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@@ -0,0 +1,10569 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***
+
+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ THÉOPHILE GAUTIER
+
+ POÉSIES
+
+ COMPLÈTES
+
+ TOME PREMIER
+
+ PARIS
+ G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1889
+
+
+
+
+ POÉSIES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ THÉOPHILE GAUTIER
+
+ I
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 chaque volume
+
+
+ POÉSIES COMPLÈTES 2 vol.
+
+ ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à
+ l'eau-forte par _J. Jacquemart_ 1 vol.
+
+ MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol.
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol.
+
+ LE ROMAN DE LA MOMIE 1 vol.
+
+ SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ITALIE. (Nouvelle édition) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes) 1 vol.
+
+ VOYAGE EN RUSSIE 1 vol.
+
+ ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
+
+ NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc) 1 vol.
+
+ TABLEAUX DE SIÈGE.--(Paris, 1870-1871) 1 vol.
+
+ THÉATRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
+
+ LES JEUNES-FRANCE, suivis de _Contes humouristiques_ 1 vol.
+
+ HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et
+ d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE
+ (1830-1868) 1 vol.
+
+ PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres,
+ sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait
+ de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte par
+ lui-même, vers 1833 1 vol.
+
+ L'ORIENT 2 vol.
+
+
+ LE CAPITAINE FRACASSE, illustré de 60 dessins par
+ _G. Doré_, gravées sur bois par les premiers artistes.
+ 1 vol. grand in-18 24 fr.
+
+
+ Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--23886
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Cette nouvelle édition des poésies complètes de Théophile Gautier, est
+divisée en trois séries:
+
+1º les deux volumes que nous publions;
+
+2º les _Émaux et Camées_.
+
+Le poëte ayant donné lui-même, en 1872, une édition définitive des
+_Émaux et Camées_, nous n'avons pas eu à nous en occuper.
+
+Voici comment nous avons procédé pour les deux premiers volumes.
+
+En principe, nous avons adopté partout l'ordre chronologique.
+
+Le premier volume s'ouvre donc par les: «_Poésies_» parues en 1830,
+qui se terminaient par la pièce intitulée: _Soleil couchant_. Elles
+furent remises en vente en 1832, avec adjonction d'une préface, de
+quelques pièces nouvelles et d'_Albertus_; en un volume, portant le
+titre de: _Albertus_ ou l'_Ame et le Péché_. C'est ce volume (daté
+de 1833) qui nous a servi de modèle. Théophile Gautier y ayant fait
+quelques corrections, en 1845, lors de la publication de ses _Poésies
+complètes_, nous avons respecté ces corrections.
+
+Des nécessités typographiques avaient forcé l'éditeur de 1845 à
+diviser la première partie de l'œuvre en quatre groupes:
+«Élégies,--Paysages,--Intérieurs,--Fantaisies.»--Par suite de cette
+disposition, les titres avaient été remplacés par des numéros, les
+épigraphes et les dédicaces avaient disparu, la préface d'_Albertus_
+avait été supprimée.
+
+Quelques pièces du recueil de 1832 avaient été omises dans celui de
+1845, nous les avons remises à leurs places et réimprimées pour la
+première fois. Trois autres, au contraire, qui ne figuraient pas parmi
+celles du volume de 1830-1832 y avaient été mêlées par erreur, nous
+leur avons rendu leurs places dans le second volume.
+
+En même temps que nous avons restitué aux poëmes leur classement
+primitif, nous les avons réimprimés tels qu'ils étaient dans l'édition
+originale, avec leurs titres, leurs dédicaces et leurs épigraphes.
+Enfin nous avons rétabli la préface d'_Albertus_ en tête de la
+première partie de ce premier volume, lequel se termine par les pièces
+composées de 1833 à 1838, et qui furent publiées pour la première
+fois à cette dernière date à la suite de _La Comédie de la Mort_.
+
+Tel est le plan du premier volume.
+
+Le second volume comprend:
+
+1º _La Comédie de la Mort_ (1838);
+
+2º _España_ et _les Poésies diverses_ (1838-1845), conformément au
+texte de l'édition de 1845;
+
+3º Toutes les poésies publiées depuis 1831 jusqu'à 1872, restées
+éparses dans les journaux et les revues et que le poëte n'avait pas
+pris le soin de réunir;
+
+4º Enfin, toutes les poésies absolument inédites dont nous avons
+retrouvé les autographes.
+
+Dans ces deux volumes nous avons daté les morceaux chaque fois qu'il
+nous a été possible de le faire avec certitude. Un grand nombre de
+pièces et de fragments avaient disparu lors des diverses
+réimpressions, nous les avons rétablis.
+
+Pour la publication des _Poésies inédites_ et des _Poésies posthumes_,
+nous avons, après mûre réflexion, adopté une règle inflexible, dont
+nous devons rendre compte au public lettré.
+
+Nous avions à choisir entre deux méthodes: il nous fallait, ou publier
+tout, ou faire un choix. Nous nous sommes rappelé que notre mission
+était de recueillir et non de juger. Il nous a semblé que nul éditeur
+honnête et respectueux n'avait le droit de dire: «Théophile Gautier
+aurait publié ce morceau.» ou bien: «Il eût supprimé celui-là.» Nous
+n'avons donc rien supprimé.
+
+Avons-nous retrouvé toutes les poésies inédites de Théophile Gautier?
+Nous répondons sans hésiter:--Non.
+
+Nous savons pertinemment qu'il en existe beaucoup d'autres encore. La
+certitude nous en a été acquise par le grand nombre même des pièces
+que nous avons découvertes; la preuve incontestable nous en a été
+fournie à diverses reprises au cours même de nos recherches.
+
+Nous faisons ici appel à tous ceux entre les mains desquels se
+trouvent des manuscrits de Théophile Gautier, nous les supplions de
+nous en donner communication. Nous leur rappelons que c'est pour eux
+un devoir sacré de probité littéraire, de rendre à l'œuvre du poëte
+tout ce qui lui appartient.
+
+ M. D.
+
+ Septembre 1875.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif qui
+use sa vie en famille avec deux ou trois amis et à peu près autant de
+chats.
+
+Un espace de quelques pieds où il fait moins froid qu'ailleurs, c'est
+pour lui l'univers.--Le manteau de la cheminée est son ciel; la
+plaque, son horizon.
+
+Il n'a vu du monde que ce que l'on en voit par la fenêtre, et il n'a
+pas eu envie d'en voir davantage. Il n'a aucune couleur politique; il
+n'est ni rouge, ni blanc, ni même tricolore; il n'est rien, il ne
+s'aperçoit des révolutions que lorsque les balles cassent les vitres.
+Il aime mieux être assis que debout, couché qu'assis.--C'est une
+habitude toute prise quand la mort vient nous coucher pour
+toujours.--Il fait des vers pour avoir un prétexte de ne rien faire,
+et ne fait rien sous prétexte qu'il fait des vers.
+
+Cependant, si éloigné qu'il soit des choses de la vie, il sait que le
+vent ne souffle pas à la poésie; il sent parfaitement toute
+l'inopportunité d'une pareille publication; pourtant il ne craint pas
+de jeter entre deux émeutes, peut-être entre deux pestes, un volume
+purement littéraire; il a pensé que c'était une œuvre pie et
+méritoire par la prose qui court, qu'une œuvre d'art et de fantaisie
+où l'on ne fait aucun appel aux passions mauvaises, où l'on n'a
+exploité aucune turpitude pour le succès.
+
+Il s'est imaginé (a-t-il tort ou raison?) qu'il y avait encore de par
+la France quelques bonnes gens comme lui qui s'ennuyaient mortellement
+de toute cette politique hargneuse des grands journaux, et dont le
+cœur se levait à cette polémique indécente et furibonde de
+maintenant.
+
+Pour les critiques d'art ou de grammaire qu'on pourra lui adresser, il
+y souscrit d'avance.--Il connaît très-bien les défauts et les taches
+de son livre; s'il n'a pas évité les uns et enlevé les autres, c'est
+qu'ils sont tellement inhérents à sa nature, qu'il ne saurait exister
+sans eux; du moins c'est l'excuse qu'il donne à sa paresse.
+
+Quant aux utilitaires, utopistes, économistes, saint-simonistes et
+autres qui lui demanderont à quoi cela rime,--il répondra: Le premier
+vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de
+suite.
+
+A quoi cela sert-il?--Cela sert à être beau.--N'est-ce pas assez?
+comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce
+que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.
+
+En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être
+belle.--Elle rentre dans la vie positive, de poésie elle devient
+prose, de libre, esclave.--Tout l'art est là.--L'art, c'est la
+liberté, le luxe, l'efflorescence, c'est l'épanouissement de l'âme
+dans l'oisiveté.--La peinture, la sculpture, la musique ne servent
+absolument à rien. Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets
+rares, les parures singulières, sont de pures superfluités.--Qui
+voudrait cependant les retrancher?--Le bonheur ne consiste pas à avoir
+ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les
+objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus.--Il y
+a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres
+et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront
+plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.
+
+A tout cela si on lui répond: «Fort bien,--mais vos vers ne sont pas
+beaux.» Il passera condamnation et tâchera de s'amender.--Il espère
+toutefois qu'on voudra bien lui savoir gré de l'intention.
+
+--Maintenant, deux mots sur ce volume.--Les pièces qu'il renferme ont
+été composées à de grandes distances les unes des autres, et imprimées
+au fur et à mesure, sans autre ordre que celui des dates qu'on n'a pas
+indiquées; l'auteur n'a pas eu la prétention de faire des monuments.
+Les premières se rattachent presque à son enfance; les dernières, le
+poëme surtout, le touchent de plus près; les plus anciennes remontent
+jusqu'en 1826.--Six ans, c'est un siècle aujourd'hui; les plus
+modernes sont de 1831.--On verra s'il y a progrès.
+
+Ce sont d'abord de petits intérieurs d'un effet doux et calme, de
+petits paysages à la manière des Flamands, d'une touche tranquille,
+d'une couleur un peu étouffée, ni grandes montagnes, ni perspectives à
+perte de vue, ni torrents, ni cataractes.--Des plaines unies avec des
+lointains de cobalt, d'humbles coteaux rayés où serpente un chemin,
+une chaumière qui fume, un ruisseau qui gazouille sous les nénuphars,
+un buisson avec ses baies rouges, une marguerite qui tremble sous la
+rosée.--Un nuage qui passe jetant son ombre sur les blés, une cigogne
+qui s'abat sur un donjon gothique.--Voilà tout; et puis, pour animer
+la scène, une grenouille qui saute dans les joncs, une demoiselle
+jouant dans un rayon de soleil, quelque lézard qui se chauffe au midi,
+une alouette qui s'élève d'un sillon, un merle qui siffle sous une
+haie, une abeille qui picore et bourdonne.--Les souvenirs de six mois
+passés dans une belle campagne.--Çà et là comme une aube de
+l'adolescence qui va luire, un désir, une larme, quelques mots
+d'amour, un profil de jeune fille chastement esquissé, une poésie tout
+enfantine, toute ronde et potelée où les muscles ne se prononcent pas
+encore.--A mesure que l'on avance, le dessin devient plus ferme, les
+méplats se font sentir, les os prennent de la saillie, et l'on aboutit
+à la légende semi-diabolique, semi-fashionable, qui a nom _Albertus_,
+et qui donne le titre au volume, comme la pièce la plus importante et
+la plus actuelle du recueil.
+
+Si ces études franches et consciencieuses peuvent ouvrir la voie à
+quelques jeunes gens et aider quelques inexpériences, l'auteur ne
+regrettera pas la peine qu'il a prise.--Si le livre passe inaperçu, il
+ne la regrettera pas encore; ces vers lui auront usé innocemment
+quelques heures, et l'art est ce qui console le mieux de vivre.
+
+ Octobre 1832.
+
+
+
+
+POÉSIES
+
+1830-1832
+
+ Oh! si je puis un jour!
+ A. CHÉNIER.
+
+
+
+
+MÉDITATION
+
+ ... Ce monde où les meilleures choses
+ Ont le pire destin.
+ MALHERBE.
+
+
+ Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!
+ Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
+ Fraîches illusions du matin de la vie,
+ Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
+
+ Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée
+ De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs,
+ Que l'anémone frêle, au vent froid exposée,
+ Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?
+
+ Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide,
+ En passant par la fange y perd sa pureté;
+ Que d'un ciel d'abord pur un nuage rapide
+ Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?
+
+ Le monde est fait ainsi: loi suprême et funeste!
+ Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants
+ Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste:
+ La rose vit une heure et le cyprès cent ans.
+
+
+
+
+MOYEN AGE
+
+ Y ot un grant et vieil chastex
+ A messire Yvain qui fut tex;
+ Ot tours, donjons, machecoulis,
+ Fossés d'iave nette remplis,
+ Murs de fine pierre de taille,
+ Couverts d'engins por la bataille.
+
+ _Ancien fabliau._
+
+
+ Quand je vais poursuivant mes courses poétiques,
+ Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques;
+ J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris,
+ Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris,
+ Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës,
+ Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,
+ Légendes des vieux temps où les preux et les saints
+ Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins;
+ Avec ses minarets moresques, la chapelle
+ Dont la cloche qui tinte à la prière appelle;
+ J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés,
+ Leurs cours où l'herbe croît à travers les pavés,
+ Au sommet des donjons leurs girouettes frêles
+ Que la blanche cigogne effleure de ses ailes;
+ Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés,
+ De monstres, de griffons, bizarrement ornés,
+ Leurs larges escaliers aux marches colossales,
+ Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles,
+ Où comme une voix faible erre et gémit le vent,
+ Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant,
+ Paré de souvenirs d'amour et de féerie,
+ Le brillant moyen âge et la chevalerie.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE I
+
+ Dame, d'amer déesse
+ Pour votre grace avoir,
+ Vous offre ma jeunesse.
+ Mes biens et mon avoir.
+ A. CHARTIER.
+
+
+ Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle,
+ A ma pensée ardente un souvenir fidèle
+ La ramène;--il me semble ouïr sa douce voix
+ Comme le chant lointain d'un oiseau; je la vois
+ Avec son collier d'or, avec sa robe blanche,
+ Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche
+ De son chapeau de paille, et le sourire fin
+ Qui découvre ses dents de perle,--telle enfin
+ Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes
+ Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes;
+ Et je l'aime d'amour profond: car ce n'est pas
+ Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas,
+ Au regard nuagé de langueur, une Anglaise
+ Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise
+ La tête sur sa main à rêver longuement,
+ A lire Grandisson et Werther; non vraiment:
+ Mais une belle enfant inconstante et frivole,
+ Qui ne rêve jamais; une brune créole
+ Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours
+ Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;
+ A la taille élancée, à la gorge divine,
+ Que sous les plis du lin la volupté devine.
+
+
+
+
+PAYSAGE
+
+ ..... omnia plenis
+ Rura natant fossis.
+ P. VIRGILIUS MARO.
+
+
+ Pas une feuille qui bouge,
+ Pas un seul oiseau chantant,
+ Au bord de l'horizon rouge
+ Un éclair intermittent;
+
+ D'un côté rares broussailles,
+ Sillons à demi noyés,
+ Pans grisâtres de murailles,
+ Saules noueux et ployés;
+
+ De l'autre, un champ que termine
+ Un large fossé plein d'eau,
+ Une vieille qui chemine
+ Avec un pesant fardeau,
+
+ Et puis la route qui plonge
+ Dans le flanc des coteaux bleus,
+ Et comme un ruban s'allonge
+ En minces plis onduleux.
+
+
+
+
+LA JEUNE FILLE
+
+ La vierge est un ange d'amour.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Dieu l'a faite une heureuse et belle créature.
+
+ _Inédit, M*****._
+
+
+ Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants,
+ A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants;
+ Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche,
+ La jeune fille plaît: ou réservée ou franche,
+ Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don
+ De charmer est le sien, autant par l'abandon
+ Que par la retenue; en Occident, Sylphide,
+ En Orient, Péri, vertueuse, perfide,
+ Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,
+ Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,
+ Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées
+ Et nos heures, pourtant si vite dépensées,
+ Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,
+ Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur
+ Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne
+ Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit; d'un signe
+ Nous appelant vers elle, et murmurant des mots
+ Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.
+ Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes,
+ Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,
+ Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.
+ La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux,
+ Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,
+ Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée!
+
+
+
+
+LE MARAIS
+
+A MON AMI ARMAND E***
+
+ Ainsi près d'un marais on contemple voler
+ Mille oiseaux peinturés.
+ AMADIS JAMYN.
+
+ En chasse, et chasse heureuse.
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ C'est un marais dont l'eau dormante
+ Croupit, couverte d'une mante
+ Par les nénuphars et les joncs:
+ Chaque bruit sous leurs nappes glauques
+ Fait au chœur des grenouilles rauques
+ Exécuter mille plongeons;
+
+ La bécassine noire et grise
+ Y vole quand souffle la bise
+ De novembre aux matins glacés;
+ Souvent, du haut des sombres nues
+ Pluviers, vanneaux, courlis et grues
+ Y tombent, d'un long vol lassés.
+
+ Sous les lentilles d'eau qui rampent,
+ Les canards sauvages y trempent
+ Leurs cous de saphir glacés d'or;
+ La sarcelle à l'aube s'y baigne,
+ Et, quand le crépuscule règne,
+ S'y pose entre deux joncs, et dort.
+
+ La cigogne dont le bec claque,
+ L'œil tourné vers le ciel opaque,
+ Attend là l'instant du départ,
+ Et le héron aux jambes grêles,
+ Lustrant les plumes de ses ailes,
+ Y traîne sa vie à l'écart.
+
+ Ami, quand la brume d'automne
+ Étend son voile monotone
+ Sur le front obscurci des cieux,
+ Quand à la ville tout sommeille
+ Et qu'à peine le jour s'éveille
+ A l'horizon silencieux,
+
+ Toi dont le plomb à l'hirondelle
+ Toujours porte une mort fidèle,
+ Toi qui jamais à trente pas
+ N'as manqué le lièvre rapide,
+ Ami, toi, chasseur intrépide,
+ Qu'un long chemin n'arrête pas;
+
+ Avec Rasko, ton chien qui saute
+ A ta suite dans l'herbe haute,
+ Avec ton bon fusil bronzé,
+ Ta blouse et tout ton équipage,
+ Viens t'y cacher près du rivage,
+ Derrière un tronc d'arbre brisé.
+
+ Ta chasse sera meurtrière;
+ Aux mailles de ta carnassière
+ Bien des pieds d'oiseaux passeront,
+ Et tu reviendras de bonne heure,
+ Avant le soir, en ta demeure,
+ La joie au cœur, l'orgueil au front.
+
+
+
+
+SONNET I
+
+ Aux seuls ressouvenirs
+ Nos rapides pensers volent dans les étoiles.
+ THÉOPHILE.
+
+
+ Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,
+ Les flammes du couchant s'éteignent tour à tour;
+ D'un âge qui n'est plus précieuses reliques,
+ Leurs dômes dans l'azur tracent un noir contour;
+
+ Et la lune paraît, de ses rayons obliques
+ Argentant à demi l'aiguille de la tour,
+ Et les derniers rameaux des pins mélancoliques
+ Dont l'ombre se balance et s'étend alentour.
+
+ Alors les vibrements de la cloche qui tinte,
+ D'un monde aérien semblent la voix éteinte,
+ Qui par le vent portée en ce monde parvient;
+
+ Et le poëte, assis près des flots, sur la grève,
+ Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,
+ Lève les yeux au ciel, et triste se souvient.
+
+
+
+
+SERMENT
+
+ L'on ne seust en nule terre
+ Nul plus bel cors de fame querre.
+ _Roman de la Rose._
+
+
+ Par tes yeux si beaux sous les voiles
+ De leurs franges de longs cils noirs,
+ Soleils jumeaux, doubles étoiles,
+ D'un cœur ardent ardents miroirs;
+
+ Par ton front aux pâleurs d'albâtre,
+ Que couronnent des cheveux bruns,
+ Où l'haleine du vent folâtre
+ Parmi la soie et les parfums;
+
+ Par tes lèvres, fraîche églantine,
+ Grenade en fleur, riant corail
+ D'où sort une voix argentine
+ A travers la nacre et l'émail;
+
+ Par ton sein rétif qui s'agite
+ Et bat sa prison de satin,
+ Par ta main étroite et petite,
+ Par l'éclat vermeil de ton teint;
+
+ Par ton doux accent d'Espagnole,
+ Par l'aube de tes dix-sept ans,
+ Je t'aimerai, ma jeune folle,
+ Un peu plus que toujours,--longtemps!
+
+
+
+
+LES SOUHAITS
+
+ ... Quelque bonne fée Urgèl
+ Promettant palais et trésors
+ Au filleul mis sous sa tutelle,
+ Pour te promener t'aurait-elle
+ Ravi sur son nuage d'or.
+ JOSEPH DELORME.
+
+
+ Si quelque jeune fée à l'aile de saphir,
+ Sous une sombre et fraîche arcade,
+ Blanche comme un reflet de la perle d'Ophir,
+ Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr
+ De l'écume de la cascade,
+
+ Me disant: Que veux-tu? larges coffres pleins d'or,
+ Palais immenses, pierreries?
+ Parle; mon art est grand: te faut-il plus encor?
+ Je te le donnerai; je puis faire un trésor
+ D'un vil monceau d'herbes flétries;
+
+ Je lui dirais: Je veux un ciel riant et pur
+ Réfléchi par un lac limpide,
+ Je veux un beau soleil qui luise dans l'azur,
+ Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur
+ Ne voilent son orbe splendide;
+
+ Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc,
+ Enfant léger de l'Arabie,
+ A la crinière longue, à l'œil étincelant,
+ Et, comme l'hippogriffe, en une heure volant
+ De la Norwége à la Nubie;
+
+ Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés,
+ Aux minces colonnes d'albâtre,
+ Aux fantasques arceaux, d'œufs pendant décorés,
+ Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés
+ Par où se glisse un jour bleuâtre;
+
+ Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant
+ De sycomores et d'yeuses,
+ Qui me suive partout au souffle d'un doux vent,
+ Comme un grand éventail sans cesse soulevant
+ Ses masses de feuilles soyeuses.
+
+ Je veux une tartane avec ses matelots,
+ Ses cordages, ses blanches voiles
+ Et son corset de cuivre où se brisent les flots,
+ Qui me berce le long de verdoyants îlots
+ Aux molles lueurs des étoiles.
+
+ Je veux soir et matin m'éveiller, m'endormir
+ Au son de voix italiennes,
+ Et pendant tout le jour entendre au loin frémir
+ Le murmure plaintif des eaux du Bendemir,
+ Ou des harpes éoliennes;
+
+ Et je veux, les seins nus, une Almée agitant
+ Son écharpe de cachemire
+ Au-dessus de son front de rubis éclatant,
+ Des spahis, un harem, comme un riche sultan
+ Ou de Bagdad ou de Palmyre.
+
+ Je veux un sabre turc, un poignard indien
+ Dont le manche de saphirs brille;
+ Mais surtout je voudrais un cœur fait pour le mien,
+ Qui le sentît, l'aimât, et qui le comprît bien,
+ Un cœur naïf de jeune fille!
+
+
+
+
+LE LUXEMBOURG
+
+ Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse.
+ J. DELORME.
+
+
+ Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées
+ Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées,
+ Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus
+ D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux
+ Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes
+ Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes
+ Toute petite fille, elle allait du beau temps
+ A son aise jouir et folâtrer longtemps,
+ Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages
+ Fouler le sable d'or, chercher des coquillages,
+ Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant,
+ Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent;
+ Ou bien encor partir, folle et légère tête,
+ Et, trompant les regards de sa mère inquiète,
+ Au risque de brunir un teint frais et vermeil,
+ Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!
+
+
+
+
+LE SENTIER
+
+ En une sente me vins rendre
+ Longue et estroite, où l'herbe tendre
+ Croissait très-drue.
+ _Le livre des quatre Dames._
+
+ Un petit sentier vert, je le pris...
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+ Il est un sentier creux dans la vallée étroite,
+ Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.
+ --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,
+ Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;
+ L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,
+ Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.
+ La pâle violette, en son réduit obscur,
+ Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,
+ Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,
+ Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.
+ Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
+ Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;
+ Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,
+ A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.
+ Sous la haie embaumée un mince filet d'eau
+ Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
+ Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime
+ Plus que tous les sentiers où se trouvent de même
+ Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui,
+ Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui,
+ A la brèche du mur, rendez-vous solitaire
+ Où l'amour s'embellit des charmes du mystère,
+ Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,
+ Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.
+
+
+
+
+CAUCHEMAR
+
+ Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
+ _Ancien proverbe breton._
+
+ Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère.
+ Les goules de l'abyme
+ Attendant leur victime,
+ Ont faim:
+ Leur ongle ardent s'allonge,
+ Leur dent en espoir ronge
+ Ton sein.
+
+
+ Avec ses nerfs rompus, une main écorchée
+ Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,
+ Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer
+ Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer
+ Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves
+ Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves,
+ Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds:
+ En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,
+ Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
+ A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent,
+ Meurtris et disloqués; et mon dos cependant
+ Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
+ De naseaux enflammés, de gueules haletantes:
+ Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes
+ Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger,
+ Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger,
+ Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
+ Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent;
+ Ensuite le sol manque à mes pas chancelants:
+ Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants,
+ Sur des pics anguleux que la lune reflète,
+ Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette
+ Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux,
+ Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,
+ Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères
+ Que le trépas révèle aux pâles feudataires
+ De son empire; alors, étrange enchantement,
+ Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement
+ A travers un brouillard couvrant les flèches grêles
+ D'une église gothique aux moresques dentelles.
+ Déchirant une proie enlevée au tombeau,
+ En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
+ Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine,
+ Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne,
+ Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir,
+ A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir
+ Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières
+ Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières
+ Agité, je ressens un immense désir
+ De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
+ Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
+ Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.
+
+
+
+
+LA DEMOISELLE
+
+A MON AMI ALPHONSE B***
+
+ ..... insectes agiles
+ Cuirassés d'or.
+ AM. TASTU.
+
+ Là de bleuâtres demoiselles
+ Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux
+ Éventails animés, se balancent sur eux
+ Avec leurs frémissantes ailes.
+ SAINTINE.
+
+
+ Sur la bruyère arrosée
+ De rosée;
+ Sur le buisson d'églantier;
+ Sur les ombreuses futaies;
+ Sur les haies
+ Croissant au bord du sentier;
+
+ Sur la modeste et petite
+ Marguerite,
+ Qui penche son front rêvant;
+ Sur le seigle, verte houle
+ Que déroule
+ Le caprice ailé du vent;
+
+ Sur les prés, sur la colline
+ Qui s'incline
+ Vers le champ bariolé
+ De pittoresques guirlandes;
+ Sur les landes,
+ Sur le grand orme isolé;
+
+ La demoiselle se berce;
+ Et s'il perce
+ Dans la bruine, au bord du ciel,
+ Un rayon d'or qui scintille,
+ Elle brille
+ Comme un regard d'Ariel.
+
+ Traversant près des charmilles,
+ Les familles
+ Des bourdonnants moucherons,
+ Elle se mêle à leur ronde
+ Vagabonde,
+ Et comme eux décrit des ronds.
+
+ Bientôt elle vole et joue
+ Sous la roue
+ Du jet d'eau qui, s'élançant
+ Dans les airs, retombe, roule
+ Et s'écoule
+ En un ruisseau bruissant.
+
+ Plus rapide que la brise,
+ Elle frise,
+ Dans son vol capricieux,
+ L'eau transparente où se mire
+ Et s'admire
+ Le saule au front soucieux;
+
+ Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes,
+ Près des aunes,
+ Les deux nénuphars en fleurs,
+ Au gré du flot qui gazouille
+ Et les mouille,
+ Étalent leurs deux couleurs;
+
+ Où se baigne le nuage,
+ Où voyage
+ Le ciel d'été souriant;
+ Où le soleil plonge, tremble,
+ Et ressemble
+ Au beau soleil d'Orient.
+
+ Et quand la grise hirondelle
+ Auprès d'elle
+ Passe, et ride à plis d'azur,
+ Dans sa chasse circulaire,
+ L'onde claire,
+ Elle s'enfuit d'un vol sûr.
+
+ Bois qui chantent, fraîches plaines
+ D'odeurs pleines,
+ Lacs de moire, coteaux bleus,
+ Ciel où le nuage passe,
+ Large espace,
+ Monts aux rochers anguleux;
+
+ Voilà l'immense domaine
+ Où promène
+ Ses caprices, fleur des airs,
+ La demoiselle nacrée,
+ Diaprée
+ De reflets roses et verts.
+
+ Dans son étroite famille,
+ Quelle fille
+ N'a pas vingt fois souhaité,
+ Rêveuse, d'être comme elle
+ Demoiselle,
+ Demoiselle en liberté?
+
+
+1830.
+
+
+
+
+LES DEUX AGES
+
+ La petite fille est devenue jeune fille.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde
+ Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.
+
+ Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse
+ Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse
+ D'arriver la première! Avec grâce les vents
+ Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants;
+ Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle
+ Par la course agitée, et, souvent infidèle,
+ Trahissait une épaule aux contours gracieux,
+ Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux,
+ Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre
+ Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre,
+ --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir
+ A grand'peine portant un léger arrosoir,
+ Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées
+ Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées,
+ Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis,
+ Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...
+
+ C'est une jeune fille à présent blanche et blonde,
+ La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde
+ Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été,
+ N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.
+
+
+
+
+FAR NIENTE
+
+ Quant à son temps bien le sut disposer:
+ Deux parts en fit dont il souloit passer
+ L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+
+ Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage
+ Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
+ J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis,
+ Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
+ Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
+ Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse;
+ Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi
+ Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi,
+ Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe,
+ Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe,
+ La chenille traînant ses anneaux veloutés,
+ La limace baveuse aux sillons argentés,
+ Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
+ Ensuite je regarde, amusement frivole,
+ La lumière brisant dans chacun de mes cils,
+ Palissade opposée à ses rayons subtils,
+ Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
+ En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote;
+ Et lorsque je suis las je me laisse endormir
+ Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir,
+ Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette,
+ Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.
+
+
+
+
+STANCES
+
+ La jeune fille rieuse.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ Vous ne connaissez pas les molles rêveries
+ Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps,
+ De même que l'abeille, en un soir de printemps,
+ Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;
+
+ Vous ne connaissez pas cet inquiet désir
+ Qui fait rougir souvent une joue ingénue,
+ Ce besoin d'habiter une sphère inconnue,
+ D'embrasser un fantôme impossible à saisir;
+
+ Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes
+ Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer,
+ Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer,
+ Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;
+
+ Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté;
+ Sur votre lèvre rose un frais sourire vole;
+ Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,
+ Est égal et serein comme un beau jour d'été.
+
+ Sur votre main jamais votre front ne se pose,
+ Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir
+ Le poids d'un douloureux et cruel souvenir;
+ Votre cœur virginal en lui-même repose.
+
+ Avenir et présent, tout rit dans vos destins;
+ Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée,
+ Ni, retenant à peine une larme enflammée,
+ Épié d'un regard les aveux incertains.
+
+ Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie;
+ Une pensée ardente et qui revient toujours
+ Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours;
+ Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.
+
+ Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux,
+ Dont le cours lentement par les prés se déroule,
+ Votre existence pure et limpide s'écoule,
+ Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.
+
+
+
+
+PROMENADE NOCTURNE
+
+ Allons, la belle nuit d'été,
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve
+ Au murmure lointain d'un invisible accord
+ Le poète qui veille ou l'amante qui dort.
+ VICTOR PAVIE.
+
+
+ La rosée arrondie en perles
+ Scintille aux pointes du gazon,
+ Les chardonnerets et les merles
+ Chantent à l'envi leur chanson.
+
+ Les fleurs de leurs paillettes blanches
+ Brodent le bord vert du chemin;
+ Un vent léger courbe les branches
+ Du chèvrefeuille et du jasmin;
+
+ Et la lune, vaisseau d'agate,
+ Sur les vagues des rochers bleus
+ S'avance comme la frégate
+ Au dos de l'Océan houleux.
+
+ Jamais la nuit de plus d'étoiles
+ N'a semé son manteau d'azur,
+ Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles,
+ Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.
+
+ Prends mon bras, ô ma bien-aimée,
+ Et nous irons, à deux, jouir
+ De la solitude embaumée,
+ Et, couchés sur la mousse, ouïr
+
+ Ce que tout bas, dans la ravine
+ Où brillent ses moites réseaux,
+ En babillant l'eau qui chemine
+ Conte à l'oreille des roseaux.
+
+
+
+
+SONNET II
+
+ Amour tant vous hai servit
+ Senz pecas et senz failhimen,
+ Et vous sabez quant petit
+ Hai avut de jauzimen.
+ PEYROLS.
+
+ Ne sais tu pas que je n'eus onc
+ D'elle plaisir ny un seul bien.
+ MAROT.
+
+
+ Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour
+ Que je veux vous parler; que le passé, madame,
+ Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,
+ Oubliez une erreur que moi-même je blâme.
+
+ Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour
+ De vos sourcils arqués luit un regard de flamme
+ Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour
+ Sans porter à jamais votre image en son âme.
+
+ Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;
+ Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,
+ Dans mon cœur je nourris une pensée austère,
+
+ Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur
+ Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie,
+ Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.
+
+
+
+
+LA BASILIQUE
+
+ The pillared arches were over their head
+ And beneath their feet were the bones of the dead.
+ _The lay of last minstrel._
+
+ On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les
+ mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de
+ leurs ombres ceux qui reposent.
+ GÖERRES.
+
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+ Des losanges de plomb ceignent
+ Les vitraux coloriés,
+ Où les feux du soleil teignent
+ Les reflets errants qui baignent
+ Les plafonds armoriés.
+
+ Cent colonnes découpées
+ Par de bizarres ciseaux,
+ Comme des faisceaux d'épées
+ Au long de la nef groupées
+ Portent les sveltes arceaux.
+
+ La fantastique arabesque
+ Courbe ses légers dessins
+ Autour du trèfle moresque,
+ De l'arcade gigantesque
+ Et de la niche des saints.
+
+ Dans leurs armes féodales,
+ Vidames et chevaliers,
+ Sont là, couchés sur les dalles
+ Des chapelles sépulcrales,
+ Ou debout près des piliers.
+
+ Des escaliers en dentelles
+ Montent avec cent détours
+ Aux voûtes hautes et frêles,
+ Mais fortes comme les ailes
+ Des aigles ou des vautours.
+
+ Sur l'autel, riche merveille,
+ Ainsi qu'une étoile d'or,
+ Reluit la lampe qui veille,
+ La lampe qui ne s'éveille
+ Qu'au moment où tout s'endort.
+
+ Que la prière est fervente
+ Sous ces voûtes, lorsqu'en feu
+ Le ciel éclate, qu'il vente,
+ Et qu'en proie à l'épouvante,
+ Dans chaque éclair on voit Dieu;
+
+ Ou qu'à l'autel de Marie,
+ A genoux sur le pavé,
+ Pour une vierge chérie
+ Qu'un mal cruel a flétrie,
+ En pleurant l'on dit: _Ave_.
+
+ Mais chaque jour qui s'écoule
+ Ébranle ce vieux vaisseau,
+ Déjà plus d'un mur s'écroule,
+ Et plus d'une pierre roule,
+ Large fragment d'un arceau.
+
+ Dans la grande tour, la cloche
+ Craint de sonner l'_Angelus_;
+ Partout le lierre s'accroche,
+ Hélas! et le jour approche
+ Où je ne vous dirai plus:
+
+ Il est une basilique
+ Aux murs moussus et noircis,
+ Du vieux temps noble relique,
+ Où l'âme mélancolique
+ Flotte en pensers indécis.
+
+
+
+
+L'OISEAU CAPTIF
+
+ Car quand il pleut et le soleil des cieux
+ Ne reluit point, tout homme est soucieux.
+ CLÉMENT MAROT.
+
+ ..... yet shall reascend
+ Self raised, and repossess its native seat.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies,
+ Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies,
+ De filets gris rayant un ciel noir et brumeux,
+ Que toits aigus baignés de nuages fumeux.
+ Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe
+ Promenant la tourmente au milieu de l'espace,
+ Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps
+ Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,
+ Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,
+ Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide,
+ Et jette sur les bois son manteau velouté,
+ Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté;
+ Et si, toujours constant à ta douleur austère,
+ Tu regrettais encor la forêt solitaire,
+ L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,
+ La campagne que dore une jaune moisson,
+ La rivière, le lac aux ondes transparentes,
+ Que plissent en passant les brises odorantes,
+ Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.
+ Tous les deux cependant nous avons même sort,
+ Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle
+ Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile,
+ Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,
+ Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,
+ S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,
+ Et remonter enfin à la cause première;
+ Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison,
+ Quelle main à son vol livrera l'horizon?
+
+
+
+
+RÊVE
+
+ Et nous voulons mourir quand le rêve finit.
+ A. GUIRAUD.
+
+ Tout la nuict je ne pense qu'en celle
+ Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle
+ De quatorze ans.
+ MAÎTRE CLÉMENT MAROT.
+
+
+ Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil:
+ Le couchant enflammait à l'horizon vermeil
+ Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades
+ D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
+ Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs
+ Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
+ Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme,
+ Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme,
+ Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux
+ A travers ses longs cils luisent de plus de feux
+ Que les astres du ciel; et sur la verte mousse
+ A mes lèvres d'amant livrant une main douce,
+ Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras
+ Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,
+ Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:--
+ O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?
+
+
+
+
+PENSÉES D'AUTOMNE
+
+ La rica autouna s'es passada
+ L'hiver suz un cari tourat
+ S'en ven la capa ementoulada
+ D'un veû neblouz enjalibrat.
+
+ _Son autounous._
+
+ J'entends siffler la bise aux branchages rouillés
+ Des saules qui là-bas se balancent mouillés.
+ AUGUSTE M.
+
+
+ L'automne va finir; au milieu du ciel terne,
+ Dans un cercle blafard et livide que cerne
+ Un nuage plombé, le soleil dort: du fond
+ Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond
+ Collines, champs, hameaux dans une même teinte.
+ Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;
+ La froide bise siffle; un sourd frémissement
+ Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement,
+ Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,
+ Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,
+ Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.
+ Le pauvre paysan se recommande à Dieu,
+ Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,
+ Quand je vois le gazon sous les blanches gelées
+ Disparaître et mourir, je reviens à pas lents
+ M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,
+ Et là je me souviens du soleil de septembre
+ Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,
+ Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
+ Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau
+ S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,
+ Et de la route étroite en son milieu frayée,
+ Et surtout des bleuets et des coquelicots,
+ Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.
+
+
+
+
+INFIDÉLITÉ
+
+ Bandiera d'ogni vento
+ Conosco que sei tu.
+ _Chanson italienne._
+
+ La volonté de l'ingrate est changée.
+ ANTOINE DE BAÏF.
+
+
+ Voici l'orme qui balance
+ Son ombre sur le sentier;
+ Voici le jeune églantier,
+ Le bois où dort le silence;
+ Le banc de pierre où le soir
+ Nous aimions à nous asseoir.
+
+ Voici la voûte embaumée
+ D'ébéniers et de lilas,
+ Où, lorsque nous étions las,
+ Ensemble, ô ma bien-aimée!
+ Sous des guirlandes de fleurs,
+ Nous laissions fuir les chaleurs.
+
+ Voici le marais que ride
+ Le saut du poisson d'argent;
+ Dont la grenouille en nageant
+ Trouble le miroir humide;
+ Comme autrefois, les roseaux
+ Baignent leurs pieds dans ses eaux.
+
+ Comme autrefois, la pervenche,
+ Sur le velours vert des prés
+ Par le printemps diaprés,
+ Aux baisers du soleil penche
+ A moitié rempli de miel
+ Son calice bleu de ciel.
+
+ Comme autrefois, l'hirondelle
+ Rase en passant les donjons,
+ Et le cygne dans les joncs
+ Se joue et lustre son aile;
+ L'air est pur, le gazon doux....
+ Rien n'a donc changé que vous.
+
+
+
+
+A MON AMI AUGUSTE M***
+
+ For yonder faithless phantom flie
+ To lure thee to thy doom.
+ GOLDSMITH.
+
+ C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui
+ auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et
+ plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et
+ reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry.
+ _Le Vagabond._
+
+
+ Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur,
+ Souvent un feu follet sort du marais impur;
+ Le passant qui le voit le prend pour la lumière
+ Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière;
+ Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas,
+ Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas
+ Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe,
+ Et son corps reste là sans prière et sans tombe.
+ Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu
+ En courroux inonda d'un déluge de feu,
+ Sur la grève brûlée, asile frais et sombre,
+ Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre,
+ Chargés de fruits riants dont la tunique d'or
+ Ne livre que poussière à la dent qui les mord:
+ Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme
+ Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme,
+ Pour ceux que sa beauté décevante a séduits,
+ Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE II
+
+ Ingrate... pour t'avoir bien servie
+ Adorant ta beauté,
+ Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie
+ Après la liberté.
+ DE LINGENDES.
+
+ ... je l'adore et meurs de trop aimer.
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître...
+ Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître
+ Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas,
+ Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas...
+ Mais non, il le fallait; c'était ma destinée!
+ Contre elle vainement, dans mon âme indignée
+ Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir,
+ A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,
+ Je la voyais. Son front candide où ses pensées
+ D'une rougeur pudique arrivent nuancées,
+ Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant,
+ Par un éclair rapide en silence parlant,
+ Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine,
+ Et parfois dans nos jeux sa colère mutine,
+ Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait.
+ A des songes dorés mon âme se livrait,
+ Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle!
+ De ses affections ombre et miroir fidèle,
+ Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs,
+ Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.
+ Sa vie était la mienne; une espérance folle
+ Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole;
+ Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris,
+ N'a jamais répondu que par le froid mépris,
+ La vague indifférence, et la haine peut-être!...
+ Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.
+
+
+
+
+VEILLÉE
+
+ Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,
+ Je sais presque par cœur l'histoire véritable
+ Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
+ GRANDVAL, _le Vice puni_.
+
+
+ Lorsque le lambris craque, ébranle sourdement,
+ Que de la cheminée il jaillit par moment
+ Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange
+ Petillent les tisons, entourés d'une frange
+ D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits
+ De bizarres lueurs font grimacer les traits;
+ Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles
+ D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles?
+ C'est mon plaisir à moi: si, dans un vieux château,
+ J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,
+ Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique
+ Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,
+ Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs,
+ Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,
+ Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,
+ Légendes de béats guérissant les malades,
+ Les possédés du diable, et les pauvres lépreux,
+ Par un signe de croix; chroniques d'anciens preux,
+ Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge
+ Tinte par douze fois, que le hibou déloge
+ En glapissant, blessé des rayons du flambeau
+ Qui m'éclaire; je lis: sur la table à tombeau,
+ Le long du chandelier, cependant la bougie
+ En larges nappes coule, et la vitre rougie
+ Laisse voir dans le ciel, au bord de l'orient,
+ Le soleil qui se lève avec un front riant.
+
+
+
+
+ÉLÉGIE III
+
+ Soccoreys ojos con aqua que el coraçon
+ La demanda.
+ _Chanson espagnole._
+
+ Fare thee well.
+ LORD BYRON.
+
+
+ Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée
+ Comme si le trépas l'avait déjà placée;
+ Elle vit cependant, ange exilé des cieux,
+ Vrai rêve de poëte, étrange et gracieux;
+ C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue
+ Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,
+ Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,
+ S'ignorant elle-même, et jetant de côté,
+ De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,
+ Souci du lendemain, souvenir de la veille.
+ Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs
+ Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs!...
+ Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre
+ De sa voix douce au cœur le son léger et tendre
+ S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin
+ D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain
+ Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,
+ J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon âme!
+
+
+
+
+CLÉMENCE
+
+ O peu durables fleurs de la beauté mortelle!
+ PHILIPPE DESPORTES.
+
+ D'Isabelle l'ame ait paradis.
+ _Épitaphe gothique._
+
+
+ Un monument sur ta cendre chérie
+ Ne pèse pas,
+ Pauvre Clémence, à ton matin flétrie
+ Par le trépas.
+
+ Tu dors sans faste, au pied de la colline,
+ Au dernier rang,
+ Et sur ta fosse un saule pâle incline
+ Son front pleurant.
+
+ Ton nom déjà par la nuit et la neige
+ Est effacé
+ Sur le bois noir de la croix qui protége
+ Ton lit glacé.
+
+ Mais l'amitié qui se souvient, fidèle,
+ Avec des fleurs,
+ Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,
+ Verser des pleurs.
+
+
+
+
+VOYAGE
+
+ Il me faut du nouveau n'en fût-il plus au monde.
+ JEAN DE LA FONTAINE.
+
+ Jam mens prætrepidans avet vagari,
+ Jam læti studio pedes vigescunt.
+ CATULLE.
+
+
+ Au travers de la vitre blanche
+ Le soleil rit, et sur les murs
+ Traçant de grands angles, épanche
+ Ses rayons splendides et purs:
+ Par un si beau temps, à la ville
+ Rester parmi la foule vile!
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, sellez vos chevaux.
+
+ Au sein d'un nuage de poudre,
+ Par un galop précipité,
+ Aussi promptement que la foudre
+ Comme il est doux d'être emporté!
+ Le sable bruit sous la roue,
+ Le vent autour de vous se joue;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Les arbres qui bordent la route
+ Paraissent fuir rapidement,
+ Leur forme obscure dont l'œil doute
+ Ne se dessine qu'un moment;
+ Le ciel, tel qu'une banderole,
+ Par-dessus les bois roule et vole;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Chaumières, fermes isolées,
+ Vieux châteaux que flanque une tour,
+ Monts arides, fraîches vallées,
+ Forêts se suivent tour à tour;
+ Parfois au milieu d'une brume,
+ Un ruisseau dont la chute écume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Puis, une hirondelle qui passe,
+ Rasant la grève au sable d'or,
+ Puis, semés dans un large espace,
+ Les moutons d'un berger qui dort;
+ De grandes perspectives bleues,
+ Larges et longues de vingt lieues;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une montagne: l'on enraye,
+ Au bord du rapide penchant
+ D'un mont dont la hauteur effraye:
+ Les chevaux glissent en marchant,
+ L'essieu grince, le pavé fume,
+ Et la roue un instant s'allume;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ La côte raide est descendue.
+ Recouverte de sable fin,
+ La route, à chaque instant perdue,
+ S'étend comme un ruban sans fin.
+ Que cette plaine est monotone!
+ On dirait un matin d'automne,
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux.
+
+ Une ville d'un aspect sombre,
+ Avec ses tours et ses clochers
+ Qui montent dans les airs, sans nombre,
+ Comme des mâts ou des rochers,
+ Où mille lumières flamboient
+ Au sein des ombres qui la noient;
+ Je veux voir des sites nouveaux:
+ Postillons, pressez vos chevaux!
+
+ Mais ils sont las, et leurs narines,
+ Rouges de sang, soufflent du feu;
+ L'écume inonde leurs poitrines
+ Il faut nous arrêter un peu.
+ Halte! demain, plus vite encore,
+ Aussitôt que poindra l'aurore,
+ Postillons, pressez vos chevaux,
+ Je veux voir des sites nouveaux.
+
+
+
+
+LE COIN DU FEU
+
+ Blow, blow, winter's wind.
+ SHAKSPEARE.
+
+ Vente, gelle, gresle, j'ay mon pain cuict.
+ VILLON.
+
+ Around in sympathetic mirth,
+ Its tricks the kitten tries;
+ The cricket chirrups in the hearth,
+ The crackling faggot flies.
+ GOLDSMITH.
+
+ Quam juvat immites ventos audire cubantem.
+ TIBULLE.
+
+
+ Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle!
+ Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle
+ Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc!
+ Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule!
+ Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule
+ Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!
+
+ Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle
+ De grains rebondissants fouette la vitre frêle!
+ Que la bise d'hiver se fatigue à gémir!
+ Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon âtre,
+ Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,
+ Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?
+
+
+
+
+LA TÊTE DE MORT
+
+ Ton test n'aura plus de peau,
+ Et ton visage si beau
+ N'aura veines ni artères,
+ Tu n'auras plus que des dents
+ Telles qu'on les voit dedans
+ Les têtes des cimetières.
+ PIERRE RONSARD.
+
+ La mort nous fait dormir une éternelle nuit.
+ JOACHIM DU BELLAY.
+
+
+ Personne ne voulait aller dans cette chambre,
+ Surtout pendant les nuits si tristes de décembre,
+ Quand la bise gémit et pousse des sanglots,
+ Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots.
+ Car c'était une chambre antique, inhabitée,
+ A minuit, disait-on, de revenants hantée,
+ Une chambre où les ais du parquet désuni
+ S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni
+ Se partage et s'écroule, où la tapisserie
+ A personnages tremble, et sur la boiserie
+ Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement.
+ On en avait ôté les meubles; seulement,
+ Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire,
+ Avec du buis bénit, sur une étoffe noire,
+ Pendait du mur: au bas, en guise de support,
+ On avait mis jadis une tête de mort;
+ Et me ressouvenant des fables qu'on débite,
+ Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite
+ Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs;
+ Et, quand il me fallait passer là, des sueurs
+ M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées:
+ J'aurais fait le serment que les dents déchaussées
+ De cet épouvantail en ricanant grinçaient,
+ Et que confusément des mots s'en élançaient.
+ A présent jeune encor, mais certain que notre âme,
+ Inexplicable essence, insaisissable flamme,
+ Une fois exhalée, en nous tout est néant,
+ Et que rien ne ressort de l'abîme béant
+ Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,
+ Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées,
+ Sans peur je la regarde, et je dis: Quelques ans,
+ Que sais-je! quelques mois, un espace de temps
+ Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être,
+ Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,
+ Tête de mort livide à mon tour.--Celle-ci
+ Est celle d'une femme autrefois morte ici,
+ Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble
+ Vous regarder, sourire et remuer; l'ensemble
+ De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,
+ Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.
+ Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent
+ Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent
+ Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs
+ Sans doute.--Mais le temps sait arrêter les pleurs,
+ Et, des premiers chagrins l'amertume passée,
+ Bientôt l'on oublia la belle trépassée.
+ --Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,
+ Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;
+ Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche
+ Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pêche,
+ Ces lèvres de corail au sourire enfantin,
+ Ce front charmant à voir, cette peau de satin,
+ Où comme un fil d'azur transparaît chaque veine,
+ Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,
+ N'a jamais fait pleurer?--Un crâne blanc et nu,
+ Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,
+ Une face sans nez, informe et grimaçante,
+ Du sort qui nous attend image menaçante;
+ Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir
+ Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.
+
+
+
+
+BALLADE[1]
+
+ Regarder les ondes de l'air
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Puis admirant sur les sillons
+ Les ailes des gais papillons
+ De mille couleurs parsemées,
+ Les croire des fleurs animées.
+ SAINT-AMAND.
+
+ See! moats and bridges walls and castles rid.
+ CRABBE.
+
+ Sonne, sonne, ami Dampierre.
+ _Ballade des chasseurs._
+
+ Un peu plus loin considérez cette alouette qui s'élève peu à peu
+ du milieu des blés, en voltigeant en haut, elle chante si
+ mélodieusement qu'il ne se peut mieux, vous diriez qu'elle va en
+ chantant boire dans les nuées.
+ _Le Confiteor de l'infidèle éprouvé._
+
+
+ Quand à peine un nuage,
+ Flocon de laine, nage
+ Dans les champs du ciel bleu,
+ Et que la moisson mûre,
+ Sans vagues ni murmure,
+ Dort sous le ciel en feu;
+
+ Quand les couleuvres souples
+ Se promènent par couples
+ Dans les fossés taris;
+ Quand les grenouilles vertes,
+ Par les roseaux couvertes,
+ Troublent l'air de leurs cris;
+
+ Aux fentes des murailles
+ Quand luisent les écailles
+ Et les yeux du lézard,
+ Et que les taupes fouillent
+ Les prés, où s'agenouillent
+ Les grands bœufs à l'écart;
+
+ Qu'il fait bon ne rien faire,
+ Libre de toute affaire,
+ Libre de tous soucis,
+ Et sur la mousse tendre
+ Nonchalamment s'étendre,
+ Ou demeurer assis;
+
+ Et suivre l'araignée,
+ De lumière baignée,
+ Allant au bout d'un fil
+ A la branche d'un chêne
+ Nouer la double chaîne
+ De son réseau subtil;
+
+ Ou le duvet qui flotte,
+ Et qu'un souffle ballotte
+ Comme un grand ouragan;
+ Et la fourmi qui passe
+ Dans l'herbe, et se ramasse
+ Des vivres pour un an;
+
+ Le papillon frivole,
+ Qui de fleurs en fleurs vole,
+ Tel qu'un page galant;
+ Le puceron qui grimpe
+ A l'odorant olympe
+ D'un brin d'herbe tremblant;
+
+ Et puis s'écouter vivre,
+ Et feuilleter un livre,
+ Et rêver au passé,
+ En évoquant les ombres
+ Ou riantes ou sombres
+ D'un long rêve effacé;
+
+ Et battre la campagne,
+ Et bâtir en Espagne
+ De magiques châteaux,
+ Créer un nouveau monde
+ Et jeter à la ronde
+ Pittoresques coteaux,
+
+ Vastes amphithéâtres
+ De montagnes bleuâtres,
+ Mers aux lames d'azur,
+ Villes monumentales,
+ Splendeurs orientales,
+ Ciel éclatant et pur,
+
+ Jaillissantes cascades,
+ Lumineuses arcades,
+ Du palais d'Obéron,
+ Gigantesques portiques,
+ Colonnades antiques,
+ Manoir de vieux baron
+
+ Avec sa châtelaine,
+ Qui regarde la plaine
+ Du sommet des donjons,
+ Avec son nain difforme,
+ Son pont-levis énorme,
+ Ses fossés pleins de joncs,
+
+ Et sa chapelle grise,
+ Dont l'hirondelle frise
+ Au printemps les vitraux,
+ Ses mille cheminées
+ De corbeaux couronnées,
+ Et ses larges créneaux;
+
+ Et sur les hallebardes
+ Et les dagues des gardes
+ Un éclair de soleil,
+ Et dans la forêt sombre
+ Lévriers en grand nombre,
+ Et joyeux appareil;
+
+ Chevaliers, damoiselles,
+ Beaux habits, riches selles
+ Et fringants palefrois;
+ Varlets qui sur la hanche
+ Ont un poignard au manche
+ Taillé comme une croix!
+
+ Voici le cerf rapide,
+ Et la meute intrépide!
+ Hallali, hallali!
+ Les cors bruyants résonnent,
+ Les pieds des chevaux tonnent,
+ Et le cerf affaibli
+
+ Sort de l'étang qu'il trouble;
+ L'ardeur des chiens redouble,
+ Il chancelle, il s'abat.
+ Pauvre cerf, son corps saigne,
+ La sueur à flots baigne
+ Son flanc meurtri qui bat:
+
+ Son œil plein de sang roule
+ Une larme, qui coule
+ Sans toucher ses vainqueurs;
+ Ses membres froids s'allongent,
+ Et dans son col se plongent
+ Les couteaux des piqueurs;
+
+ Et lorsque de ce rêve
+ Qui jamais ne s'achève
+ Mon esprit est lassé,
+ J'écoute de la source
+ Arrêtée en sa course
+ Gémir le flot glacé,
+
+ Gazouiller la fauvette
+ Et chanter l'alouette
+ Au milieu d'un ciel pur;
+ Puis je m'endors tranquille
+ Sous l'ondoyant asile
+ De quelque ombrage obscur.
+
+ [1] Le sujet de cette ballade est le même que celui de la pièce
+ intitulée: _Far-niente_; mais le rhythme en est si dissemblable,
+ que j'ai cru pouvoir la conserver sans inconvénient.
+
+ (_Note de l'auteur_, 1830).
+
+
+
+
+UNE AME
+
+ Son ame avait brisé son corps.
+ VICTOR HUGO.
+
+ Diex por amer l'avoit faicte.
+ LE CHASTELAIN DE COUCY.
+
+
+ C'était une âme neuve, une âme de créole,
+ Toute de feu, cachant à ce monde frivole
+ Ce qui fait le poëte, un inquiet désir
+ De gloire aventureuse et de profond loisir,
+ Et capable d'aimer comme aimerait un ange,
+ Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;
+ Peu comprise, blessée au vif à tout moment,
+ Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,
+ Sans consolation, traversant cette vie;
+ Aux entraves du corps à regret asservie,
+ Esquif infortuné que d'un baiser vermeil
+ Dans sa course jamais n'a doré le soleil,
+ Triste jouet du vent et des ondes; au reste,
+ Résignée à l'oubli, nécessité funeste
+ D'une existence vague et manquée; ici-bas
+ Ne connaissant qu'amers et douloureux combats
+ Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle
+ Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle;
+ Encore si la foi... l'espérance... mais non,
+ Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom
+ Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière,
+ Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière
+ Fut apportée: un être à la terre manqua;
+ Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.
+
+
+
+
+SOUVENIR
+
+ Deux estions et n'avions qu'ung cœur.
+ _Le lay de maistre Ytier Marchant._
+
+ Hélas! il n'étoit pas saison
+ Sitôt de son département.
+ _La complainte de Valentin Granson._
+
+
+ D'elle que reste-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,
+ Au réveil d'un beau rêve, illusion céleste;
+ Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,
+ De l'émail velouté du gazon; au beau temps,
+ Des frimats de l'hiver et des neiges fondues;
+ Ce qui reste le soir des larmes répandues
+ Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,
+ Du murmure léger des ondes du ruisseau,
+ Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres
+ Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.
+
+
+
+
+SONNET III
+
+ L'homme n'est rien qu'un mort qui traîne sa carcasse.
+ DU MAY.
+ Fronti nulla fides.
+
+
+ Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,
+ Lorsque son verre est plein, qu'une jeune beauté
+ Endort son désespoir amer par la magie
+ D'un regard enchanteur où luit la volupté,
+
+ L'âme du malheureux sort de sa léthargie;
+ Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,
+ Sa prunelle mourante un reste d'énergie;
+ Il sourit oublieux de la réalité.
+
+ Mais toute cette joie est comme le lierre
+ Qui d'une vieille tour, guirlande irrégulière,
+ Embrasse en les cachant les pans démantelés,
+
+ Au dehors on ne voit que riante verdure,
+ Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,
+ Et qu'ossements jaunis aux décombres mêlés.
+
+
+
+
+MARIA
+
+ ... meæ puellæ
+ Flendo turgiduli rubent ocelli.
+ V. CATULLUS.
+
+ Ne pleure pas...
+ DOVALLE.
+
+
+ De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie,
+ Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie,
+ Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs
+ Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs
+ Tomber et ruisseler en perles sur ta joue:
+ En vain de la gaîté l'éclair à présent joue
+ Dans tes yeux bruns; en vain ta bouche me sourit;
+ D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.
+ Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre,
+ Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre,
+ Le soir, quand le soleil incline à l'horizon,
+ La première à fouler l'émail vert du gazon,
+ La première à poursuivre en sa rapide course
+ La demoiselle bleue aux bords frais de la source,
+ A chanter des chansons, à reprendre un refrain?
+ Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin,
+ A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage
+ Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage?
+ Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux,
+ Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux
+ Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes roses
+ Répandent leurs parfums, heureusement écloses.
+ Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu
+ Te faisait triste?--Hier je ne t'avais pas vu.
+
+
+
+
+A MON AMI EUGÈNE DE N***
+
+ Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
+ Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs;
+ Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
+ Ne m'ont jamais offert qu'un plaisir peu durable,
+ Oublié le jour même et suivi de regrets.
+ Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
+ Où de savans discours ont charmé mes oreilles
+ Il m'en reste des fruits qui ne mourront jamais.
+ _Callimaque, traduction de La Porte Duteil._
+
+ Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire.
+ _Hernani._
+
+
+ Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune
+ A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune
+ N'a pas encor paru: nous causerons un peu,
+ Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,
+ Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine
+ Entre les arbres nus glisser la froide haleine
+ De la brise nocturne, et la chauve-souris
+ En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.
+ Reste; nous causerons de quelque jeune fille,
+ Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,
+ Et que nous avons vue, en promenant un jour,
+ Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;
+ De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,
+ Aigles audacieux, qui d'une route neuve
+ Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,
+ Malgré les coups de bec de mille geais criards;
+ Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante
+ Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;
+ Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,
+ Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux chants;
+ Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,
+ Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,
+ Poétique héritage, aux mains de Clopinel
+ Après sa mort passa, monument éternel
+ De la langue au berceau, Pierre Vidal, trouvère
+ Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,
+ Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,
+ Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux;
+ Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine
+ Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine,
+ Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,
+ Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,
+ Maître Clément Marot, madame Marguerite,
+ De ses jolis dizains la muse favorite;
+ Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,
+ Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur
+ De chaque vice plonge, et des foudres du pape
+ N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape:
+ Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts,
+ Mais naïfs cependant et placés sans efforts,
+ L'originalité, la puissance comique
+ Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,
+ Dont la marge a jauni sous les doigts studieux
+ De vingt commentateurs, nos patients aïeux.
+ Quand nous aurons assez causé littérature,
+ Nous changerons de texte et parlerons peinture;
+ Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait
+ Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:
+ C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes
+ A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;
+ Renaud de Montauban, illustre paladin,
+ Le suit l'épée au poing: lui, d'un air de dédain,
+ Le regarde d'en haut; son œil sanglant et louche,
+ Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche
+ Qui ricane et s'entr'ouvre ainsi qu'un gouffre noir,
+ Le rendent de tout point très-singulier à voir.
+ Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,
+ Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues
+ Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,
+ Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,
+ La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,
+ Me paraissent vraiment admirables; les armes
+ Du paladin Renaud, faites d'acier bruni
+ Etoilé de clous d'or, sont du plus beau fini:
+ Un panache s'agite au cimier de son casque,
+ D'un dessin à la fois élégant et fantasque;
+ Sa visière est levée, et sur son corselet
+ Un rayon de soleil jette un brillant reflet.
+ Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses
+ Je préfère pourtant ses petites baigneuses,
+ Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,
+ Où la jeunesse brille avec son velouté.
+ Après viendront en foule anciens peintres de Rome:
+ Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme;
+ De Florence, de Parme et de Venise aussi,
+ Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,
+ Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége
+ Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige
+ Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;
+ D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains
+ Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,
+ Fait tomber les crayons de notre main troublée.
+ Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt
+ Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand
+ Sur mes genoux posé selon son habitude,
+ Levant vers moi la tête avec inquiétude,
+ Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air
+ Esquisse mon récit pour le rendre plus clair;
+ Et nous aurons encor mille choses à dire
+ Lorsque tout sera dit: projets riants, délire
+ De jeunesse, que sais-je? un souvenir d'hier,
+ Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier
+ Comme des plus beaux chants; et ces vagues ébauches
+ De poëmes à faire, incomplètes et gauches,
+ Où les regards amis un instant arrêtés
+ Cherchent à pressentir de futures beautés,
+ Et ces légers dessins où je tâche de rendre
+ Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre
+ Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,
+ Et je ne pourrai plus reculer ton départ.
+
+
+
+
+LE JARDIN DES PLANTES
+
+ L'homme propose et Dieu dispose.
+
+
+ J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair
+ Et les chemins séchés, afin de prendre l'air,
+ D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze,
+ Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise
+ Pour méditer le plan d'un drame projeté,
+ Refondre un vers pesant et sans grâce jeté,
+ Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie
+ Par un son plus exact réparer l'harmonie,
+ Sous les arbres touffus inclinés en arceaux
+ Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux
+ Chantent auprès de vous, et que la brise joue
+ Dans vos cheveux épars et baise votre joue,
+ Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,
+ S'étant fait d'y rester une pénible loi,
+ Et, comme un ouvrier que son devoir attache,
+ De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,
+ Remis le tout au net, et bien dûment serré
+ L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré,
+ Et je m'étais promis de rapporter la feuille
+ Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille
+ Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords
+ De vers harmonieux, poétiques trésors,
+ Destinés à grossir un trop mince volume.
+ Vains projets! notre esprit est pareil à la plume,
+ Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,
+ Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.
+ Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle
+ Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,
+ Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents
+ Oubliant prose et vers, de mes regards ardents
+ Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide,
+ J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,
+ Je risque quelques mots et place sous mon bras,
+ Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas,
+ Une main potelée; et nous allons à l'ombre,
+ Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,
+ Faire mieux connaissance, et jouer et causer
+ Et sur le banc de pierre après nous reposer,
+ Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,
+ Et je reviens avec ma feuille toute blanche.
+
+
+
+
+LE CHAMP DE BATAILLE
+
+ En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et
+ naquerres.
+ MANDEVILLE.
+
+ Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames
+ Quant est des cors, ils sont pourryz.
+ _Le grand Testament de Villon._
+
+ De dars i ot grant lanceis
+ Et de pierres grant jeteis
+ Et de lances grand bouteis
+ Et d'espées grant capleis.
+ _Li romans du Brut._
+
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Le fracas des canons qui vomissent l'éclair,
+ Le rappel des tambours, le sifflement des balles,
+ Le son aigu du fifre et des rauques cymbales
+ Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air;
+ La brise secouant son aile parfumée
+ A dissipé les flots de l'épaisse fumée,
+ Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux;
+ Comme aux jours de la paix tout est silencieux.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ La lourde artillerie et les fourgons pesants
+ Ne creusent plus la route en profondes ornières;
+ On ne voit plus flotter les poudreuses bannières
+ Par-dessus les fusils au soleil reluisants;
+ Sous les pieds des soldats courant à la maraude,
+ Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude,
+ Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés,
+ Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles
+
+ Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés,
+ De leurs membres pétris dans le sang et la boue
+ Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue,
+ Jonchent le sol parmi les affûts fracassés,
+ Et vers le champ de mort en immenses volées
+ Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées,
+ De l'est et de l'ouest, du nord et du midi
+ L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé,
+ Levant leur tête grise à l'odeur de la proie.
+ L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie
+ A l'ombre étincelant comme un phare étoilé,
+ Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires,
+ A leurs petits béants sur le bord de leurs aires
+ Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau
+ De ces corps lacérés et restés sans tombeau.
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+ Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert,
+ Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette
+ S'égrène le muguet, fleurit la violette,
+ La mousse parasite entoure un crâne ouvert.
+ Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive
+ Est un hochet brillant et qui par lui s'élève,
+ Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit,
+ Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!
+
+ Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles,
+ Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.
+
+
+
+
+IMITATION DE BYRON
+
+
+ Il est doux de raser en gondole la vague
+ Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon,
+ Quand la lune élargit son disque pâle et vague,
+ Et que du marinier l'écho dit la chanson,
+
+ Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne
+ Paillette d'or cousue au dais du firmament,
+ L'étoile qu'une blanche auréole environne,
+ Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;
+
+ Il est doux sur la brume un instant colorée
+ De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,
+ L'iris arrondissant son arche diaprée,
+ Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;
+
+ Il est doux, par les prés où l'abeille butine,
+ D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts
+ Nonchalamment couché près d'une onde argentine,
+ De lire tour à tour des romans et des vers;
+
+ Il est doux, quand on suit une route inégale
+ Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau,
+ Et qu'on entend chanter près de soi la cigale,
+ De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;
+
+ Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie
+ Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant,
+ Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie
+ Sa tête paresseuse en arrière tombant;
+
+ Il est doux de revoir avec ses tours minées
+ Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons,
+ Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées,
+ La ville où l'on passa ses premières saisons;
+
+ Il est doux pour le cœur de l'exilé malade,
+ Par le regret cuisant et la douleur usé,
+ D'entendre le refrain de la vieille ballade
+ Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;
+
+ Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse,
+ Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras
+ Pour la première fois sa première maîtresse,
+ Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.
+
+
+
+
+BALLADE
+
+ Femme souvent varie;
+ Est bien fol qui s'y fie.
+ FRANÇOIS Ier.
+
+
+ Cher ange, vous êtes belle
+ A faire rêver d'amour,
+ Pour une seule étincelle
+ De votre vive prunelle,
+ Le poëte tout un jour.
+
+ Air naïf de jeune fille,
+ Front uni, veines d'azur,
+ Douce haleine de vanille,
+ Bouche rosée où scintille
+ Sur l'ivoire un rire pur,
+
+ Pied svelte et cambré, main blanche,
+ Soyeuses boucles de jais,
+ Col de cygne qui se penche,
+ Flexible comme la branche
+ Qu'au soir caresse un vent frais,
+
+ Vous avez, sur ma parole,
+ Tout ce qu'il faut pour charmer;
+ Mais votre âme est si frivole,
+ Mais votre tête est si folle,
+ Que l'on n'ose vous aimer.
+
+
+
+
+SOLEIL COUCHANT
+
+ Notre-Dame,
+ Que c'est beau!
+ VICTOR HUGO.
+
+
+ En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
+ Je me suis arrêté quelques instants pour voir
+ Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
+ Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
+ Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
+ D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
+ --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière.
+ Les tours au front orné de dentelles de pierre,
+ Le drapeau que le vent fouette, les minarets
+ Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
+ Les pignons tailladés que surmontent des anges
+ Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
+ D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché,
+ Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
+ Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
+ S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
+ --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
+ D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux
+ Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
+ De la vieille cité berçait l'image vague;
+ Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
+ Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.
+
+
+
+
+SONNET IV
+
+ Oh! la paresseuse fille!
+ _Sara la Baigneuse._
+
+
+ Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,
+ Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,
+ Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,
+ Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,
+
+ Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,
+ Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux;
+ Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,
+ Votre pâleur nacrée en incarnat se change.
+
+ Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu,
+ Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,
+ Et baiser votre front si pur sous la dentelle:
+
+ Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu;
+ Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime,
+ Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.
+
+1831.
+
+
+
+
+ENFANTILLAGE
+
+ Hanneton, vole, vole, vole.
+ _Ballade des petites filles._
+
+
+ Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée,
+ Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu,
+ Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu,
+ Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.
+
+ A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais,
+ Curieux de savoir si l'aubépine blanche
+ A déjà fait neiger son givre sur la branche,
+ Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,
+
+ Me faisant du bonheur avec la moindre chose:
+ --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur,
+ Se baigne un scarabée au corselet d'azur;
+ D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,
+
+ D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.
+ --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles,
+ Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
+ Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.
+
+
+
+
+NONCHALOIR
+
+ Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché
+ qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché.
+ FERIDEDDIN ATAR.
+
+ J'aime sur les coussins la vie horizontale.
+ BARTHÉLEMY.
+
+
+ Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même
+ (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime,
+ Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir,
+ Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!
+ --Cela me fait du bien et me repose l'âme.
+ Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme,
+ Rester là sans penser et paresseusement
+ Accepter comme il vient le bonheur du moment!
+ --Laisser aller sa vie à la regarder vivre,
+ Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,
+ Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,
+ Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,
+ Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,
+ Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne
+ D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis
+ Agacer en jouant ses petits pieds tapis
+ A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée
+ Deux passereaux mutins à la mine éveillée!
+ Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets
+ Se dorent sur son col de magiques reflets,
+ A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,
+ Dans la nacre, chatoie une moite étincelle,
+ Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,
+ S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.
+
+
+
+
+DÉCLARATION
+
+ Mais toujours fust mon opinion telle
+ Que toute amour doict estre mutuelle;
+ Qui son cœur donne, il en merite.
+ _Les loyalles et pudicques amours de Scalion
+ de Virbluneau, à madame de Boufflers._
+
+
+ Je vous aime, ô jeune fille!
+ Aussi lorsque je vous vois,
+ Mon regard de bonheur brille,
+ Aussi tout mon sang petille
+ Lorsque j'entends votre voix.
+
+ Douce à mon amour timide,
+ Vous en accueillez l'aveu,
+ Mais sans qu'un rayon humide
+ Argente votre œil limpide,
+ Lac pur où dort le ciel bleu.
+
+ Pourquoi cette retenue?
+ Entre nous rien de caché.
+ --Enfant! votre âme ingénue
+ Peut se montrer toute nue
+ Comme Ève avant le péché.
+
+ C'est un amour sans mélange
+ Que l'amour que j'ai pour vous,
+ Frais comme au cœur la louange,
+ Ardent à toucher un ange,
+ Pur à rendre Dieu jaloux.
+
+
+
+
+PLUIE
+
+ Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_.
+ _Dictionnaire arabe._
+
+
+ Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule,
+ Comme sur les galets de la côte une houle.
+ L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas.
+ --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas?
+ Un beau cheval arabe, à la crinière brune,
+ Qui court et fait voler les sables de la dune.
+ Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs,
+ Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.
+ Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette
+ D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;
+ Le martinet, sentant l'orage, près du sol
+ Afin de l'éviter rabat son léger vol;
+ --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes.
+ La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes
+ Glissent de feuille en feuille et passent à travers
+ La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts!
+ Des marches du perron en longues cascatelles,
+ Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles
+ Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés,
+ Les ruisseaux en torrents subitement gonflés
+ Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages
+ Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages;
+ Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés,
+ Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,
+ Volubilis chargés de cloches et de vrilles,
+ Roses de tous pays et de toutes familles,
+ Douces filles de Juin, frais et riant trésor!
+ La mouche que l'orage arrête en son essor,
+ Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient
+ Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.
+ --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut
+ Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut
+ Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure?
+ Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure
+ Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité
+ Plonge sans peser trop sur leur oisiveté;
+ Les autres gravement font de la politique,
+ Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique;
+ Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux,
+ De femmes à la mode et d'opéras nouveaux;
+ Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace,
+ Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace,
+ Ou, du binocle armés, regardent un tableau:
+ --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.
+
+1831.
+
+
+
+
+POINT DE VUE
+
+ Des petits horizons...
+ SAINTE-BEUVE.
+
+ Voici que je vis.--
+ LABRUNIE (G. DE NERVAL).
+
+
+ Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse,
+ Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse;
+ --Une mare d'eau sale où plongent les canards,
+ Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards;
+ --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres,
+ Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres;
+ --Une vieille maison, dont les murs mal fardés
+ Bâillent de toutes parts largement lézardés.
+ Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes,
+ Et découpant en noir leurs linéaments frêles
+ Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux,
+ Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,
+ Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,
+ Luisent comme des yeux des milliers de lanternes;
+ Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours
+ Qui ressemblent de loin à des cous de vautours.
+ Et ses clochers aigus à flèche dentelée,
+ Comme un peigne mordant la nue échevelée.
+
+
+
+
+LE RETOUR
+
+ Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine,
+ Tantôt en un village et tantôt en un bois,
+ Et tantôt par les lieux solitaires et cois.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume
+ Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome
+ Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert,
+ Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.
+ --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène,
+ On marche à travers champs comme le pied vous mène,
+ Se fiant au hasard des sentiers onduleux.
+ A la terre le ciel fait des sourires bleus;
+ La nature est en joie, et la fleur virginale
+ Vous donne le bonjour de sa tête amicale;
+ L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant.
+ Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment,
+ Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie
+ Part un oiseau caché que votre pas effraie.
+ Un papillon peureux, dans son fantasque vol,
+ Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol.
+ Une abeille surprise, humide de rosée,
+ Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.
+ --Plus loin, c'est une source entre les coudriers
+ Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers
+ Éparpille au hasard, comme une chevelure,
+ Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.
+ Des joncs croissent auprès que plie un léger vent;
+ Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant,
+ Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille
+ Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille,
+ Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur,
+ De lumière inondée aux feux d'un soleil pur,
+ Danse la demoiselle avec sa longue queue,
+ De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.
+ --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi
+ Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici,
+ Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue,
+ Un château découpant son profil sur la nue;
+ Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons,
+ Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.
+ --A gauche une colline à la robe zébrée,
+ De tons riches et chauds par le couchant marbrée;
+ A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers,
+ Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers;
+ Plus loin, transition de la terre au nuage,
+ Un anneau de lapis fermant le paysage.
+ --Un vrai panorama vivant et bigarré,
+ Par un pinceau divin ardemment coloré,
+ Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette,
+ Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,
+ Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.
+ --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours,
+ On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue,
+ On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue
+ Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour,
+ Si longtemps caressés et perdus sans retour;
+ On rebâtit sa vie au néant écroulée,
+ On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée,
+ On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs,
+ Et souvent la balance est du côté des pleurs.
+ --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes,
+ D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;
+ Le roman de l'enfance à travers le présent
+ Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent,
+ --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose
+ Et suave peinture où soi-même l'on pose:
+ L'on compare son moi du jour au moi passé,
+ Et pour quelques instants le monde est effacé.
+ --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige
+ S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége
+ Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi,
+ Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi,
+ Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre,
+ Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,
+ Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,
+ Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé,
+ Pour passer au salon prendre par sa main sèche
+ Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche,
+ Vrai portrait de famille à son cadre échappé,
+ Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé;
+ Courtiser à l'écart une petite niaise
+ Sortant de pension,--toute rouge et tout aise,
+ Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,
+ Et s'imagine avoir trouvé son idéal;
+ Écouter un dandy, Brummel de la province,
+ Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,
+ Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc,
+ Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;
+ Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,
+ D'un air mystérieux colportant sa nouvelle.
+ --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu
+ Que rester enfoui dans ce pays perdu.
+
+1831.
+
+
+
+
+PAN DE MUR
+
+ La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
+ Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,
+ Donne en lettre vivante une date à ses ans.
+ _Harmonies._
+
+ ... Qu'il vienne à ma croisée.
+ PETRUS BOREL.
+
+
+ De la maison momie enterrée au Marais
+ Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,
+ L'on a pour perspective une muraille sombre
+ Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.
+ --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans,
+ Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants,
+ Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre,
+ La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.
+ --Une treille stérile avec ses bras grimpants
+ Jusqu'au premier étage en festonne les pans;
+ Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche,
+ La capucine rouge épanouit sa cloche,
+ Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs,
+ A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs:
+ Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne
+ De son regard unique ainsi que fait un borgne,
+ Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux,
+ Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.
+ --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée
+ Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée,
+ Et du soleil oblique implore le regard,
+ Une cage d'osier où saute un geai criard,
+ C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie;
+ Mais il faut pour le rendre une touche hardie,
+ Une palette riche où luise plus d'un ton,
+ Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.
+
+
+
+
+COLÈRE
+
+ Amende-toi, vieille au regard hideux,
+ Ou pour ung mot villain en auras deux.
+ _Epistre à la première vieille._
+
+ A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre,
+ Les yeux mangéz de corbeaux charongneux,
+ Les pieds tiréz de ces mastins hargneux
+ Qui vont grondant, hérissés de furie,
+ Quand on approche auprès de leur voirie.
+ PIERRE RONSARD.
+
+
+ Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde:
+ Belles maximes et grands airs
+ Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde
+ D'un cœur tout gangrené de vers.
+ Oui,--la religion dont le péché se couvre
+ Pour japper après la vertu;
+ Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre,
+ Aux pieds du méchant abattu;
+ La vierge pure en proie aux noires calomnies
+ De courtisanes de bas lieu
+ Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies,
+ Osent mentir si près de Dieu.
+ --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées,
+ Serpents armés d'un triple dard,
+ Ulcères ambulants, viles prostituées,
+ Tombeaux badigeonnés de fard,
+ Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places,
+ Elles dont trente carrefours
+ Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces,
+ Ont vu les publiques amours;
+ Elles dont la jeunesse en débauches passée
+ Couperose et jaspe le teint,
+ Et qui sous une peau détendue et plissée
+ Couvent un brasier mal éteint,
+ D'user tartufement leurs genoux sur les dalles,
+ Leurs pouces sur un chapelet,
+ Et prenant pour voiler leurs antiques scandales
+ La soutane d'un prestolet,
+ De venir sans pudeur noircir une que j'aime
+ Comme l'on n'a jamais aimé,
+ D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même
+ Certes ne peut être blâmé.
+
+
+
+
+SONNET V
+
+ C'est mon plaisir; chacun querre le sien.
+ P. L. JACOB, _bibliophile_.
+
+ Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste
+ l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por
+ cigaritos.
+ PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.
+
+ Où trouver le bonheur?
+ MÉRY ET BARTHÉLEMY.
+
+
+ Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare
+ Au fond d'un coffre-fort empile des ducats,
+ Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas
+ Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.
+
+ Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare,
+ Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas
+ Que d'un coin retiré du monde et du fracas,
+ Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.
+
+ L'ambitieux le met dans un titre à la cour,
+ Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour,
+ --Les uns à pérorer, les autres à se taire.
+
+ Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal;
+ Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
+ Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!
+
+1831.
+
+
+
+
+JUSTIFICATION
+
+ Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose.
+ _Marion Delorme._
+
+
+ Celui que chaque soir votre parole élève,
+ Qui pense avec vous de moitié;
+ Celui dont vous savez le plus intime rêve
+ Et qui vit de votre amitié;
+ Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,
+ Et s'approcher de votre cœur,
+ Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme
+ A mis d'amour et de bonheur,
+ Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,
+ Las de traîner depuis vingt ans
+ Son boulet de forçat au bagne de la vie,
+ Que de n'y pas finir son temps;
+ --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure
+ Sur ce cœur que vous avez fait,
+ Un de ces hommes vils, dont la pensée impure
+ Aux choses basses se complaît.--
+ L'âme que vous avez mariée à la vôtre
+ Pourrait jusque-là s'oublier!...
+ --Dans le cloaque infect où le canard se vautre
+ Voit-on s'abattre l'aigle altier?
+ Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,
+ --Le tonnerre rugit en bas,
+ L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme;
+ Le torrent hurle:--il n'entend pas;
+ Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,
+ Quelque bras de pin foudroyé,
+ Il attache au soleil son grand œil sans paupière,
+ D'ineffables lueurs noyé.
+
+
+
+
+FRISSON
+
+ Chauffons-nous, chauffons-nous bien.
+ BÉRANGER.
+
+ Je déteste le monde et je vis dans mon cœur.
+ ULRIC GUTTINGUER.
+
+
+ Un brouillard épais noie
+ L'horizon où tournoie
+ Un nuage blafard,
+ Et le soleil s'efface,
+ Pâle comme la face
+ D'une vieille sans fard.
+
+ La haute cheminée,
+ Sombre et chaperonnée
+ D'un tourbillon fumeux,
+ Comme un mât de navire,
+ De sa pointe déchire
+ Le bord du ciel brumeux.
+
+ Sur un ton monotone
+ La bise hurle et tonne
+ Dans le corridor noir:
+ C'est l'hiver, c'est décembre,
+ Il faut garder la chambre
+ Du matin jusqu'au soir.
+
+ Les fleurs de la gelée
+ Sur la vitre étoilée
+ Courent en rameaux blancs,
+ Et mon chat qui grelotte
+ Se ramasse en pelote
+ Près des tisons croulants.
+
+ Moi, tout transi, je souffle,
+ A griller ma pantoufle,
+ A rougir mes chenets,
+ Mon feu qui se déploie
+ Et sur la plaque ondoie
+ En bleuâtres filets.
+
+ Adieu les promenades
+ Sous les fraîches arcades
+ Des verdoyants tilleuls,
+ A travers les prairies,
+ Les bruyères fleuries
+ Et les pâles glaïeuls;
+
+ Parmi les plaines blondes
+ Où le vent roule en ondes
+ Le seigle déjà mûr,
+ Par les hautes futaies
+ Au long des jeunes haies
+ Et des ruisseaux d'azur;
+
+ Adieu les églantines
+ Et, moissons enfantines,
+ Les bleuets dans les blés,
+ Les vertes sauterelles
+ Et les pissenlits frêles
+ Sans cesse échevelés;
+
+ Adieu dans l'herbe haute
+ La grenouille qui saute,
+ Et sous le frais buisson
+ Le lézard qui regarde
+ La cigale criarde
+ Qui sonne sa chanson;
+
+ Adieu les demoiselles
+ Aux diaphanes ailes,
+ Aux minces corsets d'or,
+ Le papillon qui brille
+ Et que la jeune fille
+ Poursuit comme un trésor;
+
+ Le soir dans la nacelle
+ Qui penche et qui chancelle
+ Au moindre souffle d'air,
+ Les courses d'une lieue
+ Sur l'immensité bleue
+ Du lac profond et clair;
+
+ Et puis les danses molles
+ Et les caresses folles
+ Sur les prés de velours.
+ Lorsque la blanche lune
+ Au sein de la nuit brune
+ Jette ses demi-jours.
+
+ De longtemps l'hirondelle
+ Ne viendra, de son aile
+ Effleurant mes carreaux,
+ Battre la capucine
+ Dont la pourpre dessine
+ Un cadre à mes barreaux.
+
+ --Pour horizon la rue
+ Où la foule se rue
+ Avec ses mille cris,
+ Pour soleil des lanternes,
+ Qui de leurs reflets ternes
+ Baignent les pavés gris;
+
+ Pour musique la bise
+ Qui se plaint et se brise
+ Dans les arbres mouillés,
+ Les rauques girouettes
+ Qui font des pirouettes
+ Sur leurs axes rouillés.
+
+ Comment sortir? les roues
+ S'enfoncent dans les boues
+ Presque jusqu'à l'essieu.
+ Du brouillard, de la pluie!
+ L'âme souffre et s'ennuie:
+ Quoi donc faire, mon Dieu?
+
+ Nous aimer, ma charmante!
+ Jette là cette mante
+ Qui me cache ton cou,
+ Ta belle épaule blanche,
+ Ton corsage, ta hanche,
+ Ton sein dont je suis fou.
+
+ Sur mes genoux prends place,
+ Livre tes mains de glace
+ A mes baisers de feu,
+ Et laisse voir ta jambe
+ A la braise qui flambe,
+ Qui flambe rouge et bleu.
+
+ Vois donc le gaz qui danse
+ Et s'agite en cadence,
+ Aux fantasques chansons
+ Que fredonne la séve
+ Dans la bûche qui crève
+ Et retombe en tisons.
+
+ Mon bijou, mon idole,
+ Comme le temps s'envole
+ Lorsque l'on est ainsi!
+ La voix haute et profonde
+ Qu'au loin jette le monde
+ Ne parvient pas ici.
+
+ Nos deux âmes jumelles,
+ Ensemble ouvrant les ailes,
+ Planent dans l'infini,
+ Comme deux alouettes
+ Ou comme deux fauvettes
+ Oublieuses du nid.
+
+
+
+
+SONNET VI
+
+ Merci à toi, à toi merci.
+ TÉRÉSA.
+
+
+ Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche,
+ --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,
+ Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux
+ Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
+
+ Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.
+ A cet âge candide où tout est pour le mieux,
+ Je méprisais le monde et reniais les cieux,
+ Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?
+
+ Et mon ange gardien à son front blanc et pur
+ Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
+ Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.
+
+ Aux saints épanchements mon cœur était fermé,
+ --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes;
+ Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE IV
+
+ J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface.
+ RONSARD.
+
+ Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur
+ Qu'un autre amour par cet amour pipeur
+ N'aille gravant pendant ta longue absence
+ Quelqu'autre amant dedans ta souvenance!
+ PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.
+
+
+ Ma charmante, depuis ta visite imprévue
+ Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.
+ Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois;
+ Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois:
+ Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme
+ Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme
+ Ma vie intérieure et mon contentement!
+ Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment,
+ Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle,
+ Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle
+ Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main
+ Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain.
+ J'ai beau me répéter que c'est une chimère,
+ Cette pensée est là, sans cesse plus amère,
+ Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts,
+ M'accompagnant partout comme l'ombre le corps;
+ Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses:
+ Il se fait en un jour bien des métamorphoses;
+ L'idole du matin n'est pas celle du soir,
+ Et toute jeune fille est comme son miroir,
+ Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.
+ --Puis un amour âgé de trois ans importune;
+ C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
+ Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui
+ Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même,
+ Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime,
+ N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir
+ Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir;
+ Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille
+ Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille
+ Au fond de votre cœur, de sa faute confus,
+ Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus;
+ Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place,
+ L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface
+ Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas
+ De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.
+ --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire!
+ On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,
+ Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point
+ De dire en le voyant: Je ne le connais point.
+ Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie,
+ Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie;
+ Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,
+ Et déchu du bonheur, déshérité des cieux,
+ Incapable à jamais d'un élan grandiose,
+ De toute sa hauteur descendre dans la prose,
+ Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol
+ Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
+ Me défiant de moi, malade de l'absence,
+ Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense:
+ Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort;
+ Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort.
+ Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,
+ Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,
+ Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,
+ Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,
+ Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures;
+ Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures,
+ Tu relis tous ces vers où je me racontais
+ Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais,
+ Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,
+ Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître
+ De faire revenir les fraîches passions
+ De l'enfance du cœur, et ces illusions
+ Si pénibles à perdre, et si vite perdues.
+ --L'ange du souvenir, les ailes étendues,
+ Remontant le passé, voltige autour de toi;
+ Il te souffle à l'oreille une phrase de moi,
+ Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
+ Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose
+ Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
+ Pour te les redonner, gardés fidèlement.
+
+1831.
+
+
+
+
+SONNET VII
+
+
+ Liberté de juillet! femme au buste divin,
+ Et dont le corps finit en queue!
+ G. DE NERVAL.
+
+ E la lor cieca vita è tanto bassa
+ ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte.
+ _Inferno, canto_ III.
+
+
+ Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe;
+ Car à son front damné le doigt fatal a mis
+ Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis,
+ Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.
+
+ Un budget éléphant boit notre or par sa trompe.
+ Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis,
+ De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis
+ La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.
+
+ Cependant en juillet, sous le ciel indigo,
+ Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses
+ Autant que Charles dix avait ouï de messes!
+
+ Seule, la poésie incarnée en Hugo
+ Ne nous a pas déçus, et de palmes divines
+ Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.
+
+
+
+
+PARIS
+
+ Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert
+ Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
+ Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt!
+ GOETHE.. _Faust._
+
+ Dans la simplicité de mon cœur enfantin
+ L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin
+ De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe
+ Et fait tant de chemin, et dans ce large espace
+ Voit les mondes sous lui glisser rapidement,
+ Ainsi qu'un météore aux champs du firmament.
+ EUGÈNE DE ***.
+
+ Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments!
+ ESTIENNE DE KNOBELSDORFF.
+ Salle de réception du diable.
+ _Don Juan_, ch. x, st. 81.
+
+
+ Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,
+ De splendides rayons illuminer sa cage,
+ Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu
+ Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu,
+ L'aigle prisonnier bat avec son aile forte
+ Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.
+ --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison,
+ Elle cherche à son vol un plus large horizon;
+ Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie
+ Abaisse son regard, de grands désirs saisie,
+ Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament
+ Afin d'y respirer largement, librement,
+ Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues
+ Et les plaines d'azur, régions inconnues,
+ L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain
+ Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin;
+ Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde
+ Où la presse en tous sens de son étreinte immonde
+ Une société qui retombe au chaos,
+ Du rouge sur la joue et la gangrène aux os!
+ Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige,
+ De grands rochers à pic, trônes géants où siége,
+ Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,
+ La majesté muette et sombre du grand Roi.
+ Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule
+ Ses mugissements sourds comme des bruits de foule;
+ Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,
+ Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond,
+ Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue,
+ Et, tout échevelé, semble la pâle queue
+ Du cheval de la mort au livre de saint Jean.
+ Il lui faudrait au soir la lune voyageant,
+ Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles
+ Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,
+ Les arêtes des pics et les tours du manoir
+ De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.
+ --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même
+ L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,
+ Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers
+ Dont la bise de nuit berce les fronts pliés,
+ La chaumière des bois, poussant en bleus nuages
+ Son filet de fumée à travers les feuillages,
+ Et dont le toit moussu porte sur son velours
+ Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours;
+ Le jardin et son puits que festonne une vigne,
+ Où, des choux à propos interrompant la ligne,
+ Se pavane un rosier que votre main sema;
+ Asile calme et vert comme en peint Hobbéma,
+ Où les chuchotements dont est fait le silence
+ Troublent seuls du rêveur la douce somnolence!
+ Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits
+ Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,
+ Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne
+ Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;
+ Des tuyaux hérissant le faîte des maisons
+ Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons,
+ Une fumée ardente et de couleur de rouille
+ Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille,
+ Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps,
+ Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans
+ Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises
+ Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises,
+ Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon
+ Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;
+ Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue,
+ Fashionables musqués, gueux à mine incongrue,
+ Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,
+ Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant,
+ Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues,
+ Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;
+ --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos,
+ Babel des nations, mer qui bout sans repos,
+ Chaudière de damnés, cuve immense où fermente,
+ Vendange de la mort, une foule écumante,
+ Haillons troués à jour comme un crible, où le vent
+ Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent;
+ Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries,
+ Des yeux cernés et bleus, des figures flétries,
+ Du pain dur que l'on mange à la sueur du front,
+ Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond;
+ Perpétuel contraste, éternelle antithèse,
+ Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,
+ Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!
+ --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.
+
+1831.
+
+
+
+
+UN VERS DE WORDSWORTH
+
+ Spires whose silent finger points to heaven.
+
+
+ Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte
+ Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel,
+ Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête:
+ --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--
+
+ Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange,
+ Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,--
+ Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange
+ Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.
+
+ Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume
+ De lubriques amours, me fit du bien à voir:
+ C'était comme une fleur des champs, comme une plume
+ De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.
+
+ Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,
+ Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,
+ Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,
+ Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.
+
+
+
+
+DÉBAUCHE
+
+ Buvons du grog et cassons-nous les reins.
+ _Chanson des marins._
+
+ Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan.
+ DUBARTAS.
+
+
+ Je hais plus que la mort cette débauche prude
+ Qui n'ose sortir que de nuit,
+ Et retourne la tête avec inquiétude
+ Tout empourprée au moindre bruit,
+ Et joue à la vertu comme une honnête femme,
+ N'ayant pas la force qu'il faut
+ Pour être hardiment et largement infâme,
+ Pour porter sa honte front haut.
+ Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies
+ Faites dans un salon étroit,
+ Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies
+ Et dont chacun retourne droit;
+ A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose,
+ Comme le font les boutiquiers.
+ Gens qui savent ôter le galbe à toute chose;
+ Les dandys, avec les banquiers;
+ Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures,
+ Qui sort calme d'un mauvais lieu,
+ Comme l'on sortirait des plus chastes demeures
+ Ou de quelque église de Dieu,
+ La cravate nouée et les cheveux en ordre,
+ Le frac boutonné jusqu'au cou,
+ Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre,
+ Rien de débraillé, rien de fou,
+ Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse
+ Au reproche mollir la voix
+ Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe,
+ Comme l'on disait autrefois.
+ J'aime trente fois mieux une débauche franche,
+ Jetant son masque de satin,
+ Le coude sur la nappe et la main sur la hanche,
+ Criant, buvant jusqu'au matin,
+ Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle,
+ Rose encor des baisers du soir,
+ Qui tord lascivement sa taille souple et molle,
+ Sur tous les genoux va s'asseoir,
+ Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe
+ Au fond du cratère vermeil,
+ Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe,
+ Et ne veut pas qu'on ait sommeil:
+ --C'est une poésie au moins, une palette
+ Où brillent mille tons divers,
+ Un type net et franc, une chose complète,
+ De la couleur! des chants! des vers!
+
+
+
+
+LE BENGALI
+
+A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE
+
+
+ Les bengalis dont le ramage est si doux.
+ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
+
+ La France et ses printemps, ses hivers inconnus
+ Où la bise gémit, où les arbres sont nus,
+ Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige
+ Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je?
+ Mlle L. A.
+
+
+ Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?
+ Notre soleil est froid, notre ciel en courroux:
+ Nos bois sont chauves; à nos haies,
+ A nos buissons armés de dards aigus, au lieu
+ Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,
+ Pendent à peine quelques baies.
+
+ Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger,
+ Bengali du désert, sauras-tu voltiger
+ Dans nos forêts de cheminées?
+ Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu
+ Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu,
+ Entre deux pierres ruinées?
+
+ Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement
+ De la bise du nord qui râle incessamment
+ Et fait chanter la girouette,
+ Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson
+ De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son
+ Des tuiles que la grêle fouette?
+
+ Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas
+ Au bois des goyaviers reprendre tes ébats
+ Dans la savane aux grandes herbes;
+ Avec les colibris va becqueter les fleurs,
+ Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,
+ Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!
+
+
+
+
+LE CAVALIER POURSUIVI
+
+ Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore.
+ JULES DE SAINT-FÉLIX.
+
+ Und hurré! hurré! hop hop hop!
+ BURGER.
+
+
+ C'est un fort beau cheval; une large poitrine,
+ Des jambes de gazelle, et dans chaque narine
+ Une fauve lueur,
+ La queue échevelée, une crinière folle
+ Qui se déroule au vent comme une banderole
+ Sur le col en sueur;
+
+ Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise,
+ Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise
+ Ou pour deux diamants,
+ Des yeux illuminés d'une lumière rouge
+ Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge
+ A tous les mouvements;
+
+ Une croupe arrondie où des glands dorés pendent,
+ Et de souples jarrets dont les muscles se tendent
+ Comme des arcs d'acier;
+ Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille
+ Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille,
+ O mon noble coursier!
+
+ Tu danses sur les blés comme une sauterelle,
+ A chacun de tes pieds est attachée une aile,
+ Ton galop c'est un vol,
+ Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine,
+ L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine
+ Te suivre sur le sol.
+
+ La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace!
+ Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe
+ Comme avec un rival;
+ Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large,
+ Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge,
+ Hurrah! mon bon cheval!
+
+ Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes,
+ Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes
+ Avec ton dur sabot;
+ Brise cet horizon qui n'a pas une lieue
+ Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue
+ Comme on fait d'un pied-bot.
+
+ Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles,
+ Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles,
+ Grands fossés à franchir;
+ Ravins marécageux, où le feu follet flambe,
+ Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe
+ Qui ne sait pas fléchir.
+
+ Oh! comme les maisons, comme les arbres filent!
+ Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent
+ Leur contour incertain!
+ Essor prodigieux, le sol que ton pied foule
+ Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule,
+ Et tout se fait lointain.
+
+ --Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église,
+ Qui pour te regarder lève sa tête grise
+ Par-dessus l'horizon,
+ Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches,
+ A ton oreille fait tinter ses quatre cloches
+ Et galoper le son.
+
+ Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore!
+ Une course pareille à celle de Lénore!
+ Je suis content, c'est bien.
+ Le clocher tout confus derrière un mont se cache,
+ L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache,
+ Et je n'entends plus rien.
+
+ Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne
+ Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne?
+ Allons, courage, allons!
+ Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire,
+ Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire,
+ Il est sur nos talons.
+
+ Que derrière tes pas cette porte se ferme,
+ Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme;
+ Saute, vole, bondis!
+ --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre
+ D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre,
+ Comme d'un paradis!
+
+ N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie?
+ Tout mon bonheur est là, toute ma poésie,
+ Mes souvenirs, ma foi,
+ Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole,
+ Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole,
+ Ma Béatrix à moi.
+
+ C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines;
+ Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines
+ De ses ongles de fer,
+ Courbe mon dos et met sur ma tête pendante
+ Une chape de plomb comme aux damnés du Dante
+ Dans le neuvième enfer.
+
+ Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle,
+ Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle;
+ Mais il court bien mieux, lui,
+ Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe,
+ Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe
+ Aux pieds boiteux,--l'ennui.
+
+1826-1832.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+ou
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+
+
+ALBERTUS
+
+OU
+
+L'AME ET LE PÉCHÉ
+
+LÉGENDE THÉOLOGIQUE
+
+POËME
+
+ You shall see anon, 'tis a knavish
+ Piece of work.
+ _Hamlet_, III, 2.
+
+
+I
+
+ Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes
+ Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes,
+ Avec ses toits aigus, ses immenses greniers,
+ Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes,
+ Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes,
+ Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers.
+ --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule,
+ De ses cheveux blafards inondant son épaule
+ Comme une fille au bain; l'église et son clocher,
+ L'étang où des canards se pavane l'escadre;
+ Il ne manque vraiment au tableau que le cadre
+ Avec le clou pour l'accrocher.
+
+
+II
+
+ Confort et far-niente!--toute une poésie
+ De calme et de bien-être, à donner fantaisie
+ De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir
+ La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes,
+ Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
+ Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir
+ Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre
+ D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre,
+ Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer,
+ Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade,
+ Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade
+ D'un jour si doux sait éclairer!
+
+
+III
+
+ A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte,
+ Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe,
+ Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem;
+ Ce pays du soleil où les citrons mûrissent,
+ Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent:
+ Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem;
+ A vous faire donner pour ces murs verts de mousses
+ Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses,
+ Fait luire quelque Faust en son costume ancien,
+ Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades,
+ Les femmes au teint brun, les molles sérénades,
+ Et tout l'azur vénitien!
+
+
+IV
+
+ Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique,
+ Une méchante femme ayant nom Véronique;
+ Chacun la redoutait, et répétait tout bas
+ Qu'on avait entendu des murmures étranges
+ Autour de sa demeure, et que de mauvais anges
+ Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats.
+ --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille,
+ Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille
+ Une évocation; de sourds vagissements
+ Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines,
+ Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés,
+ D'épouvantables hurlements.
+
+
+V
+
+ Même dame Gertrude avait un jour d'orage
+ Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage,
+ A cheval sur la foudre un démon noir sortir,
+ Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée,
+ De bleuâtres vapeurs soudain environnée,
+ La tête la première en hurlant s'engloutir.
+ La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase
+ Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase,
+ Avalanche de feu, quatre des travailleurs.
+ Des gens dignes de foi jurent que Véronique
+ Se trouvait là, riant d'un rire sardonique,
+ Et grommelant des mots railleurs!
+
+
+VI
+
+ La femme du brasseur Cornelis met au monde,
+ Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde,
+ Et si laid que son père eût voulu le voir mort.
+ --On dit que Véronique avait sur l'accouchée
+ Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée,
+ Par un mystère noir jeté ce mauvais sort.
+ Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche
+ Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche,
+ Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux,
+ Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse,
+ Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce,
+ Le diable n'est pas plus hideux.
+
+
+VII
+
+ Cette vieille sorcière habitait une hutte,
+ Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte
+ L'été comme l'hiver au choc des quatre vents;
+ Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre
+ S'étendent à l'entour en nappe irrégulière;
+ L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants,
+ Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes
+ Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes
+ Inonde les planchers moisis et vermoulus.
+ A peine si l'on voit dans toute la croisée
+ Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée,
+ Et la porte ne ferme plus.
+
+
+VIII
+
+ La limace baveuse argente la muraille
+ Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille;
+ Les lézards verts et gris se logent dans les trous,
+ Et l'on entend le soir sur une note haute
+ Coasser tout auprès la grenouille qui saute,
+ Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux.
+ --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue,
+ Surtout quand du croissant une ouateuse nue
+ Emmaillotte la corne en un flot de vapeur,
+ Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,--
+ N'ose passer devant ce repaire sinistre
+ Sans trembler et blêmir de peur.
+
+
+IX
+
+ De ces dehors riants l'intérieur est digne:
+ Un pandémonium! où sur la même ligne,
+ Se heurtent mille objets fantasquement mêlés.
+ --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes,
+ Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles,
+ Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés,
+ Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares,
+ Alambics contournés en spirales bizarres,
+ Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal,
+ Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue
+ L'odorat, et collant leur face jaune et bleue
+ Contre le verre du bocal!
+
+
+X
+
+ Véritable sabbat de couleurs et de formes,
+ Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes,
+ Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou,
+ L'ibis égyptien au bord du sarcophage
+ De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage;
+ Ivresse d'opium et vision de fou,
+ Où les récipients, matras, siphons et pompes,
+ Allongés en phallus ou tortillés en trompes,
+ Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros,
+ Où les monstres tracés autour du zodiaque,
+ Portant écrit au front leur nom en syriaque,
+ Dansent entre eux des boléros!
+
+
+XI
+
+ Poudreux entassement de machines baroques
+ Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques,
+ Et de bouquins, sans titre en langage chrétien!
+ Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace,
+ Se déforme, se tord, et prend une autre face;
+ Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien,
+ Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve,
+ Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve
+ Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids.
+ C'est la réalité des contes fantastiques,
+ C'est le type vivant des songes drôlatiques;
+ C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!
+
+
+XII
+
+ Pour rendre le tableau complet, au bord des planches
+ Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches,
+ Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents,
+ Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides
+ Qui semblent vous couver de leurs regards avides.
+ Un squelette debout et les deux bras pendants,
+ Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes,
+ Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes,
+ Jette son ombre au mur en linéaments droits.
+ En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique,
+ D'épouvante glacé, comme un bon catholique
+ Ferait le signe de la croix.
+
+
+XIII
+
+ Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste.
+ Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_,
+ Callot bien des motifs de sa _Tentation_;
+ Gœthe a tiré de là la scène tout entière
+ Où Méphistophélès mène chez la sorcière
+ Faust, qui veut rajeunir, boire la potion.
+ --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même
+ (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème.
+ --Ce type qu'il répète infatigablement,
+ Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre
+ A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre
+ Et déguiser le vêtement.
+
+
+XIV
+
+ Le plaid bariolé de tartan et la toque
+ Dissimulent la jupe et le béguin à coque.
+ L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout.
+ Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire,
+ Cette description (voyez son _Antiquaire_),
+ Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!--
+ Et mille autres détails. Je le jurerais presque,
+ Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque,
+ Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani,
+ Dans cette hutte même a ciselé ces masques
+ Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques,
+ De Benvenuto Cellini.
+
+
+XV
+
+ Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe
+ Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe,
+ Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler
+ M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche
+ Prenait en s'éteignant sa robe de peluche,
+ Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver.
+ Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche,
+ Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche
+ Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs,
+ Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine,
+ Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine,
+ Était aussi l'un de ses hoirs.
+
+
+XVI
+
+ Ce digne chat était du reste l'être unique
+ Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique
+ Eût de l'affection;--peut-être bien aussi
+ Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide
+ Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède;
+ Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi.
+ --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge,
+ Intermittente, oscille aux vitrages du bouge;
+ --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux,
+ Regarde d'un air grave et plein d'intelligence
+ La vieille qui s'agite et qui fait diligence
+ Pour quelque mystère honteux;
+
+
+XVII
+
+ Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide,
+ Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide
+ De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir
+ Entre les deux chenets, près des tisons, en boule,
+ La tête sous la queue artistement se roule.
+ --La bise cependant continue à gémir,
+ L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête
+ Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète,
+ La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron,
+ Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire
+ Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire
+ Et le matou qui fait ron ron.
+
+
+XVIII
+
+ Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique;
+ Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique
+ Trace de sa baguette un rond sur le plancher,
+ Et se place au milieu;--des milliers de fantômes
+ Hors du cercle magique, ainsi que des atomes
+ Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher,
+ Tremblent, points lumineux sur la tenture noire.
+ --La vieille cependant murmure son grimoire,
+ Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son,
+ Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge,
+ Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge
+ Comme une mauvaise boisson.
+
+
+XIX
+
+ Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère,
+ Elle jette un par un ses vêtements à terre
+ Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!--
+ Le squelette blanchi dont la bise se joue,
+ Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue
+ Du haut d'une potence, est un objet riant,
+ Près de cette carcasse aux mamelles arides,
+ Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides,
+ Aux bras rouges pareils à des bras de homard.
+ _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare,
+ --Une chose sans nom,--impossible à décrire,
+ Un idéal de cauchemar!
+
+
+XX
+
+ Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune
+ Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune
+ Langue humaine ne peut conter exactement
+ Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque,
+ Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque
+ D'un vieil habit râpé, miraculeusement
+ Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle
+ Se dissipe: on dirait une boule d'opale
+ Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur.
+ Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille
+ De manière à pouvoir, même avec une fille
+ De quinze ans, lutter de fraîcheur.
+
+
+XXI
+
+ Elle se frotte l'œil et puis toute la face;
+ --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface,
+ Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé;
+ L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle,
+ Un diamant de feu nage dans sa prunelle;
+ Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé.
+ --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie.
+ Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie
+ Seulement pour toucher sa main du bout du doigt,
+ Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête
+ Si charmante, ce corps, cette taille parfaite,
+ A quels moyens elle les doit.
+
+
+XXII
+
+ Une perle d'amour!--De longs yeux en amande
+ Parfois d'une douceur tout à fait allemande,
+ Parfois illuminés d'un éclair espagnol;
+ Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie
+ De vous y regarder pendant toute la vie,
+ --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol;
+ Sontag et Malibran, dont chaque note vibre,
+ Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre;
+ La malice de Puck, la grâce d'Ariel,
+ Une bouche mutine où la petite moue
+ D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue;
+ --Un miracle, un rêve du ciel!--
+
+
+XXIII
+
+ Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle,
+ --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle,
+ Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux
+ Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime.
+ --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même
+ Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux,
+ Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve,
+ Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève;
+ Car la foi seule peut nous faire voir le ciel
+ Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde
+ Où la félicité sur le néant se fonde,
+ Et le malheur sur le réel.
+
+
+XXIV
+
+ La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique
+ Sort du cercle, revêt une blanche tunique,
+ Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir
+ Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place
+ Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace,
+ S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir.
+ La lune en ce moment, par une déchirure
+ De nuage, dardait sa clarté faible et pure;
+ --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait
+ Du dehors distinguer le dedans, et sans doute
+ Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route,
+ Il aurait pensé qu'il rêvait.
+
+
+XXV
+
+ Véronique, du bout de sa baguette touche
+ Le matou qui lui lance un regard faux et louche,
+ Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos;
+ Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques,
+ Et prononce tout bas des mots cabalistiques:
+ --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!--
+ A la place du chat paraît un beau jeune homme,
+ Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme
+ La jeune fille en voit dans ses songes d'amour.
+ --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie,
+ Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie,
+ Vraiment il était fait au tour!
+
+
+XXVI
+
+ --C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche
+ Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche,
+ En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi.
+ --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène?
+ La dame se pencha sur son oreille; à peine
+ Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi,
+ Leporello, dit-il d'une voix haute et claire,
+ Madame veut sortir, prends une torche, éclaire
+ Madame.--A l'instant même une cire à la main
+ Leporello paraît amenant la voiture;
+ Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure,
+ Et les voilà sur le chemin.
+
+
+XXVII
+
+ Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère.
+ --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire
+ Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait;
+ La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage
+ De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage,
+ Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait,
+ La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue
+ A ses larges panneaux armoriés;--la roue,
+ Comme si les cailloux eussent été doublés
+ De soie et de velours, roulait muette et sourde
+ A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde
+ Qu'elle ne couchait pas les blés!
+
+
+XXVIII
+
+ Pour le présent, la scène est transportée à Leyde.
+ --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide
+ A faire à Belzébuth tourner les deux talons;
+ --Jeune et belle à présent, vivante poésie,
+ Trésor de grâces, fait sécher de jalousie
+ Sous leurs vertugadins chamarrés de galons,
+ Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises,
+ Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises
+ De l'endroit;--le salon de dame Barbara
+ Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise
+ Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise
+ Chez la landgrave de Gotha!
+
+
+XXIX
+
+ Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée,
+ Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée;
+ Militaires en beaux uniformes, traînant
+ Sur le parquet sonore une épée incongrue;
+ Peintres, musiciens,--tout le monde se rue
+ Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant,
+ Au dire d'une vieille et méchante bégueule,
+ D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule,
+ Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné
+ Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique
+ Entretien de la ville était sur Véronique:
+ Jamais nom ne fut plus prôné!
+
+
+XXX
+
+ C'était un engouement, un délire, une rage,
+ Des battements de mains, des bravos, un tapage,
+ Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas.
+ --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges
+ Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges,
+ De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas
+ La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres,
+ Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres.
+ --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux
+ Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches;
+ Les peintres barbouillaient son image,--et les riches
+ Se ruinaient à qui mieux mieux.
+
+
+XXXI
+
+ Elle donnait le ton, et, reine de la mode,
+ Elle était adorée ainsi qu'une pagode;
+ --Personne n'eût osé la contredire en rien:--
+ La forme des chapeaux, et la coupe des manches,
+ Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches?
+ Quelle parure sied?--quelle couleur va bien?
+ S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!)
+ Elle décidait tout.--La femme du margrave
+ Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc,
+ Avaient beau protester par leur mise hérétique,
+ --A peine voyait-on dans leur salon gothique
+ Un laid _Sigisbeo_ caduc.
+
+
+XXXII
+
+ Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite,
+ S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite
+ Au spectacle plaisant des efforts que faisaient
+ Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses,
+ Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces;
+ --Des ingénuités dont les moindres pesaient
+ Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes
+ Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes,
+ --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu
+ De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages,
+ Portant de fins tissus, des gazes, des nuages!
+ Quel travestissement, bon Dieu!
+
+
+XXXIII
+
+ Notre héroïne au reste était toujours charmante,
+ Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante,
+ En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons!
+ --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre
+ Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre;
+ La soie intelligente arrêtait ses frissons,
+ Ou les continuait gazouillant ses louanges;
+ --Une brise à propos faisait onder ses franges,
+ Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux
+ Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes;
+ --Une invisible main soutenait ses dentelles
+ Et se jouait dans leurs réseaux.
+
+
+XXXIV
+
+ La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;--
+ Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée;
+ Tout ce qui la touchait devenait précieux;
+ Tout était de bon goût, et (qualité bien rare)
+ Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre,
+ On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux
+ Faisaient des diamants pâlir les étincelles.
+ Les perles de ses dents paraissaient les plus belles,
+ La blancheur de sa peau ternissait le satin.
+ --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,--
+ Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine,
+ Une ravissante catin!
+
+
+XXXV
+
+ --Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe
+ Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe;
+ --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands,
+ Types complets,--gros, courts, la face réjouie,
+ Négligeant leur tulipe enfin épanouie,
+ Transformés en dandys, et faire les charmants
+ Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères
+ Ne lui ménageaient pas les critiques amères,
+ Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un,
+ Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage,
+ Accueillait tout le monde et recevait l'hommage
+ Et les rixdales de chacun.
+
+
+XXXVI
+
+ Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine,
+ Ce jour-là Véronique avait une migraine,
+ Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas.
+ Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre.
+ --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre
+ Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas
+ Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent,
+ Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent
+ Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix.
+ Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche
+ Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche
+ Froissant un papier sous ses doigts.
+
+
+XXXVII
+
+ Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude
+ A de grâces! La main sous le menton, le coude,
+ Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement
+ Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie,
+ Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie;
+ --Les cheveux débouclés qui cachent par moment
+ Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue,
+ Ou que les doigts mutins les peignent, une joue
+ Transparente et nacrée, un front veiné d'azur,
+ Comme dans les jardins font les branches des arbres,
+ De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres
+ Debout sous leur ombrage obscur.
+
+
+XXXVIII
+
+ Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle
+ Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle?
+ --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais
+ Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache?
+ Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache
+ Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais?
+ --Cette robe attendue et sur laquelle on compte
+ Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte,
+ S'est-elle déchirée ou fripée en chemin?
+ Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre,
+ Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre
+ Décoloré le pur carmin?
+
+
+XXXIX
+
+ Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale
+ De son visage grec moins pur?--Quelque rivale,
+ Avec plus de jeunesse ou plus de diamants,
+ A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes?
+ Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;--
+ Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants
+ Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle,
+ S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle,
+ Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu;
+ Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe
+ Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte.
+ Pourquoi donc ce front abattu?
+
+
+XL
+
+ Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent?
+ Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent,
+ Qui palpitent jetant sur le satin des chairs
+ Une auréole brune, une ombre veloutée,
+ Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée
+ Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs
+ Ondant comme la neige au vent d'une tempête?
+ Quelle pensée étrange à cette folle tête
+ Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir
+ De son premier amour et de ses jours d'enfance?
+ --Regret d'avoir perdu cette belle innocence?
+ --Est-ce la peur de l'avenir?
+
+
+XLI
+
+ Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue
+ Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue
+ Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs,
+ Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme
+ Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme,
+ Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs,
+ Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire,
+ Comme fait une perle au creux d'une onde noire.
+ --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé:
+ Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre,
+ Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre
+ La voix de son cœur comprimé.
+
+
+XLII
+
+ Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre
+ Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre
+ De jeunes merveilleux, papillons de boudoir,
+ Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes,
+ Véronique était là, le pôle des prunelles,
+ Coquetant dans sa loge et radieuse à voir.
+ --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère
+ Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire,
+ Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail,
+ Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette,
+ Otait son gant, faisait sentir sa cassolette,
+ Ou chatoyer son riche émail.
+
+
+XLIII
+
+ Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène,
+ Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine.
+ --En vain Leporello pas à pas suivait Juan;
+ En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes,
+ Zerline gazouillait jouant avec les notes,
+ Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an
+ Continué ce jeu sans que l'on y prit garde:
+ --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde,
+ Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or
+ Braqués au même point le désir étincelle;
+ Véronique sourit;--le bonheur d'être belle
+ La fait dix fois plus belle encor.
+
+
+XLIV
+
+ Seul un homme debout auprès d'une colonne,
+ Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne,
+ A la scène oubliée attachant son regard,
+ Dans une extase sainte enivre ses oreilles.
+ De ces accords profonds, de ces hautes merveilles
+ Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!--
+ Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes
+ Le poussait par delà les sphères éternelles.
+ L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien,
+ Il s'était fait musique, et son cœur en mesure
+ Palpitait et chantait avec une voix pure,
+ Et lui seul te comprenait bien.
+
+
+XLV
+
+ Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle
+ Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle
+ S'allumât, comme si le regard contre un mur
+ Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle,
+ Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle,
+ Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr,
+ Y fit sans le vouloir une blessure grave,
+ --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave
+ Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson
+ Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre,
+ Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre
+ En revenant dans sa maison.
+
+
+XLVI
+
+ Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre,
+ Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre
+ Pour une passion un caprice en retour,
+ Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes)
+ De torturer les cœurs et de damner les âmes,
+ Celle qui sans pitié se jouait d'un amour,
+ Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse
+ Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse,
+ Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier:
+ Elle faisait aimer, et maintenant elle aime!
+ L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même;
+ Il est vaincu ce cœur si fier!
+
+
+XLVII
+
+ C'est le train de la vie et de la destinée;
+ Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée,
+ Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour.
+ --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste,
+ Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste:
+ On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour.
+ --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine,
+ Misère qu'on regrette et de charmes si pleine;
+ --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant,
+ Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe
+ Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge,
+ Mystérieux enchantement!
+
+
+XLVIII
+
+ Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être
+ L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître
+ S'il ne vous a connu, moments délicieux,
+ Et si longs et si courts qui valent une vie,
+ Et que voudrait payer l'Ange qui les envie
+ De son éternité de bonheur dans les cieux!--
+ Mer de félicité,--ravissement,--extase,
+ Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase
+ Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous,
+ Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse,
+ Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse,
+ Baisers enragés, désirs fous!
+
+
+XLIX
+
+ Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne,
+ --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne;
+ En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez,
+ La maman te dépeint comme un monstre à sa fille,
+ --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille
+ Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés,
+ Contre toi longuement les moralistes crient,
+ En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;--
+ La novice à ton nom fait un signe de croix;
+ Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême,
+ Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime
+ Au moins dans sa vie une fois.
+
+
+L
+
+ Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie
+ Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie!
+ Je n'avais pas assez de temps pour l'employer
+ A compasser des mots:--adorer mon idole,
+ La parer, admirer sa chevelure folle,
+ Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer;
+ L'entendre respirer, la voir vivre, sourire
+ Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire
+ Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi
+ Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose
+ Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose
+ Pendant quatre mois et demi.
+
+
+LI
+
+ Sans cela l'univers aurait eu mon poëme
+ En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même;
+ Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps
+ D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles
+ Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles
+ Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps.
+ Elle, comme un enfant, courait dans la rosée
+ Après les papillons, et la jambe arrosée
+ D'une pluie argentée, allait chantant toujours;
+ Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle.
+ --Moi, je la regardais;--la nature était belle,
+ Et riait comme nos amours.
+
+
+LII
+
+ Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise:
+ --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise,
+ Elle accourait bien vite et voulait partager;
+ Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille!
+ D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille,
+ Et de mon autre main je la faisais manger.
+ Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse
+ D'une lutte inégale, elle demandait grâce,
+ Promettant de payer en baisers sa rançon.
+ --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage,
+ Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage,
+ Se cacher derrière un buisson.
+
+
+LIII
+
+ Et puis je l'entendais rire sous la feuillée
+ De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée
+ Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux,
+ Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles,
+ Une chenille prise aux plis de ses dentelles,
+ La ramenait bientôt poussant des cris affreux.
+ --Elle cachait son front contre moi, toute blanche;
+ Tressaillant quand le vent remuait une branche,
+ Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur
+ Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles
+ Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes
+ Entre les doigts de l'oiseleur.
+
+
+LIV
+
+ Tout en la rassurant, d'une main aguerrie
+ Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie
+ Elle recommençait à rire, et s'asseyait
+ Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même,
+ Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime!
+ Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait
+ Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière
+ Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière,
+ Traversant les rameaux, dorait son front charmant;
+ --Le rossignol chantait et perlait ses roulades,
+ Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades
+ Soupirait langoureusement.
+
+
+LV
+
+ Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste,
+ Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe
+ Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux.
+ --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées
+ Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées;
+ Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux.
+ --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre,
+ Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre.
+ Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson;
+ Dans les ravissements d'une extase profonde,
+ Nous avions oublié l'existence du monde,
+ Nos yeux étaient notre horizon.
+
+
+LVI
+
+ Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes
+ Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes
+ Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
+ L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse,
+ Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse
+ Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts.
+ Pour ne plus revenir a déployé son aile,
+ Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle,
+ Que doutes du présent et souvenirs amers.
+ Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange;
+ En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange
+ Mes beaux amours en méchants vers.
+
+
+LVII
+
+ Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire
+ Fidèlement contée, autant que ma mémoire,
+ Registre mal en ordre, a pu me rappeler
+ Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose
+ Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause:
+ La bulle que j'avais pris plaisir à souffler,
+ Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte,
+ En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte;
+ Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu.
+ --En heurtant le réel, ma riante chimère
+ S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère;
+ Tout autre amour en moi s'est tu.
+
+
+LVIII
+
+ Excepté cependant le tien, ô Poésie,
+ Qui parles toujours haut dans une âme choisie!
+ --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or,
+ Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre
+ Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre,
+ Dans notre nuit suspends un moment ton essor,
+ Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile
+ Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle,
+ Peinture, la rivale et l'égale de Dieu,
+ Déception sublime, admirable imposture,
+ Qui redonnes la vie et doubles la nature,
+ Je ne vous ai pas dit adieu!
+
+
+LIX
+
+ --Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste
+ Était beau cavalier, et certe une plus chaste
+ Que Véronique eût pu s'enamourer de lui.
+ Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être
+ D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître
+ Le dedans.--Un soleil étranger avait lui
+ Sur sa tête et doré d'une couche de hâle
+ Sa peau d'Italien naturellement pâle.
+ Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés,
+ Tombaient autour d'un front que Gall avec extase
+ Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base
+ D'une douzaine de traités.
+
+
+LX
+
+ Un front impérial d'artiste et de poëte,
+ Occupant à lui seul la moitié de la tête,
+ Large et plein, se courbant sous l'inspiration,
+ Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée
+ Un espoir surhumain, une grande pensée,
+ Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.--
+ Le reste du visage à ce front grandiose
+ Répondait.--Cependant il avait quelque chose
+ Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut,
+ On l'aurait souhaité différent.--L'ironie,
+ Le sarcasme y brillait plutôt que le génie;
+ Le bas semblait railler le haut.
+
+
+LXI
+
+ Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange;
+ C'était comme un démon se tordant sous un ange,
+ Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux,
+ De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe,
+ Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe,
+ Une frange de cils palpitants et soyeux,
+ Son regard de lion et la fauve étincelle
+ Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle
+ Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous.
+ --Les plus hardis auraient abaissé la paupière
+ Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre,
+ Qu'il s'efforçait de rendre doux.
+
+
+LXII
+
+ Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée
+ D'une fine moustache élégamment cirée
+ Un sourire moqueur quelquefois se posait;
+ Mais son expression la plus habituelle
+ Était un grand dédain.--Vainement notre belle,
+ L'ayant revu depuis dans le monde, faisait
+ Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire
+ Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire!
+ Rien ne put entamer ce cœur de diamant.
+ Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies,
+ Aveux à mots couverts, vives agaceries,
+ --Elle échoua totalement!
+
+
+LXIII
+
+ Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre
+ Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre.
+ --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau,
+ Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie
+ A la toile en un coin par l'araignée ourdie
+ Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau;
+ Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie
+ Des Lilliputiens. Une si belle proie
+ Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi,
+ Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime,
+ Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même,
+ N'en prit aucunement souci.
+
+
+LXIV
+
+ C'était là le motif qui faisait que sa porte
+ Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe
+ A son cœur occupé cette cour qui la suit?
+ Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères
+ Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires;
+ Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit
+ Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie.
+ Sur sa petite main son front penche et s'appuie,
+ Son bras potelé pend au bord de son fauteuil,
+ La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle.
+ Le dépit a changé ses roses en opale,
+ Une larme luit à son œil.
+
+
+LXV
+
+ Le papier que la belle, avec un air d'angoisse,
+ Dans sa petite main aux ongles roses froisse,
+ Indubitablement est un billet d'amour,
+ --Un vélin azuré qui par toute la chambre
+ Jette une fashionable et suave odeur d'ambre.
+ --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour
+ Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
+ --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame
+ Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau?
+ Le fait paraît prouvé par cette tache noire
+ Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire
+ Et cette plume de corbeau.
+
+
+LXVI
+
+ Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête
+ Et poussant en arrière une boucle défaite,
+ Elle quitta sa pose indolente, et se prit,
+ Avant de demander la bougie et d'y mettre
+ La cire et le cachet, à relire sa lettre
+ Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit.
+ --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite,
+ Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite,
+ Comme celle d'hier, d'être jetée au feu.
+ --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente;
+ Le papier se tordit comme un damné du Dante
+ En dardant un jet de gaz bleu,
+
+
+LXVII
+
+ Et disparut--pendant que brûle cette feuille,
+ L'enfant en prend une autre, un instant se recueille
+ Et commence.--Sa main rapide en son essor,
+ Comme un cheval de course à New-Market, à peine
+ Effleure le papier,--la page est toute pleine
+ Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor:
+ --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame
+ Est debout.--Véronique agitée, une flamme
+ Aux prunelles:--Portez le billet que voici
+ Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure
+ Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure
+ Au plus tard, Juan, soyez ici.
+
+
+LXVIII
+
+ Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire,
+ Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire
+ Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art,
+ Aimant tout à la fois d'un amour fanatique
+ La peinture et les vers autant que la musique.
+ Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart,
+ Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être.
+ Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être,
+ Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël!
+ Car entre ces trois sœurs égales en mérite
+ Dans le fond la peinture était sa favorite
+ Et son talent le plus réel.
+
+
+LXIX
+
+ Il voyait l'univers comme un tripot infâme;
+ --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme,
+ C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné
+ Quatre maravédis des deux.--La créature
+ Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture.
+ --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né,
+ Du pourquoi, du comment, il était pessimiste
+ Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste
+ Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui.
+ Quoique bien jeune encor, depuis longues années
+ Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées,
+ Sonnaient bien des heures d'ennui.
+
+
+LXX
+
+ Il prenait cependant son mal en patience.
+ --C'est un très-grand fléau qu'une grande science;
+ Elle change un bambin en Géronte; elle fait
+ Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve,
+ Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve.
+ Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet;
+ L'existence vous pèse et tout vous paraît fade.
+ --Le piment est sans goût pour un palais malade,
+ Un odorat blasé sent à peine l'éther:
+ L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide,
+ Comme un citron pressé le cœur devient aride.
+ Don Juan arrive après Werther.
+
+
+LXXI
+
+ Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère,
+ Poussé par le serpent, mordu la pomme amère;
+ Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu,
+ Et possédant à fond la science de l'homme,
+ Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme
+ On s'ennuie à marcher dans un sentier connu,
+ Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route.
+ Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute.
+ En cherchant il avait usé les passions,
+ Levé le coin du voile et regardé derrière.
+ --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière,
+ Cadavre sans illusions.
+
+
+LXXII
+
+ Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde
+ Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde!
+ Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or,
+ De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire,
+ N'apporte sur le pont que boue infecte et noire.
+ --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor!
+ Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose
+ Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause
+ Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux?
+ --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface;
+ Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face.
+ --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?
+
+
+LXXIII
+
+ Si de sa destinée il eût été l'arbitre,
+ Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre
+ Du roman de la vie, et passé tout d'abord
+ A la conclusion de cette sotte histoire.
+ --Incertain s'il devait nier, douter ou croire,
+ Ou demander le mot de l'énigme à la mort,
+ Comme un duvet au vent, avec indifférence
+ Il laissait au hasard aller son existence
+ --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu,
+ Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme,
+ Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme,
+ Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.
+
+
+LXXIV
+
+ Il était ainsi fait.--Singulière nature!
+ Son âme, qu'il niait, cependant était pure;
+ --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné
+ A la suppression de l'enfer.--Homme étrange!
+ Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange
+ Qui là-haut sur son livre écrivait indigné
+ Une grosse hérésie, un sophisme damnable,
+ Venant à l'action, le trouvait moins coupable,
+ Et pesant dans sa main le bien avec le mal,
+ Pour cette fois encor retenait l'anathème.
+ --Une larme tombée à l'endroit du blasphème
+ L'effaçait du feuillet fatal.
+
+
+LXXV
+
+ La décoration change.--Pour le quart d'heure
+ Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure
+ Du signor Albertus, et dans son atelier.
+ Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre,
+ Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre
+ Y donne à chaque chose un aspect singulier.
+ C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile
+ Laisse à travers le noir luire une blanche étoile.
+ --Au milieu de la salle, auprès du chevalet,
+ Sous le rayon brillant où vient valser l'atome,
+ Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme;
+ Tout est clair-obscur et reflet.
+
+
+LXXVI
+
+ L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde
+ Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde,
+ Un univers à part qui ne ressemble en rien
+ A notre monde à nous;--un monde fantastique,
+ Où tout parle aux regards, où tout est poétique,
+ Où l'art moderne brille à côté de l'ancien;
+ --Le beau de chaque époque et de chaque contrée,
+ Feuille d'échantillon, du livre déchirée;
+ Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux,
+ Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je?
+ Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége,
+ Pérugin entre deux Vanloos.
+
+
+LXXVII
+
+ Laques, pots du Japon, magots et porcelaines,
+ Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines,
+ Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs,
+ --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées,
+ Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées,
+ Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons,
+ Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches,
+ Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches,
+ Mille objets--bons à rien, admirables à voir;
+ Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge,
+ Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage,
+ Un antre, un musée, un boudoir!
+
+
+LXXVIII
+
+ Autour du mur beaucoup de toiles accrochées,
+ Blanches pour la plupart, les autres ébauchées,
+ Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi.
+ --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières,
+ Les infants de Lara, Marguerite en prières,
+ Des portraits esquissés, des études parmi
+ Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille,
+ Claire sur un fond brun, se détache et scintille,
+ Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler,
+ Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle;
+ Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile
+ Pour l'empêcher de s'envoler.
+
+
+LXXIX
+
+ On aurait dit, à voir cette tête inclinée,
+ Et son expression pensive et résignée,
+ Une _Mater Dei_ d'après Masaccio.
+ --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne.
+ La plus et mieux aimée, une Vénitienne,
+ Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio,
+ Un bravo poignarda.--Le mari de la belle
+ Avait monté ce coup, la sachant infidèle
+ --C'est un roman entier que cette histoire-là.--
+ Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire,
+ Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire,
+ Et puis jamais n'en reparla.
+
+
+LXXX
+
+ Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile,
+ Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile,
+ Une larme furtive essuyée aussitôt
+ S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine
+ S'exhalait sourdement et gonflait sa narine.
+ Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot.
+ --A Venise, un Anglais osa faire des offres:
+ Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres;
+ Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,--
+ Et comme obstinément il grossissait la somme,
+ Albertus furieux voulut noyer son homme
+ En bas du pont de Rialto.
+
+
+LXXXI
+
+ Albertus travaillait.--C'était un paysage.
+ Salvator eût signé cette _selve selvagge_.
+ --Au premier plan des rocs,--au second les donjons
+ D'un château dentelant de ses flèches aiguës
+ Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues.
+ --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs,
+ Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie,
+ Comme les flots hurlants d'une mer en furie,
+ Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs
+ De reflets rougeoyants incendiaient les cimes
+ Des pins échevelés, penchés sur les abîmes
+ Comme sur le puits des enfers.
+
+
+LXXXII
+
+ On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue
+ Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue,
+ Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas
+ Le soufre ou le bitume, à son regard oblique,
+ A sa lèvre que crispe un rire sardonique,
+ A son geste anguleux, à sa voix, à son pas,
+ Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite
+ A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite.
+ --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point;
+ Son âme avec ses yeux était à sa peinture.
+ --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure
+ En le tirant par son pourpoint.
+
+
+LXXXIII
+
+ Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature
+ Et ne la trouvant pas:--Infâme créature!
+ Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai.
+ --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure.
+ --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure
+ A quatre pas d'ici; je vous y conduirai.
+ --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée,
+ Un André Ferrara,--fine lame, trempée
+ Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro!
+ Une tête hâlée apparut à la porte
+ Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte
+ Ma cape avec mon sombrero.
+
+
+LXXXIV
+
+ Le temps de compter trois il revient.--La toilette
+ Du jeune cavalier en un instant fut faite,
+ Et, le valet ayant approché le miroir,
+ Il sourit,--et parut fort content de lui-même,
+ Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême:
+ Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?),
+ Il avait vu bouger dans son cadre la tête
+ De la Vénitienne, et sa bouche muette
+ Remuer et s'ouvrir comme voulant parler.
+ --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste
+ Caressant le portrait d'un regard doux et triste,
+ Il est trop tard pour reculer.
+
+
+LXXXV
+
+ Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte.
+ A peine çà et là quelque croisée ouverte,
+ La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur;
+ Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes
+ Par un gros temps, crier toutes les girouettes.
+ Un ivrogne attardé passait battant le mur,
+ Une fille de joie attendait sur la borne.
+ --Albertus suivait Juan silencieux et morne;
+ Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant.
+ --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence,
+ Un écolier qui va subir sa pénitence,
+ Ne marchent pas d'un pied plus lent.
+
+
+LXXXVI
+
+ Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure
+ Était réellement bizarre et de nature
+ A piquer jusqu'au vif la curiosité;
+ Aussi notre héros voulut-il la poursuivre.
+ L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre
+ D'une poterne et frappe avec autorité.
+ Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient,
+ La maison s'illumine, et des lueurs tournoient
+ Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier
+ La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre,
+ L'intérieur splendide et vaste se découvre
+ A l'œil du jeune cavalier.
+
+
+LXXXVII
+
+ Un petit négrillon qui tenait une torche
+ De cire parfumée, attendait sous le porche.
+ Sa livrée écarlate, avec des galons d'or,
+ Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page.
+ Conduisez ce seigneur par le secret passage.
+ Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor
+ Une courtine rouge à demi relevée
+ Se referme sur lui;--flairant son arrivée,
+ Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis,
+ Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête,
+ Poussent entre leurs dents une plainte inquiète,
+ Et puis retombent assoupis.
+
+
+LXXXVIII
+
+ D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse,
+ Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse.
+ --Sur un beau guéridon de bois de citronnier
+ Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre
+ Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre.
+ --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier,
+ De blondes sépias, de fraîches aquarelles,
+ Des albums, des écrans aux découpures frêles,
+ La dernière revue et le nouveau roman,
+ Un masque noir brisé,--mille riens fashionables,
+ Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables;
+ --C'était un désordre charmant!
+
+
+LXXXIX
+
+ Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise
+ Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise,
+ Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra;
+ Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace,
+ Refit bouffer sa manche et remit à leur place
+ Quelques rubans mutins.--Jamais la signora
+ N'avait été mieux mise; elle était adorable,
+ En état d'amener une recrue au diable,
+ Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux
+ Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières,
+ Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières
+ Un abandon si gracieux!
+
+
+XC
+
+ Albertus un instant crut voir sa Vénitienne.
+ --La coiffure bizarre ornée à l'italienne
+ De grosses boules d'or et de sequins percés,
+ Le collier de corail, la croix et l'amulette,
+ Les touffes de rubans et toute la toilette;
+ La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés,
+ L'expression rêveuse et l'attitude molle,
+ Le regard tout pareil et la même parole:
+ Elle lui ressemblait à faire illusion.
+ --Connaissant Albertus et son humeur fantasque,
+ La sorcière avait cru devoir prendre ce masque
+ Pour contenter sa passion.
+
+
+XCI
+
+ Véronique sonna.--La portière dorée
+ S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée,
+ Un petit page entra qui portait des plateaux,
+ --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée,
+ Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée.
+ --Il posa sur la table et flacons et gâteaux,
+ Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate,
+ Versa de haut le vin dans les verres à patte,
+ Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux.
+ --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille
+ Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille
+ Au moins depuis un siècle--ou deux!
+
+
+XCII
+
+ Il luisait comme l'or au fond du vidrecome;
+ --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme:
+ Albertus au second s'acheva de griser.
+ --A son œil fasciné chaque objet était double,
+ Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble;
+ Le plancher ondulait, les murs semblaient valser.
+ --La belle avait jeté toute honte en arrière,
+ Et, donnant à ses feux une libre carrière,
+ De ses bras convulsifs lui faisait un collier,
+ Se collait à son corps avec délire et fièvre,
+ Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre
+ Tâchait de le faire plier.
+
+
+XCIII
+
+ Albertus n'était pas de glace ni de pierre:
+ --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière
+ De la dame brillait un soleil dont le feu
+ Eût animé la pierre et fait fondre la glace:
+ --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place,
+ Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
+ --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme
+ Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme
+ Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours.
+ --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle
+ Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle
+ Une minute de tes jours!
+
+
+XCIV
+
+ --Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique
+ Le sourire à la bouche et d'un air ironique,
+ Et répéteriez-vous ce que vous avez dit?
+ --Que pour vous posséder je donnerais mon âme
+ Au diable, si le diable en voulait, oui, madame,
+ Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit,
+ Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse,
+ Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse
+ N'entendit pas la voix, et l'ange remonta.
+ --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire
+ De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire,
+ Tout à coup dans l'air éclata.
+
+
+XCV
+
+ Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre,
+ Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre
+ Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien,
+ Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage,
+ A leur expression égarée et sauvage,
+ Il se serait signé de peur,--car c'était bien
+ Un regard exprimant un mal irrémédiable,
+ Un regard de damné demandant l'heure au diable.
+ --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité.
+ C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme,
+ A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme
+ Fond le bitume au feu jeté.
+
+
+XCVI
+
+ Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême
+ Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime!
+ Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur.
+ Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme?
+ En demandant le mien, as-tu sondé ton âme?
+ As-tu bien calculé les forces de ton cœur?
+ Que te sens-tu dans toi de puissant et de large
+ A porter sans plier une pareille charge?
+ Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour
+ Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable,
+ Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable;
+ L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
+
+
+XCVII
+
+ Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe
+ Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe
+ Derrière les rideaux, tirés discrètement,
+ Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire
+ (C'était bien répondu), de ce côté l'attire,
+ Sur le bord de ce lit la pousse doucement....
+ C'est ici que s'arrête en son style pudique,
+ Tout rouge d'embarras, le narrateur classique
+ --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point?
+ Jamais comme immoral Basile ne le biffe,
+ Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe
+ De ce qui ne l'est guère ou point.
+
+
+XCVIII
+
+ Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze
+ Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase,
+ Je ne passerai rien.--Les dames qui liront
+ Cette histoire morale auront de l'indulgence
+ Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense,
+ Les verront sans rougir, et les autres crieront.
+ D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille,
+ Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles
+ Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers
+ Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme.
+ Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme
+ Ils s'en vont droit ou de travers,
+
+
+XCIX
+
+ Peu m'importe, selon que dame Poésie,
+ Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,
+ Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,
+ Ils marchent librement dans leur nudité sainte,
+ Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
+ Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.
+ --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue,
+ Un jupon un peu court, font détourner la vue.--
+ Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là,
+ --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes?
+ Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes,
+ N'y verriez-vous donc que cela?
+
+
+C
+
+ --Le peintre avait coupé le corset.--Véronique
+ N'avait sur son beau corps pour vêtement unique
+ Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin
+ De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze
+ Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase:
+ --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin.
+ Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle,
+ Et dans un tour de main déshabillé la belle.
+ --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir,
+ C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe,
+ Hélas! car bien souvent avec le voile tombe
+ L'illusion et le désir.
+
+
+CI
+
+ Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle
+ Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.
+ --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé
+ D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_
+ Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture?
+ Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté?
+ Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione,
+ Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône?
+ O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons;
+ Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître.
+ Il garde son secret et nul ne le pénètre,
+ Et vainement nous l'essayons.
+
+
+CII
+
+ Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge
+ Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge,
+ Elle penche la tête et croise les deux bras.
+ --Avec son air mutin, et sa petite moue,
+ Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue,
+ Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps;
+ Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles,
+ Ses yeux étincelants comme des escarboucles,
+ Son col blond et doré, sa bouche de corail,
+ Son pied de Cendrillon et sa jambe divine,
+ Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine,
+ Seule elle valait un sérail.--
+
+
+CIII
+
+ Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques,
+ Des cris de volupté, des râles extatiques,
+ De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs.
+ --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange,
+ Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange
+ Que l'amour délirant invente en ses fureurs,
+ Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage,
+ Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage;
+ --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs;
+ Les bras autour des corps se crispent et se tordent,
+ L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent,
+ Les seins bondissent convulsifs.
+
+
+CIV
+
+ La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve
+ Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve;
+ Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir
+ Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée,
+ Pâle comme une morte, et si défigurée
+ Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.--
+ La sorcière colla sa bouche sur la bouche
+ Du jeune cavalier, et de nouveau la couche
+ Sous des élans d'amour en gémissant plia.
+ --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle
+ Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle,
+ Le hibou du donjon cria.--
+
+
+CV
+
+ Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre
+ La plus haute raison! Albertus sentit fondre
+ Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs.
+ --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme
+ Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme,
+ Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts,
+ Et pour saisir sa proie, en manière de pinces,
+ De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces.
+ --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs
+ Sur son col décharné pendaient en roides mèches,
+ Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches,
+ Et ses côtes trouaient ses flancs.
+
+
+CVI
+
+ Quand il se vit si près de cette Mort vivante,
+ Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante;
+ --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents
+ Choquaient à se briser;--cependant le squelette
+ A sa joue appuyant sa lèvre violette,
+ Le poursuivait partout de ses rires stridents.--
+ Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes,
+ Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes
+ Un cercueil de Callot et de Goya complet!
+ Des escargots cornus sortant du joint des briques
+ Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques;
+ La lampe fumait et râlait.
+
+
+CVII
+
+ Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale;
+ Au lieu du boudoir rose une petite salle
+ D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis,
+ Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes,
+ Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes,
+ Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis.
+ --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles,
+ Fascinait Albertus du feu de ses prunelles,
+ Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant
+ De magiques liens, avec sa noire queue,
+ Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue,
+ Traçait un cercle rayonnant.
+
+
+CVIII
+
+ La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée
+ De reflets flamboyants soudain illuminée,
+ Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés,
+ Entrèrent dans la salle avec force ruades,
+ Caracoles et sauts, voltes et pétarades,
+ Ainsi que des chevaux par leur maître appelés.
+ --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe,
+ Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe
+ Et flattant de la main ses balais sur le col.
+ --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles,
+ Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles
+ Les deux balais prirent leur vol.
+
+
+CIX
+
+ Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise;
+ --La terre sous leurs pieds file rayée et grise,
+ Le ciel nuageux court sur leur tête au galop;
+ A l'horizon blafard d'étranges silhouettes
+ Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes,
+ La lune en son plein luit rouge comme un fallot;
+ Le donjon curieux de tous ses yeux regarde,
+ L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde
+ Montre le poing et fuit emportant son pendu;
+ Le corbeau qui croasse et flaire la charogne,
+ Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne
+ Le front du jeune homme éperdu.
+
+
+CX
+
+ Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves,
+ Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves,
+ Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas,
+ Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies,
+ Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies,
+ Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas,
+ Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille,
+ Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille;
+ Le sol en est couvert, l'air en est obscurci.
+ --Des balais haletants la course est moins rapide,
+ Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride,
+ La vieille cria:--C'est ici.
+
+
+CXI
+
+ Une flamme jetant une clarté bleuâtre,
+ Comme celle du punch, éclairait le théâtre.
+ --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois.
+ Les nécromants en robe et les sorcières nues,
+ A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues,
+ Des quatre points du vent débouchaient à la fois.
+ Les approfondisseurs de sciences occultes,
+ Faust de tous les pays, mages de tous les cultes,
+ Zingaros basanés, et rabbins au poil roux,
+ Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques,
+ Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques,
+ Aucun ne manque au rendez-vous.
+
+
+CXII
+
+ Squelettes conservés dans les amphithéâtres,
+ Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres.
+ Tout humides encor de leur bain d'alcool,
+ Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces,
+ Pendus tirant la langue et faisant des grimaces;
+ Guillotinés blafards, un ruban rouge au col,
+ Soutenant d'une main leur tête chancelante;
+ --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante,
+ Parricides manchots couverts d'un voile noir,
+ Hérétiques vêtus de tuniques soufrées,
+ Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées;
+ --C'était épouvantable à voir!
+
+
+CXIII
+
+ Le président, assis dans une chaire noire,
+ Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire,
+ Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu.
+ --Un rayon échappé de sa prunelle verte
+ Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte
+ Faisait étinceler les mots en traits de feu.
+ --Pour commencer la fête on attendait le maître,
+ On s'impatientait; il tardait à paraître
+ Et faisait sourde oreille à l'évocation.
+ --Albertus croyait voir une queue et des cornes,
+ Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes
+ Une horrible apparition!
+
+
+CXIV
+
+ Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable
+ Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable,
+ Un diable rococo.--C'était un élégant
+ Portant l'impériale et la fine moustache,
+ Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache
+ Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand.
+ --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_,
+ Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable,
+ --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait
+ Avec son ton tranchant, son air aristocrate,
+ Et son talent exquis pour mettre sa cravate,
+ Dans les salons un grand effet.
+
+
+CXV
+
+ Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe,
+ Pour ouïr le concert se réunit en groupe.
+ --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer,
+ Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique!
+ Ni le gros Rossini, ce roi de la musique,
+ Ni le chevalier Karl Maria de Weber,
+ A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie,
+ Inventer et noter la grande symphonie
+ Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti;
+ --Boucher et Bériot, Paganini lui-même,
+ N'eussent pas su broder un plus étrange thème
+ De plus brillants pizzicati.
+
+
+CXVI
+
+ Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,
+ Des Stradivarius grincer les chanterelles;
+ La corde semble avoir une âme dans sa voix.
+ Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde;
+ Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,
+ Sonne burlesquement de deux cors à la fois.
+ Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes
+ Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.
+ Quatre petits démons, sous un archet de fer,
+ Font ronfler et mugir quatre basses géantes.
+ Un gras soprano tord ses mâchoires béantes.
+ C'est un charivari d'enfer!
+
+
+CXVII
+
+ Le concerto fini, les danses commencèrent.
+ Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.
+ Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça
+ Et donna le signal.--Hurrah! hurrah! La ronde
+ Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,
+ Comme un cheval sans frein au galop se lança.
+ Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,
+ Et la lune prenant deux nuages pour voiles,
+ Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit.--
+ L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes
+ Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes
+ Qu'ils entendirent cette nuit!
+
+
+CXVIII
+
+ On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre
+ Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre;
+ L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds,
+ Se dressait gauchement sur ses pattes massives
+ Et s'épanouissait en gambades lascives.
+ --Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,
+ Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,
+ Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.
+ --Une tête de mort, à pattes de faucheux,
+ Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.
+ Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe;
+ --Des vers rayaient le sol gâcheux.--
+
+
+CXIX
+
+ La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes
+ Tordaient leurs membres nus en postures infâmes;
+ Arétin eût rougi.--Des baisers furieux
+ Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches;
+ Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches:
+ On entendait un bruit de chocs luxurieux.
+ --Les prunelles jetaient des éclairs électriques,
+ Les bouches se fondaient en étreintes lubriques:
+ --C'étaient des rires fous, des cris, des râlements!
+ Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,
+ N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde
+ De plus hideux accouplements.
+
+
+CXX
+
+ Le Diable éternua.--Pour un nez fashionable
+ L'odeur de l'assemblée était insoutenable.
+ --Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.
+ --A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes,
+ Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,
+ Tout disparut en l'air comme un enchantement.
+ --Il sentit plein d'effroi des griffes acérées,
+ Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées;
+ Il cria; mais son cri ne fut point entendu...
+ Et des contadini le matin, près de Rome,
+ Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,
+ Les reins cassés, le col tordu.
+
+
+CXXI
+
+ --Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,
+ Me voici donc au bout de ce moral poëme!
+ En êtes-vous aussi content que moi, lecteur?
+ En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,
+ Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume;
+ Le sujet paresseux marchait avec lenteur.
+ Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,
+ Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles
+ Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin.
+ --Les chiffres grossissaient. La page sur la page
+ Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,
+ Je me disais toujours:--Demain!
+
+
+CXXII
+
+ --Ce poëme homérique et sans égal au monde
+ Offre une allégorie admirable et profonde;
+ Mais,--pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,
+ Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase,
+ Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze,
+ Lever, le bal fini, le masque aux dominos.
+ --J'aurais pu clairement expliquer chaque chose,
+ Clouer à chaque mot une savante glose.--
+ Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel
+ Pour me comprendre.--Ainsi, bonsoir.--Fermez la porte,
+ Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte
+ Un tome de Pantagruel.
+
+1831.
+
+
+
+
+POÉSIES DIVERSES
+
+1833-1838
+
+
+
+
+LE NUAGE
+
+
+ Dans son jardin la sultane se baigne,
+ Elle a quitté son dernier vêtement;
+ Et délivrés des morsures du peigne
+ Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+ Par son vitrail le sultan la regarde,
+ Et, caressant sa barbe avec sa main,
+ Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde,
+ Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+ --Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
+ Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
+ Je vois son sein vermeil comme l'orange
+ Et son beau corps de perles inondé.
+
+ Ahmed devint blême comme la lune,
+ Prit son kandjar au manche ciselé,
+ Et poignarda sa favorite brune....
+ Quant au nuage, il s'était envolé!
+
+
+
+
+LES COLOMBES
+
+
+ Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
+ Un beau palmier, comme un panache vert
+ Dresse sa tête, où le soir les colombes
+ Viennent nicher et se mettre à couvert.
+
+ Mais le matin elles quittent les branches:
+ Comme un collier qui s'égrène, on les voit
+ S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+ Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+ Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,
+ De blancs essaims de folles visions
+ Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+ Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+
+
+
+
+LES PAPILLONS
+
+PANTOUM
+
+
+ Les papillons couleur de neige
+ Volent par essaims sur la mer;
+ Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+ Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+ Savez-vous, ô belle des belles,
+ Ma bayadère aux yeux de jais,
+ S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
+ Dites, savez-vous où j'irais?
+
+ Sans prendre un seul baiser aux roses
+ A travers vallons et forêts,
+ J'irais à vos lèvres mi-closes,
+ Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TÉNÈBRES
+
+
+ Taisez-vous, ô mon cœur! taisez-vous, ô mon âme!
+ Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+ Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
+
+ Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
+ Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
+ Car vous avez tenté votre suprême effort.
+
+ Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
+ Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
+ Comme au flanc d'un guerrier deux blessures mortelles.
+
+ Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé.
+ Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+ Votre souvenir être à jamais effacé!
+
+ Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+ Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
+ Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
+
+ Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+ On ne répandra pas les larmes argentées
+ Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+ Votre convoi muet, comme ceux des athées,
+ Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+ Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
+
+ La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
+ Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
+ Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
+
+ Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
+ Nul ne s'apercevra que vous soyez absents,
+ Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
+
+ Et le chaste secret du rêve de vos ans
+ Périra tout entier sous votre tombe obscure
+ Où rien n'attirera le regard des passants.
+
+ Que voulez-vous? hélas! notre mère Nature,
+ Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
+ Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+ Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
+ L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
+ Ils trouvent au désert des palais enchantés,
+
+ Ils tettent librement la féconde mamelle;
+ La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
+ Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
+
+ Les autres moins aimés ont beau tordre et pétrir
+ Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+ Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+ S'il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,
+ Une petite fleur sous leur pâle gazon,
+ Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie.
+
+ Un rayon de soleil brille à leur horizon,
+ Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
+ Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
+
+ L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
+ Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment.
+ Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+ L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+ Sur leur front découvert lâchera la tortue,
+ Car ils doivent périr inévitablement.
+
+ L'aigle manque son coup; quelque vieille statue
+ Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+ Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
+
+ Le cœur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+ Leur chien même les mord et leur donne la rage;
+ Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+ Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage;
+ D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort,
+ Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage!
+
+ Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+ Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule
+ Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
+
+ Après la vie obscure une mort ridicule;
+ Après le dur grabat un cercueil sans repos
+ Au bord d'un carrefour où la foule circule.
+
+ Ils tombent inconnus de la mort des héros,
+ Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+ Se fait effrontément un socle de leurs os.
+
+ Sur son trône d'airain, le Destin qui s'en raille
+ Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
+ Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
+
+ Tout buisson trouve un dard pour déchirer leur chair,
+ Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+ Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
+
+ Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe;
+ Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+ Tout plomb vole à leur cœur et pas un seul n'échappe.
+
+ La tombe vomira leur fantôme odieux.
+ Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+ Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+ Cette histoire sinistre est votre propre histoire,
+ O mon âme! ô mon cœur! peut-être même, hélas!
+ La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+ C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
+ De grands événements et des malheurs de drame,
+ Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+ Quelques fils bien communs en composent la trame,
+ Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
+ Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
+
+ Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir;
+ Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,
+ Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+ O vous que nul amour et que nul vin n'enivre,
+ Frères désespérés, vous devez être prêts
+ Tour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
+
+ Le néant a des lits et des ombrages frais.
+ La Mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
+ Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
+
+ Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
+ Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+ Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
+
+ Cesse de te roidir contre le sort jaloux,
+ Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
+ Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
+
+ Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+ L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
+ Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+ Pour y graver un nom ton airain est bien dur,
+ O Corinthe! et souvent, froide et blanche Carrare
+ Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+ Il faut un grand génie avec un bonheur rare
+ Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+ Et de ce double don le destin est avare.
+
+ Hélas! et le poëte est pareil à l'amant,
+ Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
+ Quelque rêve chéri caressé chastement:
+
+ Eldorado lointain, pierre philosophale
+ Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais;
+ Un astre impérieux, une étoile fatale.
+
+ L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
+ Et le matin venu, la lueur poursuivie,
+ Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
+
+ C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+ Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
+ Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
+
+ Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+ Le baiser du soleil aux frêles colonnades
+ Du palais que la nuit éleva de sa main!
+
+ Il est beau qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+ Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+ Et perce triomphant les vitreuses arcades.
+
+ Il est beau d'arriver où tendait son essor,
+ De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
+ Et, quand on a fouillé, d'exhumer un trésor;
+
+ De faire, du plus creux de son âme profonde,
+ Rayonner son idée ou bien sa passion,
+ D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+ D'unir heureusement le rêve à l'action,
+ D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
+ Et de donner un trône à son ambition;
+
+ D'arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,
+ Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+ Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+ Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.
+ Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+ Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+ L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
+ Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
+ Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+ Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,
+ Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
+ S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+ Sur les autels déserts des basiliques noires,
+ Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
+ S'arrachent à pleins poings l'or chevelu des gloires.
+
+ Le soleil désolé, penchant son œil de feu,
+ Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+ L'ange dit à la terre un éternel adieu.
+
+ Rien ne sera sauvé, ni l'homme ni la plante;
+ L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+ Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+ Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+ Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
+ Et du monde vingt fois il refera le tour;
+
+ Puis il retombera dans cette eau solitaire
+ Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
+ Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+ Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
+ Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
+ Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+ Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
+ Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+ Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+ Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
+ Le vieil Atlas lassé retire son épaule
+ Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
+
+ L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+ La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+ L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
+
+ Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
+ Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
+ Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+ Quand notre passion sera-t-elle finie?
+ Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+ La sueur ronge teint notre face jaunie.
+
+ Assez comme cela! nous avons trop souffert;
+ De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
+ Car pour nous racheter votre Fils s'est offert.
+
+ Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+ Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+ Et le prêtre demande un autre sacrifice.
+
+ Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'Agneau;
+ Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
+ N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+ Le Dieu ne viendra pas. L'Église est renversée.
+
+
+
+
+THÉBAÏDE
+
+
+ Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
+ Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,
+ C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+ Dans une solitude inabordable, affreuse;
+ Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
+ Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
+ Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
+ Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
+ Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
+ Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités,
+ Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
+ Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
+ Et boire la rosée à ton calice ouvert,
+ O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
+ Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
+ De mon cœur dépeuplé je fermerais la porte
+ Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+ Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
+ J'effacerais mon nom de ma propre mémoire,
+ Et de tous ces mots creux; amour, science et gloire
+ Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
+ Pour y dormir ma nuit je ferais un chevet;
+ Car je sais maintenant que vaut cette fumée
+ Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
+ J'ai regardé de près et la science et l'art:
+ J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
+ J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
+ L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;
+ Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+ Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+ Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
+ Donc, reçois dans tes bras, ô douce Somnolence,
+ Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la Mort,
+ Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
+ Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+ Égrène sur son front le pavot inodore,
+ Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+ Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+ Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
+ Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+ Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+ Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
+ Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
+ Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+ Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+ Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+ J'ai les talons usés de battre cette route
+ Qui ramène toujours de la science au doute.
+ Assez je me suis dit: Voilà la question.
+
+ Va, pauvre rêveur, cherche une solution
+ Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
+ Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
+ Mon beau prince danois marche les bras croisés,
+
+ Le front dans la poitrine et les sourcils froncés;
+ D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
+ Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre
+ Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+ Épuise ta vigueur en stériles efforts,
+ Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
+ Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
+ C'est à ce degré là que je suis arrivé.
+ Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
+ Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+ Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
+
+ Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr;
+ Si dans un coin du cœur il éclôt un désir,
+ Lui couper sans pitié ses ailes de colombe;
+ Être comme est un mort étendu sous la tombe;
+ Dans l'immobilité savourer lentement,
+ Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
+ Voilà quel est mon vœu, tant j'ai de lassitude
+ D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
+ Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
+ Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
+ Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+ Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
+
+ C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
+ Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
+ Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
+ Le chien de la maison en grommelant escorte.
+ C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
+ Comme un petit enfant, je demande à dormir;
+ Je veux dans le néant renouveler mon être,
+ M'isoler de moi-même et ne plus me connaître,
+ Et comme en un linceul, sans y laisser un pli,
+ Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
+
+ J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
+ Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
+ Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
+ Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+ Sous un ciel vert zébré de grands nuages fauves,
+ Dans des terrains galeux, clair-semés d'arbres chauves,
+ Avec un horizon sans couronne d'azur,
+ Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
+ Et, dans les roseaux secs, près d'une eau noire et plate,
+ Quelque maigre héron debout sur une patte.
+ Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+ Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
+ Tendrait ses bras en pleurs; et du haut de la voûte
+ Un maigre filet d'eau, suintant goutte à goutte,
+ Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+ Le battement égal que fait le cœur du temps.
+ Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
+ Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+ Je demeurerais là les genoux au menton,
+ Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+ Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+ Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+ Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
+ Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+ C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
+ Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
+ Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+ Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
+ Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
+ J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+ Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
+ Aux simples naufragés de l'âme le couvent.
+ A moi la solitude effroyable et profonde,
+ Par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+ On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
+ La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+ Passer au long du cloître une forme angélique;
+ La cloche vous murmure un chant mélancolique;
+ La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
+ Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+ De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
+ Volent les chérubins en légions vermeilles.
+ Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
+ A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+ L'extase vous remplit d'ineffables délices,
+ Et vos cœurs parfumés sont comme des calices;
+ Vous marchez entourés de célestes rayons,
+ Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
+
+ Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
+ Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître,
+ Dans le jardin fleuri de la mysticité,
+ Les pétales d'argent du lis de pureté;
+ Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
+ Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
+ Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
+ Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
+ Senti des voluptés comparables aux vôtres?
+ Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres?
+ Quel amant a jamais, à l'âge où l'œil reluit,
+ Dans tout l'enivrement de la première nuit,
+ Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+ Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
+ Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
+ Du cadavre insensible allongé sur la croix?
+ Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide
+ Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide?
+ Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+ Dans un calice d'or perle le sang divin.
+ Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes;
+ Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+ Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux
+ Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
+ Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+ Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'extase.
+ Nous, nos contentements dureront peu de jours;
+ Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+ Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+ Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
+ Vous achetez le ciel avec l'éternité.
+ Malgré ta règle étroite et ton austérité,
+ Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
+ S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes;
+ Une tête de mort, grimaçante pour nous,
+ Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
+ Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
+ Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière;
+ Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+ Dans les transports divins, un cœur chaste et brûlant;
+ Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
+ Et sous la volupté leur âme tremble et ploie
+ Comme fait une fleur sous une goutte d'eau;
+ Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau.
+ Mais ils sont peu nombreux, dans ce siècle incrédule,
+ Ceux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
+ Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+ Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
+ Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+ Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
+ Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+ Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier.
+ Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+ Et n'ont pas même part à la table divine:
+ Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+ Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+ Aussi je me choisis un antre pour retraite
+ Dans une région détournée et secrète
+ D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
+ Ni le chant printanier des oiseaux amoureux;
+ L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
+ Car tout son m'importune et tout rayon me blesse;
+ Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
+ Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+ Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
+ De tous les sentiments croulés dans la ruine
+ Du temple de mon âme, il ne reste debout
+ Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
+ Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
+ Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
+ A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
+ Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
+ Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+ M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
+ Pour en faire une fosse à chaque illusion.
+ Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
+ Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+ Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
+ Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+ Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;
+ Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,
+ Plutôt que les enfants, les estime les pères.
+ Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+ Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
+ Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+ Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+ Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
+ Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
+ Le moins accompagné sur la route du monde,
+ Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,
+ Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.
+ Celui dont le navire est le plus allégé
+ D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
+ Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
+ Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+ Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
+ L'univers décrépit devient paralytique,
+ La nature se meurt, et le spectre critique
+ Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
+ Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+ Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
+ Qui dois sonner là haut la fanfare du monde?
+ Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main,
+ Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+1873.
+
+
+
+
+ROCAILLE
+
+
+ Connaissez-vous dans le parc de Versaille
+ Une Naïade, œil vert et sein gonflé?
+ La belle habite un château de rocaille
+ D'ordre toscan et tout vermiculé.
+
+ Sur les coraux et sur les madrépores
+ Toute l'année elle dort dans les joncs;
+ Dans le bassin, les grenouilles sonores
+ Chantent en chœur et font mille plongeons.
+
+ La fête vient; la coquette Naïade
+ S'éveille en hâte et rajuste ses nœuds,
+ Se peigne, et met ses habits de parade
+ Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+ Elle descend l'escalier, et sa queue
+ En flots d'argent sur les marches la suit;
+ La roide étoffe à trame blanche et bleue
+ A chaque pas derrière elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL
+
+
+ J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
+ Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+ Tenant en main des roses un peu pâles,
+ Comme il convient à des fleurs de cent ans.
+
+ Le vent d'hiver, en vous touchant la joue,
+ A fait mourir vos œillets et vos lis,
+ Vous n'avez plus que des mouches de boue
+ Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+ Il est passé le doux règne des belles;
+ La Parabère avec la Pompadour
+ Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+ Et sous leur tombe est enterré l'amour.
+
+ Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+ Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+ Et souriez avec mélancolie
+ Au souvenir de vos galants défunts.
+
+1835.
+
+
+
+
+WATTEAU
+
+
+ Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+ J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
+ Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+ Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+ L'aspect des champs était sévère et morne,
+ En harmonie avec l'aspect des cieux;
+ Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
+ Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
+
+ Je regardai bien longtemps par la grille,
+ C'était un parc dans le goût de Watteau:
+ Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+ Sentiers peignés et tirés au cordeau.
+
+ Je m'en allai l'âme triste et ravie;
+ En regardant j'avais compris cela:
+ Que j'étais près du rêve de ma vie,
+ Que mon bonheur était enfermé là.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PÉTRARQUE
+
+A LOUIS BOULANGER
+
+
+ Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+ Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
+ Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+ Mon conducteur céleste avait quitté ma main;
+ J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
+ Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
+
+ La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+ La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
+ Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
+
+ Béatrix dans les cieux avait fui sans retour,
+ Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
+ Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
+
+ A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
+ Quel deuil j'avais au cœur et quel chagrin amer
+ D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
+
+ Sur ma tête pesait la coupole de fer,
+ Et je sentais partout, comme une mer glacée,
+ Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+ Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
+ Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+ Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
+
+ Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+ Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
+ M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+ Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière
+ Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+ On m'eut pris, à me voir, pour un homme de pierre.
+
+ Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+ Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+ Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
+
+ Comme sur un balcon, une riche tenture
+ Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+ Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
+
+ Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+ Se crêpaient mollement et faisaient une frange
+ Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
+
+ Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
+ Les grands pins balançant leur large parasol
+ Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
+
+ Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
+ Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+ Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+ Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+ Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant
+ Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
+
+ Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
+ Avec ses bras de lis environnant la terre,
+ Aux avances des fleurs répondait doucement.
+
+ Afin de célébrer le solennel mystère,
+ La nature avait mis son plus riche manteau,
+ Les éléments joyeux faisaient trêve à leur guerre.
+
+ O miracle de l'art! ô puissance du beau!
+ Je sentais dans mon cœur se redresser mon âme
+ Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
+
+ L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+ Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+ M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
+
+ Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs;
+ Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+ Et les échos charmés disaient des fins de vers.
+
+ Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
+ Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+ Semble un roucoulement de blanches tourterelles;
+
+ Figure à l'air pensif, et toujours à genoux,
+ Les mains jointes devant ton idole muette,
+ Te voilà donc vivante et revenue à nous!
+
+ Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte;
+ Le camail écarlate encadre ton front pur
+ Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
+
+ Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur
+ Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
+ Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+ Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
+ Tout l'univers pour toi pivote sur un nom.
+ Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+ Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+ Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
+ Entre la rêverie et l'inspiration.
+
+ Un chœur harmonieux autour de toi voltige:
+ C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+ Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige;
+
+ Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'œil en feu;
+ C'est Clio, belle et simple en son manteau sévère;
+ Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+ Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
+ Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
+ A l'égal d'un César le monde te révère.
+
+ A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+ Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
+ D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+ Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
+ Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
+ Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+ De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers
+ Soufflent allégrement aux bouches des trompettes,
+ Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers,
+
+ Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+ Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
+ Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+ Tu viens du Capitole où César est monté.
+ Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
+ Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
+
+ Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+ Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+ Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque.
+
+ Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+ Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes;
+ Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
+
+ Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
+ Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
+ Des Alpes tout là-bas bleuir les hautes cimes;
+
+ Et, penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+ Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure,
+ Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+ Car toujours dans ton cœur vibre un écho sonore,
+ Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+ Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
+
+ Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
+ C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
+ Et le monde à genoux les devrait écouter.
+
+ Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites
+ Les tigres tachetés et les grands lions roux
+ Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes;
+
+ Les dragons s'en venaient, d'un air timide et doux,
+ De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
+ Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+ Faire sortir les ours de leur caverne noire,
+ En agneaux caressants transformer les lions,
+ O poëtes! voilà la véritable gloire;
+
+ Et non pas de pousser à des rébellions
+ Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
+ Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
+
+ Sur l'autel idéal entretenez la flamme,
+ Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+ Par l'admiration et l'amour de la femme.
+
+ Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
+ Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,
+ Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau.
+
+ Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
+ Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+ Fasse tomber les flots de la foule irritée.
+
+ Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
+ Soit pour les cœurs souffrants comme ces cours d'eau vive
+ Où vont boire les cerfs dans l'ombre des forêts.
+
+ Faites de la musique avec la voix plaintive
+ De la création et de l'humanité,
+ De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+ Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
+ Vous représentera dans une immense toile,
+ Sur un char triomphal par un peuple escorté:
+
+ Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
+
+1836.
+
+
+
+
+MELANCHOLIA
+
+
+ J'aime les vieux tableaux de l'école allemande:
+ Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+ Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
+ Les genoux sur la terre et le regard au ciel,
+ Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
+ Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine;
+ Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
+ Nageant dans l'outremer sur un filet d'or pur;
+ Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+ Tout ce peuple mystique au front grave, à l'œil calme,
+ Qui prie incessamment dans les missels ouverts,
+ Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+ Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+ Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
+ Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+ Arrondir cette forme et ce linéament;
+ Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+ Tant de simplicité pieuse et virginale;
+ Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+ Plus d'amour dans son cœur et plus d'azur aux cieux;
+ Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+ Couler plus doucement l'or de ces tresses blondes.
+ Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
+ Ce cachet de candeur et de sérénité.
+ Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+ Et parfois sous la Vierge on sent la courtisane;
+ On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
+ Avait passé la nuit chez la Fornarina.
+ Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+ Ils ont parfaitement compris la basilique:
+ Rien de grossier en eux, rien de matériel;
+ Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+ Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+ Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
+ Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+ Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+ Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
+ Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
+ Auprès d'Albert Dürer Raphaël est païen:
+ C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
+ Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+ Qui met entre les bras de la Vénus antique,
+ Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+ Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
+ Ni le Buonarotti, ni Corrége, ni Guide;
+ L'antiquité profane est le fil qui les guide:
+ Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
+ Le Jupiter tonnant devient Père éternel;
+ La tunique latine est taillée en étole,
+ Et l'on fait une église avec le Capitole.
+ J'en excepte pourtant Cimabuë, Giotto,
+ Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo.
+ Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+ Entre des cardinaux et des filles de joie;
+ Dans des villas de marbre, aux chansons des castrats,
+ Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
+ C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage
+ Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+ C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
+ Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
+ Leur atelier à tous était le cimetière,
+ Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
+ Puis, quand leurs doigts roidis laissaient choir les pinceaux,
+ On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+ Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
+ Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
+ De contemplation extatique où sont peints
+ Sur les fresques du mur leurs anges et leurs saints.
+ Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
+ Et leur œuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+ Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
+ Toute jeune de charme et de naïveté.
+ Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
+ Brille ineffablement quelque haute espérance;
+ L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
+ Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
+ Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
+ Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
+ L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+ Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+ C'est que la vie alors de croyance était pleine,
+ C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+ De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
+ C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+ C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
+ Et que sur chaque roche une cellule assise
+ Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
+ Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
+ Dans toute obscurité rayonnait un mystère;
+ On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+ Gothique Albert Dürer, oh! que profondément
+ Tu comprenais cela dans ton cœur d'Allemand!
+ Que de virginité, que d'onction divine
+ Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
+ Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
+ Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
+ Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+ Et qui se lit partout dans ton œuvre, ô grand maître!
+ C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+ D'autre amour dans le cœur que celui de ton art;
+ C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+ L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+ O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
+ Comme de Raphaël et comme de Titien:
+ Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
+ Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
+ Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+ Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
+ Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+ Et tu n'enivres pas dans de sales orgies
+ L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
+ Pour que l'on crut encore à la sainte beauté.
+ Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
+ Mais, le cœur inondé d'une austère tristesse,
+ Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
+ En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
+ Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
+ Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
+ Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+ Répandait ses parfums et s'épanouissait.
+ Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
+ Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
+ L'ogive encadre un front bleuissant d'outremer,
+ Comme dans tes tableaux, ô vieil Albert Dürer!
+ Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
+ Et découpe ses toits aux silhouettes sèches;
+ Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+ Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
+ Que pour durer si peu la vie est bien amère,
+ Que la science est vaine et que l'art est chimère,
+ Que le Christ à l'éponge a laissé bien du fiel,
+ Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel.
+ Et, l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
+ Tu t'es peint, ô Dürer! dans ta Mélancolie,
+ Et ton génie en pleurs, te prenant en pitié,
+ Dans sa création t'a personnifié.
+ Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+ Plus plein de rêverie et de douleur profonde,
+ Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
+ Dans l'immobilité du plus complet repos.
+ Son vêtement, drapé d'une façon austère,
+ Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère,
+ Son front est couronné d'ache et de nénufar;
+ Le sang n'anime pas son visage blafard;
+ Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+ Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
+ Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+ Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
+ Son regard dans son œil brille comme une lampe,
+ Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+ Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
+ Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+ La règle et le marteau, le cercle emblématique,
+ Le sablier, la cloche et la table mystique,
+ Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+ Cependant c'est un ange et non pas un démon.
+ Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture
+ Lui sert à crocheter les secrets de nature.
+ Il a touché le fond de tout savoir humain;
+ Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+ Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+ Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
+ Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
+ Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
+ Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+ Le vieux père Océan lève sa face morne,
+ Et dans le bleu cristal de son profond miroir
+ Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+ Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+ Porte écrit dans son aile ouverte en banderole:
+ MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+ Est un enfant dont l'œil, voilé sous de longs cils,
+ Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+ Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
+ Voilà comme Dürer, le grand maître allemand,
+ Philosophiquement et symboliquement,
+ Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
+ Le rêve de son cœur sous une forme d'ange.
+ Notre Mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
+ Et nos peintres la font autrement. La voici:
+ --C'est une jeune fille et frêle et maladive,
+ Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+ Comme un vergiss-mein-nicht que le vent a courbé;
+ Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
+ Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
+ Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+ Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+ Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+ La brise à plis légers fait voler son écharpe,
+ Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+ Un album, un roman, près d'elle sont ouverts:
+ Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
+ Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
+ Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+ Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+ Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
+ Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
+ C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+ Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+ Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
+ Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
+ Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+ On ne la verra pas enterrer tristement
+ Dans quelque sierra son teint pâle et charmant,
+ Ses grâces de malade et ses petites mines,
+ Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines
+ Promener loin du bruit ses méditations:
+ Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
+ Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+ Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+ Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+ Elle meurt, mais ce n'est que littérairement.
+ Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
+ Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
+ Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
+ Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+ Mais c'est que de Paris une robe attendue
+ Arrive chiffonnée et de taches perdue.
+ Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
+ Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
+ Comme un vin qui s'aigrit, s'est tourné dans nos veines.
+ Rien ne vit plus en nous: nos amours et nos haines
+ Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
+ Chez qui la tête semble avoir pompé le cœur.
+ La passion est morte avec la foi; la terre
+ Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+ Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
+ Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+ Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes
+ Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
+ D'en bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
+ Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
+ Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+ Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+ Nous sommes le Gemmi; le reflet du passé
+ Brille encore sur nos fronts. Ce reflet effacé,
+ Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+ Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
+ Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
+ Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
+ Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+ Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
+ De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
+ Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+ Et le siècle futur, s'asseyant sur la pierre
+ De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
+ Joyeux, ne dira pas: Il est ressuscité,
+ Et dans sa gloire au ciel comme Christ remonté.
+
+1834.
+
+
+
+
+NIOBÉ
+
+
+ Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
+ Le menton dans la main et le coude au genou,
+ Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+ Pleure éternellement sans relever le cou.
+
+ Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
+ A quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l'eau?
+ Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,
+ Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
+
+ Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,
+ Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
+ Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
+ Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+ O symbole muet de l'humaine misère,
+ Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
+ Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire,
+ Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES
+
+
+ Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange,
+ La chapelle Sixtine et le grand Jugement;
+ Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
+ Et me sentis ployer sous mon étonnement.
+
+ Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+ Des faces de lion avec des cols de bœuf,
+ Des chairs comme du marbre et des musculatures
+ A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
+
+ Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
+ Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
+ La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+ Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+ C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide:
+ Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos;
+ Sous un entablement, jamais Cariatide
+ Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMÈRE
+
+
+ Une jeune Chimère, aux lèvres de ma coupe,
+ Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux;
+ Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+ Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+ Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
+ La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins;
+ Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
+ J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+ Elle se démenait, hurlante et furieuse,
+ Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+ Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+ Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
+
+ Par delà le soleil et par delà l'espace,
+ Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
+ Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
+ Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA DIVA
+
+
+ On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini
+ Le basso cantante, le ténor Rubini,
+ Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle,
+ Quand on l'eut élargie et faite colossale,
+ Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+ N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
+ Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
+ Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
+ Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
+ Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
+ Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
+ Fausse toute musique; et la note hardie,
+ Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+ Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+ J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
+ Pour contenir mon cœur plein d'extase divine;
+ Mes artères chantant avec un sourd frisson,
+ Mon oreille tendue et buvant chaque son;
+ Attentif comme au bruit de la grêle fanfare
+ Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare.
+ Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+ A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+ Et la toile tomba. C'était le premier acte.
+ Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+ A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+ Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
+ Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
+ Roulant dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
+ Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+ Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+ J'en vis plus d'une belle et méritant éloge;
+ Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+ J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
+ La loge lui formant un cadre de son bord,
+ Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
+ Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
+ Car elle se tenait dans l'immobilité,
+ Regardant devant elle avec simplicité,
+ La bouche épanouie en un demi-sourire,
+ Et comme un livre ouvert son front se laissant lire.
+ Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
+ Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
+ Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+ Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
+ Pas d'œillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+ Rien que le repos d'âme et la bonté de cœur.
+ Au bout de quelque temps, la belle créature,
+ Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture,
+ Le col un peu penché, le menton sur la main,
+ De façon à montrer son beau profil romain,
+ Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces,
+ Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+ Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
+ De cette virginale et sereine beauté;
+ Mon âme tout entière à cet aspect magique
+ Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
+ Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+ Était chose charmante et douce à contempler,
+ Tant l'œil se reposait avec mélancolie
+ Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
+ Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours,
+ Même au _parlar spiegar_, je regardais toujours;
+ J'admirais à part moi la gracieuse ligne
+ Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+ L'ovale de la tête et la forme du front,
+ La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+ Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+ Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+ Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
+ Ces formes sans puissance et cette fade peau
+ Sous laquelle le sang ne court que par la fièvre
+ Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre,
+ Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard,
+ M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
+ J'avais dit: L'art est faux, les rois de la peinture
+ D'un habit idéal revêtent la nature.
+ Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
+ N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants;
+ J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française:
+ Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
+ Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
+ Le marbre grec doré par l'ambre italien,
+ L'œil de flamme, le feint passionnément pâle,
+ Blond comme le soleil sous son voile de hâle,
+ Dans la mate blancheur les noirs sourcils marqués,
+ Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
+ Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes,
+ Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
+ Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
+ C'est la vie elle-même et la réalité.
+ Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
+ Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+ Elle reste immobile et sous le même jour,
+ Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
+ Artistes souverains, en copistes fidèles,
+ Vous avez reproduit vos superbes modèles!
+ Pourquoi, découragé par vos divins tableaux,
+ Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
+ Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
+ Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
+ Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
+ Formes que la parole en vain cherche à saisir?
+ Pourquoi, lassé trop tôt dans une heure de doute,
+ Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route?
+ Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
+ Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
+ Et l'épithète creuse et la rime incolore?
+ Ah! combien je regrette et comme je déplore
+ De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
+ A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
+
+1838.
+
+
+
+
+APRÈS LE BAL
+
+
+ Adieu, puisqu'il le faut, adieu, belle nuit blanche,
+ Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+ Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
+ Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+ Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+ Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
+ O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
+ Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
+
+ Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+ Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais.
+ N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes
+ Oui halète à la porte et souffle son air frais?
+
+ Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
+ Sur la tombe du bal jetez à pleines mains
+ Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
+ Vos blancs camélias et vos pâles jasmins.
+
+ Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
+ La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
+ C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
+ C'est le plus triste jour de tous, c'est aujourd'hui.
+
+ O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+ Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
+ D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+ Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied?
+
+ Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+ Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+ Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+ Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
+
+ Hier, j'étais heureux. J'étais! Mot doux et triste!
+ Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
+ Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+ Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+ J'étais; je ne suis plus; toute la vie humaine
+ Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+ Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
+ Au bonheur d'autrefois regretté si souvent?
+
+ Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
+ Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+ Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+ La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
+
+ Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
+ Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+ Et mon cœur effeuillé peut refleurir encore;
+ Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+ Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+ Nous faisant dans notre âme une chaste oasis,
+ Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+ Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+ Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+ De quelle passion ta figure vivait,
+ Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
+ Réalisait en toi tout ce qu'elle rêvait.
+
+ Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
+ Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+ Et sur ta joue en fleur la pourpre délicate
+ Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+ Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle
+ Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
+ Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+ S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
+
+ Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
+ Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+ Au lieu de marque rose, une tache livide
+ Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+ Car si la face humaine est difficile à lire,
+ Si déjà le front nu ment à la passion,
+ Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+ Si vraiment la pensée est sœur de l'action?
+
+ Et cependant, malgré cette pensée amère,
+ Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
+ Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère,
+ Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
+
+ Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
+ Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+ Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
+ Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+ Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+ Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+ Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+ Ou le muguet des bois au temps du renouveau.
+
+ O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde,
+ Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
+ Endormeuse des maux et des soucis du monde;
+ J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
+
+ Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
+ Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour,
+ Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse,
+ Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.
+
+1834.
+
+
+
+
+TOMBÉE DU JOUR
+
+
+ Le jour tombait, une pâle nuée
+ Du haut du ciel laissait nonchalamment,
+ Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
+ Tremper les plis de son blanc vêtement.
+
+ La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+ Portant le deuil de son frère le jour,
+ Et chaque étoile à son trône de reine,
+ En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+ On entendait pleurer les tourterelles,
+ Et les enfants rêver dans leurs berceaux;
+ C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,
+ Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+ Le ciel parlait à voix basse à la terre;
+ Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
+ Et répétaient un acte de mystère;
+ Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
+
+1834.
+
+
+
+
+LA DERNIERE FEUILLE
+
+
+ Dans la forêt chauve et rouillée
+ Il ne reste plus au rameau
+ Qu'une pauvre feuille oubliée,
+ Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+ Il ne reste plus dans mon âme
+ Qu'un seul amour pour y chanter,
+ Mais le vent d'automne qui brame
+ Ne permet pas de l'écouter;
+
+ L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+ L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
+ Petit oiseau, viens sur ma tombe
+ Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+1837.
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT
+
+
+ Au long des murs, quand le soleil y donne,
+ Pour réchauffer mon vieux sang engourdi,
+ Avec les chiens, auprès du lazzarone,
+ Je vais m'étendre à l'heure de midi.
+
+ Je reste là sans rêve et sans pensée,
+ Comme un prodigue à son dernier écu.
+ Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
+ Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
+
+ Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+ Mon âme usée abandonne mon corps;
+ Je porte en moi le tombeau de moi-même,
+ Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+ Quand le soleil s'est caché sous la nue,
+ Devers mon trou je me traîne en rampant,
+ Et jusqu'au fond de ma peine inconnue
+ Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+1834.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE
+
+
+I
+
+ Il est par les faubourgs un ramas de maisons
+ Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons,
+ Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
+ Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+ Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
+ Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
+ Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
+ Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
+ Le toit pleure toujours comme un œil chassieux;
+ Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux,
+ Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
+ Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
+ Pareils à des vieillards de débauche pourris,
+ Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
+ Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
+ Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+ Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots,
+ Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
+ Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
+ A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+ Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis;
+ Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits
+ Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
+ Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères.
+ Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+ On les voit barboter, pareils à des pourceaux;
+ On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes,
+ Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
+ Descendre en trébuchant quelque roide escalier
+ Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+ D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
+ Sucent une mamelle épuisée et tarie,
+ Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
+ Un ignoble refrain en ignoble patois.
+ Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude;
+ A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
+ Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
+ Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+ Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves,
+ Nul rayon ne descend en ces affreuses caves,
+ Et n'y jette à travers la noire humidité
+ Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
+ Une odeur de prison et de maladrerie,
+ Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+ Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.
+ Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
+ A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
+ Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques.
+ Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+ C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus;
+ Ils sont déshérités de toute la nature,
+ Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+ Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+ Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais,
+ Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+ Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète,
+ Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux
+ De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+ Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie,
+ Et je dis anathème a cette race impie.
+
+
+II
+
+ Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+ Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+ Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables
+ Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+ Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts,
+ Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts.
+ Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre;
+ Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+ Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+ Arracher vos clous d'or, portes du paradis,
+ Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires,
+ Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.
+
+ Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+ Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
+ Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+ Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+ L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
+ Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+ Un sérail à choisir, de belles courtisanes
+ Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes,
+ Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+ Une collection de grands maîtres anciens,
+ L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
+ Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+ L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
+ L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+ Qui, forçant à venir les démons et les anges,
+ Fait les réalités de nos rêves étranges.
+ Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
+ Le seul bonheur pour eux, c'est la possession;
+ Comme un vieil impuissant aime une jeune fille,
+ Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille.
+ Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor,
+ Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+ Les choses de ce monde et les choses divines,
+ Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+ Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
+ Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
+ Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
+ Des générations dans le temps endormies.
+ Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
+ Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+ Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+ Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+ Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+ L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
+ Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
+ Gisent au fond des cours à pleines charretées;
+ Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
+ Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
+ C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
+ Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
+ Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
+ Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron.
+ L'épine de son dos est collée à son ventre,
+ Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
+ Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
+ Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs
+ Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+ On peut compter les fils de sa robe de bure,
+ Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais,
+ Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+ Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+ Et, quand elle remue et vaque à sa besogne,
+ On entend ses os secs à chaque mouvement,
+ Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.
+
+
+III
+
+ Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+ Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire,
+ C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+ Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
+ Et qui ne laissez pas debout une colonne
+ Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
+ Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+ Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel,
+ Soyez maudits!
+ Jamais déluge de Barbares,
+ Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares,
+ Non, Genseric jamais, non, jamais Attila,
+ N'ont fait autant de mal que vous en faites là.
+ Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
+ Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
+ Ils détruisaient, car telle était leur mission,
+ Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
+
+ C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues
+ Près de leurs piédestaux moisissent abattues!
+ Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
+ Laisse une cicatrice au front de tout château;
+ C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
+ Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+ Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
+ Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints
+ Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+ Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
+ C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
+ Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
+ Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
+ Mais vous êtes venus bien après la victoire.
+ Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
+ Vous avez attendu que sa chair ait pué,
+ Avant que de tomber sur le géant à terre,
+ Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+ Par une nuit sans lune, où le firmament noir
+ N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir,
+ Vous avez abattu votre vol circulaire
+ Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
+ Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort,
+ S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+ Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
+ Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
+ Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
+ Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+ Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée
+ Par les chiens courageux aux lâches préparée.
+ Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+ Et dérobent l'argent dans les poches des morts.
+
+ O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
+ Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+ Je ne sais quelle rude et sombre majesté
+ Drape sinistrement ta monstruosité;
+ Une fauve auréole autour de toi rayonne
+ Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+ Des nerfs herculéens se tordent à tes bras;
+ L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+ Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+ Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
+ C'est toi qui commenças ce périlleux duel
+ Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+ Et quand tu secouais, de tes mains insensées,
+ Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées,
+ On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+ En signe de douleur allait pleurer le sang;
+ On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+ Et reluire à son front une auréole vraie,
+ Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing,
+ Après l'avoir frappé, ne se séchassent point.
+ Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+ Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+ On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+ Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
+ Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+ Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+ Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+ Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
+ Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
+ Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+ Leur œil de diamant et leurs lances de feu,
+ A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu.
+ La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+ Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
+ Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas
+ En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+ Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
+ Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
+ Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+ La vieille monarchie avec la vieille foi
+ Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+ Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide.
+ Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts,
+ Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
+ Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+ Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+ Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+ Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+ Le dragon se tordant au bout de la gouttière
+ Tâchait de dégager ses ailerons de pierre;
+ Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux;
+ Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux,
+ Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
+ Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
+ Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
+ Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
+ Tu descendais sans peur sous les funèbres porches.
+ Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches,
+ Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
+ Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
+ Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
+ Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+ Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux
+ Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
+ Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
+ A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+ Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
+ Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+ L'épouvante crispait leur bouche violette,
+ Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+ Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+ Que pour guillotiner un véritable roi.
+ Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes;
+ Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
+ Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+ Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+ Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
+ Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
+ Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
+ O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+ Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
+ Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
+ Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+ Et, si tu profanais les cadavres des rois,
+ C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
+ Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN
+
+
+ Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
+ N'estimer chaque objet que par l'utilité,
+ Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
+ Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+ Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
+ Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+ Il est dans la nature, il est de belles choses,
+ Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+ Des poëtes rêveurs et des musiciens
+ Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
+ Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+ Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+ Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+ Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
+ Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
+ Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+ Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+ Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain.
+ D'autres seront épris de la beauté du monde
+ Et du rayonnement de la lumière blonde;
+ Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+ Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
+ Un air de tête heureux, une forme de jambe,
+ Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+ Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+ Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
+ Et le grave souci des choses politiques?
+ Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques,
+ Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns,
+ Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
+ Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+ Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
+ Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
+ Réaliser en marbre un rêve de beauté,
+ Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
+ Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
+ Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
+ Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+ Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
+ Il jette son parfum et cela le contente.
+ Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel
+ Une perle de pluie, une goutte de miel,
+ Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée,
+ Se taille dans sa feuille une robe argentée.
+ Qui de vous osera lui dire: Paresseux!
+ Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+ Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges,
+ Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+ Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
+ A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+ Qui donc dira cela, que toute chose belle,
+ Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle
+ Et son enseignement et sa moralité?
+ Comment pourrons-nous croire à la Divinité
+ Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
+ Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+ Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+ La fleur de la vallée avec son encensoir?
+ Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+ Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes,
+ Laissons tourner le monde et les choses aller;
+ Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+ Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
+ Sans faire choir le ciel et déranger le pôle.
+ Se croire le pivot de la création
+ Est une erreur commune à toute ambition;
+ L'on est persuadé qu'on est indispensable
+ Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
+ Aux balances d'airain des grands événements.
+ L'on tombe chaque jour en des étonnements
+ A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme
+ Fait un homme jeté de la plus haute cime,
+ Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé,
+ Par le premier qui vient on le voit remplacé.
+ Nos agitations ne laissent pas de trace:
+ C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
+ En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal,
+ Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
+ Et dans l'éternité mystérieuse et noire
+ Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+ Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
+ L'intarissable flot qui semble le lécher,
+ Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
+ De sa langue d'azur le fera disparaître,
+ Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
+ Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau.
+ Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
+ A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+ Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
+ Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
+ Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
+ Des révolutions la tempête éternelle?
+ Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+ Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+ Et traverser à pied ce grand désert de prose,
+ Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+ Offre candidement sa bouche à vos baisers,
+ A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
+ Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
+ De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
+ La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+ Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+ Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
+ Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+ A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+ Son épaule de nacre et son dos de satin.
+ Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
+ Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
+ La fée en soupirant rattache ses cheveux,
+ Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+ Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+ Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches
+ Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
+ Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
+ Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves:
+ Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves,
+ Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
+ A travers les débris des trônes renversés,
+ Vous avez préféré, faussant votre nature,
+ Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
+ Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
+ Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
+ Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+ Vous fermez votre oreille au babil des fontaines,
+ Et diriez volontiers: Silence! au rossignol.
+ Le front tout soucieux et penché vers le sol,
+ Vous passez sans répondre au gai salut des merles.
+ Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
+ Et les beaux diamants aux éclairs diaprés
+ Que répand le matin sur le velours des prés?
+ Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+ Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines;
+ Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc
+ Que la Vierge des cieux laisse choir en filant,
+ Et vous en composiez, enfantines merveilles,
+ Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
+ Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+ Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
+ Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+ Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+ De votre négligence ils sont tout attristés
+ Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
+ C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
+ Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
+ Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+ Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil,
+ Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire
+ Que vous ayez perdu si vite la mémoire
+ Des entretiens naïfs et des charmants amours
+ Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+ Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
+ Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
+ La blonde Amaryllis en couplets alternés.
+ De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés
+ Sentent le serpolet, le thym et la framboise;
+ A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+ Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux
+ Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+ Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques
+ D'une bouche formée aux chants élégiaques;
+ Laissez cette besogne aux orateurs braillards,
+ Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
+ Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
+ Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
+ Rome se sauvera toute seule très-bien;
+ Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien.
+ Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+ Que le char de l'État s'enfonce dans la boue,
+ Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
+ S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin,
+ Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+ Quelque petit sentier, par une pente douce,
+ Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
+ D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré;
+ Et nous attendrons là que notre jour arrive,
+ Voyant de haut la mer se briser à la rive,
+ Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
+ La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant;
+ Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
+ La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+ Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
+ Et ne respecte rien, ni forme ni couleur;
+ Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+ Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+ Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
+ Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+ A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
+ Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
+ Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
+ Se balance et fait luire un sinistre rayon?
+ Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
+ Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+ Qui peut dire lequel était Napoléon
+ Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+ Qui le décidera? L'existence est un songe
+ Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
+ Le corps du citoyen utile et positif
+ Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
+ Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+ Entre néant et rien quelle est la différence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS
+
+
+ Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)
+ Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
+ Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,
+ Et caparaçonnés de harnois singuliers.
+
+ Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+ Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
+ Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
+ Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards.
+
+ Par moment, du rebord de l'arcade géante,
+ Un cavalier blessé perdant son point d'appui,
+ Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,
+ Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+ C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
+ Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
+ Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,
+ Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS
+
+
+ Parfois un enfant trouve une petite graine,
+ Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
+ Pour la planter, il prend un pot de porcelaine
+ Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+ Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+ Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+ Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+ Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.
+
+ L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse
+ Sur les débris du pot brandir ses verts poignards;
+ Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+ Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+ Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
+ Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+ C'est un grand aloès dont la racine brise
+ Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX
+
+
+ Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
+ Une Chimère antique entre toutes me plaît;
+ Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+ Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.
+
+ Son visage de femme est le plus beau du monde;
+ Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+ Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde,
+ On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
+
+ Les jeunes nourrissons qui passent devant elle
+ Tendent leurs petits bras et veulent avec cris
+ Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
+ Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,
+
+ C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères:
+ La face en est charmante et le revers bien laid.
+ Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères
+ N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSÉE DE MINUIT
+
+
+ Une minute encor, madame, et cette année,
+ Commencée avec vous, avec vous terminée,
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+ Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
+ Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
+ Ne peut la faire revenir:
+
+ Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles.
+ Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles.
+ Sur le bord du néant jeté;
+ Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+ Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
+ Ce qui n'est rien ayant été;
+
+ Où va le son, où va le souffle, où va la flamme,
+ La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme,
+ L'amour de notre cœur chassé;
+ La pensée inconnue éclose en notre tête;
+ L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le présent qui se fait passé;
+
+ Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
+ Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
+ Tournée avec le doigt du temps;
+ Une scène nouvelle à rajouter au drame,
+ Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+ Un autre pas de fait dans cette route morne,
+ De la vie et du temps, dont la dernière borne,
+ Proche ou lointaine, est un tombeau;
+ Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce;
+ Où de votre bonheur toujours à chaque ronce
+ Derrière vous reste un lambeau.
+
+ Du haut de cette année avec labeur gravie,
+ Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effacé,
+ Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+ Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
+ Le vaste horizon du passé.
+
+ Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+ Avant que tout à fait le versant qui s'incline
+ Ne les dérobe à son regard,
+ Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues
+ Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son départ.
+
+ Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
+ Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappés:
+ Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache,
+ Une époque, un détail nettement se détache
+ Et revit à mes yeux trompés.
+
+ Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
+ Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
+ Portrait sans modèle aujourd'hui;
+ Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+ Que le passé ravit au présent qu'il emporte;
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+ J'hésite en me voyant devant moi reparaître,
+ Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
+ Sous ma figure d'autrefois.
+ Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
+ De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
+ Ont changé les traits et la voix.
+
+ Tant de choses depuis par cette pauvre tête,
+ Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+ Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée
+ Se débattent, heurtant leur coquille brisée
+ Avec leurs ongles déjà longs!
+
+ Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère;
+ Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+ On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+ Ni faire remonter un grain après sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+ La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête
+ Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
+ L'étude austère et les soucis.
+ Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
+ Et dont quelque tourmente intérieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+ Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
+ Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre
+ N'en avait noirci le corail.
+ Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
+ Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
+ Doublaient le ciel dans leur émail.
+
+ Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie;
+ Aucune illusion, amèrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+ Il s'épanouissait à toute chose belle,
+ Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal était bien, le bien mieux.
+
+ Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
+ Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main,
+ Avec son collier fuit de perles de rosée,
+ Sa robe prismatique au soleil irisée,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+ Et puis l'âge est venu qui donne la science,
+ J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du cœur,
+ Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
+ Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+ Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes
+ Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux,
+ Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme
+ Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme,
+ Et je devins bien malheureux.
+
+ La pensée et la forme ont passé comme un rêve.
+ Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+ Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
+ Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+ Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère;
+ Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+ Avec sa sombre voix explique bien des choses;
+ Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'éternité commence au seuil.
+
+ L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame,
+ De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+ Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
+ Et ces ressouvenirs d'illusions passées
+ Rembrunissent mon front pâli.
+
+ Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
+ De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir,
+ Comme un enfant mutin, sa mère par la robe,
+ Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+ Regardez; devant vous l'horizon est immense.
+ C'est l'aube de la vie, et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+ La route de ce monde est pour vous une allée,
+ Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée:
+ Marchez où le temps vous conduit.
+
+ Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime.
+ Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
+ L'avenir devrait m'être cher;
+ Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
+ Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
+ Et je me sens le cœur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON
+
+
+ Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
+ Tu me veux donc quitter et courir par le monde?
+ Toi qui, voyant passer du seuil de la maison
+ Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+ Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+ Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
+ Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
+ Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+ Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
+ D'abandonner le nid et de déployer l'aile?
+
+ Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
+ Restons; je te ferai, petite, des récits,
+ Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
+ Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille.
+ Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
+ Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
+ Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
+ Les carreaux palpitants; la rauque girouette
+ Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+ Où veux-tu donc aller?
+
+ O mon maître, sais-tu
+ La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe?
+ «Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
+ La terre du soleil où le citron mûrit,
+ Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit?
+ C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
+ C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.
+
+ «Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+ Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+ Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane.
+ La pâle violette au vent d'été se fane;
+ Il lui faut la rosée et le gazon épais,
+ L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais;
+ C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature.
+ Fille du Nord comme elle, ô frêle créature!
+ Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
+ Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
+ Crois-moi, garde ton rêve.
+
+ «Italie! Italie!
+ Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie!
+ Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+ Leur contact a limé tes vieux angles romains,
+ Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
+ Les riches ennuyés et les rimeurs touristes,
+ Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+ Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars!
+ Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+ L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
+ Ce sont, à chaque pas, des admirations,
+ Des yeux levés en l'air et des contorsions.
+ Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
+ Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
+ On pleure d'aise, on tombe en des ravissements,
+ A faire de pitié rire les monuments.
+ L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques,
+ Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
+ O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+ Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
+ L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+ Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
+ Baise chaque pavé de la Via-Lata,
+ Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+ De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
+ Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
+ Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+ Artistes et dandys, roturiers, baronnets,
+ Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+ Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+ «Restons, car au retour on court risque souvent
+ De ne retrouver plus son vieux père vivant,
+ Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître
+ Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
+ Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
+ D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés,
+ Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+ Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+ Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
+ Et l'on a divisé votre part entre tous.
+ Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
+ Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
+ Retourne à sa maison croyant trouver encor
+ Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+ Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
+ Et son or est aux mains d'un héritier avide;
+ Ses amis sont changés, en sorte que le mort,
+ Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+ Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
+ Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
+ C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli:
+ C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+ L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+ Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
+ N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
+ Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.
+
+ «Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
+ Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+ Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+ Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants.
+ Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
+ Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+ Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+ Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+ Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+ Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent.
+ Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
+ Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+ Restons au colombier. Après tout, notre France
+ Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+ Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+ De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
+ Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
+ Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales;
+ Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix,
+ Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits,
+ Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+ Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques;
+ Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+ Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+ Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+ Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
+ Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+ Des archipels d'argent aux flots de notre ciel,
+ Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+ Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
+ Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+ Avec la mère au coin et les petites sœurs,
+ Et le chat familier qui se joue et se roule,
+ Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule,
+ Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+ Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
+
+1833.
+
+
+
+
+ROMANCE
+
+
+I
+
+ Au pays où se fait la guerre
+ Mon bel ami s'en est allé;
+ Il semble à mon cœur désolé
+ Qu'il ne reste que moi sur terre!
+ En parlant, au baiser d'adieu,
+ Il m'a pris mon âme à ma bouche.
+ Qui le tient si longtemps, mon Dieu!
+ Voilà le soleil qui se couche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+II
+
+ Les pigeons, sur le toit roucoulent,
+ Roucoulent amoureusement
+ Avec un son triste et charmant;
+ Les eaux sous les grands saules coulent.
+ Je me sens tout près de pleurer;
+ Mon cœur comme un lis plein s'épanche,
+ Et je n'ose plus espérer.
+ Voici briller la lune blanche,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+III
+
+ Quelqu'un monte à grands pas la rampe:
+ Serait-ce lui, mon doux amant?
+ Ce n'est pas lui, mais seulement
+ Mon petit page avec ma lampe.
+ Vents du soir, volez, dites-lui
+ Qu'il est ma pensée et mon rêve,
+ Toute ma joie et mon ennui.
+ Voici que l'aurore se lève,
+ Et moi, toute seule en ma tour,
+ J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE
+
+
+ Soulève ta paupière close
+ Qu'effleure un songe virginal;
+ Je suis le spectre d'une rose
+ Que tu portais hier au bal.
+ Tu me pris encore emperlée
+ Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+ Et parmi la fête étoilée
+ Tu me promenas tout le soir.
+
+ O toi qui de ma mort fus cause,
+ Sans que tu puisses le chasser,
+ Toute la nuit mon spectre rose
+ A ton chevet viendra danser.
+ Mais ne crains rien, je ne réclame
+ Ni messe ni _De profundis_;
+ Ce léger parfum est mon âme,
+ Et j'arrive du paradis.
+
+ Mon destin fut digne d'envie:
+ Pour avoir un trépas si beau,
+ Plus d'un aurait donné sa vie,
+ Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+ Et sur l'albâtre où je repose
+ Un poëte avec un baiser
+ Écrivit: Ci-gît une rose
+ Que tous les rois vont jalouser.
+
+1837.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+LA CHANSON DU PÊCHEUR
+
+
+ Ma belle amie est morte:
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon âme et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche créature
+ Est couchée au cercueil.
+ Comme dans la nature
+ Tout me paraît en deuil!
+ La colombe oubliée
+ Pleure et songe à l'absent;
+ Mon âme pleure et sent
+ Qu'elle est dépareillée.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'étend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle était belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer!
+ Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DÉDAIN
+
+
+ Une pitié me prend quand à part moi je songe
+ A cette ambition terrible qui nous ronge
+ De faire parmi tous reluire notre nom,
+ De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
+ D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+ D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.
+
+ Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes,
+ Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes,
+ Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art,
+ Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres,
+ Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres,
+ Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
+
+ C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+ Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
+ Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+ La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+ La séve sans issue au fond de nous fermente,
+ Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+ De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
+ Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
+ Combien déjà sont morts! combien encor mourront!
+ Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
+ Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+ Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!
+
+ Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+ Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
+ Ne pas avoir une heure à dormir au soleil,
+ A courir dans les bois sans arrière-pensée;
+ Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
+ Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+ Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
+ Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+ Et si jamais l'été dorera le blé vert;
+ Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+ Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
+ Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
+
+ Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+ Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde;
+ Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+ Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse,
+ La terre les boit vite, et pas une ne perce,
+ Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
+
+ Dieu nous comble de biens, notre mère Nature
+ Rit amoureusement à chaque créature;
+ Le spectacle du ciel est admirable à voir;
+ La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+ Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles:
+ Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+ Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise
+ Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église,
+ Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
+ On vous couche à côté de rois que le ver mange,
+ N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+ Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
+
+ En vérité c'est tout.--O néant! ô folie!
+ Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie.
+ Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour!
+ Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire,
+ Et forger un par un les rayons de sa gloire,
+ Comme si tout cela valait un mot d'amour!
+
+1833.
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE
+
+
+ Vos premières saisons à peine sont écloses,
+ Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
+ Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau.
+ Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+ Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+ Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ...
+ Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+ La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+ L'Europe décrépite et la jeune Amérique;
+ Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
+ Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+ S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
+ Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve,
+ Dans la verte savane et sur la blonde grève;
+ Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+ Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
+ Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+ Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
+ Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+ Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+ Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+ Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+ Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris;
+ Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+ Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
+ L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+ Les magnolias penchaient la tête en souriant,
+ La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+ Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
+ Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+ Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+ Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
+ Aux heures du midi, nonchalante créole,
+ Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+ Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
+ Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
+ Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
+ La belle liberté dans la belle nature,
+ Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
+ Vous avez voulu voir et la France et Paris.
+ La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
+ Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière
+ Et courbant devant vous sa tête de lion,
+ Sur son épaule bleue, avec soumission,
+ Vous a jusques aux bords de la France vantée,
+ Sans rugir une fois, fidèlement portée.
+ Après celles de Dieu, les merveilles de l'art
+ Ont étonné votre âme avec votre regard.
+ Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
+ Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises.
+ Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
+ Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+ Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+ Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
+ Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil,
+ Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+ La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
+ Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies,
+ En entendant pleurer les bûches dans le feu,
+ Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
+ Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames
+ Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames;
+ Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+ Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
+ Toute cette nature orientale et chaude,
+ Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
+ Et vous avez souffert, votre cœur a saigné,
+ Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné
+ D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille,
+ Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
+ Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
+ Que loin du sol natal votre arome se perd,
+ Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
+ Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
+ Les baisers parfumés des brises de la mer,
+ La place libre au ciel, l'espace et le grand air;
+ Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes
+ Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
+ Au chœur mélodieux votre voix put s'unir;
+ Le prisme du regret dorant le souvenir
+ De cent petits détails, de mille circonstances,
+ Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+ Chaque larme furtive échappée à vos yeux
+ Se condensait en perle, en joyaux précieux;
+ Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
+ Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
+ Vous avez pénétré les mystères de l'art,
+ Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
+ Pour vous baiser au front, la belle poésie
+ Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie;
+ Pour dire votre cœur vous avez une voix.
+ Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+ Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
+ De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+1833.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+SONNET
+
+
+ Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
+ Comme Venise au fond de son Adriatique,
+ Tu traînes lentement ton corps paralytique,
+ Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
+
+ Quel appauvrissement! quelle caducité!
+ Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
+ Et nulle herbe pieuse au long de ton portique
+ Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
+
+ Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
+ Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,
+ Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+ Le rival du soleil dort sous son monument;
+ Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
+ Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
+
+1837.
+
+
+
+
+LA CARAVANE
+
+SONNET
+
+
+ La caravane humaine au Sahara du monde,
+ Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+ S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
+ Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+ Le grand lion rugit et la tempête gronde;
+ A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+ La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+ Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+ L'on avance toujours, et voici que l'on voit
+ Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
+ C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
+
+ Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
+ Comme des oasis, a mis les cimetières:
+ Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINÉE
+
+SONNET
+
+
+ Comme la vie est faite! et que le train du monde
+ Nous pousse aveuglément en des chemins divers!
+ Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+ Promène sans repos sa course vagabonde;
+
+ L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
+ Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
+ Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
+ Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
+
+ Eh bien! celui qui court sur la terre était né
+ Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille,
+ C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
+
+ Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+ Par le trou du volet, était le voyageur.
+ Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME
+
+
+I
+
+ Las de ce calme plat, où, d'avance fanées,
+ Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
+ Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
+ Avec de jeunes fats et des femmes frivoles
+ Échangeant sans profit de banales paroles;
+ Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+ Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
+ Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
+ Je suis allé souvent, Victor,
+ A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
+ Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+ Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
+ Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
+ Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
+ Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+ Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
+ Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
+
+ Cathédrales de brume aux arches fantastiques,
+ Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doublés;
+ La brise qui s'en joue et déchire leurs franges
+ Imprime, en les roulant, mille formes étranges
+ Aux nuages échevelés.
+
+ Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte
+ Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
+ Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
+ Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+ Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
+ Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
+
+ Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique
+ La vieille église attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+ Les roses des vitraux en rouges étincelles
+ S'écaillent brusquement, et comme des prunelles
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+ La nef épanouie, entre ses côtes minces,
+ Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces.
+ Une araignée énorme, ainsi que des réseaux
+ Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+ En fils aériens, en délicates mailles,
+ Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+ Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+ Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+ Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
+ Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+ Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+ Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires
+ Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
+ Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+ Par les hommes et non par le temps abattues,
+ Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;
+
+ Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques,
+ Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de géants,
+ Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+ Myriades de saints roulés en collerettes
+ Autour des trois porches béants,
+
+ Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
+ Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
+ Et son orfévrerie ouvrée à grand travail,
+ Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
+ Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
+ La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
+
+
+II
+
+ Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre
+ Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre,
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+ Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
+ Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si près de Dieu!
+
+ Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche,
+ Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+ Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous.
+ L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+ Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige
+ Et fait au front des tours trembler les garde-fous.
+
+ Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+ Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
+ Au fond de votre œil ébloui,
+ Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
+ Bête apocalyptique, en se tordant aboie
+ Paris éclatant, inouï!
+
+ Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte,
+ Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
+ Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout;
+ Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
+ Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
+ Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
+
+ De la rampe, où le vent par les trèfles arabes,
+ En se jouant, redit les dernières syllabes
+ De l'hosanna du séraphin,
+ Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
+ Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin!
+
+ Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
+ De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
+ Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+ Et la lumière oblique aux arêtes hardies,
+ Jetant de tous côtés de riches incendies,
+ Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs
+
+ Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille
+ Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours,
+ Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine
+ Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte à son col les grands jours.
+
+ Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
+ Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
+ Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
+ De toutes les couleurs, des résilles de rues,
+ Des palais étouffés où comme des verrues
+ S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
+
+ Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
+ Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+ Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+ Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+III
+
+ Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
+ Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
+ Il ne l'est seulement que du haut de tes tours,
+ Quand on est descendu tout se métamorphose,
+ Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose,
+ Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
+
+ Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+ Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+ Monde de poésie, en ce monde de prose,
+ A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose,
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+ Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+ Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+ Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir,
+ A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+ On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+ Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.
+
+ Comme nos monuments à tournure bourgeoise
+ Se font petits devant ta majesté gauloise,
+ Gigantesque sœur de Babel!
+ Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille;
+ Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
+ Et ton vieux chef heurte le ciel.
+
+ Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
+ Aux plis graves et droits de ta robe dantesque
+ Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+ Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
+ Antique friperie empruntée à Vignole,
+ Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?
+
+ O vous, maçons du siècle, architectes athées,
+ Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
+ Gens de la règle et du compas,
+ Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
+ Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+ Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+ Les Parthénons coquets, églises courtisanes,
+ Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+ Les maisons sans pudeur de la ville païenne,
+ On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne,
+ Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+1831.
+
+
+
+
+MAGDALENA
+
+
+ J'entrai dernièrement dans une vieille église;
+ La nef était déserte, et sur la dalle grise
+ Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
+ Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
+ Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+ Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+ Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
+ Représentant un Christ qui me parut très-beau.
+ On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+ Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
+ Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+ A ces fantômes blancs qui se dressent le soir
+ Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires:
+ Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
+ S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds
+ Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés,
+ Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique
+ D'un vieux maître pisan, artiste catholique,
+ Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté
+ Le nimbe rayonnant de la mysticité,
+ Et tant l'on respirait dans leur humble attitude
+ Les parfums onctueux de la béatitude.
+ Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand,
+ D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
+ A vingt ans, de misère et de mélancolie,
+ Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+ Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
+ Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+ Je restai bien longtemps dans la même posture,
+ Pensif, à contempler cette pâle peinture;
+ Je regardais le Christ sur son infâme bois,
+ Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix.
+ Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
+ Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées,
+ La blessure livide et béante à son flanc;
+ Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
+ Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles,
+ Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles,
+ Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs
+ Comme dut en verser la mère des douleurs.
+ Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles
+ Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes,
+ Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
+ Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
+ La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère!
+ Son divin Fils en proie à l'agonie amère;
+ Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix,
+ Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
+ Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre,
+ Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.
+
+ C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
+ Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir
+ Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
+ Avec le chant du soir vers le ciel élancée.
+ Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+ Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+ Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+ Après ton agonie au jardin des Olives,
+ Il fallait remonter près de ton Père, au ciel,
+ Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel;
+ Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
+ Entrent profondément dans tes tempes divines.
+ Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort
+ Recule épouvantée à ce sublime effort,
+ Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
+ Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
+ Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+ Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
+ Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+ Adorable victime entre toutes bénie;
+ Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs,
+ Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs.
+ O rigoureux destin! une pareille vie
+ D'une pareille mort si promptement suivie!
+ Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel!
+ Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+ La parole d'amour pour compenser l'injure,
+ Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+ Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé,
+ Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
+ Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
+ N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire
+ Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin
+ Sans avoir une épaule où reposer ta main,
+ Sans une âme choisie où répandre avec flamme
+ Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»
+
+ Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+ Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+ Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
+ De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
+ C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
+ L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir:
+ Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée,
+ L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
+ La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux,
+ Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+ Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
+ Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+ La foi descend des cieux avec l'obscurité;
+ L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité!
+ Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+ Rapproche ses deux mains et se met en prière.
+ Comme un captif brisant les portes du cachot,
+ L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
+ Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
+ L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
+ Tandis que la raison, avec son pied boîteux,
+ La regarde d'en bas se perdre dans les cieux.
+ C'est à cette heure-là que les divins poëtes
+ Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.
+ O mystère d'amour! ô mystère profond!
+ Abîme inexplicable où l'esprit, se confond!
+ Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
+ Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
+ Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur,
+ Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
+ Qui donc écartera l'aile blanche et dorée
+ Dont un ange abritait cette amour ignorée?
+ Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
+ Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?
+ Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
+ Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+ O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
+ Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+ Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées
+ Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années,
+ Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+ Conservé leur mémoire et le son de leur voix,
+ Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
+ Tout ce que vous savez de ces amours divines
+ Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient.
+ Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient!
+ Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
+ Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+ Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux
+ Que n'en traîne après lui le paon tout radieux,
+ Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses
+ Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+ Que les roucoulements des colombes de mai,
+ Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+ Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
+ Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?
+
+ Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
+ Murmure sans répondre et passe avec dédain;
+ Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
+ Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+ Au milieu des parfums, dans les bras du palmier,
+ Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+ Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
+ Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
+ Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux
+ Mélancoliquement se tournent vers les cieux!
+ Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
+ Une telle beauté n'apparut sur le monde,
+ Son front est si charmant, son regard est si doux,
+ Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+ Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
+ Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.
+
+ O pâle fleur d'amour éclose au paradis,
+ Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
+ Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
+ Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
+ Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier,
+ Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier?
+ Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
+ Que ton cœur, cette mer si souvent remuée,
+ Des coquilles du bord et du limon impur
+ N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
+ Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide
+ La perle blanche au fond de ton âme candide!
+ C'est que tout cœur aimant est réhabilité,
+ Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté
+ Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+ Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce;
+ C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+ C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+ Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
+ Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses;
+ Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs,
+ Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+ La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
+ Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
+ Et ton pinceau pieux, sur le divin contour
+ A promené longtemps ses baisers pleins d'amour.
+ Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+ Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie,
+ Dans sa pieuse extase hésite entre les deux,
+ Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+ O sainte pécheresse! ô grande repentante!
+ Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante,
+ Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
+ Tout le rayonnement de la virginité
+ Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
+ Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
+ Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+ Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
+ Jamais lys de Saron, divine courtisane,
+ Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+ N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
+ Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns
+ Laisse voir, au travers de la peau transparente,
+ Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
+ Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
+ Ton œil est un foyer dont les rayons ardents
+ Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes;
+ O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+ Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur
+ Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+ Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde
+ Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
+ Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit
+ Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
+ Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+ Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+ Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
+ D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort,
+ Et, pour te consoler, voulut que la première
+ Tu le visses rempli de gloire et de lumière.
+
+ En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
+ N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
+ Et que ta rêverie a sondé ce mystère
+ Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
+ O poëtes! allez prier à cet autel,
+ A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
+ Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+ Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
+ Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit
+ Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
+ Peut-être un chérubin détaché de la toile,
+ A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
+ Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+ L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON
+
+
+I
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie,
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+ C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
+ Le gaz, de sa langue bleuâtre,
+ Lèche plus doucement le bois;
+ La fumée, en filet d'albâtre,
+ Monte et se contourne à ma voix.
+
+ La bouilloire rit et babille;
+ La flamme aux pieds d'argent sautille
+ En accompagnant ma chanson;
+ La bûche de duvet s'habille;
+ La séve bout dans le tison.
+
+ Le soufflet au râle asthmatique
+ Me fait entendre sa musique;
+ Le tourne-broche aux dents d'acier
+ Mêle au concerto domestique
+ Le tic-tac de son balancier.
+
+ Les étincelles réjouies,
+ En étoiles épanouies,
+ Vont et viennent, croisant dans l'air
+ Les salamandres éblouies,
+ Au ricanement grêle et clair.
+
+ Du fond de ma cellule noire,
+ Quand Berthe vous conte une histoire,
+ _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_,
+ C'est moi qui soutiens sa mémoire,
+ C'est moi qui fais taire le feu.
+
+ J'étouffe le bruit monotone
+ Du rouet qui grince et bourdonne;
+ J'impose silence au matou;
+ Les heures s'en vont, et personne
+ N'entend le timbre du coucou.
+
+ Pendant la nuit et la journée,
+ Je chante sous la cheminée;
+ Dans mon langage de grillon
+ J'ai, des rebuts de son aînée,
+ Souvent consolé Cendrillon.
+
+ Le renard glapit dans le piége;
+ Le loup, hurlant de faim, assiége
+ La ferme au milieu des grands bois;
+ Décembre met, avec sa neige,
+ Des chemises blanches aux toits.
+
+ Allons, fagot, pétille et flambe;
+ Courage! farfadet ingambe,
+ Saule, bondis plus haut encor;
+ Salamandre, montre ta jambe,
+ Lève en dansant ton jupon d'or.
+
+ Quel plaisir? prolonger sa veille,
+ Regarder la flamme vermeille
+ Prenant à deux bras le tison,
+ A tous les bruits prêter l'oreille,
+ Entendre vivre la maison!
+
+ Tapi dans sa niche bien chaude,
+ Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
+ Tout blême et le nez violet,
+ Tâchant de s'introduire en fraude
+ Par quelque fente du volet!
+
+ Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+ Dans mon palais tout noir de suie,
+ Je ris de la pluie et du vent;
+ En attendant que l'hiver fuie
+ Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+
+II
+
+ Regardez les branches,
+ Comme elles sont blanches!
+ Il neige des fleurs.
+ Riant dans la pluie,
+ Le soleil essuie
+ Les saules en pleurs,
+ Et le ciel reflète
+ Dans la violette
+ Ses pures couleurs.
+
+ La nature en joie
+ Se pare et déploie
+ Son manteau vermeil.
+ Le paon, qui se joue,
+ Fait tourner en roue
+ Sa queue au soleil.
+ Tout court, tout s'agite,
+ Pas un lièvre au gîte;
+ L'ours sort du sommeil.
+
+ La mouche ouvre l'aile,
+ Et la demoiselle
+ Aux prunelles d'or,
+ Au corset de guêpe,
+ Dépliant son crêpe,
+ A repris l'essor.
+ L'eau gaîment babille,
+ Le goujon frétille:
+ Un printemps encor!
+
+ Tout se cherche et s'aime;
+ Le crapaud lui-même,
+ Les aspics méchants,
+ Toute créature,
+ Selon sa nature:
+ La feuille a des chants;
+ Les herbes résonnent,
+ Les buissons bourdonnent,
+ C'est concert aux champs.
+
+ Moi seul je suis triste.
+ Qui sait si j'existe,
+ Dans mon palais noir?
+ Sous la cheminée,
+ Ma vie enchaînée
+ Coule sans espoir.
+ Je ne puis, malade,
+ Chanter ma ballade
+ Aux hôtes du soir.
+
+ Si la brise tiède
+ Au vent froid succède,
+ Si le ciel est clair,
+ Moi, ma cheminée
+ N'est illuminée
+ Que d'un pâle éclair;
+ Le cercle folâtre
+ Abandonne l'âtre:
+ Pour moi c'est l'hiver.
+
+ Sur la cendre grise,
+ La pincette brise
+ Un charbon sans feu.
+ Adieu les paillettes,
+ Les blondes aigrettes!
+ Pour six mois adieu
+ La maîtresse bûche,
+ Où sous la peluche
+ Sifflait le gaz bleu!
+
+ Dans ma niche creuse,
+ Ma patte boiteuse
+ Me tient en prison.
+ Quand l'insecte rôde,
+ Comme une émeraude,
+ Sous le vert gazon,
+ Moi seul je m'ennuie;
+ Un mur, noir de suie,
+ Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE
+
+
+ Reviens, reviens, ma bien-aimée;
+ Comme une fleur loin du soleil,
+ La fleur de ma vie est fermée
+ Loin de ton sourire vermeil.
+
+ Entre nos cœurs tant de distance!
+ Tant d'espace entre nos baisers!
+ O sort amer! ô dure absence!
+ O grands désirs inapaisés!
+
+ D'ici là-bas, que de campagnes,
+ Que de villes et de hameaux,
+ Que de vallons et de montagnes,
+ A lasser le pied des chevaux!
+
+ Au pays qui me prend ma belle,
+ Hélas! si je pouvais aller;
+ Et si mon corps avait une aile
+ Comme mon âme pour voler!
+
+ Par-dessus les vertes collines,
+ Les montagnes au front d'azur,
+ Les champs rayés et les ravines,
+ J'irais d'un vol rapide et sûr.
+
+ Le corps ne suit pas la pensée;
+ Pour moi, mon âme, va tout droit,
+ Comme une colombe blessée,
+ S'abattre au rebord de ton toit.
+
+ Descends dans sa gorge divine,
+ Blonde et fauve comme de l'or,
+ Douce comme un duvet d'hermine,
+ Sa gorge, mon royal trésor;
+
+ Et dis, mon âme, à cette belle:
+ «Tu sais bien qu'il compte les jours,
+ O ma colombe! à tire d'aile,
+ Retourne au nid de nos amours.»
+
+
+
+
+AU SOMMEIL
+
+HYMNE ANTIQUE
+
+
+ Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort,
+ Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
+ La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort,
+ Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
+ Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement
+ Sur le front endormi de son bleuâtre amant.
+ Par la porte d'ivoire et la porte de corne,
+ Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés
+ Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+ Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
+ Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
+ Le vent même retient son haleine, et les mondes,
+ Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
+ S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+ O jeune homme charmant, couronné de pavots,
+ Qui, tenant sur la main une patère noire,
+ Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire,
+ Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+ Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
+ Où la vie au trépas s'unit et se mélange,
+ Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+ Douce transition de la lumière à l'ombre,
+ Du repos à la mort et du lit au tombeau;
+ Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
+ Du fond de ta caverne inconnue au soleil,
+ Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil!
+ Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire,
+ Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+ Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+ Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
+ Dont le rauque aboîment si souvent te troubla,
+ Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
+ Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon,
+ Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+ Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille.
+ Je te préfère même à la blanche Vénus,
+ Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+ Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+ Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+ Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus;
+ Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
+ A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.
+
+ Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+ Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
+ Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil
+ Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+ Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+ Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+ Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
+ Reçois bénignement mon encens et mes vœux,
+ Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA
+
+
+ Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+ Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
+ Il fut redescendu dans la cité latine,
+
+ Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
+ Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;
+ Il avait oublié le monde dans les cieux.
+
+ Trois grands mois il garda cette attitude austère,
+ On l'eût pris pour un ange en extase devant
+ Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
+
+ Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent,
+ Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
+ Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.
+
+ Les anges secouant leur chevelure blonde,
+ Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+ Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+ Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+ Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+ Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
+
+ Que leur font les passants, les pierres et les boues?
+ Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
+ Et le jeu du désir leur empourpre les joues.
+
+ Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+ Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+ Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
+
+ Un auguste reflet de leur œuvre divine
+ S'attache à leur personne et leur dore le front,
+ Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.
+
+ Les nuits suivront les jours et se succéderont,
+ Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+ Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+ Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
+ Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit,
+ Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+ Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
+ Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+ Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
+
+ Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+ Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+ Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
+
+ Sublime aveuglement? magnifique défaut!
+
+
+
+
+MONTÉE SUR LE BROCKEN
+
+
+ Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
+ Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+ Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+ Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+ On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+ Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
+ Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+ Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
+ On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+ Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
+ Le silence est profond; la chanson de la terre
+ Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre,
+ Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
+ Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement.
+ Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
+ S'éteint subitement sous la voûte muette;
+ C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor
+ Les violes d'amour et les cithares d'or,
+ Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite.
+ Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
+ Et, roulant une larme au fond de son œil bleu,
+ La dernière des fleurs vous jette son adieu.
+ La neige cependant descend silencieuse,
+ Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+ Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
+ Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
+ Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+ Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI
+
+
+ Hier j'étais à table avec ma chère belle,
+ Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+ Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid
+ Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
+ C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+ Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes,
+ De sonores baisers et de propos joyeux.
+ L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux,
+ Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+ On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
+ Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs,
+ Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
+ Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
+ Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées.
+ Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+ Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants
+ Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes
+ D'un verre de cristal allumant les facettes,
+ Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
+ Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+ Avec un sentiment de joie et de bien-être
+ Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
+ L'aubépine de mai me parfumait le cœur,
+ Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
+ Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+ De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
+ Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
+ Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
+ Malgré les députés, la Charte et les ministres,
+ Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
+ On n'avait pas encor supprimé le soleil,
+ Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
+ Que la femme était belle et toujours désirable,
+ Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+ Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+ Célébrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE
+
+
+ Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre:
+ Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+ De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs;
+ Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
+ Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées,
+ Pose ton mufle énorme, aux babines froncées,
+ Dors et prends patience, ô lion du désert!
+ Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
+ Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
+ Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
+ Et de tous les côtés les applaudissements
+ Répondront comme un chœur à tes grommèlements
+ On te tient en réserve une vierge chrétienne,
+ Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
+ Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
+ Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+ Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+ Ne frotte plus ton nez contre la grille close;
+ Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
+ Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+ Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume
+ Une tête où déjà l'auréole s'allume.
+ Le belluaire ainsi gourmande son lion,
+ Et le lion fait trêve à sa rébellion.
+
+ Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+ Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
+ Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
+ Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
+ Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+ Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore.
+ A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
+ Le temps n'est pas venu de te démuseler.
+ En attendant le jour de revoir la lumière,
+ Silencieusement à l'angle d'une pierre,
+ Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+ Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO
+
+
+ Connaissez-vous la blanche tombe
+ Où flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+ Sur l'if, une pâle colombe,
+ Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant;
+
+ Un air maladivement tendre,
+ A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+ Et qu'on voudrait toujours entendre;
+ Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+ On dirait que l'âme éveillée
+ Pleure sous terre à l'unisson
+ De la chanson,
+ Et du malheur d'être oubliée
+ Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+ Sur les ailes de la musique
+ On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+ Une ombre de forme angélique
+ Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+ Les belles de nuit, demi-closes,
+ Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+ Et le fantôme aux molles poses
+ Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras?
+
+ Oh! jamais plus, près de la tombe
+ Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+ Écouter la pâle colombe
+ Chanter sur la branche de l'if
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE
+
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ L'aviron est d'ivoire,
+ Le pavillon de moire,
+ Le gouvernail d'or fin;
+ J'ai pour lest une orange,
+ Pour voile une aile d'ange,
+ Pour mousse un séraphin.
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Est-ce dans la Baltique,
+ Sur la mer Pacifique,
+ Dans l'île de Java?
+ Ou bien dans la Norwége,
+ Cueillir la fleur de neige,
+ Ou la fleur d'Angsoka?
+
+ Dites, la jeune belle,
+ Où voulez-vous aller?
+ La voile ouvre son aile,
+ La brise va souffler!
+
+ Menez-moi, dit la belle,
+ A la rive fidèle
+ Où l'on aime toujours.
+ --Cette rive, ma chère,
+ On ne la connaît guère
+ Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE
+
+
+ Avril est de retour.
+ La première des roses,
+ De ses lèvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'épanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaîté,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Célèbrent sous les treilles
+ Le vin et la beauté;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair
+ S'éparpille dans l'air.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ En déshabillés blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyés.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon âme,
+ Pas même mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pâle gazon,
+ Une fosse sans nom.
+ Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+I
+
+BÉHÉMOT
+
+ Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
+ Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+ Je suis une montagne animée et qui marche;
+ Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
+ Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+ Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
+ Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
+ Comme sous un bélier.
+ Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+ J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+ Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+ Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe:
+ Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blessés et de morts.
+ Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée
+ Rugit plus furieuse et plus échevelée,
+ Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
+
+ Les flèches font sur moi le pétillement grêle
+ Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
+ Sur les tuiles d'un toit,
+ Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+ Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+ Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+ Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+ A travers les bambous, je folâtre et je passe
+ Comme un faon dans les blés.
+ Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+ Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
+ Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
+
+ Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
+ Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+ Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle,
+ Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
+ Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+II
+
+ Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+ Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.
+
+
+III
+
+LÉVIATHAN
+
+ Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan,
+ Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
+ Du revers de ma large queue.
+ Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+ Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensité bleue.
+
+ Le requin endenté d'un triple rang de dents,
+ Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une île,
+ L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+ Tout le peuple squammeux qui laboure le flot,
+ Du cétacé jusqu'au nautile;
+
+ Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+ Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine,
+ Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
+ Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+ Les oursons étoilés et les crabes hideux,
+ Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+ Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+ Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+ Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+ Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
+ Des végétations étranges,
+ Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
+ Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y découpent en vertes franges.
+
+ Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
+ Ma respiration soulève l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+ Le souffle impétueux de mes larges naseaux
+ Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pâles équipages.
+
+ Ainsi vous avez tort de tant faire le fier
+ Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renversé quelque muraille;
+ Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
+ Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
+ Vous êtes de petite taille.
+
+ L'empire revient donc à moi, prince des eaux,
+ Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
+ Paître dans les moites campagnes;
+ Moi témoin du déluge et des temps disparus;
+ Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+IV
+
+ Léviathan se tut et plongea sous les flots;
+ Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
+
+
+V
+
+L'OISEAU ROCK
+
+ Là-bas, tout là-bas, il me semble
+ Que j'entends quereller ensemble
+ Béhémot et Léviathan;
+ Chacun des deux rivaux aspire,
+ Ambition folle! à l'empire
+ De la terre et de l'Océan.
+
+ Eh quoi! Léviathan l'énorme
+ S'assoirait, majesté difforme,
+ Sur le trône de l'univers!
+ N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+ Son palais d'azur sous les ondes?
+ N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+ Béhémot, dans sa patte immonde,
+ Veut prendre le sceptre du monde
+ Et se poser en souverain.
+ Béhémot, avec son gros ventre,
+ Veut faire venir à son antre
+ L'univers terrestre et marin!
+
+ La prétention est étrange
+ Pour ces deux pétrisseurs de fange,
+ Qui ne sauraient quitter le sol.
+ C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être
+ De ce monde seigneur et maître,
+ Et je suis roi de par mon vol.
+
+ Je pourrais dans ma forte serre
+ Prendre la boule de la terre
+ Avec le ciel pour écusson.
+ Créez deux mondes: je me flatte
+ D'en tenir un dans chaque patte,
+ Comme les aigles du blason.
+
+ Je nage en plein dans la lumière,
+ Et ma prunelle sans paupière
+ Regarde en face le soleil.
+ Lorsque par les airs je voyage,
+ Mon ombre, comme un grand nuage,
+ Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+ Je cause avec l'étoile bleue
+ Et la comète à pâle queue;
+ Dans la lune je fais mon nid;
+ Je perche sur l'arc d'une sphère;
+ D'un coup de mon aile légère
+ Je fais le tour de l'infini.
+
+
+VI
+
+L'HOMME
+
+ Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
+ Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades,
+ La mer qui se soulève à tes reniflements,
+ Et les glaces du pôle et tous les éléments,
+ Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+ T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+ Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
+ Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
+ Béhémot, à genoux! que je pose la charge
+ Sur ta croupe arrondie et ton épaule large!
+ Je ne suis pas ému de ton énormité;
+ Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
+ Et je te couperai tes immenses oreilles,
+ Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles,
+ Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+ Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet,
+ Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
+ Sans pouvoir achever la courbe commencée,
+ Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
+ Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!
+
+
+
+
+COMPENSATION
+
+
+ Il naît sous le soleil de nobles créatures
+ Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
+ Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.
+
+ Dieu semble les produire afin de se prouver;
+ Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
+ Et souvent passe un siècle à les parachever.
+
+ Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+ Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux,
+ Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.
+
+ Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
+ Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+ Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.
+
+ Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle,
+ Tout cède devant eux; les sables inconstants
+ Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
+
+ Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+ L'orage ou le repos, la palette ou le glaive:
+ Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.
+
+ Leur existence étrange est le réel du rêve;
+ Ils exécuteront votre plan idéal,
+ Comme un maître savant le croquis d'un élève.
+
+ Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal
+ Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte,
+ Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+ D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route
+ Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
+ N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+ De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six,
+ Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères,
+ Types toujours vivants dont on fait des récits.
+
+ Nature avare, ô toi, si féconde en vipères,
+ En serpents, en crapauds tout gonflés de venins,
+ Si prompte à repeupler tes immondes repaires,
+
+ Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+ Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites,
+ Tant de monstres impurs échappés de tes mains,
+
+ Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE
+
+
+ Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+ Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
+ Ophélia, ni Béatrix, ni même
+ Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+ Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
+ Elle demeure avec ses vieux parents,
+ Dans une tour de porcelaine fine,
+ Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.
+
+ Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
+ Un pied petit à tenir dans la main,
+ Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+ Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+ Par son treillis elle passe sa tête,
+ Que l'hirondelle, en volant, vient toucher,
+ Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
+ Chante le saule et la fleur du pêcher.
+
+
+
+
+SONNET
+
+
+ Pour veiner de son front la pâleur délicate,
+ Le Japon a donné son plus limpide azur;
+ La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+ Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+ Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
+ Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
+ Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
+ On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+ Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
+ Le caprice a taillé son petit nez charmant;
+ Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
+
+ Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
+ Et près d'elle on respire autour de sa beauté
+ Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX
+
+
+ Vous avez un regard singulier et charmant;
+ Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
+ Votre prunelle, où brille une humide paillette,
+ Au coin de vos doux yeux roule languissamment.
+
+ Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+ Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+ Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète
+ Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
+
+ Mille petits amours à leur miroir de flamme
+ Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+ Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+ Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme,
+ Comme une fleur céleste au calice idéal
+ Que l'on apercevrait à travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON
+
+
+I
+
+ J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
+ Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+ Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris;
+ On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+ La gravure sonner comme une vieille armure,
+ Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+ Un pont par où se rue une foule en démence,
+ Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+ Et d'un cadre de pierre entoure le tableau;
+ A travers l'arche on voit une ville enflammée,
+ D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée
+ Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+ Une barque, pareille à la barque des ombres,
+ Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+ Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+ Une averse de sang pleut des têtes coupées;
+ Des mains par l'agonie éperdument crispées,
+ Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
+
+ Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+ Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
+ Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+ Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
+ Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+ Tout ce que le combat jette à leur appétit.
+
+ Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+ Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre
+ Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
+ Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
+ Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
+ Un cadavre déjà de cent coups traversé.
+
+ C'est un rude combat! chevelures, crinières,
+ Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
+ Au souffle des clairons volent échevelés;
+ Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
+ S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
+ Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
+
+ Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
+ Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
+ Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
+ Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
+ Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes
+ Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.
+
+ Quelle férocité de dessin et de touche!
+ Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+ Qui signa ce poëme étrange et véhément?
+ C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
+ Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante,
+ Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+ C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime
+ Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
+ Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+ Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes
+ Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames
+ S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+II
+
+ Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
+ Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+ Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+ Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
+ Le lait empourpré du combat.
+
+ Regardez! regardez! les chevelures blondes
+ Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+ Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
+ Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
+ Circule en transparents réseaux.
+
+ Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
+ La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+ Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
+ Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Où l'eau les soulève en passant.
+
+ Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
+ Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
+ Les foule avec ses durs sabots;
+ Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
+ Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire à lui leurs derniers lambeaux.
+
+ Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve,
+ Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve,
+ L'orfraie au regard clandestin,
+ Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
+ Les renards, les chakals, accourront, tout allègres,
+ Prendre leur part au grand festin.
+
+ Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes.
+ O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins d'un si pur contour,
+ Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+ Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
+ Piqués par le bec du vautour!
+
+ Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
+ A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanaché,
+ La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
+ Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
+ Lâche votre glaive ébréché?
+
+ Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
+ Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes
+ Où le poil pousse en plein terrain;
+ Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+ O guerrières! seraient les appas et les charmes
+ Cachés sous vos corsets d'airain.
+
+ S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
+ Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+ Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+ Vous auriez sans combat remporté la victoire,
+ Car la force cède à l'amour.
+
+ Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales,
+ Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales;
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+ Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres
+ Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures,
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+III
+
+ C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
+ Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
+ Et quand la passion, aux beaux élans divins,
+ Avec le positif veut en venir aux mains,
+ Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
+ Engage le combat sur le pont de l'abîme,
+ Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant
+ Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
+ Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
+ Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+ Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
+ Aux musculeux poitrails de buffle recouverts;
+ Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée,
+ Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
+ Où son corps va trouver les caïmans du fond.
+ Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont,
+ Sans donner une plainte aux victimes noyées,
+ Passent, tambours battants, enseignes déployées.
+ Cette planche, gravée en six cartons divers
+ Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers,
+ Femmes au cœur hautain, pâles cariatides,
+ Qui ployez à regret des têtes moins timides
+ Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+ Et qui vous refusez à porter votre croix,
+ De votre destinée est l'effrayant symbole,
+ Et je l'y vois écrite en sombre parabole.
+ Comme vous autrefois, folles de liberté,
+ Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté,
+ Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
+ La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse;
+ Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
+ La navette qui court à travers les réseaux,
+ Les travaux de la femme et les soins du ménage,
+ Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
+ Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+ Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir,
+ Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+ Leur troupe rencontra la grande armée en marche,
+ Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps,
+ Incertaine marée, on vit les combattants,
+ Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes,
+ Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+ Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+ Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus,
+ Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+ Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
+ De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
+ Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants,
+ Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes,
+ Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE
+
+
+ J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+ Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant
+ On a peur; on se fait avec la moindre chose
+ Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+ De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+ La plus folle chimère, un souvenir ancien
+ Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille,
+ Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille
+ Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+ L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
+ Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire,
+ Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+ Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+ Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
+ Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime
+ Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
+ Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela.
+ Je voudrais oublier toutes ces choses-là;
+ Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+ Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+ Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
+ Où mon âme pâmée à chaque embrassement
+ S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
+ Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+ Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait,
+ Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+ Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
+ Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+ Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi,
+ Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
+ Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
+ Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
+ N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
+ J'étais là, devant toi, comme un musicien,
+ Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+ O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
+ Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+ Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher
+ Se ferme et te repousse, et te laisse répandre
+ Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre!
+ J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
+ Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+ Après tant de serments et de douces paroles,
+ Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+ Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+ Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom
+ Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
+ D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
+ Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+ Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment.
+ Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
+ Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+ Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort,
+ Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+ Le moment est venu de regarder en face
+ L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+ Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+ Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
+ C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
+ Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
+ Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur,
+ Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur,
+ La première lassée est la femme. La honte
+ D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte
+ Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
+ Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+ Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+ Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
+ C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
+ Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+ Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+ A remplacé l'amour; une froide contrainte
+ Succède aux beaux élans de folle liberté.
+ Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
+ La femme se repent et l'homme se repose:
+ Il a touché son but, il a gagné sa cause;
+ C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
+ Qui, la couronne au front, au-devant de son char,
+ Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+ Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
+ Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin:
+ Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein.
+ César attend dehors! il lui faut Cléopâtre
+ Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre;
+ Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+ Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
+ La femme sait cela, que de reine et maîtresse
+ Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse;
+ Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+ Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
+ Le lui remet en main et la fait souveraine.
+ Il faut que son amant à ses genoux se traîne
+ Et lui baise les pieds et demande pardon.
+ Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+ Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+ Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
+ Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
+ Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
+ Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
+ N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
+ Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+ Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour?
+ J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+ Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+ Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+ C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+ Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre;
+ Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+ On est bien malheureux; mais pour un tel malheur
+ Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+ Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
+ Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?
+ Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+ Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+ L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame
+ Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNÉE
+
+
+ Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
+ Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre.
+ Par Apollo! cent vers! je devrais être las;
+ On le serait à moins; mais je ne le suis pas.
+ Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+ Me fait le regard vif et la face sereine;
+ Comme après la rosée une petite fleur,
+ Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
+ Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
+ Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
+ J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+ Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
+ Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
+ Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
+ Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+ Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+ Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+ M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
+ En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
+ Se penchait en riant de son rire ingénu,
+ Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+ Répandait les parfums de son haleine pure.
+ Sourd comme saint Antoine à la tentation,
+ J'ai poursuivi mon œuvre avec religion,
+ L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre,
+ Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME
+
+
+ L'hippopotame au large ventre
+ Habite aux Jungles de Java,
+ Où grondent, au fond de chaque antre,
+ Plus de monstres qu'on n'en rêva.
+
+ Le boa se déroule et siffle,
+ Le tigre fait son hurlement,
+ Le buffle en colère renifle,
+ Lui dort ou paît tranquillement.
+
+ Il ne craint ni kriss ni zagaies,
+ Il regarde l'homme sans fuir,
+ Et rit des balles des cipayes
+ Qui rebondissent sur son cuir.
+
+ Je suis comme l'hippopotame:
+ De ma conviction couvert,
+ Forte armure que rien n'entame,
+ Je vais sans peur par le désert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE
+
+
+ Quand viendra la saison nouvelle,
+ Quand auront disparu les froids,
+ Tous les deux nous irons, ma belle,
+ Pour cueillir le muguet au bois;
+ Sous nos pieds égrenant les perles
+ Que l'on voit au matin trembler,
+ Nous irons écouter les merles
+ Siffler.
+
+ Le printemps est venu, ma belle,
+ C'est le mois des amants béni,
+ Et l'oiseau, satinant son aile,
+ Dit des vers au rebord du nid.
+ Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+ Pour parler de nos beaux amours,
+ Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+ Loin, bien loin, égarant nos courses,
+ Faisons fuir le lapin caché,
+ Et le daim au miroir des sources
+ Admirant son grand bois penché,
+ Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+ En panier enlaçant nos doigts,
+ Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR
+
+
+ Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
+ On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+ Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.
+
+ L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+ Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
+ Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;
+
+ Car les hautes maisons voisines de l'église
+ Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+ Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+ S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
+ Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+ Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:
+
+ Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
+ Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
+ Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+ A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
+ Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
+ Derrière votre pas suscite un autre pas.
+
+ Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
+ Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
+ Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;
+
+ Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte,
+ Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
+ Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
+
+ Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
+ Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
+ Irritante terreur, brusquement disparaît.
+
+ Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites,
+ Sur le mur opposé trace des lignes droites,
+ Comme une barre d'or sur un écusson noir.
+
+ L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
+ Édifices sans nom, masse confuse et vile,
+ Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+ Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+ Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+ Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+ Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+ Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+ Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+ Les guivres, les dragons et les formes étranges
+ Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+ Séraphiques gardiens taillés dans le granit,
+
+ Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+ Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
+ Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+ Vous débouchez enfin sur une plate-forme,
+ Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
+ La Cité grommelante, accroupie alentour.
+
+ Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
+ Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+ Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.
+
+ A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
+ Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
+ Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+ Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
+ Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+ Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+ Ce sont les tintements et les grêles volées
+ Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
+ Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;
+
+ C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+ C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+ Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;
+
+ C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+ File comme une étoile à travers l'ombre terne,
+ Emportant un heureux aux bras de son désir;
+
+ Le soupir de la vierge au balcon accoudée,
+ Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée,
+ Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+ Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+ Que n'écrira jamais musicien terrestre,
+ Chaque objet fait sa note impossible à saisir.
+
+ Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille,
+ Où le ciel découpé par dentelles scintille,
+ Se présente soudain devant vos pieds lassés.
+
+ Il faut monter encor, dans la mince tourelle,
+ L'escalier qui serpente en spirale plus frêle,
+ Se pendant aux crampons de loin en loin placés.
+
+ Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
+ La goule étend sa griffe et la guivre renifle,
+ Le vertige alourdit vos pas embarrassés.
+
+ Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes
+ S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes,
+ Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+ Votre sueur se fige à votre front en nage;
+ L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
+ Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!
+
+ Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+ L'archange colossal que fait tourner la brise,
+ Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;
+
+ Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+ Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+ Vous dirigez en bas un œil moins effrayé,
+
+ Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
+ Un immense horizon, bordé de franges bleues,
+ Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;
+
+ Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
+ Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées;
+ Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;
+
+ Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
+ Et, partout où se groupe une famille humaine,
+ Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.
+
+ Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+ La mer se diaprer et se gaufrer de moires,
+ Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;
+
+ Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
+ Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
+ Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+ Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes,
+ Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+ Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:
+
+ Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+ Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+ Chimérique pays peuplé de dragons verts;
+
+ Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
+ De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+ Comme une autre Vénus, fille des flots amers;
+
+ A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
+ Dans quelque île déserte et dont on se rend maître,
+ Vers une autre Amérique échappée à Colomb.
+
+ Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées,
+ Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
+ Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+ Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+ Des pays inconnus et des îles lointaines
+ Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..
+
+ La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+ Comme celui qui monte au clocher de l'église,
+ Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+ J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre.
+ Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre,
+ Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,
+
+ Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+ J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
+ Élevant à grand'peine une assise par jour!
+
+ Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
+ Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+ Et cherchant le roc vif pour mes fondations!
+
+ Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+ Les fleurs faisaient l'amour et toute créature
+ Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+ Le printemps dans les bois faisait courir la séve,
+ Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
+ Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+ Patient architecte, avec mes mains pensives
+ Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+ Je fouillais sous l'église un temple souterrain.
+
+ Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes,
+ Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
+ Un madrépore immense, un polypier marin;
+
+ Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+ Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière
+ Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+ Du haut de cette tour à grand'peine achevée,
+ Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée,
+ Terre de Chanaan où tendait mon effort?
+
+ Pourrai-je apercevoir la figure du monde,
+ Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde,
+ Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+ Si mon clocher passait seulement de la tête
+ Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
+ De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;
+
+ S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
+ Que la colline bleue avec son dos me voile,
+ Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;
+
+ Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées
+ Par le vent du matin mollement remuées,
+ Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+ Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
+ Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
+ Majestueusement monter à l'horizon!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v
+
+POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832
+
+ [2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme
+ un renseignement précieux, l'indication du classement de
+ l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre
+ parenthèse.
+
+
+ PRÉFACE 3
+
+ Méditation. (Él. I.) 9
+ Moyen âge. (Int. VI.) 10
+ Élégie I. (Él. VI.) 11
+ Paysage. (Pays. VII.) 12
+ La jeune fille. (Él. V.) 13
+ Le Marais. (Pays. X.) 14
+ Sonnet I. (Fant. X) 16
+ Serment. (Él. VIII.) 17
+ Les Souhaits. (Fant. V.) 18
+ Le Luxembourg. (Él. II.) 20
+ Le Sentier. (Pays. IV.) 21
+ Cauchemar 22
+ La Demoiselle. (Pays. III.) 21
+ Les deux âges. (Él. IV.) 28
+ Le Far-niente 29
+ Stances. (Él. XVI.) 30
+ Promenade nocturne. (Pays. V.) 32
+ Sonnet II. (Fant. XI.) 34
+ La Basilique. (Int. VII.) 55
+ L'Oiseau captif. (Él. XII.) 58
+ Rêve. (Él. IX.) 40
+ Pensées d'automne. (Pays. IX.) 41
+ Infidélité. (Él. XX.) 43
+ A mon ami Auguste M***. (Fant. VII) 45
+ Élégie II 46
+ Veillée. (Int. III.) 48
+ Élégie III. (Él. X.) 50
+ Clémence. (Él. XIV.) 51
+ Voyage 52
+ Le Coin du feu. (Int. II.) 55
+ La Tête de mort. (Int. IV.) 56
+ Ballade. (Pays. VI.) 59
+ Une âme. (Él. XIII.) 64
+ Souvenir. (Él. XV.) 65
+ Sonnet III. (Fant. XIII.) 66
+ Maria. (Él. III.) 67
+ A mon ami Eugène de N***. (Int. V.) 68
+ Le Jardin des Plantes. (Pays. II.) 72
+ Le Champ de bataille. (Fant. IV.) 74
+ Imitation de Byron. (Fant. I.) 77
+ Ballade. (Él. VII.) 79
+ Soleil couchant. (Pays. XIII.) 80
+ Sonnet IV. (Fant. XIII.) 81
+ Enfantillage. (Pays. I.) 82
+ Nonchaloir. (Él. XVIII.) 85
+ Déclaration. (Él. XVII.) 84
+ Pluie. (Pays. VIII.) 85
+ Point de vue. (Pays. XII.) 87
+ Le Retour. (Pays. XI.) 88
+ Pan de mur. (Pays. XIV.) 91
+ Colère 93
+ Sonnet V. (Fant. XIV.) 95
+ Justification. (Él. XIX.) 96
+ Frisson. (Int. I.) 98
+ Sonnet VI. (Fant. XV.) 103
+ Élégie IV. (Él. XI.) 104
+ Sonnet VII 107
+ Paris. (Pays. XV.) 108
+ Un Vers de Wordsworth. (Fant. III.) 111
+ Débauche. (Fant. VII.) 112
+ Le Bengali. (Fant. II.) 114
+ Le cavalier poursuivi. (Fant. VIII.) 116
+
+ ALBERTUS OU L'AME ET LE PÉCHÉ 123
+
+
+POÉSIES DIVERSES, 1833-1838
+
+ Le Nuage 187
+ Les Colombes 188
+ Les Papillons 189
+ Ténèbres 190
+ Thébaïde 198
+ Rocaille 206
+ Pastel 207
+ Watteau 208
+ Le Triomphe de Pétrarque 209
+ Melancholia 215
+ Niobé 223
+ Cariatides 224
+ La Chimère 225
+ La Diva 226
+ Après le Bal 230
+ Tombée du jour 234
+ La dernière feuille 235
+ Le Trou du serpent 236
+ Les Vendeurs du temple 237
+ A un jeune Tribun 246
+ Choc de cavaliers 253
+ Le Pot de fleurs 254
+ Le Sphinx 255
+ Pensée de minuit 256
+ La Chanson de Mignon 262
+ Romance 267
+ Le Spectre de la Rose 269
+ Lamento 271
+ Dédain 273
+ Ce Monde-ci et l'autre 276
+ Versailles 280
+ La Caravane 281
+ Destinée 282
+ Notre-Dame 283
+ Magdalena 289
+ Chant du grillon 297
+ Absence 303
+ Au Sommeil 305
+ Terza rima 307
+ Montée sur le Brocken 309
+ Le premier rayon de mai 311
+ Le Lion du Cirque 313
+ Lamento 315
+ Barcarolle 317
+ Tristesse 319
+ Qui sera roi? 321
+ Compensation 327
+ Chinoiserie 329
+ Sonnet 330
+ A deux beaux yeux 331
+ Le Thermodon 332
+ Élégie 338
+ La bonne journée 342
+ L'Hippopotame 344
+ Villanelle rhythmique 345
+ Le Sommet de la tour 347
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Poésies Complètes, Tome 1/2, by Théophile Gautier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44180 ***