</p> +<p>La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit</p> +<p>Passer au long du cloître une forme angélique;</p> +<p>La cloche vous murmure un chant mélancolique;</p> +<p>La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus</p> +<p>Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus</p> +<p>De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,</p> +<p>Volent les chérubins en légions vermeilles.</p> +<p>Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,</p> +<p>A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;</p> +<p>L'extase vous remplit d'ineffables délices,</p> +<p>Et vos cœurs parfumés sont comme des calices;</p> +<p>Vous marchez entourés de célestes rayons,</p> +<p>Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,</p> +<p>Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,</p> +<p>Dans le jardin fleuri de la mysticité,</p> +<p>Les pétales d'argent du lis de pureté;</p> +<p>Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,</p> +<p>Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,</p> +<p>Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,</p> +<p>Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés</p> +<p>Senti des voluptés comparables aux vôtres?</p> +<p>Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?</p> +<p>Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit,</p> +<p>Dans tout l'enivrement de la première nuit,</p> +<p>Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div> +<p>Et baisé les pieds nus de la plus belle femme</p> +<p>Avec la même ardeur que vous les pieds de bois</p> +<p>Du cadavre insensible allongé sur la croix?</p> +<p>Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide</p> +<p>Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?</p> +<p>Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,</p> +<p>Dans un calice d'or perle le sang divin.</p> +<p>Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;</p> +<p>Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,</p> +<p>Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux</p> +<p>Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,</p> +<p>Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:</p> +<p>Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.</p> +<p>Nous, nos contentements dureront peu de jours;</p> +<p>Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.</p> +<p>Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,</p> +<p>Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,</p> +<p>Vous achetez le ciel avec l'éternité.</p> +<p>Malgré ta règle étroite et ton austérité,</p> +<p>Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes</p> +<p>S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;</p> +<p>Une tête de mort, grimaçante pour nous,</p> +<p>Sourit à leur chevet du rire le plus doux;</p> +<p>Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,</p> +<p>Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;</p> +<p>Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,</p> +<p>Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant;</p> +<p>Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,</p> +<p>Et sous la volupté leur âme tremble et ploie</p> +<p>Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;</p> +<p>Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.</p> +<p>Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,</p> +<p>Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,</p> +<p>Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div> +<p>Croire que tout s'est fait comme il était écrit.</p> +<p>Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,</p> +<p>Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;</p> +<p>Il est des malheureux qui ne peuvent prier</p> +<p>Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.</p> +<p>Tous ne se baignent pas dans la pure piscine</p> +<p>Et n'ont pas même part à la table divine:</p> +<p>Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,</p> +<p>Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aussi je me choisis un antre pour retraite</p> +<p>Dans une région détournée et secrète</p> +<p>D'où l'on n'entende pas le rire des heureux</p> +<p>Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;</p> +<p>L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,</p> +<p>Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;</p> +<p>Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,</p> +<p>Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait</p> +<p>Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.</p> +<p>De tous les sentiments croulés dans la ruine</p> +<p>Du temple de mon âme, il ne reste debout</p> +<p>Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.</p> +<p>Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;</p> +<p>Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;</p> +<p>A peine vingt épis sont tombés du faisceau:</p> +<p>Je puis derrière moi voir encor mon berceau.</p> +<p>Mais les soucis amers de leurs griffes arides</p> +<p>M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides</p> +<p>Pour en faire une fosse à chaque illusion.</p> +<p>Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,</p> +<p>Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,</p> +<p>Et dès le premier mot sachant la fin du livre.</p> +<p>Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:</p> +<p>Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></div> +<p>Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,</p> +<p>Plutôt que les enfants, les estime les pères.</p> +<p>Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;</p> +<p>Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris</p> +<p>Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,</p> +<p>Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes</p> +<p>Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,</p> +<p>Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,</p> +<p>Le moins accompagné sur la route du monde,</p> +<p>Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,</p> +<p>Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.</p> +<p>Celui dont le navire est le plus allégé</p> +<p>D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette</p> +<p>Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,</p> +<p>Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau</p> +<p>Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.</p> +<p>L'univers décrépit devient paralytique,</p> +<p>La nature se meurt, et le spectre critique</p> +<p>Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.</p> +<p>Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?</p> +<p>Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde</p> +<p>Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?</p> +<p>Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,</p> +<p>Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1873.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ROCAILLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Connaissez-vous dans le parc de Versaille</p> +<p>Une Naïade, œil vert et sein gonflé?</p> +<p>La belle habite un château de rocaille</p> +<p>D'ordre toscan et tout vermiculé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les coraux et sur les madrépores</p> +<p>Toute l'année elle dort dans les joncs;</p> +<p>Dans le bassin, les grenouilles sonores</p> +<p>Chantent en chœur et font mille plongeons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La fête vient; la coquette Naïade</p> +<p>S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds,</p> +<p>Se peigne, et met ses habits de parade</p> +<p>Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle descend l'escalier, et sa queue</p> +<p>En flots d'argent sur les marches la suit;</p> +<p>La roide étoffe à trame blanche et bleue</p> +<p>A chaque pas derrière elle bruit.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PASTEL</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aime à vous voir en vos cadres ovales,</p> +<p>Portraits jaunis des belles du vieux temps,</p> +<p>Tenant en main des roses un peu pâles,</p> +<p>Comme il convient à des fleurs de cent ans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,</p> +<p>A fait mourir vos œillets et vos lis,</p> +<p>Vous n'avez plus que des mouches de boue</p> +<p>Et sur les quais vous gisez tout salis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est passé le doux règne des belles;</p> +<p>La Parabère avec la Pompadour</p> +<p>Ne trouveraient que des sujets rebelles,</p> +<p>Et sous leur tombe est enterré l'amour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,</p> +<p>Vous respirez vos bouquets sans parfums,</p> +<p>Et souriez avec mélancolie</p> +<p>Au souvenir de vos galants défunts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1835.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">WATTEAU</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Devers Paris, un soir, dans la campagne,</p> +<p>J'allais suivant l'ornière d'un chemin,</p> +<p>Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne</p> +<p>Que ma douleur qui me donnait la main.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aspect des champs était sévère et morne,</p> +<p>En harmonie avec l'aspect des cieux;</p> +<p>Rien n'était vert sur la plaine sans borne,</p> +<p>Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je regardai bien longtemps par la grille,</p> +<p>C'était un parc dans le goût de Watteau:</p> +<p>Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,</p> +<p>Sentiers peignés et tirés au cordeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je m'en allai l'âme triste et ravie;</p> +<p>En regardant j'avais compris cela:</p> +<p>Que j'étais près du rêve de ma vie,</p> +<p>Que mon bonheur était enfermé là.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE<br /> +<span class="i2 smaller">A LOUIS BOULANGER</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;</p> +<p>Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,</p> +<p>Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon conducteur céleste avait quitté ma main;</p> +<p>J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,</p> +<p>Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,</p> +<p>La noble dame à qui j'ai donné mon amour,</p> +<p>Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,</p> +<p>Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,</p> +<p>Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire</p> +<p>Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer</p> +<p>D'être ainsi confiné dans la demeure noire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur ma tête pesait la coupole de fer,</p> +<p>Et je sentais partout, comme une mer glacée,</p> +<p>Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div> +<p>Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,</p> +<p>Comme fait dans sa cage un captif impuissant,</p> +<p>Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,</p> +<p>Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière</p> +<p>M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière</p> +<p>Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;</p> +<p>On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,</p> +<p>Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture</p> +<p>Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme sur un balcon, une riche tenture</p> +<p>Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer</p> +<p>Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,</p> +<p>Se crêpaient mollement et faisaient une frange</p> +<p>Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,</p> +<p>Les grands pins balançant leur large parasol</p> +<p>Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,</p> +<p>Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,</p> +<p>Des papillons peureux suspendus dans leur vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,</p> +<p>Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant</p> +<p>Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div> +<p>Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,</p> +<p>Avec ses bras de lis environnant la terre,</p> +<p>Aux avances des fleurs répondait doucement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Afin de célébrer le solennel mystère,</p> +<p>La nature avait mis son plus riche manteau,</p> +<p>Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O miracle de l'art! ô puissance du beau!</p> +<p>Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme</p> +<p>Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,</p> +<p>Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,</p> +<p>M'engageait à monter par l'escalier de flamme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;</p> +<p>Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,</p> +<p>Et les échos charmés disaient des fins de vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Beau cygne italien, roi des amours fidèles,</p> +<p>Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux</p> +<p>Semble un roucoulement de blanches tourterelles;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,</p> +<p>Les mains jointes devant ton idole muette,</p> +<p>Te voilà donc vivante et revenue à nous!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;</p> +<p>Le camail écarlate encadre ton front pur</p> +<p>Et marque austèrement l'ovale de ta tête.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur</p> +<p>Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,</p> +<p>Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div> +<p>Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;</p> +<p>Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.</p> +<p>Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous le laurier mystique et le divin rayon,</p> +<p>Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,</p> +<p>Entre la rêverie et l'inspiration.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un chœur harmonieux autour de toi voltige:</p> +<p>C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,</p> +<p>Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;</p> +<p>C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;</p> +<p>Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,</p> +<p>Dansent derrière toi, sur le char triomphal;</p> +<p>A l'égal d'un César le monde te révère.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,</p> +<p>Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,</p> +<p>D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,</p> +<p>Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,</p> +<p>Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers</p> +<p>Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,</p> +<p>Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le devant du char les filles les mieux faites,</p> +<p>Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,</p> +<p>Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div> +<p>Tu viens du Capitole où César est monté.</p> +<p>Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,</p> +<p>Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,</p> +<p>Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.</p> +<p>Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,</p> +<p>Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;</p> +<p>Ton rôle fut toujours pacifique et serein.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,</p> +<p>Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,</p> +<p>Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs</p> +<p>Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,</p> +<p>Avec les rossignols tu gazouilles des vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore,</p> +<p>Et toujours sur ta bouche on entend palpiter</p> +<p>Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:</p> +<p>C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,</p> +<p>Et le monde à genoux les devrait écouter.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites</p> +<p>Les tigres tachetés et les grands lions roux</p> +<p>Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,</p> +<p>De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,</p> +<p>Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div> +<p>Faire sortir les ours de leur caverne noire,</p> +<p>En agneaux caressants transformer les lions,</p> +<p>O poëtes! voilà la véritable gloire;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et non pas de pousser à des rébellions</p> +<p>Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,</p> +<p>Que l'on déchaîne au jour des révolutions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur l'autel idéal entretenez la flamme,</p> +<p>Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,</p> +<p>Par l'admiration et l'amour de la femme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,</p> +<p>Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,</p> +<p>Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,</p> +<p>Au milieu du combat jetant des mots de paix,</p> +<p>Fasse tomber les flots de la foule irritée.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que votre poésie, aux vers calmes et frais,</p> +<p>Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive</p> +<p>Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Faites de la musique avec la voix plaintive</p> +<p>De la création et de l'humanité,</p> +<p>De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté</p> +<p>Vous représentera dans une immense toile,</p> +<p>Sur un char triomphal par un peuple escorté:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1836.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MELANCHOLIA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:</p> +<p>Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,</p> +<p>Pâles comme le lis, blondes comme le miel,</p> +<p>Les genoux sur la terre et le regard au ciel,</p> +<p>Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,</p> +<p>Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;</p> +<p>Les chérubins joufflus au plumage d'azur,</p> +<p>Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;</p> +<p>Les grands anges tenant la couronne et la palme;</p> +<p>Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme,</p> +<p>Qui prie incessamment dans les missels ouverts,</p> +<p>Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.</p> +<p>Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,</p> +<p>Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:</p> +<p>Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement</p> +<p>Arrondir cette forme et ce linéament;</p> +<p>Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale</p> +<p>Tant de simplicité pieuse et virginale;</p> +<p>Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,</p> +<p>Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;</p> +<p>Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes</p> +<p>Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.</p> +<p>Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div> +<p>Ce cachet de candeur et de sérénité.</p> +<p>Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,</p> +<p>Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;</p> +<p>On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,</p> +<p>Avait passé la nuit chez la Fornarina.</p> +<p>Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,</p> +<p>Ils ont parfaitement compris la basilique:</p> +<p>Rien de grossier en eux, rien de matériel;</p> +<p>Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.</p> +<p>Seuls ils ont le secret de ces divins sourires</p> +<p>Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;</p> +<p>Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,</p> +<p>Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,</p> +<p>Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,</p> +<p>Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.</p> +<p>Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:</p> +<p>C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,</p> +<p>Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,</p> +<p>Qui met entre les bras de la Vénus antique,</p> +<p>Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;</p> +<p>Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,</p> +<p>Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;</p> +<p>L'antiquité profane est le fil qui les guide:</p> +<p>Apollon sert de type à l'ange saint Michel;</p> +<p>Le Jupiter tonnant devient Père éternel;</p> +<p>La tunique latine est taillée en étole,</p> +<p>Et l'on fait une église avec le Capitole.</p> +<p>J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,</p> +<p>Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.</p> +<p>Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,</p> +<p>Entre des cardinaux et des filles de joie;</p> +<p>Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,</p> +<p>Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.</p> +<p>C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div> +<p>Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;</p> +<p>C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,</p> +<p>Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;</p> +<p>Leur atelier à tous était le cimetière,</p> +<p>Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.</p> +<p>Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,</p> +<p>On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.</p> +<p>Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,</p> +<p>Les mains jointes, tout droits, dans la même posture</p> +<p>De contemplation extatique où sont peints</p> +<p>Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.</p> +<p>Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,</p> +<p>Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,</p> +<p>Même à nos yeux savants reluit d'une beauté</p> +<p>Toute jeune de charme et de naïveté.</p> +<p>Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance</p> +<p>Brille ineffablement quelque haute espérance;</p> +<p>L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend</p> +<p>Pour revoler aux cieux que le suprême instant.</p> +<p>Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée</p> +<p>Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;</p> +<p>L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,</p> +<p>Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.</p> +<p>C'est que la vie alors de croyance était pleine,</p> +<p>C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine</p> +<p>De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;</p> +<p>C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;</p> +<p>C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,</p> +<p>Et que sur chaque roche une cellule assise</p> +<p>Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;</p> +<p>Le désert se peuplait de lueurs et de voix;</p> +<p>Dans toute obscurité rayonnait un mystère;</p> +<p>On aimait, et le ciel descendait sur la terre.</p> +<p>Gothique Albert Dürer, oh! que profondément</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div> +<p>Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!</p> +<p>Que de virginité, que d'onction divine</p> +<p>Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!</p> +<p>Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!</p> +<p>Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,</p> +<p>Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,</p> +<p>Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître!</p> +<p>C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,</p> +<p>D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;</p> +<p>C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries</p> +<p>L'ovale gracieux de tes belles Maries,</p> +<p>O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!</p> +<p>Comme de Raphaël et comme de Titien:</p> +<p>Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.</p> +<p>Tout terrestre désir devant elle s'apaise,</p> +<p>Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,</p> +<p>Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.</p> +<p>Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,</p> +<p>Et tu n'enivres pas dans de sales orgies</p> +<p>L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté</p> +<p>Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.</p> +<p>Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;</p> +<p>Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,</p> +<p>Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,</p> +<p>En Allemand naïf, en honnête bourgeois,</p> +<p>Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;</p> +<p>Et ton talent caché, comme une fleur mystique,</p> +<p>Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,</p> +<p>Répandait ses parfums et s'épanouissait.</p> +<p>Il me semble te voir au coin de ta fenêtre</p> +<p>Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.</p> +<p>L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,</p> +<p>Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!</p> +<p>Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div> +<p>Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;</p> +<p>Toi, le coude au genou, le menton dans la main,</p> +<p>Tu rêves tristement au pauvre sort humain:</p> +<p>Que pour durer si peu la vie est bien amère,</p> +<p>Que la science est vaine et que l'art est chimère,</p> +<p>Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,</p> +<p>Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.</p> +<p>Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,</p> +<p>Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,</p> +<p>Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,</p> +<p>Dans sa création t'a personnifié.</p> +<p>Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,</p> +<p>Plus plein de rêverie et de douleur profonde,</p> +<p>Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,</p> +<p>Dans l'immobilité du plus complet repos.</p> +<p>Son vêtement, drapé d'une façon austère,</p> +<p>Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,</p> +<p>Son front est couronné d'ache et de nénufar;</p> +<p>Le sang n'anime pas son visage blafard;</p> +<p>Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie</p> +<p>Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,</p> +<p>Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.</p> +<p>Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,</p> +<p>Son regard dans son œil brille comme une lampe,</p> +<p>Et convulsivement sa main presse sa tempe.</p> +<p>Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,</p> +<p>Ce sont des attributs de sciences et d'arts;</p> +<p>La règle et le marteau, le cercle emblématique,</p> +<p>Le sablier, la cloche et la table mystique,</p> +<p>Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;</p> +<p>Cependant c'est un ange et non pas un démon.</p> +<p>Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture</p> +<p>Lui sert à crocheter les secrets de nature.</p> +<p>Il a touché le fond de tout savoir humain;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span></div> +<p>Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,</p> +<p>Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,</p> +<p>Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,</p> +<p>Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,</p> +<p>Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.</p> +<p>Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,</p> +<p>Le vieux père Océan lève sa face morne,</p> +<p>Et dans le bleu cristal de son profond miroir</p> +<p>Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.</p> +<p>Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,</p> +<p>Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:</p> +<p><span class="smcap">Mélancolie</span>. Au bas, sur une meule assis,</p> +<p>Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils,</p> +<p>Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,</p> +<p>Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.</p> +<p>Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,</p> +<p>Philosophiquement et symboliquement,</p> +<p>Nous a représenté, dans ce dessin étrange,</p> +<p>Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.</p> +<p>Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;</p> +<p>Et nos peintres la font autrement. La voici:</p> +<p>—C'est une jeune fille et frêle et maladive,</p> +<p>Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,</p> +<p>Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;</p> +<p>Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,</p> +<p>Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,</p> +<p>Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;</p> +<p>Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,</p> +<p>Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.</p> +<p>La brise à plis légers fait voler son écharpe,</p> +<p>Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;</p> +<p>Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:</p> +<p>Car la mode la suit jusque dans ses déserts.</p> +<p>Notre Mélancolie est petite-maîtresse,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div> +<p>Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;</p> +<p>Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;</p> +<p>Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;</p> +<p>Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;</p> +<p>C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,</p> +<p>Cause fort bien musique, et peinture pas mal;</p> +<p>Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;</p> +<p>Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,</p> +<p>Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.</p> +<p>On ne la verra pas enterrer tristement</p> +<p>Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,</p> +<p>Ses grâces de malade et ses petites mines,</p> +<p>Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines</p> +<p>Promener loin du bruit ses méditations:</p> +<p>Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,</p> +<p>Il faut que les journaux en puissent rendre compte;</p> +<p>Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;</p> +<p>Avec chaque soupir elle souffle un roman;</p> +<p>Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.</p> +<p>Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;</p> +<p>Et si son front de nacre est coupé d'une ride,</p> +<p>Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:</p> +<p>Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.</p> +<p>Mais c'est que de Paris une robe attendue</p> +<p>Arrive chiffonnée et de taches perdue.</p> +<p>Ah! quelle différence, et que près de ces vieux</p> +<p>Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,</p> +<p>Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.</p> +<p>Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines</p> +<p>Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,</p> +<p>Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.</p> +<p>La passion est morte avec la foi; la terre</p> +<p>Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,</p> +<p>Et se suspend encore aux lèvres du soleil;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div> +<p>Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil</p> +<p>Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes</p> +<p>Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.</p> +<p>D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,</p> +<p>Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.</p> +<p>Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,</p> +<p>Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.</p> +<p>Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé</p> +<p>Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,</p> +<p>Il ne restera plus qu'une neige incolore;</p> +<p>Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,</p> +<p>Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,</p> +<p>Et l'incendie éteint pourra se rallumer;</p> +<p>Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,</p> +<p>Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.</p> +<p>De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas</p> +<p>Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,</p> +<p>Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre</p> +<p>De notre siècle, à nous, et la voyant entière,</p> +<p>Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,</p> +<p>Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NIOBÉ</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,</p> +<p>Le menton dans la main et le coude au genou,</p> +<p>Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,</p> +<p>Pleure éternellement sans relever le cou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?</p> +<p>A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?</p> +<p>Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,</p> +<p>Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,</p> +<p>Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,</p> +<p>Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre</p> +<p>Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O symbole muet de l'humaine misère,</p> +<p>Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,</p> +<p>Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,</p> +<p>Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CARIATIDES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange,</p> +<p>La chapelle Sixtine et le grand Jugement;</p> +<p>Je restai stupéfait à ce spectacle étrange</p> +<p>Et me sentis ployer sous mon étonnement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,</p> +<p>Des faces de lion avec des cols de bœuf,</p> +<p>Des chairs comme du marbre et des musculatures</p> +<p>A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,</p> +<p>Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,</p> +<p>La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;</p> +<p>Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide:</p> +<p>Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos;</p> +<p>Sous un entablement, jamais Cariatide</p> +<p>Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CHIMÈRE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,</p> +<p>Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux;</p> +<p>Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe</p> +<p>Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;</p> +<p>La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;</p> +<p>Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,</p> +<p>J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle se démenait, hurlante et furieuse,</p> +<p>Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;</p> +<p>Alors elle me dit d'une voix gracieuse,</p> +<p>Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par delà le soleil et par delà l'espace,</p> +<p>Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;</p> +<p>Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:</p> +<p>Car je veux voir mon rêve en sa réalité.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DIVA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On donnait à Favart <cite>Mosé</cite>. Tamburini</p> +<p>Le basso cantante, le ténor Rubini,</p> +<p>Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,</p> +<p>Quand on l'eut élargie et faite colossale,</p> +<p>Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,</p> +<p>N'aurait pu contenir son public ce soir-là.</p> +<p>Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,</p> +<p>Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.</p> +<p>Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,</p> +<p>Et je n'avais pas vu le <cite>Moïse</cite> français;</p> +<p>Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,</p> +<p>Fausse toute musique; et la note hardie,</p> +<p>Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,</p> +<p>Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.</p> +<p>J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,</p> +<p>Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;</p> +<p>Mes artères chantant avec un sourd frisson,</p> +<p>Mon oreille tendue et buvant chaque son;</p> +<p>Attentif comme au bruit de la grêle fanfare</p> +<p>Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.</p> +<p>Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,</p> +<p>A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;</p> +<p>Et la toile tomba. C'était le premier acte.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></div> +<p>Alors je regardai; plus nette et plus exacte,</p> +<p>A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,</p> +<p>Chaque tête à son tour passait avec ses traits.</p> +<p>Certes, sous l'éventail et la grille dorée,</p> +<p>Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,</p> +<p>Au reflet des joyaux, au feu des diamants,</p> +<p>Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,</p> +<p>J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;</p> +<p>Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge</p> +<p>J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,</p> +<p>La loge lui formant un cadre de son bord,</p> +<p>Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,</p> +<p>Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,</p> +<p>Car elle se tenait dans l'immobilité,</p> +<p>Regardant devant elle avec simplicité,</p> +<p>La bouche épanouie en un demi-sourire,</p> +<p>Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.</p> +<p>Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés</p> +<p>Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.</p> +<p>Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;</p> +<p>Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;</p> +<p>Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur,</p> +<p>Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur.</p> +<p>Au bout de quelque temps, la belle créature,</p> +<p>Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture,</p> +<p>Le col un peu penché, le menton sur la main,</p> +<p>De façon à montrer son beau profil romain,</p> +<p>Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces,</p> +<p>Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.</p> +<p>Tout perdait son éclat, tout tombait à côté</p> +<p>De cette virginale et sereine beauté;</p> +<p>Mon âme tout entière à cet aspect magique</p> +<p>Ne se souvenait plus d'écouter la musique,</p> +<p>Tant cette morbidezze et ce laisser-aller</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div> +<p>Était chose charmante et douce à contempler,</p> +<p>Tant l'œil se reposait avec mélancolie</p> +<p>Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.</p> +<p>Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours,</p> +<p>Même au <i lang="it" xml:lang="it">parlar spiegar</i>, je regardais toujours;</p> +<p>J'admirais à part moi la gracieuse ligne</p> +<p>Du col se repliant comme le col d'un cygne,</p> +<p>L'ovale de la tête et la forme du front,</p> +<p>La main pure et correcte, avec le beau bras rond;</p> +<p>Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,</p> +<p>Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.</p> +<p>Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;</p> +<p>Ces formes sans puissance et cette fade peau</p> +<p>Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre</p> +<p>Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre,</p> +<p>Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard,</p> +<p>M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.</p> +<p>J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture</p> +<p>D'un habit idéal revêtent la nature.</p> +<p>Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,</p> +<p>N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;</p> +<p>J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française:</p> +<p>Raphaël a menti comme Paul Véronèse!</p> +<p>Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien</p> +<p>Le marbre grec doré par l'ambre italien,</p> +<p>L'œil de flamme, le feint passionnément pâle,</p> +<p>Blond comme le soleil sous son voile de hâle,</p> +<p>Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués,</p> +<p>Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,</p> +<p>Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,</p> +<p>Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.</p> +<p>Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,</p> +<p>C'est la vie elle-même et la réalité.</p> +<p>Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div> +<p>Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;</p> +<p>Elle reste immobile et sous le même jour,</p> +<p>Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.</p> +<p>Artistes souverains, en copistes fidèles,</p> +<p>Vous avez reproduit vos superbes modèles!</p> +<p>Pourquoi, découragé par vos divins tableaux,</p> +<p>Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,</p> +<p>Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,</p> +<p>Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,</p> +<p>Doux fantômes bercés dans les bras du désir,</p> +<p>Formes que la parole en vain cherche à saisir?</p> +<p>Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute,</p> +<p>Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route?</p> +<p>Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,</p> +<p>Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,</p> +<p>Et l'épithète creuse et la rime incolore?</p> +<p>Ah! combien je regrette et comme je déplore</p> +<p>De ne plus être peintre, en te voyant ainsi</p> +<p>A <cite>Mosé</cite>, dans ta loge, ô Julia Grisi!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1838.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">APRÈS LE BAL</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,</p> +<p>Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!</p> +<p>Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,</p> +<p>Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,</p> +<p>Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;</p> +<p>O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,</p> +<p>Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,</p> +<p>Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais.</p> +<p>N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes</p> +<p>Oui halète à la porte et souffle son air frais?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,</p> +<p>Sur la tombe du bal jetez à pleines mains</p> +<p>Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,</p> +<p>Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;</p> +<p>La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;</p> +<p>C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,</p> +<p>C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></div> +<p>O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,</p> +<p>Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,</p> +<p>D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,</p> +<p>Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,</p> +<p>Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu</p> +<p>Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,</p> +<p>Comme un cheval que fouille un éperon pointu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste!</p> +<p>Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.</p> +<p>Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,</p> +<p>Il le faut embaumer avec le souvenir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine</p> +<p>Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.</p> +<p>Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène</p> +<p>Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.</p> +<p>Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau</p> +<p>Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,</p> +<p>La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,</p> +<p>Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,</p> +<p>Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore;</p> +<p>Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,</p> +<p>Nous faisant dans notre âme une chaste oasis,</p> +<p>Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,</p> +<p>Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div> +<p>Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,</p> +<p>De quelle passion ta figure vivait,</p> +<p>Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,</p> +<p>Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,</p> +<p>Je posais sur ta bouche un sourire charmant,</p> +<p>Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate</p> +<p>Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle</p> +<p>Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,</p> +<p>Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,</p> +<p>S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,</p> +<p>Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,</p> +<p>Au lieu de marque rose, une tache livide</p> +<p>Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car si la face humaine est difficile à lire,</p> +<p>Si déjà le front nu ment à la passion,</p> +<p>Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire</p> +<p>Si vraiment la pensée est sœur de l'action?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et cependant, malgré cette pensée amère,</p> +<p>Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;</p> +<p>Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère,</p> +<p>Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,</p> +<p>Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,</p> +<p>Comme au sortir du bain, les péris et les fées,</p> +<p>Luire des seins d'argent et des cols en sueur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div> +<p>Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,</p> +<p>Passer et repasser comme une aile d'oiseau,</p> +<p>Plus suave en odeur que n'est la marjolaine</p> +<p>Ou le muguet des bois au temps du renouveau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde,</p> +<p>Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,</p> +<p>Endormeuse des maux et des soucis du monde;</p> +<p>J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,</p> +<p>Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour,</p> +<p>Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse,</p> +<p>Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TOMBÉE DU JOUR</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le jour tombait, une pâle nuée</p> +<p>Du haut du ciel laissait nonchalamment,</p> +<p>Dans l'eau du fleuve à peine remuée,</p> +<p>Tremper les plis de son blanc vêtement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nuit parut, la nuit morne et sereine,</p> +<p>Portant le deuil de son frère le jour,</p> +<p>Et chaque étoile à son trône de reine,</p> +<p>En habits d'or s'en vint faire sa cour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On entendait pleurer les tourterelles,</p> +<p>Et les enfants rêver dans leurs berceaux;</p> +<p>C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,</p> +<p>Comme le bruit d'invisibles oiseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le ciel parlait à voix basse à la terre;</p> +<p>Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,</p> +<p>Et répétaient un acte de mystère;</p> +<p>Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DERNIERE FEUILLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans la forêt chauve et rouillée</p> +<p>Il ne reste plus au rameau</p> +<p>Qu'une pauvre feuille oubliée,</p> +<p>Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne reste plus dans mon âme</p> +<p>Qu'un seul amour pour y chanter,</p> +<p>Mais le vent d'automne qui brame</p> +<p>Ne permet pas de l'écouter;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'oiseau s'en va, la feuille tombe,</p> +<p>L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.</p> +<p>Petit oiseau, viens sur ma tombe</p> +<p>Chanter, quand l'arbre sera vert!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE TROU DU SERPENT</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au long des murs, quand le soleil y donne,</p> +<p>Pour réchauffer mon vieux sang engourdi,</p> +<p>Avec les chiens, auprès du lazzarone,</p> +<p>Je vais m'étendre à l'heure de midi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je reste là sans rêve et sans pensée,</p> +<p>Comme un prodigue à son dernier écu.</p> +<p>Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,</p> +<p>Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,</p> +<p>Mon âme usée abandonne mon corps;</p> +<p>Je porte en moi le tombeau de moi-même,</p> +<p>Et suis plus mort que ne sont bien des morts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand le soleil s'est caché sous la nue,</p> +<p>Devers mon trou je me traîne en rampant,</p> +<p>Et jusqu'au fond de ma peine inconnue</p> +<p>Je me retire aussi froid qu'un serpent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES VENDEURS DU TEMPLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est par les faubourgs un ramas de maisons</p> +<p>Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,</p> +<p>Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue</p> +<p>Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.</p> +<p>Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,</p> +<p>Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,</p> +<p>Que ne sont ces maisons laides et rechignées.</p> +<p>Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;</p> +<p>Le toit pleure toujours comme un œil chassieux;</p> +<p>Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux,</p> +<p>Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,</p> +<p>Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,</p> +<p>Pareils à des vieillards de débauche pourris,</p> +<p>Ruines sans grandeur et dignes de mépris.</p> +<p>Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,</p> +<p>Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.</p> +<p>Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,</p> +<p>Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,</p> +<p>Si que chaque maison, dépassant ses murailles,</p> +<p>A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis;</p> +<p>Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div> +<p>Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,</p> +<p>Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères.</p> +<p>Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,</p> +<p>On les voit barboter, pareils à des pourceaux;</p> +<p>On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,</p> +<p>Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,</p> +<p>Descendre en trébuchant quelque roide escalier</p> +<p>Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.</p> +<p>D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,</p> +<p>Sucent une mamelle épuisée et tarie,</p> +<p>Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix</p> +<p>Un ignoble refrain en ignoble patois.</p> +<p>Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude;</p> +<p>A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,</p> +<p>Le corps entortillé dans un pâle lambeau,</p> +<p>Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.</p> +<p>Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,</p> +<p>Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,</p> +<p>Et n'y jette à travers la noire humidité</p> +<p>Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.</p> +<p>Une odeur de prison et de maladrerie,</p> +<p>Je ne sais quel parfum de vieille juiverie</p> +<p>Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.</p> +<p>Des vivants comme nous sont pourtant condamnés</p> +<p>A respirer cet air aux miasmes méphitiques,</p> +<p>Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.</p> +<p>Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,</p> +<p>C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;</p> +<p>Ils sont déshérités de toute la nature,</p> +<p>Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.</p> +<p>Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?</p> +<p>Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,</p> +<p>Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,</p> +<p>Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></div> +<p>Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux</p> +<p>De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.</p> +<p>Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,</p> +<p>Et je dis anathème a cette race impie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,</p> +<p>Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.</p> +<p>Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables</p> +<p>Aux avares griffons dont nous parlent les fables,</p> +<p>Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,</p> +<p>Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.</p> +<p>Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;</p> +<p>Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,</p> +<p>Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,</p> +<p>Arracher vos clous d'or, portes du paradis,</p> +<p>Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,</p> +<p>Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,</p> +<p>Un moyen d'imposer ses volontés à tous,</p> +<p>Et de faire fleurir sa libre fantaisie</p> +<p>Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.</p> +<p>L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,</p> +<p>Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,</p> +<p>Un sérail à choisir, de belles courtisanes</p> +<p>Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,</p> +<p>Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,</p> +<p>Une collection de grands maîtres anciens,</p> +<p>L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,</p> +<p>Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></div> +<p>L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,</p> +<p>L'anneau de Salomon, le talisman fatal,</p> +<p>Qui, forçant à venir les démons et les anges,</p> +<p>Fait les réalités de nos rêves étranges.</p> +<p>Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;</p> +<p>Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;</p> +<p>Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,</p> +<p>Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.</p> +<p>Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,</p> +<p>Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les choses de ce monde et les choses divines,</p> +<p>Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,</p> +<p>Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.</p> +<p>Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,</p> +<p>Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies</p> +<p>Des générations dans le temps endormies.</p> +<p>Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or</p> +<p>Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.</p> +<p>Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,</p> +<p>Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,</p> +<p>Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,</p> +<p>L'ange du tabernacle et les châsses des saints,</p> +<p>Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées</p> +<p>Gisent au fond des cours à pleines charretées;</p> +<p>Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois</p> +<p>Que des débris d'autel et des morceaux de croix.</p> +<p>C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,</p> +<p>Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,</p> +<p>Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,</p> +<p>Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.</p> +<p>L'épine de son dos est collée à son ventre,</p> +<p>Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,</p> +<p>Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></div> +<p>Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs</p> +<p>Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;</p> +<p>On peut compter les fils de sa robe de bure,</p> +<p>Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,</p> +<p>Ses manches laissent voir ses coudes violets;</p> +<p>Elle claque du bec comme fait la cigogne,</p> +<p>Et, quand elle remue et vaque à sa besogne,</p> +<p>On entend ses os secs à chaque mouvement,</p> +<p>Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,</p> +<p>Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire,</p> +<p>C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,</p> +<p>Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,</p> +<p>Et qui ne laissez pas debout une colonne</p> +<p>Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.</p> +<p>Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,</p> +<p>Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel,</p> +<p>Soyez maudits!</p> +<p class="i7"> Jamais déluge de Barbares,</p> +<p>Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,</p> +<p>Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,</p> +<p>N'ont fait autant de mal que vous en faites là.</p> +<p>Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,</p> +<p>Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.</p> +<p>Ils détruisaient, car telle était leur mission,</p> +<p>Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues</p> +<p>Près de leurs piédestaux moisissent abattues!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></div> +<p>Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau</p> +<p>Laisse une cicatrice au front de tout château;</p> +<p>C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,</p> +<p>Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;</p> +<p>Vous qui déshabillez les saintes et les saints,</p> +<p>Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints</p> +<p>Et rompez les clochers, comme une jeune fille</p> +<p>Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;</p> +<p>C'est à cause de vous que l'on dit des Français:</p> +<p>Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.</p> +<p>Encor, si vous étiez la vieille bande noire!</p> +<p>Mais vous êtes venus bien après la victoire.</p> +<p>Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;</p> +<p>Vous avez attendu que sa chair ait pué,</p> +<p>Avant que de tomber sur le géant à terre,</p> +<p>Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,</p> +<p>Par une nuit sans lune, où le firmament noir</p> +<p>N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir,</p> +<p>Vous avez abattu votre vol circulaire</p> +<p>Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.</p> +<p>Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,</p> +<p>S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,</p> +<p>Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,</p> +<p>Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;</p> +<p>Et les bassets trapus, arrivés les derniers,</p> +<p>Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.</p> +<p>Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée</p> +<p>Par les chiens courageux aux lâches préparée.</p> +<p>Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,</p> +<p>Et dérobent l'argent dans les poches des morts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,</p> +<p>Comme ta mission, tu fus horrible et grande.</p> +<p>Je ne sais quelle rude et sombre majesté</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></div> +<p>Drape sinistrement ta monstruosité;</p> +<p>Une fauve auréole autour de toi rayonne</p> +<p>Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.</p> +<p>Des nerfs herculéens se tordent à tes bras;</p> +<p>L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;</p> +<p>Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,</p> +<p>Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.</p> +<p>C'est toi qui commenças ce périlleux duel</p> +<p>Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;</p> +<p>Et quand tu secouais, de tes mains insensées,</p> +<p>Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,</p> +<p>On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,</p> +<p>En signe de douleur allait pleurer le sang;</p> +<p>On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie</p> +<p>Et reluire à son front une auréole vraie,</p> +<p>Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,</p> +<p>Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.</p> +<p>Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,</p> +<p>Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;</p> +<p>On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,</p> +<p>Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.</p> +<p>Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,</p> +<p>Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;</p> +<p>Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,</p> +<p>Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;</p> +<p>Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes</p> +<p>Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,</p> +<p>Leur œil de diamant et leurs lances de feu,</p> +<p>A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.</p> +<p>La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,</p> +<p>Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,</p> +<p>Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas</p> +<p>En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.</p> +<p>Tu fus la poésie et l'idéal du crime;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div> +<p>Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,</p> +<p>Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.</p> +<p>La vieille monarchie avec la vieille foi</p> +<p>Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,</p> +<p>Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.</p> +<p>Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,</p> +<p>Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.</p> +<p>Au seul bruit de tes pas les noires basiliques</p> +<p>Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;</p> +<p>Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,</p> +<p>Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;</p> +<p>Le dragon se tordant au bout de la gouttière</p> +<p>Tâchait de dégager ses ailerons de pierre;</p> +<p>Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;</p> +<p>Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,</p> +<p>Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,</p> +<p>Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.</p> +<p>Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,</p> +<p>Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;</p> +<p>Tu descendais sans peur sous les funèbres porches.</p> +<p>Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,</p> +<p>Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.</p> +<p>Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,</p> +<p>Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,</p> +<p>Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;</p> +<p>Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux</p> +<p>Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,</p> +<p>Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,</p> +<p>A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,</p> +<p>Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer</p> +<p>Venait les emporter dans ses griffes de fer.</p> +<p>L'épouvante crispait leur bouche violette,</p> +<p>Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,</p> +<p>Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></div> +<p>Que pour guillotiner un véritable roi.</p> +<p>Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;</p> +<p>Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,</p> +<p>Devaient fatalement tomber sous ton marteau,</p> +<p>Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;</p> +<p>Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,</p> +<p>Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,</p> +<p>Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.</p> +<p>O tueuse de rois, souveraine d'un jour!</p> +<p>Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,</p> +<p>Mais tu gardais au moins la majesté du crime,</p> +<p>Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,</p> +<p>Et, si tu profanais les cadavres des rois,</p> +<p>C'était pour te venger et non pas pour leur prendre</p> +<p>Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A UN JEUNE TRIBUN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ami, vous avez beau, dans votre austérité,</p> +<p>N'estimer chaque objet que par l'utilité,</p> +<p>Demander tout d'abord à quoi tendent les choses</p> +<p>Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;</p> +<p>Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun</p> +<p>Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;</p> +<p>Il est dans la nature, il est de belles choses,</p> +<p>Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,</p> +<p>Des poëtes rêveurs et des musiciens</p> +<p>Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,</p> +<p>Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,</p> +<p>Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,</p> +<p>Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,</p> +<p>Écoutent le récit de leurs amours naïfs.</p> +<p>Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,</p> +<p>Un certain choix de mots tient un jour en extase,</p> +<p>Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin</p> +<p>Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.</p> +<p>D'autres seront épris de la beauté du monde</p> +<p>Et du rayonnement de la lumière blonde;</p> +<p>Ils resteront des mois assis devant des fleurs,</p> +<p>Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;</p> +<p>Un air de tête heureux, une forme de jambe,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span></div> +<p>Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,</p> +<p>Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.</p> +<p>Qu'importent à ceux-là les affaires du temps</p> +<p>Et le grave souci des choses politiques?</p> +<p>Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,</p> +<p>Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,</p> +<p>Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?</p> +<p>Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.</p> +<p>Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,</p> +<p>Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,</p> +<p>Réaliser en marbre un rêve de beauté,</p> +<p>Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,</p> +<p>Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;</p> +<p>Restez assis plutôt que de perdre vos pas.</p> +<p>Le lis ne file pas et ne travaille pas;</p> +<p>Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,</p> +<p>Il jette son parfum et cela le contente.</p> +<p>Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel</p> +<p>Une perle de pluie, une goutte de miel,</p> +<p>Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,</p> +<p>Se taille dans sa feuille une robe argentée.</p> +<p>Qui de vous osera lui dire: Paresseux!</p> +<p>Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux</p> +<p>Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,</p> +<p>Se cachent en hiver sous la paille des bouges,</p> +<p>Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain</p> +<p>A tous les malheureux qui vont criant la faim?</p> +<p>Qui donc dira cela, que toute chose belle,</p> +<p>Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle</p> +<p>Et son enseignement et sa moralité?</p> +<p>Comment pourrons-nous croire à la Divinité</p> +<p>Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,</p> +<p>Si nous n'en voyons pas une preuve touchante</p> +<p>Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span></div> +<p>La fleur de la vallée avec son encensoir?</p> +<p>Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?</p> +<p>Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes,</p> +<p>Laissons tourner le monde et les choses aller;</p> +<p>Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,</p> +<p>Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,</p> +<p>Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.</p> +<p>Se croire le pivot de la création</p> +<p>Est une erreur commune à toute ambition;</p> +<p>L'on est persuadé qu'on est indispensable</p> +<p>Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable</p> +<p>Aux balances d'airain des grands événements.</p> +<p>L'on tombe chaque jour en des étonnements</p> +<p>A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme</p> +<p>Fait un homme jeté de la plus haute cime,</p> +<p>Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,</p> +<p>Par le premier qui vient on le voit remplacé.</p> +<p>Nos agitations ne laissent pas de trace:</p> +<p>C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;</p> +<p>En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal,</p> +<p>Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,</p> +<p>Et dans l'éternité mystérieuse et noire</p> +<p>Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.</p> +<p>Quand votre nom serait creusé dans le rocher,</p> +<p>L'intarissable flot qui semble le lécher,</p> +<p>Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,</p> +<p>De sa langue d'azur le fera disparaître,</p> +<p>Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,</p> +<p>Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.</p> +<p>Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,</p> +<p>A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde</p> +<p>Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?</p> +<p>Où retrouverez-vous le temps sacrifié,</p> +<p>Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div> +<p>Des révolutions la tempête éternelle?</p> +<p>Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,</p> +<p>Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,</p> +<p>Et traverser à pied ce grand désert de prose,</p> +<p>Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose</p> +<p>Offre candidement sa bouche à vos baisers,</p> +<p>A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,</p> +<p>Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?</p> +<p>De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,</p> +<p>La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;</p> +<p>Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,</p> +<p>Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,</p> +<p>Se baigne devant vous dans la source, et fait luire</p> +<p>A travers les roseaux, sous le flot argentin,</p> +<p>Son épaule de nacre et son dos de satin.</p> +<p>Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,</p> +<p>Vous foulez sans pitié la pauvre violette;</p> +<p>La fée en soupirant rattache ses cheveux,</p> +<p>Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,</p> +<p>Et reprend tristement ses habits sur les branches.</p> +<p>Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches</p> +<p>Au pays d'Avalon vous auraient emporté;</p> +<p>Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté</p> +<p>Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves:</p> +<p>Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,</p> +<p>Sur les éclats de verre et les tessons cassés,</p> +<p>A travers les débris des trônes renversés,</p> +<p>Vous avez préféré, faussant votre nature,</p> +<p>Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;</p> +<p>Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,</p> +<p>Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:</p> +<p>Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;</p> +<p>Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,</p> +<p>Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span></div> +<p>Le front tout soucieux et penché vers le sol,</p> +<p>Vous passez sans répondre au gai salut des merles.</p> +<p>Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles</p> +<p>Et les beaux diamants aux éclairs diaprés</p> +<p>Que répand le matin sur le velours des prés?</p> +<p>Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,</p> +<p>Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;</p> +<p>Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc</p> +<p>Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,</p> +<p>Et vous en composiez, enfantines merveilles,</p> +<p>Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.</p> +<p>Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,</p> +<p>Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,</p> +<p>Au revers du sillon, de leurs petites langues,</p> +<p>Vous faisaient autrefois de si belles harangues?</p> +<p>De votre négligence ils sont tout attristés</p> +<p>Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.</p> +<p>C'est en vain que juillet les convie à sa fête;</p> +<p>Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,</p> +<p>Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.</p> +<p>Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil,</p> +<p>Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire</p> +<p>Que vous ayez perdu si vite la mémoire</p> +<p>Des entretiens naïfs et des charmants amours</p> +<p>Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!</p> +<p>Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,</p> +<p>Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,</p> +<p>La blonde Amaryllis en couplets alternés.</p> +<p>De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés</p> +<p>Sentent le serpolet, le thym et la framboise;</p> +<p>A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,</p> +<p>Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux</p> +<p>Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.</p> +<p>Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></div> +<p>D'une bouche formée aux chants élégiaques;</p> +<p>Laissez cette besogne aux orateurs braillards,</p> +<p>Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,</p> +<p>Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,</p> +<p>Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.</p> +<p>Rome se sauvera toute seule très-bien;</p> +<p>Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.</p> +<p>Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?</p> +<p>Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,</p> +<p>Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,</p> +<p>S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,</p> +<p>Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse</p> +<p>Quelque petit sentier, par une pente douce,</p> +<p>Regagnant le sommet d'un coteau séparé,</p> +<p>D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré;</p> +<p>Et nous attendrons là que notre jour arrive,</p> +<p>Voyant de haut la mer se briser à la rive,</p> +<p>Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.</p> +<p>La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;</p> +<p>Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,</p> +<p>La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;</p> +<p>Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,</p> +<p>Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;</p> +<p>Elle va, du coupant de sa courbe faucille,</p> +<p>Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;</p> +<p>Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,</p> +<p>Et dans son grenier noir elle serre le tout.</p> +<p>A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,</p> +<p>Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,</p> +<p>Quand peut-être le fer, près de notre sillon,</p> +<p>Se balance et fait luire un sinistre rayon?</p> +<p>Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?</p> +<p>Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,</p> +<p>Qui peut dire lequel était Napoléon</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span></div> +<p>Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?</p> +<p>Qui le décidera? L'existence est un songe</p> +<p>Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge</p> +<p>Le corps du citoyen utile et positif</p> +<p>Et le corps du rêveur et du poëte oisif.</p> +<p>Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,</p> +<p>Entre néant et rien quelle est la différence?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHOC DE CAVALIERS</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)</p> +<p>Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers</p> +<p>Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,</p> +<p>Et caparaçonnés de harnois singuliers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,</p> +<p>Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards</p> +<p>Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,</p> +<p>Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par moment, du rebord de l'arcade géante,</p> +<p>Un cavalier blessé perdant son point d'appui,</p> +<p>Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,</p> +<p>Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,</p> +<p>Qui cherchiez à forcer le passage du pont,</p> +<p>Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,</p> +<p>Dorment ensevelis dans le gouffre profond.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE POT DE FLEURS</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Parfois un enfant trouve une petite graine,</p> +<p>Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,</p> +<p>Pour la planter, il prend un pot de porcelaine</p> +<p>Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,</p> +<p>Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;</p> +<p>Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge</p> +<p>Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse</p> +<p>Sur les débris du pot brandir ses verts poignards;</p> +<p>Il la veut arracher, mais la tige est tenace;</p> +<p>Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;</p> +<p>Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:</p> +<p>C'est un grand aloès dont la racine brise</p> +<p>Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SPHINX</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,</p> +<p>Une Chimère antique entre toutes me plaît;</p> +<p>Elle pousse en avant deux mamelles pointues,</p> +<p>Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.</p> + +<p>Son visage de femme est le plus beau du monde;</p> +<p>Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;</p> +<p>Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,</p> +<p>On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.</p> + +<p>Les jeunes nourrissons qui passent devant elle</p> +<p>Tendent leurs petits bras et veulent avec cris</p> +<p>Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;</p> +<p>Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,</p> + +<p>C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:</p> +<p>La face en est charmante et le revers bien laid.</p> +<p>Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères</p> +<p>N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PENSÉE DE MINUIT</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une minute encor, madame, et cette année,</p> +<p>Commencée avec vous, avec vous terminée,</p> +<p class="i2"> Ne sera plus qu'un souvenir.</p> +<p>Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,</p> +<p>Elle s'en est allée en un lieu d'où personne</p> +<p class="i2"> Ne peut la faire revenir:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.</p> +<p>Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.</p> +<p class="i2"> Sur le bord du néant jeté;</p> +<p>Limbes de l'impalpable, invisible royaume</p> +<p>Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,</p> +<p class="i2"> Ce qui n'est rien ayant été;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,</p> +<p>La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,</p> +<p class="i2"> L'amour de notre cœur chassé;</p> +<p>La pensée inconnue éclose en notre tête;</p> +<p>L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;</p> +<p class="i2"> Le présent qui se fait passé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></div> +<p>Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre</p> +<p>Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre</p> +<p class="i2"> Tournée avec le doigt du temps;</p> +<p>Une scène nouvelle à rajouter au drame,</p> +<p>Un chapitre de plus au roman dont la trame</p> +<p class="i2"> S'embrouille d'instants en instants;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un autre pas de fait dans cette route morne,</p> +<p>De la vie et du temps, dont la dernière borne,</p> +<p class="i2"> Proche ou lointaine, est un tombeau;</p> +<p>Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;</p> +<p>Où de votre bonheur toujours à chaque ronce</p> +<p class="i2"> Derrière vous reste un lambeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Du haut de cette année avec labeur gravie,</p> +<p>Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie</p> +<p class="i2"> Qu'un souvenir presque effacé,</p> +<p>Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,</p> +<p>Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,</p> +<p class="i2"> Le vaste horizon du passé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi le voyageur, du haut de la colline,</p> +<p>Avant que tout à fait le versant qui s'incline</p> +<p class="i2"> Ne les dérobe à son regard,</p> +<p>Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues</p> +<p>Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues</p> +<p class="i2"> Il a fait depuis son départ.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mes ans évanouis à mes pieds se déploient</p> +<p>Comme une plaine obscure où quelques points chatoient</p> +<p class="i2"> D'un rayon de soleil frappés:</p> +<p>Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,</p> +<p>Une époque, un détail nettement se détache</p> +<p class="i2"> Et revit à mes yeux trompés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span></div> +<p>Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette</p> +<p>Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;</p> +<p class="i2"> Portrait sans modèle aujourd'hui;</p> +<p>Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte</p> +<p>Que le passé ravit au présent qu'il emporte;</p> +<p class="i2"> Reflet dont le corps s'est enfui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'hésite en me voyant devant moi reparaître,</p> +<p>Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître</p> +<p> Sous ma figure d'autrefois.</p> +<p>Comme un homme qu'on met tout à coup en présence</p> +<p>De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence</p> +<p class="i2"> Ont changé les traits et la voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tant de choses depuis par cette pauvre tête,</p> +<p>Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte,</p> +<p class="i2"> Comme dans l'aire des aiglons,</p> +<p>Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée</p> +<p>Se débattent, heurtant leur coquille brisée</p> +<p class="i2"> Avec leurs ongles déjà longs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;</p> +<p>Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?</p> +<p class="i2"> Marcher en avant, oublier.</p> +<p>On ne peut sur le temps reprendre une minute,</p> +<p>Ni faire remonter un grain après sa chute</p> +<p class="i2"> Au fond du fatal sablier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête</p> +<p>Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite</p> +<p class="i2"> L'étude austère et les soucis.</p> +<p>Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite</p> +<p>Et dont quelque tourmente intérieure agite</p> +<p class="i2"> Comme deux serpents les sourcils.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span></div> +<p>Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre</p> +<p>Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre</p> +<p class="i2"> N'en avait noirci le corail.</p> +<p>Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles</p> +<p>Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles</p> +<p class="i2"> Doublaient le ciel dans leur émail.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie;</p> +<p>Aucune illusion, amèrement ravie,</p> +<p class="i2"> Jeune, ne l'avait rendu vieux;</p> +<p>Il s'épanouissait à toute chose belle,</p> +<p>Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,</p> +<p class="i2"> Le mal était bien, le bien mieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,</p> +<p>Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,</p> +<p class="i2"> Un brin de folle avoine en main,</p> +<p>Avec son collier fuit de perles de rosée,</p> +<p>Sa robe prismatique au soleil irisée,</p> +<p class="i2"> Allait chantant par le chemin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis l'âge est venu qui donne la science,</p> +<p>J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;</p> +<p class="i2"> Ces livres, vrais poisons du cœur,</p> +<p>Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,</p> +<p>Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;</p> +<p class="i2"> Byron et son don Juan moqueur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes</p> +<p>Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,</p> +<p class="i2"> Les croyances, des hochets creux,</p> +<p>Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme</p> +<p>Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,</p> +<p class="i2"> Et je devins bien malheureux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span></div> +<p>La pensée et la forme ont passé comme un rêve.</p> +<p>Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?</p> +<p class="i2"> Dans quel coin du chaos met-il</p> +<p>Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,</p> +<p>Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange</p> +<p class="i2"> Leur sert de patrie ou d'exil?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;</p> +<p>Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre</p> +<p class="i2"> Que la pioche jette au cercueil</p> +<p>Avec sa sombre voix explique bien des choses;</p> +<p>Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.</p> +<p class="i2"> L'éternité commence au seuil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,</p> +<p>De vous entretenir de tout cela. Mon âme,</p> +<p class="i2"> Ainsi qu'un vase trop rempli,</p> +<p>Déborde, laissant choir mille vagues pensées,</p> +<p>Et ces ressouvenirs d'illusions passées</p> +<p class="i2"> Rembrunissent mon front pâli.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,</p> +<p>De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?</p> +<p class="i2"> Pourquoi donc vouloir retenir,</p> +<p>Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,</p> +<p>Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe</p> +<p class="i2"> Consolez-vous par l'avenir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez; devant vous l'horizon est immense.</p> +<p>C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;</p> +<p class="i2"> Le ciel est bleu, le soleil luit.</p> +<p>La route de ce monde est pour vous une allée,</p> +<p>Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:</p> +<p class="i2"> Marchez où le temps vous conduit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div> +<p>Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.</p> +<p>Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,</p> +<p class="i2"> L'avenir devrait m'être cher;</p> +<p>Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;</p> +<p>Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,</p> +<p class="i2"> Et je me sens le cœur amer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CHANSON DE MIGNON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,</p> +<p>Tu me veux donc quitter et courir par le monde?</p> +<p>Toi qui, voyant passer du seuil de la maison</p> +<p>Les nuages du soir sur le rouge horizon,</p> +<p>Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,</p> +<p>Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;</p> +<p>Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,</p> +<p>Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,</p> +<p>Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!</p> +<p>D'abandonner le nid et de déployer l'aile?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! restons tous les deux près du foyer assis,</p> +<p>Restons; je te ferai, petite, des récits,</p> +<p>Des contes merveilleux, à tenir ton oreille</p> +<p>Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.</p> +<p>Le vent râle et se plaint comme un agonisant;</p> +<p>Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;</p> +<p>Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette</p> +<p>Les carreaux palpitants; la rauque girouette</p> +<p>Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.</p> +<p>Où veux-tu donc aller?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i11"> O mon maître, sais-tu</p> +<p>La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></div> +<p>«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,</p> +<p>La terre du soleil où le citron mûrit,</p> +<p>Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?</p> +<p>C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,</p> +<p>C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,</p> +<p>Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,</p> +<p>Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.</p> +<p>La pâle violette au vent d'été se fane;</p> +<p>Il lui faut la rosée et le gazon épais,</p> +<p>L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;</p> +<p>C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.</p> +<p>Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!</p> +<p>Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?</p> +<p>Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.</p> +<p>Crois-moi, garde ton rêve.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i12"> «Italie! Italie!</p> +<p>Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!</p> +<p>Les pieds des nations ont battu tes chemins;</p> +<p>Leur contact a limé tes vieux angles romains,</p> +<p>Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,</p> +<p>Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,</p> +<p>Les petits lords Byrons fondent de toutes parts</p> +<p>Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!</p> +<p>Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;</p> +<p>L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:</p> +<p>Ce sont, à chaque pas, des admirations,</p> +<p>Des yeux levés en l'air et des contorsions.</p> +<p>Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,</p> +<p>Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,</p> +<p>On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,</p> +<p>A faire de pitié rire les monuments.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div> +<p>L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,</p> +<p>Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,</p> +<p>O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier</p> +<p>Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;</p> +<p>L'autre, plus amateur de ruines antiques,</p> +<p>Ne rêve que frontons, corniches et portiques,</p> +<p>Baise chaque pavé de la Via-Lata,</p> +<p>Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.</p> +<p>De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,</p> +<p>Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,</p> +<p>Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:</p> +<p>Artistes et dandys, roturiers, baronnets,</p> +<p>Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,</p> +<p>Afin de remporter un pan de ta tunique!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>«Restons, car au retour on court risque souvent</p> +<p>De ne retrouver plus son vieux père vivant,</p> +<p>Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître</p> +<p>Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:</p> +<p>Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,</p> +<p>D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,</p> +<p>Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.</p> +<p>Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:</p> +<p>Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,</p> +<p>Et l'on a divisé votre part entre tous.</p> +<p>Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,</p> +<p>Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,</p> +<p>Retourne à sa maison croyant trouver encor</p> +<p>Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;</p> +<p>Mais sa femme a déjà comblé la place vide,</p> +<p>Et son or est aux mains d'un héritier avide;</p> +<p>Ses amis sont changés, en sorte que le mort,</p> +<p>Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,</p> +<p>Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></div> +<p>Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.</p> +<p>C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:</p> +<p>C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.</p> +<p>L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe</p> +<p>Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe</p> +<p>N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,</p> +<p>Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne</p> +<p>Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne</p> +<p>Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!</p> +<p>Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.</p> +<p>Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,</p> +<p>Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;</p> +<p>Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,</p> +<p>Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,</p> +<p>Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent</p> +<p>Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.</p> +<p>Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier</p> +<p>Ne quitte pas le nid et vive au colombier.</p> +<p>Restons au colombier. Après tout, notre France</p> +<p>Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,</p> +<p>Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici</p> +<p>De beaux palais à voir et des tableaux aussi.</p> +<p>Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales</p> +<p>Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;</p> +<p>Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,</p> +<p>Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,</p> +<p>Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,</p> +<p>Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;</p> +<p>Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,</p> +<p>Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,</p> +<p>Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,</p> +<p>Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span></div> +<p>Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,</p> +<p>Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,</p> +<p>Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,</p> +<p>Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,</p> +<p>Le foyer domestique, ineffable en douceurs,</p> +<p>Avec la mère au coin et les petites sœurs,</p> +<p>Et le chat familier qui se joue et se roule,</p> +<p>Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,</p> +<p>Quelques anciens amis causant de vers et d'art,</p> +<p>Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ROMANCE</h3> +</div> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au pays où se fait la guerre</p> +<p>Mon bel ami s'en est allé;</p> +<p>Il semble à mon cœur désolé</p> +<p>Qu'il ne reste que moi sur terre!</p> +<p>En parlant, au baiser d'adieu,</p> +<p>Il m'a pris mon âme à ma bouche.</p> +<p>Qui le tient si longtemps, mon Dieu!</p> +<p>Voilà le soleil qui se couche,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les pigeons, sur le toit roucoulent,</p> +<p>Roucoulent amoureusement</p> +<p>Avec un son triste et charmant;</p> +<p>Les eaux sous les grands saules coulent.</p> +<p>Je me sens tout près de pleurer;</p> +<p>Mon cœur comme un lis plein s'épanche,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></div> +<p>Et je n'ose plus espérer.</p> +<p>Voici briller la lune blanche,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelqu'un monte à grands pas la rampe:</p> +<p>Serait-ce lui, mon doux amant?</p> +<p>Ce n'est pas lui, mais seulement</p> +<p>Mon petit page avec ma lampe.</p> +<p>Vents du soir, volez, dites-lui</p> +<p>Qu'il est ma pensée et mon rêve,</p> +<p>Toute ma joie et mon ennui.</p> +<p>Voici que l'aurore se lève,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SPECTRE DE LA ROSE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Soulève ta paupière close</p> +<p>Qu'effleure un songe virginal;</p> +<p>Je suis le spectre d'une rose</p> +<p>Que tu portais hier au bal.</p> +<p>Tu me pris encore emperlée</p> +<p>Des pleurs d'argent de l'arrosoir,</p> +<p>Et parmi la fête étoilée</p> +<p>Tu me promenas tout le soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O toi qui de ma mort fus cause,</p> +<p>Sans que tu puisses le chasser,</p> +<p>Toute la nuit mon spectre rose</p> +<p>A ton chevet viendra danser.</p> +<p>Mais ne crains rien, je ne réclame</p> +<p>Ni messe ni <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>;</p> +<p>Ce léger parfum est mon âme,</p> +<p>Et j'arrive du paradis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon destin fut digne d'envie:</p> +<p>Pour avoir un trépas si beau,</p> +<p>Plus d'un aurait donné sa vie,</p> +<p>Car j'ai ta gorge pour tombeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></div> +<p>Et sur l'albâtre où je repose</p> +<p>Un poëte avec un baiser</p> +<p>Écrivit: Ci-gît une rose</p> +<p>Que tous les rois vont jalouser.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LAMENTO<br /> +<span class="small">LA CHANSON DU PÊCHEUR</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Ma belle amie est morte:</p> +<p class="i2"> Je pleurerai toujours;</p> +<p class="i2"> Sous la tombe elle emporte</p> +<p class="i2"> Mon âme et mes amours.</p> +<p class="i2"> Dans le ciel, sans m'attendre,</p> +<p class="i2"> Elle s'en retourna;</p> +<p class="i2"> L'ange qui l'emmena</p> +<p class="i2"> Ne voulut pas me prendre.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i2"> La blanche créature</p> +<p class="i2"> Est couchée au cercueil.</p> +<p class="i2"> Comme dans la nature</p> +<p class="i2"> Tout me paraît en deuil!</p> +<p class="i2"> La colombe oubliée</p> +<p class="i2"> Pleure et songe à l'absent;</p> +<p class="i2"> Mon âme pleure et sent</p> +<p class="i2"> Qu'elle est dépareillée.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></div> +<p class="i2"> Sur moi la nuit immense</p> +<p class="i2"> S'étend comme un linceul;</p> +<p class="i2"> Je chante ma romance</p> +<p class="i2"> Que le ciel entend seul.</p> +<p class="i2"> Ah! comme elle était belle</p> +<p class="i2"> Et comme je l'aimais!</p> +<p class="i2"> Je n'aimerai jamais</p> +<p class="i2"> Une femme autant qu'elle.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DÉDAIN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une pitié me prend quand à part moi je songe</p> +<p>A cette ambition terrible qui nous ronge</p> +<p>De faire parmi tous reluire notre nom,</p> +<p>De ne voir s'élever par-dessus nous personne,</p> +<p>D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,</p> +<p>D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,</p> +<p>Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,</p> +<p>Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,</p> +<p>Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,</p> +<p>Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,</p> +<p>Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,</p> +<p>Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,</p> +<p>Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;</p> +<p>La passion du beau nous tient et nous tourmente,</p> +<p>La séve sans issue au fond de nous fermente,</p> +<p>Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,</p> +<p>Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></div> +<p>Combien déjà sont morts! combien encor mourront!</p> +<p>Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,</p> +<p>Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,</p> +<p>Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,</p> +<p>Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;</p> +<p>Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,</p> +<p>A courir dans les bois sans arrière-pensée;</p> +<p>Gémir d'une minute au plaisir dépensée,</p> +<p>Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache</p> +<p>Si le grain sortira du sillon qui le cache,</p> +<p>Et si jamais l'été dorera le blé vert;</p> +<p>Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,</p> +<p>Entassant des trésors et rassemblant des marbres,</p> +<p>Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,</p> +<p>Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;</p> +<p>Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;</p> +<p>Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,</p> +<p>La terre les boit vite, et pas une ne perce,</p> +<p>Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu nous comble de biens, notre mère Nature</p> +<p>Rit amoureusement à chaque créature;</p> +<p>Le spectacle du ciel est admirable à voir;</p> +<p>La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;</p> +<p>Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:</p> +<p>Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise</p> +<p>Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span></div> +<p>Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,</p> +<p>On vous couche à côté de rois que le ver mange,</p> +<p>N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange</p> +<p>Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>En vérité c'est tout.—O néant! ô folie!</p> +<p>Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.</p> +<p>Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!</p> +<p>Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,</p> +<p>Et forger un par un les rayons de sa gloire,</p> +<p>Comme si tout cela valait un mot d'amour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CE MONDE-CI ET L'AUTRE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vos premières saisons à peine sont écloses,</p> +<p>Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses</p> +<p>Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.</p> +<p>Tout ce que la nature a de grand et de beau,</p> +<p>Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,</p> +<p>Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...</p> +<p>Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,</p> +<p>La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,</p> +<p>L'Europe décrépite et la jeune Amérique;</p> +<p>Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,</p> +<p>Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,</p> +<p>S'est faite presque blanche à nos étés frileux.</p> +<p>Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,</p> +<p>Dans la verte savane et sur la blonde grève;</p> +<p>Le vent vous apportait des parfums inconnus;</p> +<p>Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,</p> +<p>Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,</p> +<p>Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,</p> +<p>Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous</p> +<p>Ses coquilles de moire et son murmure doux.</p> +<p>Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes</p> +<p>Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span></div> +<p>Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;</p> +<p>Vous aviez pour jouer des nids de colibris;</p> +<p>Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,</p> +<p>L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;</p> +<p>Les magnolias penchaient la tête en souriant,</p> +<p>La fontaine au flot clair s'en allait babillant;</p> +<p>Les bengalis coquets, se mirant à son onde,</p> +<p>Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,</p> +<p>Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,</p> +<p>Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!</p> +<p>Aux heures du midi, nonchalante créole,</p> +<p>Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,</p> +<p>Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,</p> +<p>Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.</p> +<p>Vous aviez tous les biens, heureuse créature,</p> +<p>La belle liberté dans la belle nature,</p> +<p>Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,</p> +<p>Vous avez voulu voir et la France et Paris.</p> +<p>La brise a du vaisseau fait onder la bannière,</p> +<p>Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière</p> +<p>Et courbant devant vous sa tête de lion,</p> +<p>Sur son épaule bleue, avec soumission,</p> +<p>Vous a jusques aux bords de la France vantée,</p> +<p>Sans rugir une fois, fidèlement portée.</p> +<p>Après celles de Dieu, les merveilles de l'art</p> +<p>Ont étonné votre âme avec votre regard.</p> +<p>Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,</p> +<p>Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.</p> +<p>Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,</p> +<p>Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,</p> +<p>Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,</p> +<p>Où chaque maison dresse une gueule qui fume.</p> +<p>Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,</p> +<p>Vous toute brune encor de son baiser vermeil.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></div> +<p>La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,</p> +<p>Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies,</p> +<p>En entendant pleurer les bûches dans le feu,</p> +<p>Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,</p> +<p>Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames</p> +<p>Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;</p> +<p>Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,</p> +<p>Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;</p> +<p>Toute cette nature orientale et chaude,</p> +<p>Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,</p> +<p>Et vous avez souffert, votre cœur a saigné,</p> +<p>Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné</p> +<p>D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,</p> +<p>Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,</p> +<p>Et vous avez compris, pâle fleur du désert,</p> +<p>Que loin du sol natal votre arome se perd,</p> +<p>Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée</p> +<p>Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;</p> +<p>Les baisers parfumés des brises de la mer,</p> +<p>La place libre au ciel, l'espace et le grand air;</p> +<p>Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes</p> +<p>Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;</p> +<p>Au chœur mélodieux votre voix put s'unir;</p> +<p>Le prisme du regret dorant le souvenir</p> +<p>De cent petits détails, de mille circonstances,</p> +<p>Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.</p> +<p>Chaque larme furtive échappée à vos yeux</p> +<p>Se condensait en perle, en joyaux précieux;</p> +<p>Dans le rhythme profond, votre jeune pensée</p> +<p>Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;</p> +<p>Vous avez pénétré les mystères de l'art,</p> +<p>Aussi, tout éplorée, avant votre départ,</p> +<p>Pour vous baiser au front, la belle poésie</p> +<p>Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></div> +<p>Pour dire votre cœur vous avez une voix.</p> +<p>Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;</p> +<p>Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!</p> +<p>De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VERSAILLES<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;</p> +<p>Comme Venise au fond de son Adriatique,</p> +<p>Tu traînes lentement ton corps paralytique,</p> +<p>Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel appauvrissement! quelle caducité!</p> +<p>Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,</p> +<p>Et nulle herbe pieuse au long de ton portique</p> +<p>Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,</p> +<p>Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,</p> +<p>Tu guettes le retour de ton royal amant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le rival du soleil dort sous son monument;</p> +<p>Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,</p> +<p>Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CARAVANE<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La caravane humaine au Sahara du monde,</p> +<p>Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,</p> +<p>S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,</p> +<p>Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le grand lion rugit et la tempête gronde;</p> +<p>A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;</p> +<p>La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,</p> +<p>Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on avance toujours, et voici que l'on voit</p> +<p>Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:</p> +<p>C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,</p> +<p>Comme des oasis, a mis les cimetières:</p> +<p>Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DESTINÉE<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Comme la vie est faite! et que le train du monde</p> +<p>Nous pousse aveuglément en des chemins divers!</p> +<p>Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,</p> +<p>Promène sans repos sa course vagabonde;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,</p> +<p>Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,</p> +<p>Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,</p> +<p>Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh bien! celui qui court sur la terre était né</p> +<p>Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,</p> +<p>C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille</p> +<p>Par le trou du volet, était le voyageur.</p> +<p>Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></div> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NOTRE-DAME</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,</p> +<p>Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;</p> +<p>Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,</p> +<p>Avec de jeunes fats et des femmes frivoles</p> +<p>Échangeant sans profit de banales paroles;</p> +<p>Las de toucher toujours mon horizon du doigt.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,</p> +<p>Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,</p> +<p class="i2"> Je suis allé souvent, Victor,</p> +<p>A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,</p> +<p>Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,</p> +<p class="i2"> Flotte comme un gros ballon d'or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte</p> +<p>Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,</p> +<p>Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;</p> +<p>Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,</p> +<p>Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;</p> +<p>Ithuriel répand son écrin dans les cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></div> +<p>Cathédrales de brume aux arches fantastiques,</p> +<p>Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,</p> +<p class="i2"> Par la glace de l'eau doublés;</p> +<p>La brise qui s'en joue et déchire leurs franges</p> +<p>Imprime, en les roulant, mille formes étranges</p> +<p class="i2"> Aux nuages échevelés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte</p> +<p>Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,</p> +<p>Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;</p> +<p>Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,</p> +<p>Semblent les deux grands bras que la ville en prière,</p> +<p>Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique</p> +<p>La vieille église attache une gloire mystique</p> +<p class="i2"> Faite avec les splendeurs du soir;</p> +<p>Les roses des vitraux en rouges étincelles</p> +<p>S'écaillent brusquement, et comme des prunelles</p> +<p class="i2"> S'ouvrent toutes rondes pour voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nef épanouie, entre ses côtes minces,</p> +<p>Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.</p> +<p>Une araignée énorme, ainsi que des réseaux</p> +<p>Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,</p> +<p>En fils aériens, en délicates mailles,</p> +<p>Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,</p> +<p>Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,</p> +<p class="i2"> Sous un chaud baiser de soleil,</p> +<p>Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,</p> +<p>Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques</p> +<p class="i2"> Aux fleurs d'azur et de vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span></div> +<p>Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires</p> +<p>Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires</p> +<p>Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;</p> +<p>Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,</p> +<p>Par les hommes et non par le temps abattues,</p> +<p>Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,</p> +<p>Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,</p> +<p class="i2"> Chevaliers vainqueurs de géants,</p> +<p>Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,</p> +<p>Myriades de saints roulés en collerettes</p> +<p class="i2"> Autour des trois porches béants,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles</p> +<p>Où l'arabesque folle accroche ses dentelles</p> +<p>Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,</p> +<p>Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,</p> +<p>Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,</p> +<p>La cathédrale luit comme un bijou d'émail!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre</p> +<p>Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,</p> +<p class="i2"> Et qu'on revoit enfin le bleu,</p> +<p>Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,</p> +<p>Une crainte vous prend, un vertige sublime</p> +<p class="i2"> A se sentir si près de Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,</p> +<p>Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,</p> +<p>Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></div> +<p>L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,</p> +<p>Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige</p> +<p>Et fait au front des tours trembler les garde-fous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les combles anguleux, avec leurs girouettes,</p> +<p>Découpent, en passant, d'étranges silhouettes</p> +<p class="i2"> Au fond de votre œil ébloui,</p> +<p>Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,</p> +<p>Bête apocalyptique, en se tordant aboie</p> +<p class="i2"> Paris éclatant, inouï!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,</p> +<p>Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;</p> +<p>Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;</p> +<p>Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,</p> +<p>Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,</p> +<p>Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,</p> +<p>En se jouant, redit les dernières syllabes</p> +<p class="i2"> De l'hosanna du séraphin,</p> +<p>Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,</p> +<p>Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;</p> +<p class="i2"> L'entendre murmurer sans fin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,</p> +<p>De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,</p> +<p>Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,</p> +<p>Et la lumière oblique aux arêtes hardies,</p> +<p>Jetant de tous côtés de riches incendies,</p> +<p>Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille</p> +<p>Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille</p> +<p class="i2"> Sous les bijoux et les atours,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span></div> +<p>Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine</p> +<p>Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine</p> +<p class="i2"> N'en porte à son col les grands jours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes</p> +<p>Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,</p> +<p>Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits</p> +<p>De toutes les couleurs, des résilles de rues,</p> +<p>Des palais étouffés où comme des verrues</p> +<p>S'accrochent des étaux et des bouges étroits!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,</p> +<p>Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche</p> +<p class="i2"> Cent mille avec un trait de feu!</p> +<p>Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,</p> +<p>Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme</p> +<p class="i2"> Qu'on pourrait croire fait par Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,</p> +<p>Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,</p> +<p>Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,</p> +<p>Quand on est descendu tout se métamorphose,</p> +<p>Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,</p> +<p>Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,</p> +<p>Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,</p> +<p class="i2"> Et le Seigneur habite en toi.</p> +<p>Monde de poésie, en ce monde de prose,</p> +<p>A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,</p> +<p class="i2"> L'on est pieux et plein de foi!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></div> +<p>Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,</p> +<p>Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,</p> +<p>Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,</p> +<p>A regarder d'en bas ce sublime spectacle,</p> +<p>On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,</p> +<p>Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme nos monuments à tournure bourgeoise</p> +<p>Se font petits devant ta majesté gauloise,</p> +<p class="i2"> Gigantesque sœur de Babel!</p> +<p>Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;</p> +<p>Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,</p> +<p class="i2"> Et ton vieux chef heurte le ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,</p> +<p>Aux plis graves et droits de ta robe dantesque</p> +<p>Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,</p> +<p>Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,</p> +<p>Antique friperie empruntée à Vignole,</p> +<p>Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O vous, maçons du siècle, architectes athées,</p> +<p>Cervelles, dans un moule uniforme jetées,</p> +<p class="i2"> Gens de la règle et du compas,</p> +<p>Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,</p> +<p>Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;</p> +<p class="i2"> Mais des maisons pour Dieu, non pas!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Parmi les palais neufs, les portiques profanes,</p> +<p>Les Parthénons coquets, églises courtisanes,</p> +<p>Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,</p> +<p>Les maisons sans pudeur de la ville païenne,</p> +<p>On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,</p> +<p>Une matrone chaste au milieu de catins!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></div> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MAGDALENA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'entrai dernièrement dans une vieille église;</p> +<p>La nef était déserte, et sur la dalle grise</p> +<p>Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,</p> +<p>Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.</p> +<p>Comme je m'en allais, visitant les chapelles,</p> +<p>Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,</p> +<p>Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau</p> +<p>Représentant un Christ qui me parut très-beau.</p> +<p>On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;</p> +<p>Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,</p> +<p>Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,</p> +<p>A ces fantômes blancs qui se dressent le soir</p> +<p>Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:</p> +<p>Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,</p> +<p>S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds</p> +<p>Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,</p> +<p>Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique</p> +<p>D'un vieux maître pisan, artiste catholique,</p> +<p>Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté</p> +<p>Le nimbe rayonnant de la mysticité,</p> +<p>Et tant l'on respirait dans leur humble attitude</p> +<p>Les parfums onctueux de la béatitude.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></div> +<p>Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand,</p> +<p>D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,</p> +<p>A vingt ans, de misère et de mélancolie,</p> +<p>Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;</p> +<p>Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,</p> +<p>Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je restai bien longtemps dans la même posture,</p> +<p>Pensif, à contempler cette pâle peinture;</p> +<p>Je regardais le Christ sur son infâme bois,</p> +<p>Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.</p> +<p>Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,</p> +<p>Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,</p> +<p>La blessure livide et béante à son flanc;</p> +<p>Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;</p> +<p>Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,</p> +<p>Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles,</p> +<p>Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs</p> +<p>Comme dut en verser la mère des douleurs.</p> +<p>Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles</p> +<p>Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,</p> +<p>Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,</p> +<p>Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;</p> +<p>La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!</p> +<p>Son divin Fils en proie à l'agonie amère;</p> +<p>Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,</p> +<p>Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,</p> +<p>Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,</p> +<p>Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,</p> +<p>Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir</p> +<p>Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,</p> +<p>Avec le chant du soir vers le ciel élancée.</p> +<p>Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></div> +<p>Et je pris mon menton dans le creux de ma main,</p> +<p>Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;</p> +<p>Après ton agonie au jardin des Olives,</p> +<p>Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,</p> +<p>Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;</p> +<p>Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines</p> +<p>Entrent profondément dans tes tempes divines.</p> +<p>Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort</p> +<p>Recule épouvantée à ce sublime effort,</p> +<p>Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,</p> +<p>Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,</p> +<p>Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,</p> +<p>Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;</p> +<p>Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,</p> +<p>Adorable victime entre toutes bénie;</p> +<p>Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,</p> +<p>Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.</p> +<p>O rigoureux destin! une pareille vie</p> +<p>D'une pareille mort si promptement suivie!</p> +<p>Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!</p> +<p>Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?</p> +<p>La parole d'amour pour compenser l'injure,</p> +<p>Et la bouche qui donne un baiser par blessure?</p> +<p>Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,</p> +<p>Pour nous bénir encor de se sentir aimé,</p> +<p>Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,</p> +<p>N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire</p> +<p>Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin</p> +<p>Sans avoir une épaule où reposer ta main,</p> +<p>Sans une âme choisie où répandre avec flamme</p> +<p>Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne vous alarmez pas, esprits religieux,</p> +<p>Car l'inspiration descend toujours des cieux,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></div> +<p>Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,</p> +<p>De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.</p> +<p>C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,</p> +<p>L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:</p> +<p>Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,</p> +<p>L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;</p> +<p>La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,</p> +<p>Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,</p> +<p>Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,</p> +<p>Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;</p> +<p>La foi descend des cieux avec l'obscurité;</p> +<p>L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!</p> +<p>Et la blanche statue, en sa couche de pierre,</p> +<p>Rapproche ses deux mains et se met en prière.</p> +<p>Comme un captif brisant les portes du cachot,</p> +<p>L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,</p> +<p>Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,</p> +<p>L'étoile échevelée et l'archange en voyage;</p> +<p>Tandis que la raison, avec son pied boîteux,</p> +<p>La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.</p> +<p>C'est à cette heure-là que les divins poëtes</p> +<p>Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.</p> +<p>O mystère d'amour! ô mystère profond!</p> +<p>Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!</p> +<p>Qui de nous osera, philosophe ou poëte,</p> +<p>Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?</p> +<p>Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,</p> +<p>Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?</p> +<p>Qui donc écartera l'aile blanche et dorée</p> +<p>Dont un ange abritait cette amour ignorée?</p> +<p>Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?</p> +<p>Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?</p> +<p>Murs de Jérusalem, vénérables décombres,</p> +<p>Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span></div> +<p>O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!</p> +<p>Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?</p> +<p>Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées</p> +<p>Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,</p> +<p>Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,</p> +<p>Conservé leur mémoire et le son de leur voix,</p> +<p>Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!</p> +<p>Tout ce que vous savez de ces amours divines</p> +<p>Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.</p> +<p>Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient!</p> +<p>Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,</p> +<p>Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,</p> +<p>Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux</p> +<p>Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,</p> +<p>Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses</p> +<p>Glisser en se parlant avec des voix plus douces</p> +<p>Que les roucoulements des colombes de mai,</p> +<p>Que le premier aveu de celle que j'aimai;</p> +<p>Et dans un pur baiser, symbole du mystère,</p> +<p>Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les échos sont muets, et le flot du Jourdain</p> +<p>Murmure sans répondre et passe avec dédain;</p> +<p>Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,</p> +<p>Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance</p> +<p>Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,</p> +<p>Le chant du rossignol et le nid du ramier.</p> +<p>Frère, mais voyez donc comme la Madeleine</p> +<p>Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène</p> +<p>Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux</p> +<p>Mélancoliquement se tournent vers les cieux!</p> +<p>Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,</p> +<p>Une telle beauté n'apparut sur le monde,</p> +<p>Son front est si charmant, son regard est si doux,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span></div> +<p>Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,</p> +<p>Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,</p> +<p>Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O pâle fleur d'amour éclose au paradis,</p> +<p>Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,</p> +<p>Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste</p> +<p>Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?</p> +<p>Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,</p> +<p>Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?</p> +<p>Quel miracle du ciel, sainte prostituée,</p> +<p>Que ton cœur, cette mer si souvent remuée,</p> +<p>Des coquilles du bord et du limon impur</p> +<p>N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,</p> +<p>Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide</p> +<p>La perle blanche au fond de ton âme candide!</p> +<p>C'est que tout cœur aimant est réhabilité,</p> +<p>Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté</p> +<p>Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,</p> +<p>Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce;</p> +<p>C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;</p> +<p>C'est que l'amour est saint et peut tout expier.</p> +<p>Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,</p> +<p>Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;</p> +<p>Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,</p> +<p>Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;</p> +<p>La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,</p> +<p>Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,</p> +<p>Et ton pinceau pieux, sur le divin contour</p> +<p>A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.</p> +<p>Elle est plus belle encor que la vierge Marie,</p> +<p>Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,</p> +<p>Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,</p> +<p>Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></div> +<p>O sainte pécheresse! ô grande repentante!</p> +<p>Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,</p> +<p>Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,</p> +<p>Tout le rayonnement de la virginité</p> +<p>Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,</p> +<p>Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,</p> +<p>Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,</p> +<p>Ineffable rosée à faire envie aux cieux!</p> +<p>Jamais lys de Saron, divine courtisane,</p> +<p>Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,</p> +<p>N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;</p> +<p>Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns</p> +<p>Laisse voir, au travers de la peau transparente,</p> +<p>Le rêve de ton âme et ta pensée errante,</p> +<p>Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!</p> +<p>Ton œil est un foyer dont les rayons ardents</p> +<p>Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;</p> +<p>O la plus amoureuse entre toutes les femmes!</p> +<p>Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur</p> +<p>Plus d'extase divine et de sainte langueur;</p> +<p>Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde</p> +<p>Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!</p> +<p>Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit</p> +<p>Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,</p> +<p>Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,</p> +<p>Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;</p> +<p>Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor</p> +<p>D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,</p> +<p>Et, pour te consoler, voulut que la première</p> +<p>Tu le visses rempli de gloire et de lumière.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,</p> +<p>N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,</p> +<p>Et que ta rêverie a sondé ce mystère</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></div> +<p>Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?</p> +<p>O poëtes! allez prier à cet autel,</p> +<p>A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,</p> +<p>Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.</p> +<p>Regardez le Jésus et puis la Madeleine;</p> +<p>Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit</p> +<p>Que font en s'éployant les ailes de la nuit;</p> +<p>Peut-être un chérubin détaché de la toile,</p> +<p>A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,</p> +<p>Et dans un long soupir l'orgue murmurera</p> +<p>L'ineffable secret que ma bouche taira.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHANT DU GRILLON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> + +<p class="subheader">I</p> +<p>Souffle, bise! tombe à flots, pluie!</p> +<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p> +<p>Je ris de la pluie et du vent;</p> +<p>En attendant que l'hiver fuie,</p> +<p>Je reste au coin du feu, rêvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!</p> +<p>Le gaz, de sa langue bleuâtre,</p> +<p>Lèche plus doucement le bois;</p> +<p>La fumée, en filet d'albâtre,</p> +<p>Monte et se contourne à ma voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bouilloire rit et babille;</p> +<p>La flamme aux pieds d'argent sautille</p> +<p>En accompagnant ma chanson;</p> +<p>La bûche de duvet s'habille;</p> +<p>La séve bout dans le tison.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soufflet au râle asthmatique</p> +<p>Me fait entendre sa musique;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span></div> +<p>Le tourne-broche aux dents d'acier</p> +<p>Mêle au concerto domestique</p> +<p>Le tic-tac de son balancier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les étincelles réjouies,</p> +<p>En étoiles épanouies,</p> +<p>Vont et viennent, croisant dans l'air</p> +<p>Les salamandres éblouies,</p> +<p>Au ricanement grêle et clair.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Du fond de ma cellule noire,</p> +<p>Quand Berthe vous conte une histoire,</p> +<p><cite>Le Chaperon</cite> ou <cite>l'Oiseau bleu</cite>,</p> +<p>C'est moi qui soutiens sa mémoire,</p> +<p>C'est moi qui fais taire le feu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'étouffe le bruit monotone</p> +<p>Du rouet qui grince et bourdonne;</p> +<p>J'impose silence au matou;</p> +<p>Les heures s'en vont, et personne</p> +<p>N'entend le timbre du coucou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pendant la nuit et la journée,</p> +<p>Je chante sous la cheminée;</p> +<p>Dans mon langage de grillon</p> +<p>J'ai, des rebuts de son aînée,</p> +<p>Souvent consolé Cendrillon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le renard glapit dans le piége;</p> +<p>Le loup, hurlant de faim, assiége</p> +<p>La ferme au milieu des grands bois;</p> +<p>Décembre met, avec sa neige,</p> +<p>Des chemises blanches aux toits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></div> +<p>Allons, fagot, pétille et flambe;</p> +<p>Courage! farfadet ingambe,</p> +<p>Saule, bondis plus haut encor;</p> +<p>Salamandre, montre ta jambe,</p> +<p>Lève en dansant ton jupon d'or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel plaisir? prolonger sa veille,</p> +<p>Regarder la flamme vermeille</p> +<p>Prenant à deux bras le tison,</p> +<p>A tous les bruits prêter l'oreille,</p> +<p>Entendre vivre la maison!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tapi dans sa niche bien chaude,</p> +<p>Sentir l'hiver qui pleure et rôde,</p> +<p>Tout blême et le nez violet,</p> +<p>Tâchant de s'introduire en fraude</p> +<p>Par quelque fente du volet!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Souffle, bise! tombe à flots, pluie!</p> +<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p> +<p>Je ris de la pluie et du vent;</p> +<p>En attendant que l'hiver fuie</p> +<p>Je reste au coin du feu, rêvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez les branches,</p> +<p>Comme elles sont blanches!</p> +<p>Il neige des fleurs.</p> +<p>Riant dans la pluie,</p> +<p>Le soleil essuie</p> +<p>Les saules en pleurs,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span></div> +<p>Et le ciel reflète</p> +<p>Dans la violette</p> +<p>Ses pures couleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nature en joie</p> +<p>Se pare et déploie</p> +<p>Son manteau vermeil.</p> +<p>Le paon, qui se joue,</p> +<p>Fait tourner en roue</p> +<p>Sa queue au soleil.</p> +<p>Tout court, tout s'agite,</p> +<p>Pas un lièvre au gîte;</p> +<p>L'ours sort du sommeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La mouche ouvre l'aile,</p> +<p>Et la demoiselle</p> +<p>Aux prunelles d'or,</p> +<p>Au corset de guêpe,</p> +<p>Dépliant son crêpe,</p> +<p>A repris l'essor.</p> +<p>L'eau gaîment babille,</p> +<p>Le goujon frétille:</p> +<p>Un printemps encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout se cherche et s'aime;</p> +<p>Le crapaud lui-même,</p> +<p>Les aspics méchants,</p> +<p>Toute créature,</p> +<p>Selon sa nature:</p> +<p>La feuille a des chants;</p> +<p>Les herbes résonnent,</p> +<p>Les buissons bourdonnent,</p> +<p>C'est concert aux champs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span></div> +<p>Moi seul je suis triste.</p> +<p>Qui sait si j'existe,</p> +<p>Dans mon palais noir?</p> +<p>Sous la cheminée,</p> +<p>Ma vie enchaînée</p> +<p>Coule sans espoir.</p> +<p>Je ne puis, malade,</p> +<p>Chanter ma ballade</p> +<p>Aux hôtes du soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si la brise tiède</p> +<p>Au vent froid succède,</p> +<p>Si le ciel est clair,</p> +<p>Moi, ma cheminée</p> +<p>N'est illuminée</p> +<p>Que d'un pâle éclair;</p> +<p>Le cercle folâtre</p> +<p>Abandonne l'âtre:</p> +<p>Pour moi c'est l'hiver.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur la cendre grise,</p> +<p>La pincette brise</p> +<p>Un charbon sans feu.</p> +<p>Adieu les paillettes,</p> +<p>Les blondes aigrettes!</p> +<p>Pour six mois adieu</p> +<p>La maîtresse bûche,</p> +<p>Où sous la peluche</p> +<p>Sifflait le gaz bleu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans ma niche creuse,</p> +<p>Ma patte boiteuse</p> +<p>Me tient en prison.</p> +<p>Quand l'insecte rôde,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></div> +<p>Comme une émeraude,</p> +<p>Sous le vert gazon,</p> +<p>Moi seul je m'ennuie;</p> +<p>Un mur, noir de suie,</p> +<p>Est mon horizon.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ABSENCE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Reviens, reviens, ma bien-aimée;</p> +<p>Comme une fleur loin du soleil,</p> +<p>La fleur de ma vie est fermée</p> +<p>Loin de ton sourire vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entre nos cœurs tant de distance!</p> +<p>Tant d'espace entre nos baisers!</p> +<p>O sort amer! ô dure absence!</p> +<p>O grands désirs inapaisés!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'ici là-bas, que de campagnes,</p> +<p>Que de villes et de hameaux,</p> +<p>Que de vallons et de montagnes,</p> +<p>A lasser le pied des chevaux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au pays qui me prend ma belle,</p> +<p>Hélas! si je pouvais aller;</p> +<p>Et si mon corps avait une aile</p> +<p>Comme mon âme pour voler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par-dessus les vertes collines,</p> +<p>Les montagnes au front d'azur,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></div> +<p>Les champs rayés et les ravines,</p> +<p>J'irais d'un vol rapide et sûr.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le corps ne suit pas la pensée;</p> +<p>Pour moi, mon âme, va tout droit,</p> +<p>Comme une colombe blessée,</p> +<p>S'abattre au rebord de ton toit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Descends dans sa gorge divine,</p> +<p>Blonde et fauve comme de l'or,</p> +<p>Douce comme un duvet d'hermine,</p> +<p>Sa gorge, mon royal trésor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et dis, mon âme, à cette belle:</p> +<p>«Tu sais bien qu'il compte les jours,</p> +<p>O ma colombe! à tire d'aile,</p> +<p>Retourne au nid de nos amours.»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">AU SOMMEIL<br /> +<span class="small">HYMNE ANTIQUE</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,</p> +<p>Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,</p> +<p>La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,</p> +<p>Et son dernier rayon, à travers la feuillée,</p> +<p>Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement</p> +<p>Sur le front endormi de son bleuâtre amant.</p> +<p>Par la porte d'ivoire et la porte de corne,</p> +<p>Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés</p> +<p>Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;</p> +<p>Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,</p> +<p>Au long de son dos brun pendent tout débouclés;</p> +<p>Le vent même retient son haleine, et les mondes,</p> +<p>Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,</p> +<p>S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.</p> +<p>O jeune homme charmant, couronné de pavots,</p> +<p>Qui, tenant sur la main une patère noire,</p> +<p>Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,</p> +<p>Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;</p> +<p>Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,</p> +<p>Où la vie au trépas s'unit et se mélange,</p> +<p>Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span></div> +<p>Douce transition de la lumière à l'ombre,</p> +<p>Du repos à la mort et du lit au tombeau;</p> +<p>Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,</p> +<p>Du fond de ta caverne inconnue au soleil,</p> +<p>Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!</p> +<p>Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,</p> +<p>Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,</p> +<p>Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;</p> +<p>Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,</p> +<p>Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,</p> +<p>Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.</p> +<p>Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,</p> +<p>Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,</p> +<p>Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.</p> +<p>Je te préfère même à la blanche Vénus,</p> +<p>Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,</p> +<p>Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,</p> +<p>Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie</p> +<p>Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;</p> +<p>Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,</p> +<p>A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde</p> +<p>Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,</p> +<p>Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil</p> +<p>Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,</p> +<p>Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.</p> +<p>Sous les arceaux muets de la grotte profonde,</p> +<p>Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,</p> +<p>Reçois bénignement mon encens et mes vœux,</p> +<p>Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TERZA RIMA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,</p> +<p>Et que de l'échafaud, sublime et radieux,</p> +<p>Il fut redescendu dans la cité latine,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,</p> +<p>Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;</p> +<p>Il avait oublié le monde dans les cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Trois grands mois il garda cette attitude austère,</p> +<p>On l'eût pris pour un ange en extase devant</p> +<p>Le saint triangle d'or, au moment du mystère.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,</p> +<p>Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;</p> +<p>Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les anges secouant leur chevelure blonde,</p> +<p>Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,</p> +<p>Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eux marchent au hasard et font mille faux pas;</p> +<p>Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,</p> +<p>Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span></div> +<p>Que leur font les passants, les pierres et les boues?</p> +<p>Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,</p> +<p>Et le jeu du désir leur empourpre les joues.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,</p> +<p>Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,</p> +<p>Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un auguste reflet de leur œuvre divine</p> +<p>S'attache à leur personne et leur dore le front,</p> +<p>Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les nuits suivront les jours et se succéderont,</p> +<p>Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,</p> +<p>Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;</p> +<p>Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit,</p> +<p>Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;</p> +<p>Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,</p> +<p>Et le tableau quitté les tourmente et les suit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,</p> +<p>Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,</p> +<p>Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sublime aveuglement? magnifique défaut!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MONTÉE SUR LE BROCKEN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,</p> +<p>Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons</p> +<p>Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,</p> +<p>Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,</p> +<p>On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,</p> +<p>Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,</p> +<p>Sans approcher du ciel qui toujours se recule,</p> +<p>Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.</p> +<p>On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,</p> +<p>Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.</p> +<p>Le silence est profond; la chanson de la terre</p> +<p>Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,</p> +<p>Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement</p> +<p>Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.</p> +<p>Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,</p> +<p>S'éteint subitement sous la voûte muette;</p> +<p>C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor</p> +<p>Les violes d'amour et les cithares d'or,</p> +<p>Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.</p> +<p>Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,</p> +<p>Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,</p> +<p>La dernière des fleurs vous jette son adieu.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span></div> +<p>La neige cependant descend silencieuse,</p> +<p>Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse</p> +<p>Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;</p> +<p>Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,</p> +<p>Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,</p> +<p>Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE PREMIER RAYON DE MAI</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier j'étais à table avec ma chère belle,</p> +<p>Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,</p> +<p>Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid</p> +<p>Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.</p> +<p>C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,</p> +<p>Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,</p> +<p>De sonores baisers et de propos joyeux.</p> +<p>L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,</p> +<p>Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine</p> +<p>On voyait les trésors de sa blanche poitrine;</p> +<p>Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,</p> +<p>Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,</p> +<p>Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,</p> +<p>Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.</p> +<p>Un rayon de soleil, le premier du printemps,</p> +<p>Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants</p> +<p>Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes</p> +<p>D'un verre de cristal allumant les facettes,</p> +<p>Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.</p> +<p>Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!</p> +<p>Avec un sentiment de joie et de bien-être</p> +<p>Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span></div> +<p>L'aubépine de mai me parfumait le cœur,</p> +<p>Et, comme la saison, mon âme était en fleur;</p> +<p>Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,</p> +<p>De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,</p> +<p>Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,</p> +<p>Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,</p> +<p>Malgré les députés, la Charte et les ministres,</p> +<p>Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,</p> +<p>On n'avait pas encor supprimé le soleil,</p> +<p>Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;</p> +<p>Que la femme était belle et toujours désirable,</p> +<p>Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,</p> +<p>Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,</p> +<p>Célébrer le printemps, le vin et les amours.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE LION DU CIRQUE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:</p> +<p>Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;</p> +<p>De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;</p> +<p>Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,</p> +<p>Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,</p> +<p>Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,</p> +<p>Dors et prends patience, ô lion du désert!</p> +<p>Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,</p> +<p>Demain tu sauteras dans la pleine lumière,</p> +<p>Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,</p> +<p>Et de tous les côtés les applaudissements</p> +<p>Répondront comme un chœur à tes grommèlements</p> +<p>On te tient en réserve une vierge chrétienne,</p> +<p>Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;</p> +<p>Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,</p> +<p>Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;</p> +<p>Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:</p> +<p>Ne frotte plus ton nez contre la grille close;</p> +<p>Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger</p> +<p>Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger</p> +<p>Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume</p> +<p>Une tête où déjà l'auréole s'allume.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></div> +<p>Le belluaire ainsi gourmande son lion,</p> +<p>Et le lion fait trêve à sa rébellion.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,</p> +<p>Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,</p> +<p>Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,</p> +<p>Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;</p> +<p>Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore</p> +<p>Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.</p> +<p>A quoi bon te débattre et grincer et hurler?</p> +<p>Le temps n'est pas venu de te démuseler.</p> +<p>En attendant le jour de revoir la lumière,</p> +<p>Silencieusement à l'angle d'une pierre,</p> +<p>Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,</p> +<p>Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p> + + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LAMENTO</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Connaissez-vous la blanche tombe</p> +<p>Où flotte avec un son plaintif</p> +<p class="i2"> L'ombre d'un if?</p> +<p>Sur l'if, une pâle colombe,</p> +<p>Triste et seule, au soleil couchant,</p> +<p class="i2"> Chante son chant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un air maladivement tendre,</p> +<p>A la fois charmant et fatal,</p> +<p class="i2"> Qui vous fait mal,</p> +<p>Et qu'on voudrait toujours entendre;</p> +<p>Un air, comme en soupire aux cieux</p> +<p class="i2"> L'ange amoureux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On dirait que l'âme éveillée</p> +<p>Pleure sous terre à l'unisson</p> +<p class="i2"> De la chanson,</p> +<p>Et du malheur d'être oubliée</p> +<p>Se plaint dans un roucoulement</p> +<p class="i2"> Bien doucement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les ailes de la musique</p> +<p>On sent lentement revenir</p> +<p class="i2"> Un souvenir;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span></div> +<p>Une ombre de forme angélique</p> +<p>Passe dans un rayon tremblant,</p> +<p class="i2"> En voile blanc.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les belles de nuit, demi-closes,</p> +<p>Jettent leur parfum faible et doux</p> +<p class="i2"> Autour de vous,</p> +<p>Et le fantôme aux molles poses</p> +<p>Murmure en vous tendant les bras:</p> +<p class="i2"> Tu reviendras?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! jamais plus, près de la tombe</p> +<p>Je n'irai, quand descend le soir</p> +<p class="i2"> Au manteau noir,</p> +<p>Écouter la pâle colombe</p> +<p>Chanter sur la branche de l'if</p> +<p class="i2"> Son chant plaintif!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BARCAROLLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>Où voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aviron est d'ivoire,</p> +<p>Le pavillon de moire,</p> +<p>Le gouvernail d'or fin;</p> +<p>J'ai pour lest une orange,</p> +<p>Pour voile une aile d'ange,</p> +<p>Pour mousse un séraphin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>Où voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Est-ce dans la Baltique,</p> +<p>Sur la mer Pacifique,</p> +<p>Dans l'île de Java?</p> +<p>Ou bien dans la Norwége,</p> +<p>Cueillir la fleur de neige,</p> +<p>Ou la fleur d'Angsoka?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>Où voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Menez-moi, dit la belle,</p> +<p>A la rive fidèle</p> +<p>Où l'on aime toujours.</p> +<p>—Cette rive, ma chère,</p> +<p>On ne la connaît guère</p> +<p>Au pays des amours.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TRISTESSE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Avril est de retour.</p> +<p class="i3"> La première des roses,</p> +<p class="i3"> De ses lèvres mi-closes,</p> +<p class="i3"> Rit au premier beau jour;</p> +<p class="i3"> La terre bienheureuse</p> +<p class="i3"> S'ouvre et s'épanouit;</p> +<p class="i3"> Tout aime, tout jouit.</p> +<p>Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> Les buveurs en gaîté,</p> +<p class="i3"> Dans leurs chansons vermeilles,</p> +<p class="i3"> Célèbrent sous les treilles</p> +<p class="i3"> Le vin et la beauté;</p> +<p class="i3"> La musique joyeuse,</p> +<p class="i3"> Avec leur rire clair</p> +<p class="i3"> S'éparpille dans l'air.</p> +<p>Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> En déshabillés blancs,</p> +<p class="i3"> Les jeunes demoiselles</p> +<p class="i3"> S'en vont sous les tonnelles</p> +<p class="i3"> Au bras de leurs galants;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></div> +<p class="i3"> La lune langoureuse</p> +<p class="i3"> Argente leurs baisers</p> +<p class="i3"> Longuement appuyés.</p> +<p>Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> Moi, je n'aime plus rien,</p> +<p class="i3"> Ni l'homme, ni la femme,</p> +<p class="i3"> Ni mon corps, ni mon âme,</p> +<p class="i3"> Pas même mon vieux chien.</p> +<p class="i3"> Allez dire qu'on creuse,</p> +<p class="i3"> Sous le pâle gazon,</p> +<p class="i3"> Une fosse sans nom.</p> +<p>Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">QUI SERA ROI?</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>I</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>BÉHÉMOT</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.</p> +<p>Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse</p> +<p class="i3"> Comme le dos d'un mont.</p> +<p>Je suis une montagne animée et qui marche;</p> +<p>Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,</p> +<p>Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;</p> +<p>Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle</p> +<p class="i3"> Comme sous un bélier.</p> +<p>Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?</p> +<p>J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,</p> +<p>Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:</p> +<p>Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe</p> +<p class="i3"> De blessés et de morts.</p> +<p>Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée</p> +<p>Rugit plus furieuse et plus échevelée,</p> +<p>Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div> +<p>Les flèches font sur moi le pétillement grêle</p> +<p>Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle</p> +<p class="i3"> Sur les tuiles d'un toit,</p> +<p>Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,</p> +<p>Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,</p> +<p>Et par tous les chemins je marche toujours droit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;</p> +<p>A travers les bambous, je folâtre et je passe</p> +<p class="i3"> Comme un faon dans les blés.</p> +<p>Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,</p> +<p>Je dessèche son urne avec ma grande trompe,</p> +<p>Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,</p> +<p>Je porterais le ciel et sa coupole ronde</p> +<p class="i3"> Tout aussi bien qu'Atlas.</p> +<p>Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,</p> +<p>Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.</p> +<p>Je le remplacerai quand il sera trop las!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,</p> +<p>Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>III</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>LÉVIATHAN</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,</p> +<p>Comme un enfant mutin je fouette l'Océan</p> +<p class="i3"> Du revers de ma large queue.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div> +<p>Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,</p> +<p>Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,</p> +<p class="i3"> Seigneur de l'immensité bleue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le requin endenté d'un triple rang de dents,</p> +<p>Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,</p> +<p> Le kraken qu'on prend pour une île,</p> +<p>L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,</p> +<p>Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,</p> +<p class="i3"> Du cétacé jusqu'au nautile;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le grand serpent de mer et le poisson Macar,</p> +<p>Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,</p> +<p class="i3"> Qui soufflent l'eau par la narine,</p> +<p>Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,</p> +<p>Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts</p> +<p class="i3"> Et montrant sa blanche poitrine;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les oursons étoilés et les crabes hideux,</p> +<p>Comme des coutelas agitant autour d'eux</p> +<p class="i3"> L'arsenal crochu de leurs pinces;</p> +<p>Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.</p> +<p>Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi</p> +<p class="i3"> Quand je visite mes provinces.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,</p> +<p>Mon royaume est superbe et magnifique à voir:</p> +<p class="i3"> Des végétations étranges,</p> +<p>Éponges, polypiers, madrépores, coraux,</p> +<p>Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,</p> +<p class="i3"> S'y découpent en vertes franges.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,</p> +<p>Ma respiration soulève l'ouragan</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div> +<p class="i3"> Et se condense en noirs nuages;</p> +<p>Le souffle impétueux de mes larges naseaux</p> +<p>Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux</p> +<p class="i3"> Avec les pâles équipages.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi vous avez tort de tant faire le fier</p> +<p>Pour avoir une peau plus dure que le fer</p> +<p class="i3"> Et renversé quelque muraille;</p> +<p>Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.</p> +<p>Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment</p> +<p class="i3"> Vous êtes de petite taille.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'empire revient donc à moi, prince des eaux,</p> +<p>Qui mène chaque soir les difformes troupeaux</p> +<p class="i3"> Paître dans les moites campagnes;</p> +<p>Moi témoin du déluge et des temps disparus;</p> +<p>Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus</p> +<p class="i3"> Les grands aigles sur les montagnes!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Léviathan se tut et plongea sous les flots;</p> +<p>Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>V</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>L'OISEAU ROCK</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Là-bas, tout là-bas, il me semble</p> +<p>Que j'entends quereller ensemble</p> +<p>Béhémot et Léviathan;</p> +<p>Chacun des deux rivaux aspire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></div> +<p>Ambition folle! à l'empire</p> +<p>De la terre et de l'Océan.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh quoi! Léviathan l'énorme</p> +<p>S'assoirait, majesté difforme,</p> +<p>Sur le trône de l'univers!</p> +<p>N'a-t-il pas ses grottes profondes,</p> +<p>Son palais d'azur sous les ondes?</p> +<p>N'est-il pas roi des peuples verts?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Béhémot, dans sa patte immonde,</p> +<p>Veut prendre le sceptre du monde</p> +<p>Et se poser en souverain.</p> +<p>Béhémot, avec son gros ventre,</p> +<p>Veut faire venir à son antre</p> +<p>L'univers terrestre et marin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La prétention est étrange</p> +<p>Pour ces deux pétrisseurs de fange,</p> +<p>Qui ne sauraient quitter le sol.</p> +<p>C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être</p> +<p>De ce monde seigneur et maître,</p> +<p>Et je suis roi de par mon vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je pourrais dans ma forte serre</p> +<p>Prendre la boule de la terre</p> +<p>Avec le ciel pour écusson.</p> +<p>Créez deux mondes: je me flatte</p> +<p>D'en tenir un dans chaque patte,</p> +<p>Comme les aigles du blason.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je nage en plein dans la lumière,</p> +<p>Et ma prunelle sans paupière</p> +<p>Regarde en face le soleil.</p> +<p>Lorsque par les airs je voyage,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></div> +<p>Mon ombre, comme un grand nuage,</p> +<p>Obscurcit l'horizon vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je cause avec l'étoile bleue</p> +<p>Et la comète à pâle queue;</p> +<p>Dans la lune je fais mon nid;</p> +<p>Je perche sur l'arc d'une sphère;</p> +<p>D'un coup de mon aile légère</p> +<p>Je fais le tour de l'infini.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>VI</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>L'HOMME</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Léviathan, je vais, malgré les deux cascades</p> +<p>Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,</p> +<p>La mer qui se soulève à tes reniflements,</p> +<p>Et les glaces du pôle et tous les éléments,</p> +<p>Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,</p> +<p>T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;</p> +<p>Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,</p> +<p>Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.</p> +<p>Béhémot, à genoux! que je pose la charge</p> +<p>Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!</p> +<p>Je ne suis pas ému de ton énormité;</p> +<p>Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,</p> +<p>Et je te couperai tes immenses oreilles,</p> +<p>Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,</p> +<p>Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.</p> +<p>Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,</p> +<p>Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,</p> +<p>Sans pouvoir achever la courbe commencée,</p> +<p>Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,</p> +<p>Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">COMPENSATION</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il naît sous le soleil de nobles créatures</p> +<p>Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,</p> +<p>Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu semble les produire afin de se prouver;</p> +<p>Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,</p> +<p>Et souvent passe un siècle à les parachever.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce</p> +<p>Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,</p> +<p>Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,</p> +<p>Sans quitter un instant leur pose solennelle,</p> +<p>Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle,</p> +<p>Tout cède devant eux; les sables inconstants</p> +<p>Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,</p> +<p>L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:</p> +<p>Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></div> +<p>Leur existence étrange est le réel du rêve;</p> +<p>Ils exécuteront votre plan idéal,</p> +<p>Comme un maître savant le croquis d'un élève.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal</p> +<p>Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,</p> +<p>Passent assis en croupe au dos de leur cheval.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route</p> +<p>Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,</p> +<p>N'osant prendre une branche au carrefour du doute.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,</p> +<p>Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,</p> +<p>Types toujours vivants dont on fait des récits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,</p> +<p>En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,</p> +<p>Si prompte à repeupler tes immondes repaires,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,</p> +<p>Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,</p> +<p>Tant de monstres impurs échappés de tes mains,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHINOISERIE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,</p> +<p>Ni vous non plus, Juliette, ni vous,</p> +<p>Ophélia, ni Béatrix, ni même</p> +<p>Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Celle que j'aime, à présent, est en Chine;</p> +<p>Elle demeure avec ses vieux parents,</p> +<p>Dans une tour de porcelaine fine,</p> +<p>Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle a des yeux retroussés vers les tempes,</p> +<p>Un pied petit à tenir dans la main,</p> +<p>Le teint plus clair que le cuivre des lampes,</p> +<p>Les ongles longs et rougis de carmin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par son treillis elle passe sa tête,</p> +<p>Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,</p> +<p>Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,</p> +<p>Chante le saule et la fleur du pêcher.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour veiner de son front la pâleur délicate,</p> +<p>Le Japon a donné son plus limpide azur;</p> +<p>La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur</p> +<p>Que son col transparent et ses tempes d'agate.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;</p> +<p>Le chant du rossignol près de sa voix est dur,</p> +<p>Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,</p> +<p>On dirait de la lune en sa robe d'ouate.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;</p> +<p>Le caprice a taillé son petit nez charmant;</p> +<p>Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,</p> +<p>Et près d'elle on respire autour de sa beauté</p> +<p>Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A DEUX BEAUX YEUX</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous avez un regard singulier et charmant;</p> +<p>Comme la lune au fond du lac qui la reflète,</p> +<p>Votre prunelle, où brille une humide paillette,</p> +<p>Au coin de vos doux yeux roule languissamment.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;</p> +<p>Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,</p> +<p>Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète</p> +<p>Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mille petits amours à leur miroir de flamme</p> +<p>Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,</p> +<p>Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,</p> +<p>Comme une fleur céleste au calice idéal</p> +<p>Que l'on apercevrait à travers un cristal.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE THERMODON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme</p> +<p>Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,</p> +<p>Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris;</p> +<p>On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,</p> +<p>La gravure sonner comme une vieille armure,</p> +<p>Et le papier muet semble jeter des cris.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un pont par où se rue une foule en démence,</p> +<p>Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,</p> +<p>Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;</p> +<p>A travers l'arche on voit une ville enflammée,</p> +<p>D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée</p> +<p>Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une barque, pareille à la barque des ombres,</p> +<p>Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,</p> +<p>Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;</p> +<p>Une averse de sang pleut des têtes coupées;</p> +<p>Des mains par l'agonie éperdument crispées,</p> +<p>Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></div> +<p>Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,</p> +<p>Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;</p> +<p>Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;</p> +<p>Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,</p> +<p>Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,</p> +<p>Tout ce que le combat jette à leur appétit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,</p> +<p>Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre</p> +<p>Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;</p> +<p>Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse</p> +<p>Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce</p> +<p>Un cadavre déjà de cent coups traversé.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est un rude combat! chevelures, crinières,</p> +<p>Panaches et cimiers, enseignes et bannières,</p> +<p>Au souffle des clairons volent échevelés;</p> +<p>Les lances, ces épis de la moisson sanglante,</p> +<p>S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,</p> +<p>Comme sous une pluie on voit pencher des blés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;</p> +<p>Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,</p> +<p>Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;</p> +<p>Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,</p> +<p>Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes</p> +<p>Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelle férocité de dessin et de touche!</p> +<p>Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!</p> +<p>Qui signa ce poëme étrange et véhément?</p> +<p>C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,</p> +<p>Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,</p> +<p>Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></div> +<p>C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime</p> +<p>Pencha cette bataille au bord de cet abîme,</p> +<p>Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,</p> +<p>Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes</p> +<p>Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames</p> +<p>S'apaise et n'ose pas les submerger encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières</p> +<p>Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.</p> +<p class="i2"> Sous l'armure une gorge bat;</p> +<p>Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,</p> +<p>Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire</p> +<p class="i2"> Le lait empourpré du combat.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez! regardez! les chevelures blondes</p> +<p>Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes</p> +<p class="i2"> Aux cheveux glauques des roseaux.</p> +<p>Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,</p> +<p>Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre</p> +<p class="i2"> Circule en transparents réseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,</p> +<p>La mort a déjà mis sa pâleur azurée;</p> +<p class="i2"> Ils n'ont de rose que le sang.</p> +<p>Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,</p> +<p>Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,</p> +<p class="i2"> Où l'eau les soulève en passant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le cheval de bataille à la croupe tigrée,</p> +<p>Secouant dans les cieux sa crinière effarée,</p> +<p> Les foule avec ses durs sabots;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></div> +<p>Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,</p> +<p>Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,</p> +<p class="i2"> Tire à lui leurs derniers lambeaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,</p> +<p>Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve,</p> +<p> L'orfraie au regard clandestin,</p> +<p>Les loups se balançant sur leurs échines maigres,</p> +<p>Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,</p> +<p class="i2"> Prendre leur part au grand festin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.</p> +<p>O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,</p> +<p class="i2"> Ces beaux seins d'un si pur contour,</p> +<p>Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,</p> +<p>Fouillés par le museau de l'hyène farouche,</p> +<p class="i2"> Piqués par le bec du vautour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cessez de vains efforts, ô braves amazones!</p> +<p>A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,</p> +<p class="i2"> Le casque grec empanaché,</p> +<p>La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,</p> +<p>Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,</p> +<p class="i2"> Lâche votre glaive ébréché?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Votre armure faussée, entre ces bras robustes,</p> +<p>Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes</p> +<p class="i2"> Où le poil pousse en plein terrain;</p> +<p>Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,</p> +<p>O guerrières! seraient les appas et les charmes</p> +<p class="i2"> Cachés sous vos corsets d'airain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,</p> +<p>Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,</p> +<p class="i2"> Les bras se suspendraient autour;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></div> +<p>Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,</p> +<p>Vous auriez sans combat remporté la victoire,</p> +<p class="i2"> Car la force cède à l'amour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,</p> +<p>Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;</p> +<p> Fuyez sans vous tourner pour voir,</p> +<p>Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres</p> +<p>Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,</p> +<p class="i2"> Et du gazon pour vous asseoir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est la nécessité! c'est la règle fatale!</p> +<p>Toujours l'esprit le cède à la force brutale;</p> +<p>Et quand la passion, aux beaux élans divins,</p> +<p>Avec le positif veut en venir aux mains,</p> +<p>Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,</p> +<p>Engage le combat sur le pont de l'abîme,</p> +<p>Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant</p> +<p>Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,</p> +<p>Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,</p> +<p>Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes</p> +<p>Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,</p> +<p>Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;</p> +<p>Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,</p> +<p>Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,</p> +<p>Où son corps va trouver les caïmans du fond.</p> +<p>Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,</p> +<p>Sans donner une plainte aux victimes noyées,</p> +<p>Passent, tambours battants, enseignes déployées.</p> +<p>Cette planche, gravée en six cartons divers</p> +<p>Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></div> +<p>Femmes au cœur hautain, pâles cariatides,</p> +<p>Qui ployez à regret des têtes moins timides</p> +<p>Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,</p> +<p>Et qui vous refusez à porter votre croix,</p> +<p>De votre destinée est l'effrayant symbole,</p> +<p>Et je l'y vois écrite en sombre parabole.</p> +<p>Comme vous autrefois, folles de liberté,</p> +<p>Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté,</p> +<p>Se brûlèrent un sein, et mirent à la place</p> +<p>La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse;</p> +<p>Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,</p> +<p>La navette qui court à travers les réseaux,</p> +<p>Les travaux de la femme et les soins du ménage,</p> +<p>Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;</p> +<p>Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir</p> +<p>Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,</p> +<p>Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,</p> +<p>Leur troupe rencontra la grande armée en marche,</p> +<p>Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,</p> +<p>Incertaine marée, on vit les combattants,</p> +<p>Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,</p> +<p>Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,</p> +<p>Pousser et repousser leur flux et leur reflux,</p> +<p>Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,</p> +<p>Mesurant le terrain et supputant les pertes,</p> +<p>Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.</p> +<p>De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs</p> +<p>Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,</p> +<p>Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,</p> +<p>Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ÉLÉGIE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai fait une remarque hier en te quittant.</p> +<p>Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant</p> +<p>On a peur; on se fait avec la moindre chose</p> +<p>Un sujet de tourments. On veut savoir la cause</p> +<p>De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,</p> +<p>La plus folle chimère, un souvenir ancien</p> +<p>Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille,</p> +<p>Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille</p> +<p>Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;</p> +<p>L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.</p> +<p>Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,</p> +<p>Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.</p> +<p>Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras</p> +<p>Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,</p> +<p>Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime</p> +<p>Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.</p> +<p>Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela.</p> +<p>Je voudrais oublier toutes ces choses-là;</p> +<p>Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,</p> +<p>Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette</p> +<p>Laisse aller Roméo qui part. En ce moment</p> +<p>Où mon âme pâmée à chaque embrassement</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></div> +<p>S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,</p> +<p>Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,</p> +<p>Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait,</p> +<p>Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,</p> +<p>Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare</p> +<p>Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,</p> +<p>Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi,</p> +<p>Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;</p> +<p>Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;</p> +<p>Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée</p> +<p>N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.</p> +<p>J'étais là, devant toi, comme un musicien,</p> +<p>Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.</p> +<p>O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,</p> +<p>Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,</p> +<p>Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher</p> +<p>Se ferme et te repousse, et te laisse répandre</p> +<p>Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!</p> +<p>J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,</p> +<p>Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,</p> +<p>Après tant de serments et de douces paroles,</p> +<p>Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;</p> +<p>Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon</p> +<p>Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom</p> +<p>Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère</p> +<p>D'aimer une autre femme au monde que sa mère.</p> +<p>Rousseau dit quelque part:—Regardez votre amant</p> +<p>Au sortir de vos bras.—Il a raison vraiment.</p> +<p>Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,</p> +<p>Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,</p> +<p>Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort,</p> +<p>Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,</p> +<p>Le moment est venu de regarder en face</p> +<p>L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span></div> +<p>Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.</p> +<p>Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,</p> +<p>C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.</p> +<p>Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,</p> +<p>Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur,</p> +<p>Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur,</p> +<p>La première lassée est la femme. La honte</p> +<p>D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte</p> +<p>Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,</p> +<p>Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment</p> +<p>Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde</p> +<p>Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,</p> +<p>C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut</p> +<p>Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;</p> +<p>Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte</p> +<p>A remplacé l'amour; une froide contrainte</p> +<p>Succède aux beaux élans de folle liberté.</p> +<p>Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.</p> +<p>La femme se repent et l'homme se repose:</p> +<p>Il a touché son but, il a gagné sa cause;</p> +<p>C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,</p> +<p>Qui, la couronne au front, au-devant de son char,</p> +<p>Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,</p> +<p>Traînera sans pitié Cléopâtre captive.</p> +<p>Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin:</p> +<p>Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.</p> +<p>César attend dehors! il lui faut Cléopâtre</p> +<p>Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre;</p> +<p>Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains</p> +<p>Disent:—Heureux César! et lui battent des mains.</p> +<p>La femme sait cela, que de reine et maîtresse</p> +<p>Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;</p> +<p>Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,</p> +<p>Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span></div> +<p>Le lui remet en main et la fait souveraine.</p> +<p>Il faut que son amant à ses genoux se traîne</p> +<p>Et lui baise les pieds et demande pardon.</p> +<p>Mais elle maintenant, froide et sans abandon,</p> +<p>Avec un double fil nouant son nouveau masque,</p> +<p>Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,</p> +<p>Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,</p> +<p>Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.</p> +<p>Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée</p> +<p>N'eût pas dû me venir et doit être chassée,</p> +<p>Et que je suis bien fou de douter d'un amour</p> +<p>Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour?</p> +<p>J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,</p> +<p>Ces haines, ces retours et ces alternatives,</p> +<p>Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,</p> +<p>C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.</p> +<p>Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre;</p> +<p>Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.</p> +<p>On est bien malheureux; mais pour un tel malheur</p> +<p>Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.</p> +<p>Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.</p> +<p>Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?</p> +<p>Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!</p> +<p>Comme la gloire est creuse et vous contente peu!</p> +<p>L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame</p> +<p>Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA BONNE JOURNÉE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,</p> +<p>Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre.</p> +<p>Par Apollo! cent vers! je devrais être las;</p> +<p>On le serait à moins; mais je ne le suis pas.</p> +<p>Je ne sais quelle joie intime et souveraine</p> +<p>Me fait le regard vif et la face sereine;</p> +<p>Comme après la rosée une petite fleur,</p> +<p>Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;</p> +<p>Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,</p> +<p>Et mon souffle pressé plus fortement résonne.</p> +<p>J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.</p> +<p>Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,</p> +<p>Entre mes deux genoux posant sa longue tête,</p> +<p>Semblait me dire:—En chasse! en vain d'un air de fête</p> +<p>Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,</p> +<p>Un filet de soleil jusque sur mon bureau;</p> +<p>Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille</p> +<p>M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;</p> +<p>En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,</p> +<p>Se penchait en riant de son rire ingénu,</p> +<p>Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span></div> +<p>Répandait les parfums de son haleine pure.</p> +<p>Sourd comme saint Antoine à la tentation,</p> +<p>J'ai poursuivi mon œuvre avec religion,</p> +<p>L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,</p> +<p>Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">L'HIPPOPOTAME</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'hippopotame au large ventre</p> +<p>Habite aux Jungles de Java,</p> +<p>Où grondent, au fond de chaque antre,</p> +<p>Plus de monstres qu'on n'en rêva.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le boa se déroule et siffle,</p> +<p>Le tigre fait son hurlement,</p> +<p>Le buffle en colère renifle,</p> +<p>Lui dort ou paît tranquillement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne craint ni kriss ni zagaies,</p> +<p>Il regarde l'homme sans fuir,</p> +<p>Et rit des balles des cipayes</p> +<p>Qui rebondissent sur son cuir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je suis comme l'hippopotame:</p> +<p>De ma conviction couvert,</p> +<p>Forte armure que rien n'entame,</p> +<p>Je vais sans peur par le désert.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VILLANELLE RHYTHMIQUE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand viendra la saison nouvelle,</p> +<p>Quand auront disparu les froids,</p> +<p>Tous les deux nous irons, ma belle,</p> +<p>Pour cueillir le muguet au bois;</p> +<p>Sous nos pieds égrenant les perles</p> +<p>Que l'on voit au matin trembler,</p> +<p>Nous irons écouter les merles</p> +<p class="i4"> Siffler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le printemps est venu, ma belle,</p> +<p>C'est le mois des amants béni,</p> +<p>Et l'oiseau, satinant son aile,</p> +<p>Dit des vers au rebord du nid.</p> +<p>Oh! viens donc sur le banc de mousse,</p> +<p>Pour parler de nos beaux amours,</p> +<p>Et dis-moi de ta voix si douce:</p> +<p class="i4"> Toujours!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Loin, bien loin, égarant nos courses,</p> +<p>Faisons fuir le lapin caché,</p> +<p>Et le daim au miroir des sources</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span></div> +<p>Admirant son grand bois penché,</p> +<p>Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,</p> +<p>En panier enlaçant nos doigts,</p> +<p>Revenons rapportant des fraises</p> +<p class="i4"> Des bois.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SOMMET DE LA TOUR</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,</p> +<p>On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,</p> +<p>Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,</p> +<p>Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,</p> +<p>Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car les hautes maisons voisines de l'église</p> +<p>Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,</p> +<p>Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses</p> +<p>Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,</p> +<p>Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,</p> +<p>Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;</p> +<p>Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A travers l'ombre on voit la chimère accroupie</p> +<p>Remuer, et l'écho de la voûte assoupie</p> +<p>Derrière votre pas suscite un autre pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span></div> +<p>Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,</p> +<p>Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine</p> +<p>Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte,</p> +<p>Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,</p> +<p>Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,</p> +<p>Sur la dernière marche un dernier pli de robe,</p> +<p>Irritante terreur, brusquement disparaît.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites,</p> +<p>Sur le mur opposé trace des lignes droites,</p> +<p>Comme une barre d'or sur un écusson noir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,</p> +<p>Édifices sans nom, masse confuse et vile,</p> +<p>Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les hiboux disparus font place aux tourterelles,</p> +<p>Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes</p> +<p>Et semblent roucouler des promesses d'espoir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des essaims familiers perchent sur les tarasques,</p> +<p>Et, sans se rebuter de la laideur des masques,</p> +<p>Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les guivres, les dragons et les formes étranges</p> +<p>Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,</p> +<p>Séraphiques gardiens taillés dans le granit,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,</p> +<p>Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,</p> +<p>Montent leur faction qui jamais ne finit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span></div> +<p>Vous débouchez enfin sur une plate-forme,</p> +<p>Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,</p> +<p>La Cité grommelante, accroupie alentour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,</p> +<p>Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,</p> +<p>Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,</p> +<p>Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,</p> +<p>Que dore par flocons un chaud reflet de jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,</p> +<p>Sur la ville toujours plane une ardente brume,</p> +<p>Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce sont les tintements et les grêles volées</p> +<p>Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,</p> +<p>Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;</p> +<p>C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,</p> +<p>Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne</p> +<p>File comme une étoile à travers l'ombre terne,</p> +<p>Emportant un heureux aux bras de son désir;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soupir de la vierge au balcon accoudée,</p> +<p>Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée,</p> +<p>Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans cette symphonie au colossal orchestre,</p> +<p>Que n'écrira jamais musicien terrestre,</p> +<p>Chaque objet fait sa note impossible à saisir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span></div> +<p>Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille,</p> +<p>Où le ciel découpé par dentelles scintille,</p> +<p>Se présente soudain devant vos pieds lassés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut monter encor, dans la mince tourelle,</p> +<p>L'escalier qui serpente en spirale plus frêle,</p> +<p>Se pendant aux crampons de loin en loin placés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,</p> +<p>La goule étend sa griffe et la guivre renifle,</p> +<p>Le vertige alourdit vos pas embarrassés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes</p> +<p>S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,</p> +<p>Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Votre sueur se fige à votre front en nage;</p> +<p>L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!</p> +<p>Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,</p> +<p>L'archange colossal que fait tourner la brise,</p> +<p>Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,</p> +<p>Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,</p> +<p>Vous dirigez en bas un œil moins effrayé,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,</p> +<p>Un immense horizon, bordé de franges bleues,</p> +<p>Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,</p> +<p>Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;</p> +<p>Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></div> +<p>Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,</p> +<p>Et, partout où se groupe une famille humaine,</p> +<p>Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,</p> +<p>La mer se diaprer et se gaufrer de moires,</p> +<p>Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,</p> +<p>Piquer l'azur lointain de blanches étincelles</p> +<p>Et croiser en tous sens leur vol intelligent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,</p> +<p>Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,</p> +<p>Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,</p> +<p>Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,</p> +<p>Chimérique pays peuplé de dragons verts;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,</p> +<p>De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,</p> +<p>Comme une autre Vénus, fille des flots amers;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,</p> +<p>Dans quelque île déserte et dont on se rend maître,</p> +<p>Vers une autre Amérique échappée à Colomb.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées,</p> +<p>Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,</p> +<p>Vous tentez un voyage aventureux et long.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si la foudre et le nord respectent vos antennes,</p> +<p>Des pays inconnus et des îles lointaines</p> +<p>Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span></div> +<p>La spirale soudain s'interrompt et se brise.</p> +<p>Comme celui qui monte au clocher de l'église,</p> +<p>Me voici maintenant au sommet de ma tour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre.</p> +<p>Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre,</p> +<p>Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,</p> +<p>J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,</p> +<p>Élevant à grand'peine une assise par jour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,</p> +<p>Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,</p> +<p>Et cherchant le roc vif pour mes fondations!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant le soleil riait sur la nature;</p> +<p>Les fleurs faisaient l'amour et toute créature</p> +<p>Livrait sa fantaisie au vent des passions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le printemps dans les bois faisait courir la séve,</p> +<p>Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;</p> +<p>Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Patient architecte, avec mes mains pensives</p> +<p>Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,</p> +<p>Je fouillais sous l'église un temple souterrain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes,</p> +<p>Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,</p> +<p>Un madrépore immense, un polypier marin;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,</p> +<p>Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière</p> +<p>Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></div> +<p>Du haut de cette tour à grand'peine achevée,</p> +<p>Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée,</p> +<p>Terre de Chanaan où tendait mon effort?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourrai-je apercevoir la figure du monde,</p> +<p>Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,</p> +<p>Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si mon clocher passait seulement de la tête</p> +<p>Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte</p> +<p>De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'il était assez haut pour découvrir l'étoile</p> +<p>Que la colline bleue avec son dos me voile,</p> +<p>Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées</p> +<p>Par le vent du matin mollement remuées,</p> +<p>Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,</p> +<p>Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,</p> +<p>Majestueusement monter à l'horizon!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_354"> 354</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table id="ToC" summary="contents"> +<tr> +<td><span class="smcap">Avertissement des Éditeurs</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_I">i</a></td> +</tr> +<tr> +<th>POÉSIES, 1830-1832<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>.—ALBERTUS, 1832</th> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Préface</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Méditation. (Él. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Moyen âge. (Int. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Élégie I. (Él. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Paysage. (Pays. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_12">12</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La jeune fille. (Él. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Marais. (Pays. <span class="smcap">X.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet I. (Fant. <span class="smcap">X</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Serment. (Él. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Souhaits. (Fant. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Luxembourg. (Él. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sentier. (Pays. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Cauchemar</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Demoiselle. (Pays. <span class="smcap">III.</span>) </td> +<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les deux âges. (Él. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Far-niente</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Stances. (Él. <span class="smcap">XVI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Promenade nocturne. (Pays. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet II. (Fant. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Basilique. (Int. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">L'Oiseau captif. (Él. <span class="smcap">XII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rêve. (Él. <span class="smcap">IX</span>.)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pensées d'automne. (Pays. <span class="smcap">IX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Infidélité. (Él. <span class="smcap">XX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A mon ami Auguste M***. (Fant. <span class="smcap">VII</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Élégie II.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Veillée. (Int. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Élégie III. (Él. <span class="smcap">X.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Clémence. (Él. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Voyage</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Coin du feu. (Int. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Tête de mort. (Int. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ballade. (Pays. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Une âme. (Él. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Souvenir. (Él. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet III. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Maria. (Él. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A mon ami Eugène de N***. (Int. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Jardin des Plantes. (Pays. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Champ de bataille. (Fant. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Imitation de Byron. (Fant. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ballade. (Él. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Soleil couchant. (Pays. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet IV. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Enfantillage. (Pays. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Nonchaloir. (Él. <span class="smcap">XVIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Déclaration. (Él. <span class="smcap">XVII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pluie. (Pays. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Point de vue. (Pays. <span class="smcap">XII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Retour. (Pays. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pan de mur. (Pays. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Colère</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet V. (Fant. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Justification. (Él. <span class="smcap">XIX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Frisson. (Int. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet VI. (Fant. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Élégie IV. (Él. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet VII</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Paris. (Pays. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Un Vers de Wordsworth. (Fant. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Débauche. (Fant. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Bengali. (Fant. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le cavalier poursuivi. (Fant. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">ALBERTUS ou l'ame et le péché</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> +</tr> +<tr> +<th>POÉSIES DIVERSES, 1833-1838</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Nuage</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Colombes</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Papillons</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ténèbres</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Thébaïde</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rocaille</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pastel</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Watteau </td> +<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Triomphe de Pétrarque</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Melancholia</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Niobé</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Cariatides</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Chimère</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Diva</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Après le Bal</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tombée du jour</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La dernière feuille</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Trou du serpent</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Vendeurs du temple</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A un jeune Tribun</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Choc de cavaliers</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Pot de fleurs</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sphinx</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pensée de minuit</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Chanson de Mignon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Romance</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Spectre de la Rose</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lamento</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Dédain</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ce Monde-ci et l'autre</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Versailles</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_280">280</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Caravane</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Destinée</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Notre-Dame</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Magdalena</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chant du grillon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Absence</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Au Sommeil</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Terza rima</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Montée sur le Brocken</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le premier rayon de mai</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_311">311</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Lion du Cirque</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lamento</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_315">315</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Barcarolle</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tristesse</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Qui sera roi?</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Compensation</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chinoiserie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A deux beaux yeux</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_331">331</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Thermodon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Élégie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_338">338</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La bonne journée</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_342">342</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">L'Hippopotame</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Villanelle rhythmique</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sommet de la tour</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> +</tr> +</table> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme un renseignement +précieux, l'indication du classement de l'édition du 1845. Nous l'avons +donc placée à cette table, entre parenthèse.</p></div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/44180-h/images/cover.jpg b/44180-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2681b90 --- /dev/null +++ b/44180-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies Complètes, Tome 1/2 + +Author: Théophile Gautier + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 *** + + + + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + THÉOPHILE GAUTIER + + POÉSIES + + COMPLÈTES + + TOME PREMIER + + PARIS + G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1889 + + + + + POÉSIES COMPLÈTES + + DE + + THÉOPHILE GAUTIER + + I + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 chaque volume + + + POÉSIES COMPLÈTES 2 vol. + + ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à + l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. + + LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. + + LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol. + + SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. + + VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition) 1 vol. + + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol. + + VOYAGE EN RUSSIE 1 vol. + + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol. + + TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol. + + THÉATRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol. + + LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol. + + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE + (1830-1868) 1 vol. + + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, + sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait + de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par + lui-même, vers 1833 1 vol. + + L'ORIENT 2 vol. + + + LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par + _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes. + 1 vol. grand in-18 24 fr. + + + Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est +divisée en trois séries: + +1º les deux volumes que nous publions; + +2º les _Émaux et Camées_. + +Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des +_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper. + +Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes. + +En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique. + +Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830, +qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles +furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de +quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le +titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté +de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies +complètes_, nous avons respecté ces corrections. + +Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à +diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes: +«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette +disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les +épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_ +avait été supprimée. + +Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de +1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la +première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi +celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous +leur avons rendu leurs places dans le second volume. + +En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement +primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition +originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes. +Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la +première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces +composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première +fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_. + +Tel est le plan du premier volume. + +Le second volume comprend: + +1º _La Comédie de la Mort_ (1838); + +2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au +texte de l'édition de 1845; + +3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées +éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas +pris le soin de réunir; + +4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons +retrouvé les autographes. + +Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il +nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de +pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses +réimpressions, nous les avons rétablis. + +Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_, +nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont +nous devons rendre compte au public lettré. + +Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier +tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission +était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur +honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier +aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous +n'avons donc rien supprimé. + +Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier? +Nous répondons sans hésiter:--Non. + +Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La +certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces +que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été +fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches. + +Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se +trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de +nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux +un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte +tout ce qui lui appartient. + + M. D. + + Septembre 1875. + + + + +PRÉFACE + + +L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui +use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de +chats. + +Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est +pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la +plaque, son horizon. + +Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a +pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il +n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne +s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres. +Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une +habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour +toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire, +et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers. + +Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le +vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute +l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas +de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume +purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et +méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie +où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a +exploité aucune turpitude pour le succès. + +Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par +la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement +de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le +cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de +maintenant. + +Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il +y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches +de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est +qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister +sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse. + +Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et +autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier +vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite. + +A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez? +comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce +que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage. + +En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être +belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient +prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la +liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme +dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent +absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets +rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui +voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir +ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les +objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y +a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres +et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront +plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur. + +A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas +beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère +toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention. + +--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont +été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées +au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas +indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments. +Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le +poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent +jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus +modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès. + +Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de +petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille, +d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à +perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin, +une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars, +un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la +rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer +la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle +jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi, +une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une +haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois +passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de +l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots +d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout +enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas +encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les +méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit +à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_, +et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et +la plus actuelle du recueil. + +Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à +quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne +regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il +ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment +quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre. + + Octobre 1832. + + + + +POÉSIES + +1830-1832 + + Oh! si je puis un jour! + A. CHÉNIER. + + + + +MÉDITATION + + ... Ce monde où les meilleures choses + Ont le pire destin. + MALHERBE. + + + Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie! + Songes riants, projets de bonheur et d'amour, + Fraîches illusions du matin de la vie, + Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour? + + Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée + De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs, + Que l'anémone frêle, au vent froid exposée, + Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs? + + Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide, + En passant par la fange y perd sa pureté; + Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide + Bientôt ternit l'éclat et la sérénité? + + Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste! + Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants + Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste: + La rose vit une heure et le cyprès cent ans. + + + + +MOYEN AGE + + Y ot un grant et vieil chastex + A messire Yvain qui fut tex; + Ot tours, donjons, machecoulis, + Fossés d'iave nette remplis, + Murs de fine pierre de taille, + Couverts d'engins por la bataille. + + _Ancien fabliau._ + + + Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, + Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques; + J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, + Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, + Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës, + Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, + Légendes des vieux temps où les preux et les saints + Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins; + Avec ses minarets moresques, la chapelle + Dont la cloche qui tinte à la prière appelle; + J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés, + Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés, + Au sommet des donjons leurs girouettes frêles + Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; + Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, + De monstres, de griffons, bizarrement ornés, + Leurs larges escaliers aux marches colossales, + Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, + Où comme une voix faible erre et gémit le vent, + Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, + Paré de souvenirs d'amour et de féerie, + Le brillant moyen âge et la chevalerie. + + + + +ÉLÉGIE I + + Dame, d'amer déesse + Pour votre grace avoir, + Vous offre ma jeunesse. + Mes biens et mon avoir. + A. CHARTIER. + + + Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle, + A ma pensée ardente un souvenir fidèle + La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix + Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois + Avec son collier d'or, avec sa robe blanche, + Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche + De son chapeau de paille, et le sourire fin + Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin + Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes + Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes; + Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas + Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas, + Au regard nuagé de langueur, une Anglaise + Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise + La tête sur sa main à rêver longuement, + A lire Grandisson et Werther; non vraiment: + Mais une belle enfant inconstante et frivole, + Qui ne rêve jamais; une brune créole + Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours + Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours; + A la taille élancée, à la gorge divine, + Que sous les plis du lin la volupté devine. + + + + +PAYSAGE + + ..... omnia plenis + Rura natant fossis. + P. VIRGILIUS MARO. + + + Pas une feuille qui bouge, + Pas un seul oiseau chantant, + Au bord de l'horizon rouge + Un éclair intermittent; + + D'un côté rares broussailles, + Sillons à demi noyés, + Pans grisâtres de murailles, + Saules noueux et ployés; + + De l'autre, un champ que termine + Un large fossé plein d'eau, + Une vieille qui chemine + Avec un pesant fardeau, + + Et puis la route qui plonge + Dans le flanc des coteaux bleus, + Et comme un ruban s'allonge + En minces plis onduleux. + + + + +LA JEUNE FILLE + + La vierge est un ange d'amour. + A. GUIRAUD. + + Dieu l'a faite une heureuse et belle créature. + + _Inédit, M*****._ + + + Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, + A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants; + Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, + La jeune fille plaît: ou réservée ou franche, + Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don + De charmer est le sien, autant par l'abandon + Que par la retenue; en Occident, Sylphide, + En Orient, Péri, vertueuse, perfide, + Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu, + Sous l'ogive gothique assise auprès du feu, + Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées + Et nos heures, pourtant si vite dépensées, + Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur, + Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur + Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne + Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe + Nous appelant vers elle, et murmurant des mots + Magiques, dont un seul enchante tous nos maux. + Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes, + Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes, + Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux. + La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux, + Au tissu de la vie une fleur d'or brodée, + Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée! + + + + +LE MARAIS + +A MON AMI ARMAND E*** + + Ainsi près d'un marais on contemple voler + Mille oiseaux peinturés. + AMADIS JAMYN. + + En chasse, et chasse heureuse. + ALFRED DE MUSSET. + + + C'est un marais dont l'eau dormante + Croupit, couverte d'une mante + Par les nénuphars et les joncs: + Chaque bruit sous leurs nappes glauques + Fait au chœur des grenouilles rauques + Exécuter mille plongeons; + + La bécassine noire et grise + Y vole quand souffle la bise + De novembre aux matins glacés; + Souvent, du haut des sombres nues + Pluviers, vanneaux, courlis et grues + Y tombent, d'un long vol lassés. + + Sous les lentilles d'eau qui rampent, + Les canards sauvages y trempent + Leurs cous de saphir glacés d'or; + La sarcelle à l'aube s'y baigne, + Et, quand le crépuscule règne, + S'y pose entre deux joncs, et dort. + + La cigogne dont le bec claque, + L'œil tourné vers le ciel opaque, + Attend là l'instant du départ, + Et le héron aux jambes grêles, + Lustrant les plumes de ses ailes, + Y traîne sa vie à l'écart. + + Ami, quand la brume d'automne + Étend son voile monotone + Sur le front obscurci des cieux, + Quand à la ville tout sommeille + Et qu'à peine le jour s'éveille + A l'horizon silencieux, + + Toi dont le plomb à l'hirondelle + Toujours porte une mort fidèle, + Toi qui jamais à trente pas + N'as manqué le lièvre rapide, + Ami, toi, chasseur intrépide, + Qu'un long chemin n'arrête pas; + + Avec Rasko, ton chien qui saute + A ta suite dans l'herbe haute, + Avec ton bon fusil bronzé, + Ta blouse et tout ton équipage, + Viens t'y cacher près du rivage, + Derrière un tronc d'arbre brisé. + + Ta chasse sera meurtrière; + Aux mailles de ta carnassière + Bien des pieds d'oiseaux passeront, + Et tu reviendras de bonne heure, + Avant le soir, en ta demeure, + La joie au cœur, l'orgueil au front. + + + + +SONNET I + + Aux seuls ressouvenirs + Nos rapides pensers volent dans les étoiles. + THÉOPHILE. + + + Aux vitraux diaprés des sombres basiliques, + Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour; + D'un âge qui n'est plus précieuses reliques, + Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour; + + Et la lune paraît, de ses rayons obliques + Argentant à demi l'aiguille de la tour, + Et les derniers rameaux des pins mélancoliques + Dont l'ombre se balance et s'étend alentour. + + Alors les vibrements de la cloche qui tinte, + D'un monde aérien semblent la voix éteinte, + Qui par le vent portée en ce monde parvient; + + Et le poëte, assis près des flots, sur la grève, + Écoute ces accents fugitifs comme un rêve, + Lève les yeux au ciel, et triste se souvient. + + + + +SERMENT + + L'on ne seust en nule terre + Nul plus bel cors de fame querre. + _Roman de la Rose._ + + + Par tes yeux si beaux sous les voiles + De leurs franges de longs cils noirs, + Soleils jumeaux, doubles étoiles, + D'un cœur ardent ardents miroirs; + + Par ton front aux pâleurs d'albâtre, + Que couronnent des cheveux bruns, + Où l'haleine du vent folâtre + Parmi la soie et les parfums; + + Par tes lèvres, fraîche églantine, + Grenade en fleur, riant corail + D'où sort une voix argentine + A travers la nacre et l'émail; + + Par ton sein rétif qui s'agite + Et bat sa prison de satin, + Par ta main étroite et petite, + Par l'éclat vermeil de ton teint; + + Par ton doux accent d'Espagnole, + Par l'aube de tes dix-sept ans, + Je t'aimerai, ma jeune folle, + Un peu plus que toujours,--longtemps! + + + + +LES SOUHAITS + + ... Quelque bonne fée Urgèl + Promettant palais et trésors + Au filleul mis sous sa tutelle, + Pour te promener t'aurait-elle + Ravi sur son nuage d'or. + JOSEPH DELORME. + + + Si quelque jeune fée à l'aile de saphir, + Sous une sombre et fraîche arcade, + Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir, + Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr + De l'écume de la cascade, + + Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or, + Palais immenses, pierreries? + Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor? + Je te le donnerai; je puis faire un trésor + D'un vil monceau d'herbes flétries; + + Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur + Réfléchi par un lac limpide, + Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur, + Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur + Ne voilent son orbe splendide; + + Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc, + Enfant léger de l'Arabie, + A la crinière longue, à l'œil étincelant, + Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant + De la Norwége à la Nubie; + + Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés, + Aux minces colonnes d'albâtre, + Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés, + Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés + Par où se glisse un jour bleuâtre; + + Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant + De sycomores et d'yeuses, + Qui me suive partout au souffle d'un doux vent, + Comme un grand éventail sans cesse soulevant + Ses masses de feuilles soyeuses. + + Je veux une tartane avec ses matelots, + Ses cordages, ses blanches voiles + Et son corset de cuivre où se brisent les flots, + Qui me berce le long de verdoyants îlots + Aux molles lueurs des étoiles. + + Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir + Au son de voix italiennes, + Et pendant tout le jour entendre au loin frémir + Le murmure plaintif des eaux du Bendemir, + Ou des harpes éoliennes; + + Et je veux, les seins nus, une Almée agitant + Son écharpe de cachemire + Au-dessus de son front de rubis éclatant, + Des spahis, un harem, comme un riche sultan + Ou de Bagdad ou de Palmyre. + + Je veux un sabre turc, un poignard indien + Dont le manche de saphirs brille; + Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien, + Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien, + Un cœur naïf de jeune fille! + + + + +LE LUXEMBOURG + + Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse. + J. DELORME. + + + Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées + Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, + Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus + D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux + Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes + Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes + Toute petite fille, elle allait du beau temps + A son aise jouir et folâtrer longtemps, + Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages + Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, + Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, + Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent; + Ou bien encor partir, folle et légère tête, + Et, trompant les regards de sa mère inquiète, + Au risque de brunir un teint frais et vermeil, + Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil! + + + + +LE SENTIER + + En une sente me vins rendre + Longue et estroite, où l'herbe tendre + Croissait très-drue. + _Le livre des quatre Dames._ + + Un petit sentier vert, je le pris... + ALFRED DE MUSSET. + + + Il est un sentier creux dans la vallée étroite, + Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. + --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords, + Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors; + L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes, + Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes. + La pâle violette, en son réduit obscur, + Timide, essaie au jour son doux regard d'azur, + Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle, + Pique le gazon vert de sa jaune étincelle. + Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, + Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos; + Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles, + A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles. + Sous la haie embaumée un mince filet d'eau + Jase et fait frissonner le verdoyant rideau + Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime + Plus que tous les sentiers où se trouvent de même + Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui, + Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui, + A la brèche du mur, rendez-vous solitaire + Où l'amour s'embellit des charmes du mystère, + Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, + Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs. + + + + +CAUCHEMAR + + Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. + _Ancien proverbe breton._ + + Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère. + Les goules de l'abyme + Attendant leur victime, + Ont faim: + Leur ongle ardent s'allonge, + Leur dent en espoir ronge + Ton sein. + + + Avec ses nerfs rompus, une main écorchée + Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, + Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer + Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer + Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves + Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves, + Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds: + En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, + Des flots de plomb fondu subitement les baignent, + A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent, + Meurtris et disloqués; et mon dos cependant + Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent + De naseaux enflammés, de gueules haletantes: + Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes + Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger, + Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger, + Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent + Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent; + Ensuite le sol manque à mes pas chancelants: + Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, + Sur des pics anguleux que la lune reflète, + Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette + Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, + Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, + Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères + Que le trépas révèle aux pâles feudataires + De son empire; alors, étrange enchantement, + Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement + A travers un brouillard couvrant les flèches grêles + D'une église gothique aux moresques dentelles. + Déchirant une proie enlevée au tombeau, + En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau + Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine, + Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne, + Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir, + A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir + Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières + Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières + Agité, je ressens un immense désir + De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, + Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, + Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte. + + + + +LA DEMOISELLE + +A MON AMI ALPHONSE B*** + + ..... insectes agiles + Cuirassés d'or. + AM. TASTU. + + Là de bleuâtres demoiselles + Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux + Éventails animés, se balancent sur eux + Avec leurs frémissantes ailes. + SAINTINE. + + + Sur la bruyère arrosée + De rosée; + Sur le buisson d'églantier; + Sur les ombreuses futaies; + Sur les haies + Croissant au bord du sentier; + + Sur la modeste et petite + Marguerite, + Qui penche son front rêvant; + Sur le seigle, verte houle + Que déroule + Le caprice ailé du vent; + + Sur les prés, sur la colline + Qui s'incline + Vers le champ bariolé + De pittoresques guirlandes; + Sur les landes, + Sur le grand orme isolé; + + La demoiselle se berce; + Et s'il perce + Dans la bruine, au bord du ciel, + Un rayon d'or qui scintille, + Elle brille + Comme un regard d'Ariel. + + Traversant près des charmilles, + Les familles + Des bourdonnants moucherons, + Elle se mêle à leur ronde + Vagabonde, + Et comme eux décrit des ronds. + + Bientôt elle vole et joue + Sous la roue + Du jet d'eau qui, s'élançant + Dans les airs, retombe, roule + Et s'écoule + En un ruisseau bruissant. + + Plus rapide que la brise, + Elle frise, + Dans son vol capricieux, + L'eau transparente où se mire + Et s'admire + Le saule au front soucieux; + + Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes, + Près des aunes, + Les deux nénuphars en fleurs, + Au gré du flot qui gazouille + Et les mouille, + Étalent leurs deux couleurs; + + Où se baigne le nuage, + Où voyage + Le ciel d'été souriant; + Où le soleil plonge, tremble, + Et ressemble + Au beau soleil d'Orient. + + Et quand la grise hirondelle + Auprès d'elle + Passe, et ride à plis d'azur, + Dans sa chasse circulaire, + L'onde claire, + Elle s'enfuit d'un vol sûr. + + Bois qui chantent, fraîches plaines + D'odeurs pleines, + Lacs de moire, coteaux bleus, + Ciel où le nuage passe, + Large espace, + Monts aux rochers anguleux; + + Voilà l'immense domaine + Où promène + Ses caprices, fleur des airs, + La demoiselle nacrée, + Diaprée + De reflets roses et verts. + + Dans son étroite famille, + Quelle fille + N'a pas vingt fois souhaité, + Rêveuse, d'être comme elle + Demoiselle, + Demoiselle en liberté? + + +1830. + + + + +LES DEUX AGES + + La petite fille est devenue jeune fille. + VICTOR HUGO. + + + Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde + Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprimait que bonheur et naïve gaîté. + + Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse + Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse + D'arriver la première! Avec grâce les vents + Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; + Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle + Par la course agitée, et, souvent infidèle, + Trahissait une épaule aux contours gracieux, + Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, + Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre + Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre, + --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir + A grand'peine portant un léger arrosoir, + Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées + Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, + Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis, + Des tiges de plantain, des grains de chènevis!... + + C'est une jeune fille à présent blanche et blonde, + La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde + Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, + N'exprime plus bonheur et naïve gaîté. + + + + +FAR NIENTE + + Quant à son temps bien le sut disposer: + Deux parts en fit dont il souloit passer + L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. + JEAN DE LA FONTAINE. + + + Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage + Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, + J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis, + Loin des chemins poudreux, à demeurer assis + Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse, + Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse; + Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi + Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi, + Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe, + Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe, + La chenille traînant ses anneaux veloutés, + La limace baveuse aux sillons argentés, + Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. + Ensuite je regarde, amusement frivole, + La lumière brisant dans chacun de mes cils, + Palissade opposée à ses rayons subtils, + Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte + En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote; + Et lorsque je suis las je me laisse endormir + Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir, + Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette, + Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette. + + + + +STANCES + + La jeune fille rieuse. + VICTOR HUGO. + + + Vous ne connaissez pas les molles rêveries + Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps, + De même que l'abeille, en un soir de printemps, + Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies; + + Vous ne connaissez pas cet inquiet désir + Qui fait rougir souvent une joue ingénue, + Ce besoin d'habiter une sphère inconnue, + D'embrasser un fantôme impossible à saisir; + + Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes + Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer, + Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, + Pour un objet chéri ces mortelles alarmes; + + Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; + Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; + Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, + Est égal et serein comme un beau jour d'été. + + Sur votre main jamais votre front ne se pose, + Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir + Le poids d'un douloureux et cruel souvenir; + Votre cœur virginal en lui-même repose. + + Avenir et présent, tout rit dans vos destins; + Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée, + Ni, retenant à peine une larme enflammée, + Épié d'un regard les aveux incertains. + + Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie; + Une pensée ardente et qui revient toujours + Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; + Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie. + + Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux, + Dont le cours lentement par les prés se déroule, + Votre existence pure et limpide s'écoule, + Heureuse d'un bonheur calme et silencieux. + + + + +PROMENADE NOCTURNE + + Allons, la belle nuit d'été, + ALFRED DE MUSSET. + + C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve + Au murmure lointain d'un invisible accord + Le poète qui veille ou l'amante qui dort. + VICTOR PAVIE. + + + La rosée arrondie en perles + Scintille aux pointes du gazon, + Les chardonnerets et les merles + Chantent à l'envi leur chanson. + + Les fleurs de leurs paillettes blanches + Brodent le bord vert du chemin; + Un vent léger courbe les branches + Du chèvrefeuille et du jasmin; + + Et la lune, vaisseau d'agate, + Sur les vagues des rochers bleus + S'avance comme la frégate + Au dos de l'Océan houleux. + + Jamais la nuit de plus d'étoiles + N'a semé son manteau d'azur, + Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, + Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur. + + Prends mon bras, ô ma bien-aimée, + Et nous irons, à deux, jouir + De la solitude embaumée, + Et, couchés sur la mousse, ouïr + + Ce que tout bas, dans la ravine + Où brillent ses moites réseaux, + En babillant l'eau qui chemine + Conte à l'oreille des roseaux. + + + + +SONNET II + + Amour tant vous hai servit + Senz pecas et senz failhimen, + Et vous sabez quant petit + Hai avut de jauzimen. + PEYROLS. + + Ne sais tu pas que je n'eus onc + D'elle plaisir ny un seul bien. + MAROT. + + + Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour + Que je veux vous parler; que le passé, madame, + Soit pour nous comme un songe envolé sans retour, + Oubliez une erreur que moi-même je blâme. + + Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour + De vos sourcils arqués luit un regard de flamme + Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour + Sans porter à jamais votre image en son âme. + + Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; + Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, + Dans mon cœur je nourris une pensée austère, + + Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur + Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie, + Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie. + + + + +LA BASILIQUE + + The pillared arches were over their head + And beneath their feet were the bones of the dead. + _The lay of last minstrel._ + + On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les + mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de + leurs ombres ceux qui reposent. + GÖERRES. + + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + Des losanges de plomb ceignent + Les vitraux coloriés, + Où les feux du soleil teignent + Les reflets errants qui baignent + Les plafonds armoriés. + + Cent colonnes découpées + Par de bizarres ciseaux, + Comme des faisceaux d'épées + Au long de la nef groupées + Portent les sveltes arceaux. + + La fantastique arabesque + Courbe ses légers dessins + Autour du trèfle moresque, + De l'arcade gigantesque + Et de la niche des saints. + + Dans leurs armes féodales, + Vidames et chevaliers, + Sont là, couchés sur les dalles + Des chapelles sépulcrales, + Ou debout près des piliers. + + Des escaliers en dentelles + Montent avec cent détours + Aux voûtes hautes et frêles, + Mais fortes comme les ailes + Des aigles ou des vautours. + + Sur l'autel, riche merveille, + Ainsi qu'une étoile d'or, + Reluit la lampe qui veille, + La lampe qui ne s'éveille + Qu'au moment où tout s'endort. + + Que la prière est fervente + Sous ces voûtes, lorsqu'en feu + Le ciel éclate, qu'il vente, + Et qu'en proie à l'épouvante, + Dans chaque éclair on voit Dieu; + + Ou qu'à l'autel de Marie, + A genoux sur le pavé, + Pour une vierge chérie + Qu'un mal cruel a flétrie, + En pleurant l'on dit: _Ave_. + + Mais chaque jour qui s'écoule + Ébranle ce vieux vaisseau, + Déjà plus d'un mur s'écroule, + Et plus d'une pierre roule, + Large fragment d'un arceau. + + Dans la grande tour, la cloche + Craint de sonner l'_Angelus_; + Partout le lierre s'accroche, + Hélas! et le jour approche + Où je ne vous dirai plus: + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + Où l'âme mélancolique + Flotte en pensers indécis. + + + + +L'OISEAU CAPTIF + + Car quand il pleut et le soleil des cieux + Ne reluit point, tout homme est soucieux. + CLÉMENT MAROT. + + ..... yet shall reascend + Self raised, and repossess its native seat. + LORD BYRON. + + + Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies, + Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies, + De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, + Que toits aigus baignés de nuages fumeux. + Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe + Promenant la tourmente au milieu de l'espace, + Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps + Avec son soleil d'or aux rayons éclatants, + Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide, + Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide, + Et jette sur les bois son manteau velouté, + Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté; + Et si, toujours constant à ta douleur austère, + Tu regrettais encor la forêt solitaire, + L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson, + La campagne que dore une jaune moisson, + La rivière, le lac aux ondes transparentes, + Que plissent en passant les brises odorantes, + Je t'abandonnerais à ton joyeux essor. + Tous les deux cependant nous avons même sort, + Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle + Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile, + Elle voudrait planer dans l'océan du ciel, + Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, + S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière, + Et remonter enfin à la cause première; + Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, + Quelle main à son vol livrera l'horizon? + + + + +RÊVE + + Et nous voulons mourir quand le rêve finit. + A. GUIRAUD. + + Tout la nuict je ne pense qu'en celle + Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle + De quatorze ans. + MAÎTRE CLÉMENT MAROT. + + + Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil: + Le couchant enflammait à l'horizon vermeil + Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades + D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, + Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs + Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. + Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme, + Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme, + Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux + A travers ses longs cils luisent de plus de feux + Que les astres du ciel; et sur la verte mousse + A mes lèvres d'amant livrant une main douce, + Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras + Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras, + Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:-- + O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve? + + + + +PENSÉES D'AUTOMNE + + La rica autouna s'es passada + L'hiver suz un cari tourat + S'en ven la capa ementoulada + D'un veû neblouz enjalibrat. + + _Son autounous._ + + J'entends siffler la bise aux branchages rouillés + Des saules qui là-bas se balancent mouillés. + AUGUSTE M. + + + L'automne va finir; au milieu du ciel terne, + Dans un cercle blafard et livide que cerne + Un nuage plombé, le soleil dort: du fond + Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond + Collines, champs, hameaux dans une même teinte. + Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; + La froide bise siffle; un sourd frémissement + Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement, + Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves, + Sautent de branche en branche à travers les bois chauves, + Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu. + Le pauvre paysan se recommande à Dieu, + Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées, + Quand je vois le gazon sous les blanches gelées + Disparaître et mourir, je reviens à pas lents + M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants, + Et là je me souviens du soleil de septembre + Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre, + Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, + Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau + S'étendant à longs plis sur la plaine rayée, + Et de la route étroite en son milieu frayée, + Et surtout des bleuets et des coquelicots, + Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux. + + + + +INFIDÉLITÉ + + Bandiera d'ogni vento + Conosco que sei tu. + _Chanson italienne._ + + La volonté de l'ingrate est changée. + ANTOINE DE BAÏF. + + + Voici l'orme qui balance + Son ombre sur le sentier; + Voici le jeune églantier, + Le bois où dort le silence; + Le banc de pierre où le soir + Nous aimions à nous asseoir. + + Voici la voûte embaumée + D'ébéniers et de lilas, + Où, lorsque nous étions las, + Ensemble, ô ma bien-aimée! + Sous des guirlandes de fleurs, + Nous laissions fuir les chaleurs. + + Voici le marais que ride + Le saut du poisson d'argent; + Dont la grenouille en nageant + Trouble le miroir humide; + Comme autrefois, les roseaux + Baignent leurs pieds dans ses eaux. + + Comme autrefois, la pervenche, + Sur le velours vert des prés + Par le printemps diaprés, + Aux baisers du soleil penche + A moitié rempli de miel + Son calice bleu de ciel. + + Comme autrefois, l'hirondelle + Rase en passant les donjons, + Et le cygne dans les joncs + Se joue et lustre son aile; + L'air est pur, le gazon doux.... + Rien n'a donc changé que vous. + + + + +A MON AMI AUGUSTE M*** + + For yonder faithless phantom flie + To lure thee to thy doom. + GOLDSMITH. + + C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui + auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et + plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et + reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry. + _Le Vagabond._ + + + Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur, + Souvent un feu follet sort du marais impur; + Le passant qui le voit le prend pour la lumière + Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière; + Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas, + Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas + Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe, + Et son corps reste là sans prière et sans tombe. + Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu + En courroux inonda d'un déluge de feu, + Sur la grève brûlée, asile frais et sombre, + Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre, + Chargés de fruits riants dont la tunique d'or + Ne livre que poussière à la dent qui les mord: + Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme + Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme, + Pour ceux que sa beauté décevante a séduits, + Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits. + + + + +ÉLÉGIE II + + Ingrate... pour t'avoir bien servie + Adorant ta beauté, + Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie + Après la liberté. + DE LINGENDES. + + ... je l'adore et meurs de trop aimer. + PHILIPPE DESPORTES. + + + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître... + Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître + Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas, + Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas... + Mais non, il le fallait; c'était ma destinée! + Contre elle vainement, dans mon âme indignée + Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir, + A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir, + Je la voyais. Son front candide où ses pensées + D'une rougeur pudique arrivent nuancées, + Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant, + Par un éclair rapide en silence parlant, + Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, + Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, + Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. + A des songes dorés mon âme se livrait, + Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle! + De ses affections ombre et miroir fidèle, + Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, + Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs. + Sa vie était la mienne; une espérance folle + Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole; + Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris, + N'a jamais répondu que par le froid mépris, + La vague indifférence, et la haine peut-être!... + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître. + + + + +VEILLÉE + + Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, + Je sais presque par cœur l'histoire véritable + Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. + GRANDVAL, _le Vice puni_. + + + Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement, + Que de la cheminée il jaillit par moment + Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange + Petillent les tisons, entourés d'une frange + D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits + De bizarres lueurs font grimacer les traits; + Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles + D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? + C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château, + J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto, + Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique + Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique, + Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs, + Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, + Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, + Légendes de béats guérissant les malades, + Les possédés du diable, et les pauvres lépreux, + Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux, + Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge + Tinte par douze fois, que le hibou déloge + En glapissant, blessé des rayons du flambeau + Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau, + Le long du chandelier, cependant la bougie + En larges nappes coule, et la vitre rougie + Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient, + Le soleil qui se lève avec un front riant. + + + + +ÉLÉGIE III + + Soccoreys ojos con aqua que el coraçon + La demanda. + _Chanson espagnole._ + + Fare thee well. + LORD BYRON. + + + Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée + Comme si le trépas l'avait déjà placée; + Elle vit cependant, ange exilé des cieux, + Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux; + C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue + Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue, + Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté, + S'ignorant elle-même, et jetant de côté, + De peur qu'une pensée amère ne s'éveille, + Souci du lendemain, souvenir de la veille. + Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs + Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!... + Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre + De sa voix douce au cœur le son léger et tendre + S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin + D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain + Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme, + J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme! + + + + +CLÉMENCE + + O peu durables fleurs de la beauté mortelle! + PHILIPPE DESPORTES. + + D'Isabelle l'ame ait paradis. + _Épitaphe gothique._ + + + Un monument sur ta cendre chérie + Ne pèse pas, + Pauvre Clémence, à ton matin flétrie + Par le trépas. + + Tu dors sans faste, au pied de la colline, + Au dernier rang, + Et sur ta fosse un saule pâle incline + Son front pleurant. + + Ton nom déjà par la nuit et la neige + Est effacé + Sur le bois noir de la croix qui protége + Ton lit glacé. + + Mais l'amitié qui se souvient, fidèle, + Avec des fleurs, + Vient, à l'endroit seulement connu d'elle, + Verser des pleurs. + + + + +VOYAGE + + Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde. + JEAN DE LA FONTAINE. + + Jam mens prætrepidans avet vagari, + Jam læti studio pedes vigescunt. + CATULLE. + + + Au travers de la vitre blanche + Le soleil rit, et sur les murs + Traçant de grands angles, épanche + Ses rayons splendides et purs: + Par un si beau temps, à la ville + Rester parmi la foule vile! + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, sellez vos chevaux. + + Au sein d'un nuage de poudre, + Par un galop précipité, + Aussi promptement que la foudre + Comme il est doux d'être emporté! + Le sable bruit sous la roue, + Le vent autour de vous se joue; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Les arbres qui bordent la route + Paraissent fuir rapidement, + Leur forme obscure dont l'œil doute + Ne se dessine qu'un moment; + Le ciel, tel qu'une banderole, + Par-dessus les bois roule et vole; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Chaumières, fermes isolées, + Vieux châteaux que flanque une tour, + Monts arides, fraîches vallées, + Forêts se suivent tour à tour; + Parfois au milieu d'une brume, + Un ruisseau dont la chute écume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Puis, une hirondelle qui passe, + Rasant la grève au sable d'or, + Puis, semés dans un large espace, + Les moutons d'un berger qui dort; + De grandes perspectives bleues, + Larges et longues de vingt lieues; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une montagne: l'on enraye, + Au bord du rapide penchant + D'un mont dont la hauteur effraye: + Les chevaux glissent en marchant, + L'essieu grince, le pavé fume, + Et la roue un instant s'allume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + La côte raide est descendue. + Recouverte de sable fin, + La route, à chaque instant perdue, + S'étend comme un ruban sans fin. + Que cette plaine est monotone! + On dirait un matin d'automne, + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une ville d'un aspect sombre, + Avec ses tours et ses clochers + Qui montent dans les airs, sans nombre, + Comme des mâts ou des rochers, + Où mille lumières flamboient + Au sein des ombres qui la noient; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux! + + Mais ils sont las, et leurs narines, + Rouges de sang, soufflent du feu; + L'écume inonde leurs poitrines + Il faut nous arrêter un peu. + Halte! demain, plus vite encore, + Aussitôt que poindra l'aurore, + Postillons, pressez vos chevaux, + Je veux voir des sites nouveaux. + + + + +LE COIN DU FEU + + Blow, blow, winter's wind. + SHAKSPEARE. + + Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict. + VILLON. + + Around in sympathetic mirth, + Its tricks the kitten tries; + The cricket chirrups in the hearth, + The crackling faggot flies. + GOLDSMITH. + + Quam juvat immites ventos audire cubantem. + TIBULLE. + + + Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle! + Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle + Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc! + Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule! + Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule + Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc! + + Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle + De grains rebondissants fouette la vitre frêle! + Que la bise d'hiver se fatigue à gémir! + Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre, + Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre, + Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir? + + + + +LA TÊTE DE MORT + + Ton test n'aura plus de peau, + Et ton visage si beau + N'aura veines ni artères, + Tu n'auras plus que des dents + Telles qu'on les voit dedans + Les têtes des cimetières. + PIERRE RONSARD. + + La mort nous fait dormir une éternelle nuit. + JOACHIM DU BELLAY. + + + Personne ne voulait aller dans cette chambre, + Surtout pendant les nuits si tristes de décembre, + Quand la bise gémit et pousse des sanglots, + Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots. + Car c'était une chambre antique, inhabitée, + A minuit, disait-on, de revenants hantée, + Une chambre où les ais du parquet désuni + S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni + Se partage et s'écroule, où la tapisserie + A personnages tremble, et sur la boiserie + Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement. + On en avait ôté les meubles; seulement, + Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire, + Avec du buis bénit, sur une étoffe noire, + Pendait du mur: au bas, en guise de support, + On avait mis jadis une tête de mort; + Et me ressouvenant des fables qu'on débite, + Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite + Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs; + Et, quand il me fallait passer là, des sueurs + M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées: + J'aurais fait le serment que les dents déchaussées + De cet épouvantail en ricanant grinçaient, + Et que confusément des mots s'en élançaient. + A présent jeune encor, mais certain que notre âme, + Inexplicable essence, insaisissable flamme, + Une fois exhalée, en nous tout est néant, + Et que rien ne ressort de l'abîme béant + Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées, + Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées, + Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans, + Que sais-je! quelques mois, un espace de temps + Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être, + Les yeux de mes amis ne pourront me connaître, + Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci + Est celle d'une femme autrefois morte ici, + Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble + Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble + De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants, + Montre qu'elle touchait à peine à son printemps. + Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent + Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent + Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs + Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs, + Et, des premiers chagrins l'amertume passée, + Bientôt l'on oublia la belle trépassée. + --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds, + Qui roulent vers son col si soyeux et si longs; + Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche + Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche, + Ces lèvres de corail au sourire enfantin, + Ce front charmant à voir, cette peau de satin, + Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine, + Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine, + N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu, + Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu, + Une face sans nez, informe et grimaçante, + Du sort qui nous attend image menaçante; + Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir + Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir. + + + + +BALLADE[1] + + Regarder les ondes de l'air + . . . . . . . . . . . . . . + Puis admirant sur les sillons + Les ailes des gais papillons + De mille couleurs parsemées, + Les croire des fleurs animées. + SAINT-AMAND. + + See! moats and bridges walls and castles rid. + CRABBE. + + Sonne, sonne, ami Dampierre. + _Ballade des chasseurs._ + + Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu + du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si + mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en + chantant boire dans les nuées. + _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._ + + + Quand à peine un nuage, + Flocon de laine, nage + Dans les champs du ciel bleu, + Et que la moisson mûre, + Sans vagues ni murmure, + Dort sous le ciel en feu; + + Quand les couleuvres souples + Se promènent par couples + Dans les fossés taris; + Quand les grenouilles vertes, + Par les roseaux couvertes, + Troublent l'air de leurs cris; + + Aux fentes des murailles + Quand luisent les écailles + Et les yeux du lézard, + Et que les taupes fouillent + Les prés, où s'agenouillent + Les grands bœufs à l'écart; + + Qu'il fait bon ne rien faire, + Libre de toute affaire, + Libre de tous soucis, + Et sur la mousse tendre + Nonchalamment s'étendre, + Ou demeurer assis; + + Et suivre l'araignée, + De lumière baignée, + Allant au bout d'un fil + A la branche d'un chêne + Nouer la double chaîne + De son réseau subtil; + + Ou le duvet qui flotte, + Et qu'un souffle ballotte + Comme un grand ouragan; + Et la fourmi qui passe + Dans l'herbe, et se ramasse + Des vivres pour un an; + + Le papillon frivole, + Qui de fleurs en fleurs vole, + Tel qu'un page galant; + Le puceron qui grimpe + A l'odorant olympe + D'un brin d'herbe tremblant; + + Et puis s'écouter vivre, + Et feuilleter un livre, + Et rêver au passé, + En évoquant les ombres + Ou riantes ou sombres + D'un long rêve effacé; + + Et battre la campagne, + Et bâtir en Espagne + De magiques châteaux, + Créer un nouveau monde + Et jeter à la ronde + Pittoresques coteaux, + + Vastes amphithéâtres + De montagnes bleuâtres, + Mers aux lames d'azur, + Villes monumentales, + Splendeurs orientales, + Ciel éclatant et pur, + + Jaillissantes cascades, + Lumineuses arcades, + Du palais d'Obéron, + Gigantesques portiques, + Colonnades antiques, + Manoir de vieux baron + + Avec sa châtelaine, + Qui regarde la plaine + Du sommet des donjons, + Avec son nain difforme, + Son pont-levis énorme, + Ses fossés pleins de joncs, + + Et sa chapelle grise, + Dont l'hirondelle frise + Au printemps les vitraux, + Ses mille cheminées + De corbeaux couronnées, + Et ses larges créneaux; + + Et sur les hallebardes + Et les dagues des gardes + Un éclair de soleil, + Et dans la forêt sombre + Lévriers en grand nombre, + Et joyeux appareil; + + Chevaliers, damoiselles, + Beaux habits, riches selles + Et fringants palefrois; + Varlets qui sur la hanche + Ont un poignard au manche + Taillé comme une croix! + + Voici le cerf rapide, + Et la meute intrépide! + Hallali, hallali! + Les cors bruyants résonnent, + Les pieds des chevaux tonnent, + Et le cerf affaibli + + Sort de l'étang qu'il trouble; + L'ardeur des chiens redouble, + Il chancelle, il s'abat. + Pauvre cerf, son corps saigne, + La sueur à flots baigne + Son flanc meurtri qui bat: + + Son œil plein de sang roule + Une larme, qui coule + Sans toucher ses vainqueurs; + Ses membres froids s'allongent, + Et dans son col se plongent + Les couteaux des piqueurs; + + Et lorsque de ce rêve + Qui jamais ne s'achève + Mon esprit est lassé, + J'écoute de la source + Arrêtée en sa course + Gémir le flot glacé, + + Gazouiller la fauvette + Et chanter l'alouette + Au milieu d'un ciel pur; + Puis je m'endors tranquille + Sous l'ondoyant asile + De quelque ombrage obscur. + + [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce + intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable, + que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient. + + (_Note de l'auteur_, 1830). + + + + +UNE AME + + Son ame avait brisé son corps. + VICTOR HUGO. + + Diex por amer l'avoit faicte. + LE CHASTELAIN DE COUCY. + + + C'était une âme neuve, une âme de créole, + Toute de feu, cachant à ce monde frivole + Ce qui fait le poëte, un inquiet désir + De gloire aventureuse et de profond loisir, + Et capable d'aimer comme aimerait un ange, + Ne trouvant en chemin que des âmes de fange; + Peu comprise, blessée au vif à tout moment, + Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement, + Sans consolation, traversant cette vie; + Aux entraves du corps à regret asservie, + Esquif infortuné que d'un baiser vermeil + Dans sa course jamais n'a doré le soleil, + Triste jouet du vent et des ondes; au reste, + Résignée à l'oubli, nécessité funeste + D'une existence vague et manquée; ici-bas + Ne connaissant qu'amers et douloureux combats + Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle + Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle; + Encore si la foi... l'espérance... mais non, + Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom + Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière, + Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière + Fut apportée: un être à la terre manqua; + Et cette absence, à peine un cœur la remarqua. + + + + +SOUVENIR + + Deux estions et n'avions qu'ung cœur. + _Le lay de maistre Ytier Marchant._ + + Hélas! il n'étoit pas saison + Sitôt de son département. + _La complainte de Valentin Granson._ + + + D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste, + Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste; + Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps, + De l'émail velouté du gazon; au beau temps, + Des frimats de l'hiver et des neiges fondues; + Ce qui reste le soir des larmes répandues + Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau, + Du murmure léger des ondes du ruisseau, + Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres + Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres. + + + + +SONNET III + + L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse. + DU MAY. + Fronti nulla fides. + + + Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie, + Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté + Endort son désespoir amer par la magie + D'un regard enchanteur où luit la volupté, + + L'âme du malheureux sort de sa léthargie; + Son front pâle retrouve un rayon de gaîté, + Sa prunelle mourante un reste d'énergie; + Il sourit oublieux de la réalité. + + Mais toute cette joie est comme le lierre + Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière, + Embrasse en les cachant les pans démantelés, + + Au dehors on ne voit que riante verdure, + Au dedans, que poussière infecte et noire ordure, + Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés. + + + + +MARIA + + ... meæ puellæ + Flendo turgiduli rubent ocelli. + V. CATULLUS. + + Ne pleure pas... + DOVALLE. + + + De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, + Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie, + Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs + Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs + Tomber et ruisseler en perles sur ta joue: + En vain de la gaîté l'éclair à présent joue + Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit; + D'inquiètes terreurs agitent mon esprit. + Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre, + Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, + Le soir, quand le soleil incline à l'horizon, + La première à fouler l'émail vert du gazon, + La première à poursuivre en sa rapide course + La demoiselle bleue aux bords frais de la source, + A chanter des chansons, à reprendre un refrain? + Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin, + A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage + Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage? + Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux, + Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux + Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses + Répandent leurs parfums, heureusement écloses. + Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu + Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu. + + + + +A MON AMI EUGÈNE DE N*** + + Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs + Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; + Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table + Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable, + Oublié le jour même et suivi de regrets. + Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles + Où de savans discours ont charmé mes oreilles + Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais. + _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._ + + Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire. + _Hernani._ + + + Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune + A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune + N'a pas encor paru: nous causerons un peu, + Car causer est bien doux le soir, auprès du feu, + Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine + Entre les arbres nus glisser la froide haleine + De la brise nocturne, et la chauve-souris + En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris. + Reste; nous causerons de quelque jeune fille, + Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille, + Et que nous avons vue, en promenant un jour, + Passer devant nos yeux comme un ange d'amour; + De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, + Aigles audacieux, qui d'une route neuve + Et d'obstacles semée ont tenté les hasards, + Malgré les coups de bec de mille geais criards; + Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante + Dessina de Cinq-Mars la figure vivante; + Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps, + Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants; + Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie, + Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie, + Poétique héritage, aux mains de Clopinel + Après sa mort passa, monument éternel + De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère + Dont le luth tour à tour gracieux et sévère, + Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux, + Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux; + Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine + Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine, + Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, + Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur, + Maître Clément Marot, madame Marguerite, + De ses jolis dizains la muse favorite; + Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur, + Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur + De chaque vice plonge, et des foudres du pape + N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape: + Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, + Mais naïfs cependant et placés sans efforts, + L'originalité, la puissance comique + Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique, + Dont la marge a jauni sous les doigts studieux + De vingt commentateurs, nos patients aïeux. + Quand nous aurons assez causé littérature, + Nous changerons de texte et parlerons peinture; + Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait + Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet: + C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes + A son repaire affreux porte sept jeunes femmes; + Renaud de Montauban, illustre paladin, + Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain, + Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche, + Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche + Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir, + Le rendent de tout point très-singulier à voir. + Surprises dans le bain les sept femmes sont nues, + Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues + Et leur coloris frais comme un rêve au printemps, + Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants, + La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes, + Me paraissent vraiment admirables; les armes + Du paladin Renaud, faites d'acier bruni + Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini: + Un panache s'agite au cimier de son casque, + D'un dessin à la fois élégant et fantasque; + Sa visière est levée, et sur son corselet + Un rayon de soleil jette un brillant reflet. + Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses + Je préfère pourtant ses petites baigneuses, + Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté, + Où la jeunesse brille avec son velouté. + Après viendront en foule anciens peintres de Rome: + Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme; + De Florence, de Parme et de Venise aussi, + Véronèse, Titien, Léonard de Vinci, + Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége + Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige + Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins; + D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains + Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée, + Fait tomber les crayons de notre main troublée. + Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt + Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand + Sur mes genoux posé selon son habitude, + Levant vers moi la tête avec inquiétude, + Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air + Esquisse mon récit pour le rendre plus clair; + Et nous aurons encor mille choses à dire + Lorsque tout sera dit: projets riants, délire + De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier, + Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier + Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches + De poëmes à faire, incomplètes et gauches, + Où les regards amis un instant arrêtés + Cherchent à pressentir de futures beautés, + Et ces légers dessins où je tâche de rendre + Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre + Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard, + Et je ne pourrai plus reculer ton départ. + + + + +LE JARDIN DES PLANTES + + L'homme propose et Dieu dispose. + + + J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair + Et les chemins séchés, afin de prendre l'air, + D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, + Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise + Pour méditer le plan d'un drame projeté, + Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, + Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie + Par un son plus exact réparer l'harmonie, + Sous les arbres touffus inclinés en arceaux + Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux + Chantent auprès de vous, et que la brise joue + Dans vos cheveux épars et baise votre joue, + Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi, + S'étant fait d'y rester une pénible loi, + Et, comme un ouvrier que son devoir attache, + De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche, + Remis le tout au net, et bien dûment serré + L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré, + Et je m'étais promis de rapporter la feuille + Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille + Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords + De vers harmonieux, poétiques trésors, + Destinés à grossir un trop mince volume. + Vains projets! notre esprit est pareil à la plume, + Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin, + Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain. + Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle + Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle, + Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents + Oubliant prose et vers, de mes regards ardents + Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide, + J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide, + Je risque quelques mots et place sous mon bras, + Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas, + Une main potelée; et nous allons à l'ombre, + Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, + Faire mieux connaissance, et jouer et causer + Et sur le banc de pierre après nous reposer, + Et nous nous promettons de nous revoir dimanche, + Et je reviens avec ma feuille toute blanche. + + + + +LE CHAMP DE BATAILLE + + En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et + naquerres. + MANDEVILLE. + + Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames + Quant est des cors, ils sont pourryz. + _Le grand Testament de Villon._ + + De dars i ot grant lanceis + Et de pierres grant jeteis + Et de lances grand bouteis + Et d'espées grant capleis. + _Li romans du Brut._ + + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Le fracas des canons qui vomissent l'éclair, + Le rappel des tambours, le sifflement des balles, + Le son aigu du fifre et des rauques cymbales + Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air; + La brise secouant son aile parfumée + A dissipé les flots de l'épaisse fumée, + Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux; + Comme aux jours de la paix tout est silencieux. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + La lourde artillerie et les fourgons pesants + Ne creusent plus la route en profondes ornières; + On ne voit plus flotter les poudreuses bannières + Par-dessus les fusils au soleil reluisants; + Sous les pieds des soldats courant à la maraude, + Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude, + Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés, + Comme sous un fléau ne meurent plus foulés. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles + + Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés, + De leurs membres pétris dans le sang et la boue + Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue, + Jonchent le sol parmi les affûts fracassés, + Et vers le champ de mort en immenses volées + Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées, + De l'est et de l'ouest, du nord et du midi + L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé, + Levant leur tête grise à l'odeur de la proie. + L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie + A l'ombre étincelant comme un phare étoilé, + Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires, + A leurs petits béants sur le bord de leurs aires + Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau + De ces corps lacérés et restés sans tombeau. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert, + Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette + S'égrène le muguet, fleurit la violette, + La mousse parasite entoure un crâne ouvert. + Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive + Est un hochet brillant et qui par lui s'élève, + Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit, + Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit! + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + + + +IMITATION DE BYRON + + + Il est doux de raser en gondole la vague + Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, + Quand la lune élargit son disque pâle et vague, + Et que du marinier l'écho dit la chanson, + + Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne + Paillette d'or cousue au dais du firmament, + L'étoile qu'une blanche auréole environne, + Et qui dans le ciel clair s'avance lentement; + + Il est doux sur la brume un instant colorée + De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, + L'iris arrondissant son arche diaprée, + Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil; + + Il est doux, par les prés où l'abeille butine, + D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts + Nonchalamment couché près d'une onde argentine, + De lire tour à tour des romans et des vers; + + Il est doux, quand on suit une route inégale + Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau, + Et qu'on entend chanter près de soi la cigale, + De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau; + + Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie + Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant, + Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie + Sa tête paresseuse en arrière tombant; + + Il est doux de revoir avec ses tours minées + Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, + Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, + La ville où l'on passa ses premières saisons; + + Il est doux pour le cœur de l'exilé malade, + Par le regret cuisant et la douleur usé, + D'entendre le refrain de la vieille ballade + Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé; + + Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse, + Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras + Pour la première fois sa première maîtresse, + Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas. + + + + +BALLADE + + Femme souvent varie; + Est bien fol qui s'y fie. + FRANÇOIS Ier. + + + Cher ange, vous êtes belle + A faire rêver d'amour, + Pour une seule étincelle + De votre vive prunelle, + Le poëte tout un jour. + + Air naïf de jeune fille, + Front uni, veines d'azur, + Douce haleine de vanille, + Bouche rosée où scintille + Sur l'ivoire un rire pur, + + Pied svelte et cambré, main blanche, + Soyeuses boucles de jais, + Col de cygne qui se penche, + Flexible comme la branche + Qu'au soir caresse un vent frais, + + Vous avez, sur ma parole, + Tout ce qu'il faut pour charmer; + Mais votre âme est si frivole, + Mais votre tête est si folle, + Que l'on n'ose vous aimer. + + + + +SOLEIL COUCHANT + + Notre-Dame, + Que c'est beau! + VICTOR HUGO. + + + En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, + Je me suis arrêté quelques instants pour voir + Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. + Un nuage splendide à l'horizon de flamme, + Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor, + D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or, + --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière. + Les tours au front orné de dentelles de pierre, + Le drapeau que le vent fouette, les minarets + Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts, + Les pignons tailladés que surmontent des anges + Aux corps roides et longs, aux figures étranges, + D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché, + Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, + Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre + S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre. + --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux + D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux + Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague + De la vieille cité berçait l'image vague; + Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas + Que la nuit étoilée arrivait à grands pas. + + + + +SONNET IV + + Oh! la paresseuse fille! + _Sara la Baigneuse._ + + + Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, + Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, + Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous, + Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange, + + Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, + Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux; + Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, + Votre pâleur nacrée en incarnat se change. + + Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu, + Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, + Et baiser votre front si pur sous la dentelle: + + Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu; + Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, + Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même. + +1831. + + + + +ENFANTILLAGE + + Hanneton, vole, vole, vole. + _Ballade des petites filles._ + + + Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée, + Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu, + Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu, + Comme les moineaux francs, je reprends ma volée. + + A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais, + Curieux de savoir si l'aubépine blanche + A déjà fait neiger son givre sur la branche, + Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais, + + Me faisant du bonheur avec la moindre chose: + --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur, + Se baigne un scarabée au corselet d'azur; + D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose, + + D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton. + --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, + Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles + Emplir leurs tabliers de pain de hanneton. + + + + +NONCHALOIR + + Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché + qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché. + FERIDEDDIN ATAR. + + J'aime sur les coussins la vie horizontale. + BARTHÉLEMY. + + + Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même + (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime, + Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, + Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir! + --Cela me fait du bien et me repose l'âme. + Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme, + Rester là sans penser et paresseusement + Accepter comme il vient le bonheur du moment! + --Laisser aller sa vie à la regarder vivre, + Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre, + Sentir à ses genoux, en nuages soyeux, + Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux, + Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne, + Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne + D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis + Agacer en jouant ses petits pieds tapis + A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée + Deux passereaux mutins à la mine éveillée! + Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets + Se dorent sur son col de magiques reflets, + A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, + Dans la nacre, chatoie une moite étincelle, + Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, + S'ouvre comme une rose aux baisers du matin. + + + + +DÉCLARATION + + Mais toujours fust mon opinion telle + Que toute amour doict estre mutuelle; + Qui son cœur donne, il en merite. + _Les loyalles et pudicques amours de Scalion + de Virbluneau, à madame de Boufflers._ + + + Je vous aime, ô jeune fille! + Aussi lorsque je vous vois, + Mon regard de bonheur brille, + Aussi tout mon sang petille + Lorsque j'entends votre voix. + + Douce à mon amour timide, + Vous en accueillez l'aveu, + Mais sans qu'un rayon humide + Argente votre œil limpide, + Lac pur où dort le ciel bleu. + + Pourquoi cette retenue? + Entre nous rien de caché. + --Enfant! votre âme ingénue + Peut se montrer toute nue + Comme Ève avant le péché. + + C'est un amour sans mélange + Que l'amour que j'ai pour vous, + Frais comme au cœur la louange, + Ardent à toucher un ange, + Pur à rendre Dieu jaloux. + + + + +PLUIE + + Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_. + _Dictionnaire arabe._ + + + Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule, + Comme sur les galets de la côte une houle. + L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. + --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas? + Un beau cheval arabe, à la crinière brune, + Qui court et fait voler les sables de la dune. + Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs, + Et par la déchirure il sort des éclairs blancs. + Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette + D'une minute à l'autre en grinçant pirouette; + Le martinet, sentant l'orage, près du sol + Afin de l'éviter rabat son léger vol; + --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. + La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes + Glissent de feuille en feuille et passent à travers + La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! + Des marches du perron en longues cascatelles, + Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles + Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés, + Les ruisseaux en torrents subitement gonflés + Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages + Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages; + Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés, + Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés, + Volubilis chargés de cloches et de vrilles, + Roses de tous pays et de toutes familles, + Douces filles de Juin, frais et riant trésor! + La mouche que l'orage arrête en son essor, + Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient + Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. + --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut + Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut + Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? + Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure + Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité + Plonge sans peser trop sur leur oisiveté; + Les autres gravement font de la politique, + Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; + Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, + De femmes à la mode et d'opéras nouveaux; + Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace, + Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, + Ou, du binocle armés, regardent un tableau: + --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau. + +1831. + + + + +POINT DE VUE + + Des petits horizons... + SAINTE-BEUVE. + + Voici que je vis.-- + LABRUNIE (G. DE NERVAL). + + + Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse, + Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse; + --Une mare d'eau sale où plongent les canards, + Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards; + --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, + Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; + --Une vieille maison, dont les murs mal fardés + Bâillent de toutes parts largement lézardés. + Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes, + Et découpant en noir leurs linéaments frêles + Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux, + Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux, + Où déjà, points brillants au front des maisons ternes, + Luisent comme des yeux des milliers de lanternes; + Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours + Qui ressemblent de loin à des cous de vautours. + Et ses clochers aigus à flèche dentelée, + Comme un peigne mordant la nue échevelée. + + + + +LE RETOUR + + Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine, + Tantôt en un village et tantôt en un bois, + Et tantôt par les lieux solitaires et cois. + PIERRE RONSARD. + + + J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume + Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome + Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, + Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver. + --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène, + On marche à travers champs comme le pied vous mène, + Se fiant au hasard des sentiers onduleux. + A la terre le ciel fait des sourires bleus; + La nature est en joie, et la fleur virginale + Vous donne le bonjour de sa tête amicale; + L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. + Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, + Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie + Part un oiseau caché que votre pas effraie. + Un papillon peureux, dans son fantasque vol, + Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol. + Une abeille surprise, humide de rosée, + Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée. + --Plus loin, c'est une source entre les coudriers + Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers + Éparpille au hasard, comme une chevelure, + Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure. + Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; + Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant, + Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille + Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, + Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, + De lumière inondée aux feux d'un soleil pur, + Danse la demoiselle avec sa longue queue, + De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue. + --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi + Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici, + Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue, + Un château découpant son profil sur la nue; + Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons, + Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons. + --A gauche une colline à la robe zébrée, + De tons riches et chauds par le couchant marbrée; + A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, + Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; + Plus loin, transition de la terre au nuage, + Un anneau de lapis fermant le paysage. + --Un vrai panorama vivant et bigarré, + Par un pinceau divin ardemment coloré, + Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, + Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète, + Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. + --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, + On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue, + On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue + Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour, + Si longtemps caressés et perdus sans retour; + On rebâtit sa vie au néant écroulée, + On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée, + On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, + Et souvent la balance est du côté des pleurs. + --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes, + D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes; + Le roman de l'enfance à travers le présent + Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent, + --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose + Et suave peinture où soi-même l'on pose: + L'on compare son moi du jour au moi passé, + Et pour quelques instants le monde est effacé. + --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige + S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége + Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi, + Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi, + Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre, + Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre, + Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé, + Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé, + Pour passer au salon prendre par sa main sèche + Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche, + Vrai portrait de famille à son cadre échappé, + Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé; + Courtiser à l'écart une petite niaise + Sortant de pension,--toute rouge et tout aise, + Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal, + Et s'imagine avoir trouvé son idéal; + Écouter un dandy, Brummel de la province, + Beau papillon manqué qui, pour être plus mince, + Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc, + Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc; + Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, + D'un air mystérieux colportant sa nouvelle. + --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu + Que rester enfoui dans ce pays perdu. + +1831. + + + + +PAN DE MUR + + La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, + Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs, + Donne en lettre vivante une date à ses ans. + _Harmonies._ + + ... Qu'il vienne à ma croisée. + PETRUS BOREL. + + + De la maison momie enterrée au Marais + Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, + L'on a pour perspective une muraille sombre + Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre. + --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans, + Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, + Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, + La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. + --Une treille stérile avec ses bras grimpants + Jusqu'au premier étage en festonne les pans; + Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, + La capucine rouge épanouit sa cloche, + Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, + A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs: + Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne + De son regard unique ainsi que fait un borgne, + Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux, + Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. + --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée + Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée, + Et du soleil oblique implore le regard, + Une cage d'osier où saute un geai criard, + C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie; + Mais il faut pour le rendre une touche hardie, + Une palette riche où luise plus d'un ton, + Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. + + + + +COLÈRE + + Amende-toi, vieille au regard hideux, + Ou pour ung mot villain en auras deux. + _Epistre à la première vieille._ + + A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre, + Les yeux mangéz de corbeaux charongneux, + Les pieds tiréz de ces mastins hargneux + Qui vont grondant, hérissés de furie, + Quand on approche auprès de leur voirie. + PIERRE RONSARD. + + + Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde: + Belles maximes et grands airs + Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde + D'un cœur tout gangrené de vers. + Oui,--la religion dont le péché se couvre + Pour japper après la vertu; + Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre, + Aux pieds du méchant abattu; + La vierge pure en proie aux noires calomnies + De courtisanes de bas lieu + Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies, + Osent mentir si près de Dieu. + --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées, + Serpents armés d'un triple dard, + Ulcères ambulants, viles prostituées, + Tombeaux badigeonnés de fard, + Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, + Elles dont trente carrefours + Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, + Ont vu les publiques amours; + Elles dont la jeunesse en débauches passée + Couperose et jaspe le teint, + Et qui sous une peau détendue et plissée + Couvent un brasier mal éteint, + D'user tartufement leurs genoux sur les dalles, + Leurs pouces sur un chapelet, + Et prenant pour voiler leurs antiques scandales + La soutane d'un prestolet, + De venir sans pudeur noircir une que j'aime + Comme l'on n'a jamais aimé, + D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même + Certes ne peut être blâmé. + + + + +SONNET V + + C'est mon plaisir; chacun querre le sien. + P. L. JACOB, _bibliophile_. + + Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste + l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por + cigaritos. + PETRUS BOREL, _le lycanthrope_. + + Où trouver le bonheur? + MÉRY ET BARTHÉLEMY. + + + Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare + Au fond d'un coffre-fort empile des ducats, + Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas + Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre. + + Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare, + Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas + Que d'un coin retiré du monde et du fracas, + Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre. + + L'ambitieux le met dans un titre à la cour, + Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour, + --Les uns à pérorer, les autres à se taire. + + Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal; + Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, + Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval! + +1831. + + + + +JUSTIFICATION + + Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose. + _Marion Delorme._ + + + Celui que chaque soir votre parole élève, + Qui pense avec vous de moitié; + Celui dont vous savez le plus intime rêve + Et qui vit de votre amitié; + Celui que vous avez laissé voir dans votre âme, + Et s'approcher de votre cœur, + Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme + A mis d'amour et de bonheur, + Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie, + Las de traîner depuis vingt ans + Son boulet de forçat au bagne de la vie, + Que de n'y pas finir son temps; + --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure + Sur ce cœur que vous avez fait, + Un de ces hommes vils, dont la pensée impure + Aux choses basses se complaît.-- + L'âme que vous avez mariée à la vôtre + Pourrait jusque-là s'oublier!... + --Dans le cloaque infect où le canard se vautre + Voit-on s'abattre l'aigle altier? + Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime, + --Le tonnerre rugit en bas, + L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme; + Le torrent hurle:--il n'entend pas; + Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre, + Quelque bras de pin foudroyé, + Il attache au soleil son grand œil sans paupière, + D'ineffables lueurs noyé. + + + + +FRISSON + + Chauffons-nous, chauffons-nous bien. + BÉRANGER. + + Je déteste le monde et je vis dans mon cœur. + ULRIC GUTTINGUER. + + + Un brouillard épais noie + L'horizon où tournoie + Un nuage blafard, + Et le soleil s'efface, + Pâle comme la face + D'une vieille sans fard. + + La haute cheminée, + Sombre et chaperonnée + D'un tourbillon fumeux, + Comme un mât de navire, + De sa pointe déchire + Le bord du ciel brumeux. + + Sur un ton monotone + La bise hurle et tonne + Dans le corridor noir: + C'est l'hiver, c'est décembre, + Il faut garder la chambre + Du matin jusqu'au soir. + + Les fleurs de la gelée + Sur la vitre étoilée + Courent en rameaux blancs, + Et mon chat qui grelotte + Se ramasse en pelote + Près des tisons croulants. + + Moi, tout transi, je souffle, + A griller ma pantoufle, + A rougir mes chenets, + Mon feu qui se déploie + Et sur la plaque ondoie + En bleuâtres filets. + + Adieu les promenades + Sous les fraîches arcades + Des verdoyants tilleuls, + A travers les prairies, + Les bruyères fleuries + Et les pâles glaïeuls; + + Parmi les plaines blondes + Où le vent roule en ondes + Le seigle déjà mûr, + Par les hautes futaies + Au long des jeunes haies + Et des ruisseaux d'azur; + + Adieu les églantines + Et, moissons enfantines, + Les bleuets dans les blés, + Les vertes sauterelles + Et les pissenlits frêles + Sans cesse échevelés; + + Adieu dans l'herbe haute + La grenouille qui saute, + Et sous le frais buisson + Le lézard qui regarde + La cigale criarde + Qui sonne sa chanson; + + Adieu les demoiselles + Aux diaphanes ailes, + Aux minces corsets d'or, + Le papillon qui brille + Et que la jeune fille + Poursuit comme un trésor; + + Le soir dans la nacelle + Qui penche et qui chancelle + Au moindre souffle d'air, + Les courses d'une lieue + Sur l'immensité bleue + Du lac profond et clair; + + Et puis les danses molles + Et les caresses folles + Sur les prés de velours. + Lorsque la blanche lune + Au sein de la nuit brune + Jette ses demi-jours. + + De longtemps l'hirondelle + Ne viendra, de son aile + Effleurant mes carreaux, + Battre la capucine + Dont la pourpre dessine + Un cadre à mes barreaux. + + --Pour horizon la rue + Où la foule se rue + Avec ses mille cris, + Pour soleil des lanternes, + Qui de leurs reflets ternes + Baignent les pavés gris; + + Pour musique la bise + Qui se plaint et se brise + Dans les arbres mouillés, + Les rauques girouettes + Qui font des pirouettes + Sur leurs axes rouillés. + + Comment sortir? les roues + S'enfoncent dans les boues + Presque jusqu'à l'essieu. + Du brouillard, de la pluie! + L'âme souffre et s'ennuie: + Quoi donc faire, mon Dieu? + + Nous aimer, ma charmante! + Jette là cette mante + Qui me cache ton cou, + Ta belle épaule blanche, + Ton corsage, ta hanche, + Ton sein dont je suis fou. + + Sur mes genoux prends place, + Livre tes mains de glace + A mes baisers de feu, + Et laisse voir ta jambe + A la braise qui flambe, + Qui flambe rouge et bleu. + + Vois donc le gaz qui danse + Et s'agite en cadence, + Aux fantasques chansons + Que fredonne la séve + Dans la bûche qui crève + Et retombe en tisons. + + Mon bijou, mon idole, + Comme le temps s'envole + Lorsque l'on est ainsi! + La voix haute et profonde + Qu'au loin jette le monde + Ne parvient pas ici. + + Nos deux âmes jumelles, + Ensemble ouvrant les ailes, + Planent dans l'infini, + Comme deux alouettes + Ou comme deux fauvettes + Oublieuses du nid. + + + + +SONNET VI + + Merci à toi, à toi merci. + TÉRÉSA. + + + Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche, + --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, + Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux + Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche. + + Un sourire infernal crispait ma pâle bouche. + A cet âge candide où tout est pour le mieux, + Je méprisais le monde et reniais les cieux, + Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche? + + Et mon ange gardien à son front blanc et pur + Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur, + Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes. + + Aux saints épanchements mon cœur était fermé, + --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes; + Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé! + + + + +ÉLÉGIE IV + + J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface. + RONSARD. + + Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur + Qu'un autre amour par cet amour pipeur + N'aille gravant pendant ta longue absence + Quelqu'autre amant dedans ta souvenance! + PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_. + + + Ma charmante, depuis ta visite imprévue + Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue. + Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois; + Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois: + Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme + Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme + Ma vie intérieure et mon contentement! + Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment, + Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle, + Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle + Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main + Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain. + J'ai beau me répéter que c'est une chimère, + Cette pensée est là, sans cesse plus amère, + Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, + M'accompagnant partout comme l'ombre le corps; + Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses: + Il se fait en un jour bien des métamorphoses; + L'idole du matin n'est pas celle du soir, + Et toute jeune fille est comme son miroir, + Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune. + --Puis un amour âgé de trois ans importune; + C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui + Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui + Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, + Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime, + N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir + Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; + Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille + Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille + Au fond de votre cœur, de sa faute confus, + Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus; + Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place, + L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface + Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas + De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas. + --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire! + On rougit de l'amour dont on se faisait gloire, + Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point + De dire en le voyant: Je ne le connais point. + Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, + Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie; + Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, + Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, + Incapable à jamais d'un élan grandiose, + De toute sa hauteur descendre dans la prose, + Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol + Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. + Me défiant de moi, malade de l'absence, + Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense: + Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort; + Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort. + Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, + Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, + Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux, + Et, portant ta main blanche à ton front soucieux, + Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures; + Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures, + Tu relis tous ces vers où je me racontais + Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais, + Tel que je ne suis plus et que je voudrais être, + Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître + De faire revenir les fraîches passions + De l'enfance du cœur, et ces illusions + Si pénibles à perdre, et si vite perdues. + --L'ange du souvenir, les ailes étendues, + Remontant le passé, voltige autour de toi; + Il te souffle à l'oreille une phrase de moi, + Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose + Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose + Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant, + Pour te les redonner, gardés fidèlement. + +1831. + + + + +SONNET VII + + + Liberté de juillet! femme au buste divin, + Et dont le corps finit en queue! + G. DE NERVAL. + + E la lor cieca vita è tanto bassa + ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte. + _Inferno, canto_ III. + + + Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe; + Car à son front damné le doigt fatal a mis + Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis, + Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. + + Un budget éléphant boit notre or par sa trompe. + Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis, + De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis + La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe. + + Cependant en juillet, sous le ciel indigo, + Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses + Autant que Charles dix avait ouï de messes! + + Seule, la poésie incarnée en Hugo + Ne nous a pas déçus, et de palmes divines + Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines. + + + + +PARIS + + Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert + Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! + Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt! + GOETHE.. _Faust._ + + Dans la simplicité de mon cœur enfantin + L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin + De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe + Et fait tant de chemin, et dans ce large espace + Voit les mondes sous lui glisser rapidement, + Ainsi qu'un météore aux champs du firmament. + EUGÈNE DE ***. + + Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! + ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. + Salle de réception du diable. + _Don Juan_, ch. x, st. 81. + + + Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, + De splendides rayons illuminer sa cage, + Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu + Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu, + L'aigle prisonnier bat avec son aile forte + Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte. + --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, + Elle cherche à son vol un plus large horizon; + Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie + Abaisse son regard, de grands désirs saisie, + Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament + Afin d'y respirer largement, librement, + Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues + Et les plaines d'azur, régions inconnues, + L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain + Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin; + Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde + Où la presse en tous sens de son étreinte immonde + Une société qui retombe au chaos, + Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! + Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, + De grands rochers à pic, trônes géants où siége, + Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi, + La majesté muette et sombre du grand Roi. + Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule + Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; + Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond, + Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond, + Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, + Et, tout échevelé, semble la pâle queue + Du cheval de la mort au livre de saint Jean. + Il lui faudrait au soir la lune voyageant, + Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles + Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, + Les arêtes des pics et les tours du manoir + De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. + --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même + L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime, + Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers + Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, + La chaumière des bois, poussant en bleus nuages + Son filet de fumée à travers les feuillages, + Et dont le toit moussu porte sur son velours + Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; + Le jardin et son puits que festonne une vigne, + Où, des choux à propos interrompant la ligne, + Se pavane un rosier que votre main sema; + Asile calme et vert comme en peint Hobbéma, + Où les chuchotements dont est fait le silence + Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! + Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits + Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits, + Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne + Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne; + Des tuyaux hérissant le faîte des maisons + Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, + Une fumée ardente et de couleur de rouille + Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, + Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, + Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans + Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises + Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, + Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon + Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson; + Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, + Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, + Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, + Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant, + Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, + Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues; + --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos, + Babel des nations, mer qui bout sans repos, + Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, + Vendange de la mort, une foule écumante, + Haillons troués à jour comme un crible, où le vent + Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent; + Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, + Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, + Du pain dur que l'on mange à la sueur du front, + Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; + Perpétuel contraste, éternelle antithèse, + Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, + Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! + --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là. + +1831. + + + + +UN VERS DE WORDSWORTH + + Spires whose silent finger points to heaven. + + + Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte + Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, + Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête: + --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._-- + + Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, + Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,-- + Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange + Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa. + + Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume + De lubriques amours, me fit du bien à voir: + C'était comme une fleur des champs, comme une plume + De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir. + + Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, + Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel, + Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, + Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. + + + + +DÉBAUCHE + + Buvons du grog et cassons-nous les reins. + _Chanson des marins._ + + Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan. + DUBARTAS. + + + Je hais plus que la mort cette débauche prude + Qui n'ose sortir que de nuit, + Et retourne la tête avec inquiétude + Tout empourprée au moindre bruit, + Et joue à la vertu comme une honnête femme, + N'ayant pas la force qu'il faut + Pour être hardiment et largement infâme, + Pour porter sa honte front haut. + Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies + Faites dans un salon étroit, + Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies + Et dont chacun retourne droit; + A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, + Comme le font les boutiquiers. + Gens qui savent ôter le galbe à toute chose; + Les dandys, avec les banquiers; + Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures, + Qui sort calme d'un mauvais lieu, + Comme l'on sortirait des plus chastes demeures + Ou de quelque église de Dieu, + La cravate nouée et les cheveux en ordre, + Le frac boutonné jusqu'au cou, + Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre, + Rien de débraillé, rien de fou, + Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse + Au reproche mollir la voix + Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe, + Comme l'on disait autrefois. + J'aime trente fois mieux une débauche franche, + Jetant son masque de satin, + Le coude sur la nappe et la main sur la hanche, + Criant, buvant jusqu'au matin, + Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, + Rose encor des baisers du soir, + Qui tord lascivement sa taille souple et molle, + Sur tous les genoux va s'asseoir, + Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe + Au fond du cratère vermeil, + Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, + Et ne veut pas qu'on ait sommeil: + --C'est une poésie au moins, une palette + Où brillent mille tons divers, + Un type net et franc, une chose complète, + De la couleur! des chants! des vers! + + + + +LE BENGALI + +A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE + + + Les bengalis dont le ramage est si doux. + BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. + + La France et ses printemps, ses hivers inconnus + Où la bise gémit, où les arbres sont nus, + Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige + Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je? + Mlle L. A. + + + Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous? + Notre soleil est froid, notre ciel en courroux: + Nos bois sont chauves; à nos haies, + A nos buissons armés de dards aigus, au lieu + Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu, + Pendent à peine quelques baies. + + Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, + Bengali du désert, sauras-tu voltiger + Dans nos forêts de cheminées? + Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu + Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu, + Entre deux pierres ruinées? + + Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement + De la bise du nord qui râle incessamment + Et fait chanter la girouette, + Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson + De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son + Des tuiles que la grêle fouette? + + Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas + Au bois des goyaviers reprendre tes ébats + Dans la savane aux grandes herbes; + Avec les colibris va becqueter les fleurs, + Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs, + Bâtir ton hamac sous leurs gerbes! + + + + +LE CAVALIER POURSUIVI + + Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore. + JULES DE SAINT-FÉLIX. + + Und hurré! hurré! hop hop hop! + BURGER. + + + C'est un fort beau cheval; une large poitrine, + Des jambes de gazelle, et dans chaque narine + Une fauve lueur, + La queue échevelée, une crinière folle + Qui se déroule au vent comme une banderole + Sur le col en sueur; + + Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, + Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise + Ou pour deux diamants, + Des yeux illuminés d'une lumière rouge + Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge + A tous les mouvements; + + Une croupe arrondie où des glands dorés pendent, + Et de souples jarrets dont les muscles se tendent + Comme des arcs d'acier; + Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille + Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, + O mon noble coursier! + + Tu danses sur les blés comme une sauterelle, + A chacun de tes pieds est attachée une aile, + Ton galop c'est un vol, + Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine, + L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine + Te suivre sur le sol. + + La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace! + Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe + Comme avec un rival; + Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large, + Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge, + Hurrah! mon bon cheval! + + Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes, + Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes + Avec ton dur sabot; + Brise cet horizon qui n'a pas une lieue + Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue + Comme on fait d'un pied-bot. + + Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles, + Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, + Grands fossés à franchir; + Ravins marécageux, où le feu follet flambe, + Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe + Qui ne sait pas fléchir. + + Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! + Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent + Leur contour incertain! + Essor prodigieux, le sol que ton pied foule + Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule, + Et tout se fait lointain. + + --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église, + Qui pour te regarder lève sa tête grise + Par-dessus l'horizon, + Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches, + A ton oreille fait tinter ses quatre cloches + Et galoper le son. + + Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore! + Une course pareille à celle de Lénore! + Je suis content, c'est bien. + Le clocher tout confus derrière un mont se cache, + L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache, + Et je n'entends plus rien. + + Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne + Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne? + Allons, courage, allons! + Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire, + Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire, + Il est sur nos talons. + + Que derrière tes pas cette porte se ferme, + Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme; + Saute, vole, bondis! + --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre + D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre, + Comme d'un paradis! + + N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie? + Tout mon bonheur est là, toute ma poésie, + Mes souvenirs, ma foi, + Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole, + Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole, + Ma Béatrix à moi. + + C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines; + Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines + De ses ongles de fer, + Courbe mon dos et met sur ma tête pendante + Une chape de plomb comme aux damnés du Dante + Dans le neuvième enfer. + + Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle, + Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle; + Mais il court bien mieux, lui, + Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe, + Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe + Aux pieds boiteux,--l'ennui. + +1826-1832. + + + + +ALBERTUS + +ou + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + + + +ALBERTUS + +OU + +L'AME ET LE PÉCHÉ + +LÉGENDE THÉOLOGIQUE + +POËME + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + +I + + Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes + Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes, + Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, + Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, + Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, + Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. + --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule, + De ses cheveux blafards inondant son épaule + Comme une fille au bain; l'église et son clocher, + L'étang où des canards se pavane l'escadre; + Il ne manque vraiment au tableau que le cadre + Avec le clou pour l'accrocher. + + +II + + Confort et far-niente!--toute une poésie + De calme et de bien-être, à donner fantaisie + De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir + La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, + Le vidrecome large à tenir quatre pintes, + Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir + Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre + D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, + Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, + Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, + Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade + D'un jour si doux sait éclairer! + + +III + + A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte, + Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe, + Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; + Ce pays du soleil où les citrons mûrissent, + Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent: + Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem; + A vous faire donner pour ces murs verts de mousses + Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses, + Fait luire quelque Faust en son costume ancien, + Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, + Les femmes au teint brun, les molles sérénades, + Et tout l'azur vénitien! + + +IV + + Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, + Une méchante femme ayant nom Véronique; + Chacun la redoutait, et répétait tout bas + Qu'on avait entendu des murmures étranges + Autour de sa demeure, et que de mauvais anges + Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. + --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille, + Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille + Une évocation; de sourds vagissements + Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, + Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés, + D'épouvantables hurlements. + + +V + + Même dame Gertrude avait un jour d'orage + Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, + A cheval sur la foudre un démon noir sortir, + Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée, + De bleuâtres vapeurs soudain environnée, + La tête la première en hurlant s'engloutir. + La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase + Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase, + Avalanche de feu, quatre des travailleurs. + Des gens dignes de foi jurent que Véronique + Se trouvait là, riant d'un rire sardonique, + Et grommelant des mots railleurs! + + +VI + + La femme du brasseur Cornelis met au monde, + Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, + Et si laid que son père eût voulu le voir mort. + --On dit que Véronique avait sur l'accouchée + Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée, + Par un mystère noir jeté ce mauvais sort. + Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche + Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche, + Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, + Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse, + Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce, + Le diable n'est pas plus hideux. + + +VII + + Cette vieille sorcière habitait une hutte, + Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte + L'été comme l'hiver au choc des quatre vents; + Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre + S'étendent à l'entour en nappe irrégulière; + L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants, + Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes + Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes + Inonde les planchers moisis et vermoulus. + A peine si l'on voit dans toute la croisée + Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée, + Et la porte ne ferme plus. + + +VIII + + La limace baveuse argente la muraille + Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille; + Les lézards verts et gris se logent dans les trous, + Et l'on entend le soir sur une note haute + Coasser tout auprès la grenouille qui saute, + Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux. + --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, + Surtout quand du croissant une ouateuse nue + Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, + Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,-- + N'ose passer devant ce repaire sinistre + Sans trembler et blêmir de peur. + + +IX + + De ces dehors riants l'intérieur est digne: + Un pandémonium! où sur la même ligne, + Se heurtent mille objets fantasquement mêlés. + --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes, + Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles, + Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés, + Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares, + Alambics contournés en spirales bizarres, + Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, + Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue + L'odorat, et collant leur face jaune et bleue + Contre le verre du bocal! + + +X + + Véritable sabbat de couleurs et de formes, + Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes, + Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, + L'ibis égyptien au bord du sarcophage + De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage; + Ivresse d'opium et vision de fou, + Où les récipients, matras, siphons et pompes, + Allongés en phallus ou tortillés en trompes, + Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros, + Où les monstres tracés autour du zodiaque, + Portant écrit au front leur nom en syriaque, + Dansent entre eux des boléros! + + +XI + + Poudreux entassement de machines baroques + Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques, + Et de bouquins, sans titre en langage chrétien! + Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace, + Se déforme, se tord, et prend une autre face; + Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien, + Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve, + Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve + Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids. + C'est la réalité des contes fantastiques, + C'est le type vivant des songes drôlatiques; + C'est Hoffmann, et c'est Rabelais! + + +XII + + Pour rendre le tableau complet, au bord des planches + Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, + Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents, + Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides + Qui semblent vous couver de leurs regards avides. + Un squelette debout et les deux bras pendants, + Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes, + Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes, + Jette son ombre au mur en linéaments droits. + En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, + D'épouvante glacé, comme un bon catholique + Ferait le signe de la croix. + + +XIII + + Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. + Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_, + Callot bien des motifs de sa _Tentation_; + Gœthe a tiré de là la scène tout entière + Où Méphistophélès mène chez la sorcière + Faust, qui veut rajeunir, boire la potion. + --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même + (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème. + --Ce type qu'il répète infatigablement, + Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre + A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre + Et déguiser le vêtement. + + +XIV + + Le plaid bariolé de tartan et la toque + Dissimulent la jupe et le béguin à coque. + L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout. + Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire, + Cette description (voyez son _Antiquaire_), + Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!-- + Et mille autres détails. Je le jurerais presque, + Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque, + Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, + Dans cette hutte même a ciselé ces masques + Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, + De Benvenuto Cellini. + + +XV + + Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe + Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe, + Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler + M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche + Prenait en s'éteignant sa robe de peluche, + Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver. + Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche, + Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche + Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, + Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine, + Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, + Était aussi l'un de ses hoirs. + + +XVI + + Ce digne chat était du reste l'être unique + Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique + Eût de l'affection;--peut-être bien aussi + Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide + Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède; + Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi. + --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge, + Intermittente, oscille aux vitrages du bouge; + --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux, + Regarde d'un air grave et plein d'intelligence + La vieille qui s'agite et qui fait diligence + Pour quelque mystère honteux; + + +XVII + + Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide, + Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide + De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir + Entre les deux chenets, près des tisons, en boule, + La tête sous la queue artistement se roule. + --La bise cependant continue à gémir, + L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête + Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète, + La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron, + Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire + Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire + Et le matou qui fait ron ron. + + +XVIII + + Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique; + Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique + Trace de sa baguette un rond sur le plancher, + Et se place au milieu;--des milliers de fantômes + Hors du cercle magique, ainsi que des atomes + Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, + Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. + --La vieille cependant murmure son grimoire, + Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, + Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, + Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge + Comme une mauvaise boisson. + + +XIX + + Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère, + Elle jette un par un ses vêtements à terre + Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!-- + Le squelette blanchi dont la bise se joue, + Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue + Du haut d'une potence, est un objet riant, + Près de cette carcasse aux mamelles arides, + Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides, + Aux bras rouges pareils à des bras de homard. + _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare, + --Une chose sans nom,--impossible à décrire, + Un idéal de cauchemar! + + +XX + + Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune + Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune + Langue humaine ne peut conter exactement + Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque, + Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque + D'un vieil habit râpé, miraculeusement + Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle + Se dissipe: on dirait une boule d'opale + Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur. + Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille + De manière à pouvoir, même avec une fille + De quinze ans, lutter de fraîcheur. + + +XXI + + Elle se frotte l'œil et puis toute la face; + --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface, + Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé; + L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle, + Un diamant de feu nage dans sa prunelle; + Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé. + --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie. + Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie + Seulement pour toucher sa main du bout du doigt, + Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête + Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, + A quels moyens elle les doit. + + +XXII + + Une perle d'amour!--De longs yeux en amande + Parfois d'une douceur tout à fait allemande, + Parfois illuminés d'un éclair espagnol; + Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie + De vous y regarder pendant toute la vie, + --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; + Sontag et Malibran, dont chaque note vibre, + Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre; + La malice de Puck, la grâce d'Ariel, + Une bouche mutine où la petite moue + D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue; + --Un miracle, un rêve du ciel!-- + + +XXIII + + Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle, + --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle, + Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux + Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime. + --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même + Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux, + Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve, + Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève; + Car la foi seule peut nous faire voir le ciel + Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde + Où la félicité sur le néant se fonde, + Et le malheur sur le réel. + + +XXIV + + La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique + Sort du cercle, revêt une blanche tunique, + Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir + Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place + Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, + S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. + La lune en ce moment, par une déchirure + De nuage, dardait sa clarté faible et pure; + --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait + Du dehors distinguer le dedans, et sans doute + Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, + Il aurait pensé qu'il rêvait. + + +XXV + + Véronique, du bout de sa baguette touche + Le matou qui lui lance un regard faux et louche, + Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos; + Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, + Et prononce tout bas des mots cabalistiques: + --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!-- + A la place du chat paraît un beau jeune homme, + Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme + La jeune fille en voit dans ses songes d'amour. + --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie, + Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie, + Vraiment il était fait au tour! + + +XXVI + + --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche + Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, + En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi. + --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène? + La dame se pencha sur son oreille; à peine + Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi, + Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, + Madame veut sortir, prends une torche, éclaire + Madame.--A l'instant même une cire à la main + Leporello paraît amenant la voiture; + Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure, + Et les voilà sur le chemin. + + +XXVII + + Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère. + --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire + Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait; + La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage + De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage, + Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, + La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue + A ses larges panneaux armoriés;--la roue, + Comme si les cailloux eussent été doublés + De soie et de velours, roulait muette et sourde + A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde + Qu'elle ne couchait pas les blés! + + +XXVIII + + Pour le présent, la scène est transportée à Leyde. + --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide + A faire à Belzébuth tourner les deux talons; + --Jeune et belle à présent, vivante poésie, + Trésor de grâces, fait sécher de jalousie + Sous leurs vertugadins chamarrés de galons, + Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises, + Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises + De l'endroit;--le salon de dame Barbara + Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise + Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise + Chez la landgrave de Gotha! + + +XXIX + + Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée, + Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée; + Militaires en beaux uniformes, traînant + Sur le parquet sonore une épée incongrue; + Peintres, musiciens,--tout le monde se rue + Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant, + Au dire d'une vieille et méchante bégueule, + D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, + Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné + Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique + Entretien de la ville était sur Véronique: + Jamais nom ne fut plus prôné! + + +XXX + + C'était un engouement, un délire, une rage, + Des battements de mains, des bravos, un tapage, + Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas. + --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges + Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges, + De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas + La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres, + Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres. + --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux + Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches; + Les peintres barbouillaient son image,--et les riches + Se ruinaient à qui mieux mieux. + + +XXXI + + Elle donnait le ton, et, reine de la mode, + Elle était adorée ainsi qu'une pagode; + --Personne n'eût osé la contredire en rien:-- + La forme des chapeaux, et la coupe des manches, + Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches? + Quelle parure sied?--quelle couleur va bien? + S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!) + Elle décidait tout.--La femme du margrave + Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc, + Avaient beau protester par leur mise hérétique, + --A peine voyait-on dans leur salon gothique + Un laid _Sigisbeo_ caduc. + + +XXXII + + Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite, + S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite + Au spectacle plaisant des efforts que faisaient + Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses, + Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces; + --Des ingénuités dont les moindres pesaient + Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes + Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes, + --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu + De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages, + Portant de fins tissus, des gazes, des nuages! + Quel travestissement, bon Dieu! + + +XXXIII + + Notre héroïne au reste était toujours charmante, + Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante, + En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons! + --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre + Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre; + La soie intelligente arrêtait ses frissons, + Ou les continuait gazouillant ses louanges; + --Une brise à propos faisait onder ses franges, + Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux + Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; + --Une invisible main soutenait ses dentelles + Et se jouait dans leurs réseaux. + + +XXXIV + + La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;-- + Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée; + Tout ce qui la touchait devenait précieux; + Tout était de bon goût, et (qualité bien rare) + Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre, + On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux + Faisaient des diamants pâlir les étincelles. + Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, + La blancheur de sa peau ternissait le satin. + --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,-- + Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, + Une ravissante catin! + + +XXXV + + --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe + Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe; + --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, + Types complets,--gros, courts, la face réjouie, + Négligeant leur tulipe enfin épanouie, + Transformés en dandys, et faire les charmants + Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères + Ne lui ménageaient pas les critiques amères, + Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un, + Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage, + Accueillait tout le monde et recevait l'hommage + Et les rixdales de chacun. + + +XXXVI + + Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine, + Ce jour-là Véronique avait une migraine, + Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas. + Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. + --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre + Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas + Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent, + Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent + Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix. + Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche + Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche + Froissant un papier sous ses doigts. + + +XXXVII + + Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude + A de grâces! La main sous le menton, le coude, + Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement + Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie, + Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie; + --Les cheveux débouclés qui cachent par moment + Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue, + Ou que les doigts mutins les peignent, une joue + Transparente et nacrée, un front veiné d'azur, + Comme dans les jardins font les branches des arbres, + De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres + Debout sous leur ombrage obscur. + + +XXXVIII + + Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle + Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle? + --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais + Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache? + Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache + Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais? + --Cette robe attendue et sur laquelle on compte + Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte, + S'est-elle déchirée ou fripée en chemin? + Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre, + Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre + Décoloré le pur carmin? + + +XXXIX + + Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale + De son visage grec moins pur?--Quelque rivale, + Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, + A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes? + Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;-- + Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants + Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle, + S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle, + Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu; + Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe + Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte. + Pourquoi donc ce front abattu? + + +XL + + Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? + Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent, + Qui palpitent jetant sur le satin des chairs + Une auréole brune, une ombre veloutée, + Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée + Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs + Ondant comme la neige au vent d'une tempête? + Quelle pensée étrange à cette folle tête + Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir + De son premier amour et de ses jours d'enfance? + --Regret d'avoir perdu cette belle innocence? + --Est-ce la peur de l'avenir? + + +XLI + + Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue + Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue + Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs, + Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme + Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme, + Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs, + Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire, + Comme fait une perle au creux d'une onde noire. + --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé: + Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre, + Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre + La voix de son cœur comprimé. + + +XLII + + Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre + Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre + De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, + Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes, + Véronique était là, le pôle des prunelles, + Coquetant dans sa loge et radieuse à voir. + --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère + Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire, + Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail, + Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, + Otait son gant, faisait sentir sa cassolette, + Ou chatoyer son riche émail. + + +XLIII + + Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène, + Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine. + --En vain Leporello pas à pas suivait Juan; + En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, + Zerline gazouillait jouant avec les notes, + Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an + Continué ce jeu sans que l'on y prit garde: + --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde, + Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or + Braqués au même point le désir étincelle; + Véronique sourit;--le bonheur d'être belle + La fait dix fois plus belle encor. + + +XLIV + + Seul un homme debout auprès d'une colonne, + Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne, + A la scène oubliée attachant son regard, + Dans une extase sainte enivre ses oreilles. + De ces accords profonds, de ces hautes merveilles + Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!-- + Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes + Le poussait par delà les sphères éternelles. + L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, + Il s'était fait musique, et son cœur en mesure + Palpitait et chantait avec une voix pure, + Et lui seul te comprenait bien. + + +XLV + + Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle + Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle + S'allumât, comme si le regard contre un mur + Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle, + Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle, + Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr, + Y fit sans le vouloir une blessure grave, + --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave + Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson + Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre, + Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre + En revenant dans sa maison. + + +XLVI + + Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre, + Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre + Pour une passion un caprice en retour, + Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) + De torturer les cœurs et de damner les âmes, + Celle qui sans pitié se jouait d'un amour, + Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse + Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse, + Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: + Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! + L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même; + Il est vaincu ce cœur si fier! + + +XLVII + + C'est le train de la vie et de la destinée; + Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée, + Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour. + --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, + Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste: + On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour. + --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine, + Misère qu'on regrette et de charmes si pleine; + --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant, + Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe + Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge, + Mystérieux enchantement! + + +XLVIII + + Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être + L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître + S'il ne vous a connu, moments délicieux, + Et si longs et si courts qui valent une vie, + Et que voudrait payer l'Ange qui les envie + De son éternité de bonheur dans les cieux!-- + Mer de félicité,--ravissement,--extase, + Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase + Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous, + Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse, + Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse, + Baisers enragés, désirs fous! + + +XLIX + + Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne, + --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne; + En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez, + La maman te dépeint comme un monstre à sa fille, + --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille + Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés, + Contre toi longuement les moralistes crient, + En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;-- + La novice à ton nom fait un signe de croix; + Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême, + Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime + Au moins dans sa vie une fois. + + +L + + Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie + Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie! + Je n'avais pas assez de temps pour l'employer + A compasser des mots:--adorer mon idole, + La parer, admirer sa chevelure folle, + Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer; + L'entendre respirer, la voir vivre, sourire + Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire + Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi + Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose + Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose + Pendant quatre mois et demi. + + +LI + + Sans cela l'univers aurait eu mon poëme + En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même; + Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps + D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles + Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles + Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps. + Elle, comme un enfant, courait dans la rosée + Après les papillons, et la jambe arrosée + D'une pluie argentée, allait chantant toujours; + Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. + --Moi, je la regardais;--la nature était belle, + Et riait comme nos amours. + + +LII + + Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise: + --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, + Elle accourait bien vite et voulait partager; + Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille! + D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, + Et de mon autre main je la faisais manger. + Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse + D'une lutte inégale, elle demandait grâce, + Promettant de payer en baisers sa rançon. + --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage, + Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage, + Se cacher derrière un buisson. + + +LIII + + Et puis je l'entendais rire sous la feuillée + De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée + Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux, + Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles, + Une chenille prise aux plis de ses dentelles, + La ramenait bientôt poussant des cris affreux. + --Elle cachait son front contre moi, toute blanche; + Tressaillant quand le vent remuait une branche, + Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur + Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles + Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes + Entre les doigts de l'oiseleur. + + +LIV + + Tout en la rassurant, d'une main aguerrie + Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie + Elle recommençait à rire, et s'asseyait + Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même, + Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime! + Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait + Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière + Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière, + Traversant les rameaux, dorait son front charmant; + --Le rossignol chantait et perlait ses roulades, + Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades + Soupirait langoureusement. + + +LV + + Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, + Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe + Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux. + --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées + Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées; + Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux. + --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre, + Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre. + Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson; + Dans les ravissements d'une extase profonde, + Nous avions oublié l'existence du monde, + Nos yeux étaient notre horizon. + + +LVI + + Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes + Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes + Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- + L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse, + Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse + Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts. + Pour ne plus revenir a déployé son aile, + Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle, + Que doutes du présent et souvenirs amers. + Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange; + En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange + Mes beaux amours en méchants vers. + + +LVII + + Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire + Fidèlement contée, autant que ma mémoire, + Registre mal en ordre, a pu me rappeler + Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose + Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause: + La bulle que j'avais pris plaisir à souffler, + Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, + En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte; + Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu. + --En heurtant le réel, ma riante chimère + S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère; + Tout autre amour en moi s'est tu. + + +LVIII + + Excepté cependant le tien, ô Poésie, + Qui parles toujours haut dans une âme choisie! + --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or, + Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre + Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre, + Dans notre nuit suspends un moment ton essor, + Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile + Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle, + Peinture, la rivale et l'égale de Dieu, + Déception sublime, admirable imposture, + Qui redonnes la vie et doubles la nature, + Je ne vous ai pas dit adieu! + + +LIX + + --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste + Était beau cavalier, et certe une plus chaste + Que Véronique eût pu s'enamourer de lui. + Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être + D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître + Le dedans.--Un soleil étranger avait lui + Sur sa tête et doré d'une couche de hâle + Sa peau d'Italien naturellement pâle. + Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés, + Tombaient autour d'un front que Gall avec extase + Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base + D'une douzaine de traités. + + +LX + + Un front impérial d'artiste et de poëte, + Occupant à lui seul la moitié de la tête, + Large et plein, se courbant sous l'inspiration, + Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée + Un espoir surhumain, une grande pensée, + Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.-- + Le reste du visage à ce front grandiose + Répondait.--Cependant il avait quelque chose + Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut, + On l'aurait souhaité différent.--L'ironie, + Le sarcasme y brillait plutôt que le génie; + Le bas semblait railler le haut. + + +LXI + + Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange; + C'était comme un démon se tordant sous un ange, + Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux, + De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe, + Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, + Une frange de cils palpitants et soyeux, + Son regard de lion et la fauve étincelle + Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle + Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous. + --Les plus hardis auraient abaissé la paupière + Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre, + Qu'il s'efforçait de rendre doux. + + +LXII + + Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée + D'une fine moustache élégamment cirée + Un sourire moqueur quelquefois se posait; + Mais son expression la plus habituelle + Était un grand dédain.--Vainement notre belle, + L'ayant revu depuis dans le monde, faisait + Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire + Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire! + Rien ne put entamer ce cœur de diamant. + Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies, + Aveux à mots couverts, vives agaceries, + --Elle échoua totalement! + + +LXIII + + Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre + Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre. + --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau, + Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie + A la toile en un coin par l'araignée ourdie + Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau; + Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie + Des Lilliputiens. Une si belle proie + Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi, + Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime, + Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même, + N'en prit aucunement souci. + + +LXIV + + C'était là le motif qui faisait que sa porte + Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe + A son cœur occupé cette cour qui la suit? + Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères + Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires; + Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit + Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie. + Sur sa petite main son front penche et s'appuie, + Son bras potelé pend au bord de son fauteuil, + La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle. + Le dépit a changé ses roses en opale, + Une larme luit à son œil. + + +LXV + + Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, + Dans sa petite main aux ongles roses froisse, + Indubitablement est un billet d'amour, + --Un vélin azuré qui par toute la chambre + Jette une fashionable et suave odeur d'ambre. + --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour + Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme. + --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame + Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau? + Le fait paraît prouvé par cette tache noire + Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire + Et cette plume de corbeau. + + +LXVI + + Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête + Et poussant en arrière une boucle défaite, + Elle quitta sa pose indolente, et se prit, + Avant de demander la bougie et d'y mettre + La cire et le cachet, à relire sa lettre + Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit. + --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite, + Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite, + Comme celle d'hier, d'être jetée au feu. + --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente; + Le papier se tordit comme un damné du Dante + En dardant un jet de gaz bleu, + + +LXVII + + Et disparut--pendant que brûle cette feuille, + L'enfant en prend une autre, un instant se recueille + Et commence.--Sa main rapide en son essor, + Comme un cheval de course à New-Market, à peine + Effleure le papier,--la page est toute pleine + Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor: + --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame + Est debout.--Véronique agitée, une flamme + Aux prunelles:--Portez le billet que voici + Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure + Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure + Au plus tard, Juan, soyez ici. + + +LXVIII + + Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire, + Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire + Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art, + Aimant tout à la fois d'un amour fanatique + La peinture et les vers autant que la musique. + Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart, + Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être. + Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être, + Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël! + Car entre ces trois sœurs égales en mérite + Dans le fond la peinture était sa favorite + Et son talent le plus réel. + + +LXIX + + Il voyait l'univers comme un tripot infâme; + --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme, + C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné + Quatre maravédis des deux.--La créature + Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture. + --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né, + Du pourquoi, du comment, il était pessimiste + Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste + Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui. + Quoique bien jeune encor, depuis longues années + Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées, + Sonnaient bien des heures d'ennui. + + +LXX + + Il prenait cependant son mal en patience. + --C'est un très-grand fléau qu'une grande science; + Elle change un bambin en Géronte; elle fait + Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve, + Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve. + Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet; + L'existence vous pèse et tout vous paraît fade. + --Le piment est sans goût pour un palais malade, + Un odorat blasé sent à peine l'éther: + L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide, + Comme un citron pressé le cœur devient aride. + Don Juan arrive après Werther. + + +LXXI + + Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère, + Poussé par le serpent, mordu la pomme amère; + Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu, + Et possédant à fond la science de l'homme, + Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme + On s'ennuie à marcher dans un sentier connu, + Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route. + Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute. + En cherchant il avait usé les passions, + Levé le coin du voile et regardé derrière. + --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière, + Cadavre sans illusions. + + +LXXII + + Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde + Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde! + Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or, + De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire, + N'apporte sur le pont que boue infecte et noire. + --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor! + Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose + Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause + Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux? + --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface; + Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face. + --Pourquoi l'arracher, pauvres fous? + + +LXXIII + + Si de sa destinée il eût été l'arbitre, + Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre + Du roman de la vie, et passé tout d'abord + A la conclusion de cette sotte histoire. + --Incertain s'il devait nier, douter ou croire, + Ou demander le mot de l'énigme à la mort, + Comme un duvet au vent, avec indifférence + Il laissait au hasard aller son existence + --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu, + Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme, + Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme, + Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu. + + +LXXIV + + Il était ainsi fait.--Singulière nature! + Son âme, qu'il niait, cependant était pure; + --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné + A la suppression de l'enfer.--Homme étrange! + Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange + Qui là-haut sur son livre écrivait indigné + Une grosse hérésie, un sophisme damnable, + Venant à l'action, le trouvait moins coupable, + Et pesant dans sa main le bien avec le mal, + Pour cette fois encor retenait l'anathème. + --Une larme tombée à l'endroit du blasphème + L'effaçait du feuillet fatal. + + +LXXV + + La décoration change.--Pour le quart d'heure + Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure + Du signor Albertus, et dans son atelier. + Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre, + Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre + Y donne à chaque chose un aspect singulier. + C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile + Laisse à travers le noir luire une blanche étoile. + --Au milieu de la salle, auprès du chevalet, + Sous le rayon brillant où vient valser l'atome, + Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme; + Tout est clair-obscur et reflet. + + +LXXVI + + L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde + Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde, + Un univers à part qui ne ressemble en rien + A notre monde à nous;--un monde fantastique, + Où tout parle aux regards, où tout est poétique, + Où l'art moderne brille à côté de l'ancien; + --Le beau de chaque époque et de chaque contrée, + Feuille d'échantillon, du livre déchirée; + Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux, + Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je? + Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége, + Pérugin entre deux Vanloos. + + +LXXVII + + Laques, pots du Japon, magots et porcelaines, + Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines, + Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs, + --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées, + Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées, + Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons, + Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches, + Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches, + Mille objets--bons à rien, admirables à voir; + Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge, + Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage, + Un antre, un musée, un boudoir! + + +LXXVIII + + Autour du mur beaucoup de toiles accrochées, + Blanches pour la plupart, les autres ébauchées, + Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi. + --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières, + Les infants de Lara, Marguerite en prières, + Des portraits esquissés, des études parmi + Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille, + Claire sur un fond brun, se détache et scintille, + Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler, + Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle; + Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile + Pour l'empêcher de s'envoler. + + +LXXIX + + On aurait dit, à voir cette tête inclinée, + Et son expression pensive et résignée, + Une _Mater Dei_ d'après Masaccio. + --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne. + La plus et mieux aimée, une Vénitienne, + Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio, + Un bravo poignarda.--Le mari de la belle + Avait monté ce coup, la sachant infidèle + --C'est un roman entier que cette histoire-là.-- + Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire, + Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire, + Et puis jamais n'en reparla. + + +LXXX + + Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile, + Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile, + Une larme furtive essuyée aussitôt + S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine + S'exhalait sourdement et gonflait sa narine. + Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot. + --A Venise, un Anglais osa faire des offres: + Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres; + Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,-- + Et comme obstinément il grossissait la somme, + Albertus furieux voulut noyer son homme + En bas du pont de Rialto. + + +LXXXI + + Albertus travaillait.--C'était un paysage. + Salvator eût signé cette _selve selvagge_. + --Au premier plan des rocs,--au second les donjons + D'un château dentelant de ses flèches aiguës + Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues. + --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs, + Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie, + Comme les flots hurlants d'une mer en furie, + Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs + De reflets rougeoyants incendiaient les cimes + Des pins échevelés, penchés sur les abîmes + Comme sur le puits des enfers. + + +LXXXII + + On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue + Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue, + Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas + Le soufre ou le bitume, à son regard oblique, + A sa lèvre que crispe un rire sardonique, + A son geste anguleux, à sa voix, à son pas, + Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite + A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite. + --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point; + Son âme avec ses yeux était à sa peinture. + --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure + En le tirant par son pourpoint. + + +LXXXIII + + Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature + Et ne la trouvant pas:--Infâme créature! + Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai. + --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure. + --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure + A quatre pas d'ici; je vous y conduirai. + --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée, + Un André Ferrara,--fine lame, trempée + Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro! + Une tête hâlée apparut à la porte + Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte + Ma cape avec mon sombrero. + + +LXXXIV + + Le temps de compter trois il revient.--La toilette + Du jeune cavalier en un instant fut faite, + Et, le valet ayant approché le miroir, + Il sourit,--et parut fort content de lui-même, + Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême: + Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?), + Il avait vu bouger dans son cadre la tête + De la Vénitienne, et sa bouche muette + Remuer et s'ouvrir comme voulant parler. + --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste + Caressant le portrait d'un regard doux et triste, + Il est trop tard pour reculer. + + +LXXXV + + Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte. + A peine çà et là quelque croisée ouverte, + La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur; + Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes + Par un gros temps, crier toutes les girouettes. + Un ivrogne attardé passait battant le mur, + Une fille de joie attendait sur la borne. + --Albertus suivait Juan silencieux et morne; + Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant. + --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence, + Un écolier qui va subir sa pénitence, + Ne marchent pas d'un pied plus lent. + + +LXXXVI + + Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure + Était réellement bizarre et de nature + A piquer jusqu'au vif la curiosité; + Aussi notre héros voulut-il la poursuivre. + L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre + D'une poterne et frappe avec autorité. + Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient, + La maison s'illumine, et des lueurs tournoient + Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier + La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre, + L'intérieur splendide et vaste se découvre + A l'œil du jeune cavalier. + + +LXXXVII + + Un petit négrillon qui tenait une torche + De cire parfumée, attendait sous le porche. + Sa livrée écarlate, avec des galons d'or, + Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page. + Conduisez ce seigneur par le secret passage. + Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor + Une courtine rouge à demi relevée + Se referme sur lui;--flairant son arrivée, + Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis, + Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête, + Poussent entre leurs dents une plainte inquiète, + Et puis retombent assoupis. + + +LXXXVIII + + D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse, + Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse. + --Sur un beau guéridon de bois de citronnier + Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre + Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre. + --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier, + De blondes sépias, de fraîches aquarelles, + Des albums, des écrans aux découpures frêles, + La dernière revue et le nouveau roman, + Un masque noir brisé,--mille riens fashionables, + Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables; + --C'était un désordre charmant! + + +LXXXIX + + Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise + Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise, + Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra; + Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace, + Refit bouffer sa manche et remit à leur place + Quelques rubans mutins.--Jamais la signora + N'avait été mieux mise; elle était adorable, + En état d'amener une recrue au diable, + Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux + Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières, + Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières + Un abandon si gracieux! + + +XC + + Albertus un instant crut voir sa Vénitienne. + --La coiffure bizarre ornée à l'italienne + De grosses boules d'or et de sequins percés, + Le collier de corail, la croix et l'amulette, + Les touffes de rubans et toute la toilette; + La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés, + L'expression rêveuse et l'attitude molle, + Le regard tout pareil et la même parole: + Elle lui ressemblait à faire illusion. + --Connaissant Albertus et son humeur fantasque, + La sorcière avait cru devoir prendre ce masque + Pour contenter sa passion. + + +XCI + + Véronique sonna.--La portière dorée + S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée, + Un petit page entra qui portait des plateaux, + --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée, + Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée. + --Il posa sur la table et flacons et gâteaux, + Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate, + Versa de haut le vin dans les verres à patte, + Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux. + --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille + Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille + Au moins depuis un siècle--ou deux! + + +XCII + + Il luisait comme l'or au fond du vidrecome; + --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme: + Albertus au second s'acheva de griser. + --A son œil fasciné chaque objet était double, + Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble; + Le plancher ondulait, les murs semblaient valser. + --La belle avait jeté toute honte en arrière, + Et, donnant à ses feux une libre carrière, + De ses bras convulsifs lui faisait un collier, + Se collait à son corps avec délire et fièvre, + Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre + Tâchait de le faire plier. + + +XCIII + + Albertus n'était pas de glace ni de pierre: + --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière + De la dame brillait un soleil dont le feu + Eût animé la pierre et fait fondre la glace: + --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place, + Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. + --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme + Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme + Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours. + --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle + Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle + Une minute de tes jours! + + +XCIV + + --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique + Le sourire à la bouche et d'un air ironique, + Et répéteriez-vous ce que vous avez dit? + --Que pour vous posséder je donnerais mon âme + Au diable, si le diable en voulait, oui, madame, + Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit, + Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, + Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse + N'entendit pas la voix, et l'ange remonta. + --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire + De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire, + Tout à coup dans l'air éclata. + + +XCV + + Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre, + Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre + Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien, + Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage, + A leur expression égarée et sauvage, + Il se serait signé de peur,--car c'était bien + Un regard exprimant un mal irrémédiable, + Un regard de damné demandant l'heure au diable. + --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité. + C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme, + A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme + Fond le bitume au feu jeté. + + +XCVI + + Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême + Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime! + Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur. + Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme? + En demandant le mien, as-tu sondé ton âme? + As-tu bien calculé les forces de ton cœur? + Que te sens-tu dans toi de puissant et de large + A porter sans plier une pareille charge? + Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour + Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable, + Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable; + L'homme d'un jour n'aime qu'un jour. + + +XCVII + + Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe + Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe + Derrière les rideaux, tirés discrètement, + Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire + (C'était bien répondu), de ce côté l'attire, + Sur le bord de ce lit la pousse doucement.... + C'est ici que s'arrête en son style pudique, + Tout rouge d'embarras, le narrateur classique + --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point? + Jamais comme immoral Basile ne le biffe, + Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe + De ce qui ne l'est guère ou point. + + +XCVIII + + Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze + Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, + Je ne passerai rien.--Les dames qui liront + Cette histoire morale auront de l'indulgence + Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense, + Les verront sans rougir, et les autres crieront. + D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille, + Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles + Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers + Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme. + Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme + Ils s'en vont droit ou de travers, + + +XCIX + + Peu m'importe, selon que dame Poésie, + Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie, + Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché, + Ils marchent librement dans leur nudité sainte, + Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte + Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché. + --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, + Un jupon un peu court, font détourner la vue.-- + Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là, + --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes? + Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes, + N'y verriez-vous donc que cela? + + +C + + --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique + N'avait sur son beau corps pour vêtement unique + Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin + De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze + Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase: + --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin. + Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle, + Et dans un tour de main déshabillé la belle. + --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir, + C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe, + Hélas! car bien souvent avec le voile tombe + L'illusion et le désir. + + +CI + + Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle + Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle. + --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé + D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_ + Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture? + Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté? + Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione, + Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône? + O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons; + Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître. + Il garde son secret et nul ne le pénètre, + Et vainement nous l'essayons. + + +CII + + Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge + Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge, + Elle penche la tête et croise les deux bras. + --Avec son air mutin, et sa petite moue, + Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue, + Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps; + Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles, + Ses yeux étincelants comme des escarboucles, + Son col blond et doré, sa bouche de corail, + Son pied de Cendrillon et sa jambe divine, + Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine, + Seule elle valait un sérail.-- + + +CIII + + Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques, + Des cris de volupté, des râles extatiques, + De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs. + --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange, + Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange + Que l'amour délirant invente en ses fureurs, + Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage, + Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage; + --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs; + Les bras autour des corps se crispent et se tordent, + L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent, + Les seins bondissent convulsifs. + + +CIV + + La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve + Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve; + Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir + Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée, + Pâle comme une morte, et si défigurée + Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.-- + La sorcière colla sa bouche sur la bouche + Du jeune cavalier, et de nouveau la couche + Sous des élans d'amour en gémissant plia. + --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle + Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle, + Le hibou du donjon cria.-- + + +CV + + Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre + La plus haute raison! Albertus sentit fondre + Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs. + --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme + Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme, + Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts, + Et pour saisir sa proie, en manière de pinces, + De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. + --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs + Sur son col décharné pendaient en roides mèches, + Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches, + Et ses côtes trouaient ses flancs. + + +CVI + + Quand il se vit si près de cette Mort vivante, + Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante; + --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents + Choquaient à se briser;--cependant le squelette + A sa joue appuyant sa lèvre violette, + Le poursuivait partout de ses rires stridents.-- + Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes, + Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes + Un cercueil de Callot et de Goya complet! + Des escargots cornus sortant du joint des briques + Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques; + La lampe fumait et râlait. + + +CVII + + Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale; + Au lieu du boudoir rose une petite salle + D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis, + Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes, + Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes, + Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis. + --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles, + Fascinait Albertus du feu de ses prunelles, + Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant + De magiques liens, avec sa noire queue, + Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue, + Traçait un cercle rayonnant. + + +CVIII + + La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée + De reflets flamboyants soudain illuminée, + Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés, + Entrèrent dans la salle avec force ruades, + Caracoles et sauts, voltes et pétarades, + Ainsi que des chevaux par leur maître appelés. + --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe, + Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe + Et flattant de la main ses balais sur le col. + --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles, + Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles + Les deux balais prirent leur vol. + + +CIX + + Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise; + --La terre sous leurs pieds file rayée et grise, + Le ciel nuageux court sur leur tête au galop; + A l'horizon blafard d'étranges silhouettes + Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes, + La lune en son plein luit rouge comme un fallot; + Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, + L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde + Montre le poing et fuit emportant son pendu; + Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, + Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne + Le front du jeune homme éperdu. + + +CX + + Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves, + Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves, + Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas, + Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies, + Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies, + Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas, + Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille, + Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille; + Le sol en est couvert, l'air en est obscurci. + --Des balais haletants la course est moins rapide, + Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride, + La vieille cria:--C'est ici. + + +CXI + + Une flamme jetant une clarté bleuâtre, + Comme celle du punch, éclairait le théâtre. + --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois. + Les nécromants en robe et les sorcières nues, + A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues, + Des quatre points du vent débouchaient à la fois. + Les approfondisseurs de sciences occultes, + Faust de tous les pays, mages de tous les cultes, + Zingaros basanés, et rabbins au poil roux, + Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques, + Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques, + Aucun ne manque au rendez-vous. + + +CXII + + Squelettes conservés dans les amphithéâtres, + Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres. + Tout humides encor de leur bain d'alcool, + Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces, + Pendus tirant la langue et faisant des grimaces; + Guillotinés blafards, un ruban rouge au col, + Soutenant d'une main leur tête chancelante; + --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante, + Parricides manchots couverts d'un voile noir, + Hérétiques vêtus de tuniques soufrées, + Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées; + --C'était épouvantable à voir! + + +CXIII + + Le président, assis dans une chaire noire, + Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire, + Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu. + --Un rayon échappé de sa prunelle verte + Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte + Faisait étinceler les mots en traits de feu. + --Pour commencer la fête on attendait le maître, + On s'impatientait; il tardait à paraître + Et faisait sourde oreille à l'évocation. + --Albertus croyait voir une queue et des cornes, + Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes + Une horrible apparition! + + +CXIV + + Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable + Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable, + Un diable rococo.--C'était un élégant + Portant l'impériale et la fine moustache, + Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache + Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand. + --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_, + Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable, + --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait + Avec son ton tranchant, son air aristocrate, + Et son talent exquis pour mettre sa cravate, + Dans les salons un grand effet. + + +CXV + + Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe, + Pour ouïr le concert se réunit en groupe. + --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer, + Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique! + Ni le gros Rossini, ce roi de la musique, + Ni le chevalier Karl Maria de Weber, + A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie, + Inventer et noter la grande symphonie + Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti; + --Boucher et Bériot, Paganini lui-même, + N'eussent pas su broder un plus étrange thème + De plus brillants pizzicati. + + +CXVI + + Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles, + Des Stradivarius grincer les chanterelles; + La corde semble avoir une âme dans sa voix. + Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde; + Un lutin jovial, gonflant sa face ronde, + Sonne burlesquement de deux cors à la fois. + Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes + Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes. + Quatre petits démons, sous un archet de fer, + Font ronfler et mugir quatre basses géantes. + Un gras soprano tord ses mâchoires béantes. + C'est un charivari d'enfer! + + +CXVII + + Le concerto fini, les danses commencèrent. + Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent. + Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça + Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde + Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde, + Comme un cheval sans frein au galop se lança. + Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles, + Et la lune prenant deux nuages pour voiles, + Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.-- + L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes + Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes + Qu'ils entendirent cette nuit! + + +CXVIII + + On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre + Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre; + L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds, + Se dressait gauchement sur ses pattes massives + Et s'épanouissait en gambades lascives. + --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés, + Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes, + Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes. + --Une tête de mort, à pattes de faucheux, + Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme. + Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe; + --Des vers rayaient le sol gâcheux.-- + + +CXIX + + La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes + Tordaient leurs membres nus en postures infâmes; + Arétin eût rougi.--Des baisers furieux + Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches; + Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches: + On entendait un bruit de chocs luxurieux. + --Les prunelles jetaient des éclairs électriques, + Les bouches se fondaient en étreintes lubriques: + --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements! + Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde, + N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde + De plus hideux accouplements. + + +CXX + + Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable + L'odeur de l'assemblée était insoutenable. + --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment. + --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes, + Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes, + Tout disparut en l'air comme un enchantement. + --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées, + Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées; + Il cria; mais son cri ne fut point entendu... + Et des contadini le matin, près de Rome, + Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme, + Les reins cassés, le col tordu. + + +CXXI + + --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème, + Me voici donc au bout de ce moral poëme! + En êtes-vous aussi content que moi, lecteur? + En vain depuis deux mois, pour clore ce volume, + Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume; + Le sujet paresseux marchait avec lenteur. + Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles, + Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles + Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin. + --Les chiffres grossissaient. La page sur la page + Se couchait moite encore, et moi, perdant courage, + Je me disais toujours:--Demain! + + +CXXII + + --Ce poëme homérique et sans égal au monde + Offre une allégorie admirable et profonde; + Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os, + Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase, + Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze, + Lever, le bal fini, le masque aux dominos. + --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose, + Clouer à chaque mot une savante glose.-- + Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel + Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte, + Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte + Un tome de Pantagruel. + +1831. + + + + +POÉSIES DIVERSES + +1833-1838 + + + + +LE NUAGE + + + Dans son jardin la sultane se baigne, + Elle a quitté son dernier vêtement; + Et délivrés des morsures du peigne + Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + + Par son vitrail le sultan la regarde, + Et, caressant sa barbe avec sa main, + Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde, + Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + + --Moi je la vois, lui répond, chose étrange! + Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; + Je vois son sein vermeil comme l'orange + Et son beau corps de perles inondé. + + Ahmed devint blême comme la lune, + Prit son kandjar au manche ciselé, + Et poignarda sa favorite brune.... + Quant au nuage, il s'était envolé! + + + + +LES COLOMBES + + + Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, + Un beau palmier, comme un panache vert + Dresse sa tête, où le soir les colombes + Viennent nicher et se mettre à couvert. + + Mais le matin elles quittent les branches: + Comme un collier qui s'égrène, on les voit + S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, + Et se poser plus loin sur quelque toit. + + Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles, + De blancs essaims de folles visions + Tombent des cieux, en palpitant des ailes, + Pour s'envoler dès les premiers rayons. + + + + +LES PAPILLONS + +PANTOUM + + + Les papillons couleur de neige + Volent par essaims sur la mer; + Beaux papillons blancs, quand pourrai-je + Prendre le bleu chemin de l'air? + + Savez-vous, ô belle des belles, + Ma bayadère aux yeux de jais, + S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, + Dites, savez-vous où j'irais? + + Sans prendre un seul baiser aux roses + A travers vallons et forêts, + J'irais à vos lèvres mi-closes, + Fleur de mon âme, et j'y mourrais. + + + + +TÉNÈBRES + + + Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme! + Et n'allez plus chercher de querelles au sort; + Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + + Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; + Mon âme, repliez le reste de vos ailes, + Car vous avez tenté votre suprême effort. + + Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles + Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, + Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles. + + Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé. + Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, + Votre souvenir être à jamais effacé! + + Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, + Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs + Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. + + Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; + On ne répandra pas les larmes argentées + Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. + + Votre convoi muet, comme ceux des athées, + Sur le triste chemin rampera dans la nuit: + Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. + + La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; + Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, + Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. + + Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, + Nul ne s'apercevra que vous soyez absents, + Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. + + Et le chaste secret du rêve de vos ans + Périra tout entier sous votre tombe obscure + Où rien n'attirera le regard des passants. + + Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature, + Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, + Et pour les malvenus elle est avare et dure. + + Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! + L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: + Ils trouvent au désert des palais enchantés, + + Ils tettent librement la féconde mamelle; + La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, + Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle. + + Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir + Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, + Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. + + S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie, + Une petite fleur sous leur pâle gazon, + Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie. + + Un rayon de soleil brille à leur horizon, + Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage + Avec un flot de pluie éteindra le rayon. + + L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, + Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment. + Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + + L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, + Sur leur front découvert lâchera la tortue, + Car ils doivent périr inévitablement. + + L'aigle manque son coup; quelque vieille statue + Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, + Quitte son piédestal, les écrase et les tue. + + Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; + Leur chien même les mord et leur donne la rage; + Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + + Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage; + D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort, + Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage! + + Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; + Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule + Pour un pareil athlète est à peine assez fort. + + Après la vie obscure une mort ridicule; + Après le dur grabat un cercueil sans repos + Au bord d'un carrefour où la foule circule. + + Ils tombent inconnus de la mort des héros, + Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, + Se fait effrontément un socle de leurs os. + + Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille + Imbibe leur éponge avec du fiel amer, + Et la Nécessité les tord dans sa tenaille. + + Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair, + Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, + Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. + + Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe; + Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, + Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe. + + La tombe vomira leur fantôme odieux. + Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; + Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + + Cette histoire sinistre est votre propre histoire, + O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas! + La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + + C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas + De grands événements et des malheurs de drame, + Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + + Quelques fils bien communs en composent la trame, + Et cependant elle est plus triste et sombre à voir + Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. + + Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir; + Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre, + Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + + O vous que nul amour et que nul vin n'enivre, + Frères désespérés, vous devez être prêts + Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! + + Le néant a des lits et des ombrages frais. + La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée, + Et les pavots devraient jalouser les cyprès. + + Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! + Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, + Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. + + Cesse de te roidir contre le sort jaloux, + Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, + Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. + + Le sable des chemins ne garde pas ta trace, + L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur + Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + + Pour y graver un nom ton airain est bien dur, + O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare + Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + + Il faut un grand génie avec un bonheur rare + Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, + Et de ce double don le destin est avare. + + Hélas! et le poëte est pareil à l'amant, + Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, + Quelque rêve chéri caressé chastement: + + Eldorado lointain, pierre philosophale + Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais; + Un astre impérieux, une étoile fatale. + + L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; + Et le matin venu, la lueur poursuivie, + Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. + + C'est une belle chose et digne qu'on l'envie + Que de trouver son rêve au milieu du chemin, + Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. + + Quel plaisir quand on voit briller le lendemain + Le baiser du soleil aux frêles colonnades + Du palais que la nuit éleva de sa main! + + Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades, + Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, + Et perce triomphant les vitreuses arcades. + + Il est beau d'arriver où tendait son essor, + De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, + Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor; + + De faire, du plus creux de son âme profonde, + Rayonner son idée ou bien sa passion, + D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + + D'unir heureusement le rêve à l'action, + D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, + Et de donner un trône à son ambition; + + D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue, + Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal + Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + + Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal. + Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: + Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + + L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, + Montant les escaliers qui mènent à nos tours, + Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. + + Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds, + Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires + S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + + Sur les autels déserts des basiliques noires, + Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, + S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires. + + Le soleil désolé, penchant son œil de feu, + Pleure sur l'univers une larme sanglante; + L'ange dit à la terre un éternel adieu. + + Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante; + L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; + Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + + Les plumes s'useront aux ailes du vautour, + Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, + Et du monde vingt fois il refera le tour; + + Puis il retombera dans cette eau solitaire + Où le rond de sa chute ira s'élargissant: + Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + + Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. + Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; + Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + + Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, + Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux + Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + + Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? + Le vieil Atlas lassé retire son épaule + Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. + + L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; + La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; + L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. + + Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel + Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, + Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + + Quand notre passion sera-t-elle finie? + Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; + La sueur ronge teint notre face jaunie. + + Assez comme cela! nous avons trop souffert; + De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, + Car pour nous racheter votre Fils s'est offert. + + Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; + Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, + Et le prêtre demande un autre sacrifice. + + Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau; + Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée + N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + + Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée. + + + + +THÉBAÏDE + + + Mon rêve le plus cher et le plus caressé, + Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé, + C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, + Dans une solitude inabordable, affreuse; + Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra + Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, + Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, + Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; + Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, + Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités, + Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, + Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume + Et boire la rosée à ton calice ouvert, + O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert + Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! + De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte + Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir + Du monde des vivants n'y pût pas revenir; + J'effacerais mon nom de ma propre mémoire, + Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire + Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, + Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet; + Car je sais maintenant que vaut cette fumée + Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. + J'ai regardé de près et la science et l'art: + J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; + J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée + L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; + Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon + Impalpable, qui teint l'aile du papillon, + Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. + Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence, + Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort, + Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! + Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, + Égrène sur son front le pavot inodore, + Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, + Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. + Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, + Faites taire les vents et bouchez son oreille, + Pour qu'il n'entende pas le retentissement + Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement + Qu'en s'en allant au but où son destin la mène + Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + + Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; + Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; + J'ai les talons usés de battre cette route + Qui ramène toujours de la science au doute. + Assez je me suis dit: Voilà la question. + + Va, pauvre rêveur, cherche une solution + Claire et satisfaisante à ton sombre problème, + Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; + Mon beau prince danois marche les bras croisés, + + Le front dans la poitrine et les sourcils froncés; + D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, + Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre + Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; + Épuise ta vigueur en stériles efforts, + Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, + Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. + C'est à ce degré là que je suis arrivé. + Je sens ployer sous moi mon génie énervé; + Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, + Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + + Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr; + Si dans un coin du cœur il éclôt un désir, + Lui couper sans pitié ses ailes de colombe; + Être comme est un mort étendu sous la tombe; + Dans l'immobilité savourer lentement, + Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: + Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude + D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, + Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux + Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, + Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes + Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. + + C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, + Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé + Que ces vieux mendiants que jusques à la porte + Le chien de la maison en grommelant escorte. + C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, + Comme un petit enfant, je demande à dormir; + Je veux dans le néant renouveler mon être, + M'isoler de moi-même et ne plus me connaître, + Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, + Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. + + J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, + Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, + Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, + Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; + Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves, + Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves, + Avec un horizon sans couronne d'azur, + Bornant de tous côtés le regard comme un mur, + Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate, + Quelque maigre héron debout sur une patte. + Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil + Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, + Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte + Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte, + Marquerait par sa chute aux sons intermittents + Le battement égal que fait le cœur du temps. + Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, + Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, + Je demeurerais là les genoux au menton, + Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, + Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; + Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; + Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, + Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + + C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; + Un couvent est un port qui tient trop à la terre; + Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer + Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. + Dût sombrer le navire avec toute sa charge, + J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. + Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, + Aux simples naufragés de l'âme le couvent. + A moi la solitude effroyable et profonde, + Par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; + On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: + La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit + Passer au long du cloître une forme angélique; + La cloche vous murmure un chant mélancolique; + La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus + Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus + De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, + Volent les chérubins en légions vermeilles. + Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, + A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; + L'extase vous remplit d'ineffables délices, + Et vos cœurs parfumés sont comme des calices; + Vous marchez entourés de célestes rayons, + Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! + + Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, + Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître, + Dans le jardin fleuri de la mysticité, + Les pétales d'argent du lis de pureté; + Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, + Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, + Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, + Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés + Senti des voluptés comparables aux vôtres? + Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres? + Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit, + Dans tout l'enivrement de la première nuit, + Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, + Et baisé les pieds nus de la plus belle femme + Avec la même ardeur que vous les pieds de bois + Du cadavre insensible allongé sur la croix? + Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide + Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide? + Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, + Dans un calice d'or perle le sang divin. + Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes; + Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, + Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux + Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, + Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: + Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. + Nous, nos contentements dureront peu de jours; + Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. + Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, + Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, + Vous achetez le ciel avec l'éternité. + Malgré ta règle étroite et ton austérité, + Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes + S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes; + Une tête de mort, grimaçante pour nous, + Sourit à leur chevet du rire le plus doux; + Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, + Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière; + Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, + Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant; + Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, + Et sous la volupté leur âme tremble et ploie + Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; + Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau. + Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule, + Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle, + Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, + Croire que tout s'est fait comme il était écrit. + Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, + Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; + Il est des malheureux qui ne peuvent prier + Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier. + Tous ne se baignent pas dans la pure piscine + Et n'ont pas même part à la table divine: + Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, + Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + + Aussi je me choisis un antre pour retraite + Dans une région détournée et secrète + D'où l'on n'entende pas le rire des heureux + Ni le chant printanier des oiseaux amoureux; + L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, + Car tout son m'importune et tout rayon me blesse; + Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, + Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait + Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. + De tous les sentiments croulés dans la ruine + Du temple de mon âme, il ne reste debout + Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. + Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; + Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; + A peine vingt épis sont tombés du faisceau: + Je puis derrière moi voir encor mon berceau. + Mais les soucis amers de leurs griffes arides + M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides + Pour en faire une fosse à chaque illusion. + Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, + Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, + Et dès le premier mot sachant la fin du livre. + Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: + Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; + Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, + Plutôt que les enfants, les estime les pères. + Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; + Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris + Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, + Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes + Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, + Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, + Le moins accompagné sur la route du monde, + Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, + Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. + Celui dont le navire est le plus allégé + D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette + Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, + Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau + Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. + L'univers décrépit devient paralytique, + La nature se meurt, et le spectre critique + Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. + Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? + Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde + Qui dois sonner là haut la fanfare du monde? + Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, + Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + +1873. + + + + +ROCAILLE + + + Connaissez-vous dans le parc de Versaille + Une Naïade, œil vert et sein gonflé? + La belle habite un château de rocaille + D'ordre toscan et tout vermiculé. + + Sur les coraux et sur les madrépores + Toute l'année elle dort dans les joncs; + Dans le bassin, les grenouilles sonores + Chantent en chœur et font mille plongeons. + + La fête vient; la coquette Naïade + S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds, + Se peigne, et met ses habits de parade + Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + + Elle descend l'escalier, et sa queue + En flots d'argent sur les marches la suit; + La roide étoffe à trame blanche et bleue + A chaque pas derrière elle bruit. + + + + +PASTEL + + + J'aime à vous voir en vos cadres ovales, + Portraits jaunis des belles du vieux temps, + Tenant en main des roses un peu pâles, + Comme il convient à des fleurs de cent ans. + + Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, + A fait mourir vos œillets et vos lis, + Vous n'avez plus que des mouches de boue + Et sur les quais vous gisez tout salis. + + Il est passé le doux règne des belles; + La Parabère avec la Pompadour + Ne trouveraient que des sujets rebelles, + Et sous leur tombe est enterré l'amour. + + Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, + Vous respirez vos bouquets sans parfums, + Et souriez avec mélancolie + Au souvenir de vos galants défunts. + +1835. + + + + +WATTEAU + + + Devers Paris, un soir, dans la campagne, + J'allais suivant l'ornière d'un chemin, + Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne + Que ma douleur qui me donnait la main. + + L'aspect des champs était sévère et morne, + En harmonie avec l'aspect des cieux; + Rien n'était vert sur la plaine sans borne, + Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. + + Je regardai bien longtemps par la grille, + C'était un parc dans le goût de Watteau: + Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, + Sentiers peignés et tirés au cordeau. + + Je m'en allai l'âme triste et ravie; + En regardant j'avais compris cela: + Que j'étais près du rêve de ma vie, + Que mon bonheur était enfermé là. + + + + +LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE + +A LOUIS BOULANGER + + + Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; + Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, + Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + + Mon conducteur céleste avait quitté ma main; + J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, + Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. + + La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, + La noble dame à qui j'ai donné mon amour, + Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. + + Béatrix dans les cieux avait fui sans retour, + Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, + Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. + + A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire + Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer + D'être ainsi confiné dans la demeure noire. + + Sur ma tête pesait la coupole de fer, + Et je sentais partout, comme une mer glacée, + Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + + Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, + Comme fait dans sa cage un captif impuissant, + Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. + + Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, + Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière + M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + + Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière + Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; + On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre. + + Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, + Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture + Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. + + Comme sur un balcon, une riche tenture + Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer + Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. + + Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, + Se crêpaient mollement et faisaient une frange + Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. + + Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, + Les grands pins balançant leur large parasol + Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. + + Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, + Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, + Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + + Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, + Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant + Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. + + Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, + Avec ses bras de lis environnant la terre, + Aux avances des fleurs répondait doucement. + + Afin de célébrer le solennel mystère, + La nature avait mis son plus riche manteau, + Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre. + + O miracle de l'art! ô puissance du beau! + Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme + Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. + + L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, + Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, + M'engageait à monter par l'escalier de flamme. + + Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs; + Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, + Et les échos charmés disaient des fins de vers. + + Beau cygne italien, roi des amours fidèles, + Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux + Semble un roucoulement de blanches tourterelles; + + Figure à l'air pensif, et toujours à genoux, + Les mains jointes devant ton idole muette, + Te voilà donc vivante et revenue à nous! + + Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte; + Le camail écarlate encadre ton front pur + Et marque austèrement l'ovale de ta tête. + + Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur + Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, + Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + + Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; + Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. + Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + + Sous le laurier mystique et le divin rayon, + Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, + Entre la rêverie et l'inspiration. + + Un chœur harmonieux autour de toi voltige: + C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, + Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige; + + Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu; + C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère; + Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. + + Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, + Dansent derrière toi, sur le char triomphal; + A l'égal d'un César le monde te révère. + + A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, + Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, + D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. + + Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, + Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, + Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + + De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers + Soufflent allégrement aux bouches des trompettes, + Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers, + + Sur le devant du char les filles les mieux faites, + Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, + Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + + Tu viens du Capitole où César est monté. + Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, + Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. + + Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, + Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. + Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. + + Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, + Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; + Ton rôle fut toujours pacifique et serein. + + Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, + Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, + Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes; + + Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs + Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure, + Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + + Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore, + Et toujours sur ta bouche on entend palpiter + Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. + + Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: + C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, + Et le monde à genoux les devrait écouter. + + Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites + Les tigres tachetés et les grands lions roux + Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes; + + Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, + De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, + Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + + Faire sortir les ours de leur caverne noire, + En agneaux caressants transformer les lions, + O poëtes! voilà la véritable gloire; + + Et non pas de pousser à des rébellions + Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, + Que l'on déchaîne au jour des révolutions. + + Sur l'autel idéal entretenez la flamme, + Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, + Par l'admiration et l'amour de la femme. + + Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, + Mettez l'idée au fond de la forme sculptée, + Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau. + + Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, + Au milieu du combat jetant des mots de paix, + Fasse tomber les flots de la foule irritée. + + Que votre poésie, aux vers calmes et frais, + Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive + Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts. + + Faites de la musique avec la voix plaintive + De la création et de l'humanité, + De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + + Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté + Vous représentera dans une immense toile, + Sur un char triomphal par un peuple escorté: + + Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! + +1836. + + + + +MELANCHOLIA + + + J'aime les vieux tableaux de l'école allemande: + Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, + Pâles comme le lis, blondes comme le miel, + Les genoux sur la terre et le regard au ciel, + Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, + Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine; + Les chérubins joufflus au plumage d'azur, + Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; + Les grands anges tenant la couronne et la palme; + Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme, + Qui prie incessamment dans les missels ouverts, + Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. + Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, + Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: + Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement + Arrondir cette forme et ce linéament; + Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale + Tant de simplicité pieuse et virginale; + Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, + Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux; + Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes + Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes. + Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, + Ce cachet de candeur et de sérénité. + Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, + Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane; + On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, + Avait passé la nuit chez la Fornarina. + Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, + Ils ont parfaitement compris la basilique: + Rien de grossier en eux, rien de matériel; + Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. + Seuls ils ont le secret de ces divins sourires + Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; + Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, + Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, + Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, + Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. + Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen: + C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, + Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, + Qui met entre les bras de la Vénus antique, + Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; + Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, + Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide; + L'antiquité profane est le fil qui les guide: + Apollon sert de type à l'ange saint Michel; + Le Jupiter tonnant devient Père éternel; + La tunique latine est taillée en étole, + Et l'on fait une église avec le Capitole. + J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto, + Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo. + Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, + Entre des cardinaux et des filles de joie; + Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats, + Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. + C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage + Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; + C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, + Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; + Leur atelier à tous était le cimetière, + Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. + Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux, + On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. + Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, + Les mains jointes, tout droits, dans la même posture + De contemplation extatique où sont peints + Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints. + Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, + Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche, + Même à nos yeux savants reluit d'une beauté + Toute jeune de charme et de naïveté. + Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance + Brille ineffablement quelque haute espérance; + L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend + Pour revoler aux cieux que le suprême instant. + Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée + Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; + L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, + Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. + C'est que la vie alors de croyance était pleine, + C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine + De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; + C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; + C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, + Et que sur chaque roche une cellule assise + Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; + Le désert se peuplait de lueurs et de voix; + Dans toute obscurité rayonnait un mystère; + On aimait, et le ciel descendait sur la terre. + Gothique Albert Dürer, oh! que profondément + Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand! + Que de virginité, que d'onction divine + Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! + Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! + Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, + Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, + Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître! + C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, + D'autre amour dans le cœur que celui de ton art; + C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries + L'ovale gracieux de tes belles Maries, + O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! + Comme de Raphaël et comme de Titien: + Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. + Tout terrestre désir devant elle s'apaise, + Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, + Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. + Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, + Et tu n'enivres pas dans de sales orgies + L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté + Pour que l'on crut encore à la sainte beauté. + Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; + Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse, + Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, + En Allemand naïf, en honnête bourgeois, + Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; + Et ton talent caché, comme une fleur mystique, + Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, + Répandait ses parfums et s'épanouissait. + Il me semble te voir au coin de ta fenêtre + Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. + L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer, + Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer! + Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, + Et découpe ses toits aux silhouettes sèches; + Toi, le coude au genou, le menton dans la main, + Tu rêves tristement au pauvre sort humain: + Que pour durer si peu la vie est bien amère, + Que la science est vaine et que l'art est chimère, + Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel, + Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel. + Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie, + Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie, + Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié, + Dans sa création t'a personnifié. + Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, + Plus plein de rêverie et de douleur profonde, + Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, + Dans l'immobilité du plus complet repos. + Son vêtement, drapé d'une façon austère, + Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère, + Son front est couronné d'ache et de nénufar; + Le sang n'anime pas son visage blafard; + Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie + Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, + Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. + Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, + Son regard dans son œil brille comme une lampe, + Et convulsivement sa main presse sa tempe. + Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, + Ce sont des attributs de sciences et d'arts; + La règle et le marteau, le cercle emblématique, + Le sablier, la cloche et la table mystique, + Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; + Cependant c'est un ange et non pas un démon. + Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture + Lui sert à crocheter les secrets de nature. + Il a touché le fond de tout savoir humain; + Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, + Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, + Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, + Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, + Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. + Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, + Le vieux père Océan lève sa face morne, + Et dans le bleu cristal de son profond miroir + Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. + Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, + Porte écrit dans son aile ouverte en banderole: + MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, + Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils, + Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, + Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. + Voilà comme Dürer, le grand maître allemand, + Philosophiquement et symboliquement, + Nous a représenté, dans ce dessin étrange, + Le rêve de son cœur sous une forme d'ange. + Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; + Et nos peintres la font autrement. La voici: + --C'est une jeune fille et frêle et maladive, + Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, + Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé; + Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, + Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, + Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; + Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, + Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. + La brise à plis légers fait voler son écharpe, + Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; + Un album, un roman, près d'elle sont ouverts: + Car la mode la suit jusque dans ses déserts. + Notre Mélancolie est petite-maîtresse, + Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; + Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; + Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; + Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; + C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, + Cause fort bien musique, et peinture pas mal; + Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; + Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, + Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. + On ne la verra pas enterrer tristement + Dans quelque sierra son teint pâle et charmant, + Ses grâces de malade et ses petites mines, + Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines + Promener loin du bruit ses méditations: + Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, + Il faut que les journaux en puissent rendre compte; + Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; + Avec chaque soupir elle souffle un roman; + Elle meurt, mais ce n'est que littérairement. + Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; + Et si son front de nacre est coupé d'une ride, + Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: + Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. + Mais c'est que de Paris une robe attendue + Arrive chiffonnée et de taches perdue. + Ah! quelle différence, et que près de ces vieux + Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, + Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines. + Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines + Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, + Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur. + La passion est morte avec la foi; la terre + Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, + Et se suspend encore aux lèvres du soleil; + Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil + Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes + Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. + D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, + Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. + Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, + Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. + Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé + Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé, + Il ne restera plus qu'une neige incolore; + Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, + Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, + Et l'incendie éteint pourra se rallumer; + Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, + Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. + De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas + Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, + Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre + De notre siècle, à nous, et la voyant entière, + Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité, + Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté. + +1834. + + + + +NIOBÉ + + + Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, + Le menton dans la main et le coude au genou, + Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, + Pleure éternellement sans relever le cou. + + Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? + A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau? + Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue, + Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? + + Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière, + Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, + Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre + Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. + + O symbole muet de l'humaine misère, + Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, + Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, + Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES + + + Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange, + La chapelle Sixtine et le grand Jugement; + Je restai stupéfait à ce spectacle étrange + Et me sentis ployer sous mon étonnement. + + Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, + Des faces de lion avec des cols de bœuf, + Des chairs comme du marbre et des musculatures + A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. + + Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, + Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, + La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; + Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + + C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide: + Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos; + Sous un entablement, jamais Cariatide + Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMÈRE + + + Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe, + Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux; + Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe + Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + + Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; + La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins; + Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, + J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. + + Elle se démenait, hurlante et furieuse, + Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; + Alors elle me dit d'une voix gracieuse, + Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? + + Par delà le soleil et par delà l'espace, + Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; + Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: + Car je veux voir mon rêve en sa réalité. + +1837. + + + + +LA DIVA + + + On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini + Le basso cantante, le ténor Rubini, + Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle, + Quand on l'eut élargie et faite colossale, + Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, + N'aurait pu contenir son public ce soir-là. + Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, + Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. + Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, + Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; + Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, + Fausse toute musique; et la note hardie, + Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, + Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. + J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, + Pour contenir mon cœur plein d'extase divine; + Mes artères chantant avec un sourd frisson, + Mon oreille tendue et buvant chaque son; + Attentif comme au bruit de la grêle fanfare + Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare. + Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, + A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; + Et la toile tomba. C'était le premier acte. + Alors je regardai; plus nette et plus exacte, + A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, + Chaque tête à son tour passait avec ses traits. + Certes, sous l'éventail et la grille dorée, + Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, + Au reflet des joyaux, au feu des diamants, + Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, + J'en vis plus d'une belle et méritant éloge; + Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge + J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, + La loge lui formant un cadre de son bord, + Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, + Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, + Car elle se tenait dans l'immobilité, + Regardant devant elle avec simplicité, + La bouche épanouie en un demi-sourire, + Et comme un livre ouvert son front se laissant lire. + Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés + Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. + Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; + Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; + Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur, + Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur. + Au bout de quelque temps, la belle créature, + Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture, + Le col un peu penché, le menton sur la main, + De façon à montrer son beau profil romain, + Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces, + Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. + Tout perdait son éclat, tout tombait à côté + De cette virginale et sereine beauté; + Mon âme tout entière à cet aspect magique + Ne se souvenait plus d'écouter la musique, + Tant cette morbidezze et ce laisser-aller + Était chose charmante et douce à contempler, + Tant l'œil se reposait avec mélancolie + Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. + Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours, + Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours; + J'admirais à part moi la gracieuse ligne + Du col se repliant comme le col d'un cygne, + L'ovale de la tête et la forme du front, + La main pure et correcte, avec le beau bras rond; + Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, + Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. + Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; + Ces formes sans puissance et cette fade peau + Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre + Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre, + Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard, + M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. + J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture + D'un habit idéal revêtent la nature. + Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, + N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants; + J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française: + Raphaël a menti comme Paul Véronèse! + Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien + Le marbre grec doré par l'ambre italien, + L'œil de flamme, le feint passionnément pâle, + Blond comme le soleil sous son voile de hâle, + Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués, + Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, + Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, + Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. + Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, + C'est la vie elle-même et la réalité. + Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, + Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; + Elle reste immobile et sous le même jour, + Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. + Artistes souverains, en copistes fidèles, + Vous avez reproduit vos superbes modèles! + Pourquoi, découragé par vos divins tableaux, + Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, + Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, + Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, + Doux fantômes bercés dans les bras du désir, + Formes que la parole en vain cherche à saisir? + Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute, + Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route? + Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, + Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, + Et l'épithète creuse et la rime incolore? + Ah! combien je regrette et comme je déplore + De ne plus être peintre, en te voyant ainsi + A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi! + +1838. + + + + +APRÈS LE BAL + + + Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, + Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! + Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, + Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + + Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, + Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; + O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, + Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. + + Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, + Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais. + N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes + Oui halète à la porte et souffle son air frais? + + Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, + Sur la tombe du bal jetez à pleines mains + Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, + Vos blancs camélias et vos pâles jasmins. + + Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; + La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; + C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, + C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui. + + O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, + Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, + D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, + Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied? + + Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, + Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu + Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, + Comme un cheval que fouille un éperon pointu? + + Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste! + Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. + Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, + Il le faut embaumer avec le souvenir. + + J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine + Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. + Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène + Au bonheur d'autrefois regretté si souvent? + + Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. + Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau + Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, + La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. + + Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, + Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, + Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore; + Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + + Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, + Nous faisant dans notre âme une chaste oasis, + Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, + Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + + Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, + De quelle passion ta figure vivait, + Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, + Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait. + + Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, + Je posais sur ta bouche un sourire charmant, + Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate + Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + + Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle + Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, + Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, + S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. + + Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, + Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, + Au lieu de marque rose, une tache livide + Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + + Car si la face humaine est difficile à lire, + Si déjà le front nu ment à la passion, + Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire + Si vraiment la pensée est sœur de l'action? + + Et cependant, malgré cette pensée amère, + Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; + Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère, + Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. + + Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, + Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, + Comme au sortir du bain, les péris et les fées, + Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + + Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, + Passer et repasser comme une aile d'oiseau, + Plus suave en odeur que n'est la marjolaine + Ou le muguet des bois au temps du renouveau. + + O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde, + Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, + Endormeuse des maux et des soucis du monde; + J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. + + Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, + Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour, + Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse, + Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour. + +1834. + + + + +TOMBÉE DU JOUR + + + Le jour tombait, une pâle nuée + Du haut du ciel laissait nonchalamment, + Dans l'eau du fleuve à peine remuée, + Tremper les plis de son blanc vêtement. + + La nuit parut, la nuit morne et sereine, + Portant le deuil de son frère le jour, + Et chaque étoile à son trône de reine, + En habits d'or s'en vint faire sa cour. + + On entendait pleurer les tourterelles, + Et les enfants rêver dans leurs berceaux; + C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes, + Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + + Le ciel parlait à voix basse à la terre; + Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, + Et répétaient un acte de mystère; + Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. + +1834. + + + + +LA DERNIERE FEUILLE + + + Dans la forêt chauve et rouillée + Il ne reste plus au rameau + Qu'une pauvre feuille oubliée, + Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + + Il ne reste plus dans mon âme + Qu'un seul amour pour y chanter, + Mais le vent d'automne qui brame + Ne permet pas de l'écouter; + + L'oiseau s'en va, la feuille tombe, + L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. + Petit oiseau, viens sur ma tombe + Chanter, quand l'arbre sera vert! + +1837. + + + + +LE TROU DU SERPENT + + + Au long des murs, quand le soleil y donne, + Pour réchauffer mon vieux sang engourdi, + Avec les chiens, auprès du lazzarone, + Je vais m'étendre à l'heure de midi. + + Je reste là sans rêve et sans pensée, + Comme un prodigue à son dernier écu. + Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, + Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + + Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, + Mon âme usée abandonne mon corps; + Je porte en moi le tombeau de moi-même, + Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + + Quand le soleil s'est caché sous la nue, + Devers mon trou je me traîne en rampant, + Et jusqu'au fond de ma peine inconnue + Je me retire aussi froid qu'un serpent. + +1834. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE + + +I + + Il est par les faubourgs un ramas de maisons + Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, + Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue + Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. + Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, + Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, + Que ne sont ces maisons laides et rechignées. + Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; + Le toit pleure toujours comme un œil chassieux; + Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux, + Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, + Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, + Pareils à des vieillards de débauche pourris, + Ruines sans grandeur et dignes de mépris. + Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, + Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. + Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, + Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, + Si que chaque maison, dépassant ses murailles, + A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + + Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis; + Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits + Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, + Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères. + Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, + On les voit barboter, pareils à des pourceaux; + On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes, + Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, + Descendre en trébuchant quelque roide escalier + Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. + D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, + Sucent une mamelle épuisée et tarie, + Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix + Un ignoble refrain en ignoble patois. + Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude; + A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, + Le corps entortillé dans un pâle lambeau, + Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. + Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves, + Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, + Et n'y jette à travers la noire humidité + Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. + Une odeur de prison et de maladrerie, + Je ne sais quel parfum de vieille juiverie + Vous écœure en entrant et vous saisit au nez. + Des vivants comme nous sont pourtant condamnés + A respirer cet air aux miasmes méphitiques, + Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. + Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, + C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; + Ils sont déshérités de toute la nature, + Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. + Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? + Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, + Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, + Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète, + Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux + De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. + Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, + Et je dis anathème a cette race impie. + + +II + + Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, + Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. + Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables + Aux avares griffons dont nous parlent les fables, + Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, + Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. + Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; + Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, + Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, + Arracher vos clous d'or, portes du paradis, + Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, + Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires. + + Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, + Un moyen d'imposer ses volontés à tous, + Et de faire fleurir sa libre fantaisie + Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. + L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, + Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, + Un sérail à choisir, de belles courtisanes + Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, + Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, + Une collection de grands maîtres anciens, + L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, + Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. + L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, + L'anneau de Salomon, le talisman fatal, + Qui, forçant à venir les démons et les anges, + Fait les réalités de nos rêves étranges. + Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; + Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; + Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, + Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. + Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, + Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + + Les choses de ce monde et les choses divines, + Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, + Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. + Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, + Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies + Des générations dans le temps endormies. + Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or + Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. + Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, + Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, + Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, + L'ange du tabernacle et les châsses des saints, + Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées + Gisent au fond des cours à pleines charretées; + Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois + Que des débris d'autel et des morceaux de croix. + C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, + Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, + Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, + Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. + L'épine de son dos est collée à son ventre, + Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, + Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; + Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs + Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; + On peut compter les fils de sa robe de bure, + Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais, + Ses manches laissent voir ses coudes violets; + Elle claque du bec comme fait la cigogne, + Et, quand elle remue et vaque à sa besogne, + On entend ses os secs à chaque mouvement, + Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement. + + +III + + Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, + Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, + C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, + Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, + Et qui ne laissez pas debout une colonne + Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. + Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, + Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel, + Soyez maudits! + Jamais déluge de Barbares, + Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, + Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, + N'ont fait autant de mal que vous en faites là. + Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, + Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. + Ils détruisaient, car telle était leur mission, + Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. + + C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues + Près de leurs piédestaux moisissent abattues! + Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau + Laisse une cicatrice au front de tout château; + C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, + Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; + Vous qui déshabillez les saintes et les saints, + Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints + Et rompez les clochers, comme une jeune fille + Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; + C'est à cause de vous que l'on dit des Français: + Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. + Encor, si vous étiez la vieille bande noire! + Mais vous êtes venus bien après la victoire. + Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; + Vous avez attendu que sa chair ait pué, + Avant que de tomber sur le géant à terre, + Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, + Par une nuit sans lune, où le firmament noir + N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, + Vous avez abattu votre vol circulaire + Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. + Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, + S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, + Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, + Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; + Et les bassets trapus, arrivés les derniers, + Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. + Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée + Par les chiens courageux aux lâches préparée. + Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, + Et dérobent l'argent dans les poches des morts. + + O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, + Comme ta mission, tu fus horrible et grande. + Je ne sais quelle rude et sombre majesté + Drape sinistrement ta monstruosité; + Une fauve auréole autour de toi rayonne + Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. + Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; + L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; + Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, + Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. + C'est toi qui commenças ce périlleux duel + Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; + Et quand tu secouais, de tes mains insensées, + Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, + On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, + En signe de douleur allait pleurer le sang; + On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie + Et reluire à son front une auréole vraie, + Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, + Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. + Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, + Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; + On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, + Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. + Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, + Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; + Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, + Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; + Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes + Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, + Leur œil de diamant et leurs lances de feu, + A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. + La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, + Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, + Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas + En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. + Tu fus la poésie et l'idéal du crime; + Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, + Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. + La vieille monarchie avec la vieille foi + Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, + Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. + Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, + Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. + Au seul bruit de tes pas les noires basiliques + Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; + Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, + Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; + Le dragon se tordant au bout de la gouttière + Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; + Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; + Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, + Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, + Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. + Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, + Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; + Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. + Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, + Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. + Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, + Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, + Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; + Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux + Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, + Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, + A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, + Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer + Venait les emporter dans ses griffes de fer. + L'épouvante crispait leur bouche violette, + Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, + Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi + Que pour guillotiner un véritable roi. + Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; + Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, + Devaient fatalement tomber sous ton marteau, + Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; + Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, + Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, + Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. + O tueuse de rois, souveraine d'un jour! + Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, + Mais tu gardais au moins la majesté du crime, + Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, + Et, si tu profanais les cadavres des rois, + C'était pour te venger et non pas pour leur prendre + Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN + + + Ami, vous avez beau, dans votre austérité, + N'estimer chaque objet que par l'utilité, + Demander tout d'abord à quoi tendent les choses + Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; + Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun + Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; + Il est dans la nature, il est de belles choses, + Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, + Des poëtes rêveurs et des musiciens + Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, + Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, + Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, + Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, + Écoutent le récit de leurs amours naïfs. + Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, + Un certain choix de mots tient un jour en extase, + Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin + Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. + D'autres seront épris de la beauté du monde + Et du rayonnement de la lumière blonde; + Ils resteront des mois assis devant des fleurs, + Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; + Un air de tête heureux, une forme de jambe, + Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, + Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. + Qu'importent à ceux-là les affaires du temps + Et le grave souci des choses politiques? + Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, + Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns, + Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? + Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. + Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, + Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, + Réaliser en marbre un rêve de beauté, + Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, + Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; + Restez assis plutôt que de perdre vos pas. + Le lis ne file pas et ne travaille pas; + Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, + Il jette son parfum et cela le contente. + Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel + Une perle de pluie, une goutte de miel, + Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée, + Se taille dans sa feuille une robe argentée. + Qui de vous osera lui dire: Paresseux! + Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux + Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, + Se cachent en hiver sous la paille des bouges, + Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain + A tous les malheureux qui vont criant la faim? + Qui donc dira cela, que toute chose belle, + Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle + Et son enseignement et sa moralité? + Comment pourrons-nous croire à la Divinité + Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, + Si nous n'en voyons pas une preuve touchante + Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, + La fleur de la vallée avec son encensoir? + Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? + Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes, + Laissons tourner le monde et les choses aller; + Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, + Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, + Sans faire choir le ciel et déranger le pôle. + Se croire le pivot de la création + Est une erreur commune à toute ambition; + L'on est persuadé qu'on est indispensable + Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable + Aux balances d'airain des grands événements. + L'on tombe chaque jour en des étonnements + A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme + Fait un homme jeté de la plus haute cime, + Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé, + Par le premier qui vient on le voit remplacé. + Nos agitations ne laissent pas de trace: + C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; + En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal, + Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, + Et dans l'éternité mystérieuse et noire + Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. + Quand votre nom serait creusé dans le rocher, + L'intarissable flot qui semble le lécher, + Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, + De sa langue d'azur le fera disparaître, + Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, + Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau. + Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, + A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde + Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? + Où retrouverez-vous le temps sacrifié, + Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile + Des révolutions la tempête éternelle? + Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, + Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, + Et traverser à pied ce grand désert de prose, + Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose + Offre candidement sa bouche à vos baisers, + A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, + Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? + De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, + La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; + Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, + Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, + Se baigne devant vous dans la source, et fait luire + A travers les roseaux, sous le flot argentin, + Son épaule de nacre et son dos de satin. + Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, + Vous foulez sans pitié la pauvre violette; + La fée en soupirant rattache ses cheveux, + Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, + Et reprend tristement ses habits sur les branches. + Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches + Au pays d'Avalon vous auraient emporté; + Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté + Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves: + Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves, + Sur les éclats de verre et les tessons cassés, + A travers les débris des trônes renversés, + Vous avez préféré, faussant votre nature, + Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; + Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, + Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: + Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; + Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, + Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. + Le front tout soucieux et penché vers le sol, + Vous passez sans répondre au gai salut des merles. + Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles + Et les beaux diamants aux éclairs diaprés + Que répand le matin sur le velours des prés? + Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, + Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; + Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc + Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, + Et vous en composiez, enfantines merveilles, + Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. + Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, + Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, + Au revers du sillon, de leurs petites langues, + Vous faisaient autrefois de si belles harangues? + De votre négligence ils sont tout attristés + Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. + C'est en vain que juillet les convie à sa fête; + Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, + Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. + Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil, + Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire + Que vous ayez perdu si vite la mémoire + Des entretiens naïfs et des charmants amours + Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! + Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, + Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, + La blonde Amaryllis en couplets alternés. + De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés + Sentent le serpolet, le thym et la framboise; + A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, + Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux + Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. + Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques + D'une bouche formée aux chants élégiaques; + Laissez cette besogne aux orateurs braillards, + Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, + Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, + Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. + Rome se sauvera toute seule très-bien; + Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien. + Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? + Que le char de l'État s'enfonce dans la boue, + Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, + S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin, + Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse + Quelque petit sentier, par une pente douce, + Regagnant le sommet d'un coteau séparé, + D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré; + Et nous attendrons là que notre jour arrive, + Voyant de haut la mer se briser à la rive, + Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. + La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; + Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, + La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; + Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, + Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; + Elle va, du coupant de sa courbe faucille, + Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; + Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, + Et dans son grenier noir elle serre le tout. + A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, + Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, + Quand peut-être le fer, près de notre sillon, + Se balance et fait luire un sinistre rayon? + Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? + Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, + Qui peut dire lequel était Napoléon + Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? + Qui le décidera? L'existence est un songe + Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge + Le corps du citoyen utile et positif + Et le corps du rêveur et du poëte oisif. + Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, + Entre néant et rien quelle est la différence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS + + + Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre) + Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers + Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, + Et caparaçonnés de harnois singuliers. + + Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, + Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards + Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, + Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards. + + Par moment, du rebord de l'arcade géante, + Un cavalier blessé perdant son point d'appui, + Un cheval effaré tombait dans l'eau béante, + Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + + C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, + Qui cherchiez à forcer le passage du pont, + Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, + Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS + + + Parfois un enfant trouve une petite graine, + Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, + Pour la planter, il prend un pot de porcelaine + Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. + + Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, + Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; + Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge + Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. + + L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse + Sur les débris du pot brandir ses verts poignards; + Il la veut arracher, mais la tige est tenace; + Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + + Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; + Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: + C'est un grand aloès dont la racine brise + Le pot de porcelaine aux dessins éclatants. + + + + +LE SPHINX + + + Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, + Une Chimère antique entre toutes me plaît; + Elle pousse en avant deux mamelles pointues, + Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. + + Son visage de femme est le plus beau du monde; + Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; + Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, + On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. + + Les jeunes nourrissons qui passent devant elle + Tendent leurs petits bras et veulent avec cris + Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; + Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris, + + C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères: + La face en est charmante et le revers bien laid. + Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères + N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait. + + + + +PENSÉE DE MINUIT + + + Une minute encor, madame, et cette année, + Commencée avec vous, avec vous terminée, + Ne sera plus qu'un souvenir. + Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, + Elle s'en est allée en un lieu d'où personne + Ne peut la faire revenir: + + Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles. + Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. + Sur le bord du néant jeté; + Limbes de l'impalpable, invisible royaume + Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, + Ce qui n'est rien ayant été; + + Où va le son, où va le souffle, où va la flamme, + La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme, + L'amour de notre cœur chassé; + La pensée inconnue éclose en notre tête; + L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le présent qui se fait passé; + + Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre + Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre + Tournée avec le doigt du temps; + Une scène nouvelle à rajouter au drame, + Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + + Un autre pas de fait dans cette route morne, + De la vie et du temps, dont la dernière borne, + Proche ou lointaine, est un tombeau; + Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; + Où de votre bonheur toujours à chaque ronce + Derrière vous reste un lambeau. + + Du haut de cette année avec labeur gravie, + Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effacé, + Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, + Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, + Le vaste horizon du passé. + + Ainsi le voyageur, du haut de la colline, + Avant que tout à fait le versant qui s'incline + Ne les dérobe à son regard, + Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues + Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son départ. + + Mes ans évanouis à mes pieds se déploient + Comme une plaine obscure où quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappés: + Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, + Une époque, un détail nettement se détache + Et revit à mes yeux trompés. + + Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette + Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; + Portrait sans modèle aujourd'hui; + Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte + Que le passé ravit au présent qu'il emporte; + Reflet dont le corps s'est enfui. + + J'hésite en me voyant devant moi reparaître, + Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître + Sous ma figure d'autrefois. + Comme un homme qu'on met tout à coup en présence + De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence + Ont changé les traits et la voix. + + Tant de choses depuis par cette pauvre tête, + Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte, + Comme dans l'aire des aiglons, + Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée + Se débattent, heurtant leur coquille brisée + Avec leurs ongles déjà longs! + + Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère; + Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. + On ne peut sur le temps reprendre une minute, + Ni faire remonter un grain après sa chute + Au fond du fatal sablier. + + La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête + Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite + L'étude austère et les soucis. + Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite + Et dont quelque tourmente intérieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + + Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre + Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre + N'en avait noirci le corail. + Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles + Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles + Doublaient le ciel dans leur émail. + + Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie; + Aucune illusion, amèrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; + Il s'épanouissait à toute chose belle, + Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal était bien, le bien mieux. + + Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, + Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main, + Avec son collier fuit de perles de rosée, + Sa robe prismatique au soleil irisée, + Allait chantant par le chemin. + + Et puis l'âge est venu qui donne la science, + J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du cœur, + Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, + Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + + Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes + Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux, + Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme + Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, + Et je devins bien malheureux. + + La pensée et la forme ont passé comme un rêve. + Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? + Dans quel coin du chaos met-il + Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, + Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + + Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère; + Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil + Avec sa sombre voix explique bien des choses; + Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'éternité commence au seuil. + + L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, + De vous entretenir de tout cela. Mon âme, + Ainsi qu'un vase trop rempli, + Déborde, laissant choir mille vagues pensées, + Et ces ressouvenirs d'illusions passées + Rembrunissent mon front pâli. + + Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, + De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir, + Comme un enfant mutin, sa mère par la robe, + Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe + Consolez-vous par l'avenir. + + Regardez; devant vous l'horizon est immense. + C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. + La route de ce monde est pour vous une allée, + Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée: + Marchez où le temps vous conduit. + + Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. + Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, + L'avenir devrait m'être cher; + Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; + Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, + Et je me sens le cœur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON + + + Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, + Tu me veux donc quitter et courir par le monde? + Toi qui, voyant passer du seuil de la maison + Les nuages du soir sur le rouge horizon, + Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, + Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; + Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, + Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, + Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! + D'abandonner le nid et de déployer l'aile? + + Ah! restons tous les deux près du foyer assis, + Restons; je te ferai, petite, des récits, + Des contes merveilleux, à tenir ton oreille + Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille. + Le vent râle et se plaint comme un agonisant; + Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; + Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette + Les carreaux palpitants; la rauque girouette + Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. + Où veux-tu donc aller? + + O mon maître, sais-tu + La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe? + «Ne la connais-tu pas la terre du poëte, + La terre du soleil où le citron mûrit, + Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? + C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, + C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre. + + «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, + Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, + Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane. + La pâle violette au vent d'été se fane; + Il lui faut la rosée et le gazon épais, + L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; + C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. + Fille du Nord comme elle, ô frêle créature! + Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? + Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. + Crois-moi, garde ton rêve. + + «Italie! Italie! + Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! + Les pieds des nations ont battu tes chemins; + Leur contact a limé tes vieux angles romains, + Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, + Les riches ennuyés et les rimeurs touristes, + Les petits lords Byrons fondent de toutes parts + Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! + Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; + L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: + Ce sont, à chaque pas, des admirations, + Des yeux levés en l'air et des contorsions. + Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, + Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, + On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, + A faire de pitié rire les monuments. + L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, + Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, + O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier + Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; + L'autre, plus amateur de ruines antiques, + Ne rêve que frontons, corniches et portiques, + Baise chaque pavé de la Via-Lata, + Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. + De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, + Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, + Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: + Artistes et dandys, roturiers, baronnets, + Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, + Afin de remporter un pan de ta tunique! + + «Restons, car au retour on court risque souvent + De ne retrouver plus son vieux père vivant, + Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître + Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: + Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, + D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés, + Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. + Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: + Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, + Et l'on a divisé votre part entre tous. + Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, + Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, + Retourne à sa maison croyant trouver encor + Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; + Mais sa femme a déjà comblé la place vide, + Et son or est aux mains d'un héritier avide; + Ses amis sont changés, en sorte que le mort, + Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, + Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre + Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. + C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli: + C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. + L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe + Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe + N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, + Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit. + + «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne + Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne + Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! + Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. + Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, + Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; + Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, + Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, + Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent + Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. + Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier + Ne quitte pas le nid et vive au colombier. + Restons au colombier. Après tout, notre France + Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, + Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici + De beaux palais à voir et des tableaux aussi. + Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales + Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; + Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, + Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, + Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, + Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; + Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, + Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, + Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, + Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; + Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, + Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, + Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, + Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, + Le foyer domestique, ineffable en douceurs, + Avec la mère au coin et les petites sœurs, + Et le chat familier qui se joue et se roule, + Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, + Quelques anciens amis causant de vers et d'art, + Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» + +1833. + + + + +ROMANCE + + +I + + Au pays où se fait la guerre + Mon bel ami s'en est allé; + Il semble à mon cœur désolé + Qu'il ne reste que moi sur terre! + En parlant, au baiser d'adieu, + Il m'a pris mon âme à ma bouche. + Qui le tient si longtemps, mon Dieu! + Voilà le soleil qui se couche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +II + + Les pigeons, sur le toit roucoulent, + Roucoulent amoureusement + Avec un son triste et charmant; + Les eaux sous les grands saules coulent. + Je me sens tout près de pleurer; + Mon cœur comme un lis plein s'épanche, + Et je n'ose plus espérer. + Voici briller la lune blanche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +III + + Quelqu'un monte à grands pas la rampe: + Serait-ce lui, mon doux amant? + Ce n'est pas lui, mais seulement + Mon petit page avec ma lampe. + Vents du soir, volez, dites-lui + Qu'il est ma pensée et mon rêve, + Toute ma joie et mon ennui. + Voici que l'aurore se lève, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE + + + Soulève ta paupière close + Qu'effleure un songe virginal; + Je suis le spectre d'une rose + Que tu portais hier au bal. + Tu me pris encore emperlée + Des pleurs d'argent de l'arrosoir, + Et parmi la fête étoilée + Tu me promenas tout le soir. + + O toi qui de ma mort fus cause, + Sans que tu puisses le chasser, + Toute la nuit mon spectre rose + A ton chevet viendra danser. + Mais ne crains rien, je ne réclame + Ni messe ni _De profundis_; + Ce léger parfum est mon âme, + Et j'arrive du paradis. + + Mon destin fut digne d'envie: + Pour avoir un trépas si beau, + Plus d'un aurait donné sa vie, + Car j'ai ta gorge pour tombeau, + Et sur l'albâtre où je repose + Un poëte avec un baiser + Écrivit: Ci-gît une rose + Que tous les rois vont jalouser. + +1837. + + + + +LAMENTO + +LA CHANSON DU PÊCHEUR + + + Ma belle amie est morte: + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon âme et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche créature + Est couchée au cercueil. + Comme dans la nature + Tout me paraît en deuil! + La colombe oubliée + Pleure et songe à l'absent; + Mon âme pleure et sent + Qu'elle est dépareillée. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'étend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle était belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DÉDAIN + + + Une pitié me prend quand à part moi je songe + A cette ambition terrible qui nous ronge + De faire parmi tous reluire notre nom, + De ne voir s'élever par-dessus nous personne, + D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, + D'être salué grand comme Gœthe ou Byron. + + Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, + Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, + Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, + Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, + Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, + Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart! + + C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, + Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, + Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; + La passion du beau nous tient et nous tourmente, + La séve sans issue au fond de nous fermente, + Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + + De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, + Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, + Combien déjà sont morts! combien encor mourront! + Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, + Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, + Pâles, sur ton épaule ont incliné le front! + + Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, + Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; + Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, + A courir dans les bois sans arrière-pensée; + Gémir d'une minute au plaisir dépensée, + Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + + Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache + Si le grain sortira du sillon qui le cache, + Et si jamais l'été dorera le blé vert; + Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, + Entassant des trésors et rassemblant des marbres, + Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert! + + Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, + Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; + Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; + Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, + La terre les boit vite, et pas une ne perce, + Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. + + Dieu nous comble de biens, notre mère Nature + Rit amoureusement à chaque créature; + Le spectacle du ciel est admirable à voir; + La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; + Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: + Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + + Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise + Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, + Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, + On vous couche à côté de rois que le ver mange, + N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange + Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» + + En vérité c'est tout.--O néant! ô folie! + Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. + Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! + Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, + Et forger un par un les rayons de sa gloire, + Comme si tout cela valait un mot d'amour! + +1833. + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE + + + Vos premières saisons à peine sont écloses, + Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses + Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. + Tout ce que la nature a de grand et de beau, + Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, + Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... + Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, + La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, + L'Europe décrépite et la jeune Amérique; + Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, + Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, + S'est faite presque blanche à nos étés frileux. + Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, + Dans la verte savane et sur la blonde grève; + Le vent vous apportait des parfums inconnus; + Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, + Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, + Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, + Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous + Ses coquilles de moire et son murmure doux. + Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes + Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; + Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; + Vous aviez pour jouer des nids de colibris; + Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, + L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; + Les magnolias penchaient la tête en souriant, + La fontaine au flot clair s'en allait babillant; + Les bengalis coquets, se mirant à son onde, + Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, + Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, + Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! + Aux heures du midi, nonchalante créole, + Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, + Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, + Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. + Vous aviez tous les biens, heureuse créature, + La belle liberté dans la belle nature, + Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, + Vous avez voulu voir et la France et Paris. + La brise a du vaisseau fait onder la bannière, + Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière + Et courbant devant vous sa tête de lion, + Sur son épaule bleue, avec soumission, + Vous a jusques aux bords de la France vantée, + Sans rugir une fois, fidèlement portée. + Après celles de Dieu, les merveilles de l'art + Ont étonné votre âme avec votre regard. + Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, + Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. + Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, + Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, + Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, + Où chaque maison dresse une gueule qui fume. + Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, + Vous toute brune encor de son baiser vermeil. + La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, + Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies, + En entendant pleurer les bûches dans le feu, + Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, + Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames + Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; + Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, + Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; + Toute cette nature orientale et chaude, + Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, + Et vous avez souffert, votre cœur a saigné, + Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné + D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, + Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, + Et vous avez compris, pâle fleur du désert, + Que loin du sol natal votre arome se perd, + Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée + Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; + Les baisers parfumés des brises de la mer, + La place libre au ciel, l'espace et le grand air; + Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes + Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; + Au chœur mélodieux votre voix put s'unir; + Le prisme du regret dorant le souvenir + De cent petits détails, de mille circonstances, + Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. + Chaque larme furtive échappée à vos yeux + Se condensait en perle, en joyaux précieux; + Dans le rhythme profond, votre jeune pensée + Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; + Vous avez pénétré les mystères de l'art, + Aussi, tout éplorée, avant votre départ, + Pour vous baiser au front, la belle poésie + Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie; + Pour dire votre cœur vous avez une voix. + Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; + Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! + De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + +1833. + + + + +VERSAILLES + +SONNET + + + Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; + Comme Venise au fond de son Adriatique, + Tu traînes lentement ton corps paralytique, + Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. + + Quel appauvrissement! quelle caducité! + Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, + Et nulle herbe pieuse au long de ton portique + Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. + + Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, + Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, + Tu guettes le retour de ton royal amant. + + Le rival du soleil dort sous son monument; + Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, + Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. + +1837. + + + + +LA CARAVANE + +SONNET + + + La caravane humaine au Sahara du monde, + Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, + S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, + Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + + Le grand lion rugit et la tempête gronde; + A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; + La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, + Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + + L'on avance toujours, et voici que l'on voit + Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: + C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. + + Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, + Comme des oasis, a mis les cimetières: + Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINÉE + +SONNET + + + Comme la vie est faite! et que le train du monde + Nous pousse aveuglément en des chemins divers! + Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, + Promène sans repos sa course vagabonde; + + L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, + Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, + Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, + Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. + + Eh bien! celui qui court sur la terre était né + Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, + C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné. + + Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille + Par le trou du volet, était le voyageur. + Ils ont passé tous deux à côté du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME + + +I + + Las de ce calme plat, où, d'avance fanées, + Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; + Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, + Avec de jeunes fats et des femmes frivoles + Échangeant sans profit de banales paroles; + Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + + Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, + Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, + Je suis allé souvent, Victor, + A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, + Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + + Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte + Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, + Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; + Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, + Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; + Ithuriel répand son écrin dans les cieux. + + Cathédrales de brume aux arches fantastiques, + Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doublés; + La brise qui s'en joue et déchire leurs franges + Imprime, en les roulant, mille formes étranges + Aux nuages échevelés. + + Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte + Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, + Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; + Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, + Semblent les deux grands bras que la ville en prière, + Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. + + Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique + La vieille église attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; + Les roses des vitraux en rouges étincelles + S'écaillent brusquement, et comme des prunelles + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + + La nef épanouie, entre ses côtes minces, + Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces. + Une araignée énorme, ainsi que des réseaux + Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, + En fils aériens, en délicates mailles, + Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + + Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, + Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, + Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, + Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + + Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires + Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires + Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; + Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, + Par les hommes et non par le temps abattues, + Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux; + + Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques, + Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de géants, + Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, + Myriades de saints roulés en collerettes + Autour des trois porches béants, + + Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles + Où l'arabesque folle accroche ses dentelles + Et son orfévrerie ouvrée à grand travail, + Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, + Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, + La cathédrale luit comme un bijou d'émail! + + +II + + Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre + Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, + Et qu'on revoit enfin le bleu, + Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, + Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si près de Dieu! + + Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, + Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, + Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. + L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, + Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige + Et fait au front des tours trembler les garde-fous. + + Les combles anguleux, avec leurs girouettes, + Découpent, en passant, d'étranges silhouettes + Au fond de votre œil ébloui, + Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, + Bête apocalyptique, en se tordant aboie + Paris éclatant, inouï! + + Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte, + Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; + Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; + Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, + Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, + Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! + + De la rampe, où le vent par les trèfles arabes, + En se jouant, redit les dernières syllabes + De l'hosanna du séraphin, + Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, + Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin! + + Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, + De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, + Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, + Et la lumière oblique aux arêtes hardies, + Jetant de tous côtés de riches incendies, + Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs + + Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille + Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours, + Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine + Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte à son col les grands jours. + + Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes + Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, + Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits + De toutes les couleurs, des résilles de rues, + Des palais étouffés où comme des verrues + S'accrochent des étaux et des bouges étroits! + + Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, + Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche + Cent mille avec un trait de feu! + Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, + Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + +III + + Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, + Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, + Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, + Quand on est descendu tout se métamorphose, + Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose, + Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. + + Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, + Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. + Monde de poésie, en ce monde de prose, + A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose, + L'on est pieux et plein de foi! + + Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, + Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, + Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, + A regarder d'en bas ce sublime spectacle, + On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, + Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir. + + Comme nos monuments à tournure bourgeoise + Se font petits devant ta majesté gauloise, + Gigantesque sœur de Babel! + Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille; + Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, + Et ton vieux chef heurte le ciel. + + Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, + Aux plis graves et droits de ta robe dantesque + Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, + Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école, + Antique friperie empruntée à Vignole, + Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit? + + O vous, maçons du siècle, architectes athées, + Cervelles, dans un moule uniforme jetées, + Gens de la règle et du compas, + Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, + Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + + Parmi les palais neufs, les portiques profanes, + Les Parthénons coquets, églises courtisanes, + Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, + Les maisons sans pudeur de la ville païenne, + On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne, + Une matrone chaste au milieu de catins! + +1831. + + + + +MAGDALENA + + + J'entrai dernièrement dans une vieille église; + La nef était déserte, et sur la dalle grise + Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, + Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. + Comme je m'en allais, visitant les chapelles, + Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, + Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau + Représentant un Christ qui me parut très-beau. + On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; + Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, + Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, + A ces fantômes blancs qui se dressent le soir + Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: + Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, + S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds + Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés, + Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique + D'un vieux maître pisan, artiste catholique, + Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté + Le nimbe rayonnant de la mysticité, + Et tant l'on respirait dans leur humble attitude + Les parfums onctueux de la béatitude. + Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand, + D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, + A vingt ans, de misère et de mélancolie, + Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; + Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, + Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. + + Je restai bien longtemps dans la même posture, + Pensif, à contempler cette pâle peinture; + Je regardais le Christ sur son infâme bois, + Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. + Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, + Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées, + La blessure livide et béante à son flanc; + Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; + Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles, + Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles, + Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs + Comme dut en verser la mère des douleurs. + Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles + Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes, + Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, + Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; + La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère! + Son divin Fils en proie à l'agonie amère; + Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, + Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, + Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre, + Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. + + C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, + Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir + Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, + Avec le chant du soir vers le ciel élancée. + Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, + Et je pris mon menton dans le creux de ma main, + Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; + Après ton agonie au jardin des Olives, + Il fallait remonter près de ton Père, au ciel, + Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel; + Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines + Entrent profondément dans tes tempes divines. + Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort + Recule épouvantée à ce sublime effort, + Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, + Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, + Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, + Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; + Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, + Adorable victime entre toutes bénie; + Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, + Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. + O rigoureux destin! une pareille vie + D'une pareille mort si promptement suivie! + Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! + Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? + La parole d'amour pour compenser l'injure, + Et la bouche qui donne un baiser par blessure? + Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé, + Pour nous bénir encor de se sentir aimé, + Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, + N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire + Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin + Sans avoir une épaule où reposer ta main, + Sans une âme choisie où répandre avec flamme + Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.» + + Ne vous alarmez pas, esprits religieux, + Car l'inspiration descend toujours des cieux, + Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, + De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. + C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, + L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir: + Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée, + L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; + La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux, + Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, + Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, + Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; + La foi descend des cieux avec l'obscurité; + L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité! + Et la blanche statue, en sa couche de pierre, + Rapproche ses deux mains et se met en prière. + Comme un captif brisant les portes du cachot, + L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, + Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, + L'étoile échevelée et l'archange en voyage; + Tandis que la raison, avec son pied boîteux, + La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. + C'est à cette heure-là que les divins poëtes + Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. + O mystère d'amour! ô mystère profond! + Abîme inexplicable où l'esprit, se confond! + Qui de nous osera, philosophe ou poëte, + Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? + Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur, + Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? + Qui donc écartera l'aile blanche et dorée + Dont un ange abritait cette amour ignorée? + Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? + Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? + Murs de Jérusalem, vénérables décombres, + Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, + O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! + Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? + Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées + Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années, + Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, + Conservé leur mémoire et le son de leur voix, + Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! + Tout ce que vous savez de ces amours divines + Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient. + Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient! + Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, + Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, + Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux + Que n'en traîne après lui le paon tout radieux, + Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses + Glisser en se parlant avec des voix plus douces + Que les roucoulements des colombes de mai, + Que le premier aveu de celle que j'aimai; + Et dans un pur baiser, symbole du mystère, + Unir la terre au ciel et le ciel à la terre? + + Les échos sont muets, et le flot du Jourdain + Murmure sans répondre et passe avec dédain; + Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, + Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance + Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, + Le chant du rossignol et le nid du ramier. + Frère, mais voyez donc comme la Madeleine + Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène + Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux + Mélancoliquement se tournent vers les cieux! + Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, + Une telle beauté n'apparut sur le monde, + Son front est si charmant, son regard est si doux, + Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, + Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, + Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. + + O pâle fleur d'amour éclose au paradis, + Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, + Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste + Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? + Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier, + Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier? + Quel miracle du ciel, sainte prostituée, + Que ton cœur, cette mer si souvent remuée, + Des coquilles du bord et du limon impur + N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, + Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide + La perle blanche au fond de ton âme candide! + C'est que tout cœur aimant est réhabilité, + Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté + Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, + Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce; + C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; + C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, + Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; + Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, + Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; + La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, + Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, + Et ton pinceau pieux, sur le divin contour + A promené longtemps ses baisers pleins d'amour. + Elle est plus belle encor que la vierge Marie, + Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie, + Dans sa pieuse extase hésite entre les deux, + Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + O sainte pécheresse! ô grande repentante! + Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, + Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, + Tout le rayonnement de la virginité + Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, + Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, + Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, + Ineffable rosée à faire envie aux cieux! + Jamais lys de Saron, divine courtisane, + Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, + N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; + Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns + Laisse voir, au travers de la peau transparente, + Le rêve de ton âme et ta pensée errante, + Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! + Ton œil est un foyer dont les rayons ardents + Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes; + O la plus amoureuse entre toutes les femmes! + Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur + Plus d'extase divine et de sainte langueur; + Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde + Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! + Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit + Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, + Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, + Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; + Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor + D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, + Et, pour te consoler, voulut que la première + Tu le visses rempli de gloire et de lumière. + + En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, + N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, + Et que ta rêverie a sondé ce mystère + Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? + O poëtes! allez prier à cet autel, + A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, + Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. + Regardez le Jésus et puis la Madeleine; + Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit + Que font en s'éployant les ailes de la nuit; + Peut-être un chérubin détaché de la toile, + A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, + Et dans un long soupir l'orgue murmurera + L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON + + +I + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie, + Je reste au coin du feu, rêvant. + + C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! + Le gaz, de sa langue bleuâtre, + Lèche plus doucement le bois; + La fumée, en filet d'albâtre, + Monte et se contourne à ma voix. + + La bouilloire rit et babille; + La flamme aux pieds d'argent sautille + En accompagnant ma chanson; + La bûche de duvet s'habille; + La séve bout dans le tison. + + Le soufflet au râle asthmatique + Me fait entendre sa musique; + Le tourne-broche aux dents d'acier + Mêle au concerto domestique + Le tic-tac de son balancier. + + Les étincelles réjouies, + En étoiles épanouies, + Vont et viennent, croisant dans l'air + Les salamandres éblouies, + Au ricanement grêle et clair. + + Du fond de ma cellule noire, + Quand Berthe vous conte une histoire, + _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_, + C'est moi qui soutiens sa mémoire, + C'est moi qui fais taire le feu. + + J'étouffe le bruit monotone + Du rouet qui grince et bourdonne; + J'impose silence au matou; + Les heures s'en vont, et personne + N'entend le timbre du coucou. + + Pendant la nuit et la journée, + Je chante sous la cheminée; + Dans mon langage de grillon + J'ai, des rebuts de son aînée, + Souvent consolé Cendrillon. + + Le renard glapit dans le piége; + Le loup, hurlant de faim, assiége + La ferme au milieu des grands bois; + Décembre met, avec sa neige, + Des chemises blanches aux toits. + + Allons, fagot, pétille et flambe; + Courage! farfadet ingambe, + Saule, bondis plus haut encor; + Salamandre, montre ta jambe, + Lève en dansant ton jupon d'or. + + Quel plaisir? prolonger sa veille, + Regarder la flamme vermeille + Prenant à deux bras le tison, + A tous les bruits prêter l'oreille, + Entendre vivre la maison! + + Tapi dans sa niche bien chaude, + Sentir l'hiver qui pleure et rôde, + Tout blême et le nez violet, + Tâchant de s'introduire en fraude + Par quelque fente du volet! + + Souffle, bise! tombe à flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie + Je reste au coin du feu, rêvant. + + +II + + Regardez les branches, + Comme elles sont blanches! + Il neige des fleurs. + Riant dans la pluie, + Le soleil essuie + Les saules en pleurs, + Et le ciel reflète + Dans la violette + Ses pures couleurs. + + La nature en joie + Se pare et déploie + Son manteau vermeil. + Le paon, qui se joue, + Fait tourner en roue + Sa queue au soleil. + Tout court, tout s'agite, + Pas un lièvre au gîte; + L'ours sort du sommeil. + + La mouche ouvre l'aile, + Et la demoiselle + Aux prunelles d'or, + Au corset de guêpe, + Dépliant son crêpe, + A repris l'essor. + L'eau gaîment babille, + Le goujon frétille: + Un printemps encor! + + Tout se cherche et s'aime; + Le crapaud lui-même, + Les aspics méchants, + Toute créature, + Selon sa nature: + La feuille a des chants; + Les herbes résonnent, + Les buissons bourdonnent, + C'est concert aux champs. + + Moi seul je suis triste. + Qui sait si j'existe, + Dans mon palais noir? + Sous la cheminée, + Ma vie enchaînée + Coule sans espoir. + Je ne puis, malade, + Chanter ma ballade + Aux hôtes du soir. + + Si la brise tiède + Au vent froid succède, + Si le ciel est clair, + Moi, ma cheminée + N'est illuminée + Que d'un pâle éclair; + Le cercle folâtre + Abandonne l'âtre: + Pour moi c'est l'hiver. + + Sur la cendre grise, + La pincette brise + Un charbon sans feu. + Adieu les paillettes, + Les blondes aigrettes! + Pour six mois adieu + La maîtresse bûche, + Où sous la peluche + Sifflait le gaz bleu! + + Dans ma niche creuse, + Ma patte boiteuse + Me tient en prison. + Quand l'insecte rôde, + Comme une émeraude, + Sous le vert gazon, + Moi seul je m'ennuie; + Un mur, noir de suie, + Est mon horizon. + + + + +ABSENCE + + + Reviens, reviens, ma bien-aimée; + Comme une fleur loin du soleil, + La fleur de ma vie est fermée + Loin de ton sourire vermeil. + + Entre nos cœurs tant de distance! + Tant d'espace entre nos baisers! + O sort amer! ô dure absence! + O grands désirs inapaisés! + + D'ici là-bas, que de campagnes, + Que de villes et de hameaux, + Que de vallons et de montagnes, + A lasser le pied des chevaux! + + Au pays qui me prend ma belle, + Hélas! si je pouvais aller; + Et si mon corps avait une aile + Comme mon âme pour voler! + + Par-dessus les vertes collines, + Les montagnes au front d'azur, + Les champs rayés et les ravines, + J'irais d'un vol rapide et sûr. + + Le corps ne suit pas la pensée; + Pour moi, mon âme, va tout droit, + Comme une colombe blessée, + S'abattre au rebord de ton toit. + + Descends dans sa gorge divine, + Blonde et fauve comme de l'or, + Douce comme un duvet d'hermine, + Sa gorge, mon royal trésor; + + Et dis, mon âme, à cette belle: + «Tu sais bien qu'il compte les jours, + O ma colombe! à tire d'aile, + Retourne au nid de nos amours.» + + + + +AU SOMMEIL + +HYMNE ANTIQUE + + + Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, + Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, + La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort, + Et son dernier rayon, à travers la feuillée, + Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement + Sur le front endormi de son bleuâtre amant. + Par la porte d'ivoire et la porte de corne, + Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés + Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; + Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, + Au long de son dos brun pendent tout débouclés; + Le vent même retient son haleine, et les mondes, + Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, + S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. + O jeune homme charmant, couronné de pavots, + Qui, tenant sur la main une patère noire, + Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, + Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; + Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, + Où la vie au trépas s'unit et se mélange, + Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; + Douce transition de la lumière à l'ombre, + Du repos à la mort et du lit au tombeau; + Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, + Du fond de ta caverne inconnue au soleil, + Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! + Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, + Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, + Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; + Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, + Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, + Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. + Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon, + Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, + Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. + Je te préfère même à la blanche Vénus, + Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, + Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, + Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie + Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; + Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, + A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil. + + Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde + Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, + Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil + Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, + Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. + Sous les arceaux muets de la grotte profonde, + Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, + Reçois bénignement mon encens et mes vœux, + Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA + + + Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, + Et que de l'échafaud, sublime et radieux, + Il fut redescendu dans la cité latine, + + Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, + Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; + Il avait oublié le monde dans les cieux. + + Trois grands mois il garda cette attitude austère, + On l'eût pris pour un ange en extase devant + Le saint triangle d'or, au moment du mystère. + + Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, + Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; + Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant. + + Les anges secouant leur chevelure blonde, + Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, + Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + + Eux marchent au hasard et font mille faux pas; + Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, + Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. + + Que leur font les passants, les pierres et les boues? + Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, + Et le jeu du désir leur empourpre les joues. + + Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, + Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, + Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. + + Un auguste reflet de leur œuvre divine + S'attache à leur personne et leur dore le front, + Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine. + + Les nuits suivront les jours et se succéderont, + Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, + Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + + Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; + Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit, + Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + + Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; + Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, + Et le tableau quitté les tourmente et les suit. + + Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, + Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, + Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. + + Sublime aveuglement? magnifique défaut! + + + + +MONTÉE SUR LE BROCKEN + + + Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, + Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons + Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, + Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, + On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, + Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, + Sans approcher du ciel qui toujours se recule, + Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. + On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, + Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. + Le silence est profond; la chanson de la terre + Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, + Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement + Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. + Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, + S'éteint subitement sous la voûte muette; + C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor + Les violes d'amour et les cithares d'or, + Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. + Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, + Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, + La dernière des fleurs vous jette son adieu. + La neige cependant descend silencieuse, + Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse + Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; + Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, + Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, + Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI + + + Hier j'étais à table avec ma chère belle, + Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, + Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid + Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. + C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, + Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, + De sonores baisers et de propos joyeux. + L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, + Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine + On voyait les trésors de sa blanche poitrine; + Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, + Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, + Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, + Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. + Un rayon de soleil, le premier du printemps, + Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants + Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes + D'un verre de cristal allumant les facettes, + Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. + Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! + Avec un sentiment de joie et de bien-être + Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; + L'aubépine de mai me parfumait le cœur, + Et, comme la saison, mon âme était en fleur; + Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, + De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, + Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, + Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, + Malgré les députés, la Charte et les ministres, + Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, + On n'avait pas encor supprimé le soleil, + Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; + Que la femme était belle et toujours désirable, + Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, + Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, + Célébrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE + + + Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: + Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; + De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; + Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, + Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, + Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, + Dors et prends patience, ô lion du désert! + Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, + Demain tu sauteras dans la pleine lumière, + Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, + Et de tous les côtés les applaudissements + Répondront comme un chœur à tes grommèlements + On te tient en réserve une vierge chrétienne, + Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; + Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, + Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; + Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: + Ne frotte plus ton nez contre la grille close; + Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger + Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger + Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume + Une tête où déjà l'auréole s'allume. + Le belluaire ainsi gourmande son lion, + Et le lion fait trêve à sa rébellion. + + Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, + Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, + Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, + Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; + Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore + Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. + A quoi bon te débattre et grincer et hurler? + Le temps n'est pas venu de te démuseler. + En attendant le jour de revoir la lumière, + Silencieusement à l'angle d'une pierre, + Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, + Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO + + + Connaissez-vous la blanche tombe + Où flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? + Sur l'if, une pâle colombe, + Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant; + + Un air maladivement tendre, + A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, + Et qu'on voudrait toujours entendre; + Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + + On dirait que l'âme éveillée + Pleure sous terre à l'unisson + De la chanson, + Et du malheur d'être oubliée + Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + + Sur les ailes de la musique + On sent lentement revenir + Un souvenir; + Une ombre de forme angélique + Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + + Les belles de nuit, demi-closes, + Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, + Et le fantôme aux molles poses + Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras? + + Oh! jamais plus, près de la tombe + Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, + Écouter la pâle colombe + Chanter sur la branche de l'if + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE + + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + L'aviron est d'ivoire, + Le pavillon de moire, + Le gouvernail d'or fin; + J'ai pour lest une orange, + Pour voile une aile d'ange, + Pour mousse un séraphin. + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Est-ce dans la Baltique, + Sur la mer Pacifique, + Dans l'île de Java? + Ou bien dans la Norwége, + Cueillir la fleur de neige, + Ou la fleur d'Angsoka? + + Dites, la jeune belle, + Où voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Menez-moi, dit la belle, + A la rive fidèle + Où l'on aime toujours. + --Cette rive, ma chère, + On ne la connaît guère + Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE + + + Avril est de retour. + La première des roses, + De ses lèvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'épanouit; + Tout aime, tout jouit. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaîté, + Dans leurs chansons vermeilles, + Célèbrent sous les treilles + Le vin et la beauté; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair + S'éparpille dans l'air. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + En déshabillés blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyés. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme, + Pas même mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pâle gazon, + Une fosse sans nom. + Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + +I + +BÉHÉMOT + + Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. + Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. + Je suis une montagne animée et qui marche; + Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, + Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + + Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; + Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle + Comme sous un bélier. + Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? + J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, + Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + + Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: + Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blessés et de morts. + Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée + Rugit plus furieuse et plus échevelée, + Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. + + Les flèches font sur moi le pétillement grêle + Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle + Sur les tuiles d'un toit, + Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, + Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, + Et par tous les chemins je marche toujours droit. + + Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; + A travers les bambous, je folâtre et je passe + Comme un faon dans les blés. + Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, + Je dessèche son urne avec ma grande trompe, + Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. + + Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, + Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. + Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle, + Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. + Je le remplacerai quand il sera trop las! + + +II + + Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, + Léviathan, ainsi, répondit en sa langue. + + +III + +LÉVIATHAN + + Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan, + Comme un enfant mutin je fouette l'Océan + Du revers de ma large queue. + Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, + Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensité bleue. + + Le requin endenté d'un triple rang de dents, + Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une île, + L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, + Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, + Du cétacé jusqu'au nautile; + + Le grand serpent de mer et le poisson Macar, + Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine, + Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, + Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + + Les oursons étoilés et les crabes hideux, + Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; + Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. + Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + + Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, + Mon royaume est superbe et magnifique à voir: + Des végétations étranges, + Éponges, polypiers, madrépores, coraux, + Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, + S'y découpent en vertes franges. + + Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, + Ma respiration soulève l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; + Le souffle impétueux de mes larges naseaux + Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pâles équipages. + + Ainsi vous avez tort de tant faire le fier + Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renversé quelque muraille; + Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. + Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment + Vous êtes de petite taille. + + L'empire revient donc à moi, prince des eaux, + Qui mène chaque soir les difformes troupeaux + Paître dans les moites campagnes; + Moi témoin du déluge et des temps disparus; + Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + +IV + + Léviathan se tut et plongea sous les flots; + Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. + + +V + +L'OISEAU ROCK + + Là-bas, tout là-bas, il me semble + Que j'entends quereller ensemble + Béhémot et Léviathan; + Chacun des deux rivaux aspire, + Ambition folle! à l'empire + De la terre et de l'Océan. + + Eh quoi! Léviathan l'énorme + S'assoirait, majesté difforme, + Sur le trône de l'univers! + N'a-t-il pas ses grottes profondes, + Son palais d'azur sous les ondes? + N'est-il pas roi des peuples verts? + + Béhémot, dans sa patte immonde, + Veut prendre le sceptre du monde + Et se poser en souverain. + Béhémot, avec son gros ventre, + Veut faire venir à son antre + L'univers terrestre et marin! + + La prétention est étrange + Pour ces deux pétrisseurs de fange, + Qui ne sauraient quitter le sol. + C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être + De ce monde seigneur et maître, + Et je suis roi de par mon vol. + + Je pourrais dans ma forte serre + Prendre la boule de la terre + Avec le ciel pour écusson. + Créez deux mondes: je me flatte + D'en tenir un dans chaque patte, + Comme les aigles du blason. + + Je nage en plein dans la lumière, + Et ma prunelle sans paupière + Regarde en face le soleil. + Lorsque par les airs je voyage, + Mon ombre, comme un grand nuage, + Obscurcit l'horizon vermeil. + + Je cause avec l'étoile bleue + Et la comète à pâle queue; + Dans la lune je fais mon nid; + Je perche sur l'arc d'une sphère; + D'un coup de mon aile légère + Je fais le tour de l'infini. + + +VI + +L'HOMME + + Léviathan, je vais, malgré les deux cascades + Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, + La mer qui se soulève à tes reniflements, + Et les glaces du pôle et tous les éléments, + Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, + T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; + Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, + Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. + Béhémot, à genoux! que je pose la charge + Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! + Je ne suis pas ému de ton énormité; + Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, + Et je te couperai tes immenses oreilles, + Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, + Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. + Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, + Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, + Sans pouvoir achever la courbe commencée, + Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, + Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock! + + + + +COMPENSATION + + + Il naît sous le soleil de nobles créatures + Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, + Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures. + + Dieu semble les produire afin de se prouver; + Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, + Et souvent passe un siècle à les parachever. + + Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce + Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, + Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse. + + Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, + Sans quitter un instant leur pose solennelle, + Avec l'œil immobile et le maintien des dieux. + + Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, + Tout cède devant eux; les sables inconstants + Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. + + Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, + L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: + Ils mèneront à bout leurs destins éclatants. + + Leur existence étrange est le réel du rêve; + Ils exécuteront votre plan idéal, + Comme un maître savant le croquis d'un élève. + + Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal + Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, + Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + + D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route + Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, + N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + + De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, + Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, + Types toujours vivants dont on fait des récits. + + Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, + En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, + Si prompte à repeupler tes immondes repaires, + + Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, + Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites, + Tant de monstres impurs échappés de tes mains, + + Nature, tu nous dois encor bien des poëtes! + + + + +CHINOISERIE + + + Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, + Ni vous non plus, Juliette, ni vous, + Ophélia, ni Béatrix, ni même + Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + + Celle que j'aime, à présent, est en Chine; + Elle demeure avec ses vieux parents, + Dans une tour de porcelaine fine, + Au fleuve Jaune, où sont les cormorans. + + Elle a des yeux retroussés vers les tempes, + Un pied petit à tenir dans la main, + Le teint plus clair que le cuivre des lampes, + Les ongles longs et rougis de carmin. + + Par son treillis elle passe sa tête, + Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, + Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, + Chante le saule et la fleur du pêcher. + + + + +SONNET + + + Pour veiner de son front la pâleur délicate, + Le Japon a donné son plus limpide azur; + La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur + Que son col transparent et ses tempes d'agate. + + Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; + Le chant du rossignol près de sa voix est dur, + Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, + On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + + Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; + Le caprice a taillé son petit nez charmant; + Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; + + Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, + Et près d'elle on respire autour de sa beauté + Quelque chose de doux comme l'odeur du thé. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX + + + Vous avez un regard singulier et charmant; + Comme la lune au fond du lac qui la reflète, + Votre prunelle, où brille une humide paillette, + Au coin de vos doux yeux roule languissamment. + + Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; + Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, + Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète + Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. + + Mille petits amours à leur miroir de flamme + Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, + Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. + + Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, + Comme une fleur céleste au calice idéal + Que l'on apercevrait à travers un cristal. + + + + +LE THERMODON + + +I + + J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme + Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, + Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris; + On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, + La gravure sonner comme une vieille armure, + Et le papier muet semble jeter des cris. + + Un pont par où se rue une foule en démence, + Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, + Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; + A travers l'arche on voit une ville enflammée, + D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée + Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + + Une barque, pareille à la barque des ombres, + Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, + Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; + Une averse de sang pleut des têtes coupées; + Des mains par l'agonie éperdument crispées, + Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. + + Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, + Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; + Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; + Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, + Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, + Tout ce que le combat jette à leur appétit. + + Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, + Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre + Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; + Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse + Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce + Un cadavre déjà de cent coups traversé. + + C'est un rude combat! chevelures, crinières, + Panaches et cimiers, enseignes et bannières, + Au souffle des clairons volent échevelés; + Les lances, ces épis de la moisson sanglante, + S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, + Comme sous une pluie on voit pencher des blés. + + Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; + Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, + Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; + Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, + Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes + Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. + + Quelle férocité de dessin et de touche! + Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! + Qui signa ce poëme étrange et véhément? + C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, + Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante, + Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! + + C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime + Pencha cette bataille au bord de cet abîme, + Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, + Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes + Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames + S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + +II + + Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières + Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. + Sous l'armure une gorge bat; + Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, + Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire + Le lait empourpré du combat. + + Regardez! regardez! les chevelures blondes + Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes + Aux cheveux glauques des roseaux. + Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, + Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre + Circule en transparents réseaux. + + Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, + La mort a déjà mis sa pâleur azurée; + Ils n'ont de rose que le sang. + Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, + Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Où l'eau les soulève en passant. + + Le cheval de bataille à la croupe tigrée, + Secouant dans les cieux sa crinière effarée, + Les foule avec ses durs sabots; + Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, + Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire à lui leurs derniers lambeaux. + + Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve, + Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve, + L'orfraie au regard clandestin, + Les loups se balançant sur leurs échines maigres, + Les renards, les chakals, accourront, tout allègres, + Prendre leur part au grand festin. + + Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes. + O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins d'un si pur contour, + Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, + Fouillés par le museau de l'hyène farouche, + Piqués par le bec du vautour! + + Cessez de vains efforts, ô braves amazones! + A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanaché, + La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, + Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, + Lâche votre glaive ébréché? + + Votre armure faussée, entre ces bras robustes, + Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes + Où le poil pousse en plein terrain; + Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, + O guerrières! seraient les appas et les charmes + Cachés sous vos corsets d'airain. + + S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, + Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; + Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, + Vous auriez sans combat remporté la victoire, + Car la force cède à l'amour. + + Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, + Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales; + Fuyez sans vous tourner pour voir, + Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres + Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures, + Et du gazon pour vous asseoir! + + +III + + C'est la nécessité! c'est la règle fatale! + Toujours l'esprit le cède à la force brutale; + Et quand la passion, aux beaux élans divins, + Avec le positif veut en venir aux mains, + Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, + Engage le combat sur le pont de l'abîme, + Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant + Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, + Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, + Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes + Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, + Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; + Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée, + Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, + Où son corps va trouver les caïmans du fond. + Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont, + Sans donner une plainte aux victimes noyées, + Passent, tambours battants, enseignes déployées. + Cette planche, gravée en six cartons divers + Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers, + Femmes au cœur hautain, pâles cariatides, + Qui ployez à regret des têtes moins timides + Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, + Et qui vous refusez à porter votre croix, + De votre destinée est l'effrayant symbole, + Et je l'y vois écrite en sombre parabole. + Comme vous autrefois, folles de liberté, + Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté, + Se brûlèrent un sein, et mirent à la place + La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse; + Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, + La navette qui court à travers les réseaux, + Les travaux de la femme et les soins du ménage, + Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; + Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir + Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, + Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, + Leur troupe rencontra la grande armée en marche, + Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, + Incertaine marée, on vit les combattants, + Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes, + Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, + Pousser et repousser leur flux et leur reflux, + Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus, + Mesurant le terrain et supputant les pertes, + Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. + De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs + Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, + Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes, + Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ÉLÉGIE + + + J'ai fait une remarque hier en te quittant. + Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant + On a peur; on se fait avec la moindre chose + Un sujet de tourments. On veut savoir la cause + De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, + La plus folle chimère, un souvenir ancien + Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille, + Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille + Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; + L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. + Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, + Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. + Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras + Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, + Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime + Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. + Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela. + Je voudrais oublier toutes ces choses-là; + Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, + Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette + Laisse aller Roméo qui part. En ce moment + Où mon âme pâmée à chaque embrassement + S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, + Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, + Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait, + Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, + Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare + Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, + Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi, + Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; + Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; + Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée + N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. + J'étais là, devant toi, comme un musicien, + Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. + O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, + Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, + Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher + Se ferme et te repousse, et te laisse répandre + Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! + J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, + Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, + Après tant de serments et de douces paroles, + Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; + Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon + Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom + Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère + D'aimer une autre femme au monde que sa mère. + Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant + Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment. + Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, + Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, + Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort, + Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, + Le moment est venu de regarder en face + L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, + Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. + Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, + C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. + Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, + Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur, + Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur, + La première lassée est la femme. La honte + D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte + Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, + Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment + Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde + Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, + C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut + Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; + Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte + A remplacé l'amour; une froide contrainte + Succède aux beaux élans de folle liberté. + Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. + La femme se repent et l'homme se repose: + Il a touché son but, il a gagné sa cause; + C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, + Qui, la couronne au front, au-devant de son char, + Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, + Traînera sans pitié Cléopâtre captive. + Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin: + Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. + César attend dehors! il lui faut Cléopâtre + Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre; + Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains + Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. + La femme sait cela, que de reine et maîtresse + Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; + Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, + Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir + Le lui remet en main et la fait souveraine. + Il faut que son amant à ses genoux se traîne + Et lui baise les pieds et demande pardon. + Mais elle maintenant, froide et sans abandon, + Avec un double fil nouant son nouveau masque, + Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, + Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, + Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. + Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée + N'eût pas dû me venir et doit être chassée, + Et que je suis bien fou de douter d'un amour + Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? + J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, + Ces haines, ces retours et ces alternatives, + Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, + C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. + Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; + Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. + On est bien malheureux; mais pour un tel malheur + Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. + Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. + Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? + Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! + Comme la gloire est creuse et vous contente peu! + L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame + Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNÉE + + + Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, + Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre. + Par Apollo! cent vers! je devrais être las; + On le serait à moins; mais je ne le suis pas. + Je ne sais quelle joie intime et souveraine + Me fait le regard vif et la face sereine; + Comme après la rosée une petite fleur, + Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; + Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, + Et mon souffle pressé plus fortement résonne. + J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. + Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, + Entre mes deux genoux posant sa longue tête, + Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête + Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, + Un filet de soleil jusque sur mon bureau; + Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille + M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; + En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, + Se penchait en riant de son rire ingénu, + Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure + Répandait les parfums de son haleine pure. + Sourd comme saint Antoine à la tentation, + J'ai poursuivi mon œuvre avec religion, + L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, + Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME + + + L'hippopotame au large ventre + Habite aux Jungles de Java, + Où grondent, au fond de chaque antre, + Plus de monstres qu'on n'en rêva. + + Le boa se déroule et siffle, + Le tigre fait son hurlement, + Le buffle en colère renifle, + Lui dort ou paît tranquillement. + + Il ne craint ni kriss ni zagaies, + Il regarde l'homme sans fuir, + Et rit des balles des cipayes + Qui rebondissent sur son cuir. + + Je suis comme l'hippopotame: + De ma conviction couvert, + Forte armure que rien n'entame, + Je vais sans peur par le désert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE + + + Quand viendra la saison nouvelle, + Quand auront disparu les froids, + Tous les deux nous irons, ma belle, + Pour cueillir le muguet au bois; + Sous nos pieds égrenant les perles + Que l'on voit au matin trembler, + Nous irons écouter les merles + Siffler. + + Le printemps est venu, ma belle, + C'est le mois des amants béni, + Et l'oiseau, satinant son aile, + Dit des vers au rebord du nid. + Oh! viens donc sur le banc de mousse, + Pour parler de nos beaux amours, + Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + + Loin, bien loin, égarant nos courses, + Faisons fuir le lapin caché, + Et le daim au miroir des sources + Admirant son grand bois penché, + Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, + En panier enlaçant nos doigts, + Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR + + + Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, + On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, + Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher. + + L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, + Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, + Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; + + Car les hautes maisons voisines de l'église + Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, + Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + + S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses + Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, + Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras: + + Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, + Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; + Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + + A travers l'ombre on voit la chimère accroupie + Remuer, et l'écho de la voûte assoupie + Derrière votre pas suscite un autre pas. + + Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, + Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine + Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait; + + Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte, + Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, + Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. + + Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, + Sur la dernière marche un dernier pli de robe, + Irritante terreur, brusquement disparaît. + + Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites, + Sur le mur opposé trace des lignes droites, + Comme une barre d'or sur un écusson noir. + + L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, + Édifices sans nom, masse confuse et vile, + Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + + Les hiboux disparus font place aux tourterelles, + Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes + Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + + Des essaims familiers perchent sur les tarasques, + Et, sans se rebuter de la laideur des masques, + Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + + Les guivres, les dragons et les formes étranges + Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, + Séraphiques gardiens taillés dans le granit, + + Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, + Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, + Montent leur faction qui jamais ne finit. + + Vous débouchez enfin sur une plate-forme, + Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, + La Cité grommelante, accroupie alentour. + + Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, + Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, + Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. + + A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, + Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, + Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + + Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, + Sur la ville toujours plane une ardente brume, + Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + + Ce sont les tintements et les grêles volées + Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, + Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus; + + C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; + C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, + Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts; + + C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne + File comme une étoile à travers l'ombre terne, + Emportant un heureux aux bras de son désir; + + Le soupir de la vierge au balcon accoudée, + Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, + Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + + Dans cette symphonie au colossal orchestre, + Que n'écrira jamais musicien terrestre, + Chaque objet fait sa note impossible à saisir. + + Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille, + Où le ciel découpé par dentelles scintille, + Se présente soudain devant vos pieds lassés. + + Il faut monter encor, dans la mince tourelle, + L'escalier qui serpente en spirale plus frêle, + Se pendant aux crampons de loin en loin placés. + + Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, + La goule étend sa griffe et la guivre renifle, + Le vertige alourdit vos pas embarrassés. + + Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes + S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, + Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + + Votre sueur se fige à votre front en nage; + L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! + Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! + + Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, + L'archange colossal que fait tourner la brise, + Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; + + Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, + Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, + Vous dirigez en bas un œil moins effrayé, + + Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, + Un immense horizon, bordé de franges bleues, + Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; + + Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, + Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées; + Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; + + Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, + Et, partout où se groupe une famille humaine, + Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant. + + Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, + La mer se diaprer et se gaufrer de moires, + Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; + + Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, + Piquer l'azur lointain de blanches étincelles + Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + + Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, + Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, + Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers: + + Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, + Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, + Chimérique pays peuplé de dragons verts; + + Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, + De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, + Comme une autre Vénus, fille des flots amers; + + A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, + Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, + Vers une autre Amérique échappée à Colomb. + + Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, + Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, + Vous tentez un voyage aventureux et long. + + Si la foudre et le nord respectent vos antennes, + Des pays inconnus et des îles lointaines + Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?.. + + La spirale soudain s'interrompt et se brise. + Comme celui qui monte au clocher de l'église, + Me voici maintenant au sommet de ma tour. + + J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre. + Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre, + Insensible à la joie, à la vie, à l'amour, + + Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, + J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, + Élevant à grand'peine une assise par jour! + + Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, + Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, + Et cherchant le roc vif pour mes fondations! + + Et pourtant le soleil riait sur la nature; + Les fleurs faisaient l'amour et toute créature + Livrait sa fantaisie au vent des passions. + + Le printemps dans les bois faisait courir la séve, + Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; + Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! + + Patient architecte, avec mes mains pensives + Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, + Je fouillais sous l'église un temple souterrain. + + Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, + Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, + Un madrépore immense, un polypier marin; + + Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, + Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière + Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + + Du haut de cette tour à grand'peine achevée, + Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée, + Terre de Chanaan où tendait mon effort? + + Pourrai-je apercevoir la figure du monde, + Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, + Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + + Si mon clocher passait seulement de la tête + Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte + De ce donjon aigu qui du brouillard ressort; + + S'il était assez haut pour découvrir l'étoile + Que la colline bleue avec son dos me voile, + Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; + + Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées + Par le vent du matin mollement remuées, + Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + + Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, + Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, + Majestueusement monter à l'horizon! + + + + +TABLE + + + AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v + +POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832 + + [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme + un renseignement précieux, l'indication du classement de + l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre + parenthèse. + + + PRÉFACE 3 + + Méditation. (Él. I.) 9 + Moyen âge. (Int. VI.) 10 + Élégie I. (Él. VI.) 11 + Paysage. (Pays. VII.) 12 + La jeune fille. (Él. V.) 13 + Le Marais. (Pays. X.) 14 + Sonnet I. (Fant. X) 16 + Serment. (Él. VIII.) 17 + Les Souhaits. (Fant. V.) 18 + Le Luxembourg. (Él. II.) 20 + Le Sentier. (Pays. IV.) 21 + Cauchemar 22 + La Demoiselle. (Pays. III.) 21 + Les deux âges. (Él. IV.) 28 + Le Far-niente 29 + Stances. (Él. XVI.) 30 + Promenade nocturne. (Pays. V.) 32 + Sonnet II. (Fant. XI.) 34 + La Basilique. (Int. VII.) 55 + L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58 + Rêve. (Él. IX.) 40 + Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41 + Infidélité. (Él. XX.) 43 + A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45 + Élégie II 46 + Veillée. (Int. III.) 48 + Élégie III. (Él. X.) 50 + Clémence. (Él. XIV.) 51 + Voyage 52 + Le Coin du feu. (Int. II.) 55 + La Tête de mort. (Int. IV.) 56 + Ballade. (Pays. VI.) 59 + Une âme. (Él. XIII.) 64 + Souvenir. (Él. XV.) 65 + Sonnet III. (Fant. XIII.) 66 + Maria. (Él. III.) 67 + A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68 + Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72 + Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74 + Imitation de Byron. (Fant. I.) 77 + Ballade. (Él. VII.) 79 + Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80 + Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81 + Enfantillage. (Pays. I.) 82 + Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85 + Déclaration. (Él. XVII.) 84 + Pluie. (Pays. VIII.) 85 + Point de vue. (Pays. XII.) 87 + Le Retour. (Pays. XI.) 88 + Pan de mur. (Pays. XIV.) 91 + Colère 93 + Sonnet V. (Fant. XIV.) 95 + Justification. (Él. XIX.) 96 + Frisson. (Int. I.) 98 + Sonnet VI. (Fant. XV.) 103 + Élégie IV. (Él. XI.) 104 + Sonnet VII 107 + Paris. (Pays. XV.) 108 + Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111 + Débauche. (Fant. VII.) 112 + Le Bengali. (Fant. II.) 114 + Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116 + + ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123 + + +POÉSIES DIVERSES, 1833-1838 + + Le Nuage 187 + Les Colombes 188 + Les Papillons 189 + Ténèbres 190 + Thébaïde 198 + Rocaille 206 + Pastel 207 + Watteau 208 + Le Triomphe de Pétrarque 209 + Melancholia 215 + Niobé 223 + Cariatides 224 + La Chimère 225 + La Diva 226 + Après le Bal 230 + Tombée du jour 234 + La dernière feuille 235 + Le Trou du serpent 236 + Les Vendeurs du temple 237 + A un jeune Tribun 246 + Choc de cavaliers 253 + Le Pot de fleurs 254 + Le Sphinx 255 + Pensée de minuit 256 + La Chanson de Mignon 262 + Romance 267 + Le Spectre de la Rose 269 + Lamento 271 + Dédain 273 + Ce Monde-ci et l'autre 276 + Versailles 280 + La Caravane 281 + Destinée 282 + Notre-Dame 283 + Magdalena 289 + Chant du grillon 297 + Absence 303 + Au Sommeil 305 + Terza rima 307 + Montée sur le Brocken 309 + Le premier rayon de mai 311 + Le Lion du Cirque 313 + Lamento 315 + Barcarolle 317 + Tristesse 319 + Qui sera roi? 321 + Compensation 327 + Chinoiserie 329 + Sonnet 330 + A deux beaux yeux 331 + Le Thermodon 332 + Élégie 338 + La bonne journée 342 + L'Hippopotame 344 + Villanelle rhythmique 345 + Le Sommet de la tour 347 + + + + + +End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES, TOME 1/2 *** + +***** This file should be named 44180-0.txt or 44180-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44180/ + +Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Posies Compltes, Tome 1/2 + +Author: Thophile Gautier + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 *** + + + + +Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve +et n'a pas t harmonise. + + + + + THOPHILE GAUTIER + + POSIES + + COMPLTES + + TOME PREMIER + + PARIS + G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1889 + + + + + POSIES COMPLTES + + DE + + THOPHILE GAUTIER + + I + + + + +OUVRAGES DU MME AUTEUR + +PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER + + 3 fr. 50 chaque volume + + + POSIES COMPLTES 2 vol. + + MAUX ET CAMES. dition dfinitive, orne d'un Portrait + l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol. + + MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. + + LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. + + LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol. + + SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. + + VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle dition) 1 vol. + + VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol. + + VOYAGE EN RUSSIE 1 vol. + + ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. + + NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol. + + TABLEAUX DE SIGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol. + + THATRE (Mystre, Comdies et Ballets) 1 vol. + + LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol. + + HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et + d'une tude sur les PROGRS DE LA POSIE FRANAISE + (1830-1868) 1 vol. + + PORTRAITS CONTEMPORAINS (littrateurs, peintres, + sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait + de Th. Gautier, d'aprs une gravure l'eau-forte par + lui-mme, vers 1833 1 vol. + + L'ORIENT 2 vol. + + + LE CAPITAINE FRACASSE, illustr de 60 dessins par + _G. Dor_, graves sur bois par les premiers artistes. + 1 vol. grand in-18 24 fr. + + + Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--23886 + + + + +AVERTISSEMENT + + +Cette nouvelle dition des posies compltes de Thophile Gautier, est +divise en trois sries: + +1 les deux volumes que nous publions; + +2 les _maux et Cames_. + +Le pote ayant donn lui-mme, en 1872, une dition dfinitive des +_maux et Cames_, nous n'avons pas eu nous en occuper. + +Voici comment nous avons procd pour les deux premiers volumes. + +En principe, nous avons adopt partout l'ordre chronologique. + +Le premier volume s'ouvre donc par les: _Posies_ parues en 1830, +qui se terminaient par la pice intitule: _Soleil couchant_. Elles +furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une prface, de +quelques pices nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le +titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Pch_. C'est ce volume (dat +de 1833) qui nous a servi de modle. Thophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Posies +compltes_, nous avons respect ces corrections. + +Des ncessits typographiques avaient forc l'diteur de 1845 +diviser la premire partie de l'oeuvre en quatre groupes: +lgies,--Paysages,--Intrieurs,--Fantaisies.--Par suite de cette +disposition, les titres avaient t remplacs par des numros, les +pigraphes et les ddicaces avaient disparu, la prface d'_Albertus_ +avait t supprime. + +Quelques pices du recueil de 1832 avaient t omises dans celui de +1845, nous les avons remises leurs places et rimprimes pour la +premire fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi +celles du volume de 1830-1832 y avaient t mles par erreur, nous +leur avons rendu leurs places dans le second volume. + +En mme temps que nous avons restitu aux pomes leur classement +primitif, nous les avons rimprims tels qu'ils taient dans l'dition +originale, avec leurs titres, leurs ddicaces et leurs pigraphes. +Enfin nous avons rtabli la prface d'_Albertus_ en tte de la +premire partie de ce premier volume, lequel se termine par les pices +composes de 1833 1838, et qui furent publies pour la premire +fois cette dernire date la suite de _La Comdie de la Mort_. + +Tel est le plan du premier volume. + +Le second volume comprend: + +1 _La Comdie de la Mort_ (1838); + +2 _Espaa_ et _les Posies diverses_ (1838-1845), conformment au +texte de l'dition de 1845; + +3 Toutes les posies publies depuis 1831 jusqu' 1872, restes +parses dans les journaux et les revues et que le pote n'avait pas +pris le soin de runir; + +4 Enfin, toutes les posies absolument indites dont nous avons +retrouv les autographes. + +Dans ces deux volumes nous avons dat les morceaux chaque fois qu'il +nous a t possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de +pices et de fragments avaient disparu lors des diverses +rimpressions, nous les avons rtablis. + +Pour la publication des _Posies indites_ et des _Posies posthumes_, +nous avons, aprs mre rflexion, adopt une rgle inflexible, dont +nous devons rendre compte au public lettr. + +Nous avions choisir entre deux mthodes: il nous fallait, ou publier +tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappel que notre mission +tait de recueillir et non de juger. Il nous a sembl que nul diteur +honnte et respectueux n'avait le droit de dire: Thophile Gautier +aurait publi ce morceau. ou bien: Il et supprim celui-l. Nous +n'avons donc rien supprim. + +Avons-nous retrouv toutes les posies indites de Thophile Gautier? +Nous rpondons sans hsiter:--Non. + +Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La +certitude nous en a t acquise par le grand nombre mme des pices +que nous avons dcouvertes; la preuve incontestable nous en a t +fournie diverses reprises au cours mme de nos recherches. + +Nous faisons ici appel tous ceux entre les mains desquels se +trouvent des manuscrits de Thophile Gautier, nous les supplions de +nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux +un devoir sacr de probit littraire, de rendre l'oeuvre du pote +tout ce qui lui appartient. + + M. D. + + Septembre 1875. + + + + +PRFACE + + +L'auteur du prsent livre est un jeune homme frileux et maladif qui +use sa vie en famille avec deux ou trois amis et peu prs autant de +chats. + +Un espace de quelques pieds o il fait moins froid qu'ailleurs, c'est +pour lui l'univers.--Le manteau de la chemine est son ciel; la +plaque, son horizon. + +Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fentre, et il n'a +pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il +n'est ni rouge, ni blanc, ni mme tricolore; il n'est rien, il ne +s'aperoit des rvolutions que lorsque les balles cassent les vitres. +Il aime mieux tre assis que debout, couch qu'assis.--C'est une +habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour +toujours.--Il fait des vers pour avoir un prtexte de ne rien faire, +et ne fait rien sous prtexte qu'il fait des vers. + +Cependant, si loign qu'il soit des choses de la vie, il sait que le +vent ne souffle pas la posie; il sent parfaitement toute +l'inopportunit d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas +de jeter entre deux meutes, peut-tre entre deux pestes, un volume +purement littraire; il a pens que c'tait une oeuvre pie et +mritoire par la prose qui court, qu'une oeuvre d'art et de fantaisie +o l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, o l'on n'a +exploit aucune turpitude pour le succs. + +Il s'est imagin (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par +la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement +de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le +coeur se levait cette polmique indcente et furibonde de +maintenant. + +Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il +y souscrit d'avance.--Il connat trs-bien les dfauts et les taches +de son livre; s'il n'a pas vit les uns et enlev les autres, c'est +qu'ils sont tellement inhrents sa nature, qu'il ne saurait exister +sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne sa paresse. + +Quant aux utilitaires, utopistes, conomistes, saint-simonistes et +autres qui lui demanderont quoi cela rime,--il rpondra: Le premier +vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite. + +A quoi cela sert-il?--Cela sert tre beau.--N'est-ce pas assez? +comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce +que l'homme n'a pu dtourner et dpraver son usage. + +En gnral, ds qu'une chose devient utile, elle cesse d'tre +belle.--Elle rentre dans la vie positive, de posie elle devient +prose, de libre, esclave.--Tout l'art est l.--L'art, c'est la +libert, le luxe, l'efflorescence, c'est l'panouissement de l'me +dans l'oisivet.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent +absolument rien. Les bijoux curieusement cisels, les colifichets +rares, les parures singulires, sont de pures superfluits.--Qui +voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas avoir +ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les +objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y +a et il y aura toujours des mes artistes qui les tableaux d'Ingres +et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront +plus utiles que les chemins de fer et les bateaux vapeur. + +A tout cela si on lui rpond: Fort bien,--mais vos vers ne sont pas +beaux. Il passera condamnation et tchera de s'amender.--Il espre +toutefois qu'on voudra bien lui savoir gr de l'intention. + +--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pices qu'il renferme ont +t composes de grandes distances les unes des autres, et imprimes +au fur et mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas +indiques; l'auteur n'a pas eu la prtention de faire des monuments. +Les premires se rattachent presque son enfance; les dernires, le +pome surtout, le touchent de plus prs; les plus anciennes remontent +jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un sicle aujourd'hui; les plus +modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrs. + +Ce sont d'abord de petits intrieurs d'un effet doux et calme, de +petits paysages la manire des Flamands, d'une touche tranquille, +d'une couleur un peu touffe, ni grandes montagnes, ni perspectives +perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rays o serpente un chemin, +une chaumire qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nnuphars, +un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la +rose.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les bls, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.--Voil tout; et puis, pour animer +la scne, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle +jouant dans un rayon de soleil, quelque lzard qui se chauffe au midi, +une alouette qui s'lve d'un sillon, un merle qui siffle sous une +haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois +passs dans une belle campagne.-- et l comme une aube de +l'adolescence qui va luire, un dsir, une larme, quelques mots +d'amour, un profil de jeune fille chastement esquiss, une posie tout +enfantine, toute ronde et potele o les muscles ne se prononcent pas +encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les +mplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit + la lgende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_, +et qui donne le titre au volume, comme la pice la plus importante et +la plus actuelle du recueil. + +Si ces tudes franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie +quelques jeunes gens et aider quelques inexpriences, l'auteur ne +regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperu, il +ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront us innocemment +quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre. + + Octobre 1832. + + + + +POSIES + +1830-1832 + + Oh! si je puis un jour! + A. CHNIER. + + + + +MDITATION + + ... Ce monde o les meilleures choses + Ont le pire destin. + MALHERBE. + + + Virginit du coeur, hlas! sitt ravie! + Songes riants, projets de bonheur et d'amour, + Fraches illusions du matin de la vie, + Pourquoi ne pas durer jusqu' la fin du jour? + + Pourquoi?... Ne voit-on pas qu' midi la rose + De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs, + Que l'anmone frle, au vent froid expose, + Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs? + + Ne voit-on pas qu'une onde, sa source limpide, + En passant par la fange y perd sa puret; + Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide + Bientt ternit l'clat et la srnit? + + Le monde est fait ainsi: loi suprme et funeste! + Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants + Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste: + La rose vit une heure et le cyprs cent ans. + + + + +MOYEN AGE + + Y ot un grant et vieil chastex + A messire Yvain qui fut tex; + Ot tours, donjons, machecoulis, + Fosss d'iave nette remplis, + Murs de fine pierre de taille, + Couverts d'engins por la bataille. + + _Ancien fabliau._ + + + Quand je vais poursuivant mes courses potiques, + Je m'arrte surtout aux vieux chteaux gothiques; + J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, + Aux fates couronns d'arbustes rabougris, + Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aigus, + Dans les rseaux de plomb leurs vitres exigus, + Lgendes des vieux temps o les preux et les saints + Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins; + Avec ses minarets moresques, la chapelle + Dont la cloche qui tinte la prire appelle; + J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavs, + Leurs cours o l'herbe crot travers les pavs, + Au sommet des donjons leurs girouettes frles + Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; + Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonns, + De monstres, de griffons, bizarrement orns, + Leurs larges escaliers aux marches colossales, + Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, + O comme une voix faible erre et gmit le vent, + O, recueilli dans moi, je m'gare, rvant, + Par de souvenirs d'amour et de ferie, + Le brillant moyen ge et la chevalerie. + + + + +LGIE I + + Dame, d'amer desse + Pour votre grace avoir, + Vous offre ma jeunesse. + Mes biens et mon avoir. + A. CHARTIER. + + + Nuit et jour, malgr moi, lorsque je suis loin d'elle, + A ma pense ardente un souvenir fidle + La ramne;--il me semble our sa douce voix + Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois + Avec son collier d'or, avec sa robe blanche, + Et sa ceinture bleue, et la frache pervenche + De son chapeau de paille, et le sourire fin + Qui dcouvre ses dents de perle,--telle enfin + Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes + Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes; + Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas + Une femme au teint ple, et mesurant ses pas, + Au regard nuag de langueur, une Anglaise + Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise + La tte sur sa main rver longuement, + A lire Grandisson et Werther; non vraiment: + Mais une belle enfant inconstante et frivole, + Qui ne rve jamais; une brune crole + Aux grands sourcils arqus; aux longs yeux de velours + Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours; + A la taille lance, la gorge divine, + Que sous les plis du lin la volupt devine. + + + + +PAYSAGE + + ..... omnia plenis + Rura natant fossis. + P. VIRGILIUS MARO. + + + Pas une feuille qui bouge, + Pas un seul oiseau chantant, + Au bord de l'horizon rouge + Un clair intermittent; + + D'un ct rares broussailles, + Sillons demi noys, + Pans gristres de murailles, + Saules noueux et ploys; + + De l'autre, un champ que termine + Un large foss plein d'eau, + Une vieille qui chemine + Avec un pesant fardeau, + + Et puis la route qui plonge + Dans le flanc des coteaux bleus, + Et comme un ruban s'allonge + En minces plis onduleux. + + + + +LA JEUNE FILLE + + La vierge est un ange d'amour. + A. GUIRAUD. + + Dieu l'a faite une heureuse et belle crature. + + _Indit, M*****._ + + + Brune la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, + A la lvre rieuse, aux gestes smillants; + Blonde aux yeux bleus rveurs, la peau rose et blanche, + La jeune fille plat: ou rserve ou franche, + Mlancolique ou gaie, il n'importe; le don + De charmer est le sien, autant par l'abandon + Que par la retenue; en Occident, Sylphide, + En Orient, Pri, vertueuse, perfide, + Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu, + Sous l'ogive gothique assise auprs du feu, + Ou qui chante, ou qui file, elle plat; nos penses + Et nos heures, pourtant si vite dpenses, + Sont pour elle. Jamais, imprgn de fracheur, + Sur nos yeux endormis un rve de bonheur + Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne + Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe + Nous appelant vers elle, et murmurant des mots + Magiques, dont un seul enchante tous nos maux. + veills, sa gat dissipe nos alarmes, + Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes, + Son baiser l'instant les tarit dans nos yeux. + La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux, + Au tissu de la vie une fleur d'or brode, + Un rayon de soleil qui sourit dans l'onde! + + + + +LE MARAIS + +A MON AMI ARMAND E*** + + Ainsi prs d'un marais on contemple voler + Mille oiseaux peinturs. + AMADIS JAMYN. + + En chasse, et chasse heureuse. + ALFRED DE MUSSET. + + + C'est un marais dont l'eau dormante + Croupit, couverte d'une mante + Par les nnuphars et les joncs: + Chaque bruit sous leurs nappes glauques + Fait au choeur des grenouilles rauques + Excuter mille plongeons; + + La bcassine noire et grise + Y vole quand souffle la bise + De novembre aux matins glacs; + Souvent, du haut des sombres nues + Pluviers, vanneaux, courlis et grues + Y tombent, d'un long vol lasss. + + Sous les lentilles d'eau qui rampent, + Les canards sauvages y trempent + Leurs cous de saphir glacs d'or; + La sarcelle l'aube s'y baigne, + Et, quand le crpuscule rgne, + S'y pose entre deux joncs, et dort. + + La cigogne dont le bec claque, + L'oeil tourn vers le ciel opaque, + Attend l l'instant du dpart, + Et le hron aux jambes grles, + Lustrant les plumes de ses ailes, + Y trane sa vie l'cart. + + Ami, quand la brume d'automne + tend son voile monotone + Sur le front obscurci des cieux, + Quand la ville tout sommeille + Et qu' peine le jour s'veille + A l'horizon silencieux, + + Toi dont le plomb l'hirondelle + Toujours porte une mort fidle, + Toi qui jamais trente pas + N'as manqu le livre rapide, + Ami, toi, chasseur intrpide, + Qu'un long chemin n'arrte pas; + + Avec Rasko, ton chien qui saute + A ta suite dans l'herbe haute, + Avec ton bon fusil bronz, + Ta blouse et tout ton quipage, + Viens t'y cacher prs du rivage, + Derrire un tronc d'arbre bris. + + Ta chasse sera meurtrire; + Aux mailles de ta carnassire + Bien des pieds d'oiseaux passeront, + Et tu reviendras de bonne heure, + Avant le soir, en ta demeure, + La joie au coeur, l'orgueil au front. + + + + +SONNET I + + Aux seuls ressouvenirs + Nos rapides pensers volent dans les toiles. + THOPHILE. + + + Aux vitraux diaprs des sombres basiliques, + Les flammes du couchant s'teignent tour tour; + D'un ge qui n'est plus prcieuses reliques, + Leurs dmes dans l'azur tracent un noir contour; + + Et la lune parat, de ses rayons obliques + Argentant demi l'aiguille de la tour, + Et les derniers rameaux des pins mlancoliques + Dont l'ombre se balance et s'tend alentour. + + Alors les vibrements de la cloche qui tinte, + D'un monde arien semblent la voix teinte, + Qui par le vent porte en ce monde parvient; + + Et le pote, assis prs des flots, sur la grve, + coute ces accents fugitifs comme un rve, + Lve les yeux au ciel, et triste se souvient. + + + + +SERMENT + + L'on ne seust en nule terre + Nul plus bel cors de fame querre. + _Roman de la Rose._ + + + Par tes yeux si beaux sous les voiles + De leurs franges de longs cils noirs, + Soleils jumeaux, doubles toiles, + D'un coeur ardent ardents miroirs; + + Par ton front aux pleurs d'albtre, + Que couronnent des cheveux bruns, + O l'haleine du vent foltre + Parmi la soie et les parfums; + + Par tes lvres, frache glantine, + Grenade en fleur, riant corail + D'o sort une voix argentine + A travers la nacre et l'mail; + + Par ton sein rtif qui s'agite + Et bat sa prison de satin, + Par ta main troite et petite, + Par l'clat vermeil de ton teint; + + Par ton doux accent d'Espagnole, + Par l'aube de tes dix-sept ans, + Je t'aimerai, ma jeune folle, + Un peu plus que toujours,--longtemps! + + + + +LES SOUHAITS + + ... Quelque bonne fe Urgl + Promettant palais et trsors + Au filleul mis sous sa tutelle, + Pour te promener t'aurait-elle + Ravi sur son nuage d'or. + JOSEPH DELORME. + + + Si quelque jeune fe l'aile de saphir, + Sous une sombre et frache arcade, + Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir, + Surgissait mes yeux, au doux bruit du zphyr + De l'cume de la cascade, + + Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or, + Palais immenses, pierreries? + Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor? + Je te le donnerai; je puis faire un trsor + D'un vil monceau d'herbes fltries; + + Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur + Rflchi par un lac limpide, + Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur, + Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur + Ne voilent son orbe splendide; + + Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc, + Enfant lger de l'Arabie, + A la crinire longue, l'oeil tincelant, + Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant + De la Norwge la Nubie; + + Je veux un kiosque rouge, aux minarets dors, + Aux minces colonnes d'albtre, + Aux fantasques arceaux, d'oeufs pendant dcors, + Aux murs de mosaque, aux vitraux colors + Par o se glisse un jour bleutre; + + Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant + De sycomores et d'yeuses, + Qui me suive partout au souffle d'un doux vent, + Comme un grand ventail sans cesse soulevant + Ses masses de feuilles soyeuses. + + Je veux une tartane avec ses matelots, + Ses cordages, ses blanches voiles + Et son corset de cuivre o se brisent les flots, + Qui me berce le long de verdoyants lots + Aux molles lueurs des toiles. + + Je veux soir et matin m'veiller, m'endormir + Au son de voix italiennes, + Et pendant tout le jour entendre au loin frmir + Le murmure plaintif des eaux du Bendemir, + Ou des harpes oliennes; + + Et je veux, les seins nus, une Alme agitant + Son charpe de cachemire + Au-dessus de son front de rubis clatant, + Des spahis, un harem, comme un riche sultan + Ou de Bagdad ou de Palmyre. + + Je veux un sabre turc, un poignard indien + Dont le manche de saphirs brille; + Mais surtout je voudrais un coeur fait pour le mien, + Qui le sentt, l'aimt, et qui le comprt bien, + Un coeur naf de jeune fille! + + + + +LE LUXEMBOURG + + Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse. + J. DELORME. + + + Au Luxembourg souvent lorsque dans les alles + Gazouillaient des moineaux les joyeuses voles, + Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abmes bleus + D'un ciel tide et riant, les orangers frileux + Hasardaient leurs rameaux parfums, et qu'en gerbes + Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes + Toute petite fille, elle allait du beau temps + A son aise jouir et foltrer longtemps, + Longtemps, car elle aimait l'ombre des feuillages + Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, + Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, + Et le poisson de pourpre, hte d'une eau d'argent; + Ou bien encor partir, folle et lgre tte, + Et, trompant les regards de sa mre inquite, + Au risque de brunir un teint frais et vermeil, + Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil! + + + + +LE SENTIER + + En une sente me vins rendre + Longue et estroite, o l'herbe tendre + Croissait trs-drue. + _Le livre des quatre Dames._ + + Un petit sentier vert, je le pris... + ALFRED DE MUSSET. + + + Il est un sentier creux dans la valle troite, + Qui ne sait trop s'il marche gauche ou bien droite. + --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords, + Comme un jeune prodigue, grne ses trsors; + L'aubpine fleurit; les frles pquerettes, + Pour fter le printemps, ont mis leurs collerettes. + La ple violette, en son rduit obscur, + Timide, essaie au jour son doux regard d'azur, + Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle, + Pique le gazon vert de sa jaune tincelle. + Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, + Et les sureaux sont blancs de bouquets frais clos; + Les fosss ont des fleurs remplir vingt corbeilles, + A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles. + Sous la haie embaume un mince filet d'eau + Jase et fait frissonner le verdoyant rideau + Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime + Plus que tous les sentiers o se trouvent de mme + Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui, + Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune ple a lui, + A la brche du mur, rendez-vous solitaire + O l'amour s'embellit des charmes du mystre, + Sous les grands chtaigniers aux bercements plaintifs, + Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs. + + + + +CAUCHEMAR + + Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. + _Ancien proverbe breton._ + + Jamais je ne dors que je ne meure de mort amre. + Les goules de l'abyme + Attendant leur victime, + Ont faim: + Leur ongle ardent s'allonge, + Leur dent en espoir ronge + Ton sein. + + + Avec ses nerfs rompus, une main corche + Qui marche sans le corps dont elle est arrache, + Crispe ses doigts crochus arms d'ongles de fer + Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer + Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves + Rayonnent; des vautours cous rouges et chauves, + Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds: + En vain pour me sauver je lve mes pieds lourds, + Des flots de plomb fondu subitement les baignent, + A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent, + Meurtris et disloqus; et mon dos cependant + Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent + De naseaux enflamms, de gueules haletantes: + Les voil, les voil! dans mes chairs palpitantes + Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger, + Fouiller profondment, jusqu'aux os me ronger, + Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent + Comme une scie aigu, et des pinces qui tordent; + Ensuite le sol manque mes pas chancelants: + Un gouffre me reoit; sur des rochers brlants, + Sur des pics anguleux que la lune reflte, + Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette + Dans un marais de sang; bientt, spectres hideux, + Des morts au teint bleutre en sortent deux deux, + Et se penchant vers moi m'apprennent les mystres + Que le trpas rvle aux ples feudataires + De son empire; alors, trange enchantement, + Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement + A travers un brouillard couvrant les flches grles + D'une glise gothique aux moresques dentelles. + Dchirant une proie enleve au tombeau, + En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau + Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine, + Par un pouvoir magique sa suite m'entrane, + Et j'aperois bientt, non loin d'un vieux manoir, + A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir + Soutenant un pendu; d'effroyables sorcires + Dansent autour, et moi, de fureurs carnassires + Agit, je ressens un immense dsir + De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, + Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, + Son coeur demi pourri dans sa poitrine ouverte. + + + + +LA DEMOISELLE + +A MON AMI ALPHONSE B*** + + ..... insectes agiles + Cuirasss d'or. + AM. TASTU. + + L de bleutres demoiselles + Ftant du nnuphar les htes bienheureux + ventails anims, se balancent sur eux + Avec leurs frmissantes ailes. + SAINTINE. + + + Sur la bruyre arrose + De rose; + Sur le buisson d'glantier; + Sur les ombreuses futaies; + Sur les haies + Croissant au bord du sentier; + + Sur la modeste et petite + Marguerite, + Qui penche son front rvant; + Sur le seigle, verte houle + Que droule + Le caprice ail du vent; + + Sur les prs, sur la colline + Qui s'incline + Vers le champ bariol + De pittoresques guirlandes; + Sur les landes, + Sur le grand orme isol; + + La demoiselle se berce; + Et s'il perce + Dans la bruine, au bord du ciel, + Un rayon d'or qui scintille, + Elle brille + Comme un regard d'Ariel. + + Traversant prs des charmilles, + Les familles + Des bourdonnants moucherons, + Elle se mle leur ronde + Vagabonde, + Et comme eux dcrit des ronds. + + Bientt elle vole et joue + Sous la roue + Du jet d'eau qui, s'lanant + Dans les airs, retombe, roule + Et s'coule + En un ruisseau bruissant. + + Plus rapide que la brise, + Elle frise, + Dans son vol capricieux, + L'eau transparente o se mire + Et s'admire + Le saule au front soucieux; + + O, s'entr'ouvrant blancs et jaunes, + Prs des aunes, + Les deux nnuphars en fleurs, + Au gr du flot qui gazouille + Et les mouille, + talent leurs deux couleurs; + + O se baigne le nuage, + O voyage + Le ciel d't souriant; + O le soleil plonge, tremble, + Et ressemble + Au beau soleil d'Orient. + + Et quand la grise hirondelle + Auprs d'elle + Passe, et ride plis d'azur, + Dans sa chasse circulaire, + L'onde claire, + Elle s'enfuit d'un vol sr. + + Bois qui chantent, fraches plaines + D'odeurs pleines, + Lacs de moire, coteaux bleus, + Ciel o le nuage passe, + Large espace, + Monts aux rochers anguleux; + + Voil l'immense domaine + O promne + Ses caprices, fleur des airs, + La demoiselle nacre, + Diapre + De reflets roses et verts. + + Dans son troite famille, + Quelle fille + N'a pas vingt fois souhait, + Rveuse, d'tre comme elle + Demoiselle, + Demoiselle en libert? + + +1830. + + + + +LES DEUX AGES + + La petite fille est devenue jeune fille. + VICTOR HUGO. + + + Ce n'tait, l'an pass, qu'une enfant blanche et blonde + Dont l'oeil bleu, transparent et calme comme l'onde + Du lac qui rflchit le ciel riant d't, + N'exprimait que bonheur et nave gat. + + Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse + Parmi ses jeunes soeurs courir, voler, jalouse + D'arriver la premire! Avec grce les vents + Beraient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; + Son charpe d'azur se jouait autour d'elle + Par la course agite, et, souvent infidle, + Trahissait une paule aux contours gracieux, + Un sein dj gonfl, trsor mystrieux, + Un col blouissant de fracheur, dont l'albtre + Sous la peau laisse voir une veine bleutre, + --Dans son petit jardin que j'aimais la voir + A grand'peine portant un lger arrosoir, + Distribuer en pluie, ses fleurs dessches + Par la chaleur du jour, et vers le sol penches, + Une eau douce et limpide; ses oiseaux ravis, + Des tiges de plantain, des grains de chnevis!... + + C'est une jeune fille prsent blanche et blonde, + La mme; mais l'oeil bleu, jadis pur comme l'onde + Du lac qui rflchit le ciel riant d't, + N'exprime plus bonheur et nave gat. + + + + +FAR NIENTE + + Quant son temps bien le sut disposer: + Deux parts en fit dont il souloit passer + L'une dormir et l'autre ne rien faire. + JEAN DE LA FONTAINE. + + + Quand je n'ai rien faire, et qu' peine un nuage + Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, + J'aime m'couter vivre, et libre de soucis, + Loin des chemins poudreux, demeurer assis + Sur un moelleux tapis de fougre et de mousse, + Au bord des bois touffus o la chaleur s'mousse; + L, pour tuer le temps, j'observe la fourmi + Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi, + Pour son grenier drobe un grain d'orge la gerbe, + Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe, + La chenille tranant ses anneaux velouts, + La limace baveuse aux sillons argents, + Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. + Ensuite je regarde, amusement frivole, + La lumire brisant dans chacun de mes cils, + Palissade oppose ses rayons subtils, + Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte + En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote; + Et lorsque je suis las je me laisse endormir + Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gmir, + Ou j'coute chanter prs de moi la fauvette, + Et l-haut dans l'azur gazouiller l'alouette. + + + + +STANCES + + La jeune fille rieuse. + VICTOR HUGO. + + + Vous ne connaissez pas les molles rveries + O l'me se complat et s'arrte longtemps, + De mme que l'abeille, en un soir de printemps, + Sur quelque bouton d'or, toile des prairies; + + Vous ne connaissez pas cet inquiet dsir + Qui fait rougir souvent une joue ingnue, + Ce besoin d'habiter une sphre inconnue, + D'embrasser un fantme impossible saisir; + + Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes + Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, rprimer, + Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, + Pour un objet chri ces mortelles alarmes; + + Vous ne connaissez rien, rien que folle gat; + Sur votre lvre rose un frais sourire vole; + Votre entretien naf, srieux ou frivole, + Est gal et serein comme un beau jour d't. + + Sur votre main jamais votre front ne se pose, + Brlant, charg d'ennuis, ne pouvant soutenir + Le poids d'un douloureux et cruel souvenir; + Votre coeur virginal en lui-mme repose. + + Avenir et prsent, tout rit dans vos destins; + Vous n'avez pas encore aim sans tre aime, + Ni, retenant peine une larme enflamme, + pi d'un regard les aveux incertains. + + Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie; + Une pense ardente et qui revient toujours + Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; + Votre vie en sa fleur n'a pas t ternie. + + Ainsi qu'un ruisseau clair o se mirent les cieux, + Dont le cours lentement par les prs se droule, + Votre existence pure et limpide s'coule, + Heureuse d'un bonheur calme et silencieux. + + + + +PROMENADE NOCTURNE + + Allons, la belle nuit d't, + ALFRED DE MUSSET. + + C'tait par un beau soir, par un des soirs que rve + Au murmure lointain d'un invisible accord + Le pote qui veille ou l'amante qui dort. + VICTOR PAVIE. + + + La rose arrondie en perles + Scintille aux pointes du gazon, + Les chardonnerets et les merles + Chantent l'envi leur chanson. + + Les fleurs de leurs paillettes blanches + Brodent le bord vert du chemin; + Un vent lger courbe les branches + Du chvrefeuille et du jasmin; + + Et la lune, vaisseau d'agate, + Sur les vagues des rochers bleus + S'avance comme la frgate + Au dos de l'Ocan houleux. + + Jamais la nuit de plus d'toiles + N'a sem son manteau d'azur, + Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, + Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur. + + Prends mon bras, ma bien-aime, + Et nous irons, deux, jouir + De la solitude embaume, + Et, couchs sur la mousse, our + + Ce que tout bas, dans la ravine + O brillent ses moites rseaux, + En babillant l'eau qui chemine + Conte l'oreille des roseaux. + + + + +SONNET II + + Amour tant vous hai servit + Senz pecas et senz failhimen, + Et vous sabez quant petit + Hai avut de jauzimen. + PEYROLS. + + Ne sais tu pas que je n'eus onc + D'elle plaisir ny un seul bien. + MAROT. + + + Ne vous dtournez pas, car ce n'est point d'amour + Que je veux vous parler; que le pass, madame, + Soit pour nous comme un songe envol sans retour, + Oubliez une erreur que moi-mme je blme. + + Mais vous tes si belle, et sous le fin contour + De vos sourcils arqus luit un regard de flamme + Si perant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour + Sans porter jamais votre image en son me. + + Moi, mes traits soucieux sont couverts de pleur; + Car, ds mes premiers ans souffrant et solitaire, + Dans mon coeur je nourris une pense austre, + + Et mon front avant l'ge a perdu cette fleur + Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie, + Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie. + + + + +LA BASILIQUE + + The pillared arches were over their head + And beneath their feet were the bones of the dead. + _The lay of last minstrel._ + + On voit des figures de chevaliers genoux sur un tombeau, les + mains jointes... les arcades obscures de l'glise couvrent de + leurs ombres ceux qui reposent. + GERRES. + + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + O l'me mlancolique + Flotte en pensers indcis. + + Des losanges de plomb ceignent + Les vitraux coloris, + O les feux du soleil teignent + Les reflets errants qui baignent + Les plafonds armoris. + + Cent colonnes dcoupes + Par de bizarres ciseaux, + Comme des faisceaux d'pes + Au long de la nef groupes + Portent les sveltes arceaux. + + La fantastique arabesque + Courbe ses lgers dessins + Autour du trfle moresque, + De l'arcade gigantesque + Et de la niche des saints. + + Dans leurs armes fodales, + Vidames et chevaliers, + Sont l, couchs sur les dalles + Des chapelles spulcrales, + Ou debout prs des piliers. + + Des escaliers en dentelles + Montent avec cent dtours + Aux votes hautes et frles, + Mais fortes comme les ailes + Des aigles ou des vautours. + + Sur l'autel, riche merveille, + Ainsi qu'une toile d'or, + Reluit la lampe qui veille, + La lampe qui ne s'veille + Qu'au moment o tout s'endort. + + Que la prire est fervente + Sous ces votes, lorsqu'en feu + Le ciel clate, qu'il vente, + Et qu'en proie l'pouvante, + Dans chaque clair on voit Dieu; + + Ou qu' l'autel de Marie, + A genoux sur le pav, + Pour une vierge chrie + Qu'un mal cruel a fltrie, + En pleurant l'on dit: _Ave_. + + Mais chaque jour qui s'coule + branle ce vieux vaisseau, + Dj plus d'un mur s'croule, + Et plus d'une pierre roule, + Large fragment d'un arceau. + + Dans la grande tour, la cloche + Craint de sonner l'_Angelus_; + Partout le lierre s'accroche, + Hlas! et le jour approche + O je ne vous dirai plus: + + Il est une basilique + Aux murs moussus et noircis, + Du vieux temps noble relique, + O l'me mlancolique + Flotte en pensers indcis. + + + + +L'OISEAU CAPTIF + + Car quand il pleut et le soleil des cieux + Ne reluit point, tout homme est soucieux. + CLMENT MAROT. + + ..... yet shall reascend + Self raised, and repossess its native seat. + LORD BYRON. + + + Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies, + Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies, + De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, + Que toits aigus baigns de nuages fumeux. + Aux gmissements sourds du vent d'hiver qui passe + Promenant la tourmente au milieu de l'espace, + Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps + Avec son soleil d'or aux rayons clatants, + Qui d'un regard bleuit l'mail du ciel limpide, + Ramne d'outre-mer l'hirondelle rapide, + Et jette sur les bois son manteau velout, + Alors tu reprendras ta voix et ta gat; + Et si, toujours constant ta douleur austre, + Tu regrettais encor la fort solitaire, + L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson, + La campagne que dore une jaune moisson, + La rivire, le lac aux ondes transparentes, + Que plissent en passant les brises odorantes, + Je t'abandonnerais ton joyeux essor. + Tous les deux cependant nous avons mme sort, + Mon me est comme toi: de sa cage mortelle + Elle s'ennuie, hlas! et souffre, et bat de l'aile, + Elle voudrait planer dans l'ocan du ciel, + Ange elle-mme, suivre un ange Ithuriel, + S'enivrer d'infini, d'amour et de lumire, + Et remonter enfin la cause premire; + Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, + Quelle main son vol livrera l'horizon? + + + + +RVE + + Et nous voulons mourir quand le rve finit. + A. GUIRAUD. + + Tout la nuict je ne pense qu'en celle + Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle + De quatorze ans. + MATRE CLMENT MAROT. + + + Voici ce que j'ai vu nagure en mon sommeil: + Le couchant enflammait l'horizon vermeil + Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades + D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, + Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs + Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. + Soudain des pas lgers froissent l'herbe; une femme, + Que j'aime ds longtemps du profond de mon me, + Comme une jeune fe accourt vers moi; ses yeux + A travers ses longs cils luisent de plus de feux + Que les astres du ciel; et sur la verte mousse + A mes lvres d'amant livrant une main douce, + Elle rit, et bientt enlace mes bras + Me dit, le front brlant et rouge d'embarras, + Ce mot mystrieux qui jamais ne s'achve:-- + O nuit trompeuse!--Hlas! pourquoi n'est-ce qu'un rve? + + + + +PENSES D'AUTOMNE + + La rica autouna s'es passada + L'hiver suz un cari tourat + S'en ven la capa ementoulada + D'un ve neblouz enjalibrat. + + _Son autounous._ + + J'entends siffler la bise aux branchages rouills + Des saules qui l-bas se balancent mouills. + AUGUSTE M. + + + L'automne va finir; au milieu du ciel terne, + Dans un cercle blafard et livide que cerne + Un nuage plomb, le soleil dort: du fond + Des tangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond + Collines, champs, hameaux dans une mme teinte. + Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; + La froide bise siffle; un sourd frmissement + Sort du sein des forts; les oiseaux tristement, + Mlant leurs cris plaintifs aux cris des btes fauves, + Sautent de branche en branche travers les bois chauves, + Et semblent aux beaux jours envols dire adieu. + Le pauvre paysan se recommande Dieu, + Craignant un hiver rude; et moi, dans les valles, + Quand je vois le gazon sous les blanches geles + Disparatre et mourir, je reviens pas lents + M'asseoir le coeur navr prs des tisons brlants, + Et l je me souviens du soleil de septembre + Qui donnait la grappe un jaune reflet d'ambre, + Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, + Et du trfle fleuri, pittoresque rideau + S'tendant longs plis sur la plaine raye, + Et de la route troite en son milieu fraye, + Et surtout des bleuets et des coquelicots, + Points de pourpre et d'azur dans l'or des bls gaux. + + + + +INFIDLIT + + Bandiera d'ogni vento + Conosco que sei tu. + _Chanson italienne._ + + La volont de l'ingrate est change. + ANTOINE DE BAF. + + + Voici l'orme qui balance + Son ombre sur le sentier; + Voici le jeune glantier, + Le bois o dort le silence; + Le banc de pierre o le soir + Nous aimions nous asseoir. + + Voici la vote embaume + D'bniers et de lilas, + O, lorsque nous tions las, + Ensemble, ma bien-aime! + Sous des guirlandes de fleurs, + Nous laissions fuir les chaleurs. + + Voici le marais que ride + Le saut du poisson d'argent; + Dont la grenouille en nageant + Trouble le miroir humide; + Comme autrefois, les roseaux + Baignent leurs pieds dans ses eaux. + + Comme autrefois, la pervenche, + Sur le velours vert des prs + Par le printemps diaprs, + Aux baisers du soleil penche + A moiti rempli de miel + Son calice bleu de ciel. + + Comme autrefois, l'hirondelle + Rase en passant les donjons, + Et le cygne dans les joncs + Se joue et lustre son aile; + L'air est pur, le gazon doux.... + Rien n'a donc chang que vous. + + + + +A MON AMI AUGUSTE M*** + + For yonder faithless phantom flie + To lure thee to thy doom. + GOLDSMITH. + + C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui + auoient la robe toute neufve et le verre estoit cass dedans; et + plusieurs pommes desquelles l'corce estoit vermeille et + reluisante dont le dedans estoit mang de vers et tout pourry. + _Le Vagabond._ + + + Par une nuit d't, quand le ciel est d'azur, + Souvent un feu follet sort du marais impur; + Le passant qui le voit le prend pour la lumire + Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumire; + Vers le fanal perfide il s'avance grands pas, + Tout joyeux; et bientt, ne s'apercevant pas + Qu'un abme est ouvert ses pieds, il y tombe, + Et son corps reste l sans prire et sans tombe. + Aux lieux o fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu + En courroux inonda d'un dluge de feu, + Sur la grve brle, asile frais et sombre, + Des orangers touffus s'lvent en grand nombre, + Chargs de fruits riants dont la tunique d'or + Ne livre que poussire la dent qui les mord: + Dans ma pense, ami, je trouve qu'une femme + Qui sous de beaux semblants cache une vilaine me, + Pour ceux que sa beaut dcevante a sduits, + Pareille au feu follet, l'est encore ces fruits. + + + + +LGIE II + + Ingrate... pour t'avoir bien servie + Adorant ta beaut, + Je vois bien qu' la fin tu m'osteras la vie + Aprs la libert. + DE LINGENDES. + + ... je l'adore et meurs de trop aimer. + PHILIPPE DESPORTES. + + + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre... + Oh, si j'avais pens que dans mon coeur dt natre + Ce feu qui le dvore et qui ne s'teint pas, + Loin d'elle encor temps j'aurais port mes pas... + Mais non, il le fallait; c'tait ma destine! + Contre elle vainement, dans mon me indigne + Je crie et me rvolte; il le fallait. Le soir, + A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir, + Je la voyais. Son front candide o ses penses + D'une rougeur pudique arrivent nuances, + Sous l'arc d'un sourcil brun son oeil tincelant, + Par un clair rapide en silence parlant, + Et ses propos nafs, et sa grce enfantine, + Et parfois dans nos jeux sa colre mutine, + Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. + A des songes dors mon me se livrait, + Elle tait tout pour moi qui ne suis rien pour elle! + De ses affections ombre et miroir fidle, + Je riais, je pleurais, son rire, ses pleurs, + Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs. + Sa vie tait la mienne; une esprance folle + Me flattait de toucher un jour ce coeur frivole; + Mais elle, tant d'amour qu'elle n'a pas compris, + N'a jamais rpondu que par le froid mpris, + La vague indiffrence, et la haine peut-tre!... + Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre. + + + + +VEILLE + + Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, + Je sais presque par coeur l'histoire vritable + Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. + GRANDVAL, _le Vice puni_. + + + Lorsque le lambris craque, branle sourdement, + Que de la chemine il jaillit par moment + Des sons surnaturels, qu'avec un bruit trange + Petillent les tisons, entours d'une frange + D'un feu blafard et ple, et que des vieux portraits + De bizarres lueurs font grimacer les traits; + Seul, assis, loin du bruit, du rcit des merveilles + D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? + C'est mon plaisir moi: si, dans un vieux chteau, + J'ai trouv par hasard quelque lourd in-quarto, + Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique + Ds longtemps oubli, mais dont la marge antique, + Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs, + Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, + Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, + Lgendes de bats gurissant les malades, + Les possds du diable, et les pauvres lpreux, + Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux, + Mes yeux dvorent tout; c'est en vain que l'horloge + Tinte par douze fois, que le hibou dloge + En glapissant, bless des rayons du flambeau + Qui m'claire; je lis: sur la table tombeau, + Le long du chandelier, cependant la bougie + En larges nappes coule, et la vitre rougie + Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient, + Le soleil qui se lve avec un front riant. + + + + +LGIE III + + Soccoreys ojos con aqua que el coraon + La demanda. + _Chanson espagnole._ + + Fare thee well. + LORD BYRON. + + + Elle est morte pour moi, dans la tombe glace + Comme si le trpas l'avait dj place; + Elle vit cependant, ange exil des cieux, + Vrai rve de pote, trange et gracieux; + C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue + Au sortir de l'enfance, quinze ans, ingnue, + Foltre, insouciante, ignorant sa beaut, + S'ignorant elle-mme, et jetant de ct, + De peur qu'une pense amre ne s'veille, + Souci du lendemain, souvenir de la veille. + Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs + Vers les miens s'lever et s'abaisser pensifs!... + Mais je ne pourrai plus, sous la croise, entendre + De sa voix douce au coeur le son lger et tendre + S'chapper de sa lvre, ainsi qu'un chant divin + D'une harpe magique. Hlas! et c'est en vain + Qu'en longs transports d'amour, en vifs lans de flamme, + J'ai dpens pour elle et mes jours et mon me! + + + + +CLMENCE + + O peu durables fleurs de la beaut mortelle! + PHILIPPE DESPORTES. + + D'Isabelle l'ame ait paradis. + _pitaphe gothique._ + + + Un monument sur ta cendre chrie + Ne pse pas, + Pauvre Clmence, ton matin fltrie + Par le trpas. + + Tu dors sans faste, au pied de la colline, + Au dernier rang, + Et sur ta fosse un saule ple incline + Son front pleurant. + + Ton nom dj par la nuit et la neige + Est effac + Sur le bois noir de la croix qui protge + Ton lit glac. + + Mais l'amiti qui se souvient, fidle, + Avec des fleurs, + Vient, l'endroit seulement connu d'elle, + Verser des pleurs. + + + + +VOYAGE + + Il me faut du nouveau n'en ft-il plus au monde. + JEAN DE LA FONTAINE. + + Jam mens prtrepidans avet vagari, + Jam lti studio pedes vigescunt. + CATULLE. + + + Au travers de la vitre blanche + Le soleil rit, et sur les murs + Traant de grands angles, panche + Ses rayons splendides et purs: + Par un si beau temps, la ville + Rester parmi la foule vile! + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, sellez vos chevaux. + + Au sein d'un nuage de poudre, + Par un galop prcipit, + Aussi promptement que la foudre + Comme il est doux d'tre emport! + Le sable bruit sous la roue, + Le vent autour de vous se joue; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Les arbres qui bordent la route + Paraissent fuir rapidement, + Leur forme obscure dont l'oeil doute + Ne se dessine qu'un moment; + Le ciel, tel qu'une banderole, + Par-dessus les bois roule et vole; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Chaumires, fermes isoles, + Vieux chteaux que flanque une tour, + Monts arides, fraches valles, + Forts se suivent tour tour; + Parfois au milieu d'une brume, + Un ruisseau dont la chute cume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Puis, une hirondelle qui passe, + Rasant la grve au sable d'or, + Puis, sems dans un large espace, + Les moutons d'un berger qui dort; + De grandes perspectives bleues, + Larges et longues de vingt lieues; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une montagne: l'on enraye, + Au bord du rapide penchant + D'un mont dont la hauteur effraye: + Les chevaux glissent en marchant, + L'essieu grince, le pav fume, + Et la roue un instant s'allume; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + La cte raide est descendue. + Recouverte de sable fin, + La route, chaque instant perdue, + S'tend comme un ruban sans fin. + Que cette plaine est monotone! + On dirait un matin d'automne, + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux. + + Une ville d'un aspect sombre, + Avec ses tours et ses clochers + Qui montent dans les airs, sans nombre, + Comme des mts ou des rochers, + O mille lumires flamboient + Au sein des ombres qui la noient; + Je veux voir des sites nouveaux: + Postillons, pressez vos chevaux! + + Mais ils sont las, et leurs narines, + Rouges de sang, soufflent du feu; + L'cume inonde leurs poitrines + Il faut nous arrter un peu. + Halte! demain, plus vite encore, + Aussitt que poindra l'aurore, + Postillons, pressez vos chevaux, + Je veux voir des sites nouveaux. + + + + +LE COIN DU FEU + + Blow, blow, winter's wind. + SHAKSPEARE. + + Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict. + VILLON. + + Around in sympathetic mirth, + Its tricks the kitten tries; + The cricket chirrups in the hearth, + The crackling faggot flies. + GOLDSMITH. + + Quam juvat immites ventos audire cubantem. + TIBULLE. + + + Que la pluie dluge au long des toits ruisselle! + Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle + Au gr du tourbillon dont il reoit le choc! + Que du haut des glaciers l'avalanche s'croule! + Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule + Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc! + + Qu'il gle! et qu' grand bruit, sans relche, la grle + De grains rebondissants fouette la vitre frle! + Que la bise d'hiver se fatigue gmir! + Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon tre, + Sur mes genoux un chat qui se joue et foltre, + Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir? + + + + +LA TTE DE MORT + + Ton test n'aura plus de peau, + Et ton visage si beau + N'aura veines ni artres, + Tu n'auras plus que des dents + Telles qu'on les voit dedans + Les ttes des cimetires. + PIERRE RONSARD. + + La mort nous fait dormir une ternelle nuit. + JOACHIM DU BELLAY. + + + Personne ne voulait aller dans cette chambre, + Surtout pendant les nuits si tristes de dcembre, + Quand la bise gmit et pousse des sanglots, + Et que du ciel obscur tombe la pluie flots. + Car c'tait une chambre antique, inhabite, + A minuit, disait-on, de revenants hante, + Une chambre o les ais du parquet dsuni + S'agitent sous vos pieds, o le plafond jauni + Se partage et s'croule, o la tapisserie + A personnages tremble, et sur la boiserie + Ondule plis poudreux au moindre branlement. + On en avait t les meubles; seulement, + Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire, + Avec du buis bnit, sur une toffe noire, + Pendait du mur: au bas, en guise de support, + On avait mis jadis une tte de mort; + Et me ressouvenant des fables qu'on dbite, + Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite + Que l'oeil n'anime plus, de blafardes lueurs; + Et, quand il me fallait passer l, des sueurs + M'inondaient, tour tour brlantes et glaces: + J'aurais fait le serment que les dents dchausses + De cet pouvantail en ricanant grinaient, + Et que confusment des mots s'en lanaient. + A prsent jeune encor, mais certain que notre me, + Inexplicable essence, insaisissable flamme, + Une fois exhale, en nous tout est nant, + Et que rien ne ressort de l'abme bant + O vont, tristes jouets du temps, nos destines, + Comme au cours des ruisseaux les feuilles entranes, + Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans, + Que sais-je! quelques mois, un espace de temps + Beaucoup plus court, demain, aprs-demain peut-tre, + Les yeux de mes amis ne pourront me connatre, + Tte de mort livide mon tour.--Celle-ci + Est celle d'une femme autrefois morte ici, + Dont voil le portrait qui, dans son cadre, semble + Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble + De ses traits ingnus, de fracheur clatants, + Montre qu'elle touchait peine son printemps. + Pourtant elle mourut; bien des larmes coulrent + Sans doute son convoi, bien des fleurs s'effeuillrent + Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs + Sans doute.--Mais le temps sait arrter les pleurs, + Et, des premiers chagrins l'amertume passe, + Bientt l'on oublia la belle trpasse. + --Belle, qui le dirait? o sont ces cheveux blonds, + Qui roulent vers son col si soyeux et si longs; + Cette joue aux contours ondoyants, aussi frache + Qu'au beau soleil d't le duvet d'une pche, + Ces lvres de corail au sourire enfantin, + Ce front charmant voir, cette peau de satin, + O comme un fil d'azur transparat chaque veine, + Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine, + N'a jamais fait pleurer?--Un crne blanc et nu, + Deux trous noirs et profonds o l'oeil fut contenu, + Une face sans nez, informe et grimaante, + Du sort qui nous attend image menaante; + Voil ce qu'il en reste avec un souvenir + Qui s'teindra bientt dans le vaste avenir. + + + + +BALLADE[1] + + Regarder les ondes de l'air + . . . . . . . . . . . . . . + Puis admirant sur les sillons + Les ailes des gais papillons + De mille couleurs parsemes, + Les croire des fleurs animes. + SAINT-AMAND. + + See! moats and bridges walls and castles rid. + CRABBE. + + Sonne, sonne, ami Dampierre. + _Ballade des chasseurs._ + + Un peu plus loin considrez cette alouette qui s'lve peu peu + du milieu des bls, en voltigeant en haut, elle chante si + mlodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en + chantant boire dans les nues. + _Le Confiteor de l'infidle prouv._ + + + Quand peine un nuage, + Flocon de laine, nage + Dans les champs du ciel bleu, + Et que la moisson mre, + Sans vagues ni murmure, + Dort sous le ciel en feu; + + Quand les couleuvres souples + Se promnent par couples + Dans les fosss taris; + Quand les grenouilles vertes, + Par les roseaux couvertes, + Troublent l'air de leurs cris; + + Aux fentes des murailles + Quand luisent les cailles + Et les yeux du lzard, + Et que les taupes fouillent + Les prs, o s'agenouillent + Les grands boeufs l'cart; + + Qu'il fait bon ne rien faire, + Libre de toute affaire, + Libre de tous soucis, + Et sur la mousse tendre + Nonchalamment s'tendre, + Ou demeurer assis; + + Et suivre l'araigne, + De lumire baigne, + Allant au bout d'un fil + A la branche d'un chne + Nouer la double chane + De son rseau subtil; + + Ou le duvet qui flotte, + Et qu'un souffle ballotte + Comme un grand ouragan; + Et la fourmi qui passe + Dans l'herbe, et se ramasse + Des vivres pour un an; + + Le papillon frivole, + Qui de fleurs en fleurs vole, + Tel qu'un page galant; + Le puceron qui grimpe + A l'odorant olympe + D'un brin d'herbe tremblant; + + Et puis s'couter vivre, + Et feuilleter un livre, + Et rver au pass, + En voquant les ombres + Ou riantes ou sombres + D'un long rve effac; + + Et battre la campagne, + Et btir en Espagne + De magiques chteaux, + Crer un nouveau monde + Et jeter la ronde + Pittoresques coteaux, + + Vastes amphithtres + De montagnes bleutres, + Mers aux lames d'azur, + Villes monumentales, + Splendeurs orientales, + Ciel clatant et pur, + + Jaillissantes cascades, + Lumineuses arcades, + Du palais d'Obron, + Gigantesques portiques, + Colonnades antiques, + Manoir de vieux baron + + Avec sa chtelaine, + Qui regarde la plaine + Du sommet des donjons, + Avec son nain difforme, + Son pont-levis norme, + Ses fosss pleins de joncs, + + Et sa chapelle grise, + Dont l'hirondelle frise + Au printemps les vitraux, + Ses mille chemines + De corbeaux couronnes, + Et ses larges crneaux; + + Et sur les hallebardes + Et les dagues des gardes + Un clair de soleil, + Et dans la fort sombre + Lvriers en grand nombre, + Et joyeux appareil; + + Chevaliers, damoiselles, + Beaux habits, riches selles + Et fringants palefrois; + Varlets qui sur la hanche + Ont un poignard au manche + Taill comme une croix! + + Voici le cerf rapide, + Et la meute intrpide! + Hallali, hallali! + Les cors bruyants rsonnent, + Les pieds des chevaux tonnent, + Et le cerf affaibli + + Sort de l'tang qu'il trouble; + L'ardeur des chiens redouble, + Il chancelle, il s'abat. + Pauvre cerf, son corps saigne, + La sueur flots baigne + Son flanc meurtri qui bat: + + Son oeil plein de sang roule + Une larme, qui coule + Sans toucher ses vainqueurs; + Ses membres froids s'allongent, + Et dans son col se plongent + Les couteaux des piqueurs; + + Et lorsque de ce rve + Qui jamais ne s'achve + Mon esprit est lass, + J'coute de la source + Arrte en sa course + Gmir le flot glac, + + Gazouiller la fauvette + Et chanter l'alouette + Au milieu d'un ciel pur; + Puis je m'endors tranquille + Sous l'ondoyant asile + De quelque ombrage obscur. + + [1] Le sujet de cette ballade est le mme que celui de la pice + intitule: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable, + que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvnient. + + (_Note de l'auteur_, 1830). + + + + +UNE AME + + Son ame avait bris son corps. + VICTOR HUGO. + + Diex por amer l'avoit faicte. + LE CHASTELAIN DE COUCY. + + + C'tait une me neuve, une me de crole, + Toute de feu, cachant ce monde frivole + Ce qui fait le pote, un inquiet dsir + De gloire aventureuse et de profond loisir, + Et capable d'aimer comme aimerait un ange, + Ne trouvant en chemin que des mes de fange; + Peu comprise, blesse au vif tout moment, + Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans panchement, + Sans consolation, traversant cette vie; + Aux entraves du corps regret asservie, + Esquif infortun que d'un baiser vermeil + Dans sa course jamais n'a dor le soleil, + Triste jouet du vent et des ondes; au reste, + Rsigne l'oubli, ncessit funeste + D'une existence vague et manque; ici-bas + Ne connaissant qu'amers et douloureux combats + Dans un corps abattu sous le chagrin, et frle + Comme un pi courb par la pluie ou la grle; + Encore si la foi... l'esprance... mais non, + Elle ne croyait pas, et Dieu n'tait qu'un nom + Pour cette me ulcre... Enfin au cimetire, + Un soir d'automne sombre et gristre, une bire + Fut apporte: un tre la terre manqua; + Et cette absence, peine un coeur la remarqua. + + + + +SOUVENIR + + Deux estions et n'avions qu'ung coeur. + _Le lay de maistre Ytier Marchant._ + + Hlas! il n'toit pas saison + Sitt de son dpartement. + _La complainte de Valentin Granson._ + + + D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste, + Au rveil d'un beau rve, illusion cleste; + Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps, + De l'mail velout du gazon; au beau temps, + Des frimats de l'hiver et des neiges fondues; + Ce qui reste le soir des larmes rpandues + Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau, + Du murmure lger des ondes du ruisseau, + Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres + Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres. + + + + +SONNET III + + L'homme n'est rien qu'un mort qui trane sa carcasse. + DU MAY. + Fronti nulla fides. + + + Quelquefois, au milieu de la foltre orgie, + Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beaut + Endort son dsespoir amer par la magie + D'un regard enchanteur o luit la volupt, + + L'me du malheureux sort de sa lthargie; + Son front ple retrouve un rayon de gat, + Sa prunelle mourante un reste d'nergie; + Il sourit oublieux de la ralit. + + Mais toute cette joie est comme le lierre + Qui d'une vieille tour, guirlande irrgulire, + Embrasse en les cachant les pans dmantels, + + Au dehors on ne voit que riante verdure, + Au dedans, que poussire infecte et noire ordure, + Et qu'ossements jaunis aux dcombres mls. + + + + +MARIA + + ... me puell + Flendo turgiduli rubent ocelli. + V. CATULLUS. + + Ne pleure pas... + DOVALLE. + + + De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, + Comme des gouttes d'eau d'un arbre aprs la pluie, + Ou comme la rose, au point du jour, des fleurs + Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs + Tomber et ruisseler en perles sur ta joue: + En vain de la gat l'clair prsent joue + Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit; + D'inquites terreurs agitent mon esprit. + Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et foltre, + Toi, de plaisirs bruyants et de danse idoltre, + Le soir, quand le soleil incline l'horizon, + La premire fouler l'mail vert du gazon, + La premire poursuivre en sa rapide course + La demoiselle bleue aux bords frais de la source, + A chanter des chansons, reprendre un refrain? + Toi qui n'as jamais su ce qu'tait un chagrin, + A l'cart tu pleurais. Rponds-moi, quel orage + Avait terni l'clat de ton ciel sans nuage? + Ton passereau chri bat de l'aile, joyeux, + Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux + Ton jeune pagneul dort, tout va bien, et tes roses + Rpandent leurs parfums, heureusement closes. + Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprvu + Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu. + + + + +A MON AMI EUGNE DE N*** + + Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs + Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; + Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table + Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable, + Oubli le jour mme et suivi de regrets. + Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles + O de savans discours ont charm mes oreilles + Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais. + _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._ + + Vous voyez bien que j'ai mille choses dire. + _Hernani._ + + + Ne t'en va pas, Eugne, il n'est pas tard; la lune + A l'angle du carreau sur l'atmosphre brune + N'a pas encor paru: nous causerons un peu, + Car causer est bien doux le soir, auprs du feu, + Lorsque tout est tranquille et qu'on entend peine + Entre les arbres nus glisser la froide haleine + De la brise nocturne, et la chauve-souris + En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris. + Reste; nous causerons de quelque jeune fille, + Dont la lvre sourit, dont la prunelle brille, + Et que nous avons vue, en promenant un jour, + Passer devant nos yeux comme un ange d'amour; + De nos auteurs chris, Victor et Sainte-Beuve, + Aigles audacieux, qui d'une route neuve + Et d'obstacles seme ont tent les hasards, + Malgr les coups de bec de mille geais criards; + Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante + Dessina de Cinq-Mars la figure vivante; + Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps, + Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants; + Des vieux qu'un sicle ingrat en s'avanant oublie, + Guillaume de Lorris, dont l'oeuvre inaccomplie, + Potique hritage, aux mains de Clopinel + Aprs sa mort passa, monument ternel + De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvre + Dont le luth tour tour gracieux et svre, + Sous les plafonds orns de nobles panonceaux, + Dans leurs ftes charmait les comtes provenaux; + Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine + Quelque amoureux tenson qu' sa belle il destine, + Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, + Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur, + Matre Clment Marot, madame Marguerite, + De ses jolis dizains la muse favorite; + Villon, et Rabelais, cet Homre moqueur, + Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au coeur + De chaque vice plonge, et des foudres du pape + N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape: + Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, + Mais nafs cependant et placs sans efforts, + L'originalit, la puissance comique + Qu'on trouve en ces bouquins couverture antique, + Dont la marge a jauni sous les doigts studieux + De vingt commentateurs, nos patients aeux. + Quand nous aurons assez caus littrature, + Nous changerons de texte et parlerons peinture; + Je te dirai comment Rioult, mon matre, fait + Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet: + C'est un ogre lascif qui dans ses bras infmes + A son repaire affreux porte sept jeunes femmes; + Renaud de Montauban, illustre paladin, + Le suit l'pe au poing: lui, d'un air de ddain, + Le regarde d'en haut; son oeil sanglant et louche, + Son crne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche + Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir, + Le rendent de tout point trs-singulier voir. + Surprises dans le bain les sept femmes sont nues, + Leurs contours velouts, leurs formes ingnues + Et leur coloris frais comme un rve au printemps, + Leurs cheveux en dsordre et sur leurs cous flottants, + La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes, + Me paraissent vraiment admirables; les armes + Du paladin Renaud, faites d'acier bruni + Etoil de clous d'or, sont du plus beau fini: + Un panache s'agite au cimier de son casque, + D'un dessin la fois lgant et fantasque; + Sa visire est leve, et sur son corselet + Un rayon de soleil jette un brillant reflet. + Mais ce tableau plein d'inventions heureuses + Je prfre pourtant ses petites baigneuses, + Vrai chef-d'oeuvre de grce et de navet, + O la jeunesse brille avec son velout. + Aprs viendront en foule anciens peintres de Rome: + Prugin, Raphal, homme au-dessus de l'homme; + De Florence, de Parme et de Venise aussi, + Vronse, Titien, Lonard de Vinci, + Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrge + Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige + Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins; + D'autres auprs de qui nous sommes tous des nains + Et dont la gloire immense, en vieillissant double, + Fait tomber les crayons de notre main trouble. + Puis je te dcrirai ce tableau de Rembrandt + Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand + Sur mes genoux pos selon son habitude, + Levant vers moi la tte avec inquitude, + Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air + Esquisse mon rcit pour le rendre plus clair; + Et nous aurons encor mille choses dire + Lorsque tout sera dit: projets riants, dlire + De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier, + Le prsent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier + Comme des plus beaux chants; et ces vagues bauches + De pomes faire, incompltes et gauches, + O les regards amis un instant arrts + Cherchent pressentir de futures beauts, + Et ces lgers dessins o je tche de rendre + Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre + Par mes vers; mais alors, Eugne, il sera tard, + Et je ne pourrai plus reculer ton dpart. + + + + +LE JARDIN DES PLANTES + + L'homme propose et Dieu dispose. + + + J'tais parti, voyant le ciel limpide et clair + Et les chemins schs, afin de prendre l'air, + D'our le vent qui pleure aux branches du mlze, + Et de mieux travailler: car on est plus l'aise + Pour mditer le plan d'un drame projet, + Refondre un vers pesant et sans grce jet, + Ou d'une rime faible sa soeur mal unie + Par un son plus exact rparer l'harmonie, + Sous les arbres touffus inclins en arceaux + Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux + Chantent auprs de vous, et que la brise joue + Dans vos cheveux pars et baise votre joue, + Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi, + S'tant fait d'y rester une pnible loi, + Et, comme un ouvrier que son devoir attache, + De ne pas s'arrter qu'on n'ait fini sa tche, + Remis le tout au net, et bien dment serr + L'oeuvre dans un tiroir aux profanes sacr, + Et je m'tais promis de rapporter la feuille + O, du crayon aid, mon doigt fixe et recueille + Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords + De vers harmonieux, potiques trsors, + Destins grossir un trop mince volume. + Vains projets! notre esprit est pareil la plume, + Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin, + Et nul ne peut prvoir ce qu'il fera demain. + Aussi moi, pauvre fou, sduit par l'tincelle + Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle, + Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents + Oubliant prose et vers, de mes regards ardents + Je suis la jeune fille, et bientt, moins timide, + J'gale son pas leste et prompt mon pas rapide, + Je risque quelques mots et place sous mon bras, + Quoiqu'on dise: Mchant! et qu'on ne veuille pas, + Une main potele; et nous allons l'ombre, + Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, + Faire mieux connaissance, et jouer et causer + Et sur le banc de pierre aprs nous reposer, + Et nous nous promettons de nous revoir dimanche, + Et je reviens avec ma feuille toute blanche. + + + + +LE CHAMP DE BATAILLE + + En icelle vale oyait on grans sons de tabours trompes et + naquerres. + MANDEVILLE. + + Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames + Quant est des cors, ils sont pourryz. + _Le grand Testament de Villon._ + + De dars i ot grant lanceis + Et de pierres grant jeteis + Et de lances grand bouteis + Et d'espes grant capleis. + _Li romans du Brut._ + + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Le fracas des canons qui vomissent l'clair, + Le rappel des tambours, le sifflement des balles, + Le son aigu du fifre et des rauques cymbales + Enfin ne troublent plus ni les chos ni l'air; + La brise secouant son aile parfume + A dissip les flots de l'paisse fume, + Crpe noir tendu sur le front pur des cieux; + Comme aux jours de la paix tout est silencieux. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + La lourde artillerie et les fourgons pesants + Ne creusent plus la route en profondes ornires; + On ne voit plus flotter les poudreuses bannires + Par-dessus les fusils au soleil reluisants; + Sous les pieds des soldats courant la maraude, + Sainfoins rouges fleurs, prs couleur d'meraude, + Bls jaunes flots d'or au gr des vents rouls, + Comme sous un flau ne meurent plus fouls. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles + + Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entasss, + De leurs membres ptris dans le sang et la boue + Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue, + Jonchent le sol parmi les affts fracasss, + Et vers le champ de mort en immenses voles + Du creux des rocs, du haut des flches denteles, + De l'est et de l'ouest, du nord et du midi + L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurl, + Levant leur tte grise l'odeur de la proie. + L'oeil fauve des vautours a flamboy de joie + A l'ombre tincelant comme un phare toil, + Et, poussant vers le ciel des clameurs funraires, + A leurs petits bants sur le bord de leurs aires + Longtemps ils ont port quelque sanglant lambeau + De ces corps lacrs et rests sans tombeau. + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + Les os gisent rongs, blancs sous le gazon vert, + Et, spectacle hideux, souvent prs d'un squelette + S'grne le muguet, fleurit la violette, + La mousse parasite entoure un crne ouvert. + Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive + Est un hochet brillant et qui par lui s'lve, + Si d'horreur et d'effroi tout son coeur ne bondit, + Malheur lui! malheur! car il n'est qu'un maudit! + + Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, + Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. + + + + +IMITATION DE BYRON + + + Il est doux de raser en gondole la vague + Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, + Quand la lune largit son disque ple et vague, + Et que du marinier l'cho dit la chanson, + + Il est doux d'observer l'toile qui rayonne + Paillette d'or cousue au dais du firmament, + L'toile qu'une blanche aurole environne, + Et qui dans le ciel clair s'avance lentement; + + Il est doux sur la brume un instant colore + De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, + L'iris arrondissant son arche diapre, + Prsage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil; + + Il est doux, par les prs o l'abeille butine, + D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts + Nonchalamment couch prs d'une onde argentine, + De lire tour tour des romans et des vers; + + Il est doux, quand on suit une route ingale + Dans l't, vers midi, charg d'un lourd fardeau, + Et qu'on entend chanter prs de soi la cigale, + De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau; + + Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie + Bat la vitre, d'avoir auprs d'un feu flambant, + Un immense fauteuil gothique, o l'on appuie + Sa tte paresseuse en arrire tombant; + + Il est doux de revoir avec ses tours mines + Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, + Ses toits rouges et bleus, ses hautes chemines, + La ville o l'on passa ses premires saisons; + + Il est doux pour le coeur de l'exil malade, + Par le regret cuisant et la douleur us, + D'entendre le refrain de la vieille ballade + Dont sa mre au berceau l'a jadis amus; + + Mais il est bien plus doux, perdu, plein d'ivresse, + Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras + Pour la premire fois sa premire matresse, + Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas. + + + + +BALLADE + + Femme souvent varie; + Est bien fol qui s'y fie. + FRANOIS Ier. + + + Cher ange, vous tes belle + A faire rver d'amour, + Pour une seule tincelle + De votre vive prunelle, + Le pote tout un jour. + + Air naf de jeune fille, + Front uni, veines d'azur, + Douce haleine de vanille, + Bouche rose o scintille + Sur l'ivoire un rire pur, + + Pied svelte et cambr, main blanche, + Soyeuses boucles de jais, + Col de cygne qui se penche, + Flexible comme la branche + Qu'au soir caresse un vent frais, + + Vous avez, sur ma parole, + Tout ce qu'il faut pour charmer; + Mais votre me est si frivole, + Mais votre tte est si folle, + Que l'on n'ose vous aimer. + + + + +SOLEIL COUCHANT + + Notre-Dame, + Que c'est beau! + VICTOR HUGO. + + + En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, + Je me suis arrt quelques instants pour voir + Le soleil se coucher derrire Notre-Dame. + Un nuage splendide l'horizon de flamme, + Tel qu'un oiseau gant qui va prendre l'essor, + D'un bout du ciel l'autre ouvrait ses ailes d'or, + --Et c'taient des clarts baisser la paupire. + Les tours au front orn de dentelles de pierre, + Le drapeau que le vent fouette, les minarets + Qui s'lvent pareils aux sapins des forts, + Les pignons taillads que surmontent des anges + Aux corps roides et longs, aux figures tranges, + D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevch, + Comme au pied de sa mre un jeune enfant couch, + Se dessinait au pied de l'glise, dont l'ombre + S'allongeait l'entour mystrieuse et sombre. + --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux + D'une maison du quai;--l'air tait doux; les eaux + Se plaignaient contre l'arche doux bruit, et la vague + De la vieille cit berait l'image vague; + Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas + Que la nuit toile arrivait grands pas. + + + + +SONNET IV + + Oh! la paresseuse fille! + _Sara la Baigneuse._ + + + Lorsque je vous dpeins cet amour sans mlange, + Cet amour la fois ardent, grave et jaloux, + Que maintenant je porte au fond du coeur pour vous, + Et dont je me raillais jadis, mon jeune ange, + + Rien de ce que je dis ne vous parat trange, + Rien n'allume en vos yeux un clair de courroux; + Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, + Votre pleur nacre en incarnat se change. + + Il est vrai,--dans la mienne, en la forant un peu, + Je puis emprisonner votre main blanche et frle, + Et baiser votre front si pur sous la dentelle: + + Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu; + Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, + Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-mme. + +1831. + + + + +ENFANTILLAGE + + Hanneton, vole, vole, vole. + _Ballade des petites filles._ + + + Lorsque la froide pluie enfin s'en est alle, + Et que le ciel gament rouvre son bel oeil bleu, + Ennuy d'tre au gte et de couver le feu, + Comme les moineaux francs, je reprends ma vole. + + A Romainville,--ou bien dans les prs Saint-Gervais, + Curieux de savoir si l'aubpine blanche + A dj fait neiger son givre sur la branche, + Par l'herbe et la rose, en ppiant, je vais, + + Me faisant du bonheur avec la moindre chose: + --D'une goutte d'eau claire, o sous un rayon pur, + Se baigne un scarabe au corselet d'azur; + D'une abeille en maraude au coeur d'une fleur rose, + + D'un brin d'herbe o la Vierge a fil son coton. + --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, + Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles + Emplir leurs tabliers de pain de hanneton. + + + + +NONCHALOIR + + Il vaut mieux tre assis que lev, il vaut mieux tre couch + qu'assis.--Il vaut mieux tre mort que couch. + FERIDEDDIN ATAR. + + J'aime sur les coussins la vie horizontale. + BARTHLEMY. + + + Pour oublier le reste, et m'oublier moi-mme + (Ici-bas tre heureux c'est oublier), que j'aime, + Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, + Sur l'ottomane souple auprs d'elle m'asseoir! + --Cela me fait du bien et me repose l'me. + Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme, + Rester l sans penser et paresseusement + Accepter comme il vient le bonheur du moment! + --Laisser aller sa vie la regarder vivre, + Dans tous ses mouvements, l'oeil demi-clos, la suivre, + Sentir ses genoux, en nuages soyeux, + Onder et foltrer sa robe aux plis joyeux, + Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne, + Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et ross, digne + D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis + Agacer en jouant ses petits pieds tapis + A l'ombre du jupon, comme sous la feuille + Deux passereaux mutins la mine veille! + Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets + Se dorent sur son col de magiques reflets, + A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, + Dans la nacre, chatoie une moite tincelle, + Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, + S'ouvre comme une rose aux baisers du matin. + + + + +DCLARATION + + Mais toujours fust mon opinion telle + Que toute amour doict estre mutuelle; + Qui son coeur donne, il en merite. + _Les loyalles et pudicques amours de Scalion + de Virbluneau, madame de Boufflers._ + + + Je vous aime, jeune fille! + Aussi lorsque je vous vois, + Mon regard de bonheur brille, + Aussi tout mon sang petille + Lorsque j'entends votre voix. + + Douce mon amour timide, + Vous en accueillez l'aveu, + Mais sans qu'un rayon humide + Argente votre oeil limpide, + Lac pur o dort le ciel bleu. + + Pourquoi cette retenue? + Entre nous rien de cach. + --Enfant! votre me ingnue + Peut se montrer toute nue + Comme ve avant le pch. + + C'est un amour sans mlange + Que l'amour que j'ai pour vous, + Frais comme au coeur la louange, + Ardent toucher un ange, + Pur rendre Dieu jaloux. + + + + +PLUIE + + Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_. + _Dictionnaire arabe._ + + + Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule, + Comme sur les galets de la cte une houle. + L'ouragan l'peronne, il s'avance grands pas. + --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas? + Un beau cheval arabe, la crinire brune, + Qui court et fait voler les sables de la dune. + Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs, + Et par la dchirure il sort des clairs blancs. + Rentrons.--Au bord des toits la frle girouette + D'une minute l'autre en grinant pirouette; + Le martinet, sentant l'orage, prs du sol + Afin de l'viter rabat son lger vol; + --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. + La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes + Glissent de feuille en feuille et passent travers + La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! + Des marches du perron en longues cascatelles, + Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles + Borde les frontons gris!--Dans les chemins sabls, + Les ruisseaux en torrents subitement gonfls + Avec leurs flots boueux mls de coquillages + Entranent sans piti les fleurs et les feuillages; + Tout est perdu:--Jasmins aux ptales nacrs, + Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dors, + Volubilis chargs de cloches et de vrilles, + Roses de tous pays et de toutes familles, + Douces filles de Juin, frais et riant trsor! + La mouche que l'orage arrte en son essor, + Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient + Dans cet autre ocan dont les vagues tournoient. + --Que faire de soi-mme et du temps, quand il pleut + Comme pour un nouveau dluge, et qu'on ne peut + Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? + Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure + Hte son pas boiteux, et dans l'ternit + Plonge sans peser trop sur leur oisivet; + Les autres gravement font de la politique, + Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; + Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, + De femmes la mode et d'opras nouveaux; + Ceux-l du coin de l'oeil se mirent dans la glace, + Dbitent des fadeurs, des bons mots la glace, + Ou, du binocle arms, regardent un tableau: + --Moi, j'coute le son de l'eau tombant dans l'eau. + +1831. + + + + +POINT DE VUE + + Des petits horizons... + SAINTE-BEUVE. + + Voici que je vis.-- + LABRUNIE (G. DE NERVAL). + + + Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse, + Dans la brume hochant sa tte chauve et rousse; + --Une mare d'eau sale o plongent les canards, + Assourdissant l'cho de leurs cris nasillards; + --Quelques rares buissons o pendent des fruits aigres, + Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; + --Une vieille maison, dont les murs mal fards + Billent de toutes parts largement lzards. + Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes, + Et dcoupant en noir leurs linaments frles + Comme un fil d'araigne l'horizon brumeux, + Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux, + O dj, points brillants au front des maisons ternes, + Luisent comme des yeux des milliers de lanternes; + Paris avec ses toits dchiquets, ses tours + Qui ressemblent de loin des cous de vautours. + Et ses clochers aigus flche dentele, + Comme un peigne mordant la nue chevele. + + + + +LE RETOUR + + Je m'en vais promener tantt parmy la plaine, + Tantt en un village et tantt en un bois, + Et tantt par les lieux solitaires et cois. + PIERRE RONSARD. + + + J'ai quitt pour un an la campagne;--le chaume + tait jaune; les champs n'avaient plus cet arome + Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, + Et l'on sentait dj comme un frisson d'hiver. + --La campagne, c'est bon l't.--L'on se promne, + On marche travers champs comme le pied vous mne, + Se fiant au hasard des sentiers onduleux. + A la terre le ciel fait des sourires bleus; + La nature est en joie, et la fleur virginale + Vous donne le bonjour de sa tte amicale; + L'herbe courbe sa pointe o tremble un diamant. + Devant vos pieds verdis et mouills, par moment, + Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie + Part un oiseau cach que votre pas effraie. + Un papillon peureux, dans son fantasque vol, + Comme un crin ail rase, en fuyant, le sol. + Une abeille surprise, humide de rose, + Dserte en bourdonnant la fleur demi-brise. + --Plus loin, c'est une source entre les coudriers + Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers + parpille au hasard, comme une chevelure, + Les rsilles d'argent de son eau frache et pure. + Des joncs croissent auprs que plie un lger vent; + Le blme nnuphar, tel qu'un rideau mouvant, + Ondule sur ses flots, o plonge la grenouille + Parmi les fruits noys et les feuilles de rouille, + Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, + De lumire inonde aux feux d'un soleil pur, + Danse la demoiselle avec sa longue queue, + De ses ailes de crpe gratignant l'eau bleue. + --A chaque pas qu'on fait la scne change, ainsi + Que dans un mlodrame grand spectacle:--ici, + Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue, + Un chteau dcoupant son profil sur la nue; + L de rouges sainfoins et de jaunes moissons, + Et l'tang qui s'caille au saut de ses poissons. + --A gauche une colline la robe zbre, + De tons riches et chauds par le couchant marbre; + A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, + Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; + Plus loin, transition de la terre au nuage, + Un anneau de lapis fermant le paysage. + --Un vrai panorama vivant et bigarr, + Par un pinceau divin ardemment color, + Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, + Miroir o l'arc-en-ciel rayonne et se reflte, + Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. + --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, + On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue, + On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue + Ses jeunes souvenirs et ses rves d'amour, + Si longtemps caresss et perdus sans retour; + On rebtit sa vie au nant croule, + On voit ce qu'elle tait, ou joyeuse ou trouble, + On examine fond ses plaisirs, ses douleurs, + Et souvent la balance est du ct des pleurs. + --Comme en un palimpseste, travers d'autres signes, + D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes; + Le roman de l'enfance travers le prsent + Reparat tout entier,--calme, pur, innocent, + --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose + Et suave peinture o soi-mme l'on pose: + L'on compare son moi du jour au moi pass, + Et pour quelques instants le monde est effac. + --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige + S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assige + Votre vitre qui tremble et qui frissonne,-- quoi, + Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi, + Se bien claquemurer, et, les talons dans l'tre, + Parler chasse et gibier quelque gentilltre, + Faire un cent de piquet avec monsieur l'abb, + Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisb, + Pour passer au salon prendre par sa main sche + Une mistress Gryselde ennuyeuse et revche, + Vrai portrait de famille son cadre chapp, + cu dans d'autres temps d'un autre coin frapp; + Courtiser l'cart une petite niaise + Sortant de pension,--toute rouge et tout aise, + Qui prend feu ds l'abord au moindre aveu banal, + Et s'imagine avoir trouv son idal; + couter un dandy, Brummel de la province, + Beau papillon manqu qui, pour tre plus mince, + Barde ses flancs pais d'un corset et d'un busc, + Et comme un vieux blaireau pue vingt pas le musc; + Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, + D'un air mystrieux colportant sa nouvelle. + --Autant et mieux, ma foi, vaudrait tre pendu + Que rester enfoui dans ce pays perdu. + +1831. + + + + +PAN DE MUR + + La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, + Et d'hiver en hiver incruste ses flancs, + Donne en lettre vivante une date ses ans. + _Harmonies._ + + ... Qu'il vienne ma croise. + PETRUS BOREL. + + + De la maison momie enterre au Marais + O, du monde clotr, jadis je demeurais, + L'on a pour perspective une muraille sombre + O des pignons voisins tombe, grands angles, l'ombre. + --A ses flancs dgrads par la pluie et les ans, + Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, + Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdtre, + La mousse se dploie et fait gercer le pltre. + --Une treille strile avec ses bras grimpants + Jusqu'au premier tage en festonne les pans; + Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, + La capucine rouge panouit sa cloche, + Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, + A sa fentre font comme un cadre de fleurs: + Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne + De son regard unique ainsi que fait un borgne, + Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux, + Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. + --Une caisse d'oeillets, un pot de girofle + Qui laisse choir au vent sa feuille tiole, + Et du soleil oblique implore le regard, + Une cage d'osier o saute un geai criard, + C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'tudie; + Mais il faut pour le rendre une touche hardie, + Une palette riche o luise plus d'un ton, + Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. + + + + +COLRE + + Amende-toi, vieille au regard hideux, + Ou pour ung mot villain en auras deux. + _Epistre la premire vieille._ + + A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre, + Les yeux mangz de corbeaux charongneux, + Les pieds tirz de ces mastins hargneux + Qui vont grondant, hrisss de furie, + Quand on approche auprs de leur voirie. + PIERRE RONSARD. + + + Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien l le monde: + Belles maximes et grands airs + Jets comme un manteau sur le cloaque immonde + D'un coeur tout gangren de vers. + Oui,--la religion dont le pch se couvre + Pour japper aprs la vertu; + Oui,--le simple dont l'me tous les regards s'ouvre, + Aux pieds du mchant abattu; + La vierge pure en proie aux noires calomnies + De courtisanes de bas lieu + Qui, vieilles et sans dents et les lvres jaunies, + Osent mentir si prs de Dieu. + --Sorcires de Macbeth, dignes d'tre hues, + Serpents arms d'un triple dard, + Ulcres ambulants, viles prostitues, + Tombeaux badigeonns de fard, + Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, + Elles dont trente carrefours + Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, + Ont vu les publiques amours; + Elles dont la jeunesse en dbauches passe + Couperose et jaspe le teint, + Et qui sous une peau dtendue et plisse + Couvent un brasier mal teint, + D'user tartufement leurs genoux sur les dalles, + Leurs pouces sur un chapelet, + Et prenant pour voiler leurs antiques scandales + La soutane d'un prestolet, + De venir sans pudeur noircir une que j'aime + Comme l'on n'a jamais aim, + D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-mme + Certes ne peut tre blm. + + + + +SONNET V + + C'est mon plaisir; chacun querre le sien. + P. L. JACOB, _bibliophile_. + + Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste + l'adultre, le tabac de Maryland, et le papel espaol por + cigaritos. + PETRUS BOREL, _le lycanthrope_. + + O trouver le bonheur? + MRY ET BARTHLEMY. + + + Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare + Au fond d'un coffre-fort empile des ducats, + Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas + Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre. + + Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare, + Voil pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas + Que d'un coin retir du monde et du fracas, + O l'on puisse loisir suivre un rve bizarre. + + L'ambitieux le met dans un titre la cour, + Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour, + --Les uns prorer, les autres se taire. + + Mais, tant exclusifs, ces gens-l jugent mal; + Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, + Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval! + +1831. + + + + +JUSTIFICATION + + Vous tes mal pour moi, vous avez quelque chose. + _Marion Delorme._ + + + Celui que chaque soir votre parole lve, + Qui pense avec vous de moiti; + Celui dont vous savez le plus intime rve + Et qui vit de votre amiti; + Celui que vous avez laiss voir dans votre me, + Et s'approcher de votre coeur, + Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme + A mis d'amour et de bonheur, + Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie, + Las de traner depuis vingt ans + Son boulet de forat au bagne de la vie, + Que de n'y pas finir son temps; + --Celui-l ne sera jamais, il vous le jure + Sur ce coeur que vous avez fait, + Un de ces hommes vils, dont la pense impure + Aux choses basses se complat.-- + L'me que vous avez marie la vtre + Pourrait jusque-l s'oublier!... + --Dans le cloaque infect o le canard se vautre + Voit-on s'abattre l'aigle altier? + Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime, + --Le tonnerre rugit en bas, + L'avalanche s'crase et roule dans l'abme; + Le torrent hurle:--il n'entend pas; + Immobile, de l'ongle treignant quelque pierre, + Quelque bras de pin foudroy, + Il attache au soleil son grand oeil sans paupire, + D'ineffables lueurs noy. + + + + +FRISSON + + Chauffons-nous, chauffons-nous bien. + BRANGER. + + Je dteste le monde et je vis dans mon coeur. + ULRIC GUTTINGUER. + + + Un brouillard pais noie + L'horizon o tournoie + Un nuage blafard, + Et le soleil s'efface, + Ple comme la face + D'une vieille sans fard. + + La haute chemine, + Sombre et chaperonne + D'un tourbillon fumeux, + Comme un mt de navire, + De sa pointe dchire + Le bord du ciel brumeux. + + Sur un ton monotone + La bise hurle et tonne + Dans le corridor noir: + C'est l'hiver, c'est dcembre, + Il faut garder la chambre + Du matin jusqu'au soir. + + Les fleurs de la gele + Sur la vitre toile + Courent en rameaux blancs, + Et mon chat qui grelotte + Se ramasse en pelote + Prs des tisons croulants. + + Moi, tout transi, je souffle, + A griller ma pantoufle, + A rougir mes chenets, + Mon feu qui se dploie + Et sur la plaque ondoie + En bleutres filets. + + Adieu les promenades + Sous les fraches arcades + Des verdoyants tilleuls, + A travers les prairies, + Les bruyres fleuries + Et les ples glaeuls; + + Parmi les plaines blondes + O le vent roule en ondes + Le seigle dj mr, + Par les hautes futaies + Au long des jeunes haies + Et des ruisseaux d'azur; + + Adieu les glantines + Et, moissons enfantines, + Les bleuets dans les bls, + Les vertes sauterelles + Et les pissenlits frles + Sans cesse chevels; + + Adieu dans l'herbe haute + La grenouille qui saute, + Et sous le frais buisson + Le lzard qui regarde + La cigale criarde + Qui sonne sa chanson; + + Adieu les demoiselles + Aux diaphanes ailes, + Aux minces corsets d'or, + Le papillon qui brille + Et que la jeune fille + Poursuit comme un trsor; + + Le soir dans la nacelle + Qui penche et qui chancelle + Au moindre souffle d'air, + Les courses d'une lieue + Sur l'immensit bleue + Du lac profond et clair; + + Et puis les danses molles + Et les caresses folles + Sur les prs de velours. + Lorsque la blanche lune + Au sein de la nuit brune + Jette ses demi-jours. + + De longtemps l'hirondelle + Ne viendra, de son aile + Effleurant mes carreaux, + Battre la capucine + Dont la pourpre dessine + Un cadre mes barreaux. + + --Pour horizon la rue + O la foule se rue + Avec ses mille cris, + Pour soleil des lanternes, + Qui de leurs reflets ternes + Baignent les pavs gris; + + Pour musique la bise + Qui se plaint et se brise + Dans les arbres mouills, + Les rauques girouettes + Qui font des pirouettes + Sur leurs axes rouills. + + Comment sortir? les roues + S'enfoncent dans les boues + Presque jusqu' l'essieu. + Du brouillard, de la pluie! + L'me souffre et s'ennuie: + Quoi donc faire, mon Dieu? + + Nous aimer, ma charmante! + Jette l cette mante + Qui me cache ton cou, + Ta belle paule blanche, + Ton corsage, ta hanche, + Ton sein dont je suis fou. + + Sur mes genoux prends place, + Livre tes mains de glace + A mes baisers de feu, + Et laisse voir ta jambe + A la braise qui flambe, + Qui flambe rouge et bleu. + + Vois donc le gaz qui danse + Et s'agite en cadence, + Aux fantasques chansons + Que fredonne la sve + Dans la bche qui crve + Et retombe en tisons. + + Mon bijou, mon idole, + Comme le temps s'envole + Lorsque l'on est ainsi! + La voix haute et profonde + Qu'au loin jette le monde + Ne parvient pas ici. + + Nos deux mes jumelles, + Ensemble ouvrant les ailes, + Planent dans l'infini, + Comme deux alouettes + Ou comme deux fauvettes + Oublieuses du nid. + + + + +SONNET VI + + Merci toi, toi merci. + TRSA. + + + Avant cet heureux jour, j'tais sombre et farouche, + --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, + Ainsi qu'une vipre en fureur, et mes yeux + Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche. + + Un sourire infernal crispait ma ple bouche. + A cet ge candide o tout est pour le mieux, + Je mprisais le monde et reniais les cieux, + Disant tout haut: O donc est-il, que je le touche? + + Et mon ange gardien son front blanc et pur + Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur, + Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphmes. + + Aux saints panchements mon coeur tait ferm, + --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes; + Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aim! + + + + +LGIE IV + + J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface. + RONSARD. + + Aime, aime, hlas! que j'ai grand'peur + Qu'un autre amour par cet amour pipeur + N'aille gravant pendant ta longue absence + Quelqu'autre amant dedans ta souvenance! + PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_. + + + Ma charmante, depuis ta visite imprvue + Deux mois se sont passs que je ne t'ai pas vue. + Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois; + Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois: + Pauvre fou que je suis d'avoir plac mon me + Dans la tienne, et risqu sur l'amour d'une femme + Ma vie intrieure et mon contentement! + Et je dis part moi: Peut-tre en ce moment, + Pendant que je suis l, triste, m'occupant d'elle, + Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidle + Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main + Qu'on ne livrait qu' moi, lui dit-elle: A demain. + J'ai beau me rpter que c'est une chimre, + Cette pense est l, sans cesse plus amre, + Empoisonnant ma joie, et, malgr mes efforts, + M'accompagnant partout comme l'ombre le corps; + Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses: + Il se fait en un jour bien des mtamorphoses; + L'idole du matin n'est pas celle du soir, + Et toute jeune fille est comme son miroir, + Qui reoit chaque image et n'en conserve aucune. + --Puis un amour g de trois ans importune; + C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui + Vient la rflexion; l'amour s'en va.--Celui + Qui jadis vos yeux tait plus que vous-mme, + Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime, + N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir + Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; + Ce nom qui rsonnait nagure votre oreille + Aussi doux que la voix du rossignol, n'veille + Au fond de votre coeur, de sa faute confus, + Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus; + Et, comme pour deux noms l'me n'a pas de place, + L'ancien est rejet. Lettre lettre il s'efface + Ainsi que le _ci-gt_ d'un tombeau sous les pas + De la foule qui chante et ne l'aperoit pas. + --Le coeur qui n'aime plus a si peu de mmoire! + On rougit de l'amour dont on se faisait gloire, + Le temps coule, et bientt on arrive ce point + De dire en le voyant: Je ne le connais point. + Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, + Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie; + Dvorer par orgueil les larmes de ses yeux, + Et dchu du bonheur, dshrit des cieux, + Incapable jamais d'un lan grandiose, + De toute sa hauteur descendre dans la prose, + Comme l'aigle bless qui, sanglant, sur le sol + Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. + Me dfiant de moi, malade de l'absence, + Ne vivant qu' demi, voil ce que je pense: + Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort; + Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort. + Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, + Rveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, + Vers le chemin dsert tu tournes tes grands yeux, + Et, portant ta main blanche ton front soucieux, + Tu te dis en toi-mme: Il ne vient pas,--tu pleures; + Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures, + Tu relis tous ces vers o je me racontais + Jusqu'au moindre dtail, sans fard,--tel que j'tais, + Tel que je ne suis plus et que je voudrais tre, + Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas matre + De faire revenir les fraches passions + De l'enfance du coeur, et ces illusions + Si pnibles perdre, et si vite perdues. + --L'ange du souvenir, les ailes tendues, + Remontant le pass, voltige autour de toi; + Il te souffle l'oreille une phrase de moi, + Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose + Sur ta lvre plie avec sa lvre rose + Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant, + Pour te les redonner, gards fidlement. + +1831. + + + + +SONNET VII + + + Libert de juillet! femme au buste divin, + Et dont le corps finit en queue! + G. DE NERVAL. + + E la lor cieca vita tanto bassa + ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte. + _Inferno, canto_ III. + + + Avec ce sicle infme il est temps que l'on rompe; + Car son front damn le doigt fatal a mis + Comme aux portes d'enfer: Plus d'esprance!--Amis, + Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. + + Un budget lphant boit notre or par sa trompe. + Dans leurs trnes d'hier encor mal affermis, + De leurs ans dchus ils gardent tout, hormis + La main prompte s'ouvrir, et la royale pompe. + + Cependant en juillet, sous le ciel indigo, + Sur les pavs mouvants ils ont fait des promesses + Autant que Charles dix avait ou de messes! + + Seule, la posie incarne en Hugo + Ne nous a pas dus, et de palmes divines + Vers l'avenir tourne ombrage nos ruines. + + + + +PARIS + + Das drngt und stoesst, das ruscht und klappert + Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! + Das leuchtet, sprht, und stinkt und brennt! + GOETHE.. _Faust._ + + Dans la simplicit de mon coeur enfantin + L'oeil fix sur les cieux, j'enviais le destin + De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe + Et fait tant de chemin, et dans ce large espace + Voit les mondes sous lui glisser rapidement, + Ainsi qu'un mtore aux champs du firmament. + EUGNE DE ***. + + H, Dieu! que de maisons! que de beaux btiments! + ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. + Salle de rception du diable. + _Don Juan_, ch. x, st. 81. + + + Quand il voit le soleil, dchirant le nuage, + De splendides rayons illuminer sa cage, + Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu + Qui se fait l'entour, sa crinire de feu, + L'aigle prisonnier bat avec son aile forte + Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte. + --Mon me est faite ainsi: dans mon corps en prison, + Elle cherche son vol un plus large horizon; + Quand sur elle d'en haut la sainte Posie + Abaisse son regard, de grands dsirs saisie, + Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament + Afin d'y respirer largement, librement, + Entre la terre et Dieu, bien par del les nues + Et les plaines d'azur, rgions inconnues, + L'air limpide, l'air vierge, o jamais souffle humain + Ne passe, o l'ange seul retrouve son chemin; + Car elle manque d'air, mon me, dans ce monde + O la presse en tous sens de son treinte immonde + Une socit qui retombe au chaos, + Du rouge sur la joue et la gangrne aux os! + Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, + De grands rochers pic, trnes gants o sige, + Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi, + La majest muette et sombre du grand Roi. + Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule + Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; + Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond, + Se tord comme un damn dans l'abme sans fond, + Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, + Et, tout chevel, semble la ple queue + Du cheval de la mort au livre de saint Jean. + Il lui faudrait au soir la lune voyageant, + Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grles + Des sapins dployant leurs bras comme des ailes, + Les artes des pics et les tours du manoir + De leurs fronts ardoiss dcoupant le ciel noir. + --Elle n'a pas cela, mon me, non pas mme + L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime, + Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers + Dont la bise de nuit berce les fronts plis, + La chaumire des bois, poussant en bleus nuages + Son filet de fume travers les feuillages, + Et dont le toit moussu porte sur son velours + Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; + Le jardin et son puits que festonne une vigne, + O, des choux propos interrompant la ligne, + Se pavane un rosier que votre main sema; + Asile calme et vert comme en peint Hobbma, + O les chuchotements dont est fait le silence + Troublent seuls du rveur la douce somnolence! + Non pas mme cela: mais la ville aux cent bruits + O de brouillards noys les jours semblent des nuits, + O parmi les toits bleus s'enchevtre et se cogne + Un soleil terne et mort comme l'oeil d'un ivrogne; + Des tuyaux hrissant le fate des maisons + Que bat la pluie flots dans toutes les saisons, + Une fume ardente et de couleur de rouille + Tranant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, + Les murs repeints neuf, ou noircis par le temps, + Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans + Des montagnards d'cosse, et les vieilles glises + Au sein de la vapeur dressant leurs flches grises, + Et leurs longs arcs-boutants inclins de faon + Qu'on croirait les voir des ctes de poisson; + Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, + Fashionables musqus, gueux mine incongrue, + Grisettes au pied leste, au sourire agaant, + Beaux tilburys dors comme l'clair passant, + Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, + Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues; + --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos, + Babel des nations, mer qui bout sans repos, + Chaudire de damns, cuve immense o fermente, + Vendange de la mort, une foule cumante, + Haillons trous jour comme un crible, o le vent + Glisse apportant la fivre et le trpas souvent; + Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, + Des yeux cerns et bleus, des figures fltries, + Du pain dur que l'on mange la sueur du front, + Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; + Perptuel contraste, ternelle antithse, + Paris, la bonne ville, ou plutt la mauvaise, + Longs grincements de dents et beaux concerts. Voil! + --Cependant moi, pote et peintre, je vis l. + +1831. + + + + +UN VERS DE WORDSWORTH + + Spires whose silent finger points to heaven. + + + Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le pote + Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, + Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tte: + --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._-- + + Il servait d'pigraphe, et c'tait bien trange, + Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,-- + Les douleurs d'une fille, oeuvre toute de fange + Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa. + + Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume + De lubriques amours, me fit du bien voir: + C'tait comme une fleur des champs, comme une plume + De colombe, tombe au coeur d'un bourbier noir. + + Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, + Que Prospro n'est pas obi d'Ariel, + Aux marges du papier je jette, gauche, droite, + Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. + + + + +DBAUCHE + + Buvons du grog et cassons-nous les reins. + _Chanson des marins._ + + Tu as Dieu dans la bouche et dans le coeur Satan. + DUBARTAS. + + + Je hais plus que la mort cette dbauche prude + Qui n'ose sortir que de nuit, + Et retourne la tte avec inquitude + Tout empourpre au moindre bruit, + Et joue la vertu comme une honnte femme, + N'ayant pas la force qu'il faut + Pour tre hardiment et largement infme, + Pour porter sa honte front haut. + Aussi le coeur me lve, ces sobres orgies + Faites dans un salon troit, + Aux discrtes lueurs de quatre cinq bougies + Et dont chacun retourne droit; + A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, + Comme le font les boutiquiers. + Gens qui savent ter le galbe toute chose; + Les dandys, avec les banquiers; + Ce vice, homme rang qui ne l'est qu' ses heures, + Qui sort calme d'un mauvais lieu, + Comme l'on sortirait des plus chastes demeures + Ou de quelque glise de Dieu, + La cravate noue et les cheveux en ordre, + Le frac boutonn jusqu'au cou, + Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre, + Rien de dbraill, rien de fou, + Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse + Au reproche mollir la voix + Et dire au pre: Il faut que jeunesse se passe, + Comme l'on disait autrefois. + J'aime trente fois mieux une dbauche franche, + Jetant son masque de satin, + Le coude sur la nappe et la main sur la hanche, + Criant, buvant jusqu'au matin, + Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, + Rose encor des baisers du soir, + Qui tord lascivement sa taille souple et molle, + Sur tous les genoux va s'asseoir, + Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe + Au fond du cratre vermeil, + Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, + Et ne veut pas qu'on ait sommeil: + --C'est une posie au moins, une palette + O brillent mille tons divers, + Un type net et franc, une chose complte, + De la couleur! des chants! des vers! + + + + +LE BENGALI + +A UNE JEUNE FILLE CROLE + + + Les bengalis dont le ramage est si doux. + BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. + + La France et ses printemps, ses hivers inconnus + O la bise gmit, o les arbres sont nus, + O l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige + Que je dsirais voir, et la glace,--que sais-je? + Mlle L. A. + + + Oiseau dpays, qui t'amne vers nous? + Notre soleil est froid, notre ciel en courroux: + Nos bois sont chauves; nos haies, + A nos buissons arms de dards aigus, au lieu + Des beaux fruits blonds mris vos midis de feu, + Pendent peine quelques baies. + + Comme nos passereaux hardis, pauvre tranger, + Bengali du dsert, sauras-tu voltiger + Dans nos forts de chemines? + Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu + Accrocher ton nid frle quelque toit pointu, + Entre deux pierres ruines? + + Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement + De la bise du nord qui rle incessamment + Et fait chanter la girouette, + Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson + De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son + Des tuiles que la grle fouette? + + Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en l-bas + Au bois des goyaviers reprendre tes bats + Dans la savane aux grandes herbes; + Avec les colibris va becqueter les fleurs, + Boire leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs, + Btir ton hamac sous leurs gerbes! + + + + +LE CAVALIER POURSUIVI + + Moi, pote, je vais du couchant l'aurore. + JULES DE SAINT-FLIX. + + Und hurr! hurr! hop hop hop! + BURGER. + + + C'est un fort beau cheval; une large poitrine, + Des jambes de gazelle, et dans chaque narine + Une fauve lueur, + La queue chevele, une crinire folle + Qui se droule au vent comme une banderole + Sur le col en sueur; + + Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, + Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise + Ou pour deux diamants, + Des yeux illumins d'une lumire rouge + Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge + A tous les mouvements; + + Une croupe arrondie o des glands dors pendent, + Et de souples jarrets dont les muscles se tendent + Comme des arcs d'acier; + Un ongle plus poli que le jaspe ou l'caille + Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, + O mon noble coursier! + + Tu danses sur les bls comme une sauterelle, + A chacun de tes pieds est attache une aile, + Ton galop c'est un vol, + Et, quand bonds presss tu dvores la plaine, + L'oiseau reste en arrire, et l'ombre peut peine + Te suivre sur le sol. + + La bride sur le col, va, marche, toi l'espace! + Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe + Comme avec un rival; + Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large, + Le vent est dj loin, trop de vapeur le charge, + Hurrah! mon bon cheval! + + Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes artes, + Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes + Avec ton dur sabot; + Brise cet horizon qui n'a pas une lieue + Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue + Comme on fait d'un pied-bot. + + Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles, + Hrissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, + Grands fosss franchir; + Ravins marcageux, o le feu follet flambe, + Fondrires, rochers, rien n'entrave ta jambe + Qui ne sait pas flchir. + + Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! + Oh! comme trangement sur le ciel ils profilent + Leur contour incertain! + Essor prodigieux, le sol que ton pied foule + Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule, + Et tout se fait lointain. + + --Vois l-bas, tout l-bas cette flche d'glise, + Qui pour te regarder lve sa tte grise + Par-dessus l'horizon, + Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches, + A ton oreille fait tinter ses quatre cloches + Et galoper le son. + + Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore! + Une course pareille celle de Lnore! + Je suis content, c'est bien. + Le clocher tout confus derrire un mont se cache, + L'oiseau qui te suivait peine au ciel fait tache, + Et je n'entends plus rien. + + Mais quoi donc! tu faiblis.--, veux-tu que je teigne + Mes perons en pourpre ton flanc brun qui saigne? + Allons, courage, allons! + Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire, + Je sens, tide mon dos, le souffle qu'il aspire, + Il est sur nos talons. + + Que derrire tes pas cette porte se ferme, + Et nous sommes sauvs.--Nous touchons presque au terme; + Saute, vole, bondis! + --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre + D'o s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre, + Comme d'un paradis! + + N'as-tu pas vu son oeil luire la jalousie? + Tout mon bonheur est l, toute ma posie, + Mes souvenirs, ma foi, + Tout, avec mon amour; c'est ma ple crole, + Le soleil de mon coeur, mon me, mon idole, + Ma Batrix moi. + + C'en est fait, le voil, mes prires sont vaines; + Il m'teint les regards et m'entrouvre les veines + De ses ongles de fer, + Courbe mon dos et met sur ma tte pendante + Une chape de plomb comme aux damns du Dante + Dans le neuvime enfer. + + Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidle, + Tu dpasses le vent, le son et l'hirondelle; + Mais il court bien mieux, lui, + Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe, + Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe + Aux pieds boiteux,--l'ennui. + +1826-1832. + + + + +ALBERTUS + +ou + +L'AME ET LE PCH + +LGENDE THOLOGIQUE + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + + + +ALBERTUS + +OU + +L'AME ET LE PCH + +LGENDE THOLOGIQUE + +POME + + You shall see anon, 'tis a knavish + Piece of work. + _Hamlet_, III, 2. + + +I + + Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes + Dorment, de nnufars et de bateaux couvertes, + Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, + Ses tours au front d'ardoise o nichent les cigognes, + Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, + Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. + --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voil le saule, + De ses cheveux blafards inondant son paule + Comme une fille au bain; l'glise et son clocher, + L'tang o des canards se pavane l'escadre; + Il ne manque vraiment au tableau que le cadre + Avec le clou pour l'accrocher. + + +II + + Confort et far-niente!--toute une posie + De calme et de bien-tre, donner fantaisie + De s'en aller l-bas tre Flamand; d'avoir + La pipe culotte et la cruche fleurs peintes, + Le vidrecome large tenir quatre pintes, + Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir + Prs du pole qui siffle et qui dtonne, au centre + D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, + Suivre une ide en l'air, dormir ou digrer, + Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, + Au fond d'un de ces chauds intrieurs, qu'Ostade + D'un jour si doux sait clairer! + + +III + + A vous faire oublier, vous, peintre et pote, + Ce pays enchant dont la Mignon de Goethe, + Frileuse, se souvient, et parle son Wilhem; + Ce pays du soleil o les citrons mrissent, + O de nouveaux jasmins toujours s'panouissent: + Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem; + A vous faire donner pour ces murs verts de mousses + O Rembrandt, au milieu de ces tnbres rousses, + Fait luire quelque Faust en son costume ancien, + Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, + Les femmes au teint brun, les molles srnades, + Et tout l'azur vnitien! + + +IV + + Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, + Une mchante femme ayant nom Vronique; + Chacun la redoutait, et rptait tout bas + Qu'on avait entendu des murmures tranges + Autour de sa demeure, et que de mauvais anges + Venaient pendant la nuit y prendre leurs bats. + --C'taient des bruits sans nom inconnus l'oreille, + Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe rveille + Une vocation; de sourds vagissements + Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, + Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis dchans, + D'pouvantables hurlements. + + +V + + Mme dame Gertrude avait un jour d'orage + Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, + A cheval sur la foudre un dmon noir sortir, + Traverser le ciel rouge, et dans la chemine, + De bleutres vapeurs soudain environne, + La tte la premire en hurlant s'engloutir. + La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase + Sans qu'on puisse l'teindre, et par sa chute crase, + Avalanche de feu, quatre des travailleurs. + Des gens dignes de foi jurent que Vronique + Se trouvait l, riant d'un rire sardonique, + Et grommelant des mots railleurs! + + +VI + + La femme du brasseur Cornelis met au monde, + Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, + Et si laid que son pre et voulu le voir mort. + --On dit que Vronique avait sur l'accouche + Depuis ce temps malade, et dans son lit couche, + Par un mystre noir jet ce mauvais sort. + Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche + Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche, + Dents noires, front coup de rides, doigts noueux, + Dos vot, pied tortu sous une jambe torse, + Voix rauque, me plus laide encor que son corce, + Le diable n'est pas plus hideux. + + +VII + + Cette vieille sorcire habitait une hutte, + Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte + L't comme l'hiver au choc des quatre vents; + Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre + S'tendent l'entour en nappe irrgulire; + L'herbe y pend foison ses panaches mouvants, + Par les fentes du toit, par les brches des votes + Sans obstacle passant, la pluie larges gouttes + Inonde les planchers moisis et vermoulus. + A peine si l'on voit dans toute la croise + Une vitre sur trois qui ne soit pas brise, + Et la porte ne ferme plus. + + +VIII + + La limace baveuse argente la muraille + Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'raille; + Les lzards verts et gris se logent dans les trous, + Et l'on entend le soir sur une note haute + Coasser tout auprs la grenouille qui saute, + Et rler aigrement les crapauds l'oeil roux. + --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, + Surtout quand du croissant une ouateuse nue + Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, + Personne,--non pas mme Eisenbach le ministre,-- + N'ose passer devant ce repaire sinistre + Sans trembler et blmir de peur. + + +IX + + De ces dehors riants l'intrieur est digne: + Un pandmonium! o sur la mme ligne, + Se heurtent mille objets fantasquement mls. + --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes, + Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frles, + Bouteilles sans goulot, plats de terre fls, + Crocodiles, serpents empaills, plantes rares, + Alambics contourns en spirales bizarres, + Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, + Foetus mal conservs saisissant d'une lieue + L'odorat, et collant leur face jaune et bleue + Contre le verre du bocal! + + +X + + Vritable sabbat de couleurs et de formes, + O la cruche hydropique, avec ses flancs normes, + Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, + L'ibis gyptien au bord du sarcophage + De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage; + Ivresse d'opium et vision de fou, + O les rcipients, matras, siphons et pompes, + Allongs en phallus ou tortills en trompes, + Prennent l'air d'lphants et de rhinocros, + O les monstres tracs autour du zodiaque, + Portant crit au front leur nom en syriaque, + Dansent entre eux des bolros! + + +XI + + Poudreux entassement de machines baroques + Dont l'oeil ne peut saisir les contours quivoques, + Et de bouquins, sans titre en langage chrtien! + Tohu-bohu! chaos o tout fait la grimace, + Se dforme, se tord, et prend une autre face; + Glace vue l'envers o l'on ne connat rien, + Car tout est transpos. Le rouge y devient fauve, + Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcve + Smarra n'a dessin de fantmes plus laids. + C'est la ralit des contes fantastiques, + C'est le type vivant des songes drlatiques; + C'est Hoffmann, et c'est Rabelais! + + +XII + + Pour rendre le tableau complet, au bord des planches + Quelques ttes de morts vous apparaissent blanches, + Avec leurs crnes nus, avec leurs grandes dents, + Et leurs nez faits en trfle et leurs orbites vides + Qui semblent vous couver de leurs regards avides. + Un squelette debout et les deux bras pendants, + Au gr du jour qui passe au treillis de ses ctes, + Que du spulcre peine ont dserts les htes, + Jette son ombre au mur en linaments droits. + En entrant l, Satan, bien qu'il soit hrtique, + D'pouvante glac, comme un bon catholique + Ferait le signe de la croix. + + +XIII + + Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. + Teniers cette source a pris son _Alchimiste_, + Callot bien des motifs de sa _Tentation_; + Goethe a tir de l la scne tout entire + O Mphistophls mne chez la sorcire + Faust, qui veut rajeunir, boire la potion. + --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-mme + (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thme. + --Ce type qu'il rpte infatigablement, + Meg de _Guy Mannering_, ressemble s'y mprendre + A notre Vronique,--il n'a fait que la prendre + Et dguiser le vtement. + + +XIV + + Le plaid bariol de tartan et la toque + Dissimulent la jupe et le bguin coque. + L'cosse a remplac la Flandre;--voil tout. + Ensuite il m'a vol, l'infme plagiaire, + Cette description (voyez son _Antiquaire_), + Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!-- + Et mille autres dtails. Je le jurerais presque, + Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque, + Cra Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, + Dans cette hutte mme a cisel ces masques + Que l'on croirait, voir leurs galbes si fantasques, + De Benvenuto Cellini. + + +XV + + Le matou dont il est parl dans l'autre strophe + tait le bisaeul de Murr, ce philosophe, + Dont l'histoire enlace celle de Kreissler + M'a fait plus d'une fois oublier que la bche + Prenait en s'teignant sa robe de peluche, + Et que minuit sonnait et que c'tait l'hiver. + Mon pauvre Childebrand l'amiti si franche, + Le meilleur coeur de chat et l'me la plus blanche + Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, + Cet ami dont la mort m'a caus tant de peine, + Que depuis ce temps-l j'ai pris la vie en haine, + tait aussi l'un de ses hoirs. + + +XVI + + Ce digne chat tait du reste l'tre unique + Admis dans ce repaire, et pour qui Vronique + Et de l'affection;--peut-tre bien aussi + tait-il seul au monde l'aimer;--vieille, laide + Et pauvre, qui l'et fait? C'est un mal sans remde; + Ceux qu'on hait sont mchants, et l'on s'excuse ainsi. + --Il fait nuit, tout se tait; une lumire rouge, + Intermittente, oscille aux vitrages du bouge; + --Notre matou, couch sur le fauteuil boiteux, + Regarde d'un air grave et plein d'intelligence + La vieille qui s'agite et qui fait diligence + Pour quelque mystre honteux; + + +XVII + + Ou bien, frottant sa patte sa moustache raide, + Lustre son poil soyeux comme l'hermine, l'aide + De sa langue pre et dure, et frileux, pour dormir + Entre les deux chenets, prs des tisons, en boule, + La tte sous la queue artistement se roule. + --La bise cependant continue gmir, + L'orfraie aux sifflements rauques de la tempte + Mle ses cris; le toit craque, la bche pte, + La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron, + Sous des flocons d'cume, une eau puante et noire + Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire + Et le matou qui fait ron ron. + + +XVIII + + Minuit est le moment voulu pour l'oeuvre inique; + Minuit sonne.--Aussitt l'infme Vronique + Trace de sa baguette un rond sur le plancher, + Et se place au milieu;--des milliers de fantmes + Hors du cercle magique, ainsi que des atomes + Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, + Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. + --La vieille cependant murmure son grimoire, + Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, + Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, + Vous corche l'oreille et vous prend la gorge + Comme une mauvaise boisson. + + +XIX + + Mais ce n'est pas l tout,--pour finir le mystre, + Elle jette un par un ses vtements terre + Et se met toute nue;--oh! c'tait effrayant!-- + Le squelette blanchi dont la bise se joue, + Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue + Du haut d'une potence, est un objet riant, + Prs de cette carcasse aux mamelles arides, + Au ventre jaune et plat, coup de larges rides, + Aux bras rouges pareils des bras de homard. + _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare, + --Une chose sans nom,--impossible dcrire, + Un idal de cauchemar! + + +XX + + Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune + Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune + Langue humaine ne peut conter exactement + Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque, + Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque + D'un vieil habit rp, miraculeusement + Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hle + Se dissipe: on dirait une boule d'opale + Coupe en deux, voir sa forme et sa blancheur. + Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille + De manire pouvoir, mme avec une fille + De quinze ans, lutter de fracheur. + + +XXI + + Elle se frotte l'oeil et puis toute la face; + --La rose y reparat, le moindre pli s'efface, + Comme les plis de l'eau quand le vent est tomb; + L'mail luit dans sa bouche, une vive tincelle, + Un diamant de feu nage dans sa prunelle; + Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courb. + --Elle est belle prsent, mais belle faire envie. + Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie + Seulement pour toucher sa main du bout du doigt, + Et l'on ne songe pas, en voyant cette tte + Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, + A quels moyens elle les doit. + + +XXII + + Une perle d'amour!--De longs yeux en amande + Parfois d'une douceur tout fait allemande, + Parfois illumins d'un clair espagnol; + Deux beaux miroirs de jais, vous donner l'envie + De vous y regarder pendant toute la vie, + --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; + Sontag et Malibran, dont chaque note vibre, + Et dans le coeur se noue quelque intime fibre; + La malice de Puck, la grce d'Ariel, + Une bouche mutine o la petite moue + D'Esmeralda se mle au sourire et se joue; + --Un miracle, un rve du ciel!-- + + +XXIII + + Lecteur, sans hyperbole elle tait vraiment belle, + --Trs-belle!--c'est--dire elle paraissait telle, + Et c'est la mme chose.--Il suffit que les yeux + Soient tromps, et toujours ils le sont quand on aime. + --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le mme + Que s'il tait prouv par l'algbre.--tre heureux, + Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rve, + Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achve; + Car la foi seule peut nous faire voir le ciel + Dans l'exil de la vie, et ce dsert du monde + O la flicit sur le nant se fonde, + Et le malheur sur le rel. + + +XXIV + + La flamme qui dormait s'veille;--Vronique + Sort du cercle, revt une blanche tunique, + Une robe de pourpre,--au lieu du bguin noir + Qu'elle portait avant, sur sa tte elle place + Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, + S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. + La lune en ce moment, par une dchirure + De nuage, dardait sa clart faible et pure; + --La porte tait ouverte, en sorte qu'on pouvait + Du dehors distinguer le dedans, et sans doute + Si quelqu'un cette heure et pass sur la route, + Il aurait pens qu'il rvait. + + +XXV + + Vronique, du bout de sa baguette touche + Le matou qui lui lance un regard faux et louche, + Et se roule ses pieds en faisant le gros dos; + Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, + Et prononce tout bas des mots cabalistiques: + --Spectacle vous figer la moelle dans les os!-- + A la place du chat parat un beau jeune homme, + Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme + La jeune fille en voit dans ses songes d'amour. + --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie, + Sa dague de Tolde au pommeau qui chatoie, + Vraiment il tait fait au tour! + + +XXVI + + --C'est bien, dit Vronique, en tendant sa main blanche + Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, + En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi. + --Juan s'inclina.--Madame, o faut-il qu'on vous mne? + La dame se pencha sur son oreille; peine + Deux syllabes,--don Juan comprit.--Hol donc! toi, + Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, + Madame veut sortir, prends une torche, claire + Madame.--A l'instant mme une cire la main + Leporello parat amenant la voiture; + Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure, + Et les voil sur le chemin. + + +XXVII + + Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystre. + --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire + Qui diable et pu les voir?--Personne; tout dormait; + La lune avait band ses yeux bleus d'un nuage + De peur d'tre indiscrte.--Au terme du voyage, + Sans que nul se doutt de ce qu'elle enfermait, + La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue + A ses larges panneaux armoris;--la roue, + Comme si les cailloux eussent t doubls + De soie et de velours, roulait muette et sourde + A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde + Qu'elle ne couchait pas les bls! + + +XXVIII + + Pour le prsent, la scne est transporte Leyde. + --Ce singe enjuponn, cette sorcire laide + A faire Belzbuth tourner les deux talons; + --Jeune et belle prsent, vivante posie, + Trsor de grces, fait scher de jalousie + Sous leurs vertugadins chamarrs de galons, + Leurs bonnets carcasse levs de six toises, + Les beauts la mode et les Vnus bourgeoises + De l'endroit;--le salon de dame Barbara + Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise + Cecilia Wilmot est vide; on est l'aise + Chez la landgrave de Gotha! + + +XXIX + + Jeunes et vieux,--robins en perruque poudre, + Fats portant autour d'eux une atmosphre ambre; + Militaires en beaux uniformes, tranant + Sur le parquet sonore une pe incongrue; + Peintres, musiciens,--tout le monde se rue + Chez l'trangre, et bien qu'il soit peu convenant, + Au dire d'une vieille et mchante bgueule, + D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, + Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonn + Et la beaut du diable,--on s'y portait;--l'unique + Entretien de la ville tait sur Vronique: + Jamais nom ne fut plus prn! + + +XXX + + C'tait un engouement, un dlire, une rage, + Des battements de mains, des bravos, un tapage, + Quand elle paraissait, ne s'entendre pas. + --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges + Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'loges, + De bouquets et de vers, certes, qu' chaque pas + La belle Vronique--aux bals, dans les thtres, + Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idoltres. + --Les potes faisaient des sonnets sur ses yeux + Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches; + Les peintres barbouillaient son image,--et les riches + Se ruinaient qui mieux mieux. + + +XXXI + + Elle donnait le ton, et, reine de la mode, + Elle tait adore ainsi qu'une pagode; + --Personne n'et os la contredire en rien:-- + La forme des chapeaux, et la coupe des manches, + Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches? + Quelle parure sied?--quelle couleur va bien? + S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!) + Elle dcidait tout.--La femme du margrave + Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc, + Avaient beau protester par leur mise hrtique, + --A peine voyait-on dans leur salon gothique + Un laid _Sigisbeo_ caduc. + + +XXXII + + Young ft devenu gai, le pleureur Hraclite, + S'essuyant l'oeil, et ri plus fort que Dmocrite + Au spectacle plaisant des efforts que faisaient + Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses, + Pour s'habiller comme elle et copier ses grces; + --Des ingnuits dont les moindres pesaient + Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes + Avec des fleurs, des noeuds de rubans, et des blondes, + --Des montagnes de chair la Rubens,--au lieu + De bons velours d'Utrecht, de brocards ramages, + Portant de fins tissus, des gazes, des nuages! + Quel travestissement, bon Dieu! + + +XXXIII + + Notre hrone au reste tait toujours charmante, + Pare ou non,--avec son voile, avec sa mante, + En bonnet, en chapeau,--de toutes les faons! + --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre + Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre; + La soie intelligente arrtait ses frissons, + Ou les continuait gazouillant ses louanges; + --Une brise propos faisait onder ses franges, + Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux + Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; + --Une invisible main soutenait ses dentelles + Et se jouait dans leurs rseaux. + + +XXXIV + + La moindre chose, un rien, elle tait bien coiffe;-- + Chaque bout de ruban, chaque fleur tait fe; + Tout ce qui la touchait devenait prcieux; + Tout tait de bon got, et (qualit bien rare) + Quel que ft son habit, galant, riche ou bizarre, + On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux + Faisaient des diamants plir les tincelles. + Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, + La blancheur de sa peau ternissait le satin. + --_Disinvolture_, esprit lutin, grce cline,-- + Tour tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, + Une ravissante catin! + + +XXXV + + --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe + Pour elle avaient laiss le genivre et la pipe; + --C'tait vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, + Types complets,--gros, courts, la face rjouie, + Ngligeant leur tulipe enfin panouie, + Transforms en dandys, et faire les charmants + Auprs de la Diva.--Les femmes et les mres + Ne lui mnageaient pas les critiques amres, + Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un, + Et, s'inquitant peu de ce vain caquetage, + Accueillait tout le monde et recevait l'hommage + Et les rixdales de chacun. + + +XXXVI + + Deux mois sont couls.--Capricieuse reine, + Ce jour-l Vronique avait une migraine, + Ou prtendait l'avoir, et ne recevait pas. + Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. + --Dans un riche boudoir o des pastilles d'ambre + Jettent un doux parfum, o tous les bruits de pas + Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent, + O le timbre qui chante et les bches qui pleurent + Troublent seuls le silence avec leurs grles voix. + Notre belle,--en peignoir du matin, ple et blanche + Comme une perle,--au bord d'un guridon se penche + Froissant un papier sous ses doigts. + + +XXXVII + + Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude + A de grces! La main sous le menton, le coude, + Tel qu'un arceau de jaspe, appuy mollement + Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie, + Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie; + --Les cheveux dboucls qui cachent par moment + Ou laissent voir, selon que le zphyr s'en joue, + Ou que les doigts mutins les peignent, une joue + Transparente et nacre, un front vein d'azur, + Comme dans les jardins font les branches des arbres, + De leurs rseaux voilant ou dcouvrant les marbres + Debout sous leur ombrage obscur. + + +XXXVIII + + Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle + Dans sa glace trouve ou vieillie ou moins belle? + --A-t-elle dcouvert dans ses boucles de jais + Un ple fil d'argent? ses dents une tache? + Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache + Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus pais? + --Cette robe attendue et sur laquelle on compte + Pour enlever miss Wilmot le coeur du comte, + S'est-elle dchire ou fripe en chemin? + Son pagneul est-il malade?--Quelque fivre, + Aprs trois nuits de bal, a-t-elle de sa lvre + Dcolor le pur carmin? + + +XXXIX + + Son oeil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale + De son visage grec moins pur?--Quelque rivale, + Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, + A-t-elle au dernier _raot_ fait tourner plus de ttes? + Non,--elle est bien toujours la desse des ftes;-- + Tout ploie ses genoux.--Hier, l'un de ses amants + Pris d'un beau dsespoir, la voyant infidle, + S'est jet dans le Rhin;--et ce matin, pour elle, + Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu; + Son adversaire est mort,--lui bless;--voil certe + Un beau succs!--tout Leyde est en l'air et disserte. + Pourquoi donc ce front abattu? + + +XL + + Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? + Ces longs cils noirs baisss o quelques larmes glissent, + Qui palpitent jetant sur le satin des chairs + Une aurole brune, une ombre veloute, + Comme Lawrence en peint?--cette gorge agite + Dans sa prison de crpe et sous les rseaux clairs + Ondant comme la neige au vent d'une tempte? + Quelle pense trange cette folle tte + Donne un air si rveur?--Est-ce le souvenir + De son premier amour et de ses jours d'enfance? + --Regret d'avoir perdu cette belle innocence? + --Est-ce la peur de l'avenir? + + +XLI + + Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue + Pour ne pas oublier, et la chane est rompue + Qui liait son prsent son pass.--D'ailleurs, + Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son me + Un de ces souvenirs qui, dans tout coeur de femme, + Si dprav qu'il soit, restent des jours meilleurs, + Et se gardent sans tache au fond de sa mmoire, + Comme fait une perle au creux d'une onde noire. + --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aim: + Le bal, un souper fin, quelque soire rendre, + Le plaisir l'tourdit, et l'empche d'entendre + La voix de son coeur comprim. + + +XLII + + Voici le fait:--la veille on jouait au thtre + Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour foltre + De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, + Dont quelque Staub de Leyde a dcoup les ailes, + Vronique tait l, le ple des prunelles, + Coquetant dans sa loge et radieuse voir. + --Les femmes sous leur fard plissaient de colre + Et se mordaient la lvre;--elle, sre de plaire, + Comme le paon sa queue, ouvrait son ventail, + Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, + Otait son gant, faisait sentir sa cassolette, + Ou chatoyer son riche mail. + + +XLIII + + Les acteurs avaient beau s'vertuer en scne, + Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine. + --En vain Leporello pas pas suivait Juan; + En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, + Zerline gazouillait jouant avec les notes, + Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an + Continu ce jeu sans que l'on y prit garde: + --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde, + Mais d'un autre ct;--sous les binocles d'or + Braqus au mme point le dsir tincelle; + Vronique sourit;--le bonheur d'tre belle + La fait dix fois plus belle encor. + + +XLIV + + Seul un homme debout auprs d'une colonne, + Sans que ce grand fracas le drange ou l'tonne, + A la scne oublie attachant son regard, + Dans une extase sainte enivre ses oreilles. + De ces accords profonds, de ces hautes merveilles + Qui font luire ton nom entre tous,-- Mozart!-- + Ton gnie avait pris le sien, et de ses ailes + Le poussait par del les sphres ternelles. + L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, + Il s'tait fait musique, et son coeur en mesure + Palpitait et chantait avec une voix pure, + Et lui seul te comprenait bien. + + +XLV + + Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle + Jet l'oeil, froidement, et sans que sa prunelle + S'allumt, comme si le regard contre un mur + Et t se briser.--Pourtant, comme une balle, + Cette oeillade d'un bout l'autre de la salle, + Au coeur de Vronique arrivant d'un vol sr, + Y fit sans le vouloir une blessure grave, + --Une blessure mort.--Ainsi l'on voit un brave + tre tu sans gloire l'angle d'un buisson + Par le coup de fusil tir sur quelque livre, + Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fivre + En revenant dans sa maison. + + +XLVI + + Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre, + Froide au milieu des feux, daignait peine rendre + Pour une passion un caprice en retour, + Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) + De torturer les coeurs et de damner les mes, + Celle qui sans piti se jouait d'un amour, + Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse + Et rejette bien loin aussitt qu'il le lasse, + Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: + Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! + L'oiseleur la fin s'est englu lui-mme; + Il est vaincu ce coeur si fier! + + +XLVII + + C'est le train de la vie et de la destine; + Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonne, + Nul ne peut retarder sa dfaite d'un jour. + --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, + Tout cde ce pouvoir infernal ou cleste: + On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour. + --Amour, joie et flau du monde,--douce peine, + Misre qu'on regrette et de charmes si pleine; + --Rire qui touche aux pleurs,--souci ple et charmant, + Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe + Commenc dans le ciel, que sur terre on prolonge, + Mystrieux enchantement! + + +XLVIII + + Poignante Volupt,--plaisir qui fait peut-tre + L'homme l'gal de Dieu! qui ne veut vous connatre + S'il ne vous a connu, moments dlicieux, + Et si longs et si courts qui valent une vie, + Et que voudrait payer l'Ange qui les envie + De son ternit de bonheur dans les cieux!-- + Mer de flicit,--ravissement,--extase, + Dont ne saurait donner l'ide aucune phrase + Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous, + Belles nuits sans sommeils, rles, sanglots d'ivresse, + Soupirs, mots inconnus qu'touffe une caresse, + Baisers enrags, dsirs fous! + + +XLIX + + Amour! le seul pch qui vaille qu'on se damne, + --En vain dans ses sermons le prtre te condamne; + En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez, + La maman te dpeint comme un monstre sa fille, + --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille + Ses fentres.--En vain dans leurs livres mort-ns, + Contre toi longuement les moralistes crient, + En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;-- + La novice ton nom fait un signe de croix; + Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blme, + Anglais, Franais, paen ou chrtien,--chacun aime + Au moins dans sa vie une fois. + + +L + + Moi, ce fut l'an pass que cette frnsie + Me vint d'tre amoureux.--Adieu, la posie! + Je n'avais pas assez de temps pour l'employer + A compasser des mots:--adorer mon idole, + La parer, admirer sa chevelure folle, + Mer d'bne o ma main aimait se noyer; + L'entendre respirer, la voir vivre, sourire + Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire + Ses dsirs dans ses yeux; sur son front endormi + Guetter ses rves; boire sa bouche de rose + Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose + Pendant quatre mois et demi. + + +LI + + Sans cela l'univers aurait eu mon pome + En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tt mme; + Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps + D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles + Dans un cordon.--J'allais our siffler les merles + Avec elle aux grands bois;--l'on tait au printemps. + Elle, comme un enfant, courait dans la rose + Aprs les papillons, et la jambe arrose + D'une pluie argente, allait chantant toujours; + Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. + --Moi, je la regardais;--la nature tait belle, + Et riait comme nos amours. + + +LII + + Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise: + --Ds qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, + Elle accourait bien vite et voulait partager; + Moi, je ne voulais pas;--c'tait une bataille! + D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, + Et de mon autre main je la faisais manger. + Elle me rsistait d'abord, mais, bientt lasse + D'une lutte ingale, elle demandait grce, + Promettant de payer en baisers sa ranon. + --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage, + Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage, + Se cacher derrire un buisson. + + +LIII + + Et puis je l'entendais rire sous la feuille + De me tromper ainsi.--Quelque abeille veille + Sortant d'une clochette, un lzard, un faucheux, + Arpentant son col blanc avec ses pattes grles, + Une chenille prise aux plis de ses dentelles, + La ramenait bientt poussant des cris affreux. + --Elle cachait son front contre moi, toute blanche; + Tressaillant quand le vent remuait une branche, + Ses beaux seins effars, au tic tac de son coeur + Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles + Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes + Entre les doigts de l'oiseleur. + + +LIV + + Tout en la rassurant, d'une main aguerrie + Je saisissais le monstre, et de sa peur gurie + Elle recommenait rire, et s'asseyait + Sur un de mes genoux se moquant d'elle-mme, + Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime! + Puis le baiser rendu, rveuse, elle appuyait + Sa tte mon paule, et fermait sa paupire + Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumire, + Traversant les rameaux, dorait son front charmant; + --Le rossignol chantait et perlait ses roulades, + Un vent tout parfum, sous les vertes arcades + Soupirait langoureusement. + + +LV + + Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, + Et pourtant, mon Dieu! si le bonheur existe + Quelque part ici-bas, nous tions bien heureux. + --Qu'et servi de parler?--Sur nos lvres presses + Nous arrtions les mots, nous savions les penses; + Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule me deux. + --Comme emparadiss dans les bras l'un de l'autre, + Nous ne concevions pas d'autre ciel que le ntre. + Nos artres, nos coeurs vibraient l'unisson; + Dans les ravissements d'une extase profonde, + Nous avions oubli l'existence du monde, + Nos yeux taient notre horizon. + + +LVI + + Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes + Comme des trangers l'un pour l'autre; les hommes + Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- + L'amour s'en est all, Dieu sait o;--ma princesse, + Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse + Qu'une poussire rouge et bleue au bout des doigts. + Pour ne plus revenir a dploy son aile, + Ne laissant dans mon coeur, plus que le sien fidle, + Que doutes du prsent et souvenirs amers. + Que voulez-vous?--la vie est une chose trange; + En ce temps-l j'aimais, et maintenant j'arrange + Mes beaux amours en mchants vers. + + +LVII + + Bnvole lecteur, c'est toute mon histoire + Fidlement conte, autant que ma mmoire, + Registre mal en ordre, a pu me rappeler + Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose + Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause: + La bulle que j'avais pris plaisir souffler, + Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, + En une goutte d'eau tout coup s'est teinte; + Elle s'tait creve au coin d'un toit pointu. + --En heurtant le rel, ma riante chimre + S'est brise, et je n'aime prsent que ma mre; + Tout autre amour en moi s'est tu. + + +LVIII + + Except cependant le tien, Posie, + Qui parles toujours haut dans une me choisie! + --Posie, bel ange l'aurole d'or, + Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre + Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le ntre, + Dans notre nuit suspends un moment ton essor, + Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile + Sches nos pleurs amers:--et toi, sa soeur jumelle, + Peinture, la rivale et l'gale de Dieu, + Dception sublime, admirable imposture, + Qui redonnes la vie et doubles la nature, + Je ne vous ai pas dit adieu! + + +LIX + + --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste + tait beau cavalier, et certe une plus chaste + Que Vronique et pu s'enamourer de lui. + Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-tre + D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connatre + Le dedans.--Un soleil tranger avait lui + Sur sa tte et dor d'une couche de hle + Sa peau d'Italien naturellement ple. + Ses cheveux, sous ses doigts, en dsordre jets, + Tombaient autour d'un front que Gall avec extase + Aurait palp six mois, et qu'il et pris pour base + D'une douzaine de traits. + + +LX + + Un front imprial d'artiste et de pote, + Occupant lui seul la moiti de la tte, + Large et plein, se courbant sous l'inspiration, + Qui cache en chaque ride avant l'ge creuse + Un espoir surhumain, une grande pense, + Et porte crit ces mots:--Force et conviction.-- + Le reste du visage ce front grandiose + Rpondait.--Cependant il avait quelque chose + Qui dplaisait voir, et, quoique sans dfaut, + On l'aurait souhait diffrent.--L'ironie, + Le sarcasme y brillait plutt que le gnie; + Le bas semblait railler le haut. + + +LXI + + Cet ensemble faisait l'effet le plus trange; + C'tait comme un dmon se tordant sous un ange, + Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux, + De longs sourcils d'bne effils vers la tempe, + Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, + Une frange de cils palpitants et soyeux, + Son regard de lion et la fauve tincelle + Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle + Vous faisaient frissonner et plir malgr vous. + --Les plus hardis auraient abaiss la paupire + Devant cet oeil Mduse vous changer en pierre, + Qu'il s'efforait de rendre doux. + + +LXII + + Sur sa lvre svre chaque coin ombre + D'une fine moustache lgamment cire + Un sourire moqueur quelquefois se posait; + Mais son expression la plus habituelle + tait un grand ddain.--Vainement notre belle, + L'ayant revu depuis dans le monde, faisait + Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire + Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire! + Rien ne put entamer ce coeur de diamant. + Coups d'oeil sous l'ventail, soupirs, minauderies, + Aveux mots couverts, vives agaceries, + --Elle choua totalement! + + +LXIII + + Ce n'tait pas un homme se laisser surprendre + Aux lacs que Vronique essayait de lui tendre. + --Le grand aigle la glu, qui retient le moineau, + Laisse peine une plume;--une mouche tourdie + A la toile en un coin par l'araigne ourdie + Se prend l'aile, la gupe emporte le rseau; + Gulliver d'un seul coup rompt les chanes de soie + Des Lilliputiens. Une si belle proie + Valait bien cependant qu'on y prt peine; aussi, + Except de lui dire en propres mots: Je t'aime, + Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le mme, + N'en prit aucunement souci. + + +LXIV + + C'tait l le motif qui faisait que sa porte + tait ferme tous. En effet, eh! qu'importe + A son coeur occup cette cour qui la suit? + Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient nagures + Lui semblent maintenant ou guinds ou vulgaires; + Leurs madrigaux musqus la fatiguent; le bruit + Et le jour lui font mal; tout l'excde et l'ennuie. + Sur sa petite main son front penche et s'appuie, + Son bras potel pend au bord de son fauteuil, + La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute ple. + Le dpit a chang ses roses en opale, + Une larme luit son oeil. + + +LXV + + Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, + Dans sa petite main aux ongles roses froisse, + Indubitablement est un billet d'amour, + --Un vlin azur qui par toute la chambre + Jette une fashionable et suave odeur d'ambre. + --Je m'y connais;--pourtant l'criture et le tour + Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme. + --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame + Pour son compte crit-elle quelque jeune Beau? + Le fait parat prouv par cette tache noire + Au bout de ce doigt blanc, et par cette critoire + Et cette plume de corbeau. + + +LXVI + + Tout coup, relevant comme un oiseau sa tte + Et poussant en arrire une boucle dfaite, + Elle quitta sa pose indolente, et se prit, + Avant de demander la bougie et d'y mettre + La cire et le cachet, relire sa lettre + Tout bas,--comme ayant peur que l'cho la comprit. + --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal crite, + Dit-elle dchirant la feuille, elle mrite, + Comme celle d'hier, d'tre jete au feu. + --Il faisait un grand froid, la flamme tait ardente; + Le papier se tordit comme un damn du Dante + En dardant un jet de gaz bleu, + + +LXVII + + Et disparut--pendant que brle cette feuille, + L'enfant en prend une autre, un instant se recueille + Et commence.--Sa main rapide en son essor, + Comme un cheval de course New-Market, peine + Effleure le papier,--la page est toute pleine + Que l'encre aux premiers mots n'est pas fige encor: + --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame + Est debout.--Vronique agite, une flamme + Aux prunelles:--Portez le billet que voici + Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure + Htel du Singe-Vert?--Lui-mme, et dans une heure + Au plus tard, Juan, soyez ici. + + +LXVIII + + Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire, + Est le fin _cortejo_ que je viens de dcrire + Quelques stances plus haut.--C'tait un homme d'art, + Aimant tout la fois d'un amour fanatique + La peinture et les vers autant que la musique. + Il n'et pas su lequel, de Dante ou de Mozart, + Dieu lui laissant le choix, il et souhait d'tre. + Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-tre, + Je crois en vrit qu'il et dit:--Raphal! + Car entre ces trois soeurs gales en mrite + Dans le fond la peinture tait sa favorite + Et son talent le plus rel. + + +LXIX + + Il voyait l'univers comme un tripot infme; + --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme, + C'tait celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donn + Quatre maravdis des deux.--La crature + Le rjouissait peu, si ce n'est en peinture. + --S'tant toujours enquis, depuis qu'il tait n, + Du pourquoi, du comment, il tait pessimiste + Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste + Qu'autre chose, et l'amour n'tait qu'un nom pour lui. + Quoique bien jeune encor, depuis longues annes + Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journes, + Sonnaient bien des heures d'ennui. + + +LXX + + Il prenait cependant son mal en patience. + --C'est un trs-grand flau qu'une grande science; + Elle change un bambin en Gronte; elle fait + Que, ds les premiers pas dans la vie, on ne trouve, + Novice, rien de neuf dans ce que l'on prouve. + Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet; + L'existence vous pse et tout vous parat fade. + --Le piment est sans got pour un palais malade, + Un odorat blas sent peine l'ther: + L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide, + Comme un citron press le coeur devient aride. + Don Juan arrive aprs Werther. + + +LXXI + + Notre hros avait, comme ve sa grand'mre, + Pouss par le serpent, mordu la pomme amre; + Il voulait tre dieu.--Quand il se vit tout nu, + Et possdant fond la science de l'homme, + Il dsira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme + On s'ennuie marcher dans un sentier connu, + Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route. + Le monde qu'il rvait, le trouva-t-il?--J'en doute. + En cherchant il avait us les passions, + Lev le coin du voile et regard derrire. + --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bire, + Cadavre sans illusions. + + +LXXII + + Malheur, malheur qui dans cette mer profonde + Du coeur de l'homme jette imprudemment la sonde! + Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or, + De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire, + N'apporte sur le pont que boue infecte et noire. + --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor! + Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose + Comme j'ai fait.--Qu'importe aprs tout que la cause + Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux? + --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface; + Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face. + --Pourquoi l'arracher, pauvres fous? + + +LXXIII + + Si de sa destine il et t l'arbitre, + Il et, vous croyez bien, saut plus d'un chapitre + Du roman de la vie, et pass tout d'abord + A la conclusion de cette sotte histoire. + --Incertain s'il devait nier, douter ou croire, + Ou demander le mot de l'nigme la mort, + Comme un duvet au vent, avec indiffrence + Il laissait au hasard aller son existence + --Les choses d'ici-bas l'inquitaient fort peu, + Et celles de l-haut encor moins.--Pour son me, + Je vous dirai, duss-je encourir votre blme, + Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu. + + +LXXIV + + Il tait ainsi fait.--Singulire nature! + Son me, qu'il niait, cependant tait pure; + --Il voulait le nant et n'aurait rien gagn + A la suppression de l'enfer.--Homme trange! + Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange + Qui l-haut sur son livre crivait indign + Une grosse hrsie, un sophisme damnable, + Venant l'action, le trouvait moins coupable, + Et pesant dans sa main le bien avec le mal, + Pour cette fois encor retenait l'anathme. + --Une larme tombe l'endroit du blasphme + L'effaait du feuillet fatal. + + +LXXV + + La dcoration change.--Pour le quart d'heure + Nous sommes l'htel du Singe-Vert, demeure + Du signor Albertus, et dans son atelier. + Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre, + Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre + Y donne chaque chose un aspect singulier. + C'est comme ces tableaux de Rembrandt, o la toile + Laisse travers le noir luire une blanche toile. + --Au milieu de la salle, auprs du chevalet, + Sous le rayon brillant o vient valser l'atome, + Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantme; + Tout est clair-obscur et reflet. + + +LXXVI + + L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde + Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde, + Un univers part qui ne ressemble en rien + A notre monde nous;--un monde fantastique, + O tout parle aux regards, o tout est potique, + O l'art moderne brille ct de l'ancien; + --Le beau de chaque poque et de chaque contre, + Feuille d'chantillon, du livre dchire; + Armes, meubles, dessins, pltres, marbres, tableaux, + Giotto, Cimabu, Ghirlandaio, que sais-je? + Reynolds prs de Hemskerk, Watteau prs de Corrge, + Prugin entre deux Vanloos. + + +LXXVII + + Laques, pots du Japon, magots et porcelaines, + Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines, + Beaux ventails de Chine, dcrire trop longs, + --Cuchillos, kriss malais lames ondules, + Kandjiars, yataghans aux gaines ciseles, + Arquebuses mche, espingoles, tromblons, + Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches, + Fausss, cribls jour, rouills, rongs de taches, + Mille objets--bons rien, admirables voir; + Caftans orientaux, pourpoints du moyen-ge, + Rebecs, psaltrions, instruments hors d'usage, + Un antre, un muse, un boudoir! + + +LXXVIII + + Autour du mur beaucoup de toiles accroches, + Blanches pour la plupart, les autres bauches, + Un chaos de couleurs ne vivant qu' demi. + --La Lnore cheval, Macbeth et les sorcires, + Les infants de Lara, Marguerite en prires, + Des portraits esquisss, des tudes parmi + Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille, + Claire sur un fond brun, se dtache et scintille, + Belle ne savoir pas de quel nom l'appeler, + Pri, fe ou sylphide, tre charmant et frle; + Ange du ciel qui l'on aurait coup l'aile + Pour l'empcher de s'envoler. + + +LXXIX + + On aurait dit, voir cette tte incline, + Et son expression pensive et rsigne, + Une _Mater Dei_ d'aprs Masaccio. + --Ce n'tait qu'un portrait d'une matresse ancienne. + La plus et mieux aime, une Vnitienne, + Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio, + Un bravo poignarda.--Le mari de la belle + Avait mont ce coup, la sachant infidle + --C'est un roman entier que cette histoire-l.-- + Albertus vint au corps, leva l'toffe noire, + baucha ce portrait qu'il finit de mmoire, + Et puis jamais n'en reparla. + + +LXXX + + Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile, + Qu'aux regards trangers cachait un pais voile, + Une larme furtive essuye aussitt + S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine + S'exhalait sourdement et gonflait sa narine. + Il fronait les sourcils, mais il ne disait mot. + --A Venise, un Anglais osa faire des offres: + Pour avoir ce chef-d'oeuvre il et vid ses coffres; + Mais c'tait profaner--_il santo Ritratto_,-- + Et comme obstinment il grossissait la somme, + Albertus furieux voulut noyer son homme + En bas du pont de Rialto. + + +LXXXI + + Albertus travaillait.--C'tait un paysage. + Salvator et sign cette _selve selvagge_. + --Au premier plan des rocs,--au second les donjons + D'un chteau dentelant de ses flches aigus + Un ciel ensanglant, sem d'les de nues. + --Les grands chnes pliaient comme de faibles joncs, + Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe fltrie, + Comme les flots hurlants d'une mer en furie, + Ondait sous la rafale, et de nombreux clairs + De reflets rougeoyants incendiaient les cimes + Des pins chevels, penchs sur les abmes + Comme sur le puits des enfers. + + +LXXXII + + On entra.--C'tait Juan.--Une lumire bleue + claira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue, + Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas + Le soufre ou le bitume, son regard oblique, + A sa lvre que crispe un rire sardonique, + A son geste anguleux, sa voix, son pas, + Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite + A sa Bible et vous l'et asperg d'eau bnite. + --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point; + Son me avec ses yeux tait sa peinture. + --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure + En le tirant par son pourpoint. + + +LXXXIII + + Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature + Et ne la trouvant pas:--Infme crature! + Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai. + --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout l'heure. + --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure + A quatre pas d'ici; je vous y conduirai. + --C'est bien, dit Albertus, dcrochant son pe, + Un Andr Ferrara,--fine lame, trempe + Du sang de maints vaillants.--Je suis vous. Pietro! + Une tte hle apparut la porte + Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte + Ma cape avec mon sombrero. + + +LXXXIV + + Le temps de compter trois il revient.--La toilette + Du jeune cavalier en un instant fut faite, + Et, le valet ayant approch le miroir, + Il sourit,--et parut fort content de lui-mme, + Mais tout coup son teint, de ple devint blme: + Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?), + Il avait vu bouger dans son cadre la tte + De la Vnitienne, et sa bouche muette + Remuer et s'ouvrir comme voulant parler. + --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste + Caressant le portrait d'un regard doux et triste, + Il est trop tard pour reculer. + + +LXXXV + + Ils sortirent tous deux.--La ville tait dserte. + A peine et l quelque croise ouverte, + La pluie fils presss hachait le ciel obscur; + Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes + Par un gros temps, crier toutes les girouettes. + Un ivrogne attard passait battant le mur, + Une fille de joie attendait sur la borne. + --Albertus suivait Juan silencieux et morne; + Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant. + --Un larron qu'un prvt conduit la potence, + Un colier qui va subir sa pnitence, + Ne marchent pas d'un pied plus lent. + + +LXXXVI + + Il et pu retourner chez lui,--mais l'aventure + tait rellement bizarre et de nature + A piquer jusqu'au vif la curiosit; + Aussi notre hros voulut-il la poursuivre. + L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre + D'une poterne et frappe avec autorit. + Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient, + La maison s'illumine, et des lueurs tournoient + Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier + La lumire descend,--la porte en bronze s'ouvre, + L'intrieur splendide et vaste se dcouvre + A l'oeil du jeune cavalier. + + +LXXXVII + + Un petit ngrillon qui tenait une torche + De cire parfume, attendait sous le porche. + Sa livre carlate, avec des galons d'or, + tait riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page. + Conduisez ce seigneur par le secret passage. + Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor + Une courtine rouge demi releve + Se referme sur lui;--flairant son arrive, + Deux grands lvriers blancs, couchs sur le tapis, + Hument l'air autour d'eux, lvent leur longue tte, + Poussent entre leurs dents une plainte inquite, + Et puis retombent assoupis. + + +LXXXVIII + + D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse, + Tout s'y trouvait:--comfort, lgance et richesse. + --Sur un beau guridon de bois de citronnier + Brillait, comme une toile, une lampe d'albtre + Qui jetait par la chambre un jour doux et bleutre. + --Des perles, de la soie, un coffre clous d'acier, + De blondes spias, de fraches aquarelles, + Des albums, des crans aux dcoupures frles, + La dernire revue et le nouveau roman, + Un masque noir bris,--mille riens fashionables, + Ple-mle jets, jonchaient fauteuils et tables; + --C'tait un dsordre charmant! + + +LXXXIX + + Notre _Innamorata_, couche autant qu'assise + Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise, + Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra; + Puis,--prenant d'un coup d'oeil les conseils de la glace, + Refit bouffer sa manche et remit leur place + Quelques rubans mutins.--Jamais la signora + N'avait t mieux mise; elle tait adorable, + En tat d'amener une recrue au diable, + Autant que femme au monde, et mme plus:--ses yeux + Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupires, + Tant de _morbidezza_, son geste et ses manires + Un abandon si gracieux! + + +XC + + Albertus un instant crut voir sa Vnitienne. + --La coiffure bizarre orne l'italienne + De grosses boules d'or et de sequins percs, + Le collier de corail, la croix et l'amulette, + Les touffes de rubans et toute la toilette; + La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncs, + L'expression rveuse et l'attitude molle, + Le regard tout pareil et la mme parole: + Elle lui ressemblait faire illusion. + --Connaissant Albertus et son humeur fantasque, + La sorcire avait cru devoir prendre ce masque + Pour contenter sa passion. + + +XCI + + Vronique sonna.--La portire dore + S'entr'ouvrit.--Revtu d'une riche livre, + Un petit page entra qui portait des plateaux, + --Un vrai page flamand, tte blonde et rose, + Comme celle qu'on voit au Terburg du Muse. + --Il posa sur la table et flacons et gteaux, + Plaa l'argenterie, et la vaisselle plate, + Versa de haut le vin dans les verres patte, + Salua nos galants et puis s'loigna d'eux. + --C'tait un vin du Rhin dont la robe vermeille + Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille + Au moins depuis un sicle--ou deux! + + +XCII + + Il luisait comme l'or au fond du vidrecome; + --Un seul verre et suffi pour tourdir un homme: + Albertus au second s'acheva de griser. + --A son oeil fascin chaque objet tait double, + Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble; + Le plancher ondulait, les murs semblaient valser. + --La belle avait jet toute honte en arrire, + Et, donnant ses feux une libre carrire, + De ses bras convulsifs lui faisait un collier, + Se collait son corps avec dlire et fivre, + Le prenait par la tte et jusque sur sa lvre + Tchait de le faire plier. + + +XCIII + + Albertus n'tait pas de glace ni de pierre: + --Quand mme il l'et t, sous la noire paupire + De la dame brillait un soleil dont le feu + Et anim la pierre et fait fondre la glace: + --Un ange, un saint du ciel, pour tre cette place, + Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. + --Oh! dit-il, mon coeur brle cette trange flamme + Qui dans ton oeil rayonne, et je vendrais mon me + Pour t'avoir moi seul tout entire et toujours. + --Un seul mot de ta bouche la vie ternelle + Me ferait renoncer.--L'ternit vaut-elle + Une minute de tes jours! + + +XCIV + + --Est-ce bien vrai cela? reprit la Vronique + Le sourire la bouche et d'un air ironique, + Et rpteriez-vous ce que vous avez dit? + --Que pour vous possder je donnerais mon me + Au diable, si le diable en voulait, oui, madame, + Je l'ai dit.--Eh bien! donc, jamais sois maudit, + Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, + Car tu n'es plus Dieu.--Le peintre en son ivresse + N'entendit pas la voix, et l'ange remonta. + --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire + De Mphistophls, que l'on ne peut dcrire, + Tout coup dans l'air clata. + + +XCV + + Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre, + Les yeux de Vronique un instant d'un feu sombre + Brillrent;--cependant Albertus n'en vit rien, + Certes, s'il l'avait vu, quel que ft son courage, + A leur expression gare et sauvage, + Il se serait sign de peur,--car c'tait bien + Un regard exprimant un mal irrmdiable, + Un regard de damn demandant l'heure au diable. + --On y lisait:--Toujours, Jamais, ternit. + C'tait vraiment horrible.--Une prunelle d'homme, + A de pareils clairs, mourrait et fondrait comme + Fond le bitume au feu jet. + + +XCVI + + Et ses lvres tremblaient.--On et dit qu'un blasphme + Allait s'en chapper, quand tout coup:--Je t'aime! + Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur. + Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme? + En demandant le mien, as-tu sond ton me? + As-tu bien calcul les forces de ton coeur? + Que te sens-tu dans toi de puissant et de large + A porter sans plier une pareille charge? + Toujours! songes-y bien, d'un ternel amour + Il n'est dans l'univers qu'un seul tre capable, + Et cet tre, c'est Dieu,--car il est immuable; + L'homme d'un jour n'aime qu'un jour. + + +XCVII + + Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe + Qui, sur les murs dors, vague et bleutre rampe + Derrire les rideaux, tirs discrtement, + Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire + (C'tait bien rpondu), de ce ct l'attire, + Sur le bord de ce lit la pousse doucement.... + C'est ici que s'arrte en son style pudique, + Tout rouge d'embarras, le narrateur classique + --Que ne fait-on pas dire cet honnte point? + Jamais comme immoral Basile ne le biffe, + Et dans un roman chaste il est l'hiroglyphe + De ce qui ne l'est gure ou point. + + +XCVIII + + Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze + Ni de feuille de vigne coller ma phrase, + Je ne passerai rien.--Les dames qui liront + Cette histoire morale auront de l'indulgence + Pour quelques chauds dtails.--Les plus sages, je pense, + Les verront sans rougir, et les autres crieront. + D'ailleurs,--et j'en prviens les mres de famille, + Ce que j'cris n'est pas pour les petites filles + Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers + Sont des vers de jeune homme et non un catchisme. + Je ne les chtre pas,--dans leur dcent cynisme + Ils s'en vont droit ou de travers, + + +XCIX + + Peu m'importe, selon que dame Posie, + Leur matresse absolue, en a la fantaisie, + Et, chastes comme Adam avant d'avoir pch, + Ils marchent librement dans leur nudit sainte, + Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte + Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient cach. + --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, + Un jupon un peu court, font dtourner la vue.-- + Mon oeil plutt qu'ailleurs ne s'arrte pas l, + --Pourquoi donc tant crier sur l'oeuvre des artistes? + Ce qu'ils font est sacr!--Messieurs les rigoristes, + N'y verriez-vous donc que cela? + + +C + + --Le peintre avait coup le corset.--Vronique + N'avait sur son beau corps pour vtement unique + Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin + De l'air tram;--du vent, une brume de gaze + Laissant sous ses rseaux courir l'oeil en extase: + --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin. + Albertus eut bientt bris ce rempart frle, + Et dans un tour de main dshabill la belle. + --Il eut tort, c'est gter soi-mme son plaisir, + C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe, + Hlas! car bien souvent avec le voile tombe + L'illusion et le dsir. + + +CI + + Il n'en fut pas ainsi.--La dame tait si belle + Qu'un saint du paradis se ft damn pour elle. + --Un pote amoureux n'aurait pas invent + D'idal plus parfait.--_O nature! nature!_ + Devant ton oeuvre, toi, qu'est-ce que la peinture? + Qu'est-ce que Raphal, ce roi de la beaut? + Qu'est-ce que le Corrge et le Guide et Giorgione, + Titien, et tous ces noms qu'un sicle l'autre prne? + O Raphal! crois-moi, jette l tes crayons; + Ta palette, Titien!--Dieu seul est le grand matre. + Il garde son secret et nul ne le pntre, + Et vainement nous l'essayons. + + +CII + + Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge + Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge, + Elle penche la tte et croise les deux bras. + --Avec son air mutin, et sa petite moue, + Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue, + Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps; + Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles, + Ses yeux tincelants comme des escarboucles, + Son col blond et dor, sa bouche de corail, + Son pied de Cendrillon et sa jambe divine, + Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine, + Seule elle valait un srail.-- + + +CIII + + Les rideaux sont tombs:--des rires frntiques, + Des cris de volupt, des rles extatiques, + De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs. + --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange, + Ma vie,--et tous les mots de ce langage trange + Que l'amour dlirant invente en ses fureurs, + Voil ce qu'on entend.--L'alcve est au pillage, + Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage; + --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs; + Les bras autour des corps se crispent et se tordent, + L'oeil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent, + Les seins bondissent convulsifs. + + +CIV + + La lampe grsilla.--Dans le fond de l'alcve + Passa, comme l'clair, un jour sanglant et fauve; + Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir + Vronique, la peau d'ardents sillons marbre, + Ple comme une morte, et si dfigure + Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.-- + La sorcire colla sa bouche sur la bouche + Du jeune cavalier, et de nouveau la couche + Sous des lans d'amour en gmissant plia. + --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grle + Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grle, + Le hibou du donjon cria.-- + + +CV + + Tout coup, sous ses doigts, prodige confondre + La plus haute raison! Albertus sentit fondre + Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs. + --Le prisme tait bris.--Ce n'tait plus la femme + Que tout Leyde adorait, mais une vieille infme, + Sous d'pais sourcils gris roulant de gros yeux verts, + Et pour saisir sa proie, en manire de pinces, + De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. + --Le diable et recul.--De rares cheveux blancs + Sur son col dcharn pendaient en roides mches, + Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sches, + Et ses ctes trouaient ses flancs. + + +CVI + + Quand il se vit si prs de cette Mort vivante, + Tout le sang d'Albertus se figea d'pouvante; + --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents + Choquaient se briser;--cependant le squelette + A sa joue appuyant sa lvre violette, + Le poursuivait partout de ses rires stridents.-- + Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'tranges formes, + Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes + Un cercueil de Callot et de Goya complet! + Des escargots cornus sortant du joint des briques + Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques; + La lampe fumait et rlait. + + +CVII + + Au lieu du lit dor, c'tait un grabat sale; + Au lieu du boudoir rose une petite salle + D'un aspect misrable, o, dans un vieux chssis, + Frissonnaient des carreaux toils; o les votes, + Vertes d'humidit, suaient grosses gouttes, + Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavs noircis. + --Juan, redevenu chat, jetait mille tincelles, + Fascinait Albertus du feu de ses prunelles, + Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant + De magiques liens, avec sa noire queue, + Sur la dalle, o s'allume une lumire bleue, + Traait un cercle rayonnant. + + +CVIII + + La vieille fit:--Hop! hop! et par la chemine + De reflets flamboyants soudain illumine, + Deux manches balais, tout brids, tout sells, + Entrrent dans la salle avec force ruades, + Caracoles et sauts, voltes et ptarades, + Ainsi que des chevaux par leur matre appels. + --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe, + Dit la sorcire ouvrant ses griffes comme un crabe + Et flattant de la main ses balais sur le col. + --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grles, + Tint l'trier.--Housch! housch!--comme des sauterelles + Les deux balais prirent leur vol. + + +CIX + + Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise; + --La terre sous leurs pieds file raye et grise, + Le ciel nuageux court sur leur tte au galop; + A l'horizon blafard d'tranges silhouettes + Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes, + La lune en son plein luit rouge comme un fallot; + Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, + L'arbre tend ses bras noirs,--la potence hagarde + Montre le poing et fuit emportant son pendu; + Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, + Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne + Le front du jeune homme perdu. + + +CX + + Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves, + Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves, + Monstres de toute espce et qu'on ne connat pas, + Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies, + Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies, + Mammouths, Lviathans, Crocodiles, Boas, + Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille, + Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille; + Le sol en est couvert, l'air en est obscurci. + --Des balais haletants la course est moins rapide, + Et de ses doigts noueux tirant soi la bride, + La vieille cria:--C'est ici. + + +CXI + + Une flamme jetant une clart bleutre, + Comme celle du punch, clairait le thtre. + --C'tait un carrefour dans le milieu d'un bois. + Les ncromants en robe et les sorcires nues, + A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues, + Des quatre points du vent dbouchaient la fois. + Les approfondisseurs de sciences occultes, + Faust de tous les pays, mages de tous les cultes, + Zingaros basans, et rabbins au poil roux, + Cabalistes, devins, rvasseurs hermtiques, + Noirs et faisant rler leurs soufflets asthmatiques, + Aucun ne manque au rendez-vous. + + +CXII + + Squelettes conservs dans les amphithtres, + Animaux empaills, monstres, foetus verdtres. + Tout humides encor de leur bain d'alcool, + Culs-de-jatte, pieds-bots, monts sur des limaces, + Pendus tirant la langue et faisant des grimaces; + Guillotins blafards, un ruban rouge au col, + Soutenant d'une main leur tte chancelante; + --Tous les supplicis, foule morne et sanglante, + Parricides manchots couverts d'un voile noir, + Hrtiques vtus de tuniques soufres, + Rous meurtris et bleus, noys aux chairs marbres; + --C'tait pouvantable voir! + + +CXIII + + Le prsident, assis dans une chaire noire, + Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire, + pelait rebours les noms sacrs de Dieu. + --Un rayon chapp de sa prunelle verte + clairait le bouquin, et sur la page ouverte + Faisait tinceler les mots en traits de feu. + --Pour commencer la fte on attendait le matre, + On s'impatientait; il tardait paratre + Et faisait sourde oreille l'vocation. + --Albertus croyait voir une queue et des cornes, + Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes + Une horrible apparition! + + +CXIV + + Enfin il arriva.--Ce n'tait pas un diable + Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable, + Un diable rococo.--C'tait un lgant + Portant l'impriale et la fine moustache, + Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache + Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand. + --On et dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_, + Ou _la Tentation_, ou d'un raot fashionable, + --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il et fait + Avec son ton tranchant, son air aristocrate, + Et son talent exquis pour mettre sa cravate, + Dans les salons un grand effet. + + +CXV + + Le Belzbuth dandy fit un signe, et la troupe, + Pour our le concert se runit en groupe. + --Ni Ludwig Beethoven, ni Glck, ni Meyerbeer, + Ni Thodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique! + Ni le gros Rossini, ce roi de la musique, + Ni le chevalier Karl Maria de Weber, + A coup sr n'auraient pu, malgr tout leur gnie, + Inventer et noter la grande symphonie + Que jourent d'abord les noirs dilettanti; + --Boucher et Briot, Paganini lui-mme, + N'eussent pas su broder un plus trange thme + De plus brillants pizzicati. + + +CXVI + + Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grles, + Des Stradivarius grincer les chanterelles; + La corde semble avoir une me dans sa voix. + Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde; + Un lutin jovial, gonflant sa face ronde, + Sonne burlesquement de deux cors la fois. + Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes + Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes. + Quatre petits dmons, sous un archet de fer, + Font ronfler et mugir quatre basses gantes. + Un gras soprano tord ses mchoires bantes. + C'est un charivari d'enfer! + + +CXVII + + Le concerto fini, les danses commencrent. + Les mains avec les mains en chane s'enlacrent. + Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaa + Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde + Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde, + Comme un cheval sans frein au galop se lana. + Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'toiles, + Et la lune prenant deux nuages pour voiles, + Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.-- + L'eau s'arrta trouble, et les chos eux-mmes + Se turent, n'osant pas rpter les blasphmes + Qu'ils entendirent cette nuit! + + +CXVIII + + On et cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre + Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre; + L'hippopotame lourd, Falstaff quatre pieds, + Se dressait gauchement sur ses pattes massives + Et s'panouissait en gambades lascives. + --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropis, + Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes, + Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes. + --Une tte de mort, pattes de faucheux, + Trottait par terre, ainsi qu'une araigne norme. + Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe; + --Des vers rayaient le sol gcheux.-- + + +CXIX + + La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes + Tordaient leurs membres nus en postures infmes; + Artin et rougi.--Des baisers furieux + Marbraient les seins meurtris et les paules blanches; + Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches: + On entendait un bruit de chocs luxurieux. + --Les prunelles jetaient des clairs lectriques, + Les bouches se fondaient en treintes lubriques: + --C'taient des rires fous, des cris, des rlements! + Non, Sodome jamais, jamais sa soeur immonde, + N'effrayrent le ciel, ne souillrent le monde + De plus hideux accouplements. + + +CXX + + Le Diable ternua.--Pour un nez fashionable + L'odeur de l'assemble tait insoutenable. + --Dieu vous bnisse, dit Albertus poliment. + --A peine eut-il lch le saint nom, que fantmes, + Sorcires et sorciers, monstres follets et gnomes, + Tout disparut en l'air comme un enchantement. + --Il sentit plein d'effroi des griffes acres, + Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacres; + Il cria; mais son cri ne fut point entendu... + Et des contadini le matin, prs de Rome, + Sur la voie Appia trouvrent un corps d'homme, + Les reins casss, le col tordu. + + +CXXI + + --Joyeux comme un enfant la fin de son thme, + Me voici donc au bout de ce moral pome! + En tes-vous aussi content que moi, lecteur? + En vain depuis deux mois, pour clore ce volume, + Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume; + Le sujet paresseux marchait avec lenteur. + Se berant loisir sur leurs ailes vermeilles, + Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles + Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin. + --Les chiffres grossissaient. La page sur la page + Se couchait moite encore, et moi, perdant courage, + Je me disais toujours:--Demain! + + +CXXII + + --Ce pome homrique et sans gal au monde + Offre une allgorie admirable et profonde; + Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os, + Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase, + Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze, + Lever, le bal fini, le masque aux dominos. + --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose, + Clouer chaque mot une savante glose.-- + Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel + Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte, + Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte + Un tome de Pantagruel. + +1831. + + + + +POSIES DIVERSES + +1833-1838 + + + + +LE NUAGE + + + Dans son jardin la sultane se baigne, + Elle a quitt son dernier vtement; + Et dlivrs des morsures du peigne + Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + + Par son vitrail le sultan la regarde, + Et, caressant sa barbe avec sa main, + Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde, + Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + + --Moi je la vois, lui rpond, chose trange! + Sur l'arc du ciel un nuage accoud; + Je vois son sein vermeil comme l'orange + Et son beau corps de perles inond. + + Ahmed devint blme comme la lune, + Prit son kandjar au manche cisel, + Et poignarda sa favorite brune.... + Quant au nuage, il s'tait envol! + + + + +LES COLOMBES + + + Sur le coteau, l-bas o sont les tombes, + Un beau palmier, comme un panache vert + Dresse sa tte, o le soir les colombes + Viennent nicher et se mettre couvert. + + Mais le matin elles quittent les branches: + Comme un collier qui s'grne, on les voit + S'parpiller dans l'air bleu, toutes blanches, + Et se poser plus loin sur quelque toit. + + Mon me est l'arbre o tous les soirs, comme elles, + De blancs essaims de folles visions + Tombent des cieux, en palpitant des ailes, + Pour s'envoler ds les premiers rayons. + + + + +LES PAPILLONS + +PANTOUM + + + Les papillons couleur de neige + Volent par essaims sur la mer; + Beaux papillons blancs, quand pourrai-je + Prendre le bleu chemin de l'air? + + Savez-vous, belle des belles, + Ma bayadre aux yeux de jais, + S'ils me pouvaient prter leurs ailes, + Dites, savez-vous o j'irais? + + Sans prendre un seul baiser aux roses + A travers vallons et forts, + J'irais vos lvres mi-closes, + Fleur de mon me, et j'y mourrais. + + + + +TNBRES + + + Taisez-vous, mon coeur! taisez-vous, mon me! + Et n'allez plus chercher de querelles au sort; + Le nant vous appelle et l'oubli vous rclame. + + Mon coeur, ne battez plus, puisque vous tes mort; + Mon me, repliez le reste de vos ailes, + Car vous avez tent votre suprme effort. + + Vos deux linceuls sont prts, et vos fosses jumelles + Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon pass, + Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles. + + Couchez-vous tout du long dans votre lit glac. + Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, + Votre souvenir tre jamais effac! + + Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, + Ni d'pitaphe d'or, o quelque saule en pleurs + Laisse les doigts du vent parpiller sa gerbe. + + Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; + On ne rpandra pas les larmes argentes + Sur le funbre drap, noir manteau des douleurs. + + Votre convoi muet, comme ceux des athes, + Sur le triste chemin rampera dans la nuit: + Vos cendres sans honneur seront au vent jetes. + + La pierre qui s'abme en tombant fait son bruit; + Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'meuve, + Dans ce gouffre sans fond o le remords nous suit. + + Vous ne ferez pas mme un seul rond sur le fleuve, + Nul ne s'apercevra que vous soyez absents, + Aucune me ici-bas ne se sentira veuve. + + Et le chaste secret du rve de vos ans + Prira tout entier sous votre tombe obscure + O rien n'attirera le regard des passants. + + Que voulez-vous? hlas! notre mre Nature, + Comme toute autre mre, a ses enfants gts, + Et pour les malvenus elle est avare et dure. + + Aux uns tous les bonheurs et toutes les beauts! + L'occasion leur est toujours bonne et fidle: + Ils trouvent au dsert des palais enchants, + + Ils tettent librement la fconde mamelle; + La chimre leur voix s'empresse d'accourir, + Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle. + + Les autres moins aims ont beau tordre et ptrir + Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, + Leur frre a bu le lait qui les devait nourrir. + + S'il clt quelque chose au milieu de leur vie, + Une petite fleur sous leur ple gazon, + Le sabot du vacher l'aura bientt fltrie. + + Un rayon de soleil brille leur horizon, + Il fait beau dans leur me; coup sr un nuage + Avec un flot de pluie teindra le rayon. + + L'espoir le mieux fond, le projet le plus sage, + Rien ne leur russit; tout les trompe et leur ment. + Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + + L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, + Sur leur front dcouvert lchera la tortue, + Car ils doivent prir invitablement. + + L'aigle manque son coup; quelque vieille statue + Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, + Quitte son pidestal, les crase et les tue. + + Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; + Leur chien mme les mord et leur donne la rage; + Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + + Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage; + D'un bout du monde l'autre ils courent leur mort, + Ils auraient pu du moins s'pargner le voyage! + + Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; + Nul n'y peut rsister, et le genou d'Hercule + Pour un pareil athlte est peine assez fort. + + Aprs la vie obscure une mort ridicule; + Aprs le dur grabat un cercueil sans repos + Au bord d'un carrefour o la foule circule. + + Ils tombent inconnus de la mort des hros, + Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, + Se fait effrontment un socle de leurs os. + + Sur son trne d'airain, le Destin qui s'en raille + Imbibe leur ponge avec du fiel amer, + Et la Ncessit les tord dans sa tenaille. + + Tout buisson trouve un dard pour dchirer leur chair, + Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, + Et les chanes de fleurs leur sont chanes de fer. + + Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe; + Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, + Tout plomb vole leur coeur et pas un seul n'chappe. + + La tombe vomira leur fantme odieux. + Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; + Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + + Cette histoire sinistre est votre propre histoire, + O mon me! mon coeur! peut-tre mme, hlas! + La vtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + + C'est une histoire simple o l'on ne trouve pas + De grands vnements et des malheurs de drame, + Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + + Quelques fils bien communs en composent la trame, + Et cependant elle est plus triste et sombre voir + Que celle qu'un poignard dnoue avec sa lame. + + Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir; + Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre, + Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + + O vous que nul amour et que nul vin n'enivre, + Frres dsesprs, vous devez tre prts + Tour descendre au nant o mon corps vous doit suivre! + + Le nant a des lits et des ombrages frais. + La Mort fait mieux dormir que son frre Morphe, + Et les pavots devraient jalouser les cyprs. + + Sous la cendre jamais, dors, flamme touffe! + Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, + Comme un Scythe captif qui supporte un trophe. + + Cesse de te roidir contre le sort jaloux, + Dans l'eau du noir Lth plonge de bonne grce, + Et laisse ton cercueil planter les derniers clous. + + Le sable des chemins ne garde pas ta trace, + L'cho ne redit pas ta chanson, et le mur + Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + + Pour y graver un nom ton airain est bien dur, + O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare + Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + + Il faut un grand gnie avec un bonheur rare + Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, + Et de ce double don le destin est avare. + + Hlas! et le pote est pareil l'amant, + Car ils ont tous les deux leur matresse idale, + Quelque rve chri caress chastement: + + Eldorado lointain, pierre philosophale + Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais; + Un astre imprieux, une toile fatale. + + L'toile fuit toujours, ils lui courent aprs; + Et le matin venu, la lueur poursuivie, + Quand ils la vont saisir, s'teint dans un marais. + + C'est une belle chose et digne qu'on l'envie + Que de trouver son rve au milieu du chemin, + Et d'avoir devant soi le dsir de sa vie. + + Quel plaisir quand on voit briller le lendemain + Le baiser du soleil aux frles colonnades + Du palais que la nuit leva de sa main! + + Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades, + Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, + Et perce triomphant les vitreuses arcades. + + Il est beau d'arriver o tendait son essor, + De trouver sa beaut, d'aborder son monde, + Et, quand on a fouill, d'exhumer un trsor; + + De faire, du plus creux de son me profonde, + Rayonner son ide ou bien sa passion, + D'tre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + + D'unir heureusement le rve l'action, + D'aimer et d'tre aim, de gagner quand on joue, + Et de donner un trne son ambition; + + D'arrter, quand on veut, la Fortune et sa roue, + Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal + Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + + Ceux-l sont peu nombreux dans notre ge fatal. + Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: + Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + + L'eau s'avance et nous gagne, et pas pas la vague, + Montant les escaliers qui mnent nos tours, + Mle aux chants du festin son chant confus et vague. + + Les phoques monstrueux, tranant leurs ventres lourds, + Viennent jusqu' la table, et leurs larges mchoires + S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + + Sur les autels dserts des basiliques noires, + Les saints dsesprs, et reniant leur Dieu, + S'arrachent pleins poings l'or chevelu des gloires. + + Le soleil dsol, penchant son oeil de feu, + Pleure sur l'univers une larme sanglante; + L'ange dit la terre un ternel adieu. + + Rien ne sera sauv, ni l'homme ni la plante; + L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; + Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + + Les plumes s'useront aux ailes du vautour, + Sans qu'il trouve une place o rebtir son aire, + Et du monde vingt fois il refera le tour; + + Puis il retombera dans cette eau solitaire + O le rond de sa chute ira s'largissant: + Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + + Rien ne sera sauv, pas mme l'innocent. + Ce sera, cette fois, un dluge sans arche; + Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + + Plus de mont Ararat o se pose, en sa marche, + Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux + Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + + Entendez-vous l-haut ces craquements affreux? + Le vieil Atlas lass retire son paule + Au lourd entablement de ce ciel tnbreux. + + L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; + La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; + L'aimant dconcert ne trouve plus son ple. + + Le Christ, d'un ton railleur, tord l'ponge de fiel + Sur les lvres en feu du monde l'agonie, + Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + + Quand notre passion sera-t-elle finie? + Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; + La sueur ronge teint notre face jaunie. + + Assez comme cela! nous avons trop souffert; + De nos lvres, Seigneur, dtournez ce calice, + Car pour nous racheter votre Fils s'est offert. + + Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; + Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, + Et le prtre demande un autre sacrifice. + + Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau; + Il est mort la fin, et sa gorge puise + N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + + Le Dieu ne viendra pas. L'glise est renverse. + + + + +THBADE + + + Mon rve le plus cher et le plus caress, + Le seul qui rie encore mon coeur oppress, + C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, + Dans une solitude inabordable, affreuse; + Loin, bien loin, tout l-bas, dans quelque Sierra + Bien sauvage, o jamais voix d'homme ne vibra, + Dans la fort de pins, parmi les pres roches, + O n'arrive pas mme un bruit lointain de cloches; + Dans quelque Thbade, aux lieux les moins hants, + Comme en cherchaient les saints pour leurs austrits, + Sous la grotte o grondait le lion de Jrme, + Oui, c'est l que j'irais pour respirer ton baume + Et boire la rose ton calice ouvert, + O frle et chaste fleur, qui crois dans le dsert + Aux fentes du tombeau de l'Esprance morte! + De mon coeur dpeupl je fermerais la porte + Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir + Du monde des vivants n'y pt pas revenir; + J'effacerais mon nom de ma propre mmoire, + Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire + Qu'aux jours de mon avril mon me en fleur rvait, + Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet; + Car je sais maintenant que vaut cette fume + Qu'au-dessus du nant pousse une renomme. + J'ai regard de prs et la science et l'art: + J'ai vu que ce n'tait que mensonge et hasard; + J'ai mis sur un plateau de toile d'araigne + L'amour qu'en mon chemin j'ai reue et donne; + Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon + Impalpable, qui teint l'aile du papillon, + Et j'ai trouv l'amour lger dans la balance. + Donc, reois dans tes bras, douce Somnolence, + Vierge aux ples couleurs, blanche soeur de la Mort, + Un pauvre naufrag des temptes du sort! + Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, + grne sur son front le pavot inodore, + Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, + Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. + Vous, esprits du dsert, cependant qu'il sommeille, + Faites taire les vents et bouchez son oreille, + Pour qu'il n'entende pas le retentissement + Du sicle qui s'croule, et ce bourdonnement + Qu'en s'en allant au but o son destin la mne + Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + + Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; + Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; + J'ai les talons uss de battre cette route + Qui ramne toujours de la science au doute. + Assez je me suis dit: Voil la question. + + Va, pauvre rveur, cherche une solution + Claire et satisfaisante ton sombre problme, + Tandis qu'Ophlia te dit tout haut: Je t'aime; + Mon beau prince danois marche les bras croiss, + + Le front dans la poitrine et les sourcils froncs; + D'un pas lent et pensif arpente le thtre, + Plus ple que ne sont ces figures d'albtre + Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; + puise ta vigueur en striles efforts, + Et tu n'arriveras, comme a fait Ophlie, + Qu' l'abrutissement ou bien la folie. + C'est ce degr l que je suis arriv. + Je sens ployer sous moi mon gnie nerv; + Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, + Et mon corps est vraiment le cercueil de mon me. + + Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus har; + Si dans un coin du coeur il clt un dsir, + Lui couper sans piti ses ailes de colombe; + tre comme est un mort tendu sous la tombe; + Dans l'immobilit savourer lentement, + Comme un philtre endormeur, l'anantissement: + Voil quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude + D'avoir voulu gravir cette cte pre et rude, + Brocken mystrieux, o des sommets nouveaux + Surgissent tout coup sur de nouveaux plateaux, + Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes + Que l'esprit du vertige errant sur les abmes. + + C'est pourquoi je m'assieds au revers du foss, + Dsabus de tout, plus vot, plus cass + Que ces vieux mendiants que jusques la porte + Le chien de la maison en grommelant escorte. + C'est pourquoi, fatigu d'errer et de gmir, + Comme un petit enfant, je demande dormir; + Je veux dans le nant renouveler mon tre, + M'isoler de moi-mme et ne plus me connatre, + Et comme en un linceul, sans y laisser un pli, + Rester envelopp dans mon manteau d'oubli. + + J'aimerais que ce ft dans une roche creuse, + Au penchant d'une cte escarpe et pierreuse, + Comme dans les tableaux de Salvator Rosa, + O le pied d'un vivant jamais ne se posa; + Sous un ciel vert zbr de grands nuages fauves, + Dans des terrains galeux, clair-sems d'arbres chauves, + Avec un horizon sans couronne d'azur, + Bornant de tous cts le regard comme un mur, + Et, dans les roseaux secs, prs d'une eau noire et plate, + Quelque maigre hron debout sur une patte. + Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil + Qui tend ses bras voils au-dessus d'un cercueil, + Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la vote + Un maigre filet d'eau, suintant goutte goutte, + Marquerait par sa chute aux sons intermittents + Le battement gal que fait le coeur du temps. + Comme la Niob qui pleurait sur la roche, + Jusqu' ce que le lierre autour de moi s'accroche, + Je demeurerais l les genoux au menton, + Plus ploy que jamais, sous l'angle d'un fronton, + Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; + Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; + Les faons auprs de moi tondraient le gazon ras, + Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + + C'est l ce qu'il me faut plutt qu'un monastre; + Un couvent est un port qui tient trop la terre; + Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer + Sans en toucher le fond et sans s'y dchirer. + Dt sombrer le navire avec toute sa charge, + J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. + Aux barques de pcheur l'anse l'abri du vent, + Aux simples naufrags de l'me le couvent. + A moi la solitude effroyable et profonde, + Par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; + On y pense, on y rve, on y prie, on y croit: + La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit + Passer au long du clotre une forme anglique; + La cloche vous murmure un chant mlancolique; + La Vierge vous sourit, le bel enfant Jsus + Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus + De vos fronts inclins, comme un essaim d'abeilles, + Volent les chrubins en lgions vermeilles. + Vous tes tout espoir, tout joie et tout amour, + A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; + L'extase vous remplit d'ineffables dlices, + Et vos coeurs parfums sont comme des calices; + Vous marchez entours de clestes rayons, + Et vos pieds aprs vous laissent d'ardents sillons! + + Ah! grands voluptueux, sybarites du clotre, + Qui passez votre vie voir s'ouvrir et crotre, + Dans le jardin fleuri de la mysticit, + Les ptales d'argent du lis de puret; + Vrais libertins du ciel, dvots Sardanapales, + Vous, vieux moines chenus, et vous, novices ples, + Foyers couverts de cendre, encensoirs ignors, + Quel don Juan a jamais sous ses lambris dors + Senti des volupts comparables aux vtres? + Auprs de vos plaisirs, quels plaisirs sont les ntres? + Quel amant a jamais, l'ge o l'oeil reluit, + Dans tout l'enivrement de la premire nuit, + Pouss plus de soupirs profonds et pleins de flamme, + Et bais les pieds nus de la plus belle femme + Avec la mme ardeur que vous les pieds de bois + Du cadavre insensible allong sur la croix? + Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide + Vaudrait la bouche ouverte son ct livide? + Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, + Dans un calice d'or perle le sang divin. + Nous usons notre lvre au seuil des courtisanes; + Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, + Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux + Et sur vos fronts tondus, au dtour des arceaux, + Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: + Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase. + Nous, nos contentements dureront peu de jours; + Les vtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. + Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, + Sur une terre o nul plus d'un jour ne demeure, + Vous achetez le ciel avec l'ternit. + Malgr ta rgle troite et ton austrit, + Maigre et jaune Ranc, tes moines taciturnes + S'entr'ouvrent l'amour comme des fleurs nocturnes; + Une tte de mort, grimaante pour nous, + Sourit leur chevet du rire le plus doux; + Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetire, + Ils jenent et n'ont pas d'autre lit qu'une bire; + Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, + Dans les transports divins, un coeur chaste et brlant; + Ils se baignent aux flots de l'ocan de joie, + Et sous la volupt leur me tremble et ploie + Comme fait une fleur sous une goutte d'eau; + Ils sont dignes d'envie et leur sort est trs-beau. + Mais ils sont peu nombreux, dans ce sicle incrdule, + Ceux qui font de leur me une lampe qui brle, + Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, + Croire que tout s'est fait comme il tait crit. + Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, + Qui veillent sans lumire et combattent sans armes; + Il est des malheureux qui ne peuvent prier + Et dont la voix s'teint quand ils veulent crier. + Tous ne se baignent pas dans la pure piscine + Et n'ont pas mme part la table divine: + Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, + Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + + Aussi je me choisis un antre pour retraite + Dans une rgion dtourne et secrte + D'o l'on n'entende pas le rire des heureux + Ni le chant printanier des oiseaux amoureux; + L'antre d'un loup crev de faim ou de vieillesse, + Car tout son m'importune et tout rayon me blesse; + Tout ce qui palpite, aime ou chante, me dplat, + Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait + Le buffle qui l'on vient de percer la narine. + De tous les sentiments crouls dans la ruine + Du temple de mon me, il ne reste debout + Que deux piliers d'airain, la haine et le dgot. + Pourtant je suis peine au tiers de ma journe; + Ma tte de cheveux n'est pas dcouronne; + A peine vingt pis sont tombs du faisceau: + Je puis derrire moi voir encor mon berceau. + Mais les soucis amers de leurs griffes arides + M'ont fouill dans le front d'assez profondes rides + Pour en faire une fosse chaque illusion. + Ainsi me voil donc sans foi ni passion, + Dsireux de la vie et ne pouvant pas vivre, + Et ds le premier mot sachant la fin du livre. + Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: + Leurs mres les ont faits dans un moment d'ennui; + Et qui les voit auprs des blancs sexagnaires, + Plutt que les enfants, les estime les pres. + Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; + Comme ces arbrisseaux frles et rabougris + Qui, ds le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, + Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes + Se chauffer au soleil ct de l'aeul, + Et du jeune et du vieux, coup sr, le plus seul, + Le moins accompagn sur la route du monde, + Hlas! c'est le jeune homme tte brune ou blonde, + Et non pas le vieillard sur qui l'ge a neig. + Celui dont le navire est le plus allg + D'esprance et d'amour, lest divin dont on jette + Quelque chose la mer chaque jour de tempte, + Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau + Va bientt chouer l'cueil du tombeau. + L'univers dcrpit devient paralytique, + La nature se meurt, et le spectre critique + Cherche en vain sous le ciel quelque chose nier. + Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? + Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange bouche ronde + Qui dois sonner l haut la fanfare du monde? + Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main, + Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + +1873. + + + + +ROCAILLE + + + Connaissez-vous dans le parc de Versaille + Une Naade, oeil vert et sein gonfl? + La belle habite un chteau de rocaille + D'ordre toscan et tout vermicul. + + Sur les coraux et sur les madrpores + Toute l'anne elle dort dans les joncs; + Dans le bassin, les grenouilles sonores + Chantent en choeur et font mille plongeons. + + La fte vient; la coquette Naade + S'veille en hte et rajuste ses noeuds, + Se peigne, et met ses habits de parade + Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + + Elle descend l'escalier, et sa queue + En flots d'argent sur les marches la suit; + La roide toffe trame blanche et bleue + A chaque pas derrire elle bruit. + + + + +PASTEL + + + J'aime vous voir en vos cadres ovales, + Portraits jaunis des belles du vieux temps, + Tenant en main des roses un peu ples, + Comme il convient des fleurs de cent ans. + + Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, + A fait mourir vos oeillets et vos lis, + Vous n'avez plus que des mouches de boue + Et sur les quais vous gisez tout salis. + + Il est pass le doux rgne des belles; + La Parabre avec la Pompadour + Ne trouveraient que des sujets rebelles, + Et sous leur tombe est enterr l'amour. + + Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, + Vous respirez vos bouquets sans parfums, + Et souriez avec mlancolie + Au souvenir de vos galants dfunts. + +1835. + + + + +WATTEAU + + + Devers Paris, un soir, dans la campagne, + J'allais suivant l'ornire d'un chemin, + Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne + Que ma douleur qui me donnait la main. + + L'aspect des champs tait svre et morne, + En harmonie avec l'aspect des cieux; + Rien n'tait vert sur la plaine sans borne, + Hormis un parc plant d'arbres trs-vieux. + + Je regardai bien longtemps par la grille, + C'tait un parc dans le got de Watteau: + Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, + Sentiers peigns et tirs au cordeau. + + Je m'en allai l'me triste et ravie; + En regardant j'avais compris cela: + Que j'tais prs du rve de ma vie, + Que mon bonheur tait enferm l. + + + + +LE TRIOMPHE DE PTRARQUE + +A LOUIS BOULANGER + + + Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; + Je marchais en aveugle et ttant le chemin, + Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + + Mon conducteur cleste avait quitt ma main; + J'avais beau me tourner vers l'toile polaire, + Un nuage teignait ses prunelles d'or fin. + + La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, + La noble dame qui j'ai donn mon amour, + Hlas! m'avait t son appui tutlaire. + + Batrix dans les cieux avait fui sans retour, + Et moi, rest tout seul au seuil du purgatoire, + Je ne pouvais voler aux lieux d'o vient le jour. + + A coup sr tu n'auras aucune peine croire + Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer + D'tre ainsi confin dans la demeure noire. + + Sur ma tte pesait la coupole de fer, + Et je sentais partout, comme une mer glace, + Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + + Mes efforts taient vains, et ma triste pense, + Comme fait dans sa cage un captif impuissant, + Fouettait le mur d'airain de son aile brise. + + Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, + Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumire + M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + + Sur mon oeil bloui palpitait ma paupire + Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; + On m'eut pris, me voir, pour un homme de pierre. + + Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, + Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture + Qu'un rayon de soleil faisait tinceler. + + Comme sur un balcon, une riche tenture + Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer + Plus vif que nul saphir dans l'crin de nature. + + Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, + Se crpaient mollement et faisaient une frange + Aussi blonde que l'or au manteau de l'ther. + + Sur le sable clatant, plus jaune que l'orange, + Les grands pins balanant leur large parasol + Avec l'ombre agitaient leur silhouette trange. + + Une grle de fleurs jonchait partout le sol, + Et l'on et dit, au bout de leurs tiges pliantes, + Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + + Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, + Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant + Fondaient avec amour leurs lvres souriantes. + + Le printemps parfum, beau comme un jeune amant, + Avec ses bras de lis environnant la terre, + Aux avances des fleurs rpondait doucement. + + Afin de clbrer le solennel mystre, + La nature avait mis son plus riche manteau, + Les lments joyeux faisaient trve leur guerre. + + O miracle de l'art! puissance du beau! + Je sentais dans mon coeur se redresser mon me + Comme au troisime jour le Christ dans son tombeau. + + L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, + Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, + M'engageait monter par l'escalier de flamme. + + Les bouvreuils rjouis sifflaient leurs plus beaux airs; + Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, + Et les chos charms disaient des fins de vers. + + Beau cygne italien, roi des amours fidles, + Pote aux rimes d'or, dont le chant triste et doux + Semble un roucoulement de blanches tourterelles; + + Figure l'air pensif, et toujours genoux, + Les mains jointes devant ton idole muette, + Te voil donc vivante et revenue nous! + + Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, pote; + Le camail carlate encadre ton front pur + Et marque austrement l'ovale de ta tte. + + Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur + Les yeux clairs et luisants de ta matresse blonde, + Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + + Car tu n'as qu'une ide et qu'un amour au monde; + Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. + Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + + Sous le laurier mystique et le divin rayon, + Tu t'avances tran par l'clatant quadrige, + Entre la rverie et l'inspiration. + + Un choeur harmonieux autour de toi voltige: + C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, + Penchant son front rveur comme un lis sur sa tige; + + Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu; + C'est Clio, belle et simple en son manteau svre; + Tout le sacr troupeau qui te suit comme un dieu. + + Les Grces, dnouant leur ceinture lgre, + Dansent derrire toi, sur le char triomphal; + A l'gal d'un Csar le monde te rvre. + + A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, + Comme un pavot qui brille travers l'or des gerbes, + D'carlate et d'hermine inonder son cheval. + + Rien n'y manque... Seigneurs blasonns et superbes, + Prtres, marchands, soldats, professeurs, coliers, + Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + + De beaux jeunes garons et de blonds cuyers + Soufflent allgrement aux bouches des trompettes, + Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers, + + Sur le devant du char les filles les mieux faites, + Les plus charmantes fleurs du jardin de beaut, + Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + + Tu viens du Capitole o Csar est mont. + Cependant tu n'as pas, bon Franois Ptrarque, + Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglant. + + Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, + Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. + Tu n'as jamais flatt ni peuple ni monarque. + + Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, + Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes; + Ton rle fut toujours pacifique et serein. + + Loin des cits, l'auberge et l'atelier des crimes, + Tu regardes, couch sous les grands lauriers verts, + Des Alpes tout l-bas bleuir les hautes cimes; + + Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs + O flotte un blanc reflet de la robe de Laure, + Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + + Car toujours dans ton coeur vibre un cho sonore, + Et toujours sur ta bouche on entend palpiter + Quelque nid de sonnets clos ou prs d'clore. + + Rveur harmonieux, tu fais bien de chanter: + C'est l le seul devoir que Dieu donne aux potes, + Et le monde genoux les devrait couter. + + Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites + Les tigres tachets et les grands lions roux + Sortaient en balanant leurs monstrueuses ttes; + + Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux, + De leur langue d'azur lcher ses pieds d'ivoire, + Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + + Faire sortir les ours de leur caverne noire, + En agneaux caressants transformer les lions, + O potes! voil la vritable gloire; + + Et non pas de pousser des rbellions + Tous ces mauvais instincts, btes fauves de l'me, + Que l'on dchane au jour des rvolutions. + + Sur l'autel idal entretenez la flamme, + Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, + Par l'admiration et l'amour de la femme. + + Comme un vase d'albtre o l'on cache un flambeau, + Mettez l'ide au fond de la forme sculpte, + Et d'une lampe ardente clairez le tombeau. + + Que votre douce voix, de Dieu mme coute, + Au milieu du combat jetant des mots de paix, + Fasse tomber les flots de la foule irrite. + + Que votre posie, aux vers calmes et frais, + Soit pour les coeurs souffrants comme ces cours d'eau vive + O vont boire les cerfs dans l'ombre des forts. + + Faites de la musique avec la voix plaintive + De la cration et de l'humanit, + De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + + Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vant + Vous reprsentera dans une immense toile, + Sur un char triomphal par un peuple escort: + + Et vous aurez au front la couronne et l'toile! + +1836. + + + + +MELANCHOLIA + + + J'aime les vieux tableaux de l'cole allemande: + Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, + Ples comme le lis, blondes comme le miel, + Les genoux sur la terre et le regard au ciel, + Sainte Agns, sainte Ursule et sainte Catherine, + Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine; + Les chrubins joufflus au plumage d'azur, + Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur; + Les grands anges tenant la couronne et la palme; + Tout ce peuple mystique au front grave, l'oeil calme, + Qui prie incessamment dans les missels ouverts, + Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. + Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, + Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Vronse: + Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement + Arrondir cette forme et ce linament; + Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale + Tant de simplicit pieuse et virginale; + Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, + Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; + Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes + Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes. + Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaut, + Ce cachet de candeur et de srnit. + Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, + Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane; + On sent que Raphal, lorsqu'il les dessina, + Avait pass la nuit chez la Fornarina. + Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, + Ils ont parfaitement compris la basilique: + Rien de grossier en eux, rien de matriel; + Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. + Seuls ils ont le secret de ces divins sourires + Si frais, panouis aux lvres des martyres; + Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, + Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, + Les vrais types chrtiens. Dpouillant le vieil homme, + Seuls ils ont abjur les idoles de Rome. + Auprs d'Albert Drer Raphal est paen: + C'est la beaut du corps, c'est l'art italien, + Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, + Qui met entre les bras de la Vnus antique, + Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; + Aucun d'eux n'est chrtien, ni Domenichino, + Ni le Buonarotti, ni Corrge, ni Guide; + L'antiquit profane est le fil qui les guide: + Apollon sert de type l'ange saint Michel; + Le Jupiter tonnant devient Pre ternel; + La tunique latine est taille en tole, + Et l'on fait une glise avec le Capitole. + J'en excepte pourtant Cimabu, Giotto, + Et les matres pisans du vieux Campo-Santo. + Ceux-l ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, + Entre des cardinaux et des filles de joie; + Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats, + Ceux-l n'pousaient point des nices de prlats. + C'taient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage + Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; + C'taient des gens pieux et pleins d'austrit, + Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanit; + Leur atelier tous tait le cimetire, + Ils peignaient, prs des morts passant leur vie entire. + Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux, + On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. + Ils dormaient l, couchs auprs de leur peinture, + Les mains jointes, tout droits, dans la mme posture + De contemplation extatique o sont peints + Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints. + Ceux-l ne faisaient pas de l'art une dbauche, + Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, + Mme nos yeux savants reluit d'une beaut + Toute jeune de charme et de navet. + Sur tous ces fronts plis, sous cet air de souffrance + Brille ineffablement quelque haute esprance; + L'on voit que tout ce peuple agenouill n'attend + Pour revoler aux cieux que le suprme instant. + Dans ces tableaux, partout l'me glorifie + Foule d'un pied vainqueur la chair mortifie; + L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, + Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. + C'est que la vie alors de croyance tait pleine, + C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine + De quelque ange attard s'en retournant au ciel; + C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; + C'est qu'on tait au temps de saint Franois d'Assise, + Et que sur chaque roche une cellule assise + Cachait un fou sublime, insens de la Croix; + Le dsert se peuplait de lueurs et de voix; + Dans toute obscurit rayonnait un mystre; + On aimait, et le ciel descendait sur la terre. + Gothique Albert Drer, oh! que profondment + Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! + Que de virginit, que d'onction divine + Dans ces ples yeux bleus, o le ciel se devine! + Comme on sent que la chair n'est qu'un voile l'esprit! + Comme sur tous ces fronts quelque chose est crit, + Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, + Et qui se lit partout dans ton oeuvre, grand matre! + C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, + D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; + C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries + L'ovale gracieux de tes belles Maries, + O mon chaste pote! mon peintre chrtien! + Comme de Raphal et comme de Titien: + Voici la Fornarine, ou bien la Muranse. + Tout terrestre dsir devant elle s'apaise, + Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, + Emprunter ta madone quelque mauvais lieu. + Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, + Et tu n'enivres pas dans de sales orgies + L'art, cet enfant du ciel sur le monde jet + Pour que l'on crut encore la sainte beaut. + Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni matresse; + Mais, le coeur inond d'une austre tristesse, + Tu vivais pauvrement l'ombre de la Croix, + En Allemand naf, en honnte bourgeois, + Tapi comme un grillon dans l'tre domestique; + Et ton talent cach, comme une fleur mystique, + Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, + Rpandait ses parfums et s'panouissait. + Il me semble te voir au coin de ta fentre + troite, vitraux peints, dans ton fauteuil d'anctre. + L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer, + Comme dans tes tableaux, vieil Albert Drer! + Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flches, + Et dcoupe ses toits aux silhouettes sches; + Toi, le coude au genou, le menton dans la main, + Tu rves tristement au pauvre sort humain: + Que pour durer si peu la vie est bien amre, + Que la science est vaine et que l'art est chimre, + Que le Christ l'ponge a laiss bien du fiel, + Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel. + Et, l'me d'amertume et de dgot remplie, + Tu t'es peint, Drer! dans ta Mlancolie, + Et ton gnie en pleurs, te prenant en piti, + Dans sa cration t'a personnifi. + Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, + Plus plein de rverie et de douleur profonde, + Que ce grand ange assis, l'aile ploye au dos, + Dans l'immobilit du plus complet repos. + Son vtement, drap d'une faon austre, + Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystre, + Son front est couronn d'ache et de nnufar; + Le sang n'anime pas son visage blafard; + Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie + Dont on vit en ce monde ce corps est ravie, + Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. + Comme un serpent bless son noir sourcil se tord, + Son regard dans son oeil brille comme une lampe, + Et convulsivement sa main presse sa tempe. + Sans ordre autour de lui mille objets sont pars, + Ce sont des attributs de sciences et d'arts; + La rgle et le marteau, le cercle emblmatique, + Le sablier, la cloche et la table mystique, + Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; + Cependant c'est un ange et non pas un dmon. + Ce gros trousseau de clefs qui pend sa ceinture + Lui sert crocheter les secrets de nature. + Il a touch le fond de tout savoir humain; + Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, + Trouv les mmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, + Qu'il a mont l'chelle aux chelons sans nombre, + Il est triste; et son chien, de le suivre lass, + Dort ct de lui, tout vieux et tout cass. + Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, + Le vieux pre Ocan lve sa face morne, + Et dans le bleu cristal de son profond miroir + Rflchit les rayons d'un grand soleil tout noir. + Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, + Porte crit dans son aile ouverte en banderole: + MLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, + Est un enfant dont l'oeil, voil sous de longs cils, + Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, + Ou si, berc d'un rve, en lui-mme il sommeille. + Voil comme Drer, le grand matre allemand, + Philosophiquement et symboliquement, + Nous a reprsent, dans ce dessin trange, + Le rve de son coeur sous une forme d'ange. + Notre Mlancolie, nous, n'est pas ainsi; + Et nos peintres la font autrement. La voici: + --C'est une jeune fille et frle et maladive, + Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, + Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courb; + Sa coiffure est dfaite, et son peigne est tomb, + Ses blonds cheveux pars coulent sur son paule, + Et se mlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; + Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, + Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. + La brise plis lgers fait voler son charpe, + Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; + Un album, un roman, prs d'elle sont ouverts: + Car la mode la suit jusque dans ses dserts. + Notre Mlancolie est petite-matresse, + Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; + Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; + Elle est ne, et ne voit que des gens comme il faut; + Son groom ne pse pas plus de soixante livres; + C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, + Cause fort bien musique, et peinture pas mal; + Elle suit l'Opra, ne manque pas un bal; + Poitrinaire tout juste assez pour tre artiste, + Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. + On ne la verra pas enterrer tristement + Dans quelque sierra son teint ple et charmant, + Ses grces de malade et ses petites mines, + Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines + Promener loin du bruit ses mditations: + Il faut ses douleurs la rampe et les lampions, + Il faut que les journaux en puissent rendre compte; + Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; + Avec chaque soupir elle souffle un roman; + Elle meurt, mais ce n'est que littrairement. + Un frais cottage anglais, voil sa Thbade; + Et si son front de nacre est coup d'une ride, + Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe la mort: + Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. + Mais c'est que de Paris une robe attendue + Arrive chiffonne et de taches perdue. + Ah! quelle diffrence, et que prs de ces vieux + Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aeux, + Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourn dans nos veines. + Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines + Sont de ples vieillards sans force et sans vigueur, + Chez qui la tte semble avoir pomp le coeur. + La passion est morte avec la foi; la terre + Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, + Et se suspend encore aux lvres du soleil; + Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil + Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes + Comme sur les glaciers, s'teignent sur nos mes. + D'en bas, le mont Gemmi vous parat tout en feu, + Il fume, il tincelle, il est rouge, il est bleu. + Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, + Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. + Nous sommes le Gemmi; le reflet du pass + Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effac, + Il ne restera plus qu'une neige incolore; + Demain, sur le Gemmi, se lvera l'aurore, + Les glaciers de nouveau se mettront fumer, + Et l'incendie teint pourra se rallumer; + Mais, hlas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, + Et la nuit qui nous vient est la nuit ternelle. + De nos cieux dpeupls il ne descendra pas + Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, + Et le sicle futur, s'asseyant sur la pierre + De notre sicle, nous, et la voyant entire, + Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscit, + Et dans sa gloire au ciel comme Christ remont. + +1834. + + + + +NIOB + + + Sur un quartier de roche, un fantme de marbre, + Le menton dans la main et le coude au genou, + Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, + Pleure ternellement sans relever le cou. + + Quel chagrin pse donc sur ta tte abattue? + A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau? + Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, + Pour que ton sein sculpt soulve ton manteau? + + Tes larmes, en tombant du coin de ta paupire, + Goutte goutte, sans cesse et sur le mme endroit, + Ont fait dans l'paisseur de ta cuisse de pierre + Un creux o le bouvreuil trempe son aile et boit. + + O symbole muet de l'humaine misre, + Niob sans enfants, mre des sept douleurs, + Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire, + Quel fleuve d'Amrique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES + + + Un sculpteur m'a prt l'oeuvre de Michel-Ange, + La chapelle Sixtine et le grand Jugement; + Je restai stupfait ce spectacle trange + Et me sentis ployer sous mon tonnement. + + Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, + Des faces de lion avec des cols de boeuf, + Des chairs comme du marbre et des musculatures + A pouvoir d'un seul coup rompre un cble tout neuf. + + Rien ne pse sur eux, ni coupole ni votes, + Pourtant leurs nerfs d'acier s'puisent en efforts, + La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; + Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + + C'est qu'ils portent un poids fatiguer Alcide: + Ils portent ta pense, matre, sur leurs dos; + Sous un entablement, jamais Cariatide + Ne tendit son paule de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMRE + + + Une jeune Chimre, aux lvres de ma coupe, + Dans l'orgie, a donn le baiser le plus doux; + Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe + Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + + Des ailes d'pervier tremblaient son paule; + La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins; + Et, faisant jusqu' moi ployer son cou de saule, + J'enfonai comme un peigne une main dans ses crins. + + Elle se dmenait, hurlante et furieuse, + Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; + Alors elle me dit d'une voix gracieuse, + Plus claire que l'argent: Matre, o donc allons-nous? + + Par del le soleil et par del l'espace, + O Dieu n'arriverait qu'aprs l'ternit; + Mais avant d'tre au but ton aile sera lasse: + Car je veux voir mon rve en sa ralit. + +1837. + + + + +LA DIVA + + + On donnait Favart _Mos_. Tamburini + Le basso cantante, le tnor Rubini, + Devaient jouer tous deux dans la pice; et la salle, + Quand on l'eut largie et faite colossale, + Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, + N'aurait pu contenir son public ce soir-l. + Moi, plus heureux que tous, j'avais tout connatre, + Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du matre. + Aimant peu l'opra, c'est hasard si j'y vais, + Et je n'avais pas vu le _Mose_ franais; + Car notre idiome, nous, rauque et sans prosodie, + Fausse toute musique; et la note hardie, + Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, + Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. + J'tais l, les deux bras en croix sur la poitrine, + Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; + Mes artres chantant avec un sourd frisson, + Mon oreille tendue et buvant chaque son; + Attentif comme au bruit de la grle fanfare + Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare. + Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, + A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; + Et la toile tomba. C'tait le premier acte. + Alors je regardai; plus nette et plus exacte, + A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, + Chaque tte son tour passait avec ses traits. + Certes, sous l'ventail et la grille dore, + Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambre, + Au reflet des joyaux, au feu des diamants, + Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, + J'en vis plus d'une belle et mritant loge; + Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge + J'aperus une femme. Il me sembla d'abord, + La loge lui formant un cadre de son bord, + Que c'tait un tableau de Titien ou Giorgione, + Moins la fume antique et moins le vernis jaune, + Car elle se tenait dans l'immobilit, + Regardant devant elle avec simplicit, + La bouche panouie en un demi-sourire, + Et comme un livre ouvert son front se laissant lire. + Sa coiffure tait basse, et ses cheveux moirs + Descendaient vers sa tempe en deux flots spars. + Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; + Pour parure et bijoux, sa grce naturelle; + Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, + Rien que le repos d'me et la bont de coeur. + Au bout de quelque temps, la belle crature, + Se lassant d'tre ainsi, prit une autre posture, + Le col un peu pench, le menton sur la main, + De faon montrer son beau profil romain, + Son paule et son dos aux tons chauds et vivaces, + O l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. + Tout perdait son clat, tout tombait ct + De cette virginale et sereine beaut; + Mon me tout entire cet aspect magique + Ne se souvenait plus d'couter la musique, + Tant cette morbidezze et ce laisser-aller + tait chose charmante et douce contempler, + Tant l'oeil se reposait avec mlancolie + Sur ce ple jasmin transplant d'Italie. + Moins pris des beaux sons qu'pris des beaux contours, + Mme au _parlar spiegar_, je regardais toujours; + J'admirais part moi la gracieuse ligne + Du col se repliant comme le col d'un cygne, + L'ovale de la tte et la forme du front, + La main pure et correcte, avec le beau bras rond; + Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, + Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. + Jusqu' ce jour j'avais en vain cherch le beau; + Ces formes sans puissance et cette fade peau + Sous laquelle le sang ne court que par la fivre + Et que jamais soleil ne mordit de sa lvre, + Ce dessin lche et mou, ce coloris blafard, + M'avaient fait blasphmer la saintet de l'art. + J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture + D'un habit idal revtent la nature. + Ces tons harmonieux, ces beaux linaments, + N'ont jamais exist qu'aux cerveaux des amants; + J'avais dit, n'ayant vu que la laideur franaise: + Raphal a menti comme Paul Vronse! + Vous n'avez pas menti, non, matres; voil bien + Le marbre grec dor par l'ambre italien, + L'oeil de flamme, le feint passionnment ple, + Blond comme le soleil sous son voile de hle, + Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqus, + Le nez svre et droit, la bouche aux coins arqus, + Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes, + Et tous les nobles traits de vos saintes estampes. + Non, vous n'avez pas fait un rve de beaut, + C'est la vie elle-mme et la ralit. + Votre Madone est l; dans sa loge elle pose, + Prs d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; + Elle reste immobile et sous le mme jour, + Gardant comme un trsor l'harmonieux contour. + Artistes souverains, en copistes fidles, + Vous avez reproduit vos superbes modles! + Pourquoi, dcourag par vos divins tableaux, + Ai-je, enfant paresseux, jet l mes pinceaux, + Et pris pour vous fixer le crayon du pote, + Beaux rves, obsesseurs de mon me inquite, + Doux fantmes bercs dans les bras du dsir, + Formes que la parole en vain cherche saisir? + Pourquoi, lass trop tt dans une heure de doute, + Peinture bien-aime, ai-je quitt ta route? + Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaut, + Que peuvent de vains mots sans dessin arrt, + Et l'pithte creuse et la rime incolore? + Ah! combien je regrette et comme je dplore + De ne plus tre peintre, en te voyant ainsi + A _Mos_, dans ta loge, Julia Grisi! + +1838. + + + + +APRS LE BAL + + + Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche, + Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! + Ton page noir est l, qui, le poing sur la hanche, + Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + + Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, + Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts ross; + O nuit, sous ton manteau tout parsem d'toiles, + Cache tes bras de nacre au vent froid exposs. + + Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, + Sur vos fronts parfums vos longs cheveux de jais. + N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes + Oui halte la porte et souffle son air frais? + + Le bal est enterr. Cavaliers et danseuses, + Sur la tombe du bal jetez pleines mains + Vos colliers dfils, vos parures soyeuses, + Vos blancs camlias et vos ples jasmins. + + Maintenant c'est le jour. La veille aprs le rve; + La prose aprs les vers: c'est le vide et l'ennui; + C'est une bulle encor qui dans les mains nous crve, + C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui. + + O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, + Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu tranant le pied, + D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, + Quand sur nos fronts blmis le spleen anglais s'assied? + + Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, + Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu + Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, + Comme un cheval que fouille un peron pointu? + + Hier, j'tais heureux. J'tais! Mot doux et triste! + Le bonheur est l'clair qui fuit sans revenir. + Hlas! et pour ne pas oublier qu'il existe, + Il le faut embaumer avec le souvenir. + + J'tais; je ne suis plus; toute la vie humaine + Rsume en deux mots, de l'onde et puis du vent. + Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramne + Au bonheur d'autrefois regrett si souvent? + + Derrire nous le sol se crevasse et s'effondre. + Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau + Que l'on mne au boucher, ne pouvant plus le tondre, + La vieille Mob nous pousse grand train au tombeau. + + Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit clore, + Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, + Et mon coeur effeuill peut refleurir encore; + Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + + Car j'tais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, + Nous faisant dans notre me une chaste oasis, + Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, + Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + + Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, + De quelle passion ta figure vivait, + Et ma pense, au vol amoureux et fantasque, + Ralisait en toi tout ce qu'elle rvait. + + Je nuanais ton front des pleurs de l'agate, + Je posais sur ta bouche un sourire charmant, + Et sur ta joue en fleur la pourpre dlicate + Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + + Et peut-tre qu'au fond de ta noire prunelle + Une larme brillait au lieu d'clair joyeux, + Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, + S'coulait sous le masque invisible mes yeux. + + Peut-tre que l'ennui tordait ta lvre aride, + Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, + Au lieu de marque rose, une tache livide + Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + + Car si la face humaine est difficile lire, + Si dj le front nu ment la passion, + Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire + Si vraiment la pense est soeur de l'action? + + Et cependant, malgr cette pense amre, + Tu m'as laiss, cher bal, un souvenir charmant; + Jamais rv d't, jamais blonde chimre, + Ne m'ont entre leurs bras berc plus mollement. + + Je crois entendre encor tes rumeurs touffes, + Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, + Comme au sortir du bain, les pris et les fes, + Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + + Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, + Passer et repasser comme une aile d'oiseau, + Plus suave en odeur que n'est la marjolaine + Ou le muguet des bois au temps du renouveau. + + O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, + Je ne veux plus servir qu'une desse au ciel, + Endormeuse des maux et des soucis du monde; + J'apporte ta chapelle un pavot et du miel. + + Nuit, mre des festins, mre de l'allgresse, + Toi qui prtes le pan de ton voile l'Amour, + Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma matresse, + Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour. + +1834. + + + + +TOMBE DU JOUR + + + Le jour tombait, une ple nue + Du haut du ciel laissait nonchalamment, + Dans l'eau du fleuve peine remue, + Tremper les plis de son blanc vtement. + + La nuit parut, la nuit morne et sereine, + Portant le deuil de son frre le jour, + Et chaque toile son trne de reine, + En habits d'or s'en vint faire sa cour. + + On entendait pleurer les tourterelles, + Et les enfants rver dans leurs berceaux; + C'tait dans l'air comme un frlement d'ailes, + Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + + Le ciel parlait voix basse la terre; + Comme au vieux temps ils parlaient en hbreu, + Et rptaient un acte de mystre; + Je n'y compris qu'un seul mot: c'tait Dieu. + +1834. + + + + +LA DERNIERE FEUILLE + + + Dans la fort chauve et rouille + Il ne reste plus au rameau + Qu'une pauvre feuille oublie, + Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + + Il ne reste plus dans mon me + Qu'un seul amour pour y chanter, + Mais le vent d'automne qui brame + Ne permet pas de l'couter; + + L'oiseau s'en va, la feuille tombe, + L'amour s'teint, car c'est l'hiver. + Petit oiseau, viens sur ma tombe + Chanter, quand l'arbre sera vert! + +1837. + + + + +LE TROU DU SERPENT + + + Au long des murs, quand le soleil y donne, + Pour rchauffer mon vieux sang engourdi, + Avec les chiens, auprs du lazzarone, + Je vais m'tendre l'heure de midi. + + Je reste l sans rve et sans pense, + Comme un prodigue son dernier cu. + Devant ma vie, aux trois quarts dpense, + Dj vieillard et n'ayant pas vcu. + + Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, + Mon me use abandonne mon corps; + Je porte en moi le tombeau de moi-mme, + Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + + Quand le soleil s'est cach sous la nue, + Devers mon trou je me trane en rampant, + Et jusqu'au fond de ma peine inconnue + Je me retire aussi froid qu'un serpent. + +1834. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE + + +I + + Il est par les faubourgs un ramas de maisons + Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, + Et dont les pieds baigns d'eau croupie et de boue + Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. + Rien n'est plus triste voir, dans ce vilain Paris, + Entre le ciel tout jaune et le pav tout gris, + Que ne sont ces maisons laides et rechignes. + Les carreaux y sont faits de toiles d'araignes; + Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux; + Les murs, btis d'hier, semblent dj tout vieux, + Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre gale, + Ils sont tous bourgeonns, pleins de lpre et de gale, + Pareils des vieillards de dbauche pourris, + Ruines sans grandeur et dignes de mpris. + Un bton, comme un bras que la maigreur dcharne, + Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. + Ce ne sont sur le bord des fentres que pots, + Matelas scher, guenilles et drapeaux, + Si que chaque maison, dpassant ses murailles, + A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + + Des hommes vivent l, dans leur fange abrutis; + Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits + Qui grouillent aussitt sous les pieds de leurs pres, + Comme sous un fumier grouille un noeud de vipres. + Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, + On les voit barboter, pareils des pourceaux; + On les voit scrofuleux, nous et culs-de-jattes, + Comme un crapaud bless qui saute sur trois pattes, + Descendre en trbuchant quelque roide escalier + Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. + D'autres, en vagissant d'une bouche fltrie, + Sucent une mamelle puise et tarie, + Et les mres s'en vont chantant d'une aigre voix + Un ignoble refrain en ignoble patois. + Quant aux hommes, ils sont partis la maraude; + A peine verrez-vous quelque fivreux qui rde, + Le corps entortill dans un ple lambeau, + Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. + Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hves, + Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, + Et n'y jette travers la noire humidit + Un blond fil de lumire aux chauds jours de l't. + Une odeur de prison et de maladrerie, + Je ne sais quel parfum de vieille juiverie + Vous coeure en entrant et vous saisit au nez. + Des vivants comme nous sont pourtant condamns + A respirer cet air aux miasmes mphitiques, + Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. + Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, + C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; + Ils sont dshrits de toute la nature, + Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. + Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? + Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, + Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, + Avec ses tons boueux cette bauche incomplte, + Certes, ce n'tait pas dans le dessein pieux + De scher votre bourse et de mouiller vos yeux. + Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, + Et je dis anathme a cette race impie. + + +II + + Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, + Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. + Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables + Aux avares griffons dont nous parlent les fables, + Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, + Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. + Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; + Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, + Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, + Arracher vos clous d'or, portes du paradis, + Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, + Anges et chrubins, ils vous prendraient vos gloires. + + Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, + Un moyen d'imposer ses volonts tous, + Et de faire fleurir sa libre fantaisie + Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. + L'or, ce n'est pas pour eux des chteaux au soleil, + Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, + Un srail choisir, de belles courtisanes + Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, + Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, + Une collection de grands matres anciens, + L'imprial tokay, cte cte en sa cave, + Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. + L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idal, + L'anneau de Salomon, le talisman fatal, + Qui, forant venir les dmons et les anges, + Fait les ralits de nos rves tranges. + Ils aiment l'or pour l'or: c'est l leur passion; + Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; + Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, + Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. + Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trsor, + Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + + Les choses de ce monde et les choses divines, + Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, + Ils ne respectent rien et vont dtruisant tout. + Ils jettent sans piti dans le creuset qui bout, + Avec leurs cercueils peints et dors, les momies + Des gnrations dans le temps endormies. + Ils brlent le pass pour avoir ce peu d'or + Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. + Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, + Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, + Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, + L'ange du tabernacle et les chsses des saints, + Les beaux lambris d'glise et les stalles sculptes + Gisent au fond des cours pleines charretes; + Pour cuire leur pture ils n'ont pas d'autre bois + Que des dbris d'autel et des morceaux de croix. + C'est un bcher dor qui chauffe leur cuisine, + Cependant qu'accroupie au coin du feu Lsine, + Les yeux caves, le teint plus ple qu'un citron, + Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. + L'pine de son dos est colle son ventre, + Son paule est convexe et sa poitrine rentre, + Elle a des sourcils gris mls de longs poils blancs; + Comme un bissac de pauvre, chacun de ses flancs + Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; + On peut compter les fils de sa robe de bure, + Et, quoiqu'elle soit riche payer vingt palais, + Ses manches laissent voir ses coudes violets; + Elle claque du bec comme fait la cigogne, + Et, quand elle remue et vaque sa besogne, + On entend ses os secs chaque mouvement, + Comme un gond mal graiss, rendre un sourd grincement. + + +III + + Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, + Hynes du pass, vrais chacals de l'histoire, + C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, + Pour prendre leur linceul, les trpasss aux vers, + Et qui ne laissez pas debout une colonne + Sur la fosse d'un sicle o pendre sa couronne. + Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, + Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel, + Soyez maudits! + Jamais dluge de Barbares, + Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, + Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, + N'ont fait autant de mal que vous en faites l. + Quand ils eurent tu la ville aux sept collines, + Ils laissrent au corps son linceul de ruines. + Ils dtruisaient, car telle tait leur mission, + Mais ne spculaient pas sur leur destruction. + + C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues + Prs de leurs pidestaux moisissent abattues! + Destructeurs endiabls, c'est vous dont le marteau + Laisse une cicatrice au front de tout chteau; + C'est vous qui dcoiffez toutes nos mtropoles, + Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; + Vous qui dshabillez les saintes et les saints, + Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints + Et rompez les clochers, comme une jeune fille + Entre ses doigts distraits rompt une frle aiguille; + C'est cause de vous que l'on dit des Franais: + Ils brisent leur pass: c'est un peuple mauvais. + Encor, si vous tiez la vieille bande noire! + Mais vous tes venus bien aprs la victoire. + Vous becquetez le corps que d'autres ont tu; + Vous avez attendu que sa chair ait pu, + Avant que de tomber sur le gant terre, + Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, + Par une nuit sans lune, o le firmament noir + N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, + Vous avez abattu votre vol circulaire + Et port tout joyeux la charogne votre aire. + Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, + S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, + Mlant ses vils abois la trompe de cuivre, + Le noble cerf dix cors, qu' peine elle osait suivre; + Et les bassets trapus, arrivs les derniers, + Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. + Vous tes les bassets. Vous mangez la cure + Par les chiens courageux aux lches prpare. + Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, + Et drobent l'argent dans les poches des morts. + + O fille de Satan, toi, la vieille bande, + Comme ta mission, tu fus horrible et grande. + Je ne sais quelle rude et sombre majest + Drape sinistrement ta monstruosit; + Une fauve aurole autour de toi rayonne + Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. + Des nerfs herculens se tordent tes bras; + L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; + Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, + Et le monde branl craque dans tes treintes. + C'est toi qui commenas ce prilleux duel + Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; + Et quand tu secouais, de tes mains insenses, + Les croix sur les clochers, si prs de Dieu dresses, + On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, + En signe de douleur allait pleurer le sang; + On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie + Et reluire son front une aurole vraie, + Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, + Aprs l'avoir frapp, ne se schassent point. + Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, + Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; + On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, + Et quel foudre il gardait ces insultes-l. + Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, + Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; + Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, + Les anges effars quittrent leurs arceaux; + Mais tu ne savais pas si dans les nefs dsertes + Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, + Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, + A cheval sur l'clair, les milices de Dieu. + La premire et sans peur tu mis la main sur l'arche, + Et tes enfants perdus allrent droit leur marche, + Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas + En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. + Tu fus la posie et l'idal du crime; + Tu dtrnais Jsus de son gibet sublime, + Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. + La vieille monarchie avec la vieille foi + Rlait entre tes bras, toute bleue et livide, + Comme autrefois Ante aux bras du grand Alcide. + Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, + Du trne et de l'autel tous deux sont tombs morts. + Au seul bruit de tes pas les noires basiliques + Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; + Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, + Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; + Le dragon se tordant au bout de la gouttire + Tchait de dgager ses ailerons de pierre; + Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; + Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, + Demandaient: Qu'est-ce donc? leurs voisins plus blmes, + Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mmes. + Quand tu manquais de rois jeter tes chiens, + Tu forais Saint-Denis te rendre les siens; + Tu descendais sans peur sous les funbres porches. + Les spectres, blouis aux lueurs de tes torches, + Fuyaient chevels en poussant des clameurs. + Troubls dans leur sommeil, tous ces ples dormeurs, + Rvant d'ternit, pensaient l'heure venue, + O le Christ doit juger les hommes sur sa nue; + Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux + Leur paupire embaume afin de voir leurs yeux, + Certes ils pouvaient croire ton rire sauvage, + A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, + Qu'ils taient bien damns, et qu'un diable d'enfer + Venait les emporter dans ses griffes de fer. + L'pouvante crispait leur bouche violette, + Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, + Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi + Que pour guillotiner un vritable roi. + Tes rves n'taient pas hants de noirs fantmes; + Toutes les sommits, ttes de rois et dmes, + Devaient fatalement tomber sous ton marteau, + Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; + Tu n'tais que le bras de la nouvelle ide, + Et le sang comme l'eau, sur ta robe inonde, + Coulait et te faisait une pourpre ton tour. + O tueuse de rois, souveraine d'un jour! + Tes forfaits taient noirs et grands comme l'abme, + Mais tu gardais au moins la majest du crime, + Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, + Et, si tu profanais les cadavres des rois, + C'tait pour te venger et non pas pour leur prendre + Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN + + + Ami, vous avez beau, dans votre austrit, + N'estimer chaque objet que par l'utilit, + Demander tout d'abord quoi tendent les choses + Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; + Vous avez beau vouloir vers ce ple commun + Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; + Il est dans la nature, il est de belles choses, + Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, + Des potes rveurs et des musiciens + Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens, + Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, + Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, + Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, + coutent le rcit de leurs amours nafs. + Il est de ces esprits qu'une faon de phrase, + Un certain choix de mots tient un jour en extase, + Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin + Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. + D'autres seront pris de la beaut du monde + Et du rayonnement de la lumire blonde; + Ils resteront des mois assis devant des fleurs, + Tchant de s'imprgner de leurs vives couleurs; + Un air de tte heureux, une forme de jambe, + Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, + Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. + Qu'importent ceux-l les affaires du temps + Et le grave souci des choses politiques? + Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, + Et comment sont coups vos cheveux blonds ou bruns, + Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? + Vos discours sont trs-beaux, mais j'aime mieux des roses. + Les antiques Vnus, aux gracieuses poses, + Que l'on voit, talant leur sainte nudit, + Raliser en marbre un rve de beaut, + Ont plus fait, mon sens, pour le bonheur du monde, + Que tous ces vains travaux o votre orgueil se fonde; + Restez assis plutt que de perdre vos pas. + Le lis ne file pas et ne travaille pas; + Il lui suffit d'avoir la blancheur clatante, + Il jette son parfum et cela le contente. + Dans sa coupe il rserve aux voyageurs du ciel + Une perle de pluie, une goutte de miel, + Et la sylphide, au bal d'Obron invite, + Se taille dans sa feuille une robe argente. + Qui de vous osera lui dire: Paresseux! + Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux + Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, + Se cachent en hiver sous la paille des bouges, + Et qu'il ne ptrit pas de ses doigts blancs du pain + A tous les malheureux qui vont criant la faim? + Qui donc dira cela, que toute chose belle, + Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle + Et son enseignement et sa moralit? + Comment pourrons-nous croire la Divinit + Si nous n'coutons pas le rossignol qui chante, + Si nous n'en voyons pas une preuve touchante + Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, + La fleur de la valle avec son encensoir? + Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? + Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos mes, + Laissons tourner le monde et les choses aller; + Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, + Et nous pouvons fort bien retirer notre paule, + Sans faire choir le ciel et dranger le ple. + Se croire le pivot de la cration + Est une erreur commune toute ambition; + L'on est persuad qu'on est indispensable + Et l'on ne pse pas le poids d'un grain de sable + Aux balances d'airain des grands vnements. + L'on tombe chaque jour en des tonnements + A voir quel peu d'cume au torrent de l'abme + Fait un homme jet de la plus haute cime, + Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait pass, + Par le premier qui vient on le voit remplac. + Nos agitations ne laissent pas de trace: + C'est la bulle sur l'eau qui crve et qui s'efface; + En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot gal, + Le fleuve travers tout court au gouffre fatal, + Et dans l'ternit mystrieuse et noire + Entrane ce gravier que l'on nomme l'histoire. + Quand votre nom serait creus dans le rocher, + L'intarissable flot qui semble le lcher, + Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son matre, + De sa langue d'azur le fera disparatre, + Et, si profondment qu'ait fouill le ciseau, + Le rocher coup sr durera moins que l'eau. + Et vous, mon jeune ami, tte sereine et blonde, + A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde + Qui jamais n'a rendu le vaisseau confi? + O retrouverez-vous le temps sacrifi, + Et ce qu'a de votre me emport sur son aile + Des rvolutions la tempte ternelle? + Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, + Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, + Et traverser pied ce grand dsert de prose, + Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose + Offre candidement sa bouche vos baisers, + A l'ge o les bonheurs sont tellement aiss, + Que c'en est un dj d'tre au monde et de vivre? + De ses parfums ambrs le printemps vous enivre, + La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; + Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, + Et la fe amoureuse, afin de vous sduire, + Se baigne devant vous dans la source, et fait luire + A travers les roseaux, sous le flot argentin, + Son paule de nacre et son dos de satin. + Mais, sourd tout cela comme un anachorte, + Vous foulez sans piti la pauvre violette; + La fe en soupirant rattache ses cheveux, + Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, + Et reprend tristement ses habits sur les branches. + Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches + Au pays d'Avalon vous auraient emport; + Dans les tourelles d'or d'un palais enchant + Vous auriez vu passer votre vie en doux rves: + Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grves, + Sur les clats de verre et les tessons casss, + A travers les dbris des trnes renverss, + Vous avez prfr, faussant votre nature, + Pieds nus et dans la nuit, marcher l'aventure; + Vous avez oubli les sentiers d'autrefois, + Et vous ne suivez plus la rverie au bois: + Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; + Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, + Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. + Le front tout soucieux et pench vers le sol, + Vous passez sans rpondre au gai salut des merles. + O donc est-il ce temps o vous comptiez les perles + Et les beaux diamants aux clairs diaprs + Que rpand le matin sur le velours des prs? + Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, + Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; + Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc + Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, + Et vous en composiez, enfantines merveilles, + Des colliers trois rangs et des pendants d'oreilles. + Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, + Qui, passant leur front rouge entre les bls gaux, + Au revers du sillon, de leurs petites langues, + Vous faisaient autrefois de si belles harangues? + De votre ngligence ils sont tout attrists + Et se plaignent au vent de n'tre plus chants. + C'est en vain que juillet les convie sa fte; + Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tte, + Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. + Les bluets dsols ont tous la larme l'oeil, + Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire + Que vous ayez perdu si vite la mmoire + Des entretiens nafs et des charmants amours + Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! + Ami, vous tiez fait pour chanter sous le htre, + Comme le doux berger que Mantoue a vu natre, + La blonde Amaryllis en couplets alterns. + De sauvages odeurs vos vers tout imprgns + Sentent le serpolet, le thym et la framboise; + A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, + Et, tout merveill, du sommeil des ormeaux + Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. + Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques + D'une bouche forme aux chants lgiaques; + Laissez cette besogne aux orateurs braillards, + Qui, le pied sur la borne et les cheveux pars, + Jurent six gredins, tout grouillants de vermine, + Qu'ils ont vraiment sauv Rome de la ruine. + Rome se sauvera toute seule trs-bien; + Ses destins sont crits et nous n'y ferons rien. + Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? + Que le char de l'tat s'enfonce dans la boue, + Ou, par les rangs presss de ce btail humain, + S'ouvre, en les crasant, un plus large chemin, + Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse + Quelque petit sentier, par une pente douce, + Regagnant le sommet d'un coteau spar, + D'o l'oeil se perd au fond d'un lointain azur; + Et nous attendrons l que notre jour arrive, + Voyant de haut la mer se briser la rive, + Et les vaisseaux l-bas palpiter sous le vent. + La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; + Marchands, hommes de guerre, orateurs et potes, + La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; + Pour sa gerbe elle prend l'pi comme la fleur, + Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; + Elle va, du coupant de sa courbe faucille, + Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; + Elle fauche le champ de l'un l'autre bout, + Et dans son grenier noir elle serre le tout. + A quoi bon s'efforcer jusques perdre haleine, + Courir droite, gauche, et prendre tant de peine, + Quand peut-tre le fer, prs de notre sillon, + Se balance et fait luire un sinistre rayon? + Quelle chose est utile en ce monde o nous sommes? + Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, + Qui peut dire lequel tait Napolon + Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? + Qui le dcidera? L'existence est un songe + O rien n'est sr, sinon que le mme ver ronge + Le corps du citoyen utile et positif + Et le corps du rveur et du pote oisif. + Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, + Entre nant et rien quelle est la diffrence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS + + + Hier il m'a sembl (sans doute j'tais ivre) + Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers + Tout cuirasss de fer, tout imbriqus de cuivre, + Et caparaonns de harnois singuliers. + + Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, + Des Mduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards + Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, + Et des noeuds de serpents caillaient leurs brassards. + + Par moment, du rebord de l'arcade gante, + Un cavalier bless perdant son point d'appui, + Un cheval effar tombait dans l'eau bante, + Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + + C'tait vous, mes dsirs, c'tait vous, mes penses, + Qui cherchiez forcer le passage du pont, + Et vos corps tout meurtris sous leurs armes fausses, + Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS + + + Parfois un enfant trouve une petite graine, + Et tout d'abord, charm de ses vives couleurs, + Pour la planter, il prend un pot de porcelaine + Orn de dragons bleus et de bizarres fleurs. + + Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, + Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; + Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge + Tant qu'il fasse clater le ventre du vaisseau. + + L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse + Sur les dbris du pot brandir ses verts poignards; + Il la veut arracher, mais la tige est tenace; + Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + + Ainsi germa l'amour dans mon me surprise; + Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: + C'est un grand alos dont la racine brise + Le pot de porcelaine aux dessins clatants. + + + + +LE SPHINX + + + Dans le Jardin Royal o l'on voit les statues, + Une Chimre antique entre toutes me plat; + Elle pousse en avant deux mamelles pointues, + Dont le marbre vein semble gonfl de lait. + + Son visage de femme est le plus beau du monde; + Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; + Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, + On s'aperoit qu'elle a des griffes ses pieds. + + Les jeunes nourrissons qui passent devant elle + Tendent leurs petits bras et veulent avec cris + Coller leur bouche ronde sa dure mamelle; + Mais, quand ils l'ont touche, ils reculent surpris, + + C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimres: + La face en est charmante et le revers bien laid. + Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mres + N'ont pas pour notre lvre une goutte de lait. + + + + +PENSE DE MINUIT + + + Une minute encor, madame, et cette anne, + Commence avec vous, avec vous termine, + Ne sera plus qu'un souvenir. + Minuit: voil son glas que la pendule sonne, + Elle s'en est alle en un lieu d'o personne + Ne peut la faire revenir: + + Quelque part, loin, bien loin, par del les toiles. + Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. + Sur le bord du nant jet; + Limbes de l'impalpable, invisible royaume + O va ce qui n'a pas de corps ni de fantme, + Ce qui n'est rien ayant t; + + O va le son, o va le souffle, o va la flamme, + La vision qu'en rve on peroit avec l'me, + L'amour de notre coeur chass; + La pense inconnue close en notre tte; + L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le prsent qui se fait pass; + + Un -compte d'un an pris sur les ans qu' vivre + Dieu veut bien nous prter; une feuille du livre + Tourne avec le doigt du temps; + Une scne nouvelle rajouter au drame, + Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + + Un autre pas de fait dans cette route morne, + De la vie et du temps, dont la dernire borne, + Proche ou lointaine, est un tombeau; + O l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; + O de votre bonheur toujours chaque ronce + Derrire vous reste un lambeau. + + Du haut de cette anne avec labeur gravie, + Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effac, + Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, + Je contemple un moment, des yeux de la mmoire, + Le vaste horizon du pass. + + Ainsi le voyageur, du haut de la colline, + Avant que tout fait le versant qui s'incline + Ne les drobe son regard, + Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues + Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son dpart. + + Mes ans vanouis mes pieds se dploient + Comme une plaine obscure o quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frapps: + Sur les plans loigns qu'un brouillard d'oubli cache, + Une poque, un dtail nettement se dtache + Et revit mes yeux tromps. + + Ce qui fut moi jadis m'apparat: silhouette + Qui ne ressemble plus au moi qu'elle rpte; + Portrait sans modle aujourd'hui; + Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte + Que le pass ravit au prsent qu'il emporte; + Reflet dont le corps s'est enfui. + + J'hsite en me voyant devant moi reparatre, + Hlas! et j'ai souvent peine me reconnatre + Sous ma figure d'autrefois. + Comme un homme qu'on met tout coup en prsence + De quelque ancien ami dont l'ge et dont l'absence + Ont chang les traits et la voix. + + Tant de choses depuis par cette pauvre tte, + Ont pass! dans cette me et ce coeur de pote, + Comme dans l'aire des aiglons, + Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pense + Se dbattent, heurtant leur coquille brise + Avec leurs ongles dj longs! + + Je ne suis plus le mme: me et corps, tout diffre; + Hors le nom, rien de moi n'est rest; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. + On ne peut sur le temps reprendre une minute, + Ni faire remonter un grain aprs sa chute + Au fond du fatal sablier. + + La tte de l'enfant n'est plus dans cette tte + Maigre, dcolore, ainsi que me l'ont faite + L'tude austre et les soucis. + Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui mdite + Et dont quelque tourmente intrieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + + Ma joue tait sans plis, toute rose, et ma lvre + Aux coins toujours arqus riait; jamais la fivre + N'en avait noirci le corail. + Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des tincelles + Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles + Doublaient le ciel dans leur mail. + + Mon coeur avait mon ge, il ignorait la vie; + Aucune illusion, amrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; + Il s'panouissait toute chose belle, + Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal tait bien, le bien mieux. + + Ma posie, enfant la grce ingnue, + Les cheveux dnous, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main, + Avec son collier fuit de perles de rose, + Sa robe prismatique au soleil irise, + Allait chantant par le chemin. + + Et puis l'ge est venu qui donne la science, + J'ai lu Werther, Ren, son frre d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du coeur, + Qui dflorent la vie et nous dgotent d'elle, + Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + + Ce fut un dur rveil: ayant vu que les songes + Dont je m'tais berc n'taient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux, + Je cherchai la gangrne au fond de tout, et, comme + Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, + Et je devins bien malheureux. + + La pense et la forme ont pass comme un rve. + Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlve? + Dans quel coin du chaos met-il + Ces aspects oublis comme l'habit qu'on change, + Tous ces moi du mme homme? et quel royaume trange + Leur sert de patrie ou d'exil? + + Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystre; + Nous le saurons peut-tre la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil + Avec sa sombre voix explique bien des choses; + Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'ternit commence au seuil. + + L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, + De vous entretenir de tout cela. Mon me, + Ainsi qu'un vase trop rempli, + Dborde, laissant choir mille vagues penses, + Et ces ressouvenirs d'illusions passes + Rembrunissent mon front pli. + + Eh! que vous fait cela, dites-vous, tte folle, + De vous inquiter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir, + Comme un enfant mutin, sa mre par la robe, + Ce pass qui s'en va? De ce qu'il vous drobe + Consolez-vous par l'avenir. + + Regardez; devant vous l'horizon est immense. + C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. + La route de ce monde est pour vous une alle, + Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sable: + Marchez o le temps vous conduit. + + Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. + Oh! vous avez raison, je me le dis moi-mme, + L'avenir devrait m'tre cher; + Mais c'est en vain, hlas! que votre voix m'exhorte; + Je rve, et mon baiser votre front avorte, + Et je me sens le coeur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON + + + Ange de posie, vierge blanche et blonde, + Tu me veux donc quitter et courir par le monde? + Toi qui, voyant passer du seuil de la maison + Les nuages du soir sur le rouge horizon, + Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, + Ne t'es jamais surprise les dsirer suivre; + Toi, mme au ciel d't, par le jour le plus bleu, + Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, + Quel grand dsir te prend, ma folle hirondelle! + D'abandonner le nid et de dployer l'aile? + + Ah! restons tous les deux prs du foyer assis, + Restons; je te ferai, petite, des rcits, + Des contes merveilleux, tenir ton oreille + Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille. + Le vent rle et se plaint comme un agonisant; + Le dogue rveill hurle au bruit du passant; + Il fait froid: c'est l'hiver; la grle grand bruit fouette + Les carreaux palpitants; la rauque girouette + Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. + O veux-tu donc aller? + + O mon matre, sais-tu + La chanson que Mignon chante Wilhelm dans Goethe? + Ne la connais-tu pas la terre du pote, + La terre du soleil o le citron mrit, + O l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? + C'est l, matre, c'est l qu'il faut mourir et vivre, + C'est l qu'il faut aller, c'est l qu'il me faut suivre. + + Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, + Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, + Brleraient la peau blanche et ta chair diaphane. + La ple violette au vent d't se fane; + Il lui faut la rose et le gazon pais, + L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; + C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. + Fille du Nord comme elle, frle crature! + Que ferais-tu l-bas sur le sol tranger? + Ah! la patrie est belle et l'on perd changer. + Crois-moi, garde ton rve. + + Italie! Italie! + Si riche et si dore, oh! comme ils t'ont salie! + Les pieds des nations ont battu tes chemins; + Leur contact a lim tes vieux angles romains, + Les faux dilettanti s'rigeant en artistes, + Les riches ennuys et les rimeurs touristes, + Les petits lords Byrons fondent de toutes parts + Sur ton cadavre terre, mre des Csars! + Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; + L'un se pme au rocher et l'autre la cascade: + Ce sont, chaque pas, des admirations, + Des yeux levs en l'air et des contorsions. + Au moindre bloc informe et dvor de mousse, + Au moindre pan de mur o le lentisque pousse, + On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, + A faire de piti rire les monuments. + L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, + Tche de trouver beaux tes damns gigantesques, + O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier + Pour savoir si c'est l qu'il doit s'extasier; + L'autre, plus amateur de ruines antiques, + Ne rve que frontons, corniches et portiques, + Baise chaque pav de la Via-Lata, + Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. + De mots italiens fardant leurs rimes blmes, + Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en pomes, + Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: + Artistes et dandys, roturiers, baronnets, + Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, + Afin de remporter un pan de ta tunique! + + Restons, car au retour on court risque souvent + De ne retrouver plus son vieux pre vivant, + Et votre chien vous mord, ne sachant plus connatre + Dans l'tranger bruni celui qui fut son matre: + Les coeurs qui vous taient ouverts se sont ferms, + D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aims, + Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. + Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: + Le monde o vous viviez s'est arrang sans vous, + Et l'on a divis votre part entre tous. + Vous tes comme un mort qu'on croit au cimetire, + Et qui, rompant un soir le linceul et la bire, + Retourne sa maison croyant trouver encor + Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; + Mais sa femme a dj combl la place vide, + Et son or est aux mains d'un hritier avide; + Ses amis sont changs, en sorte que le mort, + Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, + Ne demandera plus qu' rentrer sous la terre + Pour dormir sans rveil dans son lit solitaire. + C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: + C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. + L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe + Qu'un autre amour dans l'me, et la larme qui tombe + N'est pas sche encor, que la bouche sourit, + Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'crit. + + Restons pour tre aims, et pour qu'on se souvienne + Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne + Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! + Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. + Ds qu'aux yeux bien aims votre vue est ravie, + Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; + Ds que l'on n'entend plus le son de votre voix, + Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, + Vous tes mort; vos traits se troublent et s'effacent + Au fond de la mmoire, et d'autres les remplacent. + Pour qu'on lui soit fidle il faut que le ramier + Ne quitte pas le nid et vive au colombier. + Restons au colombier. Aprs tout, notre France + Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, + Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici + De beaux palais voir et des tableaux aussi. + Nous avons des donjons, de vieilles cathdrales + Aussi haut que Saint-Pierre levant leurs spirales; + Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, + Saint-Severin dardant sa flche entre les toits, + Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, + Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; + Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, + Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, + Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, + O l'on peut suivre en paix ses chres rveries; + Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, + Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, + Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, + Ce qui vaut mieux que tout, belle vagabonde, + Le foyer domestique, ineffable en douceurs, + Avec la mre au coin et les petites soeurs, + Et le chat familier qui se joue et se roule, + Et, pour hter le temps quand goutte goutte il coule, + Quelques anciens amis causant de vers et d'art, + Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard. + +1833. + + + + +ROMANCE + + +I + + Au pays o se fait la guerre + Mon bel ami s'en est all; + Il semble mon coeur dsol + Qu'il ne reste que moi sur terre! + En parlant, au baiser d'adieu, + Il m'a pris mon me ma bouche. + Qui le tient si longtemps, mon Dieu! + Voil le soleil qui se couche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +II + + Les pigeons, sur le toit roucoulent, + Roucoulent amoureusement + Avec un son triste et charmant; + Les eaux sous les grands saules coulent. + Je me sens tout prs de pleurer; + Mon coeur comme un lis plein s'panche, + Et je n'ose plus esprer. + Voici briller la lune blanche, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + +III + + Quelqu'un monte grands pas la rampe: + Serait-ce lui, mon doux amant? + Ce n'est pas lui, mais seulement + Mon petit page avec ma lampe. + Vents du soir, volez, dites-lui + Qu'il est ma pense et mon rve, + Toute ma joie et mon ennui. + Voici que l'aurore se lve, + Et moi, toute seule en ma tour, + J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE + + + Soulve ta paupire close + Qu'effleure un songe virginal; + Je suis le spectre d'une rose + Que tu portais hier au bal. + Tu me pris encore emperle + Des pleurs d'argent de l'arrosoir, + Et parmi la fte toile + Tu me promenas tout le soir. + + O toi qui de ma mort fus cause, + Sans que tu puisses le chasser, + Toute la nuit mon spectre rose + A ton chevet viendra danser. + Mais ne crains rien, je ne rclame + Ni messe ni _De profundis_; + Ce lger parfum est mon me, + Et j'arrive du paradis. + + Mon destin fut digne d'envie: + Pour avoir un trpas si beau, + Plus d'un aurait donn sa vie, + Car j'ai ta gorge pour tombeau, + Et sur l'albtre o je repose + Un pote avec un baiser + crivit: Ci-gt une rose + Que tous les rois vont jalouser. + +1837. + + + + +LAMENTO + +LA CHANSON DU PCHEUR + + + Ma belle amie est morte: + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon me et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche crature + Est couche au cercueil. + Comme dans la nature + Tout me parat en deuil! + La colombe oublie + Pleure et songe l'absent; + Mon me pleure et sent + Qu'elle est dpareille. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'tend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle tait belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer! + Ah! sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DDAIN + + + Une piti me prend quand part moi je songe + A cette ambition terrible qui nous ronge + De faire parmi tous reluire notre nom, + De ne voir s'lever par-dessus nous personne, + D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, + D'tre salu grand comme Goethe ou Byron. + + Les peintres jusqu'au soir courbs sur leurs palettes, + Les amphions frappant leurs claviers, les potes, + Tous les blmes rveurs, tous les croyants de l'art, + Dans ces noms clatants et saints sur tous les autres, + Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font aptres, + Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart! + + C'est l le grand souci qui tous, tant que nous sommes, + Dans cet ge mauvais, austres jeunes hommes, + Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; + La passion du beau nous tient et nous tourmente, + La sve sans issue au fond de nous fermente, + Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + + De ces frles enfants, la terreur de leur mre, + Qui s'puisent en vain suivre leur chimre, + Combien dj sont morts! combien encor mourront! + Combien au beau moment, gloire, froide statue, + Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, + Ples, sur ton paule ont inclin le front! + + Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, + Travailler, oublier d'tre heureux et de vivre; + Ne pas avoir une heure dormir au soleil, + A courir dans les bois sans arrire-pense; + Gmir d'une minute au plaisir dpense, + Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + + Jeter son me au vent et semer sans qu'on sache + Si le grain sortira du sillon qui le cache, + Et si jamais l't dorera le bl vert; + Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, + Entassant des trsors et rassemblant des marbres, + Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert! + + Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, + Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; + Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; + Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, + La terre les boit vite, et pas une ne perce, + Pour arriver vous, le suaire et le plomb. + + Dieu nous comble de biens, notre mre Nature + Rit amoureusement chaque crature; + Le spectacle du ciel est admirable voir; + La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; + Des vents tout parfums nous chantent aux oreilles: + Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + + Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise + Quand vous passez: C'est lui! Pour que dans une glise, + Saint-Denis, Westminster, sous un pav noirci, + On vous couche ct de rois que le ver mange, + N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange + Et cette inscription: Un grand homme est ici. + + En vrit c'est tout.--O nant! folie! + Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. + Vouloir l'ternit lorsque l'on n'a qu'un jour! + Rver, chercher le beau, fonder une mmoire, + Et forger un par un les rayons de sa gloire, + Comme si tout cela valait un mot d'amour! + +1833. + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE + + + Vos premires saisons peine sont closes, + Enfant, et vous avez dj vu plus de choses + Qu'un vieillard qui trbuche au seuil de son tombeau. + Tout ce que la nature a de grand et de beau, + Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, + Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... + Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, + La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, + L'Europe dcrpite et la jeune Amrique; + Car votre peau cuivre aux ardeurs du tropique, + Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, + S'est faite presque blanche nos ts frileux. + Votre enfance joyeuse a pass comme un rve, + Dans la verte savane et sur la blonde grve; + Le vent vous apportait des parfums inconnus; + Le sauvage Ocan baisait vos beaux pieds nus, + Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, + Chante et jette un hochet au nouveau-n qui pleure, + Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous + Ses coquilles de moire et son murmure doux. + Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes + cartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; + Les tamaniers en fleur vous prtaient des abris; + Vous aviez pour jouer des nids de colibris; + Les papillons dors vous ventaient de l'aile, + L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; + Les magnolias penchaient la tte en souriant, + La fontaine au flot clair s'en allait babillant; + Les bengalis coquets, se mirant son onde, + Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, + Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, + Un refrain la bouche et des fleurs dans les mains! + Aux heures du midi, nonchalante crole, + Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, + Et la bonne ngresse aux dents blanches qui rit, + Chassant les moucherons d'auprs de votre lit. + Vous aviez tous les biens, heureuse crature, + La belle libert dans la belle nature, + Et puis un grand dsir d'inconnu vous a pris, + Vous avez voulu voir et la France et Paris. + La brise a du vaisseau fait onder la bannire, + Le vieux monstre Ocan, secouant sa crinire + Et courbant devant vous sa tte de lion, + Sur son paule bleue, avec soumission, + Vous a jusques aux bords de la France vante, + Sans rugir une fois, fidlement porte. + Aprs celles de Dieu, les merveilles de l'art + Ont tonn votre me avec votre regard. + Vous avez vu nos tours, nos palais, nos glises, + Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. + Nos beaux jardins royaux, o, de Grce venus, + trangers comme vous, frissonnent les dieux nus, + Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, + O chaque maison dresse une gueule qui fume. + Quel spectacle pour vous, fille du soleil, + Vous toute brune encor de son baiser vermeil. + La pluie a ruissel sur vos vitres jaunies, + Et, triste entre vos soeurs au foyer runies, + En entendant pleurer les bches dans le feu, + Vous avez regrett l'Amrique au ciel bleu, + Et la mer amoureuse avec ses tides lames + Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; + Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, + Les mangliers tranant leurs bras irrsolus; + Toute cette nature orientale et chaude, + O chaque herbe flamboie et semble une meraude, + Et vous avez souffert, votre coeur a saign, + Vos yeux se sont levs vers ce ciel gris baign + D'une vapeur trange et d'un brouillard de houille, + Vers ces arbres chargs d'un feuillage de rouille, + Et vous avez compris, ple fleur du dsert, + Que loin du sol natal votre arome se perd, + Qu'il vous faut le soleil et la blanche rose + Dont vous tiez l-bas toute jeune arrose; + Les baisers parfums des brises de la mer, + La place libre au ciel, l'espace et le grand air; + Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des potes + Au fond de vous trouva des fibres toutes prtes; + Au choeur mlodieux votre voix put s'unir; + Le prisme du regret dorant le souvenir + De cent petits dtails, de mille circonstances, + Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. + Chaque larme furtive chappe vos yeux + Se condensait en perle, en joyaux prcieux; + Dans le rhythme profond, votre jeune pense + Brillait plus savamment, chaque jour enchsse; + Vous avez pntr les mystres de l'art, + Aussi, tout plore, avant votre dpart, + Pour vous baiser au front, la belle posie + Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie; + Pour dire votre coeur vous avez une voix. + Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; + Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vtre! + De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + +1833. + + + + +VERSAILLES + +SONNET + + + Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cit; + Comme Venise au fond de son Adriatique, + Tu tranes lentement ton corps paralytique, + Chancelant sous le poids de ton manteau sculpt. + + Quel appauvrissement! quelle caducit! + Tu n'es que suranne et tu n'es pas antique, + Et nulle herbe pieuse au long de ton portique + Ne grimpe pour voiler ta ple nudit. + + Comme une dlaisse l'cart, sous ton arbre, + Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, + Tu guettes le retour de ton royal amant. + + Le rival du soleil dort sous son monument; + Les eaux de tes jardins jamais se sont tues, + Et tu n'auras bientt qu'un peuple de statues. + +1837. + + + + +LA CARAVANE + +SONNET + + + La caravane humaine au Sahara du monde, + Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, + S'en va tranant le pied, brle aux feux du jour, + Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + + Le grand lion rugit et la tempte gronde; + A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; + La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, + Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + + L'on avance toujours, et voici que l'on voit + Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: + C'est un bois de cyprs, sem de blanches pierres. + + Dieu, pour vous reposer, dans le dsert du temps, + Comme des oasis, a mis les cimetires: + Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINE + +SONNET + + + Comme la vie est faite! et que le train du monde + Nous pousse aveuglment en des chemins divers! + Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, + Promne sans repos sa course vagabonde; + + L'autre, vrai docteur Faust, baign d'ombre profonde, + Auprs de sa croise troite, carreaux verts, + Poursuit de son fauteuil quelques rves amers, + Et dans l'me sans fond laisse filer la sonde. + + Eh bien! celui qui court sur la terre tait n + Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, + C'tait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronn. + + Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille + Par le trou du volet, tait le voyageur. + Ils ont pass tous deux ct du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME + + +I + + Las de ce calme plat, o, d'avance fanes, + Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annes; + Las d'touffer ma vie en un salon troit, + Avec de jeunes fats et des femmes frivoles + changeant sans profit de banales paroles; + Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + + Pour me refaire au grand et me rlargir l'me, + Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, + Je suis all souvent, Victor, + A huit heures, l't, quand le soleil se couche, + Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + + Tout chatoie et reluit; le peintre et le pote + Trouvent l des couleurs pour charger leur palette, + Et des tableaux ardents vous brler les yeux; + Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, + Tons faire trouver Rubens et Titien ples; + Ithuriel rpand son crin dans les cieux. + + Cathdrales de brume aux arches fantastiques, + Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doubls; + La brise qui s'en joue et dchire leurs franges + Imprime, en les roulant, mille formes tranges + Aux nuages chevels. + + Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte + Le jour qui fuit revt la cathdrale sainte, + bauche grands traits l'horizon de feu; + Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, + Semblent les deux grands bras que la ville en prire, + Avant de s'endormir, lve vers son Dieu. + + Ainsi que sa patronne, sa tte gothique + La vieille glise attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; + Les roses des vitraux en rouges tincelles + S'caillent brusquement, et comme des prunelles + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + + La nef panouie, entre ses ctes minces, + Semble un crabe gant faisant mouvoir ses pinces. + Une araigne norme, ainsi que des rseaux + Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, + En fils ariens, en dlicates mailles, + Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + + Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, + Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, + Bizarrement peupls de monstres hraldiques, + closent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + + Lgendes d'autrefois, merveilleuses histoires + crites dans la pierre, enfers et purgatoires + Dvotement taills par de nafs ciseaux; + Pidestaux du portail, qui pleurent leurs statues, + Par les hommes et non par le temps abattues, + Licornes, loups-garous, chimriques oiseaux; + + Dogues hurlant au bout des gouttires, tarasques, + Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de gants, + Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, + Myriades de saints rouls en collerettes + Autour des trois porches bants, + + Lancettes, pendentifs, ogives, trfles grles + O l'arabesque folle accroche ses dentelles + Et son orfvrerie ouvre grand travail, + Pignons trous jour, flches dchiquetes, + Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontes, + La cathdrale luit comme un bijou d'mail! + + +II + + Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre + Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, + Et qu'on revoit enfin le bleu, + Le vide par-dessus et par-dessous l'abme, + Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si prs de Dieu! + + Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, + Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, + Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. + L'abme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, + Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige + Et fait au front des tours trembler les garde-fous. + + Les combles anguleux, avec leurs girouettes, + Dcoupent, en passant, d'tranges silhouettes + Au fond de votre oeil bloui, + Et dans le gouffre immense o le corbeau tournoie, + Bte apocalyptique, en se tordant aboie + Paris clatant, inou! + + Oh! le coeur vous en bat: dominer de ce fate, + Soi, chtif et petit, une ville ainsi faite; + Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; + Debout, l-haut, plus prs du ciel que de la terre, + Comme l'aigle planant, voir au sein du cratre, + Loin, bien loin, la fume et la lave qui bout! + + De la rampe, o le vent par les trfles arabes, + En se jouant, redit les dernires syllabes + De l'hosanna du sraphin, + Voir s'agiter l-bas, parmi les brumes vagues, + Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin! + + Que c'est grand! que c'est beau! les frles chemines, + De leurs turbans fumeux en tout temps couronnes, + Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, + Et la lumire oblique aux artes hardies, + Jetant de tous cts de riches incendies, + Dans la moire du fleuve enchsse cent miroirs + + Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille + Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours, + Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine + Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte son col les grands jours. + + Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dmes + Dont les fronts ardoiss luisent comme des heaumes, + Des murs cartels d'ombre et de clair, des toits + De toutes les couleurs, des rsilles de rues, + Des palais touffs o comme des verrues + S'accrochent des taux et des bouges troits! + + Ici, l, devant vous, derrire, droite, gauche, + Des maisons! des maisons! le soir vous en bauche + Cent mille avec un trait de feu! + Sous le mme horizon, Tyr, Babylone et Rome, + Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + +III + + Et cependant, si beau que soit, Notre-Dame, + Paris ainsi vtu de sa robe de flamme, + Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, + Quand on est descendu tout se mtamorphose, + Tout s'affaisse et s'teint: plus rien de grandiose, + Plus rien, except toi, qu'on admire toujours. + + Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, + Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. + Monde de posie, en ce monde de prose, + A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose, + L'on est pieux et plein de foi! + + Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, + Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, + Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, + A regarder d'en bas ce sublime spectacle, + On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, + Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir. + + Comme nos monuments tournure bourgeoise + Se font petits devant ta majest gauloise, + Gigantesque soeur de Babel! + Prs de toi, tout l-haut, nul dme, nulle aiguille; + Les fates les plus fiers ne vont qu' ta cheville, + Et ton vieux chef heurte le ciel. + + Qui pourrait prfrer, dans son got pdantesque, + Aux plis graves et droits de ta robe dantesque + Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, + Ces Panthons btards, dcalqus dans l'cole, + Antique friperie emprunte Vignole, + Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit? + + O vous, maons du sicle, architectes athes, + Cervelles, dans un moule uniforme jetes, + Gens de la rgle et du compas, + Btissez des boudoirs pour des agents de change, + Et des huttes de pltre des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + + Parmi les palais neufs, les portiques profanes, + Les Parthnons coquets, glises courtisanes, + Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, + Les maisons sans pudeur de la ville paenne, + On dirait te voir, Notre-Dame chrtienne, + Une matrone chaste au milieu de catins! + +1831. + + + + +MAGDALENA + + + J'entrai dernirement dans une vieille glise; + La nef tait dserte, et sur la dalle grise + Les feux du soir, passant par les vitraux dors, + Voltigeaient et dansaient, ardemment colors. + Comme je m'en allais, visitant les chapelles, + Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, + Dans un coin du jub j'aperus un tableau + Reprsentant un Christ qui me parut trs-beau. + On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; + Leurs chairs, d'un ton pareil la cire de cierge, + Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, + A ces fantmes blancs qui se dressent le soir + Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: + Leurs robes plis droits, ainsi que des suaires, + S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque leurs pieds + Ainsi faits, l'on et dit qu'ils fussent copis, + Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique + D'un vieux matre pisan, artiste catholique, + Tant l'on voyait reluire autour de leur beaut + Le nimbe rayonnant de la mysticit, + Et tant l'on respirait dans leur humble attitude + Les parfums onctueux de la batitude. + Sans doute que c'tait l'oeuvre d'un Allemand, + D'un lve d'Holbein, mort bien obscurment, + A vingt ans, de misre et de mlancolie, + Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; + Car ses ttes semblaient, avec leur blanche chair, + Un rve de soleil par une nuit d'hiver. + + Je restai bien longtemps dans la mme posture, + Pensif, contempler cette ple peinture; + Je regardais le Christ sur son infme bois, + Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. + Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains cloues, + Ses chairs par les bourreaux coups de fouet troues, + La blessure livide et bante son flanc; + Son front d'ivoire o perle une sueur de sang; + Son corps blafard ray par des lignes vermeilles, + Me faisaient natre au coeur des pitis nonpareilles, + Et mes yeux dbordaient en des ruisseaux de pleurs + Comme dut en verser la mre des douleurs. + Dans l'outremer du ciel les chrubins fidles + Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, + Et l'un d'eux recueillait, un ciboire la main, + Le pur sang de la plaie o boit le genre humain; + La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mre! + Son divin Fils en proie l'agonie amre; + Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, + Mornes, chevels, sans soupirs et sans voix, + Plus dgouttant de pleurs qu'aprs la pluie un arbre, + taient debout, pareils des piliers de marbre. + + C'tait, certe, un spectacle faire rflchir, + Et je sentis mon cou, comme un roseau flchir + Sous le vent que faisait l'aile de ma pense, + Avec le chant du soir vers le ciel lance. + Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, + Et je pris mon menton dans le creux de ma main, + Et je me dis: O Christ! tes douleurs sont trop vives; + Aprs ton agonie au jardin des Olives, + Il fallait remonter prs de ton Pre, au ciel, + Et nous laisser, nous, l'ponge avec le fiel; + Les clous percent ta chair, et les fleurons d'pines + Entrent profondment dans tes tempes divines. + Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort + Recule pouvante ce sublime effort, + Elle a peur de sa proie, elle hsite la prendre, + Sachant qu'aprs trois jours il la lui faudra rendre, + Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, + Lvera de ses mains la pierre du tombeau; + Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, + Adorable victime entre toutes bnie; + Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, + tendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. + O rigoureux destin! une pareille vie + D'une pareille mort si promptement suivie! + Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! + O donc est le bonheur, le vin doux et le miel? + La parole d'amour pour compenser l'injure, + Et la bouche qui donne un baiser par blessure? + Dieu lui-mme a besoin, quand il est blasphm, + Pour nous bnir encor de se sentir aim, + Et tu n'as pas, Jsus, travers cette terre, + N'ayant jamais press sur ton coeur solitaire + Un coeur sincre et pur, et fait ce long chemin + Sans avoir une paule o reposer ta main, + Sans une me choisie o rpandre avec flamme + Tous les trsors d'amour enferms dans ton me. + + Ne vous alarmez pas, esprits religieux, + Car l'inspiration descend toujours des cieux, + Et mon ange gardien, quand vint cette pense, + De son bouclier d'or ne l'a pas repousse. + C'est l'heure de l'extase o Dieu se laisse voir, + L'Angelus plor tinte aux cloches du soir: + Comme aux bras de l'amant une vierge pme, + L'encensoir d'or exhale une haleine embaume; + La voix du jour s'teint; les reflets des vitraux, + Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, + Et l'on entend courir, sous les ogives frles, + Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; + La foi descend des cieux avec l'obscurit; + L'orgue vibre; l'cho rpond: ternit! + Et la blanche statue, en sa couche de pierre, + Rapproche ses deux mains et se met en prire. + Comme un captif brisant les portes du cachot, + L'me du corps s'chappe et s'lance si haut, + Qu'elle heurte, en son vol, au dtour d'un nuage, + L'toile chevele et l'archange en voyage; + Tandis que la raison, avec son pied boteux, + La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. + C'est cette heure-l que les divins potes + Sentent grandir leur front et deviennent prophtes. + O mystre d'amour! mystre profond! + Abme inexplicable o l'esprit, se confond! + Qui de nous osera, philosophe ou pote, + Dans cette sombre nuit plonger avant la tte? + Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, + Pour chanter dignement tout ce pome obscur? + Qui donc cartera l'aile blanche et dore + Dont un ange abritait cette amour ignore? + Qui nous dira le nom de cette autre loa? + Et quelle me, Jsus, t'aimer se voua? + Murs de Jrusalem, vnrables dcombres, + Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, + O palmiers du Carmel! cdres du Liban! + Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? + Si vos troncs vermoulus et si vos tours mines + Dans leur cho fidle ont, depuis tant d'annes, + Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, + Conserv leur mmoire et le son de leur voix, + Parlez et dites-nous, forts! ruines! + Tout ce que vous savez de ces amours divines + Dites quels purs clairs dans leurs yeux reluisaient. + Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'lanaient! + Et toi, Jourdain, rponds, sous les berceaux de palmes, + Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, + Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux + Que n'en trane aprs lui le paon tout radieux, + Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses + Glisser en se parlant avec des voix plus douces + Que les roucoulements des colombes de mai, + Que le premier aveu de celle que j'aimai; + Et dans un pur baiser, symbole du mystre, + Unir la terre au ciel et le ciel la terre? + + Les chos sont muets, et le flot du Jourdain + Murmure sans rpondre et passe avec ddain; + Les morts de Josaphat, troubls dans leur silence, + Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance + Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, + Le chant du rossignol et le nid du ramier. + Frre, mais voyez donc comme la Madeleine + Laisse sur son col blanc couler flots d'bne + Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux + Mlancoliquement se tournent vers les cieux! + Qu'elle est belle! Jamais, depuis ve la blonde, + Une telle beaut n'apparut sur le monde, + Son front est si charmant, son regard est si doux, + Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, + Quand le dsir craintif rde et s'approche d'elle, + Fait luire son pe et le chasse coups d'aile. + + O ple fleur d'amour close au paradis, + Qui rpands tes parfums dans nos dserts maudits, + Comment donc as-tu fait, fleur! pour qu'il te reste + Une couleur si frache, une odeur si cleste? + Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, + Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? + Quel miracle du ciel, sainte prostitue, + Que ton coeur, cette mer si souvent remue, + Des coquilles du bord et du limon impur + N'ait pas, dans l'ouragan, souill ses flots d'azur, + Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide + La perle blanche au fond de ton me candide! + C'est que tout coeur aimant est rhabilit, + Qu'il vous vient une autre me, et que la puret + Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, + Comme sa soeur coupable une soeur qui fait grce; + C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; + C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + Mon grand peintre ignor, sans en savoir les causes, + Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; + Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, + Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; + La voyant si coupable et prenant piti d'elle, + Pour qu'on lui pardonnt, tu l'as faite plus belle, + Et ton pinceau pieux, sur le divin contour + A promen longtemps ses baisers pleins d'amour. + Elle est plus belle encor que la vierge Marie, + Et le prtre genoux, qui soupire et qui prie, + Dans sa pieuse extase hsite entre les deux, + Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + O sainte pcheresse! grande repentante! + Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, + Dans mes rves choisie, et toute la beaut, + Tout le rayonnement de la virginit + Montrant sur son front blanc la blancheur de son me, + Ne sauraient m'mouvoir, femme vraiment femme, + Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, + Ineffable rose faire envie aux cieux! + Jamais lys de Saron, divine courtisane, + Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, + N'eut un plus pur clat ni de plus doux parfums; + Ton beau front inond de tes longs cheveux bruns + Laisse voir, au travers de la peau transparente, + Le rve de ton me et ta pense errante, + Comme un globe d'albtre clair par dedans! + Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents + Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; + O la plus amoureuse entre toutes les femmes! + Les sraphins du ciel peine ont dans leur coeur + Plus d'extase divine et de sainte langueur; + Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde + Comme d'un manteau d'or la nudit du monde! + Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit + Celui qui t'a marque au front avec le doigt, + Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, + Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; + Celui qui t'apparut au jardin, ple encor + D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, + Et, pour te consoler, voulut que la premire + Tu le visses rempli de gloire et de lumire. + + En faisant ce tableau, Raphal inconnu, + N'est-ce pas? ce penser comme moi t'est venu, + Et que ta rverie a sond ce mystre + Que je voudrais pouvoir la fois dire et taire? + O potes! allez prier cet autel, + A l'heure o le jour baisse, l'instant solennel, + Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. + Regardez le Jsus et puis la Madeleine; + Plongez-vous dans votre me, et rvez au doux bruit + Que font en s'ployant les ailes de la nuit; + Peut-tre un chrubin dtach de la toile, + A vos yeux, un moment, soulvera le voile, + Et dans un long soupir l'orgue murmurera + L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON + + +I + + Souffle, bise! tombe flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie, + Je reste au coin du feu, rvant. + + C'est moi qui suis l'esprit de l'tre! + Le gaz, de sa langue bleutre, + Lche plus doucement le bois; + La fume, en filet d'albtre, + Monte et se contourne ma voix. + + La bouilloire rit et babille; + La flamme aux pieds d'argent sautille + En accompagnant ma chanson; + La bche de duvet s'habille; + La sve bout dans le tison. + + Le soufflet au rle asthmatique + Me fait entendre sa musique; + Le tourne-broche aux dents d'acier + Mle au concerto domestique + Le tic-tac de son balancier. + + Les tincelles rjouies, + En toiles panouies, + Vont et viennent, croisant dans l'air + Les salamandres blouies, + Au ricanement grle et clair. + + Du fond de ma cellule noire, + Quand Berthe vous conte une histoire, + _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_, + C'est moi qui soutiens sa mmoire, + C'est moi qui fais taire le feu. + + J'touffe le bruit monotone + Du rouet qui grince et bourdonne; + J'impose silence au matou; + Les heures s'en vont, et personne + N'entend le timbre du coucou. + + Pendant la nuit et la journe, + Je chante sous la chemine; + Dans mon langage de grillon + J'ai, des rebuts de son ane, + Souvent consol Cendrillon. + + Le renard glapit dans le pige; + Le loup, hurlant de faim, assige + La ferme au milieu des grands bois; + Dcembre met, avec sa neige, + Des chemises blanches aux toits. + + Allons, fagot, ptille et flambe; + Courage! farfadet ingambe, + Saule, bondis plus haut encor; + Salamandre, montre ta jambe, + Lve en dansant ton jupon d'or. + + Quel plaisir? prolonger sa veille, + Regarder la flamme vermeille + Prenant deux bras le tison, + A tous les bruits prter l'oreille, + Entendre vivre la maison! + + Tapi dans sa niche bien chaude, + Sentir l'hiver qui pleure et rde, + Tout blme et le nez violet, + Tchant de s'introduire en fraude + Par quelque fente du volet! + + Souffle, bise! tombe flots, pluie! + Dans mon palais tout noir de suie, + Je ris de la pluie et du vent; + En attendant que l'hiver fuie + Je reste au coin du feu, rvant. + + +II + + Regardez les branches, + Comme elles sont blanches! + Il neige des fleurs. + Riant dans la pluie, + Le soleil essuie + Les saules en pleurs, + Et le ciel reflte + Dans la violette + Ses pures couleurs. + + La nature en joie + Se pare et dploie + Son manteau vermeil. + Le paon, qui se joue, + Fait tourner en roue + Sa queue au soleil. + Tout court, tout s'agite, + Pas un livre au gte; + L'ours sort du sommeil. + + La mouche ouvre l'aile, + Et la demoiselle + Aux prunelles d'or, + Au corset de gupe, + Dpliant son crpe, + A repris l'essor. + L'eau gament babille, + Le goujon frtille: + Un printemps encor! + + Tout se cherche et s'aime; + Le crapaud lui-mme, + Les aspics mchants, + Toute crature, + Selon sa nature: + La feuille a des chants; + Les herbes rsonnent, + Les buissons bourdonnent, + C'est concert aux champs. + + Moi seul je suis triste. + Qui sait si j'existe, + Dans mon palais noir? + Sous la chemine, + Ma vie enchane + Coule sans espoir. + Je ne puis, malade, + Chanter ma ballade + Aux htes du soir. + + Si la brise tide + Au vent froid succde, + Si le ciel est clair, + Moi, ma chemine + N'est illumine + Que d'un ple clair; + Le cercle foltre + Abandonne l'tre: + Pour moi c'est l'hiver. + + Sur la cendre grise, + La pincette brise + Un charbon sans feu. + Adieu les paillettes, + Les blondes aigrettes! + Pour six mois adieu + La matresse bche, + O sous la peluche + Sifflait le gaz bleu! + + Dans ma niche creuse, + Ma patte boiteuse + Me tient en prison. + Quand l'insecte rde, + Comme une meraude, + Sous le vert gazon, + Moi seul je m'ennuie; + Un mur, noir de suie, + Est mon horizon. + + + + +ABSENCE + + + Reviens, reviens, ma bien-aime; + Comme une fleur loin du soleil, + La fleur de ma vie est ferme + Loin de ton sourire vermeil. + + Entre nos coeurs tant de distance! + Tant d'espace entre nos baisers! + O sort amer! dure absence! + O grands dsirs inapaiss! + + D'ici l-bas, que de campagnes, + Que de villes et de hameaux, + Que de vallons et de montagnes, + A lasser le pied des chevaux! + + Au pays qui me prend ma belle, + Hlas! si je pouvais aller; + Et si mon corps avait une aile + Comme mon me pour voler! + + Par-dessus les vertes collines, + Les montagnes au front d'azur, + Les champs rays et les ravines, + J'irais d'un vol rapide et sr. + + Le corps ne suit pas la pense; + Pour moi, mon me, va tout droit, + Comme une colombe blesse, + S'abattre au rebord de ton toit. + + Descends dans sa gorge divine, + Blonde et fauve comme de l'or, + Douce comme un duvet d'hermine, + Sa gorge, mon royal trsor; + + Et dis, mon me, cette belle: + Tu sais bien qu'il compte les jours, + O ma colombe! tire d'aile, + Retourne au nid de nos amours. + + + + +AU SOMMEIL + +HYMNE ANTIQUE + + + Sommeil, fils de la nuit et frre de la mort, + coute-moi, Sommeil: lasse de sa veille, + La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort, + Et son dernier rayon, travers la feuille, + Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement + Sur le front endormi de son bleutre amant. + Par la porte d'ivoire et la porte de corne, + Les songes vrais ou faux de l'rbe envols + Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; + Les cheveux de la nuit, d'toiles d'or mls, + Au long de son dos brun pendent tout dboucls; + Le vent mme retient son haleine, et les mondes, + Fatigus de tourner sur leurs muets pivots, + S'arrtent assoupis et suspendent leurs rondes. + O jeune homme charmant, couronn de pavots, + Qui, tenant sur la main une patre noire, + Pleine d'eau du Lth, chaque nuit nous fait boire, + Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; + Enfant mystrieux, hermaphrodite trange, + O la vie au trpas s'unit et se mlange, + Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; + Douce transition de la lumire l'ombre, + Du repos la mort et du lit au tombeau; + Sous les pais rideaux de ton alcve sombre, + Du fond de ta caverne inconnue au soleil, + Je t'implore genoux, coute-moi, Sommeil! + Je t'aime, doux Sommeil! et je veux ta gloire, + Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, + Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; + Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscne, + Dont le rauque aboment si souvent te troubla, + Et verser l'opium sur ton autel d'bne. + Je te donne le pas sur Phoebus-Apollon, + Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, + Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. + Je te prfre mme la blanche Vnus, + Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, + Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, + Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie + Se suspendre l'essaim des zphyrs ingnus; + Mme au jeune Iacchus, le doux pre de joie, + A l'ivresse, l'amour, tout, divin Sommeil. + + Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde + Lve du doigt le pan de son rideau vermeil, + Soit que les chevaux blancs qui tranent le soleil + Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, + Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. + Sous les arceaux muets de la grotte profonde, + O les songes lgers mnent sans bruit leur ronde, + Reois bnignement mon encens et mes voeux, + Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA + + + Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, + Et que de l'chafaud, sublime et radieux, + Il fut redescendu dans la cit latine, + + Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, + Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; + Il avait oubli le monde dans les cieux. + + Trois grands mois il garda cette attitude austre, + On l'et pris pour un ange en extase devant + Le saint triangle d'or, au moment du mystre. + + Frre, voila pourquoi les potes, souvent, + Buttent chaque pas sur les chemins du monde; + Les yeux fichs au ciel ils s'en vont en rvant. + + Les anges secouant leur chevelure blonde, + Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, + Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + + Eux marchent au hasard et font mille faux pas; + Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, + Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperoivent pas. + + Que leur font les passants, les pierres et les boues? + Ils cherchent dans le jour le rve de leurs nuits, + Et le jeu du dsir leur empourpre les joues. + + Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, + Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, + Ils sortent rayonnants de leurs obscurs rduits. + + Un auguste reflet de leur oeuvre divine + S'attache leur personne et leur dore le front, + Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine. + + Les nuits suivront les jours et se succderont, + Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, + Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + + Tous nos palais sous eux s'teignent et s'affaissent; + Leur me, la coupole o leur oeuvre reluit, + Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + + Notre jour leur parat plus sombre que la nuit; + Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, + Et le tableau quitt les tourmente et les suit. + + Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, + Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, + Et que le ciel de marbre o leur front touche presque. + + Sublime aveuglement? magnifique dfaut! + + + + +MONTE SUR LE BROCKEN + + + Lorsque l'on est mont jusqu'au nid des aiglons, + Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons + Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, + Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, + On s'aperoit enfin qu'on grimperait mille ans, + Tant que la chair tiendrait vos talons sanglants, + Sans approcher du ciel qui toujours se recule, + Et qu'on n'est, aprs tout, qu'un Titan ridicule. + On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, + Et des fantmes vains dansent devant vos yeux. + Le silence est profond; la chanson de la terre + Ne vient pas jusqu' vous, et la voix du tonnerre, + Qui roule sous vos pieds, semble le billement + Du Brocken, ennuy de son dsoeuvrement. + Votre cri, sans trouver d'cho qui le rpte, + S'teint subitement sous la vote muette; + C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor + Les violes d'amour et les cithares d'or, + Car le ciel est bien haut et l'chelle est petite. + Votre guide, effray, redescend et vous quitte, + Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, + La dernire des fleurs vous jette son adieu. + La neige cependant descend silencieuse, + Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse + Apparat ct d'un soleil sans rayons; + Le ciel est tout ray de ses ples sillons, + Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, + Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI + + + Hier j'tais table avec ma chre belle, + Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, + Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid + Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bnit. + C'tait un bruit charmant de verres, de fourchettes, + Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, + De sonores baisers et de propos joyeux. + L'enfant, pour tre l'aise et rgaler mes yeux, + Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine + On voyait les trsors de sa blanche poitrine; + Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, + Ses beaux seins se dressaient, tincelants et durs, + Et, comme sur des fleurs des abeilles poses, + Sur leurs pointes tremblaient des lumires roses. + Un rayon de soleil, le premier du printemps, + Dorait, sur son col brun, de reflets clatants + Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes + D'un verre de cristal allumant les facettes, + Enchssait un rubis dans la pourpre du vin. + Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! + Avec un sentiment de joie et de bien-tre + Je regardais l'enfant, le verre et la fentre; + L'aubpine de mai me parfumait le coeur, + Et, comme la saison, mon me tait en fleur; + Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, + De penser qu'en ce sicle, envahi par la presse, + Dans ce Paris bruyant et sale faire peur, + Sous le rgne fumeux des bateaux vapeur, + Malgr les dputs, la Charte et les ministres, + Les hommes du progrs, les cafards et les cuistres, + On n'avait pas encor supprim le soleil, + Ni dpouill le vin de son manteau vermeil; + Que la femme tait belle et toujours dsirable, + Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, + Auprs de sa matresse, ainsi qu'aux premiers jours, + Clbrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE + + + Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: + Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; + De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; + Comme un sphinx accroupi dans les sables brlants, + Sur l'oreiller velu de tes pattes croises, + Pose ton mufle norme, aux babines fronces, + Dors et prends patience, lion du dsert! + Demain, Csar le veut, de ton cachot ouvert, + Demain tu sauteras dans la pleine lumire, + Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entire, + Et de tous les cts les applaudissements + Rpondront comme un choeur tes grommlements + On te tient en rserve une vierge chrtienne, + Plus blanche mille fois que la Vnus paenne; + Tu pourras loisir, de tes griffes de fer, + Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; + Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: + Ne frotte plus ton nez contre la grille close; + Songe, sous ta crinire, au plaisir de ronger + Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger + Dans le gouffre bant de ta gueule qui fume + Une tte o dj l'aurole s'allume. + Le belluaire ainsi gourmande son lion, + Et le lion fait trve sa rbellion. + + Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, + Rugis affreusement dans l'antre de mon me, + Je n'ai pas de victime promettre ta faim, + Ni d'esclave chrtienne te jeter demain; + Tche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore + Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. + A quoi bon te dbattre et grincer et hurler? + Le temps n'est pas venu de te dmuseler. + En attendant le jour de revoir la lumire, + Silencieusement l'angle d'une pierre, + Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, + Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO + + + Connaissez-vous la blanche tombe + O flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? + Sur l'if, une ple colombe, + Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant; + + Un air maladivement tendre, + A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, + Et qu'on voudrait toujours entendre; + Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + + On dirait que l'me veille + Pleure sous terre l'unisson + De la chanson, + Et du malheur d'tre oublie + Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + + Sur les ailes de la musique + On sent lentement revenir + Un souvenir; + Une ombre de forme anglique + Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + + Les belles de nuit, demi-closes, + Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, + Et le fantme aux molles poses + Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras? + + Oh! jamais plus, prs de la tombe + Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, + couter la ple colombe + Chanter sur la branche de l'if + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE + + + Dites, la jeune belle, + O voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + L'aviron est d'ivoire, + Le pavillon de moire, + Le gouvernail d'or fin; + J'ai pour lest une orange, + Pour voile une aile d'ange, + Pour mousse un sraphin. + + Dites, la jeune belle, + O voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Est-ce dans la Baltique, + Sur la mer Pacifique, + Dans l'le de Java? + Ou bien dans la Norwge, + Cueillir la fleur de neige, + Ou la fleur d'Angsoka? + + Dites, la jeune belle, + O voulez-vous aller? + La voile ouvre son aile, + La brise va souffler! + + Menez-moi, dit la belle, + A la rive fidle + O l'on aime toujours. + --Cette rive, ma chre, + On ne la connat gure + Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE + + + Avril est de retour. + La premire des roses, + De ses lvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'panouit; + Tout aime, tout jouit. + Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gat, + Dans leurs chansons vermeilles, + Clbrent sous les treilles + Le vin et la beaut; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair + S'parpille dans l'air. + Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + En dshabills blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuys. + Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon me, + Pas mme mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le ple gazon, + Une fosse sans nom. + Hlas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + +I + +BHMOT + + Moi, je suis Bhmot, l'lphant, le colosse. + Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. + Je suis une montagne anime et qui marche; + Au dluge, je fis presque chavirer l'arche, + Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + + Je porte, en me jouant, des tours sur mon paule; + Les murs tombent broys sous mon flanc qui les frle + Comme sous un blier. + Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? + J'enlve cavaliers et chevaux dans ma trompe, + Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + + Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: + Je jette chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blesss et de morts. + Au coeur de la bataille, aux lieux o la mle + Rugit plus furieuse et plus chevele, + Comme un mortier sanglant, je vais gchant les corps. + + Les flches font sur moi le ptillement grle + Que par un jour d'hiver font les grains de la grle + Sur les tuiles d'un toit, + Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, + Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, + Et par tous les chemins je marche toujours droit. + + Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; + A travers les bambous, je foltre et je passe + Comme un faon dans les bls. + Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, + Je dessche son urne avec ma grande trompe, + Et laisse sur le sec ses htes caills. + + Mes dfenses d'ivoire ventreraient le monde, + Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. + Rien ne me semble lourd; pour soutenir le ple, + Je pourrais lui prter ma rude et forte paule. + Je le remplacerai quand il sera trop las! + + +II + + Quand Bhmot eut dit jusqu'au bout sa harangue, + Lviathan, ainsi, rpondit en sa langue. + + +III + +LVIATHAN + + Taisez-vous, Bhmot, je suis Lviathan, + Comme un enfant mutin je fouette l'Ocan + Du revers de ma large queue. + Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, + Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensit bleue. + + Le requin endent d'un triple rang de dents, + Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une le, + L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, + Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, + Du ctac jusqu'au nautile; + + Le grand serpent de mer et le poisson Macar, + Les baleines du ple l'oeil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine, + Le triton fabuleux, la sirne aux chants clairs, + Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + + Les oursons toils et les crabes hideux, + Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; + Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. + Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + + Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, + Mon royaume est superbe et magnifique voir: + Des vgtations tranges, + ponges, polypiers, madrpores, coraux, + Comme dans les forts, s'y courbent en arceaux, + S'y dcoupent en vertes franges. + + Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocan, + Ma respiration soulve l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; + Le souffle imptueux de mes larges naseaux + Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les ples quipages. + + Ainsi vous avez tort de tant faire le fier + Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renvers quelque muraille; + Ma gueule vous pourrait engloutir aisment. + Je vous ai regard, Bhmot, et vraiment + Vous tes de petite taille. + + L'empire revient donc moi, prince des eaux, + Qui mne chaque soir les difformes troupeaux + Patre dans les moites campagnes; + Moi tmoin du dluge et des temps disparus; + Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + +IV + + Lviathan se tut et plongea sous les flots; + Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs lots. + + +V + +L'OISEAU ROCK + + L-bas, tout l-bas, il me semble + Que j'entends quereller ensemble + Bhmot et Lviathan; + Chacun des deux rivaux aspire, + Ambition folle! l'empire + De la terre et de l'Ocan. + + Eh quoi! Lviathan l'norme + S'assoirait, majest difforme, + Sur le trne de l'univers! + N'a-t-il pas ses grottes profondes, + Son palais d'azur sous les ondes? + N'est-il pas roi des peuples verts? + + Bhmot, dans sa patte immonde, + Veut prendre le sceptre du monde + Et se poser en souverain. + Bhmot, avec son gros ventre, + Veut faire venir son antre + L'univers terrestre et marin! + + La prtention est trange + Pour ces deux ptrisseurs de fange, + Qui ne sauraient quitter le sol. + C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois tre + De ce monde seigneur et matre, + Et je suis roi de par mon vol. + + Je pourrais dans ma forte serre + Prendre la boule de la terre + Avec le ciel pour cusson. + Crez deux mondes: je me flatte + D'en tenir un dans chaque patte, + Comme les aigles du blason. + + Je nage en plein dans la lumire, + Et ma prunelle sans paupire + Regarde en face le soleil. + Lorsque par les airs je voyage, + Mon ombre, comme un grand nuage, + Obscurcit l'horizon vermeil. + + Je cause avec l'toile bleue + Et la comte ple queue; + Dans la lune je fais mon nid; + Je perche sur l'arc d'une sphre; + D'un coup de mon aile lgre + Je fais le tour de l'infini. + + +VI + +L'HOMME + + Lviathan, je vais, malgr les deux cascades + Qui de tes noirs vents jaillissent en arcades, + La mer qui se soulve tes reniflements, + Et les glaces du ple et tous les lments, + Mont sur une barque entr'ouverte et disjointe, + T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; + Car il faut un peu d'huile ma lampe le soir, + Quand le soleil s'teint et qu'on n'y peut plus voir. + Bhmot, genoux! que je pose la charge + Sur ta croupe arrondie et ton paule large! + Je ne suis pas mu de ton normit; + Je ferai de tes dents quelque hochet sculpt, + Et je te couperai tes immenses oreilles, + Avec leurs plis pendants, des drapeaux pareilles, + Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. + Oiseau Rock, prte-moi la plume et ton duvet, + Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracasse, + Sans pouvoir achever la courbe commence, + Des sommits du ciel, mes pieds, sur le roc, + Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock! + + + + +COMPENSATION + + + Il nat sous le soleil de nobles cratures + Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rver, + Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures. + + Dieu semble les produire afin de se prouver; + Il prend, pour les ptrir, une argile plus douce, + Et souvent passe un sicle les parachever. + + Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce + Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, + Et l'ardente aurole en gerbe d'or y pousse. + + Ces hommes-l s'en vont, calmes et radieux, + Sans quitter un instant leur pose solennelle, + Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux. + + Leur moindre fantaisie est une oeuvre ternelle, + Tout cde devant eux; les sables inconstants + Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidle. + + Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, + L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: + Ils mneront bout leurs destins clatants. + + Leur existence trange est le rel du rve; + Ils excuteront votre plan idal, + Comme un matre savant le croquis d'un lve. + + Vos dsirs inconnus, sous l'arceau triomphal + Dont votre esprit en songe arrondissait la vote, + Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + + D'un pied sr, jusqu'au bout ils ont suivi la route + O, ds les premiers pas, vous vous tes assis, + N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + + De ceux-l chaque peuple en compte cinq ou six, + Cinq ou six tout au plus, dans les sicles prospres, + Types toujours vivants dont on fait des rcits. + + Nature avare, toi, si fconde en vipres, + En serpents, en crapauds tout gonfls de venins, + Si prompte repeupler tes immondes repaires, + + Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, + Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, + Tant de monstres impurs chapps de tes mains, + + Nature, tu nous dois encor bien des potes! + + + + +CHINOISERIE + + + Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, + Ni vous non plus, Juliette, ni vous, + Ophlia, ni Batrix, ni mme + Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + + Celle que j'aime, prsent, est en Chine; + Elle demeure avec ses vieux parents, + Dans une tour de porcelaine fine, + Au fleuve Jaune, o sont les cormorans. + + Elle a des yeux retrousss vers les tempes, + Un pied petit tenir dans la main, + Le teint plus clair que le cuivre des lampes, + Les ongles longs et rougis de carmin. + + Par son treillis elle passe sa tte, + Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, + Et, chaque soir, aussi bien qu'un pote, + Chante le saule et la fleur du pcher. + + + + +SONNET + + + Pour veiner de son front la pleur dlicate, + Le Japon a donn son plus limpide azur; + La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur + Que son col transparent et ses tempes d'agate. + + Dans sa prunelle humide un doux rayon clate; + Le chant du rossignol prs de sa voix est dur, + Et, quand elle se lve notre ciel obscur, + On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + + Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; + Le caprice a taill son petit nez charmant; + Sa bouche a des rougeurs de pche et de framboise; + + Ses mouvements sont pleins d'une grce chinoise, + Et prs d'elle on respire autour de sa beaut + Quelque chose de doux comme l'odeur du th. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX + + + Vous avez un regard singulier et charmant; + Comme la lune au fond du lac qui la reflte, + Votre prunelle, o brille une humide paillette, + Au coin de vos doux yeux roule languissamment. + + Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; + Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, + Et vos grands cils mus, de leur aile inquite + Ne voilent qu' demi leur vif rayonnement. + + Mille petits amours leur miroir de flamme + Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, + Et les dsirs y vont rallumer leurs flambeaux. + + Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre me, + Comme une fleur cleste au calice idal + Que l'on apercevrait travers un cristal. + + + + +LE THERMODON + + +I + + J'ai, dans mon cabinet, une bataille norme + Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, + Et dont l'trange aspect arrte l'oeil surpris; + On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, + La gravure sonner comme une vieille armure, + Et le papier muet semble jeter des cris. + + Un pont par o se rue une foule en dmence, + Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, + Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; + A travers l'arche on voit une ville enflamme, + D'o montent, en tournant, de longs flots de fume + Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + + Une barque, pareille la barque des ombres, + Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, + Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; + Une averse de sang pleut des ttes coupes; + Des mains par l'agonie perdument crispes, + Avec leurs doigts noueux s'accrochent ses bords. + + Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, + Le grand fleuve a toujours toute prte une tombe; + Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; + Les flots toujours bants, de leurs gueules voraces, + Dvorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, + Tout ce que le combat jette leur apptit. + + Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, + Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre + Qu'un mourant tient encor dans son poing fracass; + Plus loin, c'est un carquois plein de flches, qui verse + Ses dards en pluie aigu, et dont chaque trait perce + Un cadavre dj de cent coups travers. + + C'est un rude combat! chevelures, crinires, + Panaches et cimiers, enseignes et bannires, + Au souffle des clairons volent chevels; + Les lances, ces pis de la moisson sanglante, + S'inclinent leur vent en tranche tincelante, + Comme sous une pluie on voit pencher des bls. + + Les glaives dentels font d'affreuses morsures; + Le poignard altr, plongeant dans les blessures, + Comme dans une coupe, y boit flots le sang; + Et les pieux, rompant les armes les plus fortes, + Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes + Aux mes qui des corps sortent en rugissant. + + Quelle frocit de dessin et de touche! + Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! + Qui signa ce pome trange et vhment? + C'est toi, matre suprme, la main turbulente, + Peintre au nom rouge, roi de la couleur brlante, + Divin Nerlandais, Michel-Ange flamand! + + C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime + Pencha cette bataille au bord de cet abme, + Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, + Et lui mis pour came un beau groupe de femmes + Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames + S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + +II + + Car ce sont, piti! des femmes, des guerrires + Que la mle treint de ses mains meurtrires. + Sous l'armure une gorge bat; + Les cailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, + O, nourrisson cruel, la mort ple vient boire + Le lait empourpr du combat. + + Regardez! regardez! les chevelures blondes + Coulent en ruisseaux d'or se mler sous les ondes + Aux cheveux glauques des roseaux. + Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albtre, + O, dans la blancheur mate, une veine bleutre + Circule en transparents rseaux. + + Hlas! sur tous ces corps la teinte nacre, + La mort a dj mis sa pleur azure; + Ils n'ont de rose que le sang. + Leurs bras abandonns trempent, les mains ouvertes, + Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + O l'eau les soulve en passant. + + Le cheval de bataille la croupe tigre, + Secouant dans les cieux sa crinire effare, + Les foule avec ses durs sabots; + Et le lche vainqueur, dans sa rage brutale, + Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire lui leurs derniers lambeaux. + + Bientt du haut des monts les vautours au col chauve, + Les corbeaux vernisss, les aigles l'oeil fauve, + L'orfraie au regard clandestin, + Les loups se balanant sur leurs chines maigres, + Les renards, les chakals, accourront, tout allgres, + Prendre leur part au grand festin. + + Ce splendide banquet rparera leurs jenes. + O misre! douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins d'un si pur contour, + Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, + Fouills par le museau de l'hyne farouche, + Piqus par le bec du vautour! + + Cessez de vains efforts, braves amazones! + A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanach, + La cuirasse de fer, de clous d'or toile, + Si votre main trop faible, au fort de la mle, + Lche votre glaive brch? + + Votre armure fausse, entre ces bras robustes, + Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes + O le poil pousse en plein terrain; + Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, + O guerrires! seraient les appas et les charmes + Cachs sous vos corsets d'airain. + + S'ils n'taient repousss par les rudes cailles, + Par les mailles d'acier qui hrissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; + Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, + Vous auriez sans combat remport la victoire, + Car la force cde l'amour. + + Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, + Qui volent, de la brise et de l'clair rivales; + Fuyez sans vous tourner pour voir, + Et ne vous arrtez qu'en des retraites sres + O se trouve un flot clair pour laver vos blessures, + Et du gazon pour vous asseoir! + + +III + + C'est la ncessit! c'est la rgle fatale! + Toujours l'esprit le cde la force brutale; + Et quand la passion, aux beaux lans divins, + Avec le positif veut en venir aux mains, + Ardente, et n'coutant que le feu qui l'anime, + Engage le combat sur le pont de l'abme, + Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant + Contre ces grands chevaux forme d'lphant, + Cabrs et renverss sur leurs normes croupes, + Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes + Aux bras durs et noueux comme des chnes verts, + Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; + Toujours le pied lui manque, et, de flches crible, + Elle tombe en hurlant dans l'onde flagelle, + O son corps va trouver les camans du fond. + Cependant les vainqueurs, sur la crte du pont, + Sans donner une plainte aux victimes noyes, + Passent, tambours battants, enseignes dployes. + Cette planche, grave en six cartons divers + Par Lucas Vostermann, d'aprs Rubens d'Anvers, + Femmes au coeur hautain, ples cariatides, + Qui ployez regret des ttes moins timides + Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, + Et qui vous refusez porter votre croix, + De votre destine est l'effrayant symbole, + Et je l'y vois crite en sombre parabole. + Comme vous autrefois, folles de libert, + Des femmes au grand coeur, la mle beaut, + Se brlrent un sein, et mirent la place + La Mduse sculpte au coeur de la cuirasse; + Elles laissrent l l'aiguille et les fuseaux, + La navette qui court travers les rseaux, + Les travaux de la femme et les soins du mnage, + Pour la lance et l'pe, instruments de carnage; + Ngligeant la parure, et n'ayant pour se voir + Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, + Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, + Leur troupe rencontra la grande arme en marche, + Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, + Incertaine mare, on vit les combattants, + Les chevelures d'or ou bien les ttes brunes, + Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, + Pousser et repousser leur flux et leur reflux, + Et longtemps la victoire aux pieds irrsolus, + Mesurant le terrain et supputant les pertes, + Erra d'un camp l'autre avec ses palmes vertes. + De fatigue la fin, les bras frles et blancs + Laissrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, + Trop faibles ouvriers pour de si fortes mes, + Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +LGIE + + + J'ai fait une remarque hier en te quittant. + Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant + On a peur; on se fait avec la moindre chose + Un sujet de tourments. On veut savoir la cause + De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, + La plus folle chimre, un souvenir ancien + Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'veille, + Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille + Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; + L'on n'en meurt pas; demain peut-tre on en rira. + Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, + Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. + Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras + Que mon ide est folle et tu m'embrasseras, + Et puis, j'oublrai tout, except que je t'aime + Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de mme. + Or, voici ma remarque; il m'a sembl cela. + Je voudrais oublier toutes ces choses-l; + Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, + Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette + Laisse aller Romo qui part. En ce moment + O mon me pme chaque embrassement + S'lanait sur ta bouche au-devant de ton me, + O ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, + O mon coeur perdu, sur ton coeur qu'il cherchait, + Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, + O mes deux bras nous, comme ceux d'un avare + Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, + Te tenaient enferme et t'enchanaient moi, + Toi, tu ne disais rien; tu n'coutais pas, toi; + Mes baisers s'teignaient sur ta lvre glace; + Je ne te sentais pas sentir; ta main presse + N'entendait pas la mienne et ne rpondait rien. + J'tais l, devant toi, comme un musicien, + Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. + O mon me! pourquoi faut-il, quand tu dbordes, + Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, + Que l'me o tout en pleurs tu voudrais t'pancher + Se ferme et te repousse, et te laisse rpandre + Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! + J'ai cherch vainement pourquoi cette froideur, + Aprs tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, + Aprs tant de serments et de douces paroles, + Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; + Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon + Qu'on tait fou d'avoir au fond du coeur un nom + Que l'on ne dira pas, et que c'tait chimre + D'aimer une autre femme au monde que sa mre. + Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant + Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment. + Lorsque, le dsir mort, nat la mlancolie, + Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, + Comme au sein de sa mre un enfant qui s'endort, + Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, + Le moment est venu de regarder en face + L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, + Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. + Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en dplat, + C'est qu'il s'adresse l'homme et non pas la femme. + Quand le corps assouvi laisse en paix rgner l'me, + Qu'on s'coute penser et qu'on entend son coeur, + Et que dans la matresse on embrasse la soeur, + La premire lasse est la femme. La honte + D'avoir t vaincue au fond d'elle surmonte + Le bonheur d'tre aime; elle hait son amant, + Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment + Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde + Qu'elle hasse bien et de haine profonde, + C'est lui, car c'est son matre et son seigneur; il peut + Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; + Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte + A remplac l'amour; une froide contrainte + Succde aux beaux lans de folle libert. + Adieu l'enivrement, le rire et la gat. + La femme se repent et l'homme se repose: + Il a touch son but, il a gagn sa cause; + C'est le triomphateur, le vainqueur, le Csar, + Qui, la couronne au front, au-devant de son char, + Malgr tout son amour, s'il peut la prendre vive, + Tranera sans piti Cloptre captive. + Aspic, dresse ton col tout gonfl de venin: + Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. + Csar attend dehors! il lui faut Cloptre + Pour suivre le triomphe et paratre au thtre; + Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains + Disent:--Heureux Csar! et lui battent des mains. + La femme sait cela, que de reine et matresse + Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; + Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, + Elle a laiss tomber, aujourd'hui le dsir + Le lui remet en main et la fait souveraine. + Il faut que son amant ses genoux se trane + Et lui baise les pieds et demande pardon. + Mais elle maintenant, froide et sans abandon, + Avec un double fil nouant son nouveau masque, + Ainsi qu'un chevalier l'abri sous son casque, + Guette couvert l'instant o, faible et dsarm, + Se livre son poignard l'amant qu'on croit aim. + Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pense + N'et pas d me venir et doit tre chasse, + Et que je suis bien fou de douter d'un amour + Dont personne ne doute, et prouv chaque jour? + J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, + Ces haines, ces retours et ces alternatives, + Ces dsespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, + C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. + Cette existence-l, c'est la mienne, la ntre; + Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. + On est bien malheureux; mais pour un tel malheur + Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. + Aimer! ce mot-l seul contient toute la vie. + Prs de l'amour que sont les choses qu'on envie? + Trsors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! + Comme la gloire est creuse et vous contente peu! + L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame + Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNE + + + Ce jour, je l'ai pass ploy sur mon pupitre, + Sans jeter une fois l'oeil travers la vitre. + Par Apollo! cent vers! je devrais tre las; + On le serait moins; mais je ne le suis pas. + Je ne sais quelle joie intime et souveraine + Me fait le regard vif et la face sereine; + Comme aprs la rose une petite fleur, + Mon front se lve en haut avec moins de pleur; + Un sourire d'orgueil sur mes lvres rayonne, + Et mon souffle press plus fortement rsonne. + J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. + Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lvrier, + Entre mes deux genoux posant sa longue tte, + Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fte + Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, + Un filet de soleil jusque sur mon bureau; + Prs de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille + M'talait son gros ventre et souriait vermeille; + En vain ma bien-aime, avec son beau sein nu, + Se penchait en riant de son rire ingnu, + Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure + Rpandait les parfums de son haleine pure. + Sourd comme saint Antoine la tentation, + J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion, + L'oeuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, + Et ma journe ajoute un feuillet mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME + + + L'hippopotame au large ventre + Habite aux Jungles de Java, + O grondent, au fond de chaque antre, + Plus de monstres qu'on n'en rva. + + Le boa se droule et siffle, + Le tigre fait son hurlement, + Le buffle en colre renifle, + Lui dort ou pat tranquillement. + + Il ne craint ni kriss ni zagaies, + Il regarde l'homme sans fuir, + Et rit des balles des cipayes + Qui rebondissent sur son cuir. + + Je suis comme l'hippopotame: + De ma conviction couvert, + Forte armure que rien n'entame, + Je vais sans peur par le dsert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE + + + Quand viendra la saison nouvelle, + Quand auront disparu les froids, + Tous les deux nous irons, ma belle, + Pour cueillir le muguet au bois; + Sous nos pieds grenant les perles + Que l'on voit au matin trembler, + Nous irons couter les merles + Siffler. + + Le printemps est venu, ma belle, + C'est le mois des amants bni, + Et l'oiseau, satinant son aile, + Dit des vers au rebord du nid. + Oh! viens donc sur le banc de mousse, + Pour parler de nos beaux amours, + Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + + Loin, bien loin, garant nos courses, + Faisons fuir le lapin cach, + Et le daim au miroir des sources + Admirant son grand bois pench, + Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, + En panier enlaant nos doigts, + Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR + + + Lorsque l'on veut monter aux tours des cathdrales, + On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, + Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher. + + L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, + Sans trfle de soleil et de lumire blonde, + Ttant le mur des mains, de peur de trbucher; + + Car les hautes maisons voisines de l'glise + Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, + Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + + S'envolant tout coup, les chouettes peureuses + Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, + Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras: + + Les spectres, les terreurs qui hantent les tnbres, + Vous frlent en passant de leurs crpes funbres; + Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + + A travers l'ombre on voit la chimre accroupie + Remuer, et l'cho de la vote assoupie + Derrire votre pas suscite un autre pas. + + Vous sentez l'paule une pnible haleine, + Un souffle intermittent, comme d'une me en peine + Qu'on aurait veille et qui vous poursuivrait; + + Et si l'humidit fait, des yeux de la vote, + Larmes du monument, tomber l'eau goutte goutte, + Il semble qu'on drange une ombre qui pleurait. + + Chaque fois que la vis, en tournant, se drobe, + Sur la dernire marche un dernier pli de robe, + Irritante terreur, brusquement disparat. + + Bientt le jour, filtrant par les fentes troites, + Sur le mur oppos trace des lignes droites, + Comme une barre d'or sur un cusson noir. + + L'on est dj plus haut que les toits de la ville, + difices sans nom, masse confuse et vile, + Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + + Les hiboux disparus font place aux tourterelles, + Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes + Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + + Des essaims familiers perchent sur les tarasques, + Et, sans se rebuter de la laideur des masques, + Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + + Les guivres, les dragons et les formes tranges + Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, + Sraphiques gardiens taills dans le granit, + + Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, + Dans leurs niches de pierre, appuys sur leurs ailes, + Montent leur faction qui jamais ne finit. + + Vous dbouchez enfin sur une plate-forme, + Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre norme, + La Cit grommelante, accroupie alentour. + + Comme un requin, ouvrant ses immenses mchoires, + Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, + Dont chacune est un dme, un clocher, une tour. + + A travers le brouillard, de ses naseaux de pltre, + Elle souffle dans l'air son haleine bleutre, + Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + + Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'cume, + Sur la ville toujours plane une ardente brume, + Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + + Ce sont les tintements et les grles voles + Des cloches, de leurs voix sonores ou fles, + Chantant plein gosier dans leurs beffrois touffus; + + C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; + C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, + Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affts; + + C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne + File comme une toile travers l'ombre terne, + Emportant un heureux aux bras de son dsir; + + Le soupir de la vierge au balcon accoude, + Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'ide, + Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + + Dans cette symphonie au colossal orchestre, + Que n'crira jamais musicien terrestre, + Chaque objet fait sa note impossible saisir. + + Vous pensiez tre en haut; mais voici qu'une aiguille, + O le ciel dcoup par dentelles scintille, + Se prsente soudain devant vos pieds lasss. + + Il faut monter encor, dans la mince tourelle, + L'escalier qui serpente en spirale plus frle, + Se pendant aux crampons de loin en loin placs. + + Le vent, d'un air moqueur, vos oreilles siffle, + La goule tend sa griffe et la guivre renifle, + Le vertige alourdit vos pas embarrasss. + + Vous voyez loin de vous, comme dans des abmes + S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, + Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + + Votre sueur se fige votre front en nage; + L'air trop vif vous touffe: allons, enfant, courage! + Vous tes prs des cieux; allons, un pas encor! + + Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, + L'archange colossal que fait tourner la brise, + Le saint Michel gant qui tient un glaive d'or; + + Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, + Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, + Vous dirigez en bas un oeil moins effray, + + Vous verrez la campagne plus de trente lieues, + Un immense horizon, bord de franges bleues, + Se droulant sous vous comme un tapis ray; + + Les carrs de bl d'or, les cultures zbres, + Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigres; + Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fray; + + Les cits, les hameaux, nids sems dans la plaine, + Et, partout o se groupe une famille humaine, + Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant. + + Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, + La mer se diaprer et se gaufrer de moires, + Comme un kandjiar turc damasquin d'argent; + + Les vaisseaux, alcyons balancs sur leurs ailes, + Piquer l'azur lointain de blanches tincelles + Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + + Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, + Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, + Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers: + + Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, + Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, + Chimrique pays peupl de dragons verts; + + Ou vers Otati, la belle fleur des ondes, + De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, + Comme une autre Vnus, fille des flots amers; + + A Ceylan, Java, plus loin encor peut-tre, + Dans quelque le dserte et dont on se rend matre, + Vers une autre Amrique chappe Colomb. + + Hlas! et vous aussi, sans crainte, mes penses, + Livrant aux vents du ciel vos ailes empresses, + Vous tentez un voyage aventureux et long. + + Si la foudre et le nord respectent vos antennes, + Des pays inconnus et des les lointaines + Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?.. + + La spirale soudain s'interrompt et se brise. + Comme celui qui monte au clocher de l'glise, + Me voici maintenant au sommet de ma tour. + + J'ai plant le drapeau tout au haut de mon oeuvre. + Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, + Insensible la joie, la vie, l'amour, + + Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, + J'mousse mon ciseau contre des pierres dures, + levant grand'peine une assise par jour! + + Pendant combien de mois suis-je rest sous terre, + Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, + Et cherchant le roc vif pour mes fondations! + + Et pourtant le soleil riait sur la nature; + Les fleurs faisaient l'amour et toute crature + Livrait sa fantaisie au vent des passions. + + Le printemps dans les bois faisait courir la sve, + Et le flot, en chantant, venait baiser la grve; + Tout n'tait que parfum, plaisir, joie et rayons! + + Patient architecte, avec mes mains pensives + Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, + Je fouillais sous l'glise un temple souterrain. + + Puis l'glise elle-mme, avec ses colonnettes, + Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'artes, + Un madrpore immense, un polypier marin; + + Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, + O gazouillent, quand vient l'heure de la prire + Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + + Du haut de cette tour grand'peine acheve, + Pourrai-je t'entrevoir, perspective rve, + Terre de Chanaan o tendait mon effort? + + Pourrai-je apercevoir la figure du monde, + Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, + Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + + Si mon clocher passait seulement de la tte + Les toits et les tuyaux de la ville, ou le fate + De ce donjon aigu qui du brouillard ressort; + + S'il tait assez haut pour dcouvrir l'toile + Que la colline bleue avec son dos me voile, + Le croissant qui s'corne au toit de la maison; + + Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nues + Par le vent du matin mollement remues, + Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + + Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'me, + Dans un ocan d'or, avec le globe en flamme, + Majestueusement monter l'horizon! + + + + +TABLE + + + AVERTISSEMENT DES DITEURS v + +POSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832 + + [2] Nous avons pens que les bibliophiles accueilleraient, comme + un renseignement prcieux, l'indication du classement de + l'dition du 1845. Nous l'avons donc place cette table, entre + parenthse. + + + PRFACE 3 + + Mditation. (l. I.) 9 + Moyen ge. (Int. VI.) 10 + lgie I. (l. VI.) 11 + Paysage. (Pays. VII.) 12 + La jeune fille. (l. V.) 13 + Le Marais. (Pays. X.) 14 + Sonnet I. (Fant. X) 16 + Serment. (l. VIII.) 17 + Les Souhaits. (Fant. V.) 18 + Le Luxembourg. (l. II.) 20 + Le Sentier. (Pays. IV.) 21 + Cauchemar 22 + La Demoiselle. (Pays. III.) 21 + Les deux ges. (l. IV.) 28 + Le Far-niente 29 + Stances. (l. XVI.) 30 + Promenade nocturne. (Pays. V.) 32 + Sonnet II. (Fant. XI.) 34 + La Basilique. (Int. VII.) 55 + L'Oiseau captif. (l. XII.) 58 + Rve. (l. IX.) 40 + Penses d'automne. (Pays. IX.) 41 + Infidlit. (l. XX.) 43 + A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45 + lgie II 46 + Veille. (Int. III.) 48 + lgie III. (l. X.) 50 + Clmence. (l. XIV.) 51 + Voyage 52 + Le Coin du feu. (Int. II.) 55 + La Tte de mort. (Int. IV.) 56 + Ballade. (Pays. VI.) 59 + Une me. (l. XIII.) 64 + Souvenir. (l. XV.) 65 + Sonnet III. (Fant. XIII.) 66 + Maria. (l. III.) 67 + A mon ami Eugne de N***. (Int. V.) 68 + Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72 + Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74 + Imitation de Byron. (Fant. I.) 77 + Ballade. (l. VII.) 79 + Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80 + Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81 + Enfantillage. (Pays. I.) 82 + Nonchaloir. (l. XVIII.) 85 + Dclaration. (l. XVII.) 84 + Pluie. (Pays. VIII.) 85 + Point de vue. (Pays. XII.) 87 + Le Retour. (Pays. XI.) 88 + Pan de mur. (Pays. XIV.) 91 + Colre 93 + Sonnet V. (Fant. XIV.) 95 + Justification. (l. XIX.) 96 + Frisson. (Int. I.) 98 + Sonnet VI. (Fant. XV.) 103 + lgie IV. (l. XI.) 104 + Sonnet VII 107 + Paris. (Pays. XV.) 108 + Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111 + Dbauche. (Fant. VII.) 112 + Le Bengali. (Fant. II.) 114 + Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116 + + ALBERTUS OU L'AME ET LE PCH 123 + + +POSIES DIVERSES, 1833-1838 + + Le Nuage 187 + Les Colombes 188 + Les Papillons 189 + Tnbres 190 + Thbade 198 + Rocaille 206 + Pastel 207 + Watteau 208 + Le Triomphe de Ptrarque 209 + Melancholia 215 + Niob 223 + Cariatides 224 + La Chimre 225 + La Diva 226 + Aprs le Bal 230 + Tombe du jour 234 + La dernire feuille 235 + Le Trou du serpent 236 + Les Vendeurs du temple 237 + A un jeune Tribun 246 + Choc de cavaliers 253 + Le Pot de fleurs 254 + Le Sphinx 255 + Pense de minuit 256 + La Chanson de Mignon 262 + Romance 267 + Le Spectre de la Rose 269 + Lamento 271 + Ddain 273 + Ce Monde-ci et l'autre 276 + Versailles 280 + La Caravane 281 + Destine 282 + Notre-Dame 283 + Magdalena 289 + Chant du grillon 297 + Absence 303 + Au Sommeil 305 + Terza rima 307 + Monte sur le Brocken 309 + Le premier rayon de mai 311 + Le Lion du Cirque 313 + Lamento 315 + Barcarolle 317 + Tristesse 319 + Qui sera roi? 321 + Compensation 327 + Chinoiserie 329 + Sonnet 330 + A deux beaux yeux 331 + Le Thermodon 332 + lgie 338 + La bonne journe 342 + L'Hippopotame 344 + Villanelle rhythmique 345 + Le Sommet de la tour 347 + + + + + +End of Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 *** + +***** This file should be named 44180-8.txt or 44180-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44180/ + +Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Posies Compltes, Tome 1/2 + +Author: Thophile Gautier + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44180] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 *** + + + + +Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tnote"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. +L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. +Les numros des pages blanches n'ont pas t repris.</p></div> + +<div class="topspace titlepage"> + +<p class="large">THOPHILE GAUTIER</p> + +<hr class="deco" /> + +<p><span class="xlarge">POSIES</span><br /> +<span class="large">COMPLTES</span></p> + +<hr class="deco" /> + +<p class="small">TOME PREMIER</p> + +<hr class="deco" /> + +<p>PARIS<br /> +<span class="small">G. CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup>, DITEURS</span><br /> +<span class="xs">11, RUE DE GRENELLE, 11</span></p> + +<hr class="deco" /> + +<p class="small">1889</p> +</div> + +<div class="frontmatter"> +<p><span class="xlarge">POSIES COMPLTES</span><br /> +<span class="small">DE</span><br /> +<span class="large">THOPHILE GAUTIER</span><br /> +<span class="medium">I</span></p> +</div> + +<p class="pub"><span class="large">OUVRAGES DU MME AUTEUR</span><br /> +PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br /> +<span class="small"> 3 fr. 50 chaque volume</span></p> + +<table id="adv" summary="books"> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Posies compltes</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">maux et Cames.</span> dition dfinitive, orne d'un Portrait + l'eau-forte par <em>J. Jacquemart</em></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Mademoiselle de Maupin</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Le Roman de la Momie</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Italie.</span> (Nouvelle dition)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Voyage en Espagne</span> (Tra los montes)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Voyage en Russie</span></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Romans et Contes</span> (Avatar.—Jettatura, etc.)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Tableaux de Sige.</span>—(Paris, 1870-1871)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Thatre</span> (Mystre, Comdies et Ballets)</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeunes-France</span>, suivis de <em>Contes humouristiques</em></td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Histoire du Romantisme</span>, suivie de <span class="smcap">Notices romantiques</span> et + d'une tude sur les <span class="smcap">Progrs de la Posie franaise</span> + (1830-1868)</td> +<td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Portraits contemporains</span> (littrateurs, peintres, sculpteurs, + artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, + d'aprs une gravure l'eau-forte par lui-mme, vers 1833</td> + <td class="tdr">1 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">L'Orient</span></td> + <td class="tdr">2 vol.</td> +</tr> +<tr> + <td class="space tdl"><span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span>, illustr de 60 dessins par <em>G. Dor</em>, + graves sur bois par les premiers artistes. 1 vol. grand in-18 </td> + <td class="tdr">24 fr.</td> +</tr> +</table> + +<p class="end">Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.—23886</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p> + +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<p>Cette nouvelle dition des posies compltes de +Thophile Gautier, est divise en trois sries:</p> + +<p>1<sup>o</sup> les deux volumes que nous publions;</p> + +<p>2<sup>o</sup> les <cite>maux et Cames</cite>.</p> + +<p>Le pote ayant donn lui-mme, en 1872, une +dition dfinitive des <cite>maux et Cames</cite>, nous n'avons +pas eu nous en occuper.</p> + +<p>Voici comment nous avons procd pour les deux +premiers volumes.</p> + +<p>En principe, nous avons adopt partout l'ordre +chronologique.</p> + +<p>Le premier volume s'ouvre donc par les: <cite>Posies</cite> +parues en 1830, qui se terminaient par la pice +intitule: <cite>Soleil couchant</cite>. Elles furent remises en +vente en 1832, avec adjonction d'une prface, de +quelques pices nouvelles et d'<cite>Albertus</cite>; en un volume, +portant le titre de: <cite>Albertus</cite> ou l'<cite>Ame et le</cite> +<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> +<cite>Pch</cite>. C'est ce volume (dat de 1833) qui nous a +servi de modle. Thophile Gautier y ayant fait +quelques corrections, en 1845, lors de la publication +de ses <cite>Posies compltes</cite>, nous avons respect +ces corrections.</p> + +<p>Des ncessits typographiques avaient forc l'diteur +de 1845 diviser la premire partie de l'œuvre +en quatre groupes: lgies,—Paysages,—Intrieurs,—Fantaisies.—Par +suite de cette disposition, +les titres avaient t remplacs par des +numros, les pigraphes et les ddicaces avaient +disparu, la prface d'<cite>Albertus</cite> avait t supprime.</p> + +<p>Quelques pices du recueil de 1832 avaient t +omises dans celui de 1845, nous les avons remises + leurs places et rimprimes pour la premire +fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient +pas parmi celles du volume de 1830-1832 y avaient +t mles par erreur, nous leur avons rendu leurs +places dans le second volume.</p> + +<p>En mme temps que nous avons restitu aux +pomes leur classement primitif, nous les avons +rimprims tels qu'ils taient dans l'dition originale, +avec leurs titres, leurs ddicaces et leurs +pigraphes. Enfin nous avons rtabli la prface +d'<cite>Albertus</cite> en tte de la premire partie de ce premier +volume, lequel se termine par les pices +<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span> +composes de 1833 1838, et qui furent publies +pour la premire fois cette dernire date la +suite de <cite>La Comdie de la Mort</cite>.</p> + +<p>Tel est le plan du premier volume.</p> + +<p>Le second volume comprend:</p> + +<p>1<sup>o</sup> <cite>La Comdie de la Mort</cite> (1838);</p> + +<p>2<sup>o</sup> <cite>Espaa</cite> et <cite>les Posies diverses</cite> (1838-1845), +conformment au texte de l'dition de 1845;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Toutes les posies publies depuis 1831 jusqu' +1872, restes parses dans les journaux et les +revues et que le pote n'avait pas pris le soin de +runir;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Enfin, toutes les posies absolument indites +dont nous avons retrouv les autographes.</p> + +<p>Dans ces deux volumes nous avons dat les morceaux +chaque fois qu'il nous a t possible de le +faire avec certitude. Un grand nombre de pices et +de fragments avaient disparu lors des diverses +rimpressions, nous les avons rtablis.</p> + +<p>Pour la publication des <cite>Posies indites</cite> et des +<cite>Posies posthumes</cite>, nous avons, aprs mre rflexion, +adopt une rgle inflexible, dont nous +devons rendre compte au public lettr.</p> + +<p>Nous avions choisir entre deux mthodes: il +nous fallait, ou publier tout, ou faire un choix. +Nous nous sommes rappel que notre mission tait +<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span> +de recueillir et non de juger. Il nous a sembl que +nul diteur honnte et respectueux n'avait le droit +de dire: Thophile Gautier aurait publi ce morceau. +ou bien: Il et supprim celui-l. +Nous n'avons donc rien supprim.</p> + +<p>Avons-nous retrouv toutes les posies indites +de Thophile Gautier? Nous rpondons sans hsiter:—Non.</p> + +<p>Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup +d'autres encore. La certitude nous en a t +acquise par le grand nombre mme des pices +que nous avons dcouvertes; la preuve incontestable +nous en a t fournie diverses reprises +au cours mme de nos recherches.</p> + +<p>Nous faisons ici appel tous ceux entre les +mains desquels se trouvent des manuscrits de +Thophile Gautier, nous les supplions de nous +en donner communication. Nous leur rappelons +que c'est pour eux un devoir sacr de probit +littraire, de rendre l'œuvre du pote tout ce qui +lui appartient.</p> + +<p class="signature">M. D.</p> + +<p class="date">Septembre 1875.</p> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span> +<span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p> + +<h2>PRFACE</h2> + +<p>L'auteur du prsent livre est un jeune homme frileux +et maladif qui use sa vie en famille avec deux ou +trois amis et peu prs autant de chats.</p> + +<p>Un espace de quelques pieds o il fait moins froid +qu'ailleurs, c'est pour lui l'univers.—Le manteau de la +chemine est son ciel; la plaque, son horizon.</p> + +<p>Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fentre, +et il n'a pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a +aucune couleur politique; il n'est ni rouge, ni blanc, ni +mme tricolore; il n'est rien, il ne s'aperoit des rvolutions +que lorsque les balles cassent les vitres. Il aime +mieux tre assis que debout, couch qu'assis.—C'est +une habitude toute prise quand la mort vient nous coucher +pour toujours.—Il fait des vers pour avoir un prtexte +de ne rien faire, et ne fait rien sous prtexte qu'il +fait des vers.</p> + +<p>Cependant, si loign qu'il soit des choses de la vie, il +sait que le vent ne souffle pas la posie; il sent parfaitement +toute l'inopportunit d'une pareille publication; +pourtant il ne craint pas de jeter entre deux +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +meutes, peut-tre entre deux pestes, un volume purement +littraire; il a pens que c'tait une œuvre pie et +mritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et +de fantaisie o l'on ne fait aucun appel aux passions +mauvaises, o l'on n'a exploit aucune turpitude pour le +succs.</p> + +<p>Il s'est imagin (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait +encore de par la France quelques bonnes gens comme +lui qui s'ennuyaient mortellement de toute cette politique +hargneuse des grands journaux, et dont le cœur +se levait cette polmique indcente et furibonde de +maintenant.</p> + +<p>Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra +lui adresser, il y souscrit d'avance.—Il connat trs-bien +les dfauts et les taches de son livre; s'il n'a pas +vit les uns et enlev les autres, c'est qu'ils sont tellement +inhrents sa nature, qu'il ne saurait exister sans +eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne sa paresse.</p> + +<p>Quant aux utilitaires, utopistes, conomistes, saint-simonistes +et autres qui lui demanderont quoi cela +rime,—il rpondra: Le premier vers rime avec le +second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de +suite.</p> + +<p>A quoi cela sert-il?—Cela sert tre beau.—N'est-ce +pas assez? comme les fleurs, comme les parfums, +comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu +dtourner et dpraver son usage.</p> + +<p>En gnral, ds qu'une chose devient utile, elle cesse +d'tre belle.—Elle rentre dans la vie positive, de posie +elle devient prose, de libre, esclave.—Tout l'art est l.—L'art, +c'est la libert, le luxe, l'efflorescence, c'est +<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +l'panouissement de l'me dans l'oisivet.—La peinture, +la sculpture, la musique ne servent absolument +rien. Les bijoux curieusement cisels, les colifichets +rares, les parures singulires, sont de pures superfluits.—Qui +voudrait cependant les retrancher?—Le +bonheur ne consiste pas avoir ce qui est indispensable; +ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le +moins besoin sont ceux qui charment le plus.—Il y a et +il y aura toujours des mes artistes qui les tableaux +d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et +de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de +fer et les bateaux vapeur.</p> + +<p>A tout cela si on lui rpond: Fort bien,—mais +vos vers ne sont pas beaux. Il passera condamnation et +tchera de s'amender.—Il espre toutefois qu'on voudra +bien lui savoir gr de l'intention.</p> + +<p>—Maintenant, deux mots sur ce volume.—Les pices +qu'il renferme ont t composes de grandes distances +les unes des autres, et imprimes au fur et mesure, +sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas indiques; +l'auteur n'a pas eu la prtention de faire des +monuments. Les premires se rattachent presque son +enfance; les dernires, le pome surtout, le touchent de +plus prs; les plus anciennes remontent jusqu'en 1826.—Six +ans, c'est un sicle aujourd'hui; les plus modernes +sont de 1831.—On verra s'il y a progrs.</p> + +<p>Ce sont d'abord de petits intrieurs d'un effet doux et +calme, de petits paysages la manire des Flamands, +d'une touche tranquille, d'une couleur un peu touffe, +ni grandes montagnes, ni perspectives perte de vue, +ni torrents, ni cataractes.—Des plaines unies avec des +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +lointains de cobalt, d'humbles coteaux rays o serpente +un chemin, une chaumire qui fume, un ruisseau qui +gazouille sous les nnuphars, un buisson avec ses baies +rouges, une marguerite qui tremble sous la rose.—Un +nuage qui passe jetant son ombre sur les bls, une cigogne +qui s'abat sur un donjon gothique.—Voil tout; +et puis, pour animer la scne, une grenouille qui saute +dans les joncs, une demoiselle jouant dans un rayon +de soleil, quelque lzard qui se chauffe au midi, une +alouette qui s'lve d'un sillon, un merle qui siffle sous +une haie, une abeille qui picore et bourdonne.—Les +souvenirs de six mois passs dans une belle campagne.— +et l comme une aube de l'adolescence qui va +luire, un dsir, une larme, quelques mots d'amour, un +profil de jeune fille chastement esquiss, une posie tout +enfantine, toute ronde et potele o les muscles ne se +prononcent pas encore.—A mesure que l'on avance, le +dessin devient plus ferme, les mplats se font sentir, les +os prennent de la saillie, et l'on aboutit la lgende +semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom <cite>Albertus</cite>, +et qui donne le titre au volume, comme la pice la plus +importante et la plus actuelle du recueil.</p> + +<p>Si ces tudes franches et consciencieuses peuvent ouvrir +la voie quelques jeunes gens et aider quelques +inexpriences, l'auteur ne regrettera pas la peine qu'il a +prise.—Si le livre passe inaperu, il ne la regrettera +pas encore; ces vers lui auront us innocemment quelques +heures, et l'art est ce qui console le mieux de +vivre.</p> + +<p class="date">Octobre 1832.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>POSIES<br /> +<span class="medium">1830-1832</span></h2> + +<p class="quote">Oh! si je puis un jour!<br /> +<span class="i3 smcap">A. Chnier.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_8"> 8</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MDITATION</h3> + +<p class="quote">... Ce monde o les meilleures choses<br /> +<span class="i2"> Ont le pire destin.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Malherbe.</span></p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Virginit du cœur, hlas! sitt ravie!</p> +<p>Songes riants, projets de bonheur et d'amour,</p> +<p>Fraches illusions du matin de la vie,</p> +<p>Pourquoi ne pas durer jusqu' la fin du jour?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi?... Ne voit-on pas qu' midi la rose</p> +<p>De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,</p> +<p>Que l'anmone frle, au vent froid expose,</p> +<p>Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne voit-on pas qu'une onde, sa source limpide,</p> +<p>En passant par la fange y perd sa puret;</p> +<p>Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide</p> +<p>Bientt ternit l'clat et la srnit?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le monde est fait ainsi: loi suprme et funeste!</p> +<p>Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants</p> +<p>Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:</p> +<p>La rose vit une heure et le cyprs cent ans.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MOYEN AGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Y ot un grant et vieil chastex<br /> +A messire Yvain qui fut tex;<br /> +Ot tours, donjons, machecoulis,<br /> +Fosss d'iave nette remplis,<br /> +Murs de fine pierre de taille,<br /> +Couverts d'engins por la bataille.<br /> +<span class="i3"><em>Ancien fabliau.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand je vais poursuivant mes courses potiques,</p> +<p>Je m'arrte surtout aux vieux chteaux gothiques;</p> +<p>J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,</p> +<p>Aux fates couronns d'arbustes rabougris,</p> +<p>Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aigus,</p> +<p>Dans les rseaux de plomb leurs vitres exigus,</p> +<p>Lgendes des vieux temps o les preux et les saints</p> +<p>Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;</p> +<p>Avec ses minarets moresques, la chapelle</p> +<p>Dont la cloche qui tinte la prire appelle;</p> +<p>J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavs,</p> +<p>Leurs cours o l'herbe crot travers les pavs,</p> +<p>Au sommet des donjons leurs girouettes frles</p> +<p>Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;</p> +<p>Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonns,</p> +<p>De monstres, de griffons, bizarrement orns,</p> +<p>Leurs larges escaliers aux marches colossales,</p> +<p>Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,</p> +<p>O comme une voix faible erre et gmit le vent,</p> +<p>O, recueilli dans moi, je m'gare, rvant,</p> +<p>Par de souvenirs d'amour et de ferie,</p> +<p>Le brillant moyen ge et la chevalerie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LGIE I</h3> + +<div class="quote"> +<p>Dame, d'amer desse<br /> +Pour votre grace avoir,<br /> +Vous offre ma jeunesse.<br /> +Mes biens et mon avoir.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Chartier.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Nuit et jour, malgr moi, lorsque je suis loin d'elle,</p> +<p>A ma pense ardente un souvenir fidle</p> +<p>La ramne;—il me semble our sa douce voix</p> +<p>Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois</p> +<p>Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,</p> +<p>Et sa ceinture bleue, et la frache pervenche</p> +<p>De son chapeau de paille, et le sourire fin</p> +<p>Qui dcouvre ses dents de perle,—telle enfin</p> +<p>Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes</p> +<p>Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;</p> +<p>Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas</p> +<p>Une femme au teint ple, et mesurant ses pas,</p> +<p>Au regard nuag de langueur, une Anglaise</p> +<p>Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise</p> +<p>La tte sur sa main rver longuement,</p> +<p>A lire Grandisson et Werther; non vraiment:</p> +<p>Mais une belle enfant inconstante et frivole,</p> +<p>Qui ne rve jamais; une brune crole</p> +<p>Aux grands sourcils arqus; aux longs yeux de velours</p> +<p>Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;</p> +<p>A la taille lance, la gorge divine,</p> +<p>Que sous les plis du lin la volupt devine.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PAYSAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p><span class="i5"> ..... omnia plenis</span><br /> +Rura natant fossis.<br /> +<span class="i3 smcap">P. Virgilius Maro.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pas une feuille qui bouge,</p> +<p>Pas un seul oiseau chantant,</p> +<p>Au bord de l'horizon rouge</p> +<p>Un clair intermittent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un ct rares broussailles,</p> +<p>Sillons demi noys,</p> +<p>Pans gristres de murailles,</p> +<p>Saules noueux et ploys;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De l'autre, un champ que termine</p> +<p>Un large foss plein d'eau,</p> +<p>Une vieille qui chemine</p> +<p>Avec un pesant fardeau,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis la route qui plonge</p> +<p>Dans le flanc des coteaux bleus,</p> +<p>Et comme un ruban s'allonge</p> +<p>En minces plis onduleux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA JEUNE FILLE</h3> + +<div class="quote"> +<p>La vierge est un ange d'amour.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p> + +<p>Dieu l'a faite une heureuse et belle crature.<br /> +<span class="i3"><em>Indit, M*****.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Brune la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,</p> +<p>A la lvre rieuse, aux gestes smillants;</p> +<p>Blonde aux yeux bleus rveurs, la peau rose et blanche,</p> +<p>La jeune fille plat: ou rserve ou franche,</p> +<p>Mlancolique ou gaie, il n'importe; le don</p> +<p>De charmer est le sien, autant par l'abandon</p> +<p>Que par la retenue; en Occident, Sylphide,</p> +<p>En Orient, Pri, vertueuse, perfide,</p> +<p>Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,</p> +<p>Sous l'ogive gothique assise auprs du feu,</p> +<p>Ou qui chante, ou qui file, elle plat; nos penses</p> +<p>Et nos heures, pourtant si vite dpenses,</p> +<p>Sont pour elle. Jamais, imprgn de fracheur,</p> +<p>Sur nos yeux endormis un rve de bonheur</p> +<p>Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne</p> +<p>Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe</p> +<p>Nous appelant vers elle, et murmurant des mots</p> +<p>Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.</p> +<p>veills, sa gat dissipe nos alarmes,</p> +<p>Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,</p> +<p>Son baiser l'instant les tarit dans nos yeux.</p> +<p>La jeune fille!—elle est un souvenir des cieux,</p> +<p>Au tissu de la vie une fleur d'or brode,</p> +<p>Un rayon de soleil qui sourit dans l'onde!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE MARAIS<br /> +<span class="small">A MON AMI ARMAND E***</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>Ainsi prs d'un marais on contemple voler<br /> +Mille oiseaux peinturs.<br /> +<span class="i3 smcap">Amadis Jamyn.</span></p> + +<p>En chasse, et chasse heureuse.<br /> +<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est un marais dont l'eau dormante</p> +<p>Croupit, couverte d'une mante</p> +<p>Par les nnuphars et les joncs:</p> +<p>Chaque bruit sous leurs nappes glauques</p> +<p>Fait au chœur des grenouilles rauques</p> +<p>Excuter mille plongeons;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bcassine noire et grise</p> +<p>Y vole quand souffle la bise</p> +<p>De novembre aux matins glacs;</p> +<p>Souvent, du haut des sombres nues</p> +<p>Pluviers, vanneaux, courlis et grues</p> +<p>Y tombent, d'un long vol lasss.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous les lentilles d'eau qui rampent,</p> +<p>Les canards sauvages y trempent</p> +<p>Leurs cous de saphir glacs d'or;</p> +<p>La sarcelle l'aube s'y baigne,</p> +<p>Et, quand le crpuscule rgne,</p> +<p>S'y pose entre deux joncs, et dort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span></div> +<p>La cigogne dont le bec claque,</p> +<p>L'œil tourn vers le ciel opaque,</p> +<p>Attend l l'instant du dpart,</p> +<p>Et le hron aux jambes grles,</p> +<p>Lustrant les plumes de ses ailes,</p> +<p>Y trane sa vie l'cart.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ami, quand la brume d'automne</p> +<p>tend son voile monotone</p> +<p>Sur le front obscurci des cieux,</p> +<p>Quand la ville tout sommeille</p> +<p>Et qu' peine le jour s'veille</p> +<p>A l'horizon silencieux,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Toi dont le plomb l'hirondelle</p> +<p>Toujours porte une mort fidle,</p> +<p>Toi qui jamais trente pas</p> +<p>N'as manqu le livre rapide,</p> +<p>Ami, toi, chasseur intrpide,</p> +<p>Qu'un long chemin n'arrte pas;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Avec Rasko, ton chien qui saute</p> +<p>A ta suite dans l'herbe haute,</p> +<p>Avec ton bon fusil bronz,</p> +<p>Ta blouse et tout ton quipage,</p> +<p>Viens t'y cacher prs du rivage,</p> +<p>Derrire un tronc d'arbre bris.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ta chasse sera meurtrire;</p> +<p>Aux mailles de ta carnassire</p> +<p>Bien des pieds d'oiseaux passeront,</p> +<p>Et tu reviendras de bonne heure,</p> +<p>Avant le soir, en ta demeure,</p> +<p>La joie au cœur, l'orgueil au front.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET I</h3> + +<div class="quote"> +<p class="i3"> Aux seuls ressouvenirs<br /> +Nos rapides pensers volent dans les toiles.<br /> +<span class="i3 smcap">Thophile.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux vitraux diaprs des sombres basiliques,</p> +<p>Les flammes du couchant s'teignent tour tour;</p> +<p>D'un ge qui n'est plus prcieuses reliques,</p> +<p>Leurs dmes dans l'azur tracent un noir contour;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la lune parat, de ses rayons obliques</p> +<p>Argentant demi l'aiguille de la tour,</p> +<p>Et les derniers rameaux des pins mlancoliques</p> +<p>Dont l'ombre se balance et s'tend alentour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Alors les vibrements de la cloche qui tinte,</p> +<p>D'un monde arien semblent la voix teinte,</p> +<p>Qui par le vent porte en ce monde parvient;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le pote, assis prs des flots, sur la grve,</p> +<p>coute ces accents fugitifs comme un rve,</p> +<p>Lve les yeux au ciel, et triste se souvient.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SERMENT</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'on ne seust en nule terre<br /> +Nul plus bel cors de fame querre.<br /> +<span class="i2"><cite>Roman de la Rose.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Par tes yeux si beaux sous les voiles</p> +<p>De leurs franges de longs cils noirs,</p> +<p>Soleils jumeaux, doubles toiles,</p> +<p>D'un cœur ardent ardents miroirs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton front aux pleurs d'albtre,</p> +<p>Que couronnent des cheveux bruns,</p> +<p>O l'haleine du vent foltre</p> +<p>Parmi la soie et les parfums;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par tes lvres, frache glantine,</p> +<p>Grenade en fleur, riant corail</p> +<p>D'o sort une voix argentine</p> +<p>A travers la nacre et l'mail;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton sein rtif qui s'agite</p> +<p>Et bat sa prison de satin,</p> +<p>Par ta main troite et petite,</p> +<p>Par l'clat vermeil de ton teint;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par ton doux accent d'Espagnole,</p> +<p>Par l'aube de tes dix-sept ans,</p> +<p>Je t'aimerai, ma jeune folle,</p> +<p>Un peu plus que toujours,—longtemps!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES SOUHAITS</h3> + +<div class="quote"> +<p>... Quelque bonne fe Urgl<br /> +Promettant palais et trsors<br /> +Au filleul mis sous sa tutelle,<br /> +Pour te promener t'aurait-elle<br /> +Ravi sur son nuage d'or.<br /> +<span class="i3 smcap">Joseph Delorme.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Si quelque jeune fe l'aile de saphir,</p> +<p class="i2"> Sous une sombre et frache arcade,</p> +<p>Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,</p> +<p>Surgissait mes yeux, au doux bruit du zphyr</p> +<p class="i2"> De l'cume de la cascade,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,</p> +<p class="i2"> Palais immenses, pierreries?</p> +<p>Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?</p> +<p>Je te le donnerai; je puis faire un trsor</p> +<p class="i2"> D'un vil monceau d'herbes fltries;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur</p> +<p class="i2"> Rflchi par un lac limpide,</p> +<p>Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,</p> +<p>Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur</p> +<p class="i2"> Ne voilent son orbe splendide;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,</p> +<p class="i2"> Enfant lger de l'Arabie,</p> +<p>A la crinire longue, l'œil tincelant,</p> +<p>Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant</p> +<p class="i2"> De la Norwge la Nubie;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span></div> +<p>Je veux un kiosque rouge, aux minarets dors,</p> +<p class="i2"> Aux minces colonnes d'albtre,</p> +<p>Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant dcors,</p> +<p>Aux murs de mosaque, aux vitraux colors</p> +<span class="i2"> Par o se glisse un jour bleutre;</span> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant</p> +<p class="i2"> De sycomores et d'yeuses,</p> +<p>Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,</p> +<p>Comme un grand ventail sans cesse soulevant</p> +<p class="i2"> Ses masses de feuilles soyeuses.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux une tartane avec ses matelots,</p> +<p class="i2"> Ses cordages, ses blanches voiles</p> +<p>Et son corset de cuivre o se brisent les flots,</p> +<p>Qui me berce le long de verdoyants lots</p> +<p class="i2"> Aux molles lueurs des toiles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux soir et matin m'veiller, m'endormir</p> +<span class="i2"> Au son de voix italiennes,</span> +<p>Et pendant tout le jour entendre au loin frmir</p> +<p>Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,</p> +<p class="i2"> Ou des harpes oliennes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et je veux, les seins nus, une Alme agitant</p> +<span class="i2"> Son charpe de cachemire</span> +<p>Au-dessus de son front de rubis clatant,</p> +<p>Des spahis, un harem, comme un riche sultan</p> +<p class="i2"> Ou de Bagdad ou de Palmyre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je veux un sabre turc, un poignard indien</p> +<span class="i2"> Dont le manche de saphirs brille;</span> +<p>Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,</p> +<p>Qui le sentt, l'aimt, et qui le comprt bien,</p> +<p class="i2"> Un cœur naf de jeune fille!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE LUXEMBOURG</h3> + +<div class="quote"> +<p>Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse.<br /> +<span class="i3 smcap">J. Delorme.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au Luxembourg souvent lorsque dans les alles</p> +<p>Gazouillaient des moineaux les joyeuses voles,</p> +<p>Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abmes bleus</p> +<p>D'un ciel tide et riant, les orangers frileux</p> +<p>Hasardaient leurs rameaux parfums, et qu'en gerbes</p> +<p>Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes</p> +<p>Toute petite fille, elle allait du beau temps</p> +<p>A son aise jouir et foltrer longtemps,</p> +<p>Longtemps, car elle aimait l'ombre des feuillages</p> +<p>Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,</p> +<p>Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,</p> +<p>Et le poisson de pourpre, hte d'une eau d'argent;</p> +<p>Ou bien encor partir, folle et lgre tte,</p> +<p>Et, trompant les regards de sa mre inquite,</p> +<p>Au risque de brunir un teint frais et vermeil,</p> +<p>Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SENTIER</h3> + +<div class="quote"> +<p>En une sente me vins rendre<br /> +Longue et estroite, o l'herbe tendre<br /> +Croissait trs-drue.<br /> +<span class="i2"><cite>Le livre des quatre Dames.</cite></span></p> + +<p>Un petit sentier vert, je le pris...<br /> +<span class="i3 smcap">Alfred de Musset.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est un sentier creux dans la valle troite,</p> +<p>Qui ne sait trop s'il marche gauche ou bien droite.</p> +<p>—C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,</p> +<p>Comme un jeune prodigue, grne ses trsors;</p> +<p>L'aubpine fleurit; les frles pquerettes,</p> +<p>Pour fter le printemps, ont mis leurs collerettes.</p> +<p>La ple violette, en son rduit obscur,</p> +<p>Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,</p> +<p>Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,</p> +<p>Pique le gazon vert de sa jaune tincelle.</p> +<p>Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,</p> +<p>Et les sureaux sont blancs de bouquets frais clos;</p> +<p>Les fosss ont des fleurs remplir vingt corbeilles,</p> +<p>A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.</p> +<p>Sous la haie embaume un mince filet d'eau</p> +<p>Jase et fait frissonner le verdoyant rideau</p> +<p>Du cresson.—Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime</p> +<p>Plus que tous les sentiers o se trouvent de mme</p> +<p>Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,</p> +<p>Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune ple a lui,</p> +<p>A la brche du mur, rendez-vous solitaire</p> +<p>O l'amour s'embellit des charmes du mystre,</p> +<p>Sous les grands chtaigniers aux bercements plaintifs,</p> +<p>Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CAUCHEMAR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.<br /> +<span class="i5"><em>Ancien proverbe breton.</em></span></p> + +<p>Jamais je ne dors que je ne meure de mort amre.<br /> +<span class="i7"> Les goules de l'abyme</span><br /> +<span class="i7"> Attendant leur victime,</span><br /> +<span class="i10"> Ont faim:</span><br /> +<span class="i7"> Leur ongle ardent s'allonge,</span><br /> +<span class="i7"> Leur dent en espoir ronge</span><br /> +<span class="i10"> Ton sein.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avec ses nerfs rompus, une main corche</p> +<p>Qui marche sans le corps dont elle est arrache,</p> +<p>Crispe ses doigts crochus arms d'ongles de fer</p> +<p>Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer</p> +<p>Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves</p> +<p>Rayonnent; des vautours cous rouges et chauves,</p> +<p>Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:</p> +<p>En vain pour me sauver je lve mes pieds lourds,</p> +<p>Des flots de plomb fondu subitement les baignent,</p> +<p>A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,</p> +<p>Meurtris et disloqus; et mon dos cependant</p> +<p>Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent</p> +<p>De naseaux enflamms, de gueules haletantes:</p> +<p>Les voil, les voil! dans mes chairs palpitantes</p> +<p>Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,</p> +<p>Fouiller profondment, jusqu'aux os me ronger,</p> +<p>Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent</p> +<p>Comme une scie aigu, et des pinces qui tordent;</p> +<p>Ensuite le sol manque mes pas chancelants:</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span></div> +<p>Un gouffre me reoit; sur des rochers brlants,</p> +<p>Sur des pics anguleux que la lune reflte,</p> +<p>Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette</p> +<p>Dans un marais de sang; bientt, spectres hideux,</p> +<p>Des morts au teint bleutre en sortent deux deux,</p> +<p>Et se penchant vers moi m'apprennent les mystres</p> +<p>Que le trpas rvle aux ples feudataires</p> +<p>De son empire; alors, trange enchantement,</p> +<p>Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement</p> +<p>A travers un brouillard couvrant les flches grles</p> +<p>D'une glise gothique aux moresques dentelles.</p> +<p>Dchirant une proie enleve au tombeau,</p> +<p>En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau</p> +<p>Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,</p> +<p>Par un pouvoir magique sa suite m'entrane,</p> +<p>Et j'aperois bientt, non loin d'un vieux manoir,</p> +<p>A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir</p> +<p>Soutenant un pendu; d'effroyables sorcires</p> +<p>Dansent autour, et moi, de fureurs carnassires</p> +<p>Agit, je ressens un immense dsir</p> +<p>De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</p> +<p>Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</p> +<p>Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DEMOISELLE +<span class="small">A MON AMI ALPHONSE B***</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>..... insectes agiles<br /> +<span class="i3"> Cuirasss d'or.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Am. Tastu.</span></p> + +<p><span class="i4"> L de bleutres demoiselles</span><br /> +Ftant du nnuphar les htes bienheureux<br /> +ventails anims, se balancent sur eux<br /> +<span class="i4"> Avec leurs frmissantes ailes.</span><br /> +<span class="i4 smcap">Saintine.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur la bruyre arrose</p> +<p class="i2"> De rose;</p> +<p>Sur le buisson d'glantier;</p> +<p>Sur les ombreuses futaies;</p> +<p class="i2"> Sur les haies</p> +<p>Croissant au bord du sentier;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur la modeste et petite</p> +<p class="i2"> Marguerite,</p> +<p>Qui penche son front rvant;</p> +<p>Sur le seigle, verte houle</p> +<p class="i2"> Que droule</p> +<p>Le caprice ail du vent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les prs, sur la colline</p> +<p class="i2"> Qui s'incline</p> +<p>Vers le champ bariol</p> +<p>De pittoresques guirlandes;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span></div> +<p class="i2"> Sur les landes,</p> +<p>Sur le grand orme isol;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La demoiselle se berce;</p> +<p class="i2"> Et s'il perce</p> +<p>Dans la bruine, au bord du ciel,</p> +<p>Un rayon d'or qui scintille,</p> +<p class="i2"> Elle brille</p> +<p>Comme un regard d'Ariel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Traversant prs des charmilles,</p> +<p class="i2"> Les familles</p> +<p>Des bourdonnants moucherons,</p> +<p>Elle se mle leur ronde</p> +<p class="i2"> Vagabonde,</p> +<p>Et comme eux dcrit des ronds.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientt elle vole et joue</p> +<p class="i2"> Sous la roue</p> +<p>Du jet d'eau qui, s'lanant</p> +<p>Dans les airs, retombe, roule</p> +<p class="i2"> Et s'coule</p> +<p>En un ruisseau bruissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus rapide que la brise,</p> +<p class="i2"> Elle frise,</p> +<p>Dans son vol capricieux,</p> +<p>L'eau transparente o se mire</p> +<p class="i2"> Et s'admire</p> +<p>Le saule au front soucieux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,</p> +<p class="i2"> Prs des aunes,</p> +<p>Les deux nnuphars en fleurs,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span></div> +<p>Au gr du flot qui gazouille</p> +<p class="i2"> Et les mouille,</p> +<p>talent leurs deux couleurs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O se baigne le nuage,</p> +<p class="i2"> O voyage</p> +<p>Le ciel d't souriant;</p> +<p>O le soleil plonge, tremble,</p> +<p class="i2"> Et ressemble</p> +<p>Au beau soleil d'Orient.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et quand la grise hirondelle</p> +<p class="i2"> Auprs d'elle</p> +<p>Passe, et ride plis d'azur,</p> +<p>Dans sa chasse circulaire,</p> +<p class="i2"> L'onde claire,</p> +<p>Elle s'enfuit d'un vol sr.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bois qui chantent, fraches plaines</p> +<p class="i2"> D'odeurs pleines,</p> +<p>Lacs de moire, coteaux bleus,</p> +<p>Ciel o le nuage passe,</p> +<p class="i2"> Large espace,</p> +<p>Monts aux rochers anguleux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voil l'immense domaine</p> +<p class="i2"> O promne</p> +<p>Ses caprices, fleur des airs,</p> +<p>La demoiselle nacre,</p> +<p class="i2"> Diapre</p> +<p>De reflets roses et verts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans son troite famille,</p> +<p class="i2"> Quelle fille</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></div> +<p>N'a pas vingt fois souhait,</p> +<p>Rveuse, d'tre comme elle</p> +<p class="i2"> Demoiselle,</p> +<p>Demoiselle en libert?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1830.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES DEUX AGES</h3> + +<div class="quote"> +<p>La petite fille est devenue jeune fille.<br /> +<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce n'tait, l'an pass, qu'une enfant blanche et blonde</p> +<p>Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde</p> +<p>Du lac qui rflchit le ciel riant d't,</p> +<p>N'exprimait que bonheur et nave gat.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse</p> +<p>Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse</p> +<p>D'arriver la premire! Avec grce les vents</p> +<p>Beraient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;</p> +<p>Son charpe d'azur se jouait autour d'elle</p> +<p>Par la course agite, et, souvent infidle,</p> +<p>Trahissait une paule aux contours gracieux,</p> +<p>Un sein dj gonfl, trsor mystrieux,</p> +<p>Un col blouissant de fracheur, dont l'albtre</p> +<p>Sous la peau laisse voir une veine bleutre,</p> +<p>—Dans son petit jardin que j'aimais la voir</p> +<p>A grand'peine portant un lger arrosoir,</p> +<p>Distribuer en pluie, ses fleurs dessches</p> +<p>Par la chaleur du jour, et vers le sol penches,</p> +<p>Une eau douce et limpide; ses oiseaux ravis,</p> +<p>Des tiges de plantain, des grains de chnevis!...</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est une jeune fille prsent blanche et blonde,</p> +<p>La mme; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde</p> +<p>Du lac qui rflchit le ciel riant d't,</p> +<p>N'exprime plus bonheur et nave gat.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">FAR NIENTE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Quant son temps bien le sut disposer:<br /> +Deux parts en fit dont il souloit passer<br /> +L'une dormir et l'autre ne rien faire.<br /> +<span class="i2 smcap">Jean de la Fontaine.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand je n'ai rien faire, et qu' peine un nuage</p> +<p>Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,</p> +<p>J'aime m'couter vivre, et libre de soucis,</p> +<p>Loin des chemins poudreux, demeurer assis</p> +<p>Sur un moelleux tapis de fougre et de mousse,</p> +<p>Au bord des bois touffus o la chaleur s'mousse;</p> +<p>L, pour tuer le temps, j'observe la fourmi</p> +<p>Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,</p> +<p>Pour son grenier drobe un grain d'orge la gerbe,</p> +<p>Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,</p> +<p>La chenille tranant ses anneaux velouts,</p> +<p>La limace baveuse aux sillons argents,</p> +<p>Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.</p> +<p>Ensuite je regarde, amusement frivole,</p> +<p>La lumire brisant dans chacun de mes cils,</p> +<p>Palissade oppose ses rayons subtils,</p> +<p>Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte</p> +<p>En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;</p> +<p>Et lorsque je suis las je me laisse endormir</p> +<p>Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gmir,</p> +<p>Ou j'coute chanter prs de moi la fauvette,</p> +<p>Et l-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">STANCES</h3> + +<div class="quote"> +<p>La jeune fille rieuse.<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez pas les molles rveries</p> +<p>O l'me se complat et s'arrte longtemps,</p> +<p>De mme que l'abeille, en un soir de printemps,</p> +<p>Sur quelque bouton d'or, toile des prairies;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez pas cet inquiet dsir</p> +<p>Qui fait rougir souvent une joue ingnue,</p> +<p>Ce besoin d'habiter une sphre inconnue,</p> +<p>D'embrasser un fantme impossible saisir;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes</p> +<p>Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, rprimer,</p> +<p>Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,</p> +<p>Pour un objet chri ces mortelles alarmes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne connaissez rien, rien que folle gat;</p> +<p>Sur votre lvre rose un frais sourire vole;</p> +<p>Votre entretien naf, srieux ou frivole,</p> +<p>Est gal et serein comme un beau jour d't.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur votre main jamais votre front ne se pose,</p> +<p>Brlant, charg d'ennuis, ne pouvant soutenir</p> +<p>Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;</p> +<p>Votre cœur virginal en lui-mme repose.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span></div> +<p>Avenir et prsent, tout rit dans vos destins;</p> +<p>Vous n'avez pas encore aim sans tre aime,</p> +<p>Ni, retenant peine une larme enflamme,</p> +<p>pi d'un regard les aveux incertains.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;</p> +<p>Une pense ardente et qui revient toujours</p> +<p>Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;</p> +<p>Votre vie en sa fleur n'a pas t ternie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'un ruisseau clair o se mirent les cieux,</p> +<p>Dont le cours lentement par les prs se droule,</p> +<p>Votre existence pure et limpide s'coule,</p> +<p>Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PROMENADE NOCTURNE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Allons, la belle nuit d't,<br /> +<span class="i2 smcap">Alfred de Musset</span>.</p> + +<p>C'tait par un beau soir, par un des soirs que rve<br /> +Au murmure lointain d'un invisible accord<br /> +Le pote qui veille ou l'amante qui dort.<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Pavie.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La rose arrondie en perles</p> +<p>Scintille aux pointes du gazon,</p> +<p>Les chardonnerets et les merles</p> +<p>Chantent l'envi leur chanson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les fleurs de leurs paillettes blanches</p> +<p>Brodent le bord vert du chemin;</p> +<p>Un vent lger courbe les branches</p> +<p>Du chvrefeuille et du jasmin;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la lune, vaisseau d'agate,</p> +<p>Sur les vagues des rochers bleus</p> +<p>S'avance comme la frgate</p> +<p>Au dos de l'Ocan houleux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jamais la nuit de plus d'toiles</p> +<p>N'a sem son manteau d'azur,</p> +<p>Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,</p> +<p>Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></div> +<p>Prends mon bras, ma bien-aime,</p> +<p>Et nous irons, deux, jouir</p> +<p>De la solitude embaume,</p> +<p>Et, couchs sur la mousse, our</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce que tout bas, dans la ravine</p> +<p>O brillent ses moites rseaux,</p> +<p>En babillant l'eau qui chemine</p> +<p>Conte l'oreille des roseaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET II</h3> + +<div class="quote"> +<p>Amour tant vous hai servit<br /> +Senz pecas et senz failhimen,<br /> +Et vous sabez quant petit<br /> +Hai avut de jauzimen.<br /> +<span class="i3 smcap">Peyrols.</span></p> + +<p>Ne sais tu pas que je n'eus onc<br /> +D'elle plaisir ny un seul bien.<br /> +<span class="i3 smcap">Marot.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne vous dtournez pas, car ce n'est point d'amour</p> +<p>Que je veux vous parler; que le pass, madame,</p> +<p>Soit pour nous comme un songe envol sans retour,</p> +<p>Oubliez une erreur que moi-mme je blme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais vous tes si belle, et sous le fin contour</p> +<p>De vos sourcils arqus luit un regard de flamme</p> +<p>Si perant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour</p> +<p>Sans porter jamais votre image en son me.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, mes traits soucieux sont couverts de pleur;</p> +<p>Car, ds mes premiers ans souffrant et solitaire,</p> +<p>Dans mon cœur je nourris une pense austre,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et mon front avant l'ge a perdu cette fleur</p> +<p>Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,</p> +<p>Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA BASILIQUE</h3> + +<div class="quote"> +<p>The pillared arches were over their head<br /> +And beneath their feet were the bones of the dead.<br /> +<span class="i3"><cite>The lay of last minstrel.</cite></span></p> + +<p>On voit des figures de chevaliers genoux sur +un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures +de l'glise couvrent de leurs ombres ceux +qui reposent.<br /> +<span class="i3 smcap">Gerres</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est une basilique</p> +<p>Aux murs moussus et noircis,</p> +<p>Du vieux temps noble relique,</p> +<p>O l'me mlancolique</p> +<p>Flotte en pensers indcis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des losanges de plomb ceignent</p> +<p>Les vitraux coloris,</p> +<p>O les feux du soleil teignent</p> +<p>Les reflets errants qui baignent</p> +<p>Les plafonds armoris.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cent colonnes dcoupes</p> +<p>Par de bizarres ciseaux,</p> +<p>Comme des faisceaux d'pes</p> +<p>Au long de la nef groupes</p> +<p>Portent les sveltes arceaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La fantastique arabesque</p> +<p>Courbe ses lgers dessins</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span></div> +<p>Autour du trfle moresque,</p> +<p>De l'arcade gigantesque</p> +<p>Et de la niche des saints.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans leurs armes fodales,</p> +<p>Vidames et chevaliers,</p> +<p>Sont l, couchs sur les dalles</p> +<p>Des chapelles spulcrales,</p> +<p>Ou debout prs des piliers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des escaliers en dentelles</p> +<p>Montent avec cent dtours</p> +<p>Aux votes hautes et frles,</p> +<p>Mais fortes comme les ailes</p> +<p>Des aigles ou des vautours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur l'autel, riche merveille,</p> +<p>Ainsi qu'une toile d'or,</p> +<p>Reluit la lampe qui veille,</p> +<p>La lampe qui ne s'veille</p> +<p>Qu'au moment o tout s'endort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que la prire est fervente</p> +<p>Sous ces votes, lorsqu'en feu</p> +<p>Le ciel clate, qu'il vente,</p> +<p>Et qu'en proie l'pouvante,</p> +<p>Dans chaque clair on voit Dieu;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou qu' l'autel de Marie,</p> +<p>A genoux sur le pav,</p> +<p>Pour une vierge chrie</p> +<p>Qu'un mal cruel a fltrie,</p> +<p>En pleurant l'on dit: <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span></div> +<p>Mais chaque jour qui s'coule</p> +<p>branle ce vieux vaisseau,</p> +<p>Dj plus d'un mur s'croule,</p> +<p>Et plus d'une pierre roule,</p> +<p>Large fragment d'un arceau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans la grande tour, la cloche</p> +<p>Craint de sonner l'<cite>Angelus</cite>;</p> +<p>Partout le lierre s'accroche,</p> +<p>Hlas! et le jour approche</p> +<p>O je ne vous dirai plus:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est une basilique</p> +<p>Aux murs moussus et noircis,</p> +<p>Du vieux temps noble relique,</p> +<p>O l'me mlancolique</p> +Flotte en pensers indcis. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">L'OISEAU CAPTIF</h3> + +<div class="quote"> +<p>Car quand il pleut et le soleil des cieux<br /> +Ne reluit point, tout homme est soucieux.<br /> +<span class="i3 smcap">Clment Marot.</span></p> + +<p><span class="i6"> ...... yet shall reascend</span><br /> +Self raised, and repossess its native seat.<br /> +<span class="i3 smcap">Lord Byron.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,</p> +<p>Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,</p> +<p>De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,</p> +<p>Que toits aigus baigns de nuages fumeux.</p> +<p>Aux gmissements sourds du vent d'hiver qui passe</p> +<p>Promenant la tourmente au milieu de l'espace,</p> +<p>Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps</p> +<p>Avec son soleil d'or aux rayons clatants,</p> +<p>Qui d'un regard bleuit l'mail du ciel limpide,</p> +<p>Ramne d'outre-mer l'hirondelle rapide,</p> +<p>Et jette sur les bois son manteau velout,</p> +<p>Alors tu reprendras ta voix et ta gat;</p> +<p>Et si, toujours constant ta douleur austre,</p> +<p>Tu regrettais encor la fort solitaire,</p> +<p>L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,</p> +<p>La campagne que dore une jaune moisson,</p> +<p>La rivire, le lac aux ondes transparentes,</p> +<p>Que plissent en passant les brises odorantes,</p> +<p>Je t'abandonnerais ton joyeux essor.</p> +<p>Tous les deux cependant nous avons mme sort,</p> +<p>Mon me est comme toi: de sa cage mortelle</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></div> +<p>Elle s'ennuie, hlas! et souffre, et bat de l'aile,</p> +<p>Elle voudrait planer dans l'ocan du ciel,</p> +<p>Ange elle-mme, suivre un ange Ithuriel,</p> +<p>S'enivrer d'infini, d'amour et de lumire,</p> +<p>Et remonter enfin la cause premire;</p> +<p>Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,</p> +<p>Quelle main son vol livrera l'horizon?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">RVE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Et nous voulons mourir quand le rve finit.<br /> +<span class="i3 smcap">A. Guiraud.</span></p> + +<p>Tout la nuict je ne pense qu'en celle<br /> +Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle<br /> +<span class="i4"> De quatorze ans.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Matre Clment Marot.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voici ce que j'ai vu nagure en mon sommeil:</p> +<p>Le couchant enflammait l'horizon vermeil</p> +<p>Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades</p> +<p>D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,</p> +<p>Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs</p> +<p>Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.</p> +<p>Soudain des pas lgers froissent l'herbe; une femme,</p> +<p>Que j'aime ds longtemps du profond de mon me,</p> +<p>Comme une jeune fe accourt vers moi; ses yeux</p> +<p>A travers ses longs cils luisent de plus de feux</p> +<p>Que les astres du ciel; et sur la verte mousse</p> +<p>A mes lvres d'amant livrant une main douce,</p> +<p>Elle rit, et bientt enlace mes bras</p> +<p>Me dit, le front brlant et rouge d'embarras,</p> +<p>Ce mot mystrieux qui jamais ne s'achve:—</p> +<p>O nuit trompeuse!—Hlas! pourquoi n'est-ce qu'un rve?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PENSES D'AUTOMNE</h3> + +<div class="quote"> +<p>La rica autouna s'es passada<br /> +L'hiver suz un cari tourat<br /> +S'en ven la capa ementoulada<br /> +D'un ve neblouz enjalibrat.<br /> +<span class="i3"><em>Son autounous.</em></span></p> + +<p>J'entends siffler la bise aux branchages rouills<br /> +Des saules qui l-bas se balancent mouills.<br /> +<span class="i3 smcap">Auguste M.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'automne va finir; au milieu du ciel terne,</p> +<p>Dans un cercle blafard et livide que cerne</p> +<p>Un nuage plomb, le soleil dort: du fond</p> +<p>Des tangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond</p> +<p>Collines, champs, hameaux dans une mme teinte.</p> +<p>Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;</p> +<p>La froide bise siffle; un sourd frmissement</p> +<p>Sort du sein des forts; les oiseaux tristement,</p> +<p>Mlant leurs cris plaintifs aux cris des btes fauves,</p> +<p>Sautent de branche en branche travers les bois chauves,</p> +<p>Et semblent aux beaux jours envols dire adieu.</p> +<p>Le pauvre paysan se recommande Dieu,</p> +<p>Craignant un hiver rude; et moi, dans les valles,</p> +<p>Quand je vois le gazon sous les blanches geles</p> +<p>Disparatre et mourir, je reviens pas lents</p> +<p>M'asseoir le cœur navr prs des tisons brlants,</p> +<p>Et l je me souviens du soleil de septembre</p> +<p>Qui donnait la grappe un jaune reflet d'ambre,</p> +<p>Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span></div> +<p>Et du trfle fleuri, pittoresque rideau</p> +<p>S'tendant longs plis sur la plaine raye,</p> +<p>Et de la route troite en son milieu fraye,</p> +<p>Et surtout des bleuets et des coquelicots,</p> +<p>Points de pourpre et d'azur dans l'or des bls gaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">INFIDLIT</h3> + +<div class="quote"> +<p>Bandiera d'ogni vento<br /> +Conosco que sei tu.<br /> +<span class="i3"><em>Chanson italienne.</em></span></p> + +<p>La volont de l'ingrate est change.<br /> +<span class="i3 smcap">Antoine de Baf.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Voici l'orme qui balance</p> +<p>Son ombre sur le sentier;</p> +<p>Voici le jeune glantier,</p> +<p>Le bois o dort le silence;</p> +<p>Le banc de pierre o le soir</p> +<p>Nous aimions nous asseoir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici la vote embaume</p> +<p>D'bniers et de lilas,</p> +<p>O, lorsque nous tions las,</p> +<p>Ensemble, ma bien-aime!</p> +<p>Sous des guirlandes de fleurs,</p> +<p>Nous laissions fuir les chaleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le marais que ride</p> +<p>Le saut du poisson d'argent;</p> +<p>Dont la grenouille en nageant</p> +<p>Trouble le miroir humide;</p> +<p>Comme autrefois, les roseaux</p> +<p>Baignent leurs pieds dans ses eaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span></div> +<p>Comme autrefois, la pervenche,</p> +<p>Sur le velours vert des prs</p> +<p>Par le printemps diaprs,</p> +<p>Aux baisers du soleil penche</p> +<p>A moiti rempli de miel</p> +<p>Son calice bleu de ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme autrefois, l'hirondelle</p> +<p>Rase en passant les donjons,</p> +<p>Et le cygne dans les joncs</p> +<p>Se joue et lustre son aile;</p> +<p>L'air est pur, le gazon doux....</p> +<p>Rien n'a donc chang que vous.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A MON AMI AUGUSTE M***</h3> + +<div class="quote"> +<p>For yonder faithless phantom flie<br /> +<span class="i2"> To lure thee to thy doom.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p> + +<p>C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs +bouteilles qui auoient la robe toute neufve et +le verre estoit cass dedans; et plusieurs +pommes desquelles l'corce estoit vermeille et +reluisante dont le dedans estoit mang de vers +et tout pourry.<br /> +<span class="i3"><cite>Le Vagabond.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Par une nuit d't, quand le ciel est d'azur,</p> +<p>Souvent un feu follet sort du marais impur;</p> +<p>Le passant qui le voit le prend pour la lumire</p> +<p>Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumire;</p> +<p>Vers le fanal perfide il s'avance grands pas,</p> +<p>Tout joyeux; et bientt, ne s'apercevant pas</p> +<p>Qu'un abme est ouvert ses pieds, il y tombe,</p> +<p>Et son corps reste l sans prire et sans tombe.</p> +<p>Aux lieux o fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu</p> +<p>En courroux inonda d'un dluge de feu,</p> +<p>Sur la grve brle, asile frais et sombre,</p> +<p>Des orangers touffus s'lvent en grand nombre,</p> +<p>Chargs de fruits riants dont la tunique d'or</p> +<p>Ne livre que poussire la dent qui les mord:</p> +<p>Dans ma pense, ami, je trouve qu'une femme</p> +<p>Qui sous de beaux semblants cache une vilaine me,</p> +<p>Pour ceux que sa beaut dcevante a sduits,</p> +<p>Pareille au feu follet, l'est encore ces fruits.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LGIE II</h3> + +<div class="quote"> +<p>Ingrate... pour t'avoir bien servie<br /> +<span class="i4"> Adorant ta beaut,</span><br /> +Je vois bien qu' la fin tu m'osteras la vie<br /> +<span class="i4"> Aprs la libert.</span><br /> +<span class="i3 smcap">De Lingendes.</span></p> + +<p>... je l'adore et meurs de trop aimer.<br /> +<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre...</p> +<p>Oh, si j'avais pens que dans mon cœur dt natre</p> +<p>Ce feu qui le dvore et qui ne s'teint pas,</p> +<p>Loin d'elle encor temps j'aurais port mes pas...</p> +<p>Mais non, il le fallait; c'tait ma destine!</p> +<p>Contre elle vainement, dans mon me indigne</p> +<p>Je crie et me rvolte; il le fallait. Le soir,</p> +<p>A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,</p> +<p>Je la voyais. Son front candide o ses penses</p> +<p>D'une rougeur pudique arrivent nuances,</p> +<p>Sous l'arc d'un sourcil brun son œil tincelant,</p> +<p>Par un clair rapide en silence parlant,</p> +<p>Et ses propos nafs, et sa grce enfantine,</p> +<p>Et parfois dans nos jeux sa colre mutine,</p> +<p>Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.</p> +<p>A des songes dors mon me se livrait,</p> +<p>Elle tait tout pour moi qui ne suis rien pour elle!</p> +<p>De ses affections ombre et miroir fidle,</p> +<p>Je riais, je pleurais, son rire, ses pleurs,</p> +<p>Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></div> +<p>Sa vie tait la mienne; une esprance folle</p> +<p>Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;</p> +<p>Mais elle, tant d'amour qu'elle n'a pas compris,</p> +<p>N'a jamais rpondu que par le froid mpris,</p> +<p>La vague indiffrence, et la haine peut-tre!...</p> +<p>Je voudrais l'oublier ou ne pas la connatre.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VEILLE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,<br /> +Je sais presque par cœur l'histoire vritable<br /> +Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.<br /> +<span class="i3 smcap">Grandval</span>, <cite>le Vice puni</cite>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque le lambris craque, branle sourdement,</p> +<p>Que de la chemine il jaillit par moment</p> +<p>Des sons surnaturels, qu'avec un bruit trange</p> +<p>Petillent les tisons, entours d'une frange</p> +<p>D'un feu blafard et ple, et que des vieux portraits</p> +<p>De bizarres lueurs font grimacer les traits;</p> +<p>Seul, assis, loin du bruit, du rcit des merveilles</p> +<p>D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?</p> +<p>C'est mon plaisir moi: si, dans un vieux chteau,</p> +<p>J'ai trouv par hasard quelque lourd in-quarto,</p> +<p>Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique</p> +<p>Ds longtemps oubli, mais dont la marge antique,</p> +<p>Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,</p> +<p>Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,</p> +<p>Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,</p> +<p>Lgendes de bats gurissant les malades,</p> +<p>Les possds du diable, et les pauvres lpreux,</p> +<p>Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,</p> +<p>Mes yeux dvorent tout; c'est en vain que l'horloge</p> +<p>Tinte par douze fois, que le hibou dloge</p> +<p>En glapissant, bless des rayons du flambeau</p> +<p>Qui m'claire; je lis: sur la table tombeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span></div> +<p>Le long du chandelier, cependant la bougie</p> +<p>En larges nappes coule, et la vitre rougie</p> +<p>Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,</p> +<p>Le soleil qui se lve avec un front riant.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LGIE III</h3> + +<div class="quote"> +<p>Soccoreys ojos con aqua que el coraon<br /> +<span class="i4"> La demanda.</span><br /> +<span class="i2"><em>Chanson espagnole.</em></span></p> + +<p>Fare thee well.<br /> +<span class="i1 smcap">Lord Byron.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Elle est morte pour moi, dans la tombe glace</p> +<p>Comme si le trpas l'avait dj place;</p> +<p>Elle vit cependant, ange exil des cieux,</p> +<p>Vrai rve de pote, trange et gracieux;</p> +<p>C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue</p> +<p>Au sortir de l'enfance, quinze ans, ingnue,</p> +<p>Foltre, insouciante, ignorant sa beaut,</p> +<p>S'ignorant elle-mme, et jetant de ct,</p> +<p>De peur qu'une pense amre ne s'veille,</p> +<p>Souci du lendemain, souvenir de la veille.</p> +<p>Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs</p> +<p>Vers les miens s'lever et s'abaisser pensifs!...</p> +<p>Mais je ne pourrai plus, sous la croise, entendre</p> +<p>De sa voix douce au cœur le son lger et tendre</p> +<p>S'chapper de sa lvre, ainsi qu'un chant divin</p> +<p>D'une harpe magique. Hlas! et c'est en vain</p> +<p>Qu'en longs transports d'amour, en vifs lans de flamme,</p> +<p>J'ai dpens pour elle et mes jours et mon me!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CLMENCE</h3> + +<div class="quote"> +<p>O peu durables fleurs de la beaut mortelle!<br /> +<span class="i3 smcap">Philippe Desportes.</span></p> + +<p>D'Isabelle l'ame ait paradis.<br /> +<span class="i3"><cite>pitaphe gothique.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un monument sur ta cendre chrie</p> +<p class="i3"> Ne pse pas,</p> +<p>Pauvre Clmence, ton matin fltrie</p> +<p class="i3"> Par le trpas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu dors sans faste, au pied de la colline,</p> +<p class="i3"> Au dernier rang,</p> +<p>Et sur ta fosse un saule ple incline</p> +<p class="i3"> Son front pleurant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ton nom dj par la nuit et la neige</p> +<p class="i3"> Est effac</p> +<p>Sur le bois noir de la croix qui protge</p> +<p class="i3"> Ton lit glac.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais l'amiti qui se souvient, fidle,</p> +<p class="i3"> Avec des fleurs,</p> +<p>Vient, l'endroit seulement connu d'elle,</p> +<p class="i3"> Verser des pleurs.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VOYAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Il me faut du nouveau n'en ft-il plus au monde.<br /> +<span class="i3 smcap">Jean de La Fontaine.</span></p> + +<p>Jam mens prtrepidans avet vagari,<br /> +Jam lti studio pedes vigescunt.<br /> +<span class="i2 smcap">Catulle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au travers de la vitre blanche</p> +<p>Le soleil rit, et sur les murs</p> +<p>Traant de grands angles, panche</p> +<p>Ses rayons splendides et purs:</p> +<p>Par un si beau temps, la ville</p> +<p>Rester parmi la foule vile!</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, sellez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au sein d'un nuage de poudre,</p> +<p>Par un galop prcipit,</p> +<p>Aussi promptement que la foudre</p> +<p>Comme il est doux d'tre emport!</p> +<p>Le sable bruit sous la roue,</p> +<p>Le vent autour de vous se joue;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les arbres qui bordent la route</p> +<p>Paraissent fuir rapidement,</p> +<p>Leur forme obscure dont l'œil doute</p> +<p>Ne se dessine qu'un moment;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span></div> +<p>Le ciel, tel qu'une banderole,</p> +<p>Par-dessus les bois roule et vole;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chaumires, fermes isoles,</p> +<p>Vieux chteaux que flanque une tour,</p> +<p>Monts arides, fraches valles,</p> +<p>Forts se suivent tour tour;</p> +<p>Parfois au milieu d'une brume,</p> +<p>Un ruisseau dont la chute cume;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis, une hirondelle qui passe,</p> +<p>Rasant la grve au sable d'or,</p> +<p>Puis, sems dans un large espace,</p> +<p>Les moutons d'un berger qui dort;</p> +<p>De grandes perspectives bleues,</p> +<p>Larges et longues de vingt lieues;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une montagne: l'on enraye,</p> +<p>Au bord du rapide penchant</p> +<p>D'un mont dont la hauteur effraye:</p> +<p>Les chevaux glissent en marchant,</p> +<p>L'essieu grince, le pav fume,</p> +<p>Et la roue un instant s'allume;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La cte raide est descendue.</p> +<p>Recouverte de sable fin,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span></div> +<p>La route, chaque instant perdue,</p> +<p>S'tend comme un ruban sans fin.</p> +<p>Que cette plaine est monotone!</p> +<p>On dirait un matin d'automne,</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une ville d'un aspect sombre,</p> +<p>Avec ses tours et ses clochers</p> +<p>Qui montent dans les airs, sans nombre,</p> +<p>Comme des mts ou des rochers,</p> +<p>O mille lumires flamboient</p> +<p>Au sein des ombres qui la noient;</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux:</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais ils sont las, et leurs narines,</p> +<p>Rouges de sang, soufflent du feu;</p> +<p>L'cume inonde leurs poitrines</p> +<p>Il faut nous arrter un peu.</p> +<p>Halte! demain, plus vite encore,</p> +<p>Aussitt que poindra l'aurore,</p> +<p>Postillons, pressez vos chevaux,</p> +<p>Je veux voir des sites nouveaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE COIN DU FEU</h3> + +<div class="quote"> +<p>Blow, blow, winter's wind.<br /> +<span class="i3 smcap">Shakspeare.</span></p> + +<p>Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.<br /> +<span class="i3 smcap">Villon.</span></p> + +<p>Around in sympathetic mirth,<br /> +<span class="i2"> Its tricks the kitten tries;</span><br /> +The cricket chirrups in the hearth,<br /> +<span class="i2"> The crackling faggot flies.</span><br /> +<span class="i3 smcap">Goldsmith.</span></p> + +<p>Quam juvat immites ventos audire cubantem.<br /> +<span class="i3 smcap">Tibulle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Que la pluie dluge au long des toits ruisselle!</p> +<p>Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle</p> +<p>Au gr du tourbillon dont il reoit le choc!</p> +<p>Que du haut des glaciers l'avalanche s'croule!</p> +<p>Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule</p> +<p>Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il gle! et qu' grand bruit, sans relche, la grle</p> +<p>De grains rebondissants fouette la vitre frle!</p> +<p>Que la bise d'hiver se fatigue gmir!</p> +<p>Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon tre,</p> +<p>Sur mes genoux un chat qui se joue et foltre,</p> +<p>Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA TTE DE MORT</h3> + +<div class="quote"> +<p>Ton test n'aura plus de peau,<br /> +Et ton visage si beau<br /> +N'aura veines ni artres,<br /> +Tu n'auras plus que des dents<br /> +Telles qu'on les voit dedans<br /> +Les ttes des cimetires.<br /> +<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard.</span></p> + +<p>La mort nous fait dormir une ternelle nuit.<br /> +<span class="i3 smcap">Joachim du Bellay.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Personne ne voulait aller dans cette chambre,</p> +<p>Surtout pendant les nuits si tristes de dcembre,</p> +<p>Quand la bise gmit et pousse des sanglots,</p> +<p>Et que du ciel obscur tombe la pluie flots.</p> +<p>Car c'tait une chambre antique, inhabite,</p> +<p>A minuit, disait-on, de revenants hante,</p> +<p>Une chambre o les ais du parquet dsuni</p> +<p>S'agitent sous vos pieds, o le plafond jauni</p> +<p>Se partage et s'croule, o la tapisserie</p> +<p>A personnages tremble, et sur la boiserie</p> +<p>Ondule plis poudreux au moindre branlement.</p> +<p>On en avait t les meubles; seulement,</p> +<p>Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,</p> +<p>Avec du buis bnit, sur une toffe noire,</p> +<p>Pendait du mur: au bas, en guise de support,</p> +<p>On avait mis jadis une tte de mort;</p> +<p>Et me ressouvenant des fables qu'on dbite,</p> +<p>Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite</p> +<p>Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></div> +<p>Et, quand il me fallait passer l, des sueurs</p> +<p>M'inondaient, tour tour brlantes et glaces:</p> +<p>J'aurais fait le serment que les dents dchausses</p> +<p>De cet pouvantail en ricanant grinaient,</p> +<p>Et que confusment des mots s'en lanaient.</p> +<p>A prsent jeune encor, mais certain que notre me,</p> +<p>Inexplicable essence, insaisissable flamme,</p> +<p>Une fois exhale, en nous tout est nant,</p> +<p>Et que rien ne ressort de l'abme bant</p> +<p>O vont, tristes jouets du temps, nos destines,</p> +<p>Comme au cours des ruisseaux les feuilles entranes,</p> +<p>Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,</p> +<p>Que sais-je! quelques mois, un espace de temps</p> +<p>Beaucoup plus court, demain, aprs-demain peut-tre,</p> +<p>Les yeux de mes amis ne pourront me connatre,</p> +<p>Tte de mort livide mon tour.—Celle-ci</p> +<p>Est celle d'une femme autrefois morte ici,</p> +<p>Dont voil le portrait qui, dans son cadre, semble</p> +<p>Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble</p> +<p>De ses traits ingnus, de fracheur clatants,</p> +<p>Montre qu'elle touchait peine son printemps.</p> +<p>Pourtant elle mourut; bien des larmes coulrent</p> +<p>Sans doute son convoi, bien des fleurs s'effeuillrent</p> +<p>Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs</p> +<p>Sans doute.—Mais le temps sait arrter les pleurs,</p> +<p>Et, des premiers chagrins l'amertume passe,</p> +<p>Bientt l'on oublia la belle trpasse.</p> +<p>—Belle, qui le dirait? o sont ces cheveux blonds,</p> +<p>Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;</p> +<p>Cette joue aux contours ondoyants, aussi frache</p> +<p>Qu'au beau soleil d't le duvet d'une pche,</p> +<p>Ces lvres de corail au sourire enfantin,</p> +<p>Ce front charmant voir, cette peau de satin,</p> +<p>O comme un fil d'azur transparat chaque veine,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span></div> +<p>Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,</p> +<p>N'a jamais fait pleurer?—Un crne blanc et nu,</p> +<p>Deux trous noirs et profonds o l'œil fut contenu,</p> +<p>Une face sans nez, informe et grimaante,</p> +<p>Du sort qui nous attend image menaante;</p> +<p>Voil ce qu'il en reste avec un souvenir</p> +<p>Qui s'teindra bientt dans le vaste avenir.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BALLADE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a></h3> + +<div class="quote"> +<p>Regarder les ondes de l'air<br /> +<b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br /> +Puis admirant sur les sillons<br /> +Les ailes des gais papillons<br /> +De mille couleurs parsemes,<br /> +Les croire des fleurs animes.<br /> +<span class="i3 smcap">Saint-Amand.</span></p> + +<p>See! moats and bridges walls and castles rid.<br /> +<span class="i3 smcap">Crabbe.</span></p> + +<p>Sonne, sonne, ami Dampierre.<br /> +<span class="i2"><cite>Ballade des chasseurs.</cite></span></p> + +<p>Un peu plus loin considrez cette alouette qui +s'lve peu peu du milieu des bls, en voltigeant +en haut, elle chante si mlodieusement qu'il ne +se peut mieux, vous diriez qu'elle va en chantant +boire dans les nues.<br /> +<span class="i2"><cite>Le Confiteor de l'infidle prouv.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand peine un nuage,</p> +<p>Flocon de laine, nage</p> +<p>Dans les champs du ciel bleu,</p> +<p>Et que la moisson mre,</p> +<p>Sans vagues ni murmure,</p> +<p>Dort sous le ciel en feu;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand les couleuvres souples</p> +<p>Se promnent par couples</p> +<p>Dans les fosss taris;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></div> +<p>Quand les grenouilles vertes,</p> +<p>Par les roseaux couvertes,</p> +<p>Troublent l'air de leurs cris;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux fentes des murailles</p> +<p>Quand luisent les cailles</p> +<p>Et les yeux du lzard,</p> +<p>Et que les taupes fouillent</p> +<p>Les prs, o s'agenouillent</p> +<p>Les grands bœufs l'cart;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qu'il fait bon ne rien faire,</p> +<p>Libre de toute affaire,</p> +<p>Libre de tous soucis,</p> +<p>Et sur la mousse tendre</p> +<p>Nonchalamment s'tendre,</p> +<p>Ou demeurer assis;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et suivre l'araigne,</p> +<p>De lumire baigne,</p> +<p>Allant au bout d'un fil</p> +<p>A la branche d'un chne</p> +<p>Nouer la double chane</p> +<p>De son rseau subtil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou le duvet qui flotte,</p> +<p>Et qu'un souffle ballotte</p> +<p>Comme un grand ouragan;</p> +<p>Et la fourmi qui passe</p> +<p>Dans l'herbe, et se ramasse</p> +<p>Des vivres pour un an;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le papillon frivole,</p> +<p>Qui de fleurs en fleurs vole,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span></div> +<p>Tel qu'un page galant;</p> +<p>Le puceron qui grimpe</p> +<p>A l'odorant olympe</p> +<p>D'un brin d'herbe tremblant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis s'couter vivre,</p> +<p>Et feuilleter un livre,</p> +<p>Et rver au pass,</p> +<p>En voquant les ombres</p> +<p>Ou riantes ou sombres</p> +<p>D'un long rve effac;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et battre la campagne,</p> +<p>Et btir en Espagne</p> +<p>De magiques chteaux,</p> +<p>Crer un nouveau monde</p> +<p>Et jeter la ronde</p> +<p>Pittoresques coteaux,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vastes amphithtres</p> +<p>De montagnes bleutres,</p> +<p>Mers aux lames d'azur,</p> +<p>Villes monumentales,</p> +<p>Splendeurs orientales,</p> +<p>Ciel clatant et pur,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jaillissantes cascades,</p> +<p>Lumineuses arcades,</p> +<p>Du palais d'Obron,</p> +<p>Gigantesques portiques,</p> +<p>Colonnades antiques,</p> +<p>Manoir de vieux baron</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Avec sa chtelaine,</p> +<p>Qui regarde la plaine</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span></div> +<p>Du sommet des donjons,</p> +<p>Avec son nain difforme,</p> +<p>Son pont-levis norme,</p> +<p>Ses fosss pleins de joncs,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sa chapelle grise,</p> +<p>Dont l'hirondelle frise</p> +<p>Au printemps les vitraux,</p> +<p>Ses mille chemines</p> +<p>De corbeaux couronnes,</p> +<p>Et ses larges crneaux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et sur les hallebardes</p> +<p>Et les dagues des gardes</p> +<p>Un clair de soleil,</p> +<p>Et dans la fort sombre</p> +<p>Lvriers en grand nombre,</p> +<p>Et joyeux appareil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chevaliers, damoiselles,</p> +<p>Beaux habits, riches selles</p> +<p>Et fringants palefrois;</p> +<p>Varlets qui sur la hanche</p> +<p>Ont un poignard au manche</p> +<p>Taill comme une croix!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le cerf rapide,</p> +<p>Et la meute intrpide!</p> +<p>Hallali, hallali!</p> +<p>Les cors bruyants rsonnent,</p> +<p>Les pieds des chevaux tonnent,</p> +<p>Et le cerf affaibli</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sort de l'tang qu'il trouble;</p> +<p>L'ardeur des chiens redouble,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span></div> +<p>Il chancelle, il s'abat.</p> +<p>Pauvre cerf, son corps saigne,</p> +<p>La sueur flots baigne</p> +<p>Son flanc meurtri qui bat:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Son œil plein de sang roule</p> +<p>Une larme, qui coule</p> +<p>Sans toucher ses vainqueurs;</p> +<p>Ses membres froids s'allongent,</p> +<p>Et dans son col se plongent</p> +<p>Les couteaux des piqueurs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et lorsque de ce rve</p> +<p>Qui jamais ne s'achve</p> +<p>Mon esprit est lass,</p> +<p>J'coute de la source</p> +<p>Arrte en sa course</p> +<p>Gmir le flot glac,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Gazouiller la fauvette</p> +<p>Et chanter l'alouette</p> +<p>Au milieu d'un ciel pur;</p> +<p>Puis je m'endors tranquille</p> +<p>Sous l'ondoyant asile</p> +<p>De quelque ombrage obscur.</p> +</div></div> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Le sujet de cette ballade est le mme que celui de la pice intitule: +<i lang="it" xml:lang="it">Far-niente</i>; mais le rhythme en est si dissemblable, que +j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvnient.</p> + +<p class="signature">(<em>Note de l'auteur</em>, 1830).</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">UNE AME</h3> + +<div class="quote"> +<p>Son ame avait bris son corps.<br /> +<span class="i3 smcap">Victor Hugo.</span></p> + +<p>Diex por amer l'avoit faicte.<br /> +<span class="i3 smcap">Le chastelain de Coucy.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'tait une me neuve, une me de crole,</p> +<p>Toute de feu, cachant ce monde frivole</p> +<p>Ce qui fait le pote, un inquiet dsir</p> +<p>De gloire aventureuse et de profond loisir,</p> +<p>Et capable d'aimer comme aimerait un ange,</p> +<p>Ne trouvant en chemin que des mes de fange;</p> +<p>Peu comprise, blesse au vif tout moment,</p> +<p>Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans panchement,</p> +<p>Sans consolation, traversant cette vie;</p> +<p>Aux entraves du corps regret asservie,</p> +<p>Esquif infortun que d'un baiser vermeil</p> +<p>Dans sa course jamais n'a dor le soleil,</p> +<p>Triste jouet du vent et des ondes; au reste,</p> +<p>Rsigne l'oubli, ncessit funeste</p> +<p>D'une existence vague et manque; ici-bas</p> +<p>Ne connaissant qu'amers et douloureux combats</p> +<p>Dans un corps abattu sous le chagrin, et frle</p> +<p>Comme un pi courb par la pluie ou la grle;</p> +<p>Encore si la foi... l'esprance... mais non,</p> +<p>Elle ne croyait pas, et Dieu n'tait qu'un nom</p> +<p>Pour cette me ulcre... Enfin au cimetire,</p> +<p>Un soir d'automne sombre et gristre, une bire</p> +<p>Fut apporte: un tre la terre manqua;</p> +<p>Et cette absence, peine un cœur la remarqua.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SOUVENIR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Deux estions et n'avions qu'ung cœur.<br /> +<span class="i2"><cite>Le lay de maistre Ytier Marchant.</cite></span></p> + +<p>Hlas! il n'toit pas saison<br /> +Sitt de son dpartement.<br /> +<span class="i2"><cite>La complainte de Valentin Granson.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,</p> +<p>Au rveil d'un beau rve, illusion cleste;</p> +<p>Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,</p> +<p>De l'mail velout du gazon; au beau temps,</p> +<p>Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;</p> +<p>Ce qui reste le soir des larmes rpandues</p> +<p>Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,</p> +<p>Du murmure lger des ondes du ruisseau,</p> +<p>Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres</p> +<p>Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET III</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'homme n'est rien qu'un mort qui trane sa carcasse.<br /> +<span class="i2 smcap">Du May.</span><br /> +<span class="i2">Fronti nulla fides.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quelquefois, au milieu de la foltre orgie,</p> +<p>Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beaut</p> +<p>Endort son dsespoir amer par la magie</p> +<p>D'un regard enchanteur o luit la volupt,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'me du malheureux sort de sa lthargie;</p> +<p>Son front ple retrouve un rayon de gat,</p> +<p>Sa prunelle mourante un reste d'nergie;</p> +<p>Il sourit oublieux de la ralit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais toute cette joie est comme le lierre</p> +<p>Qui d'une vieille tour, guirlande irrgulire,</p> +<p>Embrasse en les cachant les pans dmantels,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au dehors on ne voit que riante verdure,</p> +<p>Au dedans, que poussire infecte et noire ordure,</p> +<p>Et qu'ossements jaunis aux dcombres mls.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MARIA</h3> + +<div class="quote"> +<p><span class="i5"> ... me puell</span><br /> +Flendo turgiduli rubent ocelli.<br /> +<span class="i2 smcap">V. Catullus.</span></p> + +<p>Ne pleure pas...<br /> +<span class="i2 smcap">Dovalle.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,</p> +<p>Comme des gouttes d'eau d'un arbre aprs la pluie,</p> +<p>Ou comme la rose, au point du jour, des fleurs</p> +<p>Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs</p> +<p>Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:</p> +<p>En vain de la gat l'clair prsent joue</p> +<p>Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;</p> +<p>D'inquites terreurs agitent mon esprit.</p> +<p>Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et foltre,</p> +<p>Toi, de plaisirs bruyants et de danse idoltre,</p> +<p>Le soir, quand le soleil incline l'horizon,</p> +<p>La premire fouler l'mail vert du gazon,</p> +<p>La premire poursuivre en sa rapide course</p> +<p>La demoiselle bleue aux bords frais de la source,</p> +<p>A chanter des chansons, reprendre un refrain?</p> +<p>Toi qui n'as jamais su ce qu'tait un chagrin,</p> +<p>A l'cart tu pleurais. Rponds-moi, quel orage</p> +<p>Avait terni l'clat de ton ciel sans nuage?</p> +<p>Ton passereau chri bat de l'aile, joyeux,</p> +<p>Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux</p> +<p>Ton jeune pagneul dort, tout va bien, et tes roses</p> +<p>Rpandent leurs parfums, heureusement closes.</p> +<p>Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprvu</p> +<p>Te faisait triste?—Hier je ne t'avais pas vu.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A MON AMI EUGNE DE N***</h3> + +<div class="quote"> +<p>Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs<br /> +Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;<br /> +Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table<br /> +Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,<br /> +Oubli le jour mme et suivi de regrets.<br /> +Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles<br /> +O de savans discours ont charm mes oreilles<br /> +Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.<br /> +<span class="i2"><em>Callimaque, traduction de La Porte Duteil.</em></span></p> + +<p>Vous voyez bien que j'ai mille choses dire.<br /> +<span class="i2"><cite>Hernani.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ne t'en va pas, Eugne, il n'est pas tard; la lune</p> +<p>A l'angle du carreau sur l'atmosphre brune</p> +<p>N'a pas encor paru: nous causerons un peu,</p> +<p>Car causer est bien doux le soir, auprs du feu,</p> +<p>Lorsque tout est tranquille et qu'on entend peine</p> +<p>Entre les arbres nus glisser la froide haleine</p> +<p>De la brise nocturne, et la chauve-souris</p> +<p>En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.</p> +<p>Reste; nous causerons de quelque jeune fille,</p> +<p>Dont la lvre sourit, dont la prunelle brille,</p> +<p>Et que nous avons vue, en promenant un jour,</p> +<p>Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;</p> +<p>De nos auteurs chris, Victor et Sainte-Beuve,</p> +<p>Aigles audacieux, qui d'une route neuve</p> +<p>Et d'obstacles seme ont tent les hasards,</p> +<p>Malgr les coups de bec de mille geais criards;</p> +<p>Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante</p> +<p>Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span></div> +<p>Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,</p> +<p>Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;</p> +<p>Des vieux qu'un sicle ingrat en s'avanant oublie,</p> +<p>Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,</p> +<p>Potique hritage, aux mains de Clopinel</p> +<p>Aprs sa mort passa, monument ternel</p> +<p>De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvre</p> +<p>Dont le luth tour tour gracieux et svre,</p> +<p>Sous les plafonds orns de nobles panonceaux,</p> +<p>Dans leurs ftes charmait les comtes provenaux;</p> +<p>Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine</p> +<p>Quelque amoureux tenson qu' sa belle il destine,</p> +<p>Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,</p> +<p>Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,</p> +<p>Matre Clment Marot, madame Marguerite,</p> +<p>De ses jolis dizains la muse favorite;</p> +<p>Villon, et Rabelais, cet Homre moqueur,</p> +<p>Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur</p> +<p>De chaque vice plonge, et des foudres du pape</p> +<p>N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:</p> +<p>Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,</p> +<p>Mais nafs cependant et placs sans efforts,</p> +<p>L'originalit, la puissance comique</p> +<p>Qu'on trouve en ces bouquins couverture antique,</p> +<p>Dont la marge a jauni sous les doigts studieux</p> +<p>De vingt commentateurs, nos patients aeux.</p> +<p>Quand nous aurons assez caus littrature,</p> +<p>Nous changerons de texte et parlerons peinture;</p> +<p>Je te dirai comment Rioult, mon matre, fait</p> +<p>Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:</p> +<p>C'est un ogre lascif qui dans ses bras infmes</p> +<p>A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;</p> +<p>Renaud de Montauban, illustre paladin,</p> +<p>Le suit l'pe au poing: lui, d'un air de ddain,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span></div> +<p>Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,</p> +<p>Son crne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche</p> +<p>Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,</p> +<p>Le rendent de tout point trs-singulier voir.</p> +<p>Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,</p> +<p>Leurs contours velouts, leurs formes ingnues</p> +<p>Et leur coloris frais comme un rve au printemps,</p> +<p>Leurs cheveux en dsordre et sur leurs cous flottants,</p> +<p>La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,</p> +<p>Me paraissent vraiment admirables; les armes</p> +<p>Du paladin Renaud, faites d'acier bruni</p> +<p>Etoil de clous d'or, sont du plus beau fini:</p> +<p>Un panache s'agite au cimier de son casque,</p> +<p>D'un dessin la fois lgant et fantasque;</p> +<p>Sa visire est leve, et sur son corselet</p> +<p>Un rayon de soleil jette un brillant reflet.</p> +<p>Mais ce tableau plein d'inventions heureuses</p> +<p>Je prfre pourtant ses petites baigneuses,</p> +<p>Vrai chef-d'œuvre de grce et de navet,</p> +<p>O la jeunesse brille avec son velout.</p> +<p>Aprs viendront en foule anciens peintres de Rome:</p> +<p>Prugin, Raphal, homme au-dessus de l'homme;</p> +<p>De Florence, de Parme et de Venise aussi,</p> +<p>Vronse, Titien, Lonard de Vinci,</p> +<p>Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrge</p> +<p>Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige</p> +<p>Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;</p> +<p>D'autres auprs de qui nous sommes tous des nains</p> +<p>Et dont la gloire immense, en vieillissant double,</p> +<p>Fait tomber les crayons de notre main trouble.</p> +<p>Puis je te dcrirai ce tableau de Rembrandt</p> +<p>Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand</p> +<p>Sur mes genoux pos selon son habitude,</p> +<p>Levant vers moi la tte avec inquitude,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></div> +<p>Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air</p> +<p>Esquisse mon rcit pour le rendre plus clair;</p> +<p>Et nous aurons encor mille choses dire</p> +<p>Lorsque tout sera dit: projets riants, dlire</p> +<p>De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,</p> +<p>Le prsent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier</p> +<p>Comme des plus beaux chants; et ces vagues bauches</p> +<p>De pomes faire, incompltes et gauches,</p> +<p>O les regards amis un instant arrts</p> +<p>Cherchent pressentir de futures beauts,</p> +<p>Et ces lgers dessins o je tche de rendre</p> +<p>Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre</p> +<p>Par mes vers; mais alors, Eugne, il sera tard,</p> +<p>Et je ne pourrai plus reculer ton dpart.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE JARDIN DES PLANTES</h3> + +<div class="quote"> +<p>L'homme propose et Dieu dispose.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'tais parti, voyant le ciel limpide et clair</p> +<p>Et les chemins schs, afin de prendre l'air,</p> +<p>D'our le vent qui pleure aux branches du mlze,</p> +<p>Et de mieux travailler: car on est plus l'aise</p> +<p>Pour mditer le plan d'un drame projet,</p> +<p>Refondre un vers pesant et sans grce jet,</p> +<p>Ou d'une rime faible sa sœur mal unie</p> +<p>Par un son plus exact rparer l'harmonie,</p> +<p>Sous les arbres touffus inclins en arceaux</p> +<p>Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux</p> +<p>Chantent auprs de vous, et que la brise joue</p> +<p>Dans vos cheveux pars et baise votre joue,</p> +<p>Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,</p> +<p>S'tant fait d'y rester une pnible loi,</p> +<p>Et, comme un ouvrier que son devoir attache,</p> +<p>De ne pas s'arrter qu'on n'ait fini sa tche,</p> +<p>Remis le tout au net, et bien dment serr</p> +<p>L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacr,</p> +<p>Et je m'tais promis de rapporter la feuille</p> +<p>O, du crayon aid, mon doigt fixe et recueille</p> +<p>Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords</p> +<p>De vers harmonieux, potiques trsors,</p> +<p>Destins grossir un trop mince volume.</p> +<p>Vains projets! notre esprit est pareil la plume,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></div> +<p>Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,</p> +<p>Et nul ne peut prvoir ce qu'il fera demain.</p> +<p>Aussi moi, pauvre fou, sduit par l'tincelle</p> +<p>Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,</p> +<p>Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents</p> +<p>Oubliant prose et vers, de mes regards ardents</p> +<p>Je suis la jeune fille, et bientt, moins timide,</p> +<p>J'gale son pas leste et prompt mon pas rapide,</p> +<p>Je risque quelques mots et place sous mon bras,</p> +<p>Quoiqu'on dise: Mchant! et qu'on ne veuille pas,</p> +<p>Une main potele; et nous allons l'ombre,</p> +<p>Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,</p> +<p>Faire mieux connaissance, et jouer et causer</p> +<p>Et sur le banc de pierre aprs nous reposer,</p> +<p>Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,</p> +<p>Et je reviens avec ma feuille toute blanche.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE CHAMP DE BATAILLE</h3> + +<div class="quote"> +<p>En icelle vale oyait on grans sons de tabours +trompes et naquerres.<br /> +<span class="i2 smcap">Mandeville.</span></p> + +<p>Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames<br /> +Quant est des cors, ils sont pourryz.<br /> +<span class="i2"><cite>Le grand Testament de Villon.</cite></span></p> + +<p>De dars i ot grant lanceis<br /> +Et de pierres grant jeteis<br /> +Et de lances grand bouteis<br /> +Et d'espes grant capleis.<br /> +<span class="i2"><cite>Li romans du Brut.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le fracas des canons qui vomissent l'clair,</p> +<p>Le rappel des tambours, le sifflement des balles,</p> +<p>Le son aigu du fifre et des rauques cymbales</p> +<p>Enfin ne troublent plus ni les chos ni l'air;</p> +<p>La brise secouant son aile parfume</p> +<p>A dissip les flots de l'paisse fume,</p> +<p>Crpe noir tendu sur le front pur des cieux;</p> +<p>Comme aux jours de la paix tout est silencieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La lourde artillerie et les fourgons pesants</p> +<p>Ne creusent plus la route en profondes ornires;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></div> +<p>On ne voit plus flotter les poudreuses bannires</p> +<p>Par-dessus les fusils au soleil reluisants;</p> +<p>Sous les pieds des soldats courant la maraude,</p> +<p>Sainfoins rouges fleurs, prs couleur d'meraude,</p> +<p>Bls jaunes flots d'or au gr des vents rouls,</p> +<p>Comme sous un flau ne meurent plus fouls.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entasss,</p> +<p>De leurs membres ptris dans le sang et la boue</p> +<p>Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,</p> +<p>Jonchent le sol parmi les affts fracasss,</p> +<p>Et vers le champ de mort en immenses voles</p> +<p>Du creux des rocs, du haut des flches denteles,</p> +<p>De l'est et de l'ouest, du nord et du midi</p> +<p>L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurl,</p> +<p>Levant leur tte grise l'odeur de la proie.</p> +<p>L'œil fauve des vautours a flamboy de joie</p> +<p>A l'ombre tincelant comme un phare toil,</p> +<p>Et, poussant vers le ciel des clameurs funraires,</p> +<p>A leurs petits bants sur le bord de leurs aires</p> +<p>Longtemps ils ont port quelque sanglant lambeau</p> +<p>De ces corps lacrs et rests sans tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span></div> +<p>Les os gisent rongs, blancs sous le gazon vert,</p> +<p>Et, spectacle hideux, souvent prs d'un squelette</p> +<p>S'grne le muguet, fleurit la violette,</p> +<p>La mousse parasite entoure un crne ouvert.</p> +<p>Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive</p> +<p>Est un hochet brillant et qui par lui s'lve,</p> +<p>Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,</p> +<p>Malheur lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,</p> +<p>Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">IMITATION DE BYRON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il est doux de raser en gondole la vague</p> +<p>Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,</p> +<p>Quand la lune largit son disque ple et vague,</p> +<p>Et que du marinier l'cho dit la chanson,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux d'observer l'toile qui rayonne</p> +<p>Paillette d'or cousue au dais du firmament,</p> +<p>L'toile qu'une blanche aurole environne,</p> +<p>Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux sur la brume un instant colore</p> +<p>De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,</p> +<p>L'iris arrondissant son arche diapre,</p> +<p>Prsage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux, par les prs o l'abeille butine,</p> +<p>D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts</p> +<p>Nonchalamment couch prs d'une onde argentine,</p> +<p>De lire tour tour des romans et des vers;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux, quand on suit une route ingale</p> +<p>Dans l't, vers midi, charg d'un lourd fardeau,</p> +<p>Et qu'on entend chanter prs de soi la cigale,</p> +<p>De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span></div> +<p>Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie</p> +<p>Bat la vitre, d'avoir auprs d'un feu flambant,</p> +<p>Un immense fauteuil gothique, o l'on appuie</p> +<p>Sa tte paresseuse en arrire tombant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux de revoir avec ses tours mines</p> +<p>Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,</p> +<p>Ses toits rouges et bleus, ses hautes chemines,</p> +<p>La ville o l'on passa ses premires saisons;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est doux pour le cœur de l'exil malade,</p> +<p>Par le regret cuisant et la douleur us,</p> +<p>D'entendre le refrain de la vieille ballade</p> +<p>Dont sa mre au berceau l'a jadis amus;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais il est bien plus doux, perdu, plein d'ivresse,</p> +<p>Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras</p> +<p>Pour la premire fois sa premire matresse,</p> +<p>Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BALLADE</h3> + +<div class="quote"><br /> +Femme souvent varie;<br /> +Est bien fol qui s'y fie.<br /> +<span class="i3 smcap">Franois I<sup>er</sup>.</span> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Cher ange, vous tes belle</p> +<p>A faire rver d'amour,</p> +<p>Pour une seule tincelle</p> +<p>De votre vive prunelle,</p> +<p>Le pote tout un jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Air naf de jeune fille,</p> +<p>Front uni, veines d'azur,</p> +<p>Douce haleine de vanille,</p> +<p>Bouche rose o scintille</p> +<p>Sur l'ivoire un rire pur,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pied svelte et cambr, main blanche,</p> +<p>Soyeuses boucles de jais,</p> +<p>Col de cygne qui se penche,</p> +<p>Flexible comme la branche</p> +<p>Qu'au soir caresse un vent frais,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous avez, sur ma parole,</p> +<p>Tout ce qu'il faut pour charmer;</p> +<p>Mais votre me est si frivole,</p> +<p>Mais votre tte est si folle,</p> +<p>Que l'on n'ose vous aimer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SOLEIL COUCHANT</h3> + +<div class="quote"> +<p>Notre-Dame,<br /> +Que c'est beau!<br /> +<span class="i2 smcap">Victor Hugo.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,</p> +<p>Je me suis arrt quelques instants pour voir</p> +<p>Le soleil se coucher derrire Notre-Dame.</p> +<p>Un nuage splendide l'horizon de flamme,</p> +<p>Tel qu'un oiseau gant qui va prendre l'essor,</p> +<p>D'un bout du ciel l'autre ouvrait ses ailes d'or,</p> +<p>—Et c'taient des clarts baisser la paupire.</p> +<p>Les tours au front orn de dentelles de pierre,</p> +<p>Le drapeau que le vent fouette, les minarets</p> +<p>Qui s'lvent pareils aux sapins des forts,</p> +<p>Les pignons taillads que surmontent des anges</p> +<p>Aux corps roides et longs, aux figures tranges,</p> +<p>D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevch,</p> +<p>Comme au pied de sa mre un jeune enfant couch,</p> +<p>Se dessinait au pied de l'glise, dont l'ombre</p> +<p>S'allongeait l'entour mystrieuse et sombre.</p> +<p>—Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux</p> +<p>D'une maison du quai;—l'air tait doux; les eaux</p> +<p>Se plaignaient contre l'arche doux bruit, et la vague</p> +<p>De la vieille cit berait l'image vague;</p> +<p>Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas</p> +<p>Que la nuit toile arrivait grands pas.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET IV</h3> + +<div class="quote"> +<p>Oh! la paresseuse fille!<br /> +<span class="i2"><cite>Sara la Baigneuse.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque je vous dpeins cet amour sans mlange,</p> +<p>Cet amour la fois ardent, grave et jaloux,</p> +<p>Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,</p> +<p>Et dont je me raillais jadis, mon jeune ange,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien de ce que je dis ne vous parat trange,</p> +<p>Rien n'allume en vos yeux un clair de courroux;</p> +<p>Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,</p> +<p>Votre pleur nacre en incarnat se change.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est vrai,—dans la mienne, en la forant un peu,</p> +<p>Je puis emprisonner votre main blanche et frle,</p> +<p>Et baiser votre front si pur sous la dentelle:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais—ce n'est pas assez pour un amour de feu;</p> +<p>Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,</p> +<p>Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-mme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ENFANTILLAGE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Hanneton, vole, vole, vole.<br /> +<cite>Ballade des petites filles.</cite></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque la froide pluie enfin s'en est alle,</p> +<p>Et que le ciel gament rouvre son bel œil bleu,</p> +<p>Ennuy d'tre au gte et de couver le feu,</p> +<p>Comme les moineaux francs, je reprends ma vole.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A Romainville,—ou bien dans les prs Saint-Gervais,</p> +<p>Curieux de savoir si l'aubpine blanche</p> +<p>A dj fait neiger son givre sur la branche,</p> +<p>Par l'herbe et la rose, en ppiant, je vais,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Me faisant du bonheur avec la moindre chose:</p> +<p>—D'une goutte d'eau claire, o sous un rayon pur,</p> +<p>Se baigne un scarabe au corselet d'azur;</p> +<p>D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un brin d'herbe o la Vierge a fil son coton.</p> +<p>—Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,</p> +<p>Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles</p> +<p>Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NONCHALOIR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Il vaut mieux tre assis que lev, il vaut<br /> +mieux tre couch qu'assis.—Il vaut<br /> +mieux tre mort que couch.<br /> +<span class="i3 smcap">Ferideddin Atar.</span></p> + +<p>J'aime sur les coussins la vie horizontale.<br /> +<span class="i3 smcap">Barthlemy.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour oublier le reste, et m'oublier moi-mme</p> +<p>(Ici-bas tre heureux c'est oublier), que j'aime,</p> +<p>Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,</p> +<p>Sur l'ottomane souple auprs d'elle m'asseoir!</p> +<p>—Cela me fait du bien et me repose l'me.</p> +<p>Quel plaisir!—Respirer cet arome de femme,</p> +<p>Rester l sans penser et paresseusement</p> +<p>Accepter comme il vient le bonheur du moment!</p> +<p>—Laisser aller sa vie la regarder vivre,</p> +<p>Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,</p> +<p>Sentir ses genoux, en nuages soyeux,</p> +<p>Onder et foltrer sa robe aux plis joyeux,</p> +<p>Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,</p> +<p>Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et ross, digne</p> +<p>D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis</p> +<p>Agacer en jouant ses petits pieds tapis</p> +<p>A l'ombre du jupon, comme sous la feuille</p> +<p>Deux passereaux mutins la mine veille!</p> +<p>Oh! je l'aime d'amour!—De blonds cheveux follets</p> +<p>Se dorent sur son col de magiques reflets,</p> +<p>A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,</p> +<p>Dans la nacre, chatoie une moite tincelle,</p> +<p>Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,</p> +<p>S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DCLARATION</h3> + +<div class="quote"> +<p>Mais toujours fust mon opinion telle<br /> +Que toute amour doict estre mutuelle;<br /> +Qui son cœur donne, il en merite.<br /> +<span class="i2"><em>Les loyalles et pudicques amours de Scalion</em></span><br /> +<span class="i2"><em>de Virbluneau, madame de Boufflers.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je vous aime, jeune fille!</p> +<p>Aussi lorsque je vous vois,</p> +<p>Mon regard de bonheur brille,</p> +<p>Aussi tout mon sang petille</p> +<p>Lorsque j'entends votre voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Douce mon amour timide,</p> +<p>Vous en accueillez l'aveu,</p> +<p>Mais sans qu'un rayon humide</p> +<p>Argente votre œil limpide,</p> +<p>Lac pur o dort le ciel bleu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi cette retenue?</p> +<p>Entre nous rien de cach.</p> +<p>—Enfant! votre me ingnue</p> +<p>Peut se montrer toute nue</p> +<p>Comme ve avant le pch.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est un amour sans mlange</p> +<p>Que l'amour que j'ai pour vous,</p> +<p>Frais comme au cœur la louange,</p> +<p>Ardent toucher un ange,</p> +<p>Pur rendre Dieu jaloux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PLUIE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie,<br /> +<span class="i2">en anglais, <i lang="en" xml:lang="en">splash</i>.</span><br /> +<span class="i4"><cite>Dictionnaire arabe.</cite></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce nuage est bien noir:—sur le ciel il se roule,</p> +<p>Comme sur les galets de la cte une houle.</p> +<p>L'ouragan l'peronne, il s'avance grands pas.</p> +<p>—A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?</p> +<p>Un beau cheval arabe, la crinire brune,</p> +<p>Qui court et fait voler les sables de la dune.</p> +<p>Je crois qu'il va pleuvoir:—la bise ouvre ses flancs,</p> +<p>Et par la dchirure il sort des clairs blancs.</p> +<p>Rentrons.—Au bord des toits la frle girouette</p> +<p>D'une minute l'autre en grinant pirouette;</p> +<p>Le martinet, sentant l'orage, prs du sol</p> +<p>Afin de l'viter rabat son lger vol;</p> +<p>—Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.</p> +<p>La pluie!—Oh! voyez donc comme les larges gouttes</p> +<p>Glissent de feuille en feuille et passent travers</p> +<p>La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!</p> +<p>Des marches du perron en longues cascatelles,</p> +<p>Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles</p> +<p>Borde les frontons gris!—Dans les chemins sabls,</p> +<p>Les ruisseaux en torrents subitement gonfls</p> +<p>Avec leurs flots boueux mls de coquillages</p> +<p>Entranent sans piti les fleurs et les feuillages;</p> +<p>Tout est perdu:—Jasmins aux ptales nacrs,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span></div> +<p>Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dors,</p> +<p>Volubilis chargs de cloches et de vrilles,</p> +<p>Roses de tous pays et de toutes familles,</p> +<p>Douces filles de Juin, frais et riant trsor!</p> +<p>La mouche que l'orage arrte en son essor,</p> +<p>Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient</p> +<p>Dans cet autre ocan dont les vagues tournoient.</p> +<p>—Que faire de soi-mme et du temps, quand il pleut</p> +<p>Comme pour un nouveau dluge, et qu'on ne peut</p> +<p>Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?</p> +<p>Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure</p> +<p>Hte son pas boiteux, et dans l'ternit</p> +<p>Plonge sans peser trop sur leur oisivet;</p> +<p>Les autres gravement font de la politique,</p> +<p>Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;</p> +<p>Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,</p> +<p>De femmes la mode et d'opras nouveaux;</p> +<p>Ceux-l du coin de l'œil se mirent dans la glace,</p> +<p>Dbitent des fadeurs, des bons mots la glace,</p> +<p>Ou, du binocle arms, regardent un tableau:</p> +<p>—Moi, j'coute le son de l'eau tombant dans l'eau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">POINT DE VUE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Des petits horizons...<br /> +<span class="i2 smcap">Sainte-Beuve.</span></p> + +<p>Voici que je vis.—<br /> +<span class="i2 smcap">Labrunie (G. de Nerval).</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au premier plan,—un orme au tronc couvert de mousse,</p> +<p>Dans la brume hochant sa tte chauve et rousse;</p> +<p>—Une mare d'eau sale o plongent les canards,</p> +<p>Assourdissant l'cho de leurs cris nasillards;</p> +<p>—Quelques rares buissons o pendent des fruits aigres,</p> +<p>Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;</p> +<p>—Une vieille maison, dont les murs mal fards</p> +<p>Billent de toutes parts largement lzards.</p> +<p>Au second,—des moulins dressant leurs longues ailes,</p> +<p>Et dcoupant en noir leurs linaments frles</p> +<p>Comme un fil d'araigne l'horizon brumeux,</p> +<p>Puis,—tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,</p> +<p>O dj, points brillants au front des maisons ternes,</p> +<p>Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;</p> +<p>Paris avec ses toits dchiquets, ses tours</p> +<p>Qui ressemblent de loin des cous de vautours.</p> +<p>Et ses clochers aigus flche dentele,</p> +<p>Comme un peigne mordant la nue chevele.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE RETOUR</h3> + +<div class="quote"> +<p>Je m'en vais promener tantt parmy la plaine,<br /> +Tantt en un village et tantt en un bois,<br /> +Et tantt par les lieux solitaires et cois.<br /> +<span class="i3 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai quitt pour un an la campagne;—le chaume</p> +<p>tait jaune; les champs n'avaient plus cet arome</p> +<p>Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,</p> +<p>Et l'on sentait dj comme un frisson d'hiver.</p> +<p>—La campagne, c'est bon l't.—L'on se promne,</p> +<p>On marche travers champs comme le pied vous mne,</p> +<p>Se fiant au hasard des sentiers onduleux.</p> +<p>A la terre le ciel fait des sourires bleus;</p> +<p>La nature est en joie, et la fleur virginale</p> +<p>Vous donne le bonjour de sa tte amicale;</p> +<p>L'herbe courbe sa pointe o tremble un diamant.</p> +<p>Devant vos pieds verdis et mouills, par moment,</p> +<p>Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie</p> +<p>Part un oiseau cach que votre pas effraie.</p> +<p>Un papillon peureux, dans son fantasque vol,</p> +<p>Comme un crin ail rase, en fuyant, le sol.</p> +<p>Une abeille surprise, humide de rose,</p> +<p>Dserte en bourdonnant la fleur demi-brise.</p> +<p>—Plus loin, c'est une source entre les coudriers</p> +<p>Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers</p> +<p>parpille au hasard, comme une chevelure,</p> +<p>Les rsilles d'argent de son eau frache et pure.</p> +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +<p>Des joncs croissent auprs que plie un lger vent;</p> +<p>Le blme nnuphar, tel qu'un rideau mouvant,</p> +<p>Ondule sur ses flots, o plonge la grenouille</p> +<p>Parmi les fruits noys et les feuilles de rouille,</p> +<p>Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,</p> +<p>De lumire inonde aux feux d'un soleil pur,</p> +<p>Danse la demoiselle avec sa longue queue,</p> +<p>De ses ailes de crpe gratignant l'eau bleue.</p> +<p>—A chaque pas qu'on fait la scne change, ainsi</p> +<p>Que dans un mlodrame grand spectacle:—ici,</p> +<p>Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,</p> +<p>Un chteau dcoupant son profil sur la nue;</p> +<p>L de rouges sainfoins et de jaunes moissons,</p> +<p>Et l'tang qui s'caille au saut de ses poissons.</p> +<p>—A gauche une colline la robe zbre,</p> +<p>De tons riches et chauds par le couchant marbre;</p> +<p>A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,</p> +<p>Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;</p> +<p>Plus loin, transition de la terre au nuage,</p> +<p>Un anneau de lapis fermant le paysage.</p> +<p>—Un vrai panorama vivant et bigarr,</p> +<p>Par un pinceau divin ardemment color,</p> +<p>Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,</p> +<p>Miroir o l'arc-en-ciel rayonne et se reflte,</p> +<p>Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.</p> +<p>—Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,</p> +<p>On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,</p> +<p>On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue</p> +<p>Ses jeunes souvenirs et ses rves d'amour,</p> +<p>Si longtemps caresss et perdus sans retour;</p> +<p>On rebtit sa vie au nant croule,</p> +<p>On voit ce qu'elle tait, ou joyeuse ou trouble,</p> +<p>On examine fond ses plaisirs, ses douleurs,</p> +<p>Et souvent la balance est du ct des pleurs.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span></div> +<p>—Comme en un palimpseste, travers d'autres signes,</p> +<p>D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;</p> +<p>Le roman de l'enfance travers le prsent</p> +<p>Reparat tout entier,—calme, pur, innocent,</p> +<p>—Idylle de Gessner, conte de Berquin,—rose</p> +<p>Et suave peinture o soi-mme l'on pose:</p> +<p>L'on compare son moi du jour au moi pass,</p> +<p>Et pour quelques instants le monde est effac.</p> +<p>—Rien de mieux;—mais l'hiver, en janvier, quand la neige</p> +<p>S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assige</p> +<p>Votre vitre qui tremble et qui frissonne,— quoi,</p> +<p>Mon Dieu, passer le temps?—Il faut se tenir coi,</p> +<p>Se bien claquemurer, et, les talons dans l'tre,</p> +<p>Parler chasse et gibier quelque gentilltre,</p> +<p>Faire un cent de piquet avec monsieur l'abb,</p> +<p>Lire un ancien Mercure, ou,—galant Sigisb,</p> +<p>Pour passer au salon prendre par sa main sche</p> +<p>Une mistress Gryselde ennuyeuse et revche,</p> +<p>Vrai portrait de famille son cadre chapp,</p> +<p>cu dans d'autres temps d'un autre coin frapp;</p> +<p>Courtiser l'cart une petite niaise</p> +<p>Sortant de pension,—toute rouge et tout aise,</p> +<p>Qui prend feu ds l'abord au moindre aveu banal,</p> +<p>Et s'imagine avoir trouv son idal;</p> +<p>couter un dandy, Brummel de la province,</p> +<p>Beau papillon manqu qui, pour tre plus mince,</p> +<p>Barde ses flancs pais d'un corset et d'un busc,</p> +<p>Et comme un vieux blaireau pue vingt pas le musc;</p> +<p>Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,</p> +<p>D'un air mystrieux colportant sa nouvelle.</p> +<p>—Autant et mieux, ma foi, vaudrait tre pendu</p> +<p>Que rester enfoui dans ce pays perdu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PAN DE MUR</h3> + +<div class="quote"> +<p>La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,<br /> +Et d'hiver en hiver incruste ses flancs,<br /> +Donne en lettre vivante une date ses ans.<br /> +<span class="i2"><cite>Harmonies.</cite></span></p> + +<p>... Qu'il vienne ma croise.<br /> +<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>De la maison momie enterre au Marais</p> +<p>O, du monde clotr, jadis je demeurais,</p> +<p>L'on a pour perspective une muraille sombre</p> +<p>O des pignons voisins tombe, grands angles, l'ombre.</p> +<p>—A ses flancs dgrads par la pluie et les ans,</p> +<p>Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,</p> +<p>Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdtre,</p> +<p>La mousse se dploie et fait gercer le pltre.</p> +<p>—Une treille strile avec ses bras grimpants</p> +<p>Jusqu'au premier tage en festonne les pans;</p> +<p>Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,</p> +<p>La capucine rouge panouit sa cloche,</p> +<p>Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,</p> +<p>A sa fentre font comme un cadre de fleurs:</p> +<p>Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne</p> +<p>De son regard unique ainsi que fait un borgne,</p> +<p>Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,</p> +<p>Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.</p> +<p>—Une caisse d'œillets, un pot de girofle</p> +<p>Qui laisse choir au vent sa feuille tiole,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span></div> +<p>Et du soleil oblique implore le regard,</p> +<p>Une cage d'osier o saute un geai criard,</p> +<p>C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'tudie;</p> +<p>Mais il faut pour le rendre une touche hardie,</p> +<p>Une palette riche o luise plus d'un ton,</p> +<p>Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">COLRE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Amende-toi, vieille au regard hideux,<br /> +Ou pour ung mot villain en auras deux.<br /> +<span class="i2"><cite>Epistre la premire vieille.</cite></span></p> + +<p>A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,<br /> +Les yeux mangz de corbeaux charongneux,<br /> +Les pieds tirz de ces mastins hargneux<br /> +Qui vont grondant, hrisss de furie,<br /> +Quand on approche auprs de leur voirie.<br /> +<span class="i2 smcap">Pierre Ronsard</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hypocrisie et vice,—oui, c'est bien l le monde:</p> +<p class="i2"> Belles maximes et grands airs</p> +<p>Jets comme un manteau sur le cloaque immonde</p> +<p class="i2"> D'un cœur tout gangren de vers.</p> +<p>Oui,—la religion dont le pch se couvre</p> +<p class="i2"> Pour japper aprs la vertu;</p> +<p>Oui,—le simple dont l'me tous les regards s'ouvre,</p> +<p class="i2"> Aux pieds du mchant abattu;</p> +<p>La vierge pure en proie aux noires calomnies</p> +<p class="i2"> De courtisanes de bas lieu</p> +<p>Qui, vieilles et sans dents et les lvres jaunies,</p> +<p class="i2"> Osent mentir si prs de Dieu.</p> +<p>—Sorcires de Macbeth, dignes d'tre hues,</p> +<p class="i2"> Serpents arms d'un triple dard,</p> +<p>Ulcres ambulants, viles prostitues,</p> +<p class="i2"> Tombeaux badigeonns de fard,</p> +<p>Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,</p> +<p class="i2"> Elles dont trente carrefours</p> +<p>Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span></div> +<p class="i2"> Ont vu les publiques amours;</p> +<p>Elles dont la jeunesse en dbauches passe</p> +<p class="i2"> Couperose et jaspe le teint,</p> +<p>Et qui sous une peau dtendue et plisse</p> +<p class="i2"> Couvent un brasier mal teint,</p> +<p>D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,</p> +<p class="i2"> Leurs pouces sur un chapelet,</p> +<p>Et prenant pour voiler leurs antiques scandales</p> +<p class="i2"> La soutane d'un prestolet,</p> +<p>De venir sans pudeur noircir une que j'aime</p> +<p class="i2"> Comme l'on n'a jamais aim,</p> +<p>D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-mme</p> +<p class="i2"> Certes ne peut tre blm.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET V</h3> + +<div class="quote"> +<p>C'est mon plaisir; chacun querre le sien.<br /> +<span class="i2 smcap">P. L. Jacob</span>, <em>bibliophile</em>.</p> + +<p>Heureusement que, pour nous consoler de tout<br /> +cela, il nous reste l'adultre, le tabac de Maryland,<br /> +et le papel espaol por cigaritos.<br /> +<span class="i2 smcap">Petrus Borel</span>, <cite>le lycanthrope</cite>.</p> + +<p>O trouver le bonheur?<br /> +<span class="i2 smcap">Mry et Barthlemy</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?—L'avare</p> +<p>Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,</p> +<p>Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas</p> +<p>Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne voit rien de plus.—Le far-niente, un cigare,</p> +<p>Voil pour l'indolent.—Le songeur ne fait cas</p> +<p>Que d'un coin retir du monde et du fracas,</p> +<p>O l'on puisse loisir suivre un rve bizarre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ambitieux le met dans un titre la cour,</p> +<p>Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,</p> +<p>—Les uns prorer, les autres se taire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais, tant exclusifs, ces gens-l jugent mal;</p> +<p>Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,</p> +<p>Qui sont:—Un beau soleil, une femme, un cheval!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">JUSTIFICATION</h3> + +<div class="quote"> +<p>Vous tes mal pour moi, vous avez quelque chose.<br /> +<span class="i2"><em>Marion Delorme.</em></span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Celui que chaque soir votre parole lve,</p> +<p class="i2"> Qui pense avec vous de moiti;</p> +<p>Celui dont vous savez le plus intime rve</p> +<p class="i2"> Et qui vit de votre amiti;</p> +<p>Celui que vous avez laiss voir dans votre me,</p> +<p class="i2"> Et s'approcher de votre cœur,</p> +<p>Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme</p> +<p class="i2"> A mis d'amour et de bonheur,</p> +<p>Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,</p> +<p class="i2"> Las de traner depuis vingt ans</p> +<p>Son boulet de forat au bagne de la vie,</p> +<p class="i2"> Que de n'y pas finir son temps;</p> +<p>—Celui-l ne sera jamais, il vous le jure</p> +<p class="i2"> Sur ce cœur que vous avez fait,</p> +<p>Un de ces hommes vils, dont la pense impure</p> +<p class="i2"> Aux choses basses se complat.—</p> +<p>L'me que vous avez marie la vtre</p> +<p class="i2"> Pourrait jusque-l s'oublier!...</p> +<p>—Dans le cloaque infect o le canard se vautre</p> +<p class="i2"> Voit-on s'abattre l'aigle altier?</p> +<p>Non,—l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,</p> +<p class="i2"> —Le tonnerre rugit en bas,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span></div> +<p>L'avalanche s'crase et roule dans l'abme;</p> +<p class="i2"> Le torrent hurle:—il n'entend pas;</p> +<p>Immobile, de l'ongle treignant quelque pierre,</p> +<p class="i2"> Quelque bras de pin foudroy,</p> +<p>Il attache au soleil son grand œil sans paupire,</p> +<p class="i2"> D'ineffables lueurs noy.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">FRISSON</h3> + +<div class="quote"> +<p>Chauffons-nous, chauffons-nous bien.<br /> +<span class="i2 smcap">Branger.</span></p> + +<p>Je dteste le monde et je vis dans mon cœur.<br /> +<span class="i2 smcap">Ulric Guttinguer.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un brouillard pais noie</p> +<p>L'horizon o tournoie</p> +<p>Un nuage blafard,</p> +<p>Et le soleil s'efface,</p> +<p>Ple comme la face</p> +<p>D'une vieille sans fard.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La haute chemine,</p> +<p>Sombre et chaperonne</p> +<p>D'un tourbillon fumeux,</p> +<p>Comme un mt de navire,</p> +<p>De sa pointe dchire</p> +<p>Le bord du ciel brumeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur un ton monotone</p> +<p>La bise hurle et tonne</p> +<p>Dans le corridor noir:</p> +<p>C'est l'hiver, c'est dcembre,</p> +<p>Il faut garder la chambre</p> +<p>Du matin jusqu'au soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></div> +<p>Les fleurs de la gele</p> +<p>Sur la vitre toile</p> +<p>Courent en rameaux blancs,</p> +<p>Et mon chat qui grelotte</p> +<p>Se ramasse en pelote</p> +<p>Prs des tisons croulants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, tout transi, je souffle,</p> +<p>A griller ma pantoufle,</p> +<p>A rougir mes chenets,</p> +<p>Mon feu qui se dploie</p> +<p>Et sur la plaque ondoie</p> +<p>En bleutres filets.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les promenades</p> +<p>Sous les fraches arcades</p> +<p>Des verdoyants tilleuls,</p> +<p>A travers les prairies,</p> +<p>Les bruyres fleuries</p> +<p>Et les ples glaeuls;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Parmi les plaines blondes</p> +<p>O le vent roule en ondes</p> +<p>Le seigle dj mr,</p> +<p>Par les hautes futaies</p> +<p>Au long des jeunes haies</p> +<p>Et des ruisseaux d'azur;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les glantines</p> +<p>Et, moissons enfantines,</p> +<p>Les bleuets dans les bls,</p> +<p>Les vertes sauterelles</p> +<p>Et les pissenlits frles</p> +<p>Sans cesse chevels;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span></div> +<p>Adieu dans l'herbe haute</p> +<p>La grenouille qui saute,</p> +<p>Et sous le frais buisson</p> +<p>Le lzard qui regarde</p> +<p>La cigale criarde</p> +<p>Qui sonne sa chanson;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Adieu les demoiselles</p> +<p>Aux diaphanes ailes,</p> +<p>Aux minces corsets d'or,</p> +<p>Le papillon qui brille</p> +<p>Et que la jeune fille</p> +<p>Poursuit comme un trsor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soir dans la nacelle</p> +<p>Qui penche et qui chancelle</p> +<p>Au moindre souffle d'air,</p> +<p>Les courses d'une lieue</p> +<p>Sur l'immensit bleue</p> +<p>Du lac profond et clair;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis les danses molles</p> +<p>Et les caresses folles</p> +<p>Sur les prs de velours.</p> +<p>Lorsque la blanche lune</p> +<p>Au sein de la nuit brune</p> +<p>Jette ses demi-jours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De longtemps l'hirondelle</p> +<p>Ne viendra, de son aile</p> +<p>Effleurant mes carreaux,</p> +<p>Battre la capucine</p> +<p>Dont la pourpre dessine</p> +<p>Un cadre mes barreaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></div> +<p>—Pour horizon la rue</p> +<p>O la foule se rue</p> +<p>Avec ses mille cris,</p> +<p>Pour soleil des lanternes,</p> +<p>Qui de leurs reflets ternes</p> +<p>Baignent les pavs gris;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour musique la bise</p> +<p>Qui se plaint et se brise</p> +<p>Dans les arbres mouills,</p> +<p>Les rauques girouettes</p> +<p>Qui font des pirouettes</p> +<p>Sur leurs axes rouills.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comment sortir? les roues</p> +<p>S'enfoncent dans les boues</p> +<p>Presque jusqu' l'essieu.</p> +<p>Du brouillard, de la pluie!</p> +<p>L'me souffre et s'ennuie:</p> +<p>Quoi donc faire, mon Dieu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nous aimer, ma charmante!</p> +<p>Jette l cette mante</p> +<p>Qui me cache ton cou,</p> +<p>Ta belle paule blanche,</p> +<p>Ton corsage, ta hanche,</p> +<p>Ton sein dont je suis fou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur mes genoux prends place,</p> +<p>Livre tes mains de glace</p> +<p>A mes baisers de feu,</p> +<p>Et laisse voir ta jambe</p> +<p>A la braise qui flambe,</p> +<p>Qui flambe rouge et bleu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></div> +<p>Vois donc le gaz qui danse</p> +<p>Et s'agite en cadence,</p> +<p>Aux fantasques chansons</p> +<p>Que fredonne la sve</p> +<p>Dans la bche qui crve</p> +<p>Et retombe en tisons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon bijou, mon idole,</p> +<p>Comme le temps s'envole</p> +<p>Lorsque l'on est ainsi!</p> +<p>La voix haute et profonde</p> +<p>Qu'au loin jette le monde</p> +<p>Ne parvient pas ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nos deux mes jumelles,</p> +<p>Ensemble ouvrant les ailes,</p> +<p>Planent dans l'infini,</p> +<p>Comme deux alouettes</p> +<p>Ou comme deux fauvettes</p> +<p>Oublieuses du nid.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET VI</h3> + +<div class="quote"> +<p>Merci toi, toi merci.<br /> +<span class="i2 smcap">Trsa</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avant cet heureux jour, j'tais sombre et farouche,</p> +<p>—Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,</p> +<p>Ainsi qu'une vipre en fureur, et mes yeux</p> +<p>Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un sourire infernal crispait ma ple bouche.</p> +<p>A cet ge candide o tout est pour le mieux,</p> +<p>Je mprisais le monde et reniais les cieux,</p> +<p>Disant tout haut: O donc est-il, que je le touche?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et mon ange gardien son front blanc et pur</p> +<p>Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,</p> +<p>Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphmes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux saints panchements mon cœur tait ferm,</p> +<p>—Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;</p> +<p>Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aim!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span></p> + + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LGIE IV</h3> + +<div class="quote"> +<p>J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.<br /> +<span class="i2 smcap">Ronsard.</span></p> + +<p>Aime, aime, hlas! que j'ai grand'peur<br /> +Qu'un autre amour par cet amour pipeur<br /> +N'aille gravant pendant ta longue absence<br /> +Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!<br /> +<span class="i2 smcap">Ponthus de Thyard</span>, <cite>Erreurs amoureuses</cite>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ma charmante, depuis ta visite imprvue</p> +<p>Deux mois se sont passs que je ne t'ai pas vue.</p> +<p>Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;</p> +<p>Assez pour m'oublier?—J'y songe quelquefois:</p> +<p>Pauvre fou que je suis d'avoir plac mon me</p> +<p>Dans la tienne, et risqu sur l'amour d'une femme</p> +<p>Ma vie intrieure et mon contentement!</p> +<p>Et je dis part moi: Peut-tre en ce moment,</p> +<p>Pendant que je suis l, triste, m'occupant d'elle,</p> +<p>Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidle</p> +<p>Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main</p> +<p>Qu'on ne livrait qu' moi, lui dit-elle: A demain.</p> +<p>J'ai beau me rpter que c'est une chimre,</p> +<p>Cette pense est l, sans cesse plus amre,</p> +<p>Empoisonnant ma joie, et, malgr mes efforts,</p> +<p>M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;</p> +<p>Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:</p> +<p>Il se fait en un jour bien des mtamorphoses;</p> +<p>L'idole du matin n'est pas celle du soir,</p> +<p>Et toute jeune fille est comme son miroir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></div> +<p>Qui reoit chaque image et n'en conserve aucune.</p> +<p>—Puis un amour g de trois ans importune;</p> +<p>C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui</p> +<p>Vient la rflexion; l'amour s'en va.—Celui</p> +<p>Qui jadis vos yeux tait plus que vous-mme,</p> +<p>Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,</p> +<p>N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir</p> +<p>Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;</p> +<p>Ce nom qui rsonnait nagure votre oreille</p> +<p>Aussi doux que la voix du rossignol, n'veille</p> +<p>Au fond de votre cœur, de sa faute confus,</p> +<p>Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;</p> +<p>Et, comme pour deux noms l'me n'a pas de place,</p> +<p>L'ancien est rejet. Lettre lettre il s'efface</p> +<p>Ainsi que le <em>ci-gt</em> d'un tombeau sous les pas</p> +<p>De la foule qui chante et ne l'aperoit pas.</p> +<p>—Le cœur qui n'aime plus a si peu de mmoire!</p> +<p>On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,</p> +<p>Le temps coule, et bientt on arrive ce point</p> +<p>De dire en le voyant: Je ne le connais point.</p> +<p>Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,</p> +<p>Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;</p> +<p>Dvorer par orgueil les larmes de ses yeux,</p> +<p>Et dchu du bonheur, dshrit des cieux,</p> +<p>Incapable jamais d'un lan grandiose,</p> +<p>De toute sa hauteur descendre dans la prose,</p> +<p>Comme l'aigle bless qui, sanglant, sur le sol</p> +<p>Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.</p> +<p>Me dfiant de moi, malade de l'absence,</p> +<p>Ne vivant qu' demi, voil ce que je pense:</p> +<p>Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;</p> +<p>Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.</p> +<p>Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,</p> +<p>Rveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></div> +<p>Vers le chemin dsert tu tournes tes grands yeux,</p> +<p>Et, portant ta main blanche ton front soucieux,</p> +<p>Tu te dis en toi-mme: Il ne vient pas,—tu pleures;</p> +<p>Pleurer fait tant de bien!—et, pour tromper tes heures,</p> +<p>Tu relis tous ces vers o je me racontais</p> +<p>Jusqu'au moindre dtail, sans fard,—tel que j'tais,</p> +<p>Tel que je ne suis plus et que je voudrais tre,</p> +<p>Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas matre</p> +<p>De faire revenir les fraches passions</p> +<p>De l'enfance du cœur, et ces illusions</p> +<p>Si pnibles perdre, et si vite perdues.</p> +<p>—L'ange du souvenir, les ailes tendues,</p> +<p>Remontant le pass, voltige autour de toi;</p> +<p>Il te souffle l'oreille une phrase de moi,</p> +<p>Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose</p> +<p>Sur ta lvre plie avec sa lvre rose</p> +<p>Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,</p> +<p>Pour te les redonner, gards fidlement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET VII</h3> + +<div class="quote"><br /> +<p>Libert de juillet! femme au buste divin,<br /> +<span class="i2"> Et dont le corps finit en queue!</span><br /> +<span class="i2 smcap">G. de Nerval</span>.</p> + +<p>E la lor cieca vita tanto bassa<br /> +ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.<br /> +<span class="i2"><cite>Inferno, canto</cite> III.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Avec ce sicle infme il est temps que l'on rompe;</p> +<p>Car son front damn le doigt fatal a mis</p> +<p>Comme aux portes d'enfer: Plus d'esprance!—Amis,</p> +<p>Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un budget lphant boit notre or par sa trompe.</p> +<p>Dans leurs trnes d'hier encor mal affermis,</p> +<p>De leurs ans dchus ils gardent tout, hormis</p> +<p>La main prompte s'ouvrir, et la royale pompe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cependant en juillet, sous le ciel indigo,</p> +<p>Sur les pavs mouvants ils ont fait des promesses</p> +<p>Autant que Charles dix avait ou de messes!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seule, la posie incarne en Hugo</p> +<p>Ne nous a pas dus, et de palmes divines</p> +<p>Vers l'avenir tourne ombrage nos ruines.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PARIS</h3> + +<div class="quote"> +<p>Das drngt und stœsst, das ruscht und klappert<br /> +Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!<br /> +Das leuchtet, sprht, und stinkt und brennt!<br /> +<span class="i2 smcap">Gœthe.</span>. <cite>Faust.</cite></p> + +<p>Dans la simplicit de mon cœur enfantin<br /> +L'œil fix sur les cieux, j'enviais le destin<br /> +De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe<br /> +Et fait tant de chemin, et dans ce large espace<br /> +Voit les mondes sous lui glisser rapidement,<br /> +Ainsi qu'un mtore aux champs du firmament.<br /> +<span class="i2 smcap">Eugne DE ***.</span></p> + +<p>H, Dieu! que de maisons! que de beaux btiments!<br /> +<span class="smcap">Estienne de Knobelsdorff.</span><br /> +<span class="i2">Salle de rception du diable.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Don Juan</cite>, ch. x, st. 81.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand il voit le soleil, dchirant le nuage,</p> +<p>De splendides rayons illuminer sa cage,</p> +<p>Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu</p> +<p>Qui se fait l'entour, sa crinire de feu,</p> +<p>L'aigle prisonnier bat avec son aile forte</p> +<p>Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.</p> +<p>—Mon me est faite ainsi: dans mon corps en prison,</p> +<p>Elle cherche son vol un plus large horizon;</p> +<p>Quand sur elle d'en haut la sainte Posie</p> +<p>Abaisse son regard, de grands dsirs saisie,</p> +<p>Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament</p> +<p>Afin d'y respirer largement, librement,</p> +<p>Entre la terre et Dieu, bien par del les nues</p> +<p>Et les plaines d'azur, rgions inconnues,</p> +<p>L'air limpide, l'air vierge, o jamais souffle humain</p> +<p>Ne passe, o l'ange seul retrouve son chemin;</p> +<p>Car elle manque d'air, mon me, dans ce monde</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span></div> +<p>O la presse en tous sens de son treinte immonde</p> +<p>Une socit qui retombe au chaos,</p> +<p>Du rouge sur la joue et la gangrne aux os!</p> +<p>Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,</p> +<p>De grands rochers pic, trnes gants o sige,</p> +<p>Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,</p> +<p>La majest muette et sombre du grand Roi.</p> +<p>Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule</p> +<p>Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;</p> +<p>Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,</p> +<p>Se tord comme un damn dans l'abme sans fond,</p> +<p>Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,</p> +<p>Et, tout chevel, semble la ple queue</p> +<p>Du cheval de la mort au livre de saint Jean.</p> +<p>Il lui faudrait au soir la lune voyageant,</p> +<p>Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grles</p> +<p>Des sapins dployant leurs bras comme des ailes,</p> +<p>Les artes des pics et les tours du manoir</p> +<p>De leurs fronts ardoiss dcoupant le ciel noir.</p> +<p>—Elle n'a pas cela, mon me, non pas mme</p> +<p>L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,</p> +<p>Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers</p> +<p>Dont la bise de nuit berce les fronts plis,</p> +<p>La chaumire des bois, poussant en bleus nuages</p> +<p>Son filet de fume travers les feuillages,</p> +<p>Et dont le toit moussu porte sur son velours</p> +<p>Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;</p> +<p>Le jardin et son puits que festonne une vigne,</p> +<p>O, des choux propos interrompant la ligne,</p> +<p>Se pavane un rosier que votre main sema;</p> +<p>Asile calme et vert comme en peint Hobbma,</p> +<p>O les chuchotements dont est fait le silence</p> +<p>Troublent seuls du rveur la douce somnolence!</p> +<p>Non pas mme cela: mais la ville aux cent bruits</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span></div> +<p>O de brouillards noys les jours semblent des nuits,</p> +<p>O parmi les toits bleus s'enchevtre et se cogne</p> +<p>Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;</p> +<p>Des tuyaux hrissant le fate des maisons</p> +<p>Que bat la pluie flots dans toutes les saisons,</p> +<p>Une fume ardente et de couleur de rouille</p> +<p>Tranant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,</p> +<p>Les murs repeints neuf, ou noircis par le temps,</p> +<p>Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans</p> +<p>Des montagnards d'cosse, et les vieilles glises</p> +<p>Au sein de la vapeur dressant leurs flches grises,</p> +<p>Et leurs longs arcs-boutants inclins de faon</p> +<p>Qu'on croirait les voir des ctes de poisson;</p> +<p>Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,</p> +<p>Fashionables musqus, gueux mine incongrue,</p> +<p>Grisettes au pied leste, au sourire agaant,</p> +<p>Beaux tilburys dors comme l'clair passant,</p> +<p>Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,</p> +<p>Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;</p> +<p>—De l'or et de la fange.—Incroyable chaos,</p> +<p>Babel des nations, mer qui bout sans repos,</p> +<p>Chaudire de damns, cuve immense o fermente,</p> +<p>Vendange de la mort, une foule cumante,</p> +<p>Haillons trous jour comme un crible, o le vent</p> +<p>Glisse apportant la fivre et le trpas souvent;</p> +<p>Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,</p> +<p>Des yeux cerns et bleus, des figures fltries,</p> +<p>Du pain dur que l'on mange la sueur du front,</p> +<p>Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;</p> +<p>Perptuel contraste, ternelle antithse,</p> +<p>Paris, la bonne ville, ou plutt la mauvaise,</p> +<p>Longs grincements de dents et beaux concerts. Voil!</p> +<p>—Cependant moi, pote et peintre, je vis l.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">UN VERS DE WORDSWORTH</h3> + +<div class="quote"> +<p>Spires whose silent finger points to heaven.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le pote</p> +<p>Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,</p> +<p>Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tte:</p> +<p>—<em>Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.</em>—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il servait d'pigraphe, et c'tait bien trange,</p> +<p>Au chapitre premier d'un roman:—<cite>Louisa</cite>,—</p> +<p>Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange</p> +<p>Qu'un pseudonyme auteur dans l'<cite>Ane mort</cite> puisa.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume</p> +<p>De lubriques amours, me fit du bien voir:</p> +<p>C'tait comme une fleur des champs, comme une plume</p> +<p>De colombe, tombe au cœur d'un bourbier noir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,</p> +<p>Que Prospro n'est pas obi d'Ariel,</p> +<p>Aux marges du papier je jette, gauche, droite,</p> +<p>Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DBAUCHE</h3> + +<div class="quote"> +<p>Buvons du grog et cassons-nous les reins.<br /> +<span class="i2"><cite>Chanson des marins.</cite></span></p> + +<p>Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.<br /> +<span class="i2 smcap">Dubartas.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Je hais plus que la mort cette dbauche prude</p> +<p class="i2"> Qui n'ose sortir que de nuit,</p> +<p>Et retourne la tte avec inquitude</p> +<p class="i2"> Tout empourpre au moindre bruit,</p> +<p>Et joue la vertu comme une honnte femme,</p> +<p class="i2"> N'ayant pas la force qu'il faut</p> +<p>Pour tre hardiment et largement infme,</p> +<p class="i2"> Pour porter sa honte front haut.</p> +<p>Aussi le cœur me lve, ces sobres orgies</p> +<p class="i2"> Faites dans un salon troit,</p> +<p>Aux discrtes lueurs de quatre cinq bougies</p> +<p class="i2"> Et dont chacun retourne droit;</p> +<p>A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,</p> +<p class="i2"> Comme le font les boutiquiers.</p> +<p>Gens qui savent ter le galbe toute chose;</p> +<p class="i2"> Les dandys, avec les banquiers;</p> +<p>Ce vice, homme rang qui ne l'est qu' ses heures,</p> +<p class="i2"> Qui sort calme d'un mauvais lieu,</p> +<p>Comme l'on sortirait des plus chastes demeures</p> +<p class="i2"> Ou de quelque glise de Dieu,</p> +<p>La cravate noue et les cheveux en ordre,</p> +<p class="i2"> Le frac boutonn jusqu'au cou,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></div> +<p>Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,</p> +<p class="i2"> Rien de dbraill, rien de fou,</p> +<p>Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse</p> +<p class="i2"> Au reproche mollir la voix</p> +<p>Et dire au pre: Il faut que jeunesse se passe,</p> +<p class="i2"> Comme l'on disait autrefois.</p> +<p>J'aime trente fois mieux une dbauche franche,</p> +<p class="i2"> Jetant son masque de satin,</p> +<p>Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,</p> +<p class="i2"> Criant, buvant jusqu'au matin,</p> +<p>Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,</p> +<p class="i2"> Rose encor des baisers du soir,</p> +<p>Qui tord lascivement sa taille souple et molle,</p> +<p class="i2"> Sur tous les genoux va s'asseoir,</p> +<p>Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe</p> +<p class="i2"> Au fond du cratre vermeil,</p> +<p>Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,</p> +<p class="i2"> Et ne veut pas qu'on ait sommeil:</p> +<p>—C'est une posie au moins, une palette</p> +<p class="i2"> O brillent mille tons divers,</p> +<p>Un type net et franc, une chose complte,</p> +<p class="i2"> De la couleur! des chants! des vers!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE BENGALI<br /> +<span class="small">A UNE JEUNE FILLE CROLE</span></h3> + +<div class="quote"> +<p>Les bengalis dont le ramage est si doux.<br /> +<span class="i2 smcap">Bernardin de Saint-Pierre</span>.</p> + +<p>La France et ses printemps, ses hivers inconnus<br /> +O la bise gmit, o les arbres sont nus,<br /> +O l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige<br /> +Que je dsirais voir, et la glace,—que sais-je?<br /> +<span class="i2">M<sup>lle</sup> L. A.</span></p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Oiseau dpays, qui t'amne vers nous?</p> +<p>Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:</p> +<p class="i2"> Nos bois sont chauves; nos haies,</p> +<p>A nos buissons arms de dards aigus, au lieu</p> +<p>Des beaux fruits blonds mris vos midis de feu,</p> +<p class="i2"> Pendent peine quelques baies.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme nos passereaux hardis, pauvre tranger,</p> +<p>Bengali du dsert, sauras-tu voltiger</p> +<p class="i2"> Dans nos forts de chemines?</p> +<p>Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu</p> +<p>Accrocher ton nid frle quelque toit pointu,</p> +<p class="i2"> Entre deux pierres ruines?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement</p> +<p>De la bise du nord qui rle incessamment</p> +<p class="i2"> Et fait chanter la girouette,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span></div> +<p class="i1"> Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson</p> +<p class="i1"> De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son</p> +<p class="i3"> Des tuiles que la grle fouette?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en l-bas</p> +<p>Au bois des goyaviers reprendre tes bats</p> +<p class="i2"> Dans la savane aux grandes herbes;</p> +<p>Avec les colibris va becqueter les fleurs,</p> +<p>Boire leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,</p> +<p class="i2"> Btir ton hamac sous leurs gerbes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE CAVALIER POURSUIVI</h3> + +<div class="quote"> +<p>Moi, pote, je vais du couchant l'aurore.<br /> +<span class="i3 smcap">Jules de Saint-Flix</span>.</p> + +<p>Und hurr! hurr! hop hop hop!<br /> +<span class="i3 smcap">Burger</span>.</p> +</div></div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>C'est un fort beau cheval; une large poitrine,</p> +<p>Des jambes de gazelle, et dans chaque narine</p> +<p class="i3"> Une fauve lueur,</p> +<p>La queue chevele, une crinire folle</p> +<p>Qui se droule au vent comme une banderole</p> +<p class="i3"> Sur le col en sueur;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,</p> +<p>Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise</p> +<p class="i3"> Ou pour deux diamants,</p> +<p>Des yeux illumins d'une lumire rouge</p> +<p>Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge</p> +<p class="i3"> A tous les mouvements;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une croupe arrondie o des glands dors pendent,</p> +<p>Et de souples jarrets dont les muscles se tendent</p> +<p class="i3"> Comme des arcs d'acier;</p> +<p>Un ongle plus poli que le jaspe ou l'caille</p> +<p>Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,</p> +<p class="i3"> O mon noble coursier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div> +<p>Tu danses sur les bls comme une sauterelle,</p> +<p>A chacun de tes pieds est attache une aile,</p> +<p class="i3"> Ton galop c'est un vol,</p> +<p>Et, quand bonds presss tu dvores la plaine,</p> +<p>L'oiseau reste en arrire, et l'ombre peut peine</p> +<p class="i3"> Te suivre sur le sol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bride sur le col, va, marche, toi l'espace!</p> +<p>Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe</p> +<p class="i3"> Comme avec un rival;</p> +<p>Va sans crainte;—le monde est grand, la terre est large,</p> +<p>Le vent est dj loin, trop de vapeur le charge,</p> +<p class="i3"> Hurrah! mon bon cheval!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes artes,</p> +<p>Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes</p> +<p class="i3"> Avec ton dur sabot;</p> +<p>Brise cet horizon qui n'a pas une lieue</p> +<p>Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue</p> +<p class="i3"> Comme on fait d'un pied-bot.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,</p> +<p>Hrissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,</p> +<p class="i3"> Grands fosss franchir;</p> +<p>Ravins marcageux, o le feu follet flambe,</p> +<p>Fondrires, rochers, rien n'entrave ta jambe</p> +<p class="i3"> Qui ne sait pas flchir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!</p> +<p>Oh! comme trangement sur le ciel ils profilent</p> +<p class="i3"> Leur contour incertain!</p> +<p>Essor prodigieux, le sol que ton pied foule</p> +<p>Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,</p> +<p class="i3"> Et tout se fait lointain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span></div> +<p>—Vois l-bas, tout l-bas cette flche d'glise,</p> +<p>Qui pour te regarder lve sa tte grise</p> +<p class="i3"> Par-dessus l'horizon,</p> +<p>Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,</p> +<p>A ton oreille fait tinter ses quatre cloches</p> +<p class="i3"> Et galoper le son.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hop! hop! mon andalous, mon noir,—plus vite encore!</p> +<p>Une course pareille celle de Lnore!</p> +<p class="i3"> Je suis content, c'est bien.</p> +<p>Le clocher tout confus derrire un mont se cache,</p> +<p>L'oiseau qui te suivait peine au ciel fait tache,</p> +<p class="i3"> Et je n'entends plus rien.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais quoi donc! tu faiblis.—, veux-tu que je teigne</p> +<p>Mes perons en pourpre ton flanc brun qui saigne?</p> +<p class="i3"> Allons, courage, allons!</p> +<p>Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,</p> +<p>Je sens, tide mon dos, le souffle qu'il aspire,</p> +<p class="i3"> Il est sur nos talons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que derrire tes pas cette porte se ferme,</p> +<p>Et nous sommes sauvs.—Nous touchons presque au terme;</p> +<p class="i3"> Saute, vole, bondis!</p> +<p>—Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre</p> +<p>D'o s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,</p> +<p class="i3"> Comme d'un paradis!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>N'as-tu pas vu son œil luire la jalousie?</p> +<p>Tout mon bonheur est l, toute ma posie,</p> +<p class="i3"> Mes souvenirs, ma foi,</p> +<p>Tout, avec mon amour; c'est ma ple crole,</p> +<p>Le soleil de mon cœur, mon me, mon idole,</p> +<p class="i3"> Ma Batrix moi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></div> +<p>C'en est fait, le voil, mes prires sont vaines;</p> +<p>Il m'teint les regards et m'entrouvre les veines</p> +<p class="i3"> De ses ongles de fer,</p> +<p>Courbe mon dos et met sur ma tte pendante</p> +<p>Une chape de plomb comme aux damns du Dante</p> +<p class="i3"> Dans le neuvime enfer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidle,</p> +<p>Tu dpasses le vent, le son et l'hirondelle;</p> +<p> Mais il court bien mieux, lui,</p> +<p>Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,</p> +<p>Un anglais de pur sang,—ce n'est qu'un vilain crabe</p> +<p class="i3"> Aux pieds boiteux,—l'ennui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1826-1832.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_120"> 120</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span></p> + +<div class="header"> +<h2>ALBERTUS<br /> +<span class="small">ou</span><br /> +<span class="large">L'AME ET LE PCH</span><br /> +<span class="medium">LGENDE THOLOGIQUE</span></h2> + +<div class="quote"> +<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br /> +<span class="i1"> Piece of work.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_122"> 122</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="i3 poetry">ALBERTUS<br /> +<span class="i3 xs">OU</span><br /> +<span class="sper">L'AME ET LE PCH</span><br /> +<span class="small">LGENDE THOLOGIQUE</span><br /> +<span class="i4 small">POME</span></h3> +</div> + +<div class="quote"> +<p>You shall see anon, 'tis a knavish<br /> +<span class="i1"> Piece of work.</span><br /> +<span class="i2"><cite>Hamlet</cite>, III, 2.</span></p> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes</p> +<p>Dorment, de nnufars et de bateaux couvertes,</p> +<p>Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,</p> +<p>Ses tours au front d'ardoise o nichent les cigognes,</p> +<p>Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,</p> +<p>Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.</p> +<p>—Vous reconnaissez-vous?—Tenez, voil le saule,</p> +<p>De ses cheveux blafards inondant son paule</p> +<p>Comme une fille au bain; l'glise et son clocher,</p> +<p>L'tang o des canards se pavane l'escadre;</p> +<p>Il ne manque vraiment au tableau que le cadre</p> +<p class="i3"> Avec le clou pour l'accrocher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></div> +<p>Confort et far-niente!—toute une posie</p> +<p>De calme et de bien-tre, donner fantaisie</p> +<p>De s'en aller l-bas tre Flamand; d'avoir</p> +<p>La pipe culotte et la cruche fleurs peintes,</p> +<p>Le vidrecome large tenir quatre pintes,</p> +<p>Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir</p> +<p>Prs du pole qui siffle et qui dtonne, au centre</p> +<p>D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,</p> +<p>Suivre une ide en l'air, dormir ou digrer,</p> +<p>Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,</p> +<p>Au fond d'un de ces chauds intrieurs, qu'Ostade</p> +<p class="i3"> D'un jour si doux sait clairer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A vous faire oublier, vous, peintre et pote,</p> +<p>Ce pays enchant dont la Mignon de Gœthe,</p> +<p>Frileuse, se souvient, et parle son Wilhem;</p> +<p>Ce pays du soleil o les citrons mrissent,</p> +<p>O de nouveaux jasmins toujours s'panouissent:</p> +<p>Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;</p> +<p>A vous faire donner pour ces murs verts de mousses</p> +<p>O Rembrandt, au milieu de ces tnbres rousses,</p> +<p>Fait luire quelque Faust en son costume ancien,</p> +<p>Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,</p> +<p>Les femmes au teint brun, les molles srnades,</p> +<p class="i3"> Et tout l'azur vnitien!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IV</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span></div> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,</p> +<p>Une mchante femme ayant nom Vronique;</p> +<p>Chacun la redoutait, et rptait tout bas</p> +<p>Qu'on avait entendu des murmures tranges</p> +<p>Autour de sa demeure, et que de mauvais anges</p> +<p>Venaient pendant la nuit y prendre leurs bats.</p> +<p>—C'taient des bruits sans nom inconnus l'oreille,</p> +<p>Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe rveille</p> +<p>Une vocation; de sourds vagissements</p> +<p>Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,</p> +<p>Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis dchans,</p> +<p class="i3"> D'pouvantables hurlements.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">V</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mme dame Gertrude avait un jour d'orage</p> +<p>Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,</p> +<p>A cheval sur la foudre un dmon noir sortir,</p> +<p>Traverser le ciel rouge, et dans la chemine,</p> +<p>De bleutres vapeurs soudain environne,</p> +<p>La tte la premire en hurlant s'engloutir.</p> +<p>La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase</p> +<p>Sans qu'on puisse l'teindre, et par sa chute crase,</p> +<p>Avalanche de feu, quatre des travailleurs.</p> +<p>Des gens dignes de foi jurent que Vronique</p> +<p>Se trouvait l, riant d'un rire sardonique,</p> +<p class="i3"> Et grommelant des mots railleurs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></div> +<p class="subheader">VI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La femme du brasseur Cornelis met au monde,</p> +<p>Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,</p> +<p>Et si laid que son pre et voulu le voir mort.</p> +<p>—On dit que Vronique avait sur l'accouche</p> +<p>Depuis ce temps malade, et dans son lit couche,</p> +<p>Par un mystre noir jet ce mauvais sort.</p> +<p>Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche</p> +<p>Les justifiait bien.—Œil vert, profonde bouche,</p> +<p>Dents noires, front coup de rides, doigts noueux,</p> +<p>Dos vot, pied tortu sous une jambe torse,</p> +<p>Voix rauque, me plus laide encor que son corce,</p> +<p class="i3"> Le diable n'est pas plus hideux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">VII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cette vieille sorcire habitait une hutte,</p> +<p>Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte</p> +<p>L't comme l'hiver au choc des quatre vents;</p> +<p>Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre</p> +<p>S'tendent l'entour en nappe irrgulire;</p> +<p>L'herbe y pend foison ses panaches mouvants,</p> +<p>Par les fentes du toit, par les brches des votes</p> +<p>Sans obstacle passant, la pluie larges gouttes</p> +<p>Inonde les planchers moisis et vermoulus.</p> +<p>A peine si l'on voit dans toute la croise</p> +<p>Une vitre sur trois qui ne soit pas brise,</p> +<p class="i3"> Et la porte ne ferme plus.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></div> +<p class="subheader">VIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La limace baveuse argente la muraille</p> +<p>Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'raille;</p> +<p>Les lzards verts et gris se logent dans les trous,</p> +<p>Et l'on entend le soir sur une note haute</p> +<p>Coasser tout auprs la grenouille qui saute,</p> +<p>Et rler aigrement les crapauds l'œil roux.</p> +<p>—Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,</p> +<p>Surtout quand du croissant une ouateuse nue</p> +<p>Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,</p> +<p>Personne,—non pas mme Eisenbach le ministre,—</p> +<p>N'ose passer devant ce repaire sinistre</p> +<p class="i3"> Sans trembler et blmir de peur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ces dehors riants l'intrieur est digne:</p> +<p>Un pandmonium! o sur la mme ligne,</p> +<p>Se heurtent mille objets fantasquement mls.</p> +<p>—Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,</p> +<p>Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frles,</p> +<p>Bouteilles sans goulot, plats de terre fls,</p> +<p>Crocodiles, serpents empaills, plantes rares,</p> +<p>Alambics contourns en spirales bizarres,</p> +<p>Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,</p> +<p>Fœtus mal conservs saisissant d'une lieue</p> +<p>L'odorat, et collant leur face jaune et bleue</p> +<p class="i3"> Contre le verre du bocal!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span></div> +<p class="subheader">X</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vritable sabbat de couleurs et de formes,</p> +<p>O la cruche hydropique, avec ses flancs normes,</p> +<p>Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,</p> +<p>L'ibis gyptien au bord du sarcophage</p> +<p>De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;</p> +<p>Ivresse d'opium et vision de fou,</p> +<p>O les rcipients, matras, siphons et pompes,</p> +<p>Allongs en phallus ou tortills en trompes,</p> +<p>Prennent l'air d'lphants et de rhinocros,</p> +<p>O les monstres tracs autour du zodiaque,</p> +<p>Portant crit au front leur nom en syriaque,</p> +<p class="i3"> Dansent entre eux des bolros!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Poudreux entassement de machines baroques</p> +<p>Dont l'œil ne peut saisir les contours quivoques,</p> +<p>Et de bouquins, sans titre en langage chrtien!</p> +<p>Tohu-bohu! chaos o tout fait la grimace,</p> +<p>Se dforme, se tord, et prend une autre face;</p> +<p>Glace vue l'envers o l'on ne connat rien,</p> +<p>Car tout est transpos. Le rouge y devient fauve,</p> +<p>Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcve</p> +<p>Smarra n'a dessin de fantmes plus laids.</p> +<p>C'est la ralit des contes fantastiques,</p> +<p>C'est le type vivant des songes drlatiques;</p> +<p class="i3"> C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span></div> +<p class="subheader">XII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour rendre le tableau complet, au bord des planches</p> +<p>Quelques ttes de morts vous apparaissent blanches,</p> +<p>Avec leurs crnes nus, avec leurs grandes dents,</p> +<p>Et leurs nez faits en trfle et leurs orbites vides</p> +<p>Qui semblent vous couver de leurs regards avides.</p> +<p>Un squelette debout et les deux bras pendants,</p> +<p>Au gr du jour qui passe au treillis de ses ctes,</p> +<p>Que du spulcre peine ont dserts les htes,</p> +<p>Jette son ombre au mur en linaments droits.</p> +<p>En entrant l, Satan, bien qu'il soit hrtique,</p> +<p>D'pouvante glac, comme un bon catholique</p> +<p class="i3"> Ferait le signe de la croix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.</p> +<p>Teniers cette source a pris son <cite>Alchimiste</cite>,</p> +<p>Callot bien des motifs de sa <cite>Tentation</cite>;</p> +<p>Gœthe a tir de l la scne tout entire</p> +<p>O Mphistophls mne chez la sorcire</p> +<p>Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.</p> +<p>—L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-mme</p> +<p>(Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thme.</p> +<p>—Ce type qu'il rpte infatigablement,</p> +<p>Meg de <cite>Guy Mannering</cite>, ressemble s'y mprendre</p> +<p>A notre Vronique,—il n'a fait que la prendre</p> +<p class="i3"> Et dguiser le vtement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span></div> +<p class="subheader">XIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le plaid bariol de tartan et la toque</p> +<p>Dissimulent la jupe et le bguin coque.</p> +<p>L'cosse a remplac la Flandre;—voil tout.</p> +<p>Ensuite il m'a vol, l'infme plagiaire,</p> +<p>Cette description (voyez son <cite>Antiquaire</cite>),</p> +<p>Le chat noir,—Marius sur ces restes debout!—</p> +<p>Et mille autres dtails. Je le jurerais presque,</p> +<p>Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,</p> +<p>Cra Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,</p> +<p>Dans cette hutte mme a cisel ces masques</p> +<p>Que l'on croirait, voir leurs galbes si fantasques,</p> +<p class="i3"> De Benvenuto Cellini.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le matou dont il est parl dans l'autre strophe</p> +<p>tait le bisaeul de Murr, ce philosophe,</p> +<p>Dont l'histoire enlace celle de Kreissler</p> +<p>M'a fait plus d'une fois oublier que la bche</p> +<p>Prenait en s'teignant sa robe de peluche,</p> +<p>Et que minuit sonnait et que c'tait l'hiver.</p> +<p>Mon pauvre Childebrand l'amiti si franche,</p> +<p>Le meilleur cœur de chat et l'me la plus blanche</p> +<p>Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,</p> +<p>Cet ami dont la mort m'a caus tant de peine,</p> +<p>Que depuis ce temps-l j'ai pris la vie en haine,</p> +<p class="i3"> tait aussi l'un de ses hoirs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span></div> +<p class="subheader">XVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce digne chat tait du reste l'tre unique</p> +<p>Admis dans ce repaire, et pour qui Vronique</p> +<p>Et de l'affection;—peut-tre bien aussi</p> +<p>tait-il seul au monde l'aimer;—vieille, laide</p> +<p>Et pauvre, qui l'et fait? C'est un mal sans remde;</p> +<p>Ceux qu'on hait sont mchants, et l'on s'excuse ainsi.</p> +<p>—Il fait nuit, tout se tait; une lumire rouge,</p> +<p>Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;</p> +<p>—Notre matou, couch sur le fauteuil boiteux,</p> +<p>Regarde d'un air grave et plein d'intelligence</p> +<p>La vieille qui s'agite et qui fait diligence</p> +<p class="i3"> Pour quelque mystre honteux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou bien, frottant sa patte sa moustache raide,</p> +<p>Lustre son poil soyeux comme l'hermine, l'aide</p> +<p>De sa langue pre et dure, et frileux, pour dormir</p> +<p>Entre les deux chenets, prs des tisons, en boule,</p> +<p>La tte sous la queue artistement se roule.</p> +<p>—La bise cependant continue gmir,</p> +<p>L'orfraie aux sifflements rauques de la tempte</p> +<p>Mle ses cris; le toit craque, la bche pte,</p> +<p>La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,</p> +<p>Sous des flocons d'cume, une eau puante et noire</p> +<p>Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire</p> +<p class="i3"> Et le matou qui fait ron ron.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span></div> +<p class="subheader">XVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique;</p> +<p>Minuit sonne.—Aussitt l'infme Vronique</p> +<p>Trace de sa baguette un rond sur le plancher,</p> +<p>Et se place au milieu;—des milliers de fantmes</p> +<p>Hors du cercle magique, ainsi que des atomes</p> +<p>Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,</p> +<p>Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.</p> +<p>—La vieille cependant murmure son grimoire,</p> +<p>Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,</p> +<p>Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,</p> +<p>Vous corche l'oreille et vous prend la gorge</p> +<p class="i3"> Comme une mauvaise boisson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais ce n'est pas l tout,—pour finir le mystre,</p> +<p>Elle jette un par un ses vtements terre</p> +<p>Et se met toute nue;—oh! c'tait effrayant!—</p> +<p>Le squelette blanchi dont la bise se joue,</p> +<p>Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue</p> +<p>Du haut d'une potence, est un objet riant,</p> +<p>Prs de cette carcasse aux mamelles arides,</p> +<p>Au ventre jaune et plat, coup de larges rides,</p> +<p>Aux bras rouges pareils des bras de homard.</p> +<p><em>Horror! horror! horror!</em> comme dirait Shakspeare,</p> +<p>—Une chose sans nom,—impossible dcrire,</p> +<p class="i3"> Un idal de cauchemar!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span></div> +<p class="subheader">XX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune</p> +<p>Et s'en frotte trois fois la gorge.—Non, aucune</p> +<p>Langue humaine ne peut conter exactement</p> +<p>Ce qui se fit alors!—Cette mamelle flasque,</p> +<p>Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque</p> +<p>D'un vieil habit rp, miraculeusement</p> +<p>Se gonfle et s'arrondit;—le nuage de hle</p> +<p>Se dissipe: on dirait une boule d'opale</p> +<p>Coupe en deux, voir sa forme et sa blancheur.</p> +<p>Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille</p> +<p>De manire pouvoir, mme avec une fille</p> +<p class="i3"> De quinze ans, lutter de fracheur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle se frotte l'œil et puis toute la face;</p> +<p>—La rose y reparat, le moindre pli s'efface,</p> +<p>Comme les plis de l'eau quand le vent est tomb;</p> +<p>L'mail luit dans sa bouche, une vive tincelle,</p> +<p>Un diamant de feu nage dans sa prunelle;</p> +<p>Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courb.</p> +<p>—Elle est belle prsent, mais belle faire envie.</p> +<p>Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie</p> +<p>Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,</p> +<p>Et l'on ne songe pas, en voyant cette tte</p> +<p>Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,</p> +<p class="i3"> A quels moyens elle les doit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></div> +<p class="subheader">XXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une perle d'amour!—De longs yeux en amande</p> +<p>Parfois d'une douceur tout fait allemande,</p> +<p>Parfois illumins d'un clair espagnol;</p> +<p>Deux beaux miroirs de jais, vous donner l'envie</p> +<p>De vous y regarder pendant toute la vie,</p> +<p>—Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;</p> +<p>Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,</p> +<p>Et dans le cœur se noue quelque intime fibre;</p> +<p>La malice de Puck, la grce d'Ariel,</p> +<p>Une bouche mutine o la petite moue</p> +<p>D'Esmeralda se mle au sourire et se joue;</p> +<p class="i3"> —Un miracle, un rve du ciel!—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lecteur, sans hyperbole elle tait vraiment belle,</p> +<p>—Trs-belle!—c'est--dire elle paraissait telle,</p> +<p>Et c'est la mme chose.—Il suffit que les yeux</p> +<p>Soient tromps, et toujours ils le sont quand on aime.</p> +<p>—Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le mme</p> +<p>Que s'il tait prouv par l'algbre.—tre heureux,</p> +<p>Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rve,</p> +<p>Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achve;</p> +<p>Car la foi seule peut nous faire voir le ciel</p> +<p>Dans l'exil de la vie, et ce dsert du monde</p> +<p>O la flicit sur le nant se fonde,</p> +<p class="i3"> Et le malheur sur le rel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></div> +<p class="subheader">XXIV</p></div> +<div class="stanza"> + +<p>La flamme qui dormait s'veille;—Vronique</p> +<p>Sort du cercle, revt une blanche tunique,</p> +<p>Une robe de pourpre,—au lieu du bguin noir</p> +<p>Qu'elle portait avant, sur sa tte elle place</p> +<p>Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,</p> +<p>S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.</p> +<p>La lune en ce moment, par une dchirure</p> +<p>De nuage, dardait sa clart faible et pure;</p> +<p>—La porte tait ouverte, en sorte qu'on pouvait</p> +<p>Du dehors distinguer le dedans, et sans doute</p> +<p>Si quelqu'un cette heure et pass sur la route,</p> +<p class="i3"> Il aurait pens qu'il rvait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vronique, du bout de sa baguette touche</p> +<p>Le matou qui lui lance un regard faux et louche,</p> +<p>Et se roule ses pieds en faisant le gros dos;</p> +<p>Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,</p> +<p>Et prononce tout bas des mots cabalistiques:</p> +<p>—Spectacle vous figer la moelle dans les os!—</p> +<p>A la place du chat parat un beau jeune homme,</p> +<p>Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme</p> +<p>La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.</p> +<p>—Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,</p> +<p>Sa dague de Tolde au pommeau qui chatoie,</p> +<p class="i3"> Vraiment il tait fait au tour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span></div> +<p class="subheader">XXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—C'est bien, dit Vronique, en tendant sa main blanche</p> +<p>Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,</p> +<p>En silence attendait;—don Juan, conduisez-moi.</p> +<p>—Juan s'inclina.—Madame, o faut-il qu'on vous mne?</p> +<p>La dame se pencha sur son oreille; peine</p> +<p>Deux syllabes,—don Juan comprit.—Hol donc! toi,</p> +<p>Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,</p> +<p>Madame veut sortir, prends une torche, claire</p> +<p>Madame.—A l'instant mme une cire la main</p> +<p>Leporello parat amenant la voiture;</p> +<p>Ils y montent,—le fouet claque, le cocher jure,</p> +<p class="i3"> Et les voil sur le chemin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais quel chemin encor?—C'est un profond mystre.</p> +<p>—Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire</p> +<p>Qui diable et pu les voir?—Personne; tout dormait;</p> +<p>La lune avait band ses yeux bleus d'un nuage</p> +<p>De peur d'tre indiscrte.—Au terme du voyage,</p> +<p>Sans que nul se doutt de ce qu'elle enfermait,</p> +<p>La voiture parvint.—Pas un seul grain de boue</p> +<p>A ses larges panneaux armoris;—la roue,</p> +<p>Comme si les cailloux eussent t doubls</p> +<p>De soie et de velours, roulait muette et sourde</p> +<p>A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde</p> +<p class="i3"> Qu'elle ne couchait pas les bls!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span></div> +<p class="subheader">XXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour le prsent, la scne est transporte Leyde.</p> +<p>—Ce singe enjuponn, cette sorcire laide</p> +<p>A faire Belzbuth tourner les deux talons;</p> +<p>—Jeune et belle prsent, vivante posie,</p> +<p>Trsor de grces, fait scher de jalousie</p> +<p>Sous leurs vertugadins chamarrs de galons,</p> +<p>Leurs bonnets carcasse levs de six toises,</p> +<p>Les beauts la mode et les Vnus bourgeoises</p> +<p>De l'endroit;—le salon de dame Barbara</p> +<p>Von Altenhorff,—celui de la comtesse anglaise</p> +<p>Cecilia Wilmot est vide; on est l'aise</p> +<p class="i3"> Chez la landgrave de Gotha!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeunes et vieux,—robins en perruque poudre,</p> +<p>Fats portant autour d'eux une atmosphre ambre;</p> +<p>Militaires en beaux uniformes, tranant</p> +<p>Sur le parquet sonore une pe incongrue;</p> +<p>Peintres, musiciens,—tout le monde se rue</p> +<p>Chez l'trangre, et bien qu'il soit peu convenant,</p> +<p>Au dire d'une vieille et mchante bgueule,</p> +<p>D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,</p> +<p>Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonn</p> +<p>Et la beaut du diable,—on s'y portait;—l'unique</p> +<p>Entretien de la ville tait sur Vronique:</p> +<p class="i3"> Jamais nom ne fut plus prn!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span></div> +<p class="subheader">XXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'tait un engouement, un dlire, une rage,</p> +<p>Des battements de mains, des bravos, un tapage,</p> +<p>Quand elle paraissait, ne s'entendre pas.</p> +<p>—Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges</p> +<p>Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'loges,</p> +<p>De bouquets et de vers, certes, qu' chaque pas</p> +<p>La belle Vronique—aux bals, dans les thtres,</p> +<p>Partout,—n'en recevait des <em>Mein hers</em> idoltres.</p> +<p>—Les potes faisaient des sonnets sur ses yeux</p> +<p>Et l'appelaient soleil ou lune—en acrostiches;</p> +<p>Les peintres barbouillaient son image,—et les riches</p> +<p class="i3"> Se ruinaient qui mieux mieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle donnait le ton, et, reine de la mode,</p> +<p>Elle tait adore ainsi qu'une pagode;</p> +<p>—Personne n'et os la contredire en rien:—</p> +<p>La forme des chapeaux, et la coupe des manches,</p> +<p>Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?</p> +<p>Quelle parure sied?—quelle couleur va bien?</p> +<p>S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)</p> +<p>Elle dcidait tout.—La femme du margrave</p> +<p>Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,</p> +<p>Avaient beau protester par leur mise hrtique,</p> +<p>—A peine voyait-on dans leur salon gothique</p> +<p class="i3"> Un laid <cite>Sigisbeo</cite> caduc.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></div> +<p class="subheader">XXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Young ft devenu gai, le pleureur Hraclite,</p> +<p>S'essuyant l'œil, et ri plus fort que Dmocrite</p> +<p>Au spectacle plaisant des efforts que faisaient</p> +<p>Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,</p> +<p>Pour s'habiller comme elle et copier ses grces;</p> +<p>—Des ingnuits dont les moindres pesaient</p> +<p>Trois ou quatre quintaux;—des faces rubicondes</p> +<p>Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes,</p> +<p>—Des montagnes de chair la Rubens,—au lieu</p> +<p>De bons velours d'Utrecht, de brocards ramages,</p> +<p>Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!</p> +<p class="i3"> Quel travestissement, bon Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre hrone au reste tait toujours charmante,</p> +<p>Pare ou non,—avec son voile, avec sa mante,</p> +<p>En bonnet, en chapeau,—de toutes les faons!</p> +<p>—Tout sur elle vivait.—Les plis semblaient comprendre</p> +<p>Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;</p> +<p>La soie intelligente arrtait ses frissons,</p> +<p>Ou les continuait gazouillant ses louanges;</p> +<p>—Une brise propos faisait onder ses franges,</p> +<p>Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux</p> +<p>Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;</p> +<p>—Une invisible main soutenait ses dentelles</p> +<p class="i3"> Et se jouait dans leurs rseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></div> +<p class="subheader">XXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La moindre chose, un rien, elle tait bien coiffe;—</p> +<p>Chaque bout de ruban, chaque fleur tait fe;</p> +<p>Tout ce qui la touchait devenait prcieux;</p> +<p>Tout tait de bon got, et (qualit bien rare)</p> +<p>Quel que ft son habit, galant, riche ou bizarre,</p> +<p>On n'apercevait qu'elle,—elle seule,—ses yeux</p> +<p>Faisaient des diamants plir les tincelles.</p> +<p>Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,</p> +<p>La blancheur de sa peau ternissait le satin.</p> +<p>—<em>Disinvolture</em>, esprit lutin, grce cline,—</p> +<p>Tour tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,</p> +<p class="i3"> Une ravissante catin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe</p> +<p>Pour elle avaient laiss le genivre et la pipe;</p> +<p>—C'tait vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,</p> +<p>Types complets,—gros, courts, la face rjouie,</p> +<p>Ngligeant leur tulipe enfin panouie,</p> +<p>Transforms en dandys, et faire les charmants</p> +<p>Auprs de la Diva.—Les femmes et les mres</p> +<p>Ne lui mnageaient pas les critiques amres,</p> +<p>Mais elle allait toujours son train,—sans en perdre un,</p> +<p>Et, s'inquitant peu de ce vain caquetage,</p> +<p>Accueillait tout le monde et recevait l'hommage</p> +<p class="i3"> Et les rixdales de chacun.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></div> +<p class="subheader">XXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Deux mois sont couls.—Capricieuse reine,</p> +<p>Ce jour-l Vronique avait une migraine,</p> +<p>Ou prtendait l'avoir, et ne recevait pas.</p> +<p>Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.</p> +<p>—Dans un riche boudoir o des pastilles d'ambre</p> +<p>Jettent un doux parfum, o tous les bruits de pas</p> +<p>Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,</p> +<p>O le timbre qui chante et les bches qui pleurent</p> +<p>Troublent seuls le silence avec leurs grles voix.</p> +<p>Notre belle,—en peignoir du matin, ple et blanche</p> +<p>Comme une perle,—au bord d'un guridon se penche</p> +<p class="i3"> Froissant un papier sous ses doigts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle boude!—mon Dieu, qu'une femme qui boude</p> +<p>A de grces! La main sous le menton, le coude,</p> +<p>Tel qu'un arceau de jaspe, appuy mollement</p> +<p>Sur un genou,—le corps qui s'affaisse et se ploie,</p> +<p>Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;</p> +<p>—Les cheveux dboucls qui cachent par moment</p> +<p>Ou laissent voir, selon que le zphyr s'en joue,</p> +<p>Ou que les doigts mutins les peignent, une joue</p> +<p>Transparente et nacre, un front vein d'azur,</p> +<p>Comme dans les jardins font les branches des arbres,</p> +<p>De leurs rseaux voilant ou dcouvrant les marbres</p> +<p class="i3"> Debout sous leur ombrage obscur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span></div> +<p class="subheader">XXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle</p> +<p>Dans sa glace trouve ou vieillie ou moins belle?</p> +<p>—A-t-elle dcouvert dans ses boucles de jais</p> +<p>Un ple fil d'argent? ses dents une tache?</p> +<p>Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache</p> +<p>Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus pais?</p> +<p>—Cette robe attendue et sur laquelle on compte</p> +<p>Pour enlever miss Wilmot le cœur du comte,</p> +<p>S'est-elle dchire ou fripe en chemin?</p> +<p>Son pagneul est-il malade?—Quelque fivre,</p> +<p>Aprs trois nuits de bal, a-t-elle de sa lvre</p> +<p class="i3"> Dcolor le pur carmin?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale</p> +<p>De son visage grec moins pur?—Quelque rivale,</p> +<p>Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,</p> +<p>A-t-elle au dernier <em>raot</em> fait tourner plus de ttes?</p> +<p>Non,—elle est bien toujours la desse des ftes;—</p> +<p>Tout ploie ses genoux.—Hier, l'un de ses amants</p> +<p>Pris d'un beau dsespoir, la voyant infidle,</p> +<p>S'est jet dans le Rhin;—et ce matin, pour elle,</p> +<p>Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;</p> +<p>Son adversaire est mort,—lui bless;—voil certe</p> +<p>Un beau succs!—tout Leyde est en l'air et disserte.</p> +<p class="i3"> Pourquoi donc ce front abattu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></div> +<p class="subheader">XL</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?</p> +<p>Ces longs cils noirs baisss o quelques larmes glissent,</p> +<p>Qui palpitent jetant sur le satin des chairs</p> +<p>Une aurole brune, une ombre veloute,</p> +<p>Comme Lawrence en peint?—cette gorge agite</p> +<p>Dans sa prison de crpe et sous les rseaux clairs</p> +<p>Ondant comme la neige au vent d'une tempte?</p> +<p>Quelle pense trange cette folle tte</p> +<p>Donne un air si rveur?—Est-ce le souvenir</p> +<p>De son premier amour et de ses jours d'enfance?</p> +<p>—Regret d'avoir perdu cette belle innocence?</p> +<p class="i3"> —Est-ce la peur de l'avenir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas cela, non;—elle est trop corrompue</p> +<p>Pour ne pas oublier, et la chane est rompue</p> +<p>Qui liait son prsent son pass.—D'ailleurs,</p> +<p>Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son me</p> +<p>Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme,</p> +<p>Si dprav qu'il soit, restent des jours meilleurs,</p> +<p>Et se gardent sans tache au fond de sa mmoire,</p> +<p>Comme fait une perle au creux d'une onde noire.</p> +<p>—Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aim:</p> +<p>Le bal, un souper fin, quelque soire rendre,</p> +<p>Le plaisir l'tourdit, et l'empche d'entendre</p> +<p class="i3"> La voix de son cœur comprim.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></div> +<p class="subheader">XLII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici le fait:—la veille on jouait au thtre</p> +<p>Le <cite>Don Juan</cite> de Mozart. Avec sa cour foltre</p> +<p>De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,</p> +<p>Dont quelque Staub de Leyde a dcoup les ailes,</p> +<p>Vronique tait l, le ple des prunelles,</p> +<p>Coquetant dans sa loge et radieuse voir.</p> +<p>—Les femmes sous leur fard plissaient de colre</p> +<p>Et se mordaient la lvre;—elle, sre de plaire,</p> +<p>Comme le paon sa queue, ouvrait son ventail,</p> +<p>Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,</p> +<p>Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,</p> +<p class="i3"> Ou chatoyer son riche mail.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les acteurs avaient beau s'vertuer en scne,</p> +<p>Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.</p> +<p>—En vain Leporello pas pas suivait Juan;</p> +<p>En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,</p> +<p>Zerline gazouillait jouant avec les notes,</p> +<p>Dona Anna pleurait.—Ils auraient bien un an</p> +<p>Continu ce jeu sans que l'on y prit garde:</p> +<p>—Le parterre est distrait,—l'on cause, l'on regarde,</p> +<p>Mais d'un autre ct;—sous les binocles d'or</p> +<p>Braqus au mme point le dsir tincelle;</p> +<p>Vronique sourit;—le bonheur d'tre belle</p> +<p class="i3"> La fait dix fois plus belle encor.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></div> +<p class="subheader">XLIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seul un homme debout auprs d'une colonne,</p> +<p>Sans que ce grand fracas le drange ou l'tonne,</p> +<p>A la scne oublie attachant son regard,</p> +<p>Dans une extase sainte enivre ses oreilles.</p> +<p>De ces accords profonds, de ces hautes merveilles</p> +<p>Qui font luire ton nom entre tous,— Mozart!—</p> +<p>Ton gnie avait pris le sien, et de ses ailes</p> +<p>Le poussait par del les sphres ternelles.</p> +<p>L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,</p> +<p>Il s'tait fait musique, et son cœur en mesure</p> +<p>Palpitait et chantait avec une voix pure,</p> +<p class="i3"> Et lui seul te comprenait bien.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle</p> +<p>Jet l'œil, froidement, et sans que sa prunelle</p> +<p>S'allumt, comme si le regard contre un mur</p> +<p>Et t se briser.—Pourtant, comme une balle,</p> +<p>Cette œillade d'un bout l'autre de la salle,</p> +<p>Au cœur de Vronique arrivant d'un vol sr,</p> +<p>Y fit sans le vouloir une blessure grave,</p> +<p>—Une blessure mort.—Ainsi l'on voit un brave</p> +<p>tre tu sans gloire l'angle d'un buisson</p> +<p>Par le coup de fusil tir sur quelque livre,</p> +<p>Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fivre</p> +<p class="i3"> En revenant dans sa maison.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span></div> +<p class="subheader">XLVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,</p> +<p>Froide au milieu des feux, daignait peine rendre</p> +<p>Pour une passion un caprice en retour,</p> +<p>Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)</p> +<p>De torturer les cœurs et de damner les mes,</p> +<p>Celle qui sans piti se jouait d'un amour,</p> +<p>Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse</p> +<p>Et rejette bien loin aussitt qu'il le lasse,</p> +<p>Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:</p> +<p>Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!</p> +<p>L'oiseleur la fin s'est englu lui-mme;</p> +<p class="i3"> Il est vaincu ce cœur si fier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est le train de la vie et de la destine;</p> +<p>Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonne,</p> +<p>Nul ne peut retarder sa dfaite d'un jour.</p> +<p>—Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,</p> +<p>Tout cde ce pouvoir infernal ou cleste:</p> +<p>On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.</p> +<p>—Amour, joie et flau du monde,—douce peine,</p> +<p>Misre qu'on regrette et de charmes si pleine;</p> +<p>—Rire qui touche aux pleurs,—souci ple et charmant,</p> +<p>Mal que l'on veut avoir;—Paradis,—Enfer,—Songe</p> +<p>Commenc dans le ciel, que sur terre on prolonge,</p> +<p class="i3"> Mystrieux enchantement!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span></div> +<p class="subheader">XLVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Poignante Volupt,—plaisir qui fait peut-tre</p> +<p>L'homme l'gal de Dieu! qui ne veut vous connatre</p> +<p>S'il ne vous a connu, moments dlicieux,</p> +<p>Et si longs et si courts qui valent une vie,</p> +<p>Et que voudrait payer l'Ange qui les envie</p> +<p>De son ternit de bonheur dans les cieux!—</p> +<p>Mer de flicit,—ravissement,—extase,</p> +<p>Dont ne saurait donner l'ide aucune phrase</p> +<p>Soit en vers soit en prose!—Heures du rendez-vous,</p> +<p>Belles nuits sans sommeils, rles, sanglots d'ivresse,</p> +<p>Soupirs, mots inconnus qu'touffe une caresse,</p> +<p class="i3"> Baisers enrags, dsirs fous!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XLIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Amour! le seul pch qui vaille qu'on se damne,</p> +<p>—En vain dans ses sermons le prtre te condamne;</p> +<p>En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,</p> +<p>La maman te dpeint comme un monstre sa fille,</p> +<p>—En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille</p> +<p>Ses fentres.—En vain dans leurs livres mort-ns,</p> +<p>Contre toi longuement les moralistes crient,</p> +<p>En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;—</p> +<p>La novice ton nom fait un signe de croix;</p> +<p>Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blme,</p> +<p>Anglais, Franais, paen ou chrtien,—chacun aime</p> +<p class="i3"> Au moins dans sa vie une fois.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></div> +<p class="subheader">L</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, ce fut l'an pass que cette frnsie</p> +<p>Me vint d'tre amoureux.—Adieu, la posie!</p> +<p>Je n'avais pas assez de temps pour l'employer</p> +<p>A compasser des mots:—adorer mon idole,</p> +<p>La parer, admirer sa chevelure folle,</p> +<p>Mer d'bne o ma main aimait se noyer;</p> +<p>L'entendre respirer, la voir vivre, sourire</p> +<p>Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire</p> +<p>Ses dsirs dans ses yeux; sur son front endormi</p> +<p>Guetter ses rves; boire sa bouche de rose</p> +<p>Son souffle en un baiser,—je ne fis autre chose</p> +<p class="i3"> Pendant quatre mois et demi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sans cela l'univers aurait eu mon pome</p> +<p>En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tt mme;</p> +<p>Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps</p> +<p>D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles</p> +<p>Dans un cordon.—J'allais our siffler les merles</p> +<p>Avec elle aux grands bois;—l'on tait au printemps.</p> +<p>Elle, comme un enfant, courait dans la rose</p> +<p>Aprs les papillons, et la jambe arrose</p> +<p>D'une pluie argente, allait chantant toujours;</p> +<p>Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.</p> +<p>—Moi, je la regardais;—la nature tait belle,</p> +<p class="i3"> Et riait comme nos amours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></div> +<p class="subheader">LII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:</p> +<p>—Ds qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,</p> +<p>Elle accourait bien vite et voulait partager;</p> +<p>Moi, je ne voulais pas;—c'tait une bataille!</p> +<p>D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,</p> +<p>Et de mon autre main je la faisais manger.</p> +<p>Elle me rsistait d'abord, mais, bientt lasse</p> +<p>D'une lutte ingale, elle demandait grce,</p> +<p>Promettant de payer en baisers sa ranon.</p> +<p>—Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,</p> +<p>Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,</p> +<p class="i3"> Se cacher derrire un buisson.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis je l'entendais rire sous la feuille</p> +<p>De me tromper ainsi.—Quelque abeille veille</p> +<p>Sortant d'une clochette, un lzard, un faucheux,</p> +<p>Arpentant son col blanc avec ses pattes grles,</p> +<p>Une chenille prise aux plis de ses dentelles,</p> +<p>La ramenait bientt poussant des cris affreux.</p> +<p>—Elle cachait son front contre moi, toute blanche;</p> +<p>Tressaillant quand le vent remuait une branche,</p> +<p>Ses beaux seins effars, au tic tac de son cœur</p> +<p>Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles</p> +<p>Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes</p> +<p> Entre les doigts de l'oiseleur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></div> +<p class="subheader">LIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout en la rassurant, d'une main aguerrie</p> +<p>Je saisissais le monstre, et de sa peur gurie</p> +<p>Elle recommenait rire, et s'asseyait</p> +<p>Sur un de mes genoux se moquant d'elle-mme,</p> +<p>Et m'embrassait disant:—Mon Dieu, comme je l'aime!</p> +<p>Puis le baiser rendu, rveuse, elle appuyait</p> +<p>Sa tte mon paule, et fermait sa paupire</p> +<p>Comme pour s'endormir.—Un long jet de lumire,</p> +<p>Traversant les rameaux, dorait son front charmant;</p> +<p>—Le rossignol chantait et perlait ses roulades,</p> +<p>Un vent tout parfum, sous les vertes arcades</p> +<p class="i3"> Soupirait langoureusement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,</p> +<p>Et pourtant, mon Dieu! si le bonheur existe</p> +<p>Quelque part ici-bas, nous tions bien heureux.</p> +<p>—Qu'et servi de parler?—Sur nos lvres presses</p> +<p>Nous arrtions les mots, nous savions les penses;</p> +<p>Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule me deux.</p> +<p>—Comme emparadiss dans les bras l'un de l'autre,</p> +<p>Nous ne concevions pas d'autre ciel que le ntre.</p> +<p>Nos artres, nos cœurs vibraient l'unisson;</p> +<p>Dans les ravissements d'une extase profonde,</p> +<p>Nous avions oubli l'existence du monde,</p> +<p class="i3"> Nos yeux taient notre horizon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span><br /></div> +<p class="subheader">LVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes</p> +<p>Comme des trangers l'un pour l'autre; les hommes</p> +<p>Sont ainsi;—leur toujours ne passe pas six mois.—</p> +<p>L'amour s'en est all, Dieu sait o;—ma princesse,</p> +<p>Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse</p> +<p>Qu'une poussire rouge et bleue au bout des doigts.</p> +<p>Pour ne plus revenir a dploy son aile,</p> +<p>Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidle,</p> +<p>Que doutes du prsent et souvenirs amers.</p> +<p>Que voulez-vous?—la vie est une chose trange;</p> +<p>En ce temps-l j'aimais, et maintenant j'arrange</p> +<p class="i3"> Mes beaux amours en mchants vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bnvole lecteur, c'est toute mon histoire</p> +<p>Fidlement conte, autant que ma mmoire,</p> +<p>Registre mal en ordre, a pu me rappeler</p> +<p>Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose</p> +<p>Et dont on rit ensuite.—Excusez cette pause:</p> +<p>La bulle que j'avais pris plaisir souffler,</p> +<p>Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,</p> +<p>En une goutte d'eau tout coup s'est teinte;</p> +<p>Elle s'tait creve au coin d'un toit pointu.</p> +<p>—En heurtant le rel, ma riante chimre</p> +<p>S'est brise, et je n'aime prsent que ma mre;</p> +<p> Tout autre amour en moi s'est tu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span></div> +<p class="subheader">LVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Except cependant le tien, Posie,</p> +<p>Qui parles toujours haut dans une me choisie!</p> +<p>—Posie, bel ange l'aurole d'or,</p> +<p>Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre</p> +<p>Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le ntre,</p> +<p>Dans notre nuit suspends un moment ton essor,</p> +<p>Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile</p> +<p>Sches nos pleurs amers:—et toi, sa sœur jumelle,</p> +<p>Peinture, la rivale et l'gale de Dieu,</p> +<p>Dception sublime, admirable imposture,</p> +<p>Qui redonnes la vie et doubles la nature,</p> +<p class="i3"> Je ne vous ai pas dit adieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Revenons au sujet.—Le jeune enthousiaste</p> +<p>tait beau cavalier, et certe une plus chaste</p> +<p>Que Vronique et pu s'enamourer de lui.</p> +<p>Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-tre</p> +<p>D'esquisser son portrait.—Le dehors fait connatre</p> +<p>Le dedans.—Un soleil tranger avait lui</p> +<p>Sur sa tte et dor d'une couche de hle</p> +<p>Sa peau d'Italien naturellement ple.</p> +<p>Ses cheveux, sous ses doigts, en dsordre jets,</p> +<p>Tombaient autour d'un front que Gall avec extase</p> +<p>Aurait palp six mois, et qu'il et pris pour base</p> +<p class="i3"> D'une douzaine de traits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></div> +<p class="subheader">LX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un front imprial d'artiste et de pote,</p> +<p>Occupant lui seul la moiti de la tte,</p> +<p>Large et plein, se courbant sous l'inspiration,</p> +<p>Qui cache en chaque ride avant l'ge creuse</p> +<p>Un espoir surhumain, une grande pense,</p> +<p>Et porte crit ces mots:—Force et conviction.—</p> +<p>Le reste du visage ce front grandiose</p> +<p>Rpondait.—Cependant il avait quelque chose</p> +<p>Qui dplaisait voir, et, quoique sans dfaut,</p> +<p>On l'aurait souhait diffrent.—L'ironie,</p> +<p>Le sarcasme y brillait plutt que le gnie;</p> +<p class="i3"> Le bas semblait railler le haut.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cet ensemble faisait l'effet le plus trange;</p> +<p>C'tait comme un dmon se tordant sous un ange,</p> +<p>Un enfer sous un ciel.—Quoiqu'il eut de beaux yeux,</p> +<p>De longs sourcils d'bne effils vers la tempe,</p> +<p>Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,</p> +<p>Une frange de cils palpitants et soyeux,</p> +<p>Son regard de lion et la fauve tincelle</p> +<p>Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle</p> +<p>Vous faisaient frissonner et plir malgr vous.</p> +<p>—Les plus hardis auraient abaiss la paupire</p> +<p>Devant cet œil Mduse vous changer en pierre,</p> +<p class="i3"> Qu'il s'efforait de rendre doux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></div> +<p class="subheader">LXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur sa lvre svre chaque coin ombre</p> +<p>D'une fine moustache lgamment cire</p> +<p>Un sourire moqueur quelquefois se posait;</p> +<p>Mais son expression la plus habituelle</p> +<p>tait un grand ddain.—Vainement notre belle,</p> +<p>L'ayant revu depuis dans le monde, faisait</p> +<p>Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire</p> +<p>Pour en grossir sa cour:—chose extraordinaire!</p> +<p>Rien ne put entamer ce cœur de diamant.</p> +<p>Coups d'œil sous l'ventail, soupirs, minauderies,</p> +<p>Aveux mots couverts, vives agaceries,</p> +<p class="i3"> —Elle choua totalement!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'tait pas un homme se laisser surprendre</p> +<p>Aux lacs que Vronique essayait de lui tendre.</p> +<p>—Le grand aigle la glu, qui retient le moineau,</p> +<p>Laisse peine une plume;—une mouche tourdie</p> +<p>A la toile en un coin par l'araigne ourdie</p> +<p>Se prend l'aile, la gupe emporte le rseau;</p> +<p>Gulliver d'un seul coup rompt les chanes de soie</p> +<p>Des Lilliputiens. Une si belle proie</p> +<p>Valait bien cependant qu'on y prt peine; aussi,</p> +<p>Except de lui dire en propres mots: Je t'aime,</p> +<p>Elle essaya de tout;—mais lui, toujours le mme,</p> +<p class="i3"> N'en prit aucunement souci.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span></div> +<p class="subheader">LXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'tait l le motif qui faisait que sa porte</p> +<p>tait ferme tous. En effet, eh! qu'importe</p> +<p>A son cœur occup cette cour qui la suit?</p> +<p>Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient nagures</p> +<p>Lui semblent maintenant ou guinds ou vulgaires;</p> +<p>Leurs madrigaux musqus la fatiguent; le bruit</p> +<p>Et le jour lui font mal; tout l'excde et l'ennuie.</p> +<p>Sur sa petite main son front penche et s'appuie,</p> +<p>Son bras potel pend au bord de son fauteuil,</p> +<p>La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute ple.</p> +<p>Le dpit a chang ses roses en opale,</p> +<p class="i3"> Une larme luit son œil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXV</p> + +<p>Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,</p> +<p>Dans sa petite main aux ongles roses froisse,</p> +<p>Indubitablement est un billet d'amour,</p> +<p>—Un vlin azur qui par toute la chambre</p> +<p>Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.</p> +<p>—Je m'y connais;—pourtant l'criture et le tour</p> +<p>Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.</p> +<p>—Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame</p> +<p>Pour son compte crit-elle quelque jeune Beau?</p> +<p>Le fait parat prouv par cette tache noire</p> +<p>Au bout de ce doigt blanc, et par cette critoire</p> +<p class="i3"> Et cette plume de corbeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></div> +<p class="subheader">LXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout coup, relevant comme un oiseau sa tte</p> +<p>Et poussant en arrire une boucle dfaite,</p> +<p>Elle quitta sa pose indolente, et se prit,</p> +<p>Avant de demander la bougie et d'y mettre</p> +<p>La cire et le cachet, relire sa lettre</p> +<p>Tout bas,—comme ayant peur que l'cho la comprit.</p> +<p>—Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal crite,</p> +<p>Dit-elle dchirant la feuille, elle mrite,</p> +<p>Comme celle d'hier, d'tre jete au feu.</p> +<p>—Il faisait un grand froid, la flamme tait ardente;</p> +<p>Le papier se tordit comme un damn du Dante</p> +<p class="i3"> En dardant un jet de gaz bleu,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et disparut—pendant que brle cette feuille,</p> +<p>L'enfant en prend une autre, un instant se recueille</p> +<p>Et commence.—Sa main rapide en son essor,</p> +<p>Comme un cheval de course New-Market, peine</p> +<p>Effleure le papier,—la page est toute pleine</p> +<p>Que l'encre aux premiers mots n'est pas fige encor:</p> +<p>—Don Juan!—Le chapeau bas, don Juan devant la dame</p> +<p>Est debout.—Vronique agite, une flamme</p> +<p>Aux prunelles:—Portez le billet que voici</p> +<p>Au signor Albertus.—Le peintre qui demeure</p> +<p>Htel du Singe-Vert?—Lui-mme, et dans une heure</p> +<p class="i3"> Au plus tard, Juan, soyez ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span></div> +<p class="subheader">LXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,</p> +<p>Est le fin <em>cortejo</em> que je viens de dcrire</p> +<p>Quelques stances plus haut.—C'tait un homme d'art,</p> +<p>Aimant tout la fois d'un amour fanatique</p> +<p>La peinture et les vers autant que la musique.</p> +<p>Il n'et pas su lequel, de Dante ou de Mozart,</p> +<p>Dieu lui laissant le choix, il et souhait d'tre.</p> +<p>Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-tre,</p> +<p>Je crois en vrit qu'il et dit:—Raphal!</p> +<p>Car entre ces trois sœurs gales en mrite</p> +<p>Dans le fond la peinture tait sa favorite</p> +<p class="i3"> Et son talent le plus rel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il voyait l'univers comme un tripot infme;</p> +<p>—Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,</p> +<p>C'tait celle d'Hamlet,—il n'aurait pas donn</p> +<p>Quatre maravdis des deux.—La crature</p> +<p>Le rjouissait peu, si ce n'est en peinture.</p> +<p>—S'tant toujours enquis, depuis qu'il tait n,</p> +<p>Du pourquoi, du comment, il tait pessimiste</p> +<p>Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste</p> +<p>Qu'autre chose, et l'amour n'tait qu'un nom pour lui.</p> +<p>Quoique bien jeune encor, depuis longues annes</p> +<p>Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journes,</p> +<p class="i3"> Sonnaient bien des heures d'ennui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span></div> +<p class="subheader">LXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il prenait cependant son mal en patience.</p> +<p>—C'est un trs-grand flau qu'une grande science;</p> +<p>Elle change un bambin en Gronte; elle fait</p> +<p>Que, ds les premiers pas dans la vie, on ne trouve,</p> +<p>Novice, rien de neuf dans ce que l'on prouve.</p> +<p>Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;</p> +<p>L'existence vous pse et tout vous parat fade.</p> +<p>—Le piment est sans got pour un palais malade,</p> +<p>Un odorat blas sent peine l'ther:</p> +<p>L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,</p> +<p>Comme un citron press le cœur devient aride.</p> +<p class="i3"> Don Juan arrive aprs Werther.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre hros avait, comme ve sa grand'mre,</p> +<p>Pouss par le serpent, mordu la pomme amre;</p> +<p>Il voulait tre dieu.—Quand il se vit tout nu,</p> +<p>Et possdant fond la science de l'homme,</p> +<p>Il dsira mourir.—Il n'osa pas; mais, comme</p> +<p>On s'ennuie marcher dans un sentier connu,</p> +<p>Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.</p> +<p>Le monde qu'il rvait, le trouva-t-il?—J'en doute.</p> +<p>En cherchant il avait us les passions,</p> +<p>Lev le coin du voile et regard derrire.</p> +<p>—A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bire,</p> +<p class="i3"> Cadavre sans illusions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span></div> +<p class="subheader">LXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Malheur, malheur qui dans cette mer profonde</p> +<p>Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde!</p> +<p>Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,</p> +<p>De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,</p> +<p>N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.</p> +<p>—Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!</p> +<p>Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose</p> +<p>Comme j'ai fait.—Qu'importe aprs tout que la cause</p> +<p>Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?</p> +<p>—Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;</p> +<p>Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.</p> +<p class="i3"> —Pourquoi l'arracher, pauvres fous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si de sa destine il et t l'arbitre,</p> +<p>Il et, vous croyez bien, saut plus d'un chapitre</p> +<p>Du roman de la vie, et pass tout d'abord</p> +<p>A la conclusion de cette sotte histoire.</p> +<p>—Incertain s'il devait nier, douter ou croire,</p> +<p>Ou demander le mot de l'nigme la mort,</p> +<p>Comme un duvet au vent, avec indiffrence</p> +<p>Il laissait au hasard aller son existence</p> +<p>—Les choses d'ici-bas l'inquitaient fort peu,</p> +<p>Et celles de l-haut encor moins.—Pour son me,</p> +<p>Je vous dirai, duss-je encourir votre blme,</p> +<p class="i3"> Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span></div> +<p class="subheader">LXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il tait ainsi fait.—Singulire nature!</p> +<p>Son me, qu'il niait, cependant tait pure;</p> +<p>—Il voulait le nant et n'aurait rien gagn</p> +<p>A la suppression de l'enfer.—Homme trange!</p> +<p>Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange</p> +<p>Qui l-haut sur son livre crivait indign</p> +<p>Une grosse hrsie, un sophisme damnable,</p> +<p>Venant l'action, le trouvait moins coupable,</p> +<p>Et pesant dans sa main le bien avec le mal,</p> +<p>Pour cette fois encor retenait l'anathme.</p> +<p>—Une larme tombe l'endroit du blasphme</p> +<p class="i3"> L'effaait du feuillet fatal.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La dcoration change.—Pour le quart d'heure</p> +<p>Nous sommes l'htel du Singe-Vert, demeure</p> +<p>Du signor Albertus, et dans son atelier.</p> +<p>Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,</p> +<p>Lecteur bourgeois?—Un jour discret tombant du cintre</p> +<p>Y donne chaque chose un aspect singulier.</p> +<p>C'est comme ces tableaux de Rembrandt, o la toile</p> +<p>Laisse travers le noir luire une blanche toile.</p> +<p>—Au milieu de la salle, auprs du chevalet,</p> +<p>Sous le rayon brillant o vient valser l'atome,</p> +<p>Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantme;</p> +<p class="i3"> Tout est clair-obscur et reflet.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span></div> +<p class="subheader">LXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde</p> +<p>Que sous les vieux arceaux d'une nef.—C'est un monde,</p> +<p>Un univers part qui ne ressemble en rien</p> +<p>A notre monde nous;—un monde fantastique,</p> +<p>O tout parle aux regards, o tout est potique,</p> +<p>O l'art moderne brille ct de l'ancien;</p> +<p>—Le beau de chaque poque et de chaque contre,</p> +<p>Feuille d'chantillon, du livre dchire;</p> +<p>Armes, meubles, dessins, pltres, marbres, tableaux,</p> +<p>Giotto, Cimabu, Ghirlandaio, que sais-je?</p> +<p>Reynolds prs de Hemskerk, Watteau prs de Corrge,</p> +<p class="i3"> Prugin entre deux Vanloos.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,</p> +<p>Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,</p> +<p>Beaux ventails de Chine, dcrire trop longs,</p> +<p>—Cuchillos, kriss malais lames ondules,</p> +<p>Kandjiars, yataghans aux gaines ciseles,</p> +<p>Arquebuses mche, espingoles, tromblons,</p> +<p>Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,</p> +<p>Fausss, cribls jour, rouills, rongs de taches,</p> +<p>Mille objets—bons rien, admirables voir;</p> +<p>Caftans orientaux, pourpoints du moyen-ge,</p> +<p>Rebecs, psaltrions, instruments hors d'usage,</p> +<p class="i3"> Un antre, un muse, un boudoir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span></div> +<p class="subheader">LXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Autour du mur beaucoup de toiles accroches,</p> +<p>Blanches pour la plupart, les autres bauches,</p> +<p>Un chaos de couleurs ne vivant qu' demi.</p> +<p>—La Lnore cheval, Macbeth et les sorcires,</p> +<p>Les infants de Lara, Marguerite en prires,</p> +<p>Des portraits esquisss, des tudes parmi</p> +<p>Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,</p> +<p>Claire sur un fond brun, se dtache et scintille,</p> +<p>Belle ne savoir pas de quel nom l'appeler,</p> +<p>Pri, fe ou sylphide, tre charmant et frle;</p> +<p>Ange du ciel qui l'on aurait coup l'aile</p> +<p class="i3"> Pour l'empcher de s'envoler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On aurait dit, voir cette tte incline,</p> +<p>Et son expression pensive et rsigne,</p> +<p>Une <i lang="la" xml:lang="la">Mater Dei</i> d'aprs Masaccio.</p> +<p>—Ce n'tait qu'un portrait d'une matresse ancienne.</p> +<p>La plus et mieux aime, une Vnitienne,</p> +<p>Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,</p> +<p>Un bravo poignarda.—Le mari de la belle</p> +<p>Avait mont ce coup, la sachant infidle</p> +<p>—C'est un roman entier que cette histoire-l.—</p> +<p>Albertus vint au corps, leva l'toffe noire,</p> +<p>baucha ce portrait qu'il finit de mmoire,</p> +<p class="i3"> Et puis jamais n'en reparla.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></div> +<p class="subheader">LXXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,</p> +<p>Qu'aux regards trangers cachait un pais voile,</p> +<p>Une larme furtive essuye aussitt</p> +<p>S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine</p> +<p>S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.</p> +<p>Il fronait les sourcils, mais il ne disait mot.</p> +<p>—A Venise, un Anglais osa faire des offres:</p> +<p>Pour avoir ce chef-d'œuvre il et vid ses coffres;</p> +<p>Mais c'tait profaner—<i lang="it" xml:lang="it">il santo Ritratto</i>,—</p> +<p>Et comme obstinment il grossissait la somme,</p> +<p>Albertus furieux voulut noyer son homme</p> +<p class="i3"> En bas du pont de Rialto.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus travaillait.—C'tait un paysage.</p> +<p>Salvator et sign cette <i lang="it" xml:lang="it">selve selvagge</i>.</p> +<p>—Au premier plan des rocs,—au second les donjons</p> +<p>D'un chteau dentelant de ses flches aigus</p> +<p>Un ciel ensanglant, sem d'les de nues.</p> +<p>—Les grands chnes pliaient comme de faibles joncs,</p> +<p>Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe fltrie,</p> +<p>Comme les flots hurlants d'une mer en furie,</p> +<p>Ondait sous la rafale, et de nombreux clairs</p> +<p>De reflets rougeoyants incendiaient les cimes</p> +<p>Des pins chevels, penchs sur les abmes</p> +<p class="i3"> Comme sur le puits des enfers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On entra.—C'tait Juan.—Une lumire bleue</p> +<p>claira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,</p> +<p>Ni cornes, ni pied-bot,—quoiqu'il ne sentit pas</p> +<p>Le soufre ou le bitume, son regard oblique,</p> +<p>A sa lvre que crispe un rire sardonique,</p> +<p>A son geste anguleux, sa voix, son pas,</p> +<p>Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite</p> +<p>A sa Bible et vous l'et asperg d'eau bnite.</p> +<p>—Albertus n'en fit rien;—il ne le voyait point;</p> +<p>Son me avec ses yeux tait sa peinture.</p> +<p>—Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure</p> +<p class="i3"> En le tirant par son pourpoint.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature</p> +<p>Et ne la trouvant pas:—Infme crature!</p> +<p>Dit-il entre ses dents.—Irez-vous?—Oui, j'irai.</p> +<p>—Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.—Tout l'heure.</p> +<p>—Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure</p> +<p>A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.</p> +<p>—C'est bien, dit Albertus, dcrochant son pe,</p> +<p>Un Andr Ferrara,—fine lame, trempe</p> +<p>Du sang de maints vaillants.—Je suis vous. Pietro!</p> +<p>Une tte hle apparut la porte</p> +<p>Et dit:—<i lang="it" xml:lang="it">Che vuoi, signor?</i>—Vite que l'on m'apporte</p> +<p class="i3"> Ma cape avec mon sombrero.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le temps de compter trois il revient.—La toilette</p> +<p>Du jeune cavalier en un instant fut faite,</p> +<p>Et, le valet ayant approch le miroir,</p> +<p>Il sourit,—et parut fort content de lui-mme,</p> +<p>Mais tout coup son teint, de ple devint blme:</p> +<p>Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),</p> +<p>Il avait vu bouger dans son cadre la tte</p> +<p>De la Vnitienne, et sa bouche muette</p> +<p>Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.</p> +<p>—Eh bien! signor, fit Juan.—Povera, dit l'artiste</p> +<p>Caressant le portrait d'un regard doux et triste,</p> +<p class="i3"> Il est trop tard pour reculer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils sortirent tous deux.—La ville tait dserte.</p> +<p>A peine et l quelque croise ouverte,</p> +<p>La pluie fils presss hachait le ciel obscur;</p> +<p>Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes</p> +<p>Par un gros temps, crier toutes les girouettes.</p> +<p>Un ivrogne attard passait battant le mur,</p> +<p>Une fille de joie attendait sur la borne.</p> +<p>—Albertus suivait Juan silencieux et morne;</p> +<p>Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.</p> +<p>—Un larron qu'un prvt conduit la potence,</p> +<p>Un colier qui va subir sa pnitence,</p> +<p class="i3"> Ne marchent pas d'un pied plus lent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></div> +<p class="subheader">LXXXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il et pu retourner chez lui,—mais l'aventure</p> +<p>tait rellement bizarre et de nature</p> +<p>A piquer jusqu'au vif la curiosit;</p> +<p>Aussi notre hros voulut-il la poursuivre.</p> +<p>L'on arrive.—Don Juan prend le marteau de cuivre</p> +<p>D'une poterne et frappe avec autorit.</p> +<p>Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,</p> +<p>La maison s'illumine, et des lueurs tournoient</p> +<p>Aux flancs sombres des murs.—De palier en palier</p> +<p>La lumire descend,—la porte en bronze s'ouvre,</p> +<p>L'intrieur splendide et vaste se dcouvre</p> +<p class="i3"> A l'œil du jeune cavalier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un petit ngrillon qui tenait une torche</p> +<p>De cire parfume, attendait sous le porche.</p> +<p>Sa livre carlate, avec des galons d'or,</p> +<p>tait riche et galante.—Allons, dit Juan, beau page.</p> +<p>Conduisez ce seigneur par le secret passage.</p> +<p>Albertus le suivit.—Au bout d'un corridor</p> +<p>Une courtine rouge demi releve</p> +<p>Se referme sur lui;—flairant son arrive,</p> +<p>Deux grands lvriers blancs, couchs sur le tapis,</p> +<p>Hument l'air autour d'eux, lvent leur longue tte,</p> +<p>Poussent entre leurs dents une plainte inquite,</p> +<p class="i3"> Et puis retombent assoupis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span></div> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,</p> +<p>Tout s'y trouvait:—comfort, lgance et richesse.</p> +<p>—Sur un beau guridon de bois de citronnier</p> +<p>Brillait, comme une toile, une lampe d'albtre</p> +<p>Qui jetait par la chambre un jour doux et bleutre.</p> +<p>—Des perles, de la soie, un coffre clous d'acier,</p> +<p>De blondes spias, de fraches aquarelles,</p> +<p>Des albums, des crans aux dcoupures frles,</p> +<p>La dernire revue et le nouveau roman,</p> +<p>Un masque noir bris,—mille riens fashionables,</p> +<p>Ple-mle jets, jonchaient fauteuils et tables;</p> +<p class="i3"> —C'tait un dsordre charmant!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">LXXXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre <i lang="it" xml:lang="it">Innamorata</i>, couche autant qu'assise</p> +<p>Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,</p> +<p>Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;</p> +<p>Puis,—prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace,</p> +<p>Refit bouffer sa manche et remit leur place</p> +<p>Quelques rubans mutins.—Jamais la signora</p> +<p>N'avait t mieux mise; elle tait adorable,</p> +<p>En tat d'amener une recrue au diable,</p> +<p>Autant que femme au monde, et mme plus:—ses yeux</p> +<p>Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupires,</p> +<p>Tant de <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, son geste et ses manires</p> +<p class="i3"> Un abandon si gracieux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span></div> +<p class="subheader">XC</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus un instant crut voir sa Vnitienne.</p> +<p>—La coiffure bizarre orne l'italienne</p> +<p>De grosses boules d'or et de sequins percs,</p> +<p>Le collier de corail, la croix et l'amulette,</p> +<p>Les touffes de rubans et toute la toilette;</p> +<p>La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncs,</p> +<p>L'expression rveuse et l'attitude molle,</p> +<p>Le regard tout pareil et la mme parole:</p> +<p>Elle lui ressemblait faire illusion.</p> +<p>—Connaissant Albertus et son humeur fantasque,</p> +<p>La sorcire avait cru devoir prendre ce masque</p> +<p class="i3"> Pour contenter sa passion.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vronique sonna.—La portire dore</p> +<p>S'entr'ouvrit.—Revtu d'une riche livre,</p> +<p>Un petit page entra qui portait des plateaux,</p> +<p>—Un vrai page flamand, tte blonde et rose,</p> +<p>Comme celle qu'on voit au Terburg du Muse.</p> +<p>—Il posa sur la table et flacons et gteaux,</p> +<p>Plaa l'argenterie, et la vaisselle plate,</p> +<p>Versa de haut le vin dans les verres patte,</p> +<p>Salua nos galants et puis s'loigna d'eux.</p> +<p>—C'tait un vin du Rhin dont la robe vermeille</p> +<p>Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille</p> +<p class="i3"> Au moins depuis un sicle—ou deux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span></div> +<p class="subheader">XCII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;</p> +<p>—Un seul verre et suffi pour tourdir un homme:</p> +<p>Albertus au second s'acheva de griser.</p> +<p>—A son œil fascin chaque objet tait double,</p> +<p>Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;</p> +<p>Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.</p> +<p>—La belle avait jet toute honte en arrire,</p> +<p>Et, donnant ses feux une libre carrire,</p> +<p>De ses bras convulsifs lui faisait un collier,</p> +<p>Se collait son corps avec dlire et fivre,</p> +<p>Le prenait par la tte et jusque sur sa lvre</p> +<p class="i3"> Tchait de le faire plier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Albertus n'tait pas de glace ni de pierre:</p> +<p>—Quand mme il l'et t, sous la noire paupire</p> +<p>De la dame brillait un soleil dont le feu</p> +<p>Et anim la pierre et fait fondre la glace:</p> +<p>—Un ange, un saint du ciel, pour tre cette place,</p> +<p>Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.</p> +<p>—Oh! dit-il, mon cœur brle cette trange flamme</p> +<p>Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon me</p> +<p>Pour t'avoir moi seul tout entire et toujours.</p> +<p>—Un seul mot de ta bouche la vie ternelle</p> +<p>Me ferait renoncer.—L'ternit vaut-elle</p> +<p class="i3"> Une minute de tes jours!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span></div> +<p class="subheader">XCIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Est-ce bien vrai cela? reprit la Vronique</p> +<p>Le sourire la bouche et d'un air ironique,</p> +<p>Et rpteriez-vous ce que vous avez dit?</p> +<p>—Que pour vous possder je donnerais mon me</p> +<p>Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,</p> +<p>Je l'ai dit.—Eh bien! donc, jamais sois maudit,</p> +<p>Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,</p> +<p>Car tu n'es plus Dieu.—Le peintre en son ivresse</p> +<p>N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.</p> +<p>—Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire</p> +<p>De Mphistophls, que l'on ne peut dcrire,</p> +<p class="i3"> Tout coup dans l'air clata.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,</p> +<p>Les yeux de Vronique un instant d'un feu sombre</p> +<p>Brillrent;—cependant Albertus n'en vit rien,</p> +<p>Certes, s'il l'avait vu, quel que ft son courage,</p> +<p>A leur expression gare et sauvage,</p> +<p>Il se serait sign de peur,—car c'tait bien</p> +<p>Un regard exprimant un mal irrmdiable,</p> +<p>Un regard de damn demandant l'heure au diable.</p> +<p>—On y lisait:—Toujours, Jamais, ternit.</p> +<p>C'tait vraiment horrible.—Une prunelle d'homme,</p> +<p>A de pareils clairs, mourrait et fondrait comme</p> +<p class="i3"> Fond le bitume au feu jet.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></div> +<p class="subheader">XCVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et ses lvres tremblaient.—On et dit qu'un blasphme</p> +<p>Allait s'en chapper, quand tout coup:—Je t'aime!</p> +<p>Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.</p> +<p>Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?</p> +<p>En demandant le mien, as-tu sond ton me?</p> +<p>As-tu bien calcul les forces de ton cœur?</p> +<p>Que te sens-tu dans toi de puissant et de large</p> +<p>A porter sans plier une pareille charge?</p> +<p>Toujours! songes-y bien, d'un ternel amour</p> +<p>Il n'est dans l'univers qu'un seul tre capable,</p> +<p>Et cet tre, c'est Dieu,—car il est immuable;</p> +<p class="i3"> L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe</p> +<p>Qui, sur les murs dors, vague et bleutre rampe</p> +<p>Derrire les rideaux, tirs discrtement,</p> +<p>Fait deviner un lit.—Albertus, sans mot dire</p> +<p>(C'tait bien rpondu), de ce ct l'attire,</p> +<p>Sur le bord de ce lit la pousse doucement....</p> +<p>C'est ici que s'arrte en son style pudique,</p> +<p>Tout rouge d'embarras, le narrateur classique</p> +<p>—Que ne fait-on pas dire cet honnte point?</p> +<p>Jamais comme immoral Basile ne le biffe,</p> +<p>Et dans un roman chaste il est l'hiroglyphe</p> +<p class="i3"> De ce qui ne l'est gure ou point.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span></div> +<p class="subheader">XCVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze</p> +<p>Ni de feuille de vigne coller ma phrase,</p> +<p>Je ne passerai rien.—Les dames qui liront</p> +<p>Cette histoire morale auront de l'indulgence</p> +<p>Pour quelques chauds dtails.—Les plus sages, je pense,</p> +<p>Les verront sans rougir, et les autres crieront.</p> +<p>D'ailleurs,—et j'en prviens les mres de famille,</p> +<p>Ce que j'cris n'est pas pour les petites filles</p> +<p>Dont on coupe le pain en tartines.—Mes vers</p> +<p>Sont des vers de jeune homme et non un catchisme.</p> +<p>Je ne les chtre pas,—dans leur dcent cynisme</p> +<p class="i3"> Ils s'en vont droit ou de travers,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">XCIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peu m'importe, selon que dame Posie,</p> +<p>Leur matresse absolue, en a la fantaisie,</p> +<p>Et, chastes comme Adam avant d'avoir pch,</p> +<p>Ils marchent librement dans leur nudit sainte,</p> +<p>Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte</p> +<p>Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient cach.</p> +<p>—Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,</p> +<p>Un jupon un peu court, font dtourner la vue.—</p> +<p>Mon œil plutt qu'ailleurs ne s'arrte pas l,</p> +<p>—Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes?</p> +<p>Ce qu'ils font est sacr!—Messieurs les rigoristes,</p> +<p class="i3"> N'y verriez-vous donc que cela?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></div> +<p class="subheader">C</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Le peintre avait coup le corset.—Vronique</p> +<p>N'avait sur son beau corps pour vtement unique</p> +<p>Qu'une toile de Flandre;—un nuage de lin</p> +<p>De l'air tram;—du vent, une brume de gaze</p> +<p>Laissant sous ses rseaux courir l'œil en extase:</p> +<p>—Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.</p> +<p>Albertus eut bientt bris ce rempart frle,</p> +<p>Et dans un tour de main dshabill la belle.</p> +<p>—Il eut tort, c'est gter soi-mme son plaisir,</p> +<p>C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,</p> +<p>Hlas! car bien souvent avec le voile tombe</p> +<p class="i3"> L'illusion et le dsir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il n'en fut pas ainsi.—La dame tait si belle</p> +<p>Qu'un saint du paradis se ft damn pour elle.</p> +<p>—Un pote amoureux n'aurait pas invent</p> +<p>D'idal plus parfait.—<em>O nature! nature!</em></p> +<p>Devant ton œuvre, toi, qu'est-ce que la peinture?</p> +<p>Qu'est-ce que Raphal, ce roi de la beaut?</p> +<p>Qu'est-ce que le Corrge et le Guide et Giorgione,</p> +<p>Titien, et tous ces noms qu'un sicle l'autre prne?</p> +<p>O Raphal! crois-moi, jette l tes crayons;</p> +<p>Ta palette, Titien!—Dieu seul est le grand matre.</p> +<p>Il garde son secret et nul ne le pntre,</p> +<p class="i3"> Et vainement nous l'essayons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></div> +<p class="subheader">CII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! le tableau charmant!—Toute honteuse, et rouge</p> +<p>Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,</p> +<p>Elle penche la tte et croise les deux bras.</p> +<p>—Avec son air mutin, et sa petite moue,</p> +<p>Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,</p> +<p>Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;</p> +<p>Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,</p> +<p>Ses yeux tincelants comme des escarboucles,</p> +<p>Son col blond et dor, sa bouche de corail,</p> +<p>Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,</p> +<p>Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,</p> +<p class="i3"> Seule elle valait un srail.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les rideaux sont tombs:—des rires frntiques,</p> +<p>Des cris de volupt, des rles extatiques,</p> +<p>De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.</p> +<p>—<i lang="it" xml:lang="it">Idolo del mio cuor, anima mia</i>, mon ange,</p> +<p>Ma vie,—et tous les mots de ce langage trange</p> +<p>Que l'amour dlirant invente en ses fureurs,</p> +<p>Voil ce qu'on entend.—L'alcve est au pillage,</p> +<p>Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;</p> +<p>—Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;</p> +<p>Les bras autour des corps se crispent et se tordent,</p> +<p>L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,</p> +<p class="i3"> Les seins bondissent convulsifs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></div> +<p class="subheader">CIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La lampe grsilla.—Dans le fond de l'alcve</p> +<p>Passa, comme l'clair, un jour sanglant et fauve;</p> +<p>Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir</p> +<p>Vronique, la peau d'ardents sillons marbre,</p> +<p>Ple comme une morte, et si dfigure</p> +<p>Que le frisson le prit;—puis tout redevint noir.—</p> +<p>La sorcire colla sa bouche sur la bouche</p> +<p>Du jeune cavalier, et de nouveau la couche</p> +<p>Sous des lans d'amour en gmissant plia.</p> +<p>—Minuit sonna.—Le timbre au bruit sourd de la grle</p> +<p>Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grle,</p> +<p class="i3"> Le hibou du donjon cria.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout coup, sous ses doigts, prodige confondre</p> +<p>La plus haute raison! Albertus sentit fondre</p> +<p>Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.</p> +<p>—Le prisme tait bris.—Ce n'tait plus la femme</p> +<p>Que tout Leyde adorait, mais une vieille infme,</p> +<p>Sous d'pais sourcils gris roulant de gros yeux verts,</p> +<p>Et pour saisir sa proie, en manire de pinces,</p> +<p>De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.</p> +<p>—Le diable et recul.—De rares cheveux blancs</p> +<p>Sur son col dcharn pendaient en roides mches,</p> +<p>Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sches,</p> +<p class="i3"> Et ses ctes trouaient ses flancs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span></div> +<p class="subheader">CVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand il se vit si prs de cette Mort vivante,</p> +<p>Tout le sang d'Albertus se figea d'pouvante;</p> +<p>—Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents</p> +<p>Choquaient se briser;—cependant le squelette</p> +<p>A sa joue appuyant sa lvre violette,</p> +<p>Le poursuivait partout de ses rires stridents.—</p> +<p>Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'tranges formes,</p> +<p>Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes</p> +<p>Un cercueil de Callot et de Goya complet!</p> +<p>Des escargots cornus sortant du joint des briques</p> +<p>Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;</p> +<p class="i3"> La lampe fumait et rlait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au lieu du lit dor, c'tait un grabat sale;</p> +<p>Au lieu du boudoir rose une petite salle</p> +<p>D'un aspect misrable, o, dans un vieux chssis,</p> +<p>Frissonnaient des carreaux toils; o les votes,</p> +<p>Vertes d'humidit, suaient grosses gouttes,</p> +<p>Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavs noircis.</p> +<p>—Juan, redevenu chat, jetait mille tincelles,</p> +<p>Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,</p> +<p>Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant</p> +<p>De magiques liens, avec sa noire queue,</p> +<p>Sur la dalle, o s'allume une lumire bleue,</p> +<p class="i3"> Traait un cercle rayonnant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></div> +<p class="subheader">CVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La vieille fit:—Hop! hop! et par la chemine</p> +<p>De reflets flamboyants soudain illumine,</p> +<p>Deux manches balais, tout brids, tout sells,</p> +<p>Entrrent dans la salle avec force ruades,</p> +<p>Caracoles et sauts, voltes et ptarades,</p> +<p>Ainsi que des chevaux par leur matre appels.</p> +<p>—C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,</p> +<p>Dit la sorcire ouvrant ses griffes comme un crabe</p> +<p>Et flattant de la main ses balais sur le col.</p> +<p>—Un crapaud hydropique, aux longues pattes grles,</p> +<p>Tint l'trier.—Housch! housch!—comme des sauterelles</p> +<p class="i3"> Les deux balais prirent leur vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Trap! trap!—ils vont, ils vont comme le vent de bise;</p> +<p>—La terre sous leurs pieds file raye et grise,</p> +<p>Le ciel nuageux court sur leur tte au galop;</p> +<p>A l'horizon blafard d'tranges silhouettes</p> +<p>Passent.—Le moulin tourne et fait des pirouettes,</p> +<p>La lune en son plein luit rouge comme un fallot;</p> +<p>Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,</p> +<p>L'arbre tend ses bras noirs,—la potence hagarde</p> +<p>Montre le poing et fuit emportant son pendu;</p> +<p>Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,</p> +<p>Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne</p> +<p class="i3"> Le front du jeune homme perdu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span></div> +<p class="subheader">CX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,</p> +<p>Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,</p> +<p>Monstres de toute espce et qu'on ne connat pas,</p> +<p>Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,</p> +<p>Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,</p> +<p>Mammouths, Lviathans, Crocodiles, Boas,</p> +<p>Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,</p> +<p>Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;</p> +<p>Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.</p> +<p>—Des balais haletants la course est moins rapide,</p> +<p>Et de ses doigts noueux tirant soi la bride,</p> +<p class="i3"> La vieille cria:—C'est ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une flamme jetant une clart bleutre,</p> +<p>Comme celle du punch, clairait le thtre.</p> +<p>—C'tait un carrefour dans le milieu d'un bois.</p> +<p>Les ncromants en robe et les sorcires nues,</p> +<p>A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,</p> +<p>Des quatre points du vent dbouchaient la fois.</p> +<p>Les approfondisseurs de sciences occultes,</p> +<p>Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,</p> +<p>Zingaros basans, et rabbins au poil roux,</p> +<p>Cabalistes, devins, rvasseurs hermtiques,</p> +<p>Noirs et faisant rler leurs soufflets asthmatiques,</p> +<p class="i3"> Aucun ne manque au rendez-vous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span></div> +<p class="subheader">CXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Squelettes conservs dans les amphithtres,</p> +<p>Animaux empaills, monstres, fœtus verdtres.</p> +<p>Tout humides encor de leur bain d'alcool,</p> +<p>Culs-de-jatte, pieds-bots, monts sur des limaces,</p> +<p>Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;</p> +<p>Guillotins blafards, un ruban rouge au col,</p> +<p>Soutenant d'une main leur tte chancelante;</p> +<p>—Tous les supplicis, foule morne et sanglante,</p> +<p>Parricides manchots couverts d'un voile noir,</p> +<p>Hrtiques vtus de tuniques soufres,</p> +<p>Rous meurtris et bleus, noys aux chairs marbres;</p> +<p class="i3"> —C'tait pouvantable voir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le prsident, assis dans une chaire noire,</p> +<p>Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,</p> +<p>pelait rebours les noms sacrs de Dieu.</p> +<p>—Un rayon chapp de sa prunelle verte</p> +<p>clairait le bouquin, et sur la page ouverte</p> +<p>Faisait tinceler les mots en traits de feu.</p> +<p>—Pour commencer la fte on attendait le matre,</p> +<p>On s'impatientait; il tardait paratre</p> +<p>Et faisait sourde oreille l'vocation.</p> +<p>—Albertus croyait voir une queue et des cornes,</p> +<p>Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes</p> +<p class="i3"> Une horrible apparition!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span></div> +<p class="subheader">CXIV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Enfin il arriva.—Ce n'tait pas un diable</p> +<p>Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,</p> +<p>Un diable rococo.—C'tait un lgant</p> +<p>Portant l'impriale et la fine moustache,</p> +<p>Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache</p> +<p>Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.</p> +<p>—On et dit qu'il sortait de voir <cite>Robert le Diable</cite>,</p> +<p>Ou <cite>la Tentation</cite>, ou d'un raot fashionable,</p> +<p>—Boiteux comme Byron, mais pas plus;—il et fait</p> +<p>Avec son ton tranchant, son air aristocrate,</p> +<p>Et son talent exquis pour mettre sa cravate,</p> +<p class="i3"> Dans les salons un grand effet.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Belzbuth dandy fit un signe, et la troupe,</p> +<p>Pour our le concert se runit en groupe.</p> +<p>—Ni Ludwig Beethoven, ni Glck, ni Meyerbeer,</p> +<p>Ni Thodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!</p> +<p>Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,</p> +<p>Ni le chevalier Karl Maria de Weber,</p> +<p>A coup sr n'auraient pu, malgr tout leur gnie,</p> +<p>Inventer et noter la grande symphonie</p> +<p>Que jourent d'abord les noirs dilettanti;</p> +<p>—Boucher et Briot, Paganini lui-mme,</p> +<p>N'eussent pas su broder un plus trange thme</p> +<p class="i3"> De plus brillants pizzicati.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></div> +<p class="subheader">CXVI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grles,</p> +<p>Des Stradivarius grincer les chanterelles;</p> +<p>La corde semble avoir une me dans sa voix.</p> +<p>Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;</p> +<p>Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,</p> +<p>Sonne burlesquement de deux cors la fois.</p> +<p>Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes</p> +<p>Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.</p> +<p>Quatre petits dmons, sous un archet de fer,</p> +<p>Font ronfler et mugir quatre basses gantes.</p> +<p>Un gras soprano tord ses mchoires bantes.</p> +<p class="i3"> C'est un charivari d'enfer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXVII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le concerto fini, les danses commencrent.</p> +<p>Les mains avec les mains en chane s'enlacrent.</p> +<p>Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaa</p> +<p>Et donna le signal.—Hurrah! hurrah! La ronde</p> +<p>Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,</p> +<p>Comme un cheval sans frein au galop se lana.</p> +<p>Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'toiles,</p> +<p>Et la lune prenant deux nuages pour voiles,</p> +<p>Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.—</p> +<p>L'eau s'arrta trouble, et les chos eux-mmes</p> +<p>Se turent, n'osant pas rpter les blasphmes</p> +<p class="i3"> Qu'ils entendirent cette nuit!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span></div> +<p class="subheader">CXVIII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On et cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre</p> +<p>Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;</p> +<p>L'hippopotame lourd, Falstaff quatre pieds,</p> +<p>Se dressait gauchement sur ses pattes massives</p> +<p>Et s'panouissait en gambades lascives.</p> +<p>—Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropis,</p> +<p>Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,</p> +<p>Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.</p> +<p>—Une tte de mort, pattes de faucheux,</p> +<p>Trottait par terre, ainsi qu'une araigne norme.</p> +<p>Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;</p> +<p class="i3"> —Des vers rayaient le sol gcheux.—</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXIX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes</p> +<p>Tordaient leurs membres nus en postures infmes;</p> +<p>Artin et rougi.—Des baisers furieux</p> +<p>Marbraient les seins meurtris et les paules blanches;</p> +<p>Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:</p> +<p>On entendait un bruit de chocs luxurieux.</p> +<p>—Les prunelles jetaient des clairs lectriques,</p> +<p>Les bouches se fondaient en treintes lubriques:</p> +<p>—C'taient des rires fous, des cris, des rlements!</p> +<p>Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,</p> +<p>N'effrayrent le ciel, ne souillrent le monde</p> +<p class="i3"> De plus hideux accouplements.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></div> +<p class="subheader">CXX</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Diable ternua.—Pour un nez fashionable</p> +<p>L'odeur de l'assemble tait insoutenable.</p> +<p>—Dieu vous bnisse, dit Albertus poliment.</p> +<p>—A peine eut-il lch le saint nom, que fantmes,</p> +<p>Sorcires et sorciers, monstres follets et gnomes,</p> +<p>Tout disparut en l'air comme un enchantement.</p> +<p>—Il sentit plein d'effroi des griffes acres,</p> +<p>Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacres;</p> +<p>Il cria; mais son cri ne fut point entendu...</p> +<p>Et des contadini le matin, prs de Rome,</p> +<p>Sur la voie Appia trouvrent un corps d'homme,</p> +<p class="i3"> Les reins casss, le col tordu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">CXXI</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Joyeux comme un enfant la fin de son thme,</p> +<p>Me voici donc au bout de ce moral pome!</p> +<p>En tes-vous aussi content que moi, lecteur?</p> +<p>En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,</p> +<p>Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;</p> +<p>Le sujet paresseux marchait avec lenteur.</p> +<p>Se berant loisir sur leurs ailes vermeilles,</p> +<p>Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles</p> +<p>Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.</p> +<p>—Les chiffres grossissaient. La page sur la page</p> +<p>Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,</p> +<p class="i3"> Je me disais toujours:—Demain!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span></div> +<p class="subheader">CXXII</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Ce pome homrique et sans gal au monde</p> +<p>Offre une allgorie admirable et profonde;</p> +<p>Mais,—pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,</p> +<p>Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,</p> +<p>Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,</p> +<p>Lever, le bal fini, le masque aux dominos.</p> +<p>—J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,</p> +<p>Clouer chaque mot une savante glose.—</p> +<p>Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel</p> +<p>Pour me comprendre.—Ainsi, bonsoir.—Fermez la porte,</p> +<p>Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte</p> +<p class="i3"> Un tome de Pantagruel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></p> + +<h2> +POSIES DIVERSES<br /> +<span class="small">1833-1838</span></h2> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_186"> 186</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE NUAGE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans son jardin la sultane se baigne,</p> +<p>Elle a quitt son dernier vtement;</p> +<p>Et dlivrs des morsures du peigne</p> +<p>Ses grands cheveux baisent son dos charmant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par son vitrail le sultan la regarde,</p> +<p>Et, caressant sa barbe avec sa main,</p> +<p>Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,</p> +<p>Et nul hors moi ne la voit dans son bain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>—Moi je la vois, lui rpond, chose trange!</p> +<p>Sur l'arc du ciel un nuage accoud;</p> +<p>Je vois son sein vermeil comme l'orange</p> +<p>Et son beau corps de perles inond.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ahmed devint blme comme la lune,</p> +<p>Prit son kandjar au manche cisel,</p> +<p>Et poignarda sa favorite brune....</p> +<p>Quant au nuage, il s'tait envol!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES COLOMBES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur le coteau, l-bas o sont les tombes,</p> +<p>Un beau palmier, comme un panache vert</p> +<p>Dresse sa tte, o le soir les colombes</p> +<p>Viennent nicher et se mettre couvert.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais le matin elles quittent les branches:</p> +<p>Comme un collier qui s'grne, on les voit</p> +<p>S'parpiller dans l'air bleu, toutes blanches,</p> +<p>Et se poser plus loin sur quelque toit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon me est l'arbre o tous les soirs, comme elles,</p> +<p>De blancs essaims de folles visions</p> +<p>Tombent des cieux, en palpitant des ailes,</p> +Pour s'envoler ds les premiers rayons. +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES PAPILLONS<br /> +<span class="small">PANTOUM</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Les papillons couleur de neige</p> +<p>Volent par essaims sur la mer;</p> +<p>Beaux papillons blancs, quand pourrai-je</p> +<p>Prendre le bleu chemin de l'air?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Savez-vous, belle des belles,</p> +<p>Ma bayadre aux yeux de jais,</p> +<p>S'ils me pouvaient prter leurs ailes,</p> +<p>Dites, savez-vous o j'irais?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sans prendre un seul baiser aux roses</p> +<p>A travers vallons et forts,</p> +<p>J'irais vos lvres mi-closes,</p> +<p>Fleur de mon me, et j'y mourrais.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TNBRES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Taisez-vous, mon cœur! taisez-vous, mon me!</p> +<p>Et n'allez plus chercher de querelles au sort;</p> +<p>Le nant vous appelle et l'oubli vous rclame.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon cœur, ne battez plus, puisque vous tes mort;</p> +<p>Mon me, repliez le reste de vos ailes,</p> +<p>Car vous avez tent votre suprme effort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vos deux linceuls sont prts, et vos fosses jumelles</p> +<p>Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon pass,</p> +<p>Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Couchez-vous tout du long dans votre lit glac.</p> +<p>Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,</p> +<p>Votre souvenir tre jamais effac!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,</p> +<p>Ni d'pitaphe d'or, o quelque saule en pleurs</p> +<p>Laisse les doigts du vent parpiller sa gerbe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;</p> +<p>On ne rpandra pas les larmes argentes</p> +<p>Sur le funbre drap, noir manteau des douleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span></div> +<p>Votre convoi muet, comme ceux des athes,</p> +<p>Sur le triste chemin rampera dans la nuit:</p> +<p>Vos cendres sans honneur seront au vent jetes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La pierre qui s'abme en tombant fait son bruit;</p> +<p>Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'meuve,</p> +<p>Dans ce gouffre sans fond o le remords nous suit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous ne ferez pas mme un seul rond sur le fleuve,</p> +<p>Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,</p> +<p>Aucune me ici-bas ne se sentira veuve.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le chaste secret du rve de vos ans</p> +<p>Prira tout entier sous votre tombe obscure</p> +<p>O rien n'attirera le regard des passants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que voulez-vous? hlas! notre mre Nature,</p> +<p>Comme toute autre mre, a ses enfants gts,</p> +<p>Et pour les malvenus elle est avare et dure.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux uns tous les bonheurs et toutes les beauts!</p> +<p>L'occasion leur est toujours bonne et fidle:</p> +<p>Ils trouvent au dsert des palais enchants,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils tettent librement la fconde mamelle;</p> +<p>La chimre leur voix s'empresse d'accourir,</p> +<p>Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les autres moins aims ont beau tordre et ptrir</p> +<p>Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,</p> +<p>Leur frre a bu le lait qui les devait nourrir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'il clt quelque chose au milieu de leur vie,</p> +<p>Une petite fleur sous leur ple gazon,</p> +<p>Le sabot du vacher l'aura bientt fltrie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span></div> +<p>Un rayon de soleil brille leur horizon,</p> +<p>Il fait beau dans leur me; coup sr un nuage</p> +<p>Avec un flot de pluie teindra le rayon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'espoir le mieux fond, le projet le plus sage,</p> +<p>Rien ne leur russit; tout les trompe et leur ment.</p> +<p>Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,</p> +<p>Sur leur front dcouvert lchera la tortue,</p> +<p>Car ils doivent prir invitablement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aigle manque son coup; quelque vieille statue</p> +<p>Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,</p> +<p>Quitte son pidestal, les crase et les tue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;</p> +<p>Leur chien mme les mord et leur donne la rage;</p> +<p>Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;</p> +<p>D'un bout du monde l'autre ils courent leur mort,</p> +<p>Ils auraient pu du moins s'pargner le voyage!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;</p> +<p>Nul n'y peut rsister, et le genou d'Hercule</p> +<p>Pour un pareil athlte est peine assez fort.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aprs la vie obscure une mort ridicule;</p> +<p>Aprs le dur grabat un cercueil sans repos</p> +<p>Au bord d'un carrefour o la foule circule.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils tombent inconnus de la mort des hros,</p> +<p>Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,</p> +<p>Se fait effrontment un socle de leurs os.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></div> +<p>Sur son trne d'airain, le Destin qui s'en raille</p> +<p>Imbibe leur ponge avec du fiel amer,</p> +<p>Et la Ncessit les tord dans sa tenaille.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout buisson trouve un dard pour dchirer leur chair,</p> +<p>Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,</p> +<p>Et les chanes de fleurs leur sont chanes de fer.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;</p> +<p>Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,</p> +<p>Tout plomb vole leur cœur et pas un seul n'chappe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La tombe vomira leur fantme odieux.</p> +<p>Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;</p> +<p>Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cette histoire sinistre est votre propre histoire,</p> +<p>O mon me! mon cœur! peut-tre mme, hlas!</p> +<p>La vtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est une histoire simple o l'on ne trouve pas</p> +<p>De grands vnements et des malheurs de drame,</p> +<p>Une douleur qui chante et fait un grand fracas;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelques fils bien communs en composent la trame,</p> +<p>Et cependant elle est plus triste et sombre voir</p> +<p>Que celle qu'un poignard dnoue avec sa lame.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;</p> +<p>Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,</p> +<p>Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,</p> +<p>Frres dsesprs, vous devez tre prts</p> +<p>Tour descendre au nant o mon corps vous doit suivre!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span></div> +<p>Le nant a des lits et des ombrages frais.</p> +<p>La Mort fait mieux dormir que son frre Morphe,</p> +<p>Et les pavots devraient jalouser les cyprs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous la cendre jamais, dors, flamme touffe!</p> +<p>Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,</p> +<p>Comme un Scythe captif qui supporte un trophe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cesse de te roidir contre le sort jaloux,</p> +<p>Dans l'eau du noir Lth plonge de bonne grce,</p> +<p>Et laisse ton cercueil planter les derniers clous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le sable des chemins ne garde pas ta trace,</p> +<p>L'cho ne redit pas ta chanson, et le mur</p> +<p>Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour y graver un nom ton airain est bien dur,</p> +<p>O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare</p> +<p>Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut un grand gnie avec un bonheur rare</p> +<p>Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,</p> +<p>Et de ce double don le destin est avare.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hlas! et le pote est pareil l'amant,</p> +<p>Car ils ont tous les deux leur matresse idale,</p> +<p>Quelque rve chri caress chastement:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eldorado lointain, pierre philosophale</p> +<p>Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;</p> +<p>Un astre imprieux, une toile fatale.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'toile fuit toujours, ils lui courent aprs;</p> +<p>Et le matin venu, la lueur poursuivie,</p> +<p>Quand ils la vont saisir, s'teint dans un marais.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></div> +<p>C'est une belle chose et digne qu'on l'envie</p> +<p>Que de trouver son rve au milieu du chemin,</p> +<p>Et d'avoir devant soi le dsir de sa vie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel plaisir quand on voit briller le lendemain</p> +<p>Le baiser du soleil aux frles colonnades</p> +<p>Du palais que la nuit leva de sa main!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,</p> +<p>Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,</p> +<p>Et perce triomphant les vitreuses arcades.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est beau d'arriver o tendait son essor,</p> +<p>De trouver sa beaut, d'aborder son monde,</p> +<p>Et, quand on a fouill, d'exhumer un trsor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De faire, du plus creux de son me profonde,</p> +<p>Rayonner son ide ou bien sa passion,</p> +<p>D'tre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'unir heureusement le rve l'action,</p> +<p>D'aimer et d'tre aim, de gagner quand on joue,</p> +<p>Et de donner un trne son ambition;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'arrter, quand on veut, la Fortune et sa roue,</p> +<p>Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal</p> +<p>Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ceux-l sont peu nombreux dans notre ge fatal.</p> +<p>Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:</p> +<p>Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'eau s'avance et nous gagne, et pas pas la vague,</p> +<p>Montant les escaliers qui mnent nos tours,</p> +<p>Mle aux chants du festin son chant confus et vague.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></div> +<p>Les phoques monstrueux, tranant leurs ventres lourds,</p> +<p>Viennent jusqu' la table, et leurs larges mchoires</p> +<p>S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les autels dserts des basiliques noires,</p> +<p>Les saints dsesprs, et reniant leur Dieu,</p> +<p>S'arrachent pleins poings l'or chevelu des gloires.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soleil dsol, penchant son œil de feu,</p> +<p>Pleure sur l'univers une larme sanglante;</p> +<p>L'ange dit la terre un ternel adieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne sera sauv, ni l'homme ni la plante;</p> +<p>L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;</p> +<p>Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les plumes s'useront aux ailes du vautour,</p> +<p>Sans qu'il trouve une place o rebtir son aire,</p> +<p>Et du monde vingt fois il refera le tour;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis il retombera dans cette eau solitaire</p> +<p>O le rond de sa chute ira s'largissant:</p> +<p>Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne sera sauv, pas mme l'innocent.</p> +<p>Ce sera, cette fois, un dluge sans arche;</p> +<p>Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus de mont Ararat o se pose, en sa marche,</p> +<p>Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux</p> +<p>Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entendez-vous l-haut ces craquements affreux?</p> +<p>Le vieil Atlas lass retire son paule</p> +<p>Au lourd entablement de ce ciel tnbreux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></div> +<p>L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;</p> +<p>La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;</p> +<p>L'aimant dconcert ne trouve plus son ple.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Christ, d'un ton railleur, tord l'ponge de fiel</p> +<p>Sur les lvres en feu du monde l'agonie,</p> +<p>Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand notre passion sera-t-elle finie?</p> +<p>Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;</p> +<p>La sueur ronge teint notre face jaunie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Assez comme cela! nous avons trop souffert;</p> +<p>De nos lvres, Seigneur, dtournez ce calice,</p> +<p>Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;</p> +<p>Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,</p> +<p>Et le prtre demande un autre sacrifice.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;</p> +<p>Il est mort la fin, et sa gorge puise</p> +<p>N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le Dieu ne viendra pas. L'glise est renverse.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">THBADE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Mon rve le plus cher et le plus caress,</p> +<p>Le seul qui rie encore mon cœur oppress,</p> +<p>C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,</p> +<p>Dans une solitude inabordable, affreuse;</p> +<p>Loin, bien loin, tout l-bas, dans quelque Sierra</p> +<p>Bien sauvage, o jamais voix d'homme ne vibra,</p> +<p>Dans la fort de pins, parmi les pres roches,</p> +<p>O n'arrive pas mme un bruit lointain de cloches;</p> +<p>Dans quelque Thbade, aux lieux les moins hants,</p> +<p>Comme en cherchaient les saints pour leurs austrits,</p> +<p>Sous la grotte o grondait le lion de Jrme,</p> +<p>Oui, c'est l que j'irais pour respirer ton baume</p> +<p>Et boire la rose ton calice ouvert,</p> +<p>O frle et chaste fleur, qui crois dans le dsert</p> +<p>Aux fentes du tombeau de l'Esprance morte!</p> +<p>De mon cœur dpeupl je fermerais la porte</p> +<p>Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir</p> +<p>Du monde des vivants n'y pt pas revenir;</p> +<p>J'effacerais mon nom de ma propre mmoire,</p> +<p>Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire</p> +<p>Qu'aux jours de mon avril mon me en fleur rvait,</p> +<p>Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></div> +<p>Car je sais maintenant que vaut cette fume</p> +<p>Qu'au-dessus du nant pousse une renomme.</p> +<p>J'ai regard de prs et la science et l'art:</p> +<p>J'ai vu que ce n'tait que mensonge et hasard;</p> +<p>J'ai mis sur un plateau de toile d'araigne</p> +<p>L'amour qu'en mon chemin j'ai reue et donne;</p> +<p>Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon</p> +<p>Impalpable, qui teint l'aile du papillon,</p> +<p>Et j'ai trouv l'amour lger dans la balance.</p> +<p>Donc, reois dans tes bras, douce Somnolence,</p> +<p>Vierge aux ples couleurs, blanche sœur de la Mort,</p> +<p>Un pauvre naufrag des temptes du sort!</p> +<p>Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,</p> +<p>grne sur son front le pavot inodore,</p> +<p>Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,</p> +<p>Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.</p> +<p>Vous, esprits du dsert, cependant qu'il sommeille,</p> +<p>Faites taire les vents et bouchez son oreille,</p> +<p>Pour qu'il n'entende pas le retentissement</p> +<p>Du sicle qui s'croule, et ce bourdonnement</p> +<p>Qu'en s'en allant au but o son destin la mne</p> +<p>Sur le chemin du temps fait la famille humaine!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;</p> +<p>Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;</p> +<p>J'ai les talons uss de battre cette route</p> +<p>Qui ramne toujours de la science au doute.</p> +<p>Assez je me suis dit: Voil la question.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Va, pauvre rveur, cherche une solution</p> +<p>Claire et satisfaisante ton sombre problme,</p> +<p>Tandis qu'Ophlia te dit tout haut: Je t'aime;</p> +<p>Mon beau prince danois marche les bras croiss,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span></div> +<p>Le front dans la poitrine et les sourcils froncs;</p> +<p>D'un pas lent et pensif arpente le thtre,</p> +<p>Plus ple que ne sont ces figures d'albtre</p> +<p>Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;</p> +<p>puise ta vigueur en striles efforts,</p> +<p>Et tu n'arriveras, comme a fait Ophlie,</p> +<p>Qu' l'abrutissement ou bien la folie.</p> +<p>C'est ce degr l que je suis arriv.</p> +<p>Je sens ployer sous moi mon gnie nerv;</p> +<p>Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,</p> +<p>Et mon corps est vraiment le cercueil de mon me.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus har;</p> +<p>Si dans un coin du cœur il clt un dsir,</p> +<p>Lui couper sans piti ses ailes de colombe;</p> +<p>tre comme est un mort tendu sous la tombe;</p> +<p>Dans l'immobilit savourer lentement,</p> +<p>Comme un philtre endormeur, l'anantissement:</p> +<p>Voil quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude</p> +<p>D'avoir voulu gravir cette cte pre et rude,</p> +<p>Brocken mystrieux, o des sommets nouveaux</p> +<p>Surgissent tout coup sur de nouveaux plateaux,</p> +<p>Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes</p> +<p>Que l'esprit du vertige errant sur les abmes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est pourquoi je m'assieds au revers du foss,</p> +<p>Dsabus de tout, plus vot, plus cass</p> +<p>Que ces vieux mendiants que jusques la porte</p> +<p>Le chien de la maison en grommelant escorte.</p> +<p>C'est pourquoi, fatigu d'errer et de gmir,</p> +<p>Comme un petit enfant, je demande dormir;</p> +<p>Je veux dans le nant renouveler mon tre,</p> +<p>M'isoler de moi-mme et ne plus me connatre,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></div> +<p>Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,</p> +<p>Rester envelopp dans mon manteau d'oubli.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'aimerais que ce ft dans une roche creuse,</p> +<p>Au penchant d'une cte escarpe et pierreuse,</p> +<p>Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,</p> +<p>O le pied d'un vivant jamais ne se posa;</p> +<p>Sous un ciel vert zbr de grands nuages fauves,</p> +<p>Dans des terrains galeux, clair-sems d'arbres chauves,</p> +<p>Avec un horizon sans couronne d'azur,</p> +<p>Bornant de tous cts le regard comme un mur,</p> +<p>Et, dans les roseaux secs, prs d'une eau noire et plate,</p> +<p>Quelque maigre hron debout sur une patte.</p> +<p>Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil</p> +<p>Qui tend ses bras voils au-dessus d'un cercueil,</p> +<p>Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la vote</p> +<p>Un maigre filet d'eau, suintant goutte goutte,</p> +<p>Marquerait par sa chute aux sons intermittents</p> +<p>Le battement gal que fait le cœur du temps.</p> +<p>Comme la Niob qui pleurait sur la roche,</p> +<p>Jusqu' ce que le lierre autour de moi s'accroche,</p> +<p>Je demeurerais l les genoux au menton,</p> +<p>Plus ploy que jamais, sous l'angle d'un fronton,</p> +<p>Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;</p> +<p>Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;</p> +<p>Les faons auprs de moi tondraient le gazon ras,</p> +<p>Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est l ce qu'il me faut plutt qu'un monastre;</p> +<p>Un couvent est un port qui tient trop la terre;</p> +<p>Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer</p> +<p>Sans en toucher le fond et sans s'y dchirer.</p> +<p>Dt sombrer le navire avec toute sa charge,</p> +<p>J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></div> +<p>Aux barques de pcheur l'anse l'abri du vent,</p> +<p>Aux simples naufrags de l'me le couvent.</p> +<p>A moi la solitude effroyable et profonde,</p> +<p>Par dedans, par dehors!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i10"> Un couvent, c'est un monde;</p> +<p>On y pense, on y rve, on y prie, on y croit:</p> +<p>La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit</p> +<p>Passer au long du clotre une forme anglique;</p> +<p>La cloche vous murmure un chant mlancolique;</p> +<p>La Vierge vous sourit, le bel enfant Jsus</p> +<p>Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus</p> +<p>De vos fronts inclins, comme un essaim d'abeilles,</p> +<p>Volent les chrubins en lgions vermeilles.</p> +<p>Vous tes tout espoir, tout joie et tout amour,</p> +<p>A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;</p> +<p>L'extase vous remplit d'ineffables dlices,</p> +<p>Et vos cœurs parfums sont comme des calices;</p> +<p>Vous marchez entours de clestes rayons,</p> +<p>Et vos pieds aprs vous laissent d'ardents sillons!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! grands voluptueux, sybarites du clotre,</p> +<p>Qui passez votre vie voir s'ouvrir et crotre,</p> +<p>Dans le jardin fleuri de la mysticit,</p> +<p>Les ptales d'argent du lis de puret;</p> +<p>Vrais libertins du ciel, dvots Sardanapales,</p> +<p>Vous, vieux moines chenus, et vous, novices ples,</p> +<p>Foyers couverts de cendre, encensoirs ignors,</p> +<p>Quel don Juan a jamais sous ses lambris dors</p> +<p>Senti des volupts comparables aux vtres?</p> +<p>Auprs de vos plaisirs, quels plaisirs sont les ntres?</p> +<p>Quel amant a jamais, l'ge o l'œil reluit,</p> +<p>Dans tout l'enivrement de la premire nuit,</p> +<p>Pouss plus de soupirs profonds et pleins de flamme,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span></div> +<p>Et bais les pieds nus de la plus belle femme</p> +<p>Avec la mme ardeur que vous les pieds de bois</p> +<p>Du cadavre insensible allong sur la croix?</p> +<p>Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide</p> +<p>Vaudrait la bouche ouverte son ct livide?</p> +<p>Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,</p> +<p>Dans un calice d'or perle le sang divin.</p> +<p>Nous usons notre lvre au seuil des courtisanes;</p> +<p>Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,</p> +<p>Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux</p> +<p>Et sur vos fronts tondus, au dtour des arceaux,</p> +<p>Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:</p> +<p>Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.</p> +<p>Nous, nos contentements dureront peu de jours;</p> +<p>Les vtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.</p> +<p>Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,</p> +<p>Sur une terre o nul plus d'un jour ne demeure,</p> +<p>Vous achetez le ciel avec l'ternit.</p> +<p>Malgr ta rgle troite et ton austrit,</p> +<p>Maigre et jaune Ranc, tes moines taciturnes</p> +<p>S'entr'ouvrent l'amour comme des fleurs nocturnes;</p> +<p>Une tte de mort, grimaante pour nous,</p> +<p>Sourit leur chevet du rire le plus doux;</p> +<p>Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetire,</p> +<p>Ils jenent et n'ont pas d'autre lit qu'une bire;</p> +<p>Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,</p> +<p>Dans les transports divins, un cœur chaste et brlant;</p> +<p>Ils se baignent aux flots de l'ocan de joie,</p> +<p>Et sous la volupt leur me tremble et ploie</p> +<p>Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;</p> +<p>Ils sont dignes d'envie et leur sort est trs-beau.</p> +<p>Mais ils sont peu nombreux, dans ce sicle incrdule,</p> +<p>Ceux qui font de leur me une lampe qui brle,</p> +<p>Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span></div> +<p>Croire que tout s'est fait comme il tait crit.</p> +<p>Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,</p> +<p>Qui veillent sans lumire et combattent sans armes;</p> +<p>Il est des malheureux qui ne peuvent prier</p> +<p>Et dont la voix s'teint quand ils veulent crier.</p> +<p>Tous ne se baignent pas dans la pure piscine</p> +<p>Et n'ont pas mme part la table divine:</p> +<p>Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,</p> +<p>Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aussi je me choisis un antre pour retraite</p> +<p>Dans une rgion dtourne et secrte</p> +<p>D'o l'on n'entende pas le rire des heureux</p> +<p>Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;</p> +<p>L'antre d'un loup crev de faim ou de vieillesse,</p> +<p>Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;</p> +<p>Tout ce qui palpite, aime ou chante, me dplat,</p> +<p>Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait</p> +<p>Le buffle qui l'on vient de percer la narine.</p> +<p>De tous les sentiments crouls dans la ruine</p> +<p>Du temple de mon me, il ne reste debout</p> +<p>Que deux piliers d'airain, la haine et le dgot.</p> +<p>Pourtant je suis peine au tiers de ma journe;</p> +<p>Ma tte de cheveux n'est pas dcouronne;</p> +<p>A peine vingt pis sont tombs du faisceau:</p> +<p>Je puis derrire moi voir encor mon berceau.</p> +<p>Mais les soucis amers de leurs griffes arides</p> +<p>M'ont fouill dans le front d'assez profondes rides</p> +<p>Pour en faire une fosse chaque illusion.</p> +<p>Ainsi me voil donc sans foi ni passion,</p> +<p>Dsireux de la vie et ne pouvant pas vivre,</p> +<p>Et ds le premier mot sachant la fin du livre.</p> +<p>Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:</p> +<p>Leurs mres les ont faits dans un moment d'ennui;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span></div> +<p>Et qui les voit auprs des blancs sexagnaires,</p> +<p>Plutt que les enfants, les estime les pres.</p> +<p>Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;</p> +<p>Comme ces arbrisseaux frles et rabougris</p> +<p>Qui, ds le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,</p> +<p>Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes</p> +<p>Se chauffer au soleil ct de l'aeul,</p> +<p>Et du jeune et du vieux, coup sr, le plus seul,</p> +<p>Le moins accompagn sur la route du monde,</p> +<p>Hlas! c'est le jeune homme tte brune ou blonde,</p> +<p>Et non pas le vieillard sur qui l'ge a neig.</p> +<p>Celui dont le navire est le plus allg</p> +<p>D'esprance et d'amour, lest divin dont on jette</p> +<p>Quelque chose la mer chaque jour de tempte,</p> +<p>Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau</p> +<p>Va bientt chouer l'cueil du tombeau.</p> +<p>L'univers dcrpit devient paralytique,</p> +<p>La nature se meurt, et le spectre critique</p> +<p>Cherche en vain sous le ciel quelque chose nier.</p> +<p>Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?</p> +<p>Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange bouche ronde</p> +<p>Qui dois sonner l haut la fanfare du monde?</p> +<p>Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,</p> +<p>Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1873.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ROCAILLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Connaissez-vous dans le parc de Versaille</p> +<p>Une Naade, œil vert et sein gonfl?</p> +<p>La belle habite un chteau de rocaille</p> +<p>D'ordre toscan et tout vermicul.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les coraux et sur les madrpores</p> +<p>Toute l'anne elle dort dans les joncs;</p> +<p>Dans le bassin, les grenouilles sonores</p> +<p>Chantent en chœur et font mille plongeons.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La fte vient; la coquette Naade</p> +<p>S'veille en hte et rajuste ses nœuds,</p> +<p>Se peigne, et met ses habits de parade</p> +<p>Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle descend l'escalier, et sa queue</p> +<p>En flots d'argent sur les marches la suit;</p> +<p>La roide toffe trame blanche et bleue</p> +<p>A chaque pas derrire elle bruit.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PASTEL</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aime vous voir en vos cadres ovales,</p> +<p>Portraits jaunis des belles du vieux temps,</p> +<p>Tenant en main des roses un peu ples,</p> +<p>Comme il convient des fleurs de cent ans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,</p> +<p>A fait mourir vos œillets et vos lis,</p> +<p>Vous n'avez plus que des mouches de boue</p> +<p>Et sur les quais vous gisez tout salis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est pass le doux rgne des belles;</p> +<p>La Parabre avec la Pompadour</p> +<p>Ne trouveraient que des sujets rebelles,</p> +<p>Et sous leur tombe est enterr l'amour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,</p> +<p>Vous respirez vos bouquets sans parfums,</p> +<p>Et souriez avec mlancolie</p> +<p>Au souvenir de vos galants dfunts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1835.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">WATTEAU</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Devers Paris, un soir, dans la campagne,</p> +<p>J'allais suivant l'ornire d'un chemin,</p> +<p>Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne</p> +<p>Que ma douleur qui me donnait la main.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aspect des champs tait svre et morne,</p> +<p>En harmonie avec l'aspect des cieux;</p> +<p>Rien n'tait vert sur la plaine sans borne,</p> +<p>Hormis un parc plant d'arbres trs-vieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je regardai bien longtemps par la grille,</p> +<p>C'tait un parc dans le got de Watteau:</p> +<p>Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,</p> +<p>Sentiers peigns et tirs au cordeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je m'en allai l'me triste et ravie;</p> +<p>En regardant j'avais compris cela:</p> +<p>Que j'tais prs du rve de ma vie,</p> +<p>Que mon bonheur tait enferm l.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE TRIOMPHE DE PTRARQUE<br /> +<span class="i2 smaller">A LOUIS BOULANGER</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;</p> +<p>Je marchais en aveugle et ttant le chemin,</p> +<p>Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon conducteur cleste avait quitt ma main;</p> +<p>J'avais beau me tourner vers l'toile polaire,</p> +<p>Un nuage teignait ses prunelles d'or fin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,</p> +<p>La noble dame qui j'ai donn mon amour,</p> +<p>Hlas! m'avait t son appui tutlaire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Batrix dans les cieux avait fui sans retour,</p> +<p>Et moi, rest tout seul au seuil du purgatoire,</p> +<p>Je ne pouvais voler aux lieux d'o vient le jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A coup sr tu n'auras aucune peine croire</p> +<p>Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer</p> +<p>D'tre ainsi confin dans la demeure noire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur ma tte pesait la coupole de fer,</p> +<p>Et je sentais partout, comme une mer glace,</p> +<p>Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></div> +<p>Mes efforts taient vains, et ma triste pense,</p> +<p>Comme fait dans sa cage un captif impuissant,</p> +<p>Fouettait le mur d'airain de son aile brise.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,</p> +<p>Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumire</p> +<p>M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur mon œil bloui palpitait ma paupire</p> +<p>Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;</p> +<p>On m'eut pris, me voir, pour un homme de pierre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,</p> +<p>Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture</p> +<p>Qu'un rayon de soleil faisait tinceler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme sur un balcon, une riche tenture</p> +<p>Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer</p> +<p>Plus vif que nul saphir dans l'crin de nature.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,</p> +<p>Se crpaient mollement et faisaient une frange</p> +<p>Aussi blonde que l'or au manteau de l'ther.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le sable clatant, plus jaune que l'orange,</p> +<p>Les grands pins balanant leur large parasol</p> +<p>Avec l'ombre agitaient leur silhouette trange.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une grle de fleurs jonchait partout le sol,</p> +<p>Et l'on et dit, au bout de leurs tiges pliantes,</p> +<p>Des papillons peureux suspendus dans leur vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,</p> +<p>Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant</p> +<p>Fondaient avec amour leurs lvres souriantes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span></div> +<p>Le printemps parfum, beau comme un jeune amant,</p> +<p>Avec ses bras de lis environnant la terre,</p> +<p>Aux avances des fleurs rpondait doucement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Afin de clbrer le solennel mystre,</p> +<p>La nature avait mis son plus riche manteau,</p> +<p>Les lments joyeux faisaient trve leur guerre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O miracle de l'art! puissance du beau!</p> +<p>Je sentais dans mon cœur se redresser mon me</p> +<p>Comme au troisime jour le Christ dans son tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,</p> +<p>Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,</p> +<p>M'engageait monter par l'escalier de flamme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les bouvreuils rjouis sifflaient leurs plus beaux airs;</p> +<p>Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,</p> +<p>Et les chos charms disaient des fins de vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Beau cygne italien, roi des amours fidles,</p> +<p>Pote aux rimes d'or, dont le chant triste et doux</p> +<p>Semble un roucoulement de blanches tourterelles;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Figure l'air pensif, et toujours genoux,</p> +<p>Les mains jointes devant ton idole muette,</p> +<p>Te voil donc vivante et revenue nous!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, pote;</p> +<p>Le camail carlate encadre ton front pur</p> +<p>Et marque austrement l'ovale de ta tte.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur</p> +<p>Les yeux clairs et luisants de ta matresse blonde,</p> +<p>Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span></div> +<p>Car tu n'as qu'une ide et qu'un amour au monde;</p> +<p>Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.</p> +<p>Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sous le laurier mystique et le divin rayon,</p> +<p>Tu t'avances tran par l'clatant quadrige,</p> +<p>Entre la rverie et l'inspiration.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un chœur harmonieux autour de toi voltige:</p> +<p>C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,</p> +<p>Penchant son front rveur comme un lis sur sa tige;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;</p> +<p>C'est Clio, belle et simple en son manteau svre;</p> +<p>Tout le sacr troupeau qui te suit comme un dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les Grces, dnouant leur ceinture lgre,</p> +<p>Dansent derrire toi, sur le char triomphal;</p> +<p>A l'gal d'un Csar le monde te rvre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,</p> +<p>Comme un pavot qui brille travers l'or des gerbes,</p> +<p>D'carlate et d'hermine inonder son cheval.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien n'y manque... Seigneurs blasonns et superbes,</p> +<p>Prtres, marchands, soldats, professeurs, coliers,</p> +<p>Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De beaux jeunes garons et de blonds cuyers</p> +<p>Soufflent allgrement aux bouches des trompettes,</p> +<p>Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur le devant du char les filles les mieux faites,</p> +<p>Les plus charmantes fleurs du jardin de beaut,</p> +<p>Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span></div> +<p>Tu viens du Capitole o Csar est mont.</p> +<p>Cependant tu n'as pas, bon Franois Ptrarque,</p> +<p>Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,</p> +<p>Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.</p> +<p>Tu n'as jamais flatt ni peuple ni monarque.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,</p> +<p>Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;</p> +<p>Ton rle fut toujours pacifique et serein.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Loin des cits, l'auberge et l'atelier des crimes,</p> +<p>Tu regardes, couch sous les grands lauriers verts,</p> +<p>Des Alpes tout l-bas bleuir les hautes cimes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs</p> +<p>O flotte un blanc reflet de la robe de Laure,</p> +<p>Avec les rossignols tu gazouilles des vers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car toujours dans ton cœur vibre un cho sonore,</p> +<p>Et toujours sur ta bouche on entend palpiter</p> +<p>Quelque nid de sonnets clos ou prs d'clore.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rveur harmonieux, tu fais bien de chanter:</p> +<p>C'est l le seul devoir que Dieu donne aux potes,</p> +<p>Et le monde genoux les devrait couter.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites</p> +<p>Les tigres tachets et les grands lions roux</p> +<p>Sortaient en balanant leurs monstrueuses ttes;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,</p> +<p>De leur langue d'azur lcher ses pieds d'ivoire,</p> +<p>Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span></div> +<p>Faire sortir les ours de leur caverne noire,</p> +<p>En agneaux caressants transformer les lions,</p> +<p>O potes! voil la vritable gloire;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et non pas de pousser des rbellions</p> +<p>Tous ces mauvais instincts, btes fauves de l'me,</p> +<p>Que l'on dchane au jour des rvolutions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur l'autel idal entretenez la flamme,</p> +<p>Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,</p> +<p>Par l'admiration et l'amour de la femme.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un vase d'albtre o l'on cache un flambeau,</p> +<p>Mettez l'ide au fond de la forme sculpte,</p> +<p>Et d'une lampe ardente clairez le tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que votre douce voix, de Dieu mme coute,</p> +<p>Au milieu du combat jetant des mots de paix,</p> +<p>Fasse tomber les flots de la foule irrite.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que votre posie, aux vers calmes et frais,</p> +<p>Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive</p> +<p>O vont boire les cerfs dans l'ombre des forts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Faites de la musique avec la voix plaintive</p> +<p>De la cration et de l'humanit,</p> +<p>De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vant</p> +<p>Vous reprsentera dans une immense toile,</p> +<p>Sur un char triomphal par un peuple escort:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et vous aurez au front la couronne et l'toile!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1836.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MELANCHOLIA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'aime les vieux tableaux de l'cole allemande:</p> +<p>Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,</p> +<p>Ples comme le lis, blondes comme le miel,</p> +<p>Les genoux sur la terre et le regard au ciel,</p> +<p>Sainte Agns, sainte Ursule et sainte Catherine,</p> +<p>Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;</p> +<p>Les chrubins joufflus au plumage d'azur,</p> +<p>Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;</p> +<p>Les grands anges tenant la couronne et la palme;</p> +<p>Tout ce peuple mystique au front grave, l'œil calme,</p> +<p>Qui prie incessamment dans les missels ouverts,</p> +<p>Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.</p> +<p>Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,</p> +<p>Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Vronse:</p> +<p>Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement</p> +<p>Arrondir cette forme et ce linament;</p> +<p>Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale</p> +<p>Tant de simplicit pieuse et virginale;</p> +<p>Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,</p> +<p>Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;</p> +<p>Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes</p> +<p>Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.</p> +<p>Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaut,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></div> +<p>Ce cachet de candeur et de srnit.</p> +<p>Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,</p> +<p>Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;</p> +<p>On sent que Raphal, lorsqu'il les dessina,</p> +<p>Avait pass la nuit chez la Fornarina.</p> +<p>Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,</p> +<p>Ils ont parfaitement compris la basilique:</p> +<p>Rien de grossier en eux, rien de matriel;</p> +<p>Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.</p> +<p>Seuls ils ont le secret de ces divins sourires</p> +<p>Si frais, panouis aux lvres des martyres;</p> +<p>Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,</p> +<p>Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,</p> +<p>Les vrais types chrtiens. Dpouillant le vieil homme,</p> +<p>Seuls ils ont abjur les idoles de Rome.</p> +<p>Auprs d'Albert Drer Raphal est paen:</p> +<p>C'est la beaut du corps, c'est l'art italien,</p> +<p>Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,</p> +<p>Qui met entre les bras de la Vnus antique,</p> +<p>Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;</p> +<p>Aucun d'eux n'est chrtien, ni Domenichino,</p> +<p>Ni le Buonarotti, ni Corrge, ni Guide;</p> +<p>L'antiquit profane est le fil qui les guide:</p> +<p>Apollon sert de type l'ange saint Michel;</p> +<p>Le Jupiter tonnant devient Pre ternel;</p> +<p>La tunique latine est taille en tole,</p> +<p>Et l'on fait une glise avec le Capitole.</p> +<p>J'en excepte pourtant Cimabu, Giotto,</p> +<p>Et les matres pisans du vieux Campo-Santo.</p> +<p>Ceux-l ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,</p> +<p>Entre des cardinaux et des filles de joie;</p> +<p>Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,</p> +<p>Ceux-l n'pousaient point des nices de prlats.</p> +<p>C'taient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span></div> +<p>Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;</p> +<p>C'taient des gens pieux et pleins d'austrit,</p> +<p>Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanit;</p> +<p>Leur atelier tous tait le cimetire,</p> +<p>Ils peignaient, prs des morts passant leur vie entire.</p> +<p>Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,</p> +<p>On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.</p> +<p>Ils dormaient l, couchs auprs de leur peinture,</p> +<p>Les mains jointes, tout droits, dans la mme posture</p> +<p>De contemplation extatique o sont peints</p> +<p>Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.</p> +<p>Ceux-l ne faisaient pas de l'art une dbauche,</p> +<p>Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,</p> +<p>Mme nos yeux savants reluit d'une beaut</p> +<p>Toute jeune de charme et de navet.</p> +<p>Sur tous ces fronts plis, sous cet air de souffrance</p> +<p>Brille ineffablement quelque haute esprance;</p> +<p>L'on voit que tout ce peuple agenouill n'attend</p> +<p>Pour revoler aux cieux que le suprme instant.</p> +<p>Dans ces tableaux, partout l'me glorifie</p> +<p>Foule d'un pied vainqueur la chair mortifie;</p> +<p>L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,</p> +<p>Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.</p> +<p>C'est que la vie alors de croyance tait pleine,</p> +<p>C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine</p> +<p>De quelque ange attard s'en retournant au ciel;</p> +<p>C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;</p> +<p>C'est qu'on tait au temps de saint Franois d'Assise,</p> +<p>Et que sur chaque roche une cellule assise</p> +<p>Cachait un fou sublime, insens de la Croix;</p> +<p>Le dsert se peuplait de lueurs et de voix;</p> +<p>Dans toute obscurit rayonnait un mystre;</p> +<p>On aimait, et le ciel descendait sur la terre.</p> +<p>Gothique Albert Drer, oh! que profondment</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span></div> +<p>Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!</p> +<p>Que de virginit, que d'onction divine</p> +<p>Dans ces ples yeux bleus, o le ciel se devine!</p> +<p>Comme on sent que la chair n'est qu'un voile l'esprit!</p> +<p>Comme sur tous ces fronts quelque chose est crit,</p> +<p>Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,</p> +<p>Et qui se lit partout dans ton œuvre, grand matre!</p> +<p>C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,</p> +<p>D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;</p> +<p>C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries</p> +<p>L'ovale gracieux de tes belles Maries,</p> +<p>O mon chaste pote! mon peintre chrtien!</p> +<p>Comme de Raphal et comme de Titien:</p> +<p>Voici la Fornarine, ou bien la Muranse.</p> +<p>Tout terrestre dsir devant elle s'apaise,</p> +<p>Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,</p> +<p>Emprunter ta madone quelque mauvais lieu.</p> +<p>Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,</p> +<p>Et tu n'enivres pas dans de sales orgies</p> +<p>L'art, cet enfant du ciel sur le monde jet</p> +<p>Pour que l'on crut encore la sainte beaut.</p> +<p>Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni matresse;</p> +<p>Mais, le cœur inond d'une austre tristesse,</p> +<p>Tu vivais pauvrement l'ombre de la Croix,</p> +<p>En Allemand naf, en honnte bourgeois,</p> +<p>Tapi comme un grillon dans l'tre domestique;</p> +<p>Et ton talent cach, comme une fleur mystique,</p> +<p>Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,</p> +<p>Rpandait ses parfums et s'panouissait.</p> +<p>Il me semble te voir au coin de ta fentre</p> +<p>troite, vitraux peints, dans ton fauteuil d'anctre.</p> +<p>L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,</p> +<p>Comme dans tes tableaux, vieil Albert Drer!</p> +<p>Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flches,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></div> +<p>Et dcoupe ses toits aux silhouettes sches;</p> +<p>Toi, le coude au genou, le menton dans la main,</p> +<p>Tu rves tristement au pauvre sort humain:</p> +<p>Que pour durer si peu la vie est bien amre,</p> +<p>Que la science est vaine et que l'art est chimre,</p> +<p>Que le Christ l'ponge a laiss bien du fiel,</p> +<p>Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.</p> +<p>Et, l'me d'amertume et de dgot remplie,</p> +<p>Tu t'es peint, Drer! dans ta Mlancolie,</p> +<p>Et ton gnie en pleurs, te prenant en piti,</p> +<p>Dans sa cration t'a personnifi.</p> +<p>Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,</p> +<p>Plus plein de rverie et de douleur profonde,</p> +<p>Que ce grand ange assis, l'aile ploye au dos,</p> +<p>Dans l'immobilit du plus complet repos.</p> +<p>Son vtement, drap d'une faon austre,</p> +<p>Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystre,</p> +<p>Son front est couronn d'ache et de nnufar;</p> +<p>Le sang n'anime pas son visage blafard;</p> +<p>Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie</p> +<p>Dont on vit en ce monde ce corps est ravie,</p> +<p>Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.</p> +<p>Comme un serpent bless son noir sourcil se tord,</p> +<p>Son regard dans son œil brille comme une lampe,</p> +<p>Et convulsivement sa main presse sa tempe.</p> +<p>Sans ordre autour de lui mille objets sont pars,</p> +<p>Ce sont des attributs de sciences et d'arts;</p> +<p>La rgle et le marteau, le cercle emblmatique,</p> +<p>Le sablier, la cloche et la table mystique,</p> +<p>Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;</p> +<p>Cependant c'est un ange et non pas un dmon.</p> +<p>Ce gros trousseau de clefs qui pend sa ceinture</p> +<p>Lui sert crocheter les secrets de nature.</p> +<p>Il a touch le fond de tout savoir humain;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span></div> +<p>Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,</p> +<p>Trouv les mmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,</p> +<p>Qu'il a mont l'chelle aux chelons sans nombre,</p> +<p>Il est triste; et son chien, de le suivre lass,</p> +<p>Dort ct de lui, tout vieux et tout cass.</p> +<p>Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,</p> +<p>Le vieux pre Ocan lve sa face morne,</p> +<p>Et dans le bleu cristal de son profond miroir</p> +<p>Rflchit les rayons d'un grand soleil tout noir.</p> +<p>Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,</p> +<p>Porte crit dans son aile ouverte en banderole:</p> +<p><span class="smcap">Mlancolie</span>. Au bas, sur une meule assis,</p> +<p>Est un enfant dont l'œil, voil sous de longs cils,</p> +<p>Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,</p> +<p>Ou si, berc d'un rve, en lui-mme il sommeille.</p> +<p>Voil comme Drer, le grand matre allemand,</p> +<p>Philosophiquement et symboliquement,</p> +<p>Nous a reprsent, dans ce dessin trange,</p> +<p>Le rve de son cœur sous une forme d'ange.</p> +<p>Notre Mlancolie, nous, n'est pas ainsi;</p> +<p>Et nos peintres la font autrement. La voici:</p> +<p>—C'est une jeune fille et frle et maladive,</p> +<p>Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,</p> +<p>Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courb;</p> +<p>Sa coiffure est dfaite, et son peigne est tomb,</p> +<p>Ses blonds cheveux pars coulent sur son paule,</p> +<p>Et se mlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;</p> +<p>Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,</p> +<p>Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.</p> +<p>La brise plis lgers fait voler son charpe,</p> +<p>Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;</p> +<p>Un album, un roman, prs d'elle sont ouverts:</p> +<p>Car la mode la suit jusque dans ses dserts.</p> +<p>Notre Mlancolie est petite-matresse,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div> +<p>Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;</p> +<p>Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;</p> +<p>Elle est ne, et ne voit que des gens comme il faut;</p> +<p>Son groom ne pse pas plus de soixante livres;</p> +<p>C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,</p> +<p>Cause fort bien musique, et peinture pas mal;</p> +<p>Elle suit l'Opra, ne manque pas un bal;</p> +<p>Poitrinaire tout juste assez pour tre artiste,</p> +<p>Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.</p> +<p>On ne la verra pas enterrer tristement</p> +<p>Dans quelque sierra son teint ple et charmant,</p> +<p>Ses grces de malade et ses petites mines,</p> +<p>Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines</p> +<p>Promener loin du bruit ses mditations:</p> +<p>Il faut ses douleurs la rampe et les lampions,</p> +<p>Il faut que les journaux en puissent rendre compte;</p> +<p>Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;</p> +<p>Avec chaque soupir elle souffle un roman;</p> +<p>Elle meurt, mais ce n'est que littrairement.</p> +<p>Un frais cottage anglais, voil sa Thbade;</p> +<p>Et si son front de nacre est coup d'une ride,</p> +<p>Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe la mort:</p> +<p>Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.</p> +<p>Mais c'est que de Paris une robe attendue</p> +<p>Arrive chiffonne et de taches perdue.</p> +<p>Ah! quelle diffrence, et que prs de ces vieux</p> +<p>Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aeux,</p> +<p>Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourn dans nos veines.</p> +<p>Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines</p> +<p>Sont de ples vieillards sans force et sans vigueur,</p> +<p>Chez qui la tte semble avoir pomp le cœur.</p> +<p>La passion est morte avec la foi; la terre</p> +<p>Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,</p> +<p>Et se suspend encore aux lvres du soleil;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span></div> +<p>Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil</p> +<p>Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes</p> +<p>Comme sur les glaciers, s'teignent sur nos mes.</p> +<p>D'en bas, le mont Gemmi vous parat tout en feu,</p> +<p>Il fume, il tincelle, il est rouge, il est bleu.</p> +<p>Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,</p> +<p>Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.</p> +<p>Nous sommes le Gemmi; le reflet du pass</p> +<p>Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effac,</p> +<p>Il ne restera plus qu'une neige incolore;</p> +<p>Demain, sur le Gemmi, se lvera l'aurore,</p> +<p>Les glaciers de nouveau se mettront fumer,</p> +<p>Et l'incendie teint pourra se rallumer;</p> +<p>Mais, hlas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,</p> +<p>Et la nuit qui nous vient est la nuit ternelle.</p> +<p>De nos cieux dpeupls il ne descendra pas</p> +<p>Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,</p> +<p>Et le sicle futur, s'asseyant sur la pierre</p> +<p>De notre sicle, nous, et la voyant entire,</p> +<p>Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscit,</p> +<p>Et dans sa gloire au ciel comme Christ remont.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NIOB</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sur un quartier de roche, un fantme de marbre,</p> +<p>Le menton dans la main et le coude au genou,</p> +<p>Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,</p> +<p>Pleure ternellement sans relever le cou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel chagrin pse donc sur ta tte abattue?</p> +<p>A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?</p> +<p>Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,</p> +<p>Pour que ton sein sculpt soulve ton manteau?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tes larmes, en tombant du coin de ta paupire,</p> +<p>Goutte goutte, sans cesse et sur le mme endroit,</p> +<p>Ont fait dans l'paisseur de ta cuisse de pierre</p> +<p>Un creux o le bouvreuil trempe son aile et boit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O symbole muet de l'humaine misre,</p> +<p>Niob sans enfants, mre des sept douleurs,</p> +<p>Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,</p> +<p>Quel fleuve d'Amrique est plus grand que tes pleurs?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CARIATIDES</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Un sculpteur m'a prt l'œuvre de Michel-Ange,</p> +<p>La chapelle Sixtine et le grand Jugement;</p> +<p>Je restai stupfait ce spectacle trange</p> +<p>Et me sentis ployer sous mon tonnement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,</p> +<p>Des faces de lion avec des cols de bœuf,</p> +<p>Des chairs comme du marbre et des musculatures</p> +<p>A pouvoir d'un seul coup rompre un cble tout neuf.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Rien ne pse sur eux, ni coupole ni votes,</p> +<p>Pourtant leurs nerfs d'acier s'puisent en efforts,</p> +<p>La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;</p> +<p>Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est qu'ils portent un poids fatiguer Alcide:</p> +<p>Ils portent ta pense, matre, sur leurs dos;</p> +<p>Sous un entablement, jamais Cariatide</p> +<p>Ne tendit son paule de plus lourds fardeaux.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CHIMRE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une jeune Chimre, aux lvres de ma coupe,</p> +<p>Dans l'orgie, a donn le baiser le plus doux;</p> +<p>Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe</p> +<p>Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des ailes d'pervier tremblaient son paule;</p> +<p>La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;</p> +<p>Et, faisant jusqu' moi ployer son cou de saule,</p> +<p>J'enfonai comme un peigne une main dans ses crins.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle se dmenait, hurlante et furieuse,</p> +<p>Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;</p> +<p>Alors elle me dit d'une voix gracieuse,</p> +<p>Plus claire que l'argent: Matre, o donc allons-nous?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par del le soleil et par del l'espace,</p> +<p>O Dieu n'arriverait qu'aprs l'ternit;</p> +<p>Mais avant d'tre au but ton aile sera lasse:</p> +<p>Car je veux voir mon rve en sa ralit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DIVA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>On donnait Favart <cite>Mos</cite>. Tamburini</p> +<p>Le basso cantante, le tnor Rubini,</p> +<p>Devaient jouer tous deux dans la pice; et la salle,</p> +<p>Quand on l'eut largie et faite colossale,</p> +<p>Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,</p> +<p>N'aurait pu contenir son public ce soir-l.</p> +<p>Moi, plus heureux que tous, j'avais tout connatre,</p> +<p>Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du matre.</p> +<p>Aimant peu l'opra, c'est hasard si j'y vais,</p> +<p>Et je n'avais pas vu le <cite>Mose</cite> franais;</p> +<p>Car notre idiome, nous, rauque et sans prosodie,</p> +<p>Fausse toute musique; et la note hardie,</p> +<p>Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,</p> +<p>Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.</p> +<p>J'tais l, les deux bras en croix sur la poitrine,</p> +<p>Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;</p> +<p>Mes artres chantant avec un sourd frisson,</p> +<p>Mon oreille tendue et buvant chaque son;</p> +<p>Attentif comme au bruit de la grle fanfare</p> +<p>Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.</p> +<p>Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,</p> +<p>A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;</p> +<p>Et la toile tomba. C'tait le premier acte.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span></div> +<p>Alors je regardai; plus nette et plus exacte,</p> +<p>A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,</p> +<p>Chaque tte son tour passait avec ses traits.</p> +<p>Certes, sous l'ventail et la grille dore,</p> +<p>Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambre,</p> +<p>Au reflet des joyaux, au feu des diamants,</p> +<p>Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,</p> +<p>J'en vis plus d'une belle et mritant loge;</p> +<p>Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge</p> +<p>J'aperus une femme. Il me sembla d'abord,</p> +<p>La loge lui formant un cadre de son bord,</p> +<p>Que c'tait un tableau de Titien ou Giorgione,</p> +<p>Moins la fume antique et moins le vernis jaune,</p> +<p>Car elle se tenait dans l'immobilit,</p> +<p>Regardant devant elle avec simplicit,</p> +<p>La bouche panouie en un demi-sourire,</p> +<p>Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.</p> +<p>Sa coiffure tait basse, et ses cheveux moirs</p> +<p>Descendaient vers sa tempe en deux flots spars.</p> +<p>Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;</p> +<p>Pour parure et bijoux, sa grce naturelle;</p> +<p>Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur,</p> +<p>Rien que le repos d'me et la bont de cœur.</p> +<p>Au bout de quelque temps, la belle crature,</p> +<p>Se lassant d'tre ainsi, prit une autre posture,</p> +<p>Le col un peu pench, le menton sur la main,</p> +<p>De faon montrer son beau profil romain,</p> +<p>Son paule et son dos aux tons chauds et vivaces,</p> +<p>O l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.</p> +<p>Tout perdait son clat, tout tombait ct</p> +<p>De cette virginale et sereine beaut;</p> +<p>Mon me tout entire cet aspect magique</p> +<p>Ne se souvenait plus d'couter la musique,</p> +<p>Tant cette morbidezze et ce laisser-aller</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span></div> +<p>tait chose charmante et douce contempler,</p> +<p>Tant l'œil se reposait avec mlancolie</p> +<p>Sur ce ple jasmin transplant d'Italie.</p> +<p>Moins pris des beaux sons qu'pris des beaux contours,</p> +<p>Mme au <i lang="it" xml:lang="it">parlar spiegar</i>, je regardais toujours;</p> +<p>J'admirais part moi la gracieuse ligne</p> +<p>Du col se repliant comme le col d'un cygne,</p> +<p>L'ovale de la tte et la forme du front,</p> +<p>La main pure et correcte, avec le beau bras rond;</p> +<p>Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,</p> +<p>Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.</p> +<p>Jusqu' ce jour j'avais en vain cherch le beau;</p> +<p>Ces formes sans puissance et cette fade peau</p> +<p>Sous laquelle le sang ne court que par la fivre</p> +<p>Et que jamais soleil ne mordit de sa lvre,</p> +<p>Ce dessin lche et mou, ce coloris blafard,</p> +<p>M'avaient fait blasphmer la saintet de l'art.</p> +<p>J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture</p> +<p>D'un habit idal revtent la nature.</p> +<p>Ces tons harmonieux, ces beaux linaments,</p> +<p>N'ont jamais exist qu'aux cerveaux des amants;</p> +<p>J'avais dit, n'ayant vu que la laideur franaise:</p> +<p>Raphal a menti comme Paul Vronse!</p> +<p>Vous n'avez pas menti, non, matres; voil bien</p> +<p>Le marbre grec dor par l'ambre italien,</p> +<p>L'œil de flamme, le feint passionnment ple,</p> +<p>Blond comme le soleil sous son voile de hle,</p> +<p>Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqus,</p> +<p>Le nez svre et droit, la bouche aux coins arqus,</p> +<p>Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,</p> +<p>Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.</p> +<p>Non, vous n'avez pas fait un rve de beaut,</p> +<p>C'est la vie elle-mme et la ralit.</p> +<p>Votre Madone est l; dans sa loge elle pose,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></div> +<p>Prs d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;</p> +<p>Elle reste immobile et sous le mme jour,</p> +<p>Gardant comme un trsor l'harmonieux contour.</p> +<p>Artistes souverains, en copistes fidles,</p> +<p>Vous avez reproduit vos superbes modles!</p> +<p>Pourquoi, dcourag par vos divins tableaux,</p> +<p>Ai-je, enfant paresseux, jet l mes pinceaux,</p> +<p>Et pris pour vous fixer le crayon du pote,</p> +<p>Beaux rves, obsesseurs de mon me inquite,</p> +<p>Doux fantmes bercs dans les bras du dsir,</p> +<p>Formes que la parole en vain cherche saisir?</p> +<p>Pourquoi, lass trop tt dans une heure de doute,</p> +<p>Peinture bien-aime, ai-je quitt ta route?</p> +<p>Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaut,</p> +<p>Que peuvent de vains mots sans dessin arrt,</p> +<p>Et l'pithte creuse et la rime incolore?</p> +<p>Ah! combien je regrette et comme je dplore</p> +<p>De ne plus tre peintre, en te voyant ainsi</p> +<p>A <cite>Mos</cite>, dans ta loge, Julia Grisi!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1838.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">APRS LE BAL</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,</p> +<p>Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!</p> +<p>Ton page noir est l, qui, le poing sur la hanche,</p> +<p>Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,</p> +<p>Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts ross;</p> +<p>O nuit, sous ton manteau tout parsem d'toiles,</p> +<p>Cache tes bras de nacre au vent froid exposs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,</p> +<p>Sur vos fronts parfums vos longs cheveux de jais.</p> +<p>N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes</p> +<p>Oui halte la porte et souffle son air frais?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le bal est enterr. Cavaliers et danseuses,</p> +<p>Sur la tombe du bal jetez pleines mains</p> +<p>Vos colliers dfils, vos parures soyeuses,</p> +<p>Vos blancs camlias et vos ples jasmins.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Maintenant c'est le jour. La veille aprs le rve;</p> +<p>La prose aprs les vers: c'est le vide et l'ennui;</p> +<p>C'est une bulle encor qui dans les mains nous crve,</p> +<p>C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span></div> +<p>O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,</p> +<p>Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu tranant le pied,</p> +<p>D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,</p> +<p>Quand sur nos fronts blmis le spleen anglais s'assied?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,</p> +<p>Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu</p> +<p>Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,</p> +<p>Comme un cheval que fouille un peron pointu?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hier, j'tais heureux. J'tais! Mot doux et triste!</p> +<p>Le bonheur est l'clair qui fuit sans revenir.</p> +<p>Hlas! et pour ne pas oublier qu'il existe,</p> +<p>Il le faut embaumer avec le souvenir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'tais; je ne suis plus; toute la vie humaine</p> +<p>Rsume en deux mots, de l'onde et puis du vent.</p> +<p>Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramne</p> +<p>Au bonheur d'autrefois regrett si souvent?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Derrire nous le sol se crevasse et s'effondre.</p> +<p>Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau</p> +<p>Que l'on mne au boucher, ne pouvant plus le tondre,</p> +<p>La vieille Mob nous pousse grand train au tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit clore,</p> +<p>Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,</p> +<p>Et mon cœur effeuill peut refleurir encore;</p> +<p>Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car j'tais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,</p> +<p>Nous faisant dans notre me une chaste oasis,</p> +<p>Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,</p> +<p>Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span></div> +<p>Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,</p> +<p>De quelle passion ta figure vivait,</p> +<p>Et ma pense, au vol amoureux et fantasque,</p> +<p>Ralisait en toi tout ce qu'elle rvait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je nuanais ton front des pleurs de l'agate,</p> +<p>Je posais sur ta bouche un sourire charmant,</p> +<p>Et sur ta joue en fleur la pourpre dlicate</p> +<p>Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et peut-tre qu'au fond de ta noire prunelle</p> +<p>Une larme brillait au lieu d'clair joyeux,</p> +<p>Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,</p> +<p>S'coulait sous le masque invisible mes yeux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Peut-tre que l'ennui tordait ta lvre aride,</p> +<p>Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,</p> +<p>Au lieu de marque rose, une tache livide</p> +<p>Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car si la face humaine est difficile lire,</p> +<p>Si dj le front nu ment la passion,</p> +<p>Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire</p> +<p>Si vraiment la pense est sœur de l'action?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et cependant, malgr cette pense amre,</p> +<p>Tu m'as laiss, cher bal, un souvenir charmant;</p> +<p>Jamais rv d't, jamais blonde chimre,</p> +<p>Ne m'ont entre leurs bras berc plus mollement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je crois entendre encor tes rumeurs touffes,</p> +<p>Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,</p> +<p>Comme au sortir du bain, les pris et les fes,</p> +<p>Luire des seins d'argent et des cols en sueur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div> +<p>Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,</p> +<p>Passer et repasser comme une aile d'oiseau,</p> +<p>Plus suave en odeur que n'est la marjolaine</p> +<p>Ou le muguet des bois au temps du renouveau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde,</p> +<p>Je ne veux plus servir qu'une desse au ciel,</p> +<p>Endormeuse des maux et des soucis du monde;</p> +<p>J'apporte ta chapelle un pavot et du miel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nuit, mre des festins, mre de l'allgresse,</p> +<p>Toi qui prtes le pan de ton voile l'Amour,</p> +<p>Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma matresse,</p> +<p>Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TOMBE DU JOUR</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Le jour tombait, une ple nue</p> +<p>Du haut du ciel laissait nonchalamment,</p> +<p>Dans l'eau du fleuve peine remue,</p> +<p>Tremper les plis de son blanc vtement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nuit parut, la nuit morne et sereine,</p> +<p>Portant le deuil de son frre le jour,</p> +<p>Et chaque toile son trne de reine,</p> +<p>En habits d'or s'en vint faire sa cour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On entendait pleurer les tourterelles,</p> +<p>Et les enfants rver dans leurs berceaux;</p> +<p>C'tait dans l'air comme un frlement d'ailes,</p> +<p>Comme le bruit d'invisibles oiseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le ciel parlait voix basse la terre;</p> +<p>Comme au vieux temps ils parlaient en hbreu,</p> +<p>Et rptaient un acte de mystre;</p> +<p>Je n'y compris qu'un seul mot: c'tait Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA DERNIERE FEUILLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans la fort chauve et rouille</p> +<p>Il ne reste plus au rameau</p> +<p>Qu'une pauvre feuille oublie,</p> +<p>Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne reste plus dans mon me</p> +<p>Qu'un seul amour pour y chanter,</p> +<p>Mais le vent d'automne qui brame</p> +<p>Ne permet pas de l'couter;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'oiseau s'en va, la feuille tombe,</p> +<p>L'amour s'teint, car c'est l'hiver.</p> +<p>Petit oiseau, viens sur ma tombe</p> +<p>Chanter, quand l'arbre sera vert!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE TROU DU SERPENT</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Au long des murs, quand le soleil y donne,</p> +<p>Pour rchauffer mon vieux sang engourdi,</p> +<p>Avec les chiens, auprs du lazzarone,</p> +<p>Je vais m'tendre l'heure de midi.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je reste l sans rve et sans pense,</p> +<p>Comme un prodigue son dernier cu.</p> +<p>Devant ma vie, aux trois quarts dpense,</p> +<p>Dj vieillard et n'ayant pas vcu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,</p> +<p>Mon me use abandonne mon corps;</p> +<p>Je porte en moi le tombeau de moi-mme,</p> +<p>Et suis plus mort que ne sont bien des morts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand le soleil s'est cach sous la nue,</p> +<p>Devers mon trou je me trane en rampant,</p> +<p>Et jusqu'au fond de ma peine inconnue</p> +<p>Je me retire aussi froid qu'un serpent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1834.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LES VENDEURS DU TEMPLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il est par les faubourgs un ramas de maisons</p> +<p>Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,</p> +<p>Et dont les pieds baigns d'eau croupie et de boue</p> +<p>Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.</p> +<p>Rien n'est plus triste voir, dans ce vilain Paris,</p> +<p>Entre le ciel tout jaune et le pav tout gris,</p> +<p>Que ne sont ces maisons laides et rechignes.</p> +<p>Les carreaux y sont faits de toiles d'araignes;</p> +<p>Le toit pleure toujours comme un œil chassieux;</p> +<p>Les murs, btis d'hier, semblent dj tout vieux,</p> +<p>Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre gale,</p> +<p>Ils sont tous bourgeonns, pleins de lpre et de gale,</p> +<p>Pareils des vieillards de dbauche pourris,</p> +<p>Ruines sans grandeur et dignes de mpris.</p> +<p>Un bton, comme un bras que la maigreur dcharne,</p> +<p>Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.</p> +<p>Ce ne sont sur le bord des fentres que pots,</p> +<p>Matelas scher, guenilles et drapeaux,</p> +<p>Si que chaque maison, dpassant ses murailles,</p> +<p>A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des hommes vivent l, dans leur fange abrutis;</p> +<p>Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></div> +<p>Qui grouillent aussitt sous les pieds de leurs pres,</p> +<p>Comme sous un fumier grouille un nœud de vipres.</p> +<p>Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,</p> +<p>On les voit barboter, pareils des pourceaux;</p> +<p>On les voit scrofuleux, nous et culs-de-jattes,</p> +<p>Comme un crapaud bless qui saute sur trois pattes,</p> +<p>Descendre en trbuchant quelque roide escalier</p> +<p>Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.</p> +<p>D'autres, en vagissant d'une bouche fltrie,</p> +<p>Sucent une mamelle puise et tarie,</p> +<p>Et les mres s'en vont chantant d'une aigre voix</p> +<p>Un ignoble refrain en ignoble patois.</p> +<p>Quant aux hommes, ils sont partis la maraude;</p> +<p>A peine verrez-vous quelque fivreux qui rde,</p> +<p>Le corps entortill dans un ple lambeau,</p> +<p>Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.</p> +<p>Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hves,</p> +<p>Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,</p> +<p>Et n'y jette travers la noire humidit</p> +<p>Un blond fil de lumire aux chauds jours de l't.</p> +<p>Une odeur de prison et de maladrerie,</p> +<p>Je ne sais quel parfum de vieille juiverie</p> +<p>Vous cœure en entrant et vous saisit au nez.</p> +<p>Des vivants comme nous sont pourtant condamns</p> +<p>A respirer cet air aux miasmes mphitiques,</p> +<p>Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.</p> +<p>Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,</p> +<p>C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;</p> +<p>Ils sont dshrits de toute la nature,</p> +<p>Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.</p> +<p>Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?</p> +<p>Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,</p> +<p>Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,</p> +<p>Avec ses tons boueux cette bauche incomplte,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span></div> +<p>Certes, ce n'tait pas dans le dessein pieux</p> +<p>De scher votre bourse et de mouiller vos yeux.</p> +<p>Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,</p> +<p>Et je dis anathme a cette race impie.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,</p> +<p>Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.</p> +<p>Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables</p> +<p>Aux avares griffons dont nous parlent les fables,</p> +<p>Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,</p> +<p>Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.</p> +<p>Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;</p> +<p>Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,</p> +<p>Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,</p> +<p>Arracher vos clous d'or, portes du paradis,</p> +<p>Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,</p> +<p>Anges et chrubins, ils vous prendraient vos gloires.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,</p> +<p>Un moyen d'imposer ses volonts tous,</p> +<p>Et de faire fleurir sa libre fantaisie</p> +<p>Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.</p> +<p>L'or, ce n'est pas pour eux des chteaux au soleil,</p> +<p>Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,</p> +<p>Un srail choisir, de belles courtisanes</p> +<p>Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,</p> +<p>Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,</p> +<p>Une collection de grands matres anciens,</p> +<p>L'imprial tokay, cte cte en sa cave,</p> +<p>Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span></div> +<p>L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idal,</p> +<p>L'anneau de Salomon, le talisman fatal,</p> +<p>Qui, forant venir les dmons et les anges,</p> +<p>Fait les ralits de nos rves tranges.</p> +<p>Ils aiment l'or pour l'or: c'est l leur passion;</p> +<p>Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;</p> +<p>Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,</p> +<p>Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.</p> +<p>Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trsor,</p> +<p>Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les choses de ce monde et les choses divines,</p> +<p>Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,</p> +<p>Ils ne respectent rien et vont dtruisant tout.</p> +<p>Ils jettent sans piti dans le creuset qui bout,</p> +<p>Avec leurs cercueils peints et dors, les momies</p> +<p>Des gnrations dans le temps endormies.</p> +<p>Ils brlent le pass pour avoir ce peu d'or</p> +<p>Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.</p> +<p>Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,</p> +<p>Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,</p> +<p>Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,</p> +<p>L'ange du tabernacle et les chsses des saints,</p> +<p>Les beaux lambris d'glise et les stalles sculptes</p> +<p>Gisent au fond des cours pleines charretes;</p> +<p>Pour cuire leur pture ils n'ont pas d'autre bois</p> +<p>Que des dbris d'autel et des morceaux de croix.</p> +<p>C'est un bcher dor qui chauffe leur cuisine,</p> +<p>Cependant qu'accroupie au coin du feu Lsine,</p> +<p>Les yeux caves, le teint plus ple qu'un citron,</p> +<p>Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.</p> +<p>L'pine de son dos est colle son ventre,</p> +<p>Son paule est convexe et sa poitrine rentre,</p> +<p>Elle a des sourcils gris mls de longs poils blancs;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span></div> +<p>Comme un bissac de pauvre, chacun de ses flancs</p> +<p>Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;</p> +<p>On peut compter les fils de sa robe de bure,</p> +<p>Et, quoiqu'elle soit riche payer vingt palais,</p> +<p>Ses manches laissent voir ses coudes violets;</p> +<p>Elle claque du bec comme fait la cigogne,</p> +<p>Et, quand elle remue et vaque sa besogne,</p> +<p>On entend ses os secs chaque mouvement,</p> +<p>Comme un gond mal graiss, rendre un sourd grincement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,</p> +<p>Hynes du pass, vrais chacals de l'histoire,</p> +<p>C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,</p> +<p>Pour prendre leur linceul, les trpasss aux vers,</p> +<p>Et qui ne laissez pas debout une colonne</p> +<p>Sur la fosse d'un sicle o pendre sa couronne.</p> +<p>Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,</p> +<p>Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel,</p> +<p>Soyez maudits!</p> +<p class="i7"> Jamais dluge de Barbares,</p> +<p>Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,</p> +<p>Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,</p> +<p>N'ont fait autant de mal que vous en faites l.</p> +<p>Quand ils eurent tu la ville aux sept collines,</p> +<p>Ils laissrent au corps son linceul de ruines.</p> +<p>Ils dtruisaient, car telle tait leur mission,</p> +<p>Mais ne spculaient pas sur leur destruction.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues</p> +<p>Prs de leurs pidestaux moisissent abattues!</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span></div> +<p>Destructeurs endiabls, c'est vous dont le marteau</p> +<p>Laisse une cicatrice au front de tout chteau;</p> +<p>C'est vous qui dcoiffez toutes nos mtropoles,</p> +<p>Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;</p> +<p>Vous qui dshabillez les saintes et les saints,</p> +<p>Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints</p> +<p>Et rompez les clochers, comme une jeune fille</p> +<p>Entre ses doigts distraits rompt une frle aiguille;</p> +<p>C'est cause de vous que l'on dit des Franais:</p> +<p>Ils brisent leur pass: c'est un peuple mauvais.</p> +<p>Encor, si vous tiez la vieille bande noire!</p> +<p>Mais vous tes venus bien aprs la victoire.</p> +<p>Vous becquetez le corps que d'autres ont tu;</p> +<p>Vous avez attendu que sa chair ait pu,</p> +<p>Avant que de tomber sur le gant terre,</p> +<p>Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,</p> +<p>Par une nuit sans lune, o le firmament noir</p> +<p>N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir,</p> +<p>Vous avez abattu votre vol circulaire</p> +<p>Et port tout joyeux la charogne votre aire.</p> +<p>Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,</p> +<p>S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,</p> +<p>Mlant ses vils abois la trompe de cuivre,</p> +<p>Le noble cerf dix cors, qu' peine elle osait suivre;</p> +<p>Et les bassets trapus, arrivs les derniers,</p> +<p>Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.</p> +<p>Vous tes les bassets. Vous mangez la cure</p> +<p>Par les chiens courageux aux lches prpare.</p> +<p>Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,</p> +<p>Et drobent l'argent dans les poches des morts.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O fille de Satan, toi, la vieille bande,</p> +<p>Comme ta mission, tu fus horrible et grande.</p> +<p>Je ne sais quelle rude et sombre majest</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span></div> +<p>Drape sinistrement ta monstruosit;</p> +<p>Une fauve aurole autour de toi rayonne</p> +<p>Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.</p> +<p>Des nerfs herculens se tordent tes bras;</p> +<p>L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;</p> +<p>Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,</p> +<p>Et le monde branl craque dans tes treintes.</p> +<p>C'est toi qui commenas ce prilleux duel</p> +<p>Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;</p> +<p>Et quand tu secouais, de tes mains insenses,</p> +<p>Les croix sur les clochers, si prs de Dieu dresses,</p> +<p>On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,</p> +<p>En signe de douleur allait pleurer le sang;</p> +<p>On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie</p> +<p>Et reluire son front une aurole vraie,</p> +<p>Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,</p> +<p>Aprs l'avoir frapp, ne se schassent point.</p> +<p>Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,</p> +<p>Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;</p> +<p>On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,</p> +<p>Et quel foudre il gardait ces insultes-l.</p> +<p>Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,</p> +<p>Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;</p> +<p>Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,</p> +<p>Les anges effars quittrent leurs arceaux;</p> +<p>Mais tu ne savais pas si dans les nefs dsertes</p> +<p>Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,</p> +<p>Leur œil de diamant et leurs lances de feu,</p> +<p>A cheval sur l'clair, les milices de Dieu.</p> +<p>La premire et sans peur tu mis la main sur l'arche,</p> +<p>Et tes enfants perdus allrent droit leur marche,</p> +<p>Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas</p> +<p>En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.</p> +<p>Tu fus la posie et l'idal du crime;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div> +<p>Tu dtrnais Jsus de son gibet sublime,</p> +<p>Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.</p> +<p>La vieille monarchie avec la vieille foi</p> +<p>Rlait entre tes bras, toute bleue et livide,</p> +<p>Comme autrefois Ante aux bras du grand Alcide.</p> +<p>Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,</p> +<p>Du trne et de l'autel tous deux sont tombs morts.</p> +<p>Au seul bruit de tes pas les noires basiliques</p> +<p>Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;</p> +<p>Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,</p> +<p>Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;</p> +<p>Le dragon se tordant au bout de la gouttire</p> +<p>Tchait de dgager ses ailerons de pierre;</p> +<p>Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;</p> +<p>Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,</p> +<p>Demandaient: Qu'est-ce donc? leurs voisins plus blmes,</p> +<p>Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mmes.</p> +<p>Quand tu manquais de rois jeter tes chiens,</p> +<p>Tu forais Saint-Denis te rendre les siens;</p> +<p>Tu descendais sans peur sous les funbres porches.</p> +<p>Les spectres, blouis aux lueurs de tes torches,</p> +<p>Fuyaient chevels en poussant des clameurs.</p> +<p>Troubls dans leur sommeil, tous ces ples dormeurs,</p> +<p>Rvant d'ternit, pensaient l'heure venue,</p> +<p>O le Christ doit juger les hommes sur sa nue;</p> +<p>Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux</p> +<p>Leur paupire embaume afin de voir leurs yeux,</p> +<p>Certes ils pouvaient croire ton rire sauvage,</p> +<p>A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,</p> +<p>Qu'ils taient bien damns, et qu'un diable d'enfer</p> +<p>Venait les emporter dans ses griffes de fer.</p> +<p>L'pouvante crispait leur bouche violette,</p> +<p>Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,</p> +<p>Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></div> +<p>Que pour guillotiner un vritable roi.</p> +<p>Tes rves n'taient pas hants de noirs fantmes;</p> +<p>Toutes les sommits, ttes de rois et dmes,</p> +<p>Devaient fatalement tomber sous ton marteau,</p> +<p>Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;</p> +<p>Tu n'tais que le bras de la nouvelle ide,</p> +<p>Et le sang comme l'eau, sur ta robe inonde,</p> +<p>Coulait et te faisait une pourpre ton tour.</p> +<p>O tueuse de rois, souveraine d'un jour!</p> +<p>Tes forfaits taient noirs et grands comme l'abme,</p> +<p>Mais tu gardais au moins la majest du crime,</p> +<p>Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,</p> +<p>Et, si tu profanais les cadavres des rois,</p> +<p>C'tait pour te venger et non pas pour leur prendre</p> +<p>Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A UN JEUNE TRIBUN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ami, vous avez beau, dans votre austrit,</p> +<p>N'estimer chaque objet que par l'utilit,</p> +<p>Demander tout d'abord quoi tendent les choses</p> +<p>Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;</p> +<p>Vous avez beau vouloir vers ce ple commun</p> +<p>Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;</p> +<p>Il est dans la nature, il est de belles choses,</p> +<p>Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,</p> +<p>Des potes rveurs et des musiciens</p> +<p>Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens,</p> +<p>Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,</p> +<p>Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,</p> +<p>Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,</p> +<p>coutent le rcit de leurs amours nafs.</p> +<p>Il est de ces esprits qu'une faon de phrase,</p> +<p>Un certain choix de mots tient un jour en extase,</p> +<p>Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin</p> +<p>Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.</p> +<p>D'autres seront pris de la beaut du monde</p> +<p>Et du rayonnement de la lumire blonde;</p> +<p>Ils resteront des mois assis devant des fleurs,</p> +<p>Tchant de s'imprgner de leurs vives couleurs;</p> +<p>Un air de tte heureux, une forme de jambe,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span></div> +<p>Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,</p> +<p>Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.</p> +<p>Qu'importent ceux-l les affaires du temps</p> +<p>Et le grave souci des choses politiques?</p> +<p>Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,</p> +<p>Et comment sont coups vos cheveux blonds ou bruns,</p> +<p>Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?</p> +<p>Vos discours sont trs-beaux, mais j'aime mieux des roses.</p> +<p>Les antiques Vnus, aux gracieuses poses,</p> +<p>Que l'on voit, talant leur sainte nudit,</p> +<p>Raliser en marbre un rve de beaut,</p> +<p>Ont plus fait, mon sens, pour le bonheur du monde,</p> +<p>Que tous ces vains travaux o votre orgueil se fonde;</p> +<p>Restez assis plutt que de perdre vos pas.</p> +<p>Le lis ne file pas et ne travaille pas;</p> +<p>Il lui suffit d'avoir la blancheur clatante,</p> +<p>Il jette son parfum et cela le contente.</p> +<p>Dans sa coupe il rserve aux voyageurs du ciel</p> +<p>Une perle de pluie, une goutte de miel,</p> +<p>Et la sylphide, au bal d'Obron invite,</p> +<p>Se taille dans sa feuille une robe argente.</p> +<p>Qui de vous osera lui dire: Paresseux!</p> +<p>Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux</p> +<p>Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,</p> +<p>Se cachent en hiver sous la paille des bouges,</p> +<p>Et qu'il ne ptrit pas de ses doigts blancs du pain</p> +<p>A tous les malheureux qui vont criant la faim?</p> +<p>Qui donc dira cela, que toute chose belle,</p> +<p>Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle</p> +<p>Et son enseignement et sa moralit?</p> +<p>Comment pourrons-nous croire la Divinit</p> +<p>Si nous n'coutons pas le rossignol qui chante,</p> +<p>Si nous n'en voyons pas une preuve touchante</p> +<p>Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span></div> +<p>La fleur de la valle avec son encensoir?</p> +<p>Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?</p> +<p>Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos mes,</p> +<p>Laissons tourner le monde et les choses aller;</p> +<p>Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,</p> +<p>Et nous pouvons fort bien retirer notre paule,</p> +<p>Sans faire choir le ciel et dranger le ple.</p> +<p>Se croire le pivot de la cration</p> +<p>Est une erreur commune toute ambition;</p> +<p>L'on est persuad qu'on est indispensable</p> +<p>Et l'on ne pse pas le poids d'un grain de sable</p> +<p>Aux balances d'airain des grands vnements.</p> +<p>L'on tombe chaque jour en des tonnements</p> +<p>A voir quel peu d'cume au torrent de l'abme</p> +<p>Fait un homme jet de la plus haute cime,</p> +<p>Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait pass,</p> +<p>Par le premier qui vient on le voit remplac.</p> +<p>Nos agitations ne laissent pas de trace:</p> +<p>C'est la bulle sur l'eau qui crve et qui s'efface;</p> +<p>En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot gal,</p> +<p>Le fleuve travers tout court au gouffre fatal,</p> +<p>Et dans l'ternit mystrieuse et noire</p> +<p>Entrane ce gravier que l'on nomme l'histoire.</p> +<p>Quand votre nom serait creus dans le rocher,</p> +<p>L'intarissable flot qui semble le lcher,</p> +<p>Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son matre,</p> +<p>De sa langue d'azur le fera disparatre,</p> +<p>Et, si profondment qu'ait fouill le ciseau,</p> +<p>Le rocher coup sr durera moins que l'eau.</p> +<p>Et vous, mon jeune ami, tte sereine et blonde,</p> +<p>A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde</p> +<p>Qui jamais n'a rendu le vaisseau confi?</p> +<p>O retrouverez-vous le temps sacrifi,</p> +<p>Et ce qu'a de votre me emport sur son aile</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span></div> +<p>Des rvolutions la tempte ternelle?</p> +<p>Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,</p> +<p>Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,</p> +<p>Et traverser pied ce grand dsert de prose,</p> +<p>Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose</p> +<p>Offre candidement sa bouche vos baisers,</p> +<p>A l'ge o les bonheurs sont tellement aiss,</p> +<p>Que c'en est un dj d'tre au monde et de vivre?</p> +<p>De ses parfums ambrs le printemps vous enivre,</p> +<p>La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;</p> +<p>Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,</p> +<p>Et la fe amoureuse, afin de vous sduire,</p> +<p>Se baigne devant vous dans la source, et fait luire</p> +<p>A travers les roseaux, sous le flot argentin,</p> +<p>Son paule de nacre et son dos de satin.</p> +<p>Mais, sourd tout cela comme un anachorte,</p> +<p>Vous foulez sans piti la pauvre violette;</p> +<p>La fe en soupirant rattache ses cheveux,</p> +<p>Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,</p> +<p>Et reprend tristement ses habits sur les branches.</p> +<p>Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches</p> +<p>Au pays d'Avalon vous auraient emport;</p> +<p>Dans les tourelles d'or d'un palais enchant</p> +<p>Vous auriez vu passer votre vie en doux rves:</p> +<p>Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grves,</p> +<p>Sur les clats de verre et les tessons casss,</p> +<p>A travers les dbris des trnes renverss,</p> +<p>Vous avez prfr, faussant votre nature,</p> +<p>Pieds nus et dans la nuit, marcher l'aventure;</p> +<p>Vous avez oubli les sentiers d'autrefois,</p> +<p>Et vous ne suivez plus la rverie au bois:</p> +<p>Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;</p> +<p>Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,</p> +<p>Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span></div> +<p>Le front tout soucieux et pench vers le sol,</p> +<p>Vous passez sans rpondre au gai salut des merles.</p> +<p>O donc est-il ce temps o vous comptiez les perles</p> +<p>Et les beaux diamants aux clairs diaprs</p> +<p>Que rpand le matin sur le velours des prs?</p> +<p>Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,</p> +<p>Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;</p> +<p>Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc</p> +<p>Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,</p> +<p>Et vous en composiez, enfantines merveilles,</p> +<p>Des colliers trois rangs et des pendants d'oreilles.</p> +<p>Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,</p> +<p>Qui, passant leur front rouge entre les bls gaux,</p> +<p>Au revers du sillon, de leurs petites langues,</p> +<p>Vous faisaient autrefois de si belles harangues?</p> +<p>De votre ngligence ils sont tout attrists</p> +<p>Et se plaignent au vent de n'tre plus chants.</p> +<p>C'est en vain que juillet les convie sa fte;</p> +<p>Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tte,</p> +<p>Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.</p> +<p>Les bluets dsols ont tous la larme l'œil,</p> +<p>Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire</p> +<p>Que vous ayez perdu si vite la mmoire</p> +<p>Des entretiens nafs et des charmants amours</p> +<p>Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!</p> +<p>Ami, vous tiez fait pour chanter sous le htre,</p> +<p>Comme le doux berger que Mantoue a vu natre,</p> +<p>La blonde Amaryllis en couplets alterns.</p> +<p>De sauvages odeurs vos vers tout imprgns</p> +<p>Sentent le serpolet, le thym et la framboise;</p> +<p>A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,</p> +<p>Et, tout merveill, du sommeil des ormeaux</p> +<p>Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.</p> +<p>Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></div> +<p>D'une bouche forme aux chants lgiaques;</p> +<p>Laissez cette besogne aux orateurs braillards,</p> +<p>Qui, le pied sur la borne et les cheveux pars,</p> +<p>Jurent six gredins, tout grouillants de vermine,</p> +<p>Qu'ils ont vraiment sauv Rome de la ruine.</p> +<p>Rome se sauvera toute seule trs-bien;</p> +<p>Ses destins sont crits et nous n'y ferons rien.</p> +<p>Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?</p> +<p>Que le char de l'tat s'enfonce dans la boue,</p> +<p>Ou, par les rangs presss de ce btail humain,</p> +<p>S'ouvre, en les crasant, un plus large chemin,</p> +<p>Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse</p> +<p>Quelque petit sentier, par une pente douce,</p> +<p>Regagnant le sommet d'un coteau spar,</p> +<p>D'o l'œil se perd au fond d'un lointain azur;</p> +<p>Et nous attendrons l que notre jour arrive,</p> +<p>Voyant de haut la mer se briser la rive,</p> +<p>Et les vaisseaux l-bas palpiter sous le vent.</p> +<p>La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;</p> +<p>Marchands, hommes de guerre, orateurs et potes,</p> +<p>La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;</p> +<p>Pour sa gerbe elle prend l'pi comme la fleur,</p> +<p>Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;</p> +<p>Elle va, du coupant de sa courbe faucille,</p> +<p>Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;</p> +<p>Elle fauche le champ de l'un l'autre bout,</p> +<p>Et dans son grenier noir elle serre le tout.</p> +<p>A quoi bon s'efforcer jusques perdre haleine,</p> +<p>Courir droite, gauche, et prendre tant de peine,</p> +<p>Quand peut-tre le fer, prs de notre sillon,</p> +<p>Se balance et fait luire un sinistre rayon?</p> +<p>Quelle chose est utile en ce monde o nous sommes?</p> +<p>Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,</p> +<p>Qui peut dire lequel tait Napolon</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span></div> +<p>Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?</p> +<p>Qui le dcidera? L'existence est un songe</p> +<p>O rien n'est sr, sinon que le mme ver ronge</p> +<p>Le corps du citoyen utile et positif</p> +<p>Et le corps du rveur et du pote oisif.</p> +<p>Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,</p> +<p>Entre nant et rien quelle est la diffrence?</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHOC DE CAVALIERS</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier il m'a sembl (sans doute j'tais ivre)</p> +<p>Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers</p> +<p>Tout cuirasss de fer, tout imbriqus de cuivre,</p> +<p>Et caparaonns de harnois singuliers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,</p> +<p>Des Mduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards</p> +<p>Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,</p> +<p>Et des nœuds de serpents caillaient leurs brassards.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par moment, du rebord de l'arcade gante,</p> +<p>Un cavalier bless perdant son point d'appui,</p> +<p>Un cheval effar tombait dans l'eau bante,</p> +<p>Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'tait vous, mes dsirs, c'tait vous, mes penses,</p> +<p>Qui cherchiez forcer le passage du pont,</p> +<p>Et vos corps tout meurtris sous leurs armes fausses,</p> +<p>Dorment ensevelis dans le gouffre profond.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE POT DE FLEURS</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Parfois un enfant trouve une petite graine,</p> +<p>Et tout d'abord, charm de ses vives couleurs,</p> +<p>Pour la planter, il prend un pot de porcelaine</p> +<p>Orn de dragons bleus et de bizarres fleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,</p> +<p>Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;</p> +<p>Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge</p> +<p>Tant qu'il fasse clater le ventre du vaisseau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse</p> +<p>Sur les dbris du pot brandir ses verts poignards;</p> +<p>Il la veut arracher, mais la tige est tenace;</p> +<p>Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi germa l'amour dans mon me surprise;</p> +<p>Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:</p> +<p>C'est un grand alos dont la racine brise</p> +<p>Le pot de porcelaine aux dessins clatants.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SPHINX</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dans le Jardin Royal o l'on voit les statues,</p> +<p>Une Chimre antique entre toutes me plat;</p> +<p>Elle pousse en avant deux mamelles pointues,</p> +<p>Dont le marbre vein semble gonfl de lait.</p> + +<p>Son visage de femme est le plus beau du monde;</p> +<p>Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;</p> +<p>Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,</p> +<p>On s'aperoit qu'elle a des griffes ses pieds.</p> + +<p>Les jeunes nourrissons qui passent devant elle</p> +<p>Tendent leurs petits bras et veulent avec cris</p> +<p>Coller leur bouche ronde sa dure mamelle;</p> +<p>Mais, quand ils l'ont touche, ils reculent surpris,</p> + +<p>C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimres:</p> +<p>La face en est charmante et le revers bien laid.</p> +<p>Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mres</p> +<p>N'ont pas pour notre lvre une goutte de lait.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">PENSE DE MINUIT</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une minute encor, madame, et cette anne,</p> +<p>Commence avec vous, avec vous termine,</p> +<p class="i2"> Ne sera plus qu'un souvenir.</p> +<p>Minuit: voil son glas que la pendule sonne,</p> +<p>Elle s'en est alle en un lieu d'o personne</p> +<p class="i2"> Ne peut la faire revenir:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelque part, loin, bien loin, par del les toiles.</p> +<p>Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.</p> +<p class="i2"> Sur le bord du nant jet;</p> +<p>Limbes de l'impalpable, invisible royaume</p> +<p>O va ce qui n'a pas de corps ni de fantme,</p> +<p class="i2"> Ce qui n'est rien ayant t;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O va le son, o va le souffle, o va la flamme,</p> +<p>La vision qu'en rve on peroit avec l'me,</p> +<p class="i2"> L'amour de notre cœur chass;</p> +<p>La pense inconnue close en notre tte;</p> +<p>L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;</p> +<p class="i2"> Le prsent qui se fait pass;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></div> +<p>Un -compte d'un an pris sur les ans qu' vivre</p> +<p>Dieu veut bien nous prter; une feuille du livre</p> +<p class="i2"> Tourne avec le doigt du temps;</p> +<p>Une scne nouvelle rajouter au drame,</p> +<p>Un chapitre de plus au roman dont la trame</p> +<p class="i2"> S'embrouille d'instants en instants;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un autre pas de fait dans cette route morne,</p> +<p>De la vie et du temps, dont la dernire borne,</p> +<p class="i2"> Proche ou lointaine, est un tombeau;</p> +<p>O l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;</p> +<p>O de votre bonheur toujours chaque ronce</p> +<p class="i2"> Derrire vous reste un lambeau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Du haut de cette anne avec labeur gravie,</p> +<p>Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie</p> +<p class="i2"> Qu'un souvenir presque effac,</p> +<p>Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,</p> +<p>Je contemple un moment, des yeux de la mmoire,</p> +<p class="i2"> Le vaste horizon du pass.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi le voyageur, du haut de la colline,</p> +<p>Avant que tout fait le versant qui s'incline</p> +<p class="i2"> Ne les drobe son regard,</p> +<p>Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues</p> +<p>Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues</p> +<p class="i2"> Il a fait depuis son dpart.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mes ans vanouis mes pieds se dploient</p> +<p>Comme une plaine obscure o quelques points chatoient</p> +<p class="i2"> D'un rayon de soleil frapps:</p> +<p>Sur les plans loigns qu'un brouillard d'oubli cache,</p> +<p>Une poque, un dtail nettement se dtache</p> +<p class="i2"> Et revit mes yeux tromps.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span></div> +<p>Ce qui fut moi jadis m'apparat: silhouette</p> +<p>Qui ne ressemble plus au moi qu'elle rpte;</p> +<p class="i2"> Portrait sans modle aujourd'hui;</p> +<p>Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte</p> +<p>Que le pass ravit au prsent qu'il emporte;</p> +<p class="i2"> Reflet dont le corps s'est enfui.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'hsite en me voyant devant moi reparatre,</p> +<p>Hlas! et j'ai souvent peine me reconnatre</p> +<p> Sous ma figure d'autrefois.</p> +<p>Comme un homme qu'on met tout coup en prsence</p> +<p>De quelque ancien ami dont l'ge et dont l'absence</p> +<p class="i2"> Ont chang les traits et la voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tant de choses depuis par cette pauvre tte,</p> +<p>Ont pass! dans cette me et ce cœur de pote,</p> +<p class="i2"> Comme dans l'aire des aiglons,</p> +<p>Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pense</p> +<p>Se dbattent, heurtant leur coquille brise</p> +<p class="i2"> Avec leurs ongles dj longs!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je ne suis plus le mme: me et corps, tout diffre;</p> +<p>Hors le nom, rien de moi n'est rest; mais qu'y faire?</p> +<p class="i2"> Marcher en avant, oublier.</p> +<p>On ne peut sur le temps reprendre une minute,</p> +<p>Ni faire remonter un grain aprs sa chute</p> +<p class="i2"> Au fond du fatal sablier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La tte de l'enfant n'est plus dans cette tte</p> +<p>Maigre, dcolore, ainsi que me l'ont faite</p> +<p class="i2"> L'tude austre et les soucis.</p> +<p>Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui mdite</p> +<p>Et dont quelque tourmente intrieure agite</p> +<p class="i2"> Comme deux serpents les sourcils.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span></div> +<p>Ma joue tait sans plis, toute rose, et ma lvre</p> +<p>Aux coins toujours arqus riait; jamais la fivre</p> +<p class="i2"> N'en avait noirci le corail.</p> +<p>Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des tincelles</p> +<p>Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles</p> +<p class="i2"> Doublaient le ciel dans leur mail.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon cœur avait mon ge, il ignorait la vie;</p> +<p>Aucune illusion, amrement ravie,</p> +<p class="i2"> Jeune, ne l'avait rendu vieux;</p> +<p>Il s'panouissait toute chose belle,</p> +<p>Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,</p> +<p class="i2"> Le mal tait bien, le bien mieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ma posie, enfant la grce ingnue,</p> +<p>Les cheveux dnous, sans corset, jambe nue,</p> +<p class="i2"> Un brin de folle avoine en main,</p> +<p>Avec son collier fuit de perles de rose,</p> +<p>Sa robe prismatique au soleil irise,</p> +<p class="i2"> Allait chantant par le chemin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et puis l'ge est venu qui donne la science,</p> +<p>J'ai lu Werther, Ren, son frre d'alliance;</p> +<p class="i2"> Ces livres, vrais poisons du cœur,</p> +<p>Qui dflorent la vie et nous dgotent d'elle,</p> +<p>Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;</p> +<p class="i2"> Byron et son don Juan moqueur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce fut un dur rveil: ayant vu que les songes</p> +<p>Dont je m'tais berc n'taient que des mensonges,</p> +<p class="i2"> Les croyances, des hochets creux,</p> +<p>Je cherchai la gangrne au fond de tout, et, comme</p> +<p>Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,</p> +<p class="i2"> Et je devins bien malheureux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span></div> +<p>La pense et la forme ont pass comme un rve.</p> +<p>Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlve?</p> +<p class="i2"> Dans quel coin du chaos met-il</p> +<p>Ces aspects oublis comme l'habit qu'on change,</p> +<p>Tous ces moi du mme homme? et quel royaume trange</p> +<p class="i2"> Leur sert de patrie ou d'exil?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystre;</p> +<p>Nous le saurons peut-tre la fin, car la terre</p> +<p class="i2"> Que la pioche jette au cercueil</p> +<p>Avec sa sombre voix explique bien des choses;</p> +<p>Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.</p> +<p class="i2"> L'ternit commence au seuil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,</p> +<p>De vous entretenir de tout cela. Mon me,</p> +<p class="i2"> Ainsi qu'un vase trop rempli,</p> +<p>Dborde, laissant choir mille vagues penses,</p> +<p>Et ces ressouvenirs d'illusions passes</p> +<p class="i2"> Rembrunissent mon front pli.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh! que vous fait cela, dites-vous, tte folle,</p> +<p>De vous inquiter d'une ombre qui s'envole?</p> +<p class="i2"> Pourquoi donc vouloir retenir,</p> +<p>Comme un enfant mutin, sa mre par la robe,</p> +<p>Ce pass qui s'en va? De ce qu'il vous drobe</p> +<p class="i2"> Consolez-vous par l'avenir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez; devant vous l'horizon est immense.</p> +<p>C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;</p> +<p class="i2"> Le ciel est bleu, le soleil luit.</p> +<p>La route de ce monde est pour vous une alle,</p> +<p>Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sable:</p> +<p class="i2"> Marchez o le temps vous conduit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span></div> +<p>Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.</p> +<p>Oh! vous avez raison, je me le dis moi-mme,</p> +<p class="i2"> L'avenir devrait m'tre cher;</p> +<p>Mais c'est en vain, hlas! que votre voix m'exhorte;</p> +<p>Je rve, et mon baiser votre front avorte,</p> +<p class="i2"> Et je me sens le cœur amer.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CHANSON DE MIGNON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ange de posie, vierge blanche et blonde,</p> +<p>Tu me veux donc quitter et courir par le monde?</p> +<p>Toi qui, voyant passer du seuil de la maison</p> +<p>Les nuages du soir sur le rouge horizon,</p> +<p>Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,</p> +<p>Ne t'es jamais surprise les dsirer suivre;</p> +<p>Toi, mme au ciel d't, par le jour le plus bleu,</p> +<p>Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,</p> +<p>Quel grand dsir te prend, ma folle hirondelle!</p> +<p>D'abandonner le nid et de dployer l'aile?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! restons tous les deux prs du foyer assis,</p> +<p>Restons; je te ferai, petite, des rcits,</p> +<p>Des contes merveilleux, tenir ton oreille</p> +<p>Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.</p> +<p>Le vent rle et se plaint comme un agonisant;</p> +<p>Le dogue rveill hurle au bruit du passant;</p> +<p>Il fait froid: c'est l'hiver; la grle grand bruit fouette</p> +<p>Les carreaux palpitants; la rauque girouette</p> +<p>Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.</p> +<p>O veux-tu donc aller?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i11"> O mon matre, sais-tu</p> +<p>La chanson que Mignon chante Wilhelm dans Gœthe?</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span></div> +<p>Ne la connais-tu pas la terre du pote,</p> +<p>La terre du soleil o le citron mrit,</p> +<p>O l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?</p> +<p>C'est l, matre, c'est l qu'il faut mourir et vivre,</p> +<p>C'est l qu'il faut aller, c'est l qu'il me faut suivre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,</p> +<p>Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,</p> +<p>Brleraient la peau blanche et ta chair diaphane.</p> +<p>La ple violette au vent d't se fane;</p> +<p>Il lui faut la rose et le gazon pais,</p> +<p>L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;</p> +<p>C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.</p> +<p>Fille du Nord comme elle, frle crature!</p> +<p>Que ferais-tu l-bas sur le sol tranger?</p> +<p>Ah! la patrie est belle et l'on perd changer.</p> +<p>Crois-moi, garde ton rve.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i12"> Italie! Italie!</p> +<p>Si riche et si dore, oh! comme ils t'ont salie!</p> +<p>Les pieds des nations ont battu tes chemins;</p> +<p>Leur contact a lim tes vieux angles romains,</p> +<p>Les faux dilettanti s'rigeant en artistes,</p> +<p>Les riches ennuys et les rimeurs touristes,</p> +<p>Les petits lords Byrons fondent de toutes parts</p> +<p>Sur ton cadavre terre, mre des Csars!</p> +<p>Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;</p> +<p>L'un se pme au rocher et l'autre la cascade:</p> +<p>Ce sont, chaque pas, des admirations,</p> +<p>Des yeux levs en l'air et des contorsions.</p> +<p>Au moindre bloc informe et dvor de mousse,</p> +<p>Au moindre pan de mur o le lentisque pousse,</p> +<p>On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,</p> +<p>A faire de piti rire les monuments.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></div> +<p>L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,</p> +<p>Tche de trouver beaux tes damns gigantesques,</p> +<p>O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier</p> +<p>Pour savoir si c'est l qu'il doit s'extasier;</p> +<p>L'autre, plus amateur de ruines antiques,</p> +<p>Ne rve que frontons, corniches et portiques,</p> +<p>Baise chaque pav de la Via-Lata,</p> +<p>Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.</p> +<p>De mots italiens fardant leurs rimes blmes,</p> +<p>Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en pomes,</p> +<p>Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:</p> +<p>Artistes et dandys, roturiers, baronnets,</p> +<p>Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,</p> +<p>Afin de remporter un pan de ta tunique!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Restons, car au retour on court risque souvent</p> +<p>De ne retrouver plus son vieux pre vivant,</p> +<p>Et votre chien vous mord, ne sachant plus connatre</p> +<p>Dans l'tranger bruni celui qui fut son matre:</p> +<p>Les cœurs qui vous taient ouverts se sont ferms,</p> +<p>D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aims,</p> +<p>Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.</p> +<p>Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:</p> +<p>Le monde o vous viviez s'est arrang sans vous,</p> +<p>Et l'on a divis votre part entre tous.</p> +<p>Vous tes comme un mort qu'on croit au cimetire,</p> +<p>Et qui, rompant un soir le linceul et la bire,</p> +<p>Retourne sa maison croyant trouver encor</p> +<p>Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;</p> +<p>Mais sa femme a dj combl la place vide,</p> +<p>Et son or est aux mains d'un hritier avide;</p> +<p>Ses amis sont changs, en sorte que le mort,</p> +<p>Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,</p> +<p>Ne demandera plus qu' rentrer sous la terre</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></div> +<p>Pour dormir sans rveil dans son lit solitaire.</p> +<p>C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:</p> +<p>C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.</p> +<p>L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe</p> +<p>Qu'un autre amour dans l'me, et la larme qui tombe</p> +<p>N'est pas sche encor, que la bouche sourit,</p> +<p>Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'crit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Restons pour tre aims, et pour qu'on se souvienne</p> +<p>Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne</p> +<p>Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!</p> +<p>Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.</p> +<p>Ds qu'aux yeux bien aims votre vue est ravie,</p> +<p>Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;</p> +<p>Ds que l'on n'entend plus le son de votre voix,</p> +<p>Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,</p> +<p>Vous tes mort; vos traits se troublent et s'effacent</p> +<p>Au fond de la mmoire, et d'autres les remplacent.</p> +<p>Pour qu'on lui soit fidle il faut que le ramier</p> +<p>Ne quitte pas le nid et vive au colombier.</p> +<p>Restons au colombier. Aprs tout, notre France</p> +<p>Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,</p> +<p>Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici</p> +<p>De beaux palais voir et des tableaux aussi.</p> +<p>Nous avons des donjons, de vieilles cathdrales</p> +<p>Aussi haut que Saint-Pierre levant leurs spirales;</p> +<p>Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,</p> +<p>Saint-Severin dardant sa flche entre les toits,</p> +<p>Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,</p> +<p>Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;</p> +<p>Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,</p> +<p>Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,</p> +<p>Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,</p> +<p>O l'on peut suivre en paix ses chres rveries;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span></div> +<p>Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,</p> +<p>Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,</p> +<p>Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,</p> +<p>Ce qui vaut mieux que tout, belle vagabonde,</p> +<p>Le foyer domestique, ineffable en douceurs,</p> +<p>Avec la mre au coin et les petites sœurs,</p> +<p>Et le chat familier qui se joue et se roule,</p> +<p>Et, pour hter le temps quand goutte goutte il coule,</p> +<p>Quelques anciens amis causant de vers et d'art,</p> +<p>Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ROMANCE</h3> +</div> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au pays o se fait la guerre</p> +<p>Mon bel ami s'en est all;</p> +<p>Il semble mon cœur dsol</p> +<p>Qu'il ne reste que moi sur terre!</p> +<p>En parlant, au baiser d'adieu,</p> +<p>Il m'a pris mon me ma bouche.</p> +<p>Qui le tient si longtemps, mon Dieu!</p> +<p>Voil le soleil qui se couche,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les pigeons, sur le toit roucoulent,</p> +<p>Roucoulent amoureusement</p> +<p>Avec un son triste et charmant;</p> +<p>Les eaux sous les grands saules coulent.</p> +<p>Je me sens tout prs de pleurer;</p> +<p>Mon cœur comme un lis plein s'panche,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span></div> +<p>Et je n'ose plus esprer.</p> +<p>Voici briller la lune blanche,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelqu'un monte grands pas la rampe:</p> +<p>Serait-ce lui, mon doux amant?</p> +<p>Ce n'est pas lui, mais seulement</p> +<p>Mon petit page avec ma lampe.</p> +<p>Vents du soir, volez, dites-lui</p> +<p>Qu'il est ma pense et mon rve,</p> +<p>Toute ma joie et mon ennui.</p> +<p>Voici que l'aurore se lve,</p> +<p>Et moi, toute seule en ma tour,</p> +<p>J'attends encore son retour.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SPECTRE DE LA ROSE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Soulve ta paupire close</p> +<p>Qu'effleure un songe virginal;</p> +<p>Je suis le spectre d'une rose</p> +<p>Que tu portais hier au bal.</p> +<p>Tu me pris encore emperle</p> +<p>Des pleurs d'argent de l'arrosoir,</p> +<p>Et parmi la fte toile</p> +<p>Tu me promenas tout le soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O toi qui de ma mort fus cause,</p> +<p>Sans que tu puisses le chasser,</p> +<p>Toute la nuit mon spectre rose</p> +<p>A ton chevet viendra danser.</p> +<p>Mais ne crains rien, je ne rclame</p> +<p>Ni messe ni <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>;</p> +<p>Ce lger parfum est mon me,</p> +<p>Et j'arrive du paradis.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mon destin fut digne d'envie:</p> +<p>Pour avoir un trpas si beau,</p> +<p>Plus d'un aurait donn sa vie,</p> +<p>Car j'ai ta gorge pour tombeau,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></div> +<p>Et sur l'albtre o je repose</p> +<p>Un pote avec un baiser</p> +<p>crivit: Ci-gt une rose</p> +<p>Que tous les rois vont jalouser.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LAMENTO<br /> +<span class="small">LA CHANSON DU PCHEUR</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i2"> Ma belle amie est morte:</p> +<p class="i2"> Je pleurerai toujours;</p> +<p class="i2"> Sous la tombe elle emporte</p> +<p class="i2"> Mon me et mes amours.</p> +<p class="i2"> Dans le ciel, sans m'attendre,</p> +<p class="i2"> Elle s'en retourna;</p> +<p class="i2"> L'ange qui l'emmena</p> +<p class="i2"> Ne voulut pas me prendre.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i2"> La blanche crature</p> +<p class="i2"> Est couche au cercueil.</p> +<p class="i2"> Comme dans la nature</p> +<p class="i2"> Tout me parat en deuil!</p> +<p class="i2"> La colombe oublie</p> +<p class="i2"> Pleure et songe l'absent;</p> +<p class="i2"> Mon me pleure et sent</p> +<p class="i2"> Qu'elle est dpareille.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></div> +<p class="i2"> Sur moi la nuit immense</p> +<p class="i2"> S'tend comme un linceul;</p> +<p class="i2"> Je chante ma romance</p> +<p class="i2"> Que le ciel entend seul.</p> +<p class="i2"> Ah! comme elle tait belle</p> +<p class="i2"> Et comme je l'aimais!</p> +<p class="i2"> Je n'aimerai jamais</p> +<p class="i2"> Une femme autant qu'elle.</p> +<p class="i2"> Que mon sort est amer!</p> +<p>Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DDAIN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Une piti me prend quand part moi je songe</p> +<p>A cette ambition terrible qui nous ronge</p> +<p>De faire parmi tous reluire notre nom,</p> +<p>De ne voir s'lever par-dessus nous personne,</p> +<p>D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,</p> +<p>D'tre salu grand comme Gœthe ou Byron.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les peintres jusqu'au soir courbs sur leurs palettes,</p> +<p>Les amphions frappant leurs claviers, les potes,</p> +<p>Tous les blmes rveurs, tous les croyants de l'art,</p> +<p>Dans ces noms clatants et saints sur tous les autres,</p> +<p>Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font aptres,</p> +<p>Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est l le grand souci qui tous, tant que nous sommes,</p> +<p>Dans cet ge mauvais, austres jeunes hommes,</p> +<p>Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;</p> +<p>La passion du beau nous tient et nous tourmente,</p> +<p>La sve sans issue au fond de nous fermente,</p> +<p>Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ces frles enfants, la terreur de leur mre,</p> +<p>Qui s'puisent en vain suivre leur chimre,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></div> +<p>Combien dj sont morts! combien encor mourront!</p> +<p>Combien au beau moment, gloire, froide statue,</p> +<p>Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,</p> +<p>Ples, sur ton paule ont inclin le front!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,</p> +<p>Travailler, oublier d'tre heureux et de vivre;</p> +<p>Ne pas avoir une heure dormir au soleil,</p> +<p>A courir dans les bois sans arrire-pense;</p> +<p>Gmir d'une minute au plaisir dpense,</p> +<p>Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Jeter son me au vent et semer sans qu'on sache</p> +<p>Si le grain sortira du sillon qui le cache,</p> +<p>Et si jamais l't dorera le bl vert;</p> +<p>Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,</p> +<p>Entassant des trsors et rassemblant des marbres,</p> +<p>Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,</p> +<p>Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;</p> +<p>Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;</p> +<p>Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,</p> +<p>La terre les boit vite, et pas une ne perce,</p> +<p>Pour arriver vous, le suaire et le plomb.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu nous comble de biens, notre mre Nature</p> +<p>Rit amoureusement chaque crature;</p> +<p>Le spectacle du ciel est admirable voir;</p> +<p>La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;</p> +<p>Des vents tout parfums nous chantent aux oreilles:</p> +<p>Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise</p> +<p>Quand vous passez: C'est lui! Pour que dans une glise,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span></div> +<p>Saint-Denis, Westminster, sous un pav noirci,</p> +<p>On vous couche ct de rois que le ver mange,</p> +<p>N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange</p> +<p>Et cette inscription: Un grand homme est ici.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>En vrit c'est tout.—O nant! folie!</p> +<p>Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.</p> +<p>Vouloir l'ternit lorsque l'on n'a qu'un jour!</p> +<p>Rver, chercher le beau, fonder une mmoire,</p> +<p>Et forger un par un les rayons de sa gloire,</p> +<p>Comme si tout cela valait un mot d'amour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CE MONDE-CI ET L'AUTRE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vos premires saisons peine sont closes,</p> +<p>Enfant, et vous avez dj vu plus de choses</p> +<p>Qu'un vieillard qui trbuche au seuil de son tombeau.</p> +<p>Tout ce que la nature a de grand et de beau,</p> +<p>Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,</p> +<p>Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...</p> +<p>Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,</p> +<p>La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,</p> +<p>L'Europe dcrpite et la jeune Amrique;</p> +<p>Car votre peau cuivre aux ardeurs du tropique,</p> +<p>Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,</p> +<p>S'est faite presque blanche nos ts frileux.</p> +<p>Votre enfance joyeuse a pass comme un rve,</p> +<p>Dans la verte savane et sur la blonde grve;</p> +<p>Le vent vous apportait des parfums inconnus;</p> +<p>Le sauvage Ocan baisait vos beaux pieds nus,</p> +<p>Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,</p> +<p>Chante et jette un hochet au nouveau-n qui pleure,</p> +<p>Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous</p> +<p>Ses coquilles de moire et son murmure doux.</p> +<p>Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes</p> +<p>cartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span></div> +<p>Les tamaniers en fleur vous prtaient des abris;</p> +<p>Vous aviez pour jouer des nids de colibris;</p> +<p>Les papillons dors vous ventaient de l'aile,</p> +<p>L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;</p> +<p>Les magnolias penchaient la tte en souriant,</p> +<p>La fontaine au flot clair s'en allait babillant;</p> +<p>Les bengalis coquets, se mirant son onde,</p> +<p>Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,</p> +<p>Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,</p> +<p>Un refrain la bouche et des fleurs dans les mains!</p> +<p>Aux heures du midi, nonchalante crole,</p> +<p>Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,</p> +<p>Et la bonne ngresse aux dents blanches qui rit,</p> +<p>Chassant les moucherons d'auprs de votre lit.</p> +<p>Vous aviez tous les biens, heureuse crature,</p> +<p>La belle libert dans la belle nature,</p> +<p>Et puis un grand dsir d'inconnu vous a pris,</p> +<p>Vous avez voulu voir et la France et Paris.</p> +<p>La brise a du vaisseau fait onder la bannire,</p> +<p>Le vieux monstre Ocan, secouant sa crinire</p> +<p>Et courbant devant vous sa tte de lion,</p> +<p>Sur son paule bleue, avec soumission,</p> +<p>Vous a jusques aux bords de la France vante,</p> +<p>Sans rugir une fois, fidlement porte.</p> +<p>Aprs celles de Dieu, les merveilles de l'art</p> +<p>Ont tonn votre me avec votre regard.</p> +<p>Vous avez vu nos tours, nos palais, nos glises,</p> +<p>Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.</p> +<p>Nos beaux jardins royaux, o, de Grce venus,</p> +<p>trangers comme vous, frissonnent les dieux nus,</p> +<p>Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,</p> +<p>O chaque maison dresse une gueule qui fume.</p> +<p>Quel spectacle pour vous, fille du soleil,</p> +<p>Vous toute brune encor de son baiser vermeil.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></div> +<p>La pluie a ruissel sur vos vitres jaunies,</p> +<p>Et, triste entre vos sœurs au foyer runies,</p> +<p>En entendant pleurer les bches dans le feu,</p> +<p>Vous avez regrett l'Amrique au ciel bleu,</p> +<p>Et la mer amoureuse avec ses tides lames</p> +<p>Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;</p> +<p>Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,</p> +<p>Les mangliers tranant leurs bras irrsolus;</p> +<p>Toute cette nature orientale et chaude,</p> +<p>O chaque herbe flamboie et semble une meraude,</p> +<p>Et vous avez souffert, votre cœur a saign,</p> +<p>Vos yeux se sont levs vers ce ciel gris baign</p> +<p>D'une vapeur trange et d'un brouillard de houille,</p> +<p>Vers ces arbres chargs d'un feuillage de rouille,</p> +<p>Et vous avez compris, ple fleur du dsert,</p> +<p>Que loin du sol natal votre arome se perd,</p> +<p>Qu'il vous faut le soleil et la blanche rose</p> +<p>Dont vous tiez l-bas toute jeune arrose;</p> +<p>Les baisers parfums des brises de la mer,</p> +<p>La place libre au ciel, l'espace et le grand air;</p> +<p>Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des potes</p> +<p>Au fond de vous trouva des fibres toutes prtes;</p> +<p>Au chœur mlodieux votre voix put s'unir;</p> +<p>Le prisme du regret dorant le souvenir</p> +<p>De cent petits dtails, de mille circonstances,</p> +<p>Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.</p> +<p>Chaque larme furtive chappe vos yeux</p> +<p>Se condensait en perle, en joyaux prcieux;</p> +<p>Dans le rhythme profond, votre jeune pense</p> +<p>Brillait plus savamment, chaque jour enchsse;</p> +<p>Vous avez pntr les mystres de l'art,</p> +<p>Aussi, tout plore, avant votre dpart,</p> +<p>Pour vous baiser au front, la belle posie</p> +<p>Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span></div> +<p>Pour dire votre cœur vous avez une voix.</p> +<p>Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;</p> +<p>Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vtre!</p> +<p>De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1833.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VERSAILLES<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cit;</p> +<p>Comme Venise au fond de son Adriatique,</p> +<p>Tu tranes lentement ton corps paralytique,</p> +<p>Chancelant sous le poids de ton manteau sculpt.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel appauvrissement! quelle caducit!</p> +<p>Tu n'es que suranne et tu n'es pas antique,</p> +<p>Et nulle herbe pieuse au long de ton portique</p> +<p>Ne grimpe pour voiler ta ple nudit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme une dlaisse l'cart, sous ton arbre,</p> +<p>Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,</p> +<p>Tu guettes le retour de ton royal amant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le rival du soleil dort sous son monument;</p> +<p>Les eaux de tes jardins jamais se sont tues,</p> +<p>Et tu n'auras bientt qu'un peuple de statues.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1837.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA CARAVANE<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>La caravane humaine au Sahara du monde,</p> +<p>Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,</p> +<p>S'en va tranant le pied, brle aux feux du jour,</p> +<p>Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le grand lion rugit et la tempte gronde;</p> +<p>A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;</p> +<p>La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,</p> +<p>Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on avance toujours, et voici que l'on voit</p> +<p>Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:</p> +<p>C'est un bois de cyprs, sem de blanches pierres.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu, pour vous reposer, dans le dsert du temps,</p> +<p>Comme des oasis, a mis les cimetires:</p> +<p>Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">DESTINE<br /> +<span class="small">SONNET</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Comme la vie est faite! et que le train du monde</p> +<p>Nous pousse aveuglment en des chemins divers!</p> +<p>Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,</p> +<p>Promne sans repos sa course vagabonde;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'autre, vrai docteur Faust, baign d'ombre profonde,</p> +<p>Auprs de sa croise troite, carreaux verts,</p> +<p>Poursuit de son fauteuil quelques rves amers,</p> +<p>Et dans l'me sans fond laisse filer la sonde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh bien! celui qui court sur la terre tait n</p> +<p>Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,</p> +<p>C'tait son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronn.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille</p> +<p>Par le trou du volet, tait le voyageur.</p> +<p>Ils ont pass tous deux ct du bonheur.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></div> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">NOTRE-DAME</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Las de ce calme plat, o, d'avance fanes,</p> +<p>Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annes;</p> +<p>Las d'touffer ma vie en un salon troit,</p> +<p>Avec de jeunes fats et des femmes frivoles</p> +<p>changeant sans profit de banales paroles;</p> +<p>Las de toucher toujours mon horizon du doigt.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour me refaire au grand et me rlargir l'me,</p> +<p>Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,</p> +<p class="i2"> Je suis all souvent, Victor,</p> +<p>A huit heures, l't, quand le soleil se couche,</p> +<p>Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,</p> +<p class="i2"> Flotte comme un gros ballon d'or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout chatoie et reluit; le peintre et le pote</p> +<p>Trouvent l des couleurs pour charger leur palette,</p> +<p>Et des tableaux ardents vous brler les yeux;</p> +<p>Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,</p> +<p>Tons faire trouver Rubens et Titien ples;</p> +<p>Ithuriel rpand son crin dans les cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span></div> +<p>Cathdrales de brume aux arches fantastiques,</p> +<p>Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,</p> +<p class="i2"> Par la glace de l'eau doubls;</p> +<p>La brise qui s'en joue et dchire leurs franges</p> +<p>Imprime, en les roulant, mille formes tranges</p> +<p class="i2"> Aux nuages chevels.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte</p> +<p>Le jour qui fuit revt la cathdrale sainte,</p> +<p>bauche grands traits l'horizon de feu;</p> +<p>Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,</p> +<p>Semblent les deux grands bras que la ville en prire,</p> +<p>Avant de s'endormir, lve vers son Dieu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi que sa patronne, sa tte gothique</p> +<p>La vieille glise attache une gloire mystique</p> +<p class="i2"> Faite avec les splendeurs du soir;</p> +<p>Les roses des vitraux en rouges tincelles</p> +<p>S'caillent brusquement, et comme des prunelles</p> +<p class="i2"> S'ouvrent toutes rondes pour voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nef panouie, entre ses ctes minces,</p> +<p>Semble un crabe gant faisant mouvoir ses pinces.</p> +<p>Une araigne norme, ainsi que des rseaux</p> +<p>Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,</p> +<p>En fils ariens, en dlicates mailles,</p> +<p>Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,</p> +<p>Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,</p> +<p class="i2"> Sous un chaud baiser de soleil,</p> +<p>Bizarrement peupls de monstres hraldiques,</p> +<p>closent tout d'un coup cent parterres magiques</p> +<p class="i2"> Aux fleurs d'azur et de vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span></div> +<p>Lgendes d'autrefois, merveilleuses histoires</p> +<p>crites dans la pierre, enfers et purgatoires</p> +<p>Dvotement taills par de nafs ciseaux;</p> +<p>Pidestaux du portail, qui pleurent leurs statues,</p> +<p>Par les hommes et non par le temps abattues,</p> +<p>Licornes, loups-garous, chimriques oiseaux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dogues hurlant au bout des gouttires, tarasques,</p> +<p>Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,</p> +<p class="i2"> Chevaliers vainqueurs de gants,</p> +<p>Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,</p> +<p>Myriades de saints rouls en collerettes</p> +<p class="i2"> Autour des trois porches bants,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lancettes, pendentifs, ogives, trfles grles</p> +<p>O l'arabesque folle accroche ses dentelles</p> +<p>Et son orfvrerie ouvre grand travail,</p> +<p>Pignons trous jour, flches dchiquetes,</p> +<p>Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontes,</p> +<p>La cathdrale luit comme un bijou d'mail!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre</p> +<p>Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,</p> +<p class="i2"> Et qu'on revoit enfin le bleu,</p> +<p>Le vide par-dessus et par-dessous l'abme,</p> +<p>Une crainte vous prend, un vertige sublime</p> +<p class="i2"> A se sentir si prs de Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,</p> +<p>Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,</p> +<p>Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></div> +<p>L'abme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,</p> +<p>Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige</p> +<p>Et fait au front des tours trembler les garde-fous.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les combles anguleux, avec leurs girouettes,</p> +<p>Dcoupent, en passant, d'tranges silhouettes</p> +<p class="i2"> Au fond de votre œil bloui,</p> +<p>Et dans le gouffre immense o le corbeau tournoie,</p> +<p>Bte apocalyptique, en se tordant aboie</p> +<p class="i2"> Paris clatant, inou!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce fate,</p> +<p>Soi, chtif et petit, une ville ainsi faite;</p> +<p>Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;</p> +<p>Debout, l-haut, plus prs du ciel que de la terre,</p> +<p>Comme l'aigle planant, voir au sein du cratre,</p> +<p>Loin, bien loin, la fume et la lave qui bout!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De la rampe, o le vent par les trfles arabes,</p> +<p>En se jouant, redit les dernires syllabes</p> +<p class="i2"> De l'hosanna du sraphin,</p> +<p>Voir s'agiter l-bas, parmi les brumes vagues,</p> +<p>Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;</p> +<p class="i2"> L'entendre murmurer sans fin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Que c'est grand! que c'est beau! les frles chemines,</p> +<p>De leurs turbans fumeux en tout temps couronnes,</p> +<p>Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,</p> +<p>Et la lumire oblique aux artes hardies,</p> +<p>Jetant de tous cts de riches incendies,</p> +<p>Dans la moire du fleuve enchsse cent miroirs</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille</p> +<p>Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille</p> +<p class="i2"> Sous les bijoux et les atours,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span></div> +<p>Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine</p> +<p>Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine</p> +<p class="i2"> N'en porte son col les grands jours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dmes</p> +<p>Dont les fronts ardoiss luisent comme des heaumes,</p> +<p>Des murs cartels d'ombre et de clair, des toits</p> +<p>De toutes les couleurs, des rsilles de rues,</p> +<p>Des palais touffs o comme des verrues</p> +<p>S'accrochent des taux et des bouges troits!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ici, l, devant vous, derrire, droite, gauche,</p> +<p>Des maisons! des maisons! le soir vous en bauche</p> +<p class="i2"> Cent mille avec un trait de feu!</p> +<p>Sous le mme horizon, Tyr, Babylone et Rome,</p> +<p>Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme</p> +<p class="i2"> Qu'on pourrait croire fait par Dieu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et cependant, si beau que soit, Notre-Dame,</p> +<p>Paris ainsi vtu de sa robe de flamme,</p> +<p>Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,</p> +<p>Quand on est descendu tout se mtamorphose,</p> +<p>Tout s'affaisse et s'teint: plus rien de grandiose,</p> +<p>Plus rien, except toi, qu'on admire toujours.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,</p> +<p>Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,</p> +<p class="i2"> Et le Seigneur habite en toi.</p> +<p>Monde de posie, en ce monde de prose,</p> +<p>A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,</p> +<p class="i2"> L'on est pieux et plein de foi!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></div> +<p>Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,</p> +<p>Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,</p> +<p>Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,</p> +<p>A regarder d'en bas ce sublime spectacle,</p> +<p>On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,</p> +<p>Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme nos monuments tournure bourgeoise</p> +<p>Se font petits devant ta majest gauloise,</p> +<p class="i2"> Gigantesque sœur de Babel!</p> +<p>Prs de toi, tout l-haut, nul dme, nulle aiguille;</p> +<p>Les fates les plus fiers ne vont qu' ta cheville,</p> +<p class="i2"> Et ton vieux chef heurte le ciel.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui pourrait prfrer, dans son got pdantesque,</p> +<p>Aux plis graves et droits de ta robe dantesque</p> +<p>Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,</p> +<p>Ces Panthons btards, dcalqus dans l'cole,</p> +<p>Antique friperie emprunte Vignole,</p> +<p>Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O vous, maons du sicle, architectes athes,</p> +<p>Cervelles, dans un moule uniforme jetes,</p> +<p class="i2"> Gens de la rgle et du compas,</p> +<p>Btissez des boudoirs pour des agents de change,</p> +<p>Et des huttes de pltre des hommes de fange;</p> +<p class="i2"> Mais des maisons pour Dieu, non pas!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Parmi les palais neufs, les portiques profanes,</p> +<p>Les Parthnons coquets, glises courtisanes,</p> +<p>Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,</p> +<p>Les maisons sans pudeur de la ville paenne,</p> +<p>On dirait te voir, Notre-Dame chrtienne,</p> +<p>Une matrone chaste au milieu de catins!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="date">1831.</p> +</div></div> + +<div><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></div> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MAGDALENA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'entrai dernirement dans une vieille glise;</p> +<p>La nef tait dserte, et sur la dalle grise</p> +<p>Les feux du soir, passant par les vitraux dors,</p> +<p>Voltigeaient et dansaient, ardemment colors.</p> +<p>Comme je m'en allais, visitant les chapelles,</p> +<p>Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,</p> +<p>Dans un coin du jub j'aperus un tableau</p> +<p>Reprsentant un Christ qui me parut trs-beau.</p> +<p>On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;</p> +<p>Leurs chairs, d'un ton pareil la cire de cierge,</p> +<p>Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,</p> +<p>A ces fantmes blancs qui se dressent le soir</p> +<p>Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:</p> +<p>Leurs robes plis droits, ainsi que des suaires,</p> +<p>S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque leurs pieds</p> +<p>Ainsi faits, l'on et dit qu'ils fussent copis,</p> +<p>Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique</p> +<p>D'un vieux matre pisan, artiste catholique,</p> +<p>Tant l'on voyait reluire autour de leur beaut</p> +<p>Le nimbe rayonnant de la mysticit,</p> +<p>Et tant l'on respirait dans leur humble attitude</p> +<p>Les parfums onctueux de la batitude.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></div> +<p>Sans doute que c'tait l'œuvre d'un Allemand,</p> +<p>D'un lve d'Holbein, mort bien obscurment,</p> +<p>A vingt ans, de misre et de mlancolie,</p> +<p>Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;</p> +<p>Car ses ttes semblaient, avec leur blanche chair,</p> +<p>Un rve de soleil par une nuit d'hiver.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je restai bien longtemps dans la mme posture,</p> +<p>Pensif, contempler cette ple peinture;</p> +<p>Je regardais le Christ sur son infme bois,</p> +<p>Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.</p> +<p>Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains cloues,</p> +<p>Ses chairs par les bourreaux coups de fouet troues,</p> +<p>La blessure livide et bante son flanc;</p> +<p>Son front d'ivoire o perle une sueur de sang;</p> +<p>Son corps blafard ray par des lignes vermeilles,</p> +<p>Me faisaient natre au cœur des pitis nonpareilles,</p> +<p>Et mes yeux dbordaient en des ruisseaux de pleurs</p> +<p>Comme dut en verser la mre des douleurs.</p> +<p>Dans l'outremer du ciel les chrubins fidles</p> +<p>Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,</p> +<p>Et l'un d'eux recueillait, un ciboire la main,</p> +<p>Le pur sang de la plaie o boit le genre humain;</p> +<p>La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mre!</p> +<p>Son divin Fils en proie l'agonie amre;</p> +<p>Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,</p> +<p>Mornes, chevels, sans soupirs et sans voix,</p> +<p>Plus dgouttant de pleurs qu'aprs la pluie un arbre,</p> +<p>taient debout, pareils des piliers de marbre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'tait, certe, un spectacle faire rflchir,</p> +<p>Et je sentis mon cou, comme un roseau flchir</p> +<p>Sous le vent que faisait l'aile de ma pense,</p> +<p>Avec le chant du soir vers le ciel lance.</p> +<p>Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></div> +<p>Et je pris mon menton dans le creux de ma main,</p> +<p>Et je me dis: O Christ! tes douleurs sont trop vives;</p> +<p>Aprs ton agonie au jardin des Olives,</p> +<p>Il fallait remonter prs de ton Pre, au ciel,</p> +<p>Et nous laisser, nous, l'ponge avec le fiel;</p> +<p>Les clous percent ta chair, et les fleurons d'pines</p> +<p>Entrent profondment dans tes tempes divines.</p> +<p>Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort</p> +<p>Recule pouvante ce sublime effort,</p> +<p>Elle a peur de sa proie, elle hsite la prendre,</p> +<p>Sachant qu'aprs trois jours il la lui faudra rendre,</p> +<p>Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,</p> +<p>Lvera de ses mains la pierre du tombeau;</p> +<p>Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,</p> +<p>Adorable victime entre toutes bnie;</p> +<p>Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,</p> +<p>tendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.</p> +<p>O rigoureux destin! une pareille vie</p> +<p>D'une pareille mort si promptement suivie!</p> +<p>Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!</p> +<p>O donc est le bonheur, le vin doux et le miel?</p> +<p>La parole d'amour pour compenser l'injure,</p> +<p>Et la bouche qui donne un baiser par blessure?</p> +<p>Dieu lui-mme a besoin, quand il est blasphm,</p> +<p>Pour nous bnir encor de se sentir aim,</p> +<p>Et tu n'as pas, Jsus, travers cette terre,</p> +<p>N'ayant jamais press sur ton cœur solitaire</p> +<p>Un cœur sincre et pur, et fait ce long chemin</p> +<p>Sans avoir une paule o reposer ta main,</p> +<p>Sans une me choisie o rpandre avec flamme</p> +<p>Tous les trsors d'amour enferms dans ton me.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne vous alarmez pas, esprits religieux,</p> +<p>Car l'inspiration descend toujours des cieux,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></div> +<p>Et mon ange gardien, quand vint cette pense,</p> +<p>De son bouclier d'or ne l'a pas repousse.</p> +<p>C'est l'heure de l'extase o Dieu se laisse voir,</p> +<p>L'Angelus plor tinte aux cloches du soir:</p> +<p>Comme aux bras de l'amant une vierge pme,</p> +<p>L'encensoir d'or exhale une haleine embaume;</p> +<p>La voix du jour s'teint; les reflets des vitraux,</p> +<p>Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,</p> +<p>Et l'on entend courir, sous les ogives frles,</p> +<p>Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;</p> +<p>La foi descend des cieux avec l'obscurit;</p> +<p>L'orgue vibre; l'cho rpond: ternit!</p> +<p>Et la blanche statue, en sa couche de pierre,</p> +<p>Rapproche ses deux mains et se met en prire.</p> +<p>Comme un captif brisant les portes du cachot,</p> +<p>L'me du corps s'chappe et s'lance si haut,</p> +<p>Qu'elle heurte, en son vol, au dtour d'un nuage,</p> +<p>L'toile chevele et l'archange en voyage;</p> +<p>Tandis que la raison, avec son pied boteux,</p> +<p>La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.</p> +<p>C'est cette heure-l que les divins potes</p> +<p>Sentent grandir leur front et deviennent prophtes.</p> +<p>O mystre d'amour! mystre profond!</p> +<p>Abme inexplicable o l'esprit, se confond!</p> +<p>Qui de nous osera, philosophe ou pote,</p> +<p>Dans cette sombre nuit plonger avant la tte?</p> +<p>Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,</p> +<p>Pour chanter dignement tout ce pome obscur?</p> +<p>Qui donc cartera l'aile blanche et dore</p> +<p>Dont un ange abritait cette amour ignore?</p> +<p>Qui nous dira le nom de cette autre loa?</p> +<p>Et quelle me, Jsus, t'aimer se voua?</p> +<p>Murs de Jrusalem, vnrables dcombres,</p> +<p>Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span></div> +<p>O palmiers du Carmel! cdres du Liban!</p> +<p>Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?</p> +<p>Si vos troncs vermoulus et si vos tours mines</p> +<p>Dans leur cho fidle ont, depuis tant d'annes,</p> +<p>Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,</p> +<p>Conserv leur mmoire et le son de leur voix,</p> +<p>Parlez et dites-nous, forts! ruines!</p> +<p>Tout ce que vous savez de ces amours divines</p> +<p>Dites quels purs clairs dans leurs yeux reluisaient.</p> +<p>Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'lanaient!</p> +<p>Et toi, Jourdain, rponds, sous les berceaux de palmes,</p> +<p>Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,</p> +<p>Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux</p> +<p>Que n'en trane aprs lui le paon tout radieux,</p> +<p>Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses</p> +<p>Glisser en se parlant avec des voix plus douces</p> +<p>Que les roucoulements des colombes de mai,</p> +<p>Que le premier aveu de celle que j'aimai;</p> +<p>Et dans un pur baiser, symbole du mystre,</p> +<p>Unir la terre au ciel et le ciel la terre?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les chos sont muets, et le flot du Jourdain</p> +<p>Murmure sans rpondre et passe avec ddain;</p> +<p>Les morts de Josaphat, troubls dans leur silence,</p> +<p>Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance</p> +<p>Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,</p> +<p>Le chant du rossignol et le nid du ramier.</p> +<p>Frre, mais voyez donc comme la Madeleine</p> +<p>Laisse sur son col blanc couler flots d'bne</p> +<p>Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux</p> +<p>Mlancoliquement se tournent vers les cieux!</p> +<p>Qu'elle est belle! Jamais, depuis ve la blonde,</p> +<p>Une telle beaut n'apparut sur le monde,</p> +<p>Son front est si charmant, son regard est si doux,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span></div> +<p>Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,</p> +<p>Quand le dsir craintif rde et s'approche d'elle,</p> +<p>Fait luire son pe et le chasse coups d'aile.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O ple fleur d'amour close au paradis,</p> +<p>Qui rpands tes parfums dans nos dserts maudits,</p> +<p>Comment donc as-tu fait, fleur! pour qu'il te reste</p> +<p>Une couleur si frache, une odeur si cleste?</p> +<p>Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,</p> +<p>Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?</p> +<p>Quel miracle du ciel, sainte prostitue,</p> +<p>Que ton cœur, cette mer si souvent remue,</p> +<p>Des coquilles du bord et du limon impur</p> +<p>N'ait pas, dans l'ouragan, souill ses flots d'azur,</p> +<p>Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide</p> +<p>La perle blanche au fond de ton me candide!</p> +<p>C'est que tout cœur aimant est rhabilit,</p> +<p>Qu'il vous vient une autre me, et que la puret</p> +<p>Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,</p> +<p>Comme sa sœur coupable une sœur qui fait grce;</p> +<p>C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;</p> +<p>C'est que l'amour est saint et peut tout expier.</p> +<p>Mon grand peintre ignor, sans en savoir les causes,</p> +<p>Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;</p> +<p>Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,</p> +<p>Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;</p> +<p>La voyant si coupable et prenant piti d'elle,</p> +<p>Pour qu'on lui pardonnt, tu l'as faite plus belle,</p> +<p>Et ton pinceau pieux, sur le divin contour</p> +<p>A promen longtemps ses baisers pleins d'amour.</p> +<p>Elle est plus belle encor que la vierge Marie,</p> +<p>Et le prtre genoux, qui soupire et qui prie,</p> +<p>Dans sa pieuse extase hsite entre les deux,</p> +<p>Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></div> +<p>O sainte pcheresse! grande repentante!</p> +<p>Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,</p> +<p>Dans mes rves choisie, et toute la beaut,</p> +<p>Tout le rayonnement de la virginit</p> +<p>Montrant sur son front blanc la blancheur de son me,</p> +<p>Ne sauraient m'mouvoir, femme vraiment femme,</p> +<p>Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,</p> +<p>Ineffable rose faire envie aux cieux!</p> +<p>Jamais lys de Saron, divine courtisane,</p> +<p>Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,</p> +<p>N'eut un plus pur clat ni de plus doux parfums;</p> +<p>Ton beau front inond de tes longs cheveux bruns</p> +<p>Laisse voir, au travers de la peau transparente,</p> +<p>Le rve de ton me et ta pense errante,</p> +<p>Comme un globe d'albtre clair par dedans!</p> +<p>Ton œil est un foyer dont les rayons ardents</p> +<p>Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;</p> +<p>O la plus amoureuse entre toutes les femmes!</p> +<p>Les sraphins du ciel peine ont dans leur cœur</p> +<p>Plus d'extase divine et de sainte langueur;</p> +<p>Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde</p> +<p>Comme d'un manteau d'or la nudit du monde!</p> +<p>Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit</p> +<p>Celui qui t'a marque au front avec le doigt,</p> +<p>Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,</p> +<p>Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;</p> +<p>Celui qui t'apparut au jardin, ple encor</p> +<p>D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,</p> +<p>Et, pour te consoler, voulut que la premire</p> +<p>Tu le visses rempli de gloire et de lumire.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>En faisant ce tableau, Raphal inconnu,</p> +<p>N'est-ce pas? ce penser comme moi t'est venu,</p> +<p>Et que ta rverie a sond ce mystre</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span></div> +<p>Que je voudrais pouvoir la fois dire et taire?</p> +<p>O potes! allez prier cet autel,</p> +<p>A l'heure o le jour baisse, l'instant solennel,</p> +<p>Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.</p> +<p>Regardez le Jsus et puis la Madeleine;</p> +<p>Plongez-vous dans votre me, et rvez au doux bruit</p> +<p>Que font en s'ployant les ailes de la nuit;</p> +<p>Peut-tre un chrubin dtach de la toile,</p> +<p>A vos yeux, un moment, soulvera le voile,</p> +<p>Et dans un long soupir l'orgue murmurera</p> +<p>L'ineffable secret que ma bouche taira.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHANT DU GRILLON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> + +<p class="subheader">I</p> +<p>Souffle, bise! tombe flots, pluie!</p> +<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p> +<p>Je ris de la pluie et du vent;</p> +<p>En attendant que l'hiver fuie,</p> +<p>Je reste au coin du feu, rvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est moi qui suis l'esprit de l'tre!</p> +<p>Le gaz, de sa langue bleutre,</p> +<p>Lche plus doucement le bois;</p> +<p>La fume, en filet d'albtre,</p> +<p>Monte et se contourne ma voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La bouilloire rit et babille;</p> +<p>La flamme aux pieds d'argent sautille</p> +<p>En accompagnant ma chanson;</p> +<p>La bche de duvet s'habille;</p> +<p>La sve bout dans le tison.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soufflet au rle asthmatique</p> +<p>Me fait entendre sa musique;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span></div> +<p>Le tourne-broche aux dents d'acier</p> +<p>Mle au concerto domestique</p> +<p>Le tic-tac de son balancier.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les tincelles rjouies,</p> +<p>En toiles panouies,</p> +<p>Vont et viennent, croisant dans l'air</p> +<p>Les salamandres blouies,</p> +<p>Au ricanement grle et clair.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Du fond de ma cellule noire,</p> +<p>Quand Berthe vous conte une histoire,</p> +<p><cite>Le Chaperon</cite> ou <cite>l'Oiseau bleu</cite>,</p> +<p>C'est moi qui soutiens sa mmoire,</p> +<p>C'est moi qui fais taire le feu.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'touffe le bruit monotone</p> +<p>Du rouet qui grince et bourdonne;</p> +<p>J'impose silence au matou;</p> +<p>Les heures s'en vont, et personne</p> +<p>N'entend le timbre du coucou.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pendant la nuit et la journe,</p> +<p>Je chante sous la chemine;</p> +<p>Dans mon langage de grillon</p> +<p>J'ai, des rebuts de son ane,</p> +<p>Souvent consol Cendrillon.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le renard glapit dans le pige;</p> +<p>Le loup, hurlant de faim, assige</p> +<p>La ferme au milieu des grands bois;</p> +<p>Dcembre met, avec sa neige,</p> +<p>Des chemises blanches aux toits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></div> +<p>Allons, fagot, ptille et flambe;</p> +<p>Courage! farfadet ingambe,</p> +<p>Saule, bondis plus haut encor;</p> +<p>Salamandre, montre ta jambe,</p> +<p>Lve en dansant ton jupon d'or.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quel plaisir? prolonger sa veille,</p> +<p>Regarder la flamme vermeille</p> +<p>Prenant deux bras le tison,</p> +<p>A tous les bruits prter l'oreille,</p> +<p>Entendre vivre la maison!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tapi dans sa niche bien chaude,</p> +<p>Sentir l'hiver qui pleure et rde,</p> +<p>Tout blme et le nez violet,</p> +<p>Tchant de s'introduire en fraude</p> +<p>Par quelque fente du volet!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Souffle, bise! tombe flots, pluie!</p> +<p>Dans mon palais tout noir de suie,</p> +<p>Je ris de la pluie et du vent;</p> +<p>En attendant que l'hiver fuie</p> +<p>Je reste au coin du feu, rvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez les branches,</p> +<p>Comme elles sont blanches!</p> +<p>Il neige des fleurs.</p> +<p>Riant dans la pluie,</p> +<p>Le soleil essuie</p> +<p>Les saules en pleurs,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span></div> +<p>Et le ciel reflte</p> +<p>Dans la violette</p> +<p>Ses pures couleurs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La nature en joie</p> +<p>Se pare et dploie</p> +<p>Son manteau vermeil.</p> +<p>Le paon, qui se joue,</p> +<p>Fait tourner en roue</p> +<p>Sa queue au soleil.</p> +<p>Tout court, tout s'agite,</p> +<p>Pas un livre au gte;</p> +<p>L'ours sort du sommeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La mouche ouvre l'aile,</p> +<p>Et la demoiselle</p> +<p>Aux prunelles d'or,</p> +<p>Au corset de gupe,</p> +<p>Dpliant son crpe,</p> +<p>A repris l'essor.</p> +<p>L'eau gament babille,</p> +<p>Le goujon frtille:</p> +<p>Un printemps encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tout se cherche et s'aime;</p> +<p>Le crapaud lui-mme,</p> +<p>Les aspics mchants,</p> +<p>Toute crature,</p> +<p>Selon sa nature:</p> +<p>La feuille a des chants;</p> +<p>Les herbes rsonnent,</p> +<p>Les buissons bourdonnent,</p> +<p>C'est concert aux champs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span></div> +<p>Moi seul je suis triste.</p> +<p>Qui sait si j'existe,</p> +<p>Dans mon palais noir?</p> +<p>Sous la chemine,</p> +<p>Ma vie enchane</p> +<p>Coule sans espoir.</p> +<p>Je ne puis, malade,</p> +<p>Chanter ma ballade</p> +<p>Aux htes du soir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si la brise tide</p> +<p>Au vent froid succde,</p> +<p>Si le ciel est clair,</p> +<p>Moi, ma chemine</p> +<p>N'est illumine</p> +<p>Que d'un ple clair;</p> +<p>Le cercle foltre</p> +<p>Abandonne l'tre:</p> +<p>Pour moi c'est l'hiver.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur la cendre grise,</p> +<p>La pincette brise</p> +<p>Un charbon sans feu.</p> +<p>Adieu les paillettes,</p> +<p>Les blondes aigrettes!</p> +<p>Pour six mois adieu</p> +<p>La matresse bche,</p> +<p>O sous la peluche</p> +<p>Sifflait le gaz bleu!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans ma niche creuse,</p> +<p>Ma patte boiteuse</p> +<p>Me tient en prison.</p> +<p>Quand l'insecte rde,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span></div> +<p>Comme une meraude,</p> +<p>Sous le vert gazon,</p> +<p>Moi seul je m'ennuie;</p> +<p>Un mur, noir de suie,</p> +<p>Est mon horizon.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">ABSENCE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Reviens, reviens, ma bien-aime;</p> +<p>Comme une fleur loin du soleil,</p> +<p>La fleur de ma vie est ferme</p> +<p>Loin de ton sourire vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Entre nos cœurs tant de distance!</p> +<p>Tant d'espace entre nos baisers!</p> +<p>O sort amer! dure absence!</p> +<p>O grands dsirs inapaiss!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'ici l-bas, que de campagnes,</p> +<p>Que de villes et de hameaux,</p> +<p>Que de vallons et de montagnes,</p> +<p>A lasser le pied des chevaux!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Au pays qui me prend ma belle,</p> +<p>Hlas! si je pouvais aller;</p> +<p>Et si mon corps avait une aile</p> +<p>Comme mon me pour voler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par-dessus les vertes collines,</p> +<p>Les montagnes au front d'azur,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></div> +<p>Les champs rays et les ravines,</p> +<p>J'irais d'un vol rapide et sr.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le corps ne suit pas la pense;</p> +<p>Pour moi, mon me, va tout droit,</p> +<p>Comme une colombe blesse,</p> +<p>S'abattre au rebord de ton toit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Descends dans sa gorge divine,</p> +<p>Blonde et fauve comme de l'or,</p> +<p>Douce comme un duvet d'hermine,</p> +<p>Sa gorge, mon royal trsor;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et dis, mon me, cette belle:</p> +<p>Tu sais bien qu'il compte les jours,</p> +<p>O ma colombe! tire d'aile,</p> +<p>Retourne au nid de nos amours.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">AU SOMMEIL<br /> +<span class="small">HYMNE ANTIQUE</span></h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Sommeil, fils de la nuit et frre de la mort,</p> +<p>coute-moi, Sommeil: lasse de sa veille,</p> +<p>La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,</p> +<p>Et son dernier rayon, travers la feuille,</p> +<p>Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement</p> +<p>Sur le front endormi de son bleutre amant.</p> +<p>Par la porte d'ivoire et la porte de corne,</p> +<p>Les songes vrais ou faux de l'rbe envols</p> +<p>Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;</p> +<p>Les cheveux de la nuit, d'toiles d'or mls,</p> +<p>Au long de son dos brun pendent tout dboucls;</p> +<p>Le vent mme retient son haleine, et les mondes,</p> +<p>Fatigus de tourner sur leurs muets pivots,</p> +<p>S'arrtent assoupis et suspendent leurs rondes.</p> +<p>O jeune homme charmant, couronn de pavots,</p> +<p>Qui, tenant sur la main une patre noire,</p> +<p>Pleine d'eau du Lth, chaque nuit nous fait boire,</p> +<p>Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;</p> +<p>Enfant mystrieux, hermaphrodite trange,</p> +<p>O la vie au trpas s'unit et se mlange,</p> +<p>Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span></div> +<p>Douce transition de la lumire l'ombre,</p> +<p>Du repos la mort et du lit au tombeau;</p> +<p>Sous les pais rideaux de ton alcve sombre,</p> +<p>Du fond de ta caverne inconnue au soleil,</p> +<p>Je t'implore genoux, coute-moi, Sommeil!</p> +<p>Je t'aime, doux Sommeil! et je veux ta gloire,</p> +<p>Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,</p> +<p>Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;</p> +<p>Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscne,</p> +<p>Dont le rauque aboment si souvent te troubla,</p> +<p>Et verser l'opium sur ton autel d'bne.</p> +<p>Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,</p> +<p>Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,</p> +<p>Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.</p> +<p>Je te prfre mme la blanche Vnus,</p> +<p>Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,</p> +<p>Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,</p> +<p>Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie</p> +<p>Se suspendre l'essaim des zphyrs ingnus;</p> +<p>Mme au jeune Iacchus, le doux pre de joie,</p> +<p>A l'ivresse, l'amour, tout, divin Sommeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde</p> +<p>Lve du doigt le pan de son rideau vermeil,</p> +<p>Soit que les chevaux blancs qui tranent le soleil</p> +<p>Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,</p> +<p>Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.</p> +<p>Sous les arceaux muets de la grotte profonde,</p> +<p>O les songes lgers mnent sans bruit leur ronde,</p> +<p>Reois bnignement mon encens et mes vœux,</p> +<p>Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TERZA RIMA</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,</p> +<p>Et que de l'chafaud, sublime et radieux,</p> +<p>Il fut redescendu dans la cit latine,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,</p> +<p>Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;</p> +<p>Il avait oubli le monde dans les cieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Trois grands mois il garda cette attitude austre,</p> +<p>On l'et pris pour un ange en extase devant</p> +<p>Le saint triangle d'or, au moment du mystre.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Frre, voila pourquoi les potes, souvent,</p> +<p>Buttent chaque pas sur les chemins du monde;</p> +<p>Les yeux fichs au ciel ils s'en vont en rvant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les anges secouant leur chevelure blonde,</p> +<p>Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,</p> +<p>Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eux marchent au hasard et font mille faux pas;</p> +<p>Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,</p> +<p>Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperoivent pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span></div> +<p>Que leur font les passants, les pierres et les boues?</p> +<p>Ils cherchent dans le jour le rve de leurs nuits,</p> +<p>Et le jeu du dsir leur empourpre les joues.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,</p> +<p>Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,</p> +<p>Ils sortent rayonnants de leurs obscurs rduits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un auguste reflet de leur œuvre divine</p> +<p>S'attache leur personne et leur dore le front,</p> +<p>Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les nuits suivront les jours et se succderont,</p> +<p>Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,</p> +<p>Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tous nos palais sous eux s'teignent et s'affaissent;</p> +<p>Leur me, la coupole o leur œuvre reluit,</p> +<p>Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Notre jour leur parat plus sombre que la nuit;</p> +<p>Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,</p> +<p>Et le tableau quitt les tourmente et les suit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,</p> +<p>Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,</p> +<p>Et que le ciel de marbre o leur front touche presque.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sublime aveuglement? magnifique dfaut!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">MONTE SUR LE BROCKEN</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque l'on est mont jusqu'au nid des aiglons,</p> +<p>Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons</p> +<p>Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,</p> +<p>Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,</p> +<p>On s'aperoit enfin qu'on grimperait mille ans,</p> +<p>Tant que la chair tiendrait vos talons sanglants,</p> +<p>Sans approcher du ciel qui toujours se recule,</p> +<p>Et qu'on n'est, aprs tout, qu'un Titan ridicule.</p> +<p>On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,</p> +<p>Et des fantmes vains dansent devant vos yeux.</p> +<p>Le silence est profond; la chanson de la terre</p> +<p>Ne vient pas jusqu' vous, et la voix du tonnerre,</p> +<p>Qui roule sous vos pieds, semble le billement</p> +<p>Du Brocken, ennuy de son dsœuvrement.</p> +<p>Votre cri, sans trouver d'cho qui le rpte,</p> +<p>S'teint subitement sous la vote muette;</p> +<p>C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor</p> +<p>Les violes d'amour et les cithares d'or,</p> +<p>Car le ciel est bien haut et l'chelle est petite.</p> +<p>Votre guide, effray, redescend et vous quitte,</p> +<p>Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,</p> +<p>La dernire des fleurs vous jette son adieu.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span></div> +<p>La neige cependant descend silencieuse,</p> +<p>Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse</p> +<p>Apparat ct d'un soleil sans rayons;</p> +<p>Le ciel est tout ray de ses ples sillons,</p> +<p>Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,</p> +<p>Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE PREMIER RAYON DE MAI</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Hier j'tais table avec ma chre belle,</p> +<p>Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,</p> +<p>Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid</p> +<p>Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bnit.</p> +<p>C'tait un bruit charmant de verres, de fourchettes,</p> +<p>Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,</p> +<p>De sonores baisers et de propos joyeux.</p> +<p>L'enfant, pour tre l'aise et rgaler mes yeux,</p> +<p>Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine</p> +<p>On voyait les trsors de sa blanche poitrine;</p> +<p>Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,</p> +<p>Ses beaux seins se dressaient, tincelants et durs,</p> +<p>Et, comme sur des fleurs des abeilles poses,</p> +<p>Sur leurs pointes tremblaient des lumires roses.</p> +<p>Un rayon de soleil, le premier du printemps,</p> +<p>Dorait, sur son col brun, de reflets clatants</p> +<p>Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes</p> +<p>D'un verre de cristal allumant les facettes,</p> +<p>Enchssait un rubis dans la pourpre du vin.</p> +<p>Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!</p> +<p>Avec un sentiment de joie et de bien-tre</p> +<p>Je regardais l'enfant, le verre et la fentre;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span></div> +<p>L'aubpine de mai me parfumait le cœur,</p> +<p>Et, comme la saison, mon me tait en fleur;</p> +<p>Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,</p> +<p>De penser qu'en ce sicle, envahi par la presse,</p> +<p>Dans ce Paris bruyant et sale faire peur,</p> +<p>Sous le rgne fumeux des bateaux vapeur,</p> +<p>Malgr les dputs, la Charte et les ministres,</p> +<p>Les hommes du progrs, les cafards et les cuistres,</p> +<p>On n'avait pas encor supprim le soleil,</p> +<p>Ni dpouill le vin de son manteau vermeil;</p> +<p>Que la femme tait belle et toujours dsirable,</p> +<p>Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,</p> +<p>Auprs de sa matresse, ainsi qu'aux premiers jours,</p> +<p>Clbrer le printemps, le vin et les amours.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE LION DU CIRQUE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:</p> +<p>Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;</p> +<p>De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;</p> +<p>Comme un sphinx accroupi dans les sables brlants,</p> +<p>Sur l'oreiller velu de tes pattes croises,</p> +<p>Pose ton mufle norme, aux babines fronces,</p> +<p>Dors et prends patience, lion du dsert!</p> +<p>Demain, Csar le veut, de ton cachot ouvert,</p> +<p>Demain tu sauteras dans la pleine lumire,</p> +<p>Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entire,</p> +<p>Et de tous les cts les applaudissements</p> +<p>Rpondront comme un chœur tes grommlements</p> +<p>On te tient en rserve une vierge chrtienne,</p> +<p>Plus blanche mille fois que la Vnus paenne;</p> +<p>Tu pourras loisir, de tes griffes de fer,</p> +<p>Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;</p> +<p>Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:</p> +<p>Ne frotte plus ton nez contre la grille close;</p> +<p>Songe, sous ta crinire, au plaisir de ronger</p> +<p>Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger</p> +<p>Dans le gouffre bant de ta gueule qui fume</p> +<p>Une tte o dj l'aurole s'allume.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span></div> +<p>Le belluaire ainsi gourmande son lion,</p> +<p>Et le lion fait trve sa rbellion.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,</p> +<p>Rugis affreusement dans l'antre de mon me,</p> +<p>Je n'ai pas de victime promettre ta faim,</p> +<p>Ni d'esclave chrtienne te jeter demain;</p> +<p>Tche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore</p> +<p>Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.</p> +<p>A quoi bon te dbattre et grincer et hurler?</p> +<p>Le temps n'est pas venu de te dmuseler.</p> +<p>En attendant le jour de revoir la lumire,</p> +<p>Silencieusement l'angle d'une pierre,</p> +<p>Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,</p> +<p>Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p> + + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LAMENTO</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Connaissez-vous la blanche tombe</p> +<p>O flotte avec un son plaintif</p> +<p class="i2"> L'ombre d'un if?</p> +<p>Sur l'if, une ple colombe,</p> +<p>Triste et seule, au soleil couchant,</p> +<p class="i2"> Chante son chant;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un air maladivement tendre,</p> +<p>A la fois charmant et fatal,</p> +<p class="i2"> Qui vous fait mal,</p> +<p>Et qu'on voudrait toujours entendre;</p> +<p>Un air, comme en soupire aux cieux</p> +<p class="i2"> L'ange amoureux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>On dirait que l'me veille</p> +<p>Pleure sous terre l'unisson</p> +<p class="i2"> De la chanson,</p> +<p>Et du malheur d'tre oublie</p> +<p>Se plaint dans un roucoulement</p> +<p class="i2"> Bien doucement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Sur les ailes de la musique</p> +<p>On sent lentement revenir</p> +<p class="i2"> Un souvenir;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span></div> +<p>Une ombre de forme anglique</p> +<p>Passe dans un rayon tremblant,</p> +<p class="i2"> En voile blanc.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les belles de nuit, demi-closes,</p> +<p>Jettent leur parfum faible et doux</p> +<p class="i2"> Autour de vous,</p> +<p>Et le fantme aux molles poses</p> +<p>Murmure en vous tendant les bras:</p> +<p class="i2"> Tu reviendras?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! jamais plus, prs de la tombe</p> +<p>Je n'irai, quand descend le soir</p> +<p class="i2"> Au manteau noir,</p> +<p>couter la ple colombe</p> +<p>Chanter sur la branche de l'if</p> +<p class="i2"> Son chant plaintif!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">BARCAROLLE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>O voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'aviron est d'ivoire,</p> +<p>Le pavillon de moire,</p> +<p>Le gouvernail d'or fin;</p> +<p>J'ai pour lest une orange,</p> +<p>Pour voile une aile d'ange,</p> +<p>Pour mousse un sraphin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>O voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Est-ce dans la Baltique,</p> +<p>Sur la mer Pacifique,</p> +<p>Dans l'le de Java?</p> +<p>Ou bien dans la Norwge,</p> +<p>Cueillir la fleur de neige,</p> +<p>Ou la fleur d'Angsoka?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div> +<p>Dites, la jeune belle,</p> +<p>O voulez-vous aller?</p> +<p>La voile ouvre son aile,</p> +<p>La brise va souffler!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Menez-moi, dit la belle,</p> +<p>A la rive fidle</p> +<p>O l'on aime toujours.</p> +<p>—Cette rive, ma chre,</p> +<p>On ne la connat gure</p> +<p>Au pays des amours.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">TRISTESSE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="i3"> Avril est de retour.</p> +<p class="i3"> La premire des roses,</p> +<p class="i3"> De ses lvres mi-closes,</p> +<p class="i3"> Rit au premier beau jour;</p> +<p class="i3"> La terre bienheureuse</p> +<p class="i3"> S'ouvre et s'panouit;</p> +<p class="i3"> Tout aime, tout jouit.</p> +<p>Hlas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> Les buveurs en gat,</p> +<p class="i3"> Dans leurs chansons vermeilles,</p> +<p class="i3"> Clbrent sous les treilles</p> +<p class="i3"> Le vin et la beaut;</p> +<p class="i3"> La musique joyeuse,</p> +<p class="i3"> Avec leur rire clair</p> +<p class="i3"> S'parpille dans l'air.</p> +<p>Hlas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> En dshabills blancs,</p> +<p class="i3"> Les jeunes demoiselles</p> +<p class="i3"> S'en vont sous les tonnelles</p> +<p class="i3"> Au bras de leurs galants;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></div> +<p class="i3"> La lune langoureuse</p> +<p class="i3"> Argente leurs baisers</p> +<p class="i3"> Longuement appuys.</p> +<p>Hlas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i3"> Moi, je n'aime plus rien,</p> +<p class="i3"> Ni l'homme, ni la femme,</p> +<p class="i3"> Ni mon corps, ni mon me,</p> +<p class="i3"> Pas mme mon vieux chien.</p> +<p class="i3"> Allez dire qu'on creuse,</p> +<p class="i3"> Sous le ple gazon,</p> +<p class="i3"> Une fosse sans nom.</p> +<p>Hlas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">QUI SERA ROI?</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>I</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>BHMOT</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Moi, je suis Bhmot, l'lphant, le colosse.</p> +<p>Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse</p> +<p class="i3"> Comme le dos d'un mont.</p> +<p>Je suis une montagne anime et qui marche;</p> +<p>Au dluge, je fis presque chavirer l'arche,</p> +<p>Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je porte, en me jouant, des tours sur mon paule;</p> +<p>Les murs tombent broys sous mon flanc qui les frle</p> +<p class="i3"> Comme sous un blier.</p> +<p>Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?</p> +<p>J'enlve cavaliers et chevaux dans ma trompe,</p> +<p>Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:</p> +<p>Je jette chaque pas, sur la terre, une gerbe</p> +<p class="i3"> De blesss et de morts.</p> +<p>Au cœur de la bataille, aux lieux o la mle</p> +<p>Rugit plus furieuse et plus chevele,</p> +<p>Comme un mortier sanglant, je vais gchant les corps.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span></div> +<p>Les flches font sur moi le ptillement grle</p> +<p>Que par un jour d'hiver font les grains de la grle</p> +<p class="i3"> Sur les tuiles d'un toit,</p> +<p>Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,</p> +<p>Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,</p> +<p>Et par tous les chemins je marche toujours droit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;</p> +<p>A travers les bambous, je foltre et je passe</p> +<p class="i3"> Comme un faon dans les bls.</p> +<p>Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,</p> +<p>Je dessche son urne avec ma grande trompe,</p> +<p>Et laisse sur le sec ses htes caills.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mes dfenses d'ivoire ventreraient le monde,</p> +<p>Je porterais le ciel et sa coupole ronde</p> +<p class="i3"> Tout aussi bien qu'Atlas.</p> +<p>Rien ne me semble lourd; pour soutenir le ple,</p> +<p>Je pourrais lui prter ma rude et forte paule.</p> +<p>Je le remplacerai quand il sera trop las!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quand Bhmot eut dit jusqu'au bout sa harangue,</p> +<p>Lviathan, ainsi, rpondit en sa langue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>III</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>LVIATHAN</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Taisez-vous, Bhmot, je suis Lviathan,</p> +<p>Comme un enfant mutin je fouette l'Ocan</p> +<p class="i3"> Du revers de ma large queue.</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span></div> +<p>Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,</p> +<p>Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,</p> +<p class="i3"> Seigneur de l'immensit bleue.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le requin endent d'un triple rang de dents,</p> +<p>Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,</p> +<p> Le kraken qu'on prend pour une le,</p> +<p>L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,</p> +<p>Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,</p> +<p class="i3"> Du ctac jusqu'au nautile;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le grand serpent de mer et le poisson Macar,</p> +<p>Les baleines du ple l'œil rond et hagard,</p> +<p class="i3"> Qui soufflent l'eau par la narine,</p> +<p>Le triton fabuleux, la sirne aux chants clairs,</p> +<p>Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts</p> +<p class="i3"> Et montrant sa blanche poitrine;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les oursons toils et les crabes hideux,</p> +<p>Comme des coutelas agitant autour d'eux</p> +<p class="i3"> L'arsenal crochu de leurs pinces;</p> +<p>Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.</p> +<p>Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi</p> +<p class="i3"> Quand je visite mes provinces.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,</p> +<p>Mon royaume est superbe et magnifique voir:</p> +<p class="i3"> Des vgtations tranges,</p> +<p>ponges, polypiers, madrpores, coraux,</p> +<p>Comme dans les forts, s'y courbent en arceaux,</p> +<p class="i3"> S'y dcoupent en vertes franges.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocan,</p> +<p>Ma respiration soulve l'ouragan</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span></div> +<p class="i3"> Et se condense en noirs nuages;</p> +<p>Le souffle imptueux de mes larges naseaux</p> +<p>Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux</p> +<p class="i3"> Avec les ples quipages.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ainsi vous avez tort de tant faire le fier</p> +<p>Pour avoir une peau plus dure que le fer</p> +<p class="i3"> Et renvers quelque muraille;</p> +<p>Ma gueule vous pourrait engloutir aisment.</p> +<p>Je vous ai regard, Bhmot, et vraiment</p> +<p class="i3"> Vous tes de petite taille.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'empire revient donc moi, prince des eaux,</p> +<p>Qui mne chaque soir les difformes troupeaux</p> +<p class="i3"> Patre dans les moites campagnes;</p> +<p>Moi tmoin du dluge et des temps disparus;</p> +<p>Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus</p> +<p class="i3"> Les grands aigles sur les montagnes!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">IV</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lviathan se tut et plongea sous les flots;</p> +<p>Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs lots.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>V</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>L'OISEAU ROCK</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L-bas, tout l-bas, il me semble</p> +<p>Que j'entends quereller ensemble</p> +<p>Bhmot et Lviathan;</p> +<p>Chacun des deux rivaux aspire,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></div> +<p>Ambition folle! l'empire</p> +<p>De la terre et de l'Ocan.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Eh quoi! Lviathan l'norme</p> +<p>S'assoirait, majest difforme,</p> +<p>Sur le trne de l'univers!</p> +<p>N'a-t-il pas ses grottes profondes,</p> +<p>Son palais d'azur sous les ondes?</p> +<p>N'est-il pas roi des peuples verts?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bhmot, dans sa patte immonde,</p> +<p>Veut prendre le sceptre du monde</p> +<p>Et se poser en souverain.</p> +<p>Bhmot, avec son gros ventre,</p> +<p>Veut faire venir son antre</p> +<p>L'univers terrestre et marin!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>La prtention est trange</p> +<p>Pour ces deux ptrisseurs de fange,</p> +<p>Qui ne sauraient quitter le sol.</p> +<p>C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois tre</p> +<p>De ce monde seigneur et matre,</p> +<p>Et je suis roi de par mon vol.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je pourrais dans ma forte serre</p> +<p>Prendre la boule de la terre</p> +<p>Avec le ciel pour cusson.</p> +<p>Crez deux mondes: je me flatte</p> +<p>D'en tenir un dans chaque patte,</p> +<p>Comme les aigles du blason.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je nage en plein dans la lumire,</p> +<p>Et ma prunelle sans paupire</p> +<p>Regarde en face le soleil.</p> +<p>Lorsque par les airs je voyage,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span></div> +<p>Mon ombre, comme un grand nuage,</p> +<p>Obscurcit l'horizon vermeil.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je cause avec l'toile bleue</p> +<p>Et la comte ple queue;</p> +<p>Dans la lune je fais mon nid;</p> +<p>Je perche sur l'arc d'une sphre;</p> +<p>D'un coup de mon aile lgre</p> +<p>Je fais le tour de l'infini.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="poetry"><span class="i6"><b>VI</b></span></p> +<p class="i5 smaller"><b>L'HOMME</b></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Lviathan, je vais, malgr les deux cascades</p> +<p>Qui de tes noirs vents jaillissent en arcades,</p> +<p>La mer qui se soulve tes reniflements,</p> +<p>Et les glaces du ple et tous les lments,</p> +<p>Mont sur une barque entr'ouverte et disjointe,</p> +<p>T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;</p> +<p>Car il faut un peu d'huile ma lampe le soir,</p> +<p>Quand le soleil s'teint et qu'on n'y peut plus voir.</p> +<p>Bhmot, genoux! que je pose la charge</p> +<p>Sur ta croupe arrondie et ton paule large!</p> +<p>Je ne suis pas mu de ton normit;</p> +<p>Je ferai de tes dents quelque hochet sculpt,</p> +<p>Et je te couperai tes immenses oreilles,</p> +<p>Avec leurs plis pendants, des drapeaux pareilles,</p> +<p>Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.</p> +<p>Oiseau Rock, prte-moi la plume et ton duvet,</p> +<p>Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracasse,</p> +<p>Sans pouvoir achever la courbe commence,</p> +<p>Des sommits du ciel, mes pieds, sur le roc,</p> +<p>Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">COMPENSATION</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Il nat sous le soleil de nobles cratures</p> +<p>Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rver,</p> +<p>Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dieu semble les produire afin de se prouver;</p> +<p>Il prend, pour les ptrir, une argile plus douce,</p> +<p>Et souvent passe un sicle les parachever.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce</p> +<p>Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,</p> +<p>Et l'ardente aurole en gerbe d'or y pousse.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ces hommes-l s'en vont, calmes et radieux,</p> +<p>Sans quitter un instant leur pose solennelle,</p> +<p>Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Leur moindre fantaisie est une œuvre ternelle,</p> +<p>Tout cde devant eux; les sables inconstants</p> +<p>Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidle.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,</p> +<p>L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:</p> +<p>Ils mneront bout leurs destins clatants.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span></div> +<p>Leur existence trange est le rel du rve;</p> +<p>Ils excuteront votre plan idal,</p> +<p>Comme un matre savant le croquis d'un lve.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vos dsirs inconnus, sous l'arceau triomphal</p> +<p>Dont votre esprit en songe arrondissait la vote,</p> +<p>Passent assis en croupe au dos de leur cheval.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'un pied sr, jusqu'au bout ils ont suivi la route</p> +<p>O, ds les premiers pas, vous vous tes assis,</p> +<p>N'osant prendre une branche au carrefour du doute.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>De ceux-l chaque peuple en compte cinq ou six,</p> +<p>Cinq ou six tout au plus, dans les sicles prospres,</p> +<p>Types toujours vivants dont on fait des rcits.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nature avare, toi, si fconde en vipres,</p> +<p>En serpents, en crapauds tout gonfls de venins,</p> +<p>Si prompte repeupler tes immondes repaires,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,</p> +<p>Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,</p> +<p>Tant de monstres impurs chapps de tes mains,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Nature, tu nous dois encor bien des potes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">CHINOISERIE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,</p> +<p>Ni vous non plus, Juliette, ni vous,</p> +<p>Ophlia, ni Batrix, ni mme</p> +<p>Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Celle que j'aime, prsent, est en Chine;</p> +<p>Elle demeure avec ses vieux parents,</p> +<p>Dans une tour de porcelaine fine,</p> +<p>Au fleuve Jaune, o sont les cormorans.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Elle a des yeux retrousss vers les tempes,</p> +<p>Un pied petit tenir dans la main,</p> +<p>Le teint plus clair que le cuivre des lampes,</p> +<p>Les ongles longs et rougis de carmin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Par son treillis elle passe sa tte,</p> +<p>Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,</p> +<p>Et, chaque soir, aussi bien qu'un pote,</p> +<p>Chante le saule et la fleur du pcher.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">SONNET</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Pour veiner de son front la pleur dlicate,</p> +<p>Le Japon a donn son plus limpide azur;</p> +<p>La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur</p> +<p>Que son col transparent et ses tempes d'agate.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans sa prunelle humide un doux rayon clate;</p> +<p>Le chant du rossignol prs de sa voix est dur,</p> +<p>Et, quand elle se lve notre ciel obscur,</p> +<p>On dirait de la lune en sa robe d'ouate.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;</p> +<p>Le caprice a taill son petit nez charmant;</p> +<p>Sa bouche a des rougeurs de pche et de framboise;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ses mouvements sont pleins d'une grce chinoise,</p> +<p>Et prs d'elle on respire autour de sa beaut</p> +<p>Quelque chose de doux comme l'odeur du th.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">A DEUX BEAUX YEUX</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Vous avez un regard singulier et charmant;</p> +<p>Comme la lune au fond du lac qui la reflte,</p> +<p>Votre prunelle, o brille une humide paillette,</p> +<p>Au coin de vos doux yeux roule languissamment.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;</p> +<p>Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,</p> +<p>Et vos grands cils mus, de leur aile inquite</p> +<p>Ne voilent qu' demi leur vif rayonnement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Mille petits amours leur miroir de flamme</p> +<p>Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,</p> +<p>Et les dsirs y vont rallumer leurs flambeaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre me,</p> +<p>Comme une fleur cleste au calice idal</p> +<p>Que l'on apercevrait travers un cristal.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE THERMODON</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p class="subheader">I</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'ai, dans mon cabinet, une bataille norme</p> +<p>Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,</p> +<p>Et dont l'trange aspect arrte l'œil surpris;</p> +<p>On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,</p> +<p>La gravure sonner comme une vieille armure,</p> +<p>Et le papier muet semble jeter des cris.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Un pont par o se rue une foule en dmence,</p> +<p>Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,</p> +<p>Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;</p> +<p>A travers l'arche on voit une ville enflamme,</p> +<p>D'o montent, en tournant, de longs flots de fume</p> +<p>Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Une barque, pareille la barque des ombres,</p> +<p>Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,</p> +<p>Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;</p> +<p>Une averse de sang pleut des ttes coupes;</p> +<p>Des mains par l'agonie perdument crispes,</p> +<p>Avec leurs doigts noueux s'accrochent ses bords.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></div> +<p>Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,</p> +<p>Le grand fleuve a toujours toute prte une tombe;</p> +<p>Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;</p> +<p>Les flots toujours bants, de leurs gueules voraces,</p> +<p>Dvorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,</p> +<p>Tout ce que le combat jette leur apptit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,</p> +<p>Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre</p> +<p>Qu'un mourant tient encor dans son poing fracass;</p> +<p>Plus loin, c'est un carquois plein de flches, qui verse</p> +<p>Ses dards en pluie aigu, et dont chaque trait perce</p> +<p>Un cadavre dj de cent coups travers.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est un rude combat! chevelures, crinires,</p> +<p>Panaches et cimiers, enseignes et bannires,</p> +<p>Au souffle des clairons volent chevels;</p> +<p>Les lances, ces pis de la moisson sanglante,</p> +<p>S'inclinent leur vent en tranche tincelante,</p> +<p>Comme sous une pluie on voit pencher des bls.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les glaives dentels font d'affreuses morsures;</p> +<p>Le poignard altr, plongeant dans les blessures,</p> +<p>Comme dans une coupe, y boit flots le sang;</p> +<p>Et les pieux, rompant les armes les plus fortes,</p> +<p>Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes</p> +<p>Aux mes qui des corps sortent en rugissant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Quelle frocit de dessin et de touche!</p> +<p>Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!</p> +<p>Qui signa ce pome trange et vhment?</p> +<p>C'est toi, matre suprme, la main turbulente,</p> +<p>Peintre au nom rouge, roi de la couleur brlante,</p> +<p>Divin Nerlandais, Michel-Ange flamand!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span></div> +<p>C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime</p> +<p>Pencha cette bataille au bord de cet abme,</p> +<p>Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,</p> +<p>Et lui mis pour came un beau groupe de femmes</p> +<p>Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames</p> +<p>S'apaise et n'ose pas les submerger encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">II</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car ce sont, piti! des femmes, des guerrires</p> +<p>Que la mle treint de ses mains meurtrires.</p> +<p class="i2"> Sous l'armure une gorge bat;</p> +<p>Les cailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,</p> +<p>O, nourrisson cruel, la mort ple vient boire</p> +<p class="i2"> Le lait empourpr du combat.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Regardez! regardez! les chevelures blondes</p> +<p>Coulent en ruisseaux d'or se mler sous les ondes</p> +<p class="i2"> Aux cheveux glauques des roseaux.</p> +<p>Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albtre,</p> +<p>O, dans la blancheur mate, une veine bleutre</p> +<p class="i2"> Circule en transparents rseaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hlas! sur tous ces corps la teinte nacre,</p> +<p>La mort a dj mis sa pleur azure;</p> +<p class="i2"> Ils n'ont de rose que le sang.</p> +<p>Leurs bras abandonns trempent, les mains ouvertes,</p> +<p>Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,</p> +<p class="i2"> O l'eau les soulve en passant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le cheval de bataille la croupe tigre,</p> +<p>Secouant dans les cieux sa crinire effare,</p> +<p> Les foule avec ses durs sabots;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span></div> +<p>Et le lche vainqueur, dans sa rage brutale,</p> +<p>Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,</p> +<p class="i2"> Tire lui leurs derniers lambeaux.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientt du haut des monts les vautours au col chauve,</p> +<p>Les corbeaux vernisss, les aigles l'œil fauve,</p> +<p> L'orfraie au regard clandestin,</p> +<p>Les loups se balanant sur leurs chines maigres,</p> +<p>Les renards, les chakals, accourront, tout allgres,</p> +<p class="i2"> Prendre leur part au grand festin.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce splendide banquet rparera leurs jenes.</p> +<p>O misre! douleur! tous ces corps frais et jeunes,</p> +<p class="i2"> Ces beaux seins d'un si pur contour,</p> +<p>Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,</p> +<p>Fouills par le museau de l'hyne farouche,</p> +<p class="i2"> Piqus par le bec du vautour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Cessez de vains efforts, braves amazones!</p> +<p>A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,</p> +<p class="i2"> Le casque grec empanach,</p> +<p>La cuirasse de fer, de clous d'or toile,</p> +<p>Si votre main trop faible, au fort de la mle,</p> +<p class="i2"> Lche votre glaive brch?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Votre armure fausse, entre ces bras robustes,</p> +<p>Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes</p> +<p class="i2"> O le poil pousse en plein terrain;</p> +<p>Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,</p> +<p>O guerrires! seraient les appas et les charmes</p> +<p class="i2"> Cachs sous vos corsets d'airain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'ils n'taient repousss par les rudes cailles,</p> +<p>Par les mailles d'acier qui hrissent vos tailles,</p> +<p class="i2"> Les bras se suspendraient autour;</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></div> +<p>Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,</p> +<p>Vous auriez sans combat remport la victoire,</p> +<p class="i2"> Car la force cde l'amour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,</p> +<p>Qui volent, de la brise et de l'clair rivales;</p> +<p> Fuyez sans vous tourner pour voir,</p> +<p>Et ne vous arrtez qu'en des retraites sres</p> +<p>O se trouve un flot clair pour laver vos blessures,</p> +<p class="i2"> Et du gazon pour vous asseoir!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="subheader">III</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est la ncessit! c'est la rgle fatale!</p> +<p>Toujours l'esprit le cde la force brutale;</p> +<p>Et quand la passion, aux beaux lans divins,</p> +<p>Avec le positif veut en venir aux mains,</p> +<p>Ardente, et n'coutant que le feu qui l'anime,</p> +<p>Engage le combat sur le pont de l'abme,</p> +<p>Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant</p> +<p>Contre ces grands chevaux forme d'lphant,</p> +<p>Cabrs et renverss sur leurs normes croupes,</p> +<p>Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes</p> +<p>Aux bras durs et noueux comme des chnes verts,</p> +<p>Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;</p> +<p>Toujours le pied lui manque, et, de flches crible,</p> +<p>Elle tombe en hurlant dans l'onde flagelle,</p> +<p>O son corps va trouver les camans du fond.</p> +<p>Cependant les vainqueurs, sur la crte du pont,</p> +<p>Sans donner une plainte aux victimes noyes,</p> +<p>Passent, tambours battants, enseignes dployes.</p> +<p>Cette planche, grave en six cartons divers</p> +<p>Par Lucas Vostermann, d'aprs Rubens d'Anvers,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span></div> +<p>Femmes au cœur hautain, ples cariatides,</p> +<p>Qui ployez regret des ttes moins timides</p> +<p>Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,</p> +<p>Et qui vous refusez porter votre croix,</p> +<p>De votre destine est l'effrayant symbole,</p> +<p>Et je l'y vois crite en sombre parabole.</p> +<p>Comme vous autrefois, folles de libert,</p> +<p>Des femmes au grand cœur, la mle beaut,</p> +<p>Se brlrent un sein, et mirent la place</p> +<p>La Mduse sculpte au cœur de la cuirasse;</p> +<p>Elles laissrent l l'aiguille et les fuseaux,</p> +<p>La navette qui court travers les rseaux,</p> +<p>Les travaux de la femme et les soins du mnage,</p> +<p>Pour la lance et l'pe, instruments de carnage;</p> +<p>Ngligeant la parure, et n'ayant pour se voir</p> +<p>Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,</p> +<p>Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,</p> +<p>Leur troupe rencontra la grande arme en marche,</p> +<p>Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,</p> +<p>Incertaine mare, on vit les combattants,</p> +<p>Les chevelures d'or ou bien les ttes brunes,</p> +<p>Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,</p> +<p>Pousser et repousser leur flux et leur reflux,</p> +<p>Et longtemps la victoire aux pieds irrsolus,</p> +<p>Mesurant le terrain et supputant les pertes,</p> +<p>Erra d'un camp l'autre avec ses palmes vertes.</p> +<p>De fatigue la fin, les bras frles et blancs</p> +<p>Laissrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,</p> +<p>Trop faibles ouvriers pour de si fortes mes,</p> +<p>Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LGIE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>J'ai fait une remarque hier en te quittant.</p> +<p>Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant</p> +<p>On a peur; on se fait avec la moindre chose</p> +<p>Un sujet de tourments. On veut savoir la cause</p> +<p>De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,</p> +<p>La plus folle chimre, un souvenir ancien</p> +<p>Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'veille,</p> +<p>Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille</p> +<p>Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;</p> +<p>L'on n'en meurt pas; demain peut-tre on en rira.</p> +<p>Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,</p> +<p>Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.</p> +<p>Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras</p> +<p>Que mon ide est folle et tu m'embrasseras,</p> +<p>Et puis, j'oublrai tout, except que je t'aime</p> +<p>Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de mme.</p> +<p>Or, voici ma remarque; il m'a sembl cela.</p> +<p>Je voudrais oublier toutes ces choses-l;</p> +<p>Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,</p> +<p>Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette</p> +<p>Laisse aller Romo qui part. En ce moment</p> +<p>O mon me pme chaque embrassement</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></div> +<p>S'lanait sur ta bouche au-devant de ton me,</p> +<p>O ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,</p> +<p>O mon cœur perdu, sur ton cœur qu'il cherchait,</p> +<p>Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,</p> +<p>O mes deux bras nous, comme ceux d'un avare</p> +<p>Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,</p> +<p>Te tenaient enferme et t'enchanaient moi,</p> +<p>Toi, tu ne disais rien; tu n'coutais pas, toi;</p> +<p>Mes baisers s'teignaient sur ta lvre glace;</p> +<p>Je ne te sentais pas sentir; ta main presse</p> +<p>N'entendait pas la mienne et ne rpondait rien.</p> +<p>J'tais l, devant toi, comme un musicien,</p> +<p>Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.</p> +<p>O mon me! pourquoi faut-il, quand tu dbordes,</p> +<p>Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,</p> +<p>Que l'me o tout en pleurs tu voudrais t'pancher</p> +<p>Se ferme et te repousse, et te laisse rpandre</p> +<p>Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!</p> +<p>J'ai cherch vainement pourquoi cette froideur,</p> +<p>Aprs tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,</p> +<p>Aprs tant de serments et de douces paroles,</p> +<p>Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;</p> +<p>Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon</p> +<p>Qu'on tait fou d'avoir au fond du cœur un nom</p> +<p>Que l'on ne dira pas, et que c'tait chimre</p> +<p>D'aimer une autre femme au monde que sa mre.</p> +<p>Rousseau dit quelque part:—Regardez votre amant</p> +<p>Au sortir de vos bras.—Il a raison vraiment.</p> +<p>Lorsque, le dsir mort, nat la mlancolie,</p> +<p>Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,</p> +<p>Comme au sein de sa mre un enfant qui s'endort,</p> +<p>Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,</p> +<p>Le moment est venu de regarder en face</p> +<p>L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span></div> +<p>Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.</p> +<p>Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en dplat,</p> +<p>C'est qu'il s'adresse l'homme et non pas la femme.</p> +<p>Quand le corps assouvi laisse en paix rgner l'me,</p> +<p>Qu'on s'coute penser et qu'on entend son cœur,</p> +<p>Et que dans la matresse on embrasse la sœur,</p> +<p>La premire lasse est la femme. La honte</p> +<p>D'avoir t vaincue au fond d'elle surmonte</p> +<p>Le bonheur d'tre aime; elle hait son amant,</p> +<p>Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment</p> +<p>Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde</p> +<p>Qu'elle hasse bien et de haine profonde,</p> +<p>C'est lui, car c'est son matre et son seigneur; il peut</p> +<p>Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;</p> +<p>Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte</p> +<p>A remplac l'amour; une froide contrainte</p> +<p>Succde aux beaux lans de folle libert.</p> +<p>Adieu l'enivrement, le rire et la gat.</p> +<p>La femme se repent et l'homme se repose:</p> +<p>Il a touch son but, il a gagn sa cause;</p> +<p>C'est le triomphateur, le vainqueur, le Csar,</p> +<p>Qui, la couronne au front, au-devant de son char,</p> +<p>Malgr tout son amour, s'il peut la prendre vive,</p> +<p>Tranera sans piti Cloptre captive.</p> +<p>Aspic, dresse ton col tout gonfl de venin:</p> +<p>Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.</p> +<p>Csar attend dehors! il lui faut Cloptre</p> +<p>Pour suivre le triomphe et paratre au thtre;</p> +<p>Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains</p> +<p>Disent:—Heureux Csar! et lui battent des mains.</p> +<p>La femme sait cela, que de reine et matresse</p> +<p>Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;</p> +<p>Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,</p> +<p>Elle a laiss tomber, aujourd'hui le dsir</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span></div> +<p>Le lui remet en main et la fait souveraine.</p> +<p>Il faut que son amant ses genoux se trane</p> +<p>Et lui baise les pieds et demande pardon.</p> +<p>Mais elle maintenant, froide et sans abandon,</p> +<p>Avec un double fil nouant son nouveau masque,</p> +<p>Ainsi qu'un chevalier l'abri sous son casque,</p> +<p>Guette couvert l'instant o, faible et dsarm,</p> +<p>Se livre son poignard l'amant qu'on croit aim.</p> +<p>Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pense</p> +<p>N'et pas d me venir et doit tre chasse,</p> +<p>Et que je suis bien fou de douter d'un amour</p> +<p>Dont personne ne doute, et prouv chaque jour?</p> +<p>J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,</p> +<p>Ces haines, ces retours et ces alternatives,</p> +<p>Ces dsespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,</p> +<p>C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.</p> +<p>Cette existence-l, c'est la mienne, la ntre;</p> +<p>Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.</p> +<p>On est bien malheureux; mais pour un tel malheur</p> +<p>Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.</p> +<p>Aimer! ce mot-l seul contient toute la vie.</p> +<p>Prs de l'amour que sont les choses qu'on envie?</p> +<p>Trsors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!</p> +<p>Comme la gloire est creuse et vous contente peu!</p> +<p>L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame</p> +<p>Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LA BONNE JOURNE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Ce jour, je l'ai pass ploy sur mon pupitre,</p> +<p>Sans jeter une fois l'œil travers la vitre.</p> +<p>Par Apollo! cent vers! je devrais tre las;</p> +<p>On le serait moins; mais je ne le suis pas.</p> +<p>Je ne sais quelle joie intime et souveraine</p> +<p>Me fait le regard vif et la face sereine;</p> +<p>Comme aprs la rose une petite fleur,</p> +<p>Mon front se lve en haut avec moins de pleur;</p> +<p>Un sourire d'orgueil sur mes lvres rayonne,</p> +<p>Et mon souffle press plus fortement rsonne.</p> +<p>J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.</p> +<p>Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lvrier,</p> +<p>Entre mes deux genoux posant sa longue tte,</p> +<p>Semblait me dire:—En chasse! en vain d'un air de fte</p> +<p>Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,</p> +<p>Un filet de soleil jusque sur mon bureau;</p> +<p>Prs de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille</p> +<p>M'talait son gros ventre et souriait vermeille;</p> +<p>En vain ma bien-aime, avec son beau sein nu,</p> +<p>Se penchait en riant de son rire ingnu,</p> +<p>Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span></div> +<p>Rpandait les parfums de son haleine pure.</p> +<p>Sourd comme saint Antoine la tentation,</p> +<p>J'ai poursuivi mon œuvre avec religion,</p> +<p>L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,</p> +<p>Et ma journe ajoute un feuillet mon livre.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">L'HIPPOPOTAME</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>L'hippopotame au large ventre</p> +<p>Habite aux Jungles de Java,</p> +<p>O grondent, au fond de chaque antre,</p> +<p>Plus de monstres qu'on n'en rva.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le boa se droule et siffle,</p> +<p>Le tigre fait son hurlement,</p> +<p>Le buffle en colre renifle,</p> +<p>Lui dort ou pat tranquillement.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il ne craint ni kriss ni zagaies,</p> +<p>Il regarde l'homme sans fuir,</p> +<p>Et rit des balles des cipayes</p> +<p>Qui rebondissent sur son cuir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je suis comme l'hippopotame:</p> +<p>De ma conviction couvert,</p> +<p>Forte armure que rien n'entame,</p> +<p>Je vais sans peur par le dsert.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">VILLANELLE RHYTHMIQUE</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Quand viendra la saison nouvelle,</p> +<p>Quand auront disparu les froids,</p> +<p>Tous les deux nous irons, ma belle,</p> +<p>Pour cueillir le muguet au bois;</p> +<p>Sous nos pieds grenant les perles</p> +<p>Que l'on voit au matin trembler,</p> +<p>Nous irons couter les merles</p> +<p class="i4"> Siffler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le printemps est venu, ma belle,</p> +<p>C'est le mois des amants bni,</p> +<p>Et l'oiseau, satinant son aile,</p> +<p>Dit des vers au rebord du nid.</p> +<p>Oh! viens donc sur le banc de mousse,</p> +<p>Pour parler de nos beaux amours,</p> +<p>Et dis-moi de ta voix si douce:</p> +<p class="i4"> Toujours!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Loin, bien loin, garant nos courses,</p> +<p>Faisons fuir le lapin cach,</p> +<p>Et le daim au miroir des sources</p> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span></div> +<p>Admirant son grand bois pench,</p> +<p>Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,</p> +<p>En panier enlaant nos doigts,</p> +<p>Revenons rapportant des fraises</p> +<p class="i4"> Des bois.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span></p> + +<div class="header"> +<h3 class="poetry">LE SOMMET DE LA TOUR</h3> +</div> + +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<p>Lorsque l'on veut monter aux tours des cathdrales,</p> +<p>On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,</p> +<p>Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,</p> +<p>Sans trfle de soleil et de lumire blonde,</p> +<p>Ttant le mur des mains, de peur de trbucher;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Car les hautes maisons voisines de l'glise</p> +<p>Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,</p> +<p>Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'envolant tout coup, les chouettes peureuses</p> +<p>Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,</p> +<p>Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les spectres, les terreurs qui hantent les tnbres,</p> +<p>Vous frlent en passant de leurs crpes funbres;</p> +<p>Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A travers l'ombre on voit la chimre accroupie</p> +<p>Remuer, et l'cho de la vote assoupie</p> +<p>Derrire votre pas suscite un autre pas.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span></div> +<p>Vous sentez l'paule une pnible haleine,</p> +<p>Un souffle intermittent, comme d'une me en peine</p> +<p>Qu'on aurait veille et qui vous poursuivrait;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si l'humidit fait, des yeux de la vote,</p> +<p>Larmes du monument, tomber l'eau goutte goutte,</p> +<p>Il semble qu'on drange une ombre qui pleurait.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Chaque fois que la vis, en tournant, se drobe,</p> +<p>Sur la dernire marche un dernier pli de robe,</p> +<p>Irritante terreur, brusquement disparat.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Bientt le jour, filtrant par les fentes troites,</p> +<p>Sur le mur oppos trace des lignes droites,</p> +<p>Comme une barre d'or sur un cusson noir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>L'on est dj plus haut que les toits de la ville,</p> +<p>difices sans nom, masse confuse et vile,</p> +<p>Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les hiboux disparus font place aux tourterelles,</p> +<p>Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes</p> +<p>Et semblent roucouler des promesses d'espoir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Des essaims familiers perchent sur les tarasques,</p> +<p>Et, sans se rebuter de la laideur des masques,</p> +<p>Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les guivres, les dragons et les formes tranges</p> +<p>Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,</p> +<p>Sraphiques gardiens taills dans le granit,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,</p> +<p>Dans leurs niches de pierre, appuys sur leurs ailes,</p> +<p>Montent leur faction qui jamais ne finit.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span></div> +<p>Vous dbouchez enfin sur une plate-forme,</p> +<p>Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre norme,</p> +<p>La Cit grommelante, accroupie alentour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un requin, ouvrant ses immenses mchoires,</p> +<p>Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,</p> +<p>Dont chacune est un dme, un clocher, une tour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A travers le brouillard, de ses naseaux de pltre,</p> +<p>Elle souffle dans l'air son haleine bleutre,</p> +<p>Que dore par flocons un chaud reflet de jour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'cume,</p> +<p>Sur la ville toujours plane une ardente brume,</p> +<p>Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce sont les tintements et les grles voles</p> +<p>Des cloches, de leurs voix sonores ou fles,</p> +<p>Chantant plein gosier dans leurs beffrois touffus;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;</p> +<p>C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,</p> +<p>Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affts;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne</p> +<p>File comme une toile travers l'ombre terne,</p> +<p>Emportant un heureux aux bras de son dsir;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le soupir de la vierge au balcon accoude,</p> +<p>Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'ide,</p> +<p>Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans cette symphonie au colossal orchestre,</p> +<p>Que n'crira jamais musicien terrestre,</p> +<p>Chaque objet fait sa note impossible saisir.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span></div> +<p>Vous pensiez tre en haut; mais voici qu'une aiguille,</p> +<p>O le ciel dcoup par dentelles scintille,</p> +<p>Se prsente soudain devant vos pieds lasss.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut monter encor, dans la mince tourelle,</p> +<p>L'escalier qui serpente en spirale plus frle,</p> +<p>Se pendant aux crampons de loin en loin placs.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le vent, d'un air moqueur, vos oreilles siffle,</p> +<p>La goule tend sa griffe et la guivre renifle,</p> +<p>Le vertige alourdit vos pas embarrasss.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous voyez loin de vous, comme dans des abmes</p> +<p>S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,</p> +<p>Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Votre sueur se fige votre front en nage;</p> +<p>L'air trop vif vous touffe: allons, enfant, courage!</p> +<p>Vous tes prs des cieux; allons, un pas encor!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,</p> +<p>L'archange colossal que fait tourner la brise,</p> +<p>Le saint Michel gant qui tient un glaive d'or;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,</p> +<p>Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,</p> +<p>Vous dirigez en bas un œil moins effray,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous verrez la campagne plus de trente lieues,</p> +<p>Un immense horizon, bord de franges bleues,</p> +<p>Se droulant sous vous comme un tapis ray;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les carrs de bl d'or, les cultures zbres,</p> +<p>Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigres;</p> +<p>Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fray;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span></div> +<p>Les cits, les hameaux, nids sems dans la plaine,</p> +<p>Et, partout o se groupe une famille humaine,</p> +<p>Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,</p> +<p>La mer se diaprer et se gaufrer de moires,</p> +<p>Comme un kandjiar turc damasquin d'argent;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Les vaisseaux, alcyons balancs sur leurs ailes,</p> +<p>Piquer l'azur lointain de blanches tincelles</p> +<p>Et croiser en tous sens leur vol intelligent.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,</p> +<p>Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,</p> +<p>Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,</p> +<p>Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,</p> +<p>Chimrique pays peupl de dragons verts;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ou vers Otati, la belle fleur des ondes,</p> +<p>De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,</p> +<p>Comme une autre Vnus, fille des flots amers;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>A Ceylan, Java, plus loin encor peut-tre,</p> +<p>Dans quelque le dserte et dont on se rend matre,</p> +<p>Vers une autre Amrique chappe Colomb.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hlas! et vous aussi, sans crainte, mes penses,</p> +<p>Livrant aux vents du ciel vos ailes empresses,</p> +<p>Vous tentez un voyage aventureux et long.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si la foudre et le nord respectent vos antennes,</p> +<p>Des pays inconnus et des les lointaines</p> +<p>Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span></div> +<p>La spirale soudain s'interrompt et se brise.</p> +<p>Comme celui qui monte au clocher de l'glise,</p> +<p>Me voici maintenant au sommet de ma tour.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>J'ai plant le drapeau tout au haut de mon œuvre.</p> +<p>Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre,</p> +<p>Insensible la joie, la vie, l'amour,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,</p> +<p>J'mousse mon ciseau contre des pierres dures,</p> +<p>levant grand'peine une assise par jour!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pendant combien de mois suis-je rest sous terre,</p> +<p>Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,</p> +<p>Et cherchant le roc vif pour mes fondations!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et pourtant le soleil riait sur la nature;</p> +<p>Les fleurs faisaient l'amour et toute crature</p> +<p>Livrait sa fantaisie au vent des passions.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Le printemps dans les bois faisait courir la sve,</p> +<p>Et le flot, en chantant, venait baiser la grve;</p> +<p>Tout n'tait que parfum, plaisir, joie et rayons!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Patient architecte, avec mes mains pensives</p> +<p>Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,</p> +<p>Je fouillais sous l'glise un temple souterrain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Puis l'glise elle-mme, avec ses colonnettes,</p> +<p>Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'artes,</p> +<p>Un madrpore immense, un polypier marin;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,</p> +<p>O gazouillent, quand vient l'heure de la prire</p> +<p>Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span></div> +<p>Du haut de cette tour grand'peine acheve,</p> +<p>Pourrai-je t'entrevoir, perspective rve,</p> +<p>Terre de Chanaan o tendait mon effort?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pourrai-je apercevoir la figure du monde,</p> +<p>Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,</p> +<p>Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Si mon clocher passait seulement de la tte</p> +<p>Les toits et les tuyaux de la ville, ou le fate</p> +<p>De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>S'il tait assez haut pour dcouvrir l'toile</p> +<p>Que la colline bleue avec son dos me voile,</p> +<p>Le croissant qui s'corne au toit de la maison;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nues</p> +<p>Par le vent du matin mollement remues,</p> +<p>Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'me,</p> +<p>Dans un ocan d'or, avec le globe en flamme,</p> +<p>Majestueusement monter l'horizon!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenumh"><a id="Page_354"> 354</a></span> +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table id="ToC" summary="contents"> +<tr> +<td><span class="smcap">Avertissement des diteurs</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_I">i</a></td> +</tr> +<tr> +<th>POSIES, 1830-1832<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>.—ALBERTUS, 1832</th> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Prface</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Mditation. (l. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Moyen ge. (Int. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_10">10</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lgie I. (l. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Paysage. (Pays. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_12">12</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La jeune fille. (l. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Marais. (Pays. <span class="smcap">X.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet I. (Fant. <span class="smcap">X</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_16">16</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Serment. (l. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Souhaits. (Fant. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Luxembourg. (l. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_20">20</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sentier. (Pays. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Cauchemar</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Demoiselle. (Pays. <span class="smcap">III.</span>) </td> +<td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les deux ges. (l. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Far-niente</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_29">29</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Stances. (l. <span class="smcap">XVI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Promenade nocturne. (Pays. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_32">32</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet II. (Fant. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_34">34</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Basilique. (Int. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">L'Oiseau captif. (l. <span class="smcap">XII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rve. (l. <span class="smcap">IX</span>.)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_40">40</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Penses d'automne. (Pays. <span class="smcap">IX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Infidlit. (l. <span class="smcap">XX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A mon ami Auguste M***. (Fant. <span class="smcap">VII</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_45">45</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lgie II.</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Veille. (Int. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lgie III. (l. <span class="smcap">X.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Clmence. (l. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Voyage</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_52">52</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Coin du feu. (Int. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Tte de mort. (Int. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ballade. (Pays. <span class="smcap">VI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Une me. (l. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_64">64</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Souvenir. (l. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet III. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Maria. (l. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A mon ami Eugne de N***. (Int. <span class="smcap">V.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_68">68</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Jardin des Plantes. (Pays. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Champ de bataille. (Fant. <span class="smcap">IV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Imitation de Byron. (Fant. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ballade. (l. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Soleil couchant. (Pays. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet IV. (Fant. <span class="smcap">XIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Enfantillage. (Pays. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Nonchaloir. (l. <span class="smcap">XVIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Dclaration. (l. <span class="smcap">XVII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pluie. (Pays. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Point de vue. (Pays. <span class="smcap">XII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Retour. (Pays. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_88">88</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pan de mur. (Pays. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Colre</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet V. (Fant. <span class="smcap">XIV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_95">95</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Justification. (l. <span class="smcap">XIX.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Frisson. (Int. <span class="smcap">I.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet VI. (Fant. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lgie IV. (l. <span class="smcap">XI.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet VII</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Paris. (Pays. <span class="smcap">XV.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_108">108</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Un Vers de Wordsworth. (Fant. <span class="smcap">III.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Dbauche. (Fant. <span class="smcap">VII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Bengali. (Fant. <span class="smcap">II.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le cavalier poursuivi. (Fant. <span class="smcap">VIII.</span>)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_116">116</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl"><span class="smcap">ALBERTUS ou l'ame et le pch</span></td> +<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> +</tr> +<tr> +<th>POSIES DIVERSES, 1833-1838</th> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Nuage</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Colombes</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Papillons</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_189">189</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tnbres</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Thbade</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Rocaille</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_206">206</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pastel</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Watteau </td> +<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Triomphe de Ptrarque</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Melancholia</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Niob</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Cariatides</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Chimre</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Diva</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Aprs le Bal</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_230">230</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tombe du jour</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La dernire feuille</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Trou du serpent</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Les Vendeurs du temple</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A un jeune Tribun</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Choc de cavaliers</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_253">253</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Pot de fleurs</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_254">254</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sphinx</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Pense de minuit</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_256">256</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Chanson de Mignon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Romance</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Spectre de la Rose</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_269">269</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lamento</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ddain</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Ce Monde-ci et l'autre</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Versailles</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_280">280</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La Caravane</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_281">281</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Destine</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_282">282</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Notre-Dame</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Magdalena</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chant du grillon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Absence</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Au Sommeil</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Terza rima</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Monte sur le Brocken</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le premier rayon de mai</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_311">311</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Lion du Cirque</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Lamento</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_315">315</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Barcarolle</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Tristesse</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_319">319</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Qui sera roi?</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Compensation</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Chinoiserie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Sonnet</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_330">330</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">A deux beaux yeux</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_331">331</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Thermodon</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_332">332</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">lgie</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_338">338</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">La bonne journe</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_342">342</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">L'Hippopotame</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Villanelle rhythmique</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td> +</tr> +<tr> +<td class="tdl">Le Sommet de la tour</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> +</tr> +</table> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Nous avons pens que les bibliophiles accueilleraient, comme un renseignement +prcieux, l'indication du classement de l'dition du 1845. Nous l'avons +donc place cette table, entre parenthse.</p></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Posies Compltes, Tome 1/2, by Thophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES COMPLTES, TOME 1/2 *** + +***** This file should be named 44180-h.htm or 44180-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44180/ + +Produced by Clarity, Hlne de Mink, and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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